P. CHARLES DE GENÈVE
LES TROPHÉES SACRÉS
ou
MISSIONS DES CAPUCINS EN SAVOIE, DANS L’AIN, LA SUISSE ROMANDE ET LA VALLÉE D’AOSTE, A LA FIN DU XVIe ET AU XVIIe SIÈCLE
PUBLIÉS PAR
FÉLIX TISSERAND, OFM CAP.
TOME III
Partie quatrième (suite)
CHAPITRE III (suite)
§ 4
du rd père françois de chambéry, jadis commissaire général en la province de mission en savoye.
Le Rd p. François de Chambéry, étant encor dans le siècle docteur en droit civil et canonique, advocat au souverain Sénat de Chambéry et sur le point d’estre receu en ce corps très illustre, fut appellé de Dieu dans l’ordre séraphique des capucins où il a vécu fort exemplairement et utilement, enployant fidellement les dons de Dieu et les talentz qu’il avoit receu du ciel par la Providence divine. Il a été fameux prédicateur et recherché des plus grands de l’Etat pour appoincter, accomoder et terminer des grands affaires et différentz parmy la noblesse et autres personnes de condition.
Pendant que la Savoye étoit unie avec la province de Lion, ce père fut des premiers capucins quy parurent dans l’Auvergne et provinces circonvoisines, où Dieu opéra des merveilles par son moyen et, mainte fois, fit paroître à ses compagnons combien les vrays observateurs de la règle de nre père séraphique S. François et pauvres capucins sont agréables à la divine Majesté et combien Dieu leur est favorable en leurs nécessités.
Une fois il conduisoit trois autres religieux vers Nre-Dame du Puy, où pas un d’eux n’avoit encor jamais été. C’étoit peu avant la Nativité de nre Seigneur. Ils furent surpris de l’obscurité de la nuict et des courriers ordinaires de l’hiver (quy ne /6/ sont, par les montagnes, que vents, neiges et frimatz), mais si furieusement que ces quatre pauvres religieux n’eurent aucun moyen d’arriver sous autre couvert que celuy de quelque chêne touffu et bien chargé de neige.
Le R. p. François, conducteur de la troupe, exhorte ses compagnons de faire de nécessité vertu, étant très certain le dire de l’apôtre, « qu’à ceux quy ayment Dieu toutes choses coopèrent en bien », et partant s’estans recommandés à Dieu, à la sacrée Vierge sa mère et à nre bienheureux p. S. François, il se souvint qu’il avoit un petit fusil à tirer du feu. Mais ses compagnons luy opposèrent qu’ils n’avoyent ny lieu favorable, ny bois qu’ils peussent allumer, non plus que de la chandelle. Le père leur dit: « C’est tout un. Essayons de tirer du feu. Dieu est tout bon et tout-puissant; nous ne sommes pas faict religieux que pour vivre et mourir avec la croix; nre père S. François, pour suyvre son souverain Maître, n’en a jamais point fuy de celles quy se sont présentées, tant qu’il a demeuré dans ce monde passager, et les marques luy en demeurèrent bien avant engravées en son corps, comme vous voyés qu’on le dépeint. »
Au premier coup qu’il frappa du fusil sur la pierre, l’amorce prit feu et au même instant ils trouvèrent une chandelle sur un de leurs manteaux qu’ils avoyent apprêté pour couvrir leur feu à l’occasion des pluyes et nèges quy tomboyent actuellement dru et menu. Alors le bon père dit: « Voyez-vous, mes frères, comme Dieu, la ste Vierge et n. p. S. François et nos bons anges nous ayment. Je vous prie de ne rien dire de tout cet affaire qu’à des personnes quy nous soyent bien afidés. » Ce ne fut pas tout, car leur chandelle allumée sans s’éteindre, ils virent du boys quy n’avoit aucunement été mouillé, dont ils firent un bon feu quy ne s’éteignit point, ny par la pluye, ny par la neige, ny par aucun vent de toute la nuict qu’il falut demeurer à l’enseigne du Chêne blanc et verd, et ayant étendu un de leurs manteaux sur deux rameaux pour leur servir de toict contre la pluye, ils trouvèrent à même temps deux gros morceaux de pain si beaux et si bons que jamais on n’en avoit vu de samblable, desquels ils mangèrent sy délicieusement qu’ils en étoyent tous ravis d’admiration. Le R. p. François en voulut réserver avec l’avis de ses compagnons et en mirent dans une /7/ de leurs pochettes de manteaux, mais quand ils furent au lieu où ils alloyent, cette nuit estant passée heureusement, voulans prandre le relief de leur souper, ils n’en trouvèrent point. Voylà un traict ressemblant naïvement à celuy de la divine Providence envers le peuple d’Israël dans les désers d’Arabie, Dieu leur donnant la manne à suffisance, voire surabondamment, et toutefois il n’en faloit point réserver pour le lendemain, duquel Dieu prenoit la charge et prent encore à présent pour ceux quy se confient en luy. Ha ! qu’il fait bon servir à Dieu fidellement, l’aymer ardamment et l’honorer en ses saincts !
Dieu avoit doué ce bon père d’une grande prudence et générosité, avec l’assamblage des vertus convenables à sa condition, et singulièrement d’une grande confiance à l’oraison pour obtenir de Dieu la connoissance de sa ste volonté ès affaires importantz. Ensuite de quoy, il ne luy épargnoit l’esprit de prophétie en temps oportun, comme fera voir l’histoire suyvante.
L’année 1610, le très Rd père prieur Dequoy, susmentionné, l’alla voir à Thonon pour des affaires bien sérieux et demeura là une quinzaine de jours, pendant lesquels le Rd p. François luy proposa de la part du très Rd p. général des feulliantz de l’ordre de St-Bernard un affaire important à y répondre, disant que S. A. SS. de Savoye, à la requeste desdts RR. pp. feulliantz et du prieur commandataire du prioré conventuel de Talloire de l’ordre de St-Benoit, par l’advis et sainct zèle du feu bx prélat François de Sales, évêque de Genève, duquel la mémoire est en bénédiction, avoit donné leur maison de Talloires à ces bons pères feulliantz, parce qu’on se plaignoit de ce que les religieux bénédictins de Talloires vivoyent tous séparément et assés licentieusement, et parce que ledt Rd p. Dequoys étoit prieur claustral dudt Talloires et provincial en la congrégation de St-Martin de Savigny du même ordre de St-Benoict, au diocèse de Lyon, et que la maison de Talloires étoit de l’immédiate dépendance dudt Savigny et province susdte, il falloit avoir affaire avec luy; le Rd p. François, capucin, luy donna par écrit, de la part du susdt très Rd p. général des feulliantz, de trois partis quy luy étoyent offertz, à en choisir un, sçavoir de prandre sa vie durant trois centz ducatons ou leur valleur, que l’on luy donneroit toutes les années ou en Savoye, ou en France, ou en /8/ Italie, selon son choix, luy donnant trois des principaux marchands de Chambéry pour caution et qu’il ne s’opposât point aux expéditions et entrées desdts R. p. feulliantz dans Talloires. Et étant prié d’y répondre au plus tôt, il pria le R. p. François de l’ouyr en confession, puis avec sa permission, célébra la ste messe; après quoy ayant pris sa réfection avec nos religieux, le R. p. François le somma de respondre à la proposition faicte auparavant. Le Rd p. prieur luy dit seulement: « Mon Rd père, sy vous me conseillez de prendre 300 ducatons et ainsy vendre la maison de Talloires, laquelle, dès sa fondation, a toujours été de l’ordre de St-Benoict et de la mense abbatiale de St-Martin de Savigny, je le feray. » Sur ce, le Rd p. François dit: « Mon Rd père, hier, vous me demandâtes temps à répondre aux propositions que je vous donney par écrit, et à présent, je vous demande temps pour répondre au conseil que vous recerchez de moy. » Le Rd p. prieur dit: « Mon Rd père, vous prandrez le temps qu’il vous plairra. » Le jour étant passé, le Rd p. prieur allant voir le R. p. François, le susdt père François dit au père prieur :
« Mon Rd père, j’ay fort recommandé à nre Seigr et à Nre-Dame de Compassion votre affaire, et demandé la connoissance de la divine volonté pour vous répondre », puis adjouta: « Avez-vous bon courage de servir à Dieu, à la ste Vierge mère et au bon S. Benoict et à son ordre ? » Le R. p. prieur répond : « Mon courage n’est pas que tel que Dieu seul connoît, comme il me l’a donné et que j’espère que la sacrée Vierge mère, nre patrone, et mon bx p. S. Benoict m’assisteront pour le conserver et augmanter, me réputant bien glorieux de mourir, s’il plaît à sa divine Majesté, en la deffense et pour la deffense de nre maison. »
Alors le R. p. François luy dit, étendant le bras et luy mettant sa main sur la main du R. p. prieur: « Je vous prometz de leur part que vous aurez bien à répondre et à vous deffendre, d’autant que vous aurez toutes les puissances humaines et souveraines contre vous; mais vous demeurerez victorieux maugré Sathan; et puisque vous m’avez désiré pour votre conseil, je n’épargneray rien à faire, pour vre service, que ce que je ne sçauray ou que je ne pourray pas faire, avec l’obédience de mes supérieurs. » /9/
Quelques jours après, le R. p. prieur étant arrivé à Talloires et le R. p. François se trouvant à Annessy, ledt R. p. prieur fut adverty que Monsr l’official de Monseigneur de Genève avoit pris la commission de les aller attaquer pour les révérendz pères feulliantz et les sortir de leur maison. Il s’en alla treuver le R. p. François et luy déclare l’entreprise. Le R. p. François dit qu’il yroit trouver Monsieur l’official (quy étoit frère de ce tant illustre premier président Favre, frère juré de Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, François de Sales, d’heureuse mémoire), pour le dissuader de cette commission. Il y alla et trouva Monsr l’official alicté depuis quatre jours, auquel, après quelques complimentz, il dit: « Monsieur, je suis grandement desplaisant de vre indisposition, mais sy vous me voulez croyre, vous serez incontinant en bonne convalescence. » Monsieur l’official répond: « Que voulez-vous dire, mon père ? que vous plaît-il que je face ? — Que vous promettiez à Dieu, dit le père François, à la sacrée Vierge mère et à S. Benoict que, dès à présent, vous vous déportez et déporterez de la commission que vous avez receue, de travailler à mettre dehors de leur maison le R. p. prieur de Talloires et ses religieux, pour y introduire les Rdz pères feulliantz. » Ce bon malade luy dit: « Mon père, ne me parlez pas de cela, car sy demain j’étoy guéry, j’exécuteray fort bien ma commission. » Lhors le père luy répartit: « Vous ne l’exécuterez jamais, car vous mourrez plus tôt que vous ne pensez pas », puis sortit; et dans le dixième jour de fièvre, il expira, Dieu luy voulant ôter l’occasion, pour son salut, de s’employer en un affaire quy, peut-être, ne luy étoit pas tant agréable, quoyque les motifs des moyenneurs fussent très sainctz, et luy donner les récompenses éternelles de ses biens faictz, comme vertueux qu’il étoit.
Et sur ce suject le Rd p. François disoit au Rd p. prieur: « Monsieur le prieur, ainsy parloit-on encore devant la réforme, fiez-vous bien en Dieu, en la très ste Vierge et en vos stz patrons. Vous verrez bien d’autres œuvres de la souveraine et toute-puissante main. » Parmy ces affaires et traverses que le bon p. prieur supporta une demy-douzaine d’années pour la deffense de leur maison, ce grand serviteur de Dieu, le R. p. François dressa quelques articles et propositions, lesquelles, luy /10/ présent, furent présentés par le R. p. prieur, au sérénissime prince majeur Victor Amé, pour deslivrer la maison de Talloires des mains et vexations du commendataire. Monseigr le prince les ayant receu avec la harangue du suppliant quy informoit somairement S. A. SS. du suject desdts articles, les luy fit remettre en main d’un ministre d’Estat quy le servoit de référendaire. Le jour venu pour aprendre les volontés de S. A. quy avoit agréé les susdtes propositions, le R. p. François accompagna le R. p. prieur, et ayans abbordé le susdt ministre d’Estat quy avoit désjà sceu que Monseigr le prince goûtoit ces propositions, lesquelles n’étoyent pas favorables audt seigneur, parce qu’il vouloit avancer un sien neveu en la priorité perpétuelle et que, pour y arriver, il falloit divertir le prince de la bonne volonté qu’il avoit pour la maison de Talloires, il se porta vers Monseigneur le prince et, en la présence du susdt prieur, dit au prince toutes les extravagances qu’on peut dire d’un homme de sa sorte, concluant qu’il n’avoit point d’autre intention que de priver les princes de la nomination qu’ils ont et doyvent avoir de tous les principaux bénéfices quy sont rière leurs Etatz, si que, sur la requeste du suppliant, on ne fît autre que de révoquer tout ce que le prince avoit désjà favorablement décretté.
Le R. p. François ayant ouy, vu et connu la fallace du personage, il l’aborda à la sortie de son dîner, et luy dit: « Monsieur, je ne dy rien de toutes les fausetés et injures desquelles on a entretenu Monseigneur le prince sur la requête quy luy fut présentée et à vous remise, il y a trois ou quatre jours, parce que le Maître que nous servons, Monsieur le prieur que voicy et quy la présenta, et moy, sçaura bien châtier le tort que l’on fait à la vérité du faict, mais quant au bon œuvre que vous avez empêché par vre relation, en laquelle vous n’avez regardé que vos intérestz et vre contentement, il criera vengeance à celuy quy ne permettra jamais que vous arriviez à vos desseins, et si je ne me trompe, vous ne jouirez jamais longtemps de tous les offices qu’on vous a donné et pourvu. — Comment, mon père, dit le personnage, me condamnez-vous à la mort ? — Nenny, Monsr, dit le p. François, car cest arrest a été prononcé à vre naissance, mais je suis d’office appellé en ma vocation pour /11/ vous advertir de vous y préparer. » Et ayant pris congé, en sortant, il dit au Rd p. prieur: « Il s’en va en ambassade de laquelle il ne reviendra jamais faire office ny de N., ny de référendaire, et se trouvera bien ébehy que ce sera le premier item de ses contes le bien qu’il a empesché. Nre Seigneur luy pardonne ! » Et ainsy arriva comme il avoit prédit.
Quelque temps après le B. prélat François de Sales pria le p. François d’aller treuver quelques religieux quy avoyent entrepris sur la vie de leur supérieur. Il s’en acquitta en telle sorte qu’ayant représenté au coulpable, accusé et convaincu du faict, l’énormité de son péché, il luy prédit sa fin, comme elle arriva, peu de temps après.
Plusieurs autres samblables actes ont fait croire à des personnes bien sensées que ce bon père François Genand, capucin, avoit receu de Dieu le don de prédire à plusieurs la fin de toute leur vie.
La vie fort exemplaire de ce serviteur de Dieu, son grand zèle de la foy catholique et ses mérites luy ont donné des employs et charges fort honorables en la religion séraphique. L’an 1611, il se trouva désjà 3e définiteur au chapitre de Dole, auquel s’exécuta le décret fait à Rome, comme nous avons vu cy-devant, l’an 1610, pour la séparation des conventz de Savoye d’avec la province de Lion par le très Rd p. Jean de Venise, commissaire général, pour instituer ladte Savoye en province de Mission, qui déclaira de la part du très Rd p. général Hiérôme de Castelferreti, le R. p. Corneille de Recanati, commissaire général de la province de Savoye, laquelle, pour lhors se trouvant n’avoir que cinq conventz, sçavoir est de Chambéry, de Mauriane, d’Annessy, de Montmélian, de Thonon, fut gouvernée l’espace de sept ans par commissaires généraux, desquels le premier susnommé gouverna deux ans, et le Rd p. François de Chambéry cinq ans, en cette qualité de commissaire général, après lesquels le très Rd p. Natal de Pupetières, jadis provincial de la province de Lyon, homme de ste vie et illustre en vertu, mais singulièrement au don des larmes, d’une ste dévotion, vint en qualité de commissaire général, présider au chapitre de Savoye, assamblé à Chambéry par son authorité, l’an 1618, au moys d’octobre, où se fit élection du premier provincial, comme se dira cy-après, Dieu aydant. /12/
Tandis que ce bon père François a eu le gouvernement de la province et des familles en main, on a remarqué en luy une singulière prudence, générosité et constance, mais particulièrement ès actes missionnaires; comme il avoit désjà fait paroître l’an 1611, lorsque Monsieur Mazuyer, premier Maître des Requêtes du roy très chrétien, fut envoyé par la reyne mère, en la terre de Gex, pour authoriser la foy catholique et mettre les ecclésiastiques en possession des biens de l’Eglise possédés par les ministres de la religion prétendue réformée, où fut aussy député Monsr de Villarnaud, gentilhomme professant les armes, pour le party contraire des susdtz prétendus réformés.
En laquelle assamblée au premier jour et ouverture de leur traicté, attendans l’arrivée de Monseigneur de Genève, le B. prélat François de Sales, le R. p. François, capucin, fit une harangue très prudente, fervente et puissante, pour décrire le malheureux état des catholiques en ce peys de Gex, depuis tant d’années, faisant allusion de l’histoire du peys de Val Romey et de leur deslivrance de l’esclavage où ils étoyent, à celle de la terre de Gex, monstrant que leurs misères ne se pouvoyent descrire, mais que la terre et les cieux en donneroyent témoignage, les pierres des églises, les images des vitres et choses samblables que les prédécesseurs avoyent sy sainctement édiffiés, la différence des moyens desquels s’étoyent servy les prétendus réformés pour introduire leur religion prétendue, avec feu, fer et toute sorte de cruautés, d’avec ceux desquels s’étoyent servy les apostres et personnes apostoliques pour la religion catholique, ce quy donna de la terreur aux hérétiques et bonne ouverture aux affaires des catholiques.
En ces occasions les huguenots voulans faire flétrir les fleurs odoriférantes de ces bons raisonnementz avec les vents aquiloniens de leurs détractions vers Monsieur Masuyer, le qualifians du nom d’étranger, firent enraciner et affermir son authorité, donnans occasions à ses prudentes réponses pleines de piété et de zèle au service de sa Majesté et au bien de ses Etatz.
Après ces beaux exploicts de cette honnorable assamblée, les prétendus réformés ayans tenu divers conseils et monopoles entre eux, pour extirper les catholiques de la terre de Gex, desquels ledt R. p. François avoit avis pour la plus part par /13/ l’entremise d’un gentilhomme nommé Monsr de Sicard, bon catholique quy apprenoit le tout d’une fille du ministre de Gex, nommé Piotet, laquelle aymoit le susdt gentilhomme.
Arriva le temps de l’exécution de la pernicieuse entreprise et, pour cest effect, Monsr le juge de ce temps-là, Mr de Brosses, père de celuy d’aujourd’huy qui est très bon catholique et vertueux, manda les lettres par tout le balliage aux ministres et principaux des prétendus réformés, pour se trouver au lieu assigné pour ladte exécution. Monsr Nanbride, curé de Divone, rencontra un serviteur quy portoit une lettre de la teneur des autres au ministre de Divone, nommé Gautier, la superscription de laquelle adjoutoit au nom le tiltre de pasteur de Divone. Le susdt curé fit si dextrement que le serviteur, après quelque répugnance, consentit d’entrer chez le curé quy se disoit avec vérité pasteur de Divone, et tandis que le serviteur goûtoit en une chambre, le curé, en un’ autre, leut la lettre et la garda et plia une feuille de papier blanc, mettant la même superscription et puis la rendit au serviteur, luy disant que ce n’étoit pas à luy que la lettre s’addressoit, et si tôt alla advertir le R. p. François de tout ce quy s’étoit passé. Ils leurent la lettre où ils virent la résolution des prétendus réformés.
Le p. François s’en alla au logis (dépandant de la cure) où ils étoyent logés et advertit le vénérable père Tiburce d’Annessy, son compagnon, qu’il falloit se préparer à la mort, firent chacun une confession générale, se demandèrent pardon l’un à l’autre et firent tous samblables actes de bons religieux requis en samblables occasions et accoutumés entre nous, avec une grande piété et dévotion; puis pour conclusion, le R. p. François dit à son compagnon qu’il prît bien garde de ne se point laisser tromper aux stratagèmes des ennemis, et si on luy disoit comme jadis à S. Prime martir que de son compagnon S. Félician, aussy généreux martir, que son compagnon eût renoncé à la foy catholique, qu’il ne le créât jamais, ains persévérât constamment; et voyant qu’il falloit mourir pour la gloire de Dieu, il se résolut de faire un coup d’essey pour rompre cette entreprise (si c’étoit la volonté de Dieu).
Venant donc en la place de la ville où tous étoyent assamblés pour l’exécution du dessein, le R. p. François demanda /14/ audience à des ministres, mais tous, l’un après l’autre, le rebutoyent et ne luy étoit donné que mépris et rebrouement, puis s’addressa à d’autres quy luy firent le même. Il s’addressa encor à Monsr de Divone quy le traicta plus courtoisement, mais n’octroya pourtant aucune permission de parler en public, ains les pria tous deux de se retirer et leur laisser faire leurs affaires.
Sur ce, le R. p. François, meu d’un st zèle et ferveur du St-Esprit, se prit à parler à haute voix, si puissamment et avec tant d’hardiesse, tenant en main la susdte lettre, faisant connoistre, voire décrivant tous leurs affaires et leurs desseins, l’accord qu’ils avoyent avec les Bernois quy leur avoyent promis tout ouvertement le secours, et ceux de Genève, sans se déclarer, et le reste de leur cabale; de plus, leur représenta avec tant d’énergie les forces de leur roy, le malheur où ils s’alloyent précipiter, les punitions quy leur arriveroyent et le bien qu’il leur procureroit, s’ils se contenoyent dans leur devoir, les bons rapportz qu’il feroit d’eux à la reyne et choses samblables, que tous épouvantés se dispersèrent tout doucement et se retirèrent sans dite mot, et n’y eut point de mal.
Après cela ils allèrent tous deux à Paris; et le Rd p. François parlant à la reyne, en la présence du député de leur part, les loua comme bons serviteurs de la corone royale et dit qu’ils traictoyent paissiblement avec les catholiques. Du depuis on a vescu en ce peys-là assés paissiblement.
Ce bon père avoit un sy grand don de Dieu pour les accords des procès que les huguenotz le connoissans entièrement désintéressé se soumetoyent à ses jugementz et luy déféroyent un grand respect.
Quelques années après, retournant à Gex, on vit un grand applaudissement du peuple, et les enfans le voyans portoyent la novelle à leurs parentz, avec grand allégresse, disans: « Le p. François est venu, le p. François est venu. »
Environ l’an 1619 ou 1620, les huguenotz faisans des insolences et insultes selon leur coutume contre une personne convertye à la foy catholique, et particulièrement la jeunesse, il y eut un jeune garçon nommé Borsat quy faisoit plus de mal que les autres. Le p. François luy mettant la main sur la tête /15/ luy dit: « Ha ! petit frippon, vous faittes bien le mauvais, maintenant, mais un jour vous changerés bien de note et serez grand catholique », et effectivement cela est arrivé, vit encor en qualité de capitaine des archers et prévôt depuis plusieurs années, a souffert beaucoup et s’est exposé souvante fois au péril de la vie pour exercer sa charge en faveur des catholiques et de la foy et religion catholique, apostolique, romaine.
Nous avons encor une douzaine de lettres de Monsieur Masuyer susmentionné, touchant les affaires de la terre de Gex, en faveur de la foy catholique, dattées de l’année 1612, quy de Dijon, quy de Paris, ou d’ailleurs, addressées au R. p. François, èsquelles on voyoit manifestement la grande piété, zèle et sincères intentions, et les absolues résolutions de Sa Majesté très chrétienne pour ce suject, de même le grand zèle, la charité, piété toute religieuse et grande persévérance dudt Sr Masuyer, à procurer l’establissement des catholiques en la terre de Gex. Là aussy on voit les grandes diligences, la prudence et le grand état que l’on faisoit du R. p. François, prédicateur capucin, dit de Beugey, pour être né en une possession appartenante à ses progéniteurs, laquelle est sur le peys de Beugey, au lieu dit La Bourbanche, quoy que toute sa maison fût de Chambéry.
Il a écrit plusieurs traictés mis en lumière, l’un desquels est intitulé: Regulares et religiosae pp. Capucinorum exercitationes, in quatuor libros distributae, auctore R. p. Francisco Camberiensi, concionatore capucino.
Secondement l’histoire des révérendissimes évêques d’Aoûste.
L’histoire de Beugey et des hommes et lieux sts d’iceluy, avec une grande édification du public.
Voicy comme en parle conpendieusement le R. p. Diègue de Cité Neuve, prédicateur susmentionné, en ses éloges.
Pater Franciscus a Camberio, utriusque juris doctor, in perillustri Sabaudiae Senatu advocatus, a Deo vocatus, inter capucinos ascribitur, ubi vita, exemplo, doctrina, concionibus, scriptis, quamplures aedificat, docet, vincit, convertit. Commissarius generalis ad quinquennium electus, provinciam sancto zelo gubernat, visitat. Itinerat Romam, Lutetiam Parisiorum, Augusta Taurinorum /16/ pluries petit, pontificias, regias oportunas pro fidei exaltatione et religionis provisiones reportat. Lapsus laboribus infirmatur, ad annos patienter aegrotat nec parcens vigiliis insudat, scribit libellos devotissimos devotis exponit. Ingravescente morbo in lectulo decumbit et exemplari exitu in die Natalis Dni nostri Jesu Christi, in loco nostro Bellicii exit e vita, eternam vitam victurus, post annum salutis 1634.
C’est-à-dire: Le père François de Chambéry, docteur en l’un et l’autre droict, advocat au très illustre et souverain Sénat de Savoye, appellé de Dieu, est enroollé entre les capucins où, par sa vie, ses exemples, sa doctrine, ses prédications et ses écritz, il édifie, enseigne, surmonte et convertit plusieurs. Etant éleu commissaire général pour cinq ans, il gouverne, visite et pourvoit aux nécessités de la province avec un st zèle. Il va plusieurs fois à Rome, à Paris, à Turin, ramporte des bonnes provisions oportunes pour l’exaltation de la foy et religion catholique, du St-Siège, des prélatz, des roys. Accablé de travaux vient à être malade par plusieurs années avec une singulière patience, n’épargne les veilles et sueurs, il écrit des petits livres très dévotz et les expose aux persones dévotes. La maladie croissant, il prend le lict et, finissant ses jours fort exemplairement, part de cette vie mortelle pour la vie immortelle le jour de la Nativité de nre Seigr, Jésus-Christ, en nre convent de Belley, l’an de salut 1634.
§ 5
du rd p. théodose de bergame, prédicateur capucin.
Je ne peux différer davantage d’honorer la mémoire du R. p. Théodose de Bergamo, prédicateur capucin, quy fut un des premiers pères envoyés d’Italie en ces quartiers pour travailler à la grande besoigne de Dieu en la conversion des âmes et combattre contre les ennemis du salut éternel et des enfans de l’Eglise catholique, soû les étendards de la Reyne des cieux, en ses armées de Chablays et peys circonvoysins, en la province /17/ de Mission des capucins de Savoye, où ce grand soldat de J.-C. et très dévot de la Vierge a travaillé et combattu sy généreusement, par ses prédications, familières instructions et bons exemples, que chargé des trophées sacrés de la souveraine Empérière de l’univers, après plusieurs victoires, il a érigé et dressé les étendards du st et sacré Rosaire de la Vierge mère par toute la Savoye, instituant les stes confréries d’iceluy par toutes les parroisses, comme autant de présides contre l’hérésie et le péché, et méritoyrement le pourrions-nous appeller du nom de : Aedificator saepium, « édificateur des hayes » et rempars contre les ennemis de la foy et des bonnes mœurs, remplis d’autant de roses de piété et consolation spirituelle, qu’ils nous proposent d’épines et souffrances du Fils de Dieu et Rédempteur de nos âmes.
Le st zèle et piété de ce bon père au service de Dieu et de la très ste Vierge étoyent tellement connus par les effects merveilleux qu’il produisoit continuellement, que le très Rd p. général de nre ordre séraphique, l’ayant promu à l’office de prédicateur, luy obtint de Sa Sté la faculté de pouvoir introduire toutes les confréries approuvées de l’Eglise romaine en toutes les parroisses quy les requerroyent, et particulièrement celle du St-Rosaire de N.-D., et pour ne donner du déplaisir à personne, il en écrivit au T. R. p. général de l’ordre de St-Dominique, quy luy récrivit une lettre pour réponse, non seulement pleine de remerciementz, mais encor de prières, avec un plein pouvoir tout tel que le St-Siège a concédé au T. R. p. Général des Rds pp. prêcheurs de St-Dominique, afin qu’il continuât à ériger la dte confrérie où il en seroit prié, sans autre licence de personne dudt ordre, si bien que ledt R. p. Théodose n’a pas été en une seule parroisse au diocèse de Genève qu’avec le bon plaisir et prière de feu le B. prélat François de Sales, évêque de Genève, il n’y ait érigé ladte confrérie.
En témoignage de quoy le susdt B. Prélat, faisant sa visite dans Talloires, le R. p. prieur Dequois, susmentionné, assigna audt p. Théodose un autel quy fut dédié pour la susdte confrérie du St-Rosaire, en la parroisse dudt Talloires, et mondt seigneur de Genève avec le p. Théodose, assistèrent à la première procession de ladte confrérie.
C’est à ce grand serviteur de Dieu que la maison de Talloires /18/ doibt beaucoup pour le rétablissement de l’observance régulière et ste communauté que Dieu et la sacrée Vierge mère et le grand père S. Benoict y ont voulu insinuer de nouveau, et faire une province réformée avec quelques autres monastères, se servans du susdt R. p. prieur Dequoix pour cest effect avec son st zèle et générosité; car le susdt R. p. prieur ayant à résister à tant d’attaques l’espace de cinq ou six ans, étant contraint d’aller tantôt devant un gouverneur de peys, tantôt à un souverain Sénat et tant de fois à des commissaires apostoliques, pour soutenir les droictz de l’ordre et de la maison; ayant aussy une quinzaine d’anciens religieux quy ne vouloyent entendre parler d’aucune observance régulière, et à gouverner une huictaine de novices qu’il avoit vêtus en vrays religieux de S. Benoict, pour la susdte observance. Le R. p. Théodose, gardien du convent d’Annessy, prenoit la peinne d’aller à Talloires demeurer avec ces jeunes plantes pour les cultiver et conserver pendant l’abscence de leur bon et R. p. prieur, laissant la conduite de son convent à son vicaire. Voylà comme la nécessité n’ayant point de loy, la charité fait tout pour Dieu.
De là est venue cette grande et mutuelle amytié entre les deux familles des monastères de St-Benoict de Talloires, quy est situé sur la rive du lac, dit d’Annessy, à deux lieues de ladte ville, et des capucins d’Annessy, quy a été praticquée du depuis, se recevans les uns les autres mutuellement, comme s’ils étoyent tous d’un même ordre et d’une même famille.
Et quelque temps après, environ l’an 1618, le très R. p. Paul de Césène, général des capucins, faisant sa visite, les accepta pour affiliés à nre ordre des capucins, par lettres patentes signées de sa main, et seellée du grand seau de son office.
Ce qu’ayant représenté les religieux de Talloires à Monseigneur illustrissime et B. Prélat François de Sales, leur visiteur général, et iceux désirans rendre le réciproque, le st prélat, vray amateur de la ste union et charité mutuelle, donna à nos religieux des lettres d’affiliation à l’ordre de St-Benoict, comme s’en suit :
Lettres d’affiliation des capucins à l’ordre de St-Benoict et monastère de Talloires, par Monseigneur l’illustrissime et révérendissime /19/ évêque de Genève. François de Sales, visiteur général du susdt monastère de Talloires.
Franciscus de Sales, Dei et apostolicae Sedis gratia episcopus et princeps Gebenensis, ac pro tempore insignis monasterii Beatissimae Mariae Deiparae Tallueriarum, ordinis Sti-Benedicti, cum amplissima potestate reverendissimi Dni abbatis Saviniacensis visitator, admodum reverendis patribus et fratribus ordinis Sti-Francisci capucinorum, salutem in Christo plurimam.
Narraverunt nobis monasterium hoc pro potestate suprà memorata visitantibus, Rdus pater Dnus Claudius Ludovicus Nicolaus Dequoix, prior claustralis, coeterique fratres monachi ejusdem monasterii ad primariam regulam Sti-Benedicti viventes, reverendissimum patrem Paulum a Cesena ordinis vestri ministrum generalem, hoc ipsum monasterium omnesque ejus religiosos ad omnium operum ac laborum totius ordinis vestri participationem ac societatem admisisse, quod maximi beneficii loco, ut par est, ducebant ac ducunt; cum autem aequalem gratiam omnino rependere non possent, similem saltem exhibere ac proferre exoptabant; quare nos, ipsis ita petentibus, vobis omnibus ac toti ordini vestro omnia vicissim sacrificia, preces, predicationes, labores dictorum hujus monasterii religiosorum, ac quidquid boni fecerint et mali patienter sustinuerint, in Christo Jesu communicamus nec non in fratres consortes ac participes dictorum monachorum et monasterii, secundum arctissimae charitatis ac dilectionis regulas recipimus ac adoptamus.
Datum in supradicto monasterio Tallueriarum, die 21 februarii, anno Dni 1620.
Franciscus, episcopus Gebenensis; Dnus Claudius Ludovicus Nicolaus, prior; Dnus Michael, scriba capituli.
De mandato illustrissimi ac reverendissimi Dni. N. Favre.
« François de Sales par la grâce de Dieu et du St-Siège, évêque et prince de Genève, et pour le présent visiteur de l’insigne monastère de la très heureuse Vierge Marie, mère de Dieu, de Talloires, de l’ordre de St-Benoict, avec un très ample pouvoir du réverendissime abbé de Savigny, aux très révérendz pères et frères de l’ordre de St-François des capucins, salut en nre Seigneur J.-C. /20/
Nous, visitans ce monastère selon le pouvoir susmentionné, le R. père Dom Claude Louis Nicolas Dequoix, prieur claustral, et les autres frères moines dudt monastère, vivans selon l’ancienne et première règle de St-Benoict nous ont faict entendre que le très Rd p. Paul de Césène, ministre général de vre ordre, avoit admis ce monastère et tous ses religieux à la participation et société de vre ordre et de toutes les bonnes œuvres et travaux d’iceluy, ce qu’ils réputoyent et réputent, comme se doibt, à grande faveur et singulier bénéfice. Or, comme ils ne pouvoyent rendre une grâce égalle à celle-là, ils souhaictoyent au moins en conférer une semblable. Et partant, Nous, à leur requête, vous communiquons réciproquement et à tout vre ordre tous les sts sacrifices, prières, prédications et les travaux des susdtz religieux de ce monastère et tout ce qu’ils feront de bien et tout le mal qu’ils souffriront patiemment, en nre Seigr Jésus-Christ, et vous recevons et adoptons pour frères et consortz et participanz desdts moines et du monastère, selon les règles de la très étroicte charité et dilection fraternelle.
Donné au susdt monastère de Talloires, le 21 février 1620.
François, évêque de Genève, Dom Claude Louis Nicolas, prieur, Dom Michel, secrétaire du chapitre,
par commandement de Monseigr illustrissime et révérendissime, N. Favre.
Ce généreux soldat de J.-C., nre R. p. Théodose de Bergamo, étant détaché de tout respect humain et intérest particulier, comme vray enfant de S. François, avoit bien tant de courage et sincérité en son zèle qu’une fois, un grand prélat, se disant sans affectation en la poursuite d’un affaire assés fâcheux, il luy respondit hardiment : « Monseigneur, il ne faut pas alléguer que vous soyés sans affection, parce que les effects des poursuites par lesquelles vous molestez ce petit troupeau de religieux témoignent le contraire. Sy Vre révérendissime Seigneurie se portoit pour le Rd p. prieur et pasteur dudt troupeau, que vous avez engagé, comme il se trouve, aussy fervemment que vous faictes pour ses adverses parties, on le verroit bientôt croître en nombre et avancer en la vertu. » A quoy le bon prélat ne sceut que repartir. Ce quy fut du depuis racconté au même père prieur par le même /21/ prélat, quy louoit fort hautement la bonté et syncérité du père Théodose, après leur réconciliation que ledt p. Théodose entreprit et en vint heureusement à bout.
Dieu et la très glorieuse Vierge ont tant aymé ce leur fidèle serviteur en cette vie mortelle qu’il a heu cette grâce que, par toutes les parroisses où il alloit prêcher, où il se trouvoit des malades fébricitans et attints du mal caduc, en leur faisant le signe de la ste croix dessus, et leur donnant un nom de Jésus ou de Marie, ils guérissoyent de leurs infirmités corporelles et spirituelles, louans Dieu en son fidèle serviteur.
Environ l’an 1606, arrivant cet homme de Dieu au prioré de Peillonex en Genevois, il demanda pour l’amour de Dieu à boire à Monsr le curé et sacristain dudt lieu, lequel faisant ses excuses et disant qu’il n’avoit que du vin poussé et corrompu, prioit instamment le p. Théodose d’avoir un peu de patience et luy permettre d’en aller prandre d’autre ailleurs. Le père luy répondit: « Non, non, Monsieur, je n’en veux point d’autre. Celuy-là sera assés bon; ne vous mettés point en peine. » Et le vin se trouva parfaictement bon et dura tel jusques à la fin du tonneau. Le même sacristain le racconta encor vingt ans après, sçavoir est l’an 1626, à un de nos pères quy l’a déposé avec foy jurée à la façon des prestres.
Ce bon père se retira de ces quartiers de Savoye en la province de Lyon, l’an 1612, où j’eu le bien de le voir en son voyage sur la fin de mon noviciat, et comme il étoit tout ardent en la dévotion qu’il avoit voué à la Reyne des cieux, il désira et procura, comme aussy il obtint d’aller finir ses jours en nre convent de Nre-Dame du Puy en Veley, frontière d’Auvergne, lieu si signalé en miracles et au concours du peuple pour honorer la ste Vierge et obtenir ses faveurs. Là il vécut encor quelques années en réputation de saincteté, puis alla recevoir les récompenses éternelles de ses travaux et stes actions.
§ 6
du rd p. dominique de chambéry, prédicateur capucin, jadis provincial des capucins de la province de savoye.
Le Rd p. Dominique de Chambéry, frère de feu Monsieur Tardy, président au souverain Sénat de Savoye pour sa grande /22/ prudence et générosité, a esté employé ès charges et dignités les plus honorables de la province, environ une vingtaine d’années. Au premier chapitre de l’an 1611, il fut définiteur et toujours du depuis fut confirmé en cette dignité aux chapitres suyvants, jusques à l’année 1618, en laquelle le Rd p. François de Chambéry ayant accomply les cinq années de son office de commissaire général, il fut esleu au chapitre, convoqué à Chambéry par le très Rd p. Natal de Pupetières, comme nous avons dit cy-dessus, premièrement le premier définiteur, puis après provincial, et ainsy eut l’honneur d’estre le premier provincial de la province de Mission en Savoye.
Premier conducteur en l’armée de la souveraine Empérière de l’univers en ces quartiers, soû les étendards de N.-D. de Compassion, depuis que la province de Savoye a esté effectivement jouissante des droictz de son institution, ayant désjà, dans son enceinte, le nombre douze conventz, contant les fabriques, sçavoir est: de Chambéry, de Mauriane, d’Annessy, de Montmélian, de Thonon, de St-Maurice-en-Valley, de Moûtiers, de St-Julien, de Rumilly, de La Roche, de la Cité d’Aoûte, et paracheva heureusement son triennat.
L’année 1624, il fut éleu définiteur et custode pour le chapitre général quy se tient ordinairement à Rome, comme il avoit désjà été l’an 1617 pour le mesme effect. L’an 1628, il fut derechef éleu provincial et, l’année suyvante, ses infirmités l’obligèrent à convoquer le chapitre provincial plûtôt que de coutume, pour se descharger d’un fardeau qu’il ne pouvoit plus supporter.
Dieu a fait connoistre en diverses façons combien il aggréoit les travaux de ce bon père, mais particulièrement en unne occasion digne de remarque et de grande édification. L’année 1612, prêchant à St-Maurice-en-Valley, le jour de la feste principale de leur grand patron, S. Maurice, martir, colonel de la glorieuse légion thébéenne, voyant qu’il y avoit peu de gens à la messe et à la prédication et qu’il avoit entendu les chariots chargés de vendange rouler par la ville, le dimanche suyvant, après leur avoir représenté le respect qu’ils devoyent à leur patron, et la piété et dévotion quy se devoit pratiquer en samblables festes et, par conséquent, le grand manquement qu’ils avoyent fait en /23/ la solemnité de leur feste principale, il leur réitéra par deux ou trois fois ces paroles: « Dieu veuille que je sois faux prophète, mais le St-Esprit m’inspire à vous dire que vous ne vous en trouverés pas bien, et Dieu veuille que vous ne voyés dans peu de temps, rouler les chariotz chargés de corps morts de peste, en punition de ce défaut. »
L’année suyvante 1613, au moys de juillet, la peste commença en la maison d’honnorable Aymoz Odet, lequel avec toute sa famille s’étant retiré de la ville, sur les terres de Berne contiguës au Valley, en une sienne maison, à Vens, terre de Bès, n’ayant que le pont du Rône à passer, quy est attaché à la ville de St-Maurice, et là moururent premièrement sa femme, puis cinq de ses enfans. Son fils aîné, nommé Pierre, mit tous ces corps sur un chariot et les conduit à St-Maurice pour les enterrer, et ayant par mesgarde laissé tomber en chemin un de ces petits corps par le croulement du chariot, retournant en arrière, il fut contraint le charger sur son dos, pour l’apporter avec les autres quatre sur le chariot et, en cet équipage, vint dans la ville, passant par le milieu de la place publique appellée le Paravis, et ainsy fut accomplie, dès le commencement de cette furieuse peste, la prophétie du R. p. Dominique, le peuple voyant marcher le chariot chargé de corps morts de peste, par leur ville, en punition de l’excès commis au jour de leur patron S. Maurice.
L’année suyvante 1614, la peste faisant un grand dégât, nonobstant trois quarantaines qu’ils avoyent faictes en divers temps, le R. p. Dominique retournant à St-Maurice, le peuple luy fit aussytôt de grandes lamentations, luy disant que vrayement et à leur grande confusion, il avoit été prophète et leur avoit bien dit que Dieu les châtieroit pour leur peu de dévotion et grand’ avarice, raccontans comme ils avoyent vu de point en point accomplir ce qu’il leur avoit prédit, implorans son assistance en cette grande nécessité, tant pour appaiser l’ire de Dieu par ses sts sacrifices et oraisons que pour leur donner, par sa doctrine et bon conseil, les advis nécessaires pour se bien disposer à recevoir les faveurs du ciel. Sur ce, il leur fit entendre, en une prédication qu’il leur fit le dimanche après Noël, qu’il leur prêcheroit à leur consolation le jour de la Circoncision de /24/ nre Seigneur, et les invita tous d’y assister avec confiance en Dieu et sans aucune crainte, excepté ceux quy étoyent en cabanes, comme actuellement infectés ou avoyent communiqué avec les infectés.
Le jour de la Circoncision, il prêcha avec grande énergie et efficace sur le suject du St Nom de Jésus, se servant de la figure du sang de l’agneau mis sur les poteaux des portes des maisons du peuple d’Israël avant la sortie de l’Egipte pour leur préservation du glaive de l’ange destructeur, quy mit à mort tous les premiers-nés du peuple égiptien. Et comme il fut sur le point de donner à ce peuple affligé des étraines pour le premier jour de l’an, s’excusant sur sa pauvreté capucine, il emprunta les thrésors évangéliques de la main de S. Pierre, disant à l’imitation de ce grand apôtre et prince de tout le collège apostolique : « Je n’ay ny or ny argent, mais je vous donne ce que j’ay receu de Dieu. Au nom de Jésus, levez-vous du siège de vos misères et afflictions, pour louer et bénir nre Dieu à jamais, car je vous assure de la part de Dieu que, comme nous n’avons personne au ciel ny en la terre, au nom de laquelle nous puissions estre sauvés de la damnation éternelle, aussy n’avons-nous remède plus assuré, pour estre secourus en nos nécessités et misères que de recourir à ce nom sacré de Jésus, faisant une belle application de la susdte figure du sang de l’agneau d’Egipte, à ce souverain Sauveur quy a répandu son précieux sang pour nre salut, conformément au nom qu’il a receu de son Père éternel, et leur promettant infailliblement que tous ceux quy invoqueroyent dévotement ce st nom de Jésus et le placeroyent sur leurs portes et diroyent tous les jours cinq pater et cinq ave Maria, l’espace de quarante jours, et cinq fois Jésus, à l’honneur de la passion de nre Sauveur, indiquée par le St Nom de Jésus, ne mourroyent point de peste; ains que ce fléau de Dieu cesseroit à leur endroict.
Le vicaire du lieu et quelques autres firent une grandissime quantité de noms de Jésus, quy furent distribués et appliqués sur les portes des maisons et, dès lors, les infectés ne moururent point et les autres ne furent atteints de peste, et ainsy cessa leur affliction, excepté en la maison d’un nommé Philibert Burdet quy, ressentant encor la farine d’Egipte noyrcie de l’hérésie, /25/ ne voulut point accepter ny appliquer le St Nom de Jésus comme les autres , fut aussytôt saisy de peste et sa femme aussy, et moururent plusieurs personnes de sa famillie.
Ce quy est plus admirable, c’est que, du depuis, la peste n’a fait aucun dégât dans ladte ville de St-Maurice, voire jusques à présent 1654, quoyque les voisins en ayent été plusieurs fois du depuis vivement tourmentés. Et moy même quy écris assure avec vérité que l’année 1629, étant gardien du convent de ce même lieu et faisant une quarantaine proche dudt convent, parce que je venoy de servir ceux de Syon où la peste étoit furieuse, et le chapitre prochain m’appellant ailleurs, j’entendis louer Dieu de ce qu’un nombre de personnes, venans dudt Syon, portans actuellement la peste, passèrent par St-Maurice, logèrent chez Monsr De Fago, sans que personne du lieu en fût infecté, et sy tôt que ces gens furent passés de là le Rône, ès terres de Bès, peys de Vaux, ils moururent de ladte peste qu’ils apportoyent de Syon.
Voylà un histoire digne de remarque en toutes ses parties et circonstances, mais singulièrement est à remarquer la suavité et la fermeté des dispositions de la divine Providence, laquelle voulant enraciner ce bon peuple nouvellement catholique depuis une dizaine d’années, comme nous avons vu en la seconde partie de cet œuvre, ès articles de nre foy, en la piété chrétienne et au culte de l’Eglise romaine, envers Dieu et ses saincts, comme aussy en l’usage des images et représentation du st Nom de Jésus et autres mystères de nre foy et religion ou marques extérieures de la dévotion intérieure, et le purger par la pénitence absolument nécessaire au pécheur pour la réception de la grâce justifiante, leur envoya ce fléau de peste pour en tirer des si grands biens, se souvenant de sa miséricorde lhorsqu’il semble être plus en courroux et frappant un petit nombre de personnes pour les mettre dans le ciel, en guérit avec eux un nombre presque infiny dans la postérité quy se fera sage aux despens d’autruy. C’est pourquoy Monsr Bérody, curé de St-Sigismond (quy est la parroissiale de St-Maurice), quelques années après, fit faire un tableau du st Nom de Jésus, pour mémoire perpétuelle de ce bénéfice divin, lequel est érigé au-dessous du crucifix qui est au milieu de l’église, entre le /26/ chœur et la nef. Ledt Sr curé est à présent entre nous, prédicateur capucin, nommé père Sigismond de St-Maurice en Valley.
Retournans donc au R. p. Dominique de Chambéry, après avoir beaucoup soufert l’espace d’un couple d’années, depuis sa susmentionnée sortie de sa charge de provincial, chargé de mérites et d’années, il passa à une meilleure vie, l’an de grâce 1631.
§ 7
du révérend père sébastien de mauriane, prédicateur capucin.
Nous avons vu dans la seconde partie de cet ouvrage, chap. 3, les merveilles que Dieu a opérées dans le peys de Valley par l’entremise du V. père Sébastien de Mauriane, prédicateur capucin, les grandes conversions des hérétiques à la foy catholique, des pécheurs à la grâce, et des pusillanimes à la constance, voire des chancelantz en la foy et religion catholique, à une fermeté inébranlable.
Suffira pour maintenant de le considérer en passant dans l’équipage des vertus quy rendent sa mémoire plus recommandable et pleinne de bénédictions, entre les religieux et séculiers quy ont heu le bien de connoistre ses mérites et conversé avec luy.
C’estoit un home très austère et rigoreux envers son corps, doué d’un très grand zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Tout le long de la semaine il travailloit continuellement d’un travail corporel et violent, soit en fabrique ou autre exercice, et tous les jours de feste, il prêchoit avec grande ferveur et catéchisoit autant de fois en un jour qu’il pouvoit assambler les peuples pour cest effect. Il se servoit des occasions du travail des vignes ou autres samblables pour practiquer les sts exercices, et n’y avoit incommodité corporelle quy peût refroidir la ferveur de son zèle, comme s’est vu ès premières années que les capucins passèrent les montz pour venir par deçà, pour cultiver les âmes en la piété par leurs prédications et exemples vertueux. /27/
On a vu ce bon père prêcher les caresmes en des lieux où, n’étant pas commis, on luy donnoit pour logis des vielles masures, où n’y avoit aucun couvert ny plancher et falloit qu’il prît la peine de fabriquer luy-même son petit palais royal, à l’ymitation de son bon Maître et son Sauveur quy voulut naître dans un si pauvre lieu. Ce fut à Ayguebelle.
Quant à la nourriture, je n’en veux faire icy la description, ny quant à la qualité, ny quant à la quantité. Suffit de dire que tout étoit bien proportionné. Et ailleurs, ce fut à Annemace, près Genève, de quoy nous avons parlé cy-devant, il demeura longtemps logé dans un estable à porceaux, puis dans un grenier, se servant en ce temps-là d’une coquille de limace pour lampe ou chandelier d’étude. Et pour preuver le désir que ce bon père avoit de vivre pauvrement et austèrement, un religieux quy luy avoit été donné pour compagnon pour aller prêcher dehors du convent environ une lieue ou deux, assura qu’il avoit dit plusieurs fois en chemin qu’il étoit grandement marry d’avoir oublyé de prendre un peu de pain et de noix au convent pour éviter de manger chez les séculiers, disant qu’ils auroyent fait grande chère et un festin admirable au pié de quelque arbre ou de quelque buisson. Venant de prêcher ès jours ouvriers, immédiatement après, il se mettoit à travailler, comme à racler les allées du jardin ou faire autres samblables exercices, selon la nécessité du convent où il se trouvoit, tant étoyent d’accord chez luy Marthe et Marie, en l’exercice corporel et spirituel.
Environ l’an 1630, ayant fait une maladie depuis Noël jusques au caresme, au Bourg de St Maurice en Tarantaise, de laquelle il n’étoit encor guéry, ains étoit tout décharné et abbatu, sy bien que les religieux n’attendoyent que de l’enterrer bientôt, et à cause de son zèle connu de tous et de sa grande vieillesse, jointe à son infirmité, ils avoyent fait leur possible pour empêcher qu’il ne prêchât le caresme, ce quy, luy étant rapporté, il répondit: « Sy Dieu l’a dit, je prêcheray », et en effect, il prêcha le caresme audt lieu du Bourg avec une grande satisfaction et profit des séculiers, et grande édification des religieux, suyvant la ste communauté en tout et partout, ès offices, jour et nuict, à la messe conventuelle, au réfectoire, etc., et le religieux quy aprêtoit la réfection commune luy voulant /28/ faire quelque charité particulière, il le menaça, comme vicaire du convent, de luy faire faire la discipline, s’il luy donnoit plus qu’aux autres religieux.
Son zèle étoit sy grand de donner bon exemple au prochain et son humilité si profonde, qu’il ravit d’admiration et de dévotion le peuple du susdt Bourg au commencement de ses prédications du caresme. Car ses infirmités le contraignans de porter une pièce de drap sur le cerveau, en forme d’une doublure de capuce, laquelle descendoit jusques sur les oreilles, étant en chaire, il pria le peuple de ne pas prandre en mauvais exemple, s’il portoit cette pièce de drapt, à cause de son aage et de son infirmité.
Sa piété étoit bien sy grande et sa dévotion au st sacrifice de la messe qu’une fois luy étant arrivé un accident, qu’arrangeant des pierres en monceau, et un autre les jettant, son pouce se trouva entre deux pierres, tellement brisé que l’extrémité se renversant touchoit sans difficulté la partie de derrière et devint comme morte. Le bon père quy ne souhaittoit rien tant que la douleur, mais seulement appréhendoit de ne pouvoir pas dire la ste messe le lendemain, s’addressa à un jeune religieux nommé frère Michel de Montmélian, pour lors clerc, auquel il montra son mal et se fit accommoder son pouce avec un peu de fer blanc, après l’avoir lavé avec du vin, faisant laisser un peu de l’extrémité à découvert pour tenir la ste hostie, et ainsy il dit la ste messe tous les jours, jusques à ce que, trois semaines après ou un moys, étant allé prêcher le jour de Ste-Barbe à Grenier, à la montagne, Monsr Brunety, frère d’un de nos pères, grand amy et bienfacteur de nre ordre, luy dit qu’il le vouloit guérir et l’oignit d’un huyle dans laquelle étoit mis en infusion du gros baume, et luy en donna pour emporter avec luy. Ainsi dans peu de jours il fut entièrement guéry.
Dieu a souvante fois appliqué le seau de sa toute-puissance et singulière Providence pour l’approbation de sa vie et de ses actions. Le 24 janvier 1650, venant de Belley à Chambéry, j’alley expressément passer au château de Choysel, au-dessus d’Yenne, pour vérifier une relation quy m’avoit été faite par quelque religieux l’année précédente au moys de novembre au convent de Syon en Valley, touchant les mérites de nre V. p. /29/ Sébastien, expérimentés au susdt château. M’étant donc quelque peu de temps entretenu avec Monsr de Choisel, je luy demandey s’il avoit point connu le V. p. Sébastien de Mauriane, prédicateur capucin. Monsieur me répondit promptement avec signe en sa face d’en aggréer la proposition et la mémoire, disant: « Jésus, ouy, mon père, nous l’avons connu; nous le tenons céans pour un st homme, parce qu’il y a fait un miracle. » Et entre plusieurs discours de la bonté, simplicité et humilité de ce bon père, racconta qu’il y avoit environ une quinzaine d’années, qu’étant ledt père en sa maison, la veille de Noël, pryant Dieu en la chappelle du château contiguë à la chambre où les pères étoyent logés, nous parlions sur le même lieu et y étions aussy logés, la chandelle s’étaignit, et venans en bas par l’eschallier fait en limaçon, pour la rallumer dans la cuisine, Monsieur et Madame et quelques autres domestiques, virent comme une chandelle très claire ou une grande splendeur quy marchoit devant luy et puis disparut, quant il fut au bas de l’eschallier à la porte de la cuisine, abbordant Monsieur et Madame quy luy alloyent au rancontre, ce quy donna autant de ste opinion de ce bon père aux domestiques que d’admiration d’une telle splendeur, environ la minuit, même que quelques-uns disoyent : « Ho ! ce père est tout entouré de lumière et vient pour allumer sa chandelle ! » le compagnon étant déjà en bas, du nom duquel ils ne se souvenoyent pas.
L’an 1641, le V. p. Bernard de Taninge étant allé prêcher à Pontamafrey, en Mauriane, Monsieur le curé du lieu, quy est encor vivant, leur racconta qu’il avoit un petit chien quy avoit un collier garny de sonneaux, avec lesquels il ne faisoit que du bruit par ses continuelles courses pendant la prédication du bon p. Sébastien (quelques années auparavant). Ce bon père, après la prédication, fit une sévère correction à ce chien, luy parlant sérieusement, et disant avec gestes du doigt accoutumés en tel cas: « Vous êtes un petit broulion quy ne faictes que courir par l’église et mener du bruit avec vos sonneaux. Vous distraisez le prédicateur et empêchez le peuple d’entendre ce quy se dit. Possez-moy ces sonneaux et vous amandez. »
Le chien demeura ferme et la teste baissée pendant la correction, et aussytôt après le commandement du père Sébastien, /30/ se passant la patte depuis le col jusques sur l’oreille, fit tant qu’il s’ôta les sonneaux en sa présence, marque d’une grande innocence de ce bon père et vray religieux. Voycy comme en parle le R. p. Diègue de Cité Neuve, en ses éloges.
eloges donnés au vénérable p. sébastien de mauriane, prédicateur capucin.
par le rd p. diègue de cité neuve, jadis provincial des capucins de savoye.
Pater Sebastianus, Maurianensis, plane apostolicus, concionator, propriae carnis inimicus, sui despectissimus, pauperrimus, obsoleto et lacero habitu semper indutus, corpus corporeis etiam laboribus fatigans, plurium nostrorum locorum fundamenta ponens, aestu urgebatur et gelu, die noctuque desudans, omnes nostras missiones zelo cucurrit earumque functiones ardenter exercuit, populos monuit, hereticos convertit et usque ad septuagesimum quintum annum strenue militans, in loco nostro Maurianensi devotissime moritur anno 1635.
