Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse romande

Edition numérique

P. CHARLES DE GENÈVE

Les trophées sacrés
Missions des capucins en Savoie, dans l’Ain, la Suisse romande et la vallée d’Aoste, à la fin du XVIe et au XVIIe siècle
Tome II

Dans MDR, Troisième série, Tome XIII, 1976, pp. 5-343

© 2026 Société d’histoire de la Suisse romande

P. CHARLES DE GENÈVE

LES TROPHÉES SACRÉS

ou

MISSIONS DES CAPUCINS EN SAVOIE, DANS L’AIN, LA SUISSE ROMANDE ET LA VALLÉE D’AOSTE, A LA FIN DU XVIe ET AU XVIIe SIÈCLE

PUBLIÉS PAR

FÉLIX TISSERAND, OFM CAP.

 

TOME II

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Partie seconde

De la confirmation de la foy catholique, apostolique, romaine, jadis chancelante dans le peys de Valley.

 

 

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La prudence et la valleur d’un grand guerrier ne consiste pas seulement à sçavoir bien attaquer et généreusement persévérer au combat pour faire des nouvelles conquestes sur l’ennemy, mais encor à sçavoir bien conserver les places dèsjà acquises ou conquises, contre les machines et inventions, les ruses et stratagèmes des assaillans, et purger la forteresse des ennemis domestiques.

Nostre sérénissime princesse et souveraine Empérière de tout l’univers n’est pas moins généreuse et prudente, ny moins affectionnée à la conservation des peuples chrétiens et catholiques dans le giron de la ste Eglise et soû l’obéissance deue au souverain pontife d’icelle qu’à la conversion de ceux quy s’en sont départis. Nous avons vu les preuves de sa valleur en la conqueste du Chablays pour la foy catholique, en la précédente histoire quy est la première partie de ce traicté. Voyons maintenant comme elle s’est comportée en la conservation du bon peuple de Valley quy, pour un temps, a été sur le point de faire naufrage à la vraye religion et se rebeller à la ste Eglise catholique, seule épouse de J.-C., et quy maintenant ne cède à aucun autre en matière de la foy et religion catholique ornée de piété.

 

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CHAPITRE PREMIER

Raisons pour lesquelles la conservation de la foy catholique dans le peys de Valley étoit très importante à l’Eglise romaine.

L’année du grand jubilé de Rome, 1600, le révérend père Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, duquel nous avons vu cy-devant, en la première partie de ce livre, une partie de son zèle et de sa valeur, étant au pied du grand pape Clément VIII, de très heureuse mémoire, pour recevoir sa ste bénédiction et permission de s’en retourner en Chablays, après avoir obtenu un tout samblable jubilé général pour être célébré en la même façon à Thonon, audt Chablays, l’espace de deux moys, et tout ce qui étoit nécessaire pour la fondation de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion audt Thonon, Sa Sté luy dit :

« Ce nous sera chose fort agréable que, quand vous aurés fondé la Ste-Maison, vous mettiez peine avec toute diligence possible de mettre le pié avec vos compagnons, prédicateurs capucins, au peys de la seigneurie de Valley. Car nous tenons cest Etat pour perdu quant à la vraye foy catholique, quy toutefois est grandement nécessaire au service du St-Siège apostolique, sçavoir est qu’il persévère en la ste foy et obéissance apostolique. »

Par lêquelles parolles, on void manifestement: premièrement que la mission du R. p. Chérubin et des pauvres capucins en Valley aussy bien qu’en Chablays vient du ciel par l’inspiration divine, procurée par la Reyne des cieux, laquelle prenant le mot de la majesté et sapience divine de son Fils la communique à son lieutenant-général quy, par après, a donné les ordres pour l’exécution des volontés suprêmes.

Secondement que c’étoit chose très importante à l’Eglise de Dieu de travailler à la conservation de ce peuple de Valey, dans le giron d’icelle. /8/

Troissiesmement que ce peys étoit en très mauvais état, en matière de la foy et religion catholique, puisque ce grand et souverain pontife le tenoit pour perdu, comme la suitte de l’histoire le fera voir cy-après, et qu’il n’y avoit que les capucins quy peussent, avec leur pauvreté et simplicité entièrement désintéressée du côté de la terre, comme nous avons dit en la première partie, faire la première ouverture et donner entrée, avec la faveur du ciel, aux conversions et aux exercices vrayement catholiques.

Quatrièmement les parolles susdtes de l’oracle divin et organe du St-Esprit, le souverain pontife, nous font voir que le R. p. Chérubin est le principal agent, entre les causes subalternes, de la fondation de la Ste-Maison de Thonon, l’authorité et les biens faictz du souverain pontife Clément VIII, de très heureuse mémoire, et du grand Charles-Emanuel, sérénissime duc de Savoye, de glorieuse mémoire, procurés par le Rd p. Chérubin, en étant la cause principalle, entre les mortels, comme aussy de la conversion du Chablays et du grand jubilé de Thonon;

Cinquièmement que la confirmation du Valley en la foy catholique est un effect de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion, comme se verra cy-après, et comme un fleuve impétueux procédant de cette source quy réjouit tout ce peys, le purifie puissamment par l’efficace de la grâce et le fertilise en toutes sortes de vertus, comme se voit à l’œil par la piété quy y règne maintenant. D’où s’en suit que le Valley doit reconnoître son bonheur de la miséricorde de Dieu, du secours des armées spirituelles de nre souverain Monarque, sous la conduitte de sa mère, la Reyne des cieux et la souveraine Empérière de l’univers. Et de fait, le droit naturel sembloit obliger cette sérénissime princesse d’un devoir tout particulier à secourir au besoin et en cette extrême nécessité ce peuple de Valley quy, pressé de ses ennemis invisibles auxquels les très puissantz rempars de leurs hautes montagnes ne pouvoyent résister, et presque destitué tout à fait des munitions de la grâce et de la vertu, étoit sur le point de se rendre et capituloit dèsjà avec ceux quy ne respirent que son malheur, parce que ce peys est proprement un Etat ecclésiastique et comme un patrimoine singulier de la très ste Vierge, mère de Dieu. /9/

Voyons maintenant les raisons promises au tiltre de ce chapitre, touchant l’importance de cet Etat à la foy catholique et au St-Siège romain.

Le peys de Valley pren l’étymologie de son nom, de sa propre situation, par ce que c’est une vallée située au milieu de plusieurs provinces tant catholiques que hérétiques. Au midy, sa longueur, quy est de l’orient à l’occident, va confinant la Val d’Aoûte, le Piémont et le Milanois, tirant à l’orient. Du côté du couchant, le Chablays et Focigny et, par conséquent, à quantités de passages et portes ouvertes pour entrer facilement dans l’Italie, quoyqu’il soit fort difficile aux autres Estatz d’avoir l’entrée dans cetuy-cy duquel nous parlons. Au septentrion, ils ont les Bernois pour voisins quy sont le principal des cantons hérétiques, et grandement peuplé pour les armées, suivy par derrière des autres cantons hérétiques, et ainsy le Valley est une partie la plus importante aux hérétiques de Suisse et d’Allemagne.

D’où appert manifestement combien juste étoit le désir du souverain pontife à ce que nos capucins eussent l’entrée de ce peys, pour travailler à la confirmation d’iceluy en la foy catholique, étant impossible aux hérétiques de Suisse, de molester l’Italie, ny l’Allemagne, tant que ces passages de St-Bernard et de Semplon et autres de part et d’autre, seront fermés à l’hérésie. C’est pourquoy tous les hérétiques de France, d’Allemagne, de Suisse et autres ont employé toute la diligence à eux possible pour attirer à leur secte ce peys de Valley, l’object de leurs désirs et le fondement de leurs desseins, et en étoyent dèsjà venus si avant, qu’environ le temps du grand jubilé de Thonon, ils les avoyent réduicts à ce point d’assambler un conseil ou diète généralissime, pour délibérer en icelle de la foy et religion qu’on auroit à choisir, pour estre suyvie cy-apprès de tout le peys, la papistique ou la calviniène, et la cause se devoit terminer au commencement du moys de may 1603. Mais par la grâce de Dieu et l’assistance de leur très auguste princesse, patrone et protectrice, la divine Providence ordonna de telle sorte cet affaire par l’entremise des pauvres capucins que, de la même diète, moyenant quelques delays, réussit la confirmation de la foy soû l’obéissance du St-Siège et de l’Eglise catholique, apostolique, romaine, comme se dira plus distinctement en son lieu. /10/

Le peys de Valley étoit anciennement grand catholique, très fidèle et obéissant à la ste Eglise romaine, comme il appert par les belles actions qu’ils ont faictes au besoingt pour son service. En témoignage de quoy, ils ont un étendard de très grand pris, où sont représentées les clefz de St-Pierre et la thyare du souverain pontife, receu du St-Siège en recognoissance de leur fidélité. C’est pourquoy le pape susmentionné Clément VIII, de très heureuse mémoire, avoit tant d’affection à la conservation du Valley, non seulement pour l’importance susdicte, mais aussy parce qu’il jettoit les yeux sur les héroïques actions que cette nation avoit faictes en témoignage de son affection à la ste Eglise catholique.

La cause particulière pour laquelle les Genevois et les Bernois spécialement se peinoyent tant pour attirer le peys de Valley à leur secte calvinienne, ayant dèsjà gaigné tous les principaux du peys et fait accepter les ministres hérétiques dans la ville principale de Syon où est le siège épiscopal, quy prêchoyent dèsjà dans une maison capable à cela, ce quy étoit notoire à toute la cité, n’étoit pas seulement pour se glorifier dans les progrès de leur impiété, mais leur principale fin étoit d’instituer ce peys pour un canton de Suisse au party des hérétiques, car étant treize cantons de Suisse en tout, sept catholiques et six hérétiques, les voix se trouvent inégales, ès diètes générales, lesquelles se célèbrent en commun pour les affaires quy concernent le maintien et conservation de leur liberté. Là les cantons hérétiques sont inférieurs en voix. Sy les Vallésans étoyent joincts avec eux, comme ils espéroyent, ils seroyent égaux, ce quy porteroit bien souvant du préjudice à la foy catholique, parce qu’ils establissent et difinissent toutes leurs propositions par la pluralité des voix, et chaque canton a deux voix; et par conséquent les hérétiques en ont douze et les catholiques quatorze.

Or, comme ils sont fort unis ensemble, tous les affaires quy se traictent en la diète générale commun’ à tous les deux partis, toutes les décisions et résolutions quy se décrettent, réussissent en faveur de la religion catholique. D’où naissent bien souvent des grandes dissensions entre les catholiques et les hérétiques, même des cruelles guerres, êquelles Dieu, par sa bonté, a toujours /11/ étendu son bras tout-puissant pour la protection des catholiques comme vrays enfans de sa légitime espouse, l’Eglise catholique, apostolique, romaine, les rendant victorieux quoy qu’ils soyent de beaucoup inférieurs en nombre de gens et forces temporelles. Et non seulement les hérétiques ont touiours été vaincus avec grande effusion de leur sang, mais encor ont été contrainctz de demander pardon aux catholiques, comme se void dans les chroniques des Suyses cantonnés, de sorte qu’au faict des armes, les catholiques comme tels, n’excédant pas le nombre de dix mille, ont toujours été victorieux sur vingt ou trente mille hérétiques, lêquels en tout ont toujours été environ septante mille, et les catholiques seulement vingt ou vingt-cinq mille. Et quoyque les catholiques soyent en sy petit nombre, si n’ont-ils jamais reculé d’un seul pas en leurs diètes générales, nonobstant les assauts et menaces des hérétiques, ny ont cédé en la moindre chose quy résultât au détriment du party catholique, comme se void dans l’histoire, mesmes ces jours passés, 1655, 1656.

Commençons à voir comme la divine Providence a disposé de ses armées spirituelles soû la conduite de la souveraine Empérière de l’univers, par l’entremise des capucins, pour le secours du peuple de Valley en son extrême nécessité, et sa confirmation en la foy catholique, apostolique, romaine.

 

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CHAPITRE II

Que la confirmation du peys de Valley en la foy catholique est un effect formel de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion fondée à Thonon.

Pendant que le st jubilé se célébroit à Thonon (quy fut une grâce singulière, procurée par le R. p. Chérubin et demandée à Sa Sté, comme une concomitance nécessaire pour affermir les fondementz de la Ste-Maison déjà décrettée et résolue, faire voir au monde l’excellence et la hautesse de sa fin, et la rendre féconde en son berceau, pour donner des avant-goûts des perfections de la grâce divine quy devoyent paroître en icelle, pour arrouser et fertiliser l’Eglise de Dieu en ces quartiers, voire ès peys bien éloignés), vinrent de Valley à Thonon quelques seigneurs catholiques pleins de foy et de zèle quy, n’ayans fléchy les genoux devant Baal, pôle de domination temporelle ou raison d’Etat, non plus que devant Bélial pervers et sans joug, je veux dire le libertinage calvinien, mais principalement l’illustre seigneur, Monsr le capitaine Anthoine Quartéry, originaire de St-Maurice en Valley de district de Chablays, la fidélité duquel au zèle de la foy catholique luy a acquis du depuis la qualité de chevallier du pape et l’avoit rendu autant digne de mémoire que les grands amploys quy luy furent donnés successivement, êquels il a toujours fait paroistre la générosité et bonté de son esprit, assorty des vertus dignes d’un sy grand personnage, lequel après avoir accomply sa dévotion et s’être inscrit avec une singulière piété, en la ste confrérie de N.-D. de Compassion des Sept-Douleurs, instituée au susdt lieu de Thonon comme en sa source, et ailleurs par dépendance et communication, pour la conversion des hérétiques et le maintien de la foy et religion catholique, avec ceux de sa suitte, commença à traicter avec le père Chérubin des moyens pour introduire les /13/ capucins en Valley, leur peys, grandement désolé à cause des hérésies et quy étoit sur le point de se déclarer rebelle au St-Siège apostolique et à l’Eglise romaine, et jà depuis trente ans environ on ne recevoit plus l’authorité du souverain pontife en aucune affaire. Et le pape Grégoire XIII, d’heureuse mémoire, les voulant ramener à la foy catholique et à l’obéissance du St-Siège, envoya un nonce exprès quy fut rejeté à force d’armes, avec confusion, sans pouvoir rien effectuer.

En effet, il étoit bien difficile de ramener cette province au giron de la ste Eglise, parce que l’évêque [Hildebrand de Riedmatten] étoit en très mauvais état de sa santé, chargé d’années et retiré dans son château, sans pouvoir plus traicter d’affaires si importantz. Ne se trouvoit personne quy osât entreprendre l’affaire, parcce que la plus grande partie des principaux patriotes quy gouvernoyent le public, étoyent infectés d’hérésie; même dans le clergé plusieurs étoyent rebelles au St-Siège et prêchoyent l’hérésie et contre le St-Siège apostolique, nyoient la réelle présence de N. S. J.-C. au très St-Sacrement et plusieurs autres articles de la foy catholique.

Le R. p. Chérubin, quy ne désiroit que d’accomplir les commandementz du souverain pontife, Clément VIII, de très heureuse mémoire, et satisfaire à ses pieux et très ardentz désirs, ayant heureusement mis fin au st jubilé et à la fondation de la Ste-Maison de Thonon, se résolut de s’employer sérieusement à l’établissement de la foy catholique en Valley; animé des heureux succès que Dieu luy avoit donné en Chablays, nonobstant les grandes contrariétés non encor finies, la mémoire desquelles luy donnoit encor des difficultés non petites, à ambrasser des nouveaux desseins, mais l’amour de Dieu et le service de la très ste Vierge luy firent fouler aux piés et surmonter tous les assauts du sens humain et de l’ennemy de tout bien. Veu même que le rétablissement du Valley pourroit servir de seconde colonne pour fortifier celuy de la Ste-Maison, lequel étoit bien solide quant aux formalités du droict, mais non quant à l’exécution du fait, puisque les contrariantz ne cessoient de travallier à sa destruction, comme a été veu en la première partie de ce livre. Si bien que, même à l’instance du cardinal Monopoli, protecteur de l’ordre, avoit été plusieurs fois ordoné que les /14/ capucins se retireroyent de Tonon, laissant cet affaire comme désespéré, mais le cardinal Aldobrandin, neveu de Clément VIII, révoca cette ordonnance, avec le consentement du pape son oncle, à l’occasion du Valley, pour la grande affection que ce souverain pontife avoit à ce peys, en quoy nous pouvons dire avec vérité que la Vierge, mère de Dieu, nre divine princesse, par l’authorité apostolique et l’assistance du sérénissime duc de Savoye, Charles-Emanuel, de glorieuse mémoire, à l’instance du R. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, a fondé ce préside spirituel de la ste Eglise contre Genève et ses adhérans, excitant la divine Majesté du très st Paraclet, par ses intercessions en faveur de son peuple de Valley, pour travailler à la restauration de ce sien cher patrimoine, par l’entremise des ouvriers de sa Ste-Maison, laquelle voyant, après le st jubilé, qu’elle abondoit en bons religieux capucins, sustantés de ses aumônes, assembla le conseil auquel fut décrété que, pour la prédication de la parolle de Dieu, la Ste-Maison se serviroit toujours de nos religieux capucins pour la continuation des missions, et furent dispersés çà et là pour travaillier en la vigne de nre Seigr. Aucuns demeurèrent à Thonon pour y prêcher toutes les festes; autres furent envoyés à St-Julien au balliage de Ternier; autres à Gex quy est sur les terres de France, delà le Rône, à trois lieues proche de Genève, au couchant, et deux autres du côté de Valley à l’orient.

 

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CHAPITRE III

De l’introduction des capucins dans le peys de Valley pour y prêcher la saincte foy et religion catholique.

Le Rd p. Chérubin, étant encor occupé à Thonon pour les affaires de la Ste-Maison, fit choix du R. p. Sébastien de Mauriane, très fervent et zélé prédicateur capucin, pour épier la terre de promission et faire les premières entrées en Valley, pour sonder ce que l’on pourroit faire pour y établir la foy catholique, apostolique, romaine, luy donnant pour compagnon en cette difficile entreprise, celuy même quy luy avoit été donné pour compagnon à Turin par le très Rd père Hiérôme Castelferret, général des capucins, en sa visite pour la célébration du st jubilé, quy fut le R. p. Augustin d’Ast, dit Peletta, homme très expert, judicieux et prudent. Ces bons pères, ayant pris la bénédiction du R. p. Chérubin, s’en vont à teste baissée, attacquer l’ennemy infernal, pour secourir l’amy, le peuple de Valley quy ne connoissoit pour lhors ceux quy ne luy vouloyent que bien et prospérité, étant visité de Dieu en leurs personnes pour son salut.

A peine ces Messieurs de Valley eurent le vent de ce dessein que, non seulement les hérétiques formels, mais encor les ecclésiastiques commencèrent à foudroyer et tempêter, se préparans aux oppositions et contrariétés, et les peuples plus voisins de Thonon étoyent tellement animés contre nos religieux qu’ils menaçoyent de les faire mourir, s’ils avoyent la hardiesse de mettre le pié sur leurs terres, ainsy que fut rapporté au R. p. Augustin susmentionné, par Monsr de Blonay, ecclésiastique bien qualifié de Chablays, voisin des Vallésans et de grand’authorité. Le p. Augustin alla secrètement à St-Maurice pour conférer avec Monsr le capitaine Quartéry susmentionné, /16/ homme doué d’autant de prudence et sagesse que de zèle et ferveur en sa piété au party catholique. Entendant les propositions et intentions du p. Augustin, il tressaillit de joye et fut comme resuscité et grandement consolé, tesmoignant par ses larmes les affections de son cœur, remercia la divine Majesté et bonté infinie de Dieu, qui exauçoit les prières des bons, au plus fort de leurs misères, et donna pour conseil au p. Augustin, de ne pas entrer au peys à bridde abbatue et tout ouvertement, mais avec industrie et patience, parce qu’outre la corruption générale de ce peys en matière de la foy, c’étoit un peuple ennemy des nouveautés et soupçonneux, et partant qu’ils demeurassent de pié ferme pour quelque temps aux confins de Savoye et Valley, d’où ils pourroyent faire des petites saillies aux plus petites parroisses quy sont à l’entrée du peys, faisans quelques prédications, puis à l’instant et sans demeurer, se retirer en leur poste sur la Savoye: ce quy fut exécuté à point nommé. Car traictant avec l’illustre et très révérand abbé d’Abbondance, Monsr Vespasian Ajace, il leur assigna le lieu de St-Gingau de la deppendence de son abbeye, quy est limitrophe de Savoye et de Valley, étant partagé par le milieu par une petite rivière qui passe sous un pont de pierre, pour entrer dans le lac à un jet de pierre delà, l’église parroissiale se treuvant deçà le pont, du côté de Savoye; les logea sur Savoye et les pourvut de leurs nécessités pendant leur séjour d’environ un moys.

Le mattin à la pointe du jour, ils se trouvoyent en quelque lieu voisin où ils prenoyent occasion de dire la ste messe. Le R. p. Sébastien prêchoit; puis se retiroyent en leurs hospices, selon les advis donnés par les amis quy s’employent pour les introduire dans ce peys-là, peu moins que tout à fait perdu en la foy, car bien que les exercices des sacrementz y fussent encor en partie practiqués, non toutefois avec décence et dévotion. C’est pourquoy il eust été peut-être meilleur qu’ils eussent cessé tout à fait (La modestie ne me permet pas de dire plus). Il falloit donc aller comme à la dérobée, premièrement parce qu’ils n’estoient appellés d’aucun magistrat spirituel ou temporel; secondement parce qu’ils n’étoyent appuyés d’aucune puissance ou authorité, n’étans allés là que pour faire la découverte /17/ de ce quy se pourroit faire, n’ayant cependant autre refuge qu’à un peu de pain et de vin qu’ils portoyent avec eux, n’osans retourner pour la seconde fois au même lieu.

Ainsi faisant, peu à peu, le peuple prit un grand goût au prédicateur, mais plus à la vérité prêchée et aux discours familliers quy ne tendoyent qu’à la même fin.

Il pleut à la divine bonté ouvrir les yeux à un certain petit nombre de personnes moins perverses, quy commencèrent à dire entre elles qu’il seroit bon de permettre à ces bons pères de converser parmy eux. Cependant ces pères vont assaillir Monthey, étant dèsjà esparse leur renommée par tout le mandement et furent receus charitablement en la maison de quelque particulier. Le jour suyvant quy fut le dimanche, ils dirent la ste messe, où il y eut concours de peuple. Le p. Sébastien prescha. Après que le prédicateur fut un peu reposé, ils furent visités des principaux du bourg et priés de demeurer en leur lieu, leur offrant un logis et ce quy étoit nécessaire pour leur nourriture.

Arrive un rencontre de trois fêtes consécutives, ce quy donna occasion à un grand bien, car Monthey étant un bourg capital de tout le mandement, la demeure du gouverneur, et peuplé d’environ deux centz familles, quatre lieues dans le peys, le p. Sébastien prenant l’occasion au poil prêchoit deux fois tous les jours à la messe et à vespre, traitant fort pertinemment des matières de controverse, montrant principalement quelle est la vraye Eglise et quel est son vray chef visible et invisible, et aussy des sacrements, mais surtout du st sacrifice de la messe et par conséquent du très St-Sacrement de l’Eucharistie, usant d’une langue simple et commune pour se rendre plus intelligible, et ainsy en peu de temps ce peuple se rendit fort affectionné envers eux, leur donnans des témoignages de singulière consolation spirituelle dont Dieu les gratifioit.

Ces bons pères, étans ainsy accueillis et logés et se voyans comme à piés fermes introduictz dans le peys commençoyent à donner quelque repos à leurs âmes, à l’ombre du genévrier de la Croix et des traverses qu’ils supportoyent des moins affectionnés, et quelquefois telles qu’il falloit des mousquetaires pour assurer la vie du prédicateur, tandis qu’il prêchoit en la place /18/ publique, et une fois prêchant audt lieu à une grande assemblée de peuple, le bon p. Sébastien fut commandé, mais avec violence, de quelqu’un des principaux du peys, de descendre de chaire. Mais les roses alloyent croissant dans ces épines, et le salut des âmes parmy ces persécutions. O merveilles de la divine Providence ! Au même temps que ce peuple se trouvoit sur le bord du précipice de l’apostasie de la foy, ayant un chappelain quy étoit bien si éloigné de la pureté requise à sa dignité qu’il avoit huict ou dix enfans, et sa concubine à pot et à feu, et falloit bien se garder de nommer le pape ny l’Eglise romaine devant eux. Voylà nos Elies excités et réveillés par l’esprit divin quy leur fait voir qu’ils avoyent encor un grand chemin à faire; ils s’élèvent en esprit et, reprenant les forces et un courage nouveau, s’en vont au gouvernement de St-Maurice, à l’occasion de ce grand sainct, leur patron, laquelle porte le nom de S. Maurice, capitaine colonel de la ste légion thébéenne, quy a consacré toute cette terre, par l’effusion de son sang, pour la confession du nom chrétien et la profession de la foy catholique. Ils preschèrent seulement par deux fois, comme en passant et à la dérobée, selon le conseil susmentionné; peu après arrivèrent deux festes consécutives, esquelles ils firent quatre prédications par jour: le mattin à l’aube du jour, à la grand’messe, à vespres, et le soir vers l’Ave Maria.

Le second de ces deux jours, quy fut le 22 de septembre 1602, propre jour de la feste de S. Maurice, on les pria de s’arrêter là et demeurer avec eux, ce qu’ils acceptoyent très volontiers, ne souhaittans pas mellieur party; mais il falloit avoir le consentement du révérend seigneur abbé de St-Maurice quy, pour lors, étoit absent. C’est pourquoy les pères se retirèrent en leur premier auspice de Monthey, où ils séjournèrent jusques à la veille de nre père séraphique S. François, qu’étans retournés à St-Maurice, ils furent receus fort charitablement de Messieurs les chanoines réguliers de l’abbeye, quy leur dyrent qu’ils attendoyent ce soir leur Rd Sr abbé [Adrien de Riedmatten] et que, s’il luy plaisoit aggréer et consentir qu’ils demeurassent là, ils leur feroyent toutes les caresses et charités qu’ils pourroyent.

Monsr l’abbé arriva le même soir; nos pères se présentèrent à luy et luy firent entendre la fin pour laquelle ils estoyent /19/ arrivés en ces quartiers, le suplians humblement vouloir aggréer qu’ils s’arrêtassent en ce lieu pour y prêcher la parolle de Dieu et travailler à la conversion des âmes et restauration du service divin. Le bon abbé, pieux et dévot, mais pour la crainte qu’il avoit des seigneurs du peys quy avoyent apris les employs de nos pères, bien différendz de leurs desseins quy ne visoyent qu’à destruire l’usage des sacrementz et autres exercices catholiques, dit qu’il ne pouvoit permettre cela à l’insceu des seigneurs séculiers de la cité de Sion, se disantz être irrités contre le clergé quy les avoit arrêté, et qu’eux avoyent plutôt donné occasion d’un soulèvement au peys qu’autrement, et ainsy dénya tout à fait à nos pères la faculté de s’arrêter là. Néantmoins il concéda à ces bons pères cinq ou six jours de repos et mit ordre qu’ils fussent assistés en l’abbeye, pendant ce temps, avec Messieurs les religieux. Nos pères acceptèrent le party, avec espérance de surmonter la difficulté avec l’ayde de Dieu et, à cet effect, s’en vont à la chappelle du thrésor, contiguë à l’église collégiale de ladte abbeye, où reposent les stes reliques des glorieux cavalliers de J.-C. de la susdte légion thébéenne, et singulièrement de leur grand colonnel S. Maurice. Là ils vacquent à l’oraison quelque temps avec le plus de ferveur qu’il leur fut possible, font un’ offrande d’eux-mêmes à ce grand sainct, le suppliant pour l’amour de Dieu et de nre père séraphique S. François, comme estans ses très humbles et pauvres enfans quoyqu’indignes, et duquel, par une singulière Providence divine, ils solennisoyent la feste, d’agréer et vouloir accepter leur bonne volonté pour généreusement travailler en ce lieu quy porte son nom, en faveur de la foy catholique pour laquelle il avoit répandu son sang avec tant de vertu et animé ses compagnons au même combat, quy furent décimés tout le long de ce peys, et finalement tous exposés au trenchant de l’épée, en tête de l’armée, au lieu agaunois, maintenant appellé St-Maurice, afin que ce pauvre peuple peut retourner à la foy catholique, de laquelle il s étoit escarté.

Il sembla à ces bons religieux qu’ils sentissent une voix intérieure quy leur donnoit une réponse favorable de ce sainct, parce qu’ils sentirent sur-le-champ une correspondance de consolation spirituelle si grande qu’il leur sembloit voir à l’œil /20/ que nre père S. François fît un offrande de ces deux agneaux prestz à être sacrifiés pour la gloire de Dieu à ce grand S. Maurice, et que ce même sainct les receût amoureusement et avec un aggréement singulier. Enfin, ils demeurèrent dans un sy grand repos et tranquilité d’esprit, comme s’ils eussent été dans un couvent de nre ordre, avec les suavités que trouvent les bons religieux dans le ciel de leurs petites celules. Mais Dieu, par sa sapience infinie, quy dispose toutes choses fortement et avec suavité, fit bientôt cognoître que ces douceurs et divines consolations n’étoyent pas imaginaires ou fantastiques, ains réelles et suyvies de leurs effectz. Car les cantons catholiques et spécialement celuy de Lucerne, étans informés des desseins des Bernois (comme aussi le nonce apostolique [Giovanni della Torre]) pour l’introduction de l’hérésie en Valley, comme dit est, le jour suyvant, environ un heure de nuict, arrivèrent leurs ambassadeurs au nombre de quatorze, tous des principaux d’entr’eux, quy alloyent à Syon pour la confirmation des alliances qu’ils ont avec l’Etat de Valley, en ce quy concerne le maintien et conservation de la foy, laquelle confirmation se renouvelle de temps en temps, comme de dix en dix ans, plus ou moins, alternativement en Suisse et en Valley.

Ce grand chevallier de l’Eglise catholique, Monsieur le capitaine Quartéry susmentionné, brûlant d’un st zèle de la foy, amy secret de nos pères, et d’autant plus utile que moins connu des mondains, ayant logé tous ces messieurs dans sa maison, comme la principale de St-Maurice et noblement meublée, par ordre du Rd seigr abbé, ce qu’il accepta très volontiers, iceux étant catholiques, spécialement pour le service de nos pères, espérant de moyenner par l’entremise de ces messieurs que Monsieur l’abbé les receût et, sy faire se pouvoit, tout le peys, s’en vint au logis quy avoit été accordé à nos pères pour quelques jours comme dict est, un peu plus de deux heures de nuict, tout embrasé et comme transporté d’une ste allégresse et impétuosité du St-Esprit, ne pouvant plus contenir ces flames dans son cœur, les arraisonna de la sorte quy s’ensuit: « Ha ! mes pères, Dieu vous a amené icy miraculeusement et à point nommé pour agiter sa cause et pourvoir au patrimoine de sa Mère et mère de miséricorde quy ne nous veut pas abandonner. /21/ Voylà, mes pères, tous ces Messieurs les ambassadeurs des cantons catholiques quy sont arrivés et s’en vont à Syon pour confirmer l’alliance que nous avons avec eux; en laquelle confirmation le peys de Valley est obligé, en premier chef, de jurer solennellement le maintien de la foy catholique, apostolique, romaine. C’est pourquoy je supplie Vos Paternités de venir promtement vous abboucher avec eux, et je vous conduyray secrètement, après qu’ils se seront retirés au lieu où ils doyvent prandre leur repos, et leur pourront commodément expliquer leurs intentions et pieux desseins et la fin de leur mission ». A heure compétente, ces bons capucins furent conduicts par ce grand capitaine à ces Messieurs les ambassadeurs, quy dèsjà avoyent été informés par le même conducteur, de leur intention, laquelle ne visoit qu’à la confirmation de la vérité catholique en tout le peys, et introduire plusieurs de nos prédicateurs pour cet effect, mais que la difficulté naissoit de Monsr l’abbé, leur raccomtant ce que dessus de leur demande et du reffus de Monsr l’abbé, quy étoit neveu de Monseigneur le révérendissime évêque et illustrissime prince, lors régnant, et quy aspiroit pour certain à la succession de la dignité de son oncle.

Ces messieurs voulurent ausytost voir nos pères et traicter avec eux. Donc estans arrivés vers Messieurs les ambassadeurs, il ne se peut dire avec quelle joye et allégresse, ny avec quelle cordialité ils furent receus de ces seigneurs catholiques, en cramoisy et flambeaux ardentz, entre les états séculiers de l’Eglise catholique. Les ruisseaux des larmes donnèrent des preuves certaines de leurs stes affections de part et d’autre. Ces messieurs appelloyent nos pères des anges envoyés du ciel en temps oportun, et nos pères les considéroyent comme des ambassadeurs de paradis qui leur venoyent apporter la nouvelle que Dieu vouloit opérer des merveilles par l’ouverture qu’ils en donneroyent pour le secours de ce peys en la foy; puisque la mission des uns et des autres tendoit à même fin, nos pères ayant éclos leurs pensées et desseins à ces messieurs, leur découvrirent encor le cœur et les intentions du grand et souverain pontife, Clément VIII, quy les avoit chargé de cette entreprise du Valley. O quels sentiments de Dieu avoyent ces cœurs enflammés de son amour, voyant ces ressorts inscrutables de la /22/ sapience et providence divine, si favorables à leur dessein et lorsque moins ils y pensoyent !

Ces très dévots seigneurs leur dirent: « Mes pères, ne partez point d’icy que nous n’ayons entendu vos messes; car nous espérons d’opérer si efficacement vers Monsr l’abbé, que nous tenons pour certain que vous demeurerés icy, selon vre désir. » Comme ils firent effectivement, car ces messieurs prenans le temps et l’occasion prirent pour thème de leurs discours, parlans à Monsr l’abbé, l’attente de sa future élection et succession à la dignité épiscopale, et par conséquent à la principauté, laquelle seroit perdue pour luy, sy le peys venoit à perdre la foy catholique, car on ne voudroit plus d’évêque ny de prêtres, au lieu que si, par le moyen de ces pères, le peuple vient à être remis en son devoir, et le culte divin en son bon être, tout seroit bien pour luy et pour tout l’Etat, et Dieu en seroit glorifié. Autrement que dirat-on par toute la Suisse entre les catholiques, disoyent-ils, de sa Rde Seigneurie, qu’au lieu de travailler pour la gloire de Dieu et le maintien de son Eglise selon sa dignité, elle auroit résisté à ceux quy étoyent envoyés de Dieu pour cet effect. Enfin ils argumentèrent sy puissamment que le seigneur abbé fut entièrement changé, et venant à nos pères il leur assigna et donna un logis honnorable dans son abbeye, à sçavoir la maison de la sacristie, pour être séparée, comode de plusieurs chambres et conjoincte à la chappelle de St-Maurice, pour leur plus grande consolation spirituelle, et destina une prébende monachale pour leur entretien, laquelle auroit été suffisante pour l’entretien de quattre capucins, laissant encor ordre à Monsr le chantre de les pourvoir à toutes leurs nécessités. Et après luy vinrent Messieurs les religieux, tous ensemble pour congratuler nos pères de leur heureuse arrivée et réception, avec des signes et témoignages d’une singulière satisfaction et contentement qu’ils avoyent de les voir habiter parmy eux.

O quelle consolation ressentirent alors nos pères et avec quelle dévotion et sentiment spirituel allèrent-ils à la susdte chappelle, rendre grâces à Dieu et à leurs sts intercesseurs de cette ste alliance avec les enfans de S. François et de se voir arrêtés dans le peys ! De là, ils allèrent remercier ces Messieurs /23/ les ambassadeurs. Le R. p. Sébastien prépara une très bonne prédication, prenant pour suject d’icelle qu’un signe infaillible de la vraye Eglise de J.-C., c’est l’union chrétienne entre les membres principaux d’icelle et une ste paix évangélique, non à la façon du monde, mais de Dieu, laquelle tend au bien de la vertu et au culte divin. Et Dieu bénit tellement son discours que ces messieurs, comme hors d’eux mêmes, admirans une prédication si catholique et remplie de si belles, si sainctes et spirituelles pensées, de quoy ils furent sy satisfaictz qu’ils voulurent que ces pères les suyvissent à Syon, conformément à leur désir et humble requeste. A quoy ne vouloit consentir Monsr l’abbé, craignant de donner tropt de dégoût aux seigneurs du peys. Mais enfin il y consentit librement, et allèrent audt Syon, où se devoyent assembler tous les principaux chefs du peys avec ces Messieurs les ambassadeurs pour le suject que dessus. Comme de faict ladte confirmation d’alliance se fict en l’église cathédrale, à laquelle nos pères assistèrent secrètement, la compagnie de Messieurs les ambassadeurs ayda beaucoup à nos pères, les recommandant à plusieurs catholiques de divers endroicts du peys, quy étoyent venus là pour ladte confirmation de confédération, leur persuadans que, pour se maintenir en la vraye foy catholique et extirper l’hérésie, il leur étoit très nécessaire de se servir des capucins et que sans crainte on les établît dans le peys, qu’ils répondoyent pour eux et, si les Bernois s’en vouloyent ressentir, ils viendroyent les deffendre par les armes.

Ces Messieurs les ambassadeurs vouloyent que le R. p. Sébastien fît la prédication quy se fait ordinairement en telle solemnité. Monseigneur y avoit consenty, mais les seigneurs de Valley ne le voulurent pas permettre en aucune façon. Ains quelques-uns disoyent librement, mêmement Monsr le ballif Jossen quy professoit tout ouvertement le calvinisme, que, si les capucins étoyent si hardis que de monter en chaire, ils les précipiteroyent en bas et les feroyent mourir. Un chanoine prêcha, mais quasy en hérétique. Nos pères ne voulurent pas, en cette première occasion, presser davantage pour ne causer quelque tumulte, avec danger de dégoûter les cantons catholiques, lesquels pour moindre occasion ont souvant rompu avec /24/ les cantons hérétiques, ne leur pardonnant un seul point de supercherie et les mettans en route toutefois et quantes qu’ils en sont venus là, quoyque moindres en nombre, comme est dit ailleurs.

Le jour suyvant, Messieurs les ambassadeurs furent invités de Messieurs les chanoines de Vallère, (quy est un château élevé sur un rocher, dans l’enceinte de la ville, et fait une partie du triangle des trois châteaux ecclésiastiques situés sur trois rochers, deux en droicte ligne, mais en montant; le 3e à côté. Le plus haut des trois appelé Torbillon est de l’évêque, où il peut aller prendre ses récréations depuis son château épiscopal quy est le plus bas des trois et néantmoins fort élevé au respect de la ville, suyvant une arête de rocher entrecoupée moyenant un pont levis.) Vallère reste à côté, dominé et séparé de Torbillon par un petit vallon, et dominant au château épiscopal. Dans ce petit vallon quy sépare Vallère d’avec Torbillon, en façon de fossé, mais cultivé, étoit autrefois située la ville de Syon, à ce que l’on dit, et, de fait, il y a sur un coin de roc, une petite église soû le nom de Toussaincts, qu’on tient être la plus ancienne du peys. Le Rône, du côté de midy, sert de fossé au roc de Vallère quy est fort élevé, et encore à Torbillon; du côté d’orient ou septentrion où est une belle côte de vignes opposées au midy, se trouve un autre petit vallon où est le grand chemin du peys, quy sert aussy comme de fossé à Torbillon et va prandre sa sortie contre le Rône.

Dans le château de Vallère est une fort belle et grande église collégiale, édifiée par les anciens pour y loger les stes reliques de S. Maurice et de ses très glorieux compagnons, dédiée sous le tiltre de Ste-Catherine. Là, comme dans un grand monastère ou petite ville sont les habitations de Messieurs les chanoines. Le p. Sébastien prêcha à la messe solemnelle quy se dit en actions de grâces en la susdte église, doctement et très dévotement, traictant de la confédération et union, commençant par l’union des trois personnes divines et peu à peu descendant à celle quy s’étoit solemnisée de présent, laquelle porte pour premier chef un serment solemnel des Vallesans avec les seigneurs des cantons catholiques, de maintenir la foy et religion catholique, apostolique, romaine. Après la prédication, ces messieurs, /25/ ambrassans le prédicateur et son compagnon, dirent: « Ouy, maintenant nous avons entendu une prédication: mais celle du chanoine faicte en l’église cathédrale, en l’acte de la confédération, a été plus hérétique que catholique. »

Après cela messieurs les ambassadeurs, ayans étably et confirmé par serment solemnel leur confédération sur tous les articles quy regardoyent le maintien de la foy et religion catholique, s’en vinrent tous ensemble à St-Maurice, d’où sortans, ils se divisèrent pour aller chacun à son quartier, non toutefois sans avoir entendu la ste messe de nos pères et une belle prédication toute ardante du p. Sébastien, ce quy les remplit tellement de consolation spirituelle qu’il ne se peut dire plus. D’où ils prirent préjugé certain et assuré du grandissime fruict et utilité qu’apporteroit l’entrée de nos pères en ce peys, moyenant les faveurs de nre céleste princesse, Vierge mère de Dieu, laquelle avoit acheminé ces beaux commencementz, pour le recouvrement de son cher patrimoine, effect du premier dessein de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion de Thonon, entrepris sous les auspices et étendards de cette divine guerrière, épouse du St-Esprit.

 

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CHAPITRE IV

Des progrès que firent les capucins pendant leur séjour à Sainct-Maurice en Valley, depuis leur réception et logement dans l’abbeye dudict lieu.

§ 1. Le Rd père Sébastien de Mauriane, prédicateur capucin, et le R. p. Augustin d’Ast, son compagnon, étans retournés à St-Maurice, après leur premier voyage de Syon, leur fut donné le logis du sacristain dans l’abbaye, comme dit est, contigu pour lors à la chapelle de St-Maurice, ditte du thrésor, y étans assistés selon leur nécessité.

Mais dans sept ou huict jours, par la grâce de Dieu, ils commencèrent à vivre de pure mendicité, selon nre profession, comme du depuis ont toujours faict les capucins en ce peys, nonobstant ce quy a été dict de leur introduction. Ils commencèrent à faire les exercices catholiques à St-Maurice, environ le 10e d’octobre 1602, lesquels y étoyent presque tous éteints. Seulement étoit demeuré la célébration de la ste messe, à laquelle le peuple alloit par coutume, mais quant à l’usage des sacrementz de pénitence, de l’eucharistie et autres, il ne s’en parloit point, hors le baptême et le mariage, et encor administrés Dieu sçait comment, puisque les ministres et ministresses de Bès, Aigle, et autres voisins de delà le Rône, y conversoyent ordinairement, assistoient à toutes les solemnités et tenoyent les premiers rangs et places plus honorables ès festins et plus signalées assamblées de Syon, venoyent ordinairement des grandes cavalleries des principaux du peys quy s’en alloyent au presche des huguenots et faire la cène avec eux, ès temps accoutumés parmy eux.

Dans St-Maurice, il y avoit environ trois cents familles, toutes hérétiques, sans les étrangers, artisans, serviteurs et servantes, et presque tout le reste étoit fort ébranlé en la foy, à /27/ cause que le commerce et la fréquentation des hérétiques étoyent si familliers et ordinaires, comme nous avons dit, et la vie de quelques ecclésiastiques donnoit beaucoup de prise aux adversaires pour la conclusion des disputes ordinaires. Les écholiers étoyent la moytié hérétiques et le reste fort contaminé, en confirmation de quoy, l’an 1624, comme je préchoy le carême audt lieu de St-Maurice, trois ou quatre des principaux de la ville me dirent: « Mon père, il y a environ une vingtaine d’années qu’à peine eussions-nous peu nous assurer d’avoir une ou deux maisons vrayement catholiques; et maintenant par la grâce de Dieu, à peine y en a t-il une de laquelle nous doutions de ne l’être pas, depuis que vos pères ont travallié icy. »

Le père Sébastien étant informé de ce déplorable état commença à prêcher le dimanche suyvant dans l’église parroissiale de St-Sigismond et fit une prédication si aggréable à tout le peuple qu’ils disoyent par admiration: « Ce sont des anges que Dieu nous a envoyés. » Et dès lors on s’informa de la vie de ces bons religieux, en sorte que les catholiques les prirent en si grand affection qu’ils établirent un homme pour les nourrir par ausmones qu’il alloit luy-même demander de maison en maison, ne voulans permettre qu’ils prissent la peine et perdissent le temps à cercher leur vie, et voyans passer les religieux, ils se mettoyent à genoux par les rues par respect et dévotion, ce quy crevoit le cœur des hérétiques quy les diffamoyent tant qu’ils pouvoyent.

Ces bons pères donc demeurèrent au susdt hospice de l’abbeye environ l’espace de trois moys continuels, pendant lequel temps le bon père Sébastien, tous les jours sans exception, faisoit une prédication à l’aube du jour, à la messe, continuant les matières plus utiles sur les articles de la foy catholique, faisant voir clairement au peuple leurs erreurs sur iceux et la manière perverse qu’ils gardoyent en l’usage des sacrementz, imprimant en même temps en leur cœur une singulière dévotion et la révérence quy leur est deue. Ce quy luy succédoit fort heureusement, étant un religieux fort spirituel, et partant facilement il communiquoit l’esprit de dévotion à ses auditeurs. En effect, on voyoit un si grand concours de la grâce à ces sts exercices qu’ayant commencé au jour solemnel de la fête de nre /28/ père séraphique S. François les susdts exercices et continué jusques à la Nativité de nre Seigneur, tout le peuple de la dte ville de St-Maurice se confessa et communia avec grande dévotion de ses mains en ces bonnes fêtes de Noël, excepté trois quy étoyent restés formellement hérétiques et obstinés, quy mesme n’avoyent jamais voulu permettre que nos pères leur parlassent. Finie la messe et la prédication du p. Sébastien, le père Augustin disoit la sienne immédiatement après et tout le peuple assistoit à tout et, dans une quinzaine de jours, commencèrent à venir à la confession sacramentale. C’est une merveille de Dieu quy donnoit la vie, la santé et les forces, avec le courage à ces bons religieux, pour travailler par toutes les voyes possibles et n’épargner leur peine pour la récolte d’une si abondante moisson, ne perdant l’occasion de prêcher en tous temps et en tous lieux où ils voyent les peuples assamblés pour le bien des étrangers et des hérétiques, en la place publique, sur un banc de mercier, un monceau de bois, ou des pierres ou choses samblables, principalement ès jours de foire ou de marché, et ses prédications étoyent si bien tempérés et animées de la ferveur du St-Esprit, que même les hérétiques y prenoyent un singulier contemtement. et peu à peu se disposoyent à une ste conversion. C’est pourquoy ce bon prédicateur ne se contentoit pas de l’exercice susdt des jours fériaux, mais encor ès jours de festes il adjoutoit une prédication à vespres, et pendant l’interstice quy se trouvoit entre le mattin et les vespres, il couroit à Monthey y prêcher où, par la grâce de Dieu, ils avoyent fait leur première station et assuré leur demeure. C’est pourquoy ce peuple étant dèsjà bien disposé, au premier son de cloche, ils se trouvoyent tous à l’église et entendoyent la prédication, avec avidité, fruict et consolation.

 

§ 2. En ces temps les disputes commencèrent de se mettre en campagne, entre les capucins et les ministres et autres hérétiques, avec un admirable profit pour la conversion des uns et la confirmation des autres en la foy catholique; ce quy ébranloit grandement les voysins du Peys de Vaux; de quoy les seigneurs de Berne étans informés envoyèrent des ambassadeurs aux seigneurs de Valley, pour les prier de chasser hors de /29/ leurs Etats les capucins, allégant qu’ils alloyent dogmatisant et pervertissant les peuples, causant des grands troubles en iceux en matière de religion, et en cas qu’ils ne les voulussent mettre dehors, ils viendroyent leur faire la guerre. Ce qu’ayant entendu, Monseigr Hildebrand de Riedmatten, évêque de Syon, et Monsieur le ballif Jossen, calviniste, assemblèrent le conseil, où plusieurs seigneurs calvinistes du peys se trouvèrent, lesquels favorisant le dessein des Bernois nonobstant que les catholiques fissent tout leur pouvoir de retenir les capucins, portèrent Monseigneur, quy étoit un bon vieillard fort infirme, à dépêcher un commandement qu’il envoya à Monsr et magnifique seigneur Sébastien Zubber, gouverneur de St-Maurice, par lequel il luy enjoignoit de faire sortir dans trois jours les capucins hors de son diocèse et des Etats de Valley. Mais Monsr le gouverneur étant fort bon catholique et amy des capucins pour le grand proffit qu’ils faisoient au salut des âmes, ne voulut exécuter ce commandement, sans consulter et prandre advis de monsieur le capitaine Quartéry, quy luy conseilla de s’en excuser envers Monseigneur, d’autant que comme séculier ce n’étoit pas à luy à faire tel commandement à des personnes religieuses, et que cette exécution appertenoit mieux à Monsieur l’abbé. Etoit son neveu, nommé Adrian de Riedmatten, et luy succéda du depuis en la dignité épiscopale, quy ignoroit tout cet affaire et aymoit fort les capucins; ou bien à Monsieur le curé ou quelque autre ecclésiastique, adjoutant que sa conscience ne l’obligeoit pas à chasser hors du peys des personnes quy napportoyent que tout bonheur et consolation en iceluy, quy ne cessoyent de travailler pour le salut des âmes et donnoyent un exemple admirable de toutes sortes de vertus.

Monsieur le gouverneur Zubber ayant suyvy pontuellement cet advis écrivit à Monseigneur, lequel voyant tout le contraire de ce que les hérétiques luy avoyent rapporté de ces bons religieux, sçavoir est, qu’ils ne se mesloyent que du salut des âmes et nullement des affaires d’état, envoya un mandat fort authentique du 12 apvril 1603, l’addressant aux vénérables pieux et dévots prieurs, curés ou plébains et autres ecclésiastiques de son diocèse en termes latins, scellé de son seau ordinaire, par lequel il commande et ordonne aux susdts ecclésiastiques /30/ de son diocèse, avec tous les termes les plus énergiques et convenables en tel cas, de recevoir les capucins en leurs maisons et habitations pastorales avec toute la bien veulliance et hospitalité possible et nécessaire, comme à des bons et fidèles ouvriers et coopérateurs en la vigne de nre Seigneur, leur donnant des épithètes et éloges quy dénotent le grand sentiment qu’il avoit d’eux, avec toutes les facultés nécessaires pour la prédication de l’évangile et administration des sacrementz principalement de pénitence, célébrer la ste messe en lieu décent, avec autel portatif, etc, conformément aux privilèges de leur ordre séraphique, allégant pour fondement de son mandat, non seulement les lettres expresses de l’illustrissime nonce apostolique des quartiers de Suisse et finitimes à iceux, mais encore les instantissimes prières, exhortations et sollicitations de Messeigneurs les ambassadeurs des cantons catholiques, leurs très chers et intimes confédérés, quy étoyent allés à Syon sur la fin du moys de septembre de l’année précédente 1602, pour le suject que dessus, faictes à mondt seigneur et au vénérable Chapitre, séparément dans le château épiscopal de Syon de la Majorie, et à Messeigneurs de l’Etat séculier ausi, en particulier, leur proposant les religieux capucins pour être joinctz à l’état ecclésiastique, comme un nouveau secours envoyé de Dieu, pour tous ensemble travallier à la conversion des âmes et à la restauration de l’heureux état de tout le peys. Ensuitte de quoy le susdt révérendissime prélat et prince illustrissime forme sa conscience et montre le devoir quy l’oblige à coopérer à une si ste entreprise selon toute l’étendue de son pouvoir pour n’encourir l’indignation de Dieu tout-puissant par une funeste désobéissance au St-Siège apostolique et mespris de si stes persuasions. Ce qu’il fait en la suitte dudt mandat avec toutes les affections, expressions, précautions et solemnités requises à cet effect.

En vertu de ce mandat, les capucins commencèrent à s’étendre par tout le diocèse pour y prêcher la parolle de Dieu, non sans souffrir des grandes afflictions, injures, reproches, horribles menaces et impostures, ainsi que nous verrons cy-apprès, dans les occasions. Car les huguenots ne pouvant souffrir devant leurs yeux des flambeaux si éclattans en doctrine et /31/ saincteté, quy faisoyent ecclipser leur religion prétendue réformée, se mutinoyent entr’eux et faisoyent des grandes plainctes vers les seigneurs de Berne lesquels, comme nous avons dit, avoyent dessein de planter l’hérésie dans le peys de Valley et avoyent dèsjà envoyé des ministres pour cest effect, quy, pendant les ténèbres de la nuict, prêchoyent dans Syon leurs principes ténébreux.

 

§ 3. Avant que passer outre au progrès de nos pères, je racomteray icy quelques cas arrivés en ces commencementz, assés dignes de remarque :

Premièrement touchant la confession sacramentale. Une dame principale de St-Maurice allat au logis de nos pères demander le R. p. Augustin pour se confesser. Le père luy disant : « Où vous plaît-il que nous allions pour cet effect ? » la bonne dame, sœur de Mr le capitaine Quartéry, luy proposa le lieu du chapitre de l’abbeye (à la façon des anciens moynes, quy étoit obscur et secret). Le père respondit que ce lieu n’étoit pas convenable, ny pour l’un, ny pour l’autre, pour des dignes respects, mais qu’il falloit estre en lieu public, dans l’église, et que le cœur seroit propre à cela. La bonne dame répondit qu’elle avoit choisi ce lieu parce qu’étant encor jeune, elle craignoit d’estre moquée de ses ennemis, sy elle estoit apperceue se confesser, disant que partout où ils la trouveroyent, ils luy feroyent des grandes confusions. Le père, quy sçavoit la bonté et vertu de la jeune dame, luy dit: « Madame, de quoy vous voulés-vous confesser ? » Elle respondit: « De mes péchés, mon père. » Alors le père, luy donnant les documents convenables pour ce sacrement et luy représentant que la qualité de sa condition et noblesse donneroit un grand exemple au public, luy dit: « Allons en lieu où nous puissions être vus de tous et je vous promets que je ne vous donneray autre pénitence que la confusion que vous souffrirez pour un suject si louable », et fut ainsy accompli en lieu du cœur où étoit veue de tous ceux quy entroyent dans l’église, et fit une confession généralle avec une singulière dévotion. Ce quy opéra un grand bien, car plusieurs, à l’exemple de cette jeune dame, suyvirent immédiatement après, et des principales dames, pour se confesser en public, et /32/ celles ici incitèrent leurs maris et les portèrent à faire le mesme, et ce sacrement auparavant aussi honteux que peu fréquenté, fut d’autant plus en estime et praticque. D’où arriva que, comme nous avons dit cy-dessus, ès festes de Noël, toute la ville de St-Maurice fut catholisée et la dévotion imprimée avec l’institution des confréries du St-Sacrement et du St-Rosaire, remirent sur pié la coutume de porter le sacré viatique aux mallades sous le dèz, avec chandelles ardantes, accompagné de plussieurs avec grand respect: comme aussi la dévotion à la ste Vierge, laquelle à présent y fleurit merveilleusement.

Le concours des pénitents fut bientôt si grand quy vouloyent faire des confessions générales que les pauvres religieux avoyent bien de la peyne de pouvoir prandre leur réfection nécessaire. Le prédicateur faisoit trois prédications par jour de fêtes et bien souvant quatre, la première à la messe devant jour infailliblement tous les jours; la deuxième ès jours de festes à la grand messe; la troisième à vespres et la quatrième au soir à l’Ave Maria. Voilà comme un bon exemple a opéré efficacement à un grand bien et ouvert la porte à la piété et pratique de dévotion au public. Se vit aussi une tragi-comédie entre deux frères bien contraires l’un à l’autre et tous deux principaux de la ville de St-Maurice en leur condition, l’un grand catholique, l’autre grand hérétique, l’un grand protecteur et défenseur de la foy catholique, l’autre grand persécuteur d’icelle. L’un avoit toujours les oreilles du cœur ouvertes pour entendre la voix de Dieu quy parloit en luy pour le bien de son Eglise et les mains prêtes pour exécuter les divines volontés, l’autre se bouchant les oreilles non à la façon d’un prudent serpent avec la güe de sa vie quy est la comparoissance nécessaire à la fin de ses jours devant le souverain juge pour luy rendre conte de toutes ses faveurs, bien ou mal négociées, mais avec l’endurcissement d’un pharaon, pour n’obéir à Dieu; enfin l’un ne respirant que le ciel et l’honeur de vray fils de l’Eglise catholique, romaine, et l’autre ne cerchant que la terre et la vanité d’un honeur imaginaire à bien suivre les vestiges de Calvin et ses sectaires malheureux.

Monsieur le capitaine, son frère, faisoit toutes les instances possibles à nos pères, à ce qu’ils amployassent tout leur pouvoir /33/ et industrie pour le réduire à la vérité catholique. Ces bons pères n’y espargnèrent rien, mais il demeuroit toujours en son mauvais état; il les fuyoit tant qu’il pouvoit et, ne pouvant fuir, il les chargeoit de mauvaises parolles, avec grandes cholères sans toutefois les injurier. Monsieur le capitaine, son frère, faisoit tout ce qu’il pouvoit pour introduire nos pères dans le peys et employoit toute diligence pour profiter au peys au fait de religion, tant par nre moyen que par tout autre voye qu’il se pouvoit imaginer propre à cela et possible. Son frère [Jacques de Quartéry], au contraire, comme judicieux selon le monde, docte, riche, puissant et de grande authorité, faisoit tout son possible pour abolir les stes coutumes et cérémonies catholiques et, pour contrepointer plus efficacement nos pères, il faisoit toute diligence pour donner un champ large à la ministraille de Genève, pour destruire ce que nos pères édiffioyent et en vint jusques-là que les Bernois avec intelligence des hérétiques de Valley, prenans un certain prétexte pour entrer dans le peys avec soldats armés, par un comsantement feint et supposé de Monseigneur le révérendissime et illustrissime évêque et prince Hildebrand de Riedmatten, pour faire accepter à force d’armes la secte calvinienne et chasser les papistes, comme ils ont accoutumé de dire, et la religion catholique, monsieur le châtelain Quartéry les vouloit introduire, leur ouvrant le passage du pont de St-Maurice quy est sur le Rône, contre le château, et sépare le Valley d’avec les Bernois, fort commode à cela pour lesdts Bernois. Mais nre grand capitaine, son frère, fit si bonne garde sur ledt pont, environ l’espace de trente jours avec une vingtaine de bons catholiques généreux et fidèles à l’Eglise, pendant lequel temps il négocia si prudemment qu’il en détourna le coup. Sur cela l’hiver arriva quy ferma les passages avec ses barricades de neige, et le peys resta tout troublé et comme bouleversé. Mais les catholiques, avec le travail et industrie de nos pères, conduits par la divine Providence, eurent le dessus, et comme se dira ci-après, les hérétiques furent contraints quelque temps après de sortir du peys, par édit du conseil général.

Pendant ce temps, ce pauvre obstiné, monsr le châtelain de St-Maurice et vidonde de Massenger, tomba mallade et jusques /34/ aux portes de la mort, ce quy augmentoit la douleur de monsr le capitaine son frère, quy le voyoit mourir hérétique; enfin, il se résolut d’aller trouver son frère quy avoit un ministre de Genève à son costé pour sa garde. Il use de son authorité et chasse dehors le ministre, accoste son frère et le prie avec abondance de larmes de penser à son salut, disant: « Ha, mon frère, pourquoy voulez-vous partir de ce monde en professant une religion toute contraire à celle à laquelle nous avons étés tous deux élevés par nos très chrétiens et catholiques progéniteurs ? » continuant et enflamant son discours de zèle et l’animant de vives raisons comme docte qu’il étoit et bien disant et remply de piété. Néantmoins, ô malheur d’une âme séparée de Dieu ! il se voit rebuté, chassé et repoussé du mallade, qui même sembloit encor le vouloir pervertir. Ainsi fut contraint de se retirer et le laisser en ce malheureux état.

Mais la très ste Vierge quy n’abandonne jamais ses dévots, entre lesquels étoit ce bon cappitaine catholique, vouloit faire paroître son pouvoir et ses libéralités à l’endroict du mauvais, en considération du bon frère quy, remply de charité et de miséricorde, tout transpercé de douleur, s’en alla faire oraison avec madame Marie, sa femme, la splendeur des dames de ce peys en la foy et piété chrétienne, en la dévotion et en une vie exemplaire en toutes les vertus. Ce bon frère de corps et d’esprit, en son oraison, fit vœu à Dieu que, si son frère retournoit en convalessance et venoit à se convertir, ils iroyent tous deux à piés visiter l’église de N.-Dame de Compassion à Thonon, et pressant de nouveau le malade à se convertir à Dieu, le mallade demanda trêve et temps pour délibérer et, sur cela, s’endort. En son sommeil, il luy semble être appellé pour comparoître au tribunal du juge souverain des hommes et des anges, où il entend prononcer une sentence contre luy de damnation éternelle pour avoir croupi si longtemps dans son obstination hérétique, nonobstant tant de commodités qu’il avoit heu pour connoistre la vérité catholique; et en même temps vit la Vierge glorieuse, en la même figure de l’image de Thonon, laquelle le regardoit avec une grande affection. Il se recommanda de cœur à elle; il vit et entendit que cette très ste Vierge, mère, dit à nre Sauveur et Rédempteur J.-C., son bien-aymé /35/ fils: « Monseigneur, faictes-moy grâce de ce pauvre misérable quy se convertira et sera vre fidelle serviteur et mon dévot », et nre Seigneur, bénignement, le luy accorda, et se retournant devers le pauvre pénitent, luy dit: « Va remercier ma Mère, et fais à l’advenir que tu sois bon catholique. »

Retournant à soy, il commença immédiatement à dire, d’une voix, non d’un moribond, mais d’un homme bien sein et robuste: « Demandez-moy mon frère, je veux être catholique. Vite, vite, un confesseur pour me confesser. » Son bon frère vint promptement, fit sortir tous ceux qui étoyent dans la chambre et voulut entendre de point en point toute l’histoire, puis on fit tout ce quy étoit nécessaire, en tel cas. Le malade abjura et détesta la religion prétendue réformée de Calvin et toutes autres hérésies publiquement et avec toute la solemnité possible, acceptant et professant la foy catholique, apostolique, romaine, voulut se confesser et communier avec une singulière et exemplaire dévotion où concourut toute la ville qui accompagna le très St-Sacrement.

Etant retourné en sa pristine santé, il s’en alla, conformément au vœu de son frère, visiter Nre-Dame de Compassion à Thonon, où de nouveau il se confessa et communia et y fit une déposition formelle de cette grâce; du depuis fut à Berne où il étoit grandement aymé pour s’être employé pour cette république, comme dit est cy-dessus, mais il fut bien treuvé d’autre sentiment et zèle en faveur de la foy catholique romaine, faisant le même dans Genève, ayant été leur introducteur, leur hôte et leur protecteur en sa patrie.

Toute cette histoire a esté raccontée de la propre bouche de monsieur le capitaine Quartéry, particulièrement à nos religieux de Pavie, l’an 1607, iceluy allant à Rome baiser les piés de la Saincteté de Paul V, au nom du révérendissime évêque et prince illustrissime de Valley, et de tout l’Etat de Vallésains, faisant, au nom de tout le commun du peys, acte de très humble recognoissance au St-Siège romain, comme se dira en son lieu, action quy ne s’étoit faicte de cent ans auparavant par ce peuple vallésain.

Quasi semblable conversion arriva en la cité de Lausanne, en la femme d’un de leurs diacres qui avoit charge de catéchiser /36/ les catholiques apostats de l’Eglise romaine quy s’addressoyent à eux, office qu’il avoit dèsjà exercé dans Genève quelques années auparavant, l’an 1603. La veille de Noël, cet homme se retira à Lausanne, y establissant sa demeure avec sa famille. Sa femme, ainsy que luy-même a racconté quelques moys avant le succès que je vay décrire, s’occupoit ordinairement à dire des louanges à son mary de la très ste Vierge, luy disant encore qu’il luy sembloit avoir toujours Nre-Dame de Thonon dans l’idée, quoyque jamais elle n’eût veu ladte image; bien est vray qu’elle en avoit ouy parler à ceux quy venoyent de Thonon, où ceux de Lausane et lieux circonvoisins fréquentent ordinairement pour le commerce. Arriva que son mari s’en allât à Berne pour ses négoces et demeura environ quinze jours hors de sa maison, pendant lequel temps sa femme tomba mallade et luy arriva un accident, demeurant comme morte et luy restant bien peu de signe de vie, ne prit aucune nourriture de six jours. Le mary arrivant s’approche du lict et outrepercé de douleurs, fondant en larmes, l’appelle par son nom. Elle se resveilla comme d’un profond sommeil et luy respondit comme saine. On licentia toute la compagnie, puis elle racconta toute la vision de point en point à son mari, luy disant que tous les six jours passés, elle avoit toujours été en la compagnie de Nre-Dame de Compassion de Thonon, et grandement caressée d’elle, dont elle sçavoit tellement traicter des choses spirituelles que le mary se résolut de changer de vie et de religion, et un jour quittant le lieu, se retira avec sa femme et sa famille, s’en vint à Thonon et se fit catholique. De là s’en alla à Turin, où Monseigneur l’illustrissime nonce, Paul Tolosa, le favorisa de patentes authentiques et de ses libérallités charitables.

 

§ 4. Nos pères ayant, par la grâce de Dieu, pris une ferme et assurée possession en Valley, du peuple de deux gouvernementz, sçavoir est, de Monthey et St-Maurice, au nom de nre souverain Monarque et de sa très ste Mère, régente et généralissime gouvernante en ses armées spirituelles, les ayant sainctement et heureusement assujecty au St-Siège apostolique, mais avec telle fidellité et générosité qu’eux-mêmes, incitans nos pères à passer outre et faire progrès en leurs stes entreprises, ils /37/ leur donnoyent assurance que, quant à eux, encore que le reste du peys vînt à accepter le calvinisme, ils subyroyent plustost la mort, à l’ymitation de leur grand patron S. Maurice et ses glorieux compagnons et se feroyent tailler en pièces, que jamais plus abandonner la ste Eglise catholique, apostolique, romaine, ny se départir de l’obéissance deue au St-Siège apostolique, voyans donc qu’ils avoyent une retraite si assurée parmy ce peuple, non seulement bien converty à la foy, mais encore bien dressé en la dévotion, fréquentation des sts sacrements et autres exercices catholiques: en un mot, sy bien munis des armes spirituelles et d’un courage inflexible pour se bien conserver sous l’empire de leur prince légitime et divin, de nouveau reconnu et accepté avec tant d’applaudissement, se résolurent de passer outre pour des plus grandes conquestes et se servir à propos de la grande réputation que leur avoit acquise par tout le peys de l’heureux succès que la divine Providence leur avoit donné à St-Maurice et à Monthey, sous la conduicte de leur céleste princesse Nre-Dame de Compassion et mère de miséricorde.

 

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CHAPITRE V

Singulier traict de la Providence divine pour acheminer les capucins à Sainct-Maurice de Laques, au disain de Syrre, deux lieues au-dessus de Syon, et autres exploits après leur retour à Sainct-Maurice Agaunois.

§ 1. Nos pères étans dans le dessein de faire progrès aux conquêtes divines, ayans pourvus à la conservation des deux places gaignées, ils y furent acheminés par un cas fortuit, selon le sens humain, mais bien concerté et décrété dans le conseil divin quy conduit et dispose toutes choses fortement et suavement. Ce fut au rancontre d’un bon curé de St-Maurice de Laques (ainsy appelé pour le distinguer ou discerner de St-Maurice Agaunois) duquel jusques à présent nous avons parlé, distants l’un de l’autre d’une douzaine de lieues.

Nos pères donc étans encore en suspension d’esprit, ne sçachant quel moyen tenir pour passer plus avant, se rencontra un jour de la semaine après les fêtes de Noël qu’ils furent invités pour aller dîner à l’abbeye avec Monsieur le chantre, quy tient lieu de supérieur en l’absence de Monsr l’abbé, quy les affectionnoit grandement. Monsr le curé de St-Maurice de Laques [Georges Allamand] fut aussy invité à même fin. Etans à table ils vinrent à discourir par occasion du kalendrier grégorien quy ne s’observoit depuis Syon en haut jusques au bout du peys, ce quy fait que les solemnités de l’Eglise se célèbrent dix jours plus tard en la partie supérieure du peys qu’en l’inférieure. Sur ce suject ces bons pères dirent comme par occasion et en passant, sans sçavoir que ce bon curé fût du peys d’en haut où l’on n’avoit pas encore célébré les fêtes de Noël: « O sy nous sçavions de pouvoir estre acceptés en quelque lieu par là-haut et de pouvoir célébrer de nouveau le st jour de Noël, ce nous seroit une grande consolation ! » Monsr le curé de St-Maurice de Laques répondit: « Mes pères, sy vous me faictes la faveur de /39/ venir en ma cure, je vous recevray très volontiers et vous feray prêcher toutes les fêtes de Noël. » Dieu sçait le contentement que receurent ces bons religieux et quelle allégresse réjouit leur cœur. La parolle fut donnée de part et d’autre, prometans les pères de se trouver à St-Maurice de Laques, la veille de Noël, pour n’estre veus ny empêchés de personne, ce quy fut heureusement accomply par la grâce de Dieu, aggréans grandement cette occasion pour pouvoir manifester la lumière de la foy à ces parties supérieures du peys.

Ils célébrèrent donc les fêtes de Noël audt lieu, prêchant deux et trois fois par jour, outre plusieurs discours familliers quy n’étoyent pas moins utiles pour disposer les cœurs du peuple. Mais le malin esprit quy ne pouvoit supporter cet heureux acheminement des affaires de Dieu, se servit de la jeunesse de plusieurs hérétiques venus tout nouvellement des écholes des Bernois en leur maison, pour tramer une persécution contre ces bons religieux, semans parmy le peuple des discours sédicieux, disans que, si les seigneurs du peys permettoyent que les capucins s’arrestassent en leurs quartiers, ils causeroyent des grandes guerres en iceluy, veue la dissension quy se voyoit déjà entre les peuples auxquels ils avoyent prêché. C’étoit à cause des bons quy commençoyent à goûter la vérité catholique et blâmer l’hérésie. O heureuse guerre et dissension quy tend à une ste union des âmes avec Dieu en les divisant d’avec les obstinés, ses ennemis, et à l’extirpation de l’hérésie, source de tant de malheurs ! C’est là le glaive et la guerre que nre Seigr est venu apporter au monde pour nous donner une bonne paix.

Néantmoints ces murmures passèrent si avant que Monsr le banderet du dizain ordonna que nos pères se retirassent de son mandement. Ils partirent du lieu mais avec sa bonne grâce et bien veuillance, iceluy les caressant et promettant de leur faire tous les bons offices qu’il pourroit vers les seigneurs du conseil à la cyté de Syon, afin qu’ils peussent y retourner, se montrant bien satisfait d’eux. C’étoit avoir beaucoup fait en ce premier abbord.

 

§ 2. Ils retournèrent à leur hospice de St-Maurice Agaunois par une disposition particulière de la divine Providence, pour /40/ un grand bien, au cas de nécessité. Car, pendant leur absence, le ministre de Bès, proche voisin dudt St-Maurice Agaunois, avoit semé un bruit que les capucins avoyent trompé ce pauvre peuple de St-Maurice; qu’il vouloit venir pour les confondre publiquement, leur faire remâcher et regorger les parolles qu’ils avoyent dites et prêchées, et samblables discours contre le prédicateur papiste. Nos pères donc étans de retour et étant advertis de ces rodomontades le mandèrent défier, luy donnant la carte blanche, ou de les venir trouver à St-Maurice, ou qu’il obtinse de ses seigneurs que les capucins le peussent aller treuver, sans danger de part et d’autre.

Le ministre alloit toujours clanbaudant en fuyant comme un chien couard quy s’enfuit en abbayant, passant un couple de moys en continuant ses menaces, pendant lequel temps nos pères ne voulans demeurer oiseux se résolurent de donner l’assaut au mandement de Martini, à trois petites lieues au-dessus de St-Maurice, quy pouvoit contenir environ sept mille personnes. C’étoit le plus rude et le plus perverti en l’hérésie de tous les mandementz d’en bas. Seulement y étoit resté l’exercice de la ste messe, mais très mal entendue, puisque les jours de festes, elle servoit plustôt à la parroisse principale du mandement, pour les actes de la justice temporelle qu’à honorer le st Sacrifice. Ils impugnoyent manifestement les articles de la foy catholique, abhorroyent la ste messe et tous les exercices de l’Eglise selon l’usage romain et ne pouvoyent entendre nommer l’Eglise romaine, moins encour le pape, comme le chef souverain d’icelle. C’est pourquoy nos pères eurent bien plus de peine d’y mettre le pié qu’en autres lieux, parce qu’ils étoyent plus voisins de ceux de Syon où est le siège épiscopal, que l’on pouvoit dire entièrement perverti, sans préjudice toutefois de quelques bons catholiques particuliers, mais en si petit nombre qu’il paroissoit comme rien. Les ministres quy prêchoyent dans Syon venoyent encore jusques à Martigny, cinc lieues de Syon et conversoyent ordinairement et familièrement avec eux.

 

§ 3. Nos pères étans arrivés à Martigny, logèrent chez Monsr le curé au prioré [Pierre de Grilly] quy dépend de St-Bernard. Ce bon curé étoit savoysien et par conséquent bon catholique et /41/ dévot. L’église parroissiale dudt prioré étant un peu éloignée du bourg, ils ne pouvoyent pas si commodément faire les exercices spirituels pour cultiver ce peuple comme à St-Maurice et ailleurs. Néantmoins le Rd p. Sébastien ne perdoit pas les occasions des fêtes pour prêcher les matières convenables, pour combatre leurs opinions erronées, conversant familièrement, avec modestie et respect, les leur expliquoit avec diligence singulière, prenant ses mesures sur le temps de la diète généralle quy étoit assignée dans Syon pour délibérer et décréter, comme dit est cy-dessus, quelle religion on choisiroit pour estre observée en tout le peys. A cest effect, les ministres alloyent secrètement, solicytant ce peuple, l’instruissant en la fausse doctrine de leur secte perverse pour les attirer à leur party. Néantmoins deux moys environ se coulèrent pendant lesquels nos pères ne cessoyent de travailler par prédications et discours familliers, en sorte qu’avec l’ayde de Dieu le peuple s’adoucit un peu et ne détractoit plus tant contre l’Eglise romaine, contre la ste messe, contre le pape, ny contre les capucins; prenans inclination à leur conversation, même les recevans courtoisement en leurs maisons et avec avidité cerchoyent les occasions de traicter des matières de controverse.

Or comme c’est un lieu fort commode pour le traffic, particulièrement pour les Bernois, et aussi pour les Savoysiens, arrive un jour de marché qu’il y avoit environ deux mille huguenots. Nos pères venans en la place publique du marché, avec prétexte de faire quête de quelques ausmones pour leur nécessité, quoyqu’ils n’espérassent que des injures et confusions, ayans à cest effect formé une besace et emprunté quelque bouteille pour s’insinuer en la conversation et cercher l’occasion de se faire connoistre et traicter des choses de la foy, se promenans par là, ils furent émeus d’une grande compassion, voyans tant de pauvres âmes prises dans les filets de Sathan et se playsans dans leur malheur, croupissans dans les ténèbres de l’hérésie et ne resentans pas leur aveuglement.

Le père Augustin dit au père Sébastien: « Ha ! mon père, ayés pitié de ces pauvres âmes quy coûtent si cher au Fils de Dieu, lesquelles ne s’apperçoivent pas du précipice où elles se vont perdant à l’aveugle. Donnez-leur du secours, et que /42/ Vre Paternité se résolve promptement de leur appliquer le colyre de la parolle de Dieu sur les yeux de leur entendement. Courage, mon père, une bonne prédication icy, en plein marché, ymitons les apôtres et suyvons les exhortations de J.-C. Il faut prêcher toutes les créatures et il faut jetter les fillets dans cette mer. Nous ferons quelque bonne pêche pour la gloire de Dieu. » Le père répondit : « je le ferois volontiers mais je ne me sens pas prêt à cela. » Le p. Augustin repart: « Dieu y mettra sa ste bénédiction. Faictes la même prédication que vous fîtes dernièrement à St-Maurice, quy fut de l’honneur que l’on doibt aux images des saints, en quoy les hérétiques font croire parmy le peuple que nous sommes des idolâtres. Comme vous sçavez, ce fut une prédication docte, fort abondante en bonnes pensées, bien étalée et très utile. Vous pourrés vous retirer un peu chez quelqu’un de nos amis pour récolliger vos pensées et vos esprits. Cependant j’iray préparer un lieu commode pour cet effect. » Le p. Sébastien consentit, et le p. Augustin le mena en une maison où il le laissa, puis s’en alla au milieu de la place du marché quy étoit fort longue et large, et les maisons du bourg deçà et delà, sans interruption avec grandes quantités de boutiques et de bancs ou tables de marchands, toutes sortes de marchandises et victuailles de graines, légumes et choses semblables. Il y avoit un lieu fort propre, quasy au milieu du marché, où ledt père fit joindre deux grands coffres ou arches à tenir du bled, après avoir demandé permission au marchand catholique savoysien auquel appertenoyent lesdtes arches, quy étoyent un peu plus que la hauteur d’un homme, fit planter des boys autour et les entourer de certains tapis qu’un autre catholique luy prêta. Tandis que ces bons catholiques faisoyent cela, le père Augustin tenoit son capuce en tête, couvrant sa face, ce quy troubla toute cette multitude d’hérétiques pour la nouveauté de l’habit, lesquels demandoyent aux catholiques savoysiens quy étoyent en grande quantité et presque tous marchands, que vouloit dire cela. Les catholiques répondoyent que c’étoyent des bons religieux quy vouloyent prêcher la parolle de Dieu. Les hérétiques se le disoyent les uns aux autres et s’assembloyent pour les entendre. Les ministres menoyent du bruit par là, excitans les habitans du lieu et disans qu’ils ne /43/ devoyent point permettre ces actions, que c’étoit troubler le marché, empêcher la liberté du traffic et mettre la division dans les esprits du peuple, comme ils avoyent fait ailleurs en plusieurs lieux où ils ont demeuré, causans entre eux des controverses odieuses en matière de religion et de la foy.

Le lieu étant accommodé, le p. Augustin monta en chaire pour faire office de cloche et de marguilier. Comparoissant, il dit à haute voix, de tout son pouvoir: « Peuple chrétien quy êtes icy assamblés, approchés tous de ce lieu et on vous prêchera la parolle de Dieu et la pure vérité, comme vous devez vivre en la vraye foy et sauver vos âmes. » O hautesse du divin conseil ! Providence du tout admirable ! Toute cette multitude de peuple quitta toute sorte de négoce tant des hérétiques que des catholiques, et entourent la chaire et le père Augustin assemble un bon nombre de prêtres quy étoyent venus au marché, et tous ensemble s’en vont prendre le p. Sébastien, prédicateur, le conduisent dextrement au lieu préparé; les prêtres se tenoyent serrés autour de luy pour empêcher que quelque accident funeste ne luy arrivât ou quelque tromperie que les hérétiques eussent peu faire, principalement les ministres.

Le prédicateur commença son sermon disant: « Que audistis in cubiculis, praedicate super tecta » 1, citant le lieu de l’évangile en latin. Après cela s’arrêta tout court, mais avec un silence et interruption si longue que le relateur ose dire un quart d’heure, d’où son compagnon et les prêtres quy étoyent présentz crurent que la mémoire luy eût fait un faux bon et que la crainte luy eût ravy ou étouffé ce qu’il prétendoit éclorre. Et il est vray qu’il tenoit les bras en croix sur sa poictrine et la face haussée vers le ciel. Le temps susdt s’étant écoulé, il exala sa voix comme des flames enfermées quy prennent leur essort avec impétuosité et effort, et quoyque sa voix fût ordinairement sonorante, alors toutefois elle fut du tout extraordinairement, ce quy fit croire aux assistans qu’elle avoit pénétré toute cete grande populace. Il fit la prédication avec une ferveur incroyable, et expliquant son thème dit que nre Seigneur vouloit que les prédicateurs dissent en public, ce que sa divine /44/ Majesté leur avoit communiqué en particulier. C’est pourquoy il prenoit cette occasion de leurs concours en ce lieu pour leur manifester la vérité catholique, quy est une marchandise nécessaire à leur salut, et partant qu’ils fussent bien attentifs.

Il traicta particulièrement trois points : premier, quelle étoit la vraye église de J.-C.; 2. de son chef visible; 3. de l’écritture ste, quelle étoit la bonne ou vrayement entendue et quelle la perverse, soû le même nom, c’est-à-dire perversement expliquée; lesquelles choses, il expliqua avec tant de ferveur et une doctrine si claire, solide, haute et accommodée au peuple que tous ces Messieurs les prêtres jugèrent que ce n’étoit pas luy quy avoit parlé mais le St-Esprit par sa bouche, et de faict le peuple se retirant prirent le devant trouppe à trouppe et les religieux venans apprès, ces gens fléchissoyent les genoux et, à mains joinctes, leur demandoyent la bénédiction, disans à haute voix : « O que bénits soyés-vous quy êtes venus pour nous enseigner la vraye doctrine et quelle est la vraye religion », et pleurans à chaudes larmes, adjoutoyent: « Que bénytes soyent les mères quy vous ont enfantés et les piés quy vous ont apportés en ces quartiers », et semblables acclamations.

La file du peuple étant passée, le p. Augustin dit au p. Sébastien : « Ha ! mon père, vous autres prédicateurs en l’exercice de vre office, vous ne voulés pas être gouvernés par les advis de nous autres, simples religieux. » Le p. Sébastien luy dit: « Pourquoy dites-vous cela, mon père ? — Parce, dit le père Augustin, que vre Paternité avoit accepté de prêcher des sacrées images et par après n’en a pas cité un seul mot. » Alors le p. Sébastien dit au p. Augustin: « Je vous dy sincèrement la vérité: à peine ay-je eu cité ces parolles de l’Evangile pour thème de mon discours que j’ay été saysy d’une certaine stupidité qui m’a duré longtemps, si bien que même je ne sçavoy pas où j’étois, et par après sortant d’icelle, j’ay commencé à prêcher ce que Dieu me donnoit et ne sçauroy dire qu’est-ce que j’ay dit, ny comme l’affaire aura succédé. » Alors le père Augustin connoissant que c’étoit une influence divine luy dit: « Père Sébastien, rendons grâces à Dieu, car c’est une chose manifeste que la Majesté divine a parlé et non pas vous, quoyqu’elle se soit servy de vre bouche. Vostre prédication a été si bien ordonnée, si docte, et /45/ abondante en bonnes pensées contre les faussetés de l’hérésie que je vous puis assurer que tous ces Messieurs les prêtres avec moy, tout le long d’icelle, étoyent comme hors d’eux mêmes, pour la grande consolation quy remplissoit nos cœurs, et toute cette grande multitude de peuple quy non seulement remplissoit la place, mais encore les fenêtres des maisons et jusques aux toits d’icelles, étoit tellement attentive qu’il sembloit qu’elle pendît et fût attachée à vre bouche, ce quy se peut vérifier par le silence universel, les soupirs affectueux et les actes de dévotion que l’on voyoit si fréquents. Ce quy résultera ès bons catholiques à leur confirmation en la foy et piété, ès hérétiques à leur faire connoître leurs erreurs. Louons donc nre Dieu quy fait paroître manifestement qu’il nous accompagne en nos petits labeurs et nous assiste de sa grâce. » Ces bons pères se souvenans de la parolle de Dieu quy dit que « les sains n’ont pas besoing de médecins, mais les malades » 2, se résolurent de vacquer sérieusement à la réduction de ce lieu de Martigni à la connoissance de la vérité catholique et aux exercices de l’Eglise romaine et praticque des sacrementz évangéliques, comme par la grâce de Dieu avoit été fait à St-Maurice. A cet effect ils furent librement acceptés de Monsr le curé et prieur, bon religieux de St-Bernard, et là demeurèrent tout le temps de caresme, le père Sébastien prêchant tous les jours de fêtes, et les jours fériaux en quelque perroisse de ce mandement, les parcourant toutes jusques à Syon, principale du peys, ce qu’il faisoit pour réfréner l’audace des ministres quy les fuioient comme le diable fuit la croix, et pour désabbuser les peuples des mauvaises impressions qu’on leur avoit donné et les animer à persévérer constamment en la foy catholique, le temps s’approchant de cette diète généralissime quy se devoit tenir au moys de may pour délibérer du fait de religion.

 

§ 4. Or, tandis que nos pères étoyent absens de St-Maurice, le ministre susmentionné de Bès travailloit à pervertir ces nouveaux convertis dudt lieu. Cependant nos pères poursuyvans la pointe de leurs desseins font résolution de donner un nouveau /46/ assaut au peys d’en haut, et s’en allèrent à Syon, se présentèrent à Monseigr le reverendissime évêque et illustrissime prince, auquel, après avoir fait très humble révérence, ils firent une fidèle relation de ce quy s’étoit passé jusques alors au peys d’en bas par le travail des pauvres capucins, à la faveur de Monsr l’abbé son neveu, supplièrent Son illustrissime Seigneurie de vouloir donner par écrit la licence de pouvoir prêcher par tout son diocèse. Monseigneur en étoit très content et Monsr l’abbé aussy. Mais Messieurs les chanoines quy, pour lors, n’étoyent pas en la splendeur de piété qu’ils ont acquise du depuis, répugnoyent à cela, jusques à en venir à des parolles fâcheuses contre Monsr l’abbé, leur doyen et neveu de Monseigr le révérendissime. Luy dit à nos pères que la licence ne se pouvoit donner pour lors par écrit pour ne causer quelque tumulte, mais qu’ils allassent prêcher là où ils seroyent receus sans contrariété. Ils allèrent au disain de Sirrhe où ledt seigneur abbé avoit un frère marié, auquel il recommanda ces bons religieux, tant pour le suject de la prédication que pour leurs nécessités. Ce seigneur étoit bon catholique et avoit connoissance de l’ordre des capucins, pour avoir été en France capitaine des gardes de Sa Majesté très chrétienne.

Il fit en sorte avec le seigneur banderet, gouverneur du disain, que derechef nos pères s’arrêtèrent quelques jours en ce lieu, pendant lesquels ils alloyent parcourant les perroisses du peys d’en haut, êquelles on a encore l’usage de la langue gauloise (avec la Suisse. Car de sept disains qu’ils ont en haut Valley, les quatre plus haut ne parlent qu’allemand.) Là, ils prêchoyent deux fois le jour en divers lieux, outre les discours familliers, avec beaucoup de fruict spirituel et acquirent les bonnes volontés de quelques personnes vertueuses, tant de la noblesse que du peuple, quoyqu’ hérétiques, quy néantmoins croyoyent tenir la bonne foy. Il se meut de nouveau dans Syon quelque bruit, parmi des particuliers, pour lequel il fut nécessaire que nos pères retournassent à leur premier hospice de l’abbeye de St-Maurice Agaunois où, étans arrivés, il ne se peut dire quelle étoit l’allégresse de toute la ville et la tendresse de cœur avec laquelle ils venoyent ambrasser ces bons pères, avec larmes de dévotion, pour leur faire la bien venue, comme des /47/ enfans quy se jettent au col de leur père venu de bien loing après un long séjour. Et de fait ce peuple ne les appelloit que nos bons pères. Et à présent cette affection persévère toujours.

 

§ 5. Nous avons vu cy-devant par occasion que le bourg de Bès du gouvernement d’Aigle sur le Peys de Vaux, terre des Bernois, est fort proche voisin de St-Maurice en Valley, n’y ayant que le Rône quy sépare ces deux Etats, ce quy avoit donné commodité par le passé aux ministres dudt lieu de converser ordinairement dans St-Maurice et y semer à loisir et sans difficulté la sizanie de leur secte. Voyant donc le ministre de Bès que le R. p. Sébastien, comme un autre David, avoit arraché de ses dentz envenimées les brebis de J.-C. par ses fréquentes et ferventes prédications, et ce, en peu de moys, tant en particulier comme en public, il alloit disant que ce prédicateur étoit un faux prophète et partant, qu’il se vouloit porter au champ de bataille et, par une dispute publique, faire voir à tout le peuple la fausseté de sa doctrine. Ces rodomontades ministrales durèrent tout le temps de l’absence de nos pères, lesquels ayans appris à leur retour les déportementz de ce bravache ne manquèrent point de luy fournir de repartie par l’entremise des habittants et principaux bourgeois de St-Maurice, auxquels nos religieux les communiquoyent avec ordre de leur donner passeport jusques aux oreilles du ministre, et le contraindre par toutes les voyes possibles à comparoître et mettre ses parolles en effects, de ne plus tant croacer sur sa charoigne et coacer dans ces marets puants sans donner aucune preuve de ce courage de bec.

Nos religieux ayant partout quelques catholiques affidés et confidents, ils furent advertis que le ministre de Bès se flattoit en soy-même, se promettant le dessus et beaucoup d’avantage sur le prédicateur capucin, disant qu’il n’étoit pas beaucoup fondé ès lettres et entendoit peu en la langue latine, que vrayement il étoit homme fort exemplaire en sa vie, et avoit quantité de bonnes prédications sur les points principaux de la vérité catholique, qu’en chaire il avoit un grand courage, une facilité à bien dire, pitoyable et affectif, et par conséquent fructeux, mais qu’hors de chaire il étoit fort pusillanime. /48/

Le p. Augustin, son compagnon, ne perdoit point courage pour tant, sçachant bien où mettre la main au besoin pour luy abbaisser son caquet, comme arriva effectivement. Car quand il fut assuré que le ministre vouloit venir, au moins en apparence, il se fit mander de Thonon deux religieux, l’un desquels il laissa avec le p. Sébastien, luy disant que sy le ministre venoit à luy donner le cartel de défy, il l’acceptât avec condition de l’adveu et capitulation des seigneurs du peys où ils faisoyent leur demeure, et partant qu’il négociât l’affaire avec Monsr le gouverneur [Zuber] pour faire venir la licence. Toutes ces circonspections requises en ce cas donnèrent loisir au père Augustin pour exécuter son dessein, et s’en alla avec l’autre religieux avec tant de promptitude à Annessy qu’il fut de retour à point nommé. Là il prit le Rd p. Maurice de la Morre, homme entièrement consommé ès stes lettres, quy avoit enseigné par trois fois la théologie et, par l’espace d’une vingtaine d’années, avoit été continuellement dans les occasions de la guerre spirituelle contre les ennemis de la foy catholique, comme vieux soldat, en mattière de controverse avec les hérétiques des Vallées de Piedmont, et le conduisit à St-Maurice. Le père Sébastien travailloit du côté de St-Brancher, Baignes, Orsières, et autres lieux du mandement, partie de Martigny et autres juridictions.

Dieu conduisant leur entreprise pour la foy, à peine le p. Augustin fut arrivé avec le Rd p. Maurice à l’hospice de l’abbeye que le diacre du ministre de Bez vint apporter le cartel de défy de la part de son maître, quy n’avoit dit un seul mot de tout le temps du voyage d’Annessy.

Nos pères acceptèrent le party, le p. Augustin luy faisant voir que le Rd p. prédicateur avoit l’érésipelle en la jambe, promettans que lundy prochain, étant pour lors sammedy, il iroit à Bès pour prandre les mesures et appointements de ce quy se devoit faire, afin qu’ils ne fissent rien contre l’ordre des seigneurs du peys où ils faisoyent résidence de part et d’autre.

L’invitatoire fut fait le sammedy mattin, et le père Augustin s’en alla treuver le ministre le dimanche suyvant après dyner avec son compagnon et deux religieux de l’abbeye. Le bruit s’estant espars parmy ces peuples, que les capucins devoyent aller par delà, ils étoyent dans les attentes pour y /49/ assister, avec curiosité d’entendre ce quy se diroit. Le p. Augustin arriva aux confins du bourg et s’arrêta là pour se faire voir. Et voylà bientôt venir un vénérable vieillard quy montroit être homme d’authorité en ce lieu, comme effectivement il étoit, quy les salua courtoisement et affablement, leur demandant qu’est-ce qu’ils cerchoyent en ces quartiers. Le p. Augustin luy raconta toute l’histoire du défy de leur ministre, disant qu’il étoit venu pour prandre les résolutions nécessaires pour conclusion du fait, mais qu’il vouloit premièrement parler à l’official du lieu et traicter avec luy pour s’assurer que cette action ne fût point au déplaisir de Messieurs de Berne, leurs seigneurs. Il invita les religieux en sa maison, leur touchant la main en signe de fidélité, quy est un action entre eux observée avec un grand zèle, avec quy que ce soit. Ils vont chez luy, et aussytôt se prépare la table selon leur coutume. Nos religieux toutefois demeuroyent touiours dans le terme de l’abstinence et modestie religieuse. Il fit venir le ministre, et s’y trouvèrent encour presque tous les principaux du lieu.

Le p. Augustin fit une répétition de tant de fois que le ministre leur avoit mandé dire qu’il vouloit disputer avec le père prédicateur, et particulièrement hier, disoit-il, qu’il manda son diacre pour cet effect; qu’eux étant sur le point de partir de St-Maurice quy, par la grâce de Dieu, étoit bien étably en la foy et religion catholique, pour aller travailler ailleurs, il étoit bien à propos de définir entr’eux, ce qu’il prétendoit des capucins et voir s’il effectueroit ce de quoy il s’étoit tant glorifié.

Mais que premièrement il luy déclaroit que les capucins ne vouloyent en aucune façon venir à une dispute formelle, sçachant bien qu’il étoit deffendu des seigneurs du peys de Valley; outre qu’étans subjects très expressément à l’Eglise romaine et au St-Siège apostolique, ils ne le pouvoyent faire sans licence de quelques prélats auxquels l’affaire touche et dépend d’eux, étant la ste Eglise catholique, romaine bien ordonnée et subsistante infailliblement en l’union indissoluble de la foy et de la charité, et que s’il luy plaisoit de traicter par forme de discours familier et raisonnement amiable, ils raggréeroyent grandement; et ainsy fut accordé et résolu.

Quant au lieu pour traicter, le p. Augustin, pour plusieurs /50/ respects jugea qu’il seroit bien à propos de faire ladte conférence à St-Maurice, parce qu’on est beaucoup plus astraint sur l’Etat des Bernois que sur l’Etat des Vallésans, où l’on pouvoit traicter avec beaucoup plus de liberté, et parce que le R. p. prédicateur étoit incommodé, comme le diacre susdt avoit veu.

Le ministre quy avoit envie de se débriguer et fuir le combat, bien qu il eût beaucoup bravé par ostentation, n’ayant qu’un peu de bien dire en la langue latine, mais au reste fort ignorant quant au fondement des sciences, comme sçavoit fort bien le père Augustin, se voyant pressé de venir à St-Maurice, comme il avoit mandé dire qu il vouloit faire par plusieurs fois, comme par un acte d’impatience, voulut prendre à son avantage cette instance, disant: « C’est ainsy que vous faites toujours, vous autres papistes, quand il est temps de venir au fait et au prandre, vous treuvés tant de subterfuges, qu’il n’est jamais assés comploté. »

Le p. Augustin se voyant ainsi rebroué du ministre mal à propos se tourna de vers les assistans du lieu quy étoyent à table avec eux, lesur disant: « Et bien ! Messieurs, sy vos messieurs veulent donner parolle que nous puissions venir en assurance ici traicter famillièrement avec Monsieur le ministre des vérités catholiques, me promettant qu’en cas que Messieurs de Berne, vos seigneurs comme gouverneurs de vre république, viennent à se plaindre de cette action, vous répondrez pour nous et que vous nous deffendrez de tout insulte et offense. Je vous promets que nous viendrons ici demain, après dîné, le père prédicateur et moy. » Ils promirent tout ce que dessus, et l’assignation fut audt lieu de Bès pour le lundi.

Le lundi après dîner, le p. Augustin s’en alla à Bès, avec le Rd p. Maurice, sans conduyre aucun autre avec eux que les deux susmentionnés de l’abbeye et s’en vont droict dans leur temple, jadis église parroissiale, et aussitost furent environnés de plussieurs personnes de ce lieu. Ils mandèrent advertir le ministre de leur arrivée, mais le ministre étoit dèsjà quatre heures auparavant à table pour certaines nopces, où étoyent encore tous les principaux dudt lieu, et l’attendirent deux grosses heures dans ce temple.

Après quoy croyans que le ministre ne feroit autre, ils partirent /51/ pour s’en retourner à leur hospice, et sur-le-champ les voylà attaqués d’un grand homace pourtant une espée à deux mains, toute nue, quy, avec une face courroucée et des parolles rudes, leur demanda où est-ce qu’ils vouloyent aller. Les religieux luy respondirent : « Nous avons fait nre devoir et observé tout ce que nous avions promis, venans ici pour traicter familièrement avec Monsr le ministre, comme avoit été résolu. Maintenant il se fait tard: puisqu’il n’est pas venu, nous voulons nous retirer à St-Maurice. »

Luy sans autre se met en posture pour donner un revers de son espadon. Le p. Augustin, quy avoit un bon bâton ferré, se met devant le p. Maurice pour luy sauver la vie et deffendre la sienne en réparant ou détournant les coups de ce brutal, et luy dit: « Et quoy ! voylà donc la foy et fidélité quy m’a été promise de vos seigneurs de ce lieu. Prenez garde que sy vous nous faites quelque déplaisir, soiez assuré que vos ministres le payeront, venans sur les terres des catholiques. »

Il respondit: « Pourquoy voulez-vous faire cet affront à nre ministre d’estre venus ici et puis vous retirer chez vous, sans traicter avec luy, comme s’il n’étoit pas homme pour vous respondre, et partant, si vous faites plus un pas qu’il ne soit venu, assurément vous perdez la vie. »

Les religieux s’arrêtèrent et luy promptement manda appeller le ministre quy vint accompagné de tout le peuple entièrement, hommes et femmes.

Le ministre étant arrivé avec cette multitude des gens du lieu, ils saluèrent les religieux fort affablement, leur touchant la main avec révérence et respect, non toutefois le ministre de Bès, ni celuy de Lausane, quy avoit été appellé de son frère en cy pour luy faire escorte. C’étoit un vieux rabbin, docte selon la commune réputation entre eux. L’abbord des mutuelles civillités étant fait, le p. Augustin, quy avoit fait les premières approches, le dimanche auparavant, pour les conventions nécessaires à cette conférence, prit la parolle, se servant, pour fondement de son discours, des mêmes raisons qu il avoit allégué en sa première arrivée, disant: « Messieurs, nous voycy pour exécuter ce que nous promismes hier, et moyenant une confirmation de la promesse quy nous fut faitte de pouvoir traicter /52/ paissiblement et amiablement sans danger de nos personnes et sans hurter l’authorité de vos seigneurs: nous vous ferons voir que la doctrine que nous avons prêché en Valley est saine, évangélique et salutaire, contre le dire de Mr le ministre, voire que hors l’Eglise catholique, apostolique, romaine, il n’y a point de salut, comme n’est pas que nous redoutions de mourir pour J.-C. et pour la défense de la foy catholique: mais seulement nous craignons que se face quelque perturbation contre les capitulations faictes avec les seigneurs de Valley. Voylà pourquoy nous avons proposé que nous puissions traicter librement et avec assurance de ne donner du déplaisir à personne. »

Monsieur le châtelain du lieu, comme chef pour la police temporelle, répondit qu’il leur donnoit parolle de fidélité et les assuroit qu’ils pouvoyent traicter aussi librement que s’ils étoyent à St-Maurice. A quoy tout le peuple concourut, promettant le même à haute voix. Et après quelque civile contention faicte entre eux pour déterminer à quy il toucheroit de faire la première proposition, au ministre ou au prédicateur, il fut conclu que les capucins commenceroyent. Alors le Rd p. Maurice demanda au ministre, par manière de proposition, disant: « Monsieur, est-il nécessaire pour le salut éternel, d’avoir la foy, l’espérance et la charité ? »

Le ministre quy étoit bon latiniste, au lieu de répondre cathégoriquement, se mit à haranguer fort élégamment en latin l’espace de demi-heure et s’esgayoit parmi des circonlocutions et des discours fort éloignés de la proposition. Le Rd p. Maurice luy dit: « Monsr le ministre, nous ne sommes pas ici pour faire parade de l’élégance latine, mais pour faire voir la vérité catholique nécessaire au salut éternel de ce pauvre peuple, qui n’entend pas le latin », et reprenans ses brisées faisoit voir aux assistans que leur ministre ne se tenoit pas dans les termes pour répondre à propos. Ce que le ministre faisoit pour se soulager le mieux qu’il luy étoit possible, se sentant pressé du fardeau des instances du capucin quy tout doucement luy disoit : « Monsieur, répondez à propos, ad rem, Domine, ad rem, venons au point proposé, et puis nous passerons outre, quand il sera décidé. »

Le peuple étoit fort recueilli et attentif. Le p. Maurice parloit toujours françois pour être entendu du peuple, réitéra /53/ jusques à trois fois sa proposition, et enfin fit une répétition en françois de la substance du discours du ministre, disant aux assistans: « Quels rapports, je vous prie, ont tous ces discours avec ma proposition ? » Le ministre éclatta par une grande impatience, disant à haute voix, parlant en langue vulgaire et bien entendue de tout le peuple: « Voyez l’ignorance de ce papiste. Il me demande s’il est nécessaire à salut d’avoir la foy, l’espérance et la charité; à quoy je répond affirmativement et dy que ces trois vertus sont nécessaires au salut, et ainsy je tien et prêche, et n’ay jamais tenu autrement, ny enseigné autre chose. »

Alors le R. p. Maurice luy dit: « De grâce, Monsieur, prêtez-moy un peu vre bible » que le ministre avoit sous son bras. Le ministre refusoit de la donner et le p. Maurice se tournant vers le peuple, dit: « Et bien ! je ne manque pas de bible » ayant le p. Augustin apporté une bible catholique, une hérétique et les concordances, comme il faisoit ordinairement en voyage, non sans peine.

Le peuple fit donner celle du ministre et aussitôt trouva dans le catéchisme quy est à la fin de leur bible, tiré des « Institutions » de Calvin, le lieu où cet hérésiarque dit que la foy suffit au salut de l’âme 3, et haussant la voix, dit: « Voylà ce que dit vre catéchisme, que la seule foy sauve comme très suffisante. Il faut que vous vous résolviés à l’un des deux : ou de tenir pour faux vre catéchisme, ou bien vre ministre. Mais s’il est vray que vre ministre vous enseigne, affirmant ce qu’il dit qu’il vous prêche, sçavoir est, qu’il est nécessaire pour estre sauvé d’avoir la foy, l’espérance et la charité, croyez-le fermement en ce point, car il est vray, quoy que die Calvin, comme vous voyez icy en son propre texte que la seulle foy suffit au salut de l’âme, en quoy il dit mal, et c’est une doctrine détestable, et ainsy sera toujours faux et menteur, celuy quy vous prêchera et présumera assurer que la seulle foy suffit au salut éternel, et vous assure que quiconque tient autrement que ce que je vous dy et proteste, sçavoir est, que ces trois vertus, foy, espérance et charité, sont nécessaires au salut, doit être condamné absolument. » /54/

Le ministre demeurant confus et muet, le viellard de Lausane reprit la proposition, voulant disputer formellement, mais le châtelain se leva en cholère, luy disant: « Arrêtez-vous et vous taisez. Et quoy ? peut-être que nre ministre ne sera pas suffisant pour soustenir sa cause, sans que vous la preniez en main pour le deffendre ? » Le même disoyent les principaux du lieu et se commençoit dèsjà à faire un tumulte, le peuple disant à son ministre: « Répondez et ne nous faites pas cette confusion qu’il faille que nous souffrions que vous soyez confus et mis au rouet par le papiste. »

Le ministre étant arrivé au bout de son latin s’excusa, disant qu’il étoit tard et qu’il falloit qu’il partît pour aller à Lausane et ne se fît rien autre pour cet heure, fut mis fin à la conférence, et les capucins leur offrirent de retourner le jour suyvant, s’il plaisoit à Monsr le châtelain et à tout le peuple, voire toutefois et quantes qu’il leur sembleroit bon, pour traicter familièrement des choses de la foy.

Pour réponse, ils remercièrent nos religieux avec des parolles et des signes d’une singulière affection, monstrans qu’ils avoyent grandement aggréé leur venue et leur conversation. Alors on apporta à boire. Les religieux refusèrent disans que ce n’étoit pas leur coutume de boire pendant la journée hors le repas. Monsieur le châtelain donna du poing contre le vase quy étoit présenté au prédicateur. Celuy quy le présentoit dit: « Peut-être que vous doutez quelque mal de nous. Voylà que je vous vay faire la crédence » et beut. Par après il contraignit les religieux à boire à force de prières.

Nos pères compatissans à ce pauvre peuple plus errant que hérétique et se resouvenans du dire de nre Seigr comme ses très humbles serviteurs envoyés pour travailler à la divine moisson et qu’il leur étoit commandé de contraindre les peuples d’entrer en la maison des nopces, ayans par la grâce de Dieu abbaissé l’orgueil du ministre de Bès et luy ayans fermé la bouche à ce qu’il ne peût plus mordre nos religieux par gausserie, se résolurent de passer outre et derechef assaillir la cité épiscopale, où se trouvèrent les principaux officiers du peys, tant ecclésiastiques que séculiers.

Quelques jours après l’histoire susmentionnée, le p. Augustin /55/ interrogea un des principaux de St-Maurice, nommé Cristan [de Riedmatten], notaire de profession, bon catholique quy conversoit fort souvant à Bès et lieux circonvoisins sur l’Etat des Bernois pour l’exercice de sa profession, qu’est-ce qu’il avoit appris de leur conférence avec le ministre en ces quartiers, sy on en parloit en bonne ou mauvaise part. Il respondit que la conférence avoit été sy manifeste et tellement imprimée dans les esprits, tant de ceux quy n’y avoyent pas assistés que de ceux quy avoyent été présentz et l’avoyent racconté aux autres, que le pauvre ministre n’osoit pas comparoistre. D’où s’est ensuyvy que le peuple venoit trouppe à trouppe de huict, dix, plus ou moins à St-Maurice, alloyent trouver nos religieux en l’hospice de l’abbeye et, à chaudes larmes, les genoux en terre et les mains joinctes, leur demandoyent pour l’amour de Dieu, d’estre enseignés ès choses nécessaires à leur salut et à la praticque d’une vraye religion, à quoy ne manquoyent point ces bons pères, et ce recours ingéroit en leurs âmes des sy grandes consolations qu’il leur sembloit que leur cœur se deût tout liquéfier en dévotion. Quiconque ne l’a expérimenté ne sçauroit croire quelle douceur s’écoule en un âme quy voit la conversion de ces pauvres errantz de l’Eglise, plutôt qu’hérétiques, retournans au gyron de leur mère, la ste Eglise catholique, vray bercail de J.-C.

 

§ 6. Mais cette conférence de nos pères avec le ministre de Bès n’en demeura pas là, car le ministre ne pouvant supporter la confusion receue pour juste loyer de sa témérité, par une charité réformée à la mode de Calvin, s’en voulut vanger à quelque prix que ce fût, passant sur le ventre de la vérité, quy avoit enfanté en son cœur une haine irréconciliable contre ses vainqueurs, fermans les yeux ou étouffant la mémoire de la prudence et modestie des pauvres capucins, ce quy le faisoit rougir, s’armant d’impostures et de faussetés, s’en alla avec son compagnon, le ministre de Lausane, quy avoit beu sa part du hanap de confusion, faire son plaintif à Berne, couvert d’un beau manteau du zèle de justice et du maintien de l’authorité des seigneurs du peys; ayant fait assembler le conseil, ces ministres d’impiété proposent autant imprudemment que /56/ faussement disans que les capucins étoyent allés sur les terres de leurs seigneurs à Bès, où audacieusement ils avoyent tâchés par tous moyens de subvertir le peuple, assurans et protestans que leur religion étoit fausse et que, persévérans en icelle, practiquans leur cène et la prédication de leurs ministres, ils seroyent damnés, « nonobstant le décret de Vos Seigneuries, disoyent-ils, qu’ils n’ignorent pas, que quiconque dans l’étendue de vre domaine protesteroit nre religion n’estre au salut des âmes soit mis à mort promtement. C’est pourquoy nous sommes venus ici pour donner advis à Voz très hautes et puissantes Seigneuries de leur arrogance et mépris de voz décretz, de quoy, sy elles ne font leurs plaintes aux seigneurs vallésans, sur les terres desquels habitent à St-Maurice ces perturbateurs de la paix et infracteurs des alliances faictes entre les cantons catholiques et calvinistes, nous vous donnons assurance que ces gens sont si puissans en parolles qu’en peu de temps ils mettront vre Etat ce que dessus dessoubs, en matière de la foy et religion. »

Messieurs de Berne, donnans entière croyance et foy à ce plaintif des ministres, se résolurent d’en donner advis à tous les autres cantons hérétiques, afin que chacun d’eux mandât ambassadeurs à Berne où, êtans tous assemblés, ils se disposeroyent pour aller de compagnie à Syon, ville principale de Valley, et là, demanderoyent la convocation du conseil pour leur exposer leurs plaintes contre les capucins. Etant arrivés les ambassadeurs à la cité de Syon avec une suite fort honnorable, à l’improviste, ils mirent toute la cité et l’Etat en grande suspension d’esprit, doutans que comme amys particuliers et confédérés ils vinssent à présenter leur secours et leurs forces de guerre pour le soupçon que l’on avoit de quatre mille Espagnols quy étoyent entretenus en Savoye et si proche du Valley qu’en une nuict ils se pouvoyent jetter en iceluy. C’est pourquoy on s’y tenoit toujours sur ses gardes.

Ayans fait assambler un conseil, ils exécutèrent ponctuellement l’ordre de leur commission, concluans avec signes de grandes indignations que, pour l’audace avec laquelle les capucins avoyent mesprisé leurs décretz, prenans pié et authorité sur ce qu’ils se voyoyent favorisés et épaulés par les peuples de /57/ Valley, leurs subjects ou conseigneurs, ils s’estoyent réduits à deux partis pour avoir, de deux choses l’une pour le maintien et établissement de leur religion, ou que Messieurs les Vallésans fissent le procès et jugeassent les capucins comme criminels, ou qu’ils les leur missent en main pour en faire justice selon leur volonté; que s’ils ne faisoyent ny l’un ny l’autre, ils leur déclaroyent la guerre irrémissiblement.

Pour bien comprendre cette histoire ou tragi-comédie est nécessaire de l’étaler un peu plus au long et, sans m’arrêter à parler ou décrire l’authorité de l’état ecclésiastique en cette province de Valley, je diray seulement ce quy est nécessaire pour faire voir l’incongruité notable quy se trouvoit en l’introduction de ces Messieurs les ambassadeurs susdtz et en tout le progrès de ce quy en résulta.

Il faut donc noter qu’il y a un statut principallement et décret très ancien entre ces Messieurs de Valley, confirmé par l’empereur avec plusieurs autres privilèges de l’état ecclésiastique, pour la corroboration du domaine libre et absolu de cet Etat, par lequel premièrement est expressément prohibé qu’aucuns ambassadeurs ne puissent entrer dans le peys à l’insceu de l’évêque et prince, sans en avoir communiqué avec luy et sans en avoir sa licence.

Secondement que l’on ne puisse tenir aucun conseil de quelle sorte qu’il soit dans la cyté de Syon, mais seulement dans le château où l’évêque et prince fait sa résidence ordinaire, dans la grande sale députée à cet effect expressément, laquelle, pour cette cause, est appellée la sale du conseil, et avec la présentielle assistance de l’évêque accompagné de quatre chanoines; que si l’évêque ne peut assister, Messieurs les chanoines, en toute façon, y doivent assister avec l’authorité de l’évêque.

Or, en ce rancontre de la venue des susdtz ambassadeurs, se trouva en la charge de ballif, Mr Jossen, quy professoit tout ouvertement le calvinisme et une grande aversion aux capucins, et quy avoit introduict les ministres pour prêcher dans Syon, homme très fin et très subtil en toutes ses inventions, pour la destruction de la foy catholique et l’introduction du calvinisme.

Il s’étoit tellement usurpé l’authorité du prince qu’il faisoit presque tout sans luy rien communiquer, ayant pris l’occasion, /58/ depuis trois ans qu’il étoit en cette charge, d’une indisposition du bon prince et prélat, laquelle, avec son âage le privoit quasy de la capacité de traicter des affaires importants, jusques à s’émanciper de tant que de souscrire plusieurs décrets et ordres en ces termes: Hildebrandus a Riedmatten, ultimus Sedunensis episcopus; d’où étoit sortie une voix quy couroit par le peys, qu’à la mort de l’évêque on vouloit extirper tout le clergé, prenant tous les biens d’église pour les appliquer au service du public, comme on a fait à Genève, Berne, Bâle, Zurich et autres lieux de même secte; de sorte que le clergé voyant entrer la cavallerie susdte sans participer avec eux, être tenu conseil en la ville contre les droictz impériaux, ils creurent assurément que c’étoit pour exécuter le dessin susdt. Le ballif donc, de sa propre authorité, absolument et sans aucune deue modification, sans participer aucunement avec l’évêque, à l’insceu de Messieurs les chanoines, donna entrées à ces ambassadeurs avec jubilation et caresse, les receut avec un grand fast et magnificence et beaucoup d’applaudissement, leur donna logis et osa assambler en sa maison le conseil d’environ une quinzaine des principaux hérétiques de la cité, ses confidentz et concourans à ses desseins pour l’extirpation de la foy catholique et de tout le clergé.

Les susdtz ambassadeurs faisant capital de la personne du ballif, ayans demandé d’assembler le conseil pour traicter choses importantes, le ballif feignant d’ignorer la cause, voulut sçavoir premièrement le suject de leur mission. Les ambassadeurs luy dirent qu’ils étoyent envoyés de leurs Seigneurs contre les capucins pour le suject d’une dispute qu’ils avoyent heu contre le ministre de Bès; le ballif, faisant réflexion sur cest affaire, voyoit bien que, s’il proposoit cette plainte contre les capucins à l’évêque et aux chanoines, ils n’y consentiroyent pas, principallement le R. Seigr abbé, doyen du vénérable Chapitre, et ainsi, de sa propre authorité, assembla le conseil, comme dit est, auquel les ambassadeurs firent leur plaintif contre les capucins, disans: « Vos très fidèles confédérés, nosseigneurs de la Seigneurie et République de Berne, vous font sçavoir que les capucins, auxquels vous avez donné retraicte en vre peys sous prétexte de religion, et vous assurons qu’ils seront cause de quelque guerre entre vous-mêmes dans l’Etat, ont heu la hardiesse d’entrer en /59/ nre peys à Bès et y faire dispute publique avec le ministre, en la présence de tout le peuple, et dire que nre religion est fausse, que le ministre étoit un ignorant et faux prédicateur, pour lesquelles toutes ensemble, et chaque chef d’icelles en particulier, ils sont dignes de mort.

 » De la part de la Seigneurie de Berne, nous voulons sçavoir si cela a esté fait du consantement de vous autres, ce qu’étant, c’est contre les capitulations de nre confédération, laquelle porte qu’aucun d’une religion ne puisse dire dans l’Etat qui professe l’autre religion que sa foy est fausse, soû peine d’estre promptement décapité sans autre forme de procès. Ensuite de quoy, si cela est arrivé de vre consamtement, nre République vous déclare pour ses ennemis et que, dès à présent, soit rompue entre nous la ligue et confédération; que, si la chose n’a pas été faitte de vre consantement, nre République, pour vre justification, demande les capucins et que les luy mettiés en ses mains, afin que là où ils ont fait le mal, ils en peyent la peine de leur vie au propre lieu de Bès et, pour cet effect, demandons promptement l’exécution de justice; à faute de quoy nous vous déclarons la guerre. »

Le ballif avec son consiliabule tâchèrent d’appaiser les ambassadeurs, leur promettans de faire justice après qu’ils auroyent entendu comme l’affaire s’estoit passée, parce que, jusques alhors, ils n’en avoyent rien sceu; puis, après, donna son décret et condamna les capucins à la mort. De quoy ils donnèrent advis et connoissance certaine aux ambassadeurs quy demeurèrent satisfaitz et éclaircys que les seigneurs de Valley n’avoyent pas consenty à l’action des capucins, et ainsi partirent le jeudy pour s’en retourner en leurs quartiers.

Le vendredi suyvant, le ballif avec ses conseillers confidentz s’assamblèrent derechef en conseil et, après avoir discouru de l’affaire, sans autre information en faveur des capucins, et sans ouyr les parties accusées, donnèrent une autre sentence en ces termes: « Ayans entendu clairement que les religieux papistes capucins sont, en ce nre Etat vallésan, perturbateurs de nre paix dans le propre Etat, et encore à l’offense de nos confédérés et bons amys, les Seigneurs de la République du canton de Berne, avec grande altération des capitulations communes de /60/ part et d’autre, partant, nous ordonnons au fiscal que, lundy prochain, le matin à treize heures italiques, accompagné des ministres de justice, il les aille trouver là où ils seront, leur intimant qu’ils ayent à absenter promptement le peys ou Etat de Valley, dans le terme de quatre heures, lequel étant expiré, quy les verra les trouvant plus dans cet Etat, soyent juridiquement mis à mort et, pour cet effect, seront conduits de vous autres aux confins de cet Etat de Valley. »

On sçait que ces messieurs, comme tous les Suisses, ne font pas leurs ordres ou décretz par forme de procès seulement, mais pour les exécuter promptement, spécialement quand il s’agit de la vie.

O conseils inscrutables de la divine Majesté ! O secours admirable de la Bonté suprême envers ceux quy vont tout simplement et procèdent purement pour l’amour de Dieu, en leurs travaux pour son service !

Au même temps que les susdtz ambassadeurs partirent de Syon, vint en la pensée du R. p. Maurice de la Morre susmentionné, d’aller à Syon pour expérimenter s’il pourroit effectuer quelque chose pour la gloire de Dieu en ce lieu, où il n’avoit point encor été, conformément au grand désir qu’en avoit le p. Augustin d’Ast, son compagnon, quy l’avoit introduit dans le peys, principalement en intention de l’introduire dans Syon, s’il étoit possible, étant homme consommé en science, expérimenté en controverses, comme a été dit cy-dessus, fort religieux et exemplaire, bénin et fort affable en sa conversation, humble et grandement patient, quy sont des qualités très propres pour instruire les errans et convertir les cœurs des pécheurs. Se trouvans donc à Martigni, où ils travailloyent pour lors au salut des âmes, ils partirent de bon mattin avec leur petit meuble nécessaire, comme livres, parementz d’autels, habitz d’église et choses samblables, pour aller du côté de Syon; et ayant fait la moytié du chemin, ils rancontrèrent ces Messieurs les ambassadeurs, leurs adversaires, quy faisoyent jusques au nombre de vingt chevaux, quy les saluèrent fort courtoisement, ce quy leur fit croire qu’ils fussent des seigneurs catholiques. Parmy cette trouppe y en avoit un quy ressembloit naïvement un seigneur capitaine, nommé Vualter, du canton /61/ de Fribourg, seigneur très catholique et vertueux, quy étoit le chef des ambassadeurs des cantons catholiques quy, quelque temps auparavant, étoyent venus au peys pour la confirmation de l’alliance qu’ils ont avec les Vallésans, pour le maintien de la foy, ainsy que nous avons veu cy-dessus, et quy avoyent aydés nos pères à St-Maurice, en passant, pour les y faire recevoir à y faire résidence ordinaire.

Le p. Augustin, croyant que ce seigneur hérétique fût ce très dévot seigneur catholique, le salue et luy dit: « Monsieur, avec permission, je désireroy bien sçavoir, s’il est loisible, quelle est cette honorable compagnie. » Le calviniste avec la vérité réformée répondit: « Nous sommes des cantons catholiques quy sommes venus à Syon pour négotier quelques affaires, et maintenant nous nous en retournons chacun chez soy. » Le p. Augustin répondit: « Et Vre Seigneurie, de quel canton est-elle ? » Il répond: « De Fribourg. — Bien à propos, dit le p. Augustin, et que Dieu soit loué quy nous donne cette consolation de voir des personnes si vertueuses, si catholiques et tant affectionnées à nous, pauvres capucins. Sy je ne me trompe, Vre Seigneurie est nre très cher et fidèle amy, Monsieur Vualter ? » Le calviniste répondit: « Non, je ne suis pas le capne Vualter, mais je suis son parent et amy très intime. » Le p. Augustin luy demande: « Quand est-ce que Vre Seigneurie espère d’arriver en son lieu ? » Répond : « Dans quatre ou cinq jours. » Alors le p. Augustin luy dit: « Je supplie Vre Seigneurie de laisser aller un peu devant sa compagnie pour ne les retarder, parce que je désire grandement que Monsr Vualter soit instruit par le menu, de Vre Seigneurie, de quelques affaires quy luy seront grandement agréables ». Ce seigneur licentia toutte sa compagnie, et le p. Augustin, avec beaucoup de respect et de confiance, luy racconta tout ce quy s’étoit passé à St-Maurice, le priant de dire au susdt seigneur que l’affaire qu’il avoit commancé à St-Maurice avoit très bien réussy et à quel terme les capucins avoyent réduit ce peuple par la grâce de Dieu, ayans institué la confrérie du St-Rosaire et celle du très St-Sacrement, comme ils travailloyent pour la réduction de ceux de Martigny quy étoyent bien plus infectés de l’hérésie que ceux de St-Maurice n’avoyent étés. Et maintenant si bien il n’étoit entièrement catholique, néantmoins le /62/ commun peuple est en bonne disposition. Il luy racconta aussy la conférence famillière qu’ils avoyent heu avec le ministre de Bès, et la confusion à laquelle les deux ministres avoyent estés réduits: la bonne affection que ce peuple avoit pour les capucins, et l’inclination qu’ils avoyent prise à leur endroit, les allant trouver à St-Maurice pour estre instruicts d’eux en la vérité catholique, et enfin comme ils s’en alloyent donner l’assaut à Syon, deux prédicateurs avec leurs compagnons pour espreuver s’ils y pourroyent effectuer quelque chose. Sa Seigneurie les ayant rencontrés en chemin pour cest effect, et « si bien par avanture nous n’y pouvons tenir pied ferme pour le présent, parce que Messieurs les chanoines et officiers et les principaux de la cité nous sont grandement contraires, nous ne perdrons pas pourtant courage, parce que nous avons acquis l’affection quasi de tout le peuple et encour de plussieurs des principaux du disain de Syrrhe, de Luèche, et encore des terres mêmes quy sont soû le disain de Syon, de sorte que, par la grâce de Dieu, nous avons apporté beaucoup de disposition deçà et delà de la cité, et l’avons comme assiégée et enfermée au milieu, d’où nous pourrons nous entretenir autour ès terres de son domaine. »

Ce seigneur calviniste montra de prendre un grand contantement en cette relation, avec promesse de racconter le tout à Monsr le capne Vualterus, et ainsy prenant congé l’un de l’autre, l’hérétique picqua son cheval, le poussant à bridde abbatue, se joignant à la compagnie. Les capucins s’arrêtèrent le regardant et virent cettuy-ci quy parloit seul et les autres quy applaudissoient à son dire avec des gestes et battements des mains, donnans des signes d’une grandissime joye, comme disans entre eux : « Nous avons bien attrappé les capucins. »

Les capucins quy prenoyent l’affaire tout autrement, apprès s’être un peu arrestés, tout de bont pensèrent être bon s’en retourner à Martigni, où ils avoyent couché la nuict précédente, pour donner à ces messieurs quelques consolations spirituelles, leur dissant la ste messe et leur faisant quelque dévote prédication. Mais le revers de la médaille donna bien des autres nouvelles, car étant arrivés à Martigny, ils apprirent que tous ces messieurs étoyent hérétiques, sans toutefois sçavoir qu’ils /63/ fussent ambassadeurs des cantons hérétiques, moins encore qu’est-ce qu’ils étoyent venus négocier.

 

§ 7. Le lendemain mattin, nos pères derechef prirent la routte de Syon et s’arrêtèrent au lieu plus proche de ladte cité, où il y avoit un vénérable curé [Théobald Bullieti] quy étoit leur intime amy. C’est au bourg de Conthey. Cependant Monsr l’abbé de St-Maurice et doyen de Syon et nepveu de Monseigneur avoit seullement appris l’affaire cy-dessus écrit, le dimanche mattin. Il assembla promptement tous les chanoines, leur racconte le succès, les induit à faire ressentiment du fait, autrement ils se voyoyent entièrement privés de leur juridiction par l’état séculier, concluant que, pour leur honneur, ils se devoyent deffendre et maintenir, que sy les capucins devoyent être renvoyés hors du peys, étant ecclésiastiques, il touche à Monseigr d’y pourvoir. Ce que ne pouvant faire par soy-même pour ses incommodités, comme se voit clairement, il touche à Messieurs les chanoines d’en avoir l’administration.

Tous ces Messieurs les chanoines acceptent ce conseil avec une résolution et ferveur d’esprit quy leur fut donnée de Dieu, particulièrement pour vouloir résister courageusement aux attaques, pour le bien de l’Eglise. Et voylà que le jour suyvant Monsr le prieur de Martigny quy étoit chanoine de Syon, arrive à la pointe du jour audt lieu de Contey, et demande avec une grande anxiété et ferveur d’esprit à Monsr le curé si les pères capucins étoyent point là. Le p. Augustin, entendant cette voix languissante, se lève et luy demande qu’est-ce qu’il y avoit et qu’est-ce quy le pourtoit là, à ces heures. Monsieur le curé respondit tout tremblant et larmoyant: « Ha ! mon père, nous sommes tous perdus ! » Le p. Augustin souriant, dit : « Le diable enrage de dépit et sans doute aura donné quelque allarme. » Monsr le prieur entra dedans et racconta comme les ambassadeurs des cantons hérétiques étoyent venus, avoyent fait assambler le conseil dans la ville de Syon, sans communiquer aucunement avec Monseigr ny avec Messieurs les chanoines, d’où nous tirons un argument, disoit-il, qu’ils ont décretté l’extirpation de tout le clergé et leur recès et rébellion à l’Eglise romaine. C’est pourquoy Messieurs les chanoines ont jugé à /64/ propos de mander au rancontre de Vos Paternités et les prier de leur part de ne pas entrer dans la ville de Syon toute irritée contre vous, pour ne pas accélérer l’excès quy bientôt pourroit être exécuté, de chasser dehors tout le clergé. » Le p. Augustin quy étoit expérimenté dans le monde, judicieux et inébranlable à tous événementz en religion, pour les affaires de Dieu, souriant derechef luy dit: « Monsieur, mettez-vous seulement en repos. C’est un effort du malin esprit par l’entremise de ses ministres, mais j’espère que vous le verrés remply de confusion, et que le tout résultera à la gloire de Dieu », comme il a esté effectivement.

Les pères néantmoins ne sçavoyent pas encore que le conseil avoit traicté avec les ambassadeurs hérétiques. Leur arrivée en Syon fut le vendredy au soir, celle de Monsr le prieur le samedy mattin, quy ne voulut aucunement permettre que nos pères entrassent dans Syon. Le dimanche suyvant, nos pères se voyans quatre, parce que, bientôt après le départ de Mr le chanoine, le p. Sébastien arriva avec son compagnon, le p. Maurice et le p. Augustin se séparèrent d’eux pour aller en quelques perroisses circonvoisines, prêcher pour ne perdre pas temps, mettans ordre pourtant à ce que Monsr le chanoine sceût où ils seroyent, pour les pouvoir treuver au besoin. Le R. p. Maurice prêchant en une bonne parroisse à quatre mille de Syon (selon les Italiens, à Nenda) à la montagne. Le dimanche mattin à peyne le sermon finy que voylà arriver deux pédons avec lettres missives à Monsr le curé quy étoit aussy chanoine [Pierre Majoris], envoyés de Monseigr le révérendissime évêque, avec ordre de conduire promptement nos pères et fort secrètement au château épiscopal par la porte secrète d’iceluy, à laquelle ils furent conduits par des lieux très âpres et difficiles, remplis d’épines, ronses et halliers, comme ausy le p. Sébastien et son compagnon avec la même précaution.

Etans arrivés au château demy-morts de peinnes et travaux, et encore à jeun, ils furent conduits droict à la salle où le prince les attendoit, avec Messieurs les quatorze chanoines, voire tout le clergé de la ville quy s’étoit assemblé là, comme tous éperdus, parce que le château est fort à la main, et pour lors il étoit bien muny et gardé. Chose déplorable, aussytôt que /65/ ces pères eurent fait humble révérence à Monseigneur, vous eussiez vu tous ces Messieurs les chanoines se lever de leur siège, et venir par ordre, Monsr l’abbé et doyen, le premier, puis les autres à leur rang, accourir à eux avec un grand respect, les ambrasser, les baiser et, avec abondance de larmes, leur dire à haute voix en latin, parce que la pluspart n’ont que la langue allemande: « Hélas ! mes pères, ces cytoyens vous veulent mettre dehors et chasser du peys, et non seulement vous, mais encore nous et tout le clergé. Mais nous sommes prestz à la deffense de tout nre pouvoir. » Avec les ambrassements et lamentations, ils réytéroyent souvant ces parolles: « Demeurons ensemble et ne nous séparons point. »

Apprès quoy Monseigr les fit loger honnorablement et traitter somptueusement. Passé ce repas, nos pères viennent à la table de Monseigr pendant quelques tems qu’ils demeurent au château et, par l’entremise du chambrier de Monseigr quy avoit les deux langues, françoise et allemande, leur fut déclarée la cause pour laquelle on les avoit fait venir promptement et de la résolution que Messieurs les chanoines avoyent prinse pour les faire demeurer dans le peys et même dans Syon.

Pensez un peu en quel état devoit être le cœur de ces bons capucins, voyans ces Messieurs les ecclésiastiques, quy dèsjà environ l’espace d’un an, leur avoyent fait cruelle guerre, quy ne leur avoyent jamais voulu permettre de s’arrester en la ville de Syon un seul jour naturel, ny permettre qu’on leur fît aucunes patentes pour les pouvoir librement produire aux occasions où ils se pourroyent rancontrer çà et là par le peys, et de présent voir un sy grand changement, et d’autant plus qu’ils en ignoroyent la cause; ils en étoyent comme hors d’eux mêmes, prenans cette divine providence et disposition d’affaires pour un présage de quelque œuvre signalée que la divine Majesté vouloit opérer bientôt par leur entremise, selon l’expérience de plusieurs autres succès disposés extraordinairement par sa divine Sapience et conduits à une heureuse fin, ne leur restant autre conseil ou advis que de tourner leur cœur à Dieu, disans à sa divine Majesté : « Domine, mirabilia opera tua, et anima mea cognoscit nimis 4 » /66/

 

§ 8. Nous avons dit que les ambassadeurs hérétiques étoyent arrivés et firent tenir le conseil le jeudy, et que le vendredy suyvant, après leur départ, ceux de Syon s’assemblèrent derechef en conseil, où ils mitigèrent la sentence contre les capucins, décrétée le jour auparavant. Le samedy, ils ne la peurent pas exécuter quoyque mitigée, parce que ce jour-là ils ont accoutumé de tenir les causes civiles. Le dimanche, ils observent la fête et point d’autre en tant que calvinistes. Le lundy, le ballif Jossen avoit ordonné qu’à treize heures italiennes se devoit intimer la sentence aux capucins. O merveilles de Dieu ! Voylà la main du Tout-puissant quy fut faite favorable sur les pauvres innocents ! A la même heure et au même jour, Monsieur le ballif Jossen, comme un autre Aman, se trouve pris dans les filetz et chargé de la honte qu’il avoit préparé aux pauvres Mardochées, les capucins, quy ne luy vouloyent que du bien. Car ce même lundy, de bon mattin, le prince s’assit dans son thrône, environé de tous ces Messieurs les chanoines, fort honorablement vêtus, dans la sale du conseil, et par après le ballif fut appellé pour aller au château parler à Monseigr quy le demandoit. Monsr le ballif ne croyant pas que l’évangile fût accompli à son désavantage, quy dit qu’« il n’y a rien si caché quy ne vienne à être révélé 5 », croyant que Monseigr voulût traicter avec luy de quelque chose appartenant à son office, comme il avoit accoutumé de faire tous les jours, s’en alla droit au château, seul et sans autre cérémonie. Etant entré par la première porte du château, il trouve une garde extraordinaire, et sitôt après luy la porte fut fermée. Il passe la seconde et enfin la troisième, lesquelles toutes étoyent fort bien gardées et aussytôt fermées après luy. Il alla à la chambre ordinaire du prince, selon la coutume, mais il fut bien étonné, voyant que toutes les portes étoyent sy bien gardées, contre la coutume ordinaire, outre que l’on luy dit qu’il falloit entrer en la salle du conseil où le prince l’attendoit assis en son thrône, avec Messieurs les chanoines. Etant arrivé en leur présence, à peine eut-il fait un pas ou deux du côté du prince, qu’il entendit une voix haute et pleine d’authorité sortant de la bouche /67/ d’un des principaux chanoines quy luy dit: « Arrêtez-vous là. » Et il s’arrêta tout court. Messieurs les chanoines se levèrent pour faire la révérence à Monseigneur, et Monsr Jacob 6, chanoine official, en la personne de tous, proposa la cause, selon les formalités de justice, proposant tous les griefz et inculcant tous les chefz èsquels avoit ledt ballif fait contre les droictz impériaux et statuts du peys en la réception des susmentionnés ambassadeurs, en l’assemblée du conseil et en la sentence quy y avoit été décrétée.

Ce n’est pas mon intention de descrire toute cette formalité. Seulement diray-je qu’il est bien difficile de s’imaginer en quelle perplexité, crainte et frayeur se trouva ce personnage, entendant faire contre luy une telle accusation, luy être intimée de la sorte, étant demandé justice selon le droict, et avec tout cela, voir cette singulière circonstance miraculeuse de se voir en cet état, en la même heure qu’il avoit destiné pour la punition des capucins innocents par ses propres satellites, intimée par ses serviteurs ou ministres de justice, tenant la place préparée aux capucins, mais avec justice et équité, pour payer son injustice.

Le prince avoit des intervalles en son infirmité, comme en effect se rançontra alhors, et demanda au ballif pourquoy il avoit commis tel excès à son si grand préjudice et de Messieurs les chanoines. Le ballif demanda par grâce au prince qu’il luy fût permis de dire la cause pourquoy il avoit permis que l’on donnât cette sentence de mort contre les capucins. On luy donna licence de parler. Il dit qu’il avoit heu plusieurs plaintes des capucins depuis leur entrée dans le peys, lesquelles toutes il avoit dissimulé d’en communiquer avec Vre illustrissime Seigneurie, ny même avec Messieurs les chanoines. « J’ay creu que ce seroit perdre temps. » Alors Monsieur l’official susnommé, d’adversaire des capucins qu’il avoit été, fait maintenant leur procure, luy dit: « Non, non; dites seulement toutes les plaintes spéciallement que vous avez contre les capucins. » (Nos religieux étoyent en lieu d’où ils pouvoyent entendre et voir tout /68/ par une ouverture quy étoit en une porte quy répondoit à la salle du conseil, et leur étoit tout expliqué par le chambrier de Monseigr, nommé Claude, en langue françoise.) Le ballif reprenant la parolle, tout son discours consista en ce qu’il accusoit en plusieurs chefs les capucins :

Premièrement, d’avoir mis par leur doctrine et prédications des grandes troubles, perturbations et contrariétés d’opinions parmy les peuples en mattière de religion;

secondement, qu’ils avoyent prêché au milieu des marchés publics, où il y avoit un grand nombre de Bernois, amys et confédérés du Valley quy ont en iceluy un commerce continuel, empêchans par ce moyen le traffic de ce pauvre peuple quy s’en plaignoit grandement, disant qu’on les assaut en quel lieu qu’on les trouve, voulans toujours traicter de religion;

troisièmement, que sans respect, ils avoyent librement dit que leur religion étoit damnable et plusieurs choses samblables que je passe sous silence, disoit-il, pour abréger. Et en somme ils sont grandement onéreux au peys, parce que les ausmônes qu’on leur donne, pourroyent être employées à secourir les pauvres de ce peys. C’est ainsy que l’on raisonnoit contre la ste Magdelaine;

mais ce quy est le plus important, c’est en quatrième lieu qu’ils ont osé aller à Bès, sur les terres des seigneurs de Berne, et là ont faict dispute publique avec le ministre du lieu, en la présence de tout le peuple, altérans les capitulations de nos alliances, disans librement sur leurs Etats que leur religion n’étoit pas bonne et que leur cathéchisme étoit faux, que leur ministre les trompoit, leur prêchant le mensonge. « Au reste, les ambassadeurs ne sont point entrés dans le peys comme ambassadeurs, mais comme personnes privées quy sont venues familièrement en ma maison où je les ay caressé, non comme ambassadeurs mais comme amys. Il est vray qu’ils m’ont donné des plaintifs contre les capucins et j’ay convoqué quelques-uns de la cité pour voir ce quy se devoit faire pour donner satisfaction à la Seigneurie de Berne, laquelle se tenoit offensée, non des capucins, mais de nous.

 » La sentence quy a été faite, c’étoit pour donner occasion aux capucins de s’éloigner un peu du peys, pour la satisfaction, /69/ comme j’ay dit, des Bernois, mais non que je voulusse en façon quelconque que l’on leur fît aucun mal, et j’ay pensé faire cette action sans participer à Vre illustrissime Seigneurie, ny à Messieurs les chanoines, pour un plus grand bien et non pour préjudicier aucunement à son authorité, au détriment des privilèges de Messieurs les révérends chanoines. C’est pourquoy je supplie humblement Vre illustrissime Seigneurie et Leurs Révérences, de me pardonner. »

Monsr l’official et procureur du vénérable Chapitre se leva derechef, disant à Monseigneur: « Illustrissime prince et révérendissime seigneur, commandez que les capucins soyent introduits pour respondre à tant de choses que cettuy leur oppose. » Nos pères étans introduits, le prince leur commanda de répondre aux plaintes impertinentes du ballif.

Le R. p. Maurice de la Morrhe parla le premier comme prédicateur et, répondant seulement au fait de la dispute de Bès, dit que le diacre de Bès l’étant venu inviter à St-Maurice pour aller traicter avec son ministre audt Bès, il y étoit allé avec toutes les précautions quy se peuvent souhaiter en tel cas, et dit tout simplement ce quy s’étoit passé entre eux, sans descendre sur autre chose, s’excusant sur ce qu’il y avoit peu de jours qu’il étoit en ce peys, et partant qu’il s’en rapportoit à ce que diroit le p. Augustin, son compagnon, quant au reste, quy y étoit depuis environ deux ans, qu’il y avoit travaillé avec les autres prédicateurs.

Le prince commanda au p. Augustin de dire librement et parler sans aucune crainte, et le bon seigneur Jacob s’approchant de luy, luy dit: « Noli timere, sed fac viriliter, hic enim pro vobis sumus congregati et parati ad bellum. » Ne craignez point, mais faites virilement, car nous sommes icy assamblés pour vous et préparés à la guerre. »

Le p. Augustin, aydé de la grâce divine, évacua en peu de mots toutes les plaintes quy étoyent faites contre les capucins et s’arrêta seulement sur deux principales raisons et fondementz de leurs actions. Premièrement, raccontant la méthode tenue avec le ministre de Bès, duquel les capucins avoyent étés importunés d’aller traicter avec luy sur les terres des Bernois, de quoy il se rapportoit au témoignage de ceux de St-Maurice /70/ quant au fait d’avoir étés provoqués, et de ceux de Bès en ce quy concerne la conférence, de ce quy a été dit; et en ce que la conférence n’avoit point été faicte par magnière de dispute, mais seulement de discours famillier, il s’en rapportoit au témoignage des supérieurs de Bès et générallement de Monsr le châtelain.

Le p. Augustin se tournant devers Monsr le ballif luy dit: « Monsieur, je fus présent quand Messieurs les ambassadeurs des cantons catholiques furent icy pour la confirmation des alliances où V. S. étoit comme ballif et parloit toujours en la personne de Monseigr le révérendissime et illustrissime prince. Il me sembla entendre en substance la conclusion d’icelle alliance consister comme en chef capital et accepté de vous tous, avec serment la main levée, à maintenir la foy catholique et le st évangile selon vos ancestres, jusques à l’effusion du sang. Si donc nos prédicateurs ont prêché en plein marché, ils l’ont fait pour observer le st évangile quy l’ordonne ainsy en St-Mathieu, chapitre 10: Praedicate super tecta 7. Que sy en cela nous avons quelque chose de ce que vous alléguez, nous nous en soumettons très humblement, au jugement et correction, s’il est requis, de Monseigr le révérendissime évêque et illustrissime prince et de ces Messieurs les RR. seigrs ecclésiastiques; veu même qu’ils voyent ces pauvres peuples hors des sentiers de la foy catholique, c’est pourquoy meus d’un saint zèle de charité ils travailloyent de tout leur pouvoir pour les réduire en la voye de vérité, inconnue à eux pour la continuelle conversation qu’ils avoyent avec les hérétiques et principallement avec les ministres de Genève, quy même prêchoyent dans la cyté de Syon, comme ils sçavoyent assurément et qu’ils faisoyent paroître manifestement par leurs dépositions contre les capucins, que leur serment étoit feint et dissimulé. »

Le ballif derechef dit qu’il assuroit Son illustrissime Seigneurie et messrs les RR. chanoines qu’il avoit permis la première sentence pour la satisfaction des Bernois, éviter une guerre et sauver la vie aux capucins et, par le moyen de la seconde sentence, leur donner commodité de se retirer hors de l’Etat. /71/

Alors le p. Maurice et le p. Augustin, fléchissans les genoux devant Son illustrissime Seigneurie et Messieurs les révérendissimes chanoines, les supplièrent très humblement qu’il leur pleut accepter les excuses alléguées par Monsr le ballif, eux demeurans satisfaits de sa bonne intention.

Monseigneur le prince et Messieurs les chanoines montrèrent d’aggréer grandement la très humble requête des capucins, firent une très bonne correction au ballif, disans que, pour l’amour des capucins, ils luy pardonnoyent sa faute. Il s’approche de Monseigr, luy baise la main, puis s’humilia à tous ces Messieurs, et à chacun en particulier de Messieurs les chanoines et se donnèrent des tesmoignages réciproquement d’une entière réconciliation, et enfin vint aux capucins, leur toucha la main et leur témoigna une grande affection. Puis se tournant vers Monseigr, luy dit: « Illustrissime seigneur et mon prince, puisque ces bons religieux sont venus de loing, car ils étoyent tous deux Italiens, sont sortis de leur peys avec tant de travaux et incommodités pour se peiner et suer à nre service, c’est chose bien raisonnable qu’il leur soit données des patentes, avec lesquelles ils puissent prêcher librement par tout le peys, et les curés quy voudront quelque satisfaction d’eux les nourriront, et la dépense se fera sur le commun, et que personne, sous griève peine, ne leur donne aucun déplaisir ou fâcherie. »

« Très bien », dit le prince, et ainsy tous Messieurs les chanoines. Monsieur le ballif prit charge de faire authentiquer lesdtes patentes des officiers séculiers, comme il fit par après, les souscrivit et soubsigna.

Depuis ce temps-là, Messieurs les chanoines nous ont toujours été favorables en toutes occasions, mais singulièrement depuis une trantaine d’année en çà, qu’ils se sont privés d’une partie de leur domaine pour nous placer au plus beau lieu d’iceluy et y ériger un convent de capucins, comme se dira cy-après.

Les quatre capucins, s’étant retirés en la chambre quy leur avoit été assignée dans le château, se mirent en oraison pour une bonne demy-heure, non sans larmes et sanglots, admirants les œuvres de Dieu et ses conseils inscruptables, avec la douce force de sa divine Providence, comme l’on peut magnifestement colliger de toutte cette histoire, et d’un grand persécuteur en /72/ faire un protecteur, prosternés contre terre devant le thrône de la divine Majesté, sentoyent leurs cœurs comme liquéfiés dans des consolations inexplicables, voyans comme Dieu avoit ouvert la porte à la prédication de son st évangile en cet Etat quy devoit, dans six moys, par un grand et généralissime conseil de tout le peuple, mettre en compromis dans une grande campagne, au jugement d’une populace mal instruite et corrompue, quelle foy et religion se devoit tenir en tout l’Etat, papiste ou calvinienne, faisant que le chef des hérétiques, au plus fort du besoing, lorsque la foy catholique étoit comme aux derniers abbois, servît d’apoticaire pour luy donner le secours nécessaire, selon l’ordonnance du souverain médecin pour l’acheminer à une heureuse convalescence, comme nous verrons cy-apprès; mais au préalable, revenons à nos pères et voyons quelle mine ils tiennent retirés en leur chambre.

 

§ 9. Le R. p. Maurice de la Morrhe, mouillé de pleurs et confit dans les divines douceurs, commence à dire à ses compagnons: « Mes très chers frères, rendons grâces à Dieu, nre souverain Seigneur, quy nous a esleus à un si digne employ, pour travailler à l’avancement d’une si digne entreprise, quy daigne nous accompagner avec le concours de sa grâce, car je voy accomplie en nous une révélation et vision faite à un de nos religieux fort dévot, et communiquée au R. p. Mathias Bellintani de Salò, homme de vie exemplaire, grand contemplatif et fervent prédicateur, de la bouche duquel je l’ay apprise, lhors que j’étudyoy en la ste théologie, iceluy étant mon lecteur, en cette façon :

 » Un bon religieux de nre ordre étant en oraison et priant instamment la divine Majesté pour les nécessités de la ste Eglise, fut élevé en esprit et, comme jadis nre père S. François tout séraphique, vit une belle et grande église, toute courbée et panchante, menaçant de s’en aller bientôt en ruyne, pour laquelle soutenir le souverain pontife travailloit de tout son pouvoir et tâchoit de l’étançonner avec un gros poutre qu’il ajustoit à icelle. Après luy suyvoient plusieurs ecclésiastiques, surtout des prélatz de la ste Eglise et tous revestus de vêtements ecclésiastiques, suyvis de l’empereur, des roys et des /73/ princes et tous les potentats du christianisme somptueusement vêtus selon leur dignité et degré de leur charge. Tous avoyent sur leur dos des pièces de boys de diverses grandeurs, selon la diversité de leurs dignités, et tous s’efforçoyent de tout leur pouvoir, pour redresser cette église panchante, laquelle néantmoins panchoit toujours de plus en plus et menaçoit d’une ruine totale. Et voycy arriver une grande troupe de capucins, mal vêtus, le capuce enfoncé quy leur couvroit quasy toute la face, l’habit retroussé quasy jusques aux genoux, tous crottés et harassés du chemin, quy viennent courans en grande diligence et de tout leur pouvoir, pourtans en main des bâtons de cannes, étant assés tôt arrivés vers cette église, ils appliquent tous unanimement et d’un commun accord leurs cannes contre cette église et grande machine avec signes de grandes forces, arrêtent sy bien ces bâtons, et les poussent de telle force que, presque en un moment de temps, ils redressèrent cette église et la remirent en son premier état. »

Ce bon père Maurice adjouta à sa narration par manière de déclaration et application au suject qu’ils avoyent présent: « Je croy, mes frères, pour certain, que maintenant s’accomplit l’object signiffié par cette vision comme l’on voit par la grâce de Dieu en France, en Allemagne, en Suisse, et finalement en cet Etat, au respect de toute la ste Eglise catholique; mais en particulier disons que cette église représentoit le diocesse du peys de Valley quy menaçoit d’une ruyne totale en la foy catholique et en l’obéissance deue au St-Siège. Il n’y a personne entre les princes chrétiens et bons catholiques quy ne souhaitte son bonheur et ne procure en quelque façon sa restauration. Nous, pauvres capucins, ne sommes que des cannes ou petits roseaux, au respect des grands du monde, tant ecclésiastiques que séculiers, et au respect des autres ordres quy éclattent en honneur, comme des soleils de gloire. Néantmoins, en matière de conversion des hérétiques, Dieu a choisy la foible et infirme religion des capucins, et vous, en particulier, p. Augustin, comme petit roseau, non prédicateur, pour introduire les prédicateurs capucins en ce peys et faire paroître aux mortels la puissance de sa main et l’infaillibilité de ses conseils à communiquer ses grâces et les thrésors sacrés de ses miséricordes. Nous /74/ voyons expressément que les hérétiques, avec leur fausse doctrine, tâchent toujours de ruyner entièrement l’authorité et juridiction de l’Eglise, et de la vraye doctrine évangélique, professée et tenue inviolablement en la seule Eglise catholique, apostolique, romaine, seule et vraye épouse de J.-C., et réduire à néant l’usage des sacrementz. N’a-t-on pas veu clairement comme la plus grande partie du christianisme a prévariqué en la foy, retirans les peuples de l’obéissance du souvain pontife et de l’Eglise romaine, seule et vraye épouse de J.-C. ? Quel remède à cela ? Les maladies se guérissent par des remèdes contraires et antipatiques. L’hérésie a ordinairement pris sa naissance de l’ignorance et des mauvais exemples de la vie perverse des ecclésiastiques et religieux relaxés. Il faut donc, pour guérir ces mallades spirituels de l’hérésie une doctrine saine et entière, accompagnée de bonnes mœurs, d’une vie exemplaire et désintéressée du monde, et enfin l’austérité et mortification quy reluit en la vie vrayement religieuse, et singulièrement en l’ordre des capucins, sans mespriser les autres.

 » Ayons donc courage de poursuivre nre entreprise pour le secours de ce bon peuple déceu par la malice des ministres de Sathan, et nous confions en Dieu quy bénira nos travaux et récompensera nos peines. »

 

§ 10. En tout ce discours du R. p. Maurice, il n’y a rien en substance que la Sté de Clément VIII n’ait déclaré au p. Augustin, peu de temps après, l’an 1604, en son voyage de Rome, pour faire la relation de tout ce que dessus, tant du Chablais que du Valley, aux piés de Sa Sté. Le p. Augustin montrant que, sy bien, par la grâce de Dieu, il y ait en l’Eglise catholique abondance de bons religieux et bons ecclésiastiques, remplys de doctrine et ornés de bonnes mœurs, voire quy nous surpassent en plusieurs choses pour l’utilité du christianisme, on voit toutefois, en effect, qu’universellement tous les hérétiques, en quelque religion que ce soit de leur domaine usurpé, ils inclinent facilement aux capucins leurs affections et se familiarisent aussytôt avec eux, quy est un moyen très puissant pour ouvrir la porte et faire chemin large et spacieux à la conférence pour traicter librement avec eux des choses quy appartiennent /75/ à leur salut et restaurer en eux la doctrine de la vérité catholique et de la foy.

Le p. Augustin voulant adjouter à ce que dessus, qu’il n’avoit pas dit cela en faveur de son ordre par ostentation, mais seulement afin que Sa Sté sceût la pure vérité du fait, Sa Sté respondit: « Il ne faut point que vous craignés aucune réprimende, mon fils, pour avoir parlé en faveur de vre ordre des capucins, car nous sçavons d’ailleurs que la vérité est telle effectivement et que Dieu, par sa bonté, l’a suscité en temps oportun pour le bénéfice de son Eglise, comme propre à l’extirpation des hérésies. »

De cette repartie du Souvain pontife,le p. Augustin prit la hardiesse d’adjouter encore: « St-Père, j’oseray dire, avec la licence de Sa Sté, que l’ordre des capucins est samblable à un’ aiguille, laquelle tirant après soy les filets de soye, d’or et d’argent, les fait passer pour le travail et repasser sy à propos qu’enfin il en résulte un précieux ouvrage quy récrée les yeux et satisfait au besoingt de la nature humaine. Ainsy nre ordre donne un libre accès aux hérétiques pour traicter avec eux, et quand nous sommes introduits, vient après la soye, l’or et l’argent des autres ordres desquels les religieux éclattent, non seulement en doctrine et saincteté de vie, mais encore en des exercices de piété, vertu et industrie avec lesquels est resarcie, restaurée et embellie la robbe de la vérité catholique. Comme, par exemple, en tous les cantons, la foy catholique se perdoit comme a été fait en plusieurs d’iceux quy ont été faits hérétiques, un seigneur des principaux, dit Monsr le colonel Amant Lussy D’Undrevalde (c’est un nom d’office et non pas de maison) quy avoit servy plusieurs années en la cour romaine pour la garde de Sa Sté, s’appercevant que plusieurs des cantons suisses étoyent infectés d’hérésie, demanda une grâce à la Sté de Pie V, de très pieuse mémoire, à ce qu’il luy pleut luy concéder la faculté d’introduire l’ordre des capucins en la République et canton de Lucerne, quy est le chef de tous les cantons catholiques, lesquels étans introduits, ils s’employeroyent sérieusement à ce que moyenant l’authorité du souverain pontife, les RR. pp. jésuites y fussent aussy introduits et, par après, aux autres cantons catholiques, pour bien établir la foy catholique /76/ par le moyen des écholes en l’éducation de la jeunesse, par leur bonne doctrine et vie exemplaire en la vertu et piété catholique. En quoy ils excellent par un don de Dieu particulier à leur très ste compagnie, et ainsy en communiquant les sciences ont aussy communiqué la piété, le st usage des sacrementz et les vertus chrétiennes, ce quy étoit très propre pour la confirmation de la foy catholique et l’acquisition de l’esprit de dévotion, comme s’est veu en effect. En quoy Sa Sté expérimenta effectivement ce quy a été dit cy-devant que les capucins sont destinés de la divine Majesté pour faire l’office de l’aiguille, et les autres religieux pour estre comme la soye, l’or et l’argent, pour restaurer la foy catholique où elle a été gâtée par l’hérésie.

Ce quy fut de nouveau confirmé par Sa Sté disant: « Nre St-Siège ressoit une grande utilité de vre religion capucine, en matière de la conversion des hérétiques. C’est pourquoy nous bénissons tous Dieu de tout nre cœur, qu’il luy a pleu départir si abondamment son St-Esprit au p. Chérubin de Mauriane et à vous tous, ses compagnons, auxquels, de nouveau, je m’offre de donner tout ayde et faveur à ce st œuvre de Thonon », se réjouissant Sa Sté particulièrement de l’introduction de nos pères en Valley, comme elle avoit tant souhaitté et recommandé si particulièrement au p. Chérubin pour la confirmation de la foy catholique en icelluy, lors qu’il luy octroya le grand jubilé de l’année ste, pour Thonon, comme a été dit cy-dessus.

 

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CHAPITRE VI

Des succès arrivés en faveur de la foy catholique dans le Valley, après la persécution susmentionnée des hérétiques contre les capucins.

La divine Majesté ayant acheminé la persécution des hérétiques contre les capucins à un si heureux succès que de se voir munis de très belles patentes et privilèges authentiques pour prêcher librement la parolle de Dieu par toute l’étendue du pays de Valley et traicter entièrement ce quy concerne l’établissement de la foy catholique en iceluy, principalement en discours familliers quy ne sont pas moins utiles que les prédications en tel cas, nos pères, tous quatre ensemble, sçavoir est le R. p. Maurice de la Morrhe, le R. p. Augustin Pelletta d’Ast, le R. p. Sébastien de Mauriane et frère Balthazard de Pavie, son compagnon, prirent résolution de se partager tout l’Etat et travailler avec ferveur, chacun de son côté, en la vigne de N.-S.

 

§ 1. Ils consultèrent pour cest effect le Rd seigneur abbé de St-Maurice et doyen de Syon quy avoit un grand soing de les ayder en toute occasion, de fait et de conseil, luy communiquans le dessein qu’ils avoyent fait entr’eux. Il leur respondit sagement: « Non, mes pères, ne faites pas ainsi, car vous opéreriés peu à cause de la langue allemande, laquelle seulle est praticquée au peys d’en haut, et la langue latine n’est pas suffisamment connue du menu peuple; mais il faut que vous alliez promptement deux d’entre vous à Lucerne, communiquer votre affaire et vos patentes à Monseigr l’illustrissime nonce de la Tour, êvesque de Velia, quy étoit très vigilant en samblables affaires et, par son moyen, procurer vers vos pères de Suisse que vous puissiez avoir à tout le moins deux prédicateurs allemans et des confesseurs autant que vous pourrez, et ainsy /78/ pourrez travailler partout et avec plus de promptitude, parce que la nécessité presse, s’approchant le temps de ce conseil général quy est assigné pour la my-septembre, où se doit prandre résolution, comme dit est, quelle religion on doibt tenir cy-après, de la papiste et calvinienne; et les pervers hérétiques accéléreront tant qu’ils pourront, pour ne vous donner temps de confirmer les peuples en la foy catholique, ès parties supérieures du peys, comme vous avez fait, par la grâce de Dieu, ès inférieures. »

Cet advis étant receu de nos pères d’un grand cœur, comme venant du ciel, la résolution étant prise, le sort tomba sur le p. Augustin, par l’advis des autres religieux, à ce que, comme par sa prudence et courage il avoit fait pont et planche aux autres prédicateurs pour la langue françoise, il fît encore cest office pour la langue allemande.

 

§ 2. Il partit donc promptement de Syon pour Lucerne avec f. Balthazard de Pavie, et comme ils devoyent passer une très haute et rude montagne appellée la Forcle, portant l’étimologie de son nom en ses effectz puisque plusieurs périssent en icelle; étant néantmoins le chemin plus court par là que par autre part, et le temps de la susdte assignation du conseil général pressant, car on étoit dèsjà à la Pentecoste, s’étant recommandés à la divine Providence, ils prirent cette route et, arrivés jusques au dernier lieu du peys quy est au pié de la montagne, sans avoir aucune chaussure contre la neige, ny provision contre la faim, et sans guide, en un chemin sy fâcheux, pour n’avoir pu treuver aucun moyen de se pourvoir en temps opportun des choses susdtes, ils avoyent bien des lettres de recommandation de Monsr le capitaine Cristan [de Riedmatten], frère de Monsieur l’abbé, addressées au sr curé dudt lieu, pour les pourvoir, aux despens du susdt capitaine, de tout ce quy leur seroit nécessaire, mais le bon prêtre à peine les peut-il voir et leur parler. Il se treuva un hôte quy leur donna un peu à manger le vendredy mattin, et aussytôt se mirent en chemin après avoir étés instruits de luy le mieux quy se pouvoit des difficultés du chemin et comme ils devoyent faire. A peine furent-ils éloignés d’une centaine de pas de l’hostellerie qu’ils se /79/ sentirent appelles du susdt hoste, auquel un homme du même lieu avoit parlé, luy disant: « Je viens de rencontrer tout maintenant deux pauvres capucins quy s’en vont pour passer La Fourque. Pour moy, je les tien pour mortz, n’ayant point de guide; j’en ay grande compassion et d’autant plus que j’ay cognoissance de leur ordre, ayant demeuré en France à la garde des Suisses de Sa Majesté très chrétienne. Je suis un pauvre garçon, mais s’ils avoyent moyen de me faire seulement peyer les dépends du voyage quand ils seront delà la montagne, je les accompagneroy. » Le bon hoste repartit: « Allez seulement avec eux et je vous réponds et promets pour eux. » Cette guide se mit en chemin avec eux. La montagne a deux grandes lieues de montée et autant de descente. Ayant fait environ une bonne lieue de chemin et toujours dans la neige jusques aux genoux, voilà le temps quy s’adoucit de telle sorte que la neige ne pouvoit plus résister à la pesanteur des corps quy entroyent ordinairement jusques aux cuisses, vêtus et chaussés à la façon ordinaire des capucins, tellement que dix ou douze fois, le pauvre père Augustin demeura ensevely dans la neige jusques à la poictrine, et pressé de la fatigue du chemin, du jeûne volontaire et forcé, et chargé de plus de cinquante années sur le dos, il s’abandonna tout à fait, restant la dernière fois tellement engagé qu’il ne luy resta que les bras hors la neige, destitué entièrement de force. La guide voyant cela, s’approchant de luy comme il peut et perdant courage, l’abandonna.

C’est pourquoy le bon père dit à son compagnon: « Frère Balthazard, je suis mort. Vous quy êtes jeune et gaillard, sauvez-vous, et partant, allez en paix et soyez bénit de Nre-Seigneur et de nre père séraphique S. François. Priez Dieu pour moy et me faites faire l’office selon la ste coutume de la religion, donnant encore advis à nre province de Gennes » (à laquelle étoit encore unie la province de Piedmont), car, disoit-il « je suis mort », et paroissoit dèsjà tel en sa face. Le bon frère et fidèle compagnon sur cela se mit à pleurer amèrement et dit au bon père, en sa langue italienne, avec parolles entrecoupées de sanglots et souspirs: « Mon père, je me deslibère de mourir icy avec vous. » Le p. Augustin répartit: « Ha ! mon frère, que dites-vous ? vous offensez Dieu, étant, s’il se peut dire, hommicide de /80/ vous-même, parce qu’étant jeune et robuste, vous pouvez vous sauver. » Et derechef, pleurant continuellement, dit ce bon frère: « Il n’en faut pas parler, car je ne vous abandonneray point jusques à la fin », puis adjouta: « Hé ! de grâce, aydez-vous encore un peu. Courage, mon père, nous sommes près de la fin de la montée, et peut-être que la montagne sera meilleure à la descente. » Alors le bon père va tourner sa pensée vers le ciel et s’addresse à S. Charles Borromée, le grand apôtre de nre temps et prodige de sainteté au dernier siècle passé plein de malheurs et d’hérésies, avec lequel il avoit heu le bonheur de traicter souvant à Milan, et avec une grande foy, luy dit: « Ha ! Bx Charles Borromée (n’étant pas encore canonisé), vous voyez en quel état je me trouve pour l’honneur et gloire de Dieu, pour le salut des âmes et par le motif de la ste obéissance. Faites, s’il vous plaît, par vos prières et intercessions, que je puisse voir les témoignages de vos mérites. » Et soudain il sortit de la neige et firent chemin fort heureusement. La guide quy s’étoit éloignée d’eux, les devançant de beaucoup, se tournant et les voyant ainsy venir à luy, les attendit, et ainsy mirent fin à cet horrible passage et voyage périlleux.

Etans arrivés trois jours après le passage de La Fourque à Lucerne, ils la trouvèrent comme toute renversée, dans une grande émotion, sur le point de tenir un conseil pour prendre les armes contre les Vallésans, comme parjures en leur confédération, et avoyent desjà députés des ambassadeurs pour mander en Valley se plaindre de ce qu’ils avoyent chassés les capucins (comme ils croyoyent) à la requeste des Bernois, avec résolution de faire le même à l’état ecclésiastique, destruisant le clergé, disans que cela n’étoit pas des preuves ou témoignages qu’ils voulussent observer la promesse qu’ils avoyent faitte avec serment solemnel, pour le maintien de la foy catholique; veu principalement qu’ils avoyent receu dans Syon un ministre de Genève.

Le p. Augustin étant arrivé en la présence de Monseigr le nonce Joannes Turianus, episcopus Vegliensis, cet illustrissime prélat se prit à dire avec des signes d’une grande affliction d’esprit: « Ha ! mon père, que vre veue est un mauvais signe ! O le funeste augure ! Et quoy, le Valley a perdu la foy, n’est-ce /81/ pas ? » Le p. Augustin dit: « Non. Monseigneur, au contraire, nous sommes au port désiré, étans arrivés à ce point, les pauvres capucins, que d’avoir des patentes authentiques de l’état ecclésiastique et séculier pour parcourir librement tout le peys et prêcher hautement la foy catholique. » Puis luy racconta tout le succès de la conférence de Bès et de ce quy en étoit procédé, et comme ils étoyent envoyés à Son illustrissime Seigneurie par le Rd seigneur abbé de St-Maurice et doyen de Syon, de l’authorité de Monseigr le révérendissime évêque et illustrissime prince de Valley, pour avoir par son moyen de nos pères prédicateurs allemands de la province de Suisse, pour confirmer en la foy la partie supérieure de Valley quy ne parle que la langue allemande, afin qu’elle se porte comme il faut, au temps du généralissime conseil.

 

§ 3. A cette heureuse nouvelle, Monseigneur le nonce, ambrassant le p. Augustin, luy fit des grandes caresses et luy donna des témoignages d’une singulière affection et, tout remply d’allégresse, manda promptement son secrétaire au conseil qui estoit assemblé pour le subject que dessus, et pour advertir les autres cantons catholiques pour faire le même, sçavoir prandre les armes à cause que le Valley, contre la foy jurée, se vouloit retirer de la foy et de l’Eglise romaine, pour se cantonner avec les hérétiques, au grand préjudice des catholiques, comme a été dit cy-devant, à ce que le conseil supercédât et ne déterminât aucune chose qu’il n’eussent traitté avec les capucins, et que quelqu’un de ces Messieurs du conseil vînt pour entendre des très bonnes nouvelles du Valley, apportées tout maintenant par des capucins venus exprès pour cela, et qu’ils ne tardassent point de venir promptement à Son illustrissime Seigneurie. Ce qu’étant accomply, quelques-uns de ces Messieurs du conseil vinrent à Monseigr le nonce, et particulièrement Monsr Vualter, chef des cantons catholiques, quand on confirma, quelque temps auparavant, les alliances dans Syon avec eux, quy avoit dèsjà connu le p. Augustin à St-Maurice, comme a été dit. Iceux ayant entendu les merveilles de Dieu et les moyens admirables de sa divine Providence, il est impossible de décrire les jubilations et allégresses spirituelles de /82/ tous ces messieurs, lesquelles ils faisoyent paroître comme ils pouvoyent, par les ambrassemens amoureux, les caresses et respects qu’ils faisoyent à nos religieux.

Ils firent promptement préparer un batteau et envoyèrent un des principaux d’entr’eux, ambassadeur pour accompagner nos religieux à Bade, où les pères définiteurs et principaux pères capucins de la province de Suisse étoyent assemblés en chapitre. Le p. Augustin bien muny d’une bonne lettre de Monseigr le nonce, et la susdte lettre étant leue, ce seigneur quy accompagnoit les religieux fit entendre de la part de Messieurs de Lucerne que, si jamais ils avoyent désiré occasion de rendre quelque service important aux cantons catholiques, le temps étoit venu le plus important du monde. C’est pourquoy ils pryoient leurs Paternités de donner tant de prédicateurs qu’ils pourroyent pour le fait duquel ils seroyent informés certainement par le p. Augustin, capucin: que ce seroit un acte d’éternelle mémoire entre les bons catholiques des Suisses.

Ce seigneur étant licentié, le R. p. provincial, père Anthoine de Canobio, de l’Etat de Milan, et les Rds pères définiteurs, dirent au p. Augustin: « Vous êtes venu bien armé pour effectuer vre pieux désir quy ne sera pas accomply sans nous bien incommoder. Nous ne vous pouvons donner que deux prédicateurs que nous sommes contrains de prandre en des lieux nouveaux et de grande conséquence, comme sont l’Alsace et Constance », et furent le Rd p. André de Surcé, définiteur de la province et le p. François Scindelly, hommes vaillans à tout faire pour la gloire de Dieu.

 

§ 4. Lesquels étans arrivés au Valley d’en haut, à Goms, où se trouvoit l’entrée du peys, au respect du lieu d’où ils venoyent, quy est le plus haut des sept disains, le plus peuplé et belliqueux et le moins infecté d’hérésie, Monsieur le banderet ou chef de la milice quy gouvernoit non seulement pour la milice des disains, mais encore pour l’administration de la justice, au civil et criminel, ne voulut pas donner licence à nos pères de s’arrêter là. Le père Scindelli prit occasion de se trouver à l’église principale du disain et dire la ste messe, après laquelle ils eurent licence de Monsr le curé de prêcher, et ainsy /83/ après la prédication, il se traicta de nouveau avec quelques-uns des principaux du lieu, quy étoyent médiocrement catholiques et avoyent grandement goûté la prédication, et résolurent entr’eux que le prédicateur s’arrêteroit quelques jours. Les hérétiques faisoyent difficulté sur la nourriture du prédicateur jusques à en murmurer quelque chose. Le p. Augustin accommoda le prédicateur en une chambre retirée de la maison de l’hôte quy luy avoit fait la charité, lorsqu’il alloit à Lucerne, lequel étoit italien et fort affectionné, et luy dit de donner au prédicateur la nourriture et choses nécessaires, l’assurant qu’il ne manqueroit de faire diligence pour luy faire faire une deue satisfaction, et ainsi fut fait.

Entre les hérétiques, les uns, comme bêtes farouches, se retiroyent en hurlant furieusement et murmurans; les autres résistoyent, mais avec des parolles douces et modestes; les capucins, inébranlables et sans peur, tenoyent bon en ces quartiers. Ils n’en viennent pas facillement aux mains, néantmoins par la grâce de Dieu, nos pères étoyent préparés à tous événementz, selon leur pouvoir. Le p. Augustin leur disoit: Vainqués-nous de raison, mais ne pensez pas de nous jamais surmonter par menaces, car je vous fais sçavoir que, quand vous tueriez quelqu’un d’entre nous, pauvres capucins, pour la défense de la foy et vérité catholique, vous en verriés venir des êquadres, pour recevoir une si grande grâce de la divine Majesté, comme a fait le grand S. Maurice et ses compagnons glorieux ». Ainsy tant plus qu’on leur refusoit la demeure dans les disains et les permisses, et l’entrée de leurs chaires pour prêcher, ils ne laissoient pourtant de prêcher à l’autel en disant le ste messe, ny être logés. Si on les chassoit par une porte, ils entroyent par un autre, et quand ils ne pouvoyent prêcher, ny en chaire, ny à l’autel, ny dire la ste messe, ny être logés, ils portoyent une petite bouteille de vin avec un peu de pain et de fromage, si le temps le permetoit, pour se substanter et, quand ils ne pouvoyent faire autre chose, ils alloyent cerchant les occasions de traicter, ores avec cetuy-cy et tantôt avec l’autre, des points quy concernent la vérité catholique, sy bien qu’ils ne partoyent jamais d’un lieu que quelqu’un enfin ne les logeât en sa maison. Le soir, le logis se remplissoit de monde quy venoit, /84/ quy par curiosité, quy par la nouveauté de l’habit, quy pour être italiens, et plusieurs quy avoyent bonne intention d’estre instruitz en la vérité catholique, à cause de la voix et réputation quy couroit de nos pères par tout l’Etat; et ainsy faisoyent toujours un grand gain des âmes et profit spirituel, mais à force d’inportunité, selon le commandement évangélique, compelle intrare, « contraignés-les d’entrer en la maison des nopces de l’agneau » 1.

Le père Augustin conduisit le R. p. André de Surcé au disain de Viège, où étoit chef Monsr le jadis ballif [Johann] Inalbon, homme de grand hauthorité en tout l’Etat, avec lequel le père Augustin avoit contracté une fort étroicte amytié. Ce bon seigneur receut volontiers le prédicateur et le recommanda particulièrement à Monsr le curé, lequel étoit aussy grandement respecté de l’état ecclésiastique et séculier. C’étoit un homme lettré et bien fait selon le monde; il n’avoit que ce deffaut en luy, c’est que depuis trente ans, il persévéroit en un concubinage manifeste, ayant une grande quantité d’enfans, de quoy il se glorifioit, n’étant pour lhors chose odieuse en ces quartiers-là. Ses filles étoyent mariées avec des principaux du disain. Son fils ainé étoit curé de Luêche, quy est un des principaux disains. Cetuy-cy étoit un hérétique pourri, quy admettoit les personnes à la ste communion, sans user du sacrement de pénitence. A l’un, ny à l’autre, père et fils, il ne falloit point nommer le pape, ny la ste Eglise romaine. Avec tout cela nos pères ne laissèrent pas de contracter bonne amytié par ensemble, et les pourveut d’une maison honorable, les honoroit devant le peuple et leur faisoit beaucoup d’aumônes, comme aussy Monsr le ballif, si bien qu’il vivoyent de pure mendicité.

En ces quatre disains d’en haut se fit un fruict signalé, dans l’espace de trois moys avant le grand conseil assigné jà souvant mentionné, pour le fait de religion. Ces quatre disains non seulement se firent entièrement catholiques, mais encore s’enflammèrent d’une singulière dévotion et ferveur de zèle à la susdte Eglise catholique, apostolique, romaine, comme s’est toujours vu du depuis. Le R. p. André s’étendoit avec la prédication /85/ par le disain de Viège et de Raronie où étoit chef un cousin de Monsr l’abbé de St-Maurice quy étoit bon catholique. Le p. François Sindelly s’étendoit par le disain de Brigue et de Goms. Ayant demeuré quelque temps par là, le p. Augustin luy persuada d’aller un peu en certain autre lieu, comme il fit, et soudain les principaux de Goms allèrent trouver l’hoste de nos pères et leur amy, et le prièrent d’écrire au p. Augustin à ce qu’il leur fît cette grâce de leur randre le prédicateur, adjoutant ces parolles formelles en la lettre, en italien, « parce qu’ils sentent leur cœur brûler de désir d’entendre la vérité catholique, et m’ont donné la commission de le nourrir et deffrayer ». mais le prédicateur, comme une charitable mère nourrisse, nourrissoit tantôt l’un et tantôt l’autre et, ne s’arrêtant pas en un lieu seul, donnoit à tous de temps en temps le doux lait de la doctrine évangélique.

 

§ 5. Il y a un contantement indicible à considérer attentivement les merveilles de la divine Providence, laquelle tenoit sy dextrement le gouvernail de cette navigation et conduisoit tellement cette entreprise que toutes choses luy servoyent de moyens pour la faire surgir au port tant désiré d’une heureuse fin, faisant que le conseil général quy se devoit tenir une année plus tôt, fût différé par l’industrie même des hérétiques quy vouloyent être assurés de leur dessein, pour faire réussir l’affaire selon leur intention; et ce fut ce délay quy donna à nos pères le loisir de travailler et disposer tous les peuples par la lumière de la foy à demeurer fermes en icelle et donner les voix, en son temps, en faveur de l’Eglise catholique.

Les hérétiques étoyent tous des principaux du peys et tous ceux quy sçavoyent lire, car l’ignorance et la curiosité de la lecture de l’Ecritture ste sont les deus roues quy font courir l’hérésie par tout le monde. Quant au menu peuple, il étoit dépravé et entièrement porté à la religion prétendue réformée du calvinisme, comme étant un chemin large et spacieux, où l’on ne souffre point les épines de la pénitence et mortification volontaire des sens, tant intérieure qu’extérieure. Ces messieurs donc vouloyent sonder, avant que tenir cette journée générallissime, si la pluralité des voix seroit pour leur calvinisme. /86/ Genève y travailloit de tout son pouvoir, y envoyant des ministres tant qu’elle pouvoit, mais leur mission étoit bien différente de celle des capucins, en l’exécution d’icelle aussy bien qu’en son principe et authorité et surtout en sa dernière fin. C’étoit des personnes sensuelles quy n’alloyent pas pour souffrir pour l’amour de Dieu, ny faire état des âmes quy coûtent sy cher au Fils de Dieu, mais seulement pour l’établissement d’une raison d’état, cy-devant décritte. Ils ne pensoyent qu’à faire bonne chère et se contentoyent d’une prédication le dimanche, encore en secret.

Sy bien que par la grâce de Dieu et sa miséricorde infinie, ils ne jugeoyent pas que le peys fût encore bien disposé pour leur intention. Voylà pourquoy ils alloyent toujours différant ledt conseil. Moins encor se pouvoyent-ils imaginer que nos pères peussent tant opérer. Il est vray qu’ils ne se trompoyent pas, parce que ce n’étoit pas eux, mais Dieu quy opéroit en eux par une singulière sollicitude infatigable. Car ils ne cessoyent de marcher deux ou trois heures devant jour, pour se trouver en diverses parroisses, pour y prêcher une ou deux fois, selon que la ste messe de Messieurs les curés donnoit l’occasion d’assembler le peuple et, en toutes les assemblées quy se faisoyent ou devoyent faire, à quel heure que ce fût, ils prenoyent l’occasion pour prêcher ou tenir quelques bons discours en conversation, lesquels souvant faisoyent plus d’effect que les prédications. Ce quy se dit plusieurs fois pour faire voir que les prêtres de médiocre intelligence sont bons et utiles pour cet effect. Et nos pères ont laissé par écrit la preuve de cecy, par l’exemple de ce bon frère lais susnommé, fr. Balthazard de Pavie, homme de vie fort exemplaire, de bonne naissance, de bon naturel, prudent, modeste, et quy avoit la langue françoise, assurans de luy, ne croyans pas se tromper en cela, qu’il a été l’instrument de la conversion de deux cents âmes hérétiques à la foy catholique.

 

§ 6. Ce ne sera pas chose superflue, ny hors de propos, ce me semble, de racconter icy, sur le subject de l’assistance divine tout le long de cette histoire pour la faire réussir heureusement, un cas que nos pères nous ont laissé par écrit, arrivé en la /87/ personne du vénérable p. Augustin Pelletta d’Ast, économe de ce négoce divin et conducteur de l’affaire. Nous avons vu cy-dessus la diligence et affection de ces bons pères, à n’espargner pas leurs pas, n’éviter aucune peine ou travail pour cercher les occasions de fructifier en la conversion des âmes et leur confirmation en la foy catholique, marchans de nuit et principalement vers le mattin, ès grandes froidures de l’hyver et telles que ceux-mêmes du peys disoyent que c’étoit une année extraordinaire pour le grandissime froid qu’il faisoit, tandis qu’ils alloyent avec ce désir tout fervent pour instruire ce pauvre peuple ignorant, afin qu’il se trouvât ferme et stable en la foy catholique au temps de la termination et élection quy se devoit faire d’une religion. Nonobstant qu’ils fussent chaussés et vêtus à la façon ordinaire des capucins, toute propre pour mourir de froid en samblables occasions, ces bons pères ne sentoyent pas presque le froid, pour lors qu’il étoit nécessaire de travailler et marcher sans cesse. Mais venant à faire une petite retraicte à leur hospice de St-Maurice, à cause de l’extrémité des froidures et glaces, avec la grande quantité de neige quy non seulement les empêchoyent de pouvoir marcher à bon heure le mattin pour se trouver en temps opportun ès perroisses pour la messe, mais encor pendant la journée à quel heure que ce fût, ce bon père Augustin, aagé comme dit est, se trouva tout le corps immobile et les membres comme morts et plus que mortifiés. On le mit en un bon lit bien couvert dans un bon poile bien chaud selon l’usage du peys, voire tellement échauffé que les autres n’y pouvoyent pas demeurer. Luy néantmoins y demeura trois jours sans pouvoir sentir aucune partie de son corps quy étoit en si pauvre état qu’il croyoit assurément que, quy auroit voulu faire quelle incision que ce fût, en quelle partie d’iceluy qu’on eût voulu, il ne l’auroit pas senty; et après cela, par la grâce de Dieu, il retourna en son être comme auparavant.

 

§ 7. On ne perdit point temps pendant cette retraitte, car le p. Augustin se résolut de multiplier les prédicateurs tant qu’il pourroit, s’en allat à Thonon pour persuader au R. p. Chérubin, chef des capucins quy travailloyent en Valley en cette ste entreprise, /88/ de venir en personne assaillir Syon, ville principale du peys et cathédrale du diocèse, pour introduire dans la cité, comme a été fait par la grâce de Dieu du depuis. Le R. p. Chérubin étant arrivé à St-Maurice, le p. Sébastien quy avoit fait les premières entrées dans le Valley avec le p. Augustin, son conducteur, s’occupant en d’autres parroisses du Valley, on ne sçauroit exprimer le contantement qu’il receut, trouvant ce lieu si bien converti, imbus de piété et muny des stes et dévotes confréries de N.-Dame et du très St-Sacrement de l’autel, avec la ferveur qu’il voyoit en eux et la bonne disposition à laquelle les avoit réduit le R. p. Sébastien, laquelle témoignoit un vray établissement de la foy catholique en ce lieu.

 

§ 8. Le temps s’étant aucunement tempéré et accommodé, le p. Augustin s’en alla derechef à Syon et fit si bien avec un de ces Messieurs les chanoines, nommé Monsr Théodule [Bulliet], qu’il luy pleut luy donner une habitation en sa maison contiguë à l’église cathédrale et peu de temps après fit venir le R. p. Chérubin quy s’en alloit prêchant autour de Syon, avec beaucoup de fruict, même de quelques-uns de la cité quy les alloyent visiter secrètement et leur portoyent des aumônes pour leur nourriture.

Cependant Monsr le ballif Jossen fit paroître que sa conversion avoit été imparfaite ou son courage bien inconstant quy, mettant en oubly les biens faits de son Dieu quy avoit permis les excès de sa témérité pour en tirer les dispositions à sa conversion, reprit l’écharpe de Sathan et les livrées de l’hérésie, car s’appercevant de la diligence des capucins à multiplier les prédicateurs pour induire les peuples à la persévérance en la foy et religion catholique, il fit toute diligence avec ses confidents pour parcourir tout le peys et sonder les volontés pour sçavoir à quel parti le peuple inclineroit, et trouvans que la plus grande partie louoyent la doctrine, les discours et les mœurs des capucins, furent tous étonnés, ne pouvans s’imaginer que nos prédicateurs eussent fait des si grands progrès en si peu de temps. C’est pourquoy ils délibérèrent d’accélérer le conseil général.

Mais Monseigr le révérendissime et illustrissime prince, avec les Rds seigrs chanoines du chapitre de Syon et autres séculiers /89/ fauteurs des capucins et protecteurs de la foy catholique ne voulurent aucunement permettre qu’il se tînt avant le temps prédéterminé pour tout le moys de may prochainement à venir, afin que les capucins eussent plus de commodité et loisir de catéchiser et instruire le peuple.

 

§ 9. Arriva le temps des Rogations quy fournit une belle occasion au R. p. Chérubin pour se introduire dans la chaire cathédralle de Syon. C’est une bonne coutume ancienne dans le Valley que tous Messieurs les curés, excepté ceux des disains plus hauts quy n’ont que la langue allemande, et ceux d’en bas depuis Martigny exclusivement, viennent avec leur peuple à Syon, processionnellement, aux Rogations au même jour quy est la veille de l’Ascension, pour reconnoître l’église cathédrale avec cette ste cérémonie. Le diacre se tient à la porte de l’église cathédrale, tenant la croix de la même église, haussée et dressée, comme l’on a accoutumé de faire en procession, et Messieurs les curés, avec leurs processions, fléchissent les genoux avec grande révérence et, avec leur croix, touchent la croix de la cathédrale, comme luy donnant le baiser de paix et recevans la bénédiction d’icelle. Après quoy ils entrent tous dans l’église cathédrale où l’on a accoutumé de faire une prédication en langue françoise.