Le p. Sébastien de Mauriane, prédicateur tout apostolique, ennemy de sa propre chair, grand mespriseur de soy-même, homme très pauvre, vêtu ordinairement d’un pauvre habit usé et déchiré, fatigant son corps de travaux corporels, a supporté des grandes chaleurs et froidures parmy les fabriques de plusieurs de nos conventz, a parcouru avec un grand zèle toutes nos missions, y travaillant jour et nuit sans épargner ses sueurs et a exercé ardamment toutes leurs fonctions, a exhorté les peuples, converty les hérétiques et, combattant vaillamment pour la gloire de Dieu jusques au septante-cinquième de son aage, a finy son pèlerinage mortel, avec une très grande dévotion, l’an 1635, (en nre convent de Mauriane) 11. /31/
§ 8
du r. p. maurice de beaufort, prêtre capucin, jadis définiteur en la province de mission des capucins en savoye.
Le Rd p. Maurice de Beaufort. pour son bon naturel et sa grande vertu, fut jadis grandement aymé et fort intime familier du R. p. Jean de Mauriane de ste mémoire, et son confesseur, comme est dit ailleurs. Aussy avoit-il hérité de l’esprit de ce grand serviteur de Dieu et de son manteau duquel nous avons parlé cy-devant, comme un autre Elisée, celuy d’Elie, son père spirituel. On remarquoit en luy une grande dévotion, laquelle paroissoit particulièrement en sa face toujours riante quy donnoit opinion qu’il eût le bien de voir son ange custode. Même des personnes de qualité le venant visiter et le treuvant seul au travail corporel, et voyant sa face et ses actions s’en retournèrent sans luy rien dire, ny se faire voir à luy, pour ne l’ynterrompre en ses entretiens, puis dirent à quelques religieux qu’ils croyoient que ce bon père conversoit avec son bon ange.
Il étoit fort assidu et amateur de l’oraison, et nonobstant sa vieillesse et ses infirmités des reins, siatique et autres à cause de ses continuels travaux corporels, il demeuroit tout le long de l’heure à l’oraison mentale de la communauté, au chœur, à genoux, détaché de tout appuy, tout courbé de foiblesse et de douleur, ou peut-estre de douceur des divines consolations, comme une statue, sans se remuer aucunement, ce que les religieux ne pouvoyent assés admirer.
La grande joye et allégresse qu’on voyoit en luy quand il disoit la ste messe étoit un témoignage évident de son union avec Dieu et attention intérieure à ce sacré mistère et une confirmation des opinions que dessus. Il abhorroit de manger hors le repas et étoit grand amateur de la ste pauvreté. On ne voyoit en sa chambre qu’un seul livre, sçavoir est Thomas à Kempis.
Il parloit peu, mais quand il parloit, c’étoit toujours de choses stes et avec un grand sentiment, et d’une façon ravissante. /32/ Il fut éleu définiteur au chapitre de Chambéry de l’année 1618. Il décéda heureusement et se reposa en nre Seigneur, l’an 1631, en nre convent de Rumilly, et sa mémoire est en bénédiction.
§ 9
du r. p. séraphin de mauriane, prêtre capucin.
Nous avons aussy eu en ces premiers temps un père Séraphin de Mauriane quy, pour ses vertus et mérites, a été plusieurs fois difiniteur, parfois custode, autrefois fabricier, c’est-à-dire un des quatre pères qu’on élit en chapitre pour présider et décider, avec le provincial, les affaires de fabrique, choix des places, collocation des conventz et formulaire d’iceux.
Je diray en peu de mots de ce Rd père que véritablement il étoit un séraphin terrestre et mortel, par un grand amour de Dieu et de son prochain, quy étoit le poids, la mesure et le nombre de toutes ses actions, aboutissantes à la souveraine unité, le centre immuable de son cœur.
Ce quy se preuve particulièrement par un action héroïque qu’il fit entre plusieurs autres, en une occasion signalée. Une personne de qualité et naissance fort illustre et mêmes en vertu, vint trouver ce père au convent où il étoit gardien, pour le persuader de ne pas témoigner à un autre personne, aussy de fort bonne qualité, tant d’affection comme il faisoit et des signes de bienveulliance particulière, ains de le traicter au contraire et ne le recevoir aucunement, ny admettre en la communauté pour manger avec les religieux, comme il faisoit souvante fois, soit pour ôter toute occasion de jalousie à ses parties adverses, soit qu’il y eût un peu de maltalent ou quelque passion déréglée: « On n’est pas parfaict tout par un coup et la fragilité humaine est grande, à laquelle il faut compatir. »
Ce bon père ayant patiemment écouté la proposition, respondit: « Monsieur, on dit que l’office de séraphin est de persuader à chacun d’aymer Dieu pour luy-même, et le prochain comme soy-même, et vous me voulés persuader à ne pas témoigner à un tel aucune bienveulliance. Ne seroit-ce pas démentir le st nom qu’on m’a donné en la religion, de faire contre le /33/ devoir et office de sa signification ? Car en n’aymant pas mon prochain, pourroy-je dire avec vérité que j’ayme Dieu ? non, véritablement, car quy n’ayme le prochain n’ayme pas Dieu, et quy n’ayme pas Dieu, comment peut-il persuader aux autres de l’aymer ? Allez vous confesser, mon bon Seigneur, du mauvais exemple que me donnez et souvenez-vous que pendant que vous avez été parmy nous, et dont vos infirmités corporelles vous ont sorty, on ne vous a jamais enseigné ce que vous me voulez persuader. Qui non diligit fratrem homicida est, « celuy quy n’aime pas son frère est homicide » 12, dit S. Jean. Quant vous serez N. (tel que du depuis il fut effectivement), vous practiquerez l’hospitalité, luy prédisant la charge et dignité en laquelle il a vécu sainctement.
§ 10
du r. p. diègue de cité neuve, prédicateur capucin, jadis provincial en la province de mission en savoye.
Le Rd p. Diègue de Cité Neuve (quy est en la province de la Marque d’Ancône, environ dix mil ou trois bonnes lieues de N.-Dame de Lorette), prédicateur capucin, la lumière de nre province, l’honeur de nre ordre séraphique et la joye des chrétiens et bons catholiques, flottant encor sur les ondes de la mer orageuse de ce siècle malheureux (il étoit docteur en droict civil et canon, advocat au Sénat romain), fut un Salomon en justice et équité, séant au thrône de son office de juge qu’il étoit, autant noble de cœur comme d’extraction, faisant droict à chacun selon les loix divines et humaines, celles-cy étans subordonnées à celles-là, et à la première loy, mesure de toutes les autres. Il avoit un frère gouverneur d’une ville pour Sa Sté au royaume de Naples, du côté de Gayette, et un autre jésuite de grande et saincte réputation.
Venant à considérer toutes les choses de ce monde dans la source de leur néant, ès misères et dans l’inconstance trompeuse /34/ de leurs progrès, finalement dans les périls et malheurs éternels où elles précipitent les hommes quy n’en sçavent pas bien user, ouy bien en abbuser, les foula aux piés et mesprisa avec tant de générosité et force d’esprit à la faveur du vent impétueux et plein de suavité de l’esprit divin, par une vocation salutaire, que les surpassant toutes et montant jusques au plus haut des cieux par affection, se résolut de choisir un ordre tout séraphique pour les trouver par contemplation et les aymer chrétiennement en Dieu quy est leur premier principe et leur dernière fin, pour changer en cette sorte les biens temporels aux éternels, ô heureux échange ! O traicté avantageux !
Il ne fut pas sitost vestu de ce pauvre habit de l’humble S. François et enrollé en la milice capucine qu’il parut comme un alter Alexius, commençant ses divines ascensions par le premier et plus profond degré d’humilité, principe universel de toutes les actions animées de charité, c’est ce quy le rendoit victorieux au combat de tous les vices et le chargeoit de trophées en l’acquisition des vertus, nonobstant les stratagèmes des ennemis de son salut, et paroissoit d’autant plus élevé au-dessus de ses confrères que plus il cerchoit d’estre inconnu et mesprisé.
Etant encore en sa province de La Marque, en Italie, il avoit enseigné un cours de philosophie et théologie parmy nous, d’où est procédé le très Rd p. Juste de Monte de Torino, homme de grande vertu et réputation, quy a été deux fois définiteur général.
Le très Rd p. Hiérôme de Castelferretty, général des capucins, sur la fin de son premier généralat, environ l’an 1602, connoissant le zèle, la capacité et les vertus du Rd p. Diègue, l’amena avec soy en Savoye et l’associa au Rd p. Maurice de la Morrhe, homme insigne en doctrine et en la perfection religieuse, comme nous avons dit cy-devant, quy travailloit déjà en la vigne de n. Seig. autour de Genève, où ils souffrirent tous deux des grandes incommodités et persécutions parmy ces peuples nouvellement profès en la foy catholique, mais non encor informés des mœurs des bons catholiques et peu accoutumés à faire l’aumône à des gens de respect et pauvres évangéliques. Il ne cessoit d’aller de côté et d’autre pour travailler au /35/ salut des âmes, sans appréhension des peines et mésaises. Après que nos pères eurent demeuré quelques temps dans les masures desquelles a esté parlé ailleurs, part. 3. chap. 4, ils se retirèrent quelque temps à la cure de St-Julien, avec Monsr le curé, puis trouvèrent moyen de faire achepter une grange dans le même lieu, où ils s’accomodèrent en quelque façon, dressèrent un oratoire ou petite église et commencèrent à faire quelques exercices réguliers, chanter quelquefois l’office divin, et peu à peu formèrent un petit convent, où du depuis a été mis une famille complette, l’an 1616, et tous les exercices de nre ordre ont esté practiqués jusques à maintenant comme aux autres conventz.
Là le Rd p. Diègue a presque toujours demeuré et résidé, sans diminution de ses peines et travaux, parmy les ordinaires appréhensions d’être brûlés et destruicts selon les desseins et résolutions des Genevois quy ne pouvoyent supporter les fruicts spirituels que produisoit cette plante sacrée au jardin de l’Eglise catholique et en tout leur voisinage, voire les feuilles de ces saincts discours et écritz portés par le vent du St-Esprit jusques dedans leur ville, quy y opéroit des merveilles pour la guérison de plusieurs.
L’année 1622, il fut éleu le troisième provincial de cette province de Savoye, au chapitre de Moûtiers quy fut le 13e de la province, le R. p. Philibert de Bonneville, second provincial, ayant heureusement achevé son triennat. Du susdt Rd p. Philibert, je ne fay poinct de traicté, iceluy étant encor vivant, pour ne donner du déplaisir à sa modestie et humilité, seulement diray-je à mon propos que, depuis l’année 1615 qu’il entra en définition, il a presque toujours été définiteur, a fait cinq fois le voyage de Rome pour le chapitre général, quatre fois en qualité de provincial et une fois comme custode, a été plusieurs fois lecteur en théologie et enfin a si sainctement, prudemment et paissiblement gouverné la province, qu’il a fait et accomply heureusement cinq triennaux de provincialat et, pour avant-goût de ses récompenses éternelles, Dieu comble de bénédiction sa vénérable vieillesse, non point encor décrépite, quoyque chargé de 70 ans.
Retournans donc à son successeur, le Rd p. Diègue de Cité Neuve, ses compagnons ont attesté après son décès avoir /36/ remarqué en luy tout le temps de son provincialat un thrésor de vertus insignes, quy luy donnoyent un odeur de saincteté, quy se peut bien admirer, mais non pas suffizamment décrire, principalement une grande foy et dévotion au très st-Sacrement de l’autel, parlant d’iceluy avec des ferveurs et sentences pleines de vifs ressentimentz d’amour et de respect.
Une fois dans ce sien premier triennat, étant en chemin pour ses visites, se trouvant sur une fort haute montagne de Tarentaise, bien découverte, dite la Colombe, d’où l’on voit beaucoup d’autres montagnes et peysages, jettant la veue sur tant d’objectz, il fit une grande élévation d’esprit, et louant Dieu avec une grande ferveur, s’escria à haute voix: « O grand Dieu de tout l’univers, que vous êtes admirable en toutes vos œuvres ! » Et peu après: Dixit insipiens in corde suo, non est Deus, « le fol a dit en son cœur, il n’y a point de Dieu » 13. Ha ! qu’il n’avoit garde de le dire de bouche, car toutes les créatures se seroyent bandées contre luy ».
Puis venant à élancer ses affections sur le suject du très st-Sacrement de l’autel quy est l’abbrégé et mémorial de toutes les merveilles de Dieu, avec ces parolles du spalmiste royal David: Memoriam fecit mirabilium suorum, misericors et miserator dominus, escam dedit timentibus se 14., paraphrasa et expliqua ce don de Dieu aux hommes, in quo omnia nobis donavit, « auquel il nous a tout donné, sans réserve » 15, vint enfin à racconter de frère Nicolas de la Marque, layc capucin, pintre et quy avoit toujours été un fort bon religieux, homme d’oraison et quy n’alloit jamais dormir depuis mattines, demeurant toujours en prières, qu’une fois en Italie il eut une forte tentation contre la réelle présence de nre Seigr au très st-Sacrement, et comme bon religieux il manifesta sa tentation à son gardien, implorant l’assistance et les prières des religieux.
Quelque temps après, Dieu luy donna à l’oraison devant l’autel une vision d’un religieux revêtu des habits sacerdotaux, conduit avec flambeaux à l’autel, comme l’on fait à la messe de /37/ minuit à Noël, dit la ste messe, donna l’encens et faisoit toutes les solemnités accoutumées aux bonnes festes, arrivant à la consécration, il vit en la ste hostie un beau petit enfant tout entouré de lumière, puis toute la vision disparut et la tentation fut entièrement évanouye, demeurant en grande tranquilité et repos d’esprit.
En effect, tout le temps qu’il a demeuré en cette province de Savoye où il a finy ses jours, on ne l’a jamais vu altéré d’aucun mouvement déréglé, mais toujours avec une face riante et contente, même au plus fort de ses incommodités, et tout le temps des langueurs de sa paralysie qu’il supportoit avec une patience invincible. Ses discours quoyque tous entrecoupés et confus, ne pouvant bien prononcer les parolles, témoignoyent une résignation parfaite à la volonté de Dieu. Il ne pouvoit demeurer couché à cause de l’abondance du flegme et des [...] quy sortoyent continuellement de sa bouche. Il le falloit attacher de tous côtés, étant appuyé en devant sur un bois expressément accomodé pour le tenir assis. Cependant quoyqu’il le fallût tenir avec une bande ou avec sa chorde par derrière pour le faire marcher, il voulut toujours assister au commencement des offices, comme les autres frères laycs. Etant mort l’an 1630 au convent de Chambéry, son corps devint sy beau et si aggréable qu’il donnoit un singulier contentement aux spectateurs. Personne ne l’abhorroit, ny en concevoit aucune peur, comme arrive sovant pour les autres corps morts. Les religieux prenoyent avec grande dévotion des choses quy luy avoyent servy, comme stes reliques, sa chorde, sa règle, son chapelet et choses samblables et les baisoyent avec grande affection.
J’ay fait cette disgression de frère Nicolas sur le discours susmentionné du Rd p. Diègue, pour n’estre obligé d’en parler une autre fois, et retourne maintenant à la dévotion du susdt Rd p. Diègue envers le très St-Sacrement de l’autel et au très auguste sacrifice de la messe, laquelle il entendoit fort dévotement, ne perdant aucune occasion pour cest effect. Les trois années qu’il demeura avec le vénérable père Dominique d’Annessy, son compagnon ordinaire, à Nre-Dame de Lorette, il entendoit tous les jours plus de vingt messes consécutivement et jusques à trente-deux, car, au rapport même du sacristain de /38/ ce sacré lieu, il s’en célèbre tous les jours quarante-deux, depuis la minuit, jusques à trois heures après-midy, et les religieux quy ont heu le bien de demeurer avec luy à St-Julien assurent qu’es trois dernières années de sa vie, il entendoit toutes les messes quy se disoyent audt lieu.
Avec ce grand zèle et ferveur, il a porté quelquefois le st-Sacrement à des malades catholiques dans Genève, secrètement et sans que ce peuple aye peu aucunement se scandaliser, ains au contraire, une fois, un catholique étant fort malade dans Genève, il fit connoistre à son hôte qu’il luy fâcheroit bien de mourir sans confession et qu’il désiroit bien avoir des capucins de St-Julien. L’hôte luy dit qu’il les feroit bien venir. Les ayant fait advertir secrètement, le Rd p. Diègue y alla et l’ouyt en confession et voyant le grand désir du malade pour recevoir le très st-Sacrement, le Rd p. Diègue luy donna courage et confiance que Dieu luy octroyeroit la grâce de le recevoir. Le lendemain ayant célébré la ste messe à St-Julien, il prit le St-Sacrement dans un corporal, le mit dextrement et proprement dans son habit et s’en alla à Genève où il receut un honeur tout particulier et du tout extraordinaire dès l’entrée de la ville jusques au logis du malade et, ayant communié le malade, à son retour personne ne luy rendit aucun honneur ny salut plus que de coutume. Après cela le Rd p. fut appellé au conseil où il se présenta prêt de respondre de ses actions et de tous ses religieux. Les seigneurs luy dirent qu’ils sçavoyent assurément qu’il avoit conféré les sacrementz des catholiques dans leur ville, qu’il prît garde dores en avant à ses actions et fût plus sage, sans toutefois luy faire aucun mal.
Toutes les festes et dimanches, voire même ès jours fériaux, il faisoit exposer le très St-Sacrement à la messe conventuelle pour les nécessités occurrentes de la ste Eglise et autres particulières, et jamais ne célébroit la ste messe, sans s’y préparer auparavant avec une bonne discipline, sinon qu’absolument il luy fût impossible de trouver lieu et temps propre à cela, lorsqu’il étoit hors des conventz, laquelle discipline il appliquoit pour la conversion des hérétiques, ennemis jurés de ce divin sacrement, sacrement d’amour et d’un intime union de Dieu avec les hommes, et des hommes avec Dieu, pour remplir nos /39/ âmes de bénédiction et de grâce et nous donner les arrhes de la gloire éternelle, en renouvelant personnellement en nous et continuellement la mémoire et solemnité de sa très douloreuse passion, acte principal et témoignage très efficace de son amour infiny, duquel il nous communique personnellement la source avec son Père éternel.
Sa piété étoit telle que tous les jours infailliblement il disoit l’office des morts et les graduels avec le petit Office de N.-Dame. Les grands affaires continuels qu’il avoit pour le suject des missions et pour la ste Eglise catholique, les grandes correspondances qu’il avoit pour cet effect avec les prélatz et les princes et avec les sacrées congrégations des cardinaux éminentissimes De propaganda Fide et autres, ne pouvoyent abbattre ou lasser son esprit invincible, et pour satisfaire à ces devoirs, il déroboit à ses yeux le repos nécessaire, remettans à la nuict de faire ces dépêches pour ne préjudicier aux exercices du jour, à l’oraison mentale et contemplation et aux susdtes dévotions. Le V. p. Dominique d’Annessy, son compagnon et secrétaire ordinaire, assure d’avoir écrit soû luy quelquefois trente-deux lettres pour une nuict à diverses personnes d’Italie ou d’ailleurs pour recommander les convertis à la foy catholique entre ses mains ou d’autruy, se servant sainctement de son crédit admirable pour les addresser en bon lieu pour leur ôter occasion de recheutte en pourvoyant à leurs nécessités et à leur avancement selon leur capacité, entre lesquels plusieurs ont sainctement réussy, soit en la vocation religieuse dans l’ordre séraphique et autres bien réglés, soit en la condition séculière, ce quy le rendoit recommandable plus dans Rome, dans Milan et autres lieux signalés que là où il travailloit actuellement. Son zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, spécialement de la conversion de Genève étoit si ardent qu’il est impossible de l’exprimer. En veillant, en dormant, tous ses soins et ses songes tendoyent à cela. Souvante fois il songeoit qu’il disoit la ste messe dans Genève; autrefois, qu’il y prêchoit ou disputoit, et lorsqu’il étoit à Nre-Dame de Lorette, faisant une grosse et longue maladie, languissant, exténué et comme moribond, il ne parloit que de Genève et de la conversion des hérétiques. C’est là qu’il appliquoit toutes ses austérités, ses rudes pénitences, /40/ ses voyages et travaux, et devant que partir pour Rome il solicita son compagnon, frère Angélique de Taninge, layc, à dresser son intention de faire le voiage de N.-Dame de Lorette pour la conversion des pauvres gens de Genève. Ses discours familliers n’étoyent que de cela, et toutes ses négociations vers les roys, vers les princes ne visoyent qu’à cela.
Il obtint de Sa Majesté très chrétienne lettres à messieurs de Genève, pour donner libre conversation dans leur ville aux pauvres capucins, sans estre conduitz par des soldats, comme ils étoyent auparavant, eux quy ne recherchent que le ciel, laissans les affaires d’Estat à ceux quy sont destinés à cela, ce que l’on n’eût pas fait à des juifs ou autres infidèles, ny à aucune autre sorte de religieux ou ecclésiastiques. Il obtint encor lettres de Sa Majesté pour avoir un petit logis dans Genève, pour se retirer en leur particulier ès cas de nécessité des allées et venues de nos religieux des conventz voisins, mais ce coup fut détourné par quelqu’un quy étoit obligé d’y employer tout son pouvoir, tant l’intérest a de pouvoir sur le cœur des mondains, de sorte que les seigneurs de Genève, bien étonnés de ces lettres du roy, s’excusèrent enfin comme ils peurent allégans qu’ils craignoient quelque tumulte ou sédition populaire.
C’est ce zèle quy luy donnoit tant d’amour pour ce petit conventin de St-Jullien, le considérant comme une batterie royale et divine contre cette Babylone d’erreur et de confusion, pour laquelle braver et sainctement défier, au profit spirituel de ses pauvres habittans trompés innocemment pour la pluspart, il fit tenir en ce lieu le chapitre provincial l’an 1634, où se virent des merveilles pour la gloire de Dieu et le salut des âmes et une singulière Providence du ciel pour la nourriture des religieux en un si petit lieu.
Mais très illustre fut l’oraison de Quarante-Heures quy s’y fit peu d’années auparavant, l’an 1625, où les peuples accoururent de toutes partz, même de la cité de Genève, nonobstant les deffenses très expresses quy avoyent esté faictes par les seigneurs à l’instance des ministres, quy n’épargnèrent leurs inventions jusques à faire courir des poèmes fabriqués, imprimés, autant obscurs et sans raison que remplis de blasphèmes et /41/ mespris contre une procession générale en laquelle s’estoit représenté la passion de N. R. J.-C. et autres mystères de nostre foy et religion catholique.
Mais laissant à part toutes ces solemnités, je ne doy passer soû silence la conversion d’un vielard hérétique, habitant de St-Jullien, nommé Giron d’Yr-la-Ville, aveugle de corps et d’esprit, quy avoit autre fois étudié pour estre ministre et étoit tellement obstiné que le V. p. Etienne de Chatenod, prédicateur capucin, pendant le temps de ces Quarante-Heures luy disant: « Or sus, Monsieur, vous sçavez que jusques à maintenant on n’a rien épargné pour vre conversion; on vous a convaincu par la ste écripture, par la doctrine des sts pères, par les conciles, par des vives raisons, par la stabilité invariable de l’Eglise romaine et par l’infaillibilité d’icelle et autres samblables argumentz. Je voy bien que c’est, vre obstination veut encor des miracles; et bien ! il vous sera accordé. Je me confie tant en la divine bonté et miséricorde pour vre salut que, sy vous promettés devant Dieu et en bonne compagnie que vous vous convertirés à la foy catholique, si Dieu vous rend la veue corporelle de laquelle vous êtes privé, je vous prometz de la part de Dieu qu’elle vous sera randue. »
Il luy donna une réponse autant insupportable que pleine d’obstination, disant: « Encor que ce miracle se feroit, je ne m’en soucieroy pourtant et ne changeroy point de religion. Je suis assuré de mon salut; je ne veux que l’écritture ste », et autres samblables sornettes ordinaires des hérétiques, sans raison ny fondement. Néantmoins comme il assistoit à toutes les prédications des Quarante-Heures, le Rd p. Louis de Chambéry, homme très docte et grand prédicateur, duquel on disoit à Annessy pendant les Quarante-Heures qu’il y prêchoit ès trois premiers jours de la semaine ste : « Nunquam sic homo locutus est. Potens in sermone, etc. » Venant à faire la dernière prédication pour la closture desdtes Quarante-Heures de St-Julien, il prit pour thème ces parolles de l’évangile: Consummatum est. Et inclinato capite tradidit spiritum ! 16 et traicta cette mattière sy doctement, si méthodiquement, si moralement et si pathétiquement /42/ que, le mariant avec ses autres parolles du spalmiste royal : Omnis consummationis vidi finem, latum mandatum tuum nimis 17, que tout le monde en fut ravy, particulièrement les doctes. Mais l’émotion intérieure quy en procéda en fut du tout extraordinaire, laquelle se manifesta en nre hérétique Gyron, jadis tant obstiné, quy dit tout haut à la fin de la prédication dans l’église parroissiale : « Je suis catholique, je suis catholique. » Il fit profession de la foy catholique, après avoir abjuré l’hérésie entre mes mains; quelque temps après, receut les sts Sacrementz et donna une grande édification à tout le peuple et au bout de l’année, mourut en disant dévotement: « Jésus, Maria. »
C’est enfin ce st zèle du salut des âmes quy brûloit et rongeoit tellement le cœur de nre bon père Diègue, que ne pouvant accomplir personnellement ses souhaicts dans Genève, il s’étoit fait un petit oratoire tout au haut de son petit convent, proche des tuyles, où il ne pouvoit entrer qu’à quatre piés, et là demeuroit tous les jours quelque temps à contempler la cité et y opérer en esprit et par ses fervents désirs envoyés vers le ciel, le salut de ces pauvres errantz et y randre les homages et tributs deus à la divine Majesté. C’est pourquoy il souloit dire : Non potendo l’onda, godo la sponda.
Il avoit une charité si ardante envers le prochain pour l’amour de Dieu qu’il ne pouvoit souffrir les nécessités des pauvres sans les assister de tout ce qu’il pouvoit, principalement les nouveaux convertis, ou desquels il espéroit la conversion, employant souvant ce quy étoit nécessaire à la nécessité de luy et de ses religieux, pour traicter ceux de Genève quy venoyent le visiter, d’où est arrivé beaucoup de bien pour la gloire de Dieu et la conversion de plusieurs, prenant souvante fois secrètement ce qu’il pouvoit attrapper des beaux pains blancs, des linges ou mouchoirs, pièces de drap et autres choses samblables, se levant tout ce qu’il pouvoit de dessus son habit ou manteau, ses pièces à essuyer les grandes chaleurs de l’été et en voiage, pour assister les nécessiteux qu’il rencontroit en chemin; et quand le compagnon luy disoit qu’il ne pouvoit pas /43/ tant porter, il en prenoit luy-même dans la pochette de son manteau et le donnoit aux pauvres en cachette et à l’insceu de son compagnon. Parfois ayant grande journée à faire et à jour de jeûne, qu’ils portoyent pour faire collation en chemin, il faisoit donner aux pauvres ce qu’ils avoyent, et par après il en pâtissoit notablement.
Une fois étant à St-Maurice-en-Valley pour sa visite, il y tomba malade en telle sorte que le médecin de Syon ordonna qu’il ne demeurât plus longtemps en ce lieu, à cause du mauvais air de ce lieu (avant le changement du convent); on le mit à cheval ayant même la fièvre, et Madame Odet mère de Monseigneur l’abbé de présent, que Dieu bénisse et conserve, et bonne mère des pauvres, surtout des capucins, comme Monsr le lieutenant Odet, son mary, que Dieu absolve tous deux, étoit leur père temporel, luy manda une belle perdrix et un faisan, dans une belle serviette. Ses compagnons luy mirent le tout au pommeau de l’arson de la selle, et marchant un peu devant sesdtz compagnons, il rencontra une pauvre femme à laquelle il donna tout. Quelque temps après les compagnons luy demandèrent qu’étoit devenue la serviète et ce quy étoit dedans. Il répondit: Io ho fatto una limosina fiorita, « j’ay fait une aumône florie. » Le V. p. Dominique luy voulut représenter que cette femme seroit scandalisée de voir une samblable provision à des capucins. Il ne dit autre, sinon: Caritas non agit perperam, « la charité ne fait rien mal à propos », non cogitat malum, « la charité ne pense point de mal » 18. Il ne laissa pas pourtant d’en avoir bien besoin par après, mais c’étoit son contantement.
Ses austérités étoyent du tout admirables. Il mangeoit fort peu de chair, il trempoit ordinairement le vin, ne discernoit pas même le vin poussé et corrompu d’avec le meilleur, n’y prenant pas garde, et souvante fois, il ne mangeoit que des fèves crues qu’il faisoit tremper avant le repas et les apportoit dans son mouchoir à table pour s’en nourrir, laissant les viandes quy luy étoyent données. Autre fois des herbages cruds, cibolles, broccoly et autres choses samblables et, sur la fin de ses jours, il les faisoit un peu cuire, et pour l’ordinaire il avoit finy de manger /44/ qu’à peine la communauté avoit bien commencé. Il sortoit souvant de table pour aller à la cuisine laver la vaisselle qu’il pouvoit trouver libre, tandis que les religieux continuoyent de prendre leur réfection. Son humilité le portant ordinairement à rendre des services au convent les plus vils et abjects que je n’oseroy icy expliquer, et ce avec tant de ferveur et de dévotion, tout provincial qu’il étoit, que tous les religieux étoyent ravys de ses bons exemples. Il ne dormoit point après mattines, pour mieux vacquer au service de Dieu et à l’oraison qu’il faisoit de trois heures entières, lorsqu’il étoit dans le convent, et pour ce faire, bien souvant depuis mattines où il ne manquoit jamais. Il ne sortoit point du chœur jusques au battre des chambres pour le réveil de prime, ou s’alloit cacher en quelque recoin pour n’estre diverty.
Les trois dernières années, il en ressentoit telle affliction que lorsqu’il voyoit sortir quelque religieux de l’oraison, tant il étoit amateur de ce st exercice et disoit qu’un religieux ne peut sçavoir ce qu’il perd quand il se prive de la communauté en ce st exercice.
Il étoit grandement récolligé en soy-même et uny avec Dieu pendant les offices divins, mais singulièrement à prime, tierce, sexte, nonne, où le spalmiste royal triomphe à ravir ès sainctes affections. En chemin, disant ses offices avec son compagnon, il faisoit des pauses quasy à chaque période avec des sentiments si grands et des soupirs ou admirations si dévotes qu’il ravissoit ses compagnons et sembloit que jamais son esprit ne peût estre distraict hors de Dieu, tant il étoit uny en soy-même. Il avoit un petit livret tout plein de sainctes affections et très ardentes, avec lequel il s’entretenoit avec ses compagnons pour ne perdre aucun temps de sa vie quy ne fût employé pour Dieu et son prochain.
Quant au vêtir, il ne portoit jamais tunique, quoy qu’il ayt passé sy souvant les hautes montagnes du Grand et Petit-St-Bernard et le Mont-Cinis, se contentans d’un viel habit rapiécé. Jamais il ne se dispensoit d’aucun jeûne, quel grand voyage, quel mauvais temps et quelle grande montagne qu’il eût à passer, en hyver ou en été. Que si cela ne semble pas tant admirable, parce que, par la grâce de Dieu, il est assés commun /45/ entre les capucins, la merveille sera augmantée en ce qu’il gardoit cette rigueur même au carême de l’Epiphanie que N. S. a consacré par son st jeûne, quy est de quarante jours, l’observant rigoureusement dedans et dehors le convent, quoyqu’il ne nous soit pas donné de nre père séraphique S. François avec obligation de conscience, en manière de précepte, mais seulement par manière d’exhortation et conseil; et en toutes les susdtes occurences, même lorsque la communauté s’en dispense pour quelques jours depuis la septuagésime, quand le grand carême se trouve commencer tôt, et lhorsque les bienfacteurs luy mandoyent de la viande, il la refusoit humblement avec actions de grâces et se contentoit de racines et herbages, comme nous avons dit cy-dessus. Il avoit pourtant un grand soin de recommander ses compagnons, disant qu’ils avoyent beaucoup de peyne tout le long du chemin, etc.
Dieu l’avoit doué d’une grande prudence en toutes ses actions, mais particulièrement au gouvernement des religieux, ne les inquiétant point, tant que faire se pouvoit, comme lorsque les religieux faisoyent quelque chose pour l’ornement de l’autel ès festes principales et que leur dessein ne réussissoit pas au gré des spectateurs, il ne leur en donnoit aucun mécontentement, disant qu’ils avoyent fait ce qu’ils avoyent pu, et qu’ils avoyent heu bonne intention, et à leur insceu alloit lever ce quy étoit messéant ou accommodoit ce quy se pouvoit accommoder, et ainsy en toutes autres occasions.
Une fois, il dit à un jeune religieux, frère layc de deux ou trois ans en religion, avec une grande douceur et humilité: « Frère Léonnard, ne vous étonnés pas sy quelquefois je ne vous donne pas toute la satisfaction requise en mes réponses ou autrement, car j’ay quelquefois plussieurs affaires dans l’esprit, quy me distraisent ailleurs. » Cependant le même religieux assure que jamais il n’a vu en ce bon père aucun acte d’impatience ou autre imperfection quy l’ait mal édifié, et n’est pas seul en cette proteste.
Il avoit tant de bonté pour les religieux qu’il les consoloit en tout ce qu’il pouvoit, particulièrement les simples frères auxquels il compatissoit comme un bon père à ses petits enfans. Il y eut une fois un pauvre religieux inquiété et troublé, en sorte /46/ qu’il ne se pouvoit consoler. Il donna charge à un de ses compagons de l’inviter à estre son compagnon en la visite de la province, prétendant le remettre par ses bons discours et consolations qu’il luy donneroit en chemin, pour le divertir de sa mélancholie, quoyque d’ailleurs il n’ignorât pas qu’on l’en blâmeroit et s’attireroit en quelque façon l’indignation des pères de la province.
Cette bonté et douceur susmentionnée conduite par la prudence ne luy faisoit pas pourtant épargner la rigueur quand il étoit nécessaire pour la gloire de Dieu, comme advint lorsqu’il mortifia vivement un prédicateur, père de province, auquel il avoit commandé d’aller prêcher en certain lieu, et iceluy s’excusant d’y aller parce qu’il n’étoit pas préparé. Le Rd père luy envoya cercher un document signalé dans un des sts pères et docteurs de l’Eglise, luy commandant de le relire par deux ou trois fois, et aprandre le devoir d’un vray prédicateur et d’un vray obéissant.
Il avoit un soin particulier de conserver l’honneur des religieux et tenir secrets les deffautz occultes, et quoyqu’il sceût se servir à propos du zèle de justice pour corriger, néantmoins la miséricorde et douceur emportoit toujours le dessus, principalement lorsque le coulpable luy confessoit ingénuement la vérité en particulier. Et ceux quy luy avoyent quelque aversion étoyent plus supportés et servis de sa bonté et bénignité paternelle, laquelle, animée d’une ste charité, luy faisoit tellement abhorrer les rapportz qu’il ne les pouvoit supporter au préjudice du prochain, sans toutefois dénier l’audience convenable aux justes plaintes ou advis donnés avec prudence et charité.
Il aymoit la netteté et pureté en un point quy ne se peut exprimer. Il abhorroit de parler aux femmes, quoyque grandes dames ou religieuses, et tout à fait ennemy des complimentz mondains, et partant il évitoit de passer par les maisons considérables, tant pour fuir les honneurs qu’on luy faisoit que pour n’y faire long séjour et ne perdre le temps qu’il disoit souvant être si précieux.
Sa générosité et constance ne fomentoit pas moins son grand zèle pour la foy catholique à souffrir le martire quand il en seroit temps, qu’à combattre valliamment au temps de la /47/ décharge sur les ennemis de nre saincte religion. C’est pourquoy quand il falloit traicter de controverse avec les hérétiques, sçachant qu’il avoit à luicter avec les puissances des ténèbres et avec les stratagèmes spirituels de la malice infernale quy parle pour l’ordinaire par la bouche de ces gens-là, comme nous avons souvante fois expérimenté, il entroit en la considération de son néant, s’humiliant très profondément en la présence de Dieu et se défiant de soy-même; puis se relevoit par une grande confiance en Dieu auquel il pouvoit tout, et s’armoit de la vertu et efficace divine communiquée aux prêtres catholiques et exorcisoit secrettement les hérétiques avec lesquels il vouloit traicter et les lettres qu’il leur écrivoit, de quoy je suis témoing oculaire, et plusieurs autres religieux. Il ne refusoit point le combat quand l’occasion se présentoit, quoyqu’il se treuvât malade et actuellement dans la fièvre, mais plus dans les ardeurs de l’amour de son Dieu et de son prochain quy coûte sy cher au Sauveur de nos âmes.
Une fois le bruit courut à St-Julien que ceux de Genève devoyent venir infailliblement brûler le convent des capucins dudt lieu. Il fit orner l’autel de tous les plus beaux ornementz quy fussent en la sacristie, pour ôter au peuple la frayeur et prenant advis de tous les religieux pour sçavoir ce qu’ils feroyent en ce cas et épreuver leur courage; enfin il leur recommanda très expressément de ne se point troubler, mais se confier en la divine protection et assistance de la très ste Vierge mère, nre grande patronne et mère des fidèles chrétiens, proposant qu’aux premières allarmes, ils yroyent tous devant l’autel, les cierges allumés, et luy revêtu des habitz sacerdotaux, et ainsy en pryant Dieu, attendroyent de pié ferme l’ennemy et avec une parfaitte résignation de leur volonté se soumetroyent aux ordres de la divine Providence.
La conversation de ce grand serviteur de Dieu étoit tellement aggréable à la divine Majesté et aux hommes mortels quoyqu’il ne parlât pas beaucoup et toujours de choses sérieuses, pour la gloire de Dieu et l’édification du prochain, et accompagné d’un vertu divine, qu’elle produisoit des très bons effects au cœur de ceux quy en jouyssoyent.
Faisant sa visite comme provincial et passant au Bourg-de-St-Maurice en Tarantaise, pour passer le Petit-St-Bernard, un /48/ jeune homme du même lieu aagé de seize à dix-sept ans, étant tellement timide qu’il n’eût pas osé sortir la nuict d’un membre de la maison pour passer à un autre, néantmoins le Rd p. Diègue départant de la maison de son père (le convent des capucins n’étant encor bâty), pour faire voiage du côté de la susdte montagne, ce jeune homme le voulut accompagner une bonne demy-lieue, sentant désjà les divins attraitz et revint seul en la maison de son père, devant jour, sans aucune peur ny crainte.
A leur départ mutuel et séparation corporelle, le Rd p. Diègue le baisant sur la tête, il sembla au jeune homme ressentir comme un charbon de feu quy embrasa tellement son cœur de l’amour de Dieu qu’il détermina dès lors irrévocablement son esprit en sa vocation à être capucin, si bien que du depuis il n’eut aucun repos jusques à sa réception, quoyqu’auparavant il n’eût aucune pensée de quel ordre il devoit estre, mais seulement en général se sentoit inspiré à se faire religieux.
Du depuis il a été entre nous un très bon religieux et fervent prédicateur, nommé père Chérubin de Tarantaise, quy a heu un si grand talent de Dieu, pour émouvoir les pécheurs à pénitence et avoit tant de crédit et authorité sur les cœurs, que le peuple faisoit sans difficulté ou résistence tout ce qu’il vouloit quoy qu’il coûtât, pour les confréries qu’il instituoit, particulièrement du très St-Sacrement et de St-Joseph, auquel il étoit grandement dévot et affectionné, partout où elles n’étoyent pas, et restauroyent les anciennes par toute la Val d’Aoûte et ailleurs. Il donnoit des si salutaires documentz aux confrères et des si beaux statuts bien approuvés des ordinaires qu’il étoit craint et amoreusement redouté, en sa bonne simplicité et familiarité, en ses ferveurs très ardantes et extrêmement violentes pour son corps, mais très puissantes pour les âmes, accompagnées de supplications amiables aux pauvres pécheurs de penser à eux pour s’acheminer vers le ciel; si bien que l’on observoit ponctuellement ses préceptes, et encor à présent sa mémoire est tellement en bénédiction que les hommes en parlent comme d’un homme du tout apostolique en ses mœurs et en ses prédications et le tiennent pour un sainct. Dans les confessions, plusieurs pénitents témoignent qu’ils ne sont plus retournés à tels et tels péchés depuis que le p. Chérubin les a si bien instruicts. /49/
Les confréries continuent leurs exercices et même les plus mal affectionnés n’ont de quoy en parler sinistrement. Il a fait réparer grandes quantités d’églises et pourvoir d’ornementz, et a causé partout où il a été une grande réformation des mœurs. Ce quy se voit authentiquement vérifié en trois lettres de Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Adrian IV, évêque et prince de Valley, l’une desquelles est de l’an 1645, les autres deux, de l’an 1646, èsquelles il racconte avec des termes très exprès, les bons fruicts que ce bon père Chérubin de nom et d’effect a produict dans le Bas et Haut-Valley, par ses ferventes prédications, confessions, cathéchismes, et institutions de la confrérie de la Doctrine chrétienne et autres sainctes confréries, montrant les continuels progrès que fait la dte confrérie de la Doctrine chrétienne et, pour conclusion, que son diocèse a des infinies obligations à sa vénérable Paternité. Les susdtes lettres luy sont addressées à St-Maurice-en-Valley, où il étoit gardien. Enfin, ayant passé sainctement une vingtaine d’années en l’ordre séraphique des capucins, il a remis son âme bienheureuse entre les mains de son Créateur, après avoir donné des très beaux exemples de piété et patience admirable parmy des douleurs extrêmes de collique et autres infirmités causées par la violence avec laquelle il prêchoit au susdt lieu de St-Maurice. L’an 1646, j’ay ouy racconter plusieurs grâces receues de Dieu par ses intercessions, de ceux quy l’ont invocqué dévotement en leurs nécessités, mais n’en ayant suffisante preuve et instruction, je me contenteray d’en dire deux obtenues pendant sa vie et par son moyen. Puis nous reprendrons nos brisées.
L’année 1644, un de nos religieux nommé fr. Jean-Joseph de Cerdon, layc capucin, étant tombé malade d’une fièvre continue à Mont-Jovet, en la Val d’Aoûte, au service de nos pères quy faisoyent là une mission, entre lesquels étoit le p. Chérubin de Tarantaise, étant réduit à tel point qu’il ne pouvoit plus se tenir à cheval, on avoit disposé quatre hommes pour le porter en chaire, au moins jusques à Châtillion, où nous avons un convent à deux lieues de là. Sur cela, le V. p. Chérubin luy dit: « Mon frère, je m’en vay dire la ste messe de S. Joseph à ce qu’il plaise à nre Seigneur vous faire la grâce que /50/ vous puissiez vous retirer heureusement en vre convent de la cité, à huict lieues de là. » Après la messe, le malade se trouva entièrement libre de sa fièvre, voire sy gaillard, qu’il croyoit s’en pouvoir aller à pié, et avoit scrupule de conscience d’aller à cheval. Mais la grande difficulté du chemin pierreux et d’une rude montée, avec l’obéissance deue en ce cas-là, le fit monter à cheval et arriva à Châtillon fort heureusement, où me trouvant gardien pour lors, je le volu arrêter pour quelque temps. Il me repartit que le V. p. Chérubin avoit dit la messe de S. Joseph, pour luy obtenir la commodité de se retirer en son convent, mais qu’il ne sçavoit pas sy c’étoit pour longtemps que la fièvre l’avoit quitté, et partant, il partit le même jour de Châtillon pour aller à la cité. Et comme il fut vers l’Arc Triomphal quy est à l’entrée du faubourg de St-Ours de la cité d’Aouste, la fièvre continue revint si furieusement que, la nuict suyvante, on luy donna le sacré viatique, croyans tous qu’il mourroit bientôt. En quoy Dieu fit voir le crédit qu’avoit vers S. Joseph ce sien fidèle et tant affectionné serviteur.
Comme aussy lorsqu’il prédit à Monsieur Stokalper, gouverneur de St-Maurice-en-Valley, un des plus illustres et capables seigneurs du peys, non moindre en piété et toute sorte de vertu qu’en authorité et dignité, que Dieu luy donneroit un fils, n’ayant auparavant que des filles, disant qu’il prieroit Dieu pour cest effect avec toute la ferveur qu’il luy seroit possible, par l’intercession de nre père séraphique S. François, ce quy arriva effectivement la même année, 1646, ainsy que l’a racconté et assuré à nos religieux le susdt seigneur gouverneur.
Un curé de la Val d’Aoûte, étant pressé de plusieurs et très grandes douleurs quy le réduisoyent à l’extrémité, recourut à Dieu, luy protestant l’opinion qu’il avoit de son fidèle serviteur, le père Chérubin de Tarantaise, décédé à St-Maurice-en-Valley, implorant la divine miséricorde par son intercession et promettant de visiter son sépulcre, s’il pouvoit, fut incontinant guéry.
J’ay dit tout ce que dessus pour faire voir les fruicts admirables de ce baiser divin de nre grand serviteur de Dieu, le Rd p. Diègue de Cité Neuve, sur la tête du jeune homme susmentionné, le p. Chérubin, en sa vocation, quy luy sembla un charbon de feu descendu du ciel empiré, pris dans le même /51/ encensoir que celuy quy purifia les lèvres du prophète Isaÿe, pour prêcher la parolle de Dieu, l’un et l’autre, selon sa divine mission.
La vertu divine quy opéroit en ce bon p. Diègue se fit paroître encor particulièrement en un de ses voyages en Italie, allant à Rome, attendant au port le départ du vaisseau où ils désiroyent s’embarquer. Un jeune garçon aagé de seize à dix-sept ans, tomba en terre du mal caduc, écumant horriblement par la bouche. Le bon père en eut pitié, le prit par le bras, le relevant, luy fit le signe de la ste Croix sur le front et incontinant le garçon fut remis, en sorte qu’en l’espace d’un Ave Maria après il se promenoit par le susdt port, comme auparavant sein et gaillard.
Il avoit une très grande confiance en la Providence divine et se servoit particulièrement de la rigueur de son zèle à corriger ceux qu’il voyait être trop soigneux à se pourvoir des choses nécessaires ou se mettoyent trop en peyne à faute de confiance filiale en Dieu, allégant ses libéralités infaillibles à ceux quy se confient en luy, puisqu’il a tant de soin des créatures irrésonables, les pourvoyant si abondamment. Et de fait, il s’est vu plusieurs fois être divinement secouru aux extrémités, lorsque toute la nature sembloit défaillir en ce point.
Une fois passant la montagne du Petit-St-Bernard, survenant une grosse neige et fort abondante, et toutes les circonstances du temps et du lieu le réduisans à non plus et à cœur failly, se voyant en tel estat, il excita ses compagnons, luy quatrième, à recourir à Dieu et à la glorieuse Vierge, disans ses litanies. Ils entrevirent quelque bâtiment qu’ils croyoyent être l’hôpital de St-Bernard, quoy qu’ils en fussent encor trois bons quarts de lieues éloignés. S’approchans comme ils purent, ils trouvèrent une chappelle nouvellement édiffiée, ayant encor ses cindres, desquels ils prirent quelques parcelles et, avec un petit fusil, firent du feu, reprirent un peu de force et de courage et louèrent Dieu quy les avoit deslivré de mort en un si grand danger.
De même en un de ses voiages de Paris, se trouvant de nuict dans des bois, égarés du chemin, lassés et harassés, hors de toute espérance humaine de pouvoir être secourus, le Rd p. Diègue, /52/ à sa façon ordinaire, reprenant forces et courage avec l’exercice de l’oraison, encouragea aussy son compagnon, quy étoit le Rd p. François de Chambéry, et aussy entendirent une voix quy les appella disant: « A moy, à moy, à moy, mes pères, à moy », ne leur semblant pas être une voix humaine. Tous réjouis et louans Dieu suyvirent la voix, laquelle ne les abandonna point jusques à ce qu’ils arrivèrent à un château où il furent fort charitablement receus.
Il avoit tellement à cœur le respect et l’honneur qu’on doibt aux prélats de la ste Eglise, qu’il n’en pouvoit entendre murmurer et leur donnoit toute déférence, même jusques aux plus simples prêtres et fort ignorants, ne voulant faire aucune bénédiction ès tables où ils se trouvoyent ensemble, quoyqu’il fût provincial, fort vénérable et en grande estime de tous, même des eminentissimes cardinaux, des évêques, des roys, des princes et seigneurs desquels il recevoit fort souvant des lettres.
Une fois, passant hors les murailles de Turin, il rencontra S. A. R. Victor-Amé, duc de Savoye, venant de la chasse, qui s’arrêta avec luy un gros quart d’heure, teste nue, quoyqu’il fût presque nuict et que le serain sans doute incommodoit ce sérénissime prince, quy luy donna plusieurs commissions, tant pour Lorette que pour Rome où il alloit.
Ses mérites étoyent tellement connus des souverains pontifes que Paul V, de ste mémoire, s’en servit en des grands employs, entre autres, l’an 1619, il l’envoya à Paris à la Reyne mère Marie de Médicis, pour les affaires quy concernent la foy catholique en la terre de Gex et circonvoisins de Genève, en partie par le dictame du feu Bx prélat François de Sales quy avoit une grande connoissance du personnage, portant à cet effect plusieurs lettres des éminentissimes cardinaux à plusieurs princes et seigneurs. En ce voyage, il fit connoissance avec Monseigr le duc de Nevers et de Mantoue, quy alors étoit dans le dessein d’une croisade, à laquelle il choisit le Rd p. Diègue pour l’associer avec le Rd p. Joseph de Paris, promoteur d’icelle.
Urbain VIII le fit arrester environ six mois à Rome pour le suject d’un employ qu’il luy vouloit donner pour un affaire très important quy touchoit le St-Siège et les corones d’Espagne et /53/ de Savoye, et pendant le susdt séjour, le pape dit au V. p. Dominique d’Annessy, son compagnon, en langue italienne: « Et bien ! vous êtes compagnon du père Diègue; ô le bon homme ! et pour la troisième fois, ô le bon homme, que le père Diègue ! La ste Eglise se servira de luy en affaires importantz pour la gloire de Dieu. »
Allant en sa province de la Marque et à Lorette où son obédience le portoit, étant arrivé à Bologne, il receut un’ obédience de la Sacrée Congrégation des cardinaux De Propaganda Fide pour aller, après ses dévotions faictes à Rome, rendre comte de ses négociations et missions et, dans cette lettre, les éminentissimes cardinaux luy donnoyent tant et de sy beaux éloges avec des termes de congratulation tels que les pères de la province susdte de La Marque admyroyent grandement et disoyent qu’ils n’avoyent encor vu personne aucune traictée et honorée de la sorte.
Ayant accomply ce voiage et fait voir ces généreux exploitz, ses peines et diligences, avec des écritz et remarques quy tous ont été enregistrés à Rome, la Sacrée Congrégation luy présenta la charge de quelle mission d’orient qu’il luy plairroit; ce qu’il eût volontiers accepté, si son aage et ses infirmités ne l’en eussent diverty, et alors la Sacrée Congrégation voulut qu’il retournât en Savoye, luy donnant le tiltre de préfect des missions, avec des grandes authorités, même pour dispenser jusques au 3e degré inclusivement pour les mariages faicts et à faire, et de pouvoir communiquer son authorité à quy bon luy sembleroit.
Ses labeurs, ses travaux et ses diligences ordinaires et infatigables ne se peuvent bien décrire. Le gros livre in folio, intitulé par luy-même: Fragmenta Missionum, quy est un ramas des lettres des prélats de la ste Eglise, des Sacrées Congrégations, des nonces apostoliques, des princes et seigneurs et autres de qualité fort honorables, voire de brefs apostoliques addressés à luy et, par luy, à des roys et princes catholiques, et autres recueils et traictés tous confus ensemble, en peut donner des nouvelles et faire connoistre ses mérites et l’état que l’on faisoit de luy; mais encor plus expressément les œuvres qu’il a laissé à la postérité, manuscritz bien reliés, mais avec des caractères et /54/ ornementz du tout admirables et très beaux avec la rosette et la grisaille crayonnée, tous prêts à mettre sous la presse.
Le premier tome porte cette inscription sur le front : Opera Reverendi Patris Didaci a Civitate Nova, predicatoris eximii, olim ministri provincialis integerrimi, conversionis hereticorum summe sitibundi, et patris amantissimi provinciae Missionis in Sabaudia, patroni observandissimi,
Dialogus triplici alphabeto digestus, quem cum fratre Didaco a Civitate Nova, concionatore capucino habent D. David Troncinus, Bonnaeus, Nerellus, novi catholici Gebennenses, in quorum 1° cuncta fere catholica dogmata literis sacris demonstrantur, principiis et emblematibus sub figuris cuilibet dogmati ab hereticis oppugnato oppositis; in 2° hereticos et heresiarchae Calvini monstrum, sanctorum gladiis jugulatum esse apparet; in 3°, conciliorum ac sanctorum patrum unanimis sensus, per ordinem declaratur.
Son épître dédicatoire à la Reyne des cieux est du tout admirable en la gravité de son stile et termes relevés en la langue latine, mais du tout ravissante en sa piété. Il fait aussy bon voir le discours dialogistique des trois susmentionnés citoyens de Genève, convertis à la foy catholique, avec le susdt Rd p. Diègue, leur père spirituel.
Tom. 2: Epistolae controversae ad Genevenses fratris Didaci de Civitate Nova, praedicatoris capucini, jam pridem in apostolica missione SSae Mariae Compassionis missionarii et ejusdem missionis et provinciae Sabaudiae superioris.
Là on voit quantité de letres en latin et en italien et en françois qu’il écrivoit à diverses personnes de Genève, lêquelles pour la pluspart montrent clairement et confirment la foy et les documentz catholiques et réfutent les erreurs contraires des hérétiques, sçavoir est douze à divers ministres de la cité, neuf à des professeurs en théologie, dix à des étudians, huict à des philosophes et médecins, et trente-trois à divers seigneurs même scindicqs de ladte cité de Genève.
Après quoy se trouvent deux lettres de l’éminentissime cardinal Ludovisio, protecteur de nre ordre, sur ce louable suject et autres labeurs sur les bibles de Genève.
Item une dispute qu’il a heu avec un jurisconsulte hérétique, laquelle a grandement satisfait la Congrégation De Propaganda Fide /55/ comme tout le précédent, pour estre non seulement docte, mais d’une façon novelle de convaincre l’hérétique, par tout le corps du droict civil.
La seconde lettre montre les grandes satisfactions que la Sacrée Congrégation a receu de tous ses écritz, de ses diligences et grand zèle au salut des âmes et que, comme il avoit été des premiers de ses missionnaires, ausy étoit-il des principaux au travail pour la gloire de Dieu et de la ste Eglise.
Au reste la dispute susmentionnée me fait connoistre que je n’ay pas trouvé toutes les œuvres du Rd p. Diègue de Cité Neuve, prédicateur capucin.