Il y avoit pour lhors un bon prêtre savoysien, bénéficié à Syon, nommé Monsr [Jean] Martin, homme dévot et exemplaire, quy avoit dèsjà presché plusieurs années à ces Messieurs de Syon, à l’ordinaire dans St-Théodule quy est contigu au cimetière de la cathédrale et destiné à la langue françoise. Je l’y ay encours vu de mon temps, plus de trente ans après, curé de Syrrhe.

Le p. Augustin ne perdant pas temps procura que le P. p. Chérubin fît cette prédication solemnelle. Le Rd seigneur abbé ménagea cet affaire, et Monsr Martin quy, en cette occasion, avoit accoutumé de prêcher en la cathédrale à cause de la langue françoise, consentit au dessein très librement. Mais pour l’exécuter il fallut user d’un stratagème autant innocent qu’industrieux.

Etant donc arrivé le temps de la prédication, Monsr Martin, le surplis endossé et l’étole au col, précéda, accompagné de /90/ deux chanoines. Monsr Jacques [Brantschen] et Monsr Théodule, puis nos pères le suyvoyent. Etans arrivés au pié de l’escalier de la chaire, trois seulement se mirent à monter, sçavoir est le susdt prédicateur Monsr Martin, le R. p. Chérubin et le p. Augustin. Etans en haut, Monsr Martin fit comparoître le p. Chérubin en sa place, au grand étonnement des hérétiques quy toutefois par une divine Providence ne dirent mot pour lors, et commença à prêcher avec sa voix sonorante et ses discours énergiques sur l’évangile de la messe de ce jour-là, avec tant de ferveur et d’esprit, devant cette assamblée de plus de quatre ou cinq mille personnes, qu’alléchant les cœurs de stes affections il ravissoit les esprits avec une si douce violence que tout l’auditoire sembloit être pendu par les oreilles à sa bouche mellifluë.

Il y avoit des ministres occultes et plusieurs de la cité même de Sion, entre lesquels plusieurs étoyent des principaux fauteurs du party hérétique, quy commencèrent à faire du bruit et murmurer, disans qu’on devoit précipiter ce prédicateur de la chaire en bas; mais on pouvoit bien dire sur ce suject ce quy se disoit autrefois à l’occasion de nre Seigr: « ils craignoyent la populace » 2, quy le tenoyent pour homme de bien et un vray prédicateur du st évangile, laquelle excédoit sans proportion le nombre des ennemis et étoit tellement affectionnée aux capucins que, quyconque eût voulu entreprendre quelque chose sur eux, il en eût ausitôt perdu la vie, étans la pluspart de ceux d’en bas novellement convertis. La prédication étant finie quy avoit duré environ une heure et demy et avoit été une continuelle tessure des textes de l’Ecritture ste, sans entremêler autre authorité, ce quy avoit un grand pouvoir sur leurs esprits, les religieux se retirèrent aussitôt à la sacristie où Messieurs les chanoines les attendoyent avec Monsr l’abbé, leur doyen, quy tous les ambrassèrent avec jubilation, singulièrement Monsr le chanoine [Pierre] de Grilly quy du depuis fut abbé de St-Maurice, disant: vidimus mirabilia hodie, « nous avons vu aujourd’huy des merveilles 3 ». Et le père Augustin luy /91/ répondit: tantummodo crede et majus his videbis, « ayez seulement la foy et vous verrez des choses plus grandes. » 4 Ce que le père Augustin dit, parce que luy, sur tous les autres, comme étans, en certaines façons, alliés de raison de la nation savoysienne, sous un même prince avec le p. Chérubin, particulièrement dissuadoit-il qu’on l’y feroit mourir, mais la vertu d’humilité dictoit à ces bons pères que la grandeur de leurs péchés ne méritoit pas une si grande grâce et tant souhaictable, de respandre leur sang pour celuy quy avoit respandu le sien pour leur salut, leur souverain Seigneur et très doux Rédempteur. C’est pourquoy ils ne craignoyent point cela. Ils fondoyent tous en larmes de consolation et dévotion pour une si rare prédication que le p. Chérubin avoit faicte, pour laquelle ils avoyent remarqué une si grande et dévote émotion universellement en tout le peuple, tant de Sion que des étrangers, que vrayement on pouvoit dire que la main de Dieu étoit avec luy quy opéroit des si grandes merveilles.

Le p. Chérubin continua ainsy de prêcher trois jours durant et plussieurs fois le jour, changeans les cœurs de marbre en cœurs humains, soupples et traictables, les illuminant et enflamant en la piété catholique par l’opération du St-Esprit.

Cette prédication du p. Chérubin fut tellement aggréable aux principaux seigneurs de Syon que, quoy qu’ils fussent presque tous hérétiques manifestes, si est-ce qu’ils étoyent contents que le père Chérubin persévérât à prêcher en la chaire de St-Théodule, laquelle étoit, comme encour à présent, destinée pour la langue françoise, et fut grandement goûté en sept prédications qu’il fit alhors en trois jours consécutifs, non seulement des chancelants en la foy, mais encor des hérétiques manifestes quy luy faisoyent cruelle guerre.

 

§ 10. Le jour de la fête du très St-Sacrement arrivant, le p. Chérubin étoit prêt pour prêcher sur un subject si digne et si sublime. Ils allèrent à la sacristie pour attendre l’heure compétante, pour recevoir la bénédiction selon la coutume, en l’église cathédrale, puis aller à St-Théodule pour y prêcher. /92/

Le mattin, Monsr le ballif Jossen, comme chef des hérétiques, homme de grand authorité, pour avoir été longtemps ambassadeur ou agent pour le peys vers le roy très chrétien, comparut en la place publique avec une compagnie de beaucoup de jeunes gens, ses sectaires ou calvinistes, et en mit huict à la porte de St-Théodule, avec ordre de se tenir en aile de part et d’autre, quatre de chaque côté et que, les capucins arrivans, ils les dussent poignarder. Tout cecy fut rapporté au Rd seigr abbé de St-Maurice, doyen de Sion, et à Messieurs les chanoines quy donnèrent croyance à cela, et que vrayement se deut commettre un tel excès. Mais nos pères ne le voulurent jamais croire, croyans toujours, tant alors comme après, qu’ils faisoyent ces formalités en prétendus réformés pour épouvanter les capucins et empêcher cette prédication du très St-Sacrement, laquelle pour certain eût opéré un très grand fruit, si bien que le p. Augustin, donnant courage au p. Chérubin, dit qu’il vouloit précéder le prédicateur et avoit l’œil ouvert afin qu’au premier mouvement de ces méchans, Messieurs les chanoines peussent sauver le p. Chérubin, assurant que ce n’étoit qu’un effort du diable pour empêcher un si grand bien et un si grand fruit quy se devoit faire et recueillir de la prédication du très St-Sacrement de l’autel, protestant à Messieurs les chanoines que, sy ce jour tant célébré interrompoit la prédication nécessaire pour la conservation de la possession commencée, difficilement y prêcheroit-on cy-après, veu que le prédicateur de l’église cathédrale étoit un chanoine quy prêchoit tous les jours de fêtes en allemand, mais plus en hérétique qu’en catholique. C’est pourquoy Monsr Martin, quy avoit la chaire de St-Théodule, où il prêchoit en françois et en bon catholique, venant à perdre cette chaire ce jour-là, il couroit risque de la perdre pour toujours, comme il ne fut que trop vray pour quelque temps.

Le p. Chérubin se mit en devoir, avec son compagnon, pour aller en chaire sans autre secours ou compagnie, mesprisant les machines du diable et de ses adhérans, bien que la porte de l’église de St-Théodule fût occupée des huict susmentionnés, armés de malice et de poignards, mais tous ces Messieurs les chanoines, l’ambrassans et fermans la porte de la sacristie, le /93/ retindrent, ce qu’appercevant le peuple quy étoit dans l’église, il se fit une grande émotion en icelle, parce que ce vieux ministre de Genève (quy étoit un de ceux auquels le p. Chérubin avoit donné la fuitte à Thonon) faisoit un grand bruit disant aux principaux de la cité, adversaires des capucins et fauteurs capitaux de l’introduction du calvinisme: « Messieurs de Sion, faites force et résistance à ces capucins, et ne permettez en façon quelconque que ce diable de Chérubin prêche de leur sacrement et de leur messe; car il est si puissant en parolles qu’avec cette seulle prédication il est capable de subvertir tout ce peuple et l’attirer à la foy papistique. Il y a longtemps que je le connoy; ce que je dy, adjoutoit-il, parce que je luy ay entendu faire la même prédication », et couroit ainsy à ses disciples malheureux et pervers pour les inciter à ce qu’ils résistassent et absolument empêchassent que cette prédication ne se fît point.

D’autre côté, plusieurs du peuple et quelques-uns des principaux moins infectés, affectionnés aux capucins, vouloyent que le père Chérubin prêchât. Il y eut un si grand tumulte et dissension d’esprit que peu s’en fallut que l’on en vînt aux mains dans la même église. C’est pourquoy pour éviter un plus grand mal, il fallut que Messrs les chanoines et les capucins se retirassent tous au château épiscopal, dont tout le party hérétique prenant occasion de s’en enorgueillir extrêmement, s’en allèrent trouver Mr l’abbé et luy firent leurs protestes à ce qu’il n’eût plus la hardiesse de vouloir faire prêcher les capucins; tant fut puissante la persuasion de cet impie ministre de Genève sur l’esprit des hérétiques publics de Syon et spécialement sur le ballif Jossen pour empêcher la prédication du p. Chérubin, lequel ballif eut bien la hardiesse d’aller avec ses sectaires à l’église cathédrale et faire appeller Mr l’abbé quy comme doyen étoit chef de messrs les chanoines, auxquels, avec une grande audace, il dit qu’il leur intimoit, de la part de toute la cité, qu’ils ne pensassent plus de faire prêcher en l’église cathédrale aucun prédicateur sans sa licence spéciale et consentement commun de la cité. Monsr l’abbé et Messieurs les chanoines respondirent quelques parolles avec une grande crainte et tenoyent pour certain que ce fût l’heure en laquelle /94/ tout le clergé devoit estre chassé. Finalement Monsr le ballif conclud son discours, disant que la chaire cathédralle appartenoit convenablement à leur religion, parce qu’ils étoyent plus en nombre dans la cité de Syon. Cet affront étant finy, tous s’étant retirés, tant le clergé que le ballif avec toutte son accadémie, il se commença une grande émotion en la cité.

 

§ 11. Le R. p. Abbonde de Côme, commissaire général des capucins en Savoye et supérieur des missions en despendants, manda aussitost au p. Chérubin et au p. Augustin de se retirer promtement de Syon et s’en aller à Thonon, où il faisoit résidence ordinaire. Le p. Augustin s’en alla prendre congé de Monsr l’abbé quy étoit à l’église cathédrale, lequel entendant cette nouvelle, il tira le p. Augustin dernier le grand autel dans le cœur, où ils ne pouvoyent être veus, se jette à ses piés, luy ambrasse étroictement les cuisses et, avec abondance de larmes, le pria instamment que leurs Paternités ne les abandonnassent pas, qu’ils espéroyent entièrement après Dieu et la glorieuse Vierge mère ès capucins seulemant, disant que, pour l’amour que le menu peuple portoit aux capucins, les hérétiques les redoutoyent plus que le clergé, outre qu’il ne se confioit pas de consulter avec les chanoines mêmes, iceux étans quasi pour la pluspart pervertis.

Ensuite de quoy nos pères se résolurent de demeurer avec eux au moins pour consulter en cas de nécessité et, à cet effect, on manda au susdt Rd p. supérieur pour lui rendre conte de tout, lequel vint en propre personne à Sion, et demeurèrent là quelques jours ensemble.

Le tumulte alloit toujours croissant, étant encore la plus grande partie du peuple encliné au party catholique, bien qu’ils fussent embrouillés de plusieurs erreurs contre la vérité catholique. Enfin Monsieur le ballif Jossen, avec les principaux de la cité, ses sectaires, résolurent de sortir en public comme en procession, et firent un gros, en qualité de religionnaires prétendus réformés, et s’assemblèrent au lieu où ils faisoient faire la prédication hérétique, là s’écrivirent tous en un livre, et comme ils furent au nombre d’environ deux centz, ils sortirent processionnellement, deux à deux, commençans en la rue principale, tout /95/ au long de la cité, pensans attirer à leur chordelle la pluspart du peuple: mais par la grâce de Dieu, ils ne furent pas suivis, ny le nombre susdt aucunement augmanté, par la miséricorde divine, laquelle avoit donné beaucoup de lumière au reste du peuple par le moyen des sept prédications susmentionnées du père Chérubin. Cependant nos pères ayant pris un peu d’assurance avec plusieurs, ils alloyent continuellement et de tout leur pouvoir, manifestans la lumière de la vérité catholique. Les hérétiques s’apperceurent de l’office que nos pères faisoyent, et partant ils firent entendre au clergé de les renvoyer, autrement qu’ils les tueroyent. Messieurs les chanoines avoyent grand peur de la vie des capucins, mais les capucins voyans le grand fruit quy se faisoit pour le crédit et respect que leur portoit le peuple, persévéroyent toujours, et voycy un nouveau miracle de la divine bonté, qu’elle opéra au besoin, comme souvant a été remarqué tout le long de l’histoire, touchant les inventions de la divine Providence, à pourvoir à son ouvrage pour sa gloire.

 

§ 12. Il se rancontra que le sérénissime duc Charles-Emanuel de Savoye avoit obtenu de la Seigneurie de Valley de lever deux compagnies de soldats dans leur Etat et, à cest effect, quatre capitaines du peys avoyent receu effectivement une somme d’argent proportionée à ce dessein. Les compagnies étans de deux cents hommes chacune selon leur coutume, cette soldatesque étoit dèsjà sur piés, et en ordre, très belle, et des meilleurs hommes du peys. Il y en avoit de chaque disain, il ne restoit plus que de s’acheminer en Savoye sous le commandement de Monsr d’Albigny, gouverneur du peys pour la guerre qu’il faisoit contre ceux de Genève, depuis l’Escalade de l’an 1602 quy fut sans effect.

Les Bernois quy protégeoyent Genève, mandèrent aux Vallésans qu’ils ne devoyent point envoyer lesdtes compagnies au service de S. A. SS., parce qu’ils iroyent combattre contr’eux, ce quy feroit contre leurs alliances, iceux ayant épousé la défense de Genève. Sur ce les Vallésans se résolurent demander à S. A. SS., s’excusans comme ils pourroyent, offrans les compagnies, si elle les vouloit pour les présides de Piedmont, mais /96/ qu’ils ne les pouvoyent donner pour combattre en Savoye, pour des causes urgentes quy concernoyent le service de leur patrie.

S. A. SS. dissimulant avec beaucoup de prudence le manquement, montra ne se soucier desdtes compagnies, mais qu’il vouloit que les deniers bien receus luy fussent restitués. Les seigneurs du peys firent ausytôt un commandement aux susdtz quatre capitaines que, la présente receue, ils ne manquassent de faire restitution des deniers de Son Altesse Sérénissime.

Les pauvres capitaines quy avoyent engagés tous leurs biens pour lever cette soldatesque, leur donnant la première peye, comme est de coutume, et l’avoyent fait de leur propre, tous ces deniers donnés aux soldats étoyent désjà perdus pour eux, s’ils eussent deu trouver de nouveau chacun huict centz ducattons pour faire ladte restitution; ils fussent demeurés tous quatre entièrement ruinés. Ces capitaines donc croyans que nos pères auroyent quelque crédit vers S. A. SS. recoururent à Monsr l’abbé afin qu’il luy pleût s’employer vers les capucins et les disposât à aller prendre un repas avec eux pour avoir commodité de leur raconter leur affliction et leur perte. Monsr l’abbé va trouver nos pères, tout joieux et contant, les priant d’accepter cet invitatoire, les assurant que s’ils pouvoyent acquérir ces quatre capitaines, il tiendroit la cause du parti catholique pour assurée au conseil général quy se devoit tenir pour déterminer de la religion quy se devoit tenir en tout le peys. Nos pères acceptèrent un souper en la maison d’un de ces quatre capitaines, quy fut fort solemnel et somptueux, et se trouvèrent en iceluy quelques-uns des principaux, outre les quattre capitaines et, en cette occasion, exposèrent avec grande humilité et soumission leur extrême nécessité et la misère en laquelle ils étoyent sur le point de tomber, s’ils n’étoyent secourus de leurs charités. Le p. Chérubin répondit qu’il n’avoit tant de crédit vers S. A. que peut-être ils s’imaginoyent, néantmoins qu’il écriroit en leur faveur et feroyent tous deux tout ce qui seroit de leur pouvoir. Sur quoy le p. Augustin avec licence et civilité, prenant la parolle leur dit : « Messieurs, vous sçavez que l’on dit communément qu’une main frotte l’autre et se servent mutuellement. Vos Seigneuries voyent les grandes contrariétés /97/ que nous souffrons en vre ville et cité, en laquelle nous sommes venus avec tant de peines et travaux pour le salut de vos âmes seulement, et toutefois à la requeste d’un ministre de Genève, il se traicte de nous chasser avec tant de mespris. Sy donc Vos Seigneuries prennent nre party quy est très juste, pour la gloire de Dieu, nous sont favorables et nous protègent parmy tant de traverses, ce nous sera un puissant motif pour faire vers S. A. que cette somme vous soit remise. De vous donner assurance de pouvoir obtenir cette grâce, je ne le doy pas présumer, ouy bien de la procurer et me servir des moyens très puissants à cela, avec l’ayde de Dieu. Au reste S. A. sçait que les compagnies luy sont empêchées et arrêtées par l’artifice des Bernois, quy ont leur prétention avec la main forte qu’ils ont icy dans vre cité principale de l’Etat du Valley, de ceux de leur religion quy sont instruicts par les ministres de Genève, qu’ils viennent avec eux en cette ville à l’ordinaire pour cet effect: de sorte que pour incliner l’esprit de S. A. à nostre dessein, il est nécessaire de luy donner assurance que Vos Seigneuries ne sont pas du nombre de ses enemis secretz, pour luy demander raisonnablement un don de la somme des deniers desquels est question. Vous voyés comme ceux de la religion calvinienne se desclarent manifestement. Desclarez-vous aussi pour le party catholique, et faites en sorte que le calvinisme ne foule pas aux piés et ne face pas violence à la religion catholique seule et vraye de nos ancestres, qu’ils ont observé avec tant de piété, ce que vous devez encore faire par raison d’Etat, sçavoir pour ne mettre entre vous quelques divisions avec danger de perdre le peys avec vre liberté. Servez-vous de l’exemple de la France, Allemagne et peys impériaux et de tous autres Etats où a été introduite la pluralité des religions. Enfin j’espère tant de la bonté et bénignité de Son Altesse Sme et en la dévotion catholique qu’il porte à ce nre pauvre habit de capucins que, Vos Seigneuries faisans de leurs côtés ce quy est de leur pouvoir, et nous aussy du nre tout ce quy nous sera possible pour obtenir cette faveur, nous serons tous consolés. »

Nos pères promptement écrivirent à S. A., luy demandans cette faveur en aumône pour l’amour de Dieu et pour la confirmation de la foy catholique en Valley. C’étoit vrayement un /98/ argument tout-puissant sur le cœur de ce prince, quy n’avoit jamais rien épargné pour samblables occasions, destinant même sa vie à cela.

Dans peu de jours vint la response de ce prince très bénin, en laquelle non seulement il accordoit la requeste de nos pères en faveur de ces capitaines, leur faisant librement un pardon de la somme bien deue, mais encor assuroit qu’il étoit prêt d’en donner davantage, s’il étoit nécessaire pour un si digne service à la divine Majesté. S. A. SS. escrivit aussy à ces capitaines une lettre toute pleine de courtoisie et amitié, fondée sur les bonnes relations que nos religieux luy avoyent fait d’eux et de leur fidélité pour la foy catholique et pour son service, jusques à les qualifier les colonnes de l’Eglise romaine en ce peys de Valley, et partant que la grâce qu’il leur faisoit de la somme receue étoit peu de chose au respect de l’affection qu’il leur portoit, et soffroit entièrement au service en général et en particulier de tous ceux quy tiendroyent le party catholique, leur recommandoit les capucins comme sa propre personne, réputant fait à soy-même ce qui leur seroit fait, avec plusieurs épitètes et louanges qu’il donnoit à l’ordre des capucins.

Ces capitaines voyans une telle responce, il ne se peut dire avec quelle ferveur et diligence, soin et solicitude ils se mirent à travailler pour le party des catholiques, non seulement dans la cité épiscopale de Sion, mais encore par tout le peys, exhortans avec un st zèle et chacun en particulier, et persuadans au peuple en toutes occasions de demeurer fermes et inébranlables en la foy catholique que leurs prédécesseurs et ancestres avoyent tenue et professée tant de centaines d’années, et nos pères aprirent qu’ils faisoyent office de prédicateurs avec des argumens familliers au peuple et puissants sur leurs esprits. C’est à Dieu de sçavoir si leurs intentions étoyent sincères pour lors ou intéressées. Au moins est-on bien assuré qu’ils prirent une grande peine pour faire ce bon office jusques à ce que le conseil général se tînt, comme vrays zélateurs de la gloire de Dieu, au jugement de tous, et fidèlles soldats de J.-C. pour le maintien de son épouse la ste Eglise, catholique, apostolique, romaine. Pour un’ action principale, en témoignage de leur sincérité, ils firent chasser les ministres hérétiques avec un ban /99/ public, non seulement de Sion, mais encore de tout le peys, quoyqu’auparavant ils fussent des principaux adversaires des capucins et fauteurs de l’introduction du calvinisme; et sur tous, celuy chez quy se fit le souper susmentionné. Enfin l’on peut dire avec vérité que ces quatre capitaines furent autant d’instrumentz très puissantz de la divine Providence pour faire que la résolution quy du depuis fut prise au conseil généralissime du peys, fût en faveur du party catholique et ont persévéré du depuis en ce st zèle et en l’amour des capucins, au moins quelques-uns.

Quelque temps après la faveur cy-dessus décrite receue de S. A. SS. par le moyen de nos pères et singulièrement du p. Augustin, ils escrivirent audt p. Augustin et luy mandèrent un acte absoulu de tous quatre, auquel ils se soumettoyent entièrement à ses commandementz, se déclarans ses enfans, assurans que tout ce qu’il leur commanderoit et ordonneroit seroit ponctuellement exécuté dans le peys, et plusieurs autres parolles de très grande courtoisie, traicté ou promesse fort catholique, qui est le plus important.

Nous avons assés parlé de ce conseil généralissime quy se devoit tenir dans le peys de Valley pour déterminer quelle religion on tiendroit cy-après en iceluy, la papistique ou la calvinienne. Venons maintenant à la solemnité et à ses effects et succès.

 

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CHAPITRE VII

De la solemnité du généralissime conseil tenu en Valley, l’an 1604, sur le fait de religion, et de son heureux succès pour la foy catholique.

§ 1. Le temps étant arrivé de tenir ce conseil assigné et intimé par tout le peys de Valley pour délibérer à quelle religion on se tiendrait cy-apprès, on dressa dans un grand champ hors de la ville de Syon un très grand et fort spatieux théâtre avecq des pièces de bois à la hauteur d’une lance ou d’une pique, et sur iceluy tout autour y avoit des bancs et des sièges, sur lesquels furent assis environ cinquante des principaux du peys, mais pas un ecclésiastique, pour estre l’assemblée plus canonique, à la mode des prétendus réformés, usurpans l’authorité du prince et de Messieurs les chanoines, et toute la populace dans le champ, autant qu’il y en pouvoit entrer, mais particulièrement en face des principaux siégeants.

Etoyent les députés de chaque parroisse environ une douzaine pour chacune bien ordonnés et rangés, comme ceux auxquels étoit intimée la célébration dudt conseil et ce quy se devoit traicter en iceluy, comme ausy le temps de ladte célébration afin qu’ils peussent manifester au peuple des parroisses. Toutes ces choses étans préparées et accommodées, et le signe du silence étant fait au son des trompettes, un homme, en qualité d’officier public, cria à haute voix tant qu’il peut, qu’ils se souvinssent premièrement de la cause pour laquelle ils avoyent étés convocqués, laquelle, comme ils sçavoyent fort bien, n’étoit pour autre fin sinon à ce que chacun en particulier donnât signe, levant la main en haut, quand on donnerait le signe commun, pour déclarer quelle religion ils voudroyent professer, vivre et mourir en icelle, comme aussi la deffendre de tout son pouvoir envers tous et contre tous ses contrariantz et /101/ adversaires. Car y ayant deux religions pour lesquelles le peuple est chancellant, il est nécessaire qu’il n’y en ait qu’une quy subsiste dans tout le peys et soit fermement gardée en tout l’Etat pour un bien de paix et pour la tranquillité universelle des patriotes, lesquelles deux religions seront nommées distinctement et séparément, quy est la papiste et calvinienne. Le premier signe quy se fera sera pour proposer la papiste. C’est pourquoy ceux quy la voudront accepter pour leur religion perpétuelle lèveront la main, comme dit est; et par après on fera le second signe pour proposer la calvinienne. Et comme en toutes les actions appartenantes au gouvernement de l’Etat, la pluralité des voix définit tout l’affaire, ainsy en cette action tant importante et principale. De ces messieurs quy sont icy assis, comme aussy des chefs assamblés de chaque parroisse, sera jugé en faveur de ceux quy auront heu plus de mains levées, et confirmé pour l’establissement de la religion papiste ou calviniste, à laquelle pluralité de mains en lieux de voix, tous ceux de cest Etat et chacun en particulier seront contrainctz et obligés d’accepter, tenir et observer, professer la religion quy aura eu en sa faveur le plus grand nombre de mains haussées, et alhors se teut l’officier ou sautier.

On laissa écouler environ un heure pour donner loisir au peuple de s’accoiser et se mettre en un tranquile silence, et aussy afin que chacun s’excitât plus ardamment au désir de sçavoir cette résolution. Après quoy on donna le premier signe avec plusieurs trompettes quy sonnèrent assés longtemps; lesquelles cessant, l’officier cria à haute voix: « Maintenant on vous déclare que quiconque voudra la religion papiste pour sa profession, qu’il lève la main. » Et ainsy fut fait tout en un coup de ceux quy avoyent l’esprit porté à professer la foy catholique, demeurans ainsy, tous ces bénits papistes, le bras dressé et la main levée, un peu moins d’un quart d’heure avec des signes de grande jubilation, car de trois parties il y en avoit plus de deux quy, en ce premier signe, professèrent la foy catholique, apostolique. romaine, soû l’obéissance du pape, souverain pontife et chef suprême de la seule et vraye Eglise de Dieu, comme ils étoyent instruits par les capucins par tout le peys tout le temps qu’ils avoyent travaillé avec des prédications continuelles et en /102/ conversation familière, tenans toujours des discours tendans à l’establissement de la foy catholique.

Ayant fait une autre pause d’environ un heure, après avoir fait baisser les bras et les mains aux papistes, pour donner temps d’appaiser les murmures et le bruit quy étoit excité parmy le peuple, on fit le signe avec une seule trompette pour imposer silence et, étant tout le monde en silence, toutes les trompettes sonnèrent derechef quelque espace de temps, et ayant cessé, l’officier cria à hautte voix: « Maintenant pour une seconde religion, on vous propose la calviniste, et tout ainsy que ceux quy vouloyent la papiste ont levé le bras et dressé la main en haut, de mesme ceux quy veulent la calviniste, facent le même à présent et tiennent le bras élevé autant de temps qu’il sera nécessaire pour faire un jugement clair et assuré de la pluralité, comme a dèsjà été dit et fait pour la papiste », et ainsi fut fait et jugé universellement et assuré de tout le peuple quy étoit là assemblé que les bras et les mains haussées pour la calviniste n’arrivoyent pas à une pour deux des papistes.

 

§ 2. La fin de ce conseil général fut que l’on prit résolution, pour l’appointement de l’affaire, d’assigner une diète particulière et de terminer pour célébrer un autre conseil en particulier, mais hors de Syon, auquel, après qu’il seroit intimé à tous les disains, quy sont autant de judicatures quy ont plusieurs parroisses sous leur juridiction, devoit concourir un certain nombre des principaux de chaque disain quy avoyent accoutumé de concourir aux conseils particuliers et ordinaires pour le régime du peys et de plus un quy seroit esleu en chaque perroisse par le peuple d’icelle, quy, en la personne et avec l’authorité de tous les parroissiens, pourroit accepter et confirmer tout ce quy seroit décrété par le conseil assamblé pour l’establissement de la foy catholique. Enfin, en ce second conseil fut fait un décret grandement favorable à la foy catholique, contenant plusieurs articles quy se devoyent observer inviolablement :

1. Que quiconque des patriotes oseroit vivre, proposer et persuader un autre religion et foy que celle quy a été observée de leurs anciens progéniteurs, depuis cent ans en haut, soit mis à mort sans autre forme de procès, et quy l’accusera véritablement /103/ et avec preuve de ce crime gagnera la moytié de ses biens et le reste demeurera au fiscal.

2. Quiconque du peys ne voudra accepter le présent décret avec ses articles y contenus par escrit et l’observation de la foy ait six mois de terme pour vendre ses biens et absanter personnellement le peys, ce que, s’il ne fait dans le susdt temps, perde la vie et ses biens irrémissiblement.

3. Que personne ne puisse estre avancé à aucune dignité ou charge publique, qu’il ne soit catholique de la ste messe.

4. Est deffendu de manger de la chair le vendredy, le samedy et en caresme, selon l’usage du vray christianisme, ny aux autres vigiles commandées de la ste Eglise, à peine de la vie et de confiscation de leurs biens, après toutefois luy avoir été faicte la correction par deux fois.

5. Que l’on observe toutes les festes commandées de la ste Eglise soû des très grièves peines, lesquelles seront taxées par les administrateurs de la justice, selon l’excès de la transgression.

6. Que la prédication quy se fera ordinairement en l’église cathédrale soit de la vraye et catholique doctrine.

7. Que l’on exerce l’usage des sacrementz en la manière et au temps comme nos anciens progéniteurs, dès cent ans passés et jusques à présent.

Et plusieurs autres bons et sts articles furent déterminés et escritz en ce décret desquels le relateur ne se souvient pas. Mais ils se peuvent voir dans le même décret appellé parmy eux : Abscheit, de l’année 1604, environ le movs de may.

 

§ 3. Les quatre capitaines susmentionnés ayans ambrassé le party catholique avec tant de ferveur, tant pour l’utilité temporelle et spirituelle que spécialement poussés de la lettre exhortante de S. A. SS. que ces bons capitaines alloyent montrans çà et là, les hérétiques de Genève, de Valley et de Berne prirent de là l’occasion de jetter un croc en jambe au p. Augustin, luy imputant que, soû prétexte de religion, il étoit en Valley pour négocier des affaires d’Etat, et aggravèrent l’affaire d’autant plus que plus ils furent indignés du résultat du conseil généralissime, voulant introduire à force d’armes, par le moyen /104/ des Bernois, le calvinisme dans le peys et en chasser tout le clergé, faisans par force ce qu’ils n’avoyent peu par l’industrie des ministres.

Sur quoy il faut noter que les dépravés en la foy, ne pouvans supporter les articles susmentionnés du décret fait au second conseil leur semblant trop rigoureux, ils s’unirent par ensemble et parcoururent deux à deux comme en procession toute la cité de Sion, tournans et retournans sans obmettre aucune rue, afin d’exciter les autres à les suyvre et imiter, comme principaux seigneurs qu’ils étoyent, et ainsi émouvoir un tumulte et quelque sédition. Quelques-uns des bourgeois se joignirent à eux, mais peu, et non pas au nombre qu’ils espéroyent. Néantmoins ils se firent entendre, disans que ceux-cy ne vouloyent accepter le décret du conseil, ny les articles contenus en iceluy, et peu à peu firent subtilement que leurs fauteurs, quy étoyent épars par tout le peys, s’unirent avec eux, se voyans un bon nombre assamblés et la pluspart d’entre eux être des principaux de l’Etat, entre lesquels se trouvoit le secrétaire du peys [Zuber].

Un des quatre capitaines susmentionés quy avoit invités nos pères à souper avec eux en la propre maison de cetuy-cy, et immédiatement par luy-même au temps de la nécessité de leur faveur, lequel fit bien paroître manifestement sa dissimulation précédente, en ce que le décret étably au second conseil avec les articles luy ayans été remis comme étant secrétaire général du peys, pour en tirer tant de copies qu’il y a de disains entr’eux pour le faire publier en chacun d’iceux distinctement et le faire observer, afin qu’arrivans quelques cas de transgression, personne ne peût prétendre cause d’ignorance. Cependant cet infidèle à Dieu et à sa patrie altère en plusieurs choses ledt décret, changeant et accommodant, comme il vouloit, selon sa perverse intention.

 

§ 4. Ce qu’étant apperceu des patriotes de la partie supérieure du peys comme toujours moins infectés d’hérésie, et plusieurs des principaux, ils se montrèrent constans et adhérans au St-Siège apostolique, à la vraye religion et aux stes cérémonies, coutumes et usages de l’Eglise romaine, et ce par le grand soin /105/ et diligence et travail indicible et infatigable de nos deux pères suisses que le Rd père Augustin avoit demandé en propre personne à Lucerne et à Bade, et les avoit introduit dans Valley, pour cest effect au peys d’en haut.

De là naquit une si grande controverse entre les autres disains et celuy de Sion qu’ils en vouloyent venir aux mains et leur déclarer la guerre. C’est pourquoy ils luy firent intimer que, soû peine d’effusion de sang, ils eussent à mettre dehors et donnassent le décret en son entier, avec ses articles purs et sincères, comme ils avoyent étés décrettés par le commun conseil sans aucune glose, pour petite qu’elle fût, leur assignans cinq ou six jours, lesquels étans expirés, s’ils ne satisfaisoyent à ce que dessus, ils leur viendroyent à dos en la façon d’une extrême cholère, laquelle je ne veux icy descrire, quoyqu’ils en vinssent sur le point de l’exécution, étans dèsjà en campagne de part et d’autre, ny aussy les desseins des uns et les considérations des autres quy donnoyent le branle à cette émotion, parce que ce n’est pas mon intention de tremper ma plume dans les affaires d’Etat quy ne sont pas essentiellement attachés à nre histoire, et nos pères n’y sont pas intéressés, n’estans pas alors à Sion.

Les Bernois entendans cette cruelle controverse et comotion d’armes de part et d’autre, comme plus proches voisins de tous les cantons, plusieurs des principaux vinrent promptement dans le peys et se mirent promptement entre les catholiques et calvinistes pour appaiser l’affaire, craignans que, si la guerre s’enflamoit dans le peys, quelque troisiesme party n’arrivât pour les envoyer tous et les subjuguer, et firent tant qu’ils obtinrent une suspension d’armes par le moyen et authorité de Monsr le ballif Inalbon, père de la patrie, bon catholique et homme de grande qualité.

Le comte de Fuentes, gouverneur de Milan, étant informé de tout cet affaire, manda aux Vallesans que, s’ils venoyent à quitter la foy catholique, dès à présent, pour lors, il leur intimoit la privation du commerce avec l’Etat du roy catholique, la personne duquel il représentoit en son gouvernement, et qu’il en donneroit advis à Sa Majesté et que, lorsqu’elle auroit donné l’ordre pour faire guerre contr’eux pour les faire demeurer en la /106/ foy, pour n’avoir l’hérésie en ses confins, pour l’assurance de l’Etat du Milanois, qu’ils s’assurassent qu’il espéroit de leur faire venir la contrition et le repentir d’avoir abandonné la foy et religion de leurs ancêtres, pour accepter une fausse foy et religion prétendue du calvinisme, de quoy il étoit assuré qu’ils avoyent étés sur le point de passer le pas.

S. A. SS. Charles-Emanuel, duc de Savoye, manda un ordre exprès à son ambassadeur, Monsr de Villette, vers les cantons catholiques, quy se tenoit à Fribourg, à ce qu’il s’en allât en Valley et traictât dans Sion en propre personne, bouche à bouche, et fît ce bon office avec tout zèle et ardeur possible, disant pour toute conclusion que, s’ils venoyent à quiter la vraye foy catholique, il se déclaroit leur ennemy capital, allégant quelques raisons pratiques dans son discours.

Les seigneurs de Fribourg mandèrent en même temps secrètement leur secrétaire général avec trois autres seigneurs de leur conseil pour consulter et se bien informer de ce quy s’étoit passé en Valley, pour leur confirmation en la foy catholique et sçavoir esquels ils se pourroyent fier, en cas qu’ils vinssent à prandre les armes avec les autres cantons catholiques pour l’establissement du susdt décret, et s’ils seroyent unis avec eux, et aussy pour estre bien instruitz de la cause et des particularités de la susdte émotion, avec motif de guerre entre les deux partis.

Il fut résolu de toute la compagnie que tous les cantons catholiques manderoyent en divers endroicts du peys de Valley deux des électeurs, hommes discretz, quy iroyent par les perroisses, conversans familièrement, ores avec cetuy et tantôt avec l’autre, montrans d’avoir un grand desplaisir de voir la controverse quy est entr’eux, de laquelle ils craignoyent grandement qu’à cette occasion tout le peys vînt à se perdre, voire le tenoyent pour certain, si l’affaire ne se terminoit tôt, et que, quant à leurs cantons catholiques, ils ne leur donneroyent aucun secours, sinon en faveur du party catholique, pour la conservation de la foy, en la façon qu’elle avoit été observée de leurs anciens progéniteurs, depuis cent ans en haut, et qu’ils pensassent bien à leurs affaires, disans que, puisque tout le peys des Suisses en général s’estoit toujours gouverné par la /107/ voix populaire, on ne devoit aucunement permettre que dans le Valley dix, vingt ou trante personnes particulières fissent soulever toute la cité de Syon, et par son moyen, ranverser tout l’Etat en matière de religion, pour le porter à leur perverse intention, avec un danger évident d’y introduire la guerre.

 

§ 5. Les charitables menaces susmentionnées des princes et seigneurs, quy ne visoyent qu’à la gloire de Dieu et à l’heureux état du Valley, eurent, par la grâce divine, un bon succès, car environ deux moys après que les cantons catholiques et hérétiques furent assemblés dans le Valley, et fut continuellement ventilé et agité le décret et ses articles, pour compatir et tolérer en quelque façon la dureté des cœurs de quelques-uns et éviter un plus grand mal, on mitigea en iceluy quelque chose touchant la rigueur de la mort et la perte des biens des hérétiques, demeurant toutefois en son entier et en sa vigueur, quant à ce quy étoit essentiel et principal, par exemple, en l’article premier, que jamais plus il ne se traicteroit dans le Valley d’aucune religion, comme ausy que tous les officiers et ministres de l’Etat seroyent catholiques de la ste messe, et l’article concernant le clergé et de l’extirpation de la vie scandaleuse au peuple et de ce quy appertenoit au culte divin et exercice des sts sacrementz.

Les autres articles furent aucunement tempérés en faveur des contrarians, avec espérance qu’avec le temps on viendroit bien à bout de tout ajuster selon le devoir catholique et la religion de l’Eglise romaine, et que, par l’exercice des sacrementz, les susdtz articles se mettroient en effect sans aucune peine temporelle, comme s’est vu par la grâce de Dieu, après peu d’années et de jour en jour, de mieux en mieux, étans les capucins receus à St-Maurice Agaunois pour y édiffier un couvent formel, et du depuis dans la cité métropolitaine de Syon, de quoy se parlera plus amplement, Dieu aydant, en la quatrième partie de ce livre.

 

§ 6. Entre tous les effects merveilleux opérés par nos pères en Valley pour la gloire de Dieu, ce quy donna une consolation indicible au St-Siège apostolique, c’est que l’Etat de Valley et /108/ singulièrement Monseigr le révérendissime évêque et illustrissime prince, avec les RR. seigrs chanoines de Sion, tous unis avec le peuple et Etat séculier, résoulurent et décrétèrent de faire élection de noble seigneur Anthoine Quartéry, très illustre en vertu et au zèle de la foy catholique, comme nous avons vu cy-devant, par la practique expresse de ses généreuses actions, pour l’anvoyer en qualité d’ambassadeur à Rome, pour reconnoistre le St-Siège apostolique et le souverain pontife comme chef de toute la ste, vraye et seule Eglise de J.C., son épouse sacrée, et comme tel, au nom de tout l’Etat de Valley, baiser ses sts piés et, en toute humilité, luy rendre service et homage, reconnoissance et humble obéissance telle qu’est deue au légitime vicaire de J.-C. en terre, auquel très honoré ambassadeur, nre très St-Père le pape Paul V, séant en l’Eglise de Dieu, comme souverain pontife, entouré d’une grande corone des éminentissimes cardinaux, donna audience. L’ambassade fut entendue avec tant de goût et consolation spirituelle qu’il ne se peut dire plus, ce quy apparut par les signes extérieurs. Car on vit les larmes respandues tant par Sa Sté que par les éminentissimes cardinaux. Le pape disant ces parolles: « Il y a environ une centaine d’années que ce peys n’a point donné de signe spirituel de recognoissance et obéissance à ce St-Siège. C’est pourquoy, à nre grande satisfaction, nous nous réjouissons et jubilons pour leur ste et vrayement chrétienne résolution, promettans les avoir en l’estime que nous devons avoir des vrays enfans d’obéissance à la ste Eglise romaine; et à vous, Monsr le capitaine, nous vous offrons, autant que s’étend nre authorité, tout ce que vous désirerez de nous pour vre service particulier et sera convenable au degré de nre dignité. Et en témoignage de nre offre amiable et bénigne, vous voulons honorer du tiltre de chevallier de St-Pierre, outre plusieurs autres courtoisies que nous vous voulons octroyer. »

Le même luy fut fait de plusieurs des éminentissimes cardinaux de parolle et d’effect; et ces grandissimes fruictz recueillis dans le Valley en la réduction de ce bon peuple à l’obéissance de la ste Eglise catholique et du St-Siège sont autant des rameaux verdoyants et florissants sortis de la ste confrérie de Nre-Dame de Compassion, comme d’un tronc quy procède de la /109/ Ste-Maison de Thonon quy en est la racine, cecy ayant heu son commencement seulement après la fondation d’icelle et par son ordre et solicitude.

Et nos pères travaillans au commencement à la réduction de ce peuple ne manquoyent pas de leur prêcher, comme chose certaine, que la Reyne des cieux leur vouloit donner du secours, puisqu’elle approchoit de sy près ses présides et ses armes quy n’assaillent que pour faire du bien, étant un de ses principaux éloges d’estre appellée Mère de miséricorde et de grâce. L’expérience l’a fait voir de jour à autre et de plus en plus, non seulement au proffit spirituel du peys de Valley, mais encore des Bernois.

 

§ 7. Quel profit et contentement n’apportoit en ces temps-là la propagation de la foy catholique susécritte, faisant que le st évangile fût prêché sur les confins des Bernois, lêquels, à l’occasion du voisinage et du traffic, venoyent souvent exprès pour entendre les prédications des catholiques, plusieurs des principaux d’entr’eux, mêmes des ministres venoyent à St-Maurice et à Monthey, quy n’ont que le Rône entre deux, pour le même suject.

Le Rd p. Chérubin, prédicateur capucin et autheur de tout le dessein susmentionné, voyant le grand concours des peuples quy venoyent des terres de Berne à Monthey, pria les confrères de la confrérie du St-Rosaire et du St-Sacrement que nos pères avoyent institués de luy donner assistance au dessein qu’il avoit de prêcher en la place publique du marché, où s’assembloyent ordinairement tant d’hérétiques, parce qu’ayant dèsjà une fois été empêché et interrompu de ce faire par un ministre d’Estat, la chose requerroit un ayde toute particulière et puissante. Et ainsy firent tant que Monsr le gouverneur consentit à cela. Les religieux firent couvrir de toille cette place publique, et le p. Chérubin y prêcha l’espace de trois heures durant, le mercredy de la semaine ste, l’année 1605 à une très grande affluence de peuple des terres hérétiques, plusieurs desquels, comme l’on apprit du depuis, furent grandement consolés, voyans la commodité d’entendre la prédication des capucins, sans danger de punition. Ce quy n’étoit pas lhorsqu’ils /110/ entroyent dans les églises des catholiques, et le bruit s’espancha parmy les circonvoisins, de la doctrine quy avoit été prêchée.

Le R. p. Chérubin voyant la porte ouverte et une si grande disposition en faveur de la foy, pour pouvoir prêcher les vérités catholiques aux Bernois, ce quy n’avoit jamais été permis sur leurs terres sans danger de mort, il se résolut de faire un plus grand effort.

C’est pourquoy il prit l’occasion de la foire quy se devoit tenir audt lieu de Monthey, le 3e jour de Pâques, où concouroit un peuple innombrable des terres hérétiques, fit de nouveau accomoder la susdte place avec l’ayde des confrères, laquelle étoit dèsjà remplie de monde; entr’autres il y avoit six ministres huguenots quy demeurèrent continuellement droit devant la chaire du prédicateur, à l’aspect du p. Chérubin, quy prêchoit d’autant plus hardiment et efficacement avec l’ayde du St-Esprit. L’issue de cette prédication fut une grande édiffication de ce peuple quy se réjouissoit et louoit Dieu d’avoir entendu prêcher sy pertinemment des marques de la vraye Eglise.

 

§ 8. Enfin voylà le peys de Valley, par la grâce de Dieu, en meilleur état et disposé à choses plus grandes, pour rendre à l’advenir des grands services à l’Eglise de Dieu et au St-Siège apostolique. C’est ce que ne pouvoyent supporter les Genevois, Bernois et autres hérétiques, prévoyans bien le dommage que cela apporteroit à leur secte et à leurs desseins.

Voylà aussy les intentions stes du souverain pontife Clément VIII de ste mémoire, recommandées si étroictement au R. p. Chérubin de Mauriane, prédr capucin, comme il s’est veu en son lieu pour la restauration et establissement de la vraye foy et religion catholique en ce peys de Valley, quy étoit comme perdu, heureusement accomplies, ayant pleu à la divine Majesté exaucer ses pieuses affections et toutes paternelles envers ce pauvre peuple, assistant aux ouvriers, les pauvres capucins, de ses grâces et faveurs, tirant des heureux succès de leurs plus grandes traverses, et amener à une si glorieuse fin ce grand œuvre entrepris par le vouloir du ciel et le commandement d’un si grand pape, sous les auspices, conduitte et protection /111/ de la Reyne des cieux et souveraine Empérière de l’univers, particulière princesse du peys de Valley, soû les étendards de laquelle ont hardiment et généreusement combattu les susdtz religieux capucins, la supplians très ardamment et instamment de vouloir être leur advocate, protectrice et avant-garde pour l’acquisition de son patrimoine, le peys de Valley, que Dieu bénisse et conserve, et leur rière-garde contre les surprises de l’ennemy, et les assister continuellement aux progrès de leurs pieux desseins, ce qu’elle a fait et continué en tout temps, comme se voit en toute la suite de ce livre et particulièrement en l’année 1623, pourvoyant par l’authorité apostolique à faire une recrue de soldats spirituels en Valley, pour travailler aux missions.

Voyey comme parle la Sacrée Congrégation De Propaganda Fide, à cest effect, en italien : « Le nonce de Suisse prenne garde qu’il est nécessaire de faire une mission en Valley, parce que, sy bien les capucins y sont et les jésuites, néantmoins ceux-là sont en petit nombre et ne peuvent laisser leur monastère, et ceux-cy sont occupés à enseigner la jeunesse et prêcher à Sion. »

 

ANNEXE

 

Décret de la Congrégation de la Propagation de la foy, fait le 24 janvier 1623

 

Agatur cura generali jesuitarum et procuratore generali capucinorum ut augeant numerum religiosorum quam primum in Vallesia: c’est-à-dire: « que l’on face vers le général des jésuites et le procurateur général des capucins à ce qu’ils augmentent au plus tôt le nombre des religieux en Valley ».

Ce décret fut envoyé au Rd p. Philibert de Bonneville, provincial de Savoye, pour l’exécution duquel, il envoya de nouveau à Sion et institua une mission permanante de six religieux, me constituant supérieur d’icelle et dura sans interruption jusques à la réception authentique pour un convent formel, comme se verra en la 4e partie, chap. 1er 1. /112/

Et auparavant nous trouvons quatre lettres de l’an 1614, parmy les lettres du susdt p. Augustin écrivant au p. Vincent de Cève, où nre très Rd p. général recommande très expressément le Valley à nos pères de la province de Savoye, même de la part de Sa Sté, et ailleurs du depuis, après la description du mauvais état du Valley pour la foy catholique pour lors, et faisant connoistre comme il s’en parloit parmy les cours, consultans les moyens d’y remédier. Sont adjoutées ces parolles en langue italienne par manière d’advis aux capucins de Savoye: « Et avec tout cela ce peys ne doit point être abandonné des capucins en façon quelconque, étant la volonté expresse de Sa Sté et de la Sacrée Congrégation des illustrissimes seigneurs du St-Office, comme encore des prélats et supérieurs de notr’ordre. Et que l’on n’attende pas d’être demandés, mais que nous nous introduisions avec sts artifices et, sy l’on nous chasse d’un côté, que nous entrions par l’autre, comme nous avons dèsjà fait au commencement, immédiatement après le jubilé premier de Thonon. »

Et certes en toute cette histoire, si le pieux lecteur apporte une dévote et attentive considération, il verra clairement, en cette ste entreprise, que la main toute-puissante et miraculeuse de Dieu s’en est meslée tout au long, plus sans comparaison que l’humaine industrie, et partant tout l’honeur et la gloire en soit rendue à la divine bonté quy a daigné se servir de ses très humbles et pauvres serviteurs, les capucins, pour opérer choses si grandes pour le bien de son Eglise catholique, et à la Vierge très ste, quy les a si favorablement conduits. Amen !

 

A la gloire de Dieu et de sa Mère vierge !

FIN de cette 2e partie.

 


 

/113/

Partie troisième

 

Divines commotions excitées parmy les enemis de la foy et religion catholique à la venue du Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, envoyé de Dieu et du St-Siège apostolique pour la conversion de la Ninive genevoise et ses confédérés en matière de religion.

 

/114/

Le sacré texte racconte que le Verbe divin humanisé pour nre salut, « étant entré en Jérusalem, toute la cité fut émeue, disant : « Quy est cettuy-cy ? » Et le peuple disoit: « C’est Jésus le prophète de Nazareth en Galilée » 1 et bien à propos, voyant des effects si extraordinaires quy ne convenoyent qu’à un homme-Dieu et un Dieu incarné, quy venoit de Nazareth florissante, le sein de son père et le ventre virginal de sa mère très heureuse, donnant abondamment les odeurs souef-flairantes de nre salut.

Leurs ancêtres admiroyent les merveilles innombrables ou plutost ineffables de la manne quy leur étoit donnée du ciel, disans: « Qu’est cecy ? qu’est cecy ? » Mais ce n’étoit que des figures et des ombres de la vérité et substance présentée à leurs enfans quy ont bien plus de subject de dire: « Qu’est cecy ? Quy est cetuy-cy auquel toute la nature fait homage dès son entrée en ce monde inférieur ? » En sa Nativité, les cieux furent esmeus en la production d’une splendeur toute novelle et de plusieurs mistérieuses apparitions quy dénotoyent la naissance de l’Eternel et la foible petitesse de l’immense Tout-puissant. Toute la terre fut esmeue en la description universelle quy se fit au commandement de César Auguste. Les idoles ont été ranversées, les juifs réprouvés et les gentils éleus et convertis: pendant sa vie, la mer sert de scabeau à ses piés et obéit à sa parolle; en sa mort le soleil s’obscurcit, la terre tramble de peur, les pierres se rompent de fraieur et les sépulcres s’ouvrent pour relâcher les corps qu’ils avoyent butiné sur les mortels. /115/

C’est ce qu’il avoit prédit par la bouche d’un sien prophète, disant: « Le Seigneur des armées dit ainsy: encore reste-t-il un petit de temps et puis je mouvray le ciel et la terre et la mer et la terre sèche » 2, ouy, tout a été émeu à la venue du Sauveur des hommes, mais bien différement: les uns pour une ste conversion, les autres pour leur plus grande condamnation; les uns pour l’adorer, aymer et servir, les autres pour blasphémer contre luy; le haïr à tout outrance, le persécuter et le faire mourir.

Permettez-moy, s’il vous plait, que je die le même de tous ceux quy sont légitimement envoyés de J.-C. et de son Eglise, avec beaucoup de ressamblance et de rapport. C’est la vérité même quy authorise mon dire. « Paix vous soit, dit nre Seigr à ses disciples. Comme mon Père m’a envoyé, ainsy je vous envoyé » 3, avec le même amour, pour la même fin quy est la gloire de Dieu et le salut des âmes, avec la même authorité et pouvoir et par le même chemin de la croix. « Quy vous reçoit, me reçoit; quy vous écoute, m’écoute et quy vous mesprise, me mesprise. » 4

Nous avons vu en la première partie de ce livre l’élection admirable et la mission divine du Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, pour la prédication du st évangile et pour assaillir courageusement les forteresses de Sathan, soû la conduite et protection de la très glorieuse Vierge mère de Dieu, destructrisse universelle des hérésies et de tous hérétiques, pour en faire des bons catholiques et humilier les obstinés. Nous avons aussy vu la grande émotion et commotion quy se fit dans Genève et lieux circonvoisins à son arrivée, suyvie d’une conversion admirable de tout le Chablays et balliages prochains, jusques au nombre d’environ cent et trente mille personnes, parmy des traverses insignes quy servoyent de pierre de touche à sa fidélité et d’épreuve à sa constance invincible en celuy quy le confortoit.

Nous avons vu en la seconde partie des commotions étranges et des traverses non petites, suyvies d’une ste et toute /116/ miraculeuse confirmation du peuple de Valley en la foy et religion catholique; voyons maintenant des autres effects particuliers de cette commotion causée par le Rd p. Chérubin de Mauriane et ses coopérateurs, lesquels faisoient voir la grande disposition quy s’étoit introduite dans les cœurs des peuples de Genève, Berne et Lausane, pour une entière conversion, esquels si bien il semble que les grandes traverses ayent mis quelque interruption ou refroidissement, sy ne fault-il pas perdre courage pour cela. La victoire différée n’est pas perdue pourtant; la Reyne des cieux n’a pas levé le siège, ains a toujours fait progrès, comme nous verrons, Dieu aydant, en la 4e partie. Dieu n’a point raccourcy sa main, ny retiré les machines de son amoureuse guerre quy sont les dons de son St-Esprit, la prédication sincère de son st évangile sacré, en son Eglise catholique, l’efficace de sa grâce et les thrésors et finances de son précieux Sang, contenus dans les sts sacrementz. Il n’a point refroidi son amour envers les hommes quy luy coûtent si cher, ny rétressy ses libéralités, et ne désadvoue jamais ses promesses. Au son de cette trompette, plussieurs soldatz de Jésus-Christ réveilleront leurs esprits, animeront leur courage et s’armeront de vertu et de zèle pour combatre plus que jamais soû les étendarts de nre divine princesse Nre-Dame de Compassion et mère de miséricorde.

 

 

/117/

CHAPITRE PREMIER

Des stratagèmes de guerre spirituelle, inventions et intentions du R. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, pour combattre et abbatre l’hérésie de Genève, Berne, Lausane et autres lieux des errants.

Pour bien entendre cette commotion intérieure que Dieu a excité dans les cœurs des pauvres errants parmy les calvinistes, quy a donné tant d’accès aux capucins pour traicter avec eux des affaires de religion, avec des fruictz si abondantz et des succès si merveilleux, comme se verra cy-après, pour faire espérer des plus abondantes moissons, il faut noter les moyens desquels Dieu s’est servy par l’entremise du père Chérubin, organe du St-Esprit et instrument principal de cette divine entreprise de la conversion des hérétiques, nos voisins.

Ce bon père, illuminé en la cognoissance des voyes de Dieu et des moyens de la divine Providence, sçavoit bien que pour atteindre à une fin il faut choisir des moyens proportionnés et, par conséquent, que, pour enseigner l’entendement humain ès mystères de la foy et émouvoir la volonté à bien faire, il faut discourir familièrement, clairement et solidement, et avec cela édifier par les bonnes mœurs et une vie exemplaire, avec humilité, simplicité et débonaireté, come douces brebis de Jésus-Christ parmy les loups pour les convertir et changer en agneaux. A tout cela est nécessaire une fréquente conversation.

C’est pourquoy son premier dessein fut de dresser un siège et le camper tout autour de la ville capitale de l’ennemy, pour avoir occasion de l’abborder de quel côté qu’il sortît, non pour le mettre à mort, mais pour luy donner la vie; non pour luy nuyre, mais pour luy faire du bien.

 

§ 1. Il s’étoit proposé quatre conventz formels comme quatre batteries principales, quy auroyent soû leur jurisdition /118/ et vigilance, plusieurs autres petites missions dépendantes d’iceux: et premièrement le convent d’Annessy, capable de dix-huict ou vingt religieux, du côté de midy, à six bonnes lieues de Genève, où réside l’évêque de Genève, avec son vénérable chapitre de St-Pierre.

En le convent d’Annessy fut institué l’estude de controverses, composé de jeunes prédicateurs choisis de divers lieux et envoyés là par l’authorité du très R. p. général.

Et sous iceluy, des petites missions à Ternier ou St-Julien, distant d’une bonne lieue de ladte cité de Genève, à Galliard, de samblable distance du costé d’orient. Un peu plus outre, du même côté, à Ville-la-Grand, environ deux lieues de Genève, étoit destinée une mission de capucins et dèsjà on avoit la maison assignée. C’est dans le même balliage de Gaillard, lieu quasi tout possédé par ceux de Genève et fort fréquenté d’iceux, principalement ès festes solemnelles, équelles on en a vu assister à la ste messe, faire dire des messes, faire bénir des chandelles, faire porter des petits enfans à la chapelle de St-Félix et de St-Albin et donner autres signes de disposition à la foy catholique.

Une lieue plus outre sur le bord du lac est une petite ville nommée Armance, à trois lieues de Genève, où est un port continuel de ceux de Genève et de ceux du Peys de Vaux, delà le lac, et partant fort à propos étoit là destinée une mission pour la deffense de la foy, et pour cet effect on avoit dèsjà obtenu la maison du château de Monsr le marquis d’Armance, le placet de S. A. SS. et l’instance des seigrs desdts lieux.

Gex est un baillage au delà du Rône du côté du couchant, suject à la coronne de France, abbordant les portes de Genève d’environ demy-lieue, terre presque toute hérétique et entourée d’un côté des Genevois et de l’autre, des Bernois. Là y fut placé une résidence des capucins, et pour y travailler heureusement, le Rd p. commissaire général de la province de Savoye envoya deux religieux à Paris, lesquels se présentans par deux fois à la reyne, pour représenter à Sa Majesté très chrétienne les nécessités du lieu, furent bénignement ouys, et fut Sa Majesté, avec plusieurs seigneurs de la cour, grandement édiffiée de sçavoir les approches que nos pères faisoyent à Genève. Elle donna /119/ promptement ordre à tout ce quy étoit requis pour la foy catholique en ces quartiers, sçavoir est la restitution des églises, cimetières et biens ecclésiastiques en tout le balliage, quy avoyent été occupés depuis septante-cinq ans, ce quy a été, par la grâce de Dieu, mis en exécution, dont les églises ont été réconciliées et pourveues de bons pasteurs par Messeigneurs les révérendissimes évesques de Genève, êquelles se font tous les exercices catholiques; et nos religieux ont étés établis audt lieu de Gex par patentes expresses de Sa Majesté très chrétienne, d’autant plus nécessaires que plus nous étions mêlés et environnés des ennemis de la foy catholique, et ainsy nos susdtz pères s’en retournèrent munis de plusieurs royales faveurs, soû la protection desquelles on a travaillé jusques à présent à la prédication de la parolle de Dieu et autres exercices des missions, jusques à visiter les malades bien que hérétiques, et leur faire la charité en ce quy est de leur petit pouvoir; voire des bons offices en plusieurs occasions de manière que ce peuple venant à cognoistre que nous ne sommes pas telz qu’on leur donnoit à entendre au prêche des ministres et ailleurs; ils se sont rendus plus doux et traictables et plusieurs d’entr’eux ont des très bons sentimentz de la religion catholique. Quelques-uns se convertissent; autres sont retenus par la crainte des persécutions de ceux de leur party.

On a vu un temps a été une si bonne disposition parmy eux que même les enfans du ministre du lieu parloyent de se confesser, et une sienne fille dit à un capitaine catholique: « Dites au p. prédicateur capucin que mon père a bien de la peinne de retenir ses gens tant ils sont émeus de la religion catholique, etc. », et en effect ils disent tout ouvertement à nos religieux qu’ils sont bien d’autres gens et d’autre qualité et mérite que leurs ministres; que nos exercices de religion sont plus dévots et plus spirituels que les leurs et, parlans en général, que les catholiques ont plus de piété qu’eux. Ce quy donne la commodité à nos religieux en toutes occasions de converser avec eux, et entendent volontiers leurs discours, voyent les livres quy leur sont monstrés pour leur instruction. Ainsy à la sortie de chaque porte de Genève se trouveroit une mission de capucins pour travailler aux occasions; ce quy a toujours aggréé à une grande /120/ partie des habitans d’icelle, non sans grande utilité et proffit spirituel.

Secondement le convent formel de Thonon, pour lors en espérance, et bientôt après en effect, à cinq lieues loin de Genève du côté d’orient et cinq du peys de Valley. C’est où il a fondé sa place d’armes et son arsenac de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion pour pourvoir à tout le reste du camp et au soutien de l’armée, comme a été dit ès parties précédentes.

Ses missions étoyent destinées à Gruyère delà le lac, a huict lieues de Thonon, sur les terres du très catholique canton de Fribourg, au milieu de l’Etat des Bernois, entouré des hérétiques de toutes parts; et cette mission étoit fort nécessaire en ce lieu, tant pour la religion que pour l’Etat, parce que faute d’instruction en la foy catholique, ce peuple donnoit ses affections aux Bernois, comme party hérétique, ce que l’on avoit apris de la bouche des principaux seigneurs de Fribourg, et partant fut jugé nécessaire de tenir là quatre ou six religieux dépendantz de Thonon.

Troisièmement, le canton de Fribourg, canton très catholique et très affectionné à nre ordre séraphique des capucins; ce convent n’estoit encor édifié, mais il étoit demandé instamment de ces messieurs pour estre incorporé à la province de la Mission de Thonon et, en attendant, étoit choisie une bonne maison proche d’un’ église, à l’extrémité de la ville, pour y faire un hospice fort commode; tôt après, on bâtit le convent capable de vingt ou vingt-cinq religieux. En iceluy se pouvoit aussy faire un étude de controverses et y mander un’ accadémie de jeunes prédicateurs, lesquels, en une année, se pourroyent perfectionner en la controverse. Au susdt convent de Fribourg fut premièrement annexée la mission de Stavay, lieu catholique d’environ quatre centz feux, sur la rive d’un lac à cinq lieues de Fribourg. Là pouvoyent demeurer six religieux capucins et parcourir tout l’Etat des Bernois; secondement celle de Romont, aussy de quatre centz feux et quy demandoit un convent formel; là pouvoyent demeurer huict religieux capucins.

Quatrièmement le convent formel de Syon, dit en latin, Sedunum, en allemand, Sitten, lors en espérance, maintenant en effect; et parce que, pour lors, la cité étoit presque toute hérétique /121/ et les circonvoisins fort infectés d’hérésie, le bon père Chérubin avoit projecté les moyens pour y introduire nos religieux peu à peu, comme par la grâce de Dieu se fit du depuis et se dira en la 4e partie.

Le première mission soumise à ce couvent devoit être St-Maurice Agaunois, au bas Valley; la seconde à Syrrhe, deux lieues dessus Syon, la 3e à Viège, à quatre lieues plus haut, et la 4e à Conche ou Goms, quy est le plus haut du Valley du côté d’Italie ou d’orient, et ceux d’en bas de St-Maurice pouvoyent passer sur les terres de Berne, Bès, Vevey, etc. où ils auroyent plusieurs occasions de fréquenter et traicter en discours familliers des choses de la foy au gré du peuple.

 

§ 2. Tous ces desseins ont estés exécutés en substance, quoy qu’il y ait quelque différence accidentelle en la manière de procéder, selon la diversité des temps et des occasions. Fribourg faisant province à part, à cause de la langue et, par succession de temps, les conventz s’étans multipliés en Suisse, la Savoye ayant été auparavant séparée de la province de Lion, laquelle avoit assés d’occupation du côté de France, en ce genre de travail, pour la conversion des hérétiques et les missions, mais avec une très meure délibération et commandement de la Sté de Paul V, de ste mémoire, par décret de la Sacrée Congrégation de la ste et universelle Inquisition romaine, tenue dans le palais apostolique en sa présence, le 1er de jullet 1610. Ensuite duquel j’ay creu n’estre point hors de propos d’insérer en ce lieu l’acte formel quy en fut fait à Rome, par les supérieurs majeurs de nre ordre, le très Rd p. général et les très Rds pères diffiniteurs généraux et autres pères de mérite et de condition. /122/

 

ANNEXE

 

Copie de l’acte d’institution de la province de Mission des capucins en Savoye, tirée d’un extraict authentique en latin comme l’original.

 

Nous, frère Hiérôme de Castelferret, ministre général de tout l’ordre des frères mineurs de St-François capucins, entre les plus grands affaires quy ont étés très soigneusement examinés et pourveus en nre chapitre général dernièrement célébré à Rome par nous, avec les rérérends pères diffiniteurs, a été surtout que la mission de Thonon avançât de jour à autre de plus en plus pour ne la laisser déchoir ny peu, ny prou, veu qu’elle n’importe pas peu à l’honneur de Dieu et à l’augmentation de la foy catholique, et aussy parce que nous avions receu de cela un singulier commandement de Sa Sté, ayant donc ordonné et pourveu tout ce quy semblait pour lhors devoir être ordonné et pourveu, selon les raisons connues pour l’avancement d’un si grand œuvre, nous avons commencé, comme est de coustume, le cours de la visite de la religion, avec intention et propos que, s’il restait quelque chose à ordonner et pourvoir, nous y satisferions aussitost que nous serions arrivé en la prorince de Lion, à laquelle ladte mission appartenoit, présentiellement et exactement, ayant considéré la nécessité. Or il est arrivé que pendant que nous étions encor retenus ès provinces d’Espagne, Sadte Sté, pour des causes et justes raisons, aurait envoyé à Thonon avec un bref apostolique le Rd p. Paul de Césène, provincial en la province de la Marque et diffiniteur général de nre chapitre général, pour reconnoistre expressément et avec une singulière diligence, l’état de la susdte mission et prendre les informations du profit qu’elle avoit dèsjà fait en la conversion des hérétiques, et de celuy que probablement on pourroit espérer qu’elle pourvoit faire cy-après, et aussy pour prandre garde à ce quy seroit expédient ou nuisible à telle entreprise, pour ôter tout empêchement et, au contraire, pourvoir à ce quy la peut ayder, toutes lesquelles choses ledt père ayant très diligemment accomply et, en ayant fait la relation à Sa Sté de bouche et par écrit avec une très bonne méthode, et à nous aussy quy, particulièrement, avions donné ordre par lettres d’attendre nre arrivée à Rome, quoyque l’office du provincialat l’appelât ailleurs, nous donc ayant heu la prédite relation, voulant, selon l’intention de nre très St-Père, éloigner tout ce quy apporte de présent quelque empêchement, ou peut apporter à l’advenir, à un œuvre si pieux, si profitable à la foy catholique et si honorable à nre religion, et pourvoir efficacement et de tout nre pouvoir à tout ce quy peut promovoir son avancement et établir sa fermeté; étans assamblés tous les pères soubzsignés et ayans avec eux ouÿ derechef, attentivement pesé, soigneusement et diligemment /123/ considéré toutes les choses alléguées touchant l’affaire de la susdte mission, selon les chefs susmentionnés et produits, tous d’un même sentiment et d’une même bouche et sans contredit d’aucun, avons jugé estre nécessaire, pour une plaine et absolue promotion de ladte mission et son établissement ferme et stable, de lever le soin et la charge d’icelle entièrement à la province de Lyon, et ce, pour plusieurs raisons et causes justes que nous ne raccontons icy pour éviter prolixité, et de plus, en faveur de ladte mission, constituer une particulière et séparée province qui soit en effect et porte le nom de province de la Mission de Thonon, afin que, promptement et par la signiffication de son nom, on connaisse clairement pour quelle fin elle a été instituée, et luy annexer le convent que la cité de Fribourg veut édifier et tous les convents que la province de Lyon possède maintenant en Savoye, sçavoir est à Chambéry, à Montmélian, à St-Jean de Mauriane et à Annessy, avec tous les religieux dudt peys et autres de la province de Lyon quy seront aptes et nécessaires à l’œuvre de ladte mission, comme semblera bon à nre commissaire, exécuteur des ordres présentz, comme en vertu des présentes, nous levons et constituons et appliquons en la meilleure manière, toutes lesquelles choses et chacune d’icelles, avec le bon plaisir de Sa Sté, ont été établies et décrettées de nous. Donné en nre convent de St-Bonaventure à Rome, le 14 jour du moys de jullet 1610.

Soubznés : Fr. Hiérôme de Castelferret, général, fr. Michel-Ange d’Ariminy, procureur, fr. Michel Sylvestre de Montelion, diffr, fr. Paul de Césène, diffr, fr. S. Romain, fr. Grégoire de Mulina, compagnon, fr. Hiérôme de Narny.

Voylà le fondement et la raison pour laquelle la province de Mission des capucins de Savoye a formé le seau d’icelle, portant l’image de Nre-Dame de Compassion, à la poictrine transpercée de sept épées et, au bas de l’ovale, une petite croix blanche, pour la différencier du seau local de Thonon, quy est le chef ou fondement de ladte province de Mission et sa devise tout autour est: Sigillum provinciae Missionis Tononiensis, ordinis Capucinorum.

 

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CHAPITRE II

De l’érection du convent des capucins en la très illustre cité de Fribourg, pour un des quatre principaux présides contre l’hérésie des Genevois et leurs confédérés.

§ 1. Le très dévot et très catholique canton de Fribourg que je ne sçauray nommer sans un singulier contentement d’esprit, languissant dans les attentes et enflammant de plus en plus ses sts désirs de jouir de la douce conversation des pauvres capucins, non comme passagers et étrangers, mais comme habitués parmy eux, et leurs fidèles amys et très humbles serviteurs, non comme des éclairs quy s’évanouissent en aparoissant et éblouissent la veue en éclairant, mais comme des flambeaux ardentz destinés à la conduite spirituelle de ce peuple dévot, tout entouré des ténèbres de l’hérésie des Bernois, enfin Dieu leur voulut octroyer l’inthérinement de leur requeste, d’une façon pleine d’honeur et de solemnité pour comble de leur consolation; car le très Rd p. Paul de Césène, un des principaux pères de nre ordre, diffiniteur général quy du depuis fut éleu général dudt ordre, étant député, comme nous avons vu cy-devant, de la Sté de Paul V, de très heureuse mémoire, pour visiter, en qualité de commissaire apostolique, tout ce st œuvre de Thonon, fit cette demande de la part du souvain pontife à ces messieurs de Fribourg, que pour l’amour de Dieu et de Sa Sté, il leur pleût édifier en leur ville un convent de capucins, prenant pour argument et fondement de sa demande, la croyance qu’il avoit que sa divine Majesté les avoit si bien conservé en la foy catholique et en l’obéissance au St-Siège apostolique, comme charbons ardantz au milieu de la cendre des hérétiques pour faire éclater davantage à l’advenir et en temps opportun la lumière de leur piété et l’ardeur de leur charité, après avoir dispersé et fait évanouir la cendre de l’hérésie des Bernois quy /125/ les environnent de tous costéz, avec le vent du St-Esprit. Dieu nous face la grâce de voir bientôt l’accomplissement de cette prédiction. Jamais le peuple d’Israël ne ressentit tant de consolation, voyant la manne quy leur fut donnée du ciel pour la satisfaction universelle de tous leurs appétitz, que ce bon peuple de Fribourg ressentit en la proposition de cette demande descendue du ciel mistique de l’Eglise romaine et procédée de son chef et de l’authorité du souverain pontife d’icelle, laquelle fut aussitôt acceptée dans le conseil général de cent chefz de familles avec des signes très exprès d’une singulière connoissance en la réception et octroy respectivement de cette faveur tant souhaitable; et outre la promesse commune à tout le peuple de bâtir promptement le couvent proposé, Monsieur de Progin, principal de ce lieu au gouvernement du public en ce très illustre canton, dit à nos pères qu’ils se tinssent assurés qu’outre l’entretien de la famille du convent de la ville de Fribourg, quy seroit de vingt-cinq ou trante religieux, la République entretiendroit encores six prédicateurs capucins missionnaires dispersés çà et là en leurs terres où ils avoyent leur domaine, non in solidum, les Bernois y étans conseigneurs et, dans la même église parroissiale s’exerçoit l’une et l’autre des deux religions, catholique et calvinienne, le ministre huguenot montant en chaire pour prêcher en hérétique, incontinant après que le prêtre catholique avoit célébré la ste messe à l’autel sacré, parce, disoit ce bon seigneur, que les seigneurs connoissoyent manifestement que ces pauvres peuples se laissoient persuader aux ministres hérétiques et se perdoyent, se retirans de leur domination catholique et se soumetans aux seigneurs de Berne, lêquels étans repris des seigneurs fribourgeois, ils respondoyent que, la messe se disant toute en latin, ils n’y entendoyent rien, et, au contraire, ils étoyent satisfaictz du prêche du ministre quy se fait en vulgaire, ne faisant pas différence du st-sacrifice et de la prédication doctrinale. C’est pourquoy, adjoutoit ce très illustre seigneur au nom de la République, ce nous sera une grâce singulière sy nous pouvons avoir des prédicateurs capucins en ces terres de domaine mixte, pour ramener au bercail de l’Eglise catholique ces brebis errantes, les confirmer en la foy et, par conséquent, les rétablir soû le domaine et /126/ juridiction de leurs légitimes seigneurs. Et voylà comme ces messieurs très catholiques, par le moyen de ce secours des capucins, ont donné commodité à ces pauvres peuples aveuglés de recevoir la lumière des divines communications publiques, mais encore et principalement dans les particulières conversations, traictans familièrement et intelligiblement des matières de la foy et religion. Et pour réussir plus heureusement en un affaire si important, le bon p. Chérubin avoit destiné ce convent de Fribourg, comme celuy d’Annessy, pour un estude de controverses.

§ 2. Environ ce temps de nre réception à Fribourg y vint une noble dame hérétique pour se faire catholique entre les mains d’un de nos pères, auquel elle racconta le subject suyvant quy étoit le motif de sa conversion, sçavoir que luy étant arrivé d’aller en un lieu obscur de sa maison, elle fut surprise d’une grande frayeur et crainte. Pressée de la nécessité, elle se fit le signe de la ste croix, et sy tôt fut deslivrée de cette frayeur et appréhension. Elle, imbue des erreurs des calvinistes et autres hérétiques en ce point, se reprit en soy-même d’avoir commis un acte de superstition papistique, et tout soudain la voylà saysie d’une plus grande terreur que la première fois, et fut contrainte de recourir derechef à son premier remède. S’étant signée du signe de la ste Croix, elle fut promptement délivrée du danger comme auparavant. C’est pourquoy reconnoissant la main de Dieu et la vertu de la ste Croix, elle fut intérieurement touchée de la vérité catholique et, bientôt après, fit profession de la foy. Au même temps voulut se confesser vers le susdt prédicateur capucin. Par après elle confessa ingénuement qu’elle se sentoit tellement changée et renouvellée avec une si grande sérénité d’esprit et comtentement intérieur que jamais elle n’avoit ressenti en sa vie une telle consolation.

 

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CHAPITRE III

Des effects merveilleux de la fréquente conversation des capucins parmy les errantz et dévoyés de la foy et religion catholique.

Comme le commencement et la fin de tous les desseins du R. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, avoyent leur origine dans le ciel et leur dernière fin en Dieu seul, aussy les moyens qu’il choisit ont étés tous divins et évangéliques, proportionnés à leur fin; or, voyant que Nre Seigr J.-C., nre Rédempteur et Maître souverain, n’avoit pas éleus ses apôtres et disciples pour demeurer toujours dans un lieu de retraicte pour vacquer à l’oraison et contemplation seulement, mais pour les envoyer çà et là converser parmy les hommes pour les gaigner à leur légitime pasteur et les attirer à la grâce avec des chordages d’humanité et douceur et avec les liens de charité et, comme nous avons dit cy-devant, pour convertir les loups en brebis et les introduire dans le bercail de son Eglise, sçachant aussy que nre père séraphique S. François avoit suyvi en cela particulièrement les vestiges de son Seigr souverain, prototype de toutes ses actions et la règle de son ordre, pour ne vivre à luy seul, ains profiter encor aux autres, ayans dispersé ses premiers disciples aux quatre parties du monde, n’espargnant sa propre personne, qu’il ne recherchât par tous les moyens l’occasion du martyre, et sy bien Dieu luy réservât un martyre plus glorieux venant des mains de son bon Maître par un motif d’amour et les armes de son précieux sang, sy n’en retournat-il pas sans trophées de sa valleur, en Dieu quy le conduisoit, emportant la conversion du grand soldan, comme nous avons vu en la partie Ière, chap. 2, § 1 1. /128/

Le bon p. Chérubin courant à bridde abbattue après son souverain Seigneur et après son grand colonel séraphique, soû la conduite de sa souveraine Princesse, Marie, Mère de Dieu, ne désiroit rien tant que de faire voir à nos religieux que l’effect essentiel d’une vraye oraison et contemplation n’est autre que la pratique de ses illustrations et embrassementz divins, receus de temps en temps parmy les stes retraictes, pour acquérir des âmes à J.C., pour l’augmentation de son royaume et de sa gloire et que, comme ces deux sont inséparablement unis, voire que ce n’est qu’une même chose, étans très assuré que, puisque nous ne pouvons aucun bien, étans séparés de Dieu quy est le premier principe et la dernière fin de tout bien, ainsy celuy quy fait toujours bien et travaille pour J.-C. fait touiours oraison et est touiours uny à Dieu par amour et par grâce, quy est le souverain effect d’une vraye et ste contemplation, de même la sortie de la retraitte est inséparablement conjoincte et nécessaire à la conversion des âmes, laquelle se doit faire selon l’ordre divin, avec les chordes d’Adam, avec la conversation humaine, animée de charité. Cest pour cela que ce bon père destinoit tant de petites missions soû la despendanee des capitales.

Mais entre autres celle de St-Jullien au balliage de Ternier, une lieue proche de Genève, laquelle a tellement persévéré depuis l’année ste 1600 que le Rd p. Esprit de Provence, accompagné du Rd p. Bérard de Chambéry, pour lors nouveau profès, y alla faire célébrer la ste messe, laquelle en avoit été bannie de plus de soixante ans, où concourèrent des processions de tous les lieux circonvoisins, et là, le susdt Rd p. Esprit prêcha avec un grand fruict et satisfaction des assistans, que jamais les capucins ne l’ont abandonné; le lieu est petit mais de grande considération, pour être si proche de Genève, lequel, après mille difficultés suscitées de l’ennemy infernal quy ne vouloit point ce boulevard si voisin de sa forteresse, a tellement subsisté que va toujours se fortifiant de plus en plus.

Les fruicts de cette mission sont manifestés non seulement en l’entière conversion du peuple de ce lieu, mais encore en la continuelle conversation et familiarité acquise avec les habitans de la cité de Genève de l’un et de l’autre sexe, voire des principaux /129/ quy venoyent à St-Jullien visiter les capucins, où ils étoyent receus avec un accueil tout religieux et plein de charité, entretenus de bons discours et grandement satisfaitz en matière de la foy et piété chrétienne, qui a été la cause qu’il a fallu en faire un convent formel, comme se dira en la 4e partie.

C’est un fort spirituel étably par la divine Providence en ce lieu, pour succéder au fort matériel de Ste-Catherine, jadis voisin dudt lieu, quy fut démoly par la malice des Genevois, l’an 1600 ou environ. C’est pourquoy les capucins ont pris pour patrone de leur convent, après la Ste Vierge, Ste Catherine et S. Maurice, et pour mieux suyvre les beaux rapports du temporel au spirituel, Dieu, par sa Providence admirable, voulut que la même cloche quy servoit au fort de Ste-Catherine servît à Dieu au convent des capucins de Ste-Catherine à St-Jullien pour se faire entendre jour et nuict des hérétiques à leur confusion et pour leur conversion, et des catholiques à leur consolation, les excitant à toute heure à louer et bénir nre Seigneur quy, par sa main toute-puissante et sa Providence infaillible, a fait un tel changement. Dieu veullie que nous voyons bientôt le reste du mistère.

En ce convent de St-Jullien ont travaillé infatigablement ces trois premiers cavalliers de J.-C. à l’exemple de leur chérubin revêtu d’un corps mortel, mais remply de l’esprit divin : le Rd p. Maurice de la Morre, quy y a fait résidence l’espace de douze ou quinze ans et enfin y a conclu le pèlerinage de cette vie mortelle, avec un odeur de grande piété, pour passer à une meillieure vie exempte de tout changement, et fut inhumé à côté droict de l’autel principal de la petite église dudt convent. Son décès ne donna pas peu de déplaisir à ceux de Genève quy en avoyent receu tant de satisfaction comme se verra cy-après.

Deuxièmement le Rd p. Vincent de Cève, prestre capucin, homme de fort bon sens et fort versé ès cas de conscience.

Troisième est le R. p. Augustin d’Ast, dit Pelletta, doué de fort bonnes parties, judicieux et constant ès œuvres de Dieu, et quy faisoit planche pour l’introduction des prédicateurs ès lieux infectés d’hérésie.

Ces quatre [sic] religieux, suyvis du R. p. Diègue de Cité Neuve, duquel sera parlé ailleurs, furent les premiers à désigner /130/ et disposer ce grand œuvre de la conversion de tant de pauvres desvoyés et l’ont exécuté personnellement, courageusement et infatigablement, prenant occasion des susdtz lieux de mission pour parcourir toutes les régions circonvoisines de Genève et du lac Léman, ores passans et traversans les terres des Bernois pour aller à Fribourg, tantôt à droicte, tantôt à gauche, pour n’épargner aucun endroict des terres hérétiques, et ainsy de Genève et de ses confins, desquelles courses et passages, allées et venues, Dieu seul sçait les grandes dispositions pour une ste conversion et les grandes inclinations à l’endroict des capucins que ces peuples, plutôt errantz qu’hérétiques pour la pluspart, avoyent contracté, et les bons sentimentz qu’ils avoyent conceus de la foy catholique. Je dy ces peuples pour la pluspart plustôt errantz qu’hérétiques, parce qu’étans nés et élevés en cette secte calvinienne ou religion prétendue réformée, ils croyent estre en bon état, croyans la volonté de Dieu être telle qu’ils professent la loy quy leur a été donnée pour vraye et divine. Mais la preuve de leur innocence en ce cas se void manifestement en l’avidité qu’ils ont à concourir et ouyr attentivement les prédications catholiques et les discours familliers des choses de Dieu et de religion, comme nous avons vu en la seconde partie, en la conversion du Bas Valley, et se verra cy-après, entendant fort volontiers et avec grande attention les capucins, principalement quand ils traictent des marques de la vraye Eglise de Dieu, tirées du symbole des apostres, du chef visible d’icelle animé de l’Esprit divin quy est son chef invisible, et des sept sacrementz ecclésiastiques qui sont les sept vases sacrés êquels sont contenus les mérites infinis de J.-C. pour les nous communiquer à nre sanctification, et leur preuvant comme ces sept canaux tirent tous leur influence, leur estre et leur institution d’une même source quy est J.-C., et comme ils sont spécifiés dans le st évangile, les rendans capables, comme ils confèrent la grâce divine, et comme ils sont absolument nécessaires en l’Eglise de Dieu, pour obtenir par iceux le salut de l’âme, vivre en la grâce divine pendant ce mortel séjour et parvenir en la gloire immortelle de la vie future; non que tous soyent nécessaires à chacun en particulier, mais bien tous au corps mistique de l’Eglise; et aussy leur /131/ faisans voir que, si bien Messieurs leurs ministres leur inculquent tant cette proposition qu’en matière de la foy, ils ne veullent que la pure parolle de l’écritture ste, néantmoins ils ne se servent rien moins que de l’écritture ste, car par l’écritture ste on peut entendre le seul texte d’icelle, pris à la lettre absolument, ou le même texte sainement entendu et interprété selon l’intention du St-Esprit révélée à son Eglise, laquelle ne peut errer, selon les promesses évangéliques et prophétiques. Ils la corrompent en la lettre et mesprisent le vray sens donné de Dieu à son Eglise.

En la première façon, à peine pourrat-on trouver une période entière du texte de l’écritture ste, en tous leurs articles de foy de leur confession insérée à la fin de leur bible et de leurs speaumes, ny en leurs cathéchismes et autres exercices de prières ou dévotion. En la seconde façon, ils n’ont aucune authorité orthodoxe qu’ils tiennent pour infaillible, et qu’ils puissent mettre leur conscience en repos pour la certitude de l’intelligence ou interprétation de quelque passage de la même écritture ste, principalement quant il semble contrarier à quelque autre passage de la même écritture ste, comme lorsque nre Seigr dit en l’évangile en la bible imprimée à Genève par François Etienne, l’an 1567: « Si aucun vient à moy et ne hait son père et femme et enfans, et frères et sœurs et encour même son âme, il ne peut être mon disciple. » 2, et en la même bible, « car Dieu a commandé, disant: Honore ton père et ta père, et quy maudira père ou mère, meure de mort » 3, et en St-Mathieu, après avoit dit à un pharisien, docteur de la loy quy l’avoit interrogé, disant: « Maître, quel est le grand commandement de la loy ? », Jésus luy dit: « Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur et de toute ton âme et de toute ta pensée, cettuy-cy est le premier et le grand commandement, et le second semblable à iceluy est: Tu aymeras ton prochain comme toy-même » 4, et plusieurs autres semblables difficultés quy se treuvent dans le texte de l’écritture ste, car le texte les met en /132/ peinne quy doit estre la règle de toute vérité, contenant tout ce quy est nécessaire pour le service de Dieu et nre salut.

A ce qu’ils disent, l’Eglise peut errer; selon leur doctrine, en effect, a erré selon leur art. 31 5, qui dit que, de notre temps, l’état de l’Eglise étoit interrompu et, par conséquent, les ministres et pasteurs peuvent errer ausy bien à présent comme alors, donc leurs prédications, leurs écrits, les catéchismes et les articles de foy qu’ils ont compilé en leur confession et tiré de leurs esprits ne peuvent donner assurance du vray sens de l’écritture ste, comme effectivement le donne à connoistre l’épître au lecteur, parlant de la diligence du translateur de la même bible de Genève sur la fin d’icelle, et celle de Mathieu Bérion, 1605. Nottez bien celle-cy de Mathieu Bérion après ces motz capitaux : « Suyvant donc cela, etc. », et autres.

Mais nous catholiques ne sommes pas en les peinnes, car nous sçavons où recourir avec assurance, et partant n’avons point besoin de faire des nouveaux articles de foy, l’Eglise catholique subsistant toujours manifestement et invariablement, professant à présent les mêmes articles de foy qu’elle professoit ès premiers siècles, abhorrant toute nouveauté en matière de la foy et religion, et dissipant par son authorité souveraine les erreurs quy naissent de temps en temps pour s’opposer à sa fermeté inébranlable.

Toutes ces raisons et manifestes argumentz et autres samblables étant clairement et familièrement représentés à ce pauvre peuple, principallement des terres de Berne, ont bien tant d’efficace et d’ascendant sur leurs esprits bons et dociles, aydés d’une vertu divine, que l’on a connu en eux et expérimenté un si grand désir de converser avec nous, pauvres capucins, qu’il ne se peut dire plus.

De même, ès autres contrées hérétiques où ces deux convents susmentionnés d’Annessy et de Fribourg, avec les missions dépendantes d’iceux, prenoyent occasion de converser pour leur communiquer la lumière des vérités catholiques, d’où procédoit que tout ouvertement les peysans laissoyent leurs bœufs et leurs charrues au milieu du champ, voyans passer des /133/ capucins, et accouroyent à eux sur les chemins publics pour les saluer et les prier de leur dire quelque chose de ce quy appartient à la vraye religion, en matière de la foy que l’on doibt observer pour estre sauvé. Souvantes fois nos capucins ont été invités dans les villes et perroisses à s’arrêter en icelles pour traicter de la vraye religion quy conduit à la vie éternelle, s’offrans de leur envoyer leurs enfans à Thonon en otage et en leur pouvoir, pour l’assurance de leurs personnes.

Pour preuve de mon dire, je racconteray quelque cas de cette trempe arrivés entre plusieurs sur ce subject :

Premièrement en la cité de Berne, quelques seigneurs des principaux, constitués en charge et dignité au gouvernement du public, firent grand instance au père Célestin, prédicateur capucin de Savoye, de la maison de messieurs les Ganteletz, quy travailloit à l’œuvre de la mission de Thonon, pour accepter semblable party que dessus.

Secondement au Rd p. Estienne de Gambalo, prédr capucin, italien de nation quy, outre sa grande science, étoit doué d’une singulière élégance en langue latine.

Troissièmement en la cité de Lausane fut faicte samblable instance au Rd p. Augustin d’Ast, lequel accompagnait le Rd p. Jean-Baptiste de Racanaty, ils passèrent par Genève et parcoururent plusieurs villes et bourgades situées sur la rive du lac et bien peuplées, y faisans quelque séiour et traictans fort familièrement en plusieurs lieux des matières de religion. Mais principalement dans Lausane, ils furent priés d’y séjourner au moins une huictaine de jours pour traicter avec eux des matières de la foy, attirés et incités à cela par un long discours tenu en un logis principal où il y avoit un bon nombre de personnes de fort bonne condition, auquel discours avoit été traicté du sacrement de pénitence, preuvant par les parolles du st évangile qu’il étoit de précepte à tout chrétien, et se devoit faire au prêtre, et non seulement en soy-même au coin d’une maison, comme ils font en leur religion prétendue réformée, et à un prêtre député à cela par celuy seul quy peut donner ce pouvoir, descendant et conféré par J.-C. nostre Seigneur; et celuy quy les pryoit de séjourner, comme dit est, vouloit aussy envoyer son fils à Thonon, pour gage de mutuelle assurance. /134/ Mais l’obédience du très Rd p. Paul de Césène, commissaire apostolique, comme a été dit cy-devant, les pressoit d’aller en diligence à Fribourg, pour disposer les seigneurs et le peuple dudt lieu à luy envoyer un héraut d’armes de leur Seigneurie pour luy faire escorte et l’accompagner avec assurance par l’Etat des Bernois, à ce qu’il ne luy fût faicte aucune injure en son passage. Et ainsy il passa heureusement jusques à Fribourg et accomplit sa commission vers ces seigneurs très illustres et puissantz, selon la teneur du bref apostolique addressé à leurs Seigneuries, dans lequel étoit exprimé cette belle pensée comme venant de Sa Sté même.

Enfin et en 4e lieu, semblables partis et occasions se présentoyent au susdt p. Etienne de Gambalo quy prenoit volontiers occasion de voyager par ces quartiers, principalement de Thonon à Fribourg, comme un bon chien ardent à la chasse des âmes pour J.-C. et très avide de profiter à son Eglise pour la grande expérience qu’effectivement il avoit d’une divine commotion parmy ces peuples errantz, quy luy demandoyent avec tant d’affection des coronnes et chappelletz, des Agnus Dei et choses semblables, la bénédiction sur leurs enfans et sur le pain pour donner à leurs malades, sur les viandes et breuvages, et autres usitées entre les vrays et dévots chrétiens, et lieux où l’on vit sous l’obédience du souverain pontife. Et entre plusieurs autres choses remarquables quy arrivèrent au susdt Rd p. Estienne, il se rencontra, qu’arrivant sur le tard en une perroisse des Bernois, étant receu en un grand logis, où étoyent plusieurs voyageurs assis à table et faisans bonne chère, avec quantité de bonnes viandes et de chair diversement apprêtée et bien assaisonnée selon la délicatesse des sens, ils vinrent à se mocquer et gausser de ces bons religieux, discourans entre eux à leur mode de la vie capucine; néantmoins ils les invitèrent à se mettre à table avec eux. L’hôtesse n’attendit pas que les religieux répondissent, mais touchée intérieurement d’une ste commotion de l’esprit divin (ayant dèsjà traicté avec eux d’autres fois et leur ayant beaucoup d’inclination et leur ayant préparé à manger vers le feu à cause qu’il faisoit un grand froid), elle prit la parolle pour eux, disant à ces messieurs: « Pensez-vous peut-être que ces serviteurs de Dieu soyent /135/ semblables à vous quy ne visez qu’aux plaisirs et contentementz de ce monde, à vous veautrer dans les délices et engraisser ces carcasses ? Non, non, ces bons religieux jeûnent et font une âpre pénitence, comme vous voyez, pour l’amour de J.-C. et travaillent à sauver leurs âmes, macérans et maltraictans leurs corps pour cet effect », et continuant son discours sur ce suject, remplit d’admiration ces convivantz, en les rendants muetz.

Quy voudroit racconter tous les cas samblables quy sont arrivés à nos religieux en divers temps, il n’y auroit point de fin; mais cela doit suffire pour faire voir combien il importe pour la gloire de Dieu de prandre les occasions au poil et parcourir ces peys hérétiques pour traicter et converser avec eux et les entretenir de bons discours, quy ne sont pas moins utiles que des bonnes prédications, parce qu’en ces colloques, ceux avec lesquels on converse ont loisir de faire des réparties, et ainsy ouvrent de plus en plus aux catholiques le chemin et donnent la commodité de mieux et plus amplement éclaircir les vérités de l’Eglise romaine et multiplier les instructions touchant la vraye foy et piété catholique, et ainsy les pauvres gens sont désabusés des fausses impressions qu’ils ont contre nous, non seulement en matière de la foy, mais encor quant aux mœurs.

C’est pourquoy nous voyons clairement que cet exercice de voyager ainsy fréquemment par les peys hérétiques et converser familièrement parmy ces peuples errantz, étoit la principale fin et intention du grand pape et souverain pontife Clément VIII, comme étant bien informé par le p. Chérubin du but où visoit l’institution de ce grand œuvre de Thonon et, par conséquent, la fin de la séparation de la Savoye de la province de Lion quant aux capucins pour en faire une province à part, soû le tiltre essentiel de mission donné par le souverain pontife et les pères de l’ordre des capucins, afin que les religieux de la dte province sceussent que leur institut particulier en icelle les oblige à être comme des soleils en pureté et saincteté de mœurs, continuant leurs courses par l’instinct des divines intelligences et de la ste obéissance pour porter par tous ces peys croupissans dans les ténèbres des erreurs et les ombres de la mort éternelle, /136/ quy sont les vices et péchés inconnus, non contrits et non punis par la douce et amère pénitence de cette vie passagère, la lumière de la foy catholique et la chaleur de l’amour divin, avec la splendeur de leurs bons exemples et sainctes conversations, espérant ce grand père de l’Eglise que, par ce moyen, peu à peu ces peuples se disposeroyent à recevoir la liberté de conscience et l’introduction du st sacrifice de la messe. De quoy ces premiers pères et religieux capucins quy ont travaillé en ces quartiers, comme dit est, en ces premiers temps, après le st jubilé de Thonon, ont unanimement attesté, qu’il y avoit eu parmy ces peuples une controverse universelle pour arriver à ce poinct et adhérer à cette acceptation de la susdte liberté de conscience et de la ste messe, outre que Messieurs les Bernois et les autres cantons hérétiques en leur conseil ont souvant proposé l’usage et l’exaltation de la ste Croix, de la porter aux sépultures de leurs morts et plusieurs autres cérémonies usitées en nre ste Eglise catholique romaine, mais comme ces peuples confédérés ne font rien en matière de religion sans consulter les babiloniens de Genève, je dy babiloniens, non tant par indignation contre leurs sages mondains et intéressés que par compassion au pauvre peuple plein de confusion signiffié par Babylone, se voyant à tout bout de champ convaincu des vérités catholiques et de la piété et dévotion des exercices de l’Eglise romaine et néantmoins contrains, pour la pluspart, de vivre et mourir contre le sentiment de leur propre conscience.

Ils ont toujours été dissuadés de suyvre cette pointe et ouvrir la porte de leurs cœurs et de leurs Etatz au St-Esprit quy hurtoit vivement pour entrer chez eux et faire sa demeure entr’eux. Il demande qu’on luy ouvre, non pour acquérir un être nouveau, étant partout par son immensité et infiny en perfection par son éternité, mais pour se communiquer de nouveau à sa créature par sa bonté et miséricorde. Il demande qu’on luy ouvre avec la clef du concours du franc arbitre à sa grâce présentée, quoy qu’il soit tout-puissant pour entrer où il voudroit d’authorité absolue, quand il luy plairoit surpasser les loix de la Providence ordinaire; mais il veut qu’on luy ouvre par un libre consentement pour montrer le respect qu’il porte à la nature humaine, son vif portraict en ce que, nonobstant les /137/ rigueurs de ses menaces contre les pécheurs et les exécutions formidables de sa justice punitive, en ce monde et en l’autre, si n’a-t-il jamais voulu hurter ce chef-d’œuvre sacré ou son abrégé en toutes les perfections de ce grand univers, en cette excellente noblesse et liberté de volonté quy est le traict et attrait le plus délicat et parfaict de la ressemblance admirable que l’homme ayt avec son Dieu, opérer librement et non point par contrainte ou instinct naturel. Il est vray, o malheur déplorable ! que l’homme cède souvante fois son droict de franche volonté à son propre ennemy mortel, non pour estre destruit, car il est impossible, mais pour être empêché, emprissonné et mis en la servitude du péché, pour ne pouvoir plus opérer de soy et sans un ayde surnaturelle, comme il est nécessaire au salut éternel. Il peut désirer de sortir de ses prisons et être déchargé de ses chaînes, mais il ne peut sortir de sa propre industrie, sans une grâce spéciale du ciel quy demande son consentement. « Veux-tu être guéry et remis en santé ? » 6

Nonobstant les refus des peuples susmentionnés, à la persuasion de Genève, si ne peuvent-ils s’empêcher, et les uns et les autres, de dire tout ouvertement qu’ils connoissent bien qu’on leur a trop retranché des cérémonies condécentes, touchant l’usage de leur cène, l’administration du sacrement de baptême, de la prédication et des autres exercices quy regardent le culte divin; selon leur religion, c’est un rayon du soleil divin quy se communique à eux par le petit trou de la serrure de leur cœur, quy leur devroit suffire pour leur faire connoistre l’obscurité de leur religion et le malheur de leur captivité. Car en matière de religion il n’y a rien à partager: J.-C. et Bélial n’y ont rien de commun; tout à un ou tout à l’autre, et comme l’unité est essentielle à la divinité, elle l’est aussy à la vraye religion quy n’a point d’autre principe que l’esprit divin quy ne peut errer, ny faire mal aucune chose; d’où s’en suit que toute religion quy est défectueuse ne vient point de Dieu et n’est point dictée de l’esprit divin et, par conséquent, n’est point la vraye religion que Dieu a donnée à son Eglise, laquelle a pour marques essentielles assignées par les /138/ sts apostres de J.-C., entre autres l’unité et la saincteté quy sont incompatibles avec l’impiété, principe de division et source de tout péché, quy ne tend qu’à la mort éternelle, comme le retranchement susmentionné des stes cérémonies et traditions apostoliques en l’administration des sacrementz ecclésiastiques.

Je ne peux passer soû silence les lamentations douloureuses que font les écrivains relateurs de cette histoire, et quy ont écrit en divers temps, témoignans une très grande affliction de cœur, voyans le fil de ce st exercice de conversation avec les pauvres errantz, sinon entièrement coupé, au moins grandement empêché et interrompu au détriment de la conversion des âmes errantes, de la confirmation des chancellantes et de la disposition quy s’introduisoit universellement en tous ces peys circonvoisins de Genève, pour la restauration de la foy et piété catholique en iceux et, par conséquent, au préjudice de la ste Eglise romaine. Ha ! que nous devons bien souhaiter, avec tous ces bons pères, qu’il plaise à la divine Majesté, susciter de nouveau l’esprit d’un st zèle de charité à l’endroit du prochain, avec cette même puissance divine, par laquelle Dieu peut, des pierres endurcies, susciter non seulement des enfans d’Israël, mais des âmes à J.-C., mortes par l’hérésie et qu’il a rachepté au prix inappréciable de son précieux sang, pour en faire des vrays enfans d’Abraham, c’est-à-dire des fidèles croyans à tout le st évangile.

 

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CHAPITRE IV

Des généreux exploitz du Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, en la mission de St-Julien, près Genève et ailleurs, pour la conversion des hérétiques.

Nous avons dèsjà plusieurs fois fait mention du Rd p. Maurice de la Morrhe, prédr capucin, homme très pertinent, comme il appert par une lettre du très Rd p. procureur de cour de l’an 1591, faisant mention que lhors il étoit lecteur à Gênes, etc., et très expertz ès controverses, qu’il avoit exercé par plusieurs années ès vallées de Piémont quy confinent le Dauphiné, avant que le très Rd p. de Castelferret, général des capucins, le destinât pour la mission de Thonon en Chablays. Il est temps maintenant d’en parler un peu plus expressément et voir les grands fruicts que Dieu a opéré par luy, spécialement autour de Genève.

 

§ 1. Ce grand serviteur de Dieu, se voyant destiné des supérieurs à cette grande entreprise de Thonon pour la conversion des hérétiques, résolut en son esprit d’attaquer vivement la cité de Genève comme une source infectée, laquelle par ses eaux et vapeurs corrompues de sa perverse doctrine, perdoit tant de peys pour acquérir tant d’âmes au père de mensonge, se résolvant d’employer toutes ses forces, avec l’ayde de Dieu, pour la faire tarir et mettre à sec. A cest effect il s’en alla à St-Jullien près Genève où, étant arrivé, il ne trouvoit personne quy le voulût recevoir en sa maison, ny l’assister des choses nécessaires et absolument requises à la sustentation du corps humain, comme se verra par la lettre de son compagnon, insérée cy-après.

Ce bon père avoit pour associé le Rd p. Vincent de Cève quy est dans le Piémont, juif d’extraction et naissance, lequel étant arrivé parmy leur sinagogue à la charge et dignité de rabbin, /140/ âgé environ de vingt-deux ans, se convertit au christianisme, étant fort expérimenté en la langue hébraïque et en l’écritture ste. Fait capucin, il étudia en la théologie morale, où il réussit un très bon casuiste, outre la pratique universelle qu’il avoit de l’écritture ste selon la version commune et usitée en l’Eglise romaine, et partant il étoit très apte pour l’entreprise susmentionnée de combatre l’hérésie, veu que la divine bonté l’avoit grandement enrichy des dons de la foy, de la grâce et de la dévotion et piété chrétienne, comme il appert par la sté de ses actions, de sa vie fort exemplaire et du grand zèle pour le salut des âmes quy embrasoit son cœur et animoit ses exercices, avec lequel d’un ardeur toute pleinne de sts désirs il se présenta à ses supérieurs pour être compagnon du susdt Rd p. Maurice en une si rude course, duquel il fut receu d’un grand cœur et à bras ouvertz et employé sérieusement pour les rares vertus qu’il sçavoit être en luy. Au même temps, ce bon père Vincent écrivit de St-Jullien, en Piémont, au Rd p. Augustin d’Ast, une lettre de la teneur qui s’en suit, en sa langue italienne, laquelle ne peut être leue ny entendue des assistans sans une grande tendresse de cœur, avec effusion de larmes d’une ste compassion et dévotion, disant: « Nous avons treuvé avec grande instance et difficulté un peu de place à St-Jullien, où nous sommes comme des pauvres chiens sans aucun meuble excepté un peu de paille pour nre repos. A peine le toit nous peut couvrir et deffendre des injures de la pluye et de la neige; mais les vents nous font la guerre, sans deffense, et n’avons autre retraite, tant la nuit que le jour; ayans dèsjà supporté en cet état l’espace de trois moys les rigueurs d’un hiver impitoyable; et, au plus gros de ses furies, toute nre consolation est en la divine miséricorde seulement et la pensée que nous avons que nous souffrons ses incommodités et mésaises pour l’amour de J.-C., sa divine Majesté nous daignant faire ses coadjuteurs et instrumentz de sa gloire, quoyque très vils et misérables, pour coopérer et travailler au salut des âmes, captivées dans l’hérésie par l’ennemy infernal, nous anime de plus en plus.

 » Nous avons jeûné les caresmes usités en nre ordre, êquels, pour parler avec vérité, nous n’avons jamais une fois satisfait à l’essentielle nécessité de ce pauvre misérable corps; les aumônes /141/ étans faites avec tant de parcimonie et la nécessité continuelle de la faim quy nous pressoit toujours, que bien souvant, arrivant un aumône, nous la mangions sur-le-champ, parce que nous étions continuellement occupés à battre la campagne par les villages et les bourgs pour cercher les occasions de faire quelque profit pour le salut du prochain. Nos viandes plus ordinaires, pour accompagner le pain des larmes, étoyent des injures et mépris, mais l’abondance des divines consolations, comme parle le st apôtre, surmontoit tout cela.

 » Quatre moys s’estans écoulés parmy ces difficultés, les habitans du lieu commencèrent à nous avoir quelque inclination, entre autres le mary d’une bonne créature nommée dame Jeane, à la persuasion de laquelle son mary nous donna en sa maison un’ honnête habitation et commode à nos nécessités, en laquelle peu à peu nous avons acquis des meubles conformes à nre condition, la nourriture se méliorant quelque peu. Mgr l’illustrissime de Grenier, évêque de Genève, entendant nre misère, nous a donné par charité une couverte, s’offrans de nous servir au besoin quand nous recourrons à luy. J’ay voulu communiquer tout cecy à Vre Paternité afin que vous le communiqués aux pères de la province et aux religieux pour implorer le secours de leurs stes prières et oraisons et de leurs sts sacrifices, à ce qu’il plaise à Dieu nous donner la persévérance en son st service. J’adjoute qu’il y a une grande moisson toute prette quy se va disposant peu à peu. Ce que je dy pour animer les religieux à cette ste entreprise, les assurant que nous voyons en procéder continuellement un grand fruit de conversions et dispositions admirables et, par conséquent, d’une très grande consolation que nous ne pouvons exprimer. Pour conclusion, luy souhaitant un’ heureuse santé et prospérité, je luy donne en esprit les très chers ambrassementz et à tous nos pères et frères de la province, leur procurant vers le ciel un abondance de l’esprit divin.
 » De St-Julien, 1600, Vre très cordial frère en nre Seigr,
 » fr. Vincent de Cèves, piémontois, prestre capucin. »

 

§ 2. Retournons donc aux progrès des travaux et diligences de nre Rd p. Maurice de la Morre, autour de Genève. Il pleut à /142/ la divine Majesté le randre sy agréable, non seulement parmy les villages et châteaux circonvoisins de la cité de Genève, mais encore dans icelle que les étudians quy y sont en grand nombre le venoyent trouver trouppe à trouppe, ores dix, quelquefois vingt pour traicter famillièrement avec luy en matière de religion et des articles controversés, et s’en retournoyent grandement satisfaitz, tant de ses propositions et très doctes résolutions que de sa dévote et attrayante conversation. C’est pourquoy il fut prié d’entrer dans la ville pour visiter Bèze, leur grand hérésiarque et suprême ministre de leur cité. Ce qu’il fit sans aucune crainte où, étant arrivé, le père Maurice luy dit: « Monsieur de Bèze, Dieu vous donne sa paix ! » Et il respondit: « Vous, soyez les bienvenus. Qu’êtes-vous venus faire icy ? voir un cadavre en une sy grande misère en laquelle je suis ? O le grand chaos qu’il y a entre vous et nous ! Ou vous errez dans le papisme, ou nous sommes trompés et déceus. Toutefois, priez pour moy. » Après quoy poursuivans entr’eux le discours mutuel de la vraye intelligence des écrittures stes, le p. Maurice luy donnât occasion et, l’attirant avec grande prudence, en vint jusques-là que de luy dire: « Au moins, Monsr, vous avez procédé plus simplement en vos écritz, attestans purement les textes de l’écritture ste comme ils sont en leur source, sans altération, ce que n’ont pas fait et ne font pas les autres ministres quy, en cela offensent Dieu grandement, adjoutans et diminuans et cachans plusieurs textes de la même ste écritture et écritz apostoliques, principalement de S. Paul. Mais vous les avez seulement altéréz et extorqués aux sens et en l’intelligence d’iceux, les déclarant comme vous avez jugé vous être expédient, en quoy vous n’avez pas si griefvement offensé Dieu que les autres. Resteroit seulement de voir entre nous et venir à la preuve si les sens susmentionnés et vos déclarations sont selon la vraye vérité catholique. » Pour réponse à la proposition, Monsr de Bèze, quy depuis quelques années étoit allitté, âgé de nonante ans passés, toujours envelouppé dans une pelice de veautours, luy manquant la chaleur naturelle, se tourna de l’autre côté avec un grand souspir et tendresse de cœur, disant: « Allez en paix, allez en paix et priez Dieu pour moy », et là se termina toute leur conférence, ensuitte de laquelle je croy que /143/ le lecteur aggréera de sçavoir les remords intérieurs que devoit avoir ce pauvre misérable de Bèze et la fin qu’il a fait ainsy que l’on peut colliger des conjectures suyvantes:

 

§ 3. Environ quatre années avant la susdte visite et conférence du Rd p. Maurice de la Morrhe avec ledt Bèze, ce pauvre misérable auquel la chair et le sens ne pouvoyent plus agir, le seul esprit faisant ses fonctions, fit trois prédications publiques à tout le peuple de Genève, tellement en faveur de l’Eglise romaine que tout prédicateur, vray enfant de ladte ste Eglise catholique, apostolique, romaine, n’eût pas pu dire mieux, ny mieux parler à son avantage.

En la première il preuva par l’écritture ste que la vraye Eglise, quelle qu’elle fût, étoit proprement l’église de J.-C. à laquelle tout chrétien étoit obligé d’obéyr, concluant tacitement et quasy expressément quelle elle étoit, disant que c’étoit la plus ancienne; et au cours de la prédication, il avoit dèsjà preuvé librement et tout ouvertement que cette antiquité étoit en la romaine.

En la seconde, il preuva qu’il falloit nécessairement qu’il y eût un chef visible en l’Eglise, tous les hérétiques universellement voulans bien que le corps de l’Eglise soit visible, mais que le chef d’icelle soit invisible, sçavoir est J.-C. nre Sauveur quy règne dans le ciel. En quoy il faisoit voir ausy dextrement que le pape étoit le chef visible de la vraye Eglise, puisque la ste Eglise romaine, comme seule vraye Eglise, est un corps entièrement complet et formel, laquelle paroît manifestement avoir un chef visible qui luy est uny et iceluy est le souverain pontife, ainsy qu’est entendu et creu comme article de foy de tous les vrays chrétiens; et que ce corps mistique et visible sera toujours meu et animé de l’esprit de Dieu, quy est son chef invisible, en Jésus-Christ son Rédempeur.

En la troisième, il preuva que la divine Majesté a voulu qu’en son Eglise il y eût un sacrifice perpétuel, continuellement et incessamment usité; en quoy aussy il montra dextrement iceluy estre la ste messe. A l’occasion de ces trois prédications, ces Messieurs de Genève commencèrent à soupçonner grandement qu’il les voulût quitter et retourner à la papauté. /144/

C’est pourquoy ils le privèrent de la prédication, et en effet je peux assurer, en foy de religieux, que l’année 1605, peu avant sa mort, un des principaux citoyens de la cyté me dit que Monsr de Bèze avoit été suspendu pour le reste de ses jours de la prédication, parce qu’en ces derniers prêches il avoit dit des choses quy n’étoyent pas de bon odeur à leur religion. Et depuis ce temps-là sa personne fut toujours dextrement gardée jusques à ce qu’il ne peût plus sortir du lict, et sa garde consistoit particulièrement en ce que Bèze étant homme docte et quy possédoit les langues hébraïque, caldaïque, grecque et autres, en ses discours et conversations, il étoit doux, attrayant et aggréable. Ces Messieurs les cytoyens ordonnèrent que, tout le long du jour, plusieurs d’entr’eux luy assisteroyent continuellement, feignans de le visiter pour jouir de ses bons entretiens.

Mais enfin, pour éclaircir ce que nous avons dit cy-dessus, du remords intérieur de sa conscience, est à noter que, comme un de nos pères susnommés apprit d’une personne digne de foy, à laquelle immédiatement un de ceux quy furent présentz à ce que je vay racconter, l’avoit racconté avec confiance d’amys et déclaré tout le succès comme tesmoingt oculaire, Bèze, à la fin de sa vie, se voyant peu moins que mort, fit assambler devant soy, tous les principaux et chefz de la cité, auxquels il parla en cette sorte: « Messieurs, je me voy sur le point d’aller comparoir au jugement terrible et épouvantable de nre Dieu, pour randre raison de moy et de mon âme. Partant, soyez bien attentif à ce que je vous vay dire et remarquez bien :

 » Je proteste en présence de la divine Majesté que tout ce que je vous ay dit de vive voix, soit ès discours familliers, soit ès prédications, et principalement par écrit, quy contient quelque chose tant soit peu contrariante à l’Eglise ste, catholique, apostolique, romaine, à son authorité et du souverain pontife, et enfin à quelque détermination ou difinition d’icelle que ce soit et à l’usage des sacrementz, en la façon qu’elle practique en iceux, je vous dy et proteste que vous ne me croyez point, parce que j’ay mal parlé et très mal fait, vous faisant goûter seulement et savourer les choses que l’appétit effréné de la sensualité, de cette corruptible et misérable charnalité appète et recherche, quy m’a tenu sy longtemps en vre prétendue religion. /145/ Néantmoins je proteste qu’il n’y a en terre autre vraye Eglise, ny vraye religion que la seule catholique, apostolique et romaine et que, par icelle, on peut entrer en paradis, et non par aucun autre prétendue religion que ce soit. »

Dieu veuille qu’il ayt persévéré en cette bonne résolution, comme il poursuivit son discours sans interruption jusques à ce point essentiel et le termina en iceluy.

Ces messieurs luy respondirent: « Monsieur de Bèze, si nous ne faisions considération sur les grands services que vous avez rendus à cette nre République, ainsy parloyent ces messieurs, nous vous ferions mourir de la mort la plus cruelle et honteuse quy se pourroit excogiter », et plusieurs autres samblables parolles injurieuses qu’ils proférèrent contre luy, réputant ses protestes comme d’un quy revoit sur la fin de ses jours. Mais il réplicqua hardiment: « Tout ce que je viens de dire est procédé d’un esprit sain et entier, et plus de la santé de l’âme que du corps. Et partant, faites de moy et en moy selon votre volonté, car je veux mourir en la vraye foy catholique, parce que, comme j’ay dit, telle est la seule vraye foy et la vraye Eglise. »

Là se termina ce colloque mutuel de l’une et l’autre partie. Ces messieurs conclurent entr’eux de ne le faire pas mourir publiquement et juridiquement pour éviter un plus grand mal selon leur advis, de peur qu’on ne vînt à publier cette tant admirable rétractation, à la honte et grande confusion de leur prétendue et perverse religion.

 

§ 4. Retournans derechef aux actes héroïques de nre Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, une autre fois il fut demandé de la part de Monsr Perrot, dans la même cité pour traicter avec luy en matière de l’écritture ste. Ce ministre étoit le plus authorisé dans Genève après Bèze. Ces deux personnages étans assamblés, le p. Maurice et Monsr Perrot, avec une grande trouppe des principaux de la cité, quy furent toujours présentz à leur conférence, commençans environ deux heures avant le coucher du soleil, ils persévérèrent jusques à sept heures de nuict selon le stile italien, sans discontinuer, ayans toujours les principaux tomes de S. Augustin sur table, et non seulement par la révélation du compagnon, p. François /146/ de Corgné, mais encor des catholiques quy avoyent été présentz. Cette conférence fut la plus délectable et docte quy se fût jamais faicte dans Genève, de laquelle la conclusion fut que le Rd p. Maurice en sortit avec une glorieuse victoire, faisant accepter tant à Monsr Perrot qu’aux autres ministres quy étoyent présentz, les quatre premiers conciles et quatre pères de nre ste Eglise romaine. S. Grégoire. S. Ambroise. S. Hiérôme et S. Augustin; accepter, dis-je, et recepvoir leur doctrine et leur exposition de l’écritture ste pour vraye et catholique. Mais cela est peu, au respect de la conqueste qu’il fit d’une singulière inclination de tout le peuple genevois, en faveur de tout l’ordre des capucins, comme se verra effectivement cy-apprès.

Depuis ce temps-là les capucins alloyent librement dans Genève et, en leur passage de Nicy à Thonon ou de Thonon à Nicy, ce quy arrivoit assés souvant, ils logeoyent dedans la cité et on les assistoit selon leur nécessité.

Nos pères eurent certitude de science de cette bonne inclination des citadins de Genève à nre endroict, en un occasion que je vay racconter.

 

§ 5. Se rencontrant un jour que le R. p. Chérubin, accompagné du p. Augustin d’Ast, s’en alloit en passant, visiter un noble cavallier catholique en son château, proche de Genève, lequel voyant ou suyvant les vestiges de ses ancestres, lesquels voyans la prévarication faicte dans ladte cité de Genève contre la religion catholique, s’étoyent retirés audt château pour y vivre librement en la vraye foy catholique, où il faisoit sa demeure ordinaire. Ce bon seigneur les receût très volontiers et avec une consolation non petite et leur dit: « Sçachez, mes pères, que j’ay dans Genève des fort proches parentz et étroictement alliés et, nonobstant la diversité de religion, nous ne laissons pas de persévérer en bonne amytié avec eux et, dans les occasions de mariage et festins nuptiaux, nous nous invitons réciproquement et nous assamblons, sans toutefois nous démarcher de nre devoir en matière de religion.

 » Il y a peu de jours que l’on célébrera les nopces d’un mien cousin où furent invités et se trouvèrent tous les principaux de la cité. J’y assistay aussy. Je donne cette bonne nouvelle à Vos /147/ Paternités, que tous leurs plus longs discours et entretiens furent sur le suject de l’ordre des capucins, et tous indifféremment à son honneur et louange, et leur conclusion fut qu’ils ne sçavoyent qu’en dire autre sinon qu’il leur seroit bon et agréable que l’on permît à ces bons religieux une libre conversation avec eux, usans de ces termes: ces bons religieux desquels on peut dire que ce sont des nouveaux apostres. » Là finit la relation du gentilhomme.

Environ six heures après, les susdtz religieux voulans partir pour Thonon, le p. Augustin prit à part le susdt cavallier et luy dit: « De grâce, Monsieur, dites-moy sincèrement la vérité. Est-il bien vray, comme vous avez dit de ces Messieurs de Genève, et croyez-vous que vrayement ils désirent en général nre conversation ou sy ce sont seulement quelques-uns de voz parentz et alliés quy habittent dans la citté, pour la consolation et respect desquels Vre Seigneurie veuille nous inviter, avec amplification, à converser avec eux et aller souvant dans la cité. Car supposé qu’il soit vray que ces messieurs les principaux, en général, ayent ainsy ouvertement et absolument indiqué leur désir de nre conversation, j’en feroy grand état, et voudroy aller à Rome pour donner au souverain pontife une relation de tous les rancontres quy se font en nre saincte entreprise pour son avancement, afin qu’il nous donne plus de secours et pourvoye à la production d’un fruict plus abondant, et cette vre relation seroit le point principal et fondamental de toute ma relation que j’espère, moyenant l’ayde de Dieu, faire à Sa Sté.

 » Car étant ce souverain pontife Clément VIII quy a entrepris l’affaire de la Ste-Maison, l’a fondée et s’affectionne grandement à son augmentation pour la conversion des âmes, il pèsera grandement cet advis, s’il est vray, comme vous avez dit. »

Le gentilhomme respondit: « Mon Rd père, j’assure Vre Paternité, en foy de gentilhomme, qu’il est ainsy. Mais bien davantage, je proteste en vray chrétien que ce que je vous ay dit est la pure vérité. » Sur ce, nos religieux prirent la route de Thonon, où étans arrivés, le père Augustin, voulant épreuver la vérité de la susdte relation par les effects, se fit faire une obédience au Rd p. Vincent de Cève quy, pour lors, étoit supérieur du convent de Thonon, en laquelle luy étoit commandé d’aller /148/ avec le mérite de ste obéissance à Genève, pour faire provision d’une bonne quantité de livres pour meubler la bibliothèque de la Ste-Maison, et quelques autres choses pour son service, et luy fut assigné pour compagnon le vénérable père Barnabé de Chambéry, prestre capucin. Ces bons religieux présupposans qu’il ne leur manqueroit pas dans ce lieu quelque occasion pour être exercés en la patience, y ayant plusieurs esprits pervers et ennemis de la perfection évangélique et de nre profession quy pourroyent les offenser en parolles injurieuses et peut-être en effect, ils s’offrirent à la divine Majesté pour souffrir tout ce qu’il luy plairroit, jusques à la mort inclusivement et préparent leurs esprits à cela, autant que peut porter l’humaine fragilité; et ayant pris la bénédiction de leur supérieur en tout’ humilité, se mettent en chemin pour aller à Genève où, étans arrivés, pour premier rancontre, ils parlèrent à un des quatre scindicqs et principaux au gouvernement de la République, quy se trouva à la porte de la ville et leur demanda où ils alloyent.

Ils luy donnèrent à entendre qu’ils venoyent en leur ville pour faire provision de livres et autres choses nécessaires pour le service de la Ste-Maison de Thonon, sy par sa grâce et faveur leur en étoit donnée la commodité. Ce seigneur répondit avec une singulière affabilité: « Et pourquoy non, ne vous donneroit-on pas la licence d’entrer et satisfaire à vos désirs ? » et en même temps demanda un des allebardiers de la garde, luy disant: « Accompagnés ces religieux partout où ils voudront. » L’ayant très humblement remercié, ils s’en allèrent au logis de l’Ecu de France, le maître duquel avoit accoutumé de loger les pauvres capucins en sa maison, comme amy singulier de nre ordre, quoyque calviniste, de même sa femme et toute sa famillie, quy les receut avec grande affection, furent conduits en une chambre honorable par le maître, la maistresse et les enfans avec une grande familiarité, demeurans avec eux et leur faisans compagnie, comme feroyent des catholiques à leurs amys plus affectionnés. A l’heure du soupper, ils les mirent à leur table, les placèrent ès lieux plus honorables et les servirent avec un exacte diligence.

Je feray icy une digression avec les autheurs de ces mémoriaux pour racconter deux cas quy arrivèrent en même temps : /149/ le premier fut qu’entrans au susdt logis, se trouvant une allée longue et un peu obscure, à peine ces religieux avoyent fait cinq ou six pas que le p. Augustin se sentit tirer par son manteau et, se tournant, trouva un des principaux de la ville quy étoit père d’un de nos religieux, quy s’étoit converty, (au moins dispositivement) en son jeune âge, par les prédications du R. p. Chérubin, au commencement, quant il prêchoit à Annemasse, quy du depuis racconta au p. Augustin qu’ayant travaillé et combattu en soy-même l’espace de deux ans pour se faire catholique, il pensa le communiquer à son père, et sondt père le mettant en prison, le traictant fort mal, mais par la grâce de Dieu, il treuva moyen de se sauver et s’en allat à Rome où, par une singulière Providence de Dieu, il trouva le Rd p. Chérubin quy, le cathéchisant, communiqua l’affaire au souverain pontife Clément VIII quy, avec beaucoup d’honneur, luy fit abjurer l’hérésie et professer la foy catholique, et luy donna vingt-cinq eccus d’or. Etant donc ainsy fraîchement catholique, il demanda par grâce spéciale au p. Chérubin de voir le pape, se rancontre que le pape fît chappelle, où il célébroit la ste messe, étant porté par ses domestiques en sa chaire élevée, comme de coutume, à cause de la presse du peuple. Le p. Chérubin tenoit le bon jeune homme par la main et, à la faveur des gardes des Suisses quy honnoroyent grandement le p. Chérubin, on le mit en lieu éminent et commode pour voir le pape à son gré depuis l’entrée de St-Pierre, en toute la longueur de l’église jusques à la chappelle. Le bon jeune homme quy étoit mal informé par ses ministres, voyant le pape, commença à crier à haute voix: « O mon père, mon père », montrant en sa face et en ses gestes des signes de grande admiration. Le p. Chérubin luy dit: « Qu’avez-vous mon enfant ? qu’avez-vous ? » Le jeune homme dit: « Hé ! donc, le pape est un homme », et poursuivant sa voix, dit: « Ha ! faux et pervers ministres trompeurs quy enseignent en leurs prêches et en leurs discours familliers que le pape porte en son extérieur la forme d’une bête extravagante et monstrueuse, avec une tête et des oreilles d’âne et, par conséquent, disent qu’il est la bête de laquelle l’écritture ste fait mention, et que c’est à bon droict que leur religion prétendue l’appelle l’antichrist. » Le p. Chérubin en temps et lieu l’instruisit plainement /150/ en ce quy est de l’authorité et dignité du souverain pontife, sous le nom de pape et, pour sa plus grande consolation, le conduisit pour baiser ses sts piés et le reconnoistre pour chef suprême de la ste Eglise en J.-C. nre Seigneur et, par conséquent. légittime successeur de S. Pierre.

Ce jeune homme étant bien instruit, fondé et enraciné en la foy, se fit capucin. C’est donc son père quy, prenant par le manteau le p. Augustin dans l’allée de l’Ecu de France, vouloit parler de son fils et demanda comme il se portoit. Le p. Augustin dit qu’il se portoit bien et vivoit en bon religieux, servant à Dieu en ferveur d’esprit, sain de corps et gaillard. Le père dit: « N’est-il pas obligé par le commandement de Dieu d’obéir à père et mère ? » Le capucin répondit: « Ouy, veü que c’est un commandement de la seconde table du décalogue. — Sy ainsy est, dit le père du religieux, qu’il vienne à moy et demeure sous mon obéissance. » Le p. Augustin luy dit: « Pardonnez-moy, Monsieur, sy je vous fay un interrogat puérille. » Le séculier repartit : « Dittes librement. » Et le père Augustin luy dit : « Monsieur. sçavez-vous l’oraison dominicale ? » Le séculier admira quelque temps et le capucin prit la parolle et dit l’oraison dominicale: « Nre père quy es ès cieux... », adjoutant: « Nous étions enfans de Dieu par création et beaucoup plus le sommes-nous par la rédemption, n’est-il pas vray ? — Ouy, dit le vieillard, du côté de l’âme. — Lequel donc de ces deux pères, dit le capucin, est de plus grande dignité et doit plus être obéi de votre fils, vous quy n’avez en luy autre part que la chair misérable, ou Dieu quy a créé l’âme et organisé le corps et donné l’être à l’homme ? Ne sçavez-vous pas que nous avons l’intelligence avec les anges, lesquels pour la connoissance qu’ils ont avec la divine Majesté en la vision béatifique et parfaicte, ne cessent de louer et bénir Dieu, et luy rendent une parfaicte obéissance ? Or, puisque nous connoissons infailliblement par la lumière de la foy, ainsy que nous est enseigné par l’écritture ste, laquelle nous est communiquée par l’entremise de l’Eglise, ce que ces bienheureux esprits connoissent en la parfaicte vision, ne devons-nous pas comme eux louer et bénir Dieu et luy randre une parfaicte obéissance, quoyque veullie au contraire la créature ? Le père naturel veut avoir son fils pour luy commander /151/ à sa poste; le père supernaturel et céleste l’appelle à soy et luy dit: « Si tu veux être parfaict, va, vends tous les biens que tu as, et viens, suy-moy » 1; et ailleurs il proteste que « quy ne renonce à tout ce qu’il a ne peut être son disciple » 2. A quy doibt plus obéir vre fils, à vous ou à Dieu quy est le père de tous deux ? » Le pauvre vieillard se prit à pleurer, gémir et sangloter, disant: « Or sus, Messieurs, recommandez-moy bien à luy et le saluez de ma part », prenant congé des religieux, et incontinant après voulut parler au même religieux, au lieu plus obscur pour n’estre veu traicter avec les religieux. Peu après la mère et la sœur du religieux firent advertir le p. Augustin qu’elles l’attendoyent sur le chemin public, mais un peu à l’escart, en lieu commode, désirans parler à luy. Le père Augustin y alla et leur parla. Elles luy donnèrent des témoignages d’affection à nre ordre et traictèrent avec les religieux avec beaucoup de modestie et civilité, et la fille se montrant fort affectionnée fit connoistre qu’elle désiroit imiter son frère, selon la qualité de son sexe, sy elle eût peu.

Le second cas quy arriva pour lors est que, depuis la porte de la ville, jusques au logis, ils furent accompagnés d’une multitude d’enfans de l’un et l’autre sexe et de plusieurs femmes, avec des injures et opprobres à haute voix, disans entr’autres: « Ha, faux prophètes et antichrists », et choses semblables. Ces bons religieux poursuyvoyent leur chemin avec modestie et allégresse, non sans des pieux sentiments de compassion pour ces pauvres âmes ignorantes de leur devoir et de leur salut. C’est maintenant que vous verrés tout ouvertement l’effect de la bonne volonté de Monsieur le sindicq, duquel nous avons parlé et auquel appartenoit le gouvernement de la cité. Ce fut environ deux heures de nuict que nos religieux étans à table avec leur hôte et toute sa famille, comme a été dit cy-dessus, et quelques étrangers, il vint un homme envoyé de la part de Monsr le sindicq, lequel, en présence de toute la compagnie, dit à nos religieux : « Monsieur le syndicq et nosseigneurs de la cité vous souhaictent un’ heureuse nuict, et ayans entendu plusieurs /152/ injures et mespris que l’on vous a fait, ils vous déclarent que ces choses ont été faictes contre leur intention. De quoy ils sont bien déplaisans et désirent que vous comparoissiez au premier conseil quy se tiendra pour faire vre plaintif et exposer voz griefs, voulans sévèrement châtier les délinquans; et parce qu’ils sont informés que ceux quy ont commis ces excès sont jeunes gens et de peu d’esprit, ils veulent imposer la pénitence aux chefs de leurs maisons, prétendans messeigneurs que vous puissiez venir librement dans leur cité et République sans aucune molestie et desplaisir »; et là finit le propos de son ambassade.

Le p. Augustin respondit qu’il y avoit dèsjà longtemps qu’il avoit ouy parler de leur diligence au gouvernement du public, laquelle de présent il expérimentoit effectivement. « Mais au reste quant à demander justice pour les injures receues, c’est chose expressément contre la perfection évangélique que nous professons », dit-il, et qu’en ce point, quoyqu’ils se reconnussent pauvres et misérables pécheurs, ils cerchoyent néantmoins, selon leurs débiles forces, imiter les sts apôtres quy se réjouissoyent ès tribulations et souffrances, à l’imitation de J.-C., supportans librement, non seulement les injures et mocqueries, mais encore les coups et la mort même, et qu’il étoit bien raissonnable que, professans sa vie, nous imitions ses actions, et de fait, ils étoyent prêts et disposés à cela, comme ils ont assuré du depuis, se confians entièrement en la protection de la grâce divine.

C’est pourquoy ils prioyent ces messieurs, par l’entremise de celuy quy avoit été envoyé de leur part, qu’on n’exerçât aucune punition sur leurs persécuteurs, sçachant bien que cela étoit procédé de la nouveauté de nre habit, comme il arrive souvant ailleurs où nous sommes inconnus. Et voylà la fin de la response.

Tout cecy arriva un samedy au soir. Le dimanche mattin, ces bons religieux sortirent de la cité pour aller célébrer tous deux la ste messe et sattisfirent à la parroisse de Gaillard, une lieue loin de Genève. Le lundy mattin, ils retournèrent dans la cité, où ils avoyent fait sçavoir qu’ils vouloyent faire une bonne provision de livres et autres choses pour la Ste-Maison de Thonon, /153/ et que S. A. SSme avoit ordonné trois mille ducats destinés à cet effect pour y former une bibliothèque capitale. On ne sçauroit exprimer le concours, les civilités et les caresses qu’ils receurent des libraires et relieurs quy sont en grand nombre dans cette cité, comme tant d’autres artisans quy ne vivent que de leur industrie et ne perdent point temps ès occasions.

Ces bons religieux furent conduits premièrement en la boutique du sire Paul Etienne, quy étoit le principal de la cité en sa profession et fort famillier avec les capucins. Le maistre ne s’y trouvant pas, sa femme ne manqua point d’agir en son nom et rendre toutes les civilités convenables. Le p. Augustin dit au jeune garçon de boutique: « Je noteray les livres que vous avez icy et m’aggréeront, et vous irez cerchant partout et me nommerez les livres que vous avez en pratique et sçavez nous estre convenables, et ainsy nous ne perdrons pas temps pendant cet exercice. » S’assembloyent en la rue plusieurs jeunes gens, armés comme la première fois d’injures et mespris contre eux. Arrive là subbitement une dame, femme de Monsieur le syndicq comme dit à nos religieux, accompagnée de plusieurs autres dames de la ville, laquelle se témoigna personnellement une grande indignation contre cette trouppe de jeunes insolents, et se mit en campagne contre ses garçons et ses filles avec des coups de piés et soufflets, ses compagnes faisans le même et les chassèrent tous, puis entrèrent dans la boutique et dirent à nos religieux plusieurs parolles d’amitié et civilité. Mais la première demanda, comme en cholère, sy ce n’étoit pas eux quy, en la nuict de l’Escalade, se tenoyent au pié de l’échelle pour conforter et animer les soldatz, tandis que l’on donnoit l’assaut à leur ville, auxquels on promettoit le paradis, quy toutefois ont treuvé le gibet pour récompense, l’affaire n’ayant pas réussy selon l’entreprise, étans demeurés dedans un bon nombre de noblesse et de bons soldats « que les nostres ont fait mourir », disoit-elle, adjoutant: « Vous sembloit-il être un action chrétienne d’exhorter les soldatz à un tel acte, où l’on n’a point de respect à l’honneur des femmes comme nous sommes, ny aux moyens que l’on pille, ny au sang que l’on respand, ôtant la vie à quy que ce soit, et peut-être cela sera un acte religieux ? » et avec un grand signe d’indignation adjouta: « Si vous étiés de /154/ telle religion, je voudroy vous déchirer et mettre en pièces de mes propres mains. »

Le père Augustin enfonçant son capuce sur la face et dressant la poincte vers le ciel luy dit: « Madame, considérez bien l’habit que nous portons, combien il est différent de celuy des religieux desquels vous avez parlé maintenant. Car comme vous voyez, nous avons une poincte à l’extrémité de nre capuce, et ceux-là ont un bonnet quarré et noir; nous sommes vêtus de gris, et eux de noir; nous sommes déchaussés et eux chaussés. Nous sommes entrés de bonne foy dans cette ville, voyans que nous étions veus de bon œil de plusieurs des habittants d’icelle. Enfin, dit-il, tout en riant, nous n’avons pas pris procure pour recevoir samblables accueils au nom de quy que ce soit. Sy toutefois on nous donne des injures et mespris, des opprobres et contumélies, nous sommes prêts de les supporter patiemment pour l’amour de Dieu, quy nous assistera de sa divine grâce. » La dame correspondit avec une affection gracieuse et des parolles très amiables et pleines de civilités, et ses compagnes aussy, disans: « Faictes vos affaires en paix et repos », et cette dame demeura expressément là, de peur que les religieux ne souffrissent quelques injures et mespris et fussent empêchés de faire leurs affaires.

Retournons maintenant à la note des livres quy étoit dèsjà bien avancée, veu qu’ils ont presque tous les autheurs usités en la ste Eglise romaine, tant ecclésiastiques que séculiers et les vendent à la preuve, et s’il se treuve en iceux quelque chose contraire à la foy que tiennent les catholiques, ils leur demeurent. Arriva donc que le jeune facteur de boutique présenta au p. Augustin une bible, disant: bible latine. Le père cercha ausytôt où elle étoit imprimée. Le garçon respondit: « O les bibles latines sont toutes bonnes. » Le p. Augustin luy dit: « Vous me donnez occasion de vous former un argument tiré de vos parolles, sçavoir que vous voulez inférer que les bibles en langue vulgaire, lesquelles sont communément en usage par la permission des recteurs de la République et des principaux ministres des religions prétendues quy contrarient la religion catholique, apostolique, romaine, sont corrompues, lesquelles, dis-je, ces messieurs permettent aux idiotz et aux femmelettes /155/ sans espritz ou intelligence aucune, lesquelles à peinne peuvent-elles lire et osent néantmoins donner à l’écritture ste l’intelligence quy leur est suggérée par le diable, et qu’il soit ainsy vray. Voyez comme parmy vous, particulièrement, calvinistes, il n’y a point d’union en matière de foy et de vre croyance, mais suyvez tous l’intelligence que vre esprit prévariqué vous fournit, et n’avez autre maître que le diable même, ennemy de Dieu, offuscant les entendementz et cachant la vérité catholique, et ainsy allez errans et vous éloignans du chemin de salut », et puis se teut.

Le garçon demeura muet, et à même temps arriva un des principaux seigneurs de la cité nommé Monsr de La Rive, le père duquel étoit syndicq au gouvernement de la République et avoit certaines possessions ecclésiastiques en ferme de Monsr l’abbé d’Abbondance, Vespassian Ajace, quy étoit amy particulier du p. Augustin. C’est pourquoy ledt père avoit donné advis audt seigneur abbé du voyage qu’il vouloit faire à Genève et de l’employte qu’il désiroit y faire, luy demandant des lettres de crédit pour cest effect avant que partir de Thonon, êquelles il respondit de la despense qu’il feroit pour estre mise sur ses contes.

Monsieur l’abbé, en sa lettre, à l’insceu du p. Augustin, le recommanda fort particulièrement comme un sien parent et intyme amy, avec des traicts de louange de son extraction et de ces qualités avant qu’il fût religieux.

C’est pour cela que ce seigneur vint treuver le p. Augustin dans la boutique susmentionnée, accompagné de plusieurs des principaux de la ville, luy faisant entendre l’ordre qu’il avoit de Monsr l’abbé et le désir qu’il avoit de s’acquitter fidellement d’iceluy et le servir en tout ce quy seroit de son pouvoir. Il luy déféroit beaucoup d’honneur et luy dit qu’il regardât tout ce qu’il souhaiteroit pour sa satisfaction.

Le p. Augustin dit qu’il verroit volontiers l’église de St-Pierre, comme étant la cathédrale du diocèse, et la bibliothèque généralle de la cité.

Ce seigneur luy réponsit librement: « On vous donnera tout contentement et satisfaction. » Ils s’en vont à St-Pierre, et comme ils furent arrivés à une place publique proche dudt /156/ temple où il y a des promenoirs à couvert, tandis qu’on leur faisoit voir la beauté et comodité du lieu, voylà le peuple quy sort du temple, venant du prêche avec ordre et modestie, marchans premièrement les seigneurs deux à deux, comme feroyent des religieux en une procession, avec silence et mortification, et le reste du peuple dont la pluspart accompagnèrent les seigneurs jusques au palais ou maison de ville, pour tenir le conseil. Nos religieux avec leur compagnie s’arrêtèrent en lieu convenable, faisans révérence à tous les seigneurs quy passoyent, lesquels aussy réciproquement les saluoyent avec un gracieux aspect pour la pluspart, les autres s’abstenoyent des œillades traverses et mauvaises. Toutte cette trouppe étant passée, ils s’en vont à St-Pierre, et si tost le susnommé seigneur dit à nos religieux: « De grâce, je vous prie de ne point vous mettre à prier en ce lieu, de peur que cette populace impudante quy nous suit ne vienne à vous lapider. » Le p. Augustin dit: « Monsieur, ne craignez point cela de nous, dans un temple prophane. » Et pendant qu’ils considéroyent une très belle et grande image de la très glorieuse Vierge mère, au milieu des vitres du cœur, le p. Augustin dit: « Dieu soit loué que je voye icy l’image de la très ste Mère de nre Sauveur J.-C. ! »

A peinne eut-il proféré ces parolles que voicy venir un officier de ville avec la baguette mornée d’argent et portant les armoiries de la République, quy leur dit: « Vous, religieux, êtes prisonniers de nosseigneurs, et partant, venez au conseil où vous êtes attendu. »

Voicy une terrible catastrophe et déshonneur bien funeste selon le jugement humain, mais souhaictable à des invincibles soldats de J.-C. quy n’avoyent rien à perdre en ce monde que ce quy leur étoit moins précieux. Un peu de patience néantmoins en fera voir un heureux succès à l’ordre des capucins, conformément au suject proposé en cette troisième partie et preuvé par la practique particulièrement en ce chapitre, depuis la conférence du R. p. Maurice de la Morrhe, avec Monsr Perrot, comme dit est.

Le seigneur quy accompagnoit et conduisoit ces bons religieux quy luy étoyent recommandés, changea ausytost de couleur, blesmissant et demeurant tout étonné de cette nouvelle. /157/ Le p. Augustin luy dit: « Qu’avez-vous, Monsieur, que vous soyez ainsy attristé ? » Le seigneur respondit: « Certes, j’ay peur que nos gens icy ne vous facent quelque affront, car sy un seul commençoit à vous jetter une pierre, toute cette grande populace, quy étoit arrivée là, feroit le semblable. » Le p. Augustin luy dit: « Sçachez, Monsieur, que sy nous eussions eu peur de samblables événementz, nous ne serions venus icy, mais las ! mes démérites sont tels que je ne croy pas que la divine Majesté nous octroyé cette grâce tant désirée que de perdre la vie pour protester la vérité catholique »; discourans de la sorte et faisans chemin vers la maison de ville et enfin, y étans arrivés, l’officier les présenta au conseil, et à peine eurent-ils fait cinq ou six pas, que Monsr le sindic leur dit: « Arrêtez-vous là », et comme chef du conseil dit: « Vous semblet-il bien séant de venir en cette ville et dire librement et audacieusement que toutes nos bibles sont fausses, quy sont imprimées sous l’authorité de cette nre République ? »

Le p. Augustin dit : « Messieurs, je racconteray avec vérité et fidélité ce que j’ay dit en la boutique du sire Paul Estienne », et ainsy redit tout au long et distinctement tout ce qu’il avoit dit, comme est décrit cy-dessus. Le sindicq replicqua par trois fois : « Nous ne vous demandons pas que vous répondiez avec tant de discours. Répondez ouy ou non, sy vous avez dit que nos bibles sont fausses »; et à chaque fois le p. Augustin répétoit tout le même discours susallégué.

Enfin un des principaux du conseil se leva et dit : « Résolvez-vous de quitter tous ces discours et à respondre seulement ouy ou non, quant à la fausseté que vous dites de nos bibles. » Alors le p. Augustin se résolut de changer de façon de parler, formant une plus grande confirmation implicite de tout ce qu’il avoit dit et dit: « Que vos seigneuries me donnent la commodité d’avoir icy en vre présence environ sèze bibles que nous, capucins, avons recullies, et toutes contraires à nos bibles de l’Eglise catholique, apostolique, romaine, parce qu’elles avoyent été imprimées ès villes ou cités et lieux quy professent une religion contraire à la nôtre et toutes altérées et spécialement trois quy sont imprimées en cette cité en divers temps, et tellement altérées qu’en plusieurs endroicts elles se contrarient l’une à /158/ l’autre, et je m’oblige de vous preuver cela à peine de la vie, amplement et explicitement. » Ces messieurs se regardent les uns les autres, demeurans quelque temps en silence. Après quoy le sindic leur dit: « Sortez un peu dehors et attendez. Cependant nous résoudrons ce que nous devrons faire de vous », et se monstrant quasy courroucé adjouta: « Que feriez-vous de nous sy, allans en vos quartiers, nous disions mal de vos missels et bréviaires, les glosans et dogmatisans en matière de la foy, comme vous avez faict dèsjà l’espace de trois jours que vous êtes icy ? » Le p. Augustin répondit: « Je voy bien que Vos Seigneuries sont mal informées. C’est pourquoy je les supplie de me donner licence de les désabuser avec vérité. — Dytes librement, dit le sindic, mais par le françois car nous sçavons bien que vous le parlés suffisamment. » Le p. Augustin dit: « Vos Seigneuries me pardonneront, car je suis en ces quartiers seulement depuis l’année du st jubilé de Thonon, et partant il est impossible qu’en sy peu de temps je me sois rendu capable de parler à un sénat tant honoré que cetuy-cy en une langue quy m’est étrangère. Ma langue maternelle sera plus commode, veu même que Vos Seigneuries icy assamblées sont de diverses nations et ainsy plus aptes pour entendre ma langue italienne que moy pour parler la langue françoise correctement. »

Le sindic luy dit: « Dictes, dites ce que vous voudrez en vre propre langue. »

Et le P. Augustin dit: « Premièrement, Messieurs, voylà comme vous êtes mal informés, disant que nous sommes icy depuis trois jours. Nous vînmes samedy, au soir, sur le tard, comme Vre Seigneurie sçait, se tournant de vers Monsieur le sindic. Dimanche mattin, à l’ouverture des portes, nous nous en allâmes à Gaillard, satisfaire à nre devoir pour la ste messe, où nous célébrâmes tous deux ce st sacrifice et demeurâmes là tout le jour. Aujourd’huy mattin, nous avons encore célébré la ste messe, et puis sommes venus icy à trois heures de soleil. Quant au dogmatiser, je ne sçay pas comme Vos Seigneuries l’entendent ou interprettent. Car puisque nre ste Eglise romaine, et nous, pauvres capucins, ses enfans, professons et nous exerçons fidèlement à traicter la vérité catholique et à délivrer de toute déception ceux quy errent de la voye de salut, /159/ nous supplions Vos Seigneuries ne point croire ou avoir cette impression que nous enseignons une fausse doctrine, comme peut-être elles prétendent par ce mot de dogmatiser. »

La pluspart de ces messieurs du conseil écoutoyent ces discours avec une grande attention et une face bénigne, se regardans les uns les autres et se donnans des signes de complaisance en ce dialogue et raisonnement entr’eux et nos religieux, mais principalement Monsr le sindicq, en quoy il étoit aisé à témoigner que cette petite indignation qu’il avoit témoigné à leur occasion étoit feincte, comme se preuva par après. Alors donc il replicqua: « Retirez-vous un peu, afin que nous puissions décretter sur cet affaire »; nos religieux furent conduitz par l’officier à l’antichambre, ou salle antérieure à celle du conseil, laquelle étoit fort spacieuse, où estoyent assemblés un grand nombre de peuple et des principaux, et puis trouppe à trouppe s’estoit ramplie la place publicque et l’eschalier du palais parce qu’une voix s’estoit esparsée par la ville, qu’on vouloit faire mourir deux capucins. On leur donna des sièges en la salle et plusieurs des principaux vouloyent les examiner d’où ils venoyent, qu’est-ce qu’ils avoyent fait, auxquels ils respondoyent toujours qu’ils le sçauroyent de leurs seigneurs, et c’estoit assés, lesquels demeurans ainsy en suspension d’esprit, ils les laissèrent en paix.

Environ l’espace d’une heure, le p. Augustin voyant que personne n’entroit dans le conseil pour être examiné, en qualité de témoings ou samblables, dit à son compagnon: « Puisque je ne vois entrer personne dans le conseil, j’en tire un argument que nous ne gaignerons rien icy. Pleût à Dieu, au moins, que nous peussions être fouettés une bonne fois pour son amour, comme il arriva, il n’y a pas longtemps, à Vevey, au bon p. Mathias de St-Thomas, prédicateur capucin, au Peys de Vaux, terre des Bernois, ce quy luy arriva pour avoir soutenu vivement contre les ministres et le peuple de ce lieu quy est tout hérétique la virginité très pure de la très ste Mère de Dieu, Nre-Dame. »

Sur ce, Monsr le sindic les fit rentrer au conseil et leur dit: « Nous avons diligemment examiné vre cas et excès, et avons de preuve à suffisance pour vous condampner. Toutefois nous /160/ avons regardé à vre simplicité et bonne intention. C’est pourquoy par ordre de ces messieurs, nous vous donnons licence et, en vre personne, à toute vre religion des capucins, de venir en cette citté quand bon vous semblera pour pourvoir vre maison de Thonon et satisfaire à toutes vos nécessités et occurences pour maintenant vous suffire, et allez en paix, et quant il vous arrivera de venir icy, comportez-vous en telle sorte en vos discours que nous n’ayons pas des plaintes de vous. »

Le p. Augustin demanda licence de dire encor deux parolles. Monsieur le sindicq dit: « Comme il vous plairra. » Et le p. Augustin dit: « Et moy, en action de grâce et pour correspondre, comme il est bien séant, à tant de courtoisies faites à nre endroict en la personne de tout nre ordre, je prometz à Vos Seigneuries que l’on fera des oraisons continuelles en iceluy pour Vos Seigneuries à ce quelles reçoyvent abondamment le concours de la grâce divine. » Et voylà la fin de toute cette histoire particulière, laquelle donne assés de preuve à la relation de ce bon gentilhomme duquel nous avons parlé cy-dessus, faicte au R. p. Chérubin et au p. Augustin, son compagnon.

Ce noble seigneur auquel le p. Augustin avoit été recommandé et le libraire Paul Estienne avec luy accompagnèrent nos religieux au logis où ils étoyent logés et receus, comme dit est. Etans entrés en l’allée obscure susmentionnée, le gentilhomme quy étoit docteur dit: « Mes pères, c’est une chose douce et agréable de traicter avec vous. Vous n’avez qu’un deffaut, c’est que vous estes grandement obstinés à soutenir vos opinions. » Le p. Augustin luy répondit: « Monsieur le docteur, je vous prie de faire la distinction de la vertu de constance et stabilité d’avec le vice d’obstination. Nous, catholiques de l’Eglise romaine, en laquelle habitte continuellement la divine majesté du St-Esprit, et partant ne peut errer, nous établissans et assurans en icelle avec une vive foy et les œuvres chrétiennes quy sont exercées en icelle et recommandées en l’évangile par J.-C. même, nre Sauveur et Rédempteur, devons être tenus avec vérité et justice pour stables et constans, non pour des obstinés. Toutefois venons à la preuve, et que Vre Seigneurie me touche en quelque façon ouvertement en la foy et me face voir cette prétendue obstination. » Le docteur dit: « Quoy de /161/ plus manifeste que de vouloir soubtenir que Christ soit corporellement et entièrement en la petite matière ronde d’une hostie consacrée, comme vous dittes, et toutefois, en bonne philosophie, un corps comprins a autant d’espace qu’il en peut comprandre. »

Le p. Augustin quy n’étoit pas professeur et n’avoit pas étudié en théologie, tourna la question du docteur contre son autheur et dit: « Nre ste Eglise est ordonnée, non confuse, comme sont les prétendues quy se contrarient récyproquement. En voycy la preuve : je ne veux point avoir honte de dire que je ne suis pas théologien, ny par conséquent ne me veux-je arroger ce quy ne m’appartient pas. Vre proposition doit être déclarée par un théologien, sçavoir est comme la divine humanité de nre Sauveur J.-C. peut être corporellement et glorieux en un tel lieu, mais il me suffit, comme simple prestre que je suis, de croire avec une ferme et vive foy, qu’effectuant ce que sa divine Majesté m’a commandé et exécutant son commandement en la façon qu’elle a ordonné, en ce cas, j’assure et affirme que, consacrant avec la prolation des parolles que J.-C. dit en la dernière cène, hoc est enim corpus meum, qu’au même instant, J.-C. est présent en icelle hostie consacrée, son vray corps vivant et glorieux en son âme et en la divinité de son suppôt quy est le Verbe Divin, et ainsy nous appellons ce sacrement, sacrée et ste eucharistie, et ce que je fay en ferme foy comme prestre et croy en ferme foy comme chrétien. Le même font samblablement les autres prêtres et croyent indubitablement, comme ausy croyent tous les vrays chrétiens quy ne sont pas prêtres, mais sont soumis à l’obéissance de la ste Eglise catholique, apostolique, romaine. D’où je tire un argument et preuve de la vraye Eglise de Dieu, par le moyen de cette union de la part des prêtres en sacrifiant et de tous les chrétiens en croyant.

 » Mais vous, que croyez-vous être en ce petit mourceau de pain que vous donne vre ministre en vre cène ecclésiastique selon vre foy prétendue, veu que toutes les églises prétendues contraires à nre vraye Eglise traictent touttes différemment entr’elles cest article ? Quelques-unes disent que la collation de la grâce de Dieu doit venir par son entremise, c’est-à-dire de /162/ leur cène, de l’authorité du ministre; les autres des parolles proférées de luy, c’est à sçavoir lhorsqu’ils leur disent: « Recevez cecy en mon nom »; enfin les autres, outre une infinité de leurs perverses opinions, disent qu’elle provient de la foy de celuy quy la reçoit au même acte, quand il reçoit le morceau de pain »; et concluant son discours, adjouta: « Et vous deux, que croyez-vous être en vre cène ? » Le docteur répondit: « Je croy que là est le vray corps de Christ avec sa divinité et humanité. » Son compagnon Paul Etienne s’opposa disant : « Ha ! ne dictes pas cela, car c’est une très méchante hérésie. » Le docteur s’altérant soy-même luy dit qu’il ne sçavoit ce qu’il disoit, le traictant d’ignorant. Et ainsy multiplians les parolles de par et d’autre, en vinrent quasy aux mains. Le p. Augustin se mit entre deux et les sépara disant: « De grâce, Messieurs, demeurez en paix et repos, de peur que cecy ne vienne aux oreilles des seigneurs et leur soit faicte nouvelle plaincte contre nous. Je vous feray un interrogat par le moyen duquel j’espère que vous vous appayserez et que, moyenant l’ayde de Dieu, vous vous mettrez en repos de vous-mêmes. Répondez-moy, de grâce, croyez-vous être en la vraye Eglise ou non ? » Ils respondirent tous deux qu’ouy et qu’ils étoyent la vraye Eglise. « Où est donc, dit le p. Augustin, cette grande première et principale marque de la vraye église assignée par les apôtres en leur symbole, quy est l’union en icelle, puisque je vous voy maintenant si contraires l’un à l’autre d’opinion en matière d’un article de foy quy est le principal controversé contre la foy de l’Eglise romaine, laquelle néantmoins je vous ay preuvé être invariable et inviolable parmy nous, en une foy universelle et en la manière uniforme d’exercer entre nous ce très St-Sacrement et sacrifice ? Allez doncques en paix, Messieurs, je vous remercie de vre bonne compagnie. »

Tout cecy doit être environ 1604 ou 1605.

 

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CHAPITRE V

De quelques autres cas arrivés au voyage susmentionné du p. Augustin dans Genève, tendantz à même fin proposée cy-devant.

Je ne doy passer soû silence deux autres cas quy arrivèrent en la même occasion du voiage du Rd p. Augustin d’Ast, capucin, dans Genève, pour la provision des livres quy se devoit faire pour la Ste-Maison de Thonon, que nous venons de racconter au chapitre précédent, lesquels cas, bien qu’ils ne semblent être tant importants, font néantmoins voir clairement la disposition des cœurs des citadins de Genève à l’endroit des capucins, voire de la religion catholique.

Le désir qu’ils avoyent d’estre instruitz de personnes désintéressées, et le contentement qu’ils prenoyent à les entendre expliquer les articles de nre foy et les preuver par des raisons infallibles, uniformes et catholiques, c’est-à-dire universellement et inviolablement tenues de tous les catholiques romains, par toute l’étendue de la terre, ce sont des effects de cette divine commotion excitée de Dieu par l’entremise des pauvres capucins, entre les ennemis de la foy catholique, apostolique, romaine, laquelle est le suject de cette troisième partie de nre histoire.

Le premier cas fut que voulans nos susdtz religieux partir le lendemain mattin, pour s’en retourner à Thonon, ils demandèrent pour l’amour de Dieu, de la dame du logis, un peu de collation. Elle leur dit: « Allez-vous en dans votre chambre », et quoyqu’elle eût assés de servantes, néantmoins elle manda sa propre fille pour préparer la table. Le p. Augustin luy dit absolument qu’ils ne vouloyent pas disner, mais seulement qu’il luy pleut demander à sa mère un peu de pain et de vin en aumône et un morceau de fromage, et que cela suffiroit, et faisoit instance /164/ à ce qu’elle n’estendît pas la nappe. La jeune fille repartit: « Laissez-moy faire ce que ma mère me commande », puis descendit en bas, et pour premier mets elle apporta un bon chappon bouilly, avec sa souppe bien assaysonnée. Ce que voyant le p. Augustin dit: « Ma fille, cecy n’est pas viande des pauvres comme nous sommes », et fit tant d’instance qu’elle rapporta en bas ledt mets. Elle apporta de nouveau un épaule de mouton rôtie et délicatement accommodée. Alors les religieux prirent leur bâton et leur capuce et voulurent sortir de la maison sans boire ny manger. La maîtresse du logis s’opposa avec toute instance possible. Le p. Augustin luy dit: « S’il vous plaît nous donner, comme j’ay dit à votre fille, une collation convenable à notre pauvreté, nous l’accepterons pour l’honneur de Dieu; autrement c’est chose résolue que nous ne ferons autre. » Elle dit: « Venez voir ce que nous avons préparé pour une quantité de seigneurs principaux de la cité », puis adjouta: « Et nous, nous voulons diner avecq vous, capucins. » Il y avoit des viandes en telle quantité et qualité, si délicieusement aprêtées, qu’elles auroyent été suffisantes pour traicter quarante personnes de très noble condition, et sembloit un festin de nopces.

Le p. Augustin luy dit: « Ce n’est pas nre coutume d’assister à samblables festins, et partant s’il vous plaît nous faire la charité comme nous avons dit; si moins, permettez-nous de sortir de bon heure. » Alors elle dit: « Allez-vous en vre chambre et je vous envoyeray comme vous désirez. » Et ainsy fut fait. La fille apporta sur table un peu de réfection et puis demeuroit là. Le p. Augustin luy dit qu’elle deût descendre vers sa mère, laquelle peut-être auroit besoin d’elle. La fille répondit: « Je désire demeurer icy avec vous, car je sçay que ma mère l’aggrée fort, sçachant que vous, religieux capucins, parlez toujours de Dieu et enseignés des bonnes choses », ce qu’elle disoit avec tant de modestie et de mortification que le p. Augustin luy dit: « Demeurez donc, et je prie Dieu que vous ne soyez point deffraudée de vre bonne intention. » Puis luy dit: « Puisque vous êtes dèsjà en âge de nubile, croyez-vous que la très ste Mère de nre Seigneur J.-C. soit vierge et que, comme mère de Dieu, la divine Majesté l’ait voulu honnorer du don de perpétuelle virginité ? » Elle répondit qu’elle croyoit tout cela. /165/ Le père luy demanda sy elle avoit point ouy parler de l’état de virginité, ou ouy dire qu’en Italie et en tous les autres lieux quy sont soû l’obéissance de l’Eglise catholique romaine, il y a une grande quantité de vierges, lêquelles, pour imiter la Reyne des vierges, mère de nre Seigr, s’obligent par vœu exprès de garder perpétuellement leur virginité, pour n’avoir autre époux que J.-C. nre Seigneur, quy ayme tant la pureté que même il a voulu naître d’une vierge, comme a été dit. « J’ay, dit-il, spécifié l’Italie, parce que là, pour la pluspart elles sont enfermées dans des monastères et ne sortent jamais, et les appelons religieuses; mais il y en a d’autres, voire plusieurs vierges, lesquelles gardent leur virginité à nre Seigneur, vivans continuellement en leur maison. Là aussy se trouvent plusieurs vefves et en très grand nombre, lêquelles ne retournent jamais à des secondes nopces, vivans en continence perpétuelle pour l’amour de J.-C. Mais ce quy est digne de toute admiration, c’est qu’il y en a quelques-unes mariées, lesquelles [vivent] effectivement avec leurs maris, avec un mutuel consantement, comme frères et sœurs, se privans volontairement pour l’amour de J.-C. et de la glorieuse Vierge, sa mère, des actes matrimoniaux, pour vivre en perpétuelle chasteté tout le temps de leur vie. Je vous demande donc, ma fille, connoissez-vous quelque femme laquelle vive en quelqu’un de ces trois états, en cette cité ou, par ouyr dire, qu’il s’en soit trouvé, depuis qu’elle s’est retirée et séparée de l’Eglise romaine, quelqu’une quy ait gardé la chasteté virginale, viduale ou matrimoniale ? »

Pendant ce discours le cœur de la jeune fille s’amolissoit et se disposoit aux larmes; après quoy, avec des sanglots entrecoupés de pleurs, elle dit: « Ha ! que pleût à Dieu que je peusse avoir les moyens pour suyvre les vestiges de la très ste Vierge en l’état de virginité ! » Le père luy dit: « Sy vous me promettez de demeurer ferme et constante en cette ste pensée et volonté, vous résolvans entièrement de professer une vraye et chrétienne obéissance à l’Eglise romaine, je vous prometz d’employer toute diligence pour vous délivrer d’icy et vous procurer une dotte pour vous faire entrer en religion, aussytôt que je seray arrivé en nre peys, moyenant l’ayde de Dieu, particulièrement à Turin. » La jeune fille confirma sa promesse, /166/ disant qu’elle espéroit en la très ste Vierge, qu’elle l’assisteroit pour mettre en effect sa bonne intention, et ainsy s’en retourna en bas vers sa mère.

Le p. Augustin étant de retour à Turin, ne fut pas négligent à mettre peine pour l’exécution de sa promesse et mettre sa proye en lieu de seureté, la pourvoir d’une dotte pour la loger en quelque monastère 1. Une dame principale de Turin, appellée Madame de Villagier, laquelle avoit demeuré dès sa jeunesse en cet état, quy étoit de la maison de Savoye, appellée de S. A. SS. avec ses trois autres sœurs vêves, le miroir et la corone des dames de tous ses Etatz, prit charge de cet affaire pour la faire sortir de Genève. L’affaire fut recommandé à Monsr le capitaine Vitré de Corse, homme sage et très prudent, orné de vertu et très généreux cavallier. Tandis que ce cavallier cerchoit les moyens pour exécuter sa commission, il fut appellé de S. A. SS. en Piémont où il demeura et finit ses jours en cette vallée de misère, pour aller jouir au ciel des récompenses éternelles; et l’affaire en demeura là.

Le second cas fut que les religieux ayans fait collation, descendans en la grande salle inférieure, de laquelle on tendoit à la sortie de la maison, ils y trouvèrent une vingtaine de persones assises à table, et c’étoit eux quy avoyent faict préparer ce somptueux banquet et vouloyent diner avec les capucins, quy tous se levèrent aussytôt de table et entourèrent nos religieux en forme de corone, se plaignans et disans: « Ha ! pères, pourquoy nous avez-vous fait ce tort ? nous espérions jouir de votre bonne compagnie cette mattinée et vous ne nous avez pas jugés dignes de cette consolation. » Les religieux s’excusèrent modestement, comme ils peurent, et eux dirent: « Au moins, arrêtez-vous un peu icy avec nous pour nre consolation. » Le p. Augustin dit qu’ils voudroyent volontiers obéyr à leurs seigneurs quy leur avoyent dit que, pour le présent, ils avoyent assés séjourné en la ville et qu’ils s’en retournassent chez eux.

Sur cela, un de la compagnie va mettre la main dans la manche du père Augustin et l’avance jusques au coude, disant /167/ une sentence du prophète Isaïe. Selon son dire, ceux-cy sont, dit-il, de ceux quy à l’imitation des Hébreux, se lamentoyent disans: « Nous faisons pénitence, nous lamentons et souspirons, o grand Dieu, et ne nous exauce pas. » Auxquels Dieu respondit par le même prophète: « Il ne vous entend pas parce qu’au jour de vre jeûne se trouve vre volonté et non la mienne. » 2

Le p. Augustin voyant l’assaut quy luy étoit donné ne creut point qu’il deût demeurer muet. C’est pourquoy il dit, parlant à tous: « Je voy que vous voudriez m’attaquer et je vous sattisferay volontiers, selon mon petit pouvoir, pourveu que quelqu’un d’entre vous me promette deux choses: premièrement que l’on me donne assurance que, traictant avec vous en mattière de religion, on ne me l’impute point à désobéissance au mespris des seigneurs, auxquels en tout honneur je désire sattisfaire. Secondement qu’il me soit permis de traicter de religion comme sy nous étions à Rome et je feray tout mon possible pour ne rien dire de mauvaise foy ou quy offense personne, ny avec trouble d’esprit quy ne peut qu’offusquer l’entendement et altérer la vérité. Donnez-moy ausy parolle que, de vre part, n’arrivera aucune chose semblable. »

Le principal d’entr’eux quy sembloit être de grand authorité par le respect que les autres luy portoyent, luy donna la main, et le p. Augustin semblablement, et dit: « Père, ce traicté se fera comme sy vous étiez dans vre ville de Rome, et je vous donne parolle de fidélité que tout sera pris en bonne part et vous pouvez parler librement, et nous correspondrons à tout ce que vous avez proposé et demandé. »

Cettuy-cy ayant cessé de parler, le p. Augustin prit la main de celuy quy luy avoit mis sa main dans sa manche, et luy dit : « Mon frère, sy vous faisiez autant d’état, en vre religion prétendue, du sacré évangile de J.-C. et de la loy de grâce, comme vous faictes de la loy écritte des Hébreux que S. Paul appelle figure de celle-cy et, par conséquent, pleine d’ombrages, je suis assuré que vous y auriez veu formellement, avec la pratique évangélique, que la vie et profession de capucin que je fay a été non seulement promulguée de la bouche de J.-C., mais encore /168/ observée de luy en propre personne, et par conséquent des apôtres à l’exemple de leur bon maître. Je passe soû silence la sentence que vous avez alléguée et nous avez appliqué selon la coutume ordinaire des religionnaires prétendus, de quelle secte que ce soit, et toutes contraires à l’Eglise romaine, nous appellans hypocrites, et je croy probablement que vous en voulez venir là. Et moy je vous dy que les vrays chrétiens, et principalement les religieux, quy désirent être imitateurs de J.-C. et par conséquent de ses apôtres, ne perdent pas le temps à répondre aux calomnies et injures quy leur sont faites, mais l’employent à promulger et prêcher haut et clair la vérité catholique contenue en la pureté du st évangile. Voulez-vous que je commence à vous parler avec la liberté quy m’a esté promise ? — Ouy, dirent-ils, et nous vous en prions. » Le père dit: « Voulez-vous que je vous face voir combien pernicieusement vous usurpez le nom de chrétiens et d’esglise évangélique réformée ? Notez bien : le st évangile est distingué en trois parties ou en trois manières de l’observer, sçavoir est, 1. en préceptes affirmatifz: « Vous ferés ou tu feras. » 2. en des préceptes négatifs: « Tu ne feras. » 3. et en des conseils: « Si tu veux... »

 » Quant aux préceptes affirmatifs et négatifs, avec les intelligences que leur donnent Messieurs vos ministres hérésiarques et leurs successeurs, vous êtes tellement confus que l’on n’en peut tirer une solide et uniforme sentence ou détermination, de tant de religions prétendues que vous êtes, par le moyen de laquelle le croyant puisse prandre quelque chose de certain, en quoy il puisse s’arrester et marcher avec assurance en sa conscience; d’où procède la contrariété de ces intelligences (je dy ès choses essentielles) au respect desdts préceptes, comme je suis prêt de vous montrer, sy vous voulez en vos propres autheurs; et peut-être que votre Calvin n’ose pas dire qu’en la vertu et observance de la chasteté, Dieu a obligé l’homme par-dessus ses forces, traictant Dieu même implicitement comme indiscret !

 » Quant aux conseils, non seulement vous le niez, mais encor vous les mesprisés avec des opprobres et injures, comme à présent vous faictes en nous quy, comme légitimes enfans de l’Eglise de Dieu, les professons de parolle et de faict et les observons par la grâce de Dieu. Pouvez-vous nier que nre Seigr /169/ J.-C. n’aye exprimé dans le st évangile deux voyes pour aller au ciel ou deux voyes de salut ? l’une quy est commune en général et universellement à tous les chrétiens, comme il spéciffia à ce jeune homme quy luy demandoit, quoy faisant, il pouvoit avoir la vie éternelle ? Auquel le Sauveur respondit : « Garde les commandements. » Il respondit: « Je les ay tous observez dès ma jeunesse. » Et nre Seigr repartit: « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et vien, suy-moy. » 3 Cette suitte de laquelle nre Sauveur parloit ne se peut pas entendre des pas corporels, mais d’une perfection de vie. Qu’ainsi soit, l’effect le preuve manifestement, car voylà nre Seigneur quy l’a donné à ses apôtres pour une règle de vie leur disant: « Allez prêcher l’évangile par tout le monde, c’est-à-dire la loy de la grâce, sans sac ny mallette, ou sans bourse et sans argent. » 4 Toutes ces circonstances particulières ont été spécifiées aux apôtres, et cecy a été le moyen par lequel ils ont esté, dès le commencement, appellés à l’apostolat, nre Seigneur leur disant : « Venez après moy et je feray que vous soyez faict pêcheurs d’hommes. » 5

 » Ainsy, pour conclusion, l’observance de la perfection évangélique est contenue ès conseils évangéliques, d’où se tire un argument certain et manifeste que la seule Eglise catholique, apostolique, romaine, tient entièrement l’évangile sacré, non seulement en le croyant entièrement, mais encore en l’observant effectivement, ayant en soy des enfans, lesquels, outre l’obligation qu’ils ont commune avec le reste des chrétiens à l’observance des préceptes, promettent volontairement et s’obligent par veux solennels, pour faire quelque chose plus agréable à Dieu, à l’observance des conseils cy-apprès exprimés, sous la même obligation des préceptes divins. Et ainsy vous voyez qu’il est vray que vous vous arrogez injustement le nom d’église évangélique ou de religion réformée. Et voylà comme la divine Providence veille à la conservation de cette vie religieuse, veu qu’en même temps que l’hérésiarque Luther se retira de l’Eglise romaine et de l’obéissance d’icelle avec le /170/ tiltre qu’il s’arrogea de chef de ses sectaires, combattans sous telle réformation prétendue, la divine Majesté pourveut à la ste Eglise, son espouse, l’ordre des capucins, enfans du père séraphique S. François, vray professeur de la vie et voye de la perfection évangélique, laquelle règle, telle que nous l’observons à présent, a été dèsjà observée par tradition il y a plus de trois centz ans, disoit-il, pour lhors, et maintenant plus de quatre centz ans de S. François et de ses enfans à la suitte, et cette règle à été révélée de mot à mot par J.-C., nre Seigneur à nre père séraphique S. François, et puis renouvellée par divine inspiration et miraculeuses révélations, en nous, capucins quy, en toute l’Eglise de Dieu et par toute l’Eglise de Dieu, sommes appellés la réforme des capucins (nom imposé divinement par la bouche des enfans) afin que le monde confère ces deux réformes par ensemble des capucins et des luthériens ou calvinistes, pour voir et conclure quelle est la vraye réforme de la perfection évangélique, ou vous, ou nous. »

De cett’ histoire l’écrivain assure en foy de religieux et prend Dieu pour témoin, être la vérité comme il a décritte disant que ces messieurs furent réduits à ce point que, pour toute response à ses discours, ils luy donnèrent des témoignages d’une singulière affection, et plusieurs d’entr’eux avec les larmes découlantes de leurs yeux, l’ambrassoyent et firent apporter du vin, les religieux ne voulurent leur refuser ce traict de condescendance et correspondance à leur bienveuillance et courtoisie, et ainsy se termina la conférence amiable.

Les religieux voulans sortir et partir pour faire chemin, le maître du logis les tira à part, en un lieu fort retiré et solitaire où, étans arrivés, il mit ses bras au col du p. Augustin, et avec abondance de larmes et de sanglotz, luy dit: « Ha ! que je suis grandement travaillé et affligé de ce que j’ay perdu une si bonne occasion que celle-cy pour vous manifester avec une grande commodité mes intentions et désir de vivre en vray catholique ! C’est pour cela que moy et ma femme avions résolu de dîner avec vous et conférer de la manière que nous pourrions vivre en vre religion catholique, demeurans icy en nre mayson avec nos enfans et avec le peu de bien que nous avons, en assurance de nre salut, mais comme la brièveté du temps ne /171/ permet pas autre chose, je vous dy seulement et vous prie: « Aydez-nous de dehors et nous vous ayderons de dans »; ce qu’il disoit, parce qu’il souhaictoit l’introduction de la liberté de conscience.

 

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CHAPITRE VI

Suite du suject proposé au chapitre IV, touchant les faictz du Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin.

En la relation de toute cette histoire du grand œuvre de Thonon, si nous y comprenons l’introduction des succès quy ont suyvy la conversion du Chablays et l’institution ou fondation de la Ste-Maison pour la conversion des hérétiques, au respect du Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, nous pouvons dire que toute cette entreprise, quy est une en soy et en sa fin prétendue, est divisée en deux parties, conduite par deux chefz, en cette ste guerre contre l’hérésie: le premier capitaine et quy peut tenir lieu de lieutenant-général en la conduite de cette armée capucine, c’est le Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, et le second, c’est le Rd p. Maurice susallégué. Ce n’est pas donc hors de propos si, sans préjudice d’une ste liaison d’unité et entresuite d’une même histoire, on voit un traicté de deux provinces esquelles ils ont travaillé pour le salut des âmes, en premier lieu de Thonon et de tout son territoire, voire de tout le duché de Chablays, duquel Thonon est le chef, secondement de la Seigneurie et comté de Valley, et en troisième lieu des peys voisins et des Etats quy confinent et environnent la République de Genève. Ainsy poursuivans le fil de nre discours, nous retournerons au Rd p. Maurice auquel arriva un cas estrange comme s’en suit.

 

§ 1. Ce bon père étant en son post ordinaire de St-Julien, proche voysin de Genève, où étoit logé et demeuroit d’ordinaire Monsr le capitaine Vitré, duquel nous avons dèsjà parlé quelques fois, avec toute sa compagnie de gendarmes, au temps de la guerre contre Genève, les huguenotz firent une sortie, la /173/ dernière nuict de carnaval, l’année 1603. Environ huict centz hommes de pied, tendans secrètement vers St-Julien, à la faveur d’une commodité qu’ils trouvèrent, pour tuer les gardes et sentinelles perdues que leur vaillant et prudent capitaine avoit placé tout autour de Genève, par le moyen d’une feincte commotion ou tumulte, ainsy à l’improviste ils environnèrent le lieu de St-Julien, tenans pour certain et comme chose infaillible qu’ils attraperoyent ces deux grandz capitaines, le Rd p. Maurice et Monsr le capitaine Vitré, tous deux illustres, chacun en sa condition. Mais la divine Providence, leur suprême garde et protection, les sauva tous deux miraculeusement.

Le R. p. Maurice estudioit en sa chambre, environ les onze heures du soir, et voylà qu’il sentit des grands fracas et des clameurs autour du lieu et entendit crier: « Tue, tue », avec une pluye d’arquebusades et mousquetades; ceux de Genève avoyent dèsjà fait entendre auparavant qu’ils vouloyent par tous moyens et absolument avoir entre leurs mains le prédicateur, et qu’ils feroyent tant qu’ils en viendroyent à bout. C’est pourquoy il avoit accomodé une trappe au plancher de dessus et avoit toujours une échelle toute prette. Entendant ce bruit, il usa de son invention et monta sur le plancher et, par une divine Providence, il laissa la lampe ardante au chevet du lict, le livre ouvert sur ledt chevet et les sandalles en terre, proche du lict.

En sortant il appella son compagnon, le père François de Corgnié, disant: « Venez vite, car je veux tirer l’échelle. » Mais le compagnon quy étoit en une autre chambre contiguë, sentant aussy le bruit, se déchaussant ses sandalles s’enfuit en une arcade d’une certaine muraille ruinée, laquelle correspondoit, au-dehors du bourg, à certains prés, voulant s’enfuir par les champs. En sortant du logis, il trouva une petite allée tendante vers la susdte muraille, et là rencontra la chambrière du maître de la maison, laquelle pleurant luy dit: « Ha ! pauvres misérables, nous sommes tous perdus. » A laquelle le père ne respondit rien, mais courant monta sur la muraille susdte pour sauter dans le champ. Quoy faisant il vit avancer l’ennemy quy n’espargnoit pas les arquebuses et mousquetz, dont le père assura du depuis que plusieurs balles luy passoyent autour de la tête. Luy tout épouvanté courut à la chambre du p. Maurice /174/ et le trouva au-dessus de l’échelle, luy disant avec larmes et lamentations et gémissementz : « Hélas ! père François, pourquoy ne venez-vous promptement ? » Le p. François étant monté, ils retirèrent à eux l’échelle, accommodans en sorte le trappon qu’à peine se pouvoit-il connoître, et pendant que les soldatz entroyent dans la maison, en la partie où demeuroit le maître d’icelle, la susdte chambrière fut la première qu’ils rencontrèrent et luy présentèrent plusieurs arquebuses, luy disans : « Nous te tuons sur-le-champ, sy tu ne nous montre où sont les capucins. » Elle, quy avoit rancontré le p. François et ne sçavoit pas qu’il fût retourné en arrière, répondit qu’ils s’étoyent sauvés, fuyans par les champs. Ils luy dirent: « Ha ! méchante ribaude, tu nous as menty, car nous avons investy la maison, en sorte qu’ils n’ont pas peu se sauver », et la battirent tant avec les aubrils de leurs arquebuses qu’ils la laissèrent quasy morte, luy demandans qu’au moins elle leur montrât la chambre de ces capucins, ce qu’elle fit par signe, et eux courans furieusement renversèrent par violence la porte de la chambre et entrèrent cryans: « O faux prophètes, il est maintenant temps que vous soyez punis selon vos démérites. Où êtes-vous ? » et persoyent le lict avec leurs épées, croyans qu’ils estoyent cachés dans la paille. Un d’entr’eux dit: « Il faut bien qu’il soit vray comme la chambrière a dit qu’ils s’en soyent fuis. Voylà la lampe allumée, voylà les livres où il étudioit, voylà les sandalles », et trouvèrent le même en la chambre de son compagnon, d’où ils conclurent vrayement: « ils s’en étoyent fuis. »

Ces méchants pillèrent la maison du maître d’icelle, comme aussy tout le bourg, mais à celle-cy seulement ils mirent le feu. La chambre du p. Maurice et celle de son compagnon étoyent quasy au milieu de la maison, et bien qu’elle brûlât de tous côtés tout autour, dessus et dessoubs de sorte que l’on peut dire que cette chambre étoit dans un globe de feu, elle demeura en son entier.

Les pauvres capucins s’étoyent cachés dans le milieu d’une provision de fagotz de prin 1 bois qu’ils avoyent faicte pour leur /175/ usage, et outre les fagotz, il y avoit des amas de paille en quantité. Les flammes passoyent immédiatement par-dessus ces mattières si combustibles que rien plus. Cependant la main toute-puissante de Dieu se mit entre les flames et ces mattières, ne leur en permettant l’accès, ny leur action en icelles. De plus, la fumée montant immédiatement du dessoubs de la chambre quy étoit plein de paille avec son grain (la coutume de ces quartiers étant de mettre toute leur moisson à couvert pour luy donner le fléau et le vent à leur commodité) la paille donc et le grain brûlans tout ensemble, excitoyent une grande et espaisse fumée, laquelle suffoquoit les pauvres religieux.

Après donc avoir supporté un tel tourment l’espace de deux heures ou environ, le p. Maurice résolut de se manifester à ses ennemis quy étoyent droict au-dessous d’eux en la même demeure où ils habitoyent. Le p. François luy dit: « Hé, je vous prie, mon père, ayons encore un peu de patience. Quy sçait si le même Dieu, quy a délivré par sa clémence et bonté infinie les trois enfans d’Israël de l’ambrasement de la fournaise de Babilonne, nous voudra aussi, par sa clémence, deslivrer de cette occasion ? » Et ainsy fut accomply, car arrivant un secours de cavalliers, que S. A. SS. leur envoyoit, ces soldatz de l’ennemy, pensans à leurs affaires, s’enfuirent pour retourner dans Genève. Et voylà comme la divine Majesté, par sa ste protection, non seulement préserva en son entier l’habitation des pauvres capucins dans cette sphère empyrique de feu, mais encour la deslivra du pillage, si que rien ne se perdit de ce quy étoit à leur usage, quy pour lhors étoyent suffisamment meublés des choses nécessaires, selon leur condition, entr’autres il y avoit quelques bonnes couvertes, des beaux linges d’autels, une assés bonne provision de livres et autres choses samblables et les utensilles convenables et nécessaires.

Quel signe plus clair et manifeste de la divine Providence et paternelle protection pourroit-on voir à l’endroit de ces siens serviteurs, veu que le lieu où ils étoyent mussés et comme ensevelis dans le bois, d’un côté, avoit une muraille ruynée avec une grande ouverture, contre laquelle étoyent mis les susdtz fagotz de bois ? Plusieurs des ennemys vinrent là avec une échelle, quelques-uns disans entr’eux : « Appuyons cette échelle /176/ contre cette muraille, afin que nous voyons si les capucins sont point cachés par là-dedans », comme, en effect, ils y étoyent et entendoyent leur proposition. Mais d’autres dirent aussitost: « Ne perdons pas le temps là, car assurément ils se sont sauvés », réitérans plusieurs fois leurs altercations pour mettre là leur échelle ou ne l’y mettre pas.

Chacun peut penser comme le cœur de ces pauvres capucins devoit palpiter, ne se promettans plus de pouvoir échapper, attendans seulement dans ce bois un ambrasement indubitable. Mais Dieu voulut que la négative l’emportât; et ainsy furent mis en liberté par la susdte retraicte de l’ennemy, car s’ils eussent effectués leurs desseins, les capucins ne pouvoyent éviter d’être veus, sinon qu’il eût pleu à Dieu les cacher, comme il a fait à d’autres saincts dans des toilles d’araignées ou choses samblables. Et ainsy nous pouvons conclurre avec le prophète roy, disans: « Dieu est bénit en ses saincts. » 2

L’autre capitaine de cavallerie, Monsr Vitré, étant couché sur son lict, mais tout vêtu, lisant aussy dans quelque livre, entendit le bruit et quelques-uns des siens quy disoyent : « Monsr, nous sommes perdus, parce que nous sommes trahis. » Il mit aussytost la main à son baudrier où étoit attachée sa bource ou escarcelle, et dit: « Se sauve quy pourra. » Et se mit à sauter d’une gallerie à la campagne, avec son épée soû le bras, se prit à courir étant poursuivy de plusieurs ennemis. Se voyant quasy attrappé, il se tourna l’épée à la main vers ses ennemys quy expérimentèrent sa valleur, eux tournans face. Il se mit de nouveau à couvert et rencontra une muraille longue et haute. C’est pourquoy désespérant de la pouvoir franchir, il se tourna et dit à mains jointes avec une grande foy : « O mon glorieux père S. François, il est temps maintenant de m’ayder », et tout à l’instant, il se trouva au-delà de la muraille en pleinne campagne et ne se trouva plus personne quy le poursuivît.