Quant au décès de ce grand serviteur de Dieu et cher nourrisson de la très glorieuse Vierge mère, il fut prévenu d’une maladie, interrompue de quelques jours de rémission. En la première attaque, il fut agitté de grandes convulsions, esquelles les religieux croyans qu’il deût mourir, luy donnèrent les sts sacrementz de viatique et extrême-onction. Au second accès du mal quy dura l’espace de huict jours avant sa mort, les religieux luy demandans s’il se souvenoit de ce qu’il avoit fait et souffert pendant les convulsions, il respondit qu’il n’en avoit aucune mémoire ny connoissance. De même étant interrogé des sacrements qu’il avoit receu, adjoutant avec des termes transperçans les cœurs des assistans: « Mais en tel cas, ils se peuvent réitérer et conférer derechef. De grâce, je vous prie pour l’amour de Dieu, que je ne soy pas privé de cette consolation pour le salut de mon âme. Octroyez-les moy maintenant, que Dieu me fait cette grâce de les pouvoir recevoir avec connoissance d’entendement et affection de volonté. »
Lorsqu’on luy apporta le très auguste sacrement de l’eucharistie pour viatique de son pèlerinage vers le ciel, il se jetta en terre, tout moribond qu’il étoit, avec une grande ferveur de corps et d’esprit, se mit la chorde au col et, avec une grande humilité, demanda pardon à tous les religieux présentz et aux absentz, en leurs personnes, de tous les mauvais exemples et déplaisirs qu’il leur avoit donné, luy quy n’avoit jamais offensé personne à son escient, mais toujours tant édifié. Et celuy quy avoit toujours tant aymé et practiqué la pauvreté évangélique et séraphique fit des grandes protestes de désappropriations de /56/ toutes les choses temporelles, demandant pour l’amour de Dieu un pauvre et chétif habit pour couvrir sa nudité, et tournant ses pensée et ses affections amoureuses au très st-Sacrement, l’apostropha en telle sorte, avec la practique de toutes les vertus divines et surnaturelles, communément appellées théologales, qu’il mettoit tous les assistans dans les pleurs et gémissementz; puis le receut avec une humilité et dévotion incomparable, continuant ses ferveurs et grande piété en la réception du st huile, répondant à tout ce quy se faisoit et disoit selon l’ordre de la ste Eglise avec des accentz d’une vraye dévotion. Or, comme ce phénix séraphique avoit employé les trois dernières années de sa vie particulièrement à la récollection intérieure et à l’assamblage de tous les bois aromatiques des bénéfices divins communs à tous les hommes et particuliers à ceux de sa profession, avec les personnels et singuliers quy luy avoyent été octroyés de la divine bonté pour en dresser le bûcher en son oraison continuelle, sur lequel il devoit être brûlé des flames et ardeur du st amour, occupation quy l’avoit tellement changé et abstraict qu’il ne sembloit plus être de ce monde, mais du ciel, ne prenant plus aucun contantement, sinon aux choses célestes et quy portoyent directement à l’union intérieure avec Dieu, son thrésor et son tout. Es huict derniers jours, il employa tout son temps à regarder vers le ciel, les bras en croix, le crucifix en main, le chappelet au col, les souspirs en la bouche, les sanglots en la poictrine et les larmes aux yeux, battant des ayles de stes oraisons jaculatoires et admirations contemplatives, réitérant presque continuelement, ces belles parolles en la posture que dessus: « O grand sacrifice ! O grand sacrifice ! O grand sacrifice ! » et autres samblables sur les mistères de nre foy pour dilater son cœur et les portes de ses affections ou sentimentz intérieurs, les eschauffant continuellement et disposant à la réception des rayons brûlans des divines communications du soleil de justice et de toute bonté. Etant interrogé qu’est-ce qu’il entendoit par ces parolles succintes et prié d’en faire part à ses amis affamés de ces viandes de paradis, desquelles ces parolles portoyent les souêves et savoreuses odeurs et desquelles il paroissoit estre remply et enyvré des consolations de l’Esprit Paraclète, il répondit avec des discours si sublimes et /57/ ardentz, que, comme vent du St-Esprit, il résolvoit en larmes et ravissoit les cœurs de tous les assistans. Souvante fois il prioit les religieux très humblement et affectueusement de luy dire quelque chose des affaires du ciel et du salut de son âme. Les religieux luy répondoyent: « Mon Rd père, nous sommes vos petits enfans et apprentifs en ces choses. C’est de vre Révérence que nous attendons cette céleste doctrine. De grâce, en ces dernières occasions, donnez-nous cette consolation quy demeure empràinte en nos âmes, pour profiter à l’éternité. » Sur ce, il disoit des choses toutes ravissantes, lesquelles, comme autant de dards, transperçoyent les cœurs de ceux quy les entendoyent.
De même en une paraphrase qu’il fit sur le spalme: Qui habitat in adjutorio Altissimi 19, entendant chanter au chœur, parce que sa chambre luy étoit contiguë. Toutes ses actions étoyent autant de vents méridionaux quy faisoyent liquéfier les cœurs et les yeux de ceux quy le considéroyent, comme lorsqu’il le voit et étendoit les bras pour donner sa bénédiction, comme un autre patriarche évangélique, tant aux religieux comme aux séculiers, seigneurs et gentilhommes, et autres quy y accouroyent de toutes parts et l’en pryoyent avec instance.
On ne sçauroit dire avec quelle affection et fréquentes répétitions il recommanda aux religieux de toute la province, comme un autre évangéliste S. Jean, disciple de J.-C., maître du st amour, la paix, l’union et la charité, disant avec tant d’amour: « Hé ! de grâce, mes pères et frères, réunissez-vous tous, soyez unanimes au service de Dieu (et samblables parolles), et Dieu vous bénira et tous vos travaux, et gaignerez des âmes à J.-C. en perfectionnant les vôtres. »
Enfin ce phénix séraphique, tout embrasé d’amour et transformé en Dieu, rendit les derniers souspirs de sa vie à son Créateur, en proférant ces belles et salutaires paroles: « Jésus, Maria », l’an 1638, mourant à l’imitation de son Maître, inclinat son chef et son cœur vers la Mère et le Fils, et reposant sur sa poictrine extérieurement, quand il étoit en voiage, ne cessoit de le baiser et apostropher en son dernier conflict, et a /58/ finy ses jours en cette vie mortelle le tenant entre ses mains et dessus sa poictrine, après avoir vécu environ quarante-six ans dans l’ordre séraphique. Ceux quy ont heu le bien de se trouver présentz à ce pieux et piteux spectacle protestent qu’ils ne se peuvent imaginer qu’un homme puisse faire une plus heureuse fin que celle-là, de plus grand édification et de plus grand’ odeur de saincteté et perfection.
Le V. p. Dominique d’Annessy, pour lors gardien de La Roche, luy étant venu rendre les derniers témoignages de sa fidélité en l’amour et service qu’il devoit à son père de tel mérite et si cordial en son endroict, luy ferma les yeux, selon ce que luy avoit prédit ce Rd père douze ou quatorze ans auparavant, quand il le choisit pour son compagnon et secrétaire jusques à la mort, usant des propres termes de fermer les yeux, en se mettant deux doigtz sur les yeux, pour montrer combien son intention accompagnoit ses parolles.
On ne sçauroit décrire les ressentimentz que donnèrent tous les assistans, de douleur et affliction pour la perte d’un sy grand personnage, et de dévotion pour la croyance qu’ils avoyent de sa saincteté, et tous les peuples circonvoisins de même. Mais ce quy est plus admirable, c’est que, dans Genève, sa mort fut grandement regretée, et Monsieur Deodati, lors premier ministre de Genève et très fameux entre eux, dit avec des lamentations fort sensibles: « Je voudray qu’il m’eût coûté la moytié de mes biens et avoir été présent à la mort de ce grand personnage. O le grand personnage que c’étoit ! » et semblables parolles de louanges. Ausi avoit-il bien suject de déplorer cette mort, puisqu’elle luy fermoit en quelque façon la porte de la vie éternelle. Car ce bon père avoit tant fait par ses fréquentes lettres et écritz des choses de la foy, et par ses communications personnelles, qu’il l’avoit converty, et la résolution étant prise pour sa sortie, ne restoit plus que l’exécution, mais les jugementz de Dieu sont inscruptables.
Dieu voulant donner des preuves aux mortels du grand degré de gloire que possède dans les cieux cette belle âme, son épouse, et du grand pouvoir et crédit qu’elle a vers sa divine Majesté par ses intercessions, octroya tôt après des grâces singulières à ceux quy l’invoquoyent à leur secours. Le susnommé /59/ père Dominique d’Annessy ayant fermé les yeux à son bon père et amy se saysit ausytôt de son chappellet, duquel il donna une dizaine à Monsr de Limogeon, l’aîné, intime amy de tous deux, quy avoit épousé une damoyselle de Mouxi, la piété et vertu duquel le rendoit autant recommendable qu’illustre pour l’antiquité de la noblesse et vertus de la maison à laquelle il étoit allié.
Quelque temps après, se rencontre l’occasion d’une femme de Mouxi, laquelle avoit enfanté un enfant mort, ce quy mettoit presque au désespoir le père et la mère de l’enfant, pour l’extrême affliction qu’ils ressentoyent de la privation de la béatitude éternelle, écheute à leur propre sang, n’ayant peu être baptisé. Comme donc ils étoyent inconsolables, sur cet article de foy qu’ils avoyent fortement imprimé en leur cœur, assistans à la doctrine chrétienne, le gentilhomme susmantionné, avec sa piété ordinaire, les voulant consoler, les incite à avoir confiance en Dieu et une singulière dévotion au R. p. Diègue, capucin, décédé à St-Julien, promettans d’offrir quelque chose à l’église des capucins de St-Julien où il est enterré, en témoignage de leur dévotion. Iceux coopérans aux bons conseils quy leur étoyent donnés firent vœu d’envoyer un flambeau de cire blanche au sépulcre ou chappelle de la susdte église, et Monsieur de Limogeon appliquant sur l’enfant mort la susdte dizaine du chappellet de ce bon père Diègue, l’enfant donna plusieurs signes de vie, fut baptisé et toute la compagnie grandement consolée, louant Dieu de ce bénéfice singulier.
De cinq à six moys après la mort du R. p. Diègue de Cité Neuve, quy fut l’an 1638, Monsr de Noveri, Jacques François, seigneur dudt lieu et de Chitry et conseigneur d’Auteville, étant attaint de la goutte en un pié, il y appliqua un vessicatoire quy luy causa une inflammation si grande qu’elle le mit dans une fièvre ardante et y mit la gangrenne, quy l’obligea de mander prandre un chirurgien à Genève pour luy couper le pié. Ce qu’attendant, il recourut avec une grande foy aux prières et mérites du Rd p. Diègue quy, pendant sa vie mortelle, avoit tant aymé et honoré cette illustre maison florissante en vertu et vrayement aimable, commandant à même temps à ses domestiques d’aller, dans la chappelle contiguë à sa chambre, dire les /60/ litanies de la glorieuse Vierge mère, et Madame de Noveri, sa femme, luy apporta une pièce de drapt de l’habit du Rd p. Diègue que l’on appliqua sur son pié malade. A même temps, l’inflammation cessa, la fièvre s’évanouit, la douleur s’appaisa, et ne voulut plus qu’on parlât de faire venir le chirurgien, ains commença à s’écrier tout haut : « Miracle ! miracle ! je suis guéry, grâces à Dieu et au R. p. Diègue. »
Sur quoy arrivèrent des capucins, faisant voiage, devant lesquels ledt seigneur de Novery déclara la merveille que Dieu avoit opéré en sa faveur par les mérites du Rd p. Diègue. Ce sont les propres termes du notaire qui en fit l’acte exprès à l’instance du même seigneur, dans sa propre maison forte, en présence de témoingts, du 14 apvril 1648 et, l’an 1650, ledt seigneur me raccontant ce que dessus dans sadte maison ou château de Novery, me dit ces propres parolles: « Mon père, s’il est besoin, je le signeray de mon propre sang. »
En la susdte maison de Novery y avoit un maître maçon nommé Me Anthoine Gabio de la Val de Cesia, en Lombardie, quy avoit travaillé environ treize années au bâtiment dudt château de Noveri et, en l’année 1646, au moys de juin, il se trouva sy incommodé d’une défluxion sur un œil, qu’il en avoit perdu la veue, ne pouvant plus discerner aucun objet qu’on luy présentât devant. Pour à quoy remédier, il s’étoit servy de divers remèdes naturels, sans en recevoir aucun soulagement, ce quy l’obligea de dire souvante fois: « J’ay perdu cet œil, c’en est faict »; rendit les médicamentz qu’on luy avoit donné pour ce suject et fit demander son congé à Monsr de Noveri pour se retirer dans son peys. Sur quoy Madame de Noveri ayant ouvert un sien coffre où elle tenoit ses petites dévotions, elle rançontra par bonheur les lunettes du R. p. Diègue, d’heureuse mémoire, et les fit porter par une damoyselle audt Me Anthoine Gabio, languissant dans son lict à cause de ladte infirmité. La damoyselle l’ayant exhorté de faire un acte de contrition, et puis de se vouer avec foy et dévotion au Rd p. Diègue, capucin, et appliquer sur son œil lesdtes lunettes, ce qu’ayant fait et réitéré par trois fois dans un quart d’heure, soudain la douleur de l’œil malade s’appaisa, et commença à y voir ausy bien que jamais il avoit fait. /61/
Sur quoy il se leva de son lict, descendit dans la chambre où étoyent Monsr et Madame de Noveri, publiant tout haut qu’il étoit guéry par les mérites qu’il avoit imploré du Rd p. Diègue, et ayant rendu au même temps lesdtes lunettes à Madame, s’en alla dans la chappelle randre grâces à Dieu, accompagné de Madame et quelques domestiques pleurans de joye de voir le miracle arrivé. Quelque temps après le susdt Me Anthoine Gabio s’en alla au convent de St-Jullien visiter le sépulcre de son bienfacteur, pour le remercier de la grâce receue. La déclaration en fut faite ès mains du même notaire, le même jour et an que la précédente, 1648.
La susdte dame de Novery étant allée à St-Julien visiter feu Monsr Duboys, son oncle d’alliance, la nuict, il luy prit un si grand mal de jambes avec tant de douleurs qu’elle ne pouvoit avoir aucun repos. Elle addressa sa prière au bon p. Diègue, disant qu’elle l’avoit toujours creu pendant sa vie un sainct personnage et qu’à présent elle croyoit qu’il régnoit dans le ciel et avoir beaucoup de pouvoir devant Dieu en faveur de ceux quy l’invoqueroyent à leur ayde, et partant qu’elle le prioit de la secourir en cette sienne nécessité. Aussitost elle se leva et alla librement sans aucun’ incommodité à l’église des capucins, rendre action de grâces devant le sépulcre du Rd p. Diègue, son grand dévot et de toute sa maison.
La même dame a racconté plusieurs fois à nos religieux et autres personnes séculières qu’une fille quy la servoit en sa maison de Novery, ayant une grosse fièvre, elle luy proposa les mérites du R. p. Diègue et le pouvoir de ses intercessions, luy donnant assurance que, si elle recouroit à luy avec une grande foy et dévotion, implorant son assistance, et bèvoit dans une tasse de terre quy avoit servy au R. p. Diègue, qu’elle avoit rière soy, qu’elle recouvreroit la santé. Ce qu’ayant fait et accomply de poinct en poinct, elle fut entièrement guérie au même temps.
A St-Julien, près Genève, l’an 1648, une fille nommée Philiberte Maréchalat, malade de certaine fièvre quy la réduisoit en tel état qu’elle demeura une fois quinze jours sans manger, ny boire, ny prandre aucune chose et sans parler; une autre fois dix-sept jours en la même façon avec des grandes convulsions, /62/ son confesseur luy proposa la saincteté du Rp. Diègue et l’incita à faire veu de porter l’habit de S. François. La première fois, elle ne ressentit pas l’effect de ses prières, mais réitérant le veu et ses dévotions, au même instant, elle commença à parler et dit : Jésus, Maria, se fit donner à boire de l’eau fraîche, continua à parler, manger et boire et, peu de temps après, se sentit entièrement guérie; puis prit l’habit de S. François comme elle avoit promis.
Le décès du Rd p. Diègue de Cité Neuve, prédicateur capucin et grand missionnaire apostolique, a été déploré de toutes partz et a donné occasion à plusieurs personnes insignes de décrire ses rares perfections, en luy donnant des beaux éloges pour faire voir la grandeur de la perte qu’avoit faicte en luy l’Eglise militante et la religion séraphique des capucins.
Le très Rd père Félicien, procureur de cour et commissaire général de nre ordre, en une sienne lettre du trois 9bre 1638, à nre Rd p. provincial de la province de Savoye, luy parle en cette sorte, mais en italien :
Mon Rd père en nre Seigneur,
La nouvelle que vre Rde Paternité me donne de la mort du Rd p. Diègue, jadis préfect de cette mission, a été receue de moy avec un vif sentiment de douleur, non pour le respect de l’heureux passade qu’a fait ce bon père de cette misérable vie à l’éternelle, mais pour la grande perte qu’a faict la ste Eglise et nre religion, laquelle a peu de semblables et si dignes ouvriers et vrayement apostoliques. Je prie Dieu qu’il en pourvoye un autre égal à luy, en ce genre, conformément au besoint présent, etc...
Du depuis m’a été envoyée une lettre de l’éminentissime cardinal Barberin, de Rome, 22 janvier 1639, au Rd p. Philibert de Bonneville, provincial des capucins de Savoye, faisant mention de son élection par la Sacrée Congrégation, pour succéder au Rd p. Diègue de Cité Neuve, prédicateur capucin, en la charge de préfect de cette mission, où se voyent des beaux éloges à la pieuse mémoire du Rd p. Diègue, et la grande estime que ladte Ste Congrégation fait de luy. Voycy comme parle cet éminentissime Cardinal, en italien : /63/
Très Rd Père,
Au lieu du défunct père Diègue de Cité Neuve, préfect de la mission de vos pères près de Genève, cette Sacrée Congrégation ayant député Vre Paternité, elle luy envoyé le décret, comme elle fera des facultés quand elle seront expédiées du St-Office. Au reste, ces messeigneurs les éminentissimes cardinaux espèrent qu’elle se rendra digne successeur du Rd p. Diègue en cette charge, lequel, par son zèle et vigilance et par ses fatigues et travaux continuels, en ce ministère apostolique, a laissé une louable mémoire de sa personne, vers ladte Sacrée Congrégation, etc.
Il m’est encor tombé entre les mains un épitaphe à la mémoire du Rd p. Diègue de Cité Neuve, quy comprend beaucoup en peu de mots, mais assés explicitement pour ceux quy ont la capacité pour pénétrer jusques à la mouelle cachée soubz l’écorce de ce texte :
elogium epitaphicum rdi patris didaci a civitate nova, praedicatoris capucini.
ad marmor
D. O. M.
Siste gradum, pie viator.
Sacellum hoc Deiparae sacrum venerare
Hîc
Pia F. Didaci a Civitate Nova, capucini
ossa conduntur.
Heu mirum !
Pugillo terrae, provinciae lumen, religionis honor,
Imo totius orbis decus tegitur.
Hic
Spreto saeculo, in quo utriusque juris laurea insignitus,
Velut alter Salomon,
Jura cuique pro tribunali reddebat,
Peritura bona cum aeternis commutavit.
Faelix qui scierit faelicitati saeculari detrahere,
Quod lucraretur aeternae. /64/
FF. Minorum militiae capucinorum adscriptus
Novus Alexicatus, contra quotquot sese obtulere
Vitiorum agmina,
Generose decertans;
Vere vitam suam militiam reddidit super terram.
Hic
Dum sibi minimus, imo minor minimo
Omnibus semper maximus visus est;
Virtutes omnes in eo, speculum quidem,
sed humilitas coriphaeum amisit.
Vita ejus tota prodigium fuit;
Vix enim vilissimo popularique cibo parcissime
necessitati cedens,
Olus pastum,
Unda potum,
Nudae tabulae vel humus, culcitram;
Truncus vel lapis, cervical,
Artubus fatigatis, ut plurimum ministravere.
Laborum patiens praeter aetatem
Inedia supra naturam
Mirus excubitor sui.
Si quid in morte timuit somnus et quies est
Quod laboribus et vigiliis indefesse vacaret,
Assiduis militans coelo austeritatibus,
Quietem quam daret animae, adimebat corpori,
Iro pauperior
Seraphici pauperum patriarchae Francisci
Vestigia sequens
Moriens non habuit quid optaret in terra
Qui continuis orationibus jam spiritu degebat in coelo.
Praeter virtutem nesciret quid amarit,
Hic
In suis operibus potuit in aeternum vivere
Qui in seipso non potuit.
In obedientia, alter Abraham
Propriam voluntatem, gladio resignationis holocaustavit
In regimine alter Moses
Provinciam per sexennium summa prudentia, consilio, /65/
Mansuetudine et invicta patientia rexit.
In zelo et suggestu, alter Paulus,
Anathema cupivit esse pro fratribus,
Quot concionibus, tot miraculis,
Quot periodis, tot oraculis
Quot verbis, tot jaculis
Peccatorum et haereticorum corda confodit,
Potens in opere et sermone
Contra infestos Ecclesiae perduelles, velut alter Machabaeus Fortiter dimicavit.
Attamen injuriarum ut fellis expers, amnium animos
Lenitate demulcebat.
Alta scripsit,
Sancta edocuit,
Maxima patravit,
Ut non hominem mole carnis oppressum, sed angelum dixisses.
Hic
Animus totus cum fuerit
Vix ulla sui parte subjacet fato.
Quinquies almam orbis Urbem pro comitiis generalibus petiit,
Summis pontificibus notissimus,
A Clemente VIII, in tractandis arduis benigne exceptus;
A Gregorio XV, ad Gallorum monarcham Ludovicum XIIIum
Pro Gebennensium conversione acceleranda mittitur.
Ab Urbano VIII nota satis super que tanti viri adhuc in vivis sanctimonia
Triplicato vivae vocis oraculo bonus proclamatur.
A Sacro eminentissimo purpuratarum patrum collegio
Missionis Beatissimae Virginis Mariae Compassionis
Primo praefectus inauguratur.
Ab Augustissimo Carolo Emanuele invictissimo,
Victore Amedaeo
Allobrogorum ducibus
Velut coeleste oraculum saepissime consulitur,
Coeterisque principibus cristianis dilectissimus fuit,
Solis invidis exosus
virtutis semper comes invidia
Omnibus charus /66/
vixit
Deo et proximo semper
Nusquam sibi
sed heu !
O naturae vilem bilem !
O immaturam naturam !
Jamjam sol justitiae signum ingressus
Injuste sacrum hunc immaturo septembri,
Vindemiare reliquit botrum.
Triennio tantum clymacterico majorem
M.D.C.XXXVIII.
Ac ne tantae virtutis occasum cerneret
Suum acceleravit,
Dum
Canorus hic coelestis olor, animo candidior
Quam capillis,
Nive licet candidioribus,
Praesago, dulcique sui funeris cantu, hymno completorii
Completo
Sacro intestino flagrans ardore
In pacifico divini amoris osculo animam efflans
Vitam etiam complevit
Et sic
Virum quem mortis virtus vincere non potuit
Oppressit amor
Fortis hic ut mors dilectio
Ergo
Sacra hoc clauditur tumulo amoris victoria
Aris supponenda empyreis
Aeternisque charitatis rogis concremanda.
Vale.
Ces éloges partent d’un très bon esprit, d’un très bon religieux et pauvre capucin, le vénérable p. Pierre de Genève, issu de noble et illustre maison crémonoise, quant à ses ancêtres, mais bien plus illustre en vertu, depuis sa conversion à la foy catholique et à la religion séraphique. Il parle scientifiquement, ayant eu le bonheur d’être fort famillier et bien aymé du /67/ R. p. Diègue, duquel il avoit receu les principes de sa conversion avec quelques autres de Genève, et ayant une grande connoissance des affaires importantz et de toute la vie de ce grand serviteur de Dieu.
Ce bon p. Pierre avoit été fait entre nous prédicateur et, quelques années, gardien. A la fleur de son aage prédit sa mort à quelque religieux, étant en plène santé quelques moys auparavant, disant qu’il mourroit cette même année. Il est décédé en notre convent de Belley l’an 1643, après avoir souffert des grandes douleurs de cholique et autres incommodités, avec une patience et résignation tellement exemplaire que ceux quy étoyent présentz en parlent avec des sentimentz de saincteté. Il avoit une très grande dévotion à la très ste Vierge, et quels affaires qu’il eût eu pendant la journée, même pendant la nuict, veillant bien souvant fort tard pour satisfaire à des personnes de qualité quy luy témoignoyent de l’affection à sa vertu et du respect à ses mérites, jamais il n’alloit prendre son repos, qu’il n’eût récité la corone ou le rosaire de la Vierge mère, Notre-Dame; et au lict de la mort, il fit des actes de foy et de religion avec des actions de grâces sy ferventz et accompagnés d’une complaisance indicible de se voir mourir dans le sein de la ste Eglise catholique et dans les douceurs d’une pauvreté évangélique, dans le sacré ordre séraphique, qu’il ravissoit tous les assistantz.
Mais singulièrement un seigneur de Genève quy, se trouvant à Belley pour négocier quelques affaires, sçachant que le p. Pierre de Genève étoit au convent de ce lieu, il le voulut voir, et le trouvant dans le champ de bataille, foulant aux piés les terreurs de la mort, s’animant dans les foiblesses de la chair comm’un généreux athlète et vaillant cavallier de J.-C., se mocquoit de toutes les furies infernales et se chargeoit des lauriers victorieux de la grâce divine, attachant tous ses trophées au sacré bois de la Croix, pour l’honeur de son Maître et Rédempteur quy en est le premier principe et la dernière fin. Ce seigneur, dy-je, voyant des témoignages si exprès de la saincteté de la religion catholique, en laquelle seule se professe une vraye et solide vertu, fomentée non d’une vaine et présomptueuse persuasion d’être assuré du salut éternel, sans se servir des /68/ moyens d’iceluy, institués par J.-C. en son Eglise militante, mais d’une généreuse confiance en Dieu, et ferm, espérance de la gloire éternelle par la miséricorde divine qui se communique aux âmes vrayement contrites et humiliées par l’entremise des sacrementz ecclésiastiques et autres aydes spirituelles, fut tellement plein de contentement et satisfaction qu’il en étoit comme hors de soy, confessant ingénuement qu’il faisoit bon mourir en catholique.
§ 11
du rd p. grégoire de chambéry, prédicateur capucin, jadis provincial de la province de mission en savoye.
L’an 1632, au 20e chapitre de la province de Savoye, assamblé à Salanche en Focigny par le Rd p. Philibert de Bonneville, à la fin de son second triennat, fut éleu père provincial, 4e entre les provinciaux, le Rd p. Grégoire de Chambéry, après avoir été cinq fois définiteur. Il étoit frère de Messieurs les Vissods, le procureur général et l’official, hommes doctes et de saincte vie, quy tous se sont rendus recommandables au public, par leurs mérites et capacité pour les charges qu’ils ont exercées, mais singulièrement pour l’intégrité de leur conscience, la bonté de leurs mœurs, la sincérité de leur naturel, la générosité de leurs amitiés et leur grande piété surtout envers les pauvres affligés.
Le Rd p. Grégoire, leur second, avant qu’être capucin, étoit fameux médecin et avoir enseigné la médecine en Provence où il se fit religieux. Ayant finy ses études entre les capucins de la ste théologie en la susdte province de Provence, il vint, par l’authorité du très Rd p. général, demeurer en cette province de Mission en Savoye en laquelle il fit paroistre par des effects signalés tant envers les séculiers qu’envers les religieux une charité ardente, accompagnée d’une ste et candide simplicité et humilité, ne dédaignant point de faire par soy-même, au service du prochain, selon les grands dons de Dieu quy étoyent en luy, ce qu’il pouvoit bien faire par autruy, pour le respect des dignités /69/ qu’il possédoit. Tous les médecins de Chambéry, de Genève et lieux circonvoisins faisoyent grand état de ses advis et consultes.
Une fois entre autres, se faisant une consulte de six ou sept médecins sur le suject de l’infirmité d’une grande princesse, en la présence du sérénissime prince, son mary, après que tous ces messieurs les médecins eurent étalés leur doctrine par de beaux et longs raisonnementz, le Rd p. Grégoire, comme humble religieux, en fort peu de mots, dit son advis, fut suyvy, admiré et exécuté promptement et facilement, et la princesse fut guérie le jour suyvant. Il a sauvé la vie, avec l’ayde de Dieu, à plusieurs religieux et séculiers, avec admiration de tous, en des infirmités que l’on tient communément incurables, et étoyent abandonnés des médecins. Ceux quy en ont la connoissance bénissent sa mémoire et raccontent ses vertus, fidèles compagnes de sa doctrine et grande expérience.
Mais il se rendoit admirable en la practique de la pureté quand il falloit parler et traicter avec des femmes, souffrant une grande répugnance à les aborder, se recolligeant en soy-même et en la pensée de Dieu quelque temps auparavant, évitant toute superfluité de discours. C’est pourquoy il étoit aymé et redouté. C’étoit un homme sans fiel et a fait paroître sa bonté, sa charité et ses vertus dans les souffrances des notables déplaisirs receus, les récompensans par des autres très exprès et signalés d’amitié, de services, bienfaicts et faveurs singulières.
Il étoit fort abstinent et austère en son manger, quoyque sa complexion robuste et son bon estomach requist de manger beaucoup, ce que l’on a expérimenté en des occasions particulières.
C’est beaucoup de bien vivre, mais le principal est de bien mourir, et c’est chose bien extraordinaire de trouver l’un sans l’autre, pour ne dire tout à fait impossible. La fin de ce grand serviteur de Dieu a été une patente très authentique pour l’approbation de sa piété et persévérance finale au service de Dieu, laquelle seule a l’honeur de coroner pour une éternité les vaillans cavalliers de Dieu, en quelle condition que ce soit.
L’année 1633, étant sur le départ pour le voyage de Rome où étoit convocqué le chapitre général, toute son occupation et /70/ ses discours en conversation n’étoyent que de parler de sa mort future en ce voyage, comme s’il en eût des assurances du côté du ciel et des révélations divines, mendiant continuellement des messes, offices des morts, des rosaires et chapeletz entre les religieux, pour cette occasion, par-dessus l’ordinaire des offices de charité que nous faisons entre nous, les uns pour les autres, et chacun à son tour expérimente après sa mort le grand amour mutuel quy règne dans nre ordre séraphique; le même faisoit-il parmy ses parents et amys particuliers.
Etant arrivé à Rome, il tomba dans une grande maladie et dans l’hydropisie, et fut traicté selon les complexions et coutumes des Italiens fort différentes de celles de deçà les monts, du côté de la France et peys circonvoisins. Ce bon père, comme très expertz médecin, dit à son compagnon: « Hélas ! je suis traicté tout autrement qu’il ne faut, et partant il faut que j’en meure. » Le compagnon bien étonné et affligé luy repart: « Mon père, pourquoy ne dictes-vous au médecin ce quy est de vre sentiment et capacité afin que l’on change de méthode ? Non, dit-il, il leur faut laisser faire selon leur jugement et conscience. Les médecins étans malades doyvent obéir et se laisser gouverner. Et partant je me soumetz très volontiers à la Providence divine et veux obéir pour l’amour de Dieu jusques à la mort, me réjouissant de mourir pour faire la volonté de Dieu quy l’a ainsy ordonné. » Voylà un très beau traict de ressemblance avec son souverain prototype et d’ymitation de son Maître divin, quy ne voulut point s’opposer aux procédures injustes de ses ennemis, mais obéir à son Père éternel jusques à la mort et à la mort de la croix.
Le souverain pontife Urbain VIII, d’heureuse mémoire, étant adverty qu’un provincial des capucins de Savoye étoit aux dernières périodes de sa vie, l’envoya visiter et luy manda sa bénédiction papale, portant toutes les absolutions et indulgences requises en tel cas, et ainsy cette belle âme s’envola dans le ciel, la première année de son provincialat, pour jouir éternellement des fruicts de ses travaux et des récompenses de ses bonnes œuvres au service de son Dieu, et de ses bons exemples à l’édification du prochain. /71/
§ 12
du rd p. prime de thonon, prédicateur capucin, jadis provincial de la province de mission en savoye.
Le Rd p. Prime de Thonon étoit fils de feu Monsieur de Vallon, gentilhomme de Chablays et un des plus obstinés hérétiques quy fût audt lieu avant la conversion du Chablays. Madame sa femme ne luy cédoit en rien pour outrager les catholiques et résister au St-Esprit par un zèle prétendu et ferveur indiscrette, jusques à attendre le Rd p. Chérubin, apôtre du Chablays, le pistolet en main et la résolution en tête de tuer ce prédicateur catholique à l’issue de la prédication, quy employoit tout son pouvoir pour vivifier son âme; mais comme il n’y a point de conseil quy puisse prévalloir contre les décretz éternels, de lione furieuse, elle fut changée en brebis que le St-Esprit jetta entre les mains du souverain Pasteur de nos âmes, quy la chargea sur ses épaules sacrées pour la porter à son bercail assuré de l’Eglise romaine, où étant médicamentée, bien pensée et guérie spirituellement, elle fut plus féconde en saincteté qu’elle n’avoit été excessive en malice, comme ausy Monsr de Vallon, son mary, plus favorable et puissant pour l’avancement de cette ste entreprise de la conversion du Chablays que plus il y avoit mis des empêchementz. L’exemple de tous deux quy furent des premiers convertis, non au respect du simple peuple, mais entre les principaux de la noblesse et des magistratz, produisit des très beaux effectz.
Le Rd p. Prime, leur fils, venant à avoir quelques années, n’ayant toutefois aucun ordre sacré, fut destiné au service de la Vierge sacrée au prioré de St-Joire, entre Chambéry et Montmélian, quy dépend de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion de Thonon, et luy fut donné le bénéfice du sacristain. Mais sa souveraine princesse ne se contenta pas de luy procurer cette faveur, laquelle peut-estre luy eût été périlleuse. C’est pourquoy elle voulut l’attirer dans l’ordre séraphique parmy les capucins, en la province quy porte le même nom, les mêmes /72/ armes et les effectz de N.-D. de Compassion, où, étant avancé à l’étude de philosophie, puis de théologie, a été un grand prédicateur, a enseigné un cours de philosophie et théologie quy a réussy très heureusement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Après avoir été définiteur et père de province actuellement, l’espace de neuf ans, quasy consécutivement, à la neufviesme fois, il luy escheut de gouverner la province, pour quelque incommodité survenue au Rd p. provincial et, au chapitre suyvant, l’an 1640, célébré à Annessy par l’authorité du très Rd p. Melchior de Vienne, quy y assista en qualité de visiteur général, et fut le 24e chapitre de la province, il fut éleu provincial et fut le 5e en cette qualité quy a gouverné cette province de Mission.
Nous voyons par les mémoires, lettres et plusieurs manuscritz, le grand état que faisoit de luy le grand Victor-Amé, duc de Savoye, de très glorieuse mémoire, et les diligences que faisoit S. A. R. pour exécuter ses conseils pour la gloire de Dieu et de sa très ste Mère en faveur de la Ste-Maison de Thonon, réédifier sur ses ruynes et réparer l’honeur de ses fondateurs pour le salut des âmes.
Sa vigilance étoit telle pour le bien de la province, selon la fin de son institution que, de son temps, ont été de nouveau ou derechef mises en practique ces sorties généreuses des missions volantes pour aller attaquer l’ennemy des humains, çà et là, parmy les perroisses, pour luy faire quitter prise et remettre les âmes dans la liberté des enfans de Dieu et dans le sein de la grâce divine, d’où est sorty un fruict prodigieux, comme se verra cy-après, et des nouveaux acquis à l’Eglise catholique.
Sa grande pureté se fit paroistre glorieusement, lorsque prêchant le carême en une ville dans les Etatz de la maison royale de Savoye, l’an 1632, triomphant autant généreusement des attaques du malin esprit que prudemment il choisit les moyens pour se mettre en liberté, étant logé en une maison fort honorable quy luy appartenoit en quelque degré de consanguinité. Un jour après dîner, le Rd p. étant dans sa chambre, séparée de celle de son compagnon d’une seule muraille, une fille le vint trouver par l’entremise du compagnon, disant qu’elle désiroit parler au Rd p. prédicateur en secret, pour la consolation de sa /73/ conscience. Le compagnon, de bonne foy, la conduisit vers le Rd p. prédicateur, puis estant sorty, rentra en sa chambre contiguë à celle du prédicateur. Cette fille, après quelques discours, desclaira son mauvais dessein et commença par parolles à le soliciter à contenter ses sales affections, luy allégant la beauté corporelle que Dieu luy avoit donné, comme en effect il étoit fort bel homme et très bien fait. Le Rd p. fort étonné de son impudence, appella promptement son compagnon par son nom, d’une voix fort haute et redoublée, lequel accourant subitement à luy, la fille, tout effroyée, s’enfuit par une autre porte quy étoit à côté du lict, aboutissant sur les degrés, et sy habilement que le compagnon eut peine de la voir descendre les degrés. Le Rd p. Prime, [au lieu de] affirmer pour lors ce quy luy étoit arrivé, luy commanda de luy rendre certain livre, puis luy dit: « Je vous prie, ne me laissés plus entrer aucune fille ny femme dans nre chambre, que vous ne soyez toujours présent, et je vous prie de rester et de ne m’abandonner jamais. Et surtout ne me laissez plus venir cette fille, çà-haut. »
Quelques jours apprès, il dit à son compagnon: « Gardez-vous bien de laisser entrer cette fille dans vre chambre, ny de parler avec elle; elle m’est venue soliciter, s’offrant de pécher avec moy. Et me dit qu’elle avoit désjà heu affaire avec un de mes alliés, en avoit fait un enfant, et autres semblables discours. » Le susdt Rd père advertit aussy la dame et maîtresse de cette fille de ce quy s’étoit passé, et elle luy donna son congé tout à faict. Et ainsy fut prudemment remédié et pourveu de tous côtés, ce quy servit d’advis et précaution aux uns et aux autres pour l’advenir. En quoy les bonnes âmes peuvent remarquer comme Dieu protège et assiste de sa grâce ceux quy vivent habituellement dans le dessein de plutôt mourir que jamais offenser Dieu.
En 1645, il fut envoyé en France pour prêcher le caresme à Carcassonne et, après Pâques, se trouvant à Paris en nre convent de St-Honoré, il fut infecté de peste par la conversation avec quelque personne de qualité quy en étoit infectée et le mal étoit inconnu; et ainsy, après avoir beaucoup souffert, avec une grande vertu et résignation exemplaire, à la façon des amis de Dieu, s’en alla au repos éternel, la même année que dessus. /74/
§ 13
du rd p. onuffre de la val de crène, prédicateur capucin, jadis provincial de la province de mission en savoye.
Le Rd p. Philibert ayant accomply son quatrième triennat, après le Rd père Prime, l’an 1646 fut éleu un sixiesme provincial au 34e chapitre de la province tenu à Chambéry, quy fut le Rd p. Onuffre de la Val de Crène, ayant été auparavant quatre fois définiteur, homme très sage et très prudent, enrichy des dons du ciel.
Avant qu’il fût capucin, il étoit prieur cloîtral en l’abbeye d’Autecombe, de l’ordre de St-Bernard; après avoir fait entre nous son cours de théologie, a réussy un grand prédicateur, non moins utile que délectable et quy a bien satisfaict au souverain Sénat de Chambéry pendant un caresme et à la cathédrale de Genève à Annessy; encor plus à tous nos religieux pendant son triennat au gouvernement de la province, comme en tout’ autre occasion, par ses conseils en qualité de difiniteur et père de province ou par son économie et bonne conduite, en qualité de gardien ès familles particulières, et partout par ses bons exemples et practique de vertus.
§ 14
du rd p. boniface dabberes, prédicateur capucin, provincial de la province de mission en savoye.
Après le triennat du Rd p. Onuffre suyvit le 5e triennat du Rd p. Philibert de Bonneville, depuis l’an 1649 jusques à l’an 1652, auquel le susdt Rd p. Philibert ayant assamblé le 40e chapitre de la province de Savoye au convent d’Annessy, le 23 du moys d’août, fut éleu un 7e provincial quy est le Rd p. Boniface d’Abbères, homme docte et de grande piété et intégrité, lequel, après avoir enseigné heureusement un cours de philosophie et théologie, se trouvant premier définiteur l’année 1650, /75/ fut nommé vicaire provincial pour tout le temps du chapitre général, visita toute la province et donna des preuves très expresses de sa capacité et vertu, auquel nous souhaictons un très heureux progrès pour le bien de toute la province et une longue vie.
Voylà les sept premiers provinciaux, comme sept colonels de l’armée missionnaire des capucins de la province de Savoye. quy ont gouverné et combattu soû les étendards de Nre-Dame de Compassion, toute pleine de mistères sous ce nombre septénaire, desquels est parlé ailleurs avec quelques autres braves cavalliers des plus anciens et généreux quy ont heu des employs honorables et s’y sont bien comportés, dont ils se sont acquis une mémoire éternelle en l’Eglise de Dieu, tous vrayement crayonnés et décrits à la grossière, mais assés bien assorty en l’équipage des vertus.
Il est temps maintenant de jetter un’ œillade sur quelques-uns des simples soldatz, entre lesquels les uns ont très bien commencé et fait des généreuses actions pour la gloire de Dieu, et donné des preuves de leur valeur, mais la mort les nous a ravys en la fleur de leur aage; les autres ont vécu plus longtemps et se sont enrichis de mérites, non seulement en combattant avec la doctrine et les sacrementz, leurs bons exemples et leurs ferventes oraisons, mais encor quelques-uns en gardant le bagage, je veux dire en servant corporellement aux combattans et manians l’épée de l’oraison en temps oportun, pour soutenir les attaques de l’ennemy, le surmontans, et méritans d’avoir leur part aux dépouilles.
§ 15
du frère hilarion de la gièta. layc capucin.
Entre les derniers soldats de la Vierge sacrée et bons religieux que je vien d’indiquer, frères laycs de condition, se présente à nos yeux, dans le berceau de cette province de Savoye, voyre étant encor dans le sein de sa mère, la province de Lion, un bon religieux, fr. Hilarion de la Gièta, issu de parentz villageois, dans les montagnes de Focigny, étant aagé de plus de /76/ trente ans. Il voulut aller à l’échole, en une petite ville close de Focigny, nommée Tône, disant à son maître que c’étoit pour dire messe, si Dieu le vouloit et pour se connoistre soy-même. En chemin, sur la montagne, venant de la Gieta en Tône, le malin esprit le traversa longtemps pour l’empêcher de passer outre, avançant, retournant et combattant en son esprit. Mais le désir de la connoissance de soy-même prévalant, fit escorte à celuy de la prêtrise et luy fit surmonter toute difficulté, pour entreprendre tous les deux et ainsy passa outre généreusement. Bientôt après, par la fréquentation des sacrementz, il acquit le principal de ses objectz souhaictés et se connut incapable de la prêtrise. Il voulut vivre avec son frère avec du pain d’avoyne et de l’eau, séquestré de toute conversation pour servir à Dieu avec toute la pureté possible.
Ayant pris quelque connoissance des capucins en Tône, il rachettoit les noms de Jésus qu’ils donnoyent aux enfans ou autres personnes adultes, pour s’en servir en ses dévotions et les garder pour le respect des religieux quy les avoyent donnés.
Enfin se présentant pour être capucin, avec frère Mathieu de Dingy, gentilhomme de Focigny, comme on le refusoit, et luy faisoit instance, on luy dit que sy Dieu vouloit qu’il fût receu, il le seroit. Il répliqua: « M’assurez-vous que, sy Dieu le veut, je seray receu ? — Ouy, nous vous en assurons. Et bien ! dit-il, je seray receu », et le fut effectivement.
Etant religieux il fut si exact en l’obéissance que luy étant dict: « Va te noyer », il dit sans se troubler aucunement: « Par où passeray-je pour aller à la rivière ? » se mettant en posture pour aller exécuter ce commandement. Luy étant commandé de prendre un corbeau, il le prit aussytôt. Sa mortification des yeux et son silence admirable étoyent des témoingts irréprochables de sa mortification intérieure et récollection continuelle en Dieu quy étoit son tout. Il n’obmettoit jamais les exercices de la religion, étant en voyage, non plus que dans le convent: l’oraison mentale en son temps, les disciplines et préparations pour la ste communion spirituelle et de bonne volonté, ne la pouvant faire actuellement.
Il étoit extrêmement pauvre et austère en son vêtir, mangeant sans goût et sans aucune volupté ce quy étoit absolument /77/ nécessaire pour nourrir le corps. Il étoit doué d’une ste simplicité quy le rendoit tout aymable. Son humilité étoit sy grande qu’il souloit dire qu’il n’étoit pas capucin, mais le plus pauvre misérable du monde, conformément à son premier dessein, quy fut de se connoistre soy-même.
Il portoit un grand respect aux prêtres et, les voyant, se mettoit à genoux devant eux, leur baisoit les mains et demandoit leur bénédiction. Une fois, étant chez un prêtre séculier avec un compagnon capucin quy étoit prêtre, le bon prêtre séculier ne voyant point manier de bréviaire à frère Hilarion, dit au prêtre capucin, parlant dudt frère Hilarion: « Il est bien plus sçavant que vous; il dit tout son office par cœur. » Frère Hilarion s’en apperceut et se mit aussytôt à genoux aux piés du prêtre, disant: « Hélas ! pardonnés-moy, Monsieur, je ne suis qu’un pauvre frère layc, quy ne dy que mes pater noster et ave Maria. »
Il avoit une si singulière dévotion à S. Michel, duquel il eut une vision et le décrivit en la figure qu’il luy étoit apparu, laquelle montroit une grande promptitude et habilité à exécuter les divines volontés et à secourir ses dévotz en leurs nécessités.
Il a vu souvante fois baiser l’autel, entendant la ste messe, à mesure que le prêtre le baisoit ou faisoit la génuflexion, et s’incliner au prêtre, ainsy que luy-même a racconté à son gardien et confesseur, et aussy à un frère layc, par manière de correction, parce qu’il n’honoroit pas les prêtres comme il devoit.
Jamais on ne l’a veu émeu d’impatience, nonobstant les rudes et fréquentes mortifications que luy faisoyent les religieux. Il souffroit beaucoup de froid pour estre toujours mal vêtu. On ne sçauroit décrire les grandes charités qu’il exerçoit envers les pauvres, ou les inventions qu’il trouvoit pour les assister pendant la grande misère de l’année 1600, que le roy de France tenoit le peys; et après la reddition d’iceluy, faisant la queste parmy les peuples circonvoisins, plusieurs luy disoyent: « Hélas ! quand je n’auroy que cela, je le vous donneroy de très bon cœur. Vous m’avez si souvant sauvé la vie par vos charités et à mes enfans que nous ne sçaurions jamais vous suffizamment /78/ reconnoistre. Mais nous prierons Dieu quy vous en récompense. »
Il portoit tant de respect au très st-Sacrement que de tant loing qu’il voyait une église, il fléchissoit les genoux et se prosternoit en terre pour adorer son souverain Seigneur quy repose en iceluy, sur les sacrés autels. Allant à la porte du convent, retournant, et en toutes les occasions quand il passoit proche du st-Sacrement, il faisoit une profonde réflexion intérieure avec la révérence extérieure d’une génuflexion et inclination. Il communioit avec une très grande et modeste dévotion. Il se levoit toujours à onze heures de nuict, pour aller prier Dieu devant le st-Sacrement, attendant mattines. Il servoit des messes tant qu’il pouvoit avec une dévotion indicible et fort exemplaire.
Comme quêteur il étoit grandement zélé de l’observance de la très ste pauvreté, fuyant à son possible toute superfluité, pourvoyant néantmoins les religieux et le convent avec grande charité et prudence des choses nécessaires selon nre profession. Une fois, étant sollicité d’aller à la quête du côté de Pontcharrat et aux environs, pour cercher du pain et du vin et ce quy viendroit de la bonne volonté des bienfacteurs, il refusa humblement, disant qu’il y yroit quand on auroit nécessité. Un autre religieux y voulut aller, quy ne peut treuver qu’un demy-pot de vin, pas un morceau de pain, ny aucune autre chose. Voylà comme Dieu faisoit connoistre aux religieux combien il appreuvoit et aggréoit le zèle de la ste pauvreté en frère Hilarion, non seulement en ce cas, mais en plusieurs autres samblables occasions. Son zèle de la ste pauvreté étoit accompagné de générosité pour s’opposer aux occasions quand elle étoit en quelque façon intéressée ou offensée, comme il fit en chapitre où il se porta une fois pour la deffense d’icelle contre quelques excès quy se faisoyent en l’épaisseur d’une muraille quy se faisoit au convent. Il étoit tellement amoureux de cette ste pauvreté évangélique et séraphique que, voyant au R. p. Jean de Mauriane, quy avoit été son père maître en son noviciat, un habit composé de tant de pièces que l’on n’en pouvoit pas bonnement dire le nombre, puisque dans l’espace d’un pié de toute quarrure, se sont trouvés de vingt-sept à vingt-huict pièces, fr. Hilarion, envieux de cette riche pauvreté, pressa tellement ce bon /79/ père Jean qu’il obtint de luy cet habit et le porta avec une singulière dévotion treize ou quatorze ans durant, et mourut sainctement dans iceluy, l’an 1615, au convent de Montméllian, où sa mémoire est en bénédiction, et les séculiers en parlent encor avec grand respect et dévotion.
Une fois ce bon religieux, fr. Hilarion, passant par Arbier, quy est une petite ville d’un’ à deux lieues proche de Rumily, sur le grand chemin de Chambéry à Annessy, ils virent une femme quy tenoit son enfant mort entre ses bras, ayant fait toutes sortes d’inventions pour sçavoir s’il pourroit retourner à soy. Son mary, nommé Paris, munier de profession, luy faisoit des grandes et rudes réprimendes et, avec grandes invectives, luy disoit qu’elle l’avoit tué, luy donnant tropt à manger, qu’elle l’avoit saoulé et samblables reproches, et fr. Hilarion luy dit qu’il ne faloit pas se désespérer, ains qu’il falloit recourir à Dieu, pour obtenir pardon de la faute qu’il y pourroit avoir de leur côté, et le secours nécessaire pour l’enfant, selon la volonté divine. Au reste qu’ils yroyent à l’église prier Dieu pour eux, afin qu’il luy pleut leur donner les consolations nécessaires pour leur salut. Au lendemain ils trouvèrent leur enfant quy se portoit bien.
Environ l’an 1604, il mourut un religieux capucin au convent de Lion. Fr. Hilarion, étant au convent de Montmélian de famille, racconta au même temps à tous les religieux dudt convent le décès du susdt religieux, le descrivant par toutes les circonstances de sa corpulance et phisionomie, quoy qu’il n’eût jamais été à Lyon, ny vu le religieux déceddé quy même avoit pris l’habit en un autre province. Le R. p. gardien et quelques autres religieux quy avoyent vu le deffunct connurent, à la description que faisoit frère Hilarion, que c’estoit un tel et en firent tous l’office des morts et dirent la messe pour luy, et se trouva vray que tel étoit déceddé à Lyon au temps indiqué par frère Hilarion. Ainsy me déposa l’an 1650, dans le même convent de Montmélian, le R. p. Jacques de Châtillon, jadis définiteur de la province de Savoye quy, pour lors, étoit son gardien et son confesseur au même lieu de Montmélian. /80/
§ 16
du frère hilarion, layc capucin, de clermont en auvergne.
Frère Hilarion de Clermont, layc capucin, étoit un fort bon religieux, austère et grandement zélé en l’observance régulière, quy mourut en nre convent de Mauriane, l’an 1635. Ce ne fut pas sans expérimenter les machines infernales et les vives attaques des démons, ennemis jurés de la nature humaine, mais principalement de ceux quy les contrecarrent le plus par la practique des bonnes œuvres et leur résistent plus vivement, se mocquans de leurs stratagèmes, avec les armes de la foy et confiance en Dieu.
En ce même temps, il y avoit une femme de St-Claude, possédée d’une grande quantité de malins esprits, nommée dame Henriette, laquelle, dès sa jeunesse, avant qu’estre mariée, ny possédée, a toujours été très vertueuse et aymée des gens de bien (j’en parle scientifiquement et expérimentalement) et mourut l’an 1651, en très bonne disposition.
L’histoire de ses tourments, des exorcismes quy luy ont été faictz et des prodiges arrivés en elle est longue et très signalée. J’en diray seulement ce quy fait à nre propos :
Une fois, entre autres, comme l’on l’exorcisoit dans l’église de Notre-Dame de Bonne Nouvelle, quy est un hermitage fort dévot et de grand concours de peuple au-dessus de la ville de St-Jean de Mauriane, elle demeura muette l’espace de deux ou trois heures, nonobstant tous les exorcismes, inventions et dextérités de l’exorciste quy excelloit en cette profession. Quelques temps après, la troupe sathanique commence de clabauder et faire du tintamarre comme venant de dehors, bien écornés, confus et enragés de dépit. L’exorciste demandant que vouloit dire qu’ils avoyent tenus un sy étroict silence tant de temps, le démon répondit: « Nous étions allés au convent des capucins (dudt St-Jean) faire tous nos efforts pour gaigner et emporter l’âme d’un capucin quy vient de mourir. Mais malheureux que nous sommes ! nous n’y avons rien pu opérer, ny rien emporter que de la confusion. » /81/ Deux de nos religieux étoyent présentz pour assister à cette pauvre créature, au susdt lieu de Notre-Dame, parce que cette bonne femme affligée avoit une grande cognoissance et affection à nos religieux de la province de Savoye, à cause de nre convent de Gex quy est voisin de St-Claude et fort fréquenté de ceux dudt lieu; et à sa mort donna des témoignages de cette sienne affection et confiance ès prières de nos religieux.
Ensuitte de quoy les susdtz deux religieux ont racconté que le démon, étant sur le point de quitter prise et sortir de ce corps, demandoit quelque chose à l’exorciste, moyenant quoy il sortiroit, tantôt une goutte de cire quy étoit attachée à la muraille, tantôt un petit poil de son habit, puis après une mouche qu’il montroit parmy l’air. L’exorciste luy déniant et ne luy donnant que l’enfer, sur le suject de cette mouche, il fit des discours sur les peines de l’enfer et sur l’éternité disant: « O mouche ! ô mouche ! Ha ! que ne suis-je mouche pour mourir et périr ! Mais ô éternité ! » et samblables parolles, mais avec tels accentz, si horribles lamentations et gestes sy effroyables quy ne se peuvent décrire que nos religieux ausy bien que l’assistance en demeurèrent quelques temps tellement effrayés et éperdus qu’ils ne sçavoyent où ils étoyent.
§ 17
du fr. jean-baptiste de nonglar, layc capucin.
Frère Jean-Baptiste de Nonglar en Genevois, environ deux lieues proche d’Annessy, étoit un bon frère layc, doué de grande vertu et perfection, fort illuminé en la voye de Dieu, et quy avoit un grand empire sur sa chair, laquelle il domtoit continuellement par des grandes austérités pour fortifier l’esprit. Il portoit ordinairement la haire, nonobstant son travail continuel et qu’il fût chargé de plusieurs offices. Il ne dormoit point après mattines. Il faisoit tous les jours la discipline. On luy a vu passer des caresmes à ne manger que des fèbves trempées tout simplement dans l’eau, lesquelles il portoit dans sa manche quand il alloit au réfectoire. Il jeûnoit tous les caresmes de nre père séraphique S. François et jamais ne /82/ mangeoit la pitance qu’on luy bailloit. Il avoit attaché deux chemises de maille de fer ensemble, qu’il portoit le plus souvant sur sa chair, descendant jusques à my-jambes.
Un religieux, frère layc, quy avoit été son premier novice l’an 1596 et quy luy étoit fort confidant, demeurant avec luy au convent de Lyon environ l’an 1600, sçachant la vertu de frère Jean-Baptiste et la réputation en laquelle il étoit, fut curieux d’épier une fois ses actions après mattines dans l’église et, à cette fin, se cacha dans un oratoire d’où il pouvoit satisfaire à son désir. Et bientost il entendit un grand bruit et des grands fracas quy luy donnoyent de la terreur. Frère Jean-Baptiste faisoit ausy quelque bruit avec sa croix et la teste de mort de son chappellet, puis luy vit faire la discipline par tout le corps, disant les litanies des saincts, répétant par cinq fois chaque article, sçavoir est, Pater de coelis Deus, miserere nobis, et ainsy du reste. Après quoy survint une grande splendeur quy éclaira toute l’église et donna telle espouvante au susdt épiant qu’il en tomba par terre. Frère Jean Baptiste sceut par révélation divine que ce religieux l’avoit épié. C’est pourquoy il luy dit fort sérieusement deux ou trois fois: « N’y tournez pas, fr. Emmanuel, n’y tournez pas, là où vous avez été après mattines. »
Quelque temps après, se trouvant de famille en nre convent de Grey, au comté de Bourgoigne quy, pour lors, ne faisoit qu’une province avec celle de Lyon et de Savoye, soubs un vénérable père Jovite de Serven-sur-Baume, gardien dudt lieu. Là aussy étoit un bon père Inoccent de Salins, qu’on avoit logé tout au bout d’un dortoir dans un’ infirmerie à cause de son infirmité du mal caduc auquel il étoit suject. Advint une semaine durant que ce bon père Innocent entendit plusieurs fois un gros bruit et fraper si fort au dortoir qu’il en étoit tout épouvanté. Et comme on ne luy donnoit pas beaucoup de croyance, attribuant ses plainctes à timidité, la divine Providence quy voulut mettre au jour la cause de ce bruit disposa en telle sorte que trois témoins l’un après l’autre sortirent de mattines, successivement, le premier pour quelque infirmité, le second quy fut nre fr. Jean-Baptiste pour quelque nécessité, et le troisiesme fut le père gardien. Tous trois entendirent les /83/ bruits susditz et frapements épouvantables, ce quy leur donna occasion de recourir aux oraisons et conjurations; le père gardien se revêtit des habits sacerdotaux, y allèrent avec flambeaux ardents, l’eau bénite et la croix, mais on n’eut pour lors aucune connoissance du faict.
Peu de temps après, fr. Jean-Baptiste en eut la révélation en cette sorte : il vit en sa chambre deux lumières, comme deux chandelles allumées dessus la table, l’une desquelles parla, disant qu’ils étoyent deux jeunes religieux clercs décédés à Salins et à Dole, depuis huict jours en çà, en même temps, quy étoyent en grande peyne par la négligence des pères gardiens quy n’avoyent pas fait la diligence selon la coutume de la religion pour faire advertir promptement les religieux de la province pour leur faire la charité des messes et offices des morts ordonnés en la règle, qu’au reste leur ayant été donné le choix du lieu de leur pénitence, ils la faisoyent en Dauphiné, quoyqu’ils fussent tous deux de Bourgoigne et que, s’il vouloit, ils l’y transporteroyent pour luy faire voir la vérité. Mais il ne voulut pas, disant qu’il n’étoit pas nécessaire.