La réputation comune de la piété et dévotion de ce grand cavallier doit donner croyance à sa déposition, mais particulièrement l’ardente affection qu’il avoit à nre père séraphique S. François et à tout l’ordre des capucins. La plus grande partie /177/ des soldatz furent faitz prisonniers, et bientost après, il remit sa compagnie de cavallerie sur pié, avec laquelle il tenoit de sy près ceux de Genève qu’en peu de jours il fit tant de prisoniers de la cité qu’ils furent contrains d’accepter, comme par grâce spéciale, la permutation des prisonniers, et ainsy il mit en liberté tous ses soldatz, et peu après fut faite la paix entre S. A. SS. et ceux de Genève, et le R. p. Maurice retourna à son premier exercice, au même lieu de St-Julien, conférant et traictant familièrement en matière de religion. Les Genevois mesmes retournoyent à luy, principalement les étudians, comme auparavant, et Monsr le capitaine Vitré et les siens demeuroyent en seureté en leurs quartiers, conversans famillièrement et entrans dans Genève comme il leur plaisoit.

Plusieurs autres semblables cas arrivèrent au Rd p. Maurice et autres capucins quy furent employés en cette ste entreprise, entre lesquels nous en racconterons encore quelques-uns le plus brièvement que faire se pourra, pour faire voir l’utilité d’une ste conversation des religieux quy cerchent la gloire de Dieu et le salut des âmes, selon la fin de leur vocation.

 

§ 2. Le Rd p. Maurice de la Morrhe et le p. Augustin d’Ast allans à Solleurre, canton catholique des Suisses, environ l’an 1601 ou 2, pour traicter avec le très Rd p. général des capucins Castelferret, en la visite de son premier générallat, ils furent contrains de passer dans Berne, canton tout à fait hérétique, au moins dans ladte cité, capitale d’iceluy. Quand ils furent une bonne demy-lieue proche de la ville, le ciel étant entièrement serein se troubla tout à coup et s’obscurcit horriblement sur le vêpre, si bien qu’ils avoyent peine de se voir l’un l’autre, avec des tonnerres et fulgurations telles qu’il sembloit que le monde deût périr. Ils cerchèrent de se sauver soû un gros chesne, où néantmoins ils croyoyent de finir leurs jours, et demeurèrent là jusques à la nuict. Cependant le p. Maurice dit: « Allons en cette ville tant ennemye des catholiques, laquelle, comme vous savez, a un décret absolu que tout homme meure sur-le-champ, quy dira ou soubtiendra sur leurs terres que leur religion prétendue et leur foy n’est pas salutaire et ne conduit à la vie éternelle. Que pensez-vous ? », dit-il. Le p. Augustin de protester /178/ librement qu’il n’y a point d’autre porte pour introduire les âmes dans le ciel que la seule ste Eglise catholique, apostolique, romaine. « Et moy de même, répondit le p. Maurice, et partant employons ce temps à nous préparer à la mort pour l’amour de nre Seigr Jésus-Christ et pour la confession de la foy catholique. Quy sçait s’il plairra à Dieu nous octroyer une sy grande grâce et faveur que de respandre nre sang et luy offrir nre vie en ce lieu en sacrifice, aussy bien que nre cœur en holocauste, et partant préparons-nous à cela. » Ces bons religieux se préparèrent par un sérieux examen de toute leur vie, chacun en son particulier, et se confessèrent l’un à l’autre, jusques à la huictième fois à mesure que la mémoire leur fournissoit quelques nouvelles pensées de leurs deffautz passés: et ainsy alloyent se purifians de plus en plus dans le bain sacré du précieux Sang de J.-C., recevans l’application de ses mérites infinis, du St-Esprit quy en est l’opérateur pour la sanctification de nos âmes, par l’entremise des sacrementz, singulièrement de la pénitence pour les adultes.

La mauvaise constitution du temps venant un peu à cesser, ils firent chemin contre la cité de Berne où, étans arrivés, ils ne trouvoyent personne quy les voulût mettre à couvert. Ils virent une grande quantité de peuple assamblé sous un porche ou promenoir à couvert. Ils les abbordent et les prient pour l’amour de Dieu de les faire mettre en quelque lieu pour se retirer, adjoutans qu’ils ne cerchoyent pas la commodité de leurs corps et qu’il leur suffiroit la terre nue, ce qu’ils faisoyent par condécence et honnesteté religieuse, comme humbles enfans de S. François, et pour ôter occasion à la jeunesse débordée et à ceux quy ont peu de crainte de Dieu, de procéder avec eux déshonnêtement par parolles et actions fort indécentes, comme avoit été fait ailleurs ès lieux de la religion prétendue réformée.

Un d’entr’eux les conduisit en un grand logis, disant au maître d’iceluy qu’il les logeât librement à leurs frais et despends. Le maître descendit pour les voir et leur donna quelques bonnes parolles; aussytost arriva la maîtresse, avec quantité de femmes et de filles quy l’accompagnoyent et venoyent là pour quelques solemnités. Icelle voyant nos religieux se prit à crier comme une possédée du malin esprit, disant: « Qu’est-ce que /179/ font icy ses faux prophètes ? » les menaçant et les chassant de la maison avec injures et saletés.

C’estoit un heure de nuict passée, et n’attendoyent plus autre retraicte. Mais voylà aussytost un certain pauvre mercier mal vêtu quy se présenta à eux et leur dit: « Mes pères, venez à moy et je vous donneray logis. » Les religieux demeuroyent en suspens pour le pauvre état auquel il sembloit être à l’extérieur. De quoy s’appercevant. il dit: « Ne doutez point, je suis catholique de la vraye Eglise romaine et savoysien. Je n’ay pas d’autres moyens en ce monde qu’une quaise de petite marchandise d’esguillettes, rubans et autres samblables choses, que je porte sur mon dos et vien vendre en ces quartiers. Mais pourtant sy ne lairray-je pas de vous faire la charité. Venez à mon logis, c’est un bon logis. Je feray que vous y serés bien receus. » Puis dit: « Sçachez que dès vre première entrée en cette ville, je me suis mis en devoir de vous suyvre de loin, parce que j’étoy bien assuré que vous ne trouveriez pas à loger. »

Les religieux le suyvirent et il les fit derechef repasser tout le long de la principale rue de la ville. Plusieurs se mettoyent aux fenestres avec des chandelles allumées pour les regarder et se mocquer d’eux. Ils firent chemin de la sorte un bon demy-quart de lieue. Etans arrivés par la grâce de Dieu à son logis, le mercier laissa les religieux dans la rue, un peu à l’escart pour n’être veus, et luy entra dedans pour disposer l’hôtesse à les loger. A peine avoit-il nommé des religieux catholiques qu’ausytost elle se mit en furie, et ce bon homme travaillant à la pacifier fit tant qu’elle consentit de les recevoir. Aussytost il fit couvrir somptueusement la table pour sa part, mais les religieux prirent leur réfection avec parcimonie, pour donner bon exemple, selon leur devoir. A peine eurent-ils souppé qu’une multitude de femmes se treuva là, et ce bon serviteur de Dieu leur prêchoit sy bien qu’elles se contenoyent avec tant de modestie que pas une d’icelles ne fit aucune action indécente, ny proféra une seule mauvaise parolle.

Environ unne heure apprès, sçavoir est quattre heures de nuict ou dix heures du soir, vindrent quattre des principaux de la ville, entre lesquels quelques-uns parloyent françois. Ils interrogèrent les religieux d’où ils venoyent, où ils alloyent et /180/ choses samblables, d’où les religieux prirent confiance de parler, et ces messieurs se montroyent affables à eux, les religieux donc leur firent entendre qu’ils étoyent venus à Thonon pour la célébration du jubilé de l’année ste et que leur exercice n’étoit autre que d’ayder les pauvres âmes quy étoyent errantes en la voye de perdition par la fausse doctrine des ministres de Genève, et quoiqu’ils fussent de peys lointain, étants piémontois et vassaux du sérénissime duc de Savoye, ils n’avoyent point fait d’état des travaux et des périls de la vie, à l’imitation de J.-C. nre Sauveur, pour observer son commandement de la parfaite charité, exposant leur propre corps pour le salut de leur prochain.

Deux de ces messieurs avoyent servy quelques années Sa Majesté très chrétienne à Paris, et commencèrent à louer l’ordre des capucins, comme les ayans fréquentés audt lieu, disans aux autres en allemand que, non seulement le roy, mais encore tous les princes et seigneurs, comme aussy universellement tout le peuple les aymoit et respectoit grandement, et qu’ils étoyent en grand nombre par toute la France, ayans partout des convents, qu’ils restoyent en grand crédit et authorité; et enfin qu’ils avoyent la dévotion universellement des peuples par tout ce royaume. Ces bons religieux, p. Maurice et p. Augustin, eurent beaucoup de discours avec eux, parlans en langue françoise et en matière de religion, desquels se repaissoyent tous les assistans quy s’estoyent là assamblés par l’entremise de celuy quy parloit françois, et ainsy s’écoula le temps d’environ un couple d’heures. Un d’entre eux quy n’avoit que la langue allemande et n’avoit jamais veu capucin admiroit leur vie et leur habit, mit la main à son gibbecier serré à l’antique, et prenant d’argent autant que sa main en peût empoigner, le présenta au p. Augustin quy, retirant promptement sa main, pria le truchement de le remercier de leur part et l’assurer qu’ils luy restoyent grandement obligés de sa bonne volonté, et luy fît entendre que l’ordre des capucins ne touche jamais argent. Ce qu’ayant entendu ce bon seigneur donna des signes de grand admiration et se montrant tout ravy d’étonnement, dit en son langage: « O ! O ! qu’est-ce que je voy ! et comment est-il possible que ces pauvres gens déchaussés et /181/ quasy nuds soyent venus de sy loin sans bource et sans argent, et comment ont-ils vescu jusques à maintenant ? »

D’où les religieux prirent occasion de parler de la vertu évangélique, quasy en la même façon que nous avons cy-dessus racconté être arrivé à Genève, dans le logis de l’Ecu de France, et l’interprète redisoit tout, explicquant distinctement pensée par pensée ce que les religieux disoyent à toute la compagnie. On ne sçauroit exprimer combien d’admirables effectz ces discours produisoyent au cœur des auditeurs, comme il apparoissoit par les gestes des mains et des yeux et les fréquentes œillades amoureuses qu’ils jettoyent sur les capucins. Enfin ce bon seigneur quy vouloit faire une sy grosse aumosne aux capucins la donna à l’hôtesse, luy disant : « Prenez cet argent et donnez à ces bons religieux tout ce quy leur sera nécessaire, pour leur nourriture; traictez-les honnorablement avec courtoisie et civilité. »

Le mattin suyvant, les religieux voulans partir, l’hôte et l’hôtesse firent des grandes instances pour leur faire prendre l’argent ou à tout le moins demeurer avec eux, mais ils ne voulurent qu’un peu de pain et du vin dans une petite boteille, laissans ces bonnes gens remplys d’admiration, quy, leur ayans présenté d’autres viandes pour porter avec eux, n’avoyent voulu accepter que ce que nous venons de dire. Ainsy les religieux prenant congé d’eux, ils leur dirent adieu avec une grande tendresse de cœur, et comme disposés aux larmes, leur offrirent le logis pour toutes les occasions de leurs passages, et l’hôte les ambrassa avec une grande affection plusieurs fois, et puis se mirent en chemin.

Les susdtz religieux étans arrivés à Soleurre où étoit le très révérend p. général, comme dit est, et ayant traicté avec Sa très Rde Paternité autant que la nécessité le requéroit, le p. Augustin fut de nouveau expédié pour Thonon, et s’aller joindre avec le Rd p. Chérubin de Mauriane, pour l’accompagner jusques à Salins en Bourgoigne, où se devoit treuver le très Rd p. général quy poursuyvoit la visite de Suisse en Bourgoigne. Ledt très Rd p. assigna au p. Augustin, le Rd p. Célestin, savoysien, vaillant prédicateur, pour l’accompagner jusques à Thonon, parce que le Rd p. Maurice de la Morrhe étoit mallade, /182/ et falloit nécessairement retourner par le même chemin qu’ils avoyent fait en allant: et parce que sur les terres de Berne, on ne se sert guère que de la langue allemande, jusques à la rive du lac Léman, où l’on use de la langue françoise, et il y avoit deux journées jusques-là depuis Soleurre. Ils partirent assés à bon heure à cause du chemin qu’ils avoyent à faire, où ils ne pouvoyent estre entendus en leur langue, ny pourvoir à leurs nécessités.

 

§ 3. Ayans fait quatre ou cinq lieues depuis Soleurre, canton catholique, ils arrivèrent à un logis catholique, sur l’extrémité des terres dudt canton aux confins des Bernois. Là, ils furent receus de l’hôte et de l’hôtesse avec tant d’affection et allégresse de cœur que s’ils eussent été leurs enfans, venans de bien loin et attendus et désirés dès longtemps, avec les excès d’un amour paternel et maternel, disans en présence de plusieurs hérétiques quy étoyent logés là-dedans: « Cecy sont nos anges quy ne nous parlent que des choses de Dieu et ne cerchent que de négocier le salut de nos âmes et remettre les errantz au chemin de paradis. »

Dans cette multitude d’hérétiques, il y avoit certains hommes de qualité et de marque, et partant, les religieux étans arrivés là, comme ils étoyent tous assis à table pour soupper, ils faisoyent instance à ce que le maistre de la maison se mît à table avec eux, et il leur respondit: « Dieu me garde de perdre l’occasion de bénédiction qu’il me donne en ces serviteurs de Dieu, de laquelle je prétends de jouir avec toute ma famille en leur compagnie. » Fit préparer un autre table en la même salle, à l’opposite de celle où étoyent ces hérétiques, et souppa avec les religieux comme il avoit dit, luy et toute sa famille, très bonne catholique, les servans avec une singulière révérence et dévotion.

Après le soupper, le p. Augustin prit l’occasion d’aller saluer ces messieurs et discourir avec eux, ce qu’ils témoignèrent d’aggréer grandement et de l’avoir bien souhaicté. Il y avoit entr’eux particulièrement un capitaine quy avoit charge dans Genève parmy les soldatz, et deux autres personnes qualiffiés avec luy, quy alloyent du côté du lac. Les religieux leur firent entendre qu’ils alloyent à Thonon, et ces messieurs s’offrirent /183/ fort courtoisement de leur faire compagnie, ce qu’ils acceptèrent volontiers. Ils s’entretinrent en discours une bonne demye-heure et puis se retirèrent tous cinq en leur lieu assigné pour prandre le repos en la même chambre, et quoyque les religieux fussent bien lassés, néantmoingts ils ne laissèrent pas de se lever une bonne heure devant jour, excitèrent le feu avec leur petit fusil, allumèrent la chandelle et, se retirans en un coin de la chambre, récitèrent l’office divin et firent un peu d’oraison mentale; puis ausytôt à l’aube du jour, le p. Augustin réveilla toute la compagnie, disant qu’il étoit bon de marcher le mattin devant que la chaleur fût grande. Le capitaine avoit un coup de mousquet au bras dont la playe s’estoit formée en fistule et étoit grande. Il demanda de lumière pour penser sa playe. Le p. Augustin luy en porta et voulut, à toute force et contre la volonté du capitaine, le penser, dont il demeura grandement affectionné aux religieux comme il fit paroître en toute occasion du depuis.

A peine furent-ils sortis du logis que ce capitaine demanda avec instance de traicter par ensemble en matière de la foy et religion, car il étoit de bon âge et par conséquent invétéré en ses opinions erronées.

Le père le pria par grâce de permettre de peyer à nre Seigr le tribut des heures canoniales de l’office divin et luy rendre grâce du bénéfice receu de sa divine bonté quy les avoit conservé pendant la nuict avec l’assistance de sa grâce, comme doit faire tout vray et fidèle catholique, luy promettans que, dans une heure, ils luy donneroyent toute satisfaction possible. Mais comme il voyoit qu’il devoit avancer chemin avec ses compagnons, pour le grand désir qu’il avoit de discourir, comme dit est, il dit que toutes choses pouvoyent servir à louer Dieu et qu’ils pouvoyent bien, sans stimule de conscience, traicter de présent avec eux et différer un peu, pour causes raisonnables, les petites heures. C’est pourquoy ils se résolurent de luy donner cette satisfaction.

Or, avant que d’entrer en discours, ils proposèrent quelques articles à observer inviolablement, quy implicitement lyoyent l’hérétique quy se vit pris dans le discours, et le contraignoyent de confesser la vérité comme s’en suit: /184/ « Premièrement que s’il y doibt avoir un’ Eglise de Dieu, en cette vie mortelle, quy soit véritablement telle, et par conséquent colonne et firmament de vérité, vous de la religion prétendue réformée et nous catholiques romains, concédions et supposions unanimement qu’elle doibt estre unique et qu’il n’y en peut avoir qu’une quy vrayement puisse estre telle.

 » Secondement que cette unique Eglise de Dieu ou espouse de J.-C. ne se peut connoître et discerner d’avec toutes les autres prétendues qu’avec les marques assignées par les sts apôtres de J.-C. en leur symbole sacré: une, saincte, catholique ou universelle, par tout le monde, apostolique.

 » Troissièmement que l’on ne peut trouver ces marques de la vraye Eglise assignées par les apôtres, pour les mettre en preuve manifeste et les discerner en leur propre suject, que par la voye de l’écritture ste, particulièrement du viel et nouveau testament et principalement du sacré évangile avec les actes des apôtres et leurs épitres stes.

 » Quatrièmement que, parce que vous, nos adversaires, récusés plusieurs parties de l’écritture ste reconnues pour canoniques de l’Eglise romaine, et comme telle en jouit équitablement par droict d’ancienne possession, quy est une raison valide et recevable au tribunal de justice en droict civil; pour ne perdre temps, nous nous servirons réciproquement de l’écritture ste reconnue pour telle, retenue et observée de l’un et de l’autre party, tant de vous que de nous.

 » Cinquièmement que donnans quelques expositions ou explications de l’écritture ste, nous accepterons la doctrine de purs hommes légitimement unis et authorisés de cette vraye Eglise orthodoxe de Dieu.

 » Sixièmement que nous tiendrons unanimement et indubitablement qu’au sacré évangile, non seulement il n’y a aucun passage ou sentence mise inutilement, mais non pas même un iota ou un point, comme a dit nre Seigneur J.-C., quy n’ayt son effect ou ne le doibve avoir infailliblement à l’advenir, comme il a assuré.

Voylà les articles capitaux établis entre nous avec un pac et lien indissoluble quy nous accorderont en la vérité catholique. — Nous les acceptons, dit le capitaine, non seulement comme /185/ raissonnables, mais encores comme nécessaires. » Sur ce, le p. Augustin adjouta: « Mais je veux, s’il vous plaît, que soû prétexte de la foy chrétienne et du zèle de maintenir la vérité, personne de nous ne soubstienne ses opinions avec altercations et cholère, beaucoup moins avec injures ou parolles mal séantes, afin que, comme le chemin est long et nre pèlerinage emsemble doibt durer à plusieurs journées, nre conversation soit pacifique, comme convient à des vrays disciples de J.-C. nre Maître ». Le capitaine répondit: « Ainsy sera de nre part. »

Les compagnons du capitaine étoyent un notaire et un autre commun. Le p. Augustin dit au capitaine : « Monsieur, s’il vous plaît de traicter avec le père prédicateur quy, parmy nous catholiques, est en considération de capitaine pour la conduite du peuple de Dieu, en la ste Eglise, par la doctrine de ses prédications, je tiendray compagnie à ce bon amy, Monsr le notaire, car moy, ayant été soldat dans l’état séculier, par conséquent j’ay fait plusieurs passe-droictz, comme les notaires et greffiers. Ainsy nous serons mieux ajustez avec quelque proportion. » Le capitaine accepta le party, de même le notaire, et se mirent à rire alègrement.

Cette entrée de discours et motif d’assamblages en deux brigades est expressément icy exprimé pour faire voir, qu’en traictant avec les hérétiques, il est bon quelquefois d’user de quelque liberté récréative pour captiver leur confiance et bien-veuillance, mais avec prudence et modération, ce que l’autheur de cette relation proteste avoir expérimenté plusieurs fois avec utilité, et n’est pas seul en cette expérience.

Les premiers coups quy furent donnés au premier duel de ces deux capitaines furent si sérieux qu’à la première estocade, le p. Célestin, prédicateur, mit par manière de dire son homme sur les carreaux. Car à peine avoyent-ils commencé à discourir, qu’il luy nya ou récusa toute l’écritture ste, receue des deux partis, même le st évangile, luy disant : « Preuvez-moy que nre Seigneur J.-C. est venu au monde et qu’il ayt donné une loy évangélique, et par conséquent qu’il ayt été crucifié et mis à mort pour nre salut. » A quoy répondit le capitaine que nous avions tout cela par tradition de la ste Eglise et que, nécessairement, il luy falloit donner foy. /186/

Le prédicateur luy preuve incontinant que toutes les églises prétendues et contraires à la nôtre désavouent la tradition; « que si vrayement et effectivement, dit-il, vous croyez ce que vous venez de dire, il ne nous reste plus que de rechercher quelle est cette vraye Eglise, laquelle, comme vraye Eglise de Dieu, ne peut errer, veu que le St-Esprit habite en elle, la régit, la gouverne et maintient, à laquelle, par conséquent, à peine de la damnation éternelle, nous sommes obligés de soumettre nos entendementz en tout ce qu elle propose déterminément pour être creu. » Et alhors poursuivirent leurs discours, le prédicateur contraignant le capitaine à accepter plusieurs choses en matière de la foy, selon nre religion catholique romaine. Et de plusieurs autres choses qu’il n’acceptoit pas absolument, il en demeura néantmoins tout confus.

Quant au p. Augustin avec son notaire, entre plusieurs articles de leur conférence, celuy de la confession en fut un, ou sacrement de pénitence, lequel étant proposé par le p. Augustin, le notaire respondit qu’il se confessoit tous les jours à Dieu formellement, comme sa religion prétendue l’enseignoit. Le p. Augustin repartit qu’on étoit obligé de se confesser à un homme député à cest effect de la ste Eglise, luy en étant donnée l’authorité de celuy seul quy la luy pouvoit légitimement donner, veu que ce tribunal a été ordonné de J.-C. même et est inséré dans le st évangile, comme il appert en St-Jean, chapitre 20, où nre Seigneur dit à ses apôtres, pour la seconde fois: « Paix vous soit ! comme mon père m’a envoyé ainsy je vous envoyé, etc. », et après avoir dit cela, il souffla sur eux et leur dit: « Recevez le St-Esprit; à quyconque vous pardonnerés les péchés, ils seront pardonnés, et à quyconque vous les retiendrés, ils seront retenus. » 3 Et ainsy demeureront obligés à la justice divine, pour estre condanés d’icelle. « Par exemple, vous êtes notaire; l’occasion se présente de faire un testament. Vous le recevez et composés ou dressés l’acte, et une possession de l’héritier, vous l’attribuez à un autre. Ou l’un dérobbe cent escus à un autre; vous vous allez confesser immédiatement à Dieu en un coin de vre mayson selon la façon de vre religion prétendue. Pensez-vous /187/ que cela suffize pour avoir le pardon de voz péchés ? — Non, dit le notaire, parce qu’il y va de l’intérest du prochain. — Et comme ferez-vous pour sçavoir que voz péchés « vous sont pardonnéz ? » dit le p. Augustin. Le notaire répond: « Nous le croyons par la foy. » Le p. Augustin dit: « L’écripture ste susalléguée, quy est le suject de la foy, ne dit pas absolument que, sans autre et quoy que vous faciez, vos péchéz vous seront pardonnez, mais conditionellement pardonez ou retenus, selon le jugement et décision qu’en feront les juges subalternes au souverain Juge quy les a envoyés, comme son père l’a envoyé, avec la même authorité et pour la même fin. Voyez-vous pas, Monsr, par l’exemple que je vous ay apporté cy-devant, que c’est un acte ou un cas quy appartient au tribunal de la justice divine, que Dieu veut être exercée en ce temps de miséricorde, en la personne du pécheur, par le prêtre quy tient la personne de J.-C. au susdt tribunal de pénitence, avec promesse que la sentence quy sera proférée en ce tribunal de justice, toute détrempée dans la miséricorde, sera confirmée dans le ciel, dans le conclave de la très ste Trinité ?

 » Sentence qui présuppose essentiellement la cognoissance de cause quy ne se peut avoir juridiquement que par le moyen des accusations bien examinées et preuvées par les témoingtz. Or, en ce sacrement de pénitence, entre autres éclatz de la divine miséricorde, cetuy-cy est admirable, que Dieu se contente que le pécheur, pourveu qu’il soit vrayement pénitent, face office d’accusateur et de témoin pour tenir l’affaire entièrement secret, et luy est donné toute croyance, en donnant les preuves de sa contrition et propos absolu de s’amender par la soumission de son jugement et de sa volonté, au jugement et imposition de la pénitence et satisfaction ordonnée par le confesseur, autrement il n’y auroit point de justice, ny de proffit spirituel, de donner une sentence d’absolution ou de condamnation sans cognoissance de cause.

 » Posans le cas que vous avez été maltraictés en vre corps, et chargé de plusieurs playes, vous vous présenterez au chirurgien tout couvert et enveloppé de vre manteau et luy dites: « Hélas ! je vous prie de penser mes playes; je suis horriblement blessé. » Sans doute que le chirurgien vous dira: « Montrez-moy vos playes, que je les voye et considère leur qualité, parce que la /188/ diversité des playes requiert la diversité des médicamentz. A quelques-unes suffira un peu d’onguent; un autre requerra d’estre cousue; en un autre faudra faire incision et à un autre faudra appliquer le feu. » Ainsy en la confession, les péchés doibvent être manifestés au confesseur, afin que discernant la diversité des péchés et la quallité d’iceux, il puisse faire un juste jugement.

 » Vous voyez donc la vérification de la similitude. Vous me confessez au tribunal de la pénitence que vous avez blasphémé. Ce péché millitte directement contre Dieu, et moy de sa part et en son nom, je vous pardonne et absous, vous ayant imposé un salutaire remède. Voylà un autre péché de diverse espèce : vous vous confessés de la transgression d’un précepte en la violation d’une feste et proposez l’amendement, et je vous donne l’absolution. Enfin vous vous accusez d’un larcin au détriment du prochain, ou de l’avoir offensé en son honneur, en ses facultés ou en sa vie. Moy quy suis juge, je doy examiner la gravité de l’excès, afin d’imposer une deue satisfaction à votre prochain, si la nécessité ou qualité du péché le requiert. Je retien ce péché et, par concomitance nécessaire, tous les autres et ne vous donne point l’absolution, sy vous ne satisfaictes à celuy quy est lésé de vre part. De là vous voyez clairement pourquoy nre Seigneur dit en l’évangile St-Jean, 20: « Et à quyconque vous les retiendrés, ils seront retenus, et à ceux à quy vous les pardonnerés, ils seront pardonnés. ». »

Prolongeans leur discours sur ce suject, ils alloyent amplifiant par plusieurs raisons la cognoissance de la nécessité et obligation de l’exercice de ce sacrement, confessans les péchés à un homme, afin qu’en la personne de J.-C. il applique les remèdes proportionnés, comme prêtre destiné et consacré à cest effect.

Le pauvre notaire avec soupirs et sanglots, pleurant à chaudes larmes se mit à genoux et dit: « Hélas ! je suis dèsjà vieux et peut-être bien proche de la fin de mes jours. De grâce, entendez-moy en confession car je ne sçay sy jamais j’auray une semblable occasion et commodité, et partant, retirons-nous un peu du chemin public, car je me résou de faire une bonne confession, parce que je me souvien que lhorsque j’étoy jeune de quinze à vingt ans, cette ste confession étoit encor en /189/ vigueur parmy nous. C’est pourquoy à raison de ce st exercice, nous n’étions pas si pervers et ne se commettoyent pas communément tant de péchés comme à présent. » Le p. Augustin luy dit que, comme il connoissoit la nécessité de la vérité de ce sacrement, selon l’usage de la ste Eglise romaine, aussy étoit-il nécessaire, pour l’assurance de l’estat de sa conscience et le salut de son âme, de croyre les autres six sacrementz de l’Eglise catholique, institués de n. S. J.-C. dans le st évangile, comme il étoit prêt de luy preuver sy le temps et la commodité le luy permettoyent, et croyre que tous les sacrementz évangéliques que la seule Eglise catholique romaine tient et exerce, confèrent la grâce divine. Et voylà la saincteté de laquelle parle le symbole des apostres, disant: « Je croy la saincte Eglise, pour un signe de la seule vraye Eglise de J.-C. son époux. » « C’est pourquoy, sy vous voulez accepter tout ce qu’elle professe en matière de la foy et religion, et confesser que toutes religions ou églises prétendues sont fausses et hors de la voye de salut, avec un ferme propos de vouloir vivre et mourir en cette nre foy et religion de l’Eglise catholique, apostolique, romaine, je vous entendray en confession et espère que vous recevrez la grâce divine et le pardon de voz péchés par le moyen de ce sacrement. »

Le notaire respondit: « J’accepte tout cela, parce que je connoy par des bonnes conjectures que c’est un vray sacrement, mais de quitter après cela entièrement ma religion, je ne croy pas d’y estre obligé, ny de le pouvoir faire. — Ha ! Monsieur, dit le p. Augustin, nous n’avons plus besoin de parler de religion sy vous ne voulez détester et abjurer, comme dit est, toutes les autres fausses religions prétendues réformées et toutes autres églises comme fausses sinagogues, et confesser ingénuement la seule Eglise romaine pour vraye Eglise de Dieu et unique espouse de J.-C. »

Etans à la fin de ce discours, survint un trouble de temps et abondance d’eau sur les confins du canton catholique de Fribourg quy a l’usage de la langue françoise, et ces messieurs avoyent besoingt de passer outre et faire chemin anticipans leur voyage, quy fut la cause qu’à leur grand regret et ennuy, ainsy qu’ils firent connoistre, il fallut se diviser, et ainsy fort amoureusement se dirent adieu.

 

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CHAPITRE VII

Du grandissime zèle que le Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, avoit pour le salut du prochain.

Pour retourner encore une fois à nre Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, nous racconterons un acte signalé qu’il fit en une occasion quy peut, comme un échantillon de son zèle pour la gloire de Dieu et le salut du prochain faire connoître la bonté de toute la pièce.

Ce bon père étant de retour en son petit fort et station ordinaire de St-Julien tout proche de Genève, comme dit est plusieurs fois, entendant qu’un certain homme jadis hérétique, puis catholique, et derechef hérétique, comme relapse de la foy catholique, enfin pour ses forfaitz étoit condamné à la mort par la justice de Genève et étoit sur le point d’estre conduit au supplice, en Plein-Palais quy est une grande place hors la ville où est le lieu destiné à cela, il se mit promptement en chemin vers Genève, se mit au milieu de la trouppe, sans aucune crainte des soldatz de la justice et de tous autres quels qu’ils fussent, embrasse ce peauvre misérable condampné et luy dit à haute voix : « Mon enfant, souvien-toy que tu as été enfant de la vraye Eglise catholique, apostolique, romaine, et encor que, par une misérable persuasion, tu te sois laissé tromper pour la renier, néantmoins celuy quy t’a rachepté par son précieux Sang, a voulu mourir en croix les bras étendus, pour montrer à tout le monde et aux pauvres pécheurs qu’il est toujours prest pour les ambrasser et remettre les péchés à ceux quy retournent à sa divine Majesté, avec une vraye repentance de cœur contrit et humilié. C’est pourquoy, mon enfant, fay comme je te diray, et je te prometz d’exposer mon âme pour la tienne. Demande-luy pardon de tous tes péchés, protestant /191/ que, sy tu avois le temps, tu les confesserois en la même façon que l’a ordonné la ste Eglise romaine quy est la seule et vraye épouse de J.-C.; confesse que tu la reconnois pour telle, détestant et abjurant toutes les autres prétendues et contraires à celle-cy. Croy pour certain qu’elle est la vraye et unique porte pour entrer en paradis. »

Tandis qu’il disoit ces choses et autres semblables, embrassant toujours le pauvre condampné, nonobstant qu’il fût souvante fois frappé par les soldatz de la justice quy faisoyent violence pour le détacher d’avec le patient, Dieu luy donna tant de force que jamais ils ne le peurent faire, ains l’accompagna jusques à l’échelle de la potence, luy disant: « Mon frère, ayez intention de demander à Dieu pardon de vos péchés d’un cœur sincère et de bouche quand vous pourrez et de protester à haute voix que vous prétendez mourir soû l’obédience de la ste Eglise romaine, avec une ferme espérance de vre salut ès seuls mérites de la passion de n. S. J.-C. »

La divine Majesté concourut avec l’abondance de sa grâce, en cette sienne misérable et heureuse tout ensemble créature, venant à connoistre clairement et renoncer entièrement son erreur par des signes manifestes qu’il donna de douleur et contrition, dès que le p. Maurice l’eût ambrassé, et luy obéit en faisant le mieux qu’il peut, tout ce quy luy avoit été dit de luy, et ainsy s’en alla dans le ciel comme l’on peut croire pieusement. Et le Rd p. Maurice demeura victorieux, enrichy des dépouilles de l’enfer, ayant effectivement observé ce précepte de charitté donné par J.-C., de mettre sa vie pour son prochain, quy est le plus haut degré d’icelle, au dire de la Vérité même. O que véritablement sont bien accomplies en cet acte et manifestées en la practique, ces parolles de l’écritture ste, disant que « la dilection est forte comme la mort, laquelle surmonte tout », voire que « le zèle et émulation est dure comme l’enfer » 1, quy est indomtable et quy n’abandonne jamais ce qu’il tient une fois ! Le zèle du salut des âmes a fait surmonter, en ce bon religieux, l’appréhension de la mort et les puissances infernales quy engloutissoyent ce pauvre criminel, ne l’abandonnant /192/ point, jusques à ce qu’il l’ait mis au chemin du ciel et introduit par le moyen d’une absolution sacramentale en J.-C. dans la maison de sa mère, la Jérusalem céleste, où il le possédera éternellement par un amour éternel.

 

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CHAPITRE VIII

Autre, cas arrivé à deux religieux capucins sur les terres des Bernois.

Environ l’an 1603, un religieux capucin, nommé frère Balthazard de Pavie, duquel a été parlé cy-devant, avec son compagnon quy étoit bien de la province de Suisse, mais milanois de nation, frère layc comme le premier, venans tous deux de la ville de Bade, catholique, non canton, mais neutrale, où il y a un convent de capucins, et s’en allans à Thonon, envoyés par les supérieurs, pour ayder selon leur pouvoir, à l’entreprise des missions dudt Thonon, arrivés proches du lac Léman où les habitans usent de la langue françoise, ils se disposèrent à le passer vers le château de Chillon quy est situé dans le lac, bien fortifié et gardé soigneusement, comme une place de jalousie, sous la puissance des Bernois. Or, la guerre étant encor pour lors ouverte entre le sérénissime duc de Savoye et les Genevois et Bernois, il y avoit ordinairement des soldats bernois en campagne pour la garde dudt château, lesquels s’appercevans de la venue de ces deux capucins, se cachèrent en embuscade. Ces pauvres innocentz arrivans proche d’eux, ils leur sautèrent dessus en furie, comme des loups enragés sur des pauvres brebis, les lièrent impitoyablement et les chargèrent d’injures et mespris, les conduisans à la forteresse.

Le gouverneur étant absent, ils les présentèrent à sa femme, disans: « Madame, nous yous présentons icy deux espions que nous avons attrappé. Il faut nécessairement les mettre en prison et leur donner un châtiment tel qu’ils méritent, après que Monsr le gouverneur les aura fait examiner. » Mais cette dame, quoyque calvinienne de profession, étoit néantmoins douée d’un bon naturel et avoit appris les qualittés des capucins par /194/ la commune réputation depuis le temps du st jubilé de Thonon; elle demanda à ces religieux qu’ils étoyent, d’où ils venoyent et où ils alloyent. Frère Balthazard quy parloit bien la langue françoise répondit simplement à tous ses interrogatz. Elle dit à ses gens: « Visitez-les pour savoir s’ils ont point des écritz contraires à nosseigneurs. » Et tandis que ses gens parloyent et visitoyent ces pauvres religieux, elle les regardoit continuellement d’un œil de miséricorde et compassion. Cependant un des soldatz mit la main à la manche de l’habit d’un des religieux et trouva une petite bourse de cuir et, avec une face joieuse, se mit à crier: « O Madame, voycy de l’argent. » Il ouvre la bourse et n’y trouve qu’une discipline de fer. La dame dit: « Que faites-vous de ces chaînes ? » F. Balthazard répondit: « Madame, cette discipline me sert de femme. Quand la chair veut regimber contre l’esprit pour offenser Dieu, auquel nous avons promis solemnellement de vivre en chasteté tout le temps de nre vie, elle n’étant que la servante de l’esprit, quand elle ne luy veut pas obéir, nous la châtions avec cette discipline et la contraignons de demeurer mortifiée et obéissante aux loix de la divine Majesté, avec jeûnes, veilles et autres actes de pénitence, voire prévenans ces rébellions par ses moyens pour la contenir en son devoir, car c’est ainsy que nre Seigneur l’a enseigné, les apôtres l’ont pratiqué et nous désirons les imiter par la voye d’une pauvreté évangélique et volontaire, déchaussés comme voû voyez et peu moins que nuds; et tous les vrays chrétiens, selon leur état et condition, quy sont sujectz à la ste Eglise romaine et au souverain pontife, le pape, quy désirent se sauver, visent à ce point de tenir la chair soû l’obéissance deue à l’esprit, et chacun cerche selon son pouvoir les moyens propres à cet effect. » Puis se teut.

Cependant les larmes découloyent des yeux de Madame la gouvernante, laquelle dit aux soldats avec une voix plaintive et pleurante: « Laissez aller ces bonnes gens; qu’ils suyvent leur chemin, car il est tout clair et évident que leur vie et conversation n’est d’épies ou samblables gens. » Puis dit aux religieux s’il leur plaisoit d’entrer, pour manger et boire. Mais ils répondirent qu’ils ne désiroyent qu’un peu de pain et de vin en aumône pour l’amour de Dieu. Madame leur fit incontinent /195/ apporter un beau grand pain, duquel ils prirent une petite partie, et ainsy d’un grand pot de vin, en emplirent seulement une petite boutellie, quy tenoit environ deux verres. Non seulement Madame la gouvernante, mais encore tous les soldatz du préside, demeurèrent étonnés et onteux, voyans la vie religieuse de ces bons frères, écoutans attentivement leurs discours quy ne ressentoyent que la piété, et étans bien édiffiés de leur parcimonie à prandre de l’aumône quy leur avoit été présentée. Ils les licencièrent avec des parolles pleines de douceur et de gestes affectifz.

Voylà comme la divine Majesté accomplit en ces deux bons frères laycs ses promesses évangéliques, que « quand nous serons présentés devant les roys et présidentz ou gouverneurs, nous ne craignons point de le glorifier, car ce n’est pas nous quy parlons, mais l’esprit de nre Père céleste quy parle en nous. » 1, comme nous voyons magnifestement en ce cas où les brebis changent les loups en agneaux, et c’est en cela que consiste la fin des missions apostoliques et de la fréquente conversation des religieux parmy les séculiers, tant désirée par le Rd p. Chérubin, et quy est le suject de cette troisième partie.

En confirmation de quoy j’adjouteray encore cet exemple, quy ne sera pas hors de propos :

Avant que les capucins fissent résidence à Gex, laquelle du depuis commença l’an 1611, ceux de St-Jullien passoyent souvent le Rône pour conférer avec les ministres, confirmer le peu de catholiques quy étoyent en cette terre et en gaigner des autres à J.-C. et à la ste Eglise.

En la conversion d’un entre autres, se vit manifestement que la main de Dieu opéroit en ces bons religieux, lesquels entrans en conférence amiable avec un gentilhomme calviniste de plus de soixante-cinq ans, il luy montroit dans leur confession de foy qu’il ne pouvoit pas être en la vraye Eglise de J.-C., n’ayant qu’un église prétendue, fabriquée tout de nouveau et à leur mode, et partant qu’il étoit assurément en état de perdition, parce que, comme il n’y a qu’un Dieu, il n’y peut avoir qu’une sienne Eglise, en laquelle on professe la seule /196/ vraye et unique religion, le propre de laquelle est de rendre à Dieu le culte quy luy est deu et acheminer les hommes à la gloire éternelle, hors laquelle n’y a point de salut.

Le pauvre gentilhomme, quoyqu’il fît bien l’entendu, ne sçavoit que dire ny que répliquer, mais se desposant de la dureté et obstination passée, dit qu’il y penseroit, et que s’il sçavoit d’estre hors de la vraye Eglise, il n’y demeureroit pas un heure.

Les religieux prirent de là un argument ou préjugé de sa future conversion, croyans qu’il n’étoit pas loin du royaume de Dieu. C’est pourquoy l’ayans exhorté de prier Dieu pour cest effect et l’ayans animé en cette bonne pensée, ils prirent congé avec des grands témoignages réciproques d’une sincère amytié, avec beaucoup de courtoisie et civilités.

Et voylà ce bon gentilhomme, dans peu de temps, quy manda appeller des capucins et résolut absolument de changer d’état, fit abjuration de l’hérésie et profession de la foy catholique romaine entre les mains du Rd p. Chérubin, et avec luy, sa femme, ses enfans, et toute sa famillie, quy fut faicte bonne catholique, dont Dieu soit loué et bénit éternellement !

 

Fin de cette 3e partie

 


 

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Partie quatrième

Continuation du secours divin et des faveurs ordinaires de la souveraine Empérière de l’univers en la conduite de ses armées spirituelles contre les ennemis de la foy et religion catholique, spécialement dans son camp de la province de Mission des capucins en Savoye.

 

 

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Ce n’est pas icy le lieu, ny la fin de ce narré de preuver les grandeurs, décrire les dignités et déclarer authentiquement le pouvoir de Marie, mère de mon Sauveur et Vierge immaculée. C’est assés de supposer indubitablement, avec les esprits bien faictz, illuminés en la vraye foy surnaturelle et divine, animés de charité et vivifiés par la grâce, fondés inébranlablement sur le rocher des principes du christianisme et d’une ste théologie, laquelle nous enseigne que l’union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe divin, auquel elle substite, dès le premier instant de son estre et non jamais en soy-même, quy fait que le terme de cette union est une seule personne et personne divine, le suppôt étant divin et la racine d’où procède cette admirable communication d’idiômes, par laquelle nous disons avec vérité que Dieu est vrayement homme et que l’homme est vrayement Dieu, en la personne du Verbe incarné, fils de Dieu et de Marie, sa mère; que ce Dieu est mort pour nous et que cet homme est la source de la vie immortelle; qu’il est éternel et temporel, immense et très petit, et que le Créateur et la créature sont en un même suject, d’où s’ensuit en très bonne conséquence ce que professe l’Eglise catholique, que cette Mère vierge a conceu vrayement et enfanté sans lésion celuy quy luy a donné l’être, lhorsque son sang virginal a été uny hypostatiquement au Verbe divin.

O union admirable ! O divine communication ! non seulement du tiltre de mère de Dieu et de fils de Marie, mais encor de toutes les grandeurs et prérogatives honnorables quy conviennent à une telle qualité quy l’élève par-dessus tous les /199/ ordres de la nature, pour dire sainctement qu’au dessous de Dieu il n’y a rien quy approche les grandeurs de cette créature sans pair.

Parle donc quy voudra de ses rares beautés et excellences non pareilles, pourveu qu’il ne luy attribue l’éternité, l’infinité (essentiellement), l’indépendance et l’union hypostatique, comme nous avons dit ailleurs, il n’est point en danger d’errer, quoyqu’il en die de bon et vertueux.

C’est pourquoy nous l’appelions la souveraine Empérière de l’univers, la thrésorière des cieux quy reçoit et distribue, selon la volonté de Dieu, tous les thrésors de la grâce et de la gloire, gouverne tous les étatz de son Fils en la terre et dans les cieux, conduit ses armées et met ordre partout infatigablement, pourvoit à tout invariablement et jamais ne se lasse à bien faire, ny diminue ses affections envers les amys de son Fils, duquel l’honneur et les intérestz ne sont qu’une même chose avec ceux de sa mère. Et comme ses ennemis ne cessent de combattre pour empêcher les desseins de son Fils au salut des humains, aussi ne cesse-t-elle de pourvoir au maintien de ses armées divines et fortifier au combat ceux quy sont enroollés en ses généreux esquadrons pour abbatre leur audace et ranvoyer dans les enfers ceux quy ont mesprisé le ciel.

Nous en avons vu cy-devant des pratiques admirables quy ramplissent de contemtement les cœurs des dévots lecteurs; mais nous avons maintenant à parler des progrès de nre province de Mission, sur les mêmes fondementz et soû la même conduite de la Reyne des cieux, quy semblent moindres en éclat et en la connoissance sensible, et toutefois ne sont pas moindres en valleur, puisque tout ce quy s’est veu en un coup continue à la postérité, et ce quy a jadis été ébauché et a receu les proportions et mesures du vray christianisme par le moyen de nos pères quy nous ont précédé, reçoit de plus en plus ses perfections et vives couleurs par l’entremise de leurs successeurs, à la faveur du secours continuel de la souveraine intandante des affaires de Dieu et thrésorière du ciel. C’est beaucoup à un prince d’acquérir des nouveaux subjects, mais c’est bien davantage de les bien conserver et imprimer dans leurs cœurs par des singuliers bienfaictz et justes règlementz, la fidélité sincère, entière et inviolable au maintien de sa corone. /200/

C’est ce que fait tous les jours la souverainne Empérière de l’univers, particulièrement en ces armées de Chablays et provinces circonvoisines, sous ses sacrés étendardz, par ses soldatz séraphiques, surnommés capucins. Venons à la preuve.

 

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CHAPITRE PREMIER

Briève description de l’état présent de la province de Mission des capucins de Savoye, soû l’étendard de Nre-Dame de Compassion, et de ses exercices, conformément à son nom.

Avant que nous nous mettions à racconter les prouesses et heureux progrès que la souveraine Empérière de l’univers a opéré par sa conduite et continuel secours à ses fidelles soldatz, les pauvres capucins de la province de Savoye, il me semble fort à propos de faire premièrement ou crayoner le plan des places d’armes et des forts qu’elle a édiffié en cette sienne entreprise contre l’hérésie et impiété, dans ses Etats de Chablays, Valley et autres peys circonvoisins dépendantz de ladte province; puis nous verrons une partie des plus généreux cavalliers quy ont paru en ce camp et, par leurs héroïques actions, se sont acquis des coronnes immortelles. En 3e lieu nous visiterons l’arsenac et verrons desquelles armes se sont servy ces vaillants soldatz, et puis nous exposerons, à la veue du pieux lecteur, sur le théâtre de ce papier, avec un stile raccourcy, les plus belles actions quy se font continuellement en ladte province de Mission par les capucins de Savoye.

 

§ 1. Je dy donc que la province de la Mission de Thonon, de l’ordre des capucins, a été érigée et instituée par décret exprès de la Sacrée Congrégation de l’universelle Inquisition romaine, par l’authorité et en la présence de Sa Sté, le 1er de juillet 1610, comme appert cy-devant, en la partie 3e, chapitre Ier, parce que, se rencontrans plusieurs et grandes difficultés en la mission de Thonon, entreprise avec beaucoup de peinnes et travaux par le Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, dès l’année 1598, et d’autre part on faisoit voir à la Sacrée Congrégation les grands fruictz quy se recueilloyent d’icelle et se pouvoyent /202/ attendre pour l’advenir, il pleut à ladte Sacrée Congrégation de choisir et destiner le très Rd p. Paul de Césène, pour lors définiteur général de l’ordre des capucins, pour commissaire apostolique du côté de Thonon et lieux circonvoisins de la dte mission, pour s’informer diligemment de l’état d’icelle et prandre certaine cognoissance tant de ce quy avoit été exploitté par le passé que de ce quy se pourroit faire à l’avenir pour la gloire de Dieu, l’augmentation de la foy catholique et le salut des âmes, comme aussy des choses nécessaires pour cet effect, et en faire une deue et certaine relation à la Sté de Paul V, lors régnant et de très heureuse mémoire. Ce qu’étant heureusement accomply, la susdte Sacrée Congrégation, par ordre de Sa Sté, fit le décret susmentionné 1, portant que la susdte mission de Thonon fût séparée de la province de Lion, de laquelle elle dépendoit auparavant; et en fût faite une province particulière, conformément à la résolution du très Rd p. général, avec le conseil de ses définiteurs. C’est pourquoy les susdtz RR. pères général et définiteurs se souscrivirent tous audt décret, le 4e jour du susdt moys et la même année que dessus, étans assemblés à Rome; et à ce que cette mission sortît plus amplement son effect, le très Rd p. général, avec les susdts définiteurs, retira entièrement le soin et la charge d’icelle de la province de Lyon et, pour icelle, constitua une province particulière.

Et bien qu’à cet effect fussent appliqués à cette province les conventz que la province de Lion avoyent obtenus ès Etats du sérénissime duc de Savoye, deçà les monts, principalement celuy de Chambéry quy est la métropolitaine de Savoye, néantmoins la susdte province de Mission a toujours voulu porter le nom de province de la Mission de Thonon, afin que chacun sceût, par le moyen de ce nom, à quelle fin elle avoit été particulièrement instituée.

Ladte province a été gouvernée depuis son institution par des commissaires généraux successivement jusques à l’année 1618 que luy fut concédé d’élire un provincial, comme du /203/ depuis a été continué, se soumettant à la charge et conduite de ses provinciaux.

Et bien qu’elle soit communément appellée province de Savoye pour la distinction accidentelle des peys, sy est-ce qu’elle a toujours voulu retenir et conserver fortement et généreusement le nom et les effectz de province de Mission, persévérant constamment en ce dessein. Et partant, les supérieurs d’icelle, tant commissaires généraux que ministres provinciaux, ont bien toujours envoyé indifféremment par toute l’étendue de ladte province des ouvriers pour travailler aux exercices missionnaires, sçavoir est prêcher, cathéchiser et entendre les confessions, selon l’exigence des temps, des lieux et des peuples, pour correspondre à son nom; mais parce que la nécessité n’est pas égalle partout et le nombre des ouvriers est moindre que la besoigne préparée de sy longtemps et sy universelle, on a principalement destiné aux missionnaires les lieux quy entourent la cité de Genève, capitale de tous les errans de ces peys circonvoisins et le refuge des étrangers :

 

§ 2. sçavoir Thonon, chef de la mission, distant de cinq lieues de Genève et de Lausane, pris pour hospice l’an 1602 et réduit en convent l’an 1608, où l’on tient ordinairement quinze religieux capucins, entre lesquels deux ou trois sont prédicateurs, et trois ou quatre confesseurs pour le moins, quy parcourent tout le duché de Chablays pour le cultiver en la foy et piété catholique, passans quelques fois par occasion ès terres des Bernois, de là le lac, chez leurs voisins, non sans fruictz et utilité spirituelle.

De l’autre côté de Genève est le convent de St-Jullien, une lieue proche de la cité, pris pour hospice l’an 1602 et réduit en convent l’an 1616, où demeure famille complette de religieux, deux desquels sont prédicateurs et les autres missionnaires, quy parcourent les balliages de Ternier et Gaillard, tout autour de Genève où ils entrent souvant et, par leurs bons exemples, travaillent imperceptiblement, reçoivent dans ledt convent des fréquentes visites des habitans d’icelle et des étrangers hérétiques, quy viennent pour conférer avec les religieux des choses de la foy avec satisfaction et proffit. /204/

Gex se trouve à côté de Genève, vers le couchant, éloigné de troies lieues, pris pour hospice l’an 1611 et réduit en convent l’an 1623, où sont deux prédicateurs et trois ou quattre confesseurs, pour travailler dans la ville et par tout le balliage presque tout hérétique, prêchans, cathéchisans, conférans amiablement avec les errantz et comfirmans les catholiques en la foy, et quelquefois conversans sur les terres des Bernois quy leur sont contiguës.

A ces trois lieux du diocèse de Genève, quy ont été fort recommandables aux capucins dès le commencement de la mission, ont été adjoutés autres lieux dans le même diocèse pour les exercices de mission: quoy que la nécessité n’en fût pas sy importante que des premiers, sçavoir est La Roche-en-Genevois, du côté de midy, à trois lieues de Genève, pris pour convent l’an 1617, où sont ordinairement deux prédicateurs et trois ou quatre autres missionnaires quy parcourent les autres lieux autour de ladte cité, de sorte que Genève se trouve entourée de quatre conventz de capucins en signe de croix 2; et celle quy abhorre tant la croix est crucifiée au milieu d’icelle, car de Genève à Thonon, il y a cinq lieues; de Genève à St-Jullien en droicte ligne, une lieue : voylà le poteau de la croix : de Genève à La Roche, trois lieues, et de Genève à Gex, en droicte ligne, trois lieues, voylà le croison.

Seyssel situé sur le bord du Rône, à six lieues de Genève, quy par nécessité a le commerce ordinaire avec les Genevois et le passage commun, particulièrement des Bernois, fut pris pour convent l’an 1627, et est fort soigneusement cultivé par les capucins quy y demeurent, entre lesquels sont deux prédicateurs, trois ou quatre confesseurs et autres pour le chœur et le service du convent.

Et Rumilly, à sept lieues de Genève, mais sur le passage des Genevois et quy traffiquent ordinairement avec eux, fut pris pour convent l’an 1612, soutient heureusement douze religieux capucins pour le moins, lesquels, jusques à l’année 1640, n’ont pas été amployés ès actes missionnaires en la façon que les susmentionnés. Mais Monseigneur le révérendissime evêque de /205/ Genève, Dom Juste Guérin, de très heureuse mémoire, connoissant la grande nécessité de son peuple dudt lieu, fit des singulières instances à nos pères, et avec une piété et humilité incroyable, vertu à luy connaturalisée, prya nos pères d’y employer nos religieux à ouyr les confessions des séculiers, et du depuis, avec les deux prédicateurs, y ont toujours étés quatre ou cinq confesseurs.

Au diocèse de Valley, à St-Maurice Agaunois, est un convent de capucins, pris pour hospice l’an 1603 et réduit en convent formel l’an 1612, où sont ordinairement douze religieux, deux prédicateurs, trois ou quatre confesseurs et autres pour le service du chœur et du convent. Ces religieux ont charge de travailler en tout le Bas-Valley, et quelques fois conversent avec ceux du peys de Vaux, terre des Bernois, leurs voysins, selon les occasions quy se peuvent présenter.

Quelques temps après les premières difficultés de l’an 1602 et 1603 se fit un arrest et déclaration que les disayns quy voudroyent avoir les capucins les pourroyent librement recevoir, et pour lors, on les receût solemnellement comme habitans et communiers du peys.

Ensuite de cecy, Monsr l’abbé de Grilly, quy succéda en l’abbeye de St-Maurice à Monseigneur le Rd Seigneur Adrian de Riedmatten, faict évêque de Sion, pria les capucins (logés comme dit est en la 2e partie, en ladte abbeye, en attendant) d’accepter une place pour bâtir un convent formel, selon nre profession. Nos pères choisirent la place de St-Laurent, où il y avoit une ancienne église dédiée soû le nom de ce grand martyr, dépendante avec son bénéfice de ladte abbeye de St-Maurice. Les plus anciens de ce lieu assuroyent qu’autrefois il y avoit heu un monastère de religieuses, lesquelles y moururent toutes à cause de la malignité de l’air et, par succession de temps, ledt monastère s’en étoit allé en ruyne, n’y étant resté que l’église. Or, comme on n’y voyoit aucun vestige de monastère, on soupçonna que ces bons vieillards eussent forgé ce conte dans leurs esprits.

C’est pourquoy nos religieux choisirent ce lieu comme le plus commode de tout le territoire et, en apparence, le plus sain, commencèrent à bâtir l’an 1612, étant député à cela le vénérable père Damien d’Usillon, prestre capucin, avec le vénérable /206/ p. Sébastien de Mauriane, prédicateur, duquel est faicte mention au commencement de la 2de partie de cette œuvre, lequel fit creuser les fondementz du convent, et se trouvèrent les fondementz de l’ancien monastère des religieuses. Creusans en divers endroictz, ils trouvèrent quantité de tombeaux, faictz en forme de coffres avec des belles, longues et larges pièces de briques, entre lesquelles il y en avoit une sur laquelle étoyent gravées ces parolles: Pia Margareta, Relig. obiit die..., et le reste étoit effacé. Le susdt père Damian la fit voir à plusieurs personnes, quy fut la cause que l’on donna croyance aux anciens du lieu; et l’expérience a fait voir du depuis la malignité de cet air, comme nous dirons cy-après, chap. 2.

Ce convent a toujours été grandement utile et a faict des grands fruits spirituels parmy ce bon peuple, mais singulièrement depuis qu’il a été rebâty dans l’ancynte de la ville, tant pour la proximité et commodité de les assister au besoin que pour la continuation de la santé des religieux quy en donne le moyen. Le premier convent étant en sy mauvais air que fort peu de religieux y demeuroyent sans faire des grandes maladies; plusieurs y mouroyent et les autres en demeuroyent incommodés pour toute leur vie. Ce quy donnoit des ennuys aux religieux et séculiers, presque insupportables pour les continuels changementz de religieux qu’il falloit faire aux dépends des biens facteurs et surcharges des autres familles, particulièrement de Thonon, quy recevoit les mallades, et des autres convents où il falloit prandre des religieux seins pour envoyer à leur place.

Sion, ville principale de Valley et siège épiscopal de ce diocèse, entretient un convent de capucins receus l’an 1631, pourveu de bon nombre de religieux, entre lesquels y a trois prédicateurs et autant de confesseurs pour le moins, quy travaillent au bien spirituel de la cité et de tout le Valley d’en haut, avec non moins de fruict que de peines et travaux pour la diversité des langues.

Sur le suject de ce convent est à noter que, nonobstant l’heureux succès de ce grand conseil général duquel a été parlé en la 2e partie de ce livre, tenu en pleine campagne proche de la ville de Syon, l’an 1604, auquel les hérétiques de Valley estimoyent /207/ ambrasser publiquement et authentiquement l’hérésie de Calvin (sans exclusion des autres) et toutefois l’affaire réussit tout autrement, par une singulière providence de Dieu et la diligence des capucins, comme a été dit sur la fin de ladte 2e partie, chap. 7, et furent faictz en un autre conseil tôt après des très beaux décretz pour l’extirpation de l’hérésie, néantmoins la malice des hérétiques passa bien sy avant que ne pouvans supporter les susdtz décretz, implorans l’assistance des Bernois, Genevois et autres de leur trempe, ils se servirent de l’imposture décrite au lieu susallégué pour infecter de fausses impressions la Majesté très chrétienne de France, le collège apostolique, la Sté du souverain pontife et les principaux pères de nre ordre pour faire expulser les ouvriers du St-Esprit et faire retourner les hérétiques, pour jouir derechef d’une maudite paix et tranquille jouissance de leurs biens dans leur terre naturelle, faisans passer l’œuvre de Dieu pour un dissimulé coup d’état et juste cause de nullité, en tout ce quy avoit été sainctement exécuté. Cette furieuse tempeste et stratagème infernal enfla tellement nos hérétiques de Valley, avec les suggestions continuelles de leurs confédérés, que le peys étoit retourné quasy au même état qu’auparavant. Mais les capucins quy ne cerchent que la gloire de Dieu et le salut des âmes, comme détachés de tous autres intérestz, n’ayans rien à perdre de ce monde, comme ils n’en prétendent rien, se confians seulement en la providence infaillible de leur Père céleste, ne désistoyent pourtant de faire des sorties de leur préside de St-Maurice, par tout le Bas-Valley et se porter de temps en temps dans Syon où la gangrenne étoit plus enflamée et les ennemis de la foy plus fortifiés et animés contre l’état ecclésiastique, faisans tous leurs efforts pour en extirper la mémoire. Je passe icy sous un religieux silence les essays quy en ont été faictz. On ne se contentoit pas d’attaquer les mortels; on s’en prenoit encor à ceux quy triomphent dans le ciel. Je m’arrête là pour ne provoquer personne à indignation, mais seulement exciter une ste compassion quant au passé et une divine jubilation pour ce que nous voyons de présent.

Nos religieux se sont trouvés souvante fois dans ces occasions pour consoler et fortifier le peu de catholiques, quy se /208/ trouvoyent pour lhors dans Syon et aux environs, sans toutefois se démarcher d’un seul pas des limites de leur profession, recommandans à Dieu les affaires d’estat sans s’en mêler aucunement, ménageans sy bien leur zèle avec la prudence religieuse que même les ennemys de la religion catholique leur témoignoyent pour la pluspart du respect et de l’affection; même plusieurs des principaux se convertissoyent entièrement à la foy catholique, comme l’on voit entre autres par une patente authentique du Rd seigneur Jean Sartorius, doyen de Syon, en faveur du vénérable père Benoict de Riom, prédicateur capucin, du premier may 1628, en laquelle il racconte les grands fruicts et conversions faites dans Sion pendant les trois caresmes que le susdt père y avoit prêché les années 1622, 1623 et 1628, et nomme expressément une demy-douzaine de principaux de la ville quy, s’étans convertis, avoyent faict profession solemnelle de la foy catholique, adjoutant que de trois cents communiants quy se trouvoyent avant sa venue dans Syon, à la fin du caresme se trouvèrent quinze centz, au rapport de Monsr le vicaire de Syon.

Je laisse à parler de la patente que me donna son successeur, l’année 1630, à ma sortie de Sion, après y avoir prêché le caresme pour la seconde fois, pour me retirer à St-Maurice, d’où j’étoy gardien; je diray seulement pour la preuve de ce que dessus que feu Monsr Hilteprand Valde, secrétaire de Sion, au nom de Messieurs de Sion et de l’état séculier, en la même occasion nous donna aussy une patente en laquelle il témoignoit le fruict que Dieu avoit opéré en eux et le contentement de tous en la conversation religieuse des pauvres capucins.

Ils avoyent expérimenté en même temps avec une grande satisfaction, de laquelle il ne m’est pas séant de parler, le zèle que nous avons toujours heu à leur service, que nous leur avons rendu pendant la peste, exposans nos vies avec tant de courage et gayeté de cœur, pour ayder les âmes à s’acheminer vers le ciel, que nous n’avions non plus d’appréhension de la mort, ès plus dangereuses occasions, que sy nous eussions estés immortels, ou qu’il n’y eût point été de peste en campagne, sans toutefois mespriser les cierconspections nécessaires, pour ne tenter Dieu par témérité. /209/

Les bons catholiques voyans les malheurs du peys et le bonheur qu’ils recevoyent des visites fréquentes des capucins, brûloyent d’un ardent désir d’affermir leur contentement par la continuation de la présence des religieux, et en toute occasion leur communiquoyent le dessein qu’ils avoyent de les recevoir dans leur ville et leur édifier un convent, mais les plus vieux entre les principaux, quy étoyent les plus noircis et infectés de l’hérésie pour avoir fait leurs études parmy les cantons hérétiques, répugnoyent entièrement à cette réception des capucins, selon le conseil des Bernois quy les animoyent contre nous avec des samblables impostures que les susalléguées, de sorte que quand nos pères faisoyent la proposition de nre introduction permanente dans Sion, pour vacquer plus sérieusement à leur service, ils s’en retournoyent avec des beaux remerciementz de leur bonne volonté, au reste que la prune n’estant pas encore meure, il falloit avoir un peu de patience, et qu’ils s’en souviendroyent en temps et lieux, se contentans de nous voir une demy-douzaine en auspice, et comme des oyseaux sur la branche, jusques à la première expulsion de quelque vent d’aquilon, se maintenant par ce moyen dans la réputation de catholiques vers les prélatz de l’Eglise et les princes chrétiens, attendans de venir à bout de leurs prétentions.

Mais nos supérieurs ne pouvans souffrir plus longtemps leurs religieux dans cette incertitude, destitués des commodités de pratiquer les exercices ordinaires de nre profession, se résolurent de faire encor un coup d’essay, pour sçavoir la volonté de ces messieurs. C’est pourquoy, l’an 1631, le Rd p. Philibert de Bonneville, provincial des capucins de la province de Savoye, étant venu à Sion pour visiter les religieux quy étoyent en mission audt lieu et ayant vu la grande incommodité en laquelle ils étoyent, ne pouvans exercer ce quy est des stes coutumes de nre ordre, les seigneurs du vénérable chapitre s’étans offerts de donner une place propre pour bâtir un convent, pria Monseigneur le révérendissime évêque et illustrissime prince, Hiltebrand Jodoque, de luy permettre d’accepter ledt lieu, et Sa révérendissime Paternité ayant appellé les principaux cytoyens de Sion en son château épiscopal le 21 may 1631, comme dessus, et les révérends seigneurs chanoines du /210/ vénérable Chapitre s’étans joinctz avec Sa révérendissime Paternité, représentèrent les grans fruicts que les pères capucins avoyent faict à l’avancement du salut des âmes, tant au bas que supérieur Valley, despuis trente ans en ça, et celuy qu’ils pourroyent faire, s’ils avoyent un convent en cette ville; lesdtz seigneurs respondirent que, comme cet affaire étoit fort important, il devoit être traicté au conseil général de la cité, quy s’assembleroit le 25 du susdt moys de may.

Le Rd p. Provincial ayant demandé audience audt conseil et ayant remercié ces Messieurs des grandes charités qu’ils exerçoyent envers ses religieux et de l’affection qu’ils portoyent à son ordre, il les supplia que, comme ils montroyent d’aggréer nos religieux, il leur pleût aussy permettre qu’il acceptât le lieu que le vénérable Chapitre luy ofroit pour y bâtir un convent, afin que les religieux, vacquans aux exercices ordinaires de nre ordre, ils se puissent rendre plus utiles pour le salut de tout le peys et se conserver en l’entière observance de nre règle. Autrement qu’il prendroit les délays proposés pour un honneste refus et seroit contraint de retirer ses religieux de là.

Cette demande ayant été meurement considérée, tant par le conseil privé des principaux cytoyens comme par le conseil général, la pluralité des voix tant de l’un que de l’autre fut que les pères capucins de la province de Savoye devoyent être receus dans Syon, et qu’il leur seroit permis d’accepter la place quy leur étoit offerte par le vénérable Chapitre pour y bâtir un convent de leur ordre quy seroit à ladte province.

Ensuite de quoy, les seigneurs du vénérable Chapitre desquels on ne peut suffizamment décrire l’affection avec laquelle ils se portèrent à nre réception, étans assemblés en leurs kalendes le 30e may, résolurent de donner gratuitement et à perpétuité un pré suffisant à cest effect, en très belle et bonne situation, et le premier de juin, o Providence admirable de N. Seigr, veille de l’Ascension et troissiesme jour des Rogations, jour auquel le Rd p. Chérubin avoit été introduit en la chaire de Syon pour y prêcher la foy catholique, comme a été dit en la 2e partie, c. 6, § 9, Monseigneur l’illustrissime et révérendissime évêque ayant bény la croix en l’église cathédrale de Nre-Dame, le Rd p. provincial ayant faict un’ exhortation, elle fut /211/ portée en procession solemnelle, en laquelle le vénérable Chapitre et quatorze religieux capucins et messieurs les citoyens assistèrent avec un singulier contentement et, la croix étant élevée, Monseigneur le Rme donna quarante jours d’indulgence à perpétuité à tous ceux lesquels feroyent oraison devant ladte croix, pour l’augmentation de l’Eglise catholique, la paix entre les princes chrétiens et l’extirpation des hérésies. Le 10e du moys de juin, 2e jour de Pentecostes, la place fut bénite et la première pierre posée solemnellement par Monseigr le révérendissime, assisté des seigneurs du vénérable Chapitre soû le nom de nre père séraphique S. François: la ste messe fut célébrée au même lieu où devoit être le grand autel par celuy-même quy en écrit l’histoire, au grand contentement de toute l’assistance.

Ce n’est pas sans suject que je me suis arresté sur la description de nre réception formelle dans Sion contre toute apparence au jugement des biens sensés, tandis que requerroyent bon nombre des principaux et plus anciens de ce lieu, au moins en authorité, mais encore que j’ay faict voir en passant et contre mon inclination le mauvais état auquel étoit ce peys après les premiers exploits de la souveraine Princesse d’iceluy par le moyen des capucins, ses très humbles, affectionnés serviteurs. C’a été premièrement pour faire voir que, sy bien la divine justice permet pour quelques temps que les méchantz affligent les bons pour les purifier, épreuver et perfectionner, néantmoins la Mère de miséricorde n’abandonne jamais les siens, mais les relève d’autant plus que plus ils ont étés abbaissés, convertissant leur tristesse en des grandes consolations, comme nous voyons maintenant dans Sion, ainsy que l’on verra plus amplement sur la fin de cette 4e partie, Dieu aydant.

Secondement, c’est pour faire voir comme Dieu accompagne et bénit les stes entreprises et la vive sincérité de nre ordre séraphique, faisant que nre habit et nre conversation soit comme un hameçon pour luy attirer les cœurs des peuples les plus endurcis, ce quy se peut voir parmy toutes les nations, mêmes des infidèles. A Dieu seul en soit la gloire, quy se sert de ses créatures, comme bon luy semble !

Mais pour faire voir que je ne dy rien de secret et inconnu j’inséreray icy un acte que firent Messieurs les bourgeois, après /212/ avoir pris les voix pour nre réception dans Sion, pour en obtenir l’aggréement et confirmation de tout le corps de la Seigneurie spirituelle et temporelle du peys, premièrement en langue allemande. traduit en latin, et icy mis en françois.

 

acte de messieurs les bourgeois de sion pour la réception des capucins.

 

Parce que nos bourgeois ayans obtenu la pluralité des voix, appuyés sur icelle, ont receu les pères capucins en nre ville de Syon, ils ont jugé être à propos et nécessaire pour la perfection de l’œuvre, premièrement de manifester les raisons et coucher par écrit les motifs de cette réception, par devant Monseigr le révérendissime et illustrissime prince, nre prélat, et par devant le magnifique seigneur ballif et les autres nobles, généreux et doués d’une souveraine prudence, les orateurs des sept disains assemblés en la présente diète, par lesquels nous avons été portés et incités à donner nos voix et nos vœux à cest effect.

Secondement l’ayant impétré, pourquoy nous avons passé outre à cette réception avec un courage invincible.

La première et principale raison est pour laver, purger et nettoyer nre Cité de cette tache et macule détestable et très horrible de l’hérésie, de laquelle, à nre grandissime regret, nre ville a été sy longtemps ignominieusement contaminée et infectée, et pour telle proclamée et diffamée partout, voire en arracher entièrement et déraciner la semence et les principes d’icelle, car nos très cléments seigneurs n’ignorent pas en quel prédicament et en quelle estime nre cité a été, et combien grande a été par cy-devant l’insolence des citoyens infectés d’hérésie, persone ne le peut ignorer, c’est chose plus claire que le jour. Combien de fois ont-ils tâché de troubler et tourmanter le souverain magistrat, voire toute nostre très chère et aymée patrie par des très grandes perturbations et fâcheries, l’inquiéter, voire la précipiter dans un très grand péril et danger, principalement en toutes les diètes générales et particulières ? N’ont-ils pas tâché de mespriser, opprimer et persécuter par une haine intestine et rancune secrette ou dissimulée, les bons et vrays /213/ professeurs de la foy catholique romaine ? Ce que les vrais sectateurs de la foy seule salutaire et catholique, ont été contrains de supporter longtemps, avec une patience invincible, Dieu trois fois très bon et très grand le permettant ainsy, recommandant tout l’affaire à la divine Providence et bonté, jusques à ce que, par la miséricorde et clémence de nre Seigneur et le sage et prudent gouvernement du sénat, la chose fut réduite en meilleur état.

Nous donques les exposans, ayant ingénuement et sincèrement manifesté par devant Monseigr le révérendissime et illustrissime prince et prélat et le vénérable Chapitre le zèle que nous avons du salut de nos âmes, la ferveur et résolution de nos esprits à cette fin, étans poussés et entièrement excités et révelliés par leurs pieuses exhortations et sainctes supplications, avons fermement et unanimement conclu et résolu entre nous de ne plus passer pour des hérétiques, luthériens ou huguenots, mais pour catholiques, apostoliques, romains et sincères sectateurs de la ste Eglise catholique romaine et effacer entièrement, extirpans jusqu’aux plus profondes racines, cette tache ignominieuse d’estre appellés hérétiques.

Ayans donc entre nos mains l’occasion et le temps opportun pour exécuter nre ste résolution, nous n’avons pas voulu différer davantage un affaire sy important, si louable, sy salutaire et tout divin, mais voulans satisfaire à la juste demande et très digne supplication du Rd p. provincial des pères capucins, nous n’avons pas voulu, ny deu apporter davantage de délay. Ayans recueilly et pris les voix entre nous, nous en sommes venus au fait et progrès, et l’affaire a réussy sy heureusement que nos voix ont obtenu une glorieuse victoire en la pluralité.

Laquelle pluralité de voix a toujours et en tous lieux où la démocratie a vigueur obtenu et obtient un plein pouvoir et authorité et telle force et vigueur qu’elle doibt estre exécutée par le consul quy gouverne tous les citoyens, sans aucune tergiversation, ce qui, jusques à présent, a toujours été infailliblement observé sans difficulté quelconque, et si la pluralité se fût rancontrée du côté de nos adversaires, n’aurait-il pas fallu nécessairement que nous eussions eu patience, ce qu’à nre grand regret et afflition d’esprit, nous avons veu expressément, voyans que, par la pluralité des voix, les enfans quy avoyent estés anvoyés aux collèges catholiques en ont été rappellés par nos parentz mêmes quy les y avoyent envoyés, et /214/ alhors la pluralité des voix l’a emporté par sa force et vigueur, par quel droict que ce soit.

De plus, nous n’avons sceu treuver un moyen plus utile et fructueux pour extirper la pernicieuse et damnable doctrine nouvellement inventée, introduicte en ce peys et ses sectateurs de nre ville; ny un plus salutaire médicament pour le soulagement et recréation spirituelle de nos âmes, tant au temps de santé que de maladie, voire pour acquérir une vraye, seule solide et fondamentale perfection et salut que par cette réception et admission des RR. pères capucins, veu que ces bons pères sont excellentz en doctrine, en jugement et éclatent en vie exemplaire et se sont toujours montrés tels en nre honorable et très chère patrie par leurs exercices spirituels très agréables à nre Dieu immortel, et se sont comportés de telle sorte en tout temps de trouble et de sérénité que, non seulement à St-Maurice Agaunois, ils ont obtenu bénignement la faculté d’y bâtir un convent, mais encor ès louables disains ont étés bénignement receus, amiablement traictés et ont été agréables à tous. Outre ce, nous avons été contrains, non sans grandissime déplaisir, d’entendre et voir des conventicules et assemblées particulières de plusieurs fauteurs et adhérantz des hérétiques, instituans des congrégations secrètes, et nous voir qualifiés du tiltre de bâtard des jésuites, de chiens et de chatz et autres samblables noms sales et ignominieux nous être imposés, et quand ils ont estés sérieusement advertis par des édictz publics du souverain magistrat, et leur étant intimé, ou de professer la vraye religion apostolique romaine, ou de sortir du peys, on n’entendoit d’eux autre chanson ny autre response de leur bouche, sinon que le serment extorqué étoit odieux à Dieu, d’où appert quels œufs ils vont encor couvant en leur espritz, et qu’ils sont des dissimulés hérétiques masqués en catholiques, et telle est la vérité.

Davantage nous ne pouvons cacher sous le voyle d’un funeste silence à vos très bénignes Seigneuries, ains leur devons manifester par une vraye narration en quelle façon les susmentionnés se portent à la réception du très st Sacrement de la sacrée Eucharistie: c’est à sçavoir les uns sans se confesser, les autres faisans certaines confessions feintes, se glorifians et vantans d’avoir surpris les confesseurs et les avoir bien trompés; les autres négligent tout à fait la confession annuelle et la ste communion; les autres /215/ n’ont point de honte ni de crainte de contraindre leurs propres enfans contre leur volonté de contracter des mariages hors du peys avec des hérétiques, afin que, plus librement, ils puissent avoir les damnables et pervers exercices des hérétiques.

Et quoy, les vénérables pères capucins, hommes de ste vie, nos maîtres spirituels et salutaires médecins de nos âmes, ne sont-ils pas autant de poignantes épines aux yeux de telles gens et personnes de telle farine ? S’ils leur peuvent être aggréables et acceptables et combien précieux, nous le laissons à la considération et providence de nos sages et provides seigneurs; et s’ils se conforment aux édits si justes des suprêmes magistrats ou non, et si une telle manière de vivre et de procéder est convenable à des hommes catholiques, apostoliques, romains. Est-ce là la vie que nous avons promise à Dieu et à toute la cour céleste ? Est-ce là la forme de vivre que nous avons promis et déclaré par nos propres écrits à nos Confédérés, princes catholiques et Républiques de vouloir effectivement observer ?

A cela n’est pas besoingt de racconter de quelle façon et violence, fortifiés par la seule pluralité et appuyés sur icelle, ils ont souvant introduit dans la cité des ministres ou prédicans hérétiques, expulsé les ferventz professeurs de la foy catholique quy étoyent attentifz et occupés à entendre la parolle de Dieu, et ce, ignominieusement, par des officiers et ministres luthériens, soû peine de privation de tous privilèges et droicts deus, tant aux bourgeois qu’aux habittans.

Et comme ils ont excogité des moyens indiscretz et iniques pour venir à chef de leurs intentions, lesquels vous étans connus et manifestes, nous avons creu les devoir passer sous silence.

Ce qu’estant ainsy, n’est-ce pas la nécessité quy nous contraint et un sainct zèle de religion quy nous enflame et nous oblige à penser au passé, mettre ordre au présent et prévoir à l’advenir ? Car il ne faut pas attendre de nos sectaires et ennemis des fruicts plus doux et agréables.

Enfin, quelques bourgeois indignés contre nous et irrités à raison de cette nre réception et acceptation se sont efforcés de soustenir pertinacement que nous ne pouvions pas et n’étoit aucunement en nre pouvoir de recevoir, contre le consentement et bon plaisir de vos Seigneuries, des estrangers et religieux de dehors, prétendants de /216/ preuver que nous avons enfraint les communs statuts du peys, faicts et confirmés ou arrêtés pour la conservation de la paix et tranquillité quy se doit garder entre nous.

A quoy nous respondons que nous sommes aussy prêtz, promptz et enclins qu’eux, pour le moins, de nous conformer en tout et partout, fortement et inviolablement, à toutes les loix communes du peys, aux statutz et décretz d’icelluy, et exposer librement et allaigrement, pour nre très chère patrie, tout ce que la divine bonté nous a miséricordieusement élargi et concédé, comme aussy de fermement garder et exactement et inviolablement observer et exécuter, de cœur et de bouche tout ce quy, du suprême sénat, sera ordonné et décrété pour la plus grande gloire de Dieu trois fois très grand et très bon, non toutefois à la façon d’un certain particulier, lequel s’estant solemnellement obligé par serment devant son suprême magistrat de vivre cy-apprès comme il appartient à un homme vray catholique romain, retournant tôt après vers ses samblables luthériens, étant reprins par eux et condampné d’insconstance et infidélité pour la transgression et rupture de son serment, et luy demandans pourquoy il leur avoit tourné le dos, il répondit : « Bien que de bouche seulement j’aye prêté serment, cependant j’ay toujours retenu et porté en mon cœur la doctrine du docteur Luther, engravée ineffaçablement. » De ce, vous, Nosseigneurs très cléments, nous souhaitons que vous tirés des conjectures et argumentz, s’il se faut fier, en quoy et comment, à des homes de telle farine et à des consciences de telle trempe, et combien ils sont studieux et affectionnés ou diligentz observateurs de vos loix et commandementz, ou inviolables exacteurs de vos deffenses et prohibitions.

Quant à ce quy touche la prohibition alléguée faicte pour la conservation de la paix commune du peys, nous déclarons que nous n’avons aucunement fait contre cet édit et n’avons aucunement étés faitz infracteurs d’iceluy, parce que les susdtz pères capucins ne doivent être tenus ou computés entre les étrangers ou religieux de dehors et n’ont point étés tenus pour tels, ny déclarés pour tels en la dte diète. Au contraire, ils ont ordinairement étés retenus dans le peys et n’ont étés ranvoyés par aucun commandement impérieux, comme il est arrivé aux pères jésuites; ains n’ont-ils pas étés appellés dans le peys par nos patriotes orateurs envoyés à /217/ Lucerne pour assister au conseil général dudt lieu ? De plus à St-Maurice, ne leur at-on pas donné licence et faculté d’édifier un monastère, il y a désjà plusieurs années ? Pourquoy donc à nous, nous, dis-je, patriotes quy, comme libres, jouissons du droict de démocratie, ne nous serat-il pas loisible de faire ce quy a été loisible à des sujects et à ces mêmes pères doués d’une si grande piété et brûlans d’une ste ferveur d’esprit, quy sont agréables à tous et en très grande estime, de leur édifier un monastère dedans ou dehors les murailles de nre ville ? Pourquoy nous dénieroit-on ce pouvoir et cette authorité, nous étans si utiles et nécessaires et quy nous ont si bien édiffiés par tant d’exemples de saincteté par plusieurs années qu’ils ont conversé parmy nous, si bien qu’ils ont attiré à eux les yeux favorables de tout le peuple ? Pourquoy ne donnerions-nous pas un favorable consantement à une sy pieuse et sy ste requête de ces très révérendz pères, à ce que, ayans bâty un convent, ils puissent vivre conformément et selon leur institut et puissent librement exercer tous les exercices de leur ste religion, sans aucun doute avec une grandissime édification de toute nre cité et avancement spirituel du salut de nos âmes ?

Puis donc, nos très bénins Seigneurs et commandantz, qu’en tout ce nre affaire nous ne recherchons or, ny argent, ny le vent ou la fumée de quelque honeur passager, ny les biens trompeurs et caducques de ce monde; non les bourses, mais les âmes; non l’argent, mais les consciences; non quelque gain temporel, mais la seule gloire de Dieu et la seule propagation de la foy catholique, apostolique, romaine, et l’aliénation et extinction et totale ruine et extirpation de toutes sortes d’hérésies et dépravées opinions, et ensemble ne visons qu’à obtenir heureusement une plus grande tranquillité de nos consciences, et par ainsy puissions témoigner par effect que nous observons inviolablement ce que nous avons promis par écritz munis du sceau de nre chère patrie, premièrement à Sa Sté le souverain pontife, puis au roy de France, au duc de Savoye et aux sept cantons catholiques, appuyés sur une bonne espérance que Vos Altesses ne prendront aucunement de mauvaise part cette nre ferveur et zèle pour l’infaillible vérité de la foy catholique et nre résolution, mais qu’elles nous protégeront d’un affection paternelle et amiable en ce nre négoce et nous deffendront contre nos adversaires. /218/

Nous nous soumetons humblement soû les ayles assurées de leur clémence et paternelle protection.

Voicy les noms de ceux quy comparurent en conseil en faveur de la réception des capucins, lesquels j’insère icy d’un grand cœur pour immortaliser la mémoire de leur st zèle et piété catholique à toute leur postérité : Messieurs Hilteprand [Waldin], secrétaire de la ville, Etienne Kalbermatter, syndicq, Nicolas Kalbermatter, capitaine, et Jacob Kalbermatter, trésorier, et tous trois frères; Thomas Forschen, capitaine, Jean Supersaxe, capitaine, Jean Riedmatter, Jean Preux, procureur de Syon, François de Montheys, séneschal, Jean Groely, capitaine, François Liviodi, official des arquebusiers ou mousquetaires, Martin Kuntchen, procureur, Jean de Montheys, capitaine, Nicolas de Torrente, procureur, Anthoine Lengen, notaire, Jean Venetz, Pierre de Torrenté, Marc Uffenbort.

De toute cette histoire, nous pouvons recueillir une grande conformité des effectz de la divine Providence à l’endroict de ce bon peys de Valley, avec ceux de la première histoire de l’année 1601, 1602 et 1603 et 1604. Ce quy preuve la continuation du secours de la souveraine Impératrice de l’univers en ses armées spirituelles, pour la protection et deffense de ses Etats et de son particulier patrimoine de Valley, pour l’approbation du tiltre de cette 4e partie, laquelle regarde également les trois parties précédentes.

 

§ 3. Reprenons nos brisées et achevons de crayonner le plan des forteresses et rempars des divines armées en la province de la Mission de Thonon, conduite par les capucins soû les étendards de Nre D. de Compassion.

Au diocèse de la Vald’ Aoûte, de trois conventz de capucins quy y sont, le premier est celuy de la cyté quy fut pris l’an 1618, avec protestation solemnelle du public que jamais ce convent ne seroit annexé à la province de Piedmont, mais à la province de Savoye, pour leur plus grande commodité et satisfaction. Là sont entretenus dix-huit ou vingt religieux.

Le second est celuy de Morjais quy fut pris l’an 1626. Ces deux premiers ne sont pas pour le présent destinés (quant à la confession des séculiers) pour l’exercice de mission; mais le 3e /219/ quy est celuy de Châtillon quy fut pris l’an 1626 et destiné absolument à la mission pour des causes très urgentes. On y tient ordinairement deux ou trois prédicateurs et quatre confesseurs, quy cultivent diligemment tout le peys d’en bas, depuis Nuz, quy est au milieu d’iceluy, jusques à l’extrémité du côté de Piémont quy est à St-Martin, peuple quy fréquente grandement avec des hérétiques leurs voisins quy parlent allemand avec plusieurs mélanges de langues et de religion, d’humeur jadis fort rudes et mal instruictz ès principes de la foy principalement ès lieux quy approchent de plus près les susdtz hérétiques.

En la réception de ce convent est à remarquer un traict admirable de la providence divine pour le salut des âmes, car l’an 1623 le père gardien de la cité d’Aoûte manda un prédicateur, le vble p. Denis de Chambéry, de sa famille de Châtillon 3, pour y prêcher le jour de l’Immaculée Conception de Nre-Dame où, étant arrivé, il montra au peuple en sa prédication le désir qu’il avoit pour leur service, disant qu’il luy fâcheroit bien de s’en retourner six lieues loin et accomplir le nombre de douze lieues pour sy peu de travail, comme est une seule prédication, et partant que, s’ils aggréoyent son service, il demeureroit volontiers avec eux jusques à Noël et toutes les festes inclusivement pour le salut de leurs âmes; qu’il ne se missent point en peine pour leur nourriture, parce qu’ils yroyent mendier en pauvres capucins, sy confians en celuy quy les avoyent envoyés comme ses disciples et quy pourvoit les petits oysaux de l’air et n’abandonne jamais aucune créature.

Un des principaux du bourg, advocat de profession, à présent Monsr le vibalif d’Aoûte, nommé Monsr Botel, se trouvant présent, se réjouit grandement et dit après au p. prédicateur: « Vrayement, mon père, voicy un bon rancontre. J’ay en main des lettres de S. A. SS. pour la réception des pères N. en ce lieu, lesquelles se doivent manifester ce même jour aux principaux d’icelluy. On pourroit bien prandre l’occasion au poil, puisque les capucins sont déjà dans le peys et se présentent pour nous /220/ servir. » C’étoit luy-même quy avoit procuré les lettres et l’introduction de quelques réguliers en son lieu pour quelque raison particulière à sa maison, outre la considération du bien public, et partant ne faisoit tort à personne.

Ce qu’étant fait, le p. prédicateur 4 s’arrêtèrent premièrement en la maison d’un bourgeois pour quelques jours, laquelle n’étant pas commode et couverte pour y demeurer au sec, ils acceptèrent l’équirie de Monsr le baron de Châtillon, où ils demeurèrent cinq moys, prirent possession et entrèrent audt lieu la veille de Noël, avec admiration et contentement du peuple; leur lict fut dans la crèche à l’imitation du grand prototipe des pauvres évangéliques, et dans ce même étable fut fait un grand festin à tous les principaux du lieu, mais avec tant de dévotion que le Seigneur avec les susdtz pleuroyent à chaudes larmes.

Monsr le chanoine Maffaeus, curé dudt lieu, ayant donné à cet affaire beaucoup de conditions astrictives aux religieux, Monseigr l’illustrissime et révérendissime évêque d’Aoûte donna par patentes expresses au p. prédicateur toute son authorité hors donner les ordres, mêmes de bénir toutes les chappelles qui luy plairroit, célébrer la ste Messe quand et où il luy plairroit, adjoutant qu’il se réjouissoit qu’il eût pris cette petite Genève; et générallement tous les peuples circonvoisins s’en resjouirent grandement, quy n’osoyent plus passer par le bourg, particulièrement les filles et les femmes, sans s’exposer au danger de recevoir des affrontz au préjudice de l’honeur et de leur pudicité.

La perversité de ce lieu étoit telle que la chair se mangeoit librement en carême; l’huyle n’étoit point en usage entr’eux, comme il est au reste du diocèse; et quand on leur présentoit à la cité des viandes apprêtées conformément au caresme, ils s’en mocquoyent et les rejettoyent, voulans être traictés selon leurs appétits. Es festes solemnelles, il n’y avoit pas trante personnes à la messe, quoyque la parroisse soit fort grande. Je laisse soû silence un histoire prodigieusement horrible en son principe, /221/ laquelle eut un très heureux succès avec des miracles manifestes par le moyen de nos susdtz pères, changeans quelque maudite congrégation secrète, destinée à mal faire soû la conduite de Vénus, en des stes confréries du st-Rosaire, puis du très st-Sacrement, quy vont toujours de bien en mieux, Dieu faisant connoistre manifestement, à ceux quy ont heu connoissance du fait, combien il aggréoit les travaux de ces bons religieux par des grâces toutes surnaturelles mêmes sur les corps humains. Mais la modestie m’arreste là. Dieu en soit loué éternellement !

O qu’il fait bon voir maintenant la fréquentation des stz sacrementz, l’avidité de ce peuple à entendre la ste messe tous les jours, et autres pieux exercices que je tay pour abbréger, pour dire en un mot et exprimer mes contentementz indicibles que j’ay receu de Dieu, après y avoir demeuré cinq ans, tant en fabrique comme en convent formel, voyant ès jours de festes toute la mattinée l’église des capucins toute remplie de peuple et les confessionaux de pénitents, entendre toutes les messes quy se disent en nre église, et puis, quand il est temps d’aller à la parroissiale, tant pour la première et petite messe que pour la grande et solemnelle, se porter avec tant de zèle et d’affection à monter là-haut que l’on voit bien manifestement que leur dévotion n’est point intéressée mais attachée à leur devoir !

Il y a d’autres lieux lesquels, pour leur situation ou autres incommodités, ne pouvans avoir des religieux de perpétuelle résidence, sont néantmoins grandement nécessiteux des choses quy concernent le salut de leurs âmes. C’est pourquoy depuis quelques années en çà, ils ont été particulièrement recommandés au soin de nos religieux des couvents de capucins, leurs voisins, à cette fin que les gardiens ou vicaires d’iceux y envoyent de temps en temps des prédicateurs et confesseurs ou catéchistes pour quelques jours, pour les cultiver par la doctrine chrétienne, prédications et autres exercices spirituels, avec l’administration des sacrementz, et les instruire ès choses de la foy et piété chrétienne pour les acheminer au salut éternel; et sont les suyvants :

Premièrement le lieu des Eschelles, contigu au Dauphiné, du diocèse de Grenoble, où le peuple pour avoir les hérétiques /222/ voisins, n’a peut-être pas moins de besoin jusques à présent des documentz de la foy et moyens de leur salut que les circonvoisins de Genève.