Frère Jean-Baptiste demanda pourquoy l’autre ne parloit pas. Il luy fut respondu qu’il n’avoit pas la permission divine pour cest effect, adjoutant que même peu s’en étoit fallu qu’il n’eût été damné, parce qu’ayant demeuré longtemps malade, il ne se vouloit pas laisser gouverner. Frère Jean-Baptiste repart : « Et vous, pourquoy êtes-vous en peine, étant nouveau profès, ayant été remis dans l’innocence baptismale par une confession générale, selon la coutume de la religion. » Il répondit que c’étoit pour n’avoir pas payé certains debtes, ny pourveu à cela par son testament, mais que c’étoit par mégarde, non par malice.
Le même frère Jean-Baptiste a souvent prédit longtemps auparavant, voire une vingtaine d’années, ce qu’on a vu arriver du depuis comme il avoit prédit, et lorsqu’il étoit maître des novices laycs, il leur disoit souvant ce qu’ils avoyent pensé depuis la dernière fois qu’il leur avoit parlé.
Au temps du siège d’Ostende, il y avoit un mareschal, serviteur et compagnon dans la boutique de son maître, en un village nommé Fontaine-Françoise, au marquisat de Mirebeau, dans le duché de Bourgoigne, quy tenoit un mauvais train avec /84/ la femme de son maître et faisoyent beaucoup de débauches ensemble. Une fois entre autres, mangeant une poule entre eux deux un vendredy, ils prirent résolution de tuer le mary pour s’épouser ensemble, poussant leur dessein du côté des richesses et comodités temporelles jusques à prétendre de se rendre maistres de tout ce lieu, pour satisfaire entièrement à leur sensualité, dans les voluptés de la gourmandise et de la luxure. En effect, ce méchant aydé de sa maîtresse tua le mary, quy pour lors se trouva plein de vin, avec un gros marteau de bouctique, enveloppé de linges, sans le blesser ou navrer et, sur cela, avoit préparé dans ses pochettes des fusées et artifices de poudre, donnant l’allarme au village, mettant le feu toujours en quelque maison, frappant à droicte et à gauche, cryant et feignant d’estre frappé, s’ensanglantant du sang d’autruy, faisant ce train toutes les nuicts parmy les plus grandes feignant être des diables et prétendant peu à peu de brûler tout le bourg excepté sa maison, pour contraindre tous ceux quy eschapperoyent de ses mains sanguinaires à deshabiter de ce lieu, pour se rendre souverain ou, pour mieux dire, maistre absolu.
Comme donc ce train eut duré quelque temps, le malheur croissant toujours, Monsieur le marquis de Mirebeau vouloit mander à Paris pour consulter l’affaire, et sur ce propos un gentilhomme luy dit: « Monsieur, il n’est pas besoing de prendre tant de peine, ny de différer si longtemps le secours tant désiré de tous. Nous avons voisinage à sept ou huict lieues d’icy ces bons pères capucins de Grey quy sont des très bons religieux, illuminés non seulement ès sciences humainement acquises, mais encore ès choses divines, par la communication ordinaire qu’ils ont avec Dieu. Faictes les venir, et je croy qu’ils réussiront aussy heureusement en cet affaire que volontairement ils s’y porteront par leur ordinaire charité. »
Monsieur le marquis aggréa grandement cette proposition et envoya le gentilhomme avec un laquay, disant: « Sy ces bons pères nous font la faveur de venir, vous manderez le laquais deux ou trois heures devant, afin que je leur aille au rancontre. S’ils ne viennent pas, vous vous en retournerez ensemble. »
Etans donc arrivés au convent et ayant fait la proposition avec le narré du suject, le père gardien quy étoit homme fort /85/ humble et craintif prit temps pour consulter et faisoit difficulté de s’engager avec ces diables prétendus, craignant d’y faire quelque manquement et recevoir quelque confusion, laquelle ne s’attacheroit pas à luy seul. Mais ayant conféré avec fr. Jean-Baptiste, duquel il prenoit ordinairement conseil, ledt frère luy donna courage, promettant d’aller avec luy, disant qu’il n’y avoit rien à craindre. Ils se mirent en chemin pour y aller, où étans arrivés et ayans donné le mot à ce gentilhomme à ce que l’on se saisît de celuy quy attribuoit aux diables ces malheurs et qu’on le gardât soigneusement, de plein abbord que ce bon frère Jean-Baptiste vit le personnage, il l’envisagea fort sérieusement et, luy mettant la main sur le bras, luy dit: « C’est toy, méchant homme, quy joue ces histoires et invente ces stratagèmes », réitérant les mêmes parolles pour la seconde fois.
Comme il se vit découvert, il fit tant qu’il se sauva, et frère Jean-Baptiste dit qu’il n’yroit pas guère loing. Ce quy se trouva vray, car Monsr le marquis l’ayant fait cercher, on le trouva caché dans des buissons où, étant appréhendé, on luy fit confesser tous les maux qu’il avoit fait avec ce que dessus, entre autres qu’il avoit désjà tué un autre homme en la même façon que son maître, fut exécuté par la justice, et sa femme quelque temps après, étant deslivrée d’un enfant qu’elle portoit de ce méchant serviteur.
Les susdtz religieux ne tardèrent point là, ains le lendemain mattin, ayant pris leur réfection, partirent pour s’en retourner à Grey. Du depuis frère Jean-Baptiste confessa à son confident susnommé que Dieu luy avoit révélé l’histoire dès ausytost qu’il entra dans la maison de Monsieur le marquis.
Cette histoire est toute pleine de très beaux documentz et de saincts motifs pour louer et bénir Dieu pour sa bonté à secourir les siens, sa miséricorde à procurer le salut des pécheurs après des si grands crimes, les sauvant en les punissant, mais surtout doibt faire abhorrer le péché par-dessus tout malheur temporel, puisqu’il aveugle le pécheur jusque à ce poinct que de le faire tomber en ces extrémités de malice à mespriser expressément le jour du vendredy, auquel toute l’Eglise fait mention de la mort et passion du Fils de Dieu. Quy donc s’étonnera que de sy pernicieux desseins soyent provenus /86/ d’une table sy détestable, et une fin sy funeste de sy exécrables forfaits ?
Mais quy ne redoutera les jugementz de Dieu et un déplorable abandonnement du secours de sa grâce, très justement provocquée par une ingratitude brutale et un mépris de Dieu et de ses plus insignes biens faicts ? On ne tombe pas tout à coup dans ces extrémités. Mais il en faut redouter les commencementz et leurs moindres approches, et particulièrement la gourmandise, séminaire de luxure et l’ouverture à tout malheur.
La commune opinion étoit entre les religieux que frère Jean-Baptiste de Nonglar avoit ce don de Dieu, de sçavoir par révélation la mort des religieux de la province au même temps de leurs décès, et en donnoit advis aux autres religieux de la famille où il étoit, pour prier Dieu pour eux, comme nous avons veu cy-devant en une occasion particulière.
§ 18
de fr. clément des ollières, proche d’annessy, layc capucin.
Le bon fr. Clément des Ollières, environ deux lieues proche d’Annesy étoit un religieux de grande piété et dévotion, très exact en l’obéissance et en l’observance régulière, qui jamais n’obmettoit les disciplines accoutumées en nre ordre, quel voyage qu’il fît ou pour quel autre occasion que ce fût et, ne pouvant satisfaire en un temps, les faisoit en un autre, et ainsy des autres exercices spirituels, disoit tous les jours l’office des morts.
Jamais n’étoit oyseux et, pour employer le temps sérieusement, hors les occupations ordinaires du travail corporel, des questes ou autres samblables, il s’occupoit à visiter les escritz des saincts pères et en colligeoit toutes les plus belles sentences, tant pour l’instruction des séculiers que des réguliers, et en avoit composé un livre escrit de sa main, puis forma et fit former des caractères de tout l’alphamet en bois et de diverses sortes, et imprimoit ces sentences en bandes et écriteaux de diverses grandeurs et proportion, et en garnissoit tous les cloistres, les réfectoirs, les celules des religieux, les entrées des /87/ conventz et par tous les lieux convenables, ne laissoit rien de vuide qu’il ne garnît de ces belles et énergiques sentences de l’écritture ste et des saincts pères, non seulement au convent où il demeuroit, mais encor ès autres conventz où il envoyoit de ces escritteaux imprimés, ce quy a faict des grands fruicts pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, sy bien que plusieurs séculiers de diverses qualités et conditions venoyent prendre leurs récréations spirituelles dans nos cloistres, pour, avec les yeux du corps, entendre ces prédications muettes, non passagères mais permanentes et, pour en rendre le fruict moins corruptible, emportoyent dans le papier par extraictz, ce quy ne pouvoit s’attacher à la mémoire.
C’est aussy en cela que l’on peut voir la piété de son zèle et la profondeur de ses desseins quy opèrent encor à présent et profiteront jusques à la postérité.
Ayant vécu environ quarante-deux ans en religion, il fut atteint d’un’ hydropisie et autres infirmités quy luy donnèrent occasion, l’espace de deux ou trois moys, de mettre en practique la vertu que Dieu avoit mis en luy, et faire paroître au prochain la solidité de son esprit et la fidélité de son cœur pour l’accomplissement des divines volontés, combattant généreusement contre la fragilité humaine et souffrant avec un courage magnanime les tourments et les incommodités, pour l’amour de celuy duquel il attendoit les récompenses dans le ciel.
Le jour des Rameaux, un de ses infirmiers le conduisant vers l’oratoire pour entendre la ste messe, il luy dit qu’il feroit comme monsieur Michel, jadis confesseur du Bx prélat François de Sales et chapelain de la Visitation d’Annessy, sçavoir est qu’il mourroit le vendredy sainct. Environ le mercredy sainct, il receut les sainctz sacrements nécessaires et convenables au vray chrétien sur la fin de son pèlerinage pour arriver dans le ciel, mais avec une ferveur d’esprit et dévotion si exemplaire, se servant ordinairement de ses belles sentences qu’il avoit imprimées dans son cœur aussi bien que dans sa mémoire et s’en targant contre les attaques des ennemis de son salut, qu’il ravissoit les assistans et les combloit de contentement.
Le jeudy sainct, le susdt religieux, son infirmier, fut envoyé vers luy pour le garder pendant l’office de matines quy se fait /88/ après compiles. Mais fr. Clément le remercia, luy disant qu’il n’étoit point nécessaire et n’y avoit rien à craindre et, avec beaucoup d’instance, le renvoya à l’office, le priant de le laisser avec Dieu pour dire ses offices et se recueillir à l’intérieur. Le soir, il ne refusa pas cette faveur. Sur les onz’heures, il demanda un peu de réfection. Après quoy, il demanda son confesseur pour se réconcilier, puis pria sondt confesseur de le signer avec la chandèle bénite et par après se signa soy-même.
Cela étant fait, il se fit lever sur sa couche et se mettre à genoux, les bras apuyés sur la fenêtre de l’infirmerie où il étoit, laquelle vise droict au st Sacrement, et demeura en cette posture jusques à ce qu’il expirât, environ les deux heures après minuict, jour du vendredy sainct, à Chambéry, l’an 1638. Et ainsi fut accomplie sa prédiction, et ce, ayant entièrement satisfait à ce que la règle enjoint aux frères lays pour leur office divin. Voylà des grands témoignages d’une saincte disposition pour finir heureusement le cours de cette vie mortelle et acquérir le ciel.
§ 19
de fr. bassan de st-pierre d’albigny, capucin layc.
Le psalmiste royal a bien raison de dire que Dieu est admirable en ses saincts, mais particulièrement en ce que, pour confondre la sapience humaine et les grandeurs de ce monde, il choisit bien souvant les plus simples, les plus bas et les plus infirmes, pour instrumentz de sa gloire, voire les plus méprisés, ignorants et réputés pour fols par les sages mondains, pour en faire des vases d’élection et mettr’ en eux les thrésors de ses grâces et les richesses de ses miséricordes amoureuses. Ceux quy auront conu fr. Bassan de St-Pierre d’Albigny, capucin, pendant sa vie mortelle, admireront de premier abbord qu’il soit inséré en ce lieu. Mais quand on aura connoissance de sa vertu et des faveurs qu’il a receu de Dieu, on louera les grandeurs de notre Dieu en un si petit sujet.
Ce bon religieux, dans le monde, avoit été un très bon soldat, terrible et redouté, étant d’un naturel bilieux, violent, boutadeux et haut à la main. Il a eu beaucoup de peine de se /89/ domter en religion, et a quelquefois fait des saillies hors des limites du devoir de sa vocation, mais suyvies de grandes soubmissions, pénitences et mortifications; et pour mieux venir à bout de ses pieux desseins, pour le salut de son âme, l’édification du prochain et la gloire de Dieu qui est la dernière fin de toutes choses, comme il en est le premier principe, il choisit des moyens les plus propres pour abbatre son esprit selon le jugement des hommes et l’élever d’autant plus vers le ciel, procédant en ses actions avec tant de simplicité qu’il en étoit ridicule et quasi réputé pour fol et souvante fois traité comme tel, ce qu’il souffroit d’un grand cœur et invincible patience, ayant, par la grâce de Dieu, acquis tant de maîtrise sur soy-même qu’après avoir beaucoup enduré, lorsqu’il sentoit quelque mouvement d’impatience en luy, il avoit cette prudence de se retirer promptement. Que si, par fragilité humaine, il luy étoit arrivé de se picquer avec quelqu’un, il n’osoit jamais entreprendre de dire ses offices divins avant qu’il eût demandé pardon et s’être réconcilié avec celuy qu’il croyoit avoir aucunement offensé.
Pendant qu’on rebâtissoit le convent de Chambéry, advint une fois que fr. Bassan faisant le catéchisme aux ouvriers tandis qu’ils goûtoyent, selon la licence que luy avoit donné le R. p. provincial pour condescendre à son grand zèle, un prêtre le tança fort aigrement, luy disant: « Que faites-vous icy, gros ignorant ? Il appartient bien à vous de faire le docteur. Retirez-vous, ôtez-vous d’icy, présomptueux que vous êtes », et semblables parolles. Fr. Bassan répondit tout doucement et humblement: « Mon Père, ne sçavez-vous pas bien que j’ay licence du R. p. provincial ? » Le prêtre luy répondit comme auparavant. Et fr. Bassan, comme un généreux soldat à combattre soy-même, prest de plutôt mourir que se laisser vaincre à la raison humaine et perdre des glorieuses conquêtes sur ses violentes passions, se voyant ainsi traitté en présence des séculiers, fit une saincte et très douce retraite, sans dire au prêtre aucune parolle picquante et sans faire aucun acte d’irrévérence en son endroit, ny aucun signe d’indignation ou impatience. Et pour faire voir la syncérité de sa vertu et la fermeté de son esprit en la practique d’icelle, un des témoins oculaires de cet /90/ héroïque exploit asseure que, quelque temps après, fr. Bassan luy dit tout simplement et froidement: « Que voulez-vous, mon frère, il avoit bonne intention », et réitéra par deux ou trois fois les mêmes parolles.
Il avoit une dévotion incomparable au très St-Sacrement de l’autel et, nonobstant ses grandes infirmités et une prodigieuse rupture, il servoit tous les jours quatre ou cinq messes, se tenant toujours en une posture et composition du corps fort honnête et religieuse, à genoux, en la présence de ce très adorable mystère et sacrement d’amour.
Un sien confesseur assure que fr. Bassan luy a dit en confiance et comme à son confesseur, qu’entendant la ste messe il voyoit des lumières comme des rayons de soleil. Il étoit grandement respectueux envers tous les prêtres et ecclésiastiques.
Il étoit extrêmement zélé et ponctuel à l’obéissance et à l’observance des stes coutumes de la religion. Se trouvant au noviciat au convent d’Annessy, l’an 1641, le R. p. Vincent de Chambéry étant gardien et le très vénérable p. Constantin de Tonon, maître des novices, un jour que l’on avoit donné licence de parler vers le feu, environ quinze jours devant Noël, le dimanche au soir, commanda comme par manière de récréation à tous les novices de faire chacun un Noël. Et fr. Bassan se trouvant là, le R. p. gardien luy dit: « Et vous encor, fr. Bassan, ferez un Noël et sera chanté au dortoir la veille de Noël, au réveil des religieux, et f. Samuel (clerc de Chambéry) vous aydera à chanter. » Le temps arrivé, fr. Bassan allat appeller le clerc susdt, directement sans hurter, ny ouvrir aucune autre porte, sans lumière, quoy qu’il eût fort peu de veue et dans la nuict obscure. Ce quy donna admiration, premièrement au jeune clerc, puis à tous les religieux, et fut attribué au mérite de la ste obéissance, à laquelle il avoit tant d’affection, comme aussi de donner bon exemple en toutes occasions. C’est pourquoy, nonobstant son aage et ses infirmités, il ne manquoit jamais à matines, quoyque les supérieurs et autres religieux fussent assés capables de ses infirmités, si bien que quelques supérieurs ont été contrains de luy défendre parfois de se lever pour matines. Il étoit grand observateur du silence évangélique et régulier et, quand il parloit, c’étoit toujours de choses bonnes /91/ et de grand’ édification. Il étoit tellement désireux de tenir son esprit attentif à l’office divin que les matines du chœur ne luy servoyent que de préparation, différant de dire son office après la retraitte des religieux, et apportoit un grand soin à dresser ses intentions au comencernent. A la moindre distraction quy luy survînt, il faisoit des grands actes de résistance, renvoyant le malin esprit avec honte et confusion tout chargé de mépris. Son office étant dit ainsi tard, on admiroit comme il se pouvoit chauffer, sans point faire de feu après les religieux, ès grandes froidures de l’hyver, et si longtemps après, le feu n’ayant été que de sarments, et ne se pouvant courber pour l’exciter. Cependant étant interrogé par les religieux, il répondit qu’il se chauffoit fort bien, Dieu mercy. Et de fait quelques religieux en ont fait l’expérience, trouvant bon brasier après luy.
Il portoit tant de respect à l’écritture ste, qu’il recueilloit fort soigneusemment tous les papiers quy en faisoyent tant soit peu mention, et avoit tant de dévotion à icelle qu’il prenoit un singulier contentement à s’en faire expliquer quelque passage. Entre autres, se faisant expliquer d’un sien confesseur, prédicateur, homme prudent et vertueux, le passage du livre des Roys où est faite mention de la douleur et contrition de David et de la compassion qu’il portoit à son peuple, le voyant affligé à son occasion, disant: Ego sum qui peccavi; isti qui oves sunt quid fecerunt ? Vertatur, obsecro, furor tuus, in me, Domine ! 20, ce bon frère pleuroit à chaudes larmes de dévotion. Le même confesseur dit que Dieu avoit tant de providence pour sa simplicité que, pendant trois années qu’il a été son confesseur et qu’il luy falloit aussy être son secrétaire et écrire beaucoup pour luy et des choses simples et ridicules à ceux quy ne connoissent pas son esprit, néantmoins jamais ne s’est ennuyé ni dégoûté de tant écrire pour luy. Le même dit un autre sien confesseur touchant ses confessions. Jamais il ne murmuroit de personne. Il interprétoit tout de bonne part et attribuoit tout à bonn’ intention.
Il étoit tellement amoureux de la vérité que, pour ne se mettr’ en danger de mentir, il n’assuroit jamais rien absolument, /92/ mais disoit toujours: « Il me semble, peut-être, ou environ », et semblables parolles conditionnelles. Néantmoins, ès choses de la foy, il sçavoit bien parler absolument et avec assurance. Une fois étant en notre convent de la cité d’Aoûte, l’an 1638 ou 39, le Rd p. Odéard, jésuite, prédicateur et supérieur de leur maison et du collège de ladte cité, dit au vénérable p. Mathias et plusieurs autres religieux capucins quy étoyent présents, parlant de fr. Bassan, (avec sa famillière bonté et confiance ordinaire qu’il avoit avec nos religieux): « Je m’en vey bien l’attrapper. » Puis l’abbordant, luy demanda combien il y avoit de personnes en la Ste Trinité. Fr. Bassan répondit promptement et hardiment: « Il y en a trois. » Le R. p. Odéard repartit: « Ha ! frère Bassan, où est l’environ ? » Fr. Bassan répondit: « En la Ste Trinité, il n’y a point d’environ. »
Son zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes et pour tout ce qui concerne l’Eglise catholique étoit si grand que, faisant le catéchisme, quoyqu’il parlât si simplement qu’il ne se peut dire plus, néantmoins il parloit si ardemment et avec tant d’amour de Dieu qu’il faisoit pleurer le peuple qui s’y assembloit par dévotion. L’an 1642, faisant le catéchisme à Annessy, devant la porte de notre église, appuyé contre la croix, il vint à répandre son sang par le nez, en sy grand’ abondance, sans désister, que sept jours après il en mourut. Cela étoit arrivé deux ou trois fois dans l’espace de dix jours.
Sa piété et ste pénitence en la fréquentation des sacrementz étoit accompagnée d’une singulière providence de Dieu, car quoyqu’il allât ordinairement trouver son confesseur environ demy-heur’ après que tous les religieux étoyent sortis de mattines et de l’oraison, lorsque ledt confesseur, prédicateur, avoit besoin de quelque repos pour ses fatigues ordinaires et ferveurs ardentes en ses prédications et autres exercices de mission (de quoy nous avons parlé ailleurs) il a néantmoins assuré que jamais l’accès du dict fr. Bassan ne luy a été ennuyeux, ny luy a donné aucun dégoût; ains a protesté qu’il n’a jamais ressenty de plus puissants motifs et mouvementz de piété par aucune lecture, prédications ou autres semblables occasions, comme par les confessions de ce bon religieux et par quelques autres siens exercices de dévotion qu’il voyoit en luy; et quoyque le /93/ susdt confesseur et prédicateur fût quelquefois accablé de sommeil et lassitude pour la peine qu’il avoit pris auparavant, il ne manquoit pourtant d’entendre promptement ledt religieux, fr. Bassan, sitôt qu’il venoit hurter tout doucement à la porte de sa chambre.
Le vénérable p. Mathias de Chambéry, homme de ste vie et réputation (décédé à Rumilly, l’an 1632), grand contemplatif, mortifié et continuellement recueilly en soy-même et uny avec Dieu, a déposé qu’il a ouy dire à fr. Bassan plusieurs fois qu’il entendoit chanter aux bx Espritz le gloria Patri, etc., mais particulièrement une fois, étans tous deux devant le très st-Sacrement, il luy dit: « Père, n’entendez-vous pas les Anges quy chantent le gloria Patri si mélodieusement ? » Le p. Mathias répondit que non. Et fr. Bassan admiroit, disant: « Et vous ne les entendez pas ! » Puis tenant un peu de silence, disoit derechef: « Ecoutez, écoutez, comme ils chantent mélodieusement. »
Un autre prêtre capucin luy demandant avec confiance d’amitié s’il étoit vray, comme il avoit ouy dire de quelques religieux, qu’il eût cette grâce de Dieu, d’entendre le chant des anges, fr. Bassan répondit: « Ouy, de temps en temps, quelquefois trois jours durant, quelquefois dix, douze ou quinze, quelquefois quarante jours de suitte, mais singulièrement ès bonnes festes, le gloria. » Le susdt père luy demandant s’il y avoit longtemps qu’il jouissoit de cette faveur du ciel, il répondit: « Environ sept ans », et ce discours se faisoit deux ou trois ans avant sa mort. Le même père adjoutant : « Et maintenant, combien y a-t-il que vous ne les avez entendu ? » Il répondit: « Il y a cinq jours », et dit qu’ès jours fériaux, il n’entendoit qu’une voix, mais ès jours de festes, plusieurs ensemble.
On croit pieusement que Dieu luy eût octroyé cette faveur pour récompense de la grande dévotion, révérence et affection qu’il avoit à prononcer ce sacré verset de louanges à la très ste Trinité, le disant fort souvant mais avec tant d’affection, de respect et si profondes inclinations qu’il demeuroit fort longtemps à la prononcer, et beaucoup plus qu’à : Sicut erat in principio, etc.
Un autre capucin dit qu’un jour de la feste de S. Diègue, de notre ordre séraphique, c’est le 12e de novembre, l’an 1641, /94/ cinq ou six moys avant sa mort, fr. Bassan luy dit entre cinq et six heures de mattin : « Il est bonne feste aujourd’huy en paradys. Je dy cecy pour vous donner courage de bien servir Dieu. J’ay entendu chanter l’alleluia. Mais il faisoit si bon entendre », et c’étoit la première fois de ce jour-là, peu après la confession. Le même père dit comme dessus du gloria Patri.
Sur le suject de sa courte veue, il prédit quelques moys auparavant que, dans le grand carême prochain, il ne verroit rien du tout, entendant parler de sa mort, comme effectivement il mourut la première semaine du même caresme. Ces confesseurs ont tous parlé de luy avec les mêmes sentimentz que dessus, et le dernier dit qu’un’ année avant sa mort il vivoit avec tant de pureté que, pour donner matière d’absolution, il falloit qu’il répétât toujours quelque chose du passé.
La fin de sa vie fut telle que, nonobstant qu’elle fût irrépréhensible auparavant, néantmoins deux ou trois heures avant sa mort, il fit une oraison jaculatoire avec tant de ferveur et de force, quoyque la chaleur naturelle et le poux s’alloyent retirant tout à fait, que le médecin en demeura tout étonné et grandement édifié, raccontant le fait avec admiration aux religieux. Ses parolles furent telles: « O très ste et adorable Trinité, fay-moy la grâce que je ne soy pas au nombre des réprouvés. » Il expira heureusement l’an 1642 et laissa un’ odeur de saincteté autant aggréable aux religieux que son corps donna d’admiration, par sa beauté extraordinaire.
Je suis contrainct de supprimer plusieurs choses notables, appartenantes à ce suject, desquelles j’ay quelque connoissance, mais non assés de clarté et certitude, pour n’avoir eu assés tôt la charge quy m’a été imposée du depuis, après la mort de plusieurs de nos pères plus anciens quy pourroyent parler pertinemment et avec certitude de science et longue expérience. Je me contenteray de faire encor une petite montre de quelques jeunes cavalliers et vaillantz soldats de la Vierge glorieuse, qui ont paru en cette province de Mission, pour satisfaire à ma promesse, lesquels sont décédés avant que de pouvoir affronter l’ennemy, non toutefois sans avoir donné des preuves de leur valeur et des grands préjugés des généreuses prouesses que l’on attendoit d’eux. /95/
§ 20
du vénérable p. michel-ange de sion, chanoine du vénérable chapitre de ladte cité et frère de l’illustrissime et révérendissime hilteprand jodoque, évêque de valley.
Au convent de Moûtiers en Tarentaise où étoit l’étude de théologie moururent plusieurs religieux de peste, entre autres le vénérable père Michel-Ange de Valley, orginaire de Goms et bourgeois de Sion, chanoine du très illustre et ancien chapitre de la dite cité de Sion et frère de feu Monseigneur l’illme et révme évêque et prince de Valley, Hilteprand Jodoque, de pieuse mémoire. C’étoit un personnage fort doux et affable, aymé de tous, même de l’état séculier, avant qu’il fût religieux, homme très chaste et fort vertueux. Dans notre ordre séraphique, il fit un tel progrès ès vertus et singulièrement en l’humilité et en la mortification que toute la province en avoit un grand contentement et beaucoup d’espérance pour l’advenir. Si bien je n’ay pas des grands mémoriaux de sa vie, laquelle a été trop courte parmy nous, je croy toutefois que ce que l’on a vu en sa fin, doit donner une grande connoissance de ses mérites en peu de motz.
Il fut trouvé par un bon frère layc, nommé f. René de Chambéry, assis sur sa couche les mains joinctes, la face riante, un peu tourné du côté gauche, les yeux élevés, beaux et comme priant Dieu.
Frère René répondant au vén. père Léon de Nantuaz quy l’avoit mandé visiter le susdt malade, luy dit qu’il prioit Dieu. Le p. Léon, comme s’il eût eu quelque vision ou révélation, luy repartit: « Retournez le voir; il est mort. Allez vite. » Frère René retournant, croyoit toujours que le malade prioit Dieu. Le touchant et ébranlant, il luy voulut dire: « Père Michel-Ange, lustic, que faites-vous ? » Le corps se laissa tomber à côté.
Lorsque le braque porta son corps enterrer au verger, cinq moutons que Monsieur Rose le jeune tenoit là pour manger l’herbe suyvirent le corps à la sépulture et ne le quittèrent /96/ point. Tous les religieux quy étoyent pour lors au convent virent lesdtz moutons faire plusieurs processions tout autour du corps, puis se placèrent, deux vers les épaules, deux vers les piés et un vers la tête, mettans leur tête contre terre du côté du corps mort et ensevely, et demeurèrent tout le jour, jusques à soleil couché, sans boire ny manger. Environ huict ou dix jours après (presque tous les autres religieux étans morts), le p. Michel-Ange apparut au p. Nicolas de Pontamafrey en Mauriane, étudiant avec les autres, soû le R. p. Louys de Chambéry, lecteur en théologie, en la façon suyvante :
Le Vén. p. Sigismond de St-Maurice en Valley, leur condisciple, étant en sa cabane quy n’étoit guères éloignée de celle du p. Nicolas, entendit des voix de quelques personnes quy se parloyent mutuellement, mais il ne discernoit pas ce que l’on disoit, l’espace d’un bon Miserere. Après quoy, il demanda au p. Nicolas que c’étoit, et qu’est-ce qu’il avoit tant parlé ? Le p. Nicolas luy dit: « N’avez-voû pas vu ? c’est le p. Michel-Ange quy m’a apparu et dit que l’on ne déplorât point sa mort, ny de ses compagnons, parce que Dieu les avoit comblé de si grande gloire, etc. », adjoutant que le p. Sigismond ny luy ne mourroyent pas de peste; ouy bien encor quelques autres religieux de leurs compagnons d’étude. Ce quy arriva de point en point comm’il avoit dit.
§ 21
du vénérable père denis des marches, prêtre capucin.
Pour conclusion de ce chapitre et particulièrement de ce traitté du nouveau esquadron des jeunes religieux, lesquels, en peu de temps, ont fait des grandes conquêtes pour le ciel et laissé des puissants motifs à la postérité pour se comporter valeureusement au service de Dieu et de notre souveraine Princesse Marie, mère de notre Réparateur, par la mémoire éternelle de leurs vertus et héroïques actions, en la victoire d’eux-mêmes, avant que de pouvoir arriver au champ de bataille contre les ennemis de la foy catholique, se présente à ma plume un des plus accomplis, illustre de naissance, mais plus illustre /97/ de vertu, par un assemblage de toutes les perfections que l’on peut souhaitter en un religieux et vray enfant de S. François :
C’est le vénérable père Denis des Marches, prêtre capucin, étudiant en ste théologie, décédé à Chambéry, l’an de grâce 1639. J’entrepren ce petit discours d’autant plus allaigrement et avec assurance que plus j’ay trouvé d’uniformité entre tant de religieux qui m’ont déposé juridiquement leur sentiment sur ce suject, mais avec tant d’affection et de contentement que je déplore seulement mon insuffisance à bien exprimer leur dessein en la représentation d’un sy digne suject, pour en faire le portraict au naïf ou qui approche le naturel.
Tous ceux quy ont eu le bien de demeurer de famille avec ce bon religieux, tant à l’étude qu’au noviciat ou ailleurs, qui deux, qui trois, qui cinq ou six années, plus ou moins, ont tous commencé par un même traict de pinceau, quy comprend tout le projet, disans qu’ils ont remarqué en luy un assemblage de toutes les vertus fondées sur une très profond’ humilité et syncèr’ abbaissement de soy-même; et c’est un effect d’une vraye et théorique humilité et claire connoissance du néant en soy-même et de son tout en Dieu. Mais son humilité étant affective et practique tout ensemble, non seulement il désiroit être traitté à la mesure de son néant et comme tel qu’il se connoissoit, mais encor procuroit, par toû moyens licites, de se faire mépriser, couvrant tant qu’il pouvoit les vertus qui étoyent en luy, de peur qu’on attribuât à la créature l’honneur de ce quy appartient au Créateur, exaggérant à son possible ses petites imperfections, comme si c’eût été des péchés.
Mais il est bien difficile de cacher la splendeur de l’escarboucle et empêcher son éclat. La divine Providence manifestant de plus en plus les thrésors de sa grâce qu’elle avoit mis en iceluy, quoyqu’il fût d’une maison fort illustre et ancienne, neveu d’un premier président et commandant en tout l’Etat de Savoye, sy est-ce qu’il abhorroit tellement les vanités de ce monde qu’il rougissoit de honte quand on luy parloit des qualités illustres de ses parents et plus proches. Je pourroy fortifier mon discours allégant par exemple les mérites et vertus de Monsieur l’abbé de Sist, son frère, mais je suis assuré par l’expérience certaine qu’il me faudroit avoir une grosse querelle /98/ avec son humilité. C’est pourquoy j’aime mieux me taire que de luy donner du déplaisir, pour retourner à celuy quy est hors de danger des fragilités de ce monde.
Ensuitte de cette ste pudeur excitée par l’éclat de son origine et de ses parents ou alliés, il fuyoit extrêmement les visites, tant actives que passives. Une fois monsieur son père, voulut traitter ses amys avec solennité au château de Meudry, proche de Rumilly, et l’invita à se trouver à ce convoy d’une si honorable assemblée. Mais il s’en excusa tout à fait. De quoy le bon seigneur fut extrêmement marry. Il étoit tellement amoureux du mépris de soy-même que, pour s’en enrichir plus facilement, il feignoit être stupide, grossier et comme fol, abhorrant sur toute chose d’êtr’ en quelque bonne estime devant les hommes; si bien que même dès le noviciat, il disoit qu’il aymeroit mieux voir un diable qu’un homme quy le loueroit. Il s’addonnoit ordinairement (mais avec une singulière recerche des occasions) à exercer les offices plus bas et rendre les services du convent et des religieux les plus vils et abjects qu’il pouvoit trouver à faire. Et lorsqu’il se présentoit quelqu’occasion pour torcher, laver, balayer ou [...] 21, comme après la peste ou autres maladies ou décès des religieux, il disoit avec avidité et promptitude d’esprit: « Il touche à moy de faire cela », ce qu’il faisoit d’un grand cœur.
Il avoit un grand don d’oraison et d’union avec Dieu, voire si éminent que, quoyqu’il employât presque tout le temps aux exercices extérieurs, bas et vils, comme dit est, et ne tint en sa chambre qu’une bible, un P. Mathias Bellintani: De l’oraison mentale, et son bréviaire, il étoit néantmoins très docte, mais d’une doctrine infuse de Dieu surnaturellement, au jugement des bien sensés et capables de ce métier.
C’est pourquoy, le R. p. Diègue de Cité Neuve, d’heureuse mémoire, en qualité de gardien et de provincial (en divers temps), luy faisoit faire la doctrine chrétienne en public, étant encore fort jeune religieux. Ses catéchismes étoyent si solides et fervents, sa doctrine si claire et affective que le R. p. Prime de Thonon, étant commissaire provincial, le voulant entendre /99/ catéchiser et prêcher, dit: « Vrayment cet homme est né prédicateur. » Il étoit grand controversiste et avoit un don de Dieu si particulier en toutes ses actions qu’il faisoit dire à tous ceux qui le connoissoyent, que c’étoit un vray enfant de S. François. D’où l’on pouvoit méritoirement espérer que Dieu auroit opéré des merveilles en luy pour la conversion des hérétiques et des pauvres pécheurs. Mais les conseils divins sont inscrutables.
Le R. p. Jean-Baptiste d’Evian l’ayant choisy pour confesseur au convent de Chambéry, voulut une fois sonder sa doctrine sur ces parolles que Nre Seigneur dit à S. Pierre: Pasce agnos meos, pasce oves meas 22. Il eut beaucoup de peine à luy faire dire son sentiment, mais enfin pressé de l’Esprit divin et de la ste obéissance, il dit des choses sur ce sujet si sublimes et ravissantes en dévotion que vrayement on connut que Dieu parloit par sa bouche, étant logé dans son cœur comme dans son thrône royal, où il étoit si parfaictement adoré et servy. D’où procédoit en ce sainct religieux un esprit de douceur et bonté pacifique, ne contestant jamais, ny se picquant avec personne. Que si, en sa présence, quelques-uns venoyent à contester, il en divertissoit aussytôt le coup, s’il pouvoit et, ne le pouvant pas, il se retiroit promptement. En la diversité des sentiments des esprits ou des volontés, quand il avoit fait sa proposition, si on faisoit instance, il cédoit à quy que ce fût, pour inférieur qu’il fût à luy, en capacité et condition. Néantmoins il avoit un esprit d’amour et de charité sy efficace, que ses discours gracieux avoyent une singulière vertu, pour réunir les cœurs et terminer les différends par une ste concorde.
Il portoit en sa face et en ses mœurs les marques d’une pudeur virginale. Il étoit ennemy des murmures et, quand il ne les pouvoit étindre, il faisoit connoitre en baissant les yeux et changeant l’air de sa face le déplaisir qu’il en avoit, ce quy faisoit rentrer en eux-mêmes ceux qui, par parolles, n’avoyent profité à leur amendement. En quoy il faisoit paroître une grande prudence, soit qu’il corrigeât ou non.
Il étoit si prudent et détaché de tout intérest ou passion déréglée que, sitôt qu’il se sentit mal, au temps de la peste, il /100/ s’abstint entièrement de converser avec les religieux quy n’étoyent pas infectés, et se tint tout au fond d’une grande allée quy est proche de la rivière, en nre convent de Chambéry, pour entendre la ste messe qui se disoit au pié d’un arbre, à l’autre bout de la dte allée, du côté du convent, prudence vrayement désintéressée, laquelle est bien contraire à l’inclination ordinaire des pestiférés, qui est de différer tant qu’ils peuvent de se manifester, et de converser et toucher les autres. C’est pourquoy cette maladie s’appelle contagion (a contingendo) non seulement parce qu’elle se communique par l’attouchement, mais encor parce qu’elle incline à toucher les autres pour paroître netz.
Il avoit une grande charité envers le prochain, comme à ne se point ennuyer d’enseigner, avec une patience admirable, ses condisciples les plus foibles en doctrine, répétant plusieurs fois les mêmes documentz pour les inculquer dans les esprits, et surtout à servir les malades, comme il fit paroistre particulièrement peu avant sa mort, demandant permission au supérieur, pour s’exposer à servir les pestiférés dès aussitôt qu’on douta que la peste fût en campagne, comme il fit, en effect, car la peste étant en nostre convent de Chambéry, il s’exposa avec une très ardente charité au service des infectés, les assistant spirituellement et corporellement jusques à enterrer les corps, particulièrement de deux religieux; puis il fut attint de peste pour mourir le dernier de tous après avoir servy tous les autres, practiquant toutes les vertus qu’il avoit enseigné aux autres, comme de foy, d’espérance, charité, patience, pénitence, actions de grâces pour tant de bénéfices divins qu’il avoit receu si largement, mais surtout de la ste pauvreté évangélique, n’ayant rien eu à son usage que ce quy est spécifié en la règle séraphique; et comme il étoit grandement zélé à l’observance des stes coutumes de la religion, il n’oublia point, en cette dernière occasion, de se désapproprier entièrement de tout ce qu’il avoit en usage, gardant comme par emprunt l’habit quy le couvroit, pour garder l’honêteté et bienséance religieuse.
Il étoit extrêmement affectionné à la ste obéissance et avoit tant de peur d’offenser Dieu, que s’étant fait conduire avec beaucoup d’instance et de prière, de sa chambre à la sépulture /101/ de quelque sien condisciple, au bout de la susdte grand’ allée, pour ne donner de l’incommodité, étant décédé, à porter son corps audt lieu, le père supérieur du convent luy commandant de retourner en sa cabane, pour éviter quelque danger d’accélérer sa mort ou au moins d’augmenter sa maladie, il le supplia fort humblement de ne luy faire ce commandement qui luy étoit impossible d’accomplir, craignant, disoit-il, d’offenser Dieu en n’obéissant pas. Le supérieur luy dit qu’il ne luy commandoit pas, mais qu’il le prioit de retourner en sa cabane. Alors estant aydé d’un autre religieux puissant pour cet effect, il retourna comme il peut en sa cabane et, demy heure après, il expira.
Il prit le mal le jour de S. Laurent au mattin et véquit environ trent’ heures après, puis mourut le lendemain sur le soir, dans le sein de la grâce divine, pour posséder la gloire promise à ceux quy ont servy et suyvy le souverain Pasteur de nos âmes par le chemin de la croix, s’abandonnans eux-mêmes par une ste abnégation évangélique et donnant leur vie pour le salut et service du prochain, qui est la parfaitte charité.
Deux autres étudians et condisciples du précédent mentionné, étans encore clercs, étoyent décédés un peu auparavant, mais ayant donné tant de preuves d’une vraye piété, d’un zèle très ardent de la ste pauvreté, avec des discours tellement embrasés de charité, exhalans des stes affections pour le service de Dieu, qu’ils sembloyent avoir receu quelque révélation du ciel de la mort quy devoit arriver pour leur ouvrir la porte de la vie éternelle avec la clef de la peste quy ne paroissoit pas encore. L’un s’appelloit fr. Othon d’Annessy, l’autre fr. Héliodore de La Roche, tous deux très braves et bons religieux et de très bonne espérance pour l’advenir. Fr. Othon étant décédé le premier, fr. Héliodore se fit conduire sur la tombe de son condisciple pour mourir au même lieu, afin que fût accomply en eux, en certaine façon, ce quy se dit des deux princes des apôtres, que, comme ils s’étoyent tant aymé au service de Dieu, ils ne fussent point séparés en leur mort, pour régner ensemblement dans le ciel éternellement.
CHAPITRE IV
Des authorités pontificales concédées aux missionnaires capucins tant deçà que delà les montz, pour combattre l’hérésie et ramener les pauvres âmes en la voye du salut éternel.
Après avoir crayonné sur ce papier les forteresses et présides spirituels des armées de notre divine Princesse, en la province de Mission en Savoye, gardés et gouvernés par les pauvres capucins, et fait voir le portrait d’une partie des vaillants soldats quy ont combattu sous les étendards de Notre-Dame de Compassion, je croy qu’il y aura du contentement de voir les provisions de guerre et de visiter les armes desquelles ils ont été munis et ornés, tout ensemble à la terreur des ennemis de notre ste foy et à la satisfaction de ses amys et défenseurs.
Je ne feray pas le dénombrement de toutes les pièces que j’ay trouvé dans l’arcenac manuscrit du très R. p. Maurice de la Morrhe, de pieuse mémoire, prédicateur capucin, quy a paru cy-devant des premiers entre les hommes illustres de cette province de Mission. C’est un livre manuscrit tout remply de brefs apostoliques et autres concessions de Messeigneurs les illustrissimes ou éminentissimes prélatz et princes de la ste Eglise, procédans au nom et de la volonté des souverains pontifes; et aussy des capitulations, concessions, édictz et lettres missives des sérénissimes ducs et princes de la Maison royale de Savoye, pour l’extirpation des hérésies et l’augmentation de la foy catholique dans leurs Etatz infectés par les occasions de guerres, le tout bien authentique et collationné avec les originaux. Je me contenteray d’alléguer ce que je ne pourray passer soû silence sans préjudice de mon dessein, pour ne parler que le moins que faire se pourra des missions des vallées de Piémont, sçachant qu’il y a des personnes plus capables que moy quy en /103/ ont écrit et d’autres quy en écrivent encore à présent, outre que je ne prétend pas sortir hors les limites de notre province de Mission en Savoye et de ses dépendances.
Néantmoins parceque les premières patentes des missions de nos pères en Piémont sont, en certaine façon, le fondement des missions des capucins en Savoye, j’en doy icy insérer quelques-unes pour faire voir qu’elles viennent du St-Siège apostolique, originairement à l’instance de nos sérénissimes princes très catholiques, Emanuel-Philibert et Charles-Emanuel, ducs de Savoye et princes de Piémont, etc.
1. J’ay fait voir cy-devant au § 12 du chapitre III, partie 4e, combien authentique a été la mission personnelle de cet homme de Dieu et tout apostolique, le R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin. Les grandes authorités que luy ont donné les souverains pontifes et autres insignes prélatz de la ste Eglise, et le grand état que tous ont fait de ses mérites, tant deçà que delà les montz, supprimant toutefois plusieurs patentes de sa mission pour les vallées de Piémont, tant des supérieurs de nre ordre que des prélatz de l’Eglise pour cet effect, entre lesquelles y en a une de Monseigr l’illustrissime et révme nonce apostolique de Turin et du très Rd père inquisiteur de Turin, en laquelle ils témoignent que cette mission est du commandement de notre St-Père le pape Clément VIII, à l’instance du duc de Savoye sérénissime, donné à Turin, le 18 février 1587, signé: Julius Caesar, archiepus Barrensis, nuncius; f. Bartholomaeus Rocca, Inquisitor Taurinensis, etc.
2. Item une lettre missive de Monseigr l’éminentissime Julle Anthoine Sanctorii, cardinal de Ste-Séverine, protecteur de l’ordre des capucins, en laquelle il appreuve la susmentionnée mission et, par l’authorité de notre St-Père le pape, octroye la faculté de lire les livres des hérétiques et défendus.
De Rome, 2 février 1596, signé : cardinalis Stae-Severinæ, etc. addressée au susdt R. p. Maurice, capucin.
3. Autre lettre missive de Monseigneur l’éminentissime cardinal de Ste-Séverine, etc., à Monseigr l’illustrissime nonce de Turin et au révme père inquisiteur, en laquelle il commande, par l’authorité de Sa Sté, de conférer aux capucins de la mission. l’authorité de recevoir au gyron de la ste Eglise catholique, /104/ les hérétiques convertis au tribunal de conscience et les absoudre des censures ecclésiastiques.
De Rome, 20 avril 1596, signé: cardinalis Stae-Severinae, etc.
4. Patente de Monseigneur l’illme et révme nonce apostolique et du très R. p. inquisiteur, par laquelle est conférée aux capucins, à forme de ce que dessus est exprimé en la précédente lettre missive, l’authorité de recevoir les hérétiques convertis et les absoudre des censures de l’Eglise, par le commandement de Sa Sté.
Donné, à Turin, le 4 may 1596, signé: Julles César, archevêque de Bari, nonce, en latin; fr. Barthélémy Rocca de Palormo, inquisiteur de Turin, scellée et autres choses requises.
5. Lettre missive de Monseigneur l’illustme et révme nonce apostolique de Turin, en laquelle est conférée aux missionnaires capucins l’authorité d’entendre les confessions de tous ceux quy se présenteront à eux, et de recevoir les hérétiques à l’abjuration de l’hérésie, même au tribunal extérieur, par authorité de Sa Sté.
Addressée au R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin; de Turin, 20 juin 1596, signé: Julles César, archevêque de Bari, en latin.
6. Patente de Monseigneur l’illustme et révme archevêque de Turin, et du très R. p. inquisiteur dudt Turin, par laquelle est conférée aux capucins de la mission l’authorité de recevoir, au tribunal extérieur, les hérétiques à l’abjuration de l’hérésie, par ordre de Sa Sté et du consentement des ordinaires.
Signé, de Turin, dernier avril 1596: Carolus Brolia, archiepus Taurinensis; fr. Bartholomaeus Rocca de Palermo, inquisitor Taurinensis. Et par après: concedimus ut supra in jurisdictione Abbatis Pinerolii, Rinaldus Ressanus, praepositus Pinerolii et Vicarii, etc.
7. Faculté des ordinaires concédée pour entendre les confessions et absoudre même des cas réservés.
De Turin, 4 may 1596, Carolus archiepus Taurinensis: Tibi Fratri Mauritio Murrhensi, ordinis capucinorum, in jurisdictione abbatiae Pinerolii concedimus licentiam sacramentales confessiones audiendi eosque absolvendi, etc. . /105/
Signé sur la même patente : Rinaldus Ressanus, praepositus Pinerolii et vicarius, etc.
8. Lettre missive de Monseigr l’illusme et révme archevêque de Turin, par laquelle il donne aux pères capucins de la Mission la faculté d’absoudre des cas réservés en la bulle In coena Domini, par authorité de Sa Sté.
Datum De Montis, die 14 septembris 1596; signé: Carolus, archiepus Taurinensis.
9. La faculté d’absoudre des cas réservés en la bulle In Coena Domini, par l’authorité de Sa Sté. Addressée au père Valérian Berne, capucin, etc.
De Turin, 20 octobre 1596, signé: Julius Caesar, archiepus Barrensis.
10. Lettre missive de Monseigneur l’illusme et révme nonce apostolique de Turin par laquelle est conférée l’authorité de légitimer les mariages faits sans la présence du curé, par authorité de Sa Sté, adressée au R. p. Maurice de la Morrhe, capucin.
De Turin, 13 jullet 1596, signé: Julius Caesar, archiepus Barrensis.
11. Lettre missive de Monseigneur l’illusme et révme nonce apostolique de Turin, où est déclarée la faculté de recevoir même les relaps, par authorité de Sa Sté, addressée au R. p. Valérian Berne, capucin, de Turin, 20 octobre 1598, signée: Julius Caesar, archiepus Barrensis, etc.
12. Patentes de Monseigneur l’illusme et révme nonce apostolique de Turin et du très Rd p. inquisiteur, par laquelle est conférée aux RR. jésuites et capucins de la Mission l’authorité de faire des disputes publiques avec les ministres hérétiques.
De Turin, 2 mars 1597, signé: Julius Caesar, archiepus Barrensis nuntius; fr. Bartholomaeus Rocca de Palormo, inquisitor Taurinensis.
13. Lettre de Monseigneur l’illusme et révme archevêque de Turin, par laquelle est augmentée la faculté d’entendre les confessions et absoudre des cas réservés, même hors les lieux des Vallées, aux capucins de la Mission.
De Turin, 23 février 1597, addressée au R. p. Maurice de la Morrhe pour en signifier le sujet aux autres capucins, signée: Carolus, archiepus Taurinensis. /106/
14. Lettre missive de Monseigr l’illustme et révérme nonce apostolique de Turin, en laquelle est conférée au susdt R. p. Maurice de la Morrhe, capucin, la faculté de recevoir la profession de foy de son compagnon et son serment, pour pouvoir exercer l’office de notaire apostolique.
De Turin, 16 juin 1597, signée : Julius Caesar, archiepus Barrensis, etc.
15. Lettre missive de Monseigr l’illustme et révme archevêque de Turin, par laquelle il amplifie aux pères capucins de la Mission la faculté d’administrer la ste eucharistie et l’extrême-onction.
De Turin, 30 jullet 1597, signée : Carolus, archiepus Taurinensis.
16. Lettre missive de Monseigr l’illustme et révme archevêque de Turin, par laquelle il concède la faculté d’absoudre de tous les cas à luy réservés, et même en la bulle In Coena Domini, de changer les vœux, célébrer hors les lieux sacrés, conférer le sacré viatique et l’extrême-onction, allégant l’authorité quy luy est donnée pour cet effect.
De Turin, 30 jullet 1597, signée : Carolus archiepus Taurinensis.
17. Lettre missive de Monseigr l’illustme et révme nonce apostolique de Turin, en laquelle est conférée au R. p. Maurice de la Morrhe, capucin, l’authorité de dispenser des mariages contractés par les hérétiques en temps prohibé, lorsqu’ils retournent à l’Eglise de J.-C., catholique, romaine.
De Turin, 1er mars 1598, signée: Julius Caesar, archiepus Barrensis.
18. Lettre missive de Monseigr l’illusme et revme nonce apostolique de Turin, en laquelle est conférée au R. p. Maurice de la Morrhe, capucin, la faculté de baptiser et exercer tous les autres offices des curés, et à son compagnon aussi.
De Turin, 13 février 1598; signée: Julius Caesar, archiepus Barrensis, etc.
19. Deux lettres missives du R. p. Valérian Berne, capucin de Pinerol, au R. p. Maurice de la Morrhe, esquelles il fait foy de l’authorité de dispenser les mariages contractés par les hérétiques ès degrés prohibés, quand ils se convertissent à la foy catholique, et de l’authorité de réconcilier les églises polluées par les hérétiques, toutes deux de Gennes, l’une du 6 février /107/ 1601, l’autre du 29 may 1601, signées: fr. Valerianus Berna, capucinus.
20. Lettre missive du très Rd p. inquisiteur de Turin, en laquelle il donne témoignage de l’authorité d’absoudre les relaps, concédée au R. p. Maurice, et de pouvoir conduire avec soy au prêche des hérétiques des pieux catholiques, et de célébrer la ste messe et autres offices divins, en la présence et assistance des hérétiques.
De Turin, 28 avril 1601, signée: fr. Bartholomaeus Rocca de Palormo, inquisitor Taurinensis.
Voylà les armes spirituelles avec lesquelles nos pères ont combattu contre l’hérésie ès vallées de Piémont. Nous avons maintenant à les considérer deçà les montz, en la mission apostolique de Savoye et peys circonvoisins, faisans des mêmes armes avec autant de générosité que d’authorité, pour exploiter les stes intentions du St-Siège apostolique et les souhaitz très ardents du même prince souverain pour le bien de ses vassaux et subjects, voire de tous ses voisins, pour la gloire de Dieu, l’exaltation et augmentation de la foy et religion catholique et de la ste Eglise romaine.
Nous avons vu cy-devant par occasion, sur le sujet particulier du R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, trois ou quatre pièces principales qui touchent la mission de nos pères en général pour passer les montz et venir à la mission de Tonon, comme dudt R. p. Maurice en particulier, dont la première est une patente rapportée au chapitre III. § 2 de cette quatrième partie, de Monseigneur l’illme et révme Julle César, archevêque de Bar, nonce apostolique vers la personne du sérme duc Charles-Emanuel de Savoye, en laquelle, après avoir juridiquement attesté et racconté les très amples facultés qu’il avoit concédé, de l’authorité du souverain pontife Clément VIII, de saincte mémoire, à nos pères capucins de Piémont pour les missions des vallées dudt Piémont, et particulièrement au R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, en vertu d’un décret apostolique, à l’instance du sérme duc, l’an 1596, pour la conversion des hérétiques et l’extirpation des hérésies, il adjoute sur la fin que le R. p. Maurice s’étant comporté en cette mission en telle sorte qu’il en étoit réussy un grand /108/ fruict, Sa Sté avoit choisy sa personne pour l’envoyer, avec les mêmes authorités, du côté de Tonon en tout le diocèse de Genève et les finitimes, comme il appert, dit-il, par les lettres de l’illusme cardinal de Ste-Séverine, addressées au susdt père Maurice, du 17 janvier passé 1596.
Secondement, l’extraict (premier des quatre imprimés) et fondamental des lettres de Monsr l’illusme nonce apostolique de Turin, par lesquelles, donnant commencement à la mission de deçà les montz, il envoye ès quartiers de Tonon le R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, et le R. p. Vincent de Cève, son compagnon, leur confirmant et de nouveau concédant les facultés de quatre patentes imprimées désjà concédées à nos pères delà les montz, pour les vallées de Piémont.
Troisièmement, la copie de l’obédience du très R. p. vice-procureur général des capucins, donnée au R. p. Maurice de la Morrhe, par le commandement de l’éminme cardinal protecteur, à l’instance des illusmes prélatz de la congrégation De propaganda fide, par laquelle obédience, le susdt père Maurice est envoyé à Tonon pour le sujet susdt.
Quatrièmement, une patente de Monseigr l’illme et révme archevêque de Turin, laquelle est un des quatre extraitz imprimés, en laquelle se trouve la faculté de dispenser sur les irrégularités ex delicto, etc., avec la déclaration quy suit pour assurance du faict.
Reste maintenant de voir encore quelques patentes sur le même suject de la mission de nos pères par deçà et des facultés concédées à tous nos missionnaires, en cette province de N.-D. de Compassion et de la mission de Tonon.
Copie des lettres missives de Monseigneur l’éminme cardinal protecteur de l’ordre des capucins, par lesquelles le R. p. Maurice de la Morrhe est envoyé à Tonon, luy étant faites les facultés à luy concédées pour les vallées de Piémont, confirmées et étendues jusques à la mission de Tonon en Chablays et en tout le diocèse de Genève et les circonvoisins et finitimes.
Voicy la ligne de communication de la province de Mission en Savoye avec celle de Piémont pour les vallées infectées d’hérésies et la clef de l’arcenac, pour nous servir des mêmes armes pour combattre les erreurs des ennemis de la foy catholique /109/ en ces peys par deçà, par l’usage desquelles les armées de Marie, conduittes sous ses étendards, luy ont acquis tant de trophées sacrés et glorieuses victoires. Entendons l’oracle divin par la plume de ce grand et éminentissime prélat, truchement des volontés du souverain pontife :
Rdo patri Mauritio Murrhensi, capucino, Gennae.
Reverende pater, cum necesse sit, ad opus Tononii institutum [in] obsequium sanctae catholicae fidei quod Reverentia vestra quantocius iter arripiat, quando ipsa ob debilitatem et infirmitatem quam passa est non possit pedester ire utatur equo ad sui commoditatem, ego enim ut protector facultatem illi facio, simul etiam tenore praesentium de ordine Sanctitatis Domini nostri, concedo easdem facultates quae sibi fuerunt concessae ob missionem ad Valles, quibus facultatibus possit fungi, non modo Tononii et in diocesi Gebenensi, sed etiam in finitimis dioecesibus, cum quibus eam saluto et me suis orationibus commendo.