Le soin d’iceux est recommandé au convent de Chambéry, afin que le supérieur d’iceluy y mande des prédicateurs et autres religieux destinés pour cest effect par le Rd p. provincial, en temps oportun quy montent aux dtes Eschelles, pour travailler en la vigne de Dieu.

Secondement St-Genis ausy contigu au Dauphiné, du diocèse de Belley, autant indigent des choses divines que les précédents pour les mêmes raisons et voysinages.

Yenne est sur la Savoye, mais du diocèse de Belley. On y bâtit un convent de capucins étans receus l’an 1648, étans dans la même nécessité et voisinage que dessus. Jusques à présent il avoit été comme le lieu de St-Genis, soû la charge et recommandation faite au convent de Belley.

Belley, cité épiscopale, receut les capucins pour y édifier un convent l’an 1620. Là sont ordinairement deux prédicateurs et quatre confesseurs et autres pour le chœur.

Le Val Romey ou vallée des Romains, du diocèse de Genève, a expérimenté jusques à maintenant une plus grande nécessité que les lieux précédents; aussy est-il cultivé sérieusement par les capucins de Seissel.

Le convent de Seissel fut receu l’an 1627 et tient toujours deux prédicateurs, trois confesseurs et autres pour le chœur.

La vallée de Chézyry, du diocèse de Genève, plus nécessiteuse que tous les susmentionnés pour la grande conversation et familiarité qu’elle a avec les hérétiques de la terre de Gex quy luy sont contigus dans la même vallée, ne pouvant être suffisamment secourue par le convent de Gex quy en a la charge, comme le plus proche d’icelle, le Rd p. provincial prend le soin d’envoyer quelques fois des ouvriers pour y travailler spirituellement au salut des âmes.

La ville de Thône avec les vallées contiguës du même diocèse de Genève ne souffroit pas sy grandes nécessités que les précédentes; néantmoins à cause des grandes populaces quy sont dans ces montagnes, les pasteurs ont besoin de secours et les peuples les souhaittent et procurent avec instance, c’est /223/ pourquoy la charge en est donnée au convent d’Annessy, le supérieur duquel y mande des prédicateurs et confesseurs en temps oportun pour y employer leurs forces et industries selon le talent que Dieu leur a donné pour sa gloire.

Voilà le plan de nre armée campée autour des ennemis de la religion catholique, continuellement exposée aux occasions des actes missionnaires.

 

§ 4. Mais elle a encore des présides ou convents un peu plus éloignés, lesquels ne servent pas moins à la conservation de l’état spirituel de nre divine Princesse, les uns servans d’académie de vertu pour dresser les novices au combat spirituel, contre la chair, l’enfer et la vanité du monde; les autres pour enseigner les étudians et dresser des jeunes prédicateurs pour attaquer les ennemis de la foy et de la vertu, et d’autres pour enseigner les loix canoniques, pour faire des juges et conseillers au tribunal de pénitence et généralement en tous se trouvent des bons advocats et procureurs pour tout le bien public.

Chambéry marche le premier comme ville capitale de Savoye et le siège du Souverain Sénat et de la Souveraine Chambre de S. A. R. Là est un convent de capucins où sont des religieux à proportion du lieu, fut receu l’an 1576 et sert quelques fois pour les études de philosophie et théologie, mais plus souvant pour le noviciat.

Ce convent est situé sur le fonds d’un ancien bénéfice fondé par la sérénissime princesse, Anne de Chipre, duchesse de Savoye, pour une singulière dévotion qu’elle avoit à ce lieu où étoit un’ image de Nre-Dame, dans une chappelle, par l’entremise de laquelle étoit tellement excitée la pieuse affection et confiance du peuple catholique que, visitant ce lieu et y accourant fréquemment comme à un préside divin et lieu de refuge en toutes ses nécessités, il recevoit des grandes grâces et s’y faisoit des miracles sans nombre, ainsy qu’est exprimé dans la bulle de la consécration de la dte chappelle ou église dudt bénéfice, laquelle fut faite le 19e jour du moys de may 1465, par un évêque de Nice, député pour ce suject de la part de Monseigneur l’évêque de Grenoble, diocésain du susdt lieu, avec toutes les solemnités requises en ce cas et les indulgences annexées de /224/ huictante jours à perpétuité à tous fidèles chrétiens quy deuement disposés, visiteront ladte église de Nre-Dame, au jour susdt 19e de may, anniversaire de ladte consécration. Le sérénissime duc Philibert-Emanuel de Savoye avoit tant d’affection et de dévotion à ce lieu où la souveraine Empérière de l’univers aggréoit tant d’estre honnorée, invoquée, et pour la glorieuse mémoire de la très pieuse et sérénissime princesse susmentionnée, Anne de Chipre, excitée perpétuellement par les armes de Chypre qui se voyent au milieu de la voûte de ladte église, que sa susdte altesse sérénissime désiroit extrêmement que ledt lieu fût habité par des religieux quy y chantassent jour et nuict les divines louanges et correspondissent par la saincteté de leur vie à la réputation très illustre du même lieu. C’est pourquoy prenant l’occasion au poil, à la venue des capucins, les recevants en ses Etats, deçà les monts, les y logea pour satisfaire à ses pieuses affections et intentions.

Le convent de Mauriane fut pris l’an 1580, édifié par les biens faicts de Monseigr l’illustrissime et révérendissime évêque de ce diocèse, Pierre de Lambert, son fondateur.

Celui d’Annessy, capitale de Genevois, pris l’an 1593, est fondé sur la pierre évangélique de la pauvreté séraphique par Monseigr le duc de Nemours, Jacques de Savoye, et accomply par Charles-Emanuel de Savoye, son frère, comme nous avons vu en la 1re partie 5.

Celuy de Montmellian à 2 lieues de Chambéry fut pris l’an 1596, au diocèse de Grenoble.

Celuy de Moûtiers en Tarantaise, métropolitaine de l’archevêché, fut pris l’an 1612.

Celuy de Salanches en Focigny, diocèse de Genève, fut pris l’an 1619.

Celuy de Conflens au diocèse de Tarantaise fut pris l’an 1626.

Celuy du Bourg-St-Maurice en Tarantaise, proche du mont St-Bernard fut pris l’an 1627, et partout deux prédicateurs pour le moins et quelques catéchistes pour l’instruction du peuple. /225/

Voylà donc nre province de la Mission de Nre-Dame de Compassion de Thonon, composée de 21 convents parfaictz et un quy est en fabrique, entre lesquels trèze sont destinés à supporter les fatigues de la guerre spirituelle contre l’hérésie et pour conserver les catholiques mêlés ou voisins des hérétiques, et dix quy travaillent par oraisons, prédications et bons exemples à perfectionner en la vertu ceux quy, étans exempts des dangers de l’hérésie, ne le sont pas des autres péchés.

Mais avant que passer outre, je ne doy mettre en oubly un traict fort particulier de la Providence divine, en la réception de ce convent dernier nommé du Bourg-de-St-Maurice en Tarentaise, pour la gloire de Dieu et le contentement des amis et bienfacteurs de nre ordre.

Ce convent a été demandé avec des grandes instances des habitans du lieu; mais la réception a été grandement traversée, même de nos religieux quy représentoyent les difficultés de ce lieu, étant situé au pié du Petit-St-Bernard, où les hivers sont autant rigoureux en leur longueur qu’en leur grande froidure, à cause de tant de neiges quy couvrent ces hautes montagnes quy l’environnent de toutes partz, de bises glaciales et vents impétueux; et presque tous, tant messieurs les chanoines de St-Pierre de Moûtiers quy est la métropolitaine, comme dit est, et autres semblables ecclésiastiques que les religieux capucins croyoyent que l’on y auroit de la peine d’avoir du vin pour les messes, allégans qu’il y avoit assés de prêtres au Bourg, y étans environ une douzaine, et que n’entendans pas les confessions nous n’y étions pas nécessaires, et autres semblables raisons quy sembloyent être bien puissantes. Ce nonobstant, Dieu a voulu que ce convent ait été bâti en deux ans au temps de la guerre, lhorsque tout étoit sy cher à cause de trois armées quy passèrent en ces quartiers-là et le long séjour de l’armée de France. Et du depuis, Dieu y a tellement pourveu les religieux que rien ne leur a manqué des choses nécessaires selon leur profession.

Pendant la peste moururent environ trois mille personnes de la parroisse et autant de soldats. Plus de soixante moururent dans le convent où s’étoyent réfugiés ceux du lieu. Les religieux ne quittèrent point la place, ne refusèrent point l’entrée, ny le /226/ secours à personne, et aucun d’eux n’y est mort par la grâce de Dieu. La disette de vin se trouva si extrême que l’on cessa de célébrer la ste messe ès autres parroisses, particulièrement depuis Belentre jusques au Bourg, parce que les prêtres étoyent tous morts en ces quartiers. Jamais pourtant les capucins ne désistèrent de célébrer la ste messe dans le convent devant Monsieur Du Hallier, gouverneur pour le roy, et ce, fort tard, tous les jours, et par conséquent ne pouvoyent prandre de préservatif, bien qu’ils fussent presque toujours parmy les corps morts pour confesser les moribons, et que tous les jours plus de soixante ou septante soldatz et autres vinssent prandre l’aumône à la cuisine dudt seigneur, laquelle se faisoit dans le convent, et le même jour, après avoir pris ladte aumône, mouroyent vingt, trante ou quarante.

Les religieux furent bien attaqués du tac et fièvre pestilentièle, spécialement le supérieur quy eut le bubon sous l’aisselle et le lésard à la cuisse et fut désespéré des chirurgiens, et toutefois ne laissa d’entendre les confessions, et la nuict suyvante il entendit la voix de Nre-Dame quy luy dit: « Lève-toy, tu es guéry. » Et ausytôt se trouva entièrement guéry, demeurant seulement la figure et cicatrice de la peste à la cuisse, pour témoigner le mal passé.

Entre autres merveilles est digne de considération celle d’un soldat malade de la peste et proche de la mort, lequel pria son capitaine d’advertir les capucins pour le venir confesser, disant qu’il donneroit tout son argent pour la fabrique de nre convent. Le supérieur le va confesser dans la chambre, mais selon nre profession ne voulant point prandre l’argent, vinrent ausytôt des soldatz quy ne furent pas lâches à le prandre, deux desquels tout de suite moururent aussytôt, et le père supérieur ne souffrit aucun détriment.

Les grandes contrariétés qu’on avoit supporté pour le suject de ce convent, jusques à estre suspendue la fabrique d’iceluy un an durant soû quelque prétexte canonique, et la peste étant sy furieuse qu’il sembloit que tout deût périr.

Les pères de la province étans assamblés au chapitre sur le point de pourvoir et députer des religieux pour visiter les convents quy étoyent en danger et pourvoir aux nécessités, il /227/ fut dit que pour celuy du Bourg-de-St-Maurice en Tarentaise, sy les religieux quy y étoyent venoyent à mourir, on le lairroit-là sans plus y envoyer des religieux. Mais Dieu fit voir combien il aggréoit que les capucins fussent là pour sa gloire, préservant, comme dit est, tous les religieux de ce lieu, quoyque vivement attaqués de toutes sortes d’occasions pour mourir, si bien que les autres conventz étans réduits à l’extrémité, il fallut recourir à celuy du Bourg pour avoir des religieux pour gouverner et secourir les autres, entr’autres le supérieur du Bourg fut envoyé par le Rd p. provincial à Moûtiers pour avoir la charge du convent, après la mort du Rd p. Louis de Chambéry, lecteur en théologie.

Non seulement cela, mais encore sur le départ de l’armée du roy, l’ordre étant donné qu’on se saisît de tout ce que se trouveroit dans l’église parroissiale, chez les capucins et chez les pénitents, pour payer les tailles exigées par les officiers de Sa Majesté, ne se trouvant pas en tout cela pour satisfaire, on fit emprisonner les scindicqs et principaux du lieu dans une maison où étoyent trois ou quatre corps morts de peste, cachés avec plusieurs immondices. Et pour les mettre en liberté, il fallut recourir aux aumônes que Dieu avoit envoyé pour la fabrique du convent des capucins, jusques à la somme de cent et dix pistoles, et du depuis ce convent a été le refuge de tout le pauvre peuple en ses afflictions et nécessités, des vivants et des morts, car le déluge de la montagne voisine, ayant par le moyen des eaux remply leur église de la boue d’iceluy et détruit presque tout le Bourg, quy maintenant se bâtit plus haut, on fut contraint de faire quelque temps les offices parroissiaux en l’église des capucins et enterrer les corps en la place quy est au-devant d’icelle. O hautesse des richesses de la sapience et science de Dieu ! combien sont incompréhensibles ses jugements et ses voyes investigables, choisissant les choses foibles pour confondre les fortes, des pauvres capucins pour être le soulas et refuge des grands et des petits, des particuliers et des communautés, des ecclésiastiques et séculiers, même au temporel et au temps le plus calamiteux de guerre, peste, disette, déluges et autres samblables misères !

Dieu n’est pas moins en la protection et deffense des pauvres séraphiques surnommé capucins contre leurs persécuteurs, /228/ qu’à les pourvoir en leurs nécessités, pour faire paroître sa bienveuillance en leur endroit, et comme il aggrée leur service. Je pourroy rapporter icy plusieurs histoires certaines en confirmation de ma proposition, mais pour ne m’éloigner du lieu d’où je pars maintenant, je m’arrêteray un peu à quatre lieues plus bas, dans la cité de Moûtiers, pour racconter sur ce suject une chose quy y arriva, l’année 1639, en temps de peste.

Le Rd p. gardien des capucins du convent de Moûtiers ayant vu l’obédience de deux religieux destinés pour le service des pestiférés par le Rd p. provincial, il envoya tout ausytôt un vendredy lesdts religieux la présenter à Monseigr l’archevêque quy étoit à Bozé, quy les receut avec une joie et comtentement indicible. Et non seulement expédia leur admission, mais encor ordonna à son fermier quy estoit resté seul syndicq en la ville de deslivrer promptement une pistole pour leur trouver une maison, où ils peussent loger commodément pendant la durée du mal. Ils rencontrèrent en chemin un homme de qualité éminente et magistrat, lequel ayant heu quelque vent de leur dessein, leur fit un tout autre accueil qu’ils n’attendoyent pas de luy. Car après beaucoup de discours impertinents et de railleries et mespris, il leur dit que tandis que la robbe de St-Pierre dureroit, il ne feroit état de la nôtre; et tout de ce pas ne manqua pas d’aller prévenir le susdt syndicq, en quoy il n’eut pas beaucoup de peine, d’autant qu’iceluy prétendant avoir receu quelque mécontentement des religieux, il leur avoit levé l’aumône depuis quelque temps.

Ce que les susdtz religieux reconurent le même jour sur le soir (et du depuis il leur advoua) quand ils luy présentèrent le mandat de Monseigneur, duquel il ne fit pas beaucoup d’état, les quittant avec ces parolles: « Je ne veux pas en aucune façon que vous vous exposiez. ».

Le lendemain, ces religieux firent assembler les magistratz de la santé, pour leur exposer le désir du peuple et le leur, quy étoit de les servir jusques à la mort. Sur quoy le susindiqué magistrat, prenant la parolle pour les railler en bonne compagnie, comme il avoit fait en particulier, se prit à racconter l’histoire de Luther et comme il étoit perdu parce qu’on ne luy avoit voulu permettre de publier la croisade, y enfilant encor /229/ un autre d’un certain quy se fit par après prince d’une secte, laquelle fut poursuivye par un ecclésiastique, sa créature, quy étoit là présent et concouroit à ses sentimentz et rallieries.

Voyans donc les pauvres religieux qu’ils ne recevoyent que du blasme, ils leur dirent adieu, les assurans toujours que, quand leur service leur aggréeroit, ils seroyent toujours les mêmes et prêtz à les servir. Ce qu’ils reconnurent bientôt et expérimentèrent effectivement le beau lendemain quy fut le dimanche, car le susdt syndicq étant atteint de peste, par un secret jugement de Dieu, il ne voulut onq entendre parler que des capucins, quoyque des autres ecclésiastiques se présentassent pour le confesser, ou du moins luy donner l’absolution, s’il vouloit seulement venir aux fenestres. Ce fut donc le premier quy, par la permission divine, eut besoin du service des capucins et quy les obligea de sortir du convent, plus tôt qu’ils ne croyoyent pas. Ils allèrent donc en sa maison avec la bénédiction du Rd p. gardien, l’entendirent en confession, puis allèrent prendre le sacré viatique qu’ils luy apportèrent environ les trois heures après-midy et, à six ou sept heures du soir, il expira; quelque temps après le susdt ecclésiastique fut aussy accueilly de la même malladie, mais non de la même grâce peut-être plus indigne, pour avoir en ce que dessus moins visé au devoir de sa profession pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; car nos dtz religieux apprirent quasy aussytôt sa mort que sa volonté de se confesser à eux, sy bien qu’ils ne purent arriver à temps. Il est néantmoins à présumer qu’ensuitte de sa bonne volonté Dieu luy aura fait miséricorde.

Quant au premier antagoniste des religieux, Dieu luy donna plusieurs divers et grands motifs bien sensibles à un home de sa condition, pour le faire rentrer en soy-même, qu’il ne m’est convenable de racconter icy.

Je racconteray encor au chapitre suyvant un histoire arrivée un peu plus loing, en confirmation de cet aggrément divin au service des pauvres capucins et du soin que Dieu a de les protéger ès occassions de traverses et persécutions, mais puisque nous sommes encore à Moûtier, et sur le suject de la peste et du service de nos religieux, je racconteray icy, comme en passant, une chose mémorable advenue au même lieu, l’année 1630. /230/

Deux de nos religieux prêtres, l’un desquels étoit prédicateur et l’autre étudiant en théologie, pour l’être dans peu de temps, étans exposés dans ladte cité de Moûtiers au service des pestiférés, l’armée françoise ayant laissé une peste si furieuse qu’elle causoit une mortalité non pareille, messieurs les chanoines furent contrainz de quitter leur cathédrale en laquelle ne resta qu’un seul prêtre quy disoit la messe en ville, et nos deux religieux étoyent retirés dans une chappelle de Notre-Dame de la Croix, hors la ville, où ils célébroyent tous les jours. Il n’y eut lieu, ny cloître, quy ne fût infecté, tant des pères Cordeliers, religieuses de Ste-Claire que des capucins quy furent assistés et secourus spirituellement et corporellement de l’industrie de ces deux religieux capucins. Les morts étoyent en si grand nombre que ceux quy servoyent à enterrer les corps, quoyqu’ils fussent plusieurs, ne pouvoyent pas suffire à telle quantité, outre que, jettans les corps dans les fosses préparées à cet effect, ils tomboyent morts et s’ensevelissoyent eux-mêmes avec lesdtz corps qu’ils portoyent; quy fut la cause que, le nombre des morts croissant d’heure à autre et n’ayans des hommes pour les inhumer, on en fit un monceau au pré de Monseigneur l’archevêque, que les chiens et autres bestes alloyent manger; dont ils furent contrains de les jetter dans l’Izère et, à cet effect, on prit un chariot quy ne faisoit autre qu’aller prandre les corps avec les corbeaux humains pour les jetter dans la rivière.

Et en cet exercice, il arriva un cas bien remarquable, c’est que les corbeaux ayans chargés plusieurs corps sur leur chariot, ils y mirent une femme morte depuis trois jours, comme ils assurèrent au père prédicateur capucin; et étans proches du pont d’où ils la devoyent jetter dans la rivière, le père prédicateur sortoit de Ste-Claire, venant de confesser l’abbesse quy mourut tôt après; et le chariot s’arrêtant pour le laisser passer, les corbeaux entendirent une voix plaintive dessus ledt chariot et crièrent: « Miracle, miracle ! un mort ressuscité ! » Le père prédicateur abborde le chariot, fit lever les corps jusques à ce que l’on connût celuy quy se plaignoit. Se trouva une femme que le père fit asseoir sur ces corps quy étoyent encore sur le chariot et, l’interrogeant, elle luy respondit et dit qu’elle se vouloit confesser; le prédicateur la fit mettre en terre et, /231/ l’ayant ouy en confession et repu du très saint viatique, il luy fit apporter à manger et, en mangeant, elle expira.

Je grossyroy trop ce voulume, contre mon inclination, sy je vouloy racconter les merveilles que nos religieux ont vu au service des pestiférés et que Dieu a opéré par eux. Venons à l’histoire promise cy-dessus.

 

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CHAPITRE II

Du changement du convent des capucins de St-Maurice en Valley

§ 1. Le convent de St-Maurice Agaunois en Valley que nous avons dit cy-dessus avoir été pris pour hospice l’an 1603 et pour convent formel l’an 1612, en lieu comme nous avons dèsjà spécifié, dépendant de l’abbeye de St-Maurice, de messieurs les chanoines réguliers de St-Augustin, où étoit une petite église de St-Laurent fort ancienne, conforme à notre profession; la situation étoit la plus belle et aggréable de toute cette vallée jusques à Martigny, dans une pleine élevée par-dessus le grand chemin ayant le Rône au-dessous, quy sépare l’Etat des Bernois au peys de Vaux, de celuy des Vallesans en cet endroit, mais au reste pour plusieurs raisons fort malsain, et d’autant plus que plus il a de largeur et d’élévation, pour recevoir les vaspeurs produites par les marécages quy sont du côté du midy et les laisser esgayer et étendre par la dte pleine, ayant du côté du couchant, le rocher de Véroce, où est l’hermitage de Nre-Dame du Sé, despendant de l’abbeye, haut, droit et tout nud en sa façade inférieure, et en figure d’amphitéâtre quy fait réflexion, et s’avançant du côté du septentrion, faisant un détroit vers le château, retient lesdtes vapeurs, pour mieux et plus longuement caracoller et voltiger en la susdte pleine, autour de St-Laurent, outre que tout ce fonds est là par accident, descendu autrefois des déluges de la haute montagne par le détroit du torrent, lors, comme il est probable, que le Rône se détourna de Virollet où S. Maurice fut décapité et sa précieuse tête tomba dans ledt fleuve, jusques au pié de la montagne des Bernois. Or, ces déluges des montagnes ont accoutumés de mener ou rouler des grosses pierres avec une eau noire, boueuse et puante, comme /233/ j’ay vu du depuis en ces mêmes quartiers, lesquelles s’arrêtans en bas, les unes contre les autres ou dessus les autres, en toutes sortes de postures, laissent des concavités dans lesquelles croupissent ces eaux corrompues, lesquelles, par la vertu attractive du soleil ou autres astres, exalent des vapeurs comme des petites nuées en forme de colomnes, lesquelles venans à se dilater, ceux quy en sont attrapés sont ausytôt saysy du mal de tête, principalement les étrangers. J’en parle par expérience, et apprès des gens dignes de foy, je délaisse les autres raisons de ce mauvais air, pour dire que ce lieu destruisoit fort nre province de religieux par la mort de plusieurs, laissant les autres chargés de grandes infirmités pour le reste de leur vie. Et l’année 1624, après y avoir prêché le caresme, j’eu pour conclusion le samedy de Pâques deux religieux étendus devant moy, au milieu de l’église du convent, un prêtre et un frère layc, sur le suject desquels je fy un oraison funèbre, faisant paroître au peuple l’affection des capucins au salut de leurs âmes, en ce que sy bien les capucins, par infirmité naturelle, avoyent pour la plupart quelque appréhension d’habiter en ce lieu, néantmoins quand ils étoyent là, voyans le fruict spirituel quy s’y faisoit, ils y demeuroyent très volontiers; sy que plusieurs religieux disoyent que, nonobstant ces incommodités, ils ne procuroyent jamais d’en estre levés, ce que je prouvay par les parolles expresses du prêtre susmentionné, père Théodose d’Ugine, qu’on a vu jusques à huit heures du soir dans le confessional, sans avoir pris aucune nourriture depuis la célébration de la ste messe, le jour auparavant qu’il mourut sur le soir, étant sur son lict assis et appuyé contre la muraille, et voyant par l’ouverture de la porte du côté des gons son compagnon dèsjà mort, étendu sur un aix, selon nre coutume, dans l’allée du dortoir, il me dit ces propres parolles: « Je vous assure, mon père, que si Dieu me rendoit la santé et conservoit la vie plus longtemps, je ne demanderoy jamais de sortir d’icy, voyant le bien quy procède de nos maux. » Et lors que des prélats et seigneurs se plaignoyent à nos pères, disans: « Pourquoy ne quittez-vous ce lieu-là quy vous perd tant de religieux », ils n’avoyent autre réponse sinon: « hélas ! nous perdons des corps, mais nous sauvons des âmes. » /234/

L’année 1638, que j’étoy gardien à Thonon, je receu tout pour un coup huict religieux malades venans de St-Maurice, quy à cheval, quy à charriot, quy porté par des hommes, jusques au Bouveret ou à St-Gingau, et de là par batteau sur le lac jusques à Thonon, ce quy donnoit de grandes incommodités aux bien facteurs, tout le long de cet unique chemin entre les montagnes et le Rône, à dix lieues de longueur, et en même temps falloit pourvoir d’autres religieux pour secourir le susdt convent de St-Maurice, dire l’office divin, prêcher et administrer les sacrements.

Enfin, environ l’an 1640, on vit le long d’icelle vingt-deux ou vingt-trois malades, desquels trois moururent et trois demeurèrent incommodés incurablement, ce quy donna tant de sentiment de compassion à feu Monsr le capitaine Quartéry de St-Maurice, duquel nous avons parlé en la seconde partie 1, et duquel je ne pourroy jamais parler avec tropt de respect et d’affection, pour les bonnes et rares qualités dont Dieu l’avoit décoré, qu’il se résolut de penser à la conservation des capucins donnant secours à leurs nécessités. Il achepta dans la ville deux maisons après la sienne paternelle et joignit une troisiesme sur laquelle il avoit droict avec les deux précédentes, pour loger les religieux par entrepos ou pour y bâtir un convent sy les pères le trouvoyent bon. En l’une d’icelles, il fit promptement dresser des chambres indépendantes l’un de l’autre, sans toutefois communiquer à personne son dessein. On luy avoit bien quelquefois fait entendre qu’il se parloit grandement de ce lieu par toute la province, et qu’il y avoit du danger que s’il n’y avoit autre remède, on ne le quittât tout à fait.

Environ ce temps-là arrive que le Rd p. Philibert de Bonneville, provincial, vint faire sa visite, et parlant avec le père gardien dans le jardin, il luy dit tout ouvertement qu’il avoit permission et ordre de la définition du chapitre général, de retirer les religieux de ce lieu, en cas qu’il ne se trouvât moyen de les loger ailleurs. Le p. gardien se mettant à genoux pria pour l’amour de Dieu le R. p. provincial d’attendre encore un peu jusques à ce que l’on eût fait des nouvelles diligences /235/ pour cet effect, et en même temps Monsr le capitaine Quartéry arriva au convent accompagné de Monsr le docteur Castel, médecin de Sion, lequel ayant entendu le discours susdt, il manifesta tout ouvertement ses bonnes volontés. On visite les maisons; on les accepte pour un couple d’années pour expérimenter sy les religieux s’y pourteroyent mieux qu’à St-Laurent. Les religieux ne tombent plus malades, sinon autant de fois qu’ils alloyent à St-Laurent pour travailler au jardin ou pour autre occasion, et s’en abstenans tout à fait les maladies cessèrent. En quoy Dieu faisoit connoistre manifestement qu’il aggréoit ce changement d’air et de situation quy devoit être autant salutaire aux âmes des bourgeois qu’aux corps des religieux.

L’expérience faicte à la faveur du changement, après avoir pratiqué ce quy est de nos stes coutumes, tant au respect de nos supérieurs majeurs comme du corps de la province, on prit résolution de bâtir un nouveau convent en ces quartiers de la ville quy sont favorisés de l’air et vent septentrional quy vient du côté du château et, pour procéder avec plus de respect et de solidité, on se résout de présenter une requeste à Monseigr et Messeigneurs du peys en la diète générale. La requeste étant dressée et communiquée à Monseigneur le gouverneur Etienne Kalbermatter, à présent vibalif, il la trouva très bien faite, laquelle étant présentée et iceux ayans veu les grandes incommodités souffertes dès si longtemps des religieux et séculiers, et se trouvans là deux châtelains de Vouvry et de St-Gingau, lieux spécifiés en la requeste comme ceux quy avoyent le plus participé aux charges et incommodités, non seulement ils confirmèrent ce quy étoit dans la requeste, mais adjoutèrent quelle ne disoit pas assés, expliquans plus au long le mal des pauvres religieux, ce quy donna un grand poids et excita à compassion tous ces messieurs, et Monsr le ballif, avec une voix plaintive et de parolles de compassion admira comme les religieux avoyent peu avoir tant de patience à souffrir tant d’incommodités, et se plaignit amoureusement de ce qu’ils avoyent tant tardés de recourir à leur secours, disant que, sy plutôt ils leur eussent présenté requeste pour ce suject, ils y auroyent pourveu, et la voix unanime de tous ces seigneurs fut qu’il falloit cercher un /236/ autre place pour rebâtir le convent, députèrent Monsr Preux et Monsr Verra pour aller à St-Maurice pour cet effect, et en cas d’opposition, user d’authorité absolue.

Ces messieurs étans sur le lieu, et voyans ces maisons susmentionnées situées sur la rue principale, jugèrent avec nos pères qu’il n’étoit pas à propos de bâtir là, s’informèrent s’il y avoit point quelque autre lieu plus propre. Monsieur le capitaine Quartéry respondit aussytôt qu’il avoit un jardin dernier les dtes maisons, entre le Rône et la ville, lieu quy aggréa grandement à ces messieurs, et dirent aussytôt que les religieux seroyent fort bien là, étans dedans et dehors la ville et au mélieur air pour la raison susalléguée, dans le cours ordinaire de la bize.

Apprès le départ de ces messieurs, mon révérend seigneur abbé de St-Maurice, Georges Quartéry, bénit solemnellement la croix, laquelle fut plantée au susdt jardin de Monsr le capitaine, et fut la dernière action solemnelle d’abbé mittré que fit ce bon seigneur, mais avec quel contentement de Monsr le capitaine se fit cette solemnité ! les esprits bienheureux le pourroyent dire qui sçavent la quantité des larmes amoureuses et de dévotion quy ruisselèrent de ses yeux. Les mortels quy y étoyent présentz en ont expérimenté quelque chose, mais les murailles de ce joly convent, ses armes et son effigie naïvement représentées en relief et taillées en pierre dans l’église dudt convent en informèrent la postérité par l’entremise des vers quy sont au-dessous en lettre d’or, quy font voir ses desseins et ses désirs qu’il a buriné dans le cœur de Monsr le capitaine son fils [Pierre], quy héritant la piété de son père et son affection envers les capucins, a voulu relever ses mérites par un excessif accomplissement des désirs et ordres du deffunt.

Avant que passer outre à la description promise des traverses et contrariétéz que souffrit ce changement de convent et les effectz de la divine protection des capucins, je ne puis passer sous silence l’heureuse fin de nre grand bienfacteur susmentioné, Monsr le capitaine Anthoine Quartéry pour cette vie mortelle passant à l’immortelle.

 

§ 2. Ce bon seigneur capitaine, chevallier de St-Pierre ou de l’éperon doré, tout ardent et généreux, avec une singulière prudence /237/ pour la conservation et augmentation de la foy catholique, en laquelle il a puissamment coopéré dans le Valley, particulièrement comme se void en plusieurs endroicts de ce livre, n’étoit pas moins affectionné à témoigner son zèle pour l’édification du prochain en la pratique des vertus et en l’amour de son Dieu. La lampe de sa piété éclaire aussy ardente en charité qu’éclattante en la foy et doctrine chrétienne quy sortoit de sa bouche comme un fleuve de feu, portée continuellement en ses mains par la pratique des bonnes œuvres. Que sy sa vie preuve mon dire, sa mort toute séraphique me relève de tout soupçon de passer pour un flatteur contre mon inclination naturelle, sy faut’il que je die encor un petit mot de sa vie pour faire voir le zèle de sa piété pour la gloire de Dieu, la religion catholique et l’édification du prochain et, en chose petite en apparence, donner de grands sentimentz de son mérite, puis nous nous acheminerons à son heureux trépas.

Au temps que le Valley étoit encor bien foible en la foy et religion catholique, c’étoit chose ignominiuse de servir à la ste messe dans la cité de Syon. Les pères et mères châtyoyent leurs enfantz comme de quelque grand faute, qui se présentoyent à ce st exercice. Ce que voyant Monsr le capitaine Quartéry et Monsr Inalbon prirent à pris faict de faire cet office ès jours de festes devant tout le peuple; laissans leurs espées à la sacristie, prenoyent les messels en main, marchoyent devant les prêtres, et s’en alloyent çà et là par les chappelles servir aux célébrans. Au commencement on s’en mocquoit, mais leur persévérance donna du respect et introduisit à leur imitation une ste avidité à ce que l’on abhorroit auparavant: voylà le fruit des bons exemples. C’est pourquoy Nostre Seigneur veut que nre vie soit comme une lampe ardante pour éclairer le prochain en son devoir et l’enflamer au désir de la gloire de Dieu.

Ayant ce grand cavallier de J.-C. et de son vicaire en terre, porté pendant sa vie l’espace de plusieurs années le drap rude et grossier des pauvres capucins, rez la chair, sous les habitz séculiers et conformes à sa condition, il voulut mourir, non en capucin seulement, mais encor en S. François, commandant à ses domestiques dès le commencement de sa dernière maladie que, lhorsqu’ils le verroyent proche des derniers abbois, ils le /238/ missent nud en terre, pour mourir à l’imitation de cet humble séraphique patriarche des pauvres, le père S. François, crucifié par J.-C., auquel il avoit toujours eu tant de dévotion, et ayant bien purifié et blanchi son âme voulut, comme un digne chrétien, mourir en chantant mélodieusement de cœur avec la voix des capucins, qu’il avoit supplié affectueusement qu’en ces derniers conflictz ils ne cessassent point de chanter proche de luy les himnes du sacré Nom de Jésus, desquels il recevoit un grandissime contemtement d’esprit et soulagement particulier en ses douleurs extrêmes de la pierre et autres incommodités. Ce quy s’accomplit avec tant de dévotion et pieux entretiens que faisoient les capucins par intervalle, particulièrement depuis les neuf heures du soir, jusques à quatre heures du mattin, son corps étant sur une couverte en terre, en présence d’une compagnie fort honorable que Monsr le gouverneur Nicolas Gasner, secrétaire du peys, plein de consolation et d’édification, dit qu’il ne manqueroit point d’en faire le rapport à la diète générale et faire entendre à Messeigneurs, combien il fait bon mourir entre les mains des capucins.

Pendant sa vie il donna des grands exemples de piété et charité, distribuant actuellement une quantité de pistoles aux pauvres, outre les biens faictz ordonnés en son testament. Il produisoit continuellement des grands actes de patience parmy ses vives douleurs, d’humilité, d’amour, de résignation et conformité de sa volonté à celle de Dieu, disant avec S. Augustin: Domine auge dolorem, auge patientiam : « Seigneur, augmentez ma douleur, augmentez aussy ma patience » 2, et plusieurs autres samblables oraisons jaculatoires.

Le p. gardien de St-Maurice étant allé au chapitre, on donna charge expresse à celuy quy fut envoyé pour vicaire de prendre le soin et le gouvernement du malade, et iceluy se rendroit entièrement obéissant à son directeur comme un humble religieux.

Le st malade par deux fois en divers jours, soû prétexte de changer de lict à cause de ses grandes douleurs, s’arrêta presque nud au pied d’un gros crucifix attaché à un pillier du lict et là /239/ faisoit des grands apostrophes, avec tant de ferveur et de dévotion qu’il ravissoit tous les domestiques et assistans, et quand on le pressoit pour retourner au lict, luy représentant le préjudice que luy pourroit apporter cette posture en cet état, il répondoit : « Laissez-moy rendre mes devoirs à mon Créateur et Rédempteur. » Les domestiques ne pouvans le surmonter en cela mandoyent appeller le p. viccaire, son directeur, les religieux étans pour lhors logés ès maisons susmentionnées, près son logis pendant la fabrique du nouveau convent. Estant arrivé le père vicaire et voyant son malade en cette posture, le prioit avec instance de retourner au lict. Luy au contraire allégoit des raisons pour demeurer là. Enfin le père luy allégant l’authorité quy luy estoit donnée pour sa direction, il répondit: « Mon père, me le commandez-vous ? » Le père luy dit: « Ouy, je le vous commande », et si tôt le malade appelle ses serviteurs pour le mettre dans le lict.

Trois ou quatre jours avant sa mort, le père vicaire luy parlant de Dieu, venant à parler de la première personne de la très ste et infiniment adorable Trinité, le malade continua le discours sur ce sacré mistère avec des termes sy hauts et relevés et des affections si ardantes qu’il remplit d’estonnement son auditeur quy étoit prédicateur.

Cette belle âme s’en étant volée au ciel, l’an 1641, son corps fut très honnorablement ensevelly en une belle chappelle qu’il avoit faict faire sous le chœur de l’église abbatiale quy est situé en dehors et contre le coin de la dte église, ne pouvant être enterré en nre nouveau convent, duquel il étoit fondateur, selon qu’il avoit tant désiré, parce que la fabrique d’iceluy n’étoit encore en estat condécent à cet effect.

Le révérend p. Estienne, de l’ordre de St-Sauveur, lorrain de nation et réfugié pour lhors en l’abbeye de St-Maurice à l’occasion des guerres, en l’oraison funèbre qu’il fit à la sépulture du défunt, dict que feu Monsr le capitaine Quartéry avoit refusé trois évêchés et deux fois le chapeau de cardinal que luy avoit présenté le souverain pontife Urbain VIII quy en faisoit grand état.

En confirmation de quoy je sçay de bonne part que le même pape luy fit un présent d’un livre que Sa Sté avoit composé, /240/ portant un chappeau de cardinal sur le milieu de la couverture, puis un bréviaire à la couverture noire et dorée: au-dessus étoyent les armes de Sa Sté avec la thiare et, au-dessous, un écusson au champ vuide couvert d’un chappeau de cardinal, le bon seigneur dissimulant qu’il vouloit dire. Peu de jours après, le pape luy envoya présenter cette dignité éminentissime, mais il s’en excusa prudemment pour des dignes considérations, comme il avoit fait des qualités de colonel et autres dignités éminentes à Son Altesse sérénissime de Savoye.

L’éminentissime cardinal François Barberin, neveu de Sa Sté, luy donna un petit tableau peint sur un agathe, d’un petit Jésus dormant sur le sein de sa mère, S. Joseph quy le regarde et S. Jean-Baptiste tenant le doigt devant sa bouche, faisant signe qu’il ne faut pas réveiller le petit Jésus quy dort.

Le dt tableau bien orné de son architecture proportionnée et muny d’un’ indulgence plénière quy est son principal ornement, est tenu fort chèrement en la maison de Monsieur le capitaine Quartéry, filz du deffunt, que Dieu absolve, ou ait mis en la gloire immortelle.

Cette sienne humilité étoit tellement animée de charité qu’elle produisoit des effects admirables et du tout ravissantz. Quant il venoit à l’hospice des capucins, c’étoit en sa maison pour prendre sa réfection avec eux, il gardoit toutes les stes coutumes de l’ordre comme le moindre des religieux, hurtant modestement à la porte du réfectoire devant qu’entrer; étant entré, se mettoit à genoux, les mains jointes, le chapeau en terre, attendant que le supérieur le fît aller à table, où il ne permetoit pas qu’on luy donnât rien de particulier, ny plus qu’aux autres, mangeoit des légumes comme les autres. Ce quy devoit exciter ses douleurs luy servoit de médicament et une fois ayant mangé des fèves, bien tôt après le repas, il fit une pierre grosse comme unne amande, sans aucune douleur, et dit aux religieux : « Mes pères, louons Dieu, car je vien de faire cette pierre sans aucune douleur. » Après le repas et l’action de grâces, il lavoit les écuelles comme les autres religieux indifféremment.

Les religieux étans malades, c’est là où il faisoit éclatter son humble charité; car comme son esprit universel étoit orné et /241/ doué de Dieu de toutes les sciences vertueuses, s’il en parloit pertinemment, il les practiquoit encour plus parfaictement : c’est pourquoy étant fort expert en la médecine, il traictoit nos religieux en médecin théorique et practique, composant luy-même ses ordonnances et médicamentz, voire les appliquant luy-même (soit assés dit pour le public) et comme père donnoit luy-même les viandes nécessaires et convenables pour nourrir le malade selon l’exigence du mal. Je parle scientifiquement et comme témoin oculaire.

Mais comme la charité n’a point de limites sinon en Dieu quy en est la source et la fin, aussy n’arrêtoit-il pas ses exercices chez les seuls capucins, mais les étendoit envers tous selon la possibilité et la prudence chrétienne. Les pauvres de son temps le sçavoyent par expérience qu’il traittoit sy amoureusement, pensant leurs playes de ses propres mains et les nourissant en même temps, témoin un pauvre garçon nommé Pariatez quy avoit un genouil tout pourry et puant, qu’il retira en sa maison pour le penser plus facilement et plus utilement, jusques à ce qu’il fût guéry; et du depuis étudia, et fut fait prêtre docte et capable.

Le nombre prodigieux des pauvres nécessiteux quy s’assemblèrent de toutes parts pour desplorer sa mort, en recevans ses derniers bienfaictz, en faict foy indubitable. Enfin il étoit le père des pauvres, le bienfacteur des églises et le refuge des affligés.

Je passe soû silence le grand estat que les princes et seigneurs faisoyent de ses conseils, et comme sa présence a été souhaitée dans les cours, mais sa prudence et piété en ont sceu éviter les dangers.

Entre toutes les vertus quy le rendent recommandable et quy ont toujours paru en luy, est celle quy est la pierre de touche pour la vérité de toutes les autres, l’horreur de la médisance et détraction du prochain, vraye marque de charité, mère ou âme de toutes les vertus; car jamais on ne l’a ouy mal parler d’aucun pour offensé qu’il fût, mais aussytôt que l’on parloit mal de quelqu’un en sa présence, il sçavoit sy dextrement relever son honeur par des pieuses louanges et en terminer le discours par l’introduction de quelque autre fructueux que celuy /242/ duquel on avoit voulu mal parler ne demeuroit point lézé, ains la compagnie bien édiffiée.

 

épitaphe de monsieur le capitaine quartéry

Dans l’église du convent des capucins de St-Maurice-en-Valley, dans la muraille de l’entrée d’icelle, proche de la grande porte à main droicte en entrant, est enchâssée la vraye effigie de Monsieur le capitaine Quartéry, taillée en relief sur le marbre noir, avec ses armes au-dessus et cette inscription :

 

Nobilis Anthonius Quarterius, Eques apostolicus, hujus conventus fundator, obiit anno Dni 1641
Aetatis suae, 69.
IHS
Corporis effigies hîc tanto stemmate signat
Digna viro, cujus fertur in astra decus.
Mandari patrum tumulo dum corde reclamat
Sacrae, tecta negant haud fabricata domus
Ille prius vivens post funera sancta reliquit
(Firmans sede patres) haec monimenta sui.
In nato vivit genitor pietate paterna
Hoc Petrus in patris nomen adauxit opus.
1644.

 

Il est temps maintenant de venir à l’accomplissement de ce que j’ay promis touchant les difficultés du changement de ce convent des capucins de St-Maurice-en-Valley et de la divine protection en leur endroit, suivye d’une ste conversion des contrariantz.

 

§ 3. Les grandes actions ont toujours des contrariétés et difficultés en cette vallée de misère, particulièrement ès œuvres de Dieu et au salut des âmes; le malin esprit envieux du bien des hommes n’espargne ses stratagèmes pour les empêcher ou destruire, mais c’est cracher contre le ciel. Il n’en reçoit que de la confusion avec ses adhérans, étant le propre de Dieu de tirer de nos maux des beaucoup plus grands biens. /243/

L’an 1640, un des principaux bourgeois de la ville de St-Maurice en Valley que je pourroy nommer sans préjudice du respect quy est deub à toute sa parenté, puisque le succès du cas en est heureux, ayant veu le commencement de la fabrique de nre convent nouveau, dit, en présence de plusieurs autres bourgeois pour les attirer à soy et suyvre son party, qu’il nous vouloit empêcher de bâtir, que nous pouvions bien nous retirer ailleurs ou retourner à St-Laurent, adjoutant que nous luy gâterions toutes ses possessions de boys, qu’il n’estoit pas besoing que nous demeurassions à St-Maurice, et autres samblables discours. Il donna charge à quelques particuliers de le dire au p. gardien et luy en donner advis pour y penser sérieusement; et sur-le-champ conclurent de s’opposer à la dte fabrique, ayant à cet effect député le syndic de la ville, ce qu’étant fait, ils conclurent derechef un samedy sur le soir, 16e de juin 1640, auprès de la place publique de la ville appellée le Paravis où l’on a accoutumé de s’assambler pour les affaires de ville, de tenir le conseil de ville le lendemain pour nous empêcher de bâtir, mais le même jour de cette résolution, le samedy au soir, cet entrepreneur du dessein fut saisy d’un mal de stomach quy le contraignit de s’alicter, et ne se peut trouver avec ceux quy favorisoyent son dessein au conseil, pour en faire le décret et en donner advis aux seigneurs du peys en la diète de Syon pour lors assamblée, afin qu’il nous fût deffendu de bâtir, ensuitte de plusieurs raisons qu’ils avoyent préparées entre eux, non toutefois recevables. Ses compagnons voyant leur conducteur allicté, en demeurèrent là et ne suscitèrent rien du depuis.

Durant sa malladie, ses enfants le voyant sy mal luy dirent avec respect et ferveur d’esprit que Dieu le punissoit à cause qu’il se bandoit contre les capucins et donnoit tant de fâcherie à ceux quy pryoyent Dieu continuellement pour luy, luy donnant assurance qu’il ne guériroit point pendant qu’il seroit ainsy irrité contre ces pauvres religieux. Il les tança fort avec menaces et parolles injurieuses et mocqueries. Apprès survindrent ses niepces et un neveu quy luy firent la même correction, de laquelle aussy il se gaussoit.

Cependant sa maladie empiroit et perdoit le goût des viandes, de sorte qu’il fut contraint de mander aux capucins les /244/ prier de luy faire la charité et luy envoyer pour l’amour de Dieu de leurs viandes et particulièrement de leur potage, disant que cela le guériroit. Ce quy fut continué une quinzaine de jours, au bout desquels il fut quelque peu remis, commença à sortir par la ville où il trouva les religieux quy avoyent le soin d’apprêter la nourriture de la famille, auquel il demanda avec grande affection de luy faire du potage pour l’amour de Dieu, en présence de son beau-frère et autres de la ville, et luy envoya du beurre pour luy en faire pour son souper, lequel il trouva sy bon qu’il n’y avoit mélieur allègement pour sa santé que cetuy-là.

Environ quinze jours après, sa sœur fit la charité au convent de quelques pierres pour la bâtisse d’iceluy. Il voulut empêcher cela, disant qu’il vouloit ces pierres pour bâtir une grange, et continuoit à s’en fâcher contre sa sœur, laquelle luy respondit: « Qu’est-ce qu’il vouloit tant murmurer contre les pauvres capucins, qu’il avoit dèsjà les piés dans la fosse, qu’il se préparât par l’ayde de leurs prières à se bâtir une maison dans le ciel ». Enfin arriva la veille de S. Bonaventure, en laquelle il fut tellement touché de Dieu et inspiré à bien faire pour son salut, qu’il voulut se confesser vers les capucins, ce qu’il fit avec des grands sentiments. Et au sortir de mattines, il voulut gaigner l’indulgence plénière de ce st jour, 14e de juillet. Son confesseur luy porta le st-Sacrement, étant accompagné de tous les religieux de sa famille, car depuis la demeure des religieux pour lhors jusques à son logis, il n’y avoit que la rue à traverser.

Le malade ayant vu les religieux avec tant de dévotion et modestie religieuse l’assister sy charitablement se prit à pleurer, les mains jointes, les yeux baissés et les sanglotz en la poictrine, entendant le père vicaire, son confesseur, luy dire ces parolles: « Monsieur, bénissez Dieu, car nous vous portons nre Père commun, et ainsy vous êtes nre frère. C’est nre Créateur et Rédempteur, l’époux sacré de nos âmes quy nous a tant aymés et à quy nous coûtons sy cher », etc. A cela il répondit qu’il n’avoit pas connu le bonheur d’avoir des sy bons voisins, s’estimant très indigne d’estre appellé leur frère, mais qu’à l’advenir, Dieu aydant, ils s’acquiteroit de son devoir envers eux, et /245/ commença à les chérir et honorer de tout son possible, de fait et de volonté. Venant le jour de la Portioncule ou feste de Nre-Dame des Anges, le 2e d’août, il se confessa et receut le très st-Sacrement en sa maison de la main de son dt confesseur capucin, pour gaigner l’indulgence plénière et si signalée en l’Esglise de Dieu. De même voulut-il faire au jour de Ste-Claire et de l’Assomption de Nre-Dame. Ce qu’ayant été sceu de toute la ville et vu de la pluspart des séculiers, pleins d’admiration, furent grandement édiffiés de la charité des capucins, envers celuy quy les avoit tant contrariés, mais sur tous ses parentz quy sont les plus apparentz de la ville.

Il fut très bien assisté des susdtz religieux à sa mort, Dieu ayant donné assez de loisir pour se disposer à icelle; comme il fit effectivement au contentement de tous, et donna un bon ordre à ses affaires domestiques. Il pria les religieux de luy faire la charité de luy dire librement leur sentiment de sa malladie, s’il en devoit vivre ou mourir. Les religieux luy ayant déclaré le peu de temps qu’il luy restoit à vivre, il se disposa derechef à une entière confession entre les mains du p. gardien et ayant receu le très st Sacrement de l’Eucharistie, vouloit encore recevoir d’eux, l’Extrême-Onction. Mais les religieux luy représentèrent que cela appartenoit à Monsr le curé, puisqu’il étoit sur le lieu. Estant donc disposé à mourir en bon chrétien, les religieux le laissèrent avec des grands sentimentz de contrition et se retirèrent au convent vis-à-vis de sa maison, comme dit est. Car les maisons séculières où étoyent les religieux pandant la fabrique, portoyent nom de convent à cause de la famille complette et des offices quy s’y faisoyent.

Environ un quart d’heure après, il manda prier les capucins de luy donner encore une fois l’absolution et leur bénédiction, mandat à cet effect son fils et son beau-fils, disans que le malade vouloit qu’ils luy aydassent à monter en paradis, ne le pouvant faire sans eux, et entre leurs mains, ce qu’il fit heureusement, incontinant qu’ils l’eurent de nouveau consolé en nre Seigneur. Ainsy rendit son âme à son Créateur le 25e d’août 1640, laissant tout le peuple bien édiffié de ses bons exemples, après avoir enjoinct à ses enfans d’estre charitables envers les capucins et se rendre affectionnés à leur ordre. Et ainsy celuy /246/ quy, l’année auparavant, en hiver, tenoit le bal en sa mayson, faisant des grands bruitz et passe-temps, pour donner du déplaisir aux capucins, comme il faisoit connoître par ses responses aux advis quy luy en étoyent donnés, maintenant assamblé le chœur des anges et les pauvres capucins pour louer Dieu en sa maison, où il dresse un thrône royal à la divine Majesté en son chœur et en son corps pour recevoir ses faveurs, mettant toute la ville en jubilation et en disposition de participer à cette feste quy se faict dans les cieux, en sa conversion magnifique et illustre.

 

/247/

CHAPITRE III

De quelques pères illustres en vertu quy ont généreusement combattu contre l’erreur et le vice en la province de Mission des capucins de Savoye sous la conduitte de N.-D. de Compassion.

 

§ 1

du rd p. chérubin, prédicateur capucin, grand colonel es armées de nre-dame de compassion.

Après avoir considéré les Etatz de la Reyne des cieux en cette sienne province de Mission, munis et fortifiés de bonnes places d’armes, présides et rempars, comme nous avons vu dans le plan cy-dessus crayoné et décrit, voyons maintenant une partie des chefs et principaux cavalliers quy ont milité soû ses glorieux étendards et ont immortalisés leur mémoire par tant de belles actions.

Premièrement se présente à nos yeux ce grand et premier colomnel et chérubin séraphique, duquel nous avons vu, avec un singulier comtentement, comme il a été choisy de Dieu et de nre triomphante Princesse, la mère de nre souverain Rédempteur, pour la conduite extérieure de la ste entreprise de la conversion des hérétiques en Chablays et lieux circonvoisins, de la fondation de la Ste-Maison de Thonon, soû le nom de Nre-Dame de Compassion pour la même fin et l’augmentation de la foy catholique et la conservation du peys de Valley dans le sacré giron de l’Eglise romaine, sa grande promptitude et humilité à accepter le party et sa ferveur et constance invincible dans l’exécution de sa mission, et finalement le très heureux succès que le ciel luy a octroyé.

Reste seulement à faire voir quelques traictz de ses rares vertus et privilèges signalés, receus abondamment comme favory de sa divine Maîtresse, thrésorière du cabinet éternel. J’en parleray après des relations et dépositions authentiques de /248/ gens dignes de foy, mais particulièrement d’un supérieur majeur de quelque ordre réformé, dans les Etatz de Savoye, par la ferveur de son zèle et la sincérité de sa piété aydée du secours divin, authorisant son dire du seau de son office et de la signature de sa main, parla scientifiquement.

 

Ce bon père très fervent au service de Dieu, ayant été donné du ciel au grand Charles-Emanuel, le sérénissime duc de Savoye, pour un ayde particulière à exécuter ses pieux desseins conceus dans l’esprit de son père, de glorieuse mémoire, Emanuel-Philibert, pour la réduction de ses subjectz à l’obéissance de la ste Eglise, comme ils étoyent nouvellement réduictz sou celle de leur légitime prince, fut le premier à cultiver sérieusement les balliages de Ternier, Gaillard et les parties du Chablays quy étoyent hérétiques, et à donner des instructions à la piété de son prince, pour faire puissamment la guerre évangélique aux erreurs et à l’impiété, aux ennemis de Dieu et de sa Mère vierge, et pour une digne remarque de sa dévotion à la Reyne des cieux, il commençait toutes ses prédications par ce bel épithalame plein de louange et de bénédiction que l’Eglise luy chante sy souvant: Gaude, Maria Virgo, cunctas hereses sola interemisti in universo mundo, duquel nous avons parlé amplement en la première partie, et finissoit avec cette belle prière: Dignare me laudare te, Virgo sacrata, da mihi virtutem contra hostes tuos.

C’est pourquoy, un jour, un religieux de quelqu’autre ordre luy disant quasy comme ennuyé de cette méthode ordinaire qu’il gardoit invariablement et jusques à la fin de ses jours où il sçavoit des hérétiques, qu’il feroit bien de diversifier un peu ses discours et son thème pour ne pas ennuyer ses nouveaux auditeurs, il respondit que la Reyne des cieux et de tout l’univers ne luy en avoit point laissé d’autre et luy avoit recommandé de ne rien prêcher que ce qu’elle luy dicteroit, dont le religieux, home fort docte en sa compagnie très illustre, dit du depuis à ceux quy luy parloyent des prédications de ce grand secrétaire de la Mère vierge très saincte: « Il faut attentivement écouter les prédications du p. Chérubin, d’autant qu’il ne nous prêche que ce que la Reyne des cieux luy enseigne, et je croy indubitablement qu’il a souvant la grâce de converser avec elle sensiblement et visiblement, car, en vérité, il a /249/ des conceptions et dit des choses quy n’ont point été dites jusques à présent, et notamment quand il prêche de la pudicité virginale et du grand pouvoir et crédit que cette Vierge mère a après Dieu en tout l’univers, tant au ciel qu’en la terre. » Et, en effect, il est très vray qu’on luy a ouy faire dix, douze et plus de prédications dans une semaine, que ceux quy étoyent avec luy et quy l’accompagnoyent, ont fidèlement déposé qu’on ne luy avoit vu tenir aucun livre, ny consulter autres écrits que son bréviaire. D’où il faut conjecturer et croire que le St-Esprit, comme à un S. Grégoire, à la requête et par l’intercession de sa ste patrone et la nre, luy dictoit ce qu’il avoit à dire et enseigner. Car hors quelque peu de temps qu’il employoit à prandre quelque nourriture, on ne le trouvait qu’en oraison ou à donner audience à tous ceux quy le venoyent voir et consulter pour le bien de leurs âmes.

Ç’a été luy quy fut inspiré de Dieu de faire les projectz de tout ce que S. A. SS. fit et a fait faire pour l’introduction de la foy et religion catholique ès balliages susmentionnés, d’ériger une maison d’albergue dans Thonon, fonder un collège, fonder une congrégation de prestres, les renter et faire avoir les règles qu’ils ont heu et les faire observer, des pères de l’Oratoire de Rome, fondé par le st père Philippe Nérius, luy, dis-je, quy conseilla toutes ces stes actions à son prince quy les receut et luy fit faire le voyage à Rome au pié de la Sté de Clément VIII, séant pour lors dans le siège de St-Pierre, quy approuva tout ce que ce bon père luy proposa, et luy octroya ce qu’il luy demanda. Et premièrement Sa Sté luy donna pour feu Monseigneur le révérendissime Claude de Grenier, évêque de Genève, tout le pouvoir accoutumé d’être donné à un légat a latere, « afin, luy dit le St-Père, que vous n’ayez pas tant de peine à revenir devers nous, nous donnons à vre évêque de Genève, nre frère, tout le pouvoir que nous avons comme vicaire de nre Seigr, nous réservant seulement la thiare de souveraineté. Nous vous concédons un jubilé pour trois moys tout tel qu’on le célèbre en nre Eglise de 25 en 25 ans, et le pouvoir qu’il soit publié en toutes les parties du monde que vous voudrez, et pour vous, nous vous déclarons avoir le pouvoir donné à nos pénitenciers majeurs et pouvoir d’admettre ceux que vous jugerez pouvoir servir pour la prédication et autres offices que verrés estre nécessaire pour le rétablissement de la foy et religion catholique en toutes les terres de vre province /250/ non seulement, mais partout où on vous demandera et pour les expéditions à ce requises en nre chancellerie, nous avons donné ordre au Seigr cardinal Aldobrandin, nre neveu, de les vous faire avoir sans autres frais. »

Ce bon père eut toute telle et sy favorable audience et bienfaictz, présent un mien frère, dit l’autheur susmentionné, quy étoit lhors à Rome advocat consistorial et quy a été celuy quy dressa toutes les expéditions, fondations et érections faictes par S. A. SS. dans Thonon, et duquel mien frère j’ay appris la présente relation.

Jusques icy sont les parolles du Rd p. d’Equoix, jadis prieur cloîtral de Taloires, provincial, etc. 1

Un très bon religieux capucin, nommé p. Mathias de Chambéry, de pieuse mémoire, quy étant encour en état séculier assista aux deux jubilés de Thonon, 1602 et 1607, en qualité de musicien, a assuré en foy de religieux et de prestre, qu’il a remarqué èsdtes occasions que le Rd p. Chérubin étoit considéré de tous comme le promoteur et conducteur de tout cet affaire de la conversion du Chablays, avec l’authorité de S. A. SS. Charles-Emanuel quy luy commettoit tout l’affaire, et Monseigneur de Grenier, avec lequel il conféroit de tout. Enfin tout recouroit à luy, tout passoit par ses mains, les prédicateurs, les confesseurs, les économes, les processions, etc., si bien que tous admiroyent comme il pouvoit subsister, répondant à tant d’affaires, prêchant continuellement et demeurant presque toujours à genoux devant Nre D. de Compassion.

Son zèle joint à l’esprit universel que Dieu luy avoit donné comme au favory de sa Mère vierge, étoit tellement ardant en l’amour de Dieu et du prochain que, pour glorifier le Créateur et sauver la créature, il ne mettoit rien en oubly, cerchant continuellement des stes inventions et bons expédientz pour pouvoir acheminer le salut des âmes, convertir les hérétiques et confirmer les catholiques, ce que nous avons vu cy-devant preuvé suffizamment par des généreux effectz et succès très illustres. /251/

C’est luy quy a grandement travaillé pour l’institution de la Sacrée Congrégation De Propaganda Fide à Rome, quoyque l’on en eût eu quelque dessein désjà sous le pontificat de Pie IV et V, de très heureuse mémoire, et qu’elle n’ait été en sa perfection que sous la Sté de Paul V, 1622, comme appert par une lettre de l’éminentissime cardinal Ludovisio à l’illustrissime nonce de Turin, du 5e janvier 1622, très digne de considération, que je n’insère icy pour éviter prolixité.

J’adjouteray icy pour confirmation de mon dire l’extraict de quelques mémoriaux en langue italienne, que j’ay treuvé entre plusieurs autres manuscritz de ce bon père, de l’année 1600, le tiltre desquels est tel;



« Aucuns pointz du dessein quy tend à cette fin d’aider la conversion des cantons suisses hérétiques et à la confirmation des quatre cantons catholiques. »

La compagnie ou confrérie générale de N.-D. érigée pour la susdte fin à l’instance des pères capucins, en laquelle entreront tous ceux de quelle nation que ce soit quy voudront coopérer à cet œuvre, a été projectée en considération d’une grande disposition quy se trouve en plusieurs lieux ès peys de Suisse pour prendre la foy catholique, la simplicité et bonne volonté d’entendre la vérité et autres choses propres à recevoir la vérité et religion catholique, mais il leur manque plusieurs choses requises à cet effect.

Premièrement quand quelqu’un se voudroit convertir à nre foy et religion, il ne sçait où aller, n’y ayant lieu en tout le monde quy soit destiné pour recevoir ceux de leur nation, principalement sy c’étoit un prédicant ou ministre soldoyé des hérétiques quy se convertissant vient à perdre toute commodité temporelle.

Secondement, ny à Rome, ny à tant de grandes cités, excepté Milan, il ne se treuve maison ny séminaire aucun pour ceux de la nation des Suisses, comme se fait pour les autres nations, et les Allemands, à Rome, ne les veulent admettre en leur séminaire, d’où vient qu’il se voit peu de Suisses estre élevés en les dignités ecclésiastiques et exquis ou signalés ès lettres, pour n’avoir les commodités.

Troisièmement, ès peys infectés d’hérésie, ils sont privés d’homes capables et aptes à traicter des controverses et réfuter /252/ les documentz des hérétiques, et encor parmy les catholiques, y a peu de prêtres bien capables des hérésies, ou de ce quy les concerne, et cecy est un besoin général de la nation, de n’avoir des ouvriers spirituels pour négocier ses affaires sy importantz contre les hérétiques.

Quatrièmement, ils manquent grandement d’avoir des prêtres dévots, exemplaires et propres pour fructiffier spirituellement parmy les catholiques suisses, surtout où les terres sont entièrement voisines des prédicantz hérétiques, et ayent de quoy occuper en quelques exercices spirituels les peuples catholiques.

Cinquièmement, pour n’avoir des livres quy traictent les matières controversées et soutenues contre les hérétiques et quy soyent libéralement distribués et gratuitement entre les peuples tant hérétiques que catholiques, on n’a pas la cognoissance de la vérité quy seroit nécessaire.

Partant, pour pourvoir aux choses nécessaires de nre ste foy catholique et au progrès d’icelle ès cantons des Suisses, tant hérétiques que catholiques, on a pensé de faire entrer tous les Suisses catholiques au nombre des dévotz confrères de cette ste compagnie de Nre-Dame, et puis les faire participantz de toutes les grâces spirituelles et temporelles, selon que les pères capucins en ont fait instance, et ainsy, sy le dessein peut réussir, la nation jouira des bénéfices suyvants :

Les Suisses quy se convertiront seront receus à Rome, en la maison quy se fera à cet effect s’ils y veulent venir, et dèsjà quelques-uns en particulier, y ont été receus cette année ste et ont étés assistés de quelques deniers.

Ils auront place en la Ste-Maison de Thonon, voisin de Genève, et en toutes les autres maisons quy se feront par le monde à la forme d’icelle et sur tous les séminaires des études, et de l’exercice quy se fera, en ce quy concerne les controverses contre les hérétiques.

En quelque lieu du monde où sera trouvé commode se fera encor une maison publique pour la fin susdte et pour apprendre les arts à la jeunesse quy vient des hérétiques.

Il se formera une communauté de prêtres dévotz quy s’appliqueront aux études des controverses et exercices de /253/ piété, et de ceux-cy quelques-uns seront distribués à divers lieux parmy les missions.

On s’appliquera à écrire contre les hérétiques des livretz et traictés utiles et on les fera imprimer et donner au peuple sans recevoir ou exiger aucun payement, pour en pouvoir faire part aux hérétiques.

Les autres exercices quy sont plus retirés et spirituels ne se mettent pas icy. Pour les choses quy requièrent beaucoup de dépense, la confrérie voudroit s’employer et mettre peine d’introduire le commerce du sel du pape parmy les Suisses, afin que, du profit, on en peût faire les frais nécessaires pour la conversion des âmes et ayder ces peys par le moyen de la mission de plusieurs prédicateurs quy manquent à présent en beaucoup de lieux; les seigneurs suisses sont priés de dire leur sentiment sur cela et ce quy leur semblera être nécessaire.

La dévotion de ce bon père Chérubin étoit sy agréable à Dieu que la divine Providence accompagnoit toutes ses actions en ce genre de vertu, de quelque grâce singulière, laquelle témoignant son aggréement produisoit des effectz admirables ès cœurs des spectateurs. Nous l’avons vu en ses Quarante-Heures d’Annemace et de Thonon, par ses représentations stes et autres solemnités, mais encor particulièrement en l’année 1605, en ce que, ayant ordonné à St-Maurice-en-Valley, dans l’église de l’abbeye, une belle représentation du mistère de la Nativité de nre Seigneur, à Noël, à la messe de la minuit, à côté du grand autel de la dte église non encor ruynée, ny par conséquent rédifiée comme elle est à présent, il fit mettre une jeune fille de 15 ans avec un petit enfant dans un berceau (celuy quy représente S. Joseph a été du depuis capucin, apellé frère Rémis) et un bœuf avec un âne, vivants, et des pasteurs, lesquels chantans avec leurs instruments vinrent adorer l’enfant Jésus représenté en cet enfant de mammelle. Chose merveilleuse, cest enfant ne donna aucun signe d’inquiétude; ains à toutes les actions, comme à l’adoration des pasteurs ou autres, il rioit et regardoit çà et là au grand contentement de tous les spectateurs. Le bœuf et l’âne ne firent aucune saleté, ny mouvement déréglé. Le p. Chérubin prêcha à la minuit avec autant de /254/ tendresse de cœur que de ferveur d’esprit, pour expliquer ces mistères, et fut vue une splendeur ou rayon de lumière sur sa face, tel que tout le peuple regardant de tout côté d’où pouvoit venir une telle splendeur quy ornoit ainsy sa face, quelque mouvement qu’il fît, jugea que cela ne pouvoit procéder des lumières quy étoyent dans l’église. Ses ferveurs et dévotions ne donnoyent pas moins d’émotion à la piété pour leur correspondance au mistère, même aux huguenotz quy y étoyent accourus des terres du peys de Vaux. On y chanta un beau cantique composé par le p. Chérubin.

Environ le même temps et au même lieu, un jeune choriste faisant des hosties dans la maison du sacristain de l’abbeye (quy du depuis a été fait prestre, puis prédicateur entre nous), le p. Chérubin se trouvant présent demeuroit à genoux et rongnoit les pains quy se faisoyent et les arrangeoit proprement, parlant toujours des choses de Dieu et sur le suject de la passion de nre Seigneur expressément. Arrive que celuy quy faisoit les hosties, ouvrant le feu peut-être tropt promptement, le pain sauta dans le feu et se brûla promptement, excepté le rond de l’hostie du milieu (car il y en avoit trois) en laquelle y avoit un crucifix et, au pié de la croix, étoyent ces parolles en lettres antiques : IHS + XPS. La dte partie demeura longtemps sur la braise, tandis que le bon père criant: « Miracle ! » cerchoit le moyen de la sortir du feu et enfin, la sortant avec un couteau, la porta au vénérable père Jean-Baptiste de Recanaty, pour lors son compagnon, sans aucune lésion, aussy blanche que sy elle n’eût point été sur le feu, excepté le dernier du cercle ou dernier rondeau quy portoit la marque de la brûlure, pour preuve du miracle. En cette action se trouvèrent encor présentz Georges Quartéry, quy du depuis a été abbé au même lieu, Louis Barmency et Sigismond Cadrand.

Son humilité étoit sy grande que Monsr l’abbé de Grilly, pour lors régnant en la susdte abbeye de St-Maurice où nos religieux étoyent encor logés en ces premières années, a été vu souvantefois pleurer à chaudes larmes, voyant l’humilité, les soumissions et les actes de révérence que luy rendoit ce bon père, luy disant: « Hé ! mon père, je vous prie, ne traictez pas de la sorte avec un pauvre pécheur, etc. » Et ce, lhors principallement /255/ que ce bon prélat luy alloit au rancontre, venant pour le repas, appellé par le susdt jeune garçon.

Sa charité n’éclattoit pas moins envers les ennemis mêmes; comme se vit ès temps susdtz; car comme il prêchoit avec tant de ferveur et dévotion que les ministres et plusieurs autres hérétiques le venoyent entendre, et plusieurs d’entr’eux se convertissoyent à la foy catholique, les ministres de tout le mandement d’Aigle quy est de là le Rône, sur le peys de Vaux, terre des Bernois, étans venus quelquefois disputer ou conférer à St-Maurice avec luy, ils le prièrent de passer en leurs quartiers pour le même effect. Il accepta librement le party, moyenant qu’on ne luy fît aucun tort ou affront et que la chose ne donnât aucun déplaisir aux seigneurs de Berne, ny de Valley. Iceux l’en ayant assuré, il alla un jour de dimanche, accompagné de plusieurs personnes, tant ecclésiastiques que séculiers. Au milieu de la dispute, les huguenotz, voyans que le p. Chérubin confondoit leurs ministres, commencèrent à murmurer et un d’entr’eux, par un zèle indiscret et plein de vin autant que de témérité, vint par dernier et luy amena un coup de coutelas à pointe ranversée pour luy abbattre la teste. Mais il se trouva un catholique nommé Monsieur Anthoine Carmentran, autrement Franc, lieutenant gouverneur de St-Maurice, quy répara le coup avec le bras enveloppé de son manteau. Cet homme fut ausytôt appréhendé et conduit dans le château d’Aigle et mis dans un croton, puis condampné à la mort. Ce qu’ayant entendu le p. Chérubin, il s’en alla treuver Monsr le gouverneur d’Aigle et tous les assesseurs de la justice, se prosterna à deux genoux devant eux, leur demandant grâce et la vie pour ce pauvre homme, avec tant d’instance et de protestation de ne sortir de leur présence qu’il n’eût obtenu l’inthérinement de sa requeste pour le pauvre criminel. Ces messieurs allégoyent toutes les raisons en faveur de leur authorité et irrévocabilité de leur sentence et de l’obligation qu’ils avoyent de faire justice. Enfin ce bon père répondant de tout fit tant par son humilité et admirable charité qu’il avoit pour celuy quy luy avoit voulu ravir la vie, qu’il obtint ce qu’il demandoit, ce quy donna tant de bon exemple et dévotion aux catholiques et aux hérétiques qu’on ne parloit que de cette héroïque action. /256/

Le R. p. Chérubin étoit doué de Dieu d’une telle mortification des passions naturelles qu’il sembloit en avoir acquis un domaine absolu. Nous en avons vu des preuves très expresses en la première partie, au chapitre XIII 2, particulièrement en l’histoire prodigieuse du maléfice quy luy fut donné par une sorcière, d’où Dieu tira tant de proffit pour sa gloire et pour faire voir la vertu de son fidèle serviteur que jamais on ne luy a vu donner aucun signe d’indignation contre ses malfaicteurs, empêchant toute recherche et formalité de justice ou manifestation des criminels. Jamais on ne luy a entendu murmurer de personne, nonobstant tant et de si grandes persécutions qu’il a souffert. Une fois qu’on luy brûla tous les écritz de prédication, quelqu’un le solicitant à des plainctes et murmures, il ne sceut tirer de luy autre discours sinon qu’ils avoyent bonne intention.

Il étoit tellement désintéressé des choses temporelles que jamais il n’a rien fait pour ses parentz, nonobstant le grand crédit qu’il avoit vers les grands. Un sien beau-frère ayant des procès à Chambéry, il ne voulut jamais dire un mot en sa faveur.

Un bon religieux nommé frère Clément d’Annessy quy avoit été trois années son compagnon a souvantefois assuré que jamais il ne l’avoit entendu murmurer de personne, ny vu absanter mattines une seule fois, ny manger ce qu’on luy donnoit de particulier au réfectoire, en qualité de voiageur ou comme prêchant actuellement, selon la ste coutume de l’ordre.

Je ne m’étendray davantage sur le suject de ses vertus. C’est assés pour ne l’avoir passé sous silence, en ce chapitre des hommes illustres quy ont travaillé en ce grand œuvre divin de la Mission de N.-D. de Compassion. Les histoires précédentes feront assés connoistre ses mérites.

Je passe sous silence pour la même raison l’estime qu’en faisoyent les souverains pontifes, les princes et les prélatz de la ste Eglise, et tous ceux quy ont heu le bien de sa cognoissance. Les illustrissimes nonces de Turin se plaignans quand il ne leur écrivoit pas assés souvant, monstrans qu’ils prenoyent un singulier comtentement en ses lettres; Monseigneur Millet, évêque /257/ de Mauriane, voulut qu’on fît feste à son retour de Rome pour entendre ses prédications, et une fois, le grand souverain pontife Clément VIII étant allé en nre convent de Rome, un des grands pères de nre ordre, mais mal informé du p. Chérubin, prit occasion de tancer quelques siennes actions. Le pape répondit: « Ne parlez point de ce père, car il est home de bien, nous le sçavons. »

Après cela je ne dy plus rien sinon que, la dernière fois que ce bon père allat à Rome, passant par St-Maurice en Valley, l’an 1609, comme il fut hors de la ville, tendant contre Martigny, pour l’Italie, il luy donna sa bénédiction, prédisant qu’il ne la verroit plus, luy souhaittant et prédisant qu’elle ne perdroit jamais la foy catholique, de laquelle elle étoit imbue de présent.

A son retour de ce voiage de Rome, il décedda très heureusement en nre convent de Nre-Dame du Mont à Turin, laissant une grande odeur de sté, le 20e juillet 1610. S. A. SS. de Savoye Charles-E manuel assista, avec les principaux de sa cour, à sa maladie et à ses obsèques; et plusieurs ont receu des grandes grâces particulières et miraculeuses par ses intercessions, étant invoqué à son tombeau et ailleurs, que je ne rapporte icy, pour estre insérées dans nos annales 3.

Seulement diray-je icy en passant que feu Messire Claude Perrier, chappellain de Monthey-en-Valley, se trouvant à Turin à son retour de Rome, fit des grandes instances au Rd p. Chérubin pour avoir quelque chose de luy, pour mémoire expresse des bénéfices spirituels qu’il avoit receu de sa charité. Enfin il obtint de luy et fut héritier de son bâton quy est tout simple et tout d’une pièce, portant un petit traversier au-dessus pour poignée ou appuy. Quelque temps après, le dt Sr Perrier, montant le Grand-St-Bernard avec un nommé Barthélemy Bassian quy s’en alloit en dévotion à St-Bernard pour quelque nécessité, ledt Barthélemy ne pouvant marcher à cause d’une grande infirmité qu’il avoit à une jambe, Mr Perrier luy mit en main le /258/ susdt bâton du p. Chérubin qu’il portoit, et luy dit qu’il eût ferme foy et dévotion en la saincteté de celuy à quy il avoit servy. Barthélemy le prenant avec dévotion et s’en aydant à la montée avant que d’arriver au-dessus, il fut parfaictement guéry.

Une femme étant au travail de l’enfant depuis quatorze jours, sans pouvoir être délivrée, Messire Claude Perrier fut appellé comme faisant office de curé à Monthey, quy néantmoins a son église parroissiale à Colombey, il porta avec soy ledt bâton et l’ayant donné à la mallade, soudainement elle accoucha heureusement.

Dix ans après son corps fut trouvé tout entier comme est spécifié au lieu susmentionné des annales. Dieu, quy avoit opéré tant de merveilles par l’entremise de son fidèle serviteur, luy a voulu donner des récompenses éternelles de ses travaux et généreuses actions, non seulement en le glorifiant devant toute la cour céleste, mais encor faisant éclatter çà-bas en terre la splendeur de sa gloire, et le los de son renom par la bouche de ceux quy en ont receu des grâces et ont participé au festin de son entrée dans les cieux, voire par la bouche forcée de la main toute-puissante de ceux quy seulz ont étés hays de luy comme manifestes ennemis et pour toujours de la souveraine majesté de son souverain Seigneur, je veux dire les démons, trompettes par contrainte de ce bon capucin. C’est pour rendre son triomphe plus glorieux en la terre comme ès cieux et animer à la fidélité tous ceux quy voudront servir un si bon prince et si puissant monarque.

Les copies suyvantes donneront plus de croyance à mes propositions.

 

Copie d’une lettre du Rd p. Alexandre de Guiers, gardien des capucins de Turin, au Rd p. Maurice de La Morrhe, à St-Julien, translatée de l’italien.

 

Mon Rd père, je ne veux ny ne peux manquer de faire sçavoir à Vre Paternité comme, ces jours passés, fut conduit à la sépulture /259/ du p. Chérubin de Mauriane un homme possédé de plus d’un milion de malins esprits. Il pleut alhors à Dieu de montrer sa toute-puissance par les mérites durit p. Chérubin. Car en trois diverses fois sortirent du corps durit homme huict centz mille de ces malins espritz, par la vertu divine et par les mérites durit p. Chérubin. Les autres deux centz mille sortirent par les mérites des autres religieux cy-nommés, à sçavoir du p. Hilaire de Cève, du p. François de St-Estienne, du p. Pierre d’Acquies, du père François de Novarre et de frère Hiérôme de Voghiere, décédés en servant les pestiférés, lesquels religieux ont été d’une vie fort exemplaire.

Outre ce, ces jours passés, fut conduitte une femme possédée au sépulcre dudt p. Chérubin, laquelle arrivée tomba quasy morte et demeura longtemps sur ledt sépulcre, et tient-on pour certain que sy elle eût eu l’ayde requise, elle eût été entièrement deslivrée.

Davantage se trouvant frère Daniel de Carmagnole fort affligé de la goutte, il fit vœu à Dieu que, s’il luy plaisoit l’en deslivrer et luy renvoyer la santé par l’entremise du p. Chérubin, il honoreroit et visiterait son sépulcre neuf diverses mattinées. Le vœu fait, il receut incontinent la guérison et, delà à peu d’heures, alla travailler avec les autres religieux, comme s’il n’eût eu aucun mal. Enfin sy je pouvois écrire les choses admirables qu’ont dit les malins espritz, démonstrant combien l’âme du susdt père est aggréable à nre Seigneur, quoyque forcés et contre leur volonté, ce seroit chose digne d’admiration, comme aussy les ressentimentz des malins espritz quand ils étoyent touchés de la moindre chose quy eût été à l’usage du feu p. Chérubin et l’obéissance prompte qu’ils rendoyent à l’exorciste quand il leur commandoit par ses mérites.

C’étoit chose digne d’admiration à voir et quy incitoit un chacun à louer Dieu. Nous espérons, avec le temps, que Dieu fera voir et paraître grandes choses de ce bon père, desquelles je ne manqueray de vous donner advis.

Cependant je me recommande à vos sts sacrifices. Ce 14e juin 1611.

Vre très affectionné frère in Xp°, f. Alexandre de Guiers, gardien du convent des Capucins Du Mont, à Turin. /260/

 

Copie d’une lettre de Monsieur le capitaine Anthoine Quartéry À Monsr l’infirmier de l’abbeye de St-Maurice en Valley.

 

Monsieur,

La grande affection et service qu’avez toujours témoigné aux Rds Pères capucins et spécialement au Rd p. Chérubin de Mauriane, de très heureuse mémoire, me fait vous donner advis de la piété et saincteté quy reluit maintenant à son tombeau et sépulcre, où il se faict des grâces que je n’ose encor appeller miracles, que préalablement nre ste mère l’Eglise ne les aye appreuvé et confirmé et, entre autres, d’un sy grand nombre arrivés en présence de plusieurs personnes et une multitude de peuples. Je vous feray le récit de ce quy est advenu en la présence de Monsr le colonel Kalbermatter, du capitaine de Leyter et moy.

Vous devez donc sçavoir qu’un possédé fut conduit au sépulcre dudt p. Chérubin, quy avoit cent et vingt-une légions de malins espritz en son corps, d’où sortirent huict légions par les mérites dudt père, avec les signes que fit chaque légion à la sortie, dont nous sommes témoins oculaires avec beaucoup d’autres quy louoyent Dieu quy daignoit faire aujourd’huy ces merveilles par les mérites de son serviteur le père Chérubin. De plus, ces malins esprits étans contrainctz et pressés par les exorcismes, représentèrent par le corps de ce possédé quy leur servoit d’instrument, le zèle, les ardentz désirs, les affectueuses oraisons et requestes que ce bon père faisoit à Dieu tout-puissant pour la conversion des hérétiques et l’extirpation des hérésies, soû l’étendard de la glorieuse Vierge mère et reyne des cieux, Nre-Dame de Compassion. Chose miraculeuse, à la vérité, de voir ce corps prosterné à genoux, les bras ouvertz et étendus en forme de croix, fort rudement bandés, les yeux fichés vers l’image de Nre-Dame, pryant et gémissant très pitoyablement, requérant l’exaltation de la ste Eglise, avec parolles les plus hautes et plus dignes que jamais j’aye ouyes. Finallement, la représentation étant faicte et achevée, le corps de ce possédé tomba à terre de lassitude, et lors le diable commença à dire par la bouche d’iceluy: « Ha ! ce mien et cruel ennemy de Chérubin, ce /261/ coureur et passe-montagnes, combien cruellement m’a il fait la guerre pendant sa vie et veut encour continuer après sa mort ! Quant il vivoit en convertissant et remettant au giron de l’Eglise et en la grâce de Dieu, mon ennemy, si grande quantité de personnes des environs de ce lac de Genève que, encore qu’il n’y ait pu obtenir pendant sa vie d’y planter manifestement autre culte, sy est-ce que secrettement il a planté ès cœurs de la plus part des habittantz d’icelle et autres de leurs sectes, vre religion catholique, quy est cause qu’ils ne sont plus sy obstinés et revêches à la vraye doctrine et croyance de J.-C. qu’ils souloyent estre ».

Puis après cryant et hurlant horriblement comme désespéré disoit: « Hélas ! qu’ils en viendront bien à bout sur la fin avec leur mission de laquelle est cause ce traître de Chérubin qui me brûle. Ha ! comme il me travaille avec son Christ, et me contraint de le dire et déclarer contre ma volonté ce quy est contre moy ! Je suis bien malheureux d’estre contraint de faire la guerre à moy-même et à ceux de mon party. Maintenant suis-je bien traicté en diable, diable que je suis, et ne peux me dédire, ny manquer de sortir de ce corps, contrainct des mérites de ce Chérubin et de l’honneur qu’on luy fait en ce tombeau que je ne peux souffrir. »

Plusieurs autres choses se sont passées qu’il n’est expédient d’écrire, que je réserve pour vous dire de bouche à mon retour, Dieu aydans, quy est touchant les conversions prochaines des hérétiques et extirpation des hérésies par la main de celuy quy règne au ciel et non pas celle des hommes, indignes et incapables d’une si ste œuvre.

Voylà, Monsieur, ce que je vous ay voulu écrire pour nre commune consolation, attendant que, suyvant ma promesse, je vous die le reste de bouche, vous pryant de faire part de ce que dessus aux révérendz pères capucins et autres amis du feu p. Chérubin, lesquels unanimement avec vous je salue, et sur ce, seray à jamais,
Monsieur,
de Turin, ce 18 juin 1611,
vre très humble et affectionné serviteur.
Anthoine Quartéry.

 

Je conclu ce discours par les beaux éloges que donne au Rd p. Chérubin de Mauriane, le Rd p. Diègue de Cité Neuve, /262/ prédicateur capucin, jadis provincial de cette province de Savoye:

 

Pater Cherubinus, Sabaudus, Maurianensis, surrexit quasi ignis. Verbum Dei in ore ejus ardebat. Acerrimus fidei propugnator, ardenti zelo accensus, summos pontifices Clementem Octavum et Paulum Quintum, serenissimum Carolum-Emanuelem Sabaudie ducem, et illustrissimum episcopum Gebenensem Granerium permovit, et eorum pietate percelebre jubilaeum, Thononii, miro populorum concursu celebratur, ibique sanctissimae Virginis Compassionis damus, societas, collegium, seminarium et pontificis illustrata indultis erigitur universitas, fundatur, apostolica missio cujus functione Deo praestante totus fere ducatus Chablasii, ballivatus Ternerii, Galliardi fidem catholicam longo temporis tractu dimissam resumunt. Utraque Vallesia plane ruens relevatur. Confinia Helvetiorum, ballivatus Gaii mire juvantur, tandem victis convictis expulsis perduellibus quam plurimis; etiam Gebennensibus ad fidem conversis, uti Beatissimae Virginis devotissimus in loco Sanctae Mariae de Monte, Augustae Taurinorum decedit, anno salutis 1610mo et in ejus sepulcro plures recipiuntur gratiae.

C’est-à-dire, « Le p. Chérubin de Mauriane, savoisien, s’est élevé comme un feu; la parolle de Dieu brûloit en sa bouche; il a été un très généreux deffenseur de la foy; échauffé d’un zèle très ardent, il a excité les souverains pontifes Clément VIII et Paul V, le sérénissime duc de Savoye, Charles-Emanuel, et l’illustrissime évêque de Genève, Claude de Granier, et par leur piété s’est célébré à Thonon le très célèbre jubilé général avec un concours admirable des peuples; et là est érigée la Ste-Maison de N.-D. de Compassion, une société, un clergé, un séminaire et université illustrée de privilèges pontificaux. Là aussy est fondée une mission apostolique, par le moyen de laquelle, avec l’ayde de Dieu, presque tout le duché de Chablays, les balliages de Ternier et Gaillard, ont repris la foy catholique qu’ils avoyent abandonnée de si long temps. L’un et l’autre Valley, sur le point de sa ruyne totale, est relevé; les confins des Suisses, le balliage de Gex, sont aydés à merveille; enfin ayant convaincu et expulsé plusieurs rebelles, /263/ même converty plusieurs Genevois à la foy, comme très dévot à la très ste et très heureuse Vierge, il finit ce mortel séjour en Nre-Dame du Mont à Turin, l’an de grâce 1610, et à son sépulcre plusieurs reçoyvent des grâces. »

« Les mérites du p. Chérubin, dit un bon ecclésiastique, témoing oculaire de sa vie et de ses exploitz, sont écritz dans le ciel. Il y a peu de gens de bien, dans les Etats de S. A. SS. deçà les montz, quy ne puissent témoigner, le zèle, la piété, la charité, les fatigues, les travaux qu’il a souffert pour l’instruction de ce peys et conversion des âmes errantes et dévoyé de la foy. Il se peut nomer méritoirement un des directeurs et apôtres de Chablays, Ternier et Gaillard et des âmes converties acquises à n. S. rière ces territoires. Combien de voiages, de courses, de peines et travaux, mais combien de contrepoinctes et oppositions à obtenir et faire exécuter les bulles du 1er et 2e jubilé célébrés à Thonon, peine à Rome, peine en Piémont, peine en Savoye, sa charité ayant tout surmonté. Mais quelle peine pour obtenir tous les privilèges de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion ! »

 

§ 2

du rd p. maurice de la morrhe, prédicateur capucin, second colonel ès armées de notre-dame de compassion.

Voicy un grand et second colonel de l’armée capucine militante soû les étendards de N.-D. de Compassion en la province de la Mission de Thonon, pour lequel je ne fais un traicté exprès, non plus que du précédent, pour la même raison, sçavoir est que les histoires précédentes font assés voir les mérites du personage, ses généreux faictz au service de Dieu et la bonne odeur de piété qu’il a laissé de soy à la postérité.

Car nous avons vu en la 2de partie, chapitre V, assés au long, comme ce révérend père fut conduit en Valley sur le suject des insolences du ministre de Bès, voisin de St-Maurice en Valley, et les heureux succès des prises qu’il eut avec luy. En la 3e partie, chap. IV, nous avons vu ses belles qualités, son arrivée à St-Julien, près Genève, ses grandes souffrances, sa patience, ses /264/ exploitz, ses conférence dans Genève avec les ministres Bèze, Perrot et plusieurs autres, ses dispositions au martyre, et cet acte héroïque au salut d’un criminel, entre les mains de la justice de Genève, le remettant au giron de l’Eglise catholique, luy donnant l’absolution nonobstant toute contradiction.

Suffira de faire voir maintenant combien authentique a été la mission personnelle de cet homme de Dieu et tout apostolique, les grandes authorités que luy ont données les souverains pontifes et autres insignes prélatz de la ste Eglise et le grand état que tous ont fait de ses mérites.

Premièrement, quant à sa mission pour Thonon, nous avons une patante de Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Jules César, archevêque de Bar, nonce apostolique vers la personne du sérénissime duc de Savoye, Charles-Emanuel, quy est une des quatre imprimées, en laquelle, après avoir juridiquement attesté et racconté les très amples facultés qu’il a concédé de l’authorité du souverain pontife Clément VIII, de ste mémoire, à nos pères capucins de Piémont pour les missions des vallées dudt peys, et particulièrement au Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, envoyé en vertu d’un décret apostolique, à l’instance du sérénissime duc, l’an 1596, pour la conversion des hérétiques et l’extirpation des hérésies. Il adjoute sur la fin que le Rd p. Maurice, s’estant comporté en cette mission en sorte qu’il en étoit réussy un grand fruit, sa Ste avoit choisy sa personne pour l’envoyer, avec les mêmes authorités, du côté de Thonon, en tout le diocèse de Genève et les finitimes, comme il appert, dit-il, par les lettres de l’illustrissime cardinal de Ste-Sévérine, addressé au susdt p. Maurice, du 17 janvier passé, donné à Turin, 13 may 1601.

Secondement un extraict premier et fondamental des lettres de Monseigneur l’illme nonce apostolique de Turin, quy a esté imprimé, par lesquelles donnant commencement à la mission de deçà les monts, il envoye ès quartiers de Thonon le Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin et le Rd p. Vincent de Cève, son compagnon, leur confirmant et de nouveau concédant les facultés des quatre patentes imprimées dèsjà concédées à nos pères delà les monts pour les vallées de Piémont. Donné à Turin, 15 octobre 1601. /265/

Une copie de l’obédience du très Rd p. vice-procureur général, donnée au Rd p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, par le commandement de l’illme et révme seigneur cardinal protecteur, à l’instance des illmes prélats de la congrégation De Propaganda Fide, par laquelle le susdt p. Maurice est envoyé à Tonon, donnée à Rome, le 20 février 1601.

Copie d’une lettre de Monseigr l’illme de Grenier, évêque de Genève, à Mr d’Albigny, lieutenant-général deçà les montz pour S. A. SS. pour l’intérinement des patentes de la mission du R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, ès quartiers de Tonon et diocèses circonvoisins, à son arrivée en Savoye. De Ville-en-Sallaz, près Genève, 13 novembre 1601.

Les grandes authorités et très amples facultés desquelles étoit armé et pourveu ce grand serviteur de Dieu par ordre des souverains pontifes et entremise de leurs nonces apostoliques, ne servent pas moins à faire voir l’estime que l’on faisoit de luy, que la forme authentique de sa mission. Je ne veux insérer en ce lieu un si grand nombre de patentes que j’ay trouvé dans les archives de nre province, toutes authentiques et bien collationnées.

J’en trouve une du 22 may 1596 de Mr le vicaire général, en la juridiction de Mr l’abbé de Pinerol, en laquelle il atteste la mission du Rd p. Maurice de la Morrhe venir de Sa Sté et de S. A. SS. de Savoye, et spécifie en icelle l’authorité qu’il a de disputer pour la foy catholique avec les ministres hérétiques, signée Renaldus Ressanus, prepositus et Vicarius Pinerol, etc.

Une lettre missive de Mgr l’illustrissime nonce de Turin, du 16 juin 1597, en laquelle il donne au Rd p. Maurice, prédicateur capucin, l’authorité de prendre la foy jurée de son compagnon et luy donner le pouvoir d’exercer l’office de notaire apostolique : Paternitatis vestrae admodum Rdae ut affectuosissimus frater, Julius César, Barren, etc.

Une autre missive du même illustrissime nonce apostolique, du 13 février 1598, de Turin, en laquelle il donne au même p. Maurice, capucin, l’authorité de baptiser et d’exercer tous les autres offices de messieurs les curés, y comprenant encore son compagnon.

Une autre missive du même illustrissime nonce de Turin, du 1er de mars 1598, en laquelle il donne au susdt p. Maurice /266/ l’authorité de dispenser sur les mariages contractés par des personnes hérétiques ès degrés prohibés, quand ils se jettent dans le sein et giron de la ste Eglise catholique, romaine, signée: Julius César, Archiep. Barrens.

Un autre missive de Monseigr l’illustrissime archevêque de Turin, Charles Brolia, du 30 jullet 1597, en laquelle il donne au Rd p. Maurice de la Morrhe l’authorité d’absoudre de tous les cas quy luy sont réservés, même de la Bulle In coena Domini, de changer les vœux et de célébrer la ste messe hors les lieux sacrés. Item de donner le sacré viatique et l’extrême onction, signée: Rae T. affectuosissimus et frater, Carolus, archiep. Taurin.

Une patente de Monseigr l’illme et rme archevêque de Turin, laquelle a esté imprimée. En icelle se treuve la faculté de dispenser sur les irrégularités ex delicto, etc. Donnée à Turin, 16 may 1601.

Attestation d’un des pères de la Mission touchant la faculté concédée de dispenser sur l’irrégularité, par Monseigneur le susdt archevêque, laquelle faculté ne fut pas imprimée en la patente susdte imprimée.

 

Le Rd p. Etienne de Gambalo, prédicateur capucin, au Rd p. Maurice de la Morre, prédicateur capucin à Thonon, voisin de Genève.

 

Mon Rd père,

Pour response à la vôtre du 6e de ce moys, de Thonon, en laquelle vre Révérence désiroit que je luy donnasse cognoissance touchant la faculté quy nous est concédée pour la mission des vallées en Piémont pour dispenser sur les irrégularités, je luy donne advis et assurance que la faculté de dispenser sur les irrégularités nous a été concédée en la mission de Sa Sté et par le moyen de Monseigneur le révérendissime archevêque de Turin et du très Rd p. inquisiteur, ce que j’ay practiqué, étant à Dronero et Amacra et me fut envoyé le curé de Château-Dauphin par Mondt seigneur l’archevêque et le Rd p. inquisiteur, m’escrivant /267/ tous deux que je le dispensasse de l’irrégularité qu’il avoit encourue pour avoir absous les hérétiques sans authorité de ce faire, et puis célébré la ste messe; disans de plus dans leurs lettres qu’ils n’avoyent pas cette authorité sur les irrégularités, mais qu’ils la pouvoyent bien conférer aux pères de la mission apostolique, et m’ont envoyé pour cet effect, non une fois seulement, mais plusieurs fois, et de ce, vre Révérence n’en doibt point douter, etc.

De St-Jullien, diocèse de Genève, ce 8 juillet 1602.
De vre Paternité très affectionné en nre Seigr
fr. Etienne de Gambalo, capucin.

 

Il pleut aussy au souverain pontife Clément VIII, de ste mémoire, munir ce bon père Maurice de la Morre d’un privilège et authorité fort particulière et assés extraordinaire aux religieux, sçavoir est d’élire, créer et députer des personnes capables pour notaires apostoliques, avec la faculté de recevoir, écrire et publier contractz, accords, conventions, actes judiciaires entre vivantz et à cause de mort, donnations, testamentz, codiciles et autres dernières volontés et tous autres instrumentz, et de faire et exercer ouvertement et publiquement tous autres actes qu’on sçait appartenir à l’office d’un notaire public et authentique de tabellion et juge ordinaire. Comme se void :

Premièrement, par le témoignage exprès de l’illustrissime et révérendissime nonce apostolique de Turin, Julle Césard Richard en une sienne patente du 13 may 1601, en laquelle il fait foy comme en vertu des lettres de l’illustrissime cardinal de Ste-Séverine à luy écrites par ordre de Sa Sté, il a concédé aux pères capucins de la mission des vallées, etc., et signamnent au p. Maurice de la Morre, docteur en théologie, toutes les susmentionnées facultés et authorités lesquelles il racconte distinctement, adjoutant que ledt père ayant fait beaucoup de fruict ès dtes vallées de Piémont, Sa Sté l’envoye avec les mêmes facultés pour poursuivre le même office deçà les monts ès quartiers de Thonon, Genève et par tout le diocèse et les diocèses voisins, comme ausy se void plus au long ès lettres du susdt illustrissime cardinal de Ste-Séverine, écrittes au même p. Maurice par commandement de Sa Sté du 17 janvier 1601. Le même a été confirmé d’authorité apostolique par l’illustrissime et révérendissime /268/ Ladislaus Daguin, nonce apostolique des Suisses, avec le pouvoir de légat a latere par patentes du 13 novembre 1608, pour tous les diocèses de Lausanne, Sion, Bâle, Constance et Strasbourg, et par l’illustrissime et révérendissime Paul Tolosa, nonce de Turin, du 28 octobre 1605, et enfin confirmé par la Sté de Paul V en la ste congrégation des cardinaux, comme signifia l’illustrissime Pierre François Costa, évêque de Savone et nonce de Turin du 20 février 1609.

Secondement, la susdte authorité de créer de notaires apostoliques, comme dit est, se void réduitte en practique entr’autres en une patente fort longue et authentique du Rd p. Maurice de la Morre du 14 août 1608. Donné à Thonon à Illustre et Rd Seigr Phillippe Dequoix, recteur de la chappelle de Ste-Catherine de Talloires et prêtre de la Ste-Maison de Thonon de Nre-Dame de Compassion, en laquelle il crée et institue ledt seigr Dequoix, notaire apostolique, avec toutes les formallités et authorités susmentionnées.

Or la principale fin de ce privilège tend à faciliter l’exercice sy important d’une mission apostolique, comme est celle des capucins, tant deçà que delà les monts, non seulement ès Etatz de S. A. SS. et royale, mais en tous les diocèses dépendantz d’icelle, comme nous dirons bientôt, sçavoir est pour absoudre les hérétiques convertis à pénitence, in utroque foro, c’est-à-dire tant au tribunal ou jugement extérieur qu’intérieur, de toutes les peines et censures, et recevoir leur confession, abjuration, pénitence acceptée et absolution, en présence d’un notaire et des témoins, ce quy ne se pourroit facilement faire sans cette faculté, ce que nous voyons avoir été practiqué particulièrement par le susdt Rd p. Maurice, en la personne d’un hérétique converty que ledt père receut au giron de la ste Eglise et, outre toutes les autres formalités, luy remit et le deslivra de la confiscation de tous ses biens portée dans les statutz du peys de Valley contre les hérétiques dudt peys, donné par patente authentique à Syrrhe en Valley, en apvril 1603.

Quant à l’étendue des authorités et facultés des susdtz pères capucins de la mission apostolique et singulièrement du Rd p. Maurice de la Morrhe, sont nommés dans les lettres de patentes apostoliques susmentionnées, les diocèses suyvantz : de Genève, /269/ de Grenoble, de Lion, de Besançon, de Lausane, de Tarentaise, de Sion, de Bâle, de Constance, de Strasbourg et tous les peys des Suisses, des Grisons et de leurs Confédérés, le tout reconnu et confirmé par les illustrissimes nonces, comme dessus.

Ensuitte de ces patentes authentiques de mission, de ces grandes authorités et des dons de Dieu que l’on remarquoit en ce grand serviteur de Dieu, les prélats, les seigneurs, les républiques, les villes et communautés et les peuples le recevoyent avec un grand respect, applaudissement et contentement spirituel, incités encore à cela par la grande douceur, humilité et débonaireté qu’on voyoit en sa face et en sa conversation.

La copie d’une lettre de Monsr le vicaire général de Fribourg, pour réponce à celle en latin du Rd p. Maurice sur le suject de sa mission, fait voir combien ce bon seigneur avoit aggréé la susdte lettre et se réiouissoit d’avoir en main l’occasion de contracter amitié avec luy, promettant de contribuer tout ce que seroit de son pouvoir pour coopérer à son zèle, déplorant l’état de sa province, principalement les calamités spirituelles de la cité de Lausane, non seulement privée de son légitime pasteur, mais encore de la lumière de la foy. Il luy recommande fort sérieusement l’affaire monstrant qu’il espère beaucoup de ses sts exercices de pasteur pour le salut des âmes et le bien du diocèse à la propagation de la ste religion catholique, luy communiquant à cet effect, tout ce quy est de son pouvoir, etc.
Donné à Fribourg, la veille de S. Simon et S. Jude, 1608.

Ensuitte de ce que dessus, Messieurs de Fribourg et seigneurs dudt canton firent un acte sur le suject de la mission apostolique du Rd p. Maurice et son compagnon, plein de piété et charité, auquel premièrement ils témoignent le grand contentement qu’ils reçoivent, avec un très humble respect du soin pastoral et paternel qu’il a pleu à Sa Sté avoir de leur province et [pays] circonvoisins, leur envoyant les capucins pour travailler au salut de leurs âmes, selon la relation que leur en a fait monsieur le grand-vicaire susmentionné, leur très digne pasteur, et particulièrement le Rd p. Maurice, docteur en théologie et doué de Dieu de grandes et insignes prérogatives, duquel ils assurent avoir désjà receu une grande satisfaction, en /270/ trois doctes et stes prédications qu’il leur a fait, protestent avec toute soumission et respect au vicaire de J.-C., le souverain pontife, recevoir de grand cœur le susdt père et tous ceux quy seront envoyés de la part de Sa Sté et les prendre sous leur protection, leur donnant plein pouvoir, en toutte l’étendue de leur domaine, d’exercer les fonctions de leur ordre, tant en célébrant, enseignant, entendant les confessions que par autres œuvres pieuses, exhortent sérieusement tous les subjectz de leur juridiction, non seulement de ne leur donner aucune résistence en leurs exercices, mais encore de suyvre leurs bons enseignementz et stes exhortations, et se disposer à être prompt et soigneux de les assister ès choses nécessaires pour la nourriture, les assurans que pour le petit entretien qu’ils leur auront donné, ils auront des grandes récompenses de Dieu et feront chose très aggréable à leurs seigneurs, et attendans de bâtir un monastère pour la résidence ordinaire des susdtz religieux capucins, ils leur assignent la chappelle de St-Pierre quy est en la partie supérieure de leur ville, avec le petit domicilie contigu à icelle, pour y faire leurs fonctions et se retirer en leur particulier, quand ils viendront de travailler par dehors pour le salut des âmes. Et enfin ils prient tous les citoyens, frères et confédérés des autres cantons, mais sur tous, Messieurs de Berne, que, quant les susdtz religieux présentz et advenirs, passeront sur les terres de leur juridiction, en vertu de leurs alliances et mutuelle combourgeoisie, ils les considèrent comme membres de leur corps et leur donnent toute assistance nécessaire; promettans faire le même à ceux quy leur appartiendront.
Fait le 6 novembre 1608.

Samblablement les seigneurs des cantons catholiques font un acte en commun en faveur des religieux capucins, les recommandans affectueusement à tous en général, de quel état, dignité, condition, religieux, ecclésiastiques ou laïques, auxquels ils s’addresseront ou passeront sur leurs terres, principalement à leurs confédérés, ou en quelque façon que ce soit alliés, à ce qu’ils soyent bénignement receus de tous et assistés au besoin, prometant le même de leur côté aux occurentes occasions, usant de leur authorité et commandement pour le même suject envers leurs inférieurs et subjects, du 14 novembre 1608. /271/

Le Rd p. procureur général des capucins écrit une lettre 4 à l’illustre et révérend seigneur, vicaire général de Fribourg, de Rome, 10 janvier 1609, en laquelle il répond à une sienne précédente et le congratule pour les grands fruicts que Dieu a opéré en leurs quartiers par l’entremise de nos religieux, et pour ceux quy sont à espérer à l’advenir, en la conversion des hérétiques et autres profits spirituelz, de quoy il remercie la divine Majesté; comme encore la Seigneurie et très aimable cité de Fribourg, pour la résolution qu’ils ont prise entre eux de bâtir un monastère pour nos religieux. D’ailleurs il témoigne un grand déplaisir de ne pouvoir si tôt envoyer des religieux au nombre souhaité, tant pour la satisfaction de ce peuple que pour maintenir le convent qu’ils désirent édiffier. Néantmoins il promet de faire tout ce qui sera de son pouvoir pour envoyer quatre prêtres d’Italie en Suisse, afin que les pères de ces quartiers puissent donner les deux prédicateurs et deux confesseurs que Sa Seigneurie révérendissime dit avoir été offerts d’iceux, moyenant le susdt secours. Bien est vray qu’il sera bien difficile de ce faire avant Pâques, à cause du grand nombre des prédicateurs quy prêchent le caresme hors des conventz. Néantmoins sy ne layrat-il pas de faire tout son pouvoir pour le grand désir qu’il a de la gloire de Dieu et de servir et complaire à Sa Seigneurie révérendissime, à tous ces seigneurs et à tout ce peuple tant affectionné à l’endroict de nre ordre, etc.

Je metz fin à ce narré concernant le Rd p. Maurice de la Morre, prédicateur capucin, avec les beaux éloges que luy donne le Rd p. Diègue de Cité Neuve, prédicateur capucin, jadis provincial.

 

Le père Maurice de la Morrhe d’Ast fut un valliant deffenseur de la foy, un insigne théologien, merveilleusement versé ès controverses, quy, par plusieurs années dans les vallées de Piémont, par après proche de Genève, surmontant les hérétiques suisses et vallésiens, travaillant infatigablement et souffrant parmy les ardeurs et froidures, principalement étant avancé en âge, presque toujours /272/ dans les infirmités et maladies, a édifié par ses écritz, ses discours, ses colloques, ses veilles, tant les éloignés que les voisins, est décédé, viel soldat de J.-C. et chargé de mérites, en ce lieu de St-Jullien, l’an de grâce 1614.

 

§ 3

du rd p. jean de mauriane, prêtre capucin, jadis définiteur en la province de savoye et maître des novices.

Art. 1. — De son origine et de ses mœurs jusques à son entrée en religion.

Le Rd p. Jean de Mauriane naquit l’année 1548, en une petite bourgade communément ditte Albiez-le-Vieux, au diocèse de Mauriane, ès Etatz de la maison royale de Savoye; son père s’appelloit Nicolas Praz, sa mère Claudine Bizet, gens si pacifiques et craignans Dieu qu’on leur donne cette louange de n’avoir jamais eu aucun affaire à démêler en justice. Dieu leur ayant donné ce bénit enfant, ils le firent nommer Pierre au st baptême, et quand il fut en aage compétant, ils luy firent apprandre au même lieu de sa naissance les principes des sciences humaines, la doctrine chrétienne et les premiers élémentz de la piété. Dès cette sienne tendre jeunesse, il fut tellement amateur de la pureté qu’à peine eut-il l’usage de la raison qu’il voua à Dieu sa vierginité et à la sacrée Vierge mère, sa maîtresse, à laquelle il fut tout le temps de sa vie sy excellemment dévot qu’on ne le sçauroit suffizamment exprimer. D’où il faut inférer que nre Dieu très bon, par l’intercession de la Reine des vierges, sa mère, et de son bien-aymé disciple S. Jean, son patron, a voulu préserver son corps de corruption après sa mort, comme se verra cy-après.

Tôt après, ils l’envoyèrent au collège de St-Jean, cité épiscopale et capitale de la Mauriane, où il donna des preuves de sa future sté, par sa prudence et modestie, quy fut telle qu’au rapport de ses maîtres, non seulement on n’ouit jamais sortir de sa bouche aucune parole impure ou insolante, ains si parfois en /273/ eschappoit à quelqu’un de ses condisciples en sa présence, on le voyoit ausytôt rougir et s’absenter du lieu : témoignage très exprès de sa pureté et prudence.

Ayant achevé ses humanités au susdt collège, il s’en allat à Paris pour suyvre ses études d’où étant de retour quatre années après, il fut promeu aux ordres sacrés par son diocésain, quy étoit pour lhors Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Pierre de Lambert, d’heureuse mémoire, évêque et prince de Mauriane, homme d’un singulier mérite et très affectionné à l’ordre séraphique comme il a témoigné particulièrement en la fondation du convent des capucins de St-Jean, l’an 1580, lorsque nos pères d’Italie passèrent en France, quy fut le cinquième convent de deçà les montz et le second ès Etats de Savoye.

Etant fait prêtre à l’aage de vingt-sept ans, quy fut l’an 1575, et ses mérites reconnus, on pensa aussytôt à donner de l’employ à sa vertu et attendant la vacance de quelque bon bénéfice, proportionnellement à ses mérites, on luy commit la charge d’une petite perroisse appellée St-Pierre-de-Soucy, proche de Montmellian, laquelle, pour être aux confins du diocèse et éloignée des yeux de son prélat, avoit bien besoin d’un tel pasteur. Là il exerça son zèle et son talent quelques temps, instruisant ce peuple et luy administrant les sacrementz avec grande charité et sattisfaction de chacun. Sathan ne pouvant souffrir la splendeur de ses vertus, ny les fruicts de ses belles actions qu’il faisoit continuellement pour la conversion de ce peuple, commença aussytôt à luy dresser des embûches pour luy faire transgresser les limites de la vertu qu’il chérissoit le plus, suscitant une femme impudique et lascive, laquelle feignant un mattin de luy vouloir faire son lict et mettre ordre à la chambre, y entra effrontément et par des caresses et ambrassementz lascifs attenta de le faire pécher avec elle. Nre jeune prêtre, quy ne pensoit rien moins qu’à ce combat, se vit d’abbord effrayé par cet assaut et sçachant que les meilleures armes en cette guerre consistent en la fuite et en la rigueur, il ne marchanda point avec cette impudente, mais l’ayant tancé fort aigrement il la repoussa et chassa honteusement du logis, et ainsy demeura glorieusement victorieux de ses /274/ ennemis. L’effroy pourtant qu’il receut de cet attaque fut tel que, pour en éviter un second, il se résoulut de quitter le champ de bataille et, à ces fins ayant demandé son congé, il se retira à Chambéry, ville capitale de l’Etat de Savoye, attendant que Dieu luy fît connoistre les desseins de sa Providence sur luy, disant tous les jours avec l’apôtre S. Paul: Domine, quid me vis facere ?

Les capucins s’étoyent alhors depuis peu établys audt lieu de Chambéry et étoyent regardés de chacun comme gens venus de l’autre monde, mais singulièrement de nre nouveau prêtre, lequel, admirant leur modestie et leur mortification, conceut dès lhors les premières pensées de sa vocation, ainsy qu’il a témoigné du depuis, disant que les premiers attraitz qu’il avoit heu pour la religion séraphique étoyent procédés de la religieuse mortification d’un vénérable vieillard quy, faisant la quête à Chambéry, se rendoit admirable à un chacun par la mortification de ses yeux et aymable par la douceur de ses parolles, car on ne le voyoit jamais, disoit ce bon père, que les yeux contre terre. Ce qu’il prêchoit souvant à ses novices et autres religieux pour leur persuader cette mortification extérieure, fidèle témoin de l’intérieure et la garde très puissante d’icelle et de toutes les vertus.

Pendant qu’il fit séjour à Chambéry, servant de vicaire en l’église parroissiale de St-Léger, la cure de sa patrie, Albiez-le-Vieux, vint à vaquer par la mort de son curé. Tous les parroissiens jettèrent incontinent les yeux sur leur cher patriote pour l’avoir pour pasteur, ce quy ne fut pas difficile à obtenir, à raison de la cognoissance que Monseigr de Mauriane et son vénérable chapitre avoyent du mérite et capacité du personnage. Il fut donc étably et institué curé de son lieu natal, l’an 1577 et le 29e de son aage avec un applaudissement universel de tout le peuple.

Il seroit bien difficile de dire avec quel zèle et charité il exerça cette charge pastorale, grimpant les montagnes avec une singulière promptitude pour assister ses ouailles malades au besoin, sans espargner ses soins, ny ses peines mêmes avec ses biens temporels qu’il donnoit aux pauvres avec tant de largesse qu’on assure de luy qu’il n’en esconduisoit jamais aucun de sa porte sans les effectz de ses libéralités. /275/

Son zèle ne fut pas moindre à instruire les ignorantz et corriger les vicieux. Bref, au rapport qu’en ont fait douze des plus considérables de la perroisse avec foy jurée ès mains d’un notaire public en présence de témoins, il s’acquitta de cette charge avec une satisfaction si commune à tous que le peuple ne l’alloit plus regardant comme un homme né et élevé parmy eux, mais comme un ange venu du ciel, tant il se rendoit admirable par l’éclat de ses vertus. Il jeûnoit les vendredis et samedys de chaque semaine au pain et à l’eau, étoit ordinairement retiré et solitaire autant que sa charge le luy pouvoit permettre. Le lieu de sa retraitte étoit la pluspart du jour son église, laquelle il tenoit sy propre que l’on ne l’eût prise pour une église de village, mais pour un oratoire de religieux.

Sa bonne mère l’ayant un jour voulu tancer de tropt de rigueur et d’austérité, singulièrement de ses tropt grands jeûnes et abstinences, il respondit tout doucement: « Laissez-moy jeûner, ma mère, pendant que j’ay les forces, car quand je seray viel comme vous, il ne sera plus temps. »

Il avoit une douceur sy grande en ses discours qu’il persuadoit sans peine tout ce qu’il vouloit au peuple, mais surtout il excelloit à vuider les différentz et terminer les procès quy survenoyent dans la parroisse et au voisinage d’icelle, en quoy il se montroit si ardent et zélé que jamais il ne souffroit tant qu’il luy étoit possible que tels différentz se vuidassent par voye de justice.

Mais parmy tant de belles vertus que le ciel avoit insinué dans cette belle âme pour l’édification du prochain, celle quy apparut avec plus d’éclat et quy l’a rendu plus vénérable aux hommes et aggréable aux bien heureux espritz, ça esté l’angélique chasteté, ainsy que désjà nous avons vu en passant, de laquelle il a heu un si grand soin en tout le cours de sa vie qu’on ne l’a jamais vu parler à aucune femme que les yeux contre terre. On dit même qu’il ne pouvoit souffrir qu’elles entrassent dans son logis, voire même qu’il témoignoit parfois de la répugnance à manger les viandes qu’elles avoyent préparées, disant: « Fy, fy, cela est passé par les mains des femmes. »

On rapporte qu’étant encor enfant soû la direction d’un prêtre, curé en la perroisse de St-Martin, auquel on l’avoit /276/ donné pour luy apprandre à lire, une certaine fille, sœur dudt curé, le voulant un jour baiser et caresser, il s’en offensa sy fort qu’il la mordit à belles dentz, puis s’enfuit en la maison paternelle disant que jamais plus il ne retourneroit chez ledt curé, comme effectivement il n’y retourna plus.

Et à ce propos un père de considération dans cette province de Savoye rapporte que ce bon père luy dit un jour qu’étant au monde, il avoit heu des grands assautz de la part des femmes, mais que, par la grâce de Dieu, il en étoit toujours sorty victorieux. Enfin, tous ceux quy l’ont connu et fréquenté, tant au siècle qu’en religion, s’accordent en ce point qu’ils n’ont jamais vu un homme plus chaste que luy.

Après avoir exercé cette charge pastorale l’espace de quatre années, il commença à dire qu’il étoit trop à son ayse pour le corps et trop en danger pour le salut de son âme et, partant, qu’il falloit pourvoir et à l’un et à l’autre, par une généreuse retraitte du monde, à quoy s’étant résolu, il ne consulta point sur le choix qu’il avoit à faire d’une religion, d’autant que celle des capucins luy avoit dèsjà ravy le cœur par ses attraitz durant son séjour à Chambéry, mais d’abbord se présenta pour y être receu, demandant cet habit avec tant de ferveur qu’en peu de temps il receut l’intérinement de sa requeste. De quoy s’appercevans ses parents et amys, ils se mirent en devoir de divertir ses desseins, mais n’en pouvans venir à bout, ils tâchèrent de luy persuader de résigner son bénéfice à quelque prêtre particulier. A quoy il répondit qu’il le résigneroit ès mains de celuy quy le luy avoit conféré, sçavoir est son évêque, comme le plus capable prêtre du diocèse.

 

Art. 2. — De son entrée en religion.

La province de la Mission de Savoye étant encor unie à celle de Lyon, soû le tiltre de St-Bonaventure, le très Rd p. Hiérôme de Florimont la visitat en qualité de commissaire général. Notre prétendant se présenta à luy à son passage par la Mauriane pour être receu parmy nous. Le Rd père le receut et luy donna l’habit avec le nom de frère Jean, en une petite chapelle /277/ de St-Roch que l’évêque avoit donné aux capucins, toute contiguë au lieu où on avoit commencé à bâtir le convent, et étant pour lhors sur son retour pour l’Italie, il l’emmena avec soy à Milan pour y faire son noviciat. Ce fut chose merveilleuse de voir la ferveur de ce jeune novice, car, dès l’entrée de son noviciat, il ambrassa l’exercice de la ste oraison avec tant de ferveur qu’il fut aisé à connoistre dès lors que Dieu l’appelloit non seulement pour en faire un grand religieux, mais encor un père de religion qui devoit un jour produire quantité de bons religieux à l’ordre des capucins, comme il a fait effectivement.

L’année achevée du noviciat, on le receut à la profession au gré et contentement de toute la famille de Milan; après quoy on le renvoya en Savoye au convent de Chambéry, où il exerça durant quelques années l’office de sacristain, mais avec tant de propreté et piété que tant les religieux que les séculiers en demeuroyent fort édifiés.

Les supérieurs étans certifiés par une longue expérience de sa prudence et vertu, l’établissent quêteur au même lieu. Ce bon père se voyant comme produit dans le monde par l’obéissance vit bien qu’il avoit besoin d’une grâce particulière pour le maintien de la vertu. C’est pourquoy il redoubla ses exercices de dévotion et de mortification, faisant pact avec ses yeux de ne point voir la vanité, mais bien plus avec son cœur, de ne point s’attacher par affection aux créatures que le deu de cette charge l’obligeoit de voir ou converser. Il s’establit des petits exercices de piété dans les fonctions de son office, comme de dire un pater et ave à chaque porte où il demandoit l’aumône, voulant encor que son compagnon en fît autant; étant de retour au convent, il se retiroit derechef à l’église pour y faire quelque autre exercice d’oraison qu’il s’estoit prescript pour les biens facteurs, concluant ses prières par une rude discipline, quand le temps et l’heure le pouvoyent souffrir. Si moins, il la remettoit à sa retraitte du soir sans jamais y faillir.

La perfection de ce st homme étant connue des pères de la province, il fut éleu d’une comune voix maître des novices et gardien du convent de Roanne, l’an 1588, et le 7e de son entrée en religion. Chose considérable à la vérité qu’entre tant de vieux religieux consommés en la discipline régulière quy florissoyent /278/ lors dans la province, cettuy-cy ait été choisy en sa septième année de religion en un ministère sy important comme est l’éducation des novices. Il ne seroit point besoin, ce me semble, d’autre preuve pour connoistre l’excellence de son mérite, veu que l’on sçait bien qu’ès ordres de religion bien réformés, on fait toujours des si sérieuses considérations sur la direction des novices qu’on ne s’en fie qu’à des religieux doués de singulière vertu et de vie très exemplaire.

 

Art. 3. — De ses exercices et manière de vivre dès qu’il fut en charge de gardien et maître des novices.

Ce nouveau prélat se voyant, bien que malgré soy, étably sur le chandelier de la supériorité pour éclairer une famille toute composée pour la pluspart de jeunes gens fraîchement échappés des ténèbres du siècle, se résolut incontinant à une nouvelle façon de vivre, afin d’enseigner à ses novices le chemin de la vertu, plus par exemples que par parolles.

Commençant donc par l’oraison, mère nourrice de toute vraye vertu, il s’y appliqua avec tant de ferveur et d’assiduité qu’en peu de temps il parut aux yeux de tous comme un homme tout transformé en Dieu, quy n’avoit plus de terrestre que le corps, tant on le voyoit recueilly en soy-même et sy mortifié en ses sens extérieurs.

Quant, après avoir satisfait à ses exercices de l’oraison mentale, il s’appliquoit à quelque travail manuel, on le voyoit à même temps présent à Dieu et à ce qu’il faisoit. Car il gardoit toujours le silence en travaillant et réussissoit si bien en tout ce qu’il faisoit que ses ouvrages étoyent souvant admirés des religieux, si bien qu’à les voir seulement, on en connoissoit l’ouvrier. « C’est le père Jean, disoit-on, quy a fait cela. Ce bon homme est adroit à toutes choses. » Et si quelque religieux se formalisoit qu’il apportât tant de soin à des menues actions, sa réponse étoit qu’il faut bien faire tout ce que l’on fait pour Dieu, et que jamais on ne le sçauroit faire assés parfaictement, adjoutant qu’un homme de bien et singulièrement un religieux doit faire ses œuvres, même les plus petites, avec le même soin et perfection que s’il étoit dans une place publique regardé de /279/ tout un monde, d’autant qu’il est regardé de Dieu, le Créateur de tout le monde.

Il avoit toujours en sa chambre un crucifix qu’il appeloit son livre d’étude. Aussy n’en tenoit-il pour l’ordinaire qu’un ou deux avec celuy-là, sçavoir est les opuscules de S. Bonaventure et S. Bernard, ou autre samblable. Le Rd p. Maurice de Beaufort, son confesseur, étant un jour entré en sa chambre, il luy dit ces parolles avec grande ferveur d’esprit: « Ha ! mon père, le beau livre que voylà, luy montrant le crucifix quy étoit devant soy. C’est le livre des livres. Mon Dieu, les belles choses que j’y apprens ! »

Le suject plus ordinaire de ses méditations étoit la passion de J.-C., selon le rapport qu’en a faict son confesseur. Aussy est cela qu’il vouloit que les religieux méditassent plus souvant, leur disant qu’on ne sçauroit rien méditer plus utile, ny plus agréable à Dieu.

La louange commune que luy ont donnée tous les religieux de son temps est cette-cy que jamais il ne s’absentoit du chœur ny de l’oraison, quand il estoit en santé, sinon qu’il y fût contraint par quelque affaire très urgent quy ne pouvoit soufrir délay. Et en ce cas il ne manquoit point de prandre une autre heure pour faire sa méditation accoutumée. On a ausy remarqué que jamais il ne s’appuyoit durant la spalmodie contre les bancs du chœur, ny sur les accoudoirs durant le temps de l’oraison, ains demuroit toujours ferme et stable sur ses piés ou sur les genoux, comme une statue de marbre, et ce quy donnoit plus d’admiration c’est que l’on ne le voyoit jamais se remuer, ny tousser, ny cracher, voire même on ne l’entendoit pas respirer. Il se plaçoit quelquefois au milieu du chœur pendant l’oraison. Bref, selon la déposition qu’en ont faict plusieurs religieux dignes de foy quy ont demeuré avec luy, il étoit si bien composé et recueilly ès exercices du service divin que l’esprit le plus distrait se recueilloit, voyant sa religieuse composition, soit au chœur, soit ailleurs, mais singulièrement ès assemblées de la communauté.

Outre ses exercices d’oraison mentale, il s’étoit prescript pour son journallier exercice quantité de prières vocales, comme les speaumes pénitentiaux, les graduels, la corone de /280/ Nre-Dame. Les jours de festes et dimanches, il y adjoutoit les nocturnes des morts qu’il récitoit pour l’ordinaire avec ses novices après l’office de la Vierge quy est d’ancienne coutume en l’ordre. Il avoit quelques sainctz particuliers qu’il appelloit ses dévots, sçavoir est la très ste Vierge, nre père séraphique S. François. S. Jean l’évangéliste et quelques autres, la feste desquelz il prévenoit avec des jeûnes rigoureux au pain et à l’eau. Il disoit qu’il avoit choisy dès longtemps S. Jean l’évangéliste pour patron et protecteur de sa pureté; et afin qu’on ne s’apperceût de ses exercices de dévotion particulière, il les faisoit pour la pluspart dans le secret de sa cellule ou à l’église durant la nuit.

Si ne pouvoit-il pourtant empêcher qu’on ne s’en apperceût, d’autant que l’esprit de Dieu agissoit quelquefois si puissamment dans son cœur qu’il étoit contrainct de s’exhaller par des grands souspirs et souvant par des cris et clameurs amoreuses quy évantoyent ce quy se passoit dans le secret de la solitude. Plusieurs religieux témoignent de cecy pour avoir logé auprès de luy et entre autres le Rd p. Thomas de Sist et fr. Albin de St-Jean de Loone, le dernier desquels assure que l’ayant ouy une fois soupirer comme feroit un malade bien pressé, il courut incontinant à la porte de sa chambre pour sçavoir s’il se portoit mal, mais n’osant entrer tout d’un coup, il s’arrêta au dehors et regardant par certain trou et fente de la porte, il vit le st homme en oraison et toute la chambre remplye de splendeur et lumière. De quoy s’étant apperceu, il luy desfendit étroictement de parler de ce qu’il avoit veu.

Bien que sa piété parût en tous ses exercices spirituels toute singulière, néantmoins elle éclattoit beaucoup plus en la célébration de la ste messe qu’en aucun autre, ce que Dieu même a voulu faire connoître par des signes visibles, en certains rencontres, comme appert de ce quy suit.

Le vénérable père Jean d’Annessy, homme très fervent et zélé à procurer le salut des âmes des vivantz et à soulager, avec ses prières et les suffrages de l’Eglise, celles des fidelles trépassés, dit avoir vu une fois, en servant sa messe, l’aube de laquelle il étoit revêtu toute chargée de croix blanches quy sembloyent estre faictes de même étoffe que ladte aubbe, mais /281/ pourtant relevées au-dessus de la toyle, lesquelles ne disparurent point jusques à ce qu’il fût arrivé à la sacristie.

Une dame dévote de Chambéry nommée Madame Arnalde, femme d’un président des Finances, assure avec foy jurée qu’assistant un jour à sa messe, elle vit sa teste toute environée de rayons éclattans comme un soleil, d’où elle conceut telle estime de sa sté que dès lors elle l’honoroit comme un sainct et eut telle foy en ses mérites, qu’après sa mort, ce fut la première quy luy dressa des vœux, et ayant un sien fils nommé Sigismond fort malade d’un flux de sang quy le menaçoit de mort, elle le voua incontinant à ce bon père Jean qu’elle croyoit bien avant dans le ciel, et ne fut point déceue en son opinion ny privée de son attente, car cet enfant fut aussytôt guéry et remis en parfaicte santé. Après quoy elle vint remercier son intercesseur, apportant une image de cire à son sépulcre, et prêchoit partout que son fils avoit été guéry par les mérites du p. Jean. Nous avons en main la déposition authentique de cette bonne dame, de l’une et l’autre de ces merveilles.

 

Art. 4. — De son silence et solitude.

Ce bon père sçavoit par une longue pratique combien le silence et la solitude sont nécessaires à quiconque désire profiter en la vertu, principalement en celle de l’oraison et, pour ce, il a eu toute sa vie un grand soin de se tenir dans la retraitte et de fuir les entretiens, autant que sa charge le luy pouvoit permettre. La solitude luy étoit si chère qu’il ne pouvoit ouyr parler de visiter les séculiers, ny d’estre visité d’eux. Quant il étoit contraint de ce faire, son entretien avec eux étoit si court et si réservé que les religieux mêmes ne s’en pouvoyent rendre capables et en faisoient souvant des plaintes disans qu’il ne donnoit pas la satisfaction que nous devons aux bienfacteurs. On n’a pas pourtant remarqué que les séculiers se soyent jamais plains pour ce suject, ains au contraire ont partout témoigné d’estre satisfaictz de luy autant que d’aucun autre supérieur de la province, nonobstant la réserve et brièveté de ses entretiens. Tous ses discours étoyent rares et courts, tant /282/ parmy les religieux que parmy les séculiers, et accompagnés de tant de prudence que ses parolles étoyent prises et honorées comme autant d’oracles quy sortoyent de la bouche d’un sainct. Aussy ne parloit-il que de Dieu et de la saincteté. Il abhorroit surtout les entretiens d’affaires d’estat ou de guerre, n’en pouvant ouyr parler de quy que ce fût. C’est ce quy obligea les pères de la province à le faire gardien au convent de Lyon du temps des troubles de France, quand on disputoit la corone à Henry IV, à raison de la religion. Auquel temps il témoigna que si bien il avoit un esprit remply de piété et de douceur, il avoit encor la générosité, car lorsque Monsr de Belièvre, chancelier de France, fut envoyé à Lyon de la part du roy, pour persuader à messieurs de la ville et à tout le peuple l’obéissance à Sa Majesté et, à ces fins, faisoit des assemblées de tous les états, nre révérend p. Jean se trouvant en celle des réguliers en qualité de supérieur des capucins fut un des premiers quy s’opposa à la proposition faicte par ledt Sr de Belièvre, de faire des prières publiques pour le roy, soutenant hautement, clairement et hardiment que cela ne se pouvoit pendant que le roy seroit hérétique; d’autant qu’en cet état, il étoit un mambre retranché de l’Eglise et, par conséquent, indigne de participer aux biens et suffrages d’icelle, que cela est interdit par les sts canons, etc., protestant au reste pour tous les capucins du royaume qu’ils quitteroyent plutôt leur convent que de contrevenir aux décretz des ss. canons et aux volontés du souverain pontife, nre St-Père le pape, auquel ils ont promis, par leur règle, obéissance et révérence perpétuelle.

De plus, ledt seigneur de Belièvre étant allé au convent pour insister sur ce même suject, nre père Jean luy fit une âpre correction, disant que c’étoit un’ honte à un homme de sa condition de faire instance sur une chose qu’il devroit luy-même empêcher quand on la voudroit faire. Sur quoy s’estant picqué, il menaça de chasser les religieux du convent, s’ils n’obéissoyent au roy. Alors le père Jean appella au même instant le portier, luy commanda d’appeller les religieux et de prendre le crucifix pour sortir à la même heure. Ce qu’il auroit sans doute exécuté, si des personnes de considération quy se trouvèrent présentz ne l’en eussent diverty. Sa Majesté ayant été informée /283/ de tout ce que dessus loua hautement la générosité de ce capucin et bon religieux.

Voycy un autre traict de son zèle. Estant gardien au susdt convent de Lyon, le concours fut sy grand en nre église le jour de Toussaint au soir, que les gens en étoyent incommodés, ce quy obligea un seigneur de marque quy se trouva parmy la foule du peuple de se retirer au chœur où les religieux chantoyent les mattines des mortz. Le Rd p. Jean craignant que la présence de ce seigneur ne troublât la récollection des religieux, s’en va droict à luy, le prend par la main et le mène devant l’autel, disant que le chœur n’étoit que pour les religieux. Cett’ action fut censurée de quelques religieux comme incivile et trop hardie, néantmoins ce bon seigneur ne s’en indigna point, mais encor témoigna d’en être bien édifié.

Si quelque séculier de quelque condition qu’il fût venoit au convent au temps des offices ou de l’oraison, demandant de luy parler ou à quelqu’autre religieux, sa response ordinaire étoit cette-cy: « Dites-luy que nous avons à parler à un plus grand seigneur que luy et partant qu’il ait un peu de patience. » De quoy, l’office étant finy, il alloit luy-même faire les excuses en mêmes termes, et les séculiers ne sçavoyent que dire autre là-dessus, sinon que ce bon religieux étoit tout à Dieu et sans respect humain. Il ne pouvoit non plus souffrir qu’on les introduisît dans le dortoir et beaucoup moins au réfectoire pour y manger avec la communauté sous quelque prétexte que ce fût, pour des dignes considérations. Bien que tous les conventz de la province luy fussent indifférentz, quand l’obéissance l’y envoyoit, si est-ce qu’il témoignoit avoir quelque inclination particulière à ceux quy sont éloignés des villes, comme Chambéry, Dolle et quelque autre, et y demeuroit plus volontiers qu’aillieurs, non pour autre suject que pour y pratiquer plus librement le silence et la solitude et pour être loin des séculiers.

L’on rapporte à ce propos qu’étant un jour allé de Chambéry à Lion pour traicter d’affaires avec le Rd p. provincial, quelques religieux quy connoissoyent ses inclinations à la solitude soupçonnèrent qu’il fût allé se faire chartreux. De quoy ayant heu advis à son retour, il ne se pouvoit randre capable que cette pensée fût entrée dans l’esprit des religieux et s’en /284/ plaignit un jour à un sien confidant nommé frère Jean-Baptiste de Nonglar, disant avec grande ferveur d’esprit: « Et comment est-il possible que les frères ayent creu cela de moy, veu que tant de fois ils m’ont ouy dire, parlant de la perfection de nre religion et de nre règle, qu’il n’y en a aucune plus saincte en l’Eglise de Dieu. Sçachez, mon frère, que l’on me fait tort et que j’aymeroy mieux mourir que de quitter ma bonne mère, la religion de St-François, pour entrer dans un autre. J’ay toujours creu qu’un bon capucin vaut bien un bon chartreux ».

 

Art. 5. — De ses jeûnes, veilles, abstinences et mortifications corporelles.

C’est le propre des saincts de n’avoir de rigueur que pour eux-mêmes et de douceur que pour les autres. Telle a été la manière de vivre du Rd p. Jean, car pour les autres il étoit extrêmement indulgent et facile à accorder ce qu’on luy demandoit pour la satisfaction du corps, jusques même à des petites récréations, quand c’en étoit la saison, comme à l’entrée des carêmes marqués en nre règle.

Il n’en prenoit toutefois jamais aucune pour soy, ains se retiroit dans sa chambre ou dans l’église pour y faire oraison pendant que les religieux se récréoyent; d’où advint qu’un soir, un religieux porté de curiosité le suivit secrètement pour voir ce qu’il alloit faire pendant la récréation et, étant à ces fins entré au chœur, il trouva ce bon père lisant son bréviaire avec un asperges en main. D’où il inféra, ou que le diable luy avoit donné quelque assaut, ou qu’il étoit dans l’appréhension qu’il en soufriroit quelqu’un.

Il avoit un soin tout paternel de pourvoir à tout ce quy étoit nécessaire aux religieux de sa famille, tant pour le vêtir que pour autres samblables nécessités, et pour les étrangers il avoit une charité toute singulière, les accueillant à leurs arrivées avec grande courtoisie et recommandant aux officiers du convent de les traicter le mieux qu’ils pourroyent, afin, disoit-il, qu’attirés par un charitable accueil, ils ne s’arrêtent ès maisons des bienfacteurs sans nécessité et se retirent promptement /285/ dans les convents. Il disoit souvant à ce propos que les petites caresses que l’on fait aux frères voiageurs, les obligent quelquefois d’hâter le pas et faire une lieue plus qu’ils ne feroyent, dans l’espérance qu’ils ont d’être accueillis au convent selon leur nécessité.

Bien qu’il fût ainsy courtois et charitable pour les voyageurs, il ne l’estoit pourtant aucunement pour soy-même, car on a remarqué que, faisant chemin pour aller au chapitre ou ailleurs, il avoit si peu de soin de se soulager qu’il ne vouloit pas même loger ès maisons des grands et des riches, crainte d’y être trop caressé, ains se retiroit chez quelque pauvre villageois ou des simples granges, principalement quand il se pouvoit librement dispenser de ses compagnons. Etant de retour au convent, quand on luy demandoit où il avoit logé, il répondoit en souriant: « Au logis de l’Etoile, ou chez Monsr de la Grange, où soloit loger nre père séraphique S. François. » On a aussy remarqué que souvant, en chemin, il se contentoit de dîner avec un morceau de pain auprès d’une fontaine; que, sy la nécessité de ses compagnons l’obligeoit quelquefois à entrer dans quelque bonne maison pour y demander la charité, il observoit néantmoins toujours tant de rigueur pour soy, qu’il ne vouloit pas même souvant boire du vin, mais se faisoit donner de l’eau pure.

Revenant un jour de Lion à Chambéry, accompagné de deux religieux, l’un desquels étoit le Rd p. Dominique de Chambéry et l’autre le révérend p. Anthoine de Tournon, quy du depuis ont tous deux été provinciaux, il se treuva tellement recru du chemin et abbatu par le jeûne, car c’étoit au carême de l’Epiphanie, qu’il fut contraint de s’arrêter au pié du Mont du Chat, disant à ses compagnons qu’il n’en pouvoit plus et qu’il ne sçavoit comme entreprendre cette rude montée. Ses compagnons luy demandèrent s’il aggréeroit qu’ils prissent le devant pour aller chercher un cheval. « Certainement, dit-il, sy j’en avoy un, je ne feroy point de scrupule de m’en servir jusques à Chambéry. Sur ce, les deux religieux grimpent la montagne à grands pas pour se rendre au village plus proche, où ils espéroyent d’en trouver un. Cependant le Rd p. Jean se coucha de son long auprès d’une haye, implorant le secours de /286/ la divine Providence au besoing. Sa prière ne fut point vaine, car, s’estant un peu endormy, il trouva à son réveil auprès de soy la moitié d’un beau pain blanc, tout frais, sans sçavoir d’où il venoit. Il le prit et ayant remercié Dieu de sa ste Providence, il le mangea et sentant que ses forces étoyent rétablies, il se mit en chemin où rencontrant les compagnons quy luy venoyent au secours avec un cheval, il leur racconta le tout, assurant que ce pain l’avoit tellement fortifié qu’il iroit aysément jusques au convent, sans prandre autre réfection, comme il fit effectivement, bien que la distance fût pour le moins de trois lieues.

Son abstinence étoit sy grande et ses jeûnes si rigoureux que les religieux quy en étoyent témoins s’étonnoyent comme il pouvoit vivre parmy tant de rigueurs. Il faisoit toutes les années cinc caresmes à l’imitation de nre père séraphique S. François, sçavoir est celuy de Toussaintz, celuy des Roys, celuy de Pâques, celuy de St-Michel et celuy de Nre-Dame. On en compte jusques à quinze qu’il a jeûné en pain et en l’eau. Ès autres il se contentoit d’un simple potage pour son dîner, tel qu’on le servoit à la communauté, et bien souvant il ne prenoit qu’une poignée de febves trempées dans l’eau. Il s’est abstenu plusieurs années de boyre du vin, voire n’en a jamais beu pour son ordinaire, étant en santé, qu’après vingt-quatre ans de religion, que les supérieurs luy commandèrent d’en user pour le soulagement de ses infirmités; et ce quy semble prodigieux en cecy, c’est que parmy tant d’abstinences et austérités, il avoit toujours un visage plein, gay, rubicond et sans rides, même en sa plus haute vieillesse, étans sa barbe et ses cheveux blancs comme la nêge.

Il faisoit tant d’état de l’abstinence qu’il souloit dire qu’il n’y a rien de sy dangereux pour un religieux que le passage de la goulette, s’il n’est gardé d’une bonne sentinelle, et que tout ainsy que pour gaigner la Terre-ste, il faut premièrement avoir gaigné le détroict de la mer, de même pour gaigner le ciel, il faut premièrement avoir dompté l’appétit de la gourmandise.

Il ne fut pas moins austère en son vêtir et dormir, car il n’a jamais porté en hyver qu’un simple habit pauvrement rapiécé, et pourtant il ne se chaufoit presque point. Estant auprès du feu pour dire l’office de Nre-Dame avec ses novices, il en /287/ demeuroit sy écarté qu’il ne sembloit point qu’il eût aucun désir de se chaufer, veu qu’il ne montroit les piés au feu.

Son lict ordinaire, dès son noviciat, fut les simples aix avec un tronc de bois, en façon de pulpitre ou d’oreiller, pour son chevet, une vieille couverte toute rapiécée qu’il avoit luy-même composée de plusieurs pièces de drapt, laquelle est encore en estre au convent de Chambéry, appellée communément la couverte du p. Jean, de laquelle les religieux se servent à l’envy l’un de l’autre, par dévotion.

Son someil ordinaire ne passoit pas trois ou quatre heures tout au plus chaque nuict, car il étoit toujours debout devant les onze heures, faisant oraison en sa chambre jusques à la minuict, qu’il alloit luy même allumer les lampes du chœur et du dortoir, avant que réveiller le sacristain pour faire le signe du réveil de mattines. C’est pourquoy on disoit communément qu’où étoit le père Jean, on n’avoit que faire de réveil.

Il seroit difficile de racconter les rigueurs de ses disciplines, parce qu’il les faisoit particulièrement de nuict, pendant que les religieux dormoyent. On sçait bien pourtant qu’il ne passoit jamais jour sans la prandre une fois, ou en particulier, ou avec la communauté. Enfin il s’est monstré toute sa vie si aspre et si austère qu’il auroit bien peu demander pardon à son corps à la mort, comme nre père séraphique S. François.

 

Art. 6. — De son humilité.

Bien que la vertu de ce sainct homme et l’austérité de sa vie fût sy singulière qu’elle jettoit l’esprit des religieux et séculiers dans les admirations, toutefois son humilité étoit telle qu’il se plaignoit souvant devant ses novices du peu d’avancement qu’il faisoit en la vertu, disant qu’il étoit en grand appréhension de son salut et qu’il ne sçavoit comme il pourroit entrer en paradis chargé de tant de vices et d’imperfections qu’il reconnoissoit en soy. Autrefois il se plaignoit de n’avoir point encor fait de pénitence, ny de bien, en la religion; puis se couchant à terre il leur commandoit de luy mettre le pié sur la bouche et luy reprocher son peu de vertu et son ingratitude envers Dieu. /288/ Il s’estoit acquis un tel mespris de soy-même et de ses propres sentimentz que jamais on ne l’a vu disputer opiniâtrement avec personne, ains ayant simplement et religieusement dit son advis, il soumetoit humblement et sans réplique son jugement à celuy des autres.

Il a été durant vingt-quatre ans maître des novices, et tout ce temps-là gardien, excepté les interstices marqués dans nos constitutions, et quelquefois définiteur, et partant, en grande estime et vénération, tant parmy les religieux que parmy les séculiers. Nonobstant ce, il exerçoit les plus vils offices du convent et les plus humbles, comme balayer, servir aux malades, nettoyer leurs ordures, rappiécer les habits des religieux, faire des sportes ou paniers de jongs, des baletz de molique, et autres choses semblables, et surtout on a remarqué qu’étant gardien, il prenoit toujours le soin de la communauté des linges, servant les religieux en cela avec grande charité.

Quant il prêchoit à ses novices la nécessité de la vertu d’humilité, il avoit accoutumé de dire qu’on peut bien entrer au ciel sans la virginité, mais non pas sans l’humilité. Il ne pouvoit soufrir les religieux quy parloyent de la noblesse de leur maison ou quy se louoyent de leurs parentz, moins encor ceux qu’il voyoit portés de quelque espèce d’ambition. En preuve de quoy un religieux quy avoit été de ses novices, passant dans son convent, se voulut plaindre à luy par confiance, de ce qu’on ne l’avoit pas mis à l’étude, comme un sien compagnon quy étoit du même peys et quy avoit pris l’habit avec luy. « Et que diront nos parentz, disoit-il, quand ils verront mon compagnon quy est prédicateur et que je ne le suis pas ? — Mon enfant, luy répond ce bon père, c’est fait de vous, sy vous tenez ce chemin. Jamais vous ne ferés rien quy vaille en la religion, si vous donnez entrée dans vre esprit à telles pensées d’ambition. »

La vertu de patience ne fut pas moins admirable en cet homme de Dieu que l’humilité sa compagne. Il est vray que l’on n’en a pas vu des actes si fréquentz, parce que sa grande bonté et douceur, par laquelle il se rendoit aymable à chacun, ne permetoit pas que l’on donnât de l’exercice à sa patience. En voicy néantmoins un traict d’où on pourra juger de ce qu’il auroit faict aux occasions, sy elles se fussent présentées. En un /289/ chapitre quy se tint à Dole où présidoit le Rd p. Michel-Ange d’Ariminy, commissaire général, ce bon père fut fort altéré et pressé d’un supérieur de la province touchant quelque affaire qu’il falloit décider en la définition devant le susdt commissaire, où l’affaire bien examiné, le Rd p. Jean fut reconnu innocent. Là-dessus on l’appelle en définition pour luy dire que s’il vouloit poursuivre contre son accusateur, assurément on luy feroit bonne justice, que son innocence étoit reconnue, et ne tiendroit qu’à luy de faire châtier ceux quy l’avoyent voulu mettre en peine. « Ha ! non, répondit-il, à Dieu ne plaise que j’en vienne jamais là, que de rendre mal pour mal ! je ne suis point venu en religion pour playder, ains pour faire pénitence. » Puis se mettant à genoux, tout viel et chenu qu’il étoit, les larmes aux yeux, il pria le Rd père d’étouffer cet affaire, et qu’on n’en parlât plus. Voylà une belle preuve de sa patience, de son humilité et de sa parfaicte charité.

 

Art. 7. — De sa pureté virginale et netteté en toutes choses.

Entre toutes les louanges que l’on donne à ce st religieux, cette-cy est la plus universelle qu’il a toujours été extrêmement chaste, comme a été dit, dans son état séculier et a singulièrement abhorré tout ce quy peut ternir le lustre de cette angélique vertu, comme sont les discours avec les femmes, les regards curieux et autres choses samblables. Et partant, si quelque femme dévote ou bienfactrice du convent demandoit de le voir, on avoit toutes les peines du monde à le résoudre d’aller jusques à la porte du couvent pour luy parler, et quand il étoit contraint par obéissance ou par nécessité, c’étoit si brièvement que son entretien avec elle ne passoit jamais trois réponses, et jamais ne haussoit les yeux pour la voir en face.

On rapporte à ce propos un traict prodigieux quy luy arriva en un voiage qu’il faisoit sur la rivière de Saône. Il descendoit à Lion dans un batteau, où par rancontre se trouva une dame de haute condition et fort affectionnée à nre ordre, laquelle pour jouir des entretiens spirituels de ce vénérable vieillard, se va asseoir vis-à-vis de luy, luy faisans plusieurs interrogatz de dévotion, à quoy il répondoit avec tant de satisfaction qu’il /290/ obligeoit cette bonne dame à multiplier ses propositions. Mais ce quy fut le plus admiré des assistantz, c’est que jamais on ne luy vit lever les yeux pour la regarder en face durant vingt-quatre lieues qu’ils firent en cet état. Non seulement il étoit maître de ses yeux pour ne les point point porter à des objetz dangereux, mais encor aux plus innocentz. D’où vient qu’il disoit quelquefois que, pour voir toutes les beautés du monde, il ne sortiroit pas de sa cellule.

Ce grand amour qu’il avoit à la pureté luy donnoit certaine inclination et tendresse particulière aux petits enfants, à raison de leur innocence et pureté. C’est pourquoy si bien qu’il fût fort réservé en ses caresses, néantmoins il ne se pouvoit tenir de les caresser quand il les rencontroit. Voire il semble qu’encor à présent dans le ciel il ayt ses mêmes inclinations, car les plus fréquentes grâces que Dieu faict continuellement à ceux quy implorent les mérites de ses intercessions, sont en faveur des petits enfans. Et cecy est si connu dans la ville de Chambéry et au voisinage, qu’aussytôt qu’un petit enfant est malade, l’unique remède est de le vouer au p. Jean.

Le Rd p. Maurice de Beaufort, homme de singulière piété, et pour ce, fort familier avec le Rd p. Jean et son confesseur ordinaire, a assuré, dans la déposition qu’il a faite sur sa vie, qu’il étoit vierge selon la connnoissance qu’il a peu tirer de deux de ses confessions générales qu’il a ouy de luy, la dernière desquelles fut quelques jours avant son trépas, et assure de plus qu’en ladte confession il n’y a point reconnu de fautes mortelles, ce quy ne sera pas difficile à croire à celuy quy considéra sa manière de vivre tant au monde qu’en la religion. Il semble que Dieu même ait voulu manifester la pureté virginale de son sien serviteur par des signes miraculeux quy ont paru après sa mort.

Le premier est l’opération de quantité de grâces et faveurs des petits enfans, comme dit est. Le second fut certaine liqueur blanche et épaisse comme du laict quy parut en son sépulcre quand on l’ouvrit quelques années après sa mort, et la merveille de cecy gît en ce que la susdte liqueur n’étoit qu’en la partie quy visoit sur son corps, l’autre partie étant toute sèche; ce quy fut premièrement remarqué en la pierre quy bouchoit l’entrée du sépulcre, laquelle étoit moitié sèche, moitié pleine de /291/ la susdte liqueur. Ainsy l’a déposé le Rd p. Charles de Chambéry, comme témoin oculaire, avec le Rd p. Bonaventure de Lion, pour lhors nre lecteur en théologie, et quelques autres quy se trouvèrent présentz à l’ouverture dudt sépulcre. De quoy je fu participant. Et voicy une troisième remarque de sa pureté virginale si évidente qu’on ne la peut révocquer en doute.

Son corps étant visité par les religieux trois ans et demy après son trépas et trouvé dans son entier, comme nous dirons en son lieu, son habit étant tout pourri et corrompu, ont treuva la partie de ses mutandes qui couvroit les parties naturelles, toute blanche, entière et sans aucune corruption. Le Rd p. Philibert, pour lhors gardien à Chambéry, assure cette vérité comme témoin oculaire, avec plusieurs autres de la famille. Merveille qu’on ne peut attribuer qu’à sa pureté virginale, ausy bien que l’intégrité de son corps sans corruption.

Nous pourions encor dire que ce st homme a donné luy-même durant sa vie des signes évidentz de la pureté de son cœur, par le soin particulier qu’il a toujours heu de tenir propre et bien net tout ce quy étoit à son usage : habit, livres, cellule et autres petits meubles de chambre. Il ne portoit ordinairement que des vieux habitz, mais il les rapiéçoit luy-même sy proprement qu’ils n’étoyent point de mauvaise grâce.

Il ne recommandoit rien tant à ses novices que la propreté, soit dans l’église, soit dans leurs chambres ou officines de la maison, donnant des pénitences rigoureuses à ceux quy manquoyent en ce poinct. Sy quelqu’un, le visitant en sa chambre, venoit à y cracher, il luy faisoit la correction, disant que la celule d’un religieux doit être ausy nette qu’un oratoire. Il avoit raison de parler ainsy de la sienne, puisqu’il est vray qu’il en faisoit un oratoire où il prioit continuellement et se tenoit toujours en la présence de Dieu.

 

Art. 8. — Du grand zèle qu’il avoit pour la saincte pauvreté.

C’est en ce point principalement que ce bon père s’est monstré vray enfant de S. François et parfait frère mineur; car on ne vit jamais homme plus détaché de la terre que luy, ny moins soigneux de pourvoir à ses nécessités corporelles. Il ne se /292/ servoit le plus souvant que de vieux habits que les religieux avoyent laissés à la communauté et ne vouloit avoir rien autre à son usage que ce quy est prescript dans la règle. A quoy aussy il exhortoit fréquemment les religieux disant: « Mes frères, ne présumons point d’estre plus sages que nre p. S. François. Il nous a marqué en la règle tout ce quy nous est nécessaire pour nre usage. Ne prenons rien plus; autrement nous en randrons comte devant Dieu. La ste pauvreté, c’est l’héritage précieux qu’il nous a laissé par testament, par lequel nous avons droict au royaume des cieux, comme il conste par les parolles de la règle. C’est elle quy distingue les frères mineurs d’avec les autres religieux, ce quy relève nre religion par-dessus toutes les autres. C’est pourquoy nous serons autant bon religieux que nous serons pauvres et dépouillés, non seulement de l’affection des biens temporels, mais encor de noû-mêmes et de nos propres inclinations. »

Il faisoit des sévères corrections aux religieux quy montroyent à des béatilles pour en faire des présentz à des séculiers; et si parfois quelque amy luy en donnoyent, il les recevoit par complaisance, puis tôt après les redonnoit au quêteur ou à quelque autre prédicateur pour les distribuer.

Son zèle a paru singulièrement pour la ste pauvreté en ce qu’il alloit ramassant les petites pièces de drap quy traynoyent comme inutiles pour la communauté, puis les cousoit fort proprement et ajustoit ensemble pour en faire des couvertures de lictz, doublures de manteaux, capuces de pluye et autres choses samblables pour le service du convent. Il fit une fois un habit tout entier de telles menues pièces, qu’un bon frère nommé Hilarion de la Gièta, homme simple et mesprisé, mais de grande vertu, porta longtemps, et des principaux pères de la province ont fait gloire de se servir des capuces susdtz que l’on garde encor à présent par dévotion.

 

Art. 9. — De l’amour qu’il avoit envers Dieu et son prochain.

Ce grand serviteur de Dieu sçachant de quel poids est la charité, et combien droictement elle mène à Dieu et au sommet /293/ de la perfection, principalement étant exercée envers le prochain pour l’amour de luy, il est quasy impossible de dire comme il s’y exerçoit et combien profondément il l’avoit enracinée en son âme. C’est là où il goûtoit la manne du ciel, avec le miel et le sucre des consolations spirituelles et sentimentz de Dieu les plus doux que son cœur pouvoit souhaicter et recevoir. De cecy faisoit foy cette grande récollection que l’on voyoit en luy parmy les exercices extérieurs et occupations les plus distraisantes, laquelle faisoit connoistre magnifestement que l’occupation intérieure qu’il avoit avec Dieu prévalloit à tout autre. La moindre chose qu’il voyoit eslevoit son esprit et le profondoit dans le vaste océan de l’amour de son Dieu. Quelquefois allant par le jardin et voyant des fleurs, des herbes, des plantes ou arbrisseaux, tout luy servoit et fournissoit de sy heureuses saillies en Dieu, qu’il étoit comme ravy et ravissoit ceux quy l’entendoyent parler, ne pouvant se contenir, s’eslevant tellement en la considération de la bonté et amour communicable de cet admirable facteur de tout l’univers, qu’il en disoit des choses si hautes et avec un esprit sy enflammé quy distilloit en luy et en ceux quy l’entendoyent, qu’il demeuroit par après comme hors de luy et les autres aussy.

Non seulement en cela il montroit combien il avoit en grand, dans son cœur, l’amour de Dieu, mais quand il venoit à parler du bénéfice de la création et de la vocation en religion, c’est là qu’il faisoit bien plus paroître les flames du st amour qu’il tenoit enfermées dans sa poictrine toute ardante, et exhortoit ses novices à en tenir une perpétuelle et amoreuse mémoire dans leurs cœurs, donnant des points et documents très amoureux et très doux sur ce suject, et d’autant qu’il tenoit son cœur détaché de toute affection terrestre et de toute chose quy eût peu en quelque façon s’atacher à luy, il le conservoit dans cette dénudation, et comme nud se montroit à l’extérieur dépouillé de tout. En sa chambre il n’avoit rien qu’un crucifix nud, un livre comme nous avons désjà dit des opuscules de S. Bonaventure, un S. Bernard ou quelqu’autre samblable livre spirituel quy ne respirât que l’amour de Dieu.

De cet ardent amour de Dieu naissoit en luy l’amour du prochain, voyant en luy l’image de son bien-aymé Jésus, d’où /294/ procédoit que luy quy étoit si rigide à soy-même étoit néantmoins si tendre envers les autres, qu’il donnoit à tous une grande confiance en sa conversation, principalement à ses religieux et à ses novices, afin qu’ils luy découvrissent librement leurs scrupules et leurs nécessités, et se seroit éventré pour les servir et secourir, comme effectivement il faisoit tout ce quy étoit de son pouvoir, ne refusant rien de ce quy luy étoit demandé.

Quant il arrivoit qu’il falloit ranvoyer quelque novice dans le monde, il pleuroit auparavant comme une mère quy se voit contrainte d’envoyer son fils au péril de la mort. Quelquefois on l’a vu se mettre à genoux et demander avec larmes aux supérieurs majeurs, délay de renvoyer quelqu’un, pour voir s’il se pourroit amander pour le retenir en religion. Car il souloit dire: « Sy, par trop de rigidité, nous étions cause de la perte de cet’ âme, quel regret en aurions-nous ? » Et ainsy exortoit ses novices de s’aimer et compatir réciproquement, étant cecy la devise et la livrée de ceux quy sont à la cour de celuy quy porte sur son front, comme le tiltre d’honneur, l’amour et la charité. Il alloit si bien joignant et ajustant l’amour de Dieu et celuy du prochain que l’on les pouvoit voir tous deux unis en toutes ses actions, comme, par exemple, ce st personage étant très exact observateur de la règle séraphique ne faisoit pas pourtant grande difficulté de se servir des aumônes pécuniaires volontairement offertes pour les nécessités des religieux. Quelques-uns n’en étoyent pas capables, parce que, s’arrêtans à l’escorce, ils ne pénétroyent pas à la mouëlle de ses stes intentions, croyans qu’il offensât les yeux de la ste pauvreté séraphique sy étroictement promise et quy est la prunelle et non seulement l’œil de nre état. Cependant il marioit si bien la pauvreté avec la charité que l’une perfectionoit l’autre. D’où venoit que, quand quelqu’un luy en parloit, il luy répondoit: « Pauvret, vous ne sçavez pas combien il importe de mander les religieux divaguer çà et là, et quelle perte l’on fait de laisser les exercices ordinaires de la religion; quelles sont les distractions qu’ils souffrent et combien ils en apportent à la maison et en quelles risques et dangers quelquefois ils se trouvent, et en combien d’imperfections ils s’enveloppent et combien ils en font voir au monde quy ne les voit pas au-dedans. Les ausmônes ne sont-elles /295/ pas données pour les nécessités des frères ? En quelle plus grande nécessité les pouvoit-on employer sans les avoir demandés, ny receus, et quy plus est, avec licence et volonté des biens facteurs, qu’en ce quy concerne le maintien et conservation de l’esprit de la retraicte, de la continuation de l’oraison et méditation, où s’embrase l’amour de Dieu et s’allume celuy du prochain. Mes frères, la charité bien ordonnée jamais n’intéresse la pauvreté. L’une a autant de beauté et mérite que l’autre luy en confère, laquelle vient du sein de celuy quy est la charité même. » Et partant, ce bon serviteur de Dieu vouloit que l’on usât de tous les termes de charité envers les voyageurs et ceux du convent quy venoyent de dehors, qu’on les receût avec tous les accueils possibles, qu’on les essuyât bien, qu’on leur lavât les piés et qu’on leur montrât tous les signes d’une cordiale réception. « Ainsy, disoit-il, on ôte aux religieux les pensées d’aller parmy les séculiers quy pourroyent recevoir quelques mauvais exemples, étans incapables de la nécessité des pauvres frères, et par ce moyen on maintient l’esprit de la religion et on les invite pour une autre fois à venir droict au convent et s’incommoder au besoin pour faire un peu plus de chemin, plutôt que de se trouver parmy les maisons des séculiers et parmy le monde, ce qu’ils ne feroyent pas facilement, si on laissoit cette charitable façon de recevoir et caresser les religieux voyageurs, en nre Seigneur. »

Quand il étoit en quelque convent de famille, il s’étudioit de faire en sorte que l’amour fraternel fût tellement conservé qu’il ne vînt à être aucunement offensé, et s’il en voyoit quelque danger, il étoit admirable à y pourvoir et faisoit tout ce qu’il pouvoit à maintenir la paix partout.

Il aymoit tant son Dieu en son prochain que, le voyant en iceluy comme dans son vif portraict, il l’aymoit surtout ès plus simples enfans, parloit volontiers et discouroit avec affection de la simplicité, comme amateur d’icelle. Mais le plus grand rancontre d’amour envers son prochain et de Dieu en luy, c’étoit lhorsqu’on luy demandoit pour l’amour de Dieu quoy que ce fût, il ne le refusoit point.

Il cerchoit soigneusement les occasions pour exercer cette vertu envers tous, mais singulièrement envers les pauvres. /296/ Quand il en sçavoit quelqu’un à la porte du convent, il les alloit visiter et prenoit un singulier plaisir de converser avec eux, les enseignant à aymer Dieu soigneusement, et sa très ste Mère vierge, puis à leur faire l’aumône.

Un jour le très Rd p. Nicolas Dequoix, réformateur des RR. pères bénédictins de Talloires se trouvant, avec un gentilhomme de Montmélian quy l’aymoit comme son frère juré, à la porte du convent des capucins de Chambéry, le Rd p. Jean, gardien dudt convent, leur vint ouvrir par occasion et à même temps se trouvèrent une dizaine de pauvres quy demandoyent l’aumône. Le Rd p. Jean fit arrester le susdt Rd p. bénédictin et le gentilhomme, et s’en alla prendre du vin dans un pot de terre (selon l’usage des capucins) et une tassine de même matière, puis leur dit qu’il vouloit qu’ils fissent collation, et à leur refus fit semblant de vouloir boire, et ayant seulement touché des lèvres la tassine, il la donna à un des susdtz pauvres quy avoit toute la face gâtée d’un certain chancre quy la rongeoit, et par après donna l’aumône aux autres, fit une exhortation aux deux personnages susmentionnés, les invitant à aymer et chérir les pauvres. Le lendemain, ils entendirent que le pauvre ladre étoit allé à la porte du convent dire aux religieux, se faisant voir sain et net, que le père quy luy avoit donné à boire le soir auparavant l’avoit guéry, et le religieux quy étoit destiné à la porte leur racconta le miracle, disant que ledt Rd p. Jean n’alloit guère à la porte que Dieu ne l’y appellât pour s’en servir à faire semblables grâces ès malades et qu’il ne luy deffandoit rien tant que de les révéler pendant sa vie.

 

Art. 10. — De son zèle et prudence à faire la correction au prochain quand l’occasion s’en présentoit.

Ce bon père n’étoit pas homme de haute doctrine, ny grandement éloquent. Néantmoins il avoit un don de Dieu si singulier pour discourir des choses spirituelles qu’il en imprimoit facilement l’amour au cœur de ceux quy l’écoutoyent. Car ses parolles étoyent vives et animées d’un zèle tout séraphique et, partant, jamais elles n’étoyent sans effect. Il étoit hardy, /297/ mais prudent à corriger le prochain quand il étoit besoin, n’épargnant et ne flattant personne, non pas même les prélats et seigneurs du monde, auxquels il disoit souvant ces parolles: « Pensez bien à vous, car vous aurez à rendre à Dieu plus grand comte que nous autres, petits. » Il reprochoit souvant aux prédicateurs le peu de fruict qu’ils faisoyent par leurs prédications, disant: « Vous autres, prédicateurs, vous dites prou, mais faites peu. Il faudroit dire moins et faire plus, et si vous aviez une seule étincelle du pur amour, vous auriez dèsjà converty tout le monde », ce qu’il faut entendre sainement.

Ce qu’on a remarqué de plus admirable en ces corrections au prochain, c’est qu’il les faisoit avec tant de grâce et de douceur que personne ne s’en picquoit, non pas même les plus libertins, comme se verra au cas suyvant.

Il fut fait gardien en un convent de Bourbonnois au temps que Monsieur de Chaseron, chevallier de l’ordre, en étoit gouverneur pour le roy. C’étoit alors un homme fort libertin, mais pourtant quy avoit grand affection aux capucins et les visitoit souvant. Le Rd p. Jean s’estant apperceu de sa façon de vivre luy en faisoit des fréquentes corrections, lesquelles il profita si heureusement qu’il se convertit enfin tout à Dieu et changea entièrement de vie et dit plusieurs fois du depuis qu’il devoit tout son bonheur, après Dieu, au Rd p. Jean, duquel il ne parloit que comme d’un sainct et avec tant de sentiment que les larmes accompagnoyent quelques fois les paroles.

On racconte ausy qu’étant gardien à Salins, au comté de Bourgoigne, ayant rancontré un religieux d’un ordre fort réformé quy alloit rôdant par les villes et bourgades exorcisant les démoniaques et s’étoit acquis par ce moyen le nom et la réputation de sainct, il le tança aigrement de ce qu’il demeuroit si longtemps hors de son monastère. « Je ne sçay, luy dit-il, mon Rd père, comme, vivant ainsy parmy les séculiers, vous pouvez conserver l’esprit de dévotion. Je vous assure en vérité qu’avec tous les soins que je metz à garder ma solitude, encor ay-je prou peine à vivre religieusement et me deffendre contre les ennemis de mon salut. Comment donc est-ce que vous faites, vous quy estes sy longtemps hors de vre cloître, conversant avec les séculiers ? Je croy que vous ferés mieux de vous retirer /298/ pour vacquer à vre avancement spirituel, que de chasser les diables des corps des possédés. » Ce pauvre religieux entendans ces discours resta tout honteux et confus en soy-même, ad voua que le Rd p. Jean avoit raison et l’ayant humblement remercié de ce st advis, se retira en son monastère. L’on remarque quantité d’autres samblables traictz de son zèle et de sa charité envers le prochain, par lesquels il est aisé à connoistre qu’il avoit receu de Dieu une grâce singulière pour convertir les pécheurs et les ramener à leur devoir par ses charitables corrections.

 

Art. 11. — Des soins qu’il prenoit pour l’éducation des novices.

Il sembloit que ce sainct homme ne fût né que pour élever des enfans à la religion, veu qu’une bonne partie de sa vie s’est passée en l’éducation des novices. A quoy il avoit un talent si singulier que fort peu ont mal réussy de ceux qu’il a élevé, et plusieurs se sont rendus fort recommandables, tant par leur doctrine que par leur vertu en la religion, comme l’expérience l’a fait voir, tant en la province de Lyon et de Savoye que du comté de Bourgoigne, où l’on parle encour à présent avec admiration de ses soins paternels, de ses maximes et de ses peines à élever les jeunes plantes que le St-Esprit transplante journellement dans le parterre de nre ordre. On n’a jamais vu mère plus passionnée pour ses enfans que ce bon père étoit pour ses novices. S’il en falloit ranvoyer quelqu’un pour cause d’infirmité ou pour quelqu’autre suject, on le voyoit, comme nous avons dit, pleurer comme une mère quy perd son fils. S’ils tomboyent malades, luy-même prenoit la peine de les servir, et quand il leur montroit les coutumes et les cérémonies de l’ordre, il ne se contentoit pas de les enseigner de parolles, mais en venoit luy-même à la practique. Ainsy dit-on qu’en leur montrant comme il faut faire la discipline, manger en terre, faire des croix en terre avec la langue et autres samblables mortifications, il faisoit luy-même tout cela devant eux, jusques à se faire mettre les piés sur la bouche à la porte du chœur ou du réfectoire à tous les religieux en passant.

Il y auroit de quoy faire un livre entier sur les instructions spirituelles qu’il leur donnoit pour la practique des vertus et /299/ pour l’observance de la règle. En voyci quelques-unes quy sont encor restées dans la mémoire des anciens pères de nre province quy ont été ses novices.

Parlant de la ste pauvreté, il disoit qu’un capucin quy se veut randre vray enfant de S. François doit estre dépouillé non seulement de l’affection des biens temporels, mais encor de soy-même et de toute propre volonté.

Parlant de l’oraison, il la comparoit à l’âme, disant qu’un religieux sans oraison est comme un corps sans âme et un cadavre puant quy fait mal au chœur de ceux quy l’approchent, et qu’un religieux, pour sainct qu’il soit, s’il laisse l’oraison, il fera ausytôt quelque chutte funeste.

Il appelloit la vertu d’obéissance la maîtresse de l’oraison, et l’oraison, la servante de l’obéissance, assurant que celuy quy quitte l’oraison pour faire l’obéissance n’est jamais privé du fruict de l’oraison.

Il prêchoit ordinairement à ses novices et aux religieux, les parolles de S. Jacques touchant le silence régulier: Si quis putat se religiosum esse, et non refrenat linguam suam, hujus vana est religio 5. D’où il concluoit qu’un religieux babillard se rend indigne du nom de religieux et ne doit point estre estimé tel. Et à ce propos, on dit que, sy parmy les entretiens spirituels avec ses novices, il échappoit quelque parolle oyseuse, il se mettoit ausytost à genoux, pour dire avec eux, cinq pater et cinq ave Maria, les bras en croix pour expiation de la faute commise. Il practiquoit et enseignoit plusieurs autres samblables maximes de perfection quy sont maintenant comme ensevelies dans l’oubly, par la négligence des religieux quy n’ont pas heu le soin de les rédiger par écrit, comme elles méritoyent. Mais ses plus ordinaires entretiens étoyent sur l’excellence et observance de nre règle, de laquelle jamais il ne parloit qu’avec des parolles ardantes et toutes ambrasées d’un zelle séraphique.

Il en faisoit de même des anciennes constitutions de l’ordre, lesquelles il avoit sy bien étudié par usage que l’on dit que, sy elles eussent été perdues, il les auroit luy seul rétablyes et renouvellées. Aussy ne pouvoit-il souffrir que l’on les transgressât /300/ en la moindre chose, parce que, de l’observance d’icelles, dépend entièrement l’observance de la règle.

Il ne pouvoit souffrir qu’on introduisît aucune nouveauté parmy les exercices ordinaires de la religion, disant qu’il se falloit régler en toutes choses par les constitutions; autrement on ouvroit la porte à la relaxion.

 

Art. 12. — De l’estime de saincteté qu’il s’étoit acquise par sa vertu, tant parmy les religieux que parmy les séculiers.

Partout où les mérites de ce grand religieux étoyent connus, il étoit regardé et honnoré comme sainct. C’est pourquoy s’il étoit arrivé quelque chose de mauvaise édiffication en quelque convent, la voix commune des pères étoit qu’il y falloit mander le père Jean pour gardien, sur l’espérance qu’on avoit que sa saincteté auroit bientôt étouffé le scandale passé. De même, quand les séculiers étoyent mal affectionnés en quelques lieux à l’endroict des religieux, « il y faut faire gardien le père Jean, disoit-on, il aura bientôt gaigné leurs affections. » Et l’expérience a fait voir que l’on ne se trompoit point dans ses pensées.

Le Rd p. Corneille de Recanati, quy a été quelque temps commissaire général en cette province, ne l’appelloit ordinairement que Il sancto vecchio, « le sainct vieillard ». Il étoit dans la même estime du Rd p. Jean de Venise, visiteur général en ces provinces, car étant iceluy venu deçà les monts avec commission et authorité de diviser la province de Savoye d’avec celle de Lyon, l’an 1611, la division faicte, comme le Rd p. Jean de Mauriane se retiroit avec quelques autres pères de Savoye, le très Rd p. commissaire dit tout haut, en présence de plusieurs religieux: Costoro menano via il sancto della provincia, « Ces religieux emmènent le sainct de la province ». Non seulement les bons religieux respectoyent ce bon père comme sainct, mais encor les plus discoles et mal mortifiés, témoing fr. Hilaire Tavail, le plus méchant apostat quy ait été de son temps, quy ne craignoit ny supérieurs ny autres, excepté le p. Jean et, quand on luy demandoit pourquoy il le craignoit, « Je le crain, disoit-il, parce que c’est un sainct homme ». /301/

 

Art. 13. — De quelques visions, révélations et prophéties de ce bon père.

Le Rd Dominique de Chambéry, jadis provincial, dit avoir appris de la bouche même du Rd p. Jean qu’un jeune religieux quy avoit été de ses novices, étant venu à mourir peu de temps après la profession, luy apparut pour implorer l’assistance de ses prières, luy disant qu’il étoit détenu en purgatoire, pour n’avoir pas suivy le conseil de la règle en faisant son testament, ayant laissé ses parentz héritiers, au lieu de les aumôner aux pauvres.

Un’ autre fois, estant en oraison au chœur durant la nuict, il apperceut un religieux quy se disciplinoit rigoureusement au fonds de l’église et, voyant qu’il ne cessoit point, ains alloit toujours redoublant ses rigueurs, il jugea qu’il y avoit de l’indiscreption, ce quy l’obligea de s’en aller à luy pour le faire cesser; mais aussytôt qu’il approcha du lieu, le religieux disparut, comme se contentant d’avoir fait connoistre sa nécessité à celuy quy la pouvoit soulager. Il racconta quelques jours après cette vision disant que ce pauvre défunt étoit en purgatoire pour n’avoir pas satisfaict aux disciplines ordinaires portées par nos constitutions. Il ne voulut pas pourtant manifester le nom d’iceluy, bien qu’il luy fût véritablement connu.

Un jeune homme allant à Chambéry pour prandre l’habit de novice, l’année 1611, fut atteint d’un mal d’estomach, faisant chemin, si extraordinaire et violent qu’il ne pouvoit manger ny reposer. Et à mesure qu’il approchoit le convent, ce mal s’alloit toujours augmentant, ce quy jettoit son esprit dans des grandes craintes qu’on ne le renvoyât à sa maison, quoyqu’il eût l’obéissance du Rd p. Corneille de Recanaty, pour lors commissaire général dans la province de Savoye. Il se présenta au Rd p. Jean quy étoit gardien et maître des novices, luy déclarant ingénuement l’accident de son infirmité, avec l’assurance que jamais en sa vie il n’avoit heu la moindre atteinte d’un tel mal et qu’il ne sçavoit pas d’y avoir donné aucun suject. Ce bon père, ayant fort attentivement considéré le personnage, haussa les yeux au ciel comme consultant le St-Esprit sur ce qu’il avoit à faire, d’autant que les autres religieux répugnoyent /302/ à sa réception; puis, en l’ambrassant, luy dit ces parolles amoureuses: « Nous te voulons garder quel que tu sois, sein ou malade. » Et au même instant son mal d’estomach finit entièrement, d’où l’on inféra que ce bon père avoit apris par inspiration divine que ce mal étoit survenu à ce jeune homme par artifice du malin esprit pour divertir sa vocation, et qu’il en avoit obtenu la guérison par sa prière, quand il haussa les yeux au ciel. Ce religieux vit encore et s’appelle Père Bernard de Taninges, prédicateur fort zélé pour la gloire de Dieu.

En l’année 1613, il prédit la cheute d’un sien novice sans qu’il y eût pour lhors aucune apparence, car il étoit fort dévot et mortifié, disant à un vénérable viellard, frère layc, son confident: « Voyez, mon frère, ce novice quy vous donne tant de bonnes espérances à présent fera un jour une chutte funeste, mais après il se relèvera par la grâce de Dieu. » Et ainsy arriva, car quelques années après, ce religieux tomba dans l’apostasie; mais, s’estant du depuis reconnu, persévéra en la religion le reste de sa vie sainctement, et fut vérifiée la prophétie du p. Jean, avec admiration de ceux quy avoyent ouy ce que dessus.

Il a aussy prédit la fin malheureuse et ignominieuse de frère Hilaire Tavail, iceluy étant au convent de Montluçon. Ce bon père luy faisant la correction de ce qu’il avoit roulé quelques jours par le voisinage avec peu d’édification, luy dit avec ferveur d’esprit: « Mon cher frère, sy vous ne vous amandez, c’est fait de vous. Vous périrez. » De quoy se picquant fr. Hilaire, il luy répondit tout fumant de cholère :

« Holà ! et à quy pensez-vous parler ? — A toy, à toy, répliqua le p. Jean, et je te dy encor un coup que sy tu ne t’amende, tu te verras un jour où tu ne penses pas, et finiras tes jours dans l’ignominie. » Ce quy est arrivé de point en point, car ce malheureux, ayant quitté son ordre et l’habit religieux, est mort en gueus sur un eschafaut à Paris.

La province de Mission en Savoye étant encor sous le gouvernement d’un commissaire général pour n’avoir des conventz à suffizance pour l’établissement d’une province après la division d’avec celle de Lyon, le Rd p. François Genand de Chambéry, quy avoit été novice du p. Jean, ayant été seul éleu pour /303/ aller au chapitre général, comme il prenoit congé de son père maître, il luy dit l’ambrassant: « Allez, mon filz, vous reviendrez de Rome avec le tiltre de commissaire général, et serez le premier de cette province quy la gouvernerés en cette qualité », et ainsy arriva.

En ce même temps le Rd p. Pierre de Quinjai, provincial de Lion, jadis novice du Rd p. Jean, revenant du chapitre général, l’an 1613, passa expressément à Chambéry pour voir son p. maître qu’il aymoit et honoroit d’un amour et honneur singulier, et duquel il étoit réciproquement aymé et honoré. Ce bon père, l’ayant accueilly dans le convent avec toutes les caresses possibles, le voulut encor accompagner à son despart jusques à deux grandes lieues du convent. De quoy voyant quelque religieux étonné comme d’une chose extraordinaire à luy, il l’en rendit capable en cette sorte: « J’ay caressé, luy dit-il, le p. Pierre à mon possible, d’autant que c’est un de mes premiers novices et quy, tout provincial qu’il est, observe encor aujourd’huy ce que je luy ay enseigné au noviciat. » En se séparant au pié de la montagne d’Aiguebelette, il prédit qu’ils ne se verroyent plus l’un l’autre en ce monde, mais que bientôt ils se verroyent en l’autre. Et dans cette même année tous deux moururent saintement, l’un à Chambéry et l’autre à Dole.

Passant un jour au comté de Bourgoigne et étant arrivé à Orgelet, une feme dévote quy avoit ouy parler de ses mérites fit instance à son compagnon quy étoit le Rd p. Jacques de Châtillon, pour avoir le bien de conférer avec luy de quelque affaire de sa conscience; ce qu’ayant obtenu et exécuté, la dte femme, revenant au p. Jacques, l’assura que ce st homme luy avoit révélé tous les secretz de sa conscience avant qu’elle luy en eût donné aucun indice, et peu après confirma le même à un prêtre du susdt lieu quy étoit son confesseur, quy du depuis en a souvant entretenu les religieux.

Le bienheureux prélat Jean-François de Sales, évêque et prince de Genève, ayant pris l’habit de capucin dans ses jeunes années au convent de Chambéry des mains du Rd p. Jean, gardien dudt convent et maître des novices, on fut contrainct, après dix moys de noviciat, de le renvoyer en sa maison, à cause de ses infirmités corporelles. Ce bon père luy donnant /304/ congé, luy prédit qu’il seroit un jour évêque, luy disant: « Allez-vous en, mon fils, vous n’estes pas bon pour nous, mais vous êtes bon pour être évêque », parolles quy furent fort bien remarquées par quelques religieux, quy se sont trouvés véritables, et que l’on ne peut douter avoir été dittes par esprit prophétique, veu que, pour lhors, il n’y avoit aucune disposition ou apparence que cela deût arriver. D’autant que François de Sales, son frère, d’heureuse mémoire, auquel il a succédé en l’évêché, n’étoit point encor évêque. Et de faict, ce grand prélat a du depuis souvant confirmé ce que dessus de sa propre bouche, disant qu’il avoit apris par avance de son père maître, tout ce à quoy Dieu l’a voit destiné. Nonobstant ce, qu’il ne lairroit pas d’être toute sa vie capucin par affection, comme se dira plus expressément cy-après.

Et à vray dire, il a bien témoigné par effect, non seulement par ses continuelles faveurs et biens faictz, mais encor par les désirs très ardentz qu’il a toujours conservé, de reprandre le st habit qu’il avoit porté l’espace de dix moys et qu’il a évidement fait paroître ès dernières années de sa vie, par diverses instances qu’il fit à Sa Sté, à ce qu’elle luy permît de renoncer à son évêché. Sur quoy nous avons les responses en main de la Sacrée Congrégation par lesquelles on luy accordoit sa demande, moyenant qu’il nommât un successeur digne de sa charge, et sans doute il en seroit venu à l’exécution, sy la mort n’avoit prévenu ses desseins pour icelle.

Le très Rd père Dequoix, duquel nous avons dèsjà fait mention cy-dessus 6, étant allé au convent des capucins de Chambéry pour dire la ste messe, le Rd p. Jean luy dit: « Vous avez céans un novice quy a été vre compagnon d’eschole, quy est fort malade. C’est frère Thomas de Sist. Recommandez-le à Dieu et à la ste mère Vierge et le venez voir avec un sien cousin quy est vre procureur ». Le Rd p. Dequoix, luy étant fort familier luy dit: « Nous le viendrons voir et vous ne nous octroyerés pas cette grâce. Et ainsy le bon sien cousin, Monsr le procureur Lachat et moy avec luy ne serons que mortifiés. » Ce novice étoit dèsjà consacré au service de la Reyne des cieux en la /305/ ste-Maison de Thonon, en qualité de prêtre, enseignant la jeunesse. Ledt Rd p. ayant fait le rapport à son procureur, ils allèrent au convent la veille de la Nativité de Nre-Dame, et quand le Rd p. Dequoix eut dit la ste messe, ils demandèrent le Rd p. Jean et le prièrent de leur faire voir le malade. Le Rd p. Jean les conduisit dans la chambre où il gisoit, étant dans le quatrième jour qu’il n’avoit pris aucune sorte d’aliment, non pas même du vin. On ne sentoit en luy aucun signe de vie, après tous les essays que l’on avoit fait pour sçavoir sy l’âme étoit encore en possession de ce sien logis, et ne peut-on dire autre chose, sinon, il est mort, et les médecins, qu’il le falloit ensevelir. Le Rd p. Dequoix et Monsr le procureur Lachat crièrent dans son oreille et luy pincèrent le bras sans tirer aucun signe de vie. Mais le Rd p. Jean, voyant que ce bon procureur ne se pouvoit contenir de pleurer, dit au Rd p. Dequoix, le prenant à part: « Dites-luy qu’il ne pleure pas, car frère Thomas, demain, jour dédié à la mémoire de la très ste Vierge mère, sera dispos à prandre ce qu’on luy baillera, pour par après être bientôt guéry, parce que nre Seig. veut bien qu’il vive encor longtemps parmy les pauvres enfans de nre père séraphique S. François, plus qu’il ne pense, et qu’il n’ait pas son paradis qu’il ne l’achepte plus chèrement avec les monoyes que l’on traffique en la banque des pauvres capucins et, en un mot, demain, il fera la ste communion, en actions de grâces pour remercier son Créateur et la sacrée Vierge quy luy a procuré et obtenu cette faveur. Ne manqués pas à le revenir voir », comme ils firent et apprirent que le serviteur de Dieu, père maître du novice malade, leur avoit dit la vérité, laquelle a été confiermée par la longue vie dudt religieux quy du depuis a été un des principaux pères de nre province, plusieurs fois gardien, définiteur et lecteur de philosophie, et ayant acquis des grands mérites par ses généreuses actions, Dieu le voulut combler de ses grâces par les souffrances de très grandes infirmités, l’espace de dix ou douze années, sur la fin de son pèlerinage mortel, étant extrêmement tourmanté de la goute, sans parler des autres infirmités, jusques à ce point qu’il luy fallut couper des orteils du pié pour couper chemin à la gangrène formée. Après quoy il a encor vécu sept ou huict ans avec des grands tourmentz et incommodités, /306/ jusques à l’année 1650, auquel temps de jubilé Dieu luy donna son repos éternel, comme nous pouvons croyre pieusement.