Datum Romae, die 17 januarii 1601.
Ad beneplacitum V.R. Cardinalis Stae-Severinae 1.
Icy devroit être insérée celle de celle de Monseigneur le nonce de Turin, quy est indiquée en la page précédente au nombre 1, quy renvoyé au chap. III, § 2, puis celle de Monseigneur le nonce, successeur du précédent, en la même année, indiquée comme dessus N° 2 et contenue au susdt chapitre III, § 2; troisièmement, celle de Monseigneur l’archevêque de Turin, indiquée N° 4 et contenue audt chap. III, § 2, mais toutes sommairement comprises, en françois, pour éviter prolixité.
Patente authentique du très Rd p. vicaire général de Pinerol, à même fin, en laquelle, après avoir fait mention et attesté juridiquement la mission apostolique de nos pères et singulièrement du R. p. Maurice de la Morrhe, pour les vallées de Piémont, à l’instance du SS. duc Charles-Emanuel de Savoye, pour la conversion des hérétiques et l’extirpation des hérésies et la confutation des ministres hérétiques par disputes ou conférences, il racconte toutes les facultés quy leur ont été ottroyées /110/ pour cet effect par toute l’étendue de la juridiction abbatiale. Il atteste derechef être concédée à nosdtz pères capucins, par le St-Siège, la faculté de dispenser les mariages contractés par les hérétiques au 3e et 4e degré de consanguinité ou affinité, donnant cause de science et allégant les lettres authentiques de Monseigneur l’illustme nonce de Turin, avec authorité de légat a latere dans le domaine du sérénissime duc de Savoye, et par commission spéciale pour cela de nre St-Père le pape Clément VIII, et les lettres du R. p. Valérian Berne de Pinerol, capucin, commissaire apostolique de la Mission. Puis fait encor mention de la pleine authorité qu’il a donné au R. p. Maurice pour une plus facile exécution de sa charge ès lieux indiqués, d’exercer toute son authorité aux deux tribunaux, intérieur et extérieur, jusques à faire emprisonner et délivrer, etc. Enfin atteste la mission apostolique du R. p. Maurice de la Morrhe pour Tonon et tout le diocèse de Genève et ses finitimes diocèses avec toutes les susmentionnées authorités.
De Pinerol, 14 juin 1601, signé: Renaldus Ressanus.
Après quoy suit le témoignage authentique de la collation faitte et de la concordance de ces trois extraictz imprimés avec leurs originaux, des trois patentes de Monseigneur l’archevêque de Turin, du T. R. P. inquisiteur, que je mets cy-après pour garder l’ordre de la date, et du très R. p. vicaire général de Pinerol.
Patente authentique du T. R. P. inquisiteur de Turin pour la susdte mission de nos pères à Tonon et par tout le diocèse de Genève et les diocèses finitimes, en laquelle, faisant un narré de la mission précédente du R. p. Maurice de la Morrhe, par l’authorité du St-Siège, aux vallées de Piémont, avec les facultés et authorités qu’il spécifie avoir concédé par l’authorité apostolique. Il atteste de surplus que le même père est envoyé de nouveau par le St-Siège aux quartiers de Tonon et par tout le diocèse de Genève et les diocèses finitimes, avec toutes les prédtes facultés, non seulement pour s’exercer en la mission, comme cy-dessus, mais encor pour l’œuvre institué de nre St-Père pour le service et ayde de la ste foy catholique, duquel œuvre, dit-il, il y a un bref du même souverain pontife; et enfin /111/ atteste que le R. p. Maurice avoit la faculté de recevoir et inscrire ceux quy voudroyent être receus en la confrérie ou société de Notre-Dame de Compassion ou des Sept-Douleurs, érigée en la ville de Tonon, pour la propagation de la foy, comme il a appris pour certain des lettres des illustrissimes et révmes seigneurs cardinaux de Ste-Séverine et Borghese, addressées au susdt R. p. Maurice, etc.
De Turin, 20 juin 1601. signé: Bartholomaeus Rocca di Palormo, Inquisitor Taurini.
Approbation faitte par Monsieur le vicaire général de Lyon, aux pères capucins de la mission, à ce que, dans le diocèse de Lyon, ils se puissent servir des facultés contenues ès quatre extraictz imprimés des patentes apostoliques :
Potestatem fecimus praedictis reverendis patribus capucinis, facultates praedictas, illis a Summo Pontifice concessas in hac dioecesi Lugdunensi exercendi.
Lugduni, 11 augusti 1602. Haec propria manu subscriptae.
Se voit aussy une patente très authentique de la mission du R. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, en laquelle se voit manifestement comme il est institué et déclaré chef et commissaire apostolique de tout l’œuvre de Tonon, tant pour l’institution de la Ste-Maison que pour l’exercice de la mission quy en est l’object et la principale fin, avec les facultés concédées audt R. p. Chérubin et aux autres pères de la mission de Tonon, auxquels sont communiquées les facultés des quatre extraictz imprimés.
Conradus Tartarinus, Dei et Apostolicae Sedis gratia, Forolivensis episcopus, Smi Dni Nostri Clementis Divina providentia Papae VIII, dictaeque Stae Sedis apud Serenissimum Dominum Carolum Emanuelem, Sabaudiae ducem et Pedemontium principem nuntius, dilecto nobis in Christo fratri Cherubino a Mauriana, concionatori ordinis Sti-Francisci capucinorum, salutem in Domino.
Cum ex mandato SSmi Dni nostri nobis iniunctum sit, missiones inceptas, ad progagandam fidem catholicam, apostolicam, /112/ romanam, continuare, atque Ste-Domus Beatae Mariae Compassionis quae in oppido Tononii, dioecesis Gebennensis instituitur, societatisque ab ea dependentis (utpote quae ad haereticorum conversionem et ejusdem fidei progagationem dirigitur) erectionem et promotionem curemus et promoveri faciamus.
Ideo de tua doctrina, fide, dexteritate plurimum confisi, cum jam in opere isto versatus sis, te elegimus, committimus, deputamus, ad opus istud, ejus institutionis et promotionis praedictae Sanctae-Domus et societatis, et per litteras praesentes, in virtute sanctae obedientiae mandamus, ut his incumbas et vaces, ad ea omnia stabilienda et perficienda quae juxta SSmi Dni nostri bullam et vivae vocis oraculum decreta et ordinata et emanata esse intellexisti. Quorum omnium curam specialem circa hoc mandato tibi facto habere volumus, potissimum institutioni hujus Stae-Domus assistendo, cum omni facultate Dominis Commissariis missis a Serenissimo Duce Sabaudiae ad hunc effectum, necnon ut possis in dictam societatem Christi fideles utriusque sexus inscribere et in numerum fratrum admittere, aliosque tibi bene visos, pro his agendis subrogare et committere, et ea omnia agere quae pro hac erectione felicique directione sti hujus instituti erunt necessaria. Sed cum haec a te fieri non possunt sine auxilio et concursu multorum, ideo pro his, cum eadem facultate circa haec, in socios tibi assignamus fratres Augustinum Astensem, et Coelestinum ab Altavilla, sacerdotes capucinos. Propterea facultatem tibi impartimur alios quoslibet religiosos jurisdictioni nostrae subjectos vocandi deque eis dispensandi, omni via et modo prout tibi expedire videbitur et non obstante discrimine locorum et provinciarum vestri ordinis, quibus sic a te vocatis, praecipimus, juxta mentem SSmi Dni Nostri obedire et quibuslibet superioribus auxilium praebere requisitum, vobisque omnibus ordinamus Tononium et coetera loca etiam (sicut supra dictum est) sine provinciarum discrimine accedere, prout judicabit necessarium ipse supradictus frater Cherubinus, ad praedicandum Dei Verbum, legendum, docendum publice et instruendum quoscumque in fide catholica, et coetera alia peragenda quae in his missionibus fieri consueverunt et ad hoc opus requiruntur, concedendo vobis, juxta facultatem a SSmo nobis concessam, omnes quascumque authoritates religiosis vestri ordinis pro his missionibus alias concessas; mandantes ut /113/ quocumque pretextu et occasione vel jussione superiorum quorumcumque ab his quae imponimus, obsistere non debeatis et harum literarum praesentium virtute, conficiendo particulares obedientias possitis de locis ad locum transire, etiam sine discrimine provinciarum, ut dictum est, ad nosque accedere et tractare, in quocumque ea omnia quae circa praedictum negotium occurere poterunt, dispensantes vobis in omnibus quae impedimentum his quae vobis imponimus afferre possent; optantes vos ut in hoc ministerio nihil omittatis eorum quae christianae et catholicae pietati conveniunt, pro certo scientes inde futuram vobis mercedem ab optimo et misericordissimo Deo.
In quorum fidem has nostras manu propria firmatas fieri et subscribi jussimus, sigillique nostri impressione muniri fecimus.
Datum Taurini 13a die februarii 1602, pontificatus ejusdem SSi D.N. papae anno 10.
Conradus Epus Forliviensis, nuntius apostolicus.
Confirmation des susdtz patentes par Monseigneur l’illustrissime et révérme archevêque de Turin comme subrogé par authorité apostolique, à Monseigneur l’illustrissime nonce susallégué, pour le même que dessus. Nonobstant que cette patente soit en italien, l’importance d’icelle m’oblige à ne la pas obmettre en ce lieu, puisqu’elle contient le même subject et les mêmes moyens et authorités pour la continuation et conduite de ce st œuvre de la mission de Tonon.
Carolo Broglia per gratia d’Iddio e della Santa Sede Apostolica, Archivescovo di Torino et in questa parte delegato Apostolico essendomi stato surrogato in luogo di Monsignor Vescovo di Forlivio bona memoria nuntio di S. B. al essecutione delli ordini per lui dati, et in quelle cose che toccano la Sta-Casa di Tonone, et la erettione et fondattione sua, et il giubileo quale sia da publicare in quelle parti per le lettere de Illustrissimo Signore Cardinale Aldobrandino dei tenore infra scritto, a noi scritte, cioè :
Illustre et Reverendissimo come fratello, stavendo Monsignor Nuntio bo. mem. deti alcuni ordini per la Casa di Tonone et per la publicattione del Sto Giubileo, in quelle parti, la dilattione de quali vienne reposta a N. S. che potria causare gran danno e prejudicio in quei paesi, si è contentata Sua Stà di sorrogare V. S. /114/ Illma al essecuttione di detto ordine et in quelle cose che toccano la medesima casa e giubileo in luogo del morto nontio, sino che sarà fatta nuova provisione et che verrà costà nuovo ministro di S. B. dandole in virtù di questa mia la facoltà necessaria in tutto quello gli bisognerà per le cose sudette, et Dio la conservi, ricordandole di dar conto di quello andarà facendo.
Di Roma li 13 di marzo 1602. sotto scritto: di V. S. Illma come fratello affettuosissimo, il cardinale Aldobrandino et sopra scritto. Al illmo et revermo signore come fratello Monsignor Archivescovo di Torino.
In virtù donque di tal facoltà confirmando noi tutto quello che sopra cio è stato ordinato da detto fù Monxignor Noncio, et quanto sia di bisogno concedendo di nuovo; et in particolare tutte le concessioni fatte al molto B. P. Cherubino da Moriana del ordine de capucini, predicatore et capo delli suoi Padri della missione santa per conto delle cose di Tonone, così circa la erettione, fondattione et manutentione di quella Sta Casa, comme circa le cose concernenti il sto Giubileo, ordiniamo et commandiamo che li sudetti ordini, concessioni et scritture siano interinate et secondo il tenore loro esseguitte, senza alcuna difficoltà, ne scrupulo, in tutto et per tutto, tanto da ecclesiastici et religiosi, quanto da secolari, sotto pena arbitraria à N. S. et a noi et in sussidio della scommunica.
Concediamo di più per la presente à tutti li R. P. capucini che si trovano in Tonone et che vi andarono per il S. Giubileo le facoltà quali soglino havere li Padri della Missione, per quanto potiamo et si stende l’authorità nostra in virtù della suddetta lettera del illusmo cardinale Aldobrandino.
In fede di tutto che...
Dat. in Torino li 7 aprile 1602.
Carolo archivescovo.
sigillo
Leurera, canonicus, de mandato
Déclaration comme les susdtes facultés s’étendent encore jusques aux pères quy sont en Valley, en mission, et ailleurs, et par la même déclaration, sont confirmées de Monseigneur le susdt illme nonce apostolique. /115/
Al molto Rdo Padre, Il P. F. Mauritio de la Morra, capucino, a Martigny.
Rdo Padre,
Rendo a V. P. molte gratie delli avisi che mi a dato con la sua delli 8 del corrente delle cose di costi. Et sento infinito contento che si continui a far frutto nella vigna del Signore, il quale, spero, che assisterà a questa S. impresa, con la sua divina gratia et favore. Quanto al dubio se li Padri possono servirsi delle facoltà concesse dalli Noncii, miei predecessori, et massime nel Valley, respondo che si, et potranno usarle sens’altro, et se avessero di confermarle, rinovarle, me ne diino aviso, che li consolarò.
Di Torino à 23 di marzo 1603.
Di V.P.M. Rda affettuosissimo, D. Paolo Vescovo di Bovino Nuntio.
Se voit aussi une lettre du même illme nonce, évêque de Bovino. par laquelle il déclare que, nonobstant le changement du souverain pontife, succédant le pape Paul V, les facultés concédées sont en vigueur. Addressée au R. p. Maurice de la Morrhe. prédicateur capucin. A St-Julien de Ternier, de Turin, 28 octobre 1605.
Item une patente de confirmation et extension des facultés contenues ès quatre extraits imprimés, des patentes données l’an 1601, susmentionnées, par toute la Suisse, les Grisons et Confédérés, et par tous les diocèses de Lausanne, Bâle, Strasbourg et Constance, par Monseigneur l’illme Nonce Apostolique, légat a latere. Donné à Lucerne, 13 novembre 1608: signée: Ladislaus Epus Venafranus, nuntius apostolicus, etc.
Se voit aussi une patente du même illustrissime et révme nonce des Suisses, etc., pour Sa Sté, en laquelle il concède au R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateur capucin, des autres facultés, sçavoir est de bénir et réconcilier avec eau bénite seulement, les églises et cimetières pollués, en quelle façon que ce soit (les évêques ordinaires ne le pouvant faire), bénir les corporaux, etc., et habits sacerdotaux et, en cas de nécessité, les églises et cimetières, sans onction toutefois. Item d’entendre les confessions de toutes sortes de pénitents, tant séculiers qu’ecclésiastiques et réguliers de quel ordre qu’ils soyent, et des /116/ religieuses enfermées, absoudre de tous cas réservés à qui que ce soit, de dispenser au tribunal intérieur seulement, pour juste cause et sans préjudice du tiers, sur quel jurement que ce soit, changer les vœux en autres œuvres pies, excepté seulement le vœu de chasteté de religion, de visiter les lieux saincts d’outremer, des SS. apôtres Pierre et Paul à Rome, et de S. Jacques en Galice, d’ayder à la célébration des offices divins et du st sacrifice de la messe, tant les séculiers que réguliers, mêm’ avec le chant ecclésiastique et, en l’absence des curés ou iceux étans en quelque façon empêchés, administrer (de leur consentement) tous les sacrementz sans préjudice de leurs droits, et enfin de donner authorité pour l’érection de toutes sortes de confréries de séculiers, en toute l’étendue de sadte nonciature, sans toutefois faire aucun changement, des indulgences quy se trouveroyent ès lieux, avant ladte érection de confrérie; concluant son discours par un’ exhortation audt père Maurice, à ne rien obmettre en son ministère ou commission, de tout ce quy convient à la piété chrétienne et catholique et à la charité, se tenant assuré de trouver dans le ciel, des grandes récompenses de ses travaux, etc.
Donné à Lucerne, le 13 novembre 1608.
Signé : L. epus Venefranus, nuntius apostolicus, etc.
Le même illme nonce, l’année suyvante, ottroye au même père Maurice la faculté de dispenser ès irrégularités occultes, provenant de crime, en ceux quy sont initiés ès ordres sacrés, comme se voit par les lettres indiquées du R. p. Anthoine Canobius, provincial des capucins de Suisse, qui avoit impétré ladte concession en propre personne, datées du 29 may 1609.
Se voit aussi de la susdte année 1608 une lettre missive du très révérend seigneur vicaire général du diocèse de Lausane, par laquelle il confère toute son authorité au tribunal de conscience, audt R. p. Maurice de la Morrhe, capucin, en la mission. De Fribourg, la veille des SS. Simon et Jude 1608, comme est dit cy-dessus.
Vestrae admodum Rdae Paternitatis ad obsequia paratissimus Anthonius a Paséva, V. G., etc.
Se voit aussy une lettre missive de Monseigneur l’illustme nonce apostolique, successeur à Turin du susmentionné évêque /117/ de Bovino, par laquelle on conclud efficacement la confirmation des authorités susdtes de la Sté de Paul V, quand il dit: « Notre St-Père n’a pas voulu concéder en général plus que ce quy a été concédé. Mais si vous et les autres pères de la mission, avez besoin en particulier de quelques autres facultés, etc. », d’où se tire en bonne conséquence que celles quy ont été concédées sont en vigueur et approuvées.
De Turin, 20 février 1609.
Di P. V. M. R. come fratello affettuosissimo, Pietro-Francesco, Vescovo di Savona, etc.
Lettre patente des facultés concédées à nos pères missionnaires, de l’authorité de Sa Sté Paul, par Monseigneur l’illustrissime nonce de Turin, Pierre-François Costa, évêque de Savona.
Petrus Franciscus Costa, Dei et Apostolicae Sedis gratia epus Sallonensis, Smi D. N. D. Pauli, divina providentia papae 5i, dictaeque Stae Sedis apud Serenissimum D. Carolum Emanuelem Sabaudiae Ducem et Pedemontium Principem Nuntius, dilectis nobis in Christo M. RR. Patribus Mauritio Murrhensi, Cherubino de Mauriana, Scholastico de Embrun, Francisco de Chambéry, Sebastiano de Mauriana, Nicolao de Rabesthe, Remigio de Annessy et Anthonio de Turnone, Sacrae theologiae magistris seu professoribus, Ordinis Minorum Sti Francisci, congregationis capucinorum, salutem in Dno.
Noveritis quod idem SSus D. N. inter coetera commissa, dedit in mandatis ut concionatores verbi Dei, in Sacra Tononii Domo, locoque ipso ac aliis circumvicinis destinare et transmittere deberemus. Nos propter ea apostolicis praeceptis parere (ut debemus) volentes, de probitate, doctrina, charitatis fervore ac zelo veritatis et cujuslibet plurimum in Dno confisi, vobis et vestrum cuilibet, harum serie Apostolica Authoritate quà fungimur, in hac parte, ut in praedicto Tononii loco Sacraque domo, ac locis circumvicinis verbi Dei evangelizare et sacrum evangelium exponere ac alia facere, gerere et exercere quae ad hujusmodi evangelisandi munus quoquo modo pro Dei gloria, fidei catholicae propagatione et animarum salute spectant et pertinent, possitis et valeatis et quilibet vestrum possit ac valeat, facultatem in Dno impertimur, insuper ut hereticos ad Stae Matris Ecclesiae gremium revertentes et alios /118/ quoscumque in praedicto Tononii loco, sacraque Domo ac locis circumvicinis residentes catholicos et catholizandos, tam in foro conscientiae sacramentaliter, quam a censuris ecclesiasticis de contentis in Bulla: In Coena Dni, in foro externo, absolvendi (dummodo nisi semel fuerint relapsi) et eorum abjurationes in scriptis coram notario et testibus recipiendi; postremo circa matrimonia, dum grassabuntur hereses impune absque interventu parrochi catholici et testium, etiam post Sacri concilii Tridentini publicationem, quod ipsi contrahentes denuo contrahant secreto, dispensare; filios natos et nascituros, legitimos declarare, vel ad lites evitandas quae possent in futurum verisimiliter exoriri super legitimitate filiorum et bonorum successione, si vobis magis expedire videbitur, denuo in facie ecclesiae, saltem coram parrocho et testibus contrahendi, ut perpetuo validitas matrimonii probari possit. Similiter eadem apostolica authoritate possitis et valeatis et quilibet vestrum possit et valeat, licentiam in Dno concedimus, rogantes propterea in Dno perillustrem et Reverendissimum Dominum dicti loci Tononii Ordinarium, et praecipientes Rdo Parrocho seu parrochis ac coeteris quibuscumque personis, ecclesiasticis, tam regularibus cujuscumque ordinis, quam secularibus; necnon hortantes magnificos syndicos et consiliarios ejusdem loci et alios quoscumque quacumque dignitate fulgentes, ut ita curent et quilibet eorum curet, quatenus apostolicam delegationem evangelizandi hujusmodi, vobis demandatam, libere, absque ullo impedimento, in animarum salutem exequi et exercere valeatis; ac ut decet vos sociosque, ea qua christiana noverint pietate et charitate, suscipiant, complectantur et pertractent, quemadmodum in Dno confidimus.
In quorum fidem praesentes in publica forma expedire fieri jussimus.
Datum Taurini, die penultima aprilis, 1609. Petrus Franciscus Epus Saponensis, et nuntius.
Locus sigilli, etc...
Monseigneur l’illustrissime et révérme évêque et prince de Genève, Claude de Grenier, d’heureuse mémoire, l’an 1602, au temps du grand jubilé de Thonon, en un’ assemblée de plus de 15 théologiens audt lieu de Tonon, lisant le concile de Trente, /119/ en la session 14., chap. 6., dit à nos pères de la mission: Vos specialiter vicarios constituo, ad dispensandum circa irregularitates, ut concilium Tridentinum facultatem mihi facit.
Lettre patente de Monseigneur l’illustme et révérme évêque et prince de Genève, François de Sales, de bienheureuse mémoire, acceptant toutes les fonctions de nos pères de la mission et concédant les facultés touchant la dispensation des irrégularités encourues par crime :
Franciscus Dei et Apostolicae Sedis gratia, episcopus et princeps Gebennensis, Reverendis in Christo fratribus Missionis Apostolicae, Ordinis Minorum, Congregationis Capucinorum, in dioecesi nostra commorantibus, salutem in Christo plurimam.
Vobis omnibus qui a superioribus vestris electi estis ad munus, sive verbi Dei praedicandi, sive sacramenta in hac dioecesi administrandi, nos quoque libenter eamdem facimus facultatem, eorum electionem approbantes, in nomine Dni, et praeterea vobis etiam ut vicariis nostris quos specialiter deputamus, vices nostras committimus ut possitis absolvere ab omnibus irregularitatibus propter occulta crimina contractis, excepto homicidio voluntario actu perpetrato, sicut nobis per sacrosanctum concilium Tridentinum concessum est.
Annessii 17 maii 1612.
Franciscus Epus Gebennensis, manu propria.
Messeigneurs les illustrissimes et révérendissimes évêques et successeurs (suyvant les vestiges de ce bx prélat en sa bienveillance en notre endroict, et au zèle de fomenter notre mission pour la gloire de Dieu et le salut des âmes quy leur sont commises par les souverains pontifes, comme en la practique de ses vertus) ont tous unanimement confirmé cette bonn’ intelligence pour la continuation des exercices missionnaires, avec toutes les facultés ottroyées pour cet effect du St-Siège et leurs pastorales et paternelles charités et authorités.
Monseigneur l’illme et révérme évêque et prince de Genève, Jean-François de Sales, son frère et très digne successeur, en une sienne lettre missive de l’an 1624, fait comme une plainte amoureuse de ce que nos pères luy demandoyent ce qu’il avoit désjà ottroyé, sçavoir est tous les cas réservés (sans réserve), avec des grands témoignages d’amitié. /120/
Monseigneur l’illme et révérme D. Juste Guérin, son successeur, n’a rien épargné pour le même sujet, avec un zèle très ardent, pour les exercices des missions.
Monseigneur l’illme et révme Charles-Auguste de Sales, évêque et prince de Genève (la splendeur duquel éclairant à présent cet illustre diocèse, fait continuer avec indicible contentement, la mémoire de ces deux grands prélats, François de Sales et Jean-François, ses oncles et prédécesseurs susmentionnés), prenant les mesures de ses affections et libéralités sur ces prototypes sy parfaictz, ne s’est pas contenté de confirmer tous les articles concédés à nos pères par ses prédécesseurs, mais a voulu donner par écrit les preuves de la bonne volonté de sa Grandeur. C’est pourquoy, l’an 1646, le R. père Philibert de Bonneville, notre provincial, étant arrivé à Annessy, en faisant sa visite, alla pour rendre ses très humbles respects à Sa Grandeur et recevoir sa bénédiction, et après quelques discours supplia Sa Grandeur d’aggréer la bonne intelligence quy avoit toujours été de ses illustmes prédécesseurs avec les pères de notre province, pour la communication des mêmes facultés, pour le libre exercice de la mission. Sa Grandeur, à cœur ouvert et une face tout’ allaigre et messagère de ses faveurs, dit: « Mon Père, j’en suis très content, et pour faire mieux, que V. R. me face dresser un rolle des articles qu’elle désire de moy, et conformément à ce quy est du passé; et je les confirmeray. » Ce quy fut fait et décrété en ces termes :
Septem articulorum supra scriptorum, facultates a Reverendissimis Praedecessoribus nostris concessas RR. PP. Capucinis, per totam nostram dioecesim, tam in parte Regni, quam in Ducatu Sabaudiae, confirmamus et denuo concedimus, sub conditionibus ibi appositis, mandamusque omnibus ecclesiarum Rectoribus ejusdem nostrae dioecesis, quatenus eosdem RR. PP. eo modo recipiant, admittant, et populis suis commendent.
Carolus Augustus, episcopus Gebennensis,
Annessii die SSae Trinitatis, 27 maii 1646.
Locus sigilli, etc.
CHAPITRE V
De la piété singulière des très illustres prélats et révérendissimes évêques et princes de Genève envers l’ordre des capucins et à la protection de leur mission apostolique rière leur diocèse.
Après avoir produit autant qu’il estoit nécessaire à mon dessein des lettres apostoliques et faveurs des très illustres prélats ou éminentissimes cardinaux et princes de la ste Eglise catholique pour faire voir la solidité des fondements de notre mission, qui est la cause formelle de l’institution de notre province de N.-D. de Compassion en Savoye, je me sens obligé, avant que de passer outre, de dire quelque chose des très illustres et révérendissimes évêques et princes de Genève, nos très bons et puissants protecteurs, comm’ a été vu, en partie, sur la fin du chapitre précédent, pour faire paroître au public leur singulière piété d’autant plus épurée (s’exerçant à l’endroit des pauvres capucins) que moins ils en pouvoyent attendre de récompense, en ce mortel séjour, hors les services spirituels pour le salut des âmes et l’édification du prochain, selon leur profession, et encor en ce poinct, nous ne nous croyons pas impeccables, ny exempts de l’humaine fragilité.
Me voylà donc bien en peine autour d’un si rare sujet, car de le passer soû silence, après tant de faveurs receues de Leurs Grandeurs, tous les hommes bien sensés et expérimentés me blâmeroyent de stupidité et d’ingratitude (peut-être attribuans à tout le corps des capucins de Savoye la faute d’un membre particulier). Quant au premier défaut, je n’en peux éviter la censure, parce que toutes mes actions, en ce cas, font partie contre moy. Mais quant au second, je l’abhorre sur toute chose, comm’ entièrement détestable devant Dieu et les hommes, et toutefois je ne peu satisfaire à mes désirs et au devoir de gratitude, pour la pesanteur de mon naturel et l’insuffisance de mon esprit. /122/
Mon affliction se tempérera dans la considération de tant de bons cerveaux, doctes et bien disants, quy ont écrit et écriront cy-après, pour manifester à la postérité ces précieux thrésors et en conserver la mémoire. N’étant pas mon dessein d’en traitter expressément, ains seulement par occasion et comm’ en passant, en signe de reconnoissance de leurs bienfaits.
Je ne peu assés admirer le bonheur du diocèse de Genève, en la suitte continue et sans interruption, de tant de grands prélats, quy n’ont pas moins éclatté en saincteté de vie qu’en prudence et générosité et en solidité d’une ste doctrine, depuis la naissance de l’hérésie en ces quartiers et la révolte de Genève.
O malheureuse cité ! cathédrale d’infidélité, autant injustement que de droict tu le devrois être de vérité et piété catholique ! Sy tu connoissois ton mal et le grand bien quy est à tes portes ! sy tu n’avois l’estomach de tes affections entièrement détraqué et tu voulusses recevoir la pâture céleste des mains de si grands pasteurs ! elle te donneroit la santé de l’esprit et une vie incorruptible pour l’éternité. Si tu voulois te jetter aux piés de tes pères spirituels toû pleins de miséricorde, ils te viendroyent au-devant, te pardonneroyent tes fautes et en prononceroyent l’abolition; ils te revêtiroyent de la robbe nuptiale de la grâce, te mettroyent au doigt l’anneau de fidélité, te recevroyent dans la maison de Dieu, au gyron de la ste Eglise, pour t’introduyre au festin de l’Agneau sans macule, notre souverain Rédempteur.
Le saincteté de leur vie donne des très puissants arguments de la vérité de leur doctrine. Considère-les tous l’un après l’autre, et tu les trouveras de vie irréprochable et grans serviteurs de Dieu. O heureuse ville d’Annessy quy, édifiant ton bonheur sur les ruines de tes voisins, jouys continuellement de la lumière céleste de ces flambeaux éclattans et de la présence successive de tant de grands prélats !
§ 1. Le grand Justinian, un des pères du st concile de Trente, et enfant de S. François, donn’ encor à la postérité les odeurs de sa profonde doctrine et bonté de ses mœurs.
§ 2. Monseigneur Claude de Grenier, homme digne de toute louange, irrépréhensible en sa vie, issu de sang illustre, /123/ mais plus illustre en vertu, quy, après avoir servy de miroir de perfection dans la maison de Nre-Dame de Talloires, en qualité de prieur, de l’ordre de St-Benoît, estant appellé du monastère à l’évêché, a très sainctement gouverné le diocèse de Genève l’espace de vingt-cinq ans, avec un zèle très ardent pour la protection et conservation de la liberté ecclésiastique, docte et facond en ses discours, austère en son vêtir et en sa nourriture, très libéral et miséricordieux envers les pauvres et affligés, et grand mépriseur des vanités du monde. Il prédit au bx prélat François de Sales, son successeur, étant encor en l’habit séculier et venant tout fraîchement des estudes de Padoue, où il avoit été fait docteur fort solennellement, qu’il luy succéderoit en sa charge d’évêque de Genève, en quoy on peut voir qu’il avoit l’esprit de Dieu, puisque le succès en a été autant favorable au public que véritable en soy-même. La même prédiction avoit été faitte longtemps auparavant par Monseigr Justinian, lorsque ledt seigneur François de Sales, en ses premières années luy fut présenté avec son cousin Louys de Sales pour être fait clerc bénit.
Au temps de ce grand prélat Claude de Grenier, l’évêché de Genève s’étoit vu en fort mauvais état par la corruption des mœurs que l’hérésie voisine avoit insinué, moyennant la fréquentation du commerce, si bien que la dévotion étoit presque éteinte ès ecclésiastiques et séculiers. On portoit fort peu de respect aux églises et aux choses sainctes quy sont en icelles, le monde s’en servant de promenoir; et peu de gens fléchissoyent les genoux pour prier Dieu. Quand on portoit le très St-Sacrement aux malades, même dans les villes, il n’y avoit personne pour accompagner le prestre, sinon un pauvre garçon quy portoit une torche de poix résine, laquelle, par sa fumée et mauvaise odeur, donnoit plus d’horreur que de dévotion et révérence. A peine quelqu’un fléchissoit le genouil pour l’adorer et les adversaires voisins se moquoyent des catholiques pour leur indévotion quy démentoit leur foy. On ne faisoit point d’état du son de la cloche pour l’Ave Maria.
Les grands abbus quy s’étoyent glissés parmy le peuple et la continuelle fréquentation de Genève menaçoyent d’une ruine totale, si Dieu, par sa bonté et miséricorde infinie, n’y eût pourveu par la grande diligence, vigilance continuelle et le zèle /124/ de ce bon pasteur, et l’arrivée des capucins, environ l’an 1591 : le R. p. Ange d’Avignon quy prêcha à Annessy, le R. p. Chérubin de Mauriane quy prêcha à Chambéry, le R. p. Esprit de la Baume de Provence et plusieurs autres grands en piété et doctrine et au zèle de la gloire de Dieu, quy travaillèrent sérieusement en la vigne de J.-C. en ces quartiers. On répara les églises; on institua en plusieurs lieux les stes confréries du très St-Sacrement et du St-Rosaire. Plusieurs grands biens se firent pour remettre la piété catholique en bon état.
Sur cela, Monseigneur le duc de Nemours, Jaques de Savoye, fit bâtir un convent à Annessi pour les capucins, qui a été du depuis comme une pépinière continuelle de plusieurs bons religieux et de prédicateurs qui ont continué la besogne commencée, soû les auspices des bons et saincts prélats, quy ont toujours été successivement en la chaire épiscopale de St-Pierre de Genève, habitans audt lieu d’Annessy.
L’année 1593, arriva des études de Padoue le susmentionné, jeune gentilhomme et docteur, François de Sales, miroir de son temps en toutes sortes de vertus, qui ne se contentant pas d’être docteur ès loix, se fit encor un grand théologien et puis prestre. Je laisse le reste des progrès admirables et des qualités honorables que luy acquéroyent de jour à autre ses rares perfections, et l’accroissement de son renom au contentement du public. Voyant donc cet illustre seigneur (autant humble et petit devant ses yeux que grand en mérite en la présence de Dieu et en la connoissance des hommes) que les capucins avoyent institué partout des stes confréries de Pénitents, du très st-Sacrement et autres, et le fruict quy en résultoit, il proposa d’instituer la confrérie des Pénitents de la Croix à Annessy, n’étant encor évêque; le P. Chérubin et luy firent les règles de ladte confrérie, insérant entr’ autres l’ordre de saluer la ste Vierge, quand on sonneroit l’Ave Maria, selon la ste coutume de l’Eglise catholique.
Retournans donc à Monseigneur de Grenier, ce st prélat ne se contentoit pas d’avoir fidèlement et louablement exercé sa charge pastorale pendant sa vie, mais encor voulut pourvoir d’un bon successeur après sa mort. C’est pourquoy se sentant affoibli de vieillesse et des jeûnes continuels qu’il faisoit, /125/ particulièrement le mercredy, vendredy et samedy, outre la rigueur de ses carêmes, il jetta les yeux de sa considération sur la noblesse, doctrine, piété et bon naturel, assortis d’un grand zèle, de Monsieur François de Sales susmentionné, et pour rendre son élection plus solide et aggréabl’ à Dieu, il en demanda advis aux principaux de son clergé, à la noblesse et aux personnes plus honorables du tiers-état, quy tous unanimement aggréèrent grandement cette élection comme venant du ciel. Je passe soû silence le reste de l’histoire signalée en vertu, avec les difficultés qu’il y eut, de faire condescendre ce thrésor d’humilité, à une si juste exaltation, conform’ à ses mérites.
Le Rd p. Chérubin de Mauriane fut employé vers S. A. SS. et obtint le placet pour ladte élection, rompant toutes les difficultés qui ont accoutumé de se présenter en semblables occasions. Le même p. Chérubin s’ayda à Rome vers la Sté de Clément VIII, pour la grâce nécessaire en ce quy touche les finances qu’il falloit pour les bulles, et tout ce que dessus se voit dans les manuscrits de feu Monsr Pierre Critan, jadis plébain de Tône, qui en ce temps-là étoit honoré d’une singulière affection et confiance du susdt seigneur François de Sales, évêque et prince de Genève, quy même raccont’ au même lieu qu’après le décès de ce bx prélat, voulant dire la ste messe pour le repos de son âme, il fut surpris d’un éblouissement tellement extraordinaire de la veue qu’il luy dura jusques à ce qu’il prît résolution de dire la messe du jour présent; Dieu luy voulant manifester qu’il étoit bienheureux dans le repos éternel. 1
§ 3. Le bienheureux prélat François de Sales, vray portrait d’un S. Martin, imitateur de S. Charles Borromée (la merveille de nostre temps) a été, en cette vie, un thrésor de vertu, miroir de saincteté et un modèl’ accomply des vray pasteurs évangéliques. Voylà les trois pylotis ou colomnes inébranlables sur lesquelles je désire affermir un petit abbrégé ou un crayon grossier de tout ce qui se peut dire en détal et qui se peut souhaitter en un homme parfait, en un vray imitateur de J.-C. et en un généreux prélat et pasteur invincible. /126/
C’étoit un thrésor de vertu : le St-Esprit en étoit le sacristain quy en portoit la clef, comme il en étoit le souverain Maître et le premier principe. Une preuve me suffira pour assurer cette vérité, laquelle je tire de plusieurs dépositions de nos pères, quy ont été faittes juridiquement pour l’avancement de sa canonisation. La bonté est attribuée au St-Esprit, quy est l’amour du Père et du Fils et le terme de leur mutuelle dilection; lequel se communique aux hommes, les remplit de toute bonté et les embrase de charité, pour aymer Dieu sur toutes choses et le prochain comme soy-même.
Ce que faisoit notre st prélat quy, pour l’amour de Dieu, s’élevant par-dessus toutes choses, pour fouler aux piés les propres intérests tant prisés des humains, étoit arrivé jusques à ce point de parfaitte charité, aymant ses ennemis, mais de grand cœur et, parce que la preuve de la vraye dilection se voit en la practique des œuvres de charité, ce grand prélat étoit tellement affectionné à faire du bien et rendre tous bons offices à ceux quy luy faisoyent du mal et en cerchoit les occasions, que c’étoit comm’ un proverbe commun que, quiconque désiroit des singulières faveurs de Monseigneur le révérme évêque de Genève, François de Sales n’avoit point de plus facile moyen pour les obtenir que de l’offenser d’autant que la façon de se vanger qu’il practiquoit étoit de faire du bien à ceux quy luy faisoyent du mal et quand quelqu’un de ses amis le luy objectoit, sa réponse étoit: « Il faut fair’ ainsi, car c’est le commandement de J.-C. » Voylà un bon disciple de la Sapience incarnée, quy a bien appris la leçon de son Maître, par l’opération du St-Esprit. C’est être homme parfaict.
Ensuitte de quoy, il a été un miroir de saincteté, lampe non seulement ardente, mais encor’ éclairante en toute sa vie et ses déportements. Pour preuve de mon dire, je me serviray des propres termes de la déposition d’un de nos pères, joignant mon sentiment avec le sien, pour l’expérience que j’en ay faitte semblablement, non pas également. Voycy comm’ il en parle:
« En toutes assemblées et compagnies êquelles j’ay eu le bien de le voir, j’ay toujours remarqué en luy une grande modestie et maintien très dévot, grave, sans affectation, qui édifioit le monde, même sans parler. Ce qui m’a toujours fait croire que le /127/ St-Esprit habitoit en son cœur, quy régloit tellement son intérieur que ses mouvements extérieurs en recevoyent la résultance et l’éclat, et peut-on dire de luy ce qui se dit du grand protomartyr S. Etienne: Habebat vultum angeli stantis inter illos 2, duquel sortoit un éclat si dévot qu’on ne le sçauroit exprimer par parolles ny par écrits, et les peintres n’y sçauroyent arriver avec toute l’industrie de leur pinceau. L’œil seul et le cœur de ceux quy le regardoyent toujours sans pouvoir s’en rassasier, en pourroyent dire quelque chose, s’ils avoyent des langues autres que les communes. Sa bonté et douceur et la splendeur de sa saincteté étoit tellement reconnue des plus simples du peuple que la souvenance d’icelle, après sa mort, a été cause qu’un pauvr’ affligé, ne soit tombé dans un total désespoir de la miséricorde divine, ce qui est arrivé ainsi:
» Un jour vint en notre convent d’Annessy un pauvr’ homme fort affligé de ce que, peu de jours auparavant, il avoit trouvé un sien petit enfant mort dans le lict où il dormoit avec sa femme. Ce pauvre homme en conceut un si grand regret qu’il délibéra de se mettre bien avec Dieu et se confessa. Et bien qu’on luy eût donné l’absolution de ses péchés, si ne pouvoit-il se persuader que Dieu luy voulût jamais pardonner cette faute. Le R. p. Dominique de Chambéri, jadis provincial de cette province de Mission en Savoye, le voyant dans cette misère et désespoir, tâcha de luy persuader que Dieu est très bon et infiniment miséricordieux, qu’il avoit pardonné au bon larron, prié pour ceux quy le crucifioyent et auroit pardonné à Judas, s’il eût voulu se reconoître et demander pardon. Mais sa tentation estoit sy violente qu’on ne luy pouvoit persuader que ce qu’il avoit dans l’esprit. Or le voyant en ce pitoyabl’ état, le R. p. Dominique fut inspiré de luy dire: « Mon amy, n’avez-voû pas connu feu Monseigneur de Genève ? — Ouy, dit le bonhomme. » Et le p. Dominique repartit: « Ne luy avez-voû jamais parlé ? » Il répond: « Ouy. — Dites-moy, je voû prie, n’étoit-il pas un bon personnage » ? Il répondit: « Ouy, certes, et le meilleur du monde. — Et si vous aviez commis cette faute contre luy, ne croyez-voû pas, que si vous luy en demandiez /128/ pardon, il le vous ottroyroit librement et de bon cœur ? — Vrayement, ouy, dit-il, car il étoit sy bon. — Or sçachez, mon amy, dit le p. Dominique, que Dieu est encor meilleur et plus enclin à pardonner que feu Monseigneur de Genève, quy le vous eût ottroyé pour l’amour de Dieu et à son imitation, qui pardonne aux pécheurs qui reconnoissent leurs fautes et luy en demandent pardon. » Alors le pauvre homme, comme s’il se fût réveillé d’un profond sommeil, regarda fixement le R. p. Dominique entre les deux yeux et, étant délivré de sa tentation, conceut que Dieu luy pardonneroit et feroit miséricorde, parce qu’il étoit pour le moins aussi bon et miséricordieux qu’étoit feu Monseigneur de Genève. D’où l’on voit que si ce pauvre homme n’eût pas reconnu du vivant de ce st prélat cette grande bonté en luy, il seroit demeuré en son désespoir; il ne se seroit jamais pu persuader que Dieu luy eût pardonné. »
O combien peut la vertu et le bon exemple de ce st prélat, encor après sa mort ! c’est un miroir de saincteté dans lequel est représenté le Sainct des saincts, source de toute saincteté.
C’est un portrait et vray modell’ accomply de pasteur évangélique. En vouloir décrire les actes généreux et très exprès qu’il a exercé tout le temps de sa prélature, l’attrait du divin amour quy animoit ses prédications, exhortations, catéchismes publics, colloques, advis et conseils, corrections et consolations, le nombre des brebis égarées qu’il a ramené et porté sur ses épaules, par tant de travaux et persécutions; combien il en a pensé et guéry de rompues et estropiées de l’esprit d’erreur et du vice, par sa prudence, douceur, patience, longanimité et constance, et principalement par ses aumônes et œuvres de miséricorde corporelles, qui animoyent ses bons conseils, même au tribunal de conscience, où il entendoit avec une patience et douceur indicible ceux que les autres rejettoyent pour leur pauvreté, puanteur et maladies intolérables. C’est vouloir conter les rayons du soleil et en dépeindre la beauté sur le sablon, avec un pinceau de papier mouillé ou de layne. Me suffira de rapporter un exemple de sa générosité à conserver la foy promise à sa très chère épouse l’église de St-Pierre de Genève, au péril de sa vie, selon la doctrine et l’exemple du souverain Pasteur de nos âmes, quy a enseigné de parolles et de fait que le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. /129/
Au temps que Monsieur le duc de Bellegarde, grand équier de France et gouverneur pour le roy au duché de Bourgoigne, vint en la terre de Gex, annexée à son gouvernement, ce st prélat délibéra de l’aller voir, pour l’avancement de la foy catholique en ces quartiers et pour le bien et soulagement des catholiques de ce peys-là, mais n’y pouvant aller sans entrer dans la ville de Genève qui est si soigneusement gardée qu’à peine un oyseau y sçauroit passer sans que l’on sçache ce qu’il est et ce qu’il y va faire, nonobstant tout cela et la crainte qu’un autre auroit eu de passer par cette ville si mal affectionnée à son vray et légitime pasteur, mondit seigneur vint avec son train, premièrement à St-Julien, au balliage de Ternier où il coucha et, le lendemain mattin, à bonne heure, il célébra la ste messe, comme il faisoit tous les jours, disant à ceux de sa suitte: « Nous ne pourrons pas dire messe dans Genève, mais il la faut dir’ icy, et nous l’y porterons toute ditte. » Ce quy fut fait. Or, étans montés à cheval et faisans chemin, quelqu’un de la compagnie dit: « Monseigneur, si les gardes de Genève, ou la concine, noû demande ce que nous sommes, que répondrons-nous ? » A cela Monseigneur répondit : « Il ne faut jamais nier ma qualité d’évêque, ains plutôt perdre la vie. Nous dirons donc que c’est l’évêque du diocèse quy s’en va à Gex trouver Monsieur le Grand. » Ce quy fut fait, mais ces bonnes gens quy pensent sçavoir tout et peut-être n’ignorent que les choses divines et le chemin du ciel, furent si aveuglés par une singulière Providence qu’ils s’imaginèrent que ce mot de diocèse étoit le nom de quelque cité de France, de laquelle ce bon seigneur étoit évesque et donnèrent la bulette, mettant sur le livre de la concine, l’évêque du diocèse; puis le laissèrent passer outre.
Notez que pour lors, on sonnoit le prêche de huict heures, pendant lequel on ferme les portes de la ville, peu avant que de le commencer, et l’on fait retirer tous les étrangers dans les logis, parce que la plus grande partie du peuple (hors les chambrières) sont au prêche et craignent quelque surprise. Il y avoit désjà quelque temps que le prêche sonnoit et s’en alloit finir de sonner. A quoy Monseigneur ny ses gens ne pensoyent point, mais notre Seigneur, quy étoit son conducteur et sa garde, y /130/ pensoit assés pour luy, quy faisoit parler ceux quy étoyent par les rues, hommes et femmes, valets et chambrières, quy crioyent: « Messieurs hâtez-vous de sortir, le prêche s’en va finir de sonner. »
Et ce qui est plus admirable en cette action, c’est que Dieu, qui fit parler l’ânesse de Balaam, donna entendement aux chevaux, car sans qu’on les picquât plus que de l’ordinaire ils marchoyent d’eux-mêmes, comme si on les eût bien pressé, et portèrent leur maître si à propos qu’immédiatement après leur sortie, on leva le pont et eux suyvirent leur chemin contre Gex.
Ce ne fut pas sans considérer et reconnoître la faveur du ciel et la grâce singulière de Dieu, et le bon du jeu fut que, le prêche étant finy, l’homme de la concine porta à Messieurs les syndics de la ville son livre pour leur faire voir qui avoit passé ou arrêté dans la ville. Et voyans qu’on avoit laissé passer Monseigneur l’évêque de ce diocèse, entendans mieux que cela vouloit dire que les gardes de la porte, ny celuy quy a charge de la concine, ne furent pas moins ébeys que Lucifer, quand nre Seigneur descendit aux lymbes. Et pour tout revanche ne sceurent faire autre, sinon leur dire qu’ils étoyent des grands lourdeaux. Cependant Monseigneur fut hors de danger et reconu pour évêque du diocèse dans Genève par les habitans et seigneurs de la cité. Notre Seigneur voulut que l’affaire passât de cette sorte pour donner à ce bon prélat la consolation de se voir, avant sa mort, en possession de son évêché dans la ville même de laquelle on avoit chassé ses prédécesseurs, et si bien cette mise en possession n’a pas été faitte avec tant de solemnité que celle de laquelle l’Eglise catholique, apostolique, romaine use ès lieux auquels l’exercice de la foy est libre, néantmoins, quant à la substance du fait, je ne l’estime pas moindre, étant croyable que N. S. J.-C. qui le conduisoit, sa glorieuse Mère, de laquelle le st prélat étoit si dévot et S. Pierre, patron de sa cathédrale, avec les anges tutélaires du lieu, en firent eux-mêmes la cérémonie, laquelle il n’appartenoit à l’homme mortel de voir, beaucoup moins à ce peuple pervers et aveuglé qui, par son obstination, s’en rendoit indigne.
C’est donc icy une chose digne de remarque que ce st prélat exposa sa vie pour le bien de ses brebis en traversant par le /131/ milieu d’une ville, en laquelle, si le moindre d’icelle s’en fût apperceu, jamais il n’en eût échappé, comm’ils firent entendre du depuis par leurs parolles. C’est Dieu quy garde les siens au besoin, les faisant passer, quand bon luy semble, par le milieu de leurs ennemis sans danger, comme luy-même passa par le milieu des Juifs quy ne cerchoyent qu’à le perdre, qui voulut réserver son serviteur pour sa plus grande gloire.
Ce qui me semble de plû beau et comme la dernière couleur quy donne toute la grâce à cet ouvrage du St-Esprit, c’est cet entier dépouillement de soy-même, ce st assassin du maudit amour-propre et intérest de la partie inférieure de l’âme qui cause tant de maux, à la damnation éternelle de plusieurs, qui reluit en cet ange terrestre qui ne regardoit que Dieu, qui ne craignoit que Dieu et qui n’aymoit que Dieu. En voulez-voû voir l’expérience ?
Un jour, ce bx prélat se trouvant à Talloires en conférence spirituelle avec les religieux réformés de ce monastère de St-Benoît, il fit cette proposition à ces bons pères: « Dites-moy, s’il vous plaît, si toutes les vertus étoyent dans un panier, laquelle choisiriez-vous ? » L’un disoit: Je choysiroy la chasteté; l’autre, l’humilité; un autre, la patience, et ainsy des autres, selon que chacun se sentoit avoir besoin. Comme ils eurent dit leur sentiment et souhait, ce st homme de Dieu dit: « Et moy je n’en choysiroy point de toutes celles-là. Ouy bien la persécution pour justice, et ne voudroy point que mon innocence fût reconnue en ce monde, ny même au jour du jugement, mais je me contenteroy que Dieu seul qui voit tout le sceût. » Trouvez-moy un acte plus épuré et parfait en la voye des vertus.
Ce grand prélat nous recevoit volontiers en tous les lieux de son diocèse où nous pouvions bâtir des convents. Il fut le premier quy parla au R. p. Dominique de Chambéry, provincial, pour prendre celuy de Salanche en Focigny, après que Monsieur de Blancheville luy eût communiqué le dessein qu’il en avoit. Il procura de bouche et par lettres de sa main, pour noû fair’ avoir celuy de Belley, et trouva quelques expédients pour noû faire avoir de quoy bâtir effectivement.
Il prenoit volontiers la peine de consacrer nos églises nouvellement édifiées, voire même hors de son diocèse, quand il en /132/ étoit prié, ce qu’il faisoit avec grande dévotion et cordialité, se contentant de loger lors pauvrement dedans nos convents, sans vouloir être traitté selon ses mérites. Consacrant les églises, il le faisoit avec tant de grâce qu’il ravissoit tout le monde en admiration.
Il disoit quelquefois au susdt père Dominique qu’il aymoit et chérissoit grandement nô pères, et une fois, luy en donnant quelques raisons, entre autres, il luy dit que c’estoit parce qu’il n’y avoit point d’ordres de religieux qui eussent tant de convents en son diocèse que nous, ny qui y prêchassent en si grand nombre que des nôtres. Ce qui est bien vray, car nous y avons sept convents, sçavoir est, Annessy, Rumilly, La Roche, Tonon, St-Julien, Salanche et Gex, à l’honeur des Sept-Douleurs de N.-D. de Compassion, titulaire et tutélaire de notre province de Savoye; comm’ aussi nous avons vingt et un convents (trois fois sept) à l’honeur de la très ste Trinité, placés dans sept diocèses, sçavoir est, de Genève, Valley, Aoûte, Tarentaise, Mauriane, Grenoble et Belley.
L’affection qu’il portoit à notr’ ordre s’est encor fait paroistre en ce qu’il a voulu être fait notre frère et affilié à la religion séraphique, en particulier des capucins, pour acquérir plus de droit en la participation de tous les biens que la divine bonté daigne opérer parmy nous. Ce fut l’an 1600 qu’il en obtint lettres patentes du très Rd père Hiérosme Castelferretty, général des capucins, datées du 10 janvier 1600, avec le grand seau en cire jaune, étant encore prévôt du vénérable et très illustre Chapitre de St-Pierre de Genève, et encore, du depuis, étant évêque de ladte église et diocèse de Genève, il voulut derechef recevoir des semblables patentes d’affiliation à notre ordre, des mains du très Rd père Paul de Césène, général des capucins, datées de Lyon, en même formalité, du 8 novembre 1617. O heureux capucins, d’avoir un si grand personage et insigne prélat pour singulier amy, pour généreux et puissant protecteur, pour frère tant amoureux et pour père très bénin !
§ 4. A ce bx prélat a succédé en la chaire de St-Pierre de Genève Monseigneur Jean-François de Sales, son frère, prélat bien assorty de toutes les qualités convenables à sa condition, /133/ mais en un tel degré que ceux quy avoyent le bien de voir la prestance de son corps très parfait, d’entendre ses discours enflammés de l’amour de Dieu, la résolution invariable de ses conseils, la justice de ses décrets, la saincteté de ses entreprises et la constance de ses progrès, son zèle très constant pour l’honeur et les droits de l’Eglise, et surtout la gravité, modestie et habilité quy reluisoit en luy à officier, donner les ordres et consacrer les églises, disoyent unanimement que, vrayement, il étoit né pour être prélat et un grand évêque. Si son frère a été un Moÿse par sa clémence et douceur, cettui-cy a été un Aaron avec la verge de sa direction, qui a fait des merveilles et bien à propos, l’un et l’autre selon l’exigence des temps, car, au commencement, pour attirer les cœurs à la foy et aux bonnes mœurs, il falloit user de douceur et donner le laict de la doctrine chrétienne avec un sainct amadouement à des jeunes enfans nouvellement nés, ou à des convalescents tout fraîchement sortis de la vie purgative, pour les introduire sans danger, parmy les flambeaux éclattans d’une solide vertu; mais pour les fortifier et maintenir dans la lice d’une vie vrayement chrétienne et solide, particulièrement Messieurs les ecclésiastiques, il étoit nécessaire d’user d’une ste rigueur, pour ne tomber dans le défaut, duquel parlant le Sage, dit que « celuy qui épargne la verge à son enfant, il s’en rend homicide » 3. J’ay vu une fois entre autres un acte du zèle de ce st prélat, entendant quelque scandale habituel d’un qui avoit charge d’âmes en son diocèse, qui ingéra dans mon esprit un si grand sentiment de sa vertu que, du depuis, il me sembloit toujours voir un S. Paul quand j’avoy le bien de jouyr de sa présence. Je laisse à d’autres plus capables et mieux informés que moy de décrire ses hauts faits et ses rares perfections, lesquelles n’ont peut-estre aggréé qu’aux hommes vertueux et désintéressés des choses temporelles, pour passer à ce qui concerne les capucins, pour faire voir la suitte de notre bonheur et les obligations que nous avons à ce très digne prélat et à toute la très illustre maison de Sales.
Ce grand évêque étoit tout capucin d’affection, comm’il l’avoit été d’habit, l’espace d’onze moys environ, l’an 1600, car /134/ l’amour divin qui est plus fort que la mort, nonobstant les infirmités corporelles et la sentence des médecins pour sa sortie d’entre nous, n’a jamais été ébranlé en la possession de son cœur, au respect de la vie capucine qu’il chérissoit tant. C’est Sa Grandeur même quy m’en a fait ses protestes, environ l’an 1622, étant encor évêque de Chalcédoine, me faisant la faveur de m’accepter à son côté, noû promenans dans le jardin de notre convent d’Annessy, tenant la main et la pressant sur son cœur, et la serrant amoureusement, me dit ces parolles: « Dieu l’a pardonné à ces bons médecins qui sont cause que je ne porte pas ce st habit extérieurement. Ils m’ont fait grand tort, car je croy assurément qu’avec l’ayde de Dieu, j’auroy bien pu subsister et faire comme les autres bons religieux et suyvre la ste communauté. Mais au moins, puisqu’il a pleu à Dieu en disposer ainsi, (conformément à la prédiction que luy en avoit fait le V. p. Jean de Mauriane, son père maître du noviciat) je voû proteste, dit-il, que je mourray capucin d’affection. » Ce qui a été effectivement accomply, car après avoir fait plusieurs instances vers Sa Sté pour obtenir permission de rentrer parmy nous, enfin peu avant son heureux décès, il receut une réponse favorable, mais trop tard, pour cet effect 4.