L’esprit de prophétie parut merveilleusement en nre bon p. Jean, en ce que l’année 1612 ou environ, le susdt Rd p. Dequoix, bénédictin, se trouvant avec le Rd p. Jean pour la dernière fois et ayant le bien de sa conversation pour une grosse heure, après que le Rd p. Jean luy eut faict une exortation toute séraphique, il luy dit: « On poursuit à vous faire avoir la charge de prieur cloîtral en vre maison, et faudra que le soyez, en laquelle Dieu et la sacrée Vierge vous veulent et vre père S. Benoict. Vous souffrirés ce que ne vous représentés pas; car ceux que vous y veulent, vous seront par après contraires pour ne vous y vouloir pas, et ceux que vous admettrés pour être religieux vous en feront sortir par des voyes quy ne sont connues qu’à celuy quy permettra tout pour sa plus grande gloire et vre bien, si vous sçavez ambrasser vos croix avec toute résignation, humilité et patience. Soyez toujours bien fidelle à Dieu, à la sacrée Vierge, à S. Benoict, vre père, et aux sainctz desquels vous portés les noms, Claude, Louis, Nicolas, comme aussy à vre Ange gardien, et ils seront vos protecteurs; et priez bien Dieu pour moy, comme je feray aussy pour vous. » Il luy dit plusieurs autres choses importantes pour la gloire de Dieu, desquelles on feroit des gros volumes, quy les voudroit étaler et faire voir les succès conformes aux prédictions.

Le sr Nicolas d’Avise, conseiller d’Estat et sénateur au souverain Sénat de Savoye, avoit conceu tant d’estime de la saincteté du p. Jean, qu’il en vint jusques à l’impourtuner à ce qu’il demandât à Dieu de luy révéler le temps de son trépas. Sur quoy il n’eut pour réponce que des parolles de mortification que ce bon père luy fit, le traictant de téméraire et tentateur.

Mais voyant qu’il persévéroit dans ses impourtunités, il est à croire qu’il fit oraison à Dieu là-dessus, et apprit ce que ce sien dévot désiroit si passionément; car l’étant un jour venu voir au convent et luy ayant de nouveau fait la susdte demande, le père luy répondit: « Mon amy, je ne puis vous dire autre, sinon que je mourray devant que vous; mais vous ne tarderez guère après moy; et partant, quand vous me verrez mort, pensez à vous. » /307/

On dit aussy qu’en un autre rencontre, il prédit au susdt Sr d’Avise qu’il seroit le premier de messieurs du Sénat quy passeroit de ce monde à l’autre. Or, le tout est arrivé conformément à sa prophétie, car ce bon père étant venu à mourir, le 15e de mars 1614, sans que ledt Sr d’Avise eût rien sceu de sa maladie, comme il venoit au convent pour le voir à l’accoutumée, il apprit qu’il étoit décédé, et à même temps on le conduisit au dortoir où, voyant son corps étendu sur un aix, il se prit à pleurer et dit au Rd p. Maurice de Beaufort, vicaire du convent: « Ce bon père m’a prédit que, quand je le verroy mort, je me préparasse, parce que je ne tarderoy guère après luy », et ainsy arriva-il, car, dans six semaines après, environ l’Ascension, ce bon gentilhomme mourut, confirmant par sa mort la prophétie susdte.

Non seulement ce grand serviteur de Dieu fut prophète pour les autres, mais encor pour soy-même, car il a prédit sa propre mort longtemps avant qu’elle arrivât, comme il conste tant de ce que dessus que de ce quy suit. Discourant un jour avec le Rd p. Maurice de Beaufort, son confesseur, sur le suject de la mort, il s’enquit de luy combien il y avoit dèsjà de religieux au sépulcre du convent, puis commençant à les comter tous par leurs noms, trouvant qu’il y en avoit sept en tout, il dit: « Je feray donc le huictième, et puisqu’il n’y a point encour de gardien avec eux, j’y entreray le premier en cette qualité », et advint de la sorte.

Il confirma cette même prédiction un’ autre fois, discourant avec quelques religieux de sa famille, touchant le chapitre provincial quy étoit convoqué à Montmélian. L’un d’iceux luy ayant dit qu’il ne pourroit pas s’excuser d’assister audt chapitre, n’ayant que deux lieues de chemin à faire depuis son convent, il répondit en souriant: « Si, si, l’on fera le chapitre à Montmélian et frère Jean ira au grand chapitre du ciel, et ainsy advint, car il mourut trois semaines avant ledt chapitre.

Voicy un autre prophétie quy n’est pas moins admirable que les précédentes :

Il s’apperceut, on ne sçait comment, au temps de sa dernière maladie, que les frères désespérans dèsjà de sa santé parloyent entr’eux de faire préparer une caisse pour mettre son /308/ corps après sa mort, et appellant frère Jean-Baptiste de Nonglar, religieux de singulière vertu, son familier et confident, il ordonna de poinct en poinct comme il vouloit qu’on l’ensevelît. « C’est vous, mon frère, luy dit-il, quy me ferés la charité et quy laverez mon corps quand je seray mort, puis mettant les mains dans ses manches et enfonçant son capuce sur la face, le pria de le mettre en cette posture, dans le sépulcre, avec une tuyle sur la face, sur la terre nue, sans le couvrir d’autre que de l’habit, adjoutant qu’encor que son corps ne seroit point couvert de terre, il n’y avoit rien à craindre, d’autant qu’il n’exhalleroit aucune puanteur. Il fit le même discours à deux novices, l’un desquels est le vénérable père Denis de Cognin, et l’autre le vénérable p. Fabian d’Annessy, quy en ont fait déclaration authentique.

L’expérience a fait voir dans le temps qu’il avoit appris ce que dessus par révélation divine, puisque le tout est arrivé comme il avoit prédit, comme il se verra en son lieu.

 

Art. 14. — De sa mort bienheureuse.

Enfin ce bon père Jean au soixante-sixième an de son aage et le trente-troisième de religion changea la terre au ciel et quitta les mortels pour vivre éternellement avec les immortels. Sa dernière maladie ne fut que de huict jours. Les médecins ont jugé que c’étoit une pleurésie, dont il commença à sentir les premières atteintes un vendredy de mars, huictième du moys, quy est un jour de particulière abstinence parmy les capucins.

Il ne laissoit pas pourtant de passer son dîner avec un peu de pain et d’eau, comme le reste de la communauté, et d’assister au chœur à tous les offices jusques à la messe conventuelle du samedy, voire même à l’exercice quy se fit au jardin; mais enfin il fut contrainct de céder à la violence du mal. S’étant donc retiré après l’exercice et sentant peut-être quelques frissons de fièvre, il s’en alla auprès du feu, où il commença à se plaindre devant quelques religieux d’un extrême foiblesse, et s’étant assis sur un banc contre sa coutume, leur dit qu’il ne s’étoit jamais vu si las, ny sy abbattu, ce quy obligea l’un d’eux /309/ à luy dire s’il aggréeroit de prendre quelque chose pour se fortifier. Alors élevant son esprit, il proféra ces parolles du spalmiste, avec un grand élans : Satiabor cum apparuerit gloria tua 7, puis se retira en sa chambre. Le temps du dîner étant venu, il s’en va à table avec la communauté et, pour tout soulagement à son mal ou pour mieux dire pour réveiller l’appétit, il prit un oignon tout crud, duquel il mangea environ la quatrième partie et fort peu d’autre viande.

Il fut aisé à juger que sa maladie tendoit à la mort, quand on vit qu’avec tous ses efforts il ne la pouvoit vaincre; car on sçavoit bien qu’il n’étoit pas homme à se flatter dans l’infirmité. C’est ce quy obligea les religieux de faire appeller le médecin, auquel il dit d’abbort qu’il falloit préparer le sépulcre, non pas les remèdes, et de fait il commença dès lors à mettre ordre luy-même à tout ce quy étoit nécessaire à sa sépulture, commandant à l’un de préparer un viel habit, montrant à l’autre comme il faloit laver son corps et le mettre au tombeau et deffendit à tous de ne point permettre que les séculiers entrassent dans le sépulcre quand on descendroit son corps.

Il ordonna aussy à un sien novice, nommé frère Denis de Cognin, de demeurer touiours à son côté pour le tenir couvert, au cas que pour la violence du mal il vînt à se découvrir, mais surtout de bien prandre garde que sa chambre fût toujours bien propre et bien nette et, pour ce suject, il ne voulut jamais permettre qu’on y portât la chèse percée, tant il abhorroit la saleté.

Enfin, son mal augmentant continuellement, il pria son confesseur d’ouyr sa confession générale, après laquelle ayant appellé les religieux, il leur fit un petit discours du bénéfice de la vocation religieuse, les exhortant avec des parolles toutes séraphiques, à bien reconnoître cette grande faveur et en remercier Dieu tous les jours, répétant souvant ces parolles: « Ha ! mes frères, que nre bonheur est grand d’avoir été appellés de Dieu en une sy saincte religion comme est la nôtre. » Puis le remerciant luy-même à haute voix, disoit avec des sentimentz inexplicables: « Bénit soyez-vous à jamais, o mon Dieu, de la /310/ grâce que vous me faites de mourir en ce st habit. Pardonnez-moy, s’il vous plaît, tant d’infidélités et de négligences que j’ay commises en vre st service. ». Puis se tournant vers ses novices quy étoyent tous larmoyans à ses côtés, il les animoit à la persévérance dans l’état de leur vocation, leur recommandant particulièrement trois choses : premièrement, la propreté et mondicité en tout et partout; secondement, le silence et la retraite spirituelle, disant que sans cela ils ne feroyent jamais bonne oraison; troisièmement, en la fuite des séculiers. Sur quoy il étendit son discours un peu plus au long, redoublant sa ferveur et haussant la voix: « Fuyons, disoit-il, ces séculiers; tenons-les loing de nous, tant que faire se pourra. Autrement à Dieu l’estime qu’ils ont de nous et de la religion. »

Finalement, il conclud son discours par le désapropriement du peu qu’il avoit en son usage, demandant pardon aux frères, tant absentz que présentz, de tous les mauvais exemples qu’il leur avoit donné, et un habit au p. vicaire pour l’amour de Dieu, pour couvrir son corps après sa mort. Vous eussiez vus lhors tous les assistans et principalement les novices pleurer et sangloter comme des enfans quy perdent leur père.

Cependant, on va prandre le sacré viatique qu’il avoit demandé à la fin de sa confession, lequel il receut avec tant de sentiment et de signes de dévotion, tant de révérence et d’adoration, qu’il sembloit, même à son extérieur, qu’il regardât des yeux corporels la personne de J.-C. en la ste hostie qu’on luy présentoit. Ayant comunié, il pria les religieux de le laisser seul pour faire son action de grâces. Et lors, ce fut chose merveilleuse d’ouyr ses élans et souspirs amoreux que son cœur poussoit au-dehors, êquels il continua fort longtemps, faisant signe à ceux quy entroyent en la chambre de sortir et le laisser en repos pour jouir à loisir des entretiens de son bien-aymé. Le mercredy venu quy étoit le cinquième de la maladie, il sembloit qu’il voulût, à l’imitation de N. S., faire comme une dernière cène avec ses disciples, car le quêteur du convent luy ayant, à son retour de la ville, apporté certaines viandes particulières qu’un bienfacteur luy envoyoit, il fit appeller tous les religieux et voulut qu’ils fissent collation en sa chambre et mangeassent avec luy les susdtes viandes, choses quy furent admirées de tous /311/ les anciens pères du convent quy sçavoyent, par une longue expérience, combien il avoit toute sa vie été réservé à donner semblables récréations.

Le vendredy quy fut la veille de son trépas, il quitta sa chambre ordinaire pour se rendre à l’infirmerie, où il alla de soy-même, sans vouloir permettre qu’on le soutînt ou qu’on luy aydât à marcher et, à l’entrée d’icelle, il proféra doucement ces parolles: Haec requies mea in saeculum saeculi, hic habitabo quoniam elegi eam 8. Puis peu de temps après il pria le p. vicaire de luy apporter l’extrême-onction, laquelle il receût avec grande dévotion, répondant luy-même au père quy la luy administroit. Après quoy on le vit défaillir peu à peu et tendre doucement à la mort, avec tant de signes de résignation au bon plaisir de Dieu qu’il étoit aisé à voir qu’il mouroit en Dieu pour aller jouir éternellement de sa présence dans le séjour des bienheureux.

Son confesseur voyant qu’il tendoit à la mort luy demanda s’il étoit point travaillé dans son esprit de quelque tentation. Il répondit doucement que non, et à même temps tirant un grand soupir de sa poictrine, il luy dit d’un visage souriant: « Ha ! père Maurice, les belles choses, ha, les belles choses que j’ay vu ! » D’où l’on inféra qu’il avoit quelque vision céleste.

Enfin, le samedy mattin, 15e de mars 1614, il entra dans l’agonie avec des grandes convulsions quy durèrent environ trois heures, sans pourtant aucunement altérer les facultés de l’esprit, comme il étoit facile à reconnoistre par la répétition qu’il faisoit, par intervale, de quelques versets des pseaumes, le dernier desquels fut: In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum 9, lequel ne pouvant pas achever, il fit signe de dire le reste, et à même temps qu’il proféroit ces parolles: In manus tuas, commendo spiritum meum 10, il expira et remit son âme à son Créateur, mais si doucement et si soudainement que les religieux quy étoyent au chœur, entendant la messe conventuelle, eurent peine d’y être à temps. /312/

Aussytôt que sa mort fut publiée, on vit un si grand concours de peuple venir au convent qu’on fut contraint de laisser l’église ouverte, jusques bien tard dans la nuit. Ils ne se pouvoyent saouler de contempler ce corps, luy baiser les piés, les mains, le bord de son habit, et ceux quy en pouvoyent avoir quelque pièce s’estimoyent heureux. Sa face ne changea point, ains demeura belle, blanche comme auparavant, ce quy le rendoit d’autant plus vénérable aux yeux des spectateurs. Bref, le lendemain quy étoit le dimanche des Rameaux, on l’enterra au sépulcre ordinaire du convent, avec les cérémonies ordinaires et accoutumées et en la manière qu’il avoit désiré.

 

Art. 15. — Comme son corps a été conservé miraculeusement.

Cet homme de Dieu avoit prédit, comme dit est, que son corps ne rendroit point de mauvaise odeur après sa mort, et l’expérience a fait voir la vérité de cette prédiction, si palpablement qu’on ne peut douter qu’il ayt parlé en cela par esprit prophétique.

L’on s’apperceut de la merveille trois ans et demy après son trépas quand, ayant ouvert le sépulcre pour y souterrer un religieux deffunt, on le trouva tout entier sans corruption et sans mauvaise odeur. De quoy il a autant de témoins qu’il y avoit pour lors de religieux dans le convent, lesquels ont tous déposé authentiquement du fait, disans tous unanimement qu’il n’y avoit en ce corps aulcune altération, excepté au bout du né, quy luy avoit été gâté par une tuile avec laquelle on luy avoit couvert la face. Les bras, les mains et les jambes se mouvoyent et plyoient sans violence, l’estomac ferme et solide comme celuy d’un corps vivant, la peau et la chair mole et flexible, si bien qu’en la pressant avec le doigt, elle consentoit, puis se relevoit, comme j’ay expérimenté moy-même. Le ventre étoit un peu enfoncé, mais pourtant on ne voyoit point de lésion en la peau, la barbe attachée au menton et les cheveux de la corone de la tête, sans autre changement qu’en la couleur, étant devenus roux, au lieu qu’au paravant ils étoyent entièrement blancs. Son habit se trouva tout pourri, sy bien /313/ qu’il le fallut lever tout par pièces et par lambeaux, et n’y eut que la partie de dessus de ses mutandes quy fût conservée pour témoignage de sa pureté virginale, comme dit est cy-dessus.

Et ce quy est bien à considérer sur ce subject, c’est l’état du convent de Chambéry, quy est environé d’eau de tous côtés et, par conséquent, fort humide, surtout le sépulcre, parce que tout auprès passe un grand canal d’eau quy doit accélérer la corruption des corps qu’on y met; outre que ce quy rehausse de beaucoup la merveille est que ce bienheureux corps étoit au-dessous de la piscine de la chappelle où s’écoule l’eau des burettes journellement, comme aussy celle quy avoit servy à purifier les corporaux et les purificatoires, et le plus souvant l’eau bénite quy reste au bout de la semaine. Or, il est tout clair que toutes ces eaux s’écoulans contre le corps, il en devoit être plutôt corrompu que les autres quy en étoyent plus éloignés et se corrompent tous. Il le seroit, en effect, sy quelque cause surnaturelle ne s’y fût opposé.

Le miracle reconnu, on jugea expédient d’enlever ledt corps de dessus la terre nue et, à ces fins, le Sr Henry More, conseiller d’Etat et sénateur au souverain Sénat de Savoye, fit faire une chasse de noyer pour le mettre dedans, mais auparavant quelques religieux, voyans que le drapt pourry de son habit avoit laissé des taches sur la peau, se mirent en devoir de le laver avec du vin blanc. Mais Dieu quy avoit opéré cette merveille fit incontinant connoître qu’il n’aggréoit pas qu’on adjoutât rien d’humain à son ouvrage, car, comme l’on eut commencé à laver une jambe, on apperceut qu’au lieu de se blanchir, elle devenoit plustôt noire et livide, ce quy les obligea de désister, se contentans de lever tout doucement avec des linges secs ce qu’ils peurent desdtes taches. Après quoy ils prirent ce corps, les uns par la tête, les autres par les piés, et l’ayant revêtu d’un habit, le mirent dans la chasse, sans qu’il se rompît aucunement, nonobstant la violence qu’il souffroit, non seulement étant élevé de terre, mais encor quand on le reposa dans ladte chasse, pour se trouver trop étroicte.

Le bruit se sema incontinant par le voisinage qu’il y avoit un corps sainct au convent des capucins; l’on y vint à la foule pour le voir tant les religieux que les séculiers, jusques même à /314/ Monsr le marquis de Lens, gouverneur de Savoye pour S. A. SS., lequel étant informé de la merveille y vint en personne, accompagné de toute la cour et d’une partie de la noblesse de Chambéry. Monsieur le marquis Baubaz, chevallier de l’ordre, en fit autant et quelque temps après Monsr le comte de la Valdisère, aussy chevallier de l’ordre, y voulut faire par dévotion une novaine.

Bref, il y eut peu de gens de condition dans le voisinage quy ne prinssent part à cette consolation, si bien que les religieux se voyans comme forcés d’ouvrir presque tous les jours le tombeau, ou pour montrer cette relique, ou pour faire toucher des linges et des draps qu’on appliquoit aux malades, ils firent enlever la pierre quy étoit à l’entrée du sépulcre, pour y mettre un gros plateau de chesne, afin qu’on y peût entrer avec plus de facilité.

Plusieurs religieux de divers ordres demandèrent de voir cette relique par dévotion, entre autres le Rd p. François Bénin, recteur du collège des RR. pères jésuites de Chambéry, lequel ayant ouy le bruit quy en couroit par toute la ville vint au convent accompagné de trois de ses religieux, la vénéra avec des sentimentz particuliers de dévotion, ne se pouvant soûler de la contempler, bénissant Dieu à haute voix de cette grande merveille, et répétant plusieurs fois: « Ce sainct homme est mort vierge; en voylà un témoignage évident. »

Le Rd p. Dominique de Chambéry, provincial actuel des capucins, se trouvant lors au convent, accompagna personnellement les susdtz RR. pères jésuites et dit que le susdt Rd p. recteur luy fit la correction du peu de soin qu’on avoit de cette relique, disant qu’on avoit grand tord de l’avoir laissé si longtemps en un lieu si humide, et enfin luy persuada d’écrire à Rome, pour avoir permission de l’enlever de là et la mettre en lieu plus décent, faisant offre, s’il étoit besoing, de son service pour cet effect et d’en faire un attestation authentique par écrit comme il a fait, ainsy que se verra cy-après.

Quelques médecins et chirurgiens de Chambéry, s’estans apperceus de la merveille ont demandé en divers temps de voir ce sainct corps, pour examiner les causes de son incorruption, apprès quoy ils ont donné les attestations suyvantes : /315/

 

Attestations de deux médecins sur l’état du corps du Rd p. Jean, capucin.

 

Gulielmus Pichonus, doctor medicus camberiensis, omnibus praesens singraphum inspecturis, certam et indubitatam fidem facio, visitasse me, honoris ergo, circa festum Beatissimae Vierginis Assumptae anni ultimo elapsi, corpus religiosissimi reverendi patris Joannis a Mauriana ex ordine capucinorum, jam ante fere octo annos tumulo comuni peculiari capsula conditum, idque in ipsorum coenobio penes Camberium; patuitque corpus quod aegrotans ante decem annos visitaveram, non sine admiranda prepotentiae Dei gratia, tangendo et palpando, integra et firma undique cute propria obvolutum; manus vero et brachia, coccae et pedes, non sine admirando abtutu, nihil a naturali constitutione mutata visu tactuque deprehensum est, nisi quod obscurum quemdam colorem contraxisset, ventris cutis depressa, exsiccata, tensa et firma tangenti incorruptionis suae specimen praebuit.

Pectoris vero et mammarum mollior quod digito tangenti cederet, integra tamen et firma, oculis et digitis objecta est; oculi consumpti aut exsiccati, auriculae siccae, cutique adjacenti adhaerentes, barba et pili longi cum discrimine coronae, nulla tamen patuit lingua, sicque patuit corpus omni putrefactione vendicatum et fere integrum absque tetro odore, imo potius odoriferum. Quod non sine peculiari privilegio Dei factum cum admiratione judicamus.

Datum Camberii 7° Kal. februarii, anni 1622. Signatum Pichon, doctor camberiensis.

Voylà tout ce que dessus en la description de la précédente page, attesté huict ans après la mort du deffunt estre toujours trouvé au même état que la première fois, trois ans et demy après le même décès.

 

Autre attestation d’un médecin pour le même suject.

 

Je soubsigné docteur médecin, atteste avoir vu le 12e jour du présent moys d’août 1617, le corps de feu le Rd p. Jean de Mauriane, /316/gardien au convent des capucins de Chambéry, lequel est entier sans corruption et sans aucune mauvaise odeur, chose quy ne peut être sans une grâce particulière de Dieu; d’autant que, selon l’ordre de nature, le corps humain ne peut se préserver de corruption et pourriture plus de trois jours entiers après la mort. Omnis enim defunctus quatriduanus fetet, tellement que ceux quy sont davantage préservés, sont assistés d’une grâce de Dieu surnaturelle, ce que je croy être arrivé et concédé à feu R. p. Jean de Mauriane, lequel se trouve aujourd’huy entier et sans aucune mauvaise odeur, trois années et demy après son décès. En foy de quoy j’ay signé la présente attestation, ce 22e août 1617.

Signé Favre, médecin.

Les susdtz médecins sont les mêmes quy traictèrent ce Bx défunct en sa dernière maladie qu’ils jugèrent estre plurésie, comme dit est, ensuite de quoy ils assuroyent que son corps devoit être corrompu dans trois ou quatre jours.

J’ay creu devoir mettre icy l’attestation du Rd p. recteur des jésuites, qu’il a faicte conformément à ce qu’il en avoit vu, en la teneur suyvante :

 

Ego Franciscus Benignus, rector collegii Camberiensis Societatis Jesu, cum audirem magnum esse hominum concursum in aedem Reverendorum patrum Capucinorum ad inspiciendum et suspiciendum venerabile corpus patris Joannis a Mauriana, bonae memoriae, quod inibi conditum est, miraculorum et sanctitatis fama commotus, veni cum tribus patribus nostris, vidi, palpavi et obstupui, integrum corpus intuens ab omni labe et tabe illaesum, nullumque tetrum odorem exhalans, quin animos sacro quodam odore perfundens atque puritatis et castimoniae desiderium injiciens.

In quarum rerum fidem, praesentes mea subscriptione et sigillo nostro munio.

signatum Franciscus Benignus /317/

 

Copie d’une lettre sur le même suject au Rd p. Philibert de Bonneville, provincial des capucins en la province de Savoye.

 

Mon Rd père, Ayant été adverty de nre père gardien que vre Rce faisoit une diligente recerche entre les religieux des choses remarquables du feu père Jean de Mauriane, le bx corps duquel se conserve à présent tout entier dans la sépulture des religieux de nre convent de Chambéry, et sçachant que vre Révérence enjoignait à tous les religieux quy en sçavent quelque chose, de le mettre fidellement par écrit, avec le mérite de ste obéissance, je me suis mis en devoir de mettre par écrit le peu que j’en sçay, laissant à part tout le plus commun quy se sçait de tous, de quoy je ne peux assurer comme véritable que par ouy dire.

Je diray donc que l’année 1619, estant sacristain à Chambéry, je remarquoy que, depuis le chapitre, la pierre du tombeau fut ordinairement mouillée du côté seulement du cercueil, et non jamais de l’autre, quoyqu’elle fût aussy ouverte d’un coté que d’autre, et quelquefois elle apparoissoit beaucoup, autre fois moins, mais je ne l’ay jamais vu sans humidité apparante. De quoy s’appercevant le Rd père Bonaventure de Lyon, quy étoit gardien pour lors, donna congé aux religieux d’ouvrir ledt tombeau et fit lever la pierre pour sçavoir l’occasion de cette humidité; mais les religieux désireux de voir ce bienheureux corps, entrèrent dedans la sépulture et, pendant qu’ils faisoyent toucher des mouchoirs et des noms de Jésus, le Rd p. gardien, frère André de Maningo, layc, et moy, étions demeurés dehors et nous apperceumes que la pierre dudt tombeau, étoit toute mouillée par dessous, et les creux des marteaux tous pleins d’une certaine eau si blanche et épaisse qu’elle n’étoit guère différente du laict, comme tous les religieux présentz peuvent témoigner, quy y accoururent incontinant. Je diray bien que dès lors cette humidité n’apparut jamais comme auparavant, et en peux assurer, pour m’en être pris garde particulièrement dans la même année ayant obtenu licence de le voir, l’on apperceut à la muraille, seulement du côté de la tête du bienheureux corps, des grandes goûtes d’eau cristaline, toutes suspendues au bout des pierres de la muraille, chose que les religieux /318/ admirèrent fort, et comme de fait étoit bien remarquable, veu que l’on n’apperceut aucune marque d’humidité en aucune part, fors seulement qu’en cet endroit. La même année me trouvant en compagnie de quelques séculiers quy m’étoyent venu voir dans nre convent, après plusieurs discours, nous tombâmes en propos du feu père Jean et, entre autres, un des séculiers de la même compagnie, nommé Monsr Gannière, me dit luy-même qu’on luy donna une pomme quy étoit dans la chambre dudt feu père, quelque temps après son décès, laquelle il receut avec un grand contantement et l’ayant donné à quelque damoyselle, du nom de laquelle je ne me souvien à présent quoyqu’il me le dît bien alors, fort travaillée de fièvre, fut du tout guérie et restituée en sa pristine santé, dès aussitôt qu’elle en eût mangé.

Je pourroy citer icy plusieurs choses que j’ay ouy dire, mais n’en étant pas assuré, je les lairray croyant que ceux quy les sçavent ne les tiendront pas cachées, puisque le tout est pour la plus grande gloire de Dieu. De tout ce que j’ay dit cy-dessus, j’en peux assurer pour avoir été présent et témoing oculaire. En foy de quoy, après m’estre recommandé à vos sts sacrifices, je me suis soubsigné, de vre Révérence, très humble, très obéissant et plus obligé fils et serviteur, en nre Seigneur,
fr. Charles de Chambéry, capucin indigne, de nre convent de Moûtiers, ce 12 décembre 1621.

 

Et moy, écrivant à présent et mettant toute cette histoire au jour pour la gloire de Dieu, j’atteste en foy de religieux et de prêtre, quoyque très indigne, être vray ce que dessus, pour avoir été témoing oculaire, comme membre de la famille de Chambéry, pour lors étudiant en ste théologie sous le susmentionné Rd p. Bonaventure de Lyon, nre lecteur et gardien, la susdte année 1619. Et ensuitte de ce que dessus, nous voulûmes accomoder le susdt corps, avec plus de décence, dans la quaise de noyer susmentionée, et pour cest effect, après avoir préparé un linge blanc sur un aix, dans le même sépulcre commun des religieux, pour le mettre dessus, en attendant de le remettre dans ladte quaise ou chasse, le vénérable p. Michel de Bastergue, nre condisciple, quy pour lors n’étoit encore prêtre, prit le corps par la tête et moy par les piés, sans aucune difficulté, et /319/ le mîmes sur le linge susdt, et par après dans la susdte quaise, l’ayant accomodé selon nre dessein, et moy dèsjà prêtre pour lors, luy pressant doucement la poictrine avec le doigt, la peau et la chair consentoyent, puis se relevoyent d’elles-mêmes comme en un corps vivant. Le corps étoit léger, et les intestins s’estoyent convertis en certaine terre menue, légère et sans pourriture, ny mauvais’ odeur, ains quy donnoit du contentement au sens et de l’admiration à l’esprit. En foy de quoy je me suis soubsigné icy à Syon en Valley, ce 22e juin 1652. selon le kal. réformé.

frère Charles de Genève, prédr capucin, très indigne.

 

Art. 16. — Comme l’on enleva cette ste relique avec sa châsse du sépulcre.

Les révérends pères provincial et définiteurs, voyans les merveilles que Dieu opéroit tous les jours par les mérites de ce st homme, en donnèrent advis premièrement au très Rd p. procureur de cour à Rome, puis au très Rd p. général Clément de Noto, luy envoyant un petit mémorial de la saincteté de sa vie, avec les susdtes attestations et les mémoires de quelques grâces miraculeuses quy s’étoyent jà faictes à son sépulcre, afin qu’ils ordonnassent de ce qu’on auroit à faire là-dessus. Leur response fut qu’on s’addressât à l’évêque diocésain et qu’on le priât d’aggréer qu’on enlevât cette précieuse relique du fonds du sépulcre où elle étoit pour la mettre en lieu plus honnorable. Les pères ayant receu cet ordre présentèrent requeste sur ce subject à Monseigr l’évêque de Grenoble, lequel s’estant treuvé pour lors à Paris, et partant, bien éloigné de son diocèse, la dte requeste fut décrétée par Monsr le vicaire général de l’évêché quy commit Monsr d’Oncieu, quy étoit pour lors official rière le décanat de Savoye, et quy à présent est premier président au souverain Sénat de Savoye et gouverneur des Etatz de çà les montz pour S. A. R., pour voir et visiter la dte relique, en examiner l’état et les grâces que Dieu avoit opéré par les intercessions de ce bon religieux, puis en permettre la translation s’il le jugeoit expédient. /320/ En suitte de ce décret ledt Sr d’Oncieu se transporta au convent des capucins de Chambéry, avec quelques personnes qualifiées, tant ecclésiastiques que séculières, et s’estant addressé au Rd p. provincial, luy fit entendre le suject de sa venue et, ayant exibé sa commission par écrit, se fit conduire au lieu où reposoit le corps du Rd p. Jean de Mauriane, où étant arrivé, il descendit dans le sépulcre, accompagné dudt Rd p. provincial, du Rd p. gardien et autres personnes qu’il avoit amené avec soy et, tous ensemble, virent, visitèrent, touchèrent et manièrent ledt corps en toutes ses parties, puis Monsr l’official dressa son verbal en cette forme.

 

Reverendus Pater Joannes a Mauriana, sacerdos capucinus sancta religiosisimaque vita peracta ab annis circiter octo, decessit e vita; cujus corpus tribus annis cum dimidio ab ejus obitu, pene incorruptum fuit inventum. Interea Deo optimo maximo per illius merita permultas operante gratias, quibus omnibus diligentissime perpensis, R. Pater Provincialis capucinorum Provinciae Sabaudiae, accedente unanimi diffinitorum consensu, expedientissimum duxit hujusmodi corpus e terra, in qua octo annorum decursu jacuerat, extrahendum esse, eo quod sepulturae locus nimia abundaret humiditate.

Quam corporis sublevationem, ut prudentius et maturius praedictus R. p. Provincialis compleret, de illa exequenda admodum Reverendum Patrem Generalem, literis admonuit. A quo responsum accepit, quod obtenta prius licentia Rmi episcopi diocesani, tale corpus pro tanti conservatione thesauri, digniori in loco collocari juberet. Cujus mandato obtemperans, Rdus Pater Provincialis de his omnibus certissimum fecit Rmum Episcopum Gratianopolitanum, qui, priusquam ejus votis annueret, e sua civitate satis longe recessit; ita ut urgente nimis hujus sublevationis negotio, Dominum Vicarium Generalem super hoc suppliciter exorare Rdus P. Provincialis coactus fuerit. Qui quidem Vicarius, mihi Officiali praecepit ut diligentem faceremus inquisitionem de gratiis a Domino concessis fidelibus, per intercessionem dicti Rdi Patris Joannis, prout secundum Dominum videretur, piae Rdi Patris Provincialis et aliorum Patrum Capucinorum petitioni annueremus. Cujus authoritatis praeceptum exequi totis viribus /321/ desiderantes, ex urbe Camberiensi, ordinario habitationis nostrae loco, multis et nobilibus viris infra scriptis consociati, ad conventum Patrum Capucinorum, medio milliario ab urbe distantem, nos contulimus. Ubi cum advenissemus, Rdum Patrem Provincialem et conventus guardianum accessimus quibus expostulavimus ut nos ad sepulturae locum Rdi Patris Joannis a Mauriana deducerent. Quod laeto animo praestitere, conducentes nos in sacellum ecclesiae contiguum sub quo videre est criptam arcuatam pro sepeliendis fratribus extructam, exapode supra tres pedes altam; ubi vero hujusmodi specus cooperculum de glande compactum densitatis semipedalis, latitudinis et longitudinis trium pedum elevatum est, humidissimum nobis apparuit. Qua re vigilanter inspecta, per schalam cum Reverendis Patribus Provinciali et Guardiano intus criptam descendimus, (in qua quidem Rdi Patres nobis demonstrarunt locum in quo prius Rdi Patris Joannis corpus sepultum fuerat, qui locus perhumidus, infra sacrarium et a latere altaris propre murum in quo corpus repositus fuerat, non tamen terra coopertum, solo lapide capiti supposito, quod quidem ita factum fuerat, eo quod praedictus Pater Joannes dum viveret, a fratribus humiliter obtinuerat ut hoc pacto super terram tumularetur, certissimos eos faciens corpus suum nullatenus insuavem odorem emissurum. Quod revera ita evenit, quia tribus annis supra dimidium post illius humationem, integrum et illaesum repertum fuit, habitu ejus totaliter corrupto et mucido, absque ullo tamen de corpore corrupti odoris spiratu. Quo miraculo fratres permoti nuceum feretrum, duorum digitorum crassitudinis confici curarunt; quod ex adverso collocarunt, hocque diligenti consideratione inspeximus et magis aquaeum quam humidum vidimus, propter nimiam ipsius specus humiditatis exuberantiam quam admodum humidam vidimus; et in ea nuceum feretrum in quo jacebat corpus Rdi Patris Joannis a Mauriana. Quod magna cum animi attentione et devotione, firma oculorum visione et frequenti manuum palpatione considerantes, veram de corporis specie et incorruptibilitate notitiam habuimus, insolitaque admiratione rapti, intuiti fuimus corpus ab octo et plus annis demortuum et sepulturae aquosae traditum, illibatum tamen et a putredine ita divinitus conservatum, ut nullam fere labem aut putrefactionem contraxerit. In qua nihilominus cripta reliquorum religiosorum corpora, primis diebus /322/ putrefiunt; quod prout vidimus, experientia patefactum est, in corporibus a longo tempore terrae creditis post dicti Rdi Patris Joannis inhumationem. Illius tamen corpus quasi inviolatum attestamur. Studiose enim consideratis singulis corporis partibus, cranium et pericranium, necnon etiam os frontale capitis, cum sua naturali perfectione perspeximus; capilli etiam coronae, pluribus in partibus capitis distincte apparent, oculi quidem cum aure dextra consumpti sunt; sinistra tamen exsiccata pelli firmiter adhaeret; cartilago nasi ex parte periit; mandibula superior et inferior cum omnium integritate dentium, tota et perfecta est; barba malis et maxillis haeret; pellis vero faciei, quia integra est, caput speciosum reddit; collum quoad sui medietatem capiti contiguum est, reliqua parte absumpta. Totum pectus solidum et firmum, palpabile, pelle molliter circumtegitur; ceptrum transversum cum adomine integrum est. Omoplata a cervice ad scapulam usque sinistram tendens cum laevo brachio, usque ad digitorum extremitatem, digitis et unguibus ad invicem rite connexis, tota et perfecta apparet. Ex parte autem dextra omoplata usque ad pugnum manus, partim consumpta est, quem defectum ex proximitate muri humidissimi provenisse credimus; manus tamen integra est, cum suis digitis et unguibus. Carpium et metacarpium integerrima sunt; cutis ventris exsiccata est et extenta, sed stabilis, quae dum tangitur et palpatur, incorruptibilitatis ostendit indicium. Femur sine ullo vitio est, dextrum sub cute parvulum patitur defectum, integrum tamen et continuum usque ad genuorum commissuram; focilium majus et minus integra sunt et annexa cum pelle et coeteris ligaminibus, carpiis ambobus ab ipsis ambobus pedibus solummodo separatis. A Rdo etiam Patre Provinciali accepimus pedem sinistrum quem vidimus a tibia avulsum ante duos solum dies continuitatem a suo cruore amisisse, quae quidem deductio provenerat ex inconsiderata et praecipiti operculi super feretrum appositione, quod operculum super hujusmodi pedem collapsum ita eum laesit, ut illum a tibia propter nimiam vim dimiserit. Ossa etiam pedum sua cute tecta inspeximus; illa quippe undequaque circumvertentes, vidimus pellem aequaliter unitam quae totum corpus ulterius molliter unice cooperiebat, vero parum a sua naturali et perfecta constitutione mutatum, exceptis dumtaxat praedictis partibus in quibus aliquem defectum deprehendimus, /323/ ita ut appareat subcinericii coloris, exsiccata paululum carne, attamen omni putrefactione libera, imo suavem astantibus odorem spirante et mirabiliter excitante, quod quidem fieri non posse vi et virtute naturali a nobis omnibus judicatum est, sed id omne sine dubio Deum Patrem Omnipotentem miraculo se moliri et agere, pro declaratione et manifesta revelatione perfectionis, sanctitatis, integritatis et castitatis Rdi Patris Joannis, Capucini, qui dum viveret, tanto tamque singulari studio virginitatem coluit, ut incorruptam animam servaverit et reddiderit, qui praeterea non solum illius animam supernaturalibus immortalitatis dotibus exornavit, sed et illius corpus illibatum nobis admirandum et honorandum conservaverit, et conservatum pro illius erga nos amoris indubitato signo fuerit elargitus.

In quorum praemissorum fidem has manu nostra propria subscriptas, secretariique curiae nostrae chirographo munitas, ac sigillo episcopali quo in talibus utimur, firmatas et roboratas, praefato Rdo Patri Guardiano praedicti capucinorum conventus sic requirentis expediri jussimus et fecimus.

Camberii die 25 Augusti, anni 1622.
Janus de Oncieu, Officialis
A. de Pavis, lieutenant du sieur Procureur Général de S. A. R., praes. De Launay, secrétaire.

 

Le sieur official ayant consenty à la translation de cette relique, comme il conste par le susdt acte, on fit aussitost préparer un lieu propre et décent dans la chappelle, quy est au-dessus du sépulcre. Après quoy on procéda à cette translation le 19 septembre 1622, colloquant ladte relique avec sa propre châsse dans une voûte derrobée dans la muraille de ladte chappelle, à côté de l’autel, du côté de l’épître, où ell’ a reposé dès l’an et jour susdtz, jusques au 16 juillet 1646, qu’ayant été faitte une nouvelle chappelle à l’opposite de la première, on l’a transporté en icelle, pour être le lieu plus propre et plus honorable. Néantmoins l’un’ et l’autre de ces translations, se sont faittes sans aucune pompe ny cérémonies particulières, bien que quantité de personnes de condition se soyent trouvées présentes, et entre autres le sieur Vissol, official rière le décanat de Savoye, pour Monseigneur de Grenoble, le sieur de Oncieu, /324/ premier président du souverain Sénat, le sieur Castanières, président des finances, et autres, comme il conste par l’acte suyvant, signé et scellé du seau de l’êvêché.

 

Nos Joannes Vissol, sacrae theologiae doctor et episcopatus Gratianopolitani in Decanatu Sabaudiae Officialis pro Illmo et Rmo Domino Petro Scarron, Dei et Apostolicae Sedis gratia Episcopo et Principe Gratianopolitano et supradicti decanatus praesule, universis ad quos spectaverit, fidem facimus, qualiter anno Dni 1646, Innocenta X Pontificatus anno 2°, regnante Christina Franciae, Ducissa Sabaudiae, Cypriorum regina, pro regia Celsitudine Carolo scilicet Emanuele, ejus filio, Providentia divina Duce Sabaudiae, Chablasii, Gebennatus, Augustae, Montis Ferrati, Pedemontii Principe, Cypriorum rege, etc., Rdus Pater Melchior a Granario, Capucinorum provinciae Sabaudiae diffinitor et conventus Camberii guardianus, cum in Ecclesia dicti conventus, sacellum sub titulo Sanctorum Joseph et Annae erigi curaverit, tum ut alienigenarum, religionis et devotionis causa adventantium pietati faveret, tum ut religiosorum ejusdem familiae viventium commoditati, defunctorum vero ampliori sepulturae (antiqua prioris sacelli multo crescente identidem fratrum numero, nimis angusta minusque idonea existente) deserviret, tum maxime ut corpus Rdi Patris Joannis a Mauriana (cujus memoria in benedictione est, dum pretiosam mortem in conspectu Dni, ipsum pie invocantibus diversae ex Deo concessae gratiae testantur), in decentiorem locum transferri posset, qui in eodem conventu, anno 1614, die 15 martii, non sine celebris sanctimoniae fama, guardianus e vivis excedens et in communi fratrum sepultura reconditus, octennio post, singulari Dei beneficio, quandam futurae resurrectionis et incorruptionis speciem referens, inventus est integer et incorruptus, ut instrumenta authentica, in hujus rei fidem tunc confecta atque ab illustrissimo Dno de Oncieu, pro tunc decanatus Sabaudiae Officiali et pro nunc primo in supremo senatu praeside, et citra montes statuum gubernatore, propria manu signata ac sigillo episcopali munita, atque etiam a publico officialatus tabellione, De Launay nuncupato consignata testantur, quorum tenorem hic breviter referendum duximus.

Crescente in dies populorum devotione erga felicis memoriae /325/ Rdum patrem nostrum Joannem a Mauriana, gratiarumque ipsum pie reclamantibus a Deo concessarum multitudine identidem magis ac magis coruscante, Rdus Pater Philibertus de Bonavilla, eo tempore, anno scilicet 1622, capucinorum provinciae Sabaudiae Provincialis, cœterique diffinitores, publicis fidelium votis satisfacturi, petito prius a Rdo Patre Generali, Clemente a Noto, consilio et consensu, obtentaque ab Illmo episcopo Gratianopolitano licentia, sacrum, integrum et incorruptum praedicti Rdi patris corpus a communi fratrum sepultura extractum, honestiori loco, in muri scilicet antiqui sacelli concavo a latere dextro collocandum curarunt, anno 1622, die 25 Augusti, praesente illustri Dno Jano de Oncieu, pro tempore officiali, aliisque testibus requisitis et ibidem signatis nobisque exhibitis.

Jam vero ab eodem Rdo Patre Philiberto de Bonavilla, etiamnum Provinciali coeterisque Provinciae Patribus denuo rogati ut rursus idem corpus Beatae memoriae Patris Joannis in novum sacellum in eadem ecclesia ad occidentem extructum, in locum fidelium devotioni congruentiorem et sacris reliquiis honorificentiorem in latere dextro altaris praeparatum transferri pateremur.

Nos qui ab infantia Ordinem Rdorum Patrum Capucinorum, singulari semper amore et benevolentia prosecuti sumus, sicut etiamnum prosequimur, piis eorum supplicationibus gratiose inclinantes, anno 1646, die 22 julii qui Beatae Magdalenae sacer est, a Camberio soliti domicilii nostri loco, una cum Dno Joanne Ducour, publico episcopatus tabellione, ad conventum dictorum Patrum, nos transtulimus, tertia circiter post meridiem hora, et visitato primum loco in quem praedicti Patris corpus denuo transferendum erat eumque priore aptiorem invenientes ad sarcofagum in quo sacrae claudebantur reliquiae, perreximus, corpus visitavimus, auditisque testibus omni exceptione majoribus, praesertim illustri Dno Jano de Oncieu, primo in supremo Sabaudiae senatu praesidente aliisque ibi praesentibus qui certa scientia et indubitata fide affirmant illud idem esse sacrum Rdi Patris Joannis corpus, quod sua authoritate, ante 25 annos, cum Officialis episcopalis munere fungeretur, se praesente et annuente a communi fratrum sepultura integrum extractum et in muri illius sacelli concavo reconditum fuerat, quibus certa fide compertis, novam translationem, non solum nostra authoritate concessimus, sed /326/ etiam praesentia honestavimus, fidemque hisce seculis futuris facimus, qualiter anno 1646, die 22. julii illud sacrum Rdi Patris Joannis a Mauriana corpus, cum duplici sarcofago, a muri veteris sacelli concavo, in nostra praesentia extractum, octo venerabiles Patres et fratres capucini, venerabilis scilicet Pater Constantinus a Tonone, guardianus conventus Montismeliani, V. P. Maximus de Viu, concionator et novitiorum magister atque conventus Camberii vicarius, V. P. Abundius de Tône, sacerdos, V. p. Basilius a Montemeliano sacerdos, aliique quatuor religiosi professi, suis humeris devote excipientes, ad destinatum locum novi sacelli detulerunt, atque in cornu dextro altaris honorificentius collocarunt, ferreisque duplicibus uncinis muro firmiter infixis, sarcofagum constrinxerunt, unde in posterum, sine nostra aut successorum nostrorum licentia amovendum prohibuimus, praesentibus testibus subsignatis, Illustri scilicet Dno de Oncieu, primo in supremo Sabaudiae senatu praesidente et citra montes statuum gubernatore, et nobili Dno Francisco de Roüer, Dno de Bressieu, statuum consiliario et Regiae Celsitudinis camerario, praesidiariaeque cohortis praetore. Item Nobili Dno Petro Anthonio de Castagneri, barone de Châteauneuf, statuum consiliario et in suprema Rationum Camera aerarii praeposito, item Nobili Gullielmo Balan et Joanne Dominico Excoffon, statuum consiliariis et in suprema curia senatoribus. Item Nobilibus Michaele Favre, Francisco Biset, Claudio Brun, consiliariis et in suprema rationum curia praefectis auditoribus, item Nobili Ludovico Vectier, Dno de Vons, item Nobili Joanne Chovet, consiliario regio et Sabaudiae secretario, Item Nobili et Spectabili Joanne Petro Vissol jurisperito et in senatu advocato, et Dno Joanne Dominico Granaz, consiliario et citra montes munitionum praesidiorumque praefecto.

In quorum fidem hoc publicum instrumentum conficiendum curavimus tum nostra publicique episcopatus notarii, Domini scilicet Ducour, manu subsignatum, cum consueto episcopali sigillo munitum, anno a Christo incarnato 1646, die 22 julii.

Signati omnes qui supra.
Locus sigilli. /327/

 

Art. 17. — Des grâces miraculeuses que Dieu a opéré par les mérites de ce sien serviteur en faveur de ceux quy ont imploré ses intercessions.

Les merveilles que Dieu a opéré en faveur de ceux quy ont imploré les mérites de ce st personnage sont en si grand nombre que, sy on avoit été soigneux d’en recueillir les mémoires, il y auroit de quoy en faire de gros volumes. En voicy quelques-unes rangées selon l’ordre des années, esquelles elles ont été obtenues de Dieu, jusques à l’année 1648.

L’an 1614. Il n’étoit pas encor mort que Dieu voulut faire connoistre ses mérites aux mortels, car ayant été visité en la dernière maladie par deux siens amis, l’ung desquels étoit advocat de profession et s’appelloit Monsr Danière, l’autre apoticaire nommé Signor Petro, piémontois, venu de Moûtiers où étoit sa demeure ordinaire pour quelque advocat malade à Chambéry, il leur fit présent à leur départ d’une pomme à chacun, lesquelles étoyent sur la table de sa chambre, qu’ils receurent tous deux avec grande satisfaction. Le Sr Danière avoit pour lors une sienne nièce nommée damoyselle Cochet, laquelle étoit malade de fièvre continue depuis quelques jours, sans espérance de guérison, laquelle il alla voir aussitôt à son arrivée au logis et luy donna la pomme qu’il avoit receue du père Jean, la conviant d’en manger avec assurance, qu’elle ne luy feroit point de mal, puisqu’elle venoit de la main d’un sainct. Cette pauvre malade la prit et la mangea, et peu à peu elle se trouva imperceptiblement délivrée de sa fièvre en moins de trois heures, ce qu’ayant connu, elle appella Madame Danière, sa tante, pour luy racconter la merveille, disant et réitérant par plusieurs fois que la pomme du p. Jean l’avoit guérie. Nous avons en main la déclaration faite par main de notaire en bonne forme.

L’an 1615. Une femme dévote, voisine de nre convent de Chambéry, nommée dame Claudine Brun, étant malade à mort, abandonnée de tout secours humain, ayant dèsjà perdu la parolle, un sien amy nommé Maître Guillaume Trabichet, voyant que les remèdes naturels ne profitoyent plus rien, recourut aux surnaturels. Il s’en va devant la chapelle où étoit /328/ enterré le corps du Rd p. Jean, et là, addressant ses vœux, premièrement à la ste Vierge, puis au bon père Jean, il imploroit le secours de tous deux pour sa bonne voisine. Sa prière achevée, il s’en va consoler le mary de la patiente en luy disant qu’il avoit fait une dévotion pour elle au p. Jean et qu’il espéroit le secours divin par ses intercessions comme d’un grand serviteur de Dieu qu’il étoit. A même temps qu’il faisoit ce discours arrive un petit enfant quy sortoit de la chambre de la malade, duquel ils apprirent qu’elle avoit repris la parolle, ce quy se trouva véritable. Ils s’en vont tous deux à elle pour l’exhorter à implorer l’assistance du p. Jean. Ce qu’ayant fait, on la vit peu à peu méliorer et reprendre la santé. De quoy tous trois ont fait une déclaration authentique avec foy jurée.

L’an 1616. Le Rd p. Dominique de Chambéry, jadis provincial, ayant un petit cullier de corne de buffle quy avoit servy quelque temps au p. Jean, le donna à Monsr le président Tardy, son frère, quy le pressoit pour avoir quelque petit meuble du père Jean. La femme dudt Sr président étant tombée malade d’une maladie jugée mortelle des médecins, son mary luy donna le susdt cullier, luy commandant de manger avec iceluy, l’assurant que par ce moyen il espéroit la guérison de son mal par les mérites de celuy auquel ce cullier avoit servy. Sa foy ne fut point vaine, car on en vit aussytôt les effectz et le soulagement et allègement de son mal.

L’an 1617. Une damoyselle d’une des meilleures maisons de Chambéry, nommée Moyron, étant atteinte d’une plurésie mortelle, la susmentionnée présidente Tardy l’étant allé visiter luy raconta la merveille susdte et à même temps luy fit prandre certaines viandes avec ledt cullier, l’exhortant à implorer les intercessions du p. Jean. Ce qu’ayant fait, elle se sentit ausytôt soulagée, puis guérie dans peu de temps, publiant partout la grâce qu’elle avoit receue de ce bon père Jean. Le R. p. François Bénin, recteur des jésuites de Chambéry, vint après au convent des capucins pour rapporter aux religieux le miracle susdb assurant qu’il l’avoit apris de la bouche même de la susdte damoyselle. Quelques autres ont esté guéris de la même façon, au dire du Sr président susmentionné, mais on a négligé d’en recueillir les mémoires. /329/

L’an 1617. Dame Anthoinette Genty, femme du Sr François Batton, audiencier au Sénat, faisant voiage à cheval, elle tomba dans un fossé et le cheval sur elle, dont elle demeura toute meurtrie et si incommodée qu’elle ne put sortir du lict de trois semaines. S’estant avisée dans son infirmité des merveilles que Dieu opéroit au sépulcre du p. Jean, elle se voua à luy, se fit conduire aux capucins pour, là, implorer ses intercessions, étant encore sy incommodée qu’elle demeura trois heures entières à faire le chemin quy n’est pourtant que d’environ demy-quart de lieue.

Sa dévotion faicte et son vœu rendu, elle s’en retourna à pié, sans peine, en sa maison et sans aucune ayde étrangère, et ne se ressentit plus de son incommodité. Elle en a fait la déclaration par écrit, signée de sa main et du Sr Batton, son mary.

Le vénérable père Denis de Cognin, capucin, quy a été novice du R. p. Jean et quy étoit son infirmier en sa dernière maladie, ayant fait une rude maladie au convent de St-Maurice-en-Valley, demeura si grandement incommodé d’une jambe que la douleur ne luy permetoit aucun repos. Après avoir consulté plusieurs médecins et chirurgiens sans aucun soulagement, demanda enfin avec instance qu’on le portât au convent de Chambéry dans l’espérance que son bon père maître le guériroit. Ce qu’ayant obtenu, il commença dès le jour de son arrivée d’aller faire oraison sur son sépulcre, dans le dessein de continuer neuf jours durant. Chose admirable, au cinquième jour, les ulcères de sa jambe quy étoyent jusques au nombre de cinquante et où les chirurgiens avoyent perdu leur science, se trouvèrent entièrement soudés et, peu de temps après, il fut parfaictement guéry, sy bien qu’il n’en est pas resté la moindre marque, voire il a assuré que jamais du depuis il n’a eu aucun mal à ladte jambe, et chacun a veu du depuis sa grande ferveur et habilité pour aller çà et là, pour prêcher, catéchiser, etc., même par les plus hautes montagnes.

L’an 1619. Le Rd p. François Genand de Chambéry, novice du Rd p. Jean et du depuis commissaire général en cette province de Savoye, comme dit est cy-dessus et se dira cy-après, se trouvant à Chambéry, fut atteint d’une fièvre maligne, pour la guérison de laquelle il ne prit autre remède qu’un mouchoir /330/ quy avoit reposé sur le corps du p. Jean, qu’il s’appliqua sur l’estomach, à même temps que l’accès de la fièvre commençoit, laquelle s’évanouit ausitôt à la présence de ce st préservatif par les prières du P. Jean.

L’an 1619. En cette même année, ce st homme apparut à un religieux quy avoit été de ses novices, auquel ayant fait reproche de quelque deffaut qu’il commettoit en ses confessions, il le frappa d’un bâton sur l’épaule, luy commandant de se tourner confesser. Ce religieux le déclara par après à son confesseur, disant que la douleur de ce coup de bâton avoit continué jusques au temps qu’il retournât se confesser.

L’an 1620. Un novice nommé frère Cécile de la Bonneville, à présent prédicateur, étant attint d’une fièvre quarte quy mettoit son esprit dans des grandes appréhensions qu’on ne le renvoyât ou qu’on ne retardât sa profession, laquelle il devoit faire dans un moys, prit l’occasion qu’on ouvroit le sépulcre du p. Jean pour autre suject où, étant entré avec licence du supérieur, il fit toucher d’une médaille le corps dudt p. Jean, implorant avec grande foy et ferveur d’esprit son intercession, puis s’étant attaché ladte médaille au bras, il fut deslivré par ce moyen de sa fièvre si parfaictement qu’il n’en ressentit plus aucun accès, nonobstant que les précédentz eussent étés fort violents.

L’an 1621. Dame Gabrielle Cavillat, femme de Maistre Durand Grenier, greffier en la souveraine Chambre de Savoye, étant malade, fut visitée d’une femme dévote, laquelle l’ayant entretenue sur le suject de quelque miracle quy s’étoyent faictz tout fraîchement au sépulcre du p. Jean, l’exhorta de se vouer à luy, ce que cette pauvre affligée témoigna de faire par signes, ne le pouvant de parolles, d’autant qu’elle étoit muette depuis huict jours. Son mary étant survenu quelque temps après, elle s’efforçoit à son possible de luy faire entendre qu’elle vouloit aller aux capucins, mais comme elle ne parloit que par signes, on ne pouvoit point comprendre ce qu’elle vouloit dire, jusques à ce que sondt mary, s’appercevant du discours quy luy avoit été fait touchant le p. Jean, il l’interrogea si c’étoit point aux capucins qu’elle avoit envie qu’on la menât. Elle respondit par signes qu’ouy. Le lendemain mattin, elle réveilla elle-même son /331/ mary ausytôt que le jour parut, le pressant par signes de la conduire où il luy avoit promis. Ce qu’ayant fait, comme ils arrivèrent tous deux à la porte du convent, le mary manifesta aux religieux le vœu et la dévotion de sa femme, demandant qu’on luy donnât quelque pièce de l’habit du p. Jean, et qu’on luy allât dire une messe à sa chappelle, laquelle ils ouyrent tous deux dévotement. A la fin d’icelle, cette pauvre muette quy n’avoit pu proférer aucune parolle depuis huict jours, recouvra soudainement la parolle, disant à haute voix : In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, à mesure que le prêtre donnoit la bénédiction, et continua du depuis à parler sans aucune difficulté jusques à la mort quy fut cinq moys après. Le susdt Granier en a fait la déclaration signée de sa main et de quelques témoins, ès mains du Rd p. Philibert de Neûvie, gardien pour lors du convent de Chambéry.

L’an 1623. Dame Benoicte Claudat, femme de Jacques Thomassin, bourgeois de Chambéry, ayant été travaillée dix-huict moys continuels d’une fièvre quarte, fut conseillée par quelque personne dévote de faire vœu au p. Jean. Ce qu’ayant fait et exécuté, visitant neuf jours continuels son sépulcre, elle se trouva à la fin d’iceux entièrement afranchie de la fièvre, de quoy elle a fait un ample déclaration signée de sa main et de son mary et de quelques autres personnes dignes de foy.

L’an 1625. Le vénérable père Germain de Paris, prêtre capucin de la province de Provence, étant de famille au convent de Draguignan, après avoir souffert trois sepmaines durant un grand mal d’estomach quy l’empêchoit de prandre nourriture, avec un mal de gosier quy le faisoit appréhender qu’il ne se formât quelque apostème, deux religieux de la province de Savoye, s’estans trouvés là, sçavoir est le R. p. Philibert de Bonneville, quy alloit au chapitre général, et le Rd p. Raphaël, son compagnon, le dit Rd p. Raphaël de l’Hôpital l’exhorta de recourir au p. Jean de Mauriane et implorer au même temps ses intercessions, luy donnant en même temps un Agnus Dei couvert du drapt de l’habit dudt Rd p. Jean. Ce qu’ayant exécuté, il s’attacha ledt Agnus au col, le passant et repassant fréquemment sur son estomach et autour de son gosier, en réclamant avec grande foy ce bx père à son ayde. Ces /332/ clameurs furent entendues et exaucées du ciel, car son mal d’estomach s’appaisa aussitôt, celuy du gosier fit crise, et la fièvre que ces maux luy causoyent se calma; si bien qu’au bout de quelques jours, il se trouva entièrement affranchi de tous ses maux, sans y avoir appliqué autre remède humain.

Le vénérable père André du comté de Bourgoigne, étant malade au convent de Grey d’un mal si violant qu’il en venoit souvant comme frénétique, un religieux de la province de Savoye se trouvant là de passage l’invita de se recommander au p. Jean, luy donnant en même temps un mouchoir quy avoit été sur son corps, pour l’appliquer sur soy. Ce qu’ayant fait, il se trouva parfaictement guéry cette même nuict, non sans étonnement des religieux quy, peu auparavant, avoyent étés contraint de le lier comme frénétique.

L’an 1631. Le très R. p. Zacharie de Saluce, définiteur général, passant à Chambéry l’année 1631, ayant veu et vénéré ce bienheureux corps, pria par dévotion qu’on luy donnât quelque chose quy eût été à son usage. Sur quoy luy ayant été dict qu’un religieux de la famille portoit un viel manteau que le p. Jean portoit quand il mourut, il s’étonna qu’on en fît si peu d’état et persuada au p. gardien de le mettre à la sacristie, où il est à présent conservé comme une précieuse relique. Ledt très Rd p. Zacharie emporta quant et soy en Italie la pochette dudt manteau, et le religieux quy s’en servoit en ayant coupé une bande tout autour avant que le quiter, en a du depuis donné des pièces à des malades, quy ont opéré diverses guérisons, entre autres celle-cy :

L’an 1631. Un bourgeois de Chambéry dès longtemps malade, envoya sa femme au convent pour demander quelque relique du p. Jean et faire dire une messe à la chappelle où reposoit son corps. Le susdt religieux quy s’estoit servy quelques années du manteau susmentionné, père Théodose de Chambéry, prédicateur, s’estant trouvé à l’occasion de répondre à cette femme, luy donna une pièce de ladte bande et, à même temps, alla dire la ste messe pour son mary. Deux jours après, elle revint au convent randre grâces à Dieu et à son fidèle serviteur de sa convalescence, assurant les religieux qu’il avoit recouvré la santé. /333/

L’an 1636. Le même V. p. Théodose, visitant un sien neveu nommé Jacques Granaz, aagé de dix à douze ans, attint d’une fièvre continue, il luy appliqua une ceinture du drap du susdt manteau, exhortant ses père et mère de le recommander au p. Jean. Ausytôt après on reconnut du méliorement, et fut parfaictement guéri dans quelques jours, au grand contentement de ses progéniteurs quy, n’ayans que ce fils, souffroyent dèsjà les appréhensions de la mort.

L’an 1637. Le même père assure avoir été luy-même guéry d’une fièvre tierce, disant une messe à l’honneur du R. p. Jean, et s’appliquant une pièce qu’il avoit de son habit, comme est dit cy-dessus.

1637. Dame Louise Mermet, bourgeoise de Chambéry, a déposé par foy jurée qu’ayant été affligée de peste luy estoit demeuré une fistule au col, laquelle avoit flué continuellement l’espace de deux ans. Après avoir usé quantité de remèdes naturels sans aucun soulagement, s’avisa enfin de recourir aux surnaturels, faisant vœu au p. Jean et visitant son sépulcre. Moyenant quoy la fistule se ferma et fut parfaictement guérie.

1637. Anne Froment, femme de Sr Charles Rambert, apoticaire de Chambéry, ayant demeuré onze heures au travail d’enfant avec des effortz si extraordinaires que la mère sage dit aux assistans qu’elle ne produiroit jamais son enfant en vie, inspirée de Dieu de recourir aux intercessions du p. Jean, elle luy addressa ses vœux pour ledt enfant, le suppliant luy obtenir la grâce qu’il peût être baptisé. Elle n’eut pas bonnement achevé son vœu et sa prière qu’elle enfanta heureusement, mais l’enfant se trouva tout meurtry, tout noir et demy-mort, ce quy obligea la mère à redoubler ses vœux, moyenant quoy l’enfant eut baptême et la santé tout ensemble, et vit encor à présent.

L’an 1638. Dame Etienne Joly, de St-Anthoine-le-Viennois, ayant un petit enfant qu’on croyoit être maléficié, parce qu’il ne se pouvoit point soutenir sur les jambes, fut conseillée de le porter aux capucins de Chambéry et de faire toucher ses malliotz au corps du Rd p. Jean. Ce qu’ayant fait, cet enfant commença à se soutenir sur les jambes, le même jour comme elle avoit rendu son vœu, quy fut le 16 juin 1638. /334/

1638. Item la dte dame Etienne Joly a déposé que son fils aîné, aagé de sept ans, ayant le mouvement du col interdit, si bien qu’il ne pouvoit tourner la tête qu’en tournant tout le corps, elle le voua au p. Jean pour un flambeau qu’elle offrit à sa chapelle, faisant toucher un mouchoir au corps d’iceluy, lequel ayant sur-le-champ appliqué autour du col de l’enfant, il fut guéry peu de jours après.

La même dame assure qu’une sienne nièce a été guérie d’une grande défluxion qu’elle avoit sur les yeux, en les touchant avec le susdt mouchoir.

1638. Le 19 de juin, Françoise Bovagny, fille de Claude Bovagny, de la perroisse de Vimine, au voisinage de Chambéry, ayant un sien fils qu’elle croyoit être maléficié, parce que, durant sept ou huict jours, il n’avoit point voulu prandre la mammelle, pleurant amèrement et se débattant quand on la luy présentoit, elle l’apporta au sépulcre du p. Jean, priant les religieux d’appliquer sur le corps d’iceluy le bonnet qu’il avoit en tête. Ce qu’ayant été fait, ausytôt qu’on luy eut remis ledt bonnet il prit le tetin sans difficulté dans la même chappelle et continua du depuis.

1638. En ce même temps, un bourgeois de Chambéry nommé Jean Ruissard, ayant un petit enfant nommé Claude, attaint d’un certain mal vulgairement appellé le malet ou maclet quy le mettoit quelquefois dans des convulsions si violantes que son corps en devenoit tout noir, le père l’ayant voué au p. Jean pour un flambeau, jamais plus ce mal ne luy revint, comme il conste par la déclaration qu’il en fit en rendant son vœu. Signée, du 24 juin 1638.

1638. La même année, au vendredy dans l’octave de la feste du très St-Sacrement, François Sarrasin, bourgeois de Chambéry, ayant une sienne fille nommée Françoise, attinte d’une fièvre si ardante qu’elle en étoit demeurée frénétique, après l’essay de plusieurs remèdes humains quy furent sans effect, la mère de cette pauvre fille s’avisa de la recommander au p. Jean, allant au même jour visiter son sépulcre, portant avec soy une chemise pour faire toucher le corps d’iceluy, de laquelle ayant revêtu la malade aussytôt qu’elle fut de retour au logis, sa frénésie cessa incontinant et, dans peu de jours, recouvra une parfaicte santé. /335/

1638. Claudine, fille de Nicolas Nicod, bourgeois de Chambéry, ayant perdu la parolle depuis vingt-trois jours, par l’effort d’une longue et violante maladie et condamnée à mort par les médecins, le père l’ayant voué au p. Jean pour un flambeau qu’il apporta luy-même à la chappelle où reposoit son corps, y faisant dire une messe, elle commença à se remettre peu à peu, sy bien que, après quelque temps, elle vint au convent remercier Dieu et son bienfacteur, accompagnée de son père quy en a donné acte -par main de notaire, comme d’un miracle certain.

1640. L’an 1640, Benoict Boissy, bourgeois de Chambéry, ayant été longtemps altéré d’une fièvre maligne quy le jetta enfin dans une si odieuse frénésie qu’il ne faisoit que jurer et diablier, sa femme, se resouvenant d’une grâce qu’elle avoit dèsjà receue par les mérites du p. Jean, pour une sienne fille, s’addressa une seconde fois à luy, le suppliant avec une grande foy de secourir son mary, ayant en même temps envoyé une des chemises du malade pour la faire toucher au corps du p. Jean. Aussytôt qu’on l’en eut revêtu, la frénésie cessa, puis recouvra la santé dans quelque temps. De quoy tous deux ont donné acte par main de notaire, daté du 1er janvier 1640.

Le Sr de Chalandière des Granges, gentilhomme servant de S. A. R. et capitaine en chef dans l’un des bas forts du château de Montmélian pour son service, ayant un petit enfant de six à sept moys sy malade qu’il n’avoit pu prandre la mammelle de huict jours, fit vœu pour luy au p. Jean et manda homme exprès au convent des capucins de Chambéry pour avoir un peu du drapt de son habit, ne pouvant y aller en personne, parce qu’il étoit actuellement malade. Ayant receu ledt drap, il le fit attacher au col de ce petit enfant, et en même temps il prit la mammelle sans donner plus aucun signe de son mal; mais afin que le miracle parût plus évidemment, Dieu permit que la nourrice luy ôtât ledt drap du col en le mettant dans le berceau de peur qu’il n’en fût incommodé. Et voylà soudain que le mal le reprend comme auparavant. Le père s’enquit s’il n’avoit pas encor ledt drap au col, et comme la nourrice luy eut dit que non, il commanda qu’on le luy mît promptement et au même instant le mal cessa pour la seconde fois. /336/

1641. Item ledt Sr Chalandière a déposé par écrit que ce même enfant, après quelques années, contracta certaine maladie vulgairement appellé le male rache, quy luy fit enfler si horriblement la tête qu’il avoit le visage tout renversé. Se souvenant de la grâce jà receue par les mérites du p. Jean, il le luy recommanda pour la seconde fois, allant au même temps au convent des capucins de Montmélian pour faire dire une messe à ce dessein, laquelle ayant ouye, il s’en retourna au logis pour voir l’état de cet enfant, auquel il vit les effectz de son vœu et du pouvoir de celuy qu’il avoit invocqué, le trouvant la tête désenflée, et le susdt malade à moytié guéry. Notez que ces miracles sont arrivés environ l’an 1624, mais les dépositions dudt Sr Chalandière n’ont été réduites par écrit que l’an 1641, et les avons mis icy pour nous conformer aux mémoires que nous en avons trouvé, comme nous avons fait en tout le reste.

L’an 1641. Jean-Claude Jacquin, bourgeois de Chambéry et Philiberte Michat, sa femme, ayant un enfant de six ans si grièvement malade qu’il en avoit perdu le parler, ils le vouèrent au p. Jean pour une messe et un flambeau, moyenant quoy, ledt enfant reprit incontinant la parolle et quelques jours après rentra en convalescence. Ils allèrent randre leur vœu et firent la déclaration par écrit de cette grâce receue entre les mains du religieux quy avoit la charge de cette relique.

1641. Le Sr de La Palud, gentilhomme dauphinois, ayant souffert, trois sepmaines durant, une fièvre tierce si maligne que les remèdes humains n’y faisoyent rien, s’étant recommandé au p. Jean et ayant appliqué sur soy un Nom de Jésus quy avoit touché son corps, la fièvre cessa et n’en eut plus dès lors aucun accès. De quoy il alla randre grâces à Dieu et à son bon intercesseur, déclarant le tout comme dessus.

1641. Dame Anthoinette Loyret ayant un apostème au genouil qui la menaçoit de mort ou du moins de la laisser estropiée le reste de sa vie, s’estant vouée au père Jean, ladte apostème commença ausytôt à se souder, si bien qu’étant guérie après quelques jours, elle alla randre son vœu, déclarant le tout aux religieux avec des grands témoignages de gratitude.

L’an 1642. Dame Louyse Nicolier, femme de Mr Pierre Magnier, demeurant en Bauge, étant demeuré aveugle par une /337/ surabondante défluxion, et passé quatre ans en cet état sans soulagement d’aucun remède naturel, étant un jour visitée d’une sienne voisine, fut persuadée par elle d’implorer les mérites du père Jean et à même temps luy ayant donné un Agnus couvert du drap de son habit pour se l’appliquer sur les yeux, elle sentit ausitôt du soulagement à son mal, si bien qu’au bout de huict jours elle eut entièrement recouvré la veue. De quoy elle et son mary ont fait déclaration par main de notaire, par laquelle ladte femme assure par foy jurée que, dès la première fois qu’elle se toucha les yeux avec le dit Agnus, elle commença à ressentir l’opération de sa guérison.

1642. Dame Françoise Ducret, femme de Sire Claude Glérod, marchand, bourgeois de Moûtiers en Tarantaise, ayant perdu le sens et demeuré folle l’espace de dix-huict moys, pendant lesquels elle faisoit journellement des actions de folie et scandaleuses, comme de sortir toute nue en la rue, se frotter la face avec ses propres excrémentz, déchirer ses habitz, battre et frapper ceux quy l’approchoyent, etc., un religieux, prêtre capucin, nommé père Michel de Montmélian, l’étant allé visiter, persuada à ceux quy la servoyent de faire quelque dévotion au père Jean pour elle et se fit donner en même temps un mouchoir qu’il envoya à Chambéry avec prière au R. p. gardien de faire toucher ledt mouchoir au corps du susdt père Jean et dire une messe en la chappelle où repose cette relique, pour la susdte malade. Ce qu’ayant été fait, on renvoya ledt mouchoir, lequel ce même religieux porta à la maison de la malade, le soir du vendredy sainct de l’année 1642 où, ayant dévotement récité les litanies de la ste Vierge, il appliqua le mouchoir sur la tête de la pauvre affligée. Chose prodigieuse, cette pauvre insensée rentra au même instant dans son bon sens et dans une si parfaicte santé qu’au lendemain elle assista à la ste messe et à tous les offices de ce jour sans aucun signe de sa précédente folie, ce quy fut un suject d’étonnement et de joye tout ensemble à toute la ville de Moûtiers, quy fut témoing irréprochable de cette merveille de Dieu en son serviteur.

1642. Michelette, fille de Claude Lanchre de Montagny, étant devenue impotante des piés et des mains, son père ayant faict vœu pour elle au père Jean obtint la guérison de sa fille. /338/ Ainsi l’at-il déclaré en allant randre son vœu au convent des capucins de Chambéry.

1642. Pierre Joyre, consignateur des soldatz au préside de Montmélian, et Maurise Armand, sa femme, ayant un fils aagé de six à sept ans, nommé Claude, quy étoit devenu comme paralitique dès la cinture en bas, si bien qu’il ne pouvoit aucunement se soutenir sur ses jambes, ses père et mère ayans fait vœu au p. Jean, il entra aussitôt en convalescence et, quelque temps après, ils l’apportèrent au convent de Chambéry, allans rendre leur vœu, déclarant aux religieux le tout comme dessus.

Dame Jeane-Claudine Chappuis, femme de Sire Jacques Cuydey, bourgeois de Chambéry, ayant perdu la vue pour certain accident, fit vœu d’aller piés nuds au convent des capucins pour visiter le tombeau du père Jean et d’y faire dire une messe, s’il plaisoit à Dieu luy randre la vue par les mérites de ce sien serviteur. Sa dévotion fut exaucée de Dieu, car après avoir passé six ou sept moys en cet aveuglement, elle commença à y voir le dimanche des Rameaux, ayant été aveugle dès la S. Michel précédente et, venant randre son vœu, a fait la déclaration authentique de ce que dessus.

1643. Sœur Marie-Rose de Machet, supérieure du monastère des Bernardines de Conflens, ayant par mégarde avallé un’ espingle jusques à moytié gousier, où elle s’arrêta luy causant des vives et poignantes douleurs, après avoir durant deux heures, usé de toutes les inventions qu’on sceut s’imaginer pour expulser ladte épingle, et sans effect, enfin s’avisant qu’elle avoit une pièce de l’habit du père Jean, elle en fit brûler une partie, et beuvant les cendres avec un peu d’eau, l’épingle s’écoula imperceptiblement dans l’estomach, de quoy elle alla soudain rendre grâces à Dieu et au père Jean qu’elle avoit invoqué dans la nécessité.

1643. Un maître charpantier de la ville de Moûtiers, étant devenu frénétique et furieux, sy bien que quatre hommes ne le pouvoyent tenir, le R. p. Raphaël de l’Hospital, gardien des capucins dudt lieu de Moûtiers, ayant été appellé pour le voir, il ne sceut que faire sinon luy envoyer à son retour une pièce de l’habit du père Jean, laquelle étant appliquée sur le malade, sa /339/ frénésie le quitta aussytost, et peu de jours après alla au convent demander pardon audt R. p. gardien des impertinences qu’il avoit fait en sa présence.

1643. Ce même père, étant en la cité d’Aoûte à l’occasion du chapitre, fut appellé pour aller voir Madame la thrésorière Bertaz qu’il trouva dans une frénésie si extrême qu’elle faisoit des actions de furieuse et enragée.

Il eut aussytôt recours aux intercessions du père Jean, remettant à ceux quy la servoyent une pièce de son habit qu’on pendit au col de la malade, laquelle s’endormit incontinant, et à son réveil ne donna plus aucun signe de frénésie. Ce même père assure par sa déposition avoir donné de ce même drap à plusieurs et divers malades, quy tous en ont receu un grand soulagement.

L’an 1644. Maître Guillaume, jeune tailleur, et dame Rose, sa femme, tous deux febricitans dans la cité d’Aoûte, envoyèrent demander au convent des capucins un peu de ce drap par lequel la susdte thrésorière avoit été guérie, et se l’étant appliqué sur l’estomach, leur fièvre commença à se calmer, et furent tous deux guéris dans peu de jours.

L’an 1644. Le Sire Philibert Rebut, bourgeois de la ville de Thonon, ayant été dix moys malade dans un lict avec des douleurs sy extrêmes qu’il n’avoit aucun usage de ses membres, après avoir expérimenté l’industrie de plusieurs médecins sans aucun effect, un de nos religieux l’étant allé voir l’exhorta de faire vœu au p. Jean, luy donnant à même temps un mouchoir quy avoit reposé sur son corps. Chose admirable, au même instant qu’on étendit ledt mouchoir sur les espaules de ce pauvre patient, toutes ses douleurs cessèrent, et commença à entrer en convalescence, sy bien que dans quelque temps il fut en état de pouvoir aller randre son vœu à Chambéry, environ dix-huict lieues éloigné de Thonon. Etant là, il fit un ample déclaration de cette merveille par écrit, dattée du 18 9bre 1644.

1646. Un enfant de huict ans, fils de Maître Pierre Pernet, bourgeois de la ville de Montmélian, ayant depuis huict jours perdu la parolle par la violence d’une maladie, sa mère faisant vœu pour luy au p. Jean, il la recouvra soudainement, disant à sa mère qu’il vouloit aller voir ce sainct quy l’avoit guéry. De /340/ quoy il y a déclaration authentique, par main de notaire du 3 juin 1646.

Sœur Françoise de Bellegarde, religieuse au monastère de Bethon, de l’ordre de Cîteaux, incommodée d’une défluxion sur les yeux que les médecins n’avoyent jamais peu soulager par aucun remède, eut recours aux mérites du p. Jean, se servant d’un mouchoir quy avoit reposé sur son corps pour se toucher les yeux, moyenant quoy elle a été parfaictement guérie. Madame Favier, abbesse dudt monastère, et le R. p. François de la Vigne, religieux du même ordre et confesseur ordinaire du même monastère du Bethon, ont témoigné par écrit la vérité de ce miracle, avec la susdte religieuse.

L’an 1648. Michelette, fille du sire Claude Dumoulin, de St-Joire-en-Focigny, aagée de deux ans, ayant désjà passé quelques jours sans pouvoir prandre aucune nourriture de sorte que ses père et mère n’en attendoyent que la mort, un religieux capucin, nommé frère Angélique et frère dudt sieur Dumoulin arrivant là à la bonne heure, luy donna un Agnus couvert du drap de l’habit du p. Jean, les exhortant de luy addresser leurs prières pour ce suject, moyenant quoy la fille se trouva guérie au lendemain.

Le Sr Claude Andoyer, bourgeois de Chambéry, ayant un petit enfant aagé d’environ deux ans, si malade que dans un jour il évanouit quatorze fois, si bien qu’on le croyoit mort, eut recours aux intercessions du p. Jean, mandant au convent une petite chemise pour faire toucher le corps d’iceluy, de laquelle ayant revêtu ledt enfant, il entra en convalescence et se porte fort bien au dire du père quy en a fait la déclaration par main de notaire datée du 5e août 1648.

Non seulement ce bienheureux père se rend favorable à ceux quy recourent à luy pour les infirmités corporelles, mais encor pour les spirituelles. Ainsy l’ont assuré les confesseurs quy ont appris de leurs pénitentz. qu’étans travaillés de tentations charnelles en ont étés deslivrés en implorant ses intercessions et visitant son sépulcre.

Un d’iceux particulièrement a déclaré à celuy quy avoit charge de sa conscience qu’au jour qu’on enleva le corps du R. p. Jean de dessus la terre nue pour le mettre dans une /341/ châsse, étant entré dans le sépulcre, il dressa ses vœux à Dieu le suppliant par les mérites de ce bon père Jean de le délivrer d’une fâcheuse tentation de la chair, dont il avoit été longtemps travaillé, promettant de jeûner tous les ans la veille de son trépas, prière quy ne fut point sans effect, car il a assuré à son confesseur que, dès l’heure même, il avoit été entièrement affranchy de ladte tentation et n’en avoit plus été molesté du depuis.

Nous avons aussy en main une déposition qu’a faict le fils de la sœur du R. p. Jean nommé Maître Pierre Olivaz, par laquelle il assure qu’ayant demeuré l’espace de quatre ans comme en divorse avec sa femme, ne faisans que se picquer de parolles injurieuses et de reproches, il seroit allé à Chambéry visiter le tombeau de son oncle, le bon p. Jean, et là, auroit obtenu par ses mérites le remède à ce malheur.

Enfin, le nombre est si grand de telles et samblables merveilles quy se sont faictes et se font journellement, non seulement à Chambéry où repose le corps de ce grand serviteur de Dieu, mais encor en tout l’Etat de Savoye, que sy on avoit été soigneux d’en recueillir fidellement les mémoires dès le commencement, il y auroit de quoy grossir au double cette histoire. Suffit de dire qu’on a été contraint de changer dèsjà cinq ou six fois l’habit quy couvre ce corps pour contenter la dévotion non seulement des séculiers, mais encore des religieux quy s’estiment heureux quand ils en peuvent avoir quelques pièces pour donner aux malades qu’ils vont visiter. Quelques-uns en font des petits Agnus pour faire des présents à leurs amys comme d’une ste relique; autres font toucher des mouchoirs pour cette même fin, et les séculiers envoyent fréquemment des linges de leurs malades pour les appliquer sur ce sainct corps. C’est pourquoy on a laissé à dessein une ouverture au milieu de la châsse, par laquelle il est facile d’introduire lesdtz linges et autres choses samblables pour le susdt attouchement.

Quant aux visites quy se font par dévotion en la chappelle où repose cette relique, elles sont sy fréquentes qu’il semble que ce soit le tombeau d’un sainct dèsjà canonisé par l’Eglise, les princes même et princesses, les cardinaux et évêques y sont venus et ont admiré la main du Tout-puissant, en la conservation et incorruption de ce corps. /342/

1639. L’année 1639. Christine de France, duchesse de Savoye et régente des Etatz pour S. A. R. Charles-Emanuel son fils, étant à Chambéry, vint au convent des capucins rendre les vœux de sa grande piété au susdt tombeau, accompagnée de toute sa cour, et voyant cette relique, elle fit couper une pièce de l’habit quy la couvroit, dont un religieux luy fit par après un Agnus, qu’elle mit en son chappelet.

1646. Autant en fit l’eminentissime cardinal Anthoine Barberin, l’an 1646, quand il passa en France, car étant arrivé à Chambéry la veille de Noël, il ne voulut point prandre d’autre logis que le convent des capucins où, ayant célébré les trois messes de ce sacré mystère de la Nativité de nre Seigr, le lendemain Son Eminence aggréa de voir le sacré dépôt du corps du père Jean, et le voyant, l’admira comme chose toute miraculeuse, disant au supérieur du convent qu’il en falloit informer la Sacrée Congrégation et, que sy on luy en donnoit les mémoires, il les envoyeroit à Rome, attendant son retour pour agir en propre personne.

1647. Finalement Monseigr de Grenoble Pierre d’Escarron, étant à Chambéry, l’an 1647, daigna se transporter au convent des capucins pour y visiter cette relique, et l’ayant attentivement considérée, touchée et maniée, dit à haute voix: « Voylà un grand miracle, ce corps n’exhale que bonn’ odeur. »

Voylà un petit échantillon d’une pièce sans mesure, puisqu’outre un grand nombre de grâces quy ne sont enregistrées en ce lieu, le concours de peuples continue toujours à implorer les faveurs de ce grand serviteur de Dieu, et la divine bonté à distribuer les richesses de sa miséricorde par cette voye si ample et spacieuse pour la gloire de son st Nom.

Icy nous avons beaucoup à admirer, mais bien plus à ymiter. Dieu nous face la grâce de si bien suyvre l’exemple de ses belles vertus que nous méritions de régner un jour avec luy dans le ciel.

Pour donc mettre fin à ce discours sur le crayon rude et grossier de ma plume, j’emprunteray le pinceau de ce grand personnage dèsjà nommé plusieurs fois, le R. p. Diègue de Cité Neuve, jadis provincial des capucins de la province de Savoye, homme tout apostolique et ardent d’un zèle séraphique quy, en /343/ peu de motz, animera tout ce que dessus est dit du Rd p. Jean, capucin.

 

eloges à la louange du rd p. jean de mauriane, capucin,
par le rd p. diègue de cité neuve, capucin.

 

Pater Joannes a Mauriana, in saeculo presbiter parrochus, religionem ingressus, devotionis, candoris, puritatis et paupertatis amantissimus, vivum fuit religionis exemplar; novitiorum magister pluries electus, quam plurimos vita, exemplis et documentis docens, veros Dei servos et seraphicae religionis professores effecit. Guardianus multoties, pater provinciae, mira in humilitate et quasi solitarius permansit. Sanctissime tandem Camberii decedit, anno Dni 1614. Per annos octo cum dimidio, in sepulcro perhumido et fere acquaeo, corpus illaesum servatur, caro ut pueri mollis apparet, sudariolis a devotis tangitur et gratia sanitatum et curationis ex tactu resultat. In vita et morte mirabilis, mirus continuatur ad ejus sepulcrum concursus.

Le père Jean de Mauriane, prêtre et curé dans le siècle, étant entré en religion, grand amateur de la dévotion, candeur, pureté et pauvreté, a été un vif portraict et modèle de religion; plusieurs fois éleu maître des novices, a fait par sa vie, ses exemples et ses documentz, un grand nombre de vrays serviteurs de Dieu et professeurs de la religion séraphique; a été plusieurs fois gardien, et celuy quy étoit père de province est demeuré comme solitaire dans une admirable humilité et mépris de soy-même. Enfin est décédé très sainctement à Chambéry, l’an de grâce 1614. L’espace de huict ans et demy son corps s’est conservé en son entier dans un sépulcre très humide et quasy dans les eaux. Sa chair toute molle ressemble à celle d’un enfant. Les personnes dévotes le touchent avec des linges et mouchoirs, et la grâce de guérison et santé résulte de cet attouchement en faveur des malades. Il est tout admirable en sa vie et en sa mort, et continue à son sépulcre un concours admirable des peuples de toutes parts. Dieu en soit loué et bénit !

 

Voir la suite au tome III

NB: L'index des noms propres et la Table des matières pour les tomes I à III se trouvent à la fin du tome III


NOTES :

Note 1, page 43 : Luc, 10, 3. [retour]

Note 2, page 45 : Luc, 5, 31. [retour]

Note 3, page 53 : Calvin, op. cit., L. III, chap. XVII, 10, p. 511 (à titre d’exemple). [retour]

Note 4, page 65 : Ps., 138, 14. [retour]

Note 5, page 66 : Marc, 4, 2. [retour]

Note 6, page 67 : M. Jacob Schmideiden du disain de Goms, du depuis sacristain, puis doyen de Syon. [retour]

Note 7, page 70 : Matt., 10, 27. [retour]

Note 1, page 84 : Luc, 14, 23. [retour]

Note 2, page 90 : Luc, 22, 2. [retour]

Note 3, page 90 : Luc, 5, 26. [retour]

Note 4, page 91 : Marc, 5, 36 et Joan., 1, 50. [retour]

Note 1, page 111 : Part. IV, ch. 1, v. ci-dessous, pp. 206-218. [retour]

Note 1, page 114 : Matt., 21. 10-11. [retour]

Note 2, page 115 : Agg., 2, 3. [retour]

Note 3, page 115 : Joan., 20, 19-21. [retour]

Note 4, page 115 : Matt., 10, 40, et Luc, 10, 16. [retour]

Note 1, page 127 : t. I, p. 63. [retour]

Note 2, page 131 : Luc, 14, 26. [retour]

Note 3, page 131 : Matt., 15, 3-4. [retour]

Note 4, page 131 : Matt., 22, 36-39. [retour]

Note 5, page 132 : Calvin, op. cit., L. IV, chap. VII, 21-31, pp. 729-736; chap. IX, 10-11, pp. 751-752 (à titre d’exemples). [retour]

Note 6, page 137 : Joan., 5, 6. [retour]

Note 1, page 151 : Matt., 19, 21. [retour]

Note 2, page 151 : Luc, 14, 33. [retour]

Note 1, page 166 : L’affaire étant bien consulté en son commencement, on ne peut exécuter la suitte d’iceluy. [retour]

Note 2, page 167 : Isai, 58, 3-4. [retour]

Note 3, page 169 : Matt., 19, 16, 20-21. [retour]

Note 4, page 169 : Matt., 10, 7, 9-10; Marc, 6, 7-9; Luc, 9, 3. [retour]

Note 5, page 169 : Matt., 4, 19. [retour]

Note 1, page 174 : Prin, en français local savoyard, signifie: petit, menu. (Note de l’éd.) [retour]

Note 2, page 176 : Ps. 150, 1 (citation libre). [retour]

Note 3, page 186 : Joan., 20, 22-23. [retour]

Note 1, page 191 : Cant., 8, 6. [retour]

Note 1, page 195 : Matt., 10, 19-20. [retour]

Note 1, page 202 : Décret du Sainct-Siège pour l’institution de la province de Mission en Savoye. Voyez Partie troisième, ci-dessus, pp. 122-123. [retour]

Note 2, page 204 : Genève crucifiée au milieu de quatre convents de capucins. [retour]

Note 3, page 219 : Lire: à Châtillon. En 1623, en effet, le couvent de Châtillon n’existait pas. (Note de l’éd.) [retour]

Note 4, page 220 : Lire: «le P. prédicateur et son compagnon», comme dans les Mémorables. (Note de l’éd.) [retour]

Note 5, page 224 : Ch. II, § 6, t. I, p. 67. [retour]

Note 1, page 234 : Chap. II, III, IV, VII, ci-dessus, pp. 12-16, 20-21, 29, 198. [retour]

Note 2, page 238 : S. Augustin, référence non trouvée. [retour]

Note 1, page 250 : Relation du R. P. D’Equoix. [retour]

Note 2, page 256 : T. I, pp. 325-326. [retour]

Note 3, page 257 : P. Zacharie Boverius. op. cit., t. II, année 1609, p. 831, n. 75. Erreur de l’auteur. Le P. Chérubin est mort en réalité le 23 octobre 1609. Voir Savio, t. I. 1937, n. 419, (Note de l’éd.). [retour]

Note 4, page 271 : En italien. [retour]

Note 5, page 299 : Jac., 1. 26. [retour]

Note 6, page 304 : Pp. 248-250, 296. [retour]

Note 7, page 309 : Ps. 16, 15. [retour]

Note 8, page 311 : Ps. 131, 14. [retour]

Note 9, page 311 : Ps. 30, 2. [retour]

Note 10, page 311 : Ps. 30, 6 et Luc, 23, 46. [retour]

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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