Voyant donc qu’il ne pouvoit pleinement satisfair’ à son désir en ce poinct, il voulut immortaliser sa mémoire au cœur des capucins, en leur donnant un témoignage très exprès et un argument irréfragable de son amour paternel en leur endroit, prenant la peine, au jour même de son décès qui fut un vendredy dans l’octave du très St-Sacrement, de donner sa ste bénédiction à bras étendus à toute la famille du convent d’Annessi (où étoit le noviciat), non tout en un coup, à tous en général, mais à chacun en particulier, prosternés alternativement devant son lict, commençant au R. p. Jean-Baptiste de la Roche, gardien dudt convent et maître des novices, puis aux autres consécutivement, et ce, avec des sentiments quy ravissoyent les cœurs des assistans et tiroyent des yeux des fontaines de larmes de douceur et de douleur tout ensemble, pour la faveur qu’ils recevoyent et la perte qu’ils faisoyent d’un /135/ thrésor inestimable. J’eu le bien non seulement d’être présent à ce pitoyable spectacle, mais encor de participer au bénéfice des autres, me trouvant lors de passage à Annessy et ayant été arrêté par ordre de Mondt Seigneur pour prêcher le jour du très St-Sacrement et le dimanche suyvant. Mais ce dimanche fut employé aux obsèques de ce bx prélat, qui étoit décédé le vendredy auparavant, comme dit est.
Après avoir donné tant de satisfaction au vénérable Chapitre de St-Pierre et à tous autres seigneurs ecclésiastiques et séculiers, que l’on ne sçavoit bonnement si on devoit donner plus de liberté aux larmes de douleur et affliction pour la perte que l’on faisoit, ou à celles de douceur et de consolation pour les grands préjugés quy se voioyent de son élection à la gloire immortelle et pour la continuation du don de Dieu à pourvoir ce diocèse de si braves prélats et saincts évêques, et enfin que ces deux frères fussent coronés dans le ciel, qui avoyent régné si sainctement çà-bas en terre.
§ 5. Monseigneur Dom Juste Guérin de Montluel, évêque et prince de Genève, a paru effectivement comm’ un grand fleuve de vertu et de perfection, sorty d’une petite fontaine du côté de sa naissance. Dès son bas aage, il a toujours aspiré l’air du ciel et n’a jamais respiré que toute bonté, et la Sapience divine qui étoit avec luy dès sa naissance et a toujours été aymée et recerchée de luy, ne l’a point abandonné. C’est en elle et par elle qu’ont été gouvernées ses entreprises et mesurés ses desseins, adoucis ses travaux et illustrés ses déportements et sa conversation.
Dès sa jeunesse, il eut toujours une grand’ inclination à l’ordre séraphique et à la religion des capucins, mais par une Providence divine, il fut appellé en la congrégation des RR. pères barnabites, entre lesquels, dès son noviciat à Milan, il fut porté d’un désir extrême de tendre à la perfection et de mortifier sa chair (ennemie de l’esprit), cerchant plusieurs autheurs, autant qu’il en pouvoit rencontrer, traittans de la mortification des sens, et des documents salutaires pour se prescrire une manière de vivre dans une grand’ austérité au boire et manger, et ne put trouver argument plus puissant à cet effect, que cette /136/ sentence mystique: Subtrahatur voluptati, quod futurum est oneri 5, de laquelle il tiroit tant de suc et de doctrine qu’elle luy servoit de refuge en toutes les attaques des ennemis de son salut, tant en la guerre des sens extérieurs qu’en celle des intérieurs, sçachant bien qu’une complaisance déréglée ès spirituelles voluptés est d’autant plus dangereuse que moins connue, et peut donner un grand poids pour porter l’âme à sa perte et s’éloigner de son Dieu. En suitte de quoy, une fois, son père maître ayant donné permission à ses novices de manger par récréation chacun une douzaine de griottes, il luy échappa d’en manger une de plus. Sur cela il vint à considérer les maux qu’avoit apporté au monde un excès de bouche de notre première mère Eve, ce quy luy donna tant d’affliction, pour avoir transgressé la ste obéissance par sensualité, qu’il en étoit inconsolable.
Le premier office qu’on luy donna, étant novice chez les RR. pères barnabites, fut de penser un cheval. Son père maître luy dit: « Mon frère, il faut mener ferrer ce cheval. » Il répondit: « Je ne sçay, mon R. père, où demeure le maréchal. — Allez seulement, dit le père maître; mettez le cheval devant vous, il voû conduira bien. » Ce qu’il fit, estant revêtu d’une robbe de toile, comme un valet d’étable, la teste nue, marchant en cette posture, depuis le bout d’une grande rue jusques à l’autre où demeuroit le maréchal, le cheval luy servant de guide, et la rue étant une des plus peuplées de Milan.
Tout le reste de sa vie, il vivoit si austèrement qu’il ne mangeoit ny bevoit que ce qui étoit absolument nécessaire pour vivre, jusques à faire peser sa boisson de chaque repas, quatre ou cinq onces, qu’il tenoit dans une petite phiole, et nonobstant les grandes altérations qu’il souffroit continuellement, il ne bevoit jamais hors le repas, il y avoit plus de trente ans. Le plus souvant, il dormoit tout vêtu, se trouvant par ce moyen toujours le premier à mattines. Une fois, le père quy avoit charge des linceuls voulut sçavoir si ceux qu’il avoit dans son lict y étoyent dès longtemps. Il répondit qu’il n’en sçavoit rien. Le père eut recours à son livre et trouva qu’il y avoit sept moys /137/ qu’on les luy avoit donné, et dit à ce père de les luy laisser, puisqu’ils étoyent encore tous blancs. Les disciplines qu’on luy a trouvé font connoistre qu’il n’en ignoroit pas l’usage.
Etant évêque, il a continué ses austérités, se contentant la plupart du temps de prendre une fois le jour sa réfection, si pauvre et en si petite quantité, qu’on ne sçavoit comm’ il pouvoit subsister, de sorte qu’il y a eu des médecins quy ont dit qu’il étoit mort de faim, pour s’être laissé reserrer l’estomach, à faute de manger.
Il faisoit grand état de la pauvreté évangélique, disant que, l’ayant vouée, il étoit toujours obligé à l’observance d’icelle, quoyqu’il fût évêque, ce quy luy servoit d’argument pour la continuation de ses premières rigueurs; et avant sa mort, il se désappropria de tout ce qu’il avoit de réserve en faveur des missions, comme se voit par contract du pénultième octobre 1645, signé : Dufour, et se dira plus amplement cy-après.
Il disoit qu’il avoit plus profité en deux années d’infirmité qu’il n’avoit fait en quarante ans de religion. Parlant un jour de la conversion de S. Paul à un vénérable prestre, il luy dit: « Dites à tout le monde qu’ils prient Dieu pour moy, afin qu’il me conserve dans mon mal; car je tiens que c’est une des plus grandes grâces que Dieu m’ait fait; et vous, faites-en de même, priez bien Dieu pour le même sujet. »
Il n’y a personne quy ait eu le bien de converser avec ce sainct prélat, quy ne l’ait reconnu pour être orné de toutes les vertus que l’on peut désirer en un bon évêque. Car on remarquoit d’abbord en luy, un cœur entièrement attaché à Dieu et détaché de toutes les choses de la terre, une perpétuelle attention à la présence de Dieu qui luy faisoit produire à tous moments des parolles enflammées d’une ste dévotion qui le faysoyent assés connoître, son entretien étant toujours entremêlé des choses célestes et divines, lesquelles sortoyent de l’abondance de son cœur.
Il tiroit du profit spirituel de toutes choses; il interprétoit tout en bonne part et donnoit une grande satisfaction à tous ceux quy traittoyent avec luy. Il avoit un grand soin de bien régler sa famille, donnant des continuels advis spirituels à ces domestiques et à ceux quy le fréquentoyent, pour leur salut. /138/ Les plus sensés et des personnes constituées en charge et dignités ecclésiastiques des plus honorables, doctes, capables et bien exercés en la vie spirituelle, ont attesté que, selon leur sentiment, on n’avoit pas vu de son temps une plus grande et plus syncère humilité que celle de ce bon prélat.
Il s’estimoit tellement indigne d’être évêque, quoyqu’il en fût très méritant, qu’une fois il dit à Monsieur le doyen de N.-D. d’Annessy (Bétaz): « Hélas ! que pensoit-on faire quand on me fit évêque ! Ha ! sy j’eusse eu l’esprit de m’enfuir. Il ne falloit qu’une journée pour être hors des Etats de S. A. R. et j’avoy assés d’exemples de cela. Mais hélas ! jamais cela ne me vint en la mémoire. » On sçait bien que pour avoir été évêque il ne s’en est jamais fait aucune feste et n’en a pris que la peine pour luy, et rien autre, non plus que s’il eût toujours été chez les pères barnabites.
Jamais il ne commandoit absolument à ses domestiques, mais disoit toujours: « Vous plaît-il de faire cela ? » Sa prudence s’est assés fait connoître en plusieurs années qu’il a servy à la cour en qualité de directeur des sérénissimes infantes de Savoye, en ce qui concerne le droit de conscience, en quoy il avoit un don de Dieu tout particulier pour gouverner les âmes avec une grande clarté dans les poincts les plus difficiles quy s’y présentoyent, mêmes au dire des personnes très doctes. Il avoit une grande facilité à trouver le nœud de la difficulté en matière de conscience et à le résoudre, comm’ aussi à calmer les âmes scrupuleuses.
Sans luy, S. A. R. Victor-Amé mouroit sans confession. Il alla de Turin à Vercel (où S. A. R. étoit malade), de la part des sérénissimes infantes, pour visiter sadte Altesse Royale. Madame s’apperceut que le R. p. Dom Juste arrivoit. Elle mit incontinant ordre qu’il ne vît point S. A. R. disant: « Ce bon père ne manquera point de le porter à se confesser. Cela l’étonnera. Il le faut empêcher. » Cet homme de Dieu en eut advis. Il playda sa cause et entra. Après qu’il eut fait la révérence à S. A. R. et l’eut salué de la part des SS. infantes, ses sœurs, il luy dit: « Monseigneur, si V. A. R. désir’ avoir la santé, il se faut confesser. » S. A. R. répondit: « Je me confesseray demain mattin, mon Père. » Dom Juste repart: « Monseigneur, voicy un /139/ chaînai du bx évêque François de Sales, auquel V. A. R. a de la dévotion. Je le luy appliqueray quand elle se sera confessé. — Appliquez-le moy maintenant, mon Père, dit S. A. R. Je ne suis point dans le péché mortel, que je sçache, par la grâce de Dieu. » D. Juste repart: « Monseigneur, pour honorer davantage cette précieuse relique, il faut être confessé avant qu’on l’applique. — Ce sera donc à demain mattin », dit S. A. R. Et Dom Juste repart: « Monseigneur, il ne faut point attendre à demain mattin, ny d’icy à une’ heure. Il se faut confesser tout maintenant; voylà votre confesseur. » S. A. R. luy dit aussitost, comme prince très généreux en toutes ses actions: « Faites-le venir, mon père », sans s’étonner aucunement. Pendant qu’il se confessoit, on alla prendre le très St-Sacrement. Incontinant après la confession, il le receut avec grande dévotion; de quoy les assistans furent grandement édifiés. Il n’eut pas quasi avallé la ste hostie qu’il expira. Ce st religieux alla par après consoler Madame, quy luy sceut très bon gré de son procédé et l’en remercia.
Ce st prélat avoit un grand sentiment de dévotion et tendresse de cœur en la célébration de la ste messe, si bien que souvantefois il pleuroit à chaudes larmes en célébrant, comme l’on vit l’an 1645, le jour de S. Théodule et le jour de S. François, en notre convent de Rumilly. Une fois il dit à Monsieur le doyen susmentionné de N.-D. d’Annessy, en confiance d’amy particulier, qu’il avoit eu une distraction à l’introït de la messe, de laquelle s’appercevant, il entra en un grand étonnement de la misère de l’esprit humain, marque de grande probabilité qu’il n’y étoit pas subjet.
En son particulier, il étoit continuellement sur la considération du crucifix et semblables objects, avec des élévations d’esprit fort ferventes. Frère Juste de Bourgoigne, capucin layc, étant son homme de chambre, épioit quelquefois par le trou de la porte de la chambre de ce bx prélat et le voyoit prier devant son crucifix et luy parler avec tant d’ardeur et de larmes, qu’elles s’écouloyent jusques sur le livre quy étoit devant luy. Quelquefois, il étoit tellement abstrait et immobile qu’il sembloit être ravy hors de soy, et quand il sentoit approcher quelqu’un, il faisoit quelque petit bruit comme s’il eût été /140/ dormant ou sommeillant. Quand il sortoit de son logis, il prioit ordinairement devant les images quy étoyent en sa chambre, comm’ un religieux quy prend la bénédiction de son supérieur, disant quelquefois: « Voycy mes supérieurs, auxquels je doy obéissance et respect. »
Il étoit doué d’une grande pureté, et une fois, étant sollicité par un sien oncle à commettre le péché de déshonêteté avec une fille, il résista si courageusement que sa conscience n’en fut point lésée. Il dit une fois à Monsieur Catherin, chappelain des religieuses de la Visitation, que jamais, par la grâce de Dieu, il n’avoit recerché femme, ny fille.
Il avoit une telle aversion aux prestres vicieux, qu’il disoit avoir receu de Dieu un tel zèle de justice à punir les délinquants que, sy son père étoit prestre, il donneroit librement sentence contre luy, s’il étoit vicieux.
Sa charité étoit si ardente envers le prochain, que tout le revenu de son évêché étoit employé en œuvres pies, et vivoit avec une frugalité extrême pour épargner tout ce qu’il pouvoit pour secourir les pauvres, si bien qu’il n’y avoit aucun prestre en son diocèse quy ne se traitât mieux que luy.
Il faisoit scrupule de conscience de faire tant soit peu de dépense pour sa bouche, et n’épargnoit rien pour les pauvres. Messire Jean Catherin susmentionné luy vit une fois manger un potage bien maigre, et luy dit: « Monseigneur, un sol de beurre auroit fait bon ce potage. » Monseigneur luy répondit: « C’est toujours un sol épargné pour les pauvres. » Il disoit quelquefois : « J’ay des parents pauvres, mais s’ils venoyent à moy pour estr’ assistés, je leur feroy l’aumône à la porte, comm’ aux autres pauvres et non autrement. » Voylà quy surpasse la capacité des sages mondains quy n’entendent rien ès affaires de Dieu.
Il retira du péché de la chair une pauvre fille étrangère qu’un homme de ces quartiers avoit débauché et l’entretenoit dans la ville d’Annessy. Il donna commission à Monsieur Catherin pour la mettre en pension à Rumilly. Monsr Catherin la logea chez une bonne et fort vertueuse vêve, qui en prit un grand soin. Cette fille se comporta si bien qu’elle fut recerchée en mariage par un des plus honorables bourgeois de ladte ville quy l’épousa, et Monseigneur luy donna cent ducatons pour sa /141/ dote. Elle se comporta si bien avec son mary qu’il luy donna autres cent ducatons par son testament avec une pension. Etant vêve, elle continua dans sa vertu, en sorte qu’un autre bourgeois l’a épousé, auquel elle donne toute bonne satisfaction. Icelle étant encor en pension, comme dict est, Monsieur Catherin alla voir Monseigneur à Vouchy, et luy dit: « Monseigneur, cette pauvre pensionnaire n’a point de linge. » Monseigneur luy donna charge de donner à ladte fille une pistole, ne voulant pas que son économe s’en apperceût, à qui il fâchoit désjà bien de payer la pension, et Monseigneur ne manioit point d’argent. Il fit pourtant en sorte qu’il trouva moyen de faire rendre la pistole à Monsieur Catherin quy la luy avoit prêté.
Quand Monseigneur distribua ses biens, Monsieur Catherin luy dit: « Monseigneur, donnerez-vous rien à vos parents ? » Monseigneur répondit qu’ils n’étoyent pas autrement nécessiteux et que ce qu’il avoit étoit venu du crucifix, et partant, qu’il le vouloit rendre au crucifix.
Il avoit un tel zèle au salut des âmes qu’il souloit dire que si sa peau pouvoit servir à faire dechiquins 6, il l’employeroit toute pour faire travailler aux missions pour ce sujet. Et de faict, tout l’argent qu’il se trouva à la fin de ses jours, quy arrivoit à la somme de mille et six cents pistoles ou environ, il le destina entièrement pour les missions en son testament, voulant que la somme fût promptement employée pour parcourir tout son diocèse avec lesdtes missions.
Noû voyons par ses lettres de l’an 1643 qu’il prioit le R. p. provincial des capucins d’avoir une singulière affection à la continuation des missions volantes de ses religieux (lesquelles toutefois n’ont aucune relation avec la susdte somme de deniers assignés pour semblable effect, quy ont été du depuis employés à des missions faittes par des personnes capables de recevoir argent et l’employer pour leurs nécessités), et si faire se pouvoit, les augmenter et redoubler, allégant qu’il avoit un diocèse de cinq cent quatre-vingt-cinq parroisses et désiroit les faire toutes cultiver par cette voye, exprimans les grands biens que Dieu opéroit par icelles. Pendant sa vie il faisoit enseigner à ses /142/ propres dépens la saincte théologie à Annessi par Monsieur Dufour, prestre de l’Oratoire, qui n’édifioit pas moins par ses bons exemples que par sa rare doctrine, pour rendre Messieurs les prestres capables d’enseigner la doctrine chrestienne pour le salut des âmes. Il faisoit venir quantité de petits livrets qu’il faisoit distribuer parmy ses curés, contenans une briève méthode pour enseigner les principes de la religion chrétienne, et du depuis a fondé trois leçons de théologie dans le collège d’Annessy.
Avant que de passer outre à la description de l’acheminement de ce st prélat à son heureuse fin pour la vie présente, pour commencer à vivre éternellement dans le ciel, est à noter que, comme nous avons dit comm’ en passant et par occasion, dès sa jeunesse, il avoit eu une particulière inclination à l’ordre des capucins, aymant extrêmement la ste pauvreté évangélique et les rigueurs de la mortification des sens. Etant entré par quelque secret conseil divin parmy les RR. pp. barnabites, il conserva néantmoins cette premièr’ affection aux capucins (sans préjudice toutefois de la fidélité qu’il devoit à son ordre).
En ses premières années qu’il étoit barnabite, se rencontra le passage du très R. p. Laurent Brindesy ou Sylvestre d’Assise, général des capucins, environ l’an 1605. Ce jeune barnabite se présenta à luy avec une très grande instance pour être receu en l’ordre des capucins, selon ses premières inclinations et divine vocation, et fit tant qu’il eut parolle favorable de sa réception. Les RR. pp. barnabites étans advertis de cela allèrent prier le très R. p. général de les favoriser en cet affaire, considérant la nécessité qu’ils avoyent de quelques bons sujets pour l’avancement de leur congrégation, laquelle étoit encore naissante. Le T. R. p. général, d’un grand cœur, leur accorda leur très juste requête et, faisant venir le jeun’ homme (duquel on espéroit beaucoup), luy donna assurance, pour calmer son esprit, que c’étoit la volonté de Dieu qu’il le servît dans l’ordre des RR. pères barnabites. Et pour donner un’ entière satisfaction à ce cœur séraphique, il le receut dès lors pour enfant de S. François et comme membre de la religion des capucins, quoyqu’il n’en portât pas l’habit extérieurement.
Ayant donc vécu sainctement dans l’ordre des RR. pères Barnabites, avec un grand profit et avancement d’iceluy, il fut /143/ fait évêque de ce très illustre diocèse de Genève, qu’il a gouverné très sainctement environ sept années, sur la fin desquelles, se voyant chargé d’infirmités et ayant choisy son très digne et très capable coadjuteur, il se retira au logis du prêtre des religieuses de la Visitation à Rumilly, pour prendre le loisir de donner les dernières perfections à sa bell’âme quy ne respiroit que le ciel et pour se détacher entièrement de la terre, par la force de l’amour, pour aller au devant de la mort à l’imitation de son souverain Seigneur J.-C...
Il se résolut de se retirer dans le convent des capucins de Rumilly (pour y mourir en capucin) cinq ou six semaines avant son décès. Son logis étoit un petit dortoir, simple, où étoit une petite librairie au milieu qui luy servoit de chambre et de chappelle tout ensemble, l’autel tout orné de tapisserie de papier, les burettes de verre dans des petits étuis de paille. Les deux chambres contiguës de part et d’autre étoyent la demeure de son prestre d’honneur et de son homme de chambre, avec une petite cuisine et un petit marmiton. Voylà tout son train et son équipage, qui vivoit avec tant de tranquillité qu’il sembloit n’y avoir personne en ce dortoir. Monseigneur même n’osoit pas s’y promener, sinon quand les religieux étoyent à vêpres, tant il craignoit de les incommoder et de rompre le silence régulier.
Il avoit défendu à ses domestiques, soû peine d’excommunication, de rien prendre au vergier ny au jardin, sans licence du père gardien. Enfin il luy sembloit être dans un paradis, tant il témoignoit de contentement en sa conversation avec les religieux, et les religieux étoyent tellement consolés de jouyr de ce bonheur et si édifiés de la saincteté de sa vie, qu’il leur sembloit être parmy des anges ou voir un S. François dans un habit d’évêque. Pendant cet heureux séjour, ayant sur soy un ulcère, deux feroncles et la goutte, il ne laissa pourtant de faire la visite des deux monastères de religieuses, de la Visitation et de St Bernard, à Rumilly, tant sa charité et son zèle étoyent ardents au profit de ses brebis, comme pasteur vigilant et fidèle.
Mais comme toutes choses sont sujettes au changement en cette vallée de misère, ce contentement ne dura pas beaucoup, car passé environ six semaines, il ne se parla plus que de mort /144/ et des préparatifs à icelle, passant de ses infirmités ordinaires à une maladie quy luy servit de lictière pour le porter dans le ciel, et dans l’espace de quinze jours ou environ, il mit fin à son pèlerinage. Bien qu’elle n’ait été longue, elle fut néantmoins fort douloureuse, laquelle il souffrit avec tant de patience que les actes vertueux et actions de grâces qu’il faisoit continuellement servoyent de marques infaillibles d’une parfaicte résignation à la volonté de Dieu. Le Vén. p. Désiré d’Hermillon en Mauriane (étant pour lors gardien du convent de Rumilly), luy voulant donner courage, au commencement, croyant que ce fût seulement son ordinaire infirmité, et luy disant (avec beaucoup de compassion à ses souffrances) que cela ne seroit rien et que nre Seigneur ne voudroit pas si tôt priver la famille d’un tel bonheur et d’une si saincte compagnie, il répondit avec un’ assurance certaine : « Mon père et cher amy, il faut mourir, il est temps de comparoître devant le souverain Juge. Je n’échapperay pas de cette-cy. Il est question de mettre ordre à nos affaires, mais j’espère en la miséricorde de mon Dieu. »
Avant cette dernière maladie, il avoit fait grandes instances aux religieux pour faire venir du drap du noviciat quy étoit à Chambéry, quoyqu’on le renvoyât à la voye de Lyon, pour cause, si bien qu’à peine pût-on avoir achevé de coudre l’habit pour le luy mettre dessus à sa mort. De même avoit-il pressé pour faire faire les treize chandelles qu’il avoit ordonné pour sa sépulture, mais se voyant saisi de ses dernières infirmités, il ne cessa de presser le p. gardien de luy faire faire son habit de capucin, avec lequel il désiroit estre inhumé, préparer les flambeaux et cierges nécessaires à sa sépulture.
Il fit son testament et codicile, détermina de ses dernières volontés touchant ses facultés et épargnes. Il distribua tout aux églises, hôpitaux, collèges, missions, monastères de religieuses, aux pauvres et autres semblables œuvres de piété, en sorte qu’il ne se laissa plus rien, non pas même un seul plat d’étain, faisant promptement fondre toute sa vaisselle pour en faire des pixides ou custodes pour les églises de son diocèse, pour porter avec plus de révérence le très St-Sacrement aux malades. Luy étant dit qu’il falloit réserver quelques plats pour échauffer les viandes et pour quelqu’occasion extraordinaire, il répondit que /145/ la vaisselle des Bauges suffiroit (c’est-à-dire la vaisselle de bois quy se fait en Bauges), témoignant de n’avoir plus grande joye et consolation que de se voir pauvre jusques au dernier point, allégant pour exemple la pauvreté de nre père séraphique S. François, auquel il avoit une si grande dévotion.
Tout ce qui sembloit luy donner de l’affliction, c’étoit de voir que les pauvres capucins ne vouloyent accepter aucune chose de ses libéralités, non pas même de ses meubles qui pouvoyent servir au convent, luy étant répondu à ses instances: « Monseigneur, noû noû contentons de la faveur qu’il vous a plû noû faire de choisir ce petit lieu pour votre dernière demeure et noû laisser votre corps en dépôt. »
La susdte fonte n’étant encor achevée quand il mourut. Monsieur Bétaz, doyen de N.-D. d’Annessy, exécuteur testamentaire, la fit conduire à sa perfection, sans aucune discontinuation, dans notre convent, où elle avoit été commencée, et ce, par ordre du défunct. De ses tapis et vêtements de sargette violette, il en fit faire des petits pavillons pour couvrir le sus des custodes. Tout son linge fut distribué pour les autels, à faire des corporaux, purificatoires, nappes et autres meubles nécessaires pour ses pauvres églises et pour les pauvres, selon la qualité et utilité des linges. Enfin il n’y a rien quy n’ait été employé en œuvres pies et distribué fidèlement selon son intention.
Quant à la vaisselle d’argent, comme crosse, croix, crucifix et autre, il la destina pour les frais nécessaires à procurer la béatification du bx prélat François de Sales, avec lequel il avoit contracté une grande amitié pendant sa vie mortelle, outre le légat faict pour la même fin.
Voyant son infirmité se rendre plus dangereuse, le V. p. gardien et les RR. pp. Jean-Baptiste de La Roche, son confesseur et grand confident, avec le R. p. Désiré de Luêche, l’étans allé voir, pour luy manifester les nécessités des missions, il leur racconta tous ses desseins, touchant la distribution de ses biens, conformément à ce que dessus, leur demandant par forme de conseil, si ces distributions étoyent bien à propos et conformes à la volonté de Dieu; que s’ils jugeoyent y avoir quelque défaut, il y remédieroit et suyvroit très volontiers leur sentiment, /146/ et après avoir fait un’ élévation d’esprit, « Voylà comme j’ay distribué les biens que j’ay de la ste Eglise. Je doy le reste où je l’ay pris, car je sçay que je luy suis obligé; et si j’estoy assuré que Dieu se voulût servir de moy pour un instrument de sa divine justice et que je fusse destiné aux flammes éternelles d’un enfer, je ne layrroy pourtant de faire ce que j’ay fait et diroy toujours qu’il est tout bon. Je n’ay plus maintenant qu’à espérer en sa divine miséricorde », et se mit à gémir.
Que pourroit-on souhaitter de plus parfait en un vray serviteur de Dieu ? Du depuis ayant oublié le soin des affaires du monde, il ne pensa plus qu’à s’armer des remèdes salutaires et moyens nécessaires pour la vie éternelle. On avoit tâché de luy persuader de se servir des remèdes naturels, faire venir des médecins et autres pour le traitter. Mais il se soucioit si peu de sa santé qu’il n’y vouloit entendre. Néantmoins craignant de donner sujet au monde de blâmer cette austérité, on fit venir les uns et les autres, et ne se servit que de quelques légers remèdes pour condescendre aux volontés de ceux quy le traittoyent.
Voyant donc son infirmité se redoubler et augmenter, il redoubla aussi ses ferveurs avec les remèdes spirituels. Il fit profession de la foy, selon le concile de Trente, avec une ferveur d’esprit et constance admirable. Après quoy ce ne fut qu’actes d’amour envers Dieu et la très ste Vierge mère, et envers les saincts et les choses divines, qu’oraisons jaculatoires, que sentences des sts pères et de l’Ecritture ste et autres semblables entretiens, jusques à son assoupissement et qu’il eût perdu la parolle.
Il pria le p. gardien avec grand’ humilité, de luy laisser toujours jusques à la fin, un prestre près de luy, pour le faire ressouvenir de Dieu et, en son temps, luy donner la dernièr’ absolution, faisant la recommandation de son âme.
Il communioit toû les jours, et c’étoit pour l’ordinaire à la minuit, comme temps exempt de visites et plus propre à la dévotion et quiétude d’esprit. La veille de son trépas, il receut le sacré viatique avec un sentiment tout plein d’amour, de douleur et de douceur, avec abondance de larmes. Il receut aussy l’extrême-onction, répondant à haute voix ce qu’il faut /147/ répondre en ce cas. Quand on luy présentoit le crucifix à baiser, il l’adoroit avec une très profonde humilité, baisant extraordinairement les cinq plaies d’iceluy avec des actes tout à fait amoureux.
Les visites des personnes de toute sorte de condition étoyent très fréquentes, et tous venoyent avec grande avidité pour recevoir sa ste bénédiction, laquell’ il donnoit à chacun avec des très grands sentiments de dévotion, l’accompagnant de sts documents et advis spirituels, les exhortans à la crainte de Dieu et à l’observance des bons enseignements et des bons exemples qu’ils avoyent des bons pères capucins (ainsi parloit ce st prélat), qu’il tenoit tous pour des saincts, adjoutant que, s’ils les observoyent, ils seroyent tous des éleus pour le ciel, puisqu’ils ne leur enseignoyent que le chemin d’iceluy.
Cet’ exhortation fut faitte particulièrement à Messieurs les syndics de Rumilly et principaux de la ville qui y vinrent en corps, leur donnant donc sa ste bénédiction comme un bon père à ses enfants. Ils se retirèrent tous pleins de douleur pour la perte qu’ils faisoyent, et de consolation pour le bénéfice receu de sa bouche et de sa main, témoins irréprochables de l’amour cordial d’un si fidèle pasteur à ses brebis. Mais il auroit tiré des larmes d’un cœur de pierre, quand il donna sa bénédiction à Monseigneur d’Ebron, son coadjuteur, lors absent, et à tout son diocèse. Car il haussa sa voix, éleva son esprit et redoubla un’ ample bénédiction de paix, réitérant cette parolle pastorale et évangélique: Pax, Pax, Pax, avec des autres belles parolles d’une grande et syncère affection, luy souhaittant mille et mille fois le bonheur et les grâces nécessaires pour bien gouverner ses ouailles, les demandant à Dieu, pour sa plus grande gloire et pour le salut des âmes logées soû sa conduitte.
Monsieur Carral d’Annessi, son prêtre d’honneur, luy demandant sa bénédiction et s’il avoit quelque chos’ à luy commander, il ne luy dit autre, sinon: « Soyez fidèle. » Quelque temps après, se voyant décaler de plus en plus, il le pria, disant: « Quand vous me verrez à l’extrémité, je voû prie de me donner l’absolution, car mon intention est à présent pour lors de me confesser de mes péchés », et de fait, son valet de chambre dit que quelque temps après, quand ce bon prélat fut /148/ à l’extrémité, il jetta les yeux sur luy, comme se ressouvenant de la prière qu’il luy avoit faitte. Monsieur Catherin, après avoir demandé et obtenu distinctement la bénédiction pour la ville de Rumilly et pour plusieurs personnes de diverses conditions, le voyant grandement assoupy, luy dit: « Monseigneur, disons de tout notre cœur: Benedic anima mea Domino, et omnia quae intra me sunt, nomini sancto ejus 7. Il répéta ces mêmes parolles plus de cent fois cette nuict.
Toû les jours de sa maladie, il demandoit si son habit de capucin étoit fait, et le demanda avec une dévotion très sensible, pour le recevoir à la fin et l’emporter à la sépulture. La veille de son trépas, les religieux luy voulurent donner la consolation qu’il désiroit tant et, comme il ne parloit plus que quelques petits mots et n’ouvroit plus les yeux, néantmoins, le P. gardien luy présentant notre st habit, il s’approcha de son oreille et luy dit d’une voix médiocre: « Monseigneur, voycy le st habit de nre père séraphique S. François que vous avez dès si longtemps désiré et demandé avec tant d’instances et prières. Je le voû présente maintenant et baille pour l’amour de notre Seigneur et pour votre satisfaction. » A ces parolles, bien qu’il fût comm’ immobile et sans sentiment, il se leva avec ferveur, ouvrit les yeux, le reçoit, le baise dévotement et dit à haute vois: « Dieu soit loué ! Je vous remercie, mon père. » Alors le p. gardien l’étendit sur luy, et le laissa à son côté jusques à son trépas, qu’on le luy vêtit, ne l’ayant pu faire plutost, crainte de luy accélérer sa fin en le remuant. Une grande compagnie de persones honorables, tant de messieurs les chanoines et autres ecclésiastiques que de séculiers, assista à cette solemnité, et tous fondoyent en larmes. Il ne fit guère du depuis que répondre tout doucement aux stes exhortations qu’on luy faisoit, et à peine pouvoit-on entendre les parolles sacrées qu’il disoit souvant entre ses dents, de Jésus, Maria et semblables. Il recommanda aussi fort souvant son âme à Dieu, avec ces parolles fort usitées entre les catholiques, à l’imitation de J.-C. : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum 8, etc., avec /149/ des témoignages d’une grande joye de se voir bientôt séparer de cette vie mortelle, pour jouir de sa dernière fin dans le ciel, son premier principe.
Quelques jours auparavant, le p. gardien étant allé visiter Monseigneur, suivy de quelques jeunes religieux qui étoyent là au séminaire, qu’il luy présenta pour luy offrir leur service en toute humilité et recevoir sa ste bénédiction, Monseigneur leur fit un grand accueil, avec des remerciements particuliers de leur charité, puis leur fit une dévote, fervente et salutaire remontrance et leur dit, comm’ en pleurant: « Hé, mes chers frères, considérez combien grande est la grâce que Dieu vous a fait, de vous avoir appellé au sacré ordre du patriarche S. François, porter ce st habit et être enfants d’un si sainct et séraphique père. Hélas ! c’est un bonheur que j’ay recerché avec passion toute ma vie, mais je n’en ay pas été digne ». Puis s’addressant au père gardien luy dit: « Hélas ! mon bon père gardien, si je n’ay pas été digne, pendant ma vie, de porter ce st habit, au moins je vous prie que ce soit à ma mort. »
Retournons donc à son heureux souhaict et ste préparation d’esprit pour partir de ce monde et faire chemin vers le ciel. Enfin il expira, comme dans un doux sommeil, avec quelques légers et doux soupirs, sans grimace ou action désaggréable, le 3 de novembre, l’an de grâce 1645, un vendredy, veille de la feste du grand S. Charles Borromée, l’apôtre du siècle passé, auquel il avoit une singulière dévotion, et fut inhumé le jour suyvant, feste du susdict sainct.
Il avoit eu un feroncle sur la main droitte (avant les susmentionnés) quy luy avoit laissé une tache violette ou noirâtre. Après sa mort, la main se trouva aussi belle et blanche que si jamais elle n’eût eu aucun mal. De même, tout son corps fut trouvé sans aucune tache ou saleté, nonobstant son aage et les infirmités qu’il avoit eu.
Si tost après le décès de ce st évesque, le corps du très vénérable chapitre de St-Pierre de Genève déléga quatre des plus apparents et signalés dudt corps, avec monsieur de Montfalcon, chanoine du même chapitre et curé de Rumilly, lesquels vinrent dans notre convent, demander s’il leur seroit loisible d’officier et faire les funérailles dans notre église pour honorer /150/ celuy qui, pendant sa vie, les avoit tant chéry et honoré, étant leur père et prélat. Mais ayant appris le contenu de son testament et sceu qu’il vouloit être ensevely sans fast ny grand apparat, ains pauvrement et à la façon des capucins et par les mêmes capucins, dans leur tombeau, revêtu de leur habit, ainsi qu’il avoit demandé avec très grand’ instance et dévotion pendant sa vie, les susdtz seigneurs chanoines prièrent par grâce que, puisqu’ils ne pouvoyent faire davantage, se voyans limités par l’humilité de leur prélat, il leur fût permis de l’accompagner à la sépulture et pendant qu’on feroit les funérailles. Nos pères protestèrent avec tout respect, non seulement leur aggréement à leurs sts désirs, mais encore une entière soumission à leurs volontés, réputans à singulière faveur qu’il leur plût agir comme dans leur propre lieu, pour les grands devoirs et obligations que nous avons tous à leurs mérites et à leur bienveillance à notre endroit.
Ils assistèrent donc aux susdtes funérailles avec leurs grands habits usités en leur cathédrale, assistés d’autres prestres quy tenoyent, tout autour du corps, des grands flambeaux ardents, avec les armes et écussons du très vénérable Chapitre. Ce quy donna un’ admirable satisfaction et édification à la multitude des assistans. On avoit dressé au milieu de l’église comme un théâtre, sur lequel on étendit le grand drap de velours noir apporté pour cet effect. Quattre de ces messieurs les chanoines portèrent les quattre coins du drap, puis le corps vêtu en capucin fut mis dessus et, à l’instance de messieurs les chanoines, on luy abbatit le capuce sur le dos, pour luy mettre une mitre en teste, laquelle étoit de simple taffetas blanc, et une crosse à son côté.
Dans l’espace de vingt-quatre heures, on eut une trentaine de religieux des autres convents, lesquels, avec la famille du lieu, firent l’office à la façon capucine, avec tout le ressentiment et respect que peut porter l’humaine fragilité. Trois définiteurs avec le p. gardien portèrent le corps depuis la chambre à l’église, puis à la sépulture. L’abbord du peuple étoit innombrable, et chacun désiroit toucher son corps.
Quant au luminaire et au sépulcre, on suyvit les intentions du défunct, exprimées au testament quy parloit en cette sorte : /151/ « Ayant dès sa jeunesse toujours eu de l’affection et dévotion à l’ordre des RR. pères capucins, il a ordonné qu’après sa mort son corps soit inhumé dans l’église des RR. pères capucins, laquelle sera plus voisine au lieu de sa mort, suppliant très humblement lesdtz RR. pères de faire ensevelir son corps, en quelque coin de leur propre sépulture commune, ou bien en quelqu’autre lieu de leur église qu’il leur plaira et, approuvant de tout son cœur les sacrées cérémonies de l’Eglise, veut et ordonne qu’en son ensevelissement, treize cierges soyent allumés, portés et mis autour de son cercueil, sans autres écussons que ceux du très auguste Nom de Jésus, pour témoigner que, de tout son cœur, il a ambrassé la foy prêchée par les apôtres. »
Un des pères fit un’ oraison funèbre, laquelle réussit très bien, quoyque le prédicateur eût été pris à l’improviste. L’office étant fait jusques au temps de la sépulture, nous eûmes toutes les peines du monde de le porter au tombeau à cause de la foule de ceux quy se jettoyent sur luy pour le baiser ou toucher et faire toucher des chappelets, corones, rosaires, médailles, linges, draps et autres choses semblables qu’ils ont conservé dévotement comme précieuses reliques. Pendant qu’il demeura à l’église, s’il n’y eût eu des bonnes gardes de religieux, on ne luy eût rien laissé dessus. Encor ne put-on empescher qu’on ne luy enlevât une bonne partie de la barbe.
Du depuis, il a été en telle réputation de saincteté, que monsieur le doyen susnommé, exécuteur testamentaire, a été grandement importuné d’une multitude de personnes quy luy alloyent demander quelque chose de ce qui avoit servy à ce st prélat, mais comme ce bon seigneur étoit lié par les ordres du défunct d’employer tout en œuvres pies, il en a contenté plusieurs, en leur donnant quelque petite chose de peu de valleur ou, si ce qu’il donnoit étoit de valeur notable, ceux quy le recevoyent en donnoyent le prix aux pauvres, voire plus. On luy apportoit des bonnes chemises pour donner aux pauvres, pour en avoir une viele de celles du défunct. Ainsi il a contenté beaucoup de gens sans préjudice des pauvres. Cette bell’ âme ne fut pas sitôt délivrée de la prison de son corps mortel que Dieu fit connoître aux chrétiens de son église militante les triomphes et exultations de la triomphante à son entrée dans les cieux, /152/ ottroyant des grâces et faveurs par-dessus les forces de la nature à ceux quy l’invoquoyent en leur nécessité.
Le même jour de son heureux trépas, monsieur Catherin Masset (curé peu après de Rumilly, monsieur de Montfalcon étant décédé) fit rencontre d’une pauvre femme, quy avoit un fort fâcheux mal de ventre, il y avoit longtemps. Il luy donna un peu d’un linge qui avoit servy à ce grand serviteur de Dieu et, l’ayant appliqué sur soy, elle fut incontinant guérie, ainsi qu’elle luy déclara par après.
Noble Pierre Perret de Rumilly avoit un petit fils qu’il croyoit être expiré. Il luy appliqua un mouchoir de ce très digne prélat et l’enfant commença aussitôt à se remuer et se remit entièrement.
Monsieur Gantelet, frère du maître de chambre, a dit à un de nos religieux, à Rumilly, dans notre convent que, sitôt après le décès de ce st évêque, il fit vœu de visiter toutes les années son sépulcre, pour obtenir de Dieu par ses intercessions un soulagement et exemption de ses douleurs de goutte, et jusques à l’an 1650 qu’il parloit, il assuroit n’en avoir eu aucun ressentiment.
Honorable Claudine Chappe, vêve de feu honorable maître Jean Francillon, bourgeois d’Annessy, châtelain du mandement de Clairmont, assure que, l’année 1647, étant malade depuis quinze jours ou trois semaines, mêmes avec une grande perte de sang qui luy faisoit croire et tenir pour certain qu’elle n’en pouvoit échapper, comme elle croyoit être à l’extrémité, ell’ implora l’assistance divine par l’intercession du bx prélat D. Juste Guérin, évêque de Genève et, dressant ses intentions et dévotions à luy, elle appliqua sur son estomach un mouchoir qui avoit touché son corps et, au même instant, elle se leva entièrement guérie.
La même dame Claudine Chappe assure que, la même année que dessus 1647, au lieu de Crans, proche d’Annessy, où elle avoit receu la susdte grâce, un meunier nommé Pierre Mermet, étant extrêmement malade et hors de soy, si bien que, quand on luy eût donné le sacré viatique, il le prit en sa bouche et le sortit, le prestre étant dèsjà retiré, sa femme le luy remit en la bouche, et comme elle étoit grandement affligée de l’indisposition /153/ de son mari, elle communiqua l’affaire à la susdte dame Claudine, sa voisine, laquelle, portée d’un grand zèle, foy et dévotion au bx prélat D. Juste Guérin, dit à cette bonne femm’ affligée, qu’il falloit le vouer à Dieu, par l’invocation et intercession du st évêque D. Juste Guérin, quy l’avoit délivrée de la mort, et luy appliquer le même mouchoir, duquel elle s’étoit servy. Ce qu’étant fait, le malade revint à soy, demanda soudainement pardon à Dieu et se disposa à faire une très heureuse fin.
Illustre dame Françoise de Montferrand, vêve de feu monsieur d’Epagny, assure que, sur la fin de l’année 1646, toute sa famille ayant été attinte de certaines fièvres et maladies occultes et suspectes, dêquelles deux de ses domestiques étoyent mortes, elle fut aussy malade à l’extrémité. Elle recourut aux intercessions du bx prélat D. Juste Guérin, auquel ell’ avoit une singulière dévotion, pour avoir eu le bien de traitter souvant avec luy des choses spirituelles et recevoir ses sts documents et, dressant ses intentions à Dieu, fit vœu d’aller à Rumilly visiter son sépulchre et faire dire des messes en la chappelle de l’église des capucins où son corps est inhumé, s’appliqua une chemise qui avoit servy à ce bon prélat, et, à l’instant, elle sentit un notable changement et allègement de son infirmité, prit le repas et, quelque temps après, fut entièrement guérie. De quoy n’étant ingratte ell’ alla à Rumilly accomplir son vœu, en action de grâces.
Monsieur La Place de Desingy, prieur de Viuz, proche de Faverges, l’an 1650 et quelques années auparavant, à présent chanoine d’Annessy, assure que monsieur Décotes, fermier de monsieur de Novery, à Chitry, luy a dit qu’une sienne fille étant malade de fièvres et autres incommodités, si bien qu’il la tenoit pour morte, il la voua à Dieu, par l’invocation et intercession du bx prélat D. Juste Guérin, et la fille fut guérie le jour suyvant.
Monsieur Métral, vicaire de Mouy, a attesté de sa propre main avoir receu une grâce particulière de Dieu et guérison d’une défluxion qui luy tomboit sur l’œil droit, par l’intercession du bx prélat Dom Juste Guérin, évêque de Genève, après avoir dit la ste messe dans la chappelle du convent des capucins /154/ de Rumilly, où son corps est enterré, et rendu sa dévotion, étant parfaittement guéry de sadte infirmité.
Monsieur Juge, gentilhomme de Rumilly, atteste, l’an 1650, avoir receu par l’invocation et intercession de D. Juste Guérin, évêque de Genève, la guérison entière d’un sien petit-fils, duquel on n’espéroit pas la vie; luy ayant mis un bonnet de toile quy avoit servy audt prélat, l’enfant se trouva entièrement guéry.
Honorable Claudine Burin de Rumilly, estant affligée d’un mal des yeux, l’an 1647, eut recours aux intercessions de feu Monseigneur D. Juste Guérin, évêque de Genève et, trois jours après, elle receut entière guérison.
Madame Marin d’Annessy, mère de deux capucins, étant allée à Rumilly, l’an 1646, pour rendre à Dieu un vœu qu’ell’ avoit fait, au tombeau de feu Monseigneur D. Juste Guérin, évêque de Genève, en la chappelle de notre église du susdt lieu, racconta au père gardien en certitude de vérité que, la même année, après Pâques, elle étoit tombée en une grande et fâcheuse maladie, ayant employé toû les médicaments possibles pour sa guérison, qui n’avoyent rien profité. Mais enfin se ressouvenant de D. Juste Guérin, de ste mémoire, auquel ell’ avoit beaucoup de dévotion, elle fit vœu de faire dire une messe et aller visiter son sépulcre, si elle guérissoit. Dès lors elle ne souffrit plus de si grandes douleurs et sa maladie alla toujours diminuant, jusques à une pleine et entière santé, de quoy ell’ étoit venue rendre grâces à Dieu et à son intercesseur, et accomplir son vœu.
La dévotion du peuple envers ce st prélat, va toujours continuant et les faveurs du ciel s’augmentans par ses intercessions. Mais parce que je sçay que d’autres plus capables que moy, escrivent sur un si digne suject, ce peu suffira, en attendant, pour faire voir le grand crédit qu’il a dans la cour souveraine du Roy des roys, et souverain Monarque de l’univers.
§ 6. Je ne parleray pas de Monseigneur l’illustrissime et révérme évêque et prince de Genève, Charles-Auguste de Sales, neveu de François et Jean-François de Sales, frères, ses prédécesseurs susmentionnés, quy rêgn’ à présent et gouverne sainctement /155/ l’évêché. C’est assés d’avoir fait voir cy-dessus, en Sa Grandeur, la continuation de la piété de ses prédécesseurs envers l’ordre des capucins, et sa protection envers les missions, rière son diocèse, par décret exprès, confirmée de plus en plus en toutes les occasions, mais singulièrement en ce dernier chapitre célébré en notre convent d’Annessy, de l’année 1652, lorsque le R. p. Boniface d’Abbères, étant nouvellement éleu provincial, alla dès aussitôt, avec les quatre définiteurs, faire la révérence à Sa Grandeur et recevoir sa ste bénédiction, avant que passer outre aux autres actions capitulaires.
Je ne me sens point capable de décrire les caresses cordiales, les accueils et les témoignages de bienveillance qu’il luy pleut noû donner, même pour la confirmation de toutes les facultés missionales, se protestant estre tout à nous. Et ainsi pleins de consolation et satisfaction, après avoir receu sa ste bénédiction, nous en retournâmes chargés d’obligations pour toute notre province, à prier Dieu de grand cœur et avec persévérance et continuation, à ce qu’il plaise à sa divine bonté, luy augmenter de plus en plus les dons et les grâces de son St-Esprit, et le conserver à longues années pour le bien de son Eglise ste et la consolation de son diocèse, attendant la corone de gloire qui luy est préparée dans l’immortalité des citadins du ciel empyrée.
Jusques à maintenant, nous avons vu en cette 4e partie les présides et les places d’armes, quelques-uns des principaux soldats, les armes et les protecteurs de cett’ armée bien rangée et bien munie de notre céleste Princesse, Notre-Dame de Compassion, en la province de Mission des capucins en Savoye. Nous avons vu ès trois premières parties et encor en cette 4e, les généreux exploicts de nos pères, en tous les anciens conflicts et attacques de l’ennemy de la foy catholique, apostolique, romaine, et les trophées sacrés qu’ils ont emporté pour la gloire de Dieu et de leur divine Maîtresse et souveraine conductrice (en son fils J.-C.), à la faveur des habitans du ciel et des princes et prélats, avec les libéralités de nos sérénissimes ducs de la royale Maison de Savoye.
Il est maintenant temps de faire voir au public, la continuation du secours divin, soû la conduite de la glorieuse Vierge /156/ mère, à nos religieux pour exploicter des hauts faicts en notre temps, pour le salut des âmes, la conservation des bons, la conversion des mauvais, la perfection des justes et la suitte de nos combattans, à la trace et aux vestiges de nos prédécesseurs.
CHAPITRE VI
Des missions volantes et des grands fruicts qui en proviennent.
Entre toutes les bonnes actions quy se font tous les jours, par la grâce de Dieu, en notre province de Mission, pour la gloire de sa divine Majesté et le salut des âmes, une des principales est celle des missions volantes, lesquelles ont commencé de nouveau à être remises sur pié, en ces dernières années, 1641 et suyvantes, avec une solemnité très efficace, en cette susdte province, soû le gouvernement du feu R. p. Prime de Thonon, provincial des capucins de Savoye, selon le modèle qui nous en étoit resté en la mission de nos premiers pères, cy-devant mentionnés, Chérubin, Maurice de la Morrhe et autres, quoyque l’object des unes et des autres semble en quelque façon estre différent, en ce que les premières visoyent plus expressément à la conversion de quelques provinces perverties en la foy et actuellement hérétiques, et ceux de présent (sans s’écarter du premier object essentiel à notre mission apostolique, autant que les occasions s’en peuvent présenter) visent indifféremment à l’extirpation des vices et conversion des vicieux aussi bien que des hérétiques, parcourant les parroisses catholiques pour les purger des péchés et de l’ignorance des choses nécessaires au salut éternel, aussi bien que de l’infidélité, s’il s’en trouve en quelque lieu.
Des unes et des autres missions (comm’ aussi de messieurs les prestres venus de France, l’an 1638) nous pouvons dire que c’est un don de Dieu tout particulier, ottroyé à l’Eglise catholique, tant en l’Europe qu’ès autres parties du monde, parmy tant de malheurs et corruptions de ce siècle. /158/
§ 1. Quelques-uns de nos jeunes prédicateurs, excités par un mouvement particulier du St-Esprit au salut des âmes, commencèrent à travailler sérieusement à une si ste entreprise et, voyant que Dieu y donnoit un’ ample bénédiction, nos pères y ont appliqué tout leur pouvoir et authorité. comme nous verrons cy-après, pour faire profiter ce talent précieux.
L’an 1639, un de nos pères, étant envoyé du convent de La Roche pour prêcher dans les montagnes de Focigny, peu avant la feste de St-André, il s’arrêta quatre ou cinq jours pour prêcher, cathéchiser et entendre les confessions en la parroisse d’Entremont. De là il vint au Petit-Bornand où il demeura dix jours à exercer les mêmes fonctions, croissant de jour à autre la besoigne, lorsqu’il désiroit plus se retirer, quoyqu’il commençât environ un’ heure devant jour; à peine prenoit-il le repas qu’il falloit retourner à l’exercice pour la grande multitude de peuple qui l’attendoit. Plusieurs demeuroyent à jeun jusques au soir pour se pouvoir communier, et fallut qu’il s’en vînt à la derrobée en son convent.
Ce peuple pressa tant le p. gardien de La Roche, qu’il fallut que ce père retournât un’ autre fois, auquel ne manqua pas l’occupation et employ, la presse étant telle que plusieurs étoyent contrains d’attendre deux ou trois jours avant que pouvoir se confesser. Ils descendoyent des plus hautes montagnes ès jours ouvriers pour se mettr’ en bon état; ce quy ravissoit d’admiration messieurs les curés et vicaires, quy n’eussent jamais creu que le peuple eût fait cela hors le temps de Pâques.
Entre les choses mémorables arrivées en cett’ occasion, un jour le père allant prêcher, demanda à monsieur le vicaire quels péchés régnoyent le plus en ces quartiers-là. Il répondit: « les rancunes ». Le père en parla sur la fin de la prédication si favorablement, et se rencontra un homme quy portoit une haine si mortifère à un sien allié qui étoit droit à l’opposite de la chaire du prédicateur, qu’il sembloit que tous ses gestes et ses parolles aboutissent là, ce qui donnoit un grand contentement à monsieur le vicaire. Le personnage fut tellement touché qu’il se vint confesser vers le père prédicateur qui le disposa à un bon accommodement et fit appeller sa partie. Après avoir beaucoup /159/ disputé, il se mit à genoux devant le plus obstiné des deux qui en fit autant et se mit à pleurer, confessant qu’il étoit gaigné et se soumit à tout ce que le père en feroit, de quoy persone auparavant n’avoit pu venir à bout. Le même jour se fit un autre accommodement de quelques persones ainsi désunies de la charité.
Quant aux confessions, le susdit père dit avoir été en des parroisses où il avoit trouvé grande quantité de confessions sacrilèges de dix, vingt, trente, quarante et jusques à soixante années, et en d’autres, plus ou moins des deux tiers. Il s’est trouvé des pécheurs quy avoyent été à St-Claude, à N-D. de Voiron et autres lieux éloignés pour décharger leur conscience et n’avoyent jamais osé découvrir l’énormité de leurs péchés et enfin, par une singulière grâce de Dieu, se déchargeoyent à ce père avec grande confiance et consolation. Partout on le demandoit. Presque tous les mattins, il faisoit des petites exhortations avant la confession, quelquefois après la ste communion. En quelque lieu, il faisoit la doctrine chrétienne et catéchisoit ès lieux où les maisons se trouvoyent fort éloignées de l’église.
Après avoir confessé et prêché toute la mattinée, il s’en alloit après dîné par les villages et par toutes les maisons inviter les personnes à s’assembler dans une grange, pour entendre un’ exhortation, ce qu’ils faisoyent fort volontiers. Il tâchoit par après d’accommoder les différents, visitoit les malades, les entendoit en confession, consoloit les affligés et animoit les pusillanimes et paresseux à prendre les moyens que Dieu leur présentoit pour le salut de leurs âmes.
Le soir, quand il étoit logé hors des cures, il attachoit un’ image au rideau du lict ou ailleurs, puis faisoit assembler toû les domestiques et les voisins et, après avoir dit les litanies de N.-Dame et quelques oraisons, il leur faisoit faire l’examen de conscience et l’acte de contrition. Après quoy, il leur faisoit une petite exhortation, où Dieu luy donnoit des larmes pour émouvoir plus facilement les assistans à la piété et ainsy se retiroyent tous consolés.
Trois hérétiques se convertirent entre ses mains en ces premiers coups d’essay. Peu à peu, l’affaire est allé croissant, /160/ joignans quelque confesseur au prédicateur, puis multiplians les combinations en divers lieux et, voyans les grandes moissons quy se présentoyent, si l’on pouvoit avoir des ouvriers à suffisance, ces bons religieux ont eu recours au supérieur majeur, représentans très efficacement l’importance de cette entreprise conform à notr’ institut, comme se voit en une remontrance et requête tout ensemble, du 31 janvier 1641, en laquelle ils prient à mains jointes et les larmes aux yeux, le R. p. provincial d’avoir pitié de tant de pauvres âmes qui périssent parmy ces villages à faute de secours, pour lesquelles le Fils de Dieu a donné son précieux Sang et sa vie, montrans le danger qu’il y a que nous ne soyons en partie responsables de leur perte, si nous les négligeons pour complaire à ceux des villes, avec des discours curieux et relevés qui, pour la plupart, s’en vont en fumée et sans fruict.
C’est pourquoy ils demandent instamment du secours et des gens propres à cet effect. Et pour émouvoir le supérieur à intériner leur requête, ils luy font une briève description de la disposition qu’ils expérimentent à une grande conversion de tant de pauvres pécheurs invétérés et quy courent, à brid’ abbatue et à l’aveugle, à la damnation éternelle, décrivans les admirables mouvements intérieurs que Dieu leur communique, par les actes prodigieux et témoignages de pénitence qu’ils donnent publiquement, quand ils ont un peu assisté à ces exercices missionnaires, l’affluence du peuple qui arrive tous les jours pour se décharger de leurs péchés, etc... Combien y en a-t-il quy demeurent les quattre et cinq jours, dès le grand mattin, jusques à nuict close, sans boire ny manger, pour attendre l’occasion de se confesser, à cause de la grande multitude de pénitents, qui est presque innombrable, les frappements de poictrine des pauvres pécheurs quy ont horreur d’eux-mêmes, pour la gravité et multitude de leurs péchés, excitent à compassion; confessans ingénuement que jamais ils n’eussent accusé leurs péchés à autres sous le ciel qu’à eux, quoyqu’ils deussent être damnés. O Dieu, quelles métamorphoses et changements de vie voit-on parmy ces pauvres gens ! Mais ce n’est pas sans peine, car il faut quelquefois employer les quatre, cinq ou six exhortations le jour, brièves, mais très ferventes, à ce que personne ne /161/ sorte de l’église qu’il ne soit enflammé par quelque ardent discours et dévote exhortation.
Nos supérieurs quy ne regardent que la gloire de Dieu et le salut des âmes, ne respirans que l’accomplissement des divines volontés, et de correspondre par toutes voyes possibles et convenables à la fin de notre vocation et institut, meus de ces vives raisons, se sont portés d’un grand cœur à choisir et fair’ élection en tous les chapitres, de cinq ou six bons religieux portés d’un st zèle et capables pour vaquer à ces sts exercices, nommans un supérieur entr’ eux, afin que tout se face par ordre et avec le mérite de ste obéissance, lesquels vont par les montagnes et vallées et par toutes les parroisses champêtres, principalement du diocèse de Genève, quy contient de cinq à six cents parroisses dans son sein, non seulement les jours de festes, mais encor les jours ouvriers, et continuellement, demeurans en chaque lieu autant qu’il est jugé nécessaire pour cultiver en ces peuples la vigne de J.-C., prêchans deux fois le jour en la même église, faisans aussy deux fois la doctrine chrétienne ou catéchisme, tous les jours et, le reste du temps, ils l’employent à entendre les confessions, prenans à prix faict de ne partir d’une parroisse d’un moys ou six semaines, plus ou moins, jusques à ce que tous soyent confessés et repus en communauté du très St-Sacrement.
Dieu sçait combien de peines et travaux, de gelées et froidures, de nêges et des eaux il faut que ces pauvres religieux supportent et, en été, des chaleurs presque intolérables et autres incommodités. On en pourra conjecturer quelque chose par les narrés qui se feront cy-après.
Les premiers quy avoyent été députés à cette ste entreprise, l’an 1640, par le R. p. Prime de Tonon, nouvellement éleu provincial, ayant travaillé environ un’ année, le R. p. provincial ayant appris verbalement les grands fruicts quy s’y faisoyent, commanda au R. p. Désiré de Luêche, supérieur de la mission volante, de luy faire une relation par écrit, véritable, naïve et syncère, des merveilles que Dieu opéroit en icelle, pour en donner advis à la Sacrée Congrégation De Propaganda Fide, laquelle veut et aggrée grandement qu’on luy face sçavoir les choses dignes de remarque quy arrivent ès missions, pour la /162/ conversion des âmes, ainsi que nous voyons (entre autres) par un décret qu’elle en fit l’an 1626, indiqué en une lettre du très R. p. François, procureur de cour et commissaire général de l’ordre, addressée au R. p. provincial de Savoye, et envoyé le dit décret tout ensemble. Le R. p. Désiré obéissant fidèlement, fit une relation en latin, en fort bons termes, de laquelle voicy la substance.
§ 2
briève relation de l’état de la mission volante des capucins de savoye, proche de geneve, par le r. p. désiré de luêche, missionnaire capucin de stjulien, au r. p. provincial de la même province et préfect de ladte mission, à chambéry.
Mon révérend père,
J’ay receu les lettres de Vre Rde Paternité, par lesquelles elle demande que je luy face relation simplement, fidèlement et véritablement des choses mémorables qui nous sont arrivées en nos missions dès l’année précédente, depuis le temps qu’elle commença à gouverner la province en qualité de vicaire provincial, à cette fin que, tandis qu’immédiatement par soy-même elle travaille généreusement, avec une ferveur très utile et fructueuse au bien de toute la province, elle vînt aussi, comme vigilant pasteur, à ramener avec un nouveau soin et des travaux inaccoutumés, par l’entremise de ses religieux, le trouppeau de nre Seigr aux piés et dans le sein de son souverain Pasteur, le Rédempteur de nos âmes, et ces brebis errantes, tant parmy les précipices des vices que parmy les écueils de l’hérésie.
Dieu très bénin a favorisé vos desseins par sa miséricorde, et les nôtres aussi, et a augmenté nos travaux d’un si grand profit et d’un fruict si excellent et si abondant que je ne l’eusse jamais creu, si je n’eusse vu de mes propres yeux baignés de larmes, les poictrines frappées, et souvantefois des pleurs, lamentations et exclamations telles que je ne me souvien pas d’avoir jamais vu, ny entendu, ès calamités publiques, de telles émotions. Mais de peur que la chose ne sembl’ incroyable à /163/ quelques-uns, les travaux extraordinaires se trouvent correspondants à ces mouvements des cœurs tant inaccoutumés, et les faicts conformes aux parolles.
Notr’ exercice journallier est de quatre actions pour le moins, tant en prédications qu’en cathéchismes.
La première se fait de grand mattin, après une messe devant jour, et se traitte en icelle des commandements du décalogue, des vertus et des vices.
La 2e après-midy, où se traitte du symbole de la foy et des choses appartenantes à icelle.
La 3e sur le soir, au soleil couché, où se traitte des sacrements et particulièrement de la confession et ste communion, de l’exercice journallier du chrétien et autres semblables matières de la vie chrétienne.
La 4e, immédiatement après et à nuict close. Tout le peuple étant assemblé, même des parroisses circonvoisines, se fait une prédication au stile ordinaire, mais avec le plus de ferveur et d’efficace que faire se peut, pour conclure la journée et renvoyer ce monde, remply de stes émotions et bons sentiments des choses divines, ce qui fait que bien souvant on voit et entent un deuil semblable à celuy que rapporte l’écritture ste du peuple juif, lorsque le prophète Esdras luy prononçoit la loy de Dieu, étant nécessaire que les lévites descendissent parmy le peuple, pour appaiser ces pleurs et ces exclamations. Tout le reste du temps s’employe à entendre les confessions générales.
C’est une chose admirable de voir le peuple qui, pour l’ordinaire, a tant de peine d’assister aux offices divins ès jours de festes, en ces occasions, quoyque pressé de plusieurs travaux et oppressé de plusieurs charges, venir unanimement et de si bon cœur entendre la parolle de Dieu ès jours ouvriers, quittant tout pour s’exposer aux ardeurs de l’été, avec un si grand concours de diverses parroisses, de lieux si éloignés, nonobstant quelle injure de temps que ce soit, d’un esprit et courage du tout infatigable, pour rendre à Dieu et son Eglise ste des fruicts abondants, voire jusques au centième.
Il seroit bien difficile à décrire ou racconter les grandes émotions des esprits, les admirables métamosphoses et changements de vies, combien de rancunes invétérées depuis plusieurs /164/ années se terminent en des mutuels ambrassements, en syncères amitiés d’une paix vrayement chrétienne ! Combien de gens d’une vie désespérée qui retournent à leur devoir ! Combien de personnes qui de toutes les semaines entières, à peine seront sorties de l’église pour prendre un peu de réfection !
Je laiss’ à part les confessions générales que l’on doit tenir pour un des principaux fruicts de ces sts exercices. Car à peine trouvera-t-on parmy le simple peuple, de cent, quatre ou cinq, quy n’ayent besoin de faire des confessions générales, ainsi que l’expérience nous a fait voir. Ce qui nous fait tenir pour tout assuré que la plus grande peste et malheur de ce temps parmy le peuple chrétien consiste aux confessions sacrilèges. C’est la plus commune et générale cause de la damnation des catholiques, dont nous supplions la divine Bonté qu’il luy plaise remédier à une si funeste et sanglante boucherie des âmes quy luy coûtent si cher. Car nous en avons vu (non en petit nombre) quy sont retournés quatre ou cinq fois la semaine, voire dix, douze fois et davantage en une mission, se confesser, étans agités et combattus de tous côtés; d’une part, la honte de leurs péchés les retenoit; d’autre part, ils se sentoyent picqués et excités par les fréquentes exhortations et les bons exemples, et encor à peine pouvoyent-ils, à la fin, vomir le poison de leurs péchés.
Quelques-uns aussy, quy nous avoyent suivy aux autres parroisses, étans interrogés pourquoy, plus en une parroisse étrangère qu’en la leur, ils se disposoyent à faire une bonne et entière confession, après tant de stes exhortations et exemples quy devroyent donner de la terreur aux plus obstinés du monde, ils nous répondoyent et raccontoyent qu’ils avoyent été épouvantés par des visions nocturnes quy les faisoyent trembler de peur, les laissans à demy-morts. Autres disoyent qu’ils étoyent agités depuis ce premier temps de stimules de conscience si importuns qu’ils passoyent les semaines entières sans sommeiller, ny reposer, rongés perpétuellement des remords de conscience, que premièrement ils n’eussent été bien déchargés de leurs péchés. Hélas ! que peut-on faire, là où tous ces moyens de tendre à la vertu défaillent ?
Parmy semblables affligés s’est trouvée une femme, laquelle, pour avoir retenu un péché de larrecin en confession, il /165/ luy sembloit que des officiers de justice noirs et horribles la poursuyvoyent pour la confiner dans une prison, laquelle venant à se réveiller de ce combat avec ces cruels bourreaux, s’en alla de bon mattin toute tremblante et trempée dans ses larmes et confessa son péché avec grande contrition.
Nous avons eu quatre fois les prises avec le ministre de Bossey, à une lieue proche de Genève, venans à la dispute et controverse de religion, d’où est résulté un grand profit pour plusieurs catholiques chancelans quy ont été confirmés en la foy, et plusieurs autres quy estoyent dèsjà tombés dans le précipice d’erreur, et hérétiques formels qui sont retournés au gyron de leur bonne mère, la ste Eglise catholique, ont fait profession de foy entre nos mains et receu l’absolution de l’hérésie. Entre lesquels est digne de remarque la conversion d’une femme, laquelle avoit dèsjà, depuis trois années, quitté la ste messe, et sans avoir assisté aux susdtes disputes, au seul bruit et relation des autres, touchée du St-Esprit, est retournée à l’ancienne foy et première religion, catholique, apostolique, romaine.
Le jour et le temps défaudroyent si je vouloy racconter tout par le menu; mais Vre Rce pourra connoître à l’ongle le lyon et, de ce peu, conjecturer le reste, qu’elle pourra apprendre de bouche, etc.
De St-Julien, ce 14 septembre 1641
fr. Désiré, missionnaire capucin indigne.
Le R. p. provincial étant instruict de ces heureux succès en envoya la nouvelle au très Rd p. Félician, procureur de cour et commissaire général des capucins, qui en fit aussitôt les remerciements au R. p. provincial, par une sienne lettre du 12 octobre 1641, montrant qu’il avoit grandement aggréé cette relation, assurant qu’il en feroit part à la Sacrée Congrégation. En suitte de quoy, je croy que le lecteur catholique aggréera la continuation, non de toutes, mais de quelques-unes des relations qui ont été faittes à ladte Sacrée Congrégation et aux illustrissimes et révérmes évêques, comme aussi à nos RR. pères provinciaux, de ce qui est arrivé, digne de mémoire, en plusieurs missions qui ont été faittes en divers lieux par nos religieux. /166/
§ 3
de l’oraison de quarante-heures, célébrée aux echelles par les capucins.
La même année que dessus, 1641, nos pères firent l’oraison de Quarante-Heures, aux Echelles, frontière du Dauphiné, ès trois festes de Pentecoste, où la foule du peuple quy y accourut de plus de cinq ou six lieues la ronde fut si grande qu’il fallut que messieurs les syndics de la ville missent bon ordre pour faire déloger les uns de l’église, pour fair’ entrer les autres, ce qu’à peine peurent-ils gaigner sur le peuple, et plusieurs furent contrains de s’en retourner quy ne peurent avoir entrée en icelle. Ceux de Grenoble firent des plaintes de ce qu’on ne leur en avoit pas donné advis, disans qu’ils y fussent venus en procession.
Il arriva pour un jour quinze processions, puis jusques à trente-deux. Six religieux, huict jours auparavant, avoyent parcouru les environs pour entendre les confessions, de sorte que l’on communia, pour un jour, plusieurs milliers de personnes, commençant dès les trois heures après la minuit et continuant jusques à trois heures après-midy, voire jusques sur le soir sans poser le surplis.
Les religieux étoyent tellement afférés à entendre les confessions qu’ils ne pouvoyent prendre leur réfection que sur les dix heures du soir. Ils ne pouvoyent prendre le repos nécessaire, parce que le monde couchoit à la porte de l’hospice et, ayans reposé un’ heure, on battoit aussitôt à la porte pour les réveiller, criant qu’on les attendoit et que l’église étoit toute pleine de gens, comm’ il étoit vray. Quand ils sortoyent de l’église pour venir à la maison pour quelque nécessité, ils étoyent toujours suivis de vingt ou trente personnes qui alloyent crians après et demandans d’estre entendus en confession. De sorte que l’on fut contraint de confesser, non seulement dans l’église, mais encore par les maisons, par les rues, par les chemins, par les champs, en marchant, et par tous les recoins où l’on pouvoit se retirer à l’écart. Il s’en trouva qui montèrent par les degrés /167/ de la chaire et se confessèrent au prédicateur quy prenoit un peu d’halaine, et falloit se derrober pour dire la ste messe. Il ne se peut dire combien grands fuicts procédèrent de cette ste solemnité, pour la gloire de Dieu, le salut des âmes, au grand contentement de tous les peys circonvoisins.
§ 4
chésery, terre de gex (1642).
L’an 1642, un de nos prédicateurs, avec un confesseur, étant allé prêcher sur la fin du carême, en la vallée de Chésery, il fit plusieurs prédications sur le suject de la confession et autres semblables matières. Dieu donna une telle émotion au peuple que l’espace de trois semaines ils furent tellement accablés de travail pour entendre les confessions générales et satisfaire aux fonctions missionales, qu’à grand’peine pouvoyent-ils dire la ste messe, prendre le repas et fort peu de repos. Quand ils demandoyent aux pénitents pourquoy ils avoyent demeuré si longtemps en des péchés si énormes, incestueux, sacrilèges et semblables, ils répondoyent qu’ils n’avoyent pas confiance aux autres confesseurs.
Les pénitents alloyent bien si simplement et syncèrement au négoce de leur salut que plusieurs, après Pâques, leur apportoyent leurs bourses pour satisfaire aux restitutions qui leur avoyent été enjointes; mais les religieux leur faisoyent entendre qu’ils ne se mêloyent pas de ces affaires et les exhortoyent à faire librement et fidèlement, d’eux-mêmes, ce qui étoit de leur devoir et pouvoir, avec la prudence et précaution requises en tel cas.
§ 5
relation des missions d’armence, dovaine, viugy et bernex, près genève (1642).
La même année, pendant le carême, quatre de nos religieux (un prédicateur, deux confesseurs et un frère layc pour leur soulagement) firent la mission à Dovaine, à deux lieues et demy /168/ de Genève, où le peuple ne sçavoit bonnement ce qu’il étoit, ny comm’ il vivoit, à cause de la trop grande fréquentation qu’ils ont avec ceux de Genève, laquelle avoit, par succession de temps, comme étint cette première ferveur de leur conversion du temps du R. p. Chérubin, comme aussi ès autres lieux circonvoisins de ladte cité. Mais ils se sont tellement changés par la grâce de Dieu en cette mission que monsr Donciu, prévôt de l’église de St-Pierre de Genève, leur curé, s’en étonnoit et dit à quelques-uns de nos pères quy passoyent par là quelque temps après, qu’ils étoyent bien tellement transformés que, quelque personne fort honorable et de condition disoit qu’il y avoit de la peine de converser avec eux, tant ils étoyent retenus en leurs mœurs et conversation.
De là ils passèrent à Armence, après Pâques, où il y eut un si grand concours de peuple que l’église, quoyque grande et spacieuse, étoit trop petite, le monde y venant de huict ou dix lieues loing, et particulièrement quantité d’huguenots quy se rendirent fort assidus, témoignans des grands ressentiments, non sans fruict et, dans Genève, on demandoit à nos religieux y passans, où étoit ce brave père quy avoit prêché à Armence. Les uns s’en allèrent travailler en Semine, les autres demeurèrent à Bernex et autres lieux, autour de Genève. C’étoit chose incroyable, mais pourtant véritable, que, les ouvriers quy étoyent à la charrue et aux vignes, quittoyent tout pour courir à ces missions. Tous crioyent miséricorde, fondans en larmes, faisant des confessions de toute leur vie avec des grandissimes sentiments de contrition.
Cette mêm’ année, Dieu opéra des merveilles à Tonon par le moyen d’un de nos pères quy y prêcha le carême. Deux des principaux de la ville, quy tenoyent encor un peu des opinions et des mœurs du temps passé soû le calvinisme et n’estoyent point confessés, il y avoit trois ans, se convertirent entièrement, donnans du depuis très bon exemple. L’un d’iceux se confessa trois ou quatre fois, en deux moys, puis mourut bon catholique. Deux autres hérétiques se convertirent entre les mains du susdt prédicateur: l’un étoit de Genève, l’autre du peys de Vaux. A Gex, nos pères firent aussi des merveilles par la grâce de Dieu, et se convertirent une vingtaine d’hérétiques, /169/ environ Noël, entre lesquels étoit une fort honorable dame vêve.
§ 6
veigy (1642).
La même année 1642 fut faitte la mission à Veigy, une lieue de Genève, par les capucins, lieu entouré de tous côtés et mélangé d’hérétiques, ayant à son grand regret un ministre pour voisin, lequel estant par nos pères plusieurs fois invité à la dispute, il les a rendu victorieux par sa fuitte, n’ayant jamais voulu comparoître pour en venir au combat. Ils demeurèrent en cette parroisse tout le moys de novembre, faisans tous les jours trois actions, et bien souvant quatre, quelquefois cinq, selon la commodité du temps, qui amenoit les gens de toutes parts. On peut colliger le fruict quy en est procédé de ce que les pleurs et gémissements ont été la conclusion de plusieurs prédications. D’autres ont été interrompues au milieu, le prédicateur étant contraint de sortir de chaire et de donner lieu aux clameurs et gémissements, ne pouvant estre entendu, ny mettre fin aux lamentations.
Le zèle de ce peuple fut si grand pour entendre la parolle de Dieu que plusieurs, dès la minuict ou un’ heur’ après, arrivoyent troupp’ à trouppe à l’église et en si grand nombre, que l’église, quoyque spacieuse, à peine pouvoit-elle recevoir la moitié du monde qui se présentoit, d’où est arrivé que non seulement nos catholiques profitèrent grandement en la foy et aux bonnes mœurs, mais encore cinq hérétiques retournèrent dans le gyron de l’Eglise catholique et plusieurs autres donnèrent des grandes espérances de leur conversion pour l’advenir. Ils appaisèrent quatre ou cinq procès, et deux très pernicieux, entre le pasteur et ses brebis, furent remis, avec foy jurée, par écrit, au jugement et décision de Monseigr le révérme évêque, qui estoyent auparavant entre les les mains du souverain Sénat de Chambéry.
Ils confirmèrent de nouveau et augmentèrent de beaucoup, la confrérie du St-Rosaire, puis finirent leur mission par l’oraison de Quarante-Heures, où se communièrent environ mille /170/ personnes. C’est bien beaucoup pour un petit lieu si proche de Genève et parmy les hérétiques.
§ 7
colonges (1642).
La même année 1642 se fit la mission en la parroisse de Colonges, située à la rive du lac, et la plus proche de Genève, avec non moins d’utilité que de travail et de peine. Cette parroisse n’est pas seulement environnée de tous côtés des hérétiques, mais encor de toutes parts mélangée parmy eux. C’est pourquoy il eût été difficile de discerner en quoy ils étoyent plus détraqués, en la foy ou ès mœurs, car plusieurs mangeoyent la chair ès jours défendus, spécialement le samedy, sans aucun stimule de conscience, ne faisoyent aucun conte de la ste messe, fréquentoyent ordinairement le ministre et les autres hérétiques.
Ils ne portoyent pas seulement l’hérésie secrètement cachée dans leur cœur, mais comm’ amis de la chair, des sens et d’un pernicieux libertinage louoyent tout hautement la fausseté calvinienne, plus que la foy et religion catholique, mère de piété; et, qui pis est, l’effect correspondoit aux parolles, si bien que l’on peut dire que toute cette parroisse (excepté un petit nombre de catholiques), a esté convertie à la foy catholique en cette mission, avec quatre autres hérétiques formels qui ont fait solemnellement profession de la foy catholique romaine et ont été receus dans le gyron de la ste Eglise, après avoir abjuré et détesté publiquement l’hérésie.
Plusieurs aussi ont été rappellés, qui demeuroyent dans Genève, non sans un grand détriment de leurs âmes, ainsi que tous les jours, à notre grand regret, nous apprenons par une funeste expérience, voyans plusieurs personnes, particulièrement des jeunes filles, lesquelles, après avoir demeuré un ou deux ans parmy ces libertins, privées de tous exercices de piété catholique, n’entendans que des blasphèmes contre l’Eglise romaine et se flattans de quelqu’apparence de piété et vertu morale, compatible avec les Turcs, Juifs et autres infidèles, /171/ voire plus rigidement observée parmy eux que parmy les calvinistes, ainsi déceues et trompées, se laissent peu à peu glisser dans le précipice d’une maudite liberté, alléchées de quelque profit temporel, et se perdent tout à fait.
O combien d’âmes s’y perdent tous les jours par ces voyes captieuses ! C’est pourquoy nous ne devons pas faire moins d’état de la rénovation ou restauration d’un catholique, en le retirant du malheur où il s’étoit plongé, que de la conversion d’un hérétique quy y étoit né; d’un qui étoit sur le point de se perdre que d’un qui étoit dèsjà perdu. Ha ! que pleût à Dieu qu’il y eût une loy qui défendit aussi étroittement l’entrée de Genève que celle de l’enfer.
Il ne faut pas icy passer soû silence qu’en cette mission on a plusieurs fois invité les ministres de Genève à la dispute, mais ils n’ont jamais comparu, se montrans non moins timides et couards hors les murailles de leur ville qu’audacieux et insolents à se vanter hors des occasions et du combat.
Le concours des catholiques a été tel que les froidures et frimats et toutes les injures de la rude saison n’ont pas pu empêcher que l’église n’ait été remplie de peuple depuis deux ou trois heures devant jour jusques à la nuit, par la succession du monde qui y accouroit continuellement et, pour satisfaire à leur piété, se faisoit tous les jours six ou sept actions, entremêlans les catéchismes et prédications, suyvies ordinairement de pleurs et lamentations, d’où s’est ensuivy un’ extirpation des vices non petite, l’extinction de sept ou huict procès qui ruynoyent entièrement cette pauvre parroisse, estans accommodés amiablement. Enfin, on y a institué la confrérie de la Doctrine chrétienne, par le moyen de laquelle on espère que les documents chrétiens et stes institutions que l’on y a planté, non seulement seront conservées, mais encor augmentées en perfection pour la gloire de Dieu.
§ 8
massanger (1642).
Dans le moys de décembre 1642 se fit la mission à Massanger en Chablays, proche de Dovaine, à deux lieues et demy de /172/ Genève, d’où l’hérésie avoit été expulsée assés heureusement il y avoit quarante-deux ans, et se practiquoit principalement de la jeunesse l’exercice de la foy et religion catholique. Quelques-uns toutefois portoyent encore cachée dans leur sein la peste de l’hérésie qu’ils avoyent contractée en leur jeunesse et fomenté avec la liberté des mœurs, qui, par la grâce de Dieu, venans à connoître leur erreur, ont effacé cette tache par la fréquence des bonnes confessions et abondance de larmes, déplorans inconsolablement la perte de leurs parents qui étoyent mors hérétiques.
Nos pères demeurèrent en cette mission l’espace de trois semaines pour cultiver ce lieu avec leurs exercices ordinaires, le peuple y accourant de toutes parts. Icy nos missionnaires déplorent extrêmement le malheur commun des confessions sacrilèges faittes par le passé, implorans sur messieurs les pasteurs une grâce surabondante du ciel pour bien prendre garde à cela et y pourvoir sérieusement. Quant aux catéchismes et instructions famillières, nos pères, évitans les redites tant que faire se peut, ne disent rien de nouveau, sinon qu’ils souhaittent de tout leur cœur de voir, par toute l’Eglise de Dieu, un semblable fruict qui s’est vu en cette parroisse, en laquelle on voit des jeunes enfans qui ne sçavoyent encor bien parler apprendre avec tant de gentilesse et facilité et réciter avec tant d’hardiesse les principes de notre foy et religion catholique, qu’ils sembloyent être nés des petits théologiens. O que cela est beau et très important !
Icy se réitère ce qui a été dit cy-devant des prédications interrompues par les pleurs et gémissements, et les clameurs de ces pauvres peuples émeus prodigieusement de l’horreur du péché, des peines de l’enfer et de l’amour de Dieu. Ce qui faisoit que plusieurs, étans empêchés par les sanglots, les soupirs et les pleurs, ne pouvoyent venir à bout de leurs confessions, sinon avec des grandes difficultés. D’autres ayans achevé leur confession, se couchans tout de leur long contre terre au milieu de l’église, déploroyent leurs péchés avec tant de douleur qu’ils excitoyent tout le monde à compassion et à semblables sentiments, si bien qu’il sembloit, à voir ces spectacles, que le temps de la primitive Eglise fût retourné, auquel se faisoit des pénitences publiques si austères, avec tant de courage et d’humilité. /173/
Le changement de ce peuple fut vrayement de la main de Dieu et un coup du ciel, car entre un’ infinité de vices extirpés, six inimitiés particulièrement invétérées, entre plusieurs des principaux du lieu, très pernicieuses et dangereuses furent étintes, et plusieurs autres moins graves procès et débats parmy le simple peuple furent accommodés.
La confrérie du St-Rosaire, érigée dès longtemps mais presque réduit’ à néant, fut de nouveau réparée avec augmentation d’un bon nombre de confrères, et la confrérie de la Doctrine chrétienne instituée, avec beaucoup de fruict et d’applaudissement et tant de contentement que, selon la voix commune, toute la parroisse fut enrollée. L’on mit fin à cette mission par l’oraison de Quarante-Heures, en laquelle on gaigna l’indulgence plénière, après les réconciliations faittes pendant les trois jours d’icelle, et la saincte communion solemnellement receue en commun, à même jour et tous ensemble.
§ 9
corsy (1643).
Pour un heureux commencement de l’année 1643 fut faitte une mission de dix jours à Corsy, à une lieue de Genève, parroisse entourée et mêlée parmy les hérétiques, d’où vint que cette maudite peste de l’hérésie qui se glisse imperceptiblement, comm’ un serpent, dans les esprits des simples gens, nonobstant toute la vigilance de messieurs les curés, fait néantmoins un grand dégât de la foy parmy les catholiques ainsi exposés dans la conversation, et infecte ce qu’elle rencontre. C’est pourquoi il fallut publiquement travailler pour la foy et pour les mœurs, à la restauration des masures et réédifier, sur les fondements de la foy catholique, la piété et religion chrétienne, qui étoit comme bannie de ces quartiers.
Premièrement donc pour mettre fin aux ténèbres de l’erreur et mettre la lumière de la foy catholique romaine sur le chandelier d’évidence, nos pères déclarèrent la guerre et attaquèrent courageusement le ministre voisin qui, selon la commune réputation, n’estoit pas ignorant et, pour son gentil esprit, devoit /174/ avoir bientôt de plus grands employs dans Genève. Ce serpent vénéneux communiquoit son poison à deux parroisses voisines, premièrement à Jussy qui estoit domaine de l’évêque, usurpé par les Genevois, qui le possèdent absolument; secondement en la parroisse de Gy qui recognoit S. A. R. de Savoye. Mais comme elles sont contiguës et seulement distantes d’environ six cents pas, elles professent toutes deux la même religion prétendue réformée et ont un même ministre qui fait deux exhortations tous les dimanches, la première à Gy, le mattin, et la 2e à Jussy, après diné.
Le premier dimanche de l’année susdte 1643, nos missionnaires s’en allèrent le mattin à Gy, où le premier prêche se devoit faire, comme dit est, mais le ministre, étant adverty du fait par les siens et invité par écrit par les nôtres, changea l’ordre et le temps de sa prédication, croyant que nos missionaires se retireroyent bientôt, et ainsi assigna à la paroisse de Gy le prêche d’après diné. Cependant il se fit une grande assemblée de peuple, non seulement du voisinage, mais encor des lieux fort éloignés; plus de cinq cents catholiques y accoururent pour voir ce qui en réussiroit, mais voyant que le ministre retardoit de venir, nos pères provoquent de nouveau par lettres et, trois ou quatre fois par messagers, même par ceux de son party qui l’attendoyent avec impatience et murmuroyent contre luy, se plaignans d’être privés du prêch’ accoutumé et luy reprochoyent que, le dimanche précédent, étant adverty de la venue future de nos pères (afin qu’il n’eût pas de quoy s’excuser qu’il eût été surpris), il promettoit de les manger toû vifs et les engloutir depuis la teste jusques aux piés et, dans l’occasion, n’osoit pas seulement comparoître devant eux. Nos pères donc ayans attendu dès le mattin jusques à vêpres, enfin le ministre répondit qu’il étoit trop tard et qu’il ne pouvoit pas disputer. Nos pères se mettent à rire et les huguenots à grincer des dents. Plusieurs chancelants en la foy furent affermis; les autres, bien étonnés et chargés de confusion, se retiroyent vomissans toute sorte de malédiction contre le ministre, et nos missionnaires louoyent Dieu de se voir sortir d’une bataille non sanglante victorieux et chargés de trophées emportés sur l’ennemy sans coup férir et, faisans aussitôt après une bonne /175/ prédication de la vérité catholique à leurs assistans, les renvoyèrent pleins de foy, de joye et d’allégresse. Depuis ce temps-là, on vit, ès catholiques, une si grande ferveur de dévotion et de zèle pour entendre la parolle de Dieu qu’il se trouvoit bien tant de peuple aux quatre prédications et catéchismes, tous les jours, que l’église, ne pouvant contenir une telle multitude de gens, nonobstant les rigueurs de l’hyver et les injures du temps, il falloit prêcher dehors, à ciel ouvert.
C’est une merveille de Dieu de voir le grand changement de mœurs qui se fit en ce peuple, et la grande ardeur de ces bonnes gens, tant en matière de la foy comm’ en la dévotion, si bien que j’ose dire, avec nos missionnaires, qu’autour de Rome (que nous honorons comme la maîtresse de la foy, mère de toutes les églises et magasin de la piété chrétienne) ne se peut voir un plus grand effect de dévotion et de zèle pour la foy, que l’on a vu en ces parroisses tout autour de Genève ou en la plupart d’icelles. Car on voyoit la jeunesse abhorrer l’hérésie comme la peste, et les ministres d’icelle, comme des démons, tellement avide de la parolle de Dieu que si, au temps des prédications, leurs pères et mères leur commandoyent de garder la maison, ils se mettoyent aussitôt à pleurer amèrement. On en voyoit qui, tous les huict jours ou deux fois le moys, fréquentoyent le sacrement de pénitence avec tant de soupirs et sanglots qu’ils avoyent peine de passer outre en la confession de leurs péchés, et quelques-uns ayans la poictrine serrée de douleur tomboyent à cœur failly. Autres étoyent tellement soigneux d’un st amendement de leur vie qu’ils ne pouvoyent souffrir en eux le moindre manquement qu’ils ne luy appliquassent une peine proportionée. Ils ne permettoyent point que le soleil se couchât sur leur courroux. S’ils étoyent en chemin, ils disoyent par ensemble alternativement le rosaire de la ste Vierge et, en travaillant, on n’entendoit résonner parmy les forests et rochers, dans les vignes et parmy les champs, que cantiques spirituels sur les préceptes divins, sur la Passion du Fils de Dieu, sur le très St-Sacrement, et autres pieuses chansons et litanies, qu’on leur avoit enseigné en la mission.
C’est à semblables gens qu’appartient le royaume des cieux. Les huguenots mêmes admirans en ces bonnes gens une telle /176/ métamorphose prêchoyent entr’ eux et dans les conversations que notre religion est la meilleure de toutes et, bien qu’ils sentent la componction en eux, ils ne se convertissent pas pourtant, soit qu’ils soyent retenus par la crainte de perdre les biens temporels, ou parce qu’ils sont déceus par cet axiome pernicieux, que toutes les religions sont bonnes et qu’on se peut sauver partout.
Comme s’il y avoit autant de dieux et autant de paradis qu’il y a de sectes contraires, ou que le même Dieu, tout parfait, pût aggréer, des cultes et religions toutes contraires les unes aux autres, le mensonge et la vérité, le vice et la vertu, la bonté et la malice. Soit aussi qu’ils se flattent sur cette présomptueuse assurance de leur salut fondée, à la calvinienne, sur-la mort du Fils de Dieu, sans suyvre les moyens nécessaires pour participer aux mérites infinis d’icelle, abusans gaiement de la bonté et miséricorde de Dieu, comme s’il s’estoit fait homme pour souffrir pour nous obtenir des patentes d’assurance pour faire le mal plus librement, n’estre obligés de bien faire et faire du pis que nous pourrions, assurés du paradis, parce que J.-C. est mort pour nous. Voylà des effects bien contraires à ceux de nos missions.
Je ne parle plus de l’institution des stes confréries et autres actes de dévotion et satisfaction. Suffit de dire que les ennemys mêmes de la foy catholique, voyans ces grands sentiments de dévotion, de contrition, de pénitence et de mortification, étoyent tellement émeus que, fondans en larmes, ils déploroyent eux-mêmes l’énormité de leurs péchés et la mort du Fils de Dieu, comme les autres catholiques.
Il y eut une bonne femme, catholique depuis peu d’années, laquelle, voyant ces grandes lamentations et gémissements de pénitence, devant tout le monde, en plein’ église, à la fin de la prédication, levant ses mains, ses yeux et sa voix vers le ciel, se prit à crier et dire tout haut: « Ha ! que bénit soit Dieu qui m’a appelé à une religion, en laquelle les pécheurs déplorent leurs péchés avec tant de larmes et de pleurs ! »
C’est un argument simple d’une vraye et vive foy, mais pourtant qui est puissant, est efficace; car, à vray dire, cette religion est bonne et ste, laquelle enseigne à déplorer le péché /177/ qui est le souverain mal, avec des larmes infinies, si l’on pouvoit; puisqu’il fait perdre le souverain bien et la gloire éternelle, ce que cette bonne femme n’avoit pas appris, ny vu practiquer, ny practiqué elle-même en quarante ans entiers qu’elle avoit été huguenote.
§ 10
balaison (1643).
La mêm’ année 1643 et dans le moys de janvier, ensuitte de la précédente mission, s’en commença un’ autre en la parroisse de Balaison, à trois lieues de Genève, sous la domination d’un baron calviniste, autant éloigné du chemin du ciel qu’il est bien qualifié pour la terre; ses subjects, néantmoins, sont assés bons catholiques, exceptés quelques vieillards qui, pour estre trop terrestres, ne peuvent perdre l’odeur de l’hérésie calvinienne qu’ils avoyent humé en leur jeunesse, et plusieurs autres jeunes, lesquels, bien qu’ils soyent nés et régénérés dans le gyron de l’Eglise catholique, sont toutefois infectés de la même maladie et mauvaises impressions qu’ils prennent dans Genève, où ils vont demeurer et servir, mettans leurs âmes en compromis et s’exposans au danger d’une pert’ irréparable, pour gaigner des biens temporels, malheur qui n’est que trop commun en toutes ces parroisses de l’enceinte de Genève, duquel répondront devant Dieu ceux qui permettent si facilement à ces petites gens de converser ordinairement et habiter dans cette sentine d’erreur et de vice, comm’ aussi ceux qui, ne peyans pas le salaire des artisans, laboureurs, domestiques et semblables serviteurs ou servantes, mais plutôt les menacent et outragent quand ils demandent leur deue satisfaction, et ceux qui ruinent les pauvres gens par des practiques injustes, leur donnent occasion d’aller ailleurs gaigner leur vie, au péril de leur salut.
Nos missionnaires n’ont point épargné leur peine pour extirper cet abus et retirer du précipice ceux qui y étoyent tombés et, par la grâce de Dieu, ont réussy pour six ou sept, les autres qui étoyent abandonnés à un sens réprouvé n’ont pu être réveillés du sommeil létargique de leur maudite liberté et /178/ volupté, pour quitter l’hérésie, non pas même de parler une fois à leurs parents ou amis catholiques, nonobstant toute l’interposition d’authorité, de prières ou de menaces. Prennent bien garde à cela, ceux qui font si peu d’état des âmes qui sont commises à leur charge, leur permettans en même temps l’entrée de l’hérésie et de l’enfer avec celle de Genève, à leur propre condamnation.
Au reste, il se fit une tell’ émotion des esprits, en cette parroisse, de pleurs si lugubres et puissans en plusieurs prédications, que bien souvant on ne pouvoit point entendre le prédicateur, des cris si horribles et des frappements de poictrine sans pitié, avec des voix si lamentables, pour implorer la divine miséricorde, qu’elles auroyent émus des rochers, les quarts d’heure entiers. Ce qui attira une si grande multitude de peuple de toutes parts que, quoyque la parroisse n’ait que deux ou trois cents habitants, tout au plus, l’assemblée toutefois étoit ordinairement de trois ou quatre mille personnes qui y concouroyent avec tant d’ardeur que plusieurs, négligeans leurs affaires domestiques, ne sortoyent de l’église de huict jours consécutifs. Autres transportoyent partie de leur famille en cette parroisse avec eux, se détachans de tout soin et sollicitude du monde, pour vaquer plus librement au service de Dieu et au salut de leurs âmes.
On voyoit à la vérité de l’excès en la ferveur de plusieurs mères et nourrices, au désir de demeurer là, jusques à ce que la grande presse et multitude de pénitents leur permît de s’approcher peu à peu des confesseurs pour se confesser, laissans plusieurs jours leurs enfants privés du laict de leurs mamelles.
Il s’est trouvé des servantes, lesquelles, ne pouvans obtenir permission de leurs maîtres et maîtresses d’assister tous les jours aux exercices de la mission, ont mieux aymé quitter leur service et le salaire promis que de manquer au service de Dieu et perdre le profit spirituel des stes prédications. Ceux-là encor semblent donner plus d’admiration qui, non seulement de deux, trois et quatre lieues, accouroyent à cette ste solemnité, mais encore de deux ou trois journées, de Bourgogne en Savoye, de St-Claude à Balaison et, des autres lieux plus éloignés, venoyent pour expérimenter ce qu’ils avoyent entendu des missions. /179/
A quoy n’a pas peu donné accroissement l’exemple d’une femme, laquelle, au jour de la Purification de N. D.. auquel se devoit faire la solemnelle et générale communion, donna une très grande terreur à tout le peuple, car comme l’on faisoit un’ exhortation devant jour sur le sujet de la préparation pour la ste communion, donnans au peuple des bons documents et instructions propres à cela, recommandans sur toutes choses à tous les communians que pas un ne s’approchât de cette ste table avec la coulpe de quelque péché mortel, autrement qu’ils se rendroyent coulpable du corps et sang du Fils de Dieu et mangeroyent leur jugement et condamnation, et partant qu’ils redoutassent quelque manifeste punition de Dieu et une juste vangeance que Dieu a souvante fois fait expérimenter aux pécheurs obstinés en leur malice et mépris, et fera voir aujourd’huy publiquement (disoit le prédicateur) si quelque Judas est si téméraire que de présumer l’accès de cet autel sacré, pour recevoir indignement son Créateur et son Rédempteur, et qu’il servira d’exemple à toute la postérité.
A peine ces discours et semblables furent achevés, et quelques-uns communiés que Dieu, appreuvant les parolles par les effects, voylà une femme, laquelle, venant de communier, commença à se veautrer par terre, tourner de tous côtés la teste et les yeux, écumant de toutes parts, donnant des rugissements épouvantables, criant et réitérant par plusieurs fois qu’ell’ étoit damnée, et remplissoit toute l’église de voix horribles et de terreurs. Un seul refuge lui restoit. qui luy donna quelqu’ espérance, c’est la Reyne des cieux et Mère de miséricorde, quell’ invoquoit de temps en temps parmy ses exclamations. Enfin, ayant réitéré sa confession, elle receut bien la santé de son esprit, mais non tout à fait celle du corps, auquel demeurèrent encor des vestiges de la vengeance divine.
A cet exemple prodigieux, quelques hommes perdus retournèrent à leur devoir et à une meilleure vie; d’autres s’accordèrent entre eux, pacifians leurs procès et leurs funestes rancunes; autres concourent une particulière dévotion envers la très ste Vierge mère et s’enrollèrent en la confrérie du St-Rosaire de laquelle ils se moquoyent auparavant. Enfin, tout le peuple fit un très grand profict en la crainte de Dieu et des sts /180/ propos de mieux faire à l’advenir. C’est chose incroyable de voir un si notable, si subit et inopiné changement en un peuple grossier, et de si puissants motifs à toute sorte de piété souhaittable, avec des continuels gémissements, aux plus capables et intelligents et de condition honorable. Dieu en soit loué et bénit éternellement !
§ 11
mioucy (1643).
A la mission de Mioucy, en cinq semènes, y eut un si grand concours, qu’on y venoit de douze lieues. Deux mille personnes s’y confessèrent et communièrent. Sept ou huict confesseurs ne pouvoyent satisfaire à la multitude des pénitents. Ils s’imposoyent des pénitences par-dessus leurs forces, déplorans la gravité de leurs péchés et leurs confessions sacrilèges. Trente discordes et procès y furent accordés, et autres dissensions accommodées.
Une paroisse de très mauvaise réputation fut remise en bon état et en odeur de la vertu chrétienne. Quatre confréries, jadis érigées par nos pères, furent restaurées, et celle de la Doctrine chrétienne, adjoutée. Six cents confrères furent de nouveau incorporés à la confrérie du très St-Sacrement. Un seul fut actuellement retiré de Genève, mais plusieurs quy y avoyent demeuré, furent divertis de leur conversation.
Il se trouva une femme de cent ans qui avoit demeuré au service de Bèze, qui donna cette bonne relation de ce pauvre apostat, qu’elle, luy demandant quelle religion il luy conseilloit de suyvre, il luy répondit: « Demeurez comme vous estes et mourez en la foy de vos prédécesseurs. » Puis le pauvre moribond se tourna devers la muraille, pleurant amèrement.
La mission se termina comme les autres, avec l’oraison de Quarante-Heures, avec les réconciliations, restitutions, les pleurs et consolations indicibles. /181/
§ 12
taninges (1643).
La mission de la parroisse de Fléry, ou Taninges, fut beaucoup plus abondante, pour être un lieu plus peuplé et fréquenté pour le traffiq dans le bourg, et plus commode pour l’abbord des parroisses circonvoisines, où l’on prêche toutes les années tout le temps du carême. Nonobstant la grandeur de l’église, il fallut prêcher à la campagne, tout étant en pleurs, soupirs et sanglots, et ne se peut décrire l’émotion d’un peuple si nombreux aux actes de pénitence.
Sept capucins et quelquefois neuf, avec monsr le curé et deux vicaires, tout le jour attachés aux confessions, n’en pouvoyent pas venir à bout. Les confessions étoyent interrompues à tout bout de champ par les pleurs, sanglots et évanouissements. Quelques-uns confessoyent publiquement leurs plus gros péchés; autres, par une ferveur indiscrète, sans advis de leur confesseur, faisoyent des austérités et mortifications quy surpassoyent leurs forces, de sorte qu’ès prédications, catéchismes et confessions, plusieurs tomboyent à cœur failly et destitués de forces et de vigueur; de quoy il fallut les détourner à force de prédications et exhortations. Les premières ferveurs des chrétiens, en la primitive Eglise, ne pouvoyent pas excéder celles de ces pauvres pénitents.
A tout ce que dessus a beaucoup contribué l’exemple de deux femmes, la première desquelles, allant à la confession avec intention de retenir un certain gros péché, fut saisie d’un tel aveuglement qu’elle ne pouvoit voir ny trouver le confesseur qui étoit tout proche d’elle, jusques à ce que, changeant de résolution et faisant vœu à Dieu de faire une entière et syncère confession, elle receut au même temps et lieu la vue qu’elle avoit entièrement perdue.
La seconde, ayant fait une confession sacrilège et retournant en sa maison, rencontra en chemin un démon, avec des cornes, ressemblant un monstre très horrible et épouvantable qui luy reprochoit sa confession sacrilège et menaçoit de la /182/ tuer. Ell’ eut bien de la peine d’en échapper, après avoir envoyé vers le ciel mille vœux et soupirs, comm’ on a accoutumé de faire en semblables accidents. Après avoir passé la nuict sans dormir, de bon mattin, semblant plus morte que vive, se présentant à la confession, il luy sembloit toujours qu’elle deût être emportée par le diable, jusques à ce qu elle eût fait une bonne et entière confession.
C’est chos’ incroyable comme il faut se servir de tous les moyens possibles pour inculquer au simple peuple l’intégrité du sacrement de pénitence, et combien déplorables sont les erreurs qui s’y commettent. Ce n’est pas sans sujet que S. Grégoire disoit: plures vidi innocentes quam vere penitentes 1. « qu’il avoit vu plus d’innocents que de vrays pénitents ». Et pour ne rien dire des autres parties de la pénitence, contrition, propos d’amendement et satisfaction, je croy que la moitié du peuple chrétien fait des confessions sacrilèges. Dieu, par son infinie miséricorde, y veuille remédier !
J’adjoute un troisième exemple, d’un des principaux de ce lieu. qui, par plusieurs années, brûloit dans les ardeurs de ses haines et rancunes, nonobstant tant de prières et exhortations de tant de personnes pieuses et qualifiées qui s’y étoyent employés pour le pacifier. Par le moyen d’une vision horrible et terrible tout ensemble qu’il eut, il fut tellement touché que, de son plein gré, il demanda la paix et réconciliation qu’il avoit déniée à tant de gens, car, étant dans son lict, le mattin, tournant et retournant son corps dans iceluy, et ses rancunes dans son esprit, voylà une trouppe de démons quy entrent dans sa chambre et, après beaucoup de tours et retours, de sauts et de passades, celuy quy sembloit le principal d’entr’ eux s’approche de celuy quy gisoit dans son lict pour le prendre par les piés. Ce pauvre misérable commenc’ à paslir et, demy-mort de peur, appelle tous les sts du paradis à son ayde, fait un ferme propos de mener une meilleure vie et, priant Dieu de bon cœur, chasse cette troupe de diables avec le signe de la croix. /183/
Sitôt qu’il se vit délivré du péril, il alla visiter sa partie adverse en sa maison, luy demand’ en toute humilité le pardon qu’il luy avoit si souvant refusé, chacun admirant un si subit changement. Cet exemple donna tant de motifs à la concorde et réconciliation dans l’esprit de plusieurs, qu’outr’ une cinquantaine de procès quy ruynoyent entièrement cette grande parroisse, qui furent accommodés et pacifiés, infinies autres querelles et discordes particulières furent bientôt étintes (personne n’étant admis à la ste communion, en ces missions, qu’il ne soit premièrement réconcilié avec tous ses ennemis) ce que plusieurs ont accomply avec tant de syncérité qu’à force de réitérées et très humbles requêtes, tirans comme par contrainte le pardon de leurs ennemis obstinés, se rendoyent glorieux en la généreuse victoire, non seulement d’eux-mêmes, mais encor de leurs ennemis, vaincus et abbatus avec les armes de la ste humilité, et même du démon, père et autheur de discorde, comme nous verrons par l’exemple suyvant :
Il y avoit en cette parroisse deux sœurs, vivans ensemble fort pacifiquement, lesquelles, par leur bonne et louable vie, donnoyent aux voisins des grands exemples de vertu, et aux démons beaucoup d’occasion d’envie. Voylà que l’enemy de la paix leur dresse une furieuse batterie, afin de troubler tout l’état des vertus de ces bonnes sœurs, par le bannissement de la paix et rupture de la concorde, leur domestique ordinaire et ménagère de leur bonheur. Voyez un peu les ruses de Sathan et comme, pour des choses de néant, il excite des grands tumultes.
Ces bonnes et vertueuses sœurs avoyent, entre autres choses, des poules par indivis. Chacune d’icelles prenoit tous les jours, selon sa nécessité, les œufs par moitié, sans fraude aucune, laissant l’autre moitié, laquelle étoit emportée par le diable. L’autre sœur survenant et trouvant le nid entièrement vuide, rencontrant sa sœur, elle l’accuse de larcin. Sa sœur jure qu’elle n’a pris que sa moitié des œufs, en ayant laissé au nid tout autant qu’ell’ en avoit pris. Après plusieurs parolles, elle vont toutes deux vers le nid et, n’y trouvans aucun œuf, elles se soupçonnent l’une l’autre de larcin, l’une croyant que l’autre avoit pris les œufs qu’elle avoit laissé dans le nid, et ainsi souvantefois entroyent en querelle sans autre suject de discorde. /184/ Le diable se riant d’elles jusques à ce qu’après une plus aigre contention, elles s’en allèrent toutes deux vers le nid où elles virent le diable en forme de bouc quy ôtoit les œufs et admirèrent ses astuces et les inventions qu’il trouvoit pour troubler la paix et étindre la charité entre les chrétiens, sçachant bien que, « quand nous parlerions les langues des anges et des hommes et n’aurions pas la charité, nous ne sommes rien 2 ». De sorte qu’en la seule perte de la charité, nous devons déplorer la perte de toutes les vertus.
En la confrérie du St-Rosaire fut augmenté le nombre des confrères d’environ cinq cents, celle du St-Sacrement fut augmentée de six cents pour le moins, celle de la Doctrine chrétienne érigée de nouveau; dès le commencement furent inscrits en icelle onze cents persones, se portans avec autant d’avidité au catéchisme qu’aux prédications, et quelquefois plus, s’étudians non seulement à imprimer en leur mémoire cette céleste doctrine, mais encor à la rédiger par écrit, ceux qui sçavoyent des lettres, et ce avec autant d’affection, comme si elle leur avoit été apportée de paradis; et méritoirement, car parmy le simple peuple, un bon catéchisme vaut plus que dix prédications, quant à l’utilité.
Et parce qu’entre tous les vices, celuy de l’ivrognerie infectoit particulièrement cette parroisse, nos pères voulans extirper cette idolâtrie du ventre, ils leur imposèrent une loy inviolable: 1. portant la peine d’un florin chaque fois qu’on s’enyvreroit, applicable en œuvres pies; 2. à ceux qui, par la rue ou autrement, provocqueroyent quelque autre à boire six sols; 3. que quiconque verroit quelqu’un contrarier cette loy et ne l’accuseroit pas à Mr le curé, peyeroit le même; 4. que quiconque refuseroit de peyer cett’ amende ou se rendroit incorrigible, après avoir été corrigé deux ou trois fois, seroit publiquement effacé de toutes les confréries.
Enfin la conclusion de cette mission de cinq semaines fut par l’oraison de Quarante-Heures, en laquelle trois mille persones se communièrent toutes ensemble et solemnellement, de la main du supérieur de la mission et, en la procession générale, /185/ se virent sept mille six cent et huictante personnes, bien contées. Dieu seul, avec ses courtisans célestes, peut exprimer la dévotion de cette ste solemnité. Combien de personnes venues de cinq ou six lieues loing ! combien qui, de dix ou quinze jours, laissans tous leurs affaires de la maison, à peine sont-ils sortis de l’église ! mais combien qui, après avoir attendu une quinzaine de jours pour se confesser, s’en sont retournés pleurans de se voir frustrés de leur attente et consolation tant désirée ! combien enfin d’hommes perdus et de vie perverse se sont entièrement changés en des miroirs de vertu et de bon exemple !
Il se fit des restitutions admirables, entre autres une de mille florins; un’ autre de quelques champs et des prèries; une centaine de procès furent assoupis. Ils firent agrandir la chappelle du bourg, à près de deux cents ducatons de dépense, et un’ autre à la montagne pour la commodité des pasteurs qui n’entendoyent point la ste messe de tout l’esté, le tout par aumônes volontaires ou quelques restitutions indéterminées. On ne sçauroit dire le fruict qui se fit en ces deux dernières missions voisines.
§ 13
l’oignon (1643).
La même année 1643 fut faitte la mission par nos pères en la parroisse de l’Oignon en Focigny, en laquelle n’y a rien à dire de nouveau, sinon que l’arbre qui porte toujours bon fruict fait assés pour n’être pas accusé d’être inutile, quoyque le fruict soit touiours de même sorte. Ainsi ne peut-on pas dire cette mission moindre que les autres ou inutile pour n’avoir pas produit des fruicts extraordinaires ou différents des précédentes missions. On y voyoit souvantefois les prédications interrompues et entrecoupées de larmes et de pleurs, avec des gémissements quy pénétroyent les cieux, le concours des peuples si abondants que la troisième partie du monde présent ne pouvoit entrer dans l’église, les champs servoyent de temple, les hayes de murailles et le ciel de pavillon, pour une si grande multitude de gens. On y est venu de Valley, de Cluse, de Samoin. Il s’est /186/ trouvé à la procession générale, sept mille personnes moins dix-huict.
Ces pauvres gens des montagnes laissoyent des jours entiers leur bétail et leurs domiciles sans conduite, sans pasteurs et sans gardes, pour courir aux pâquis divins, à la voix des pasteurs de leurs âmes, avec un soin merveilleux de profiter en la vertu. Ce qui ravissoit ces bons religieux qui admiroyent, en des pauvres villageois, des effects si prodigieux de la grâce divine. Les uns lavoyent les ordures de leur vie passée avec des torrents de larmes, se repaissans avec le roy des pénitents, de la cendre et des pleurs d’une ste pénitence.
Quelle merveille de voir parmy la rusticité un si grand désir d’une meilleure vie qu’ils ne laissoyent pas passer le moindre petit défaut, sans luy imposer promptement une juste pénitence, et au sens sa mortification ! S’il échappoit par mégarde à quelqu’un de jurer, il payoit aussitôt cette faute, avec une bonne morsure de sa langue. Un autre traînoit la langue contre terre. Un autre mettoit de la poussière ou de la boue en sa bouche, et pas un ne laissoit son jurement impuny. Faisoyent de même pour extirper les autres vices. Si la cholère venoit à saisir quelqu’un ou luy échappoit de faire quelque déplaisir à son prochain, on le voyoit bientôt à ses piés demander humblement pardon. Un autre châtioit un feu par un autre feu, mettant la main sur la braise pour réprimer sa passion. Tels et semblables remèdes leur étoyent enseignés, et ils les pratiquoyent avec un très grand profit.
O heureux siècle, si cela continuoit ! chose bien admirable ! Une personne étant aux piés du confesseur, sitôt qu’elle eut biaisé sa confession, tomba en terre tellement épouvantée qu’elle demeura environ demy-heure fort mal et ne se put remettre qu’elle n’eût pris entière résolution de dire naïvement tout ce qu’elle avoit sur ce sujet.
Plusieurs inimitiés, causes de tant de malheurs, furent réconciliées, et plus de vingt procès abolis. Ils réparèrent deux autels, réformèrent les confréries du St-Rosaire et du très St Sacrement, augmentans de beaucoup le nombre des confrères. Ils instituèrent de nouveau la confrérie de la Doctrine chrétienne, selon la volonté et commandement de Monseigneur le /187/ revèrendissime Dom Juste Guérin, évêque de Genève, ayans enflammé les esprits de ces peuples, par le moyen d’icelle, à être diligents au catéchisme, prédications, etc. Voylà un’ heureuse moisson, faitte en bien peu de jours. Dieu la bénisse par sa grâce et luy donne accroissement !
§ 14
draillans (1643).
La mêm’ année 1643 fut faitte la mission des capucins à Draillans, deux bonnes lieues de Tonon, en Chablays, parroisse fort petite de cent-quarante maisons au plus. Six religieux employèrent trois semaines pour la cultiver. Le concours des étrangers fut tel qu’il excéda le nombre de quatre mille personnes. On n’y voyoit pas seulement arriver le peuple circonvoisin, troupp’ à trouppe, mais encor des lieux éloignés de tous côtés, voire même de Bourgogne, attirés et alléchés par le commun bruit et réputation des précédentes missions, en un temps fort pluvieux n’épargnoyent point leur peine pour traverser la Suisse et, en deux ou trois journées, se rendre dans le Chablays, pour assister à cette solemnité et prendre part au profit pour le salut de leurs âmes.
Il fallut diviser cette grande populace en deux parties, l’une dedans l’église, et l’autre au-dehors, et prêcher en même temps aux uns et aux autres, ce qui excita tellement les ennemis de Dieu et de la nature humaine à indignation contre ce peuple chrétien et ce sainct exercice que, le troisième jour de Pentecôte, auquel étoit assignée la procession solemnelle à dix curés circonvoisins et à leur peuple, avec un’ infinité d’étrangers quy y assistèrent, toutes choses étans désjà préparées, les luminaires sans nombre enflammés de cierges et flambeaux, quantité de noblesse et une compagnie très honorable de quinze prêtres, s’étans mis en ordre pour honorer le très auguste Sacrement de l’autel, qui se devoit porter magnifiquement en ladte procession solennelle, voylà soudain (et sans doute par l’artifice des démons) que, proche de l’église seulement et non ailleurs, c’étoit au moys de juin, le ciel étant clair et serain, une grosse /188/ grêle qui fut excitée, laquelle, dans l’espace d’un quart d’heure, couvrit la terre de demy-coudée d’hauteur, laquelle néantmoins, par la grâce de Dieu, ne porta aucun dommage aux fruicts de la terre.
O Dieu, que vos jugements sont inscrutables ! Vous permettez à vos ennemis de faire leurs efforts et en retenez le succès prétendu, pour faire réussir à votre plus grande gloire et au bien et consolation de vos éleus, les stes entreprises et exercices dévots.
Il n’est pas besoin de réitérer tant de fois les larmes et les pleurs, les gémissements et exclamations qui interrompoyent les prédications, ou tout à fait leur imposoyent silence. Mais je doy racconter les succès de la conversion de deux des principaux du lieu et, selon le commun bruit, persones infâmes qui, depuis une quinzaine d’années, ayans été advertis et exhortés par les admonitions des prélats et de leurs vicaires généraux, par plusieurs fois, à changer de vie, excités par des excommunications comminatoires, se montrans incorrigibles, n’avoyent donc aucun’ espérance d’amendement; de sorte qu’abhorrans leur conversion, ils alloyent fuyans l’église et les prédications au commencement de la mission pour fermer la porte de leur cœur aux mouvements du St-Esprit qui furent néantmoins si puissants qu’enfin, ne pouvans plus résister à la grâce divine, ils se convertirent à Dieu, mais si entièrement qu’ils ont été du depuis un très aggréable spectacle à Dieu, aux hommes et aux anges, aux mortels un modèle de pénitence et vertu pour être bien imité.
Chacun admiroit un changement si subit et une métamorphose si constante, dont le public conceut tant de bonn’ opinion d’eux et d’espérance de leur probité pour l’advenir que, par le commun consentement de toute la parroisse, ils furent éleus pour procureurs de plusieurs œuvres pies, leur confians la charge et la somme de mille florins, recueillis entre les parroissiens par la prudence des missionnaires, pour la réparation tant de leur église que de la maison de Mr le curé, qui menaçoyent une prochaine ruine, eux-mêmes contribuans de leurs propres facultés plus qu’aucun des autres. O Dieu, que vous êtes bon !
Un autr’ homme pervers, s’étant veautré par plusieurs années dans les impuretés de la luxure et ayant été adverty de /189/ plusieurs de sa vie scandaleuse, désespérant son amendement, avoit proposé d’éviter les prédications, pour ne ressentir les êguillons de la syndérèse et les remords intérieurs de sa conscience bourrelée, et pour continuer plus librement ses saletés et vie licencieuse. Une fois, étant la nuict dans sa chambre bien serrée, passant et repassant dans son esprit et se baignant dans ses sales pensées et très pernicieuses imaginations, voylà sur-le-champ qu’il voit un démon épouvantable qui le saisit par le col et, tâchant de le suffoquer, l’oppresse puissamment. Ce pauvre misérable se voyant en tel état qu’il ne pouvoit respirer, ny implorer le secours du ciel, ny de la terre, tourne son cœur à Dieu et voue tout de bon de changer de vie et s’amender entièrement, et de faire une bonne et entière confession de ses péchés et en faire pénitence. Enfin, après plusieurs désirs envoyés vers le ciel, ayant échappé à grand peine les mains impitoyables du démon, étant à demy-mort, le jour suyvant, s’en alla à confesse, ressemblant plus à un mort qu’à un vivant et, ayant confessé ses péchés avec abondance de larmes, il laissa aux missionnaires, ses médecins, et à tout le peuple, une grand’ espérance d’une meilleure vie.
Icy se rencontre aussi un’ histoire mémorable de la mort de trois enfans d’une femme vêve, laquelle, au temps de la peste, avoit probablement concouru au commun consentement de toute la parroisse pour vouer la feste de S. Roch, de faire dire la messe et l’entendre ce jour-là, à l’honneur du sainct et en action de grâces de ses faveurs et pour en obtenir la continuation.
L’année suyvante, retournant ce st jour solemnisé des autres parroissiens, cette vêve envoya ces trois enfans au travail, en des lieux plus écartés. Les enfans résistans aucunement et advertissans leur mère du vœu qui avoit été fait publiquement l’année précédente à l’honneur de S. Roch, de solemniser la feste et entendre la ste messe, elle répondit impudemment qu’elle n’avoit que faire de S. Roch et qu’il n’y avoit que les riches qui devoyent craindre la peste, non les pauvres et indigents, qui n’ont point besoin de l’assistance des saincts contre les forces de la mort. A peine eut-elle proféré ces discours contumélieux et autres semblables que ses trois enfans, par le /190/ travail dêquels elle subsistoit, furent saisis de maladie et enlevés de cette vie d’une mort inopinée, la dte mère déplorant la juste vengeance de Dieu et des saincts en son endroit, par une punition autant exemplaire que manifeste, et gémissant de se voir privée de ses enfants, destituée de tout secours humain, en son extrême pauvreté et vieillesse.
Entre plusieurs haines et rancunes appaisées, trois spécialement des plus insignes furent estimées invétérées, de plus de dix ans, nonobstant l’interposition de l’autorité de persones illustres, leurs prières et menaces, se montrans à tous implacables, venans enfin à estre assoupies en la mission, mirent aussi fin à plusieurs malheurs qui en procédoyent.
Entre plusieurs haines et rancunes appaisées, trois spéciale[ment, de fem]melettes, entre lêquelles avoit duré, une douzaine d’années, une rancune et haine si pertinace qu’elle sembloit entièrement implacable, quoyque l’une d’icelles semblât estre miraculeusement condamnée; car l’un’ ayant (parmy leurs querelles et débats enflammés, se chargeans de calomnie l’une l’autre) imposé faussement à sa partie le crime d’impudicité et, pour augmenter la contumélie, auroit par une malice de femme pris le coq de sa partie adverse et luy ayant coupé le bec et entièrement arraché la langue, le jetta en prononçant ces parolles d’indignation et mépris: « Va-t-en à la mal’ heure et chante la chasteté de ta maîtresse. » Chos’ admirable, le poulet, sans la langue (en présence de plusieurs personnes qui admirèrent le fait) chantant plus fort que jamais, fut le trompette de l’innocence de sa maîtresse et l’accusateur de la fausseté imposée à son honneur. Nonobstant cette merveille, la calomniatrice ne cessa, l’espace de treize ans, et ne put estre induite à révocquer sa calomnie, ny à demander pardon à la partie offensée, ce que toutefois elle fit à la mission, et d’autant plus solemnellement que tardement.
Je laisse à parler de l’oraison de Quarante-Heures, de la confrérie de la Doctrine chrétienne, de l’institution de celle du St-Rosaire, de la nouvelle fabrique et restauration d’un autel et de l’augmentation du bénéfice ecclésiastique de ladte parroisse de la somme de cinq cents florins, et plus autres semblables bonnes œuvres qui se firent. Dieu en soit loué ! /191/
§ 15
lullins (1643).
La même année 1643 fut faitte la mission des capucins au marquisat de Lullins, au temps que les vignerons redemandent au seps leurs sueurs métamorphosées en vin. Le grand Vigneron des cieux envoya des vandangeurs dans la vigne de son église de Lullins, située parmy les hautes montagnes de Chablays, pour recueillir abondamment les fruicts d’une ste conversion des âmes pécheresses, les mettre soû le pressoir d’une ste pénitence, pour remplir les celliers de paradis et les cruches de l’évangile, contenans les deux mesures du décalogue et les trois des vertus théologales, sans lêquelles on ne peut être sauvé.
Dieu seul sçait les pleurs et les soupirs, les gémissements et les clameurs de ce peuple tout transpercé de douleur, apprenant ès prédications et catéchismes, le danger auquel ils avoyent estés, l’horribilité du péché et l’éternité des peines qui luy sont deues. Leur diligence étoit telle que, de tous côtés, ils venoyent à l’église, deux ou trois, voire quatre heures devant jour, nonobstant l’obscurité de la nuit, les boues et les chemins très fâcheux et difficiles. Leur piété étoit si grande que les montagnes retentissoyent des hymnes et cantiques dévots qu’ils alloyent chantant par les chemins. L’église ne pouvant contenir la 3e partie du peuple qui y accouroit, il falloit prêcher à découvert, à l’injure du temps et de l’air des montagnes.
O combien de pauvres pécheurs fondans en larmes de contrition étoyent interrompus en leur confession par les gémissements et sanglots ! Combien qui baignoyent leurs licts de larmes et passoyent les nuicts sans dormir pour déplorer le malheur de leur vie passée ! combien de personnes débiles en la foy ont été fortifiées ! combien qui ont été tirées, sinon de l’hérésie, au moins d’entre les hérétiques, après une longue et très périlleuse fréquentation, ou habitation et service parmy les Bernois et toutes ces contrées du peys de Vaux et de Genève, qui ont été rappellés au gyron de l’Eglise et cohabitation des catholiques ! combien de superstitions et invocation des démons /192/ ont été arrachées de ces foibles esprits qui préféroyent la santé du corps, des hommes et des bestes, aux biens spirituels et au salut de leurs âmes !
Quant à la pernicieuse coutume de jurer, blasphémer et maudire presque aussi commune entre les mortels que parmy les habitans de l’enfer, il ne se peut dire le fruict qui s’est fait en l’extirpation d’icelle. On ne pourroit exprimer combien d’usures abolies, combien de mal talents ensevelis et de vices étincts, désquels le monde est remply et rejaillissent de tous côtés. Une dizaine de procès ont été accordés, entre lêquels il y en avoit des plus insignes et formidables pour les grandes inimitiés et batteries qu’ils causoyent. et d’autres invétérés dans leurs animosités de plus d’une vingtaine d’années.
N’est-ce pas chose louable de voir une cueillette de cent ducatons pour un jour, en une petite parroisse et parmy des pauvres gens, pour la réparation de l’église et des ornements de l’autel ? Trois confréries furent rétablies ou de nouveau érigées, principalement celle de la Doctrine chrétienne, grandement favorable aux exercices des missionnaires, recommandé si souvant et avec tant de raisons et instances par Messeigneurs les illustrissimes et révérendissimes évêques, et laquelle ne peut jamais estre assés estimée pour les grands fruicts et utilités qu’ell’ apporte au simple peuple. De quoy nos missionnaires, au même temps, firent expérience, par un exemple mémorable de la piété d’une petite fille qui n’avoit encor dix ans, à l’endroit de son père agonizant, laquelle fut trouvée exhortant son père à bien mourir, en luy proposant les actes de foy, d’espérance, de charité, de contrition, de bon propos et autres semblables, qu’ell’ avoit soigneusement appris au catéchisme de la mission, se rendant ainsi maîtresse de la foy et de la vertu pour le salut de son père.
La conclusion et perfection de cette mission fut en la célébration de l’oraison de Quarante-Heures, avec un tel concours des peuples circonvoisins qu’il s’y vit plus de cinq cents cierges allumés pour honorer le très St-Sacrement, porté avec une ste pompe et révérence magnifique, en la procession générale, avec une telle émotion de piété, sentiment de pénitence et résolution d’amendement que plusieurs ont réjouy la terre et les cieux, /193/ éclattans en piété et servans d’exemplaires de pénitence et de vertu au prochain, comm’ aussi de confusion à tout l’enfer. Voylà les fruicts des vandanges spirituelles, faittes par six missionnaires capucins, dans le temps de quinze jours, pour la gloire de Dieu et de la ste Eglise.
§ 16
st-jean d’août (1643).
La même année 1643, cinq semaines devant Noël, nos missionnaires se moquans des menaces de janvier et méprisans les attaques de décembre, les bons villageois estans retirés en leurs maisons et leur travail comm’ ensevely soû la neige, et tout estant comme mort, allèrent assaillir les plus hautes montagnes de Focigny, pour semer la parolle de Dieu en la parroisse de St-Jean d’Août et cultiver les âmes qui produisent des fruicts de pénitence, en toû temps et en toû lieux, quand elles sont aydées des moyens propres à cela. C’est pourquoy six de nos religieux entreprennent le dessein de préparer les chemins et redresser les sentiers pour la venue du Verbe incarné ès cœurs de ce pauvre peuple.
Dans cette vallée d’Août qui est des plus hautes de toute la Savoye et entourée des plus sourcilleuses montagnes du peys, il y a un monastère de St-Bernard, suivant la trace et les vestiges de la piété et religion de ses ancêtres, fort célèbre en réputation parmy le peuple catholique qui y accourt de toutes parts en dévotion pour honorer la mémoire, vénérer les reliques et implorer les faveurs de S. Guérin, jadis abbé de ce lieu, puis évêque de Sion en Valley.
Les habitans de cette vallée ont des esprits doués d’une louable simplicité, amie de piété et avide des thrésors évangéliques et de la parolle de Dieu, avec telle ferveur que, parmy les nêges et glaciers, parmy les pluyes ou frimats et toutes injures du temps, ils ne redoutoyent les précipices, ny aucun’ incommodité ou obscurité de la nuit, pour remplir l’église dès la minuit. C’est chose incroyable à qui n’a vu ces régions et, néantmoins, véritable. Ils avoyent Dieu pour protecteur, les /194/ anges pour conduite, l’amour divin pour motif et la gloir’ éternelle pour leur fin, n’ignorans pas que toû leurs pas seroyent contés et abondamment récompensés.
Vous eussiez vu ces bonnes gens, après toû ces travaux de la nuit, et d’un chemin si difficile, demeurer bien souvant les jours entiers sans manger, sans sortir de l’église, donnans des preuves manifestes de la vérité infaillible de ce dire de nre Seigneur, que « l’homme ne vit pas du pain seulement, mais de tout ce qui vient de la bouche de Dieu » 3.
Nos pères ayans pitié de cette pauvre populace (entre lesquels plusieurs, bien qu’ils n’eussent pas de quoy manger, persévéroyent néantmoins à les suyvre, entendre leurs prédications et assister à tous leurs exercices, toû rompus des fatigues du corps, mais forts et invincibles d’esprit, fortifiés et animés de la grâce divine) pour les soulager en leur commune nécessité firent cuire et distribuer toû les jours, à heure déterminée, à toû ces pauvres nécessiteux (quelquefois plus de cent) des fèves qui leur avoyent été données par les plus commodes bienfacteurs.
On en voyoit d’autres passer les nuits dans l’église, pour ne trouver logis à cause de la multitude excessive des étrangers. Dieu sçait si c’étoit à dormir ou à prier ou plorer ou plutôt à grebouler de froid. Cela sçavons-nous bien par relation certaine que nos pères, arrivans à l’église trois ou quatre heures devant jour, ils en trouvoyent plusieurs dans les confessionaux, tous baignés dans leurs larmes et la terre trempée de pleurs. D’autres qui disoyent par ensemble, alternativement et à haute voix, le st Rosaire de la Vierge. Autres qui gémissoyent devant divers autels, méditans quelques bonnes pensées appartenantes à leur salut.
On y voyoit aussi les aveugles, les boiteux et les paralytiques, les uns à cheval, les autres avec des potences, les autres à l’ayde et conduite de leurs enfans, autres oublieux de leurs infirmités ou miraculeusement guéris, accourir troupp’ à trouppe à la mission comm’ à la piscine de leurs âmes, tout le mond’ admirant que ceux qui, de plusieurs années, n’avoyent pu fair’ un pas hors de la maison, couroyent aussi hardiment, /195/ sinon des piés également, au moins d’affection, avec les autres, à toû les exercices journalliers. Vous eussiez dit de plusieurs vieillards de septante ans, de huictante, nonante, voire de cent, qui avoyent dèsjà un pié dans la fosse, qu’ils eussent, avec le bon S. Siméon, eu responce du St-Esprit, qu’ils ne se verroyent point mourir, jusques à ce qu’ils vissent les oings du Seigneur, lêquels sembloyent, par une secrète Providence divine, n’être retardés de mourir que pour restituer au ciel leur esprit purifié, après une bonne confession de leurs péchés, faitte en la mission, pour vivr’ éternellement en la gloir’ immortelle.
On a veu avec admiration, en des nourrices et mères de famille, par un extrême désir, une diligence excessive d’entendre la parolle de Dieu, entre lêquelles sembl’ emporter le prix, celle qui, ayant deux enfans, l’un de sept ans et l’autre de trois moys, les enfermoit toû deux dans la maison et alloit presque tous les jours, à deux heures de chemin, aux exercices de la mission et, toutes les nuicts, retournant à la maison, donnoit un peu de pain au grandelet, et au petit poupon préparoit un peu de laict, qu’ell’ avoit enseigné à l’aîné, par son exemple et son commandement, de mettre souvantefois le jour en la bouche du petit, lorsqu’il pleureroit en son berceau. Ainsi fit cette pieuse nourrice l’espace de quinze jours, visitant seulement une fois le jour, quelques heures après le coucher du soleil, sa maison, à cause des enfans auxquels, après avoir rendu ces services nécessaires, à peine prenoit-elle un peu de repos que, derechef, elle se mettoit en chemin pour se pouvoir trouver aux exercices du mattin.
Un’ autre nourrice, l’espace de quinze jours, ne retourna point en sa maison pour assister à toû les exercices de la mission, ayant recommendé son petit enfant de laict à la nourrice de son voisin, oubliant le fruict de son ventre, pour le soin de son salut, ne pouvant plutôt se confesser, à cause de la foule du peuple qui l’en empêchoit.
Il ne faut pas passer soû silence un autre exemple de ferveur au service de Dieu, moindre que les précédents, mais peut-être d’autant plus utile que moins indiscret, d’une pauvre femmelette, qui avoit sa petite habitation en lieu fort écarté et éloigné de voisinage. Ell’ avoit quelques petites brebis pour son entretien /196/ et, ne voulant perdre le bien de la mission et la pâture de son âme, se résolut de laisser ses brebis à l’abandon, sans pâture et sans pasteur, l’estable tout ouvert, les aymant mieux exposer à la gorge du loup qu’à la furie de la faim et de la soif, se contentant pour sa personne, d’être en la maison de Dieu, sous la divine protection. Plusieurs de cette parroisse qui étoyent dispersés en diverses régions et contrées, à cause de leur pauvreté, comme c’est la coutume (particulièrement de cette parroisse), deux ou trois fois l’année, entendans la nouvelle de la mission, pour n’en perdre le bénéfice, sont retournés en leur lieu extraordinairement de trois, quatre, cinq et six journées, les uns de Suisse, les autres de Valley, autres de Piémont, etc. Je laisse à parler du concours des parroisses voisines, des processions qui venoyent de loin, nonobstant les mauvais temps et pluyes abondantes, des nourrices qui apportoyent leurs enfans nouvellement nés avec elles, à l’église, sans appréhension des chemins périlleux, ny des injures du temps.
D’où l’on peut facilement colliger avec quell’ affection et profit, ils ont receu la mann’ évangélique de la parolle de Dieu dans ces déserts montueux, avec combien de pleurs et de larmes, des voix lugubres et gémissements envoyés vers le ciel pour témoins de leur pénitence et négociature de leur salut. O quel changement de vie ! Combien de vices extirpés il se peut conjecturer de la conversion de plusieurs, au seul bruit de l’arrivée future des missionaires et à la réputation des autres missions ! Ils ont arraché cette mauvaise coutume de jurer. Ils ont restitué de leur plein gré les choses derrobées et se sont amendés de plusieurs autres vices, s’obligeans avec des fermes propos et stes résolutions, de mieux fair’ à l’advenir qu’ils n’avoyent fait par le passé, qui fut la cause qu’ils receurent nos missionnaires à leur arrivée, comme gens descendus du ciel.
Vous eussiez vu ces bonnes gens courir à grandes trouppes, tapisser les chemins d’hommes et de femmes et d’enfans, tous à genoux et avec une grand’ humilité et profonde révérence, teste baissée et dos courbé, demander la bénédiction aux missionnaires passans. Les autres qui applaudissoyent à leur arrivée, avec les yeux, la bouche, les mains et les gestes du corps, plusieurs qui leur donnoyent mille bénédictions et acclamations et /197/ qui s’animoyent les uns les autres à une ste pénitence et changement de vie par des mutuelles exhortations, et se réjouyr comme d’un bien public et salut de tous leurs patriotes.
Les sorciers mêmes et sorcières, ne désespérans pas de leur salut, sont retournés à leur souverain et légitime seigneur, abjurans et renonçans aux démons, aûquels ils s’estoyent injustement donnés. Mais ce n’a pas été sans des grands combats avec ce cruel tyran et inique usurpateur des droicts divins, qui non seulement par menaces et parolles, mais encor avec des coups et tourments, tâchoit par toû moyens de les détourner des exercices de la mission; et de fait, si quelquefois ils venoyent seuls à l’église, il les attendoit au pont, où nécessairement il falloit passer, pour les précipiter, si bien que quelquefois ils étoyent contrains de s’en retourner du milieu du chemin en leur maison et laisser la mission aux enfans de Dieu et de son église, qui n’estoyent pas à son pouvoir.
C’est chose déplorable et avec des larmes de sang qu’il y ait un nombre incroyable de ces gens malheureux qui, quittans leur Créateur et renonçans au souverain Rédempteur, se sont consacrés au diable et à l’enfer, pour brûler éternellement, et si peu d’entr’ eux qui se convertissent. Exurgat Deus, et dissipentur inimici ejus 4, etc.
Quant au catéchisme, comme l’on n’en peut jamais exprimer la nécessité, aussi ne peut-on suffisamment décrire son utilité. O si l’on semoit bien par tout le champ de l’Eglise de J.-C. ce sacré froment évangélique, on ne verroit pas croître si abondamment l’yvroye des vices et péchés, ny par conséquent de l’hérésie et infidélité, et multiplier les pécheurs, pour êtr’ un jour liés ensemble et jettés dans les flammes éternelles ! On [ne] verroit pas de si épaisses ténèbres d’erreur et de superstitions ès cœurs des fidèles chrétiens, et particulièrement des vieillards qui commencent seulement d’apprendre les principes de la foy et de la vie chrétienne, quand il faut mourir. O combien en treuve-t-on de tels ! Que si on leur demande s’ils sçavent les commandements de Dieu ou au moins s’ils en comprennent quelqu’un, ils répondent qu’ils n’ont point de mémoire pour les /198/ retenir, qui toutefois ont en leur maison des petits neveux et nièces qui leur servent de maîtres et maîtresses pour les enseigner.
A quoy sert grandement le chant des préceptes divins en langue vulgaire et rithme poétique que l’on chante toû les jours au commencement de chaque catéchisme. L’expérience fait voir que la plupart, principalement de la jeunesse, ne les ont pas entendus quatre ou cinq fois qu’ils sont imprimés en la mémoire, et cette façon d’enseigner est tellement commode au simple peuple que, non seulement ils se rendent affectionés égallement pour le cathéchisme que pour la prédication, mais beaucoup plus, et le concours y est plus abondant.
Là on aggrée toujours les répétitions des mêmes choses. Là on enseigne l’exercice du chrétien, pour le mattin et pour le soir. Là on enseigne comm’ il faut vivre en paix dans les maisons et familles, comme il faut chrétiennement instruire et élever les enfans, quelle méthode on doit tenir pour faire une bonne confession et ste communion. Là on fait une claire description et explication du symbole de la foy et des commandements du décalogue. Là enfin on donne toû les documents que l’on juge nécessaires pour la vie chrétienne, si familièrement et utiliment que l’on apprend plus et on profite plus, en un cathéchisme qu’en dix prédications, non pas pour émouvoir les cœurs, mais pour instruire les entendements ès choses nécessaires au salut.
Il est vray que nos pères ne trouvèrent pas tant de procès et discordes en cette parroisse comm’ ès autres, mais ils appaisèrent celles qu’ils y rencontrèrent. Ils firent réparer le grand autel, instituèrent la confrérie de la Doctrine chrétienne et augmentèrent celle du très St-Sacrement de plus de huict cents confrères, et celle du St-Rosaire, de quatre cents. L’oraison de Quarante-Heures corona ce grand œuvre d’une dévotion incroyable envers le très St-Sacrement de l’autel, porté solemnellement en procession et honoré d’une bonne compagnie de prestres et religieux, tant de St-Bernard que de St-François, capucins, et d’une multitude innombrable de persones, bien rangées, hommes et femmes, séparés en deux chœurs, avec une commun’ allaigresse et divine consolation. Le même jour au /199/ mattin, c’étoit faitte la ste communion, laquelle dura l’espace de trois bonnes heures, de ceux, pour la plupart, qui, à peine en quatre semaines, avoyent pu estre jettés dans la piscine de la confession, par six confesseurs.
Voylà comme nos missionaires préparèrent les chemins dans le désert pour la venue du Roy des roys, auquel soit tout honneur et gloire ès siècles des siècles. Amen.
§ 17
aiax (1643).
C’est icy que l’on pourroit bien dire de nos missionaires, ce que disoit autrefois le prophète Isaïe, de toutes les nations de Madian et Epha, de Saba et autres, qui viendroyent à l’envy pour adorer le Fils de Dieu, luy faire hommage et offrir des présents. Qui sunt isti qui ut nubes volant et quasi columbae ad fenestras suas ? « Qui sont ceux qui volent comme des nuées et comme des colombes à leurs fenestres ? » 5 Car nos missionnaires ne se sont pas contenté (principalement cett’ année 1643) de traverser toû les airs du peys plain et arriver jusques au plus haut des montaignes de Savoye, mais ont porté leur vol jusques au plus haut de celles de la Val d’Aoûte pour nicher dans les rochers de la parroisse d’Aiax, qui est la plus haute de toutes, pour y engendrer à Jésus-Christ des âmes toutes candides et simples comme colombes.
Et comme cette parroisse emporte le dessus en sa situation, aussi est-elle la plus longe, la plus froide et la plus exposée aux rigueurs de l’hyver, abondant’ en glaciers et fécond’ en stérilité, voisine des Suisses ou Allemands, les habitants de laquelle sont contrains, pour gaigner leur vie, de converser ordinairement, communiquer, traffiquer et, la plupart du temps, cohabiter avec des hérétiques et gens sans piété et religion, parmy lêquels ils avoyent contracté une peste et infection si grande de perverses opinions, et une pertinacité si obstinée en leurs erreurs et infidélités que l’on ne sçavoit de quelle secte ils estoyent. /200/
Néantmoins à la faveur du ciel et par la grâce de Dieu, ce peuple rude, agreste et d’une langue fort corrompue, et grandement difficile à persuader, ayant entendu l’espace de huict jours les cathéchismes et prédications, contre toute espérance humaine, il ne se peut dire avec quel soin et diligence et avec quell’ ardeur de dévotion, ils se portèrent à ces exercices de mission, trois fois le jour réitérés. Il y avoit ès jours ouvriers une telle multitude de peuple qui s’assembloit jour et nuit que, jamais ès jours de festes plus solemnelles, on n’en avoit tant vu, selon la croyance certaine de tous. Dès le grand mattin, jusques au soir, l’église, qui est grande et spacieuse, étoit remplie d’hommes et de femmes, de jeunes gens et de vieillards qui, l’espace de deux, trois, quatre, voire de huict jours, ne sortoyent point de là, se contentans, pour toute nourriture, d’un peu de pain qu’ils avoyent apporté de leur maison.
La rigueur du froid qui étoit extrême en ces quartiers, l’espace de six semaines du séjour de nos pères, n’a pu en rien diminuer leur affection. Les femmes enceintes et proches de l’accouchement n’ont point fait de difficulté de venir à piés nuds de deux et trois lieues, par dedans la nêge, parmy les glaces et précipices qu’il sembloit êtr’ impossible de traverser, et autres semblables peines et travaux leur sembloyent être faciles. Les vieillards accablés soû le fardeau de leurs années décrépites, privés de la vue, se faisoyent conduire. Les malades et infirmes et les estropiés se faisoyent porter. Les serviteurs et servantes, craignans de ne pouvoir facilement jouyr du bénéfice commun, promettoyent à leurs maîtres et maîtresses de diminuer, à proportion du temps qu’ils assisteroyent à la mission, le salaire qui leur étoit promis. Plusieurs d’entr’eux passoyent la nuict pour aller aux exercices du mattin et demeuroyent les deux et trois heures à genoux, prians Dieu devant la porte de l’église, en attendant l’ouverture d’icelle.
Nos pères eurent une grandissime peine au commencement, tant à cause de l’humeur agreste de ce peuple, comme à l’occasion du langage qu’ils n’entendoyent pas, les uns des autres mutuellement, soit en la prédication et doctrine chrétienne, soit en la confession. Leur langage étant mêlé du suisse, du piémontois, du roman et savoysien, et tout cela tellement /201/ corrompu qu’on ne sçait quelle langue ils professent. Moins encore entendoyent-ils nô pères qui, toutefois, faisoyent tout ce qu’ils pouvoyent pour s’accommoder à eux.
Ces bonnes gens néantmoins avoyent tant de désir d’apprendre et un zèle de dévotion si ardent que plusieurs d’entr’eux, brûlans d’une ste convoitise des choses divines, incités par les aiguillons de la vertu, leur principal’ occupation, hors les exercices de la mission, estoit de conférer entr’eux de ce qu’ils avoyent entendu, tant ès cathéchismes qu’ès prédications, et ainsi s’aidoyent mutuellement à comprendre. Et ce qui donnoit plus de courage et de satisfaction aux missionaires, c’est que les villages entiers s’assembloyent dans une maison, s’enflammoyent du désir d’apprendre et ceux qui avoyent plus d’esprit pour entendre et comprendre s’employoyent très soigneusement à enseigner les autres, de sorte qu’environ le milieu de la mission, jusques aux moindres, entendoyent nô pères.
Il y avoit une sainct’ émulation entr’eux, grands et petits, riches et pauvres, à qui mieû-mieux feroit retentir l’air de sts et très dévots cantiques des préceptes divins, du très St-Sacrement, du symbole des apôtres, de la Passion de Nre Seigneur et autres semblables, quy auparavant ne parloyent, ny chantoyent que choses sales et impudiques, ignorans les choses du ciel et le devoir du chrétien, presque tous, même les plus anciens; et maintenant, par la grâce de Dieu, il y en a fort peu qui ignorent les choses nécessaires au salut éternel, voire les bons vieillards aussi blancs que la nêge n’ont point fait de difficulté de se faire instruire par les jeunes enfans, ce qu’eux mêmes étoyent obligés de leur enseigner et instruire.
Dieu tout-puissant avoit tellement échauffé leurs cœurs et embrasé du feu de son amour qu’ils obéissoyent à nos pères comm’ à des anges du ciel, se rendans imitateurs de leurs actions, autant qu’il leur étoit possible. Si nos pères baisoyent la terre à l’église, eux aussy. S’ils étendoyent les bras en croix, eux aussy, depuis le plus petit jusques au plus grand. Personne n’osoit sortir de l’église qu’après eux. C’est chose du tout admirable que, ceux qui à peine se courboyent une ou deux fois l’année devant les sacrés autels, pour entendre la ste messe, ne bougeoyent de l’église que toutes les messes et autres actions /202/ missionnaires ne fussent achevées, que si la nécessité contraignoit quelqu’un de sortir, il s’en confessoit comme de quelque grande faute.
Plusieurs demeuroyent tout le jour sans manger. Les pères estoyent confus de se voir ainsi surpassés en ferveur de dévotion. L’ardeur de leur dévotion étoit telle que bien souvant ils interrompoyent les dévotions à force de soupirs et sanglots, de larmes et de pleurs, de gémissements et de frappements de poictrines et des exclamations. Et ce bon peuple produisoit incessamment des actes d’amour, de contrition, de ferme propos de jamais plus ne vouloir offenser Dieu, ny commettre aucun péché, et s’en trouvoit un grand nombre qui, par une grande componction de leurs fautes, en demandoyent pardon en public, qui poursuyvoyent nos pères pour obtenir permission de dire publiquement leurs plus énormes péchés.
La trop grande conversation et familiarité que ce peupl’ avoit eu avec les hérétiques avoit fait glisser un’ infinité d’erreurs parmy eux, entre lesquels les principaux et journalliers étoyent les charmes et enchantements, les jurements et malédictions, n’entendre point de messe ès jours de festes et dimanches, ne s’abstenir du travail méchanique en iceux et des œuvres serviles, mépriser les processions et prières publiques et toutes les confréries, ne faire estat de la dévotion de Notre-Dame, douter et chanceler en la croyance du très St-Sacrement. L’usure et la luxure dominoyent absolument; les viandes défendues étoyent mangées librement ès vendredis et samedis, Quatre-Temps, vigiles et carêmes. Toutes sortes de péchés étoyent comme naturalisés en ces quartiers qui, par la grâce de Dieu, en sont maintenant bannis et extirpés.
Dieu très bon et miséricordieux, pour affermir la conversion de ce peuple, voulut confirmer et authoriser la doctrine de nos pères en un’ occasion extraordinaire qui se présenta, d’une femme, laquelle se retirant en sa maison, après la prédication, se laissa tomber en chemin et se fit quelque mal, mais fort léger. C’estoit un vendredy et comme c’estoit la coutume du lieu de manger la chair au vendredy, cette femme, soû prétexte de quelque petite infirmité, demande de la chair pour en manger, mais ce ne fut pas sans en estre châtiée de Dieu, car au /203/ premier morceau qu’elle avala, elle se prit à crier qu’elle avoit pris une viande qui luy brûloit le gosier et la poictrine, et tout’ épouvantée, accourt promptement se jetter aux piés des pères missionnaires pour confesser ses péchés.
Plus de douze cents personnes ont fait des confessions générales, mais avec tant d’affection et tant de déplaisir et contrition de leurs péchés que, ceux qui, auparavant, ne sçavoyent que c’estoit de leurs griefs péchés ou de la confession, venoyent se présenter six et sept fois à nos pères pour recevoir l’absolution d’iceux. Ils découvroyent jusques aux moindres manquements et demandoyent toujours plus grosse pénitence, les uns de ne porter point de linge dessous leurs vêtements de gros bureau, les autres de garder le célibat dans leur ménage, et les autres de matter leur corps par des jeûnes rigoureux, avec un esprit préparé à tout ce qui seroit jugé expédient pour plair’ à Dieu.
Enfin, il s’en trouva un qui, s’étant déchargé de ses péchés, son cœur fut touché d’une si vive douleur pour l’offense qui avoit été commise contre Dieu qu’il se rompit et divisa en deux parties, ainsi qu’il donna à connoître. La plus grande partie d’entr’ eux ne dormoit point de toute la nuict, tant ils étoyent ardents au désir de se confesser, particulièrement une femme (avec un bon vieillard), laquelle se prosternant souvant aux piés des missionnaires, crioit à haute voix qu’elle étoit damnée, si elle n’expioit ses péchés par une bonne pénitence.
Ce peuple, autrefois infidèle envers le très St-Sacrement de l’autel, se présentoit à la ste communion avec tant de protestations de foy, de charité et d’espérance, de contrition, de ferme propos d’amendement et des actes réitérés plusieurs fois de jamais plus ne chanceler en la croyance de cette vérité, en communiant.
La confrérie du St-Rosaire presqu’ étincte fut restaurée et augmentée de six cents confrères. Les femmes qui auparavant n’osoyent pas se trouver aux processions, de peur d’être mocquées, se réputèrent heureuses de se revêtir de blanc, symbole d’innocence, à l’honneur de la Reyne des cieux, ce qui étoit chose inouie en ces lieux de montagnes. Nos pères excitèrent aussi de nouveau un’ ancienne dévotion, presque du tout assoupie, /204/ envers un’ image particulière de N.-D. à laquelle les étrangers accouroyent de toutes pars, mais par l’indévotion de la parroisse, infectée de la fauss’ opinion des hérétiques, il ne s’en faisoit plus de mémoire ny d’état. De quoy ils firent tous amend’ honorable, supplians à deux genoux la glorieuse Vierge mère, les larmes aux yieux, les lamentations en bouche, les gémissements et sanglots en la poictrine et la douleur au cœur, de leur pardonner leur faute, avec des protestations unanimes, de jamais plus à l’advenir ne la vouloir abandonner, et la choisirent pour leur Dame, Maîtresse, Advocate et Protectrice, promettans luy rendre tout l’honeur qu’il leur seroit possible et la servir fidèlement.
Les confrères du St-Rosaire commencèrent à dire le petit office de N.-D. devant ladte image miraculeuse, et dès lors se trouvèrent six cents escus pour la réparation et restauration de la chappelle écartée où elle est. Ils soignèrent aussi pour la réparation et restauration des chappelles écartées par les villages.
L’usure étoit tellement enracinée en cette parroisse que la négociation en étoit famillière et commune, et cette peste l’avoit tellement infectée par son venin mortifère que nos pères désespéroyent quasi de la pouvoir extirper. Néantmoins, par une vertu toute divine et singulièr’ ayde de Dieu, ceux qui sembloyent estre accablés sous ces fardeaux et être ensevelis dans ce malheur, furent les premiers à se jetter parmy les missionaires, s’humilier à leurs piés, se soumettans entièrement, avec toû leurs biens, à leur jugement et volonté, protestans de leur obéir entièrement et de vouloir plutôt mendier leur pain ou mourir de faim que de posséder aucune chose, voire jusqu’au moindre denier usuraire, contre le droit, contre la volonté de Dieu et au péril de leur âme.
Nos pères leur donnèrent tant de terreur et d’horreur de ce vice, et insinuèrent dans leurs esprits un’ si grande aversion de ce péché que plusieurs s’en alloyent alaigrement satisfaire à ceux qui avoyent été lésés, avant que se présenter à la confession. Autres donnoyent quittance de tout le debte. Les autres ne faisoyent point de difficulté de rendre tous les fruicts provenus de leur usure, restituans les censes et intérests. /205/ Il faut icy inscrire, pour la gloire de Dieu, un exemple digne de remarque. Un des principaux de la parroisse qui avoit environ trois mille ducatons prestés à usure fut tellement touché, qu’il étoit prest de quitter cette somme, si nos pères l’ordonnoyent, plutôt que de laisser son âme lésée en aucune façon.
Ces deux fils mariés ne sont pas moins louables, lêquels voyans leur pauvre père intriqué parmy les fillets de l’usure allèrent se prosterner à genoux devant luy, le conjurans à chaudes larmes de quitter ces usures pestilentielles et maudites et, doucement le prioyent et l’incitoyent amiablement à décharger sa conscience, se protestans être prests à plutôt mendier de port’ en porte que de souffrir que son âme fût souillée de la moindre tache d’usure et vînt à perdre le ciel pour la poussière de la terre.
Les jurements, malédictions et imprécations furent extirpés, chacun châtiant en soy-même les fautes qu’il commettoit par inadvertance et mauvaise habitude. Une chose prodigieuse arriva à une femme qui donna de l’étonnement au public et occasion à tous de se tenir sur leur garde et se faire sages aux dépends d’autruy. Il y eut une femme qui avoit un petit enfant qu’elle ne pouvoit appaiser. Elle luy fait un’ imprécation disant: « Pleût à Dieu que je te visse mort ! » et, sur-le-champ, voulant lever du berceau son enfant pour le tenir en ses bras ou peut-être le développer, la pauvre malheureuse le trouve mort. Elle n’auroit pas eu plus de peine de dire: « Hé ! que Dieu te bénisse, mon enfant ! »
On restitua de l’or, de l’argent, des terres et des meubles injustement acquis, il y avoit trente et quarante ans. La plupart remettoyent les sommes aux pères missionaires pour les faire rendre à qui elles appartenoyent. Il s’en trouva qui défirent des murailles pour rendre la terre qu’ils avoyent pris injustement.
Les querelles, inimitiés et rancunes invétérées furent pacifiées, en sorte que ceux-mêmes qui étoyent lésés alloyent les premiers extorquer de leur partie adverse le pardon, à force d’humilité et supplication, les femmes aux marys, les maris aux femmes, les enfans aux pères et mères, et les pères et mères tout chenus de vieillesse à leurs enfans; et tous n’avoyent qu’un cœur /206/ et qu’un esprit pour le service de Dieu. Et pour dir’ en peu de mots, chacun, devant la confession, avoit tout le monde pour amy et point d’ennemy. Tant de procès agités, tant devant le Conseil général de la cité d’Aoûte que par-devant les Souverains Sénats de Chambéry et de Turin, qui ruynoyent cette parroisse, ont été paisiblement accommodés et entièrement assoupis.
Je ne veux et ne doy icy insérer le plus important de toû les fruicts de cette mission, sinon comm’ en passant sur des charbons ardents et parmy des lieux infectés de peste, pour ne préjudicier à la postérité. Horrible entièrement étoit l’excès de ce peuple, en matière des enchantements, sortilèges, caracthères, diables familliers, superstitions enseignées aux enfans dès le berceau et autres semblables sciences et instruments de magie, pour faire régner la luxure plus impérieusement, absolument et voluptueusement. Je ne veux racconter l’histoire d’une fille qui remit à nos pères une boîte dans laquelle y avoit une mouche d’une prodigieuse grosseur, ny ce qui arriva l’espace de trois ans qu’elle l’avoit gardé.
C’est assés de dire que c’est en cecy que l’on voit manifestement tous les attributs divins, employés d’une façon toute particulière par la suprême bonté à l’heureux succès de ce sainct exercice de mission, apporté du ciel en terre, que rien ne peut empêcher; et touttes les puissances infernales n’ont pu retenir ces pauvres âmes captives, qu’elles n’ayent remis toutes les armes de Sathan, tous ces caractères, livres de magie noire et tous autres instruments diaboliques, voire même leurs cœurs, entre les mains des missionaires, pour jetter dans le feu matériel les outils de leur perte et embraser leurs esprits de la lumière ardente d’une vraye et vive foy, dans les brasiers du St-Esprit, ce qui a été fait généreusement, à l’extirpation de tous ces vices abominables. A Dieu seul en soit la gloire, et aux hommes le salut éternel !
C’est une merveille qui seroit incroyable, si on ne la considéroit pas en sa source, de voir une région où les nêges abondantes tiennent ordinairement six ou sept moys les habitans d’icelle prisoniers, et dans sept semaines d’yver que nos pères demeurèrent-là, à peine virent-ils de la nêge ! et que leur langue ait été intelligible à ceux qui auparavant n’entendoyent pas un /207/ mot françois ! que leur jargo rude et grossier, mêlé de toutes langues et n’en exprimant pas une, ait été entendu des missionnaires ! qu’ils ayent eu la force et le courage de persévérer jusques à la perfection de cette glorieuse entreprise, nonobstant la subtilité de l’air et la rigueur du froid, qui étoit si véhément que tous les jours ils étoyent travaillés d’une grande douleur de teste ! et enfin que ces cœurs si rudes et agrestes aient été tellement apprivoisés qu’ils soyent venus de toutes parts, courans à l’envy à qui mieû mieux pour abborder des capucins vêtus d’une façon à eux inconnue (qui auparavant avoyent logé au logis de l’Etoile, ne trouvans en ce lieu qui les voulût retirer pour passer la nuict à coucher), et pour entendre leur doctrine, se soumettans à leurs jugements et obéissans ponctuellement à leurs volontés, se rendoyent si soupples et humains ! Ce n’est autre que la main de Dieu qui a fait toutes ces choses.
Voir une grande partie de cette populace métamorphosée en tel degré de pieus’ affection que, ne pouvant souffrir le départ des missionaires capucins sans fondre en larmes et mourir de regret, se résolvent au moins de les suyvre aux autres missions, pour ne perdre si tôt les douceurs de leur céleste doctrine et mieux inculquer en leur cœur les principes de la foy et piété chrétienne, à leur profit spirituel. Dieu soit bénit de tout, aymé et servy à jamais, possédé en ce monde par sa grâce et en l’autre par sa gloire immortelle ! Amen !
§ 18
verrez (1643).
Ces nues volantes de notre mission ayant suffisamment humecté et fertilisé le sommet des montagnes d’Ayax sont venues descendans tout le long de la vallée penchante, fondre sur le bourg de Verrez, qui est en la pleine (sans s’arrêter pour lors ès parroisses qui se trouvent sur le chemin, Brusson et Chaland) où ils avoyent été demandés par les plus apparents du lieu. Cette parroisse n’étant que de deux cent cinquante communiants, sa petitesse obligea nos pères de n’y demeurer que trois semaines et demy. Néantmoins l’auditoire a été si grand /208/ que l’église pour l’ordinaire en étoit toute remplie. Le désir que ce peuple avoit d’aller entendre la parolle de Dieu étoit bien si ardent qu’il s’est trouvé des chambrières, qui ont donné de l’argent à des autres, pour garder le bétail de leurs maîtres, pour avoir la commodité d’assister aux exercices de la mission. Un mary prit la charge de nourrir et emmaillotter son petit pouppon, qui dépendoit de la mamelle de sa mère, pour laisser aller sa femme aux exercices de la mission qui se faisoyent trois fois le jour et, ce que l’on a trouvé de plus remarquable en cette mission, c’est le grand fruict qu’ont fait toû les principaux du lieu et des environs, par-dessus le reste de la populace.
Toute la parroisse fut trouvée, dès le premier jusques au dernier, dans des inimitiés irréconciliables et invétérées, de dix, vingt et trente ans; mais, par la grâce de Dieu, ils ont été si prompts à se réconcilier, que c’est une merveille; que ceux qui étoyent les offensés, ayent été les premiers à recercher leurs ennemis et leur demander pardon, les genoux en terre, les mains jointes et les larmes aux yeux, procurans avec autant de soin et de zèle la conversion et le salut de leur propre party contraire que le leur, comme tous enfans d’un même père qui est Dieu.
Nous sçavons très bien que des plus apparents et plus riches du lieu ont couru les nuicts entières par les maisons de leurs ennemis afin de faire la paix. Les autres sont allés trois ou quatre lieues loing pour cercher ceux qu’ils avoyent offensés pour se réconcilier avec eux, avant que se présenter à la confession. Nous sçavons que des maris et de condition très honorable se sont mis à genoux devant leurs femmes pour leur demander pardon des faux soupçons qu’ils avoyent eu contre leur fidélité, les autres pour les avoir maltraitté, et tous deux, à genoux, se promettre et jurer réciproquement l’amour matrimonial et chrétien et de vivre en bonne paix pour l’advenir.
Dès maîtres aussi se sont mis à genoux devant leurs serviteurs ou servantes pour se réconcilier, et nos missionnaires ont eu cette consolation que, d’un monde d’inimitiés qui ravageoyent cette pauvre parroisse, il n’en est pas resté une que l’on ait sceu, non plus que d’une milliace de procès qu’il y avoit, tant en cette parroisse qu’ès environs. /209/
Des practiciens mêmes étoyent les beaux premiers à procurer la paix et accomoder les différents. Deux frères ayant demeuré longtemps en procès, après beaucoup de difficultés apportées de part et d’autre, l’un plutost que d’estre en désunion ayma mieux céder à son frère six cents escus, avec non moins d’étonnement que de contentement de tous les assistans, lorsqu’ils les virent tous deux à genoux se demander pardon et s’entrebaiser l’un l’autre, pleurans à chaudes larmes de tendresse de cœur.
Il se vit une personne, laquelle, au sortir de la prédication, rencontrant son ennemy au milieu du bourg de Verrez, se mit à genoux publiquement devant luy, et se réconcilièrent tous deux avec beaucoup d’édification. Pendant le peu de temps que demeurèrent nô pères en ce lieu s’éteignirent trois ou quatre concubinages publics. Ils rétablirent la confrérie du très St-Sacrement qui s’en alloit en friche tant à cause des inimitiés que de leur peu de dévotion. Et maintenant, par la grâce de Dieu, ceux qui n’y assistoyent jamais sont les plus ardents et zélés au bien et conservation d’icelle; et ainsi elle va de bien en mieux.
Ils entendirent environ six cents confessions généralles. La ste communion se fit le st jour de Noël, mais avec tant de ressentiments que l’on ne voyoit que larmes et dévotion, laquelle fut approuvée de Dieu par un effect remarquable. Car le malin esprit qui contrarie toujours le bien, s’apparut à une femme venant d’une parroisse distante d’une lieue de Verrez, un vendredy mattin, devant jour, soû la figure d’une grand’ ombre, qui la poursuyvit fort longtemps, et s’étant confessé, l’ombre ny la frayeur ne la quittèrent point par plusieurs jours jusques au jour de la ste communion générale, qu’elle ne fut pas plutôt communiée que l’ombre disparut et la frayeur cessa. On conclud cette mission par une procession générale d’environ mille persones qui marchoyent avec tant de modestie, silence et dévotion, deux à deux et sans aucune confusion, les yeux baissés et le chappellet en main, qu’ils sembloyent plutôt être des religieux et religieuses que des personnes séculières.
Cette bonne parroisse a grandement profité en cette mission, mais ce qui donne plus de consolation, c’est de voir leur persévérance en la piété, car à présent, ils vivent toujours /210/ contents. Il ne se parle plus que de paix, d’amitié et de dévotion. Les communions sont si fréquentes que ceux qui avoyent peine de se confesser et communier une fois l’année se communient à présent tous les moys. Dieu soit loué et bénit éternellement !
§ 19
chaland (1644).
Les grandes instances que firent messieurs les principaux de la parroisse de Chaland 6 pour avoir la mission ont été des préjugés infaillibles des fruicts que Dieu y préparoit, pour enrichir ce lieu de ses divines faveurs. C’est une des plus grandes parroisses de la Val d’Aoûte et la principale du comté de Chaland, pour n’être des plus pauvres, située au milieu de deux montagnes, laquelle avoit longtemps vécu dans la liberté et l’ignorance, et bien reccomandée comme telle par Monseigneur le révérendissime évêque.
Néantmoins ce peuple, au seul bruit de la mission, conceut une tell’ envie d’entendre les pères missionaires que la plus grande partie les a suyvy aux plus prochaines missions. Les jeunes gens et les vieillards de soixante, de septante ans, de même, qui avoyent peine d’aller à la messe aux festes principales, dès qu’ils eurent parolle que les missionaires iroyent à eux, ils s’en alloyent toû les jours trouver monsieur le curé pour apprendre leur croyance et les commandements de Dieu.
L’affluence du peuple fut bien si grande, dès le premier jour, contre l’ordinaire de la mission, que l’église, qui est fort grande et spacieuse, sans embarras de colomnes ou chose semblable, étoit toute remplie, et nos pères furent contrains de commencer dès le lendemain de leur arrivée, pour satisfaire à la ferveur de ces bonnes gens, laquelle a persévéré jusques à la fin. Car pendant six semaines entières que dura la mission l’auditoire ne diminua point, en aucun des trois exercices qui se faisoyent tous les jours. /211/
Toutes les parroisses circonvoisines de trois à quatre lieues y concourroyent, nonobstant les difficiles abbords de ce lieu et les rigueurs de l’hiver. Les plus apparents, tant du bourg de Montjovet que de celuy de Verrez et autres, y allèrent demeurer avec tout leur ménage tout le temps de la mission, étans logés bien pauvrement, même dans les étables. Les autres, qui n’avoyent la commodité de ce faire, s’en alloyent toû les jours, après l’exercice du soir, à trois ou quatre lieues loin, parmy des rochers et précipices dangereux, principalement à cause de la glace qui couvroit la plupart des chemins, et se trouvoyent le lendemain mattin dans l’église, ayans marché la plus grande partie de la nuict.
Les femmes mêmes enceintes n’appréhendoyent point de faire ce chemin en janvier. Il s’est trouvé quantité d’étrangers qui ont vécu pendant ces six semaines avec un peu de pain et d’eau. Les enfans de cinq ou six parroisses voisines y demeuroyent ordinairement pour le désir que les pères et mères avoyent qu’ils fussent instruits en ce qui concerne le devoir d’un chrétien.
Dieu avoit touché ces cœurs si vivement qu’après qu’on leur eût fait voir la malice du péché et de leur vie passée par le moyen des cathéchismes, il y avoit peine d’arrêter leurs pleurs et sanglots. Ce peuple pour l’ordinaire éclattoit en des cris et actes de douleur et affliction si hauts et lamentables qu’ils contraignoyent les prédicateurs à finir leurs prédications et cathéchismes avant que les avoir bien commencé. On vit des personnes, poussées seulement du sentiment de dévotion, avoir demandé pardon publiquement dans l’église à tous ceux qu’ils avoyent offensé. Il y en avoit même qui, pendant les prédications, demandoyent pardon aux missionaires mêmes.
Il s’est rencontré en cette mission un cas étrange d’une femme, laquelle, après avoir ouy, à la prédication, qu’il falloit rendre le bien d’autruy, et icelle ayant conceu et enfanté un enfant d’autre que de son mary il y avoit cinq ans, au sortir de la prédication, sans autre considération de ce qui pouvoit arriver, avant que se présenter à la confession et sans dire mot aux missionaires, elle prit cet enfant entre ses bras et l’alla rendre à son père, auquel il appartenoit, en luy disant: « Voylà votre /212/ enfant. » Le père sans autre l’accepta librement. Il sembloit que Dieu eût permis ce coup pour mettre en paix cette femme avec son mary, lequel ayant dès longtemps du soupçon contre sa femme, voyant sa piété et générosité, lui pardonna librement sa faute et protesta aux pères de la mission que jamais il ne l’avoit aymé à l’égal d’à présent, et vivent en une paix et amitié non pareille.
Des marys se sont trouvés qui, de leur propre mouvement, ont demandé pardon à leur femme d’avoir rompu la fidélité de leur mariage, car ce péché étoit tellement en vogue en ces quartiers que l’on en faisoit gloire, et fair’ autrement, c’étoit un blâme, aussi bien que d’aller à la messe ès festes et dimanches, aller aux processions, être de la confrérie du St-Sacrement et faire des bonnes œuvres. Tout cela estoit réputé honteux et digne de mépris.
Le désir qu’ils avoyent de leur salut étoit si ferme, que les pères n’avoyent point de peine à les résoudre à se réconcilier, à rendre le bien d’autruy, à quitter le vice. Tous ceux qui avoyent conceu des inimitiés de dix à vingt ans s’alloyent mutuellement demander pardon à genoux. Les étrangers mêmes qui étoyent en grand nombre demandèrent temps aux missionaires pour deux ou trois jours, pour s’aller réconcilier avec leurs ennemis. On sçait une personne fort honorable, laquelle, ayant été recerchée à mort par plusieurs fois de son ennemy, sans autre, s’alla mettre à genoux devant luy pour luy demander pardon.
Les procès qui y étoyent en si grande quantité ont été tous assoupis, et particulièrement un qui étoit entre deux communes qui se ruynoyent entièrement, il y avoit vingt ans. Il est impossible de dire le nombre des restitutions qui s’y sont faittes, des choses qui avoyent été derrobées, il y avoit une douzaine d’année, et particulièrement au temps de la peste. On rendit des pièces de champs, de prés, des meubles, d’argent, de tiltres et papiers, que l’on apportoit aux missionaires, mêmes en la confession, pour les rendre à qui ils appartenoyent, et en si grande quantité qu’il ne se peut exprimer. On fit des restitutions à l’église des revenus qu’on avoit usurpé, il y avoit longtemps. /213/ On fit plus de quatre cents écus d’aumônes pour la réparation d’icelle et des chappelles qui y sont en grand nombre, qui ont été restaurées, et celles qui n’avoyent point de revenu pour les entretenir ont été dottés par des particuliers. Deux pauvres femmes que deux hommes entretenoyent à pôt et à feu quittèrent librement leur concubinage, et résolues d’aller plutôt demander leur pain de port’ en porte que de retourner au vice.
Une personne ayant commis quelques énormes péchés, actuellement bien malade dans son lict et entendant dire que la mission étoit à trois lieues de là, ne cessoit de demander à Dieu la grâce de guérir afin de s’aller confesser vers les missionaires et, voyant que sa maladie ne la quittoit point, elle se lève et se met en chemin, à pié, toute malade qu’elle’ étoit. Après qu’elle se fût confessé vers les missionaires, elle se trouva entièrement et parfaictement guérie.
Le mêm’ arriva à un’ honête femme dudt lieu de Chaland, avec cette différence que cette-cy, étant arrivée, elle fut réduite à l’article de la mort et, les missionaires l’ayant confessé le soir, le lendemain mattin elle les vint entendr’ à l’église, entièrement guérie.
Entre toû les abus qu’il a avoit en cette parroisse, c’étoit les festins et les débauches excessives, et peu de dévotion aux stes confréries et au très St-Sacrement de l’autel, et le reste qui suit de si mauvais principes. Ce peuple se résolut si bien de quitter ses vices que tous les communiers de la parroisse allèrent trouver en corps, par deux diverses fois, les pères missionaires, avec proteste de quitter tout et y remédier pour l’advenir, et après leur départ, ils firent des ordres entr’ eux soû peine de grandes amendes, à ceux qui feroyent des festins ou qui s’enyvreroyent, aux hôtes qui vandroyent du vin pendant le service divin, aux gens de la parroisse qui demeureroyent sur le cimetière pendant l’office et les messes, qui travailleroyent les jours de festes, qui entreprendroyent des procès sans avoir, au préalable, fait tout leur pouvoir pour les pacifier à l’amiable, et aussi contre tous ceux qui seroyent trouvés faisans du dégât à autruy, contre tous ceux qui seroyent en inimitié manifeste, et autres semblables. Et tous unanimement, un jour de feste, protestèrent et jurèrent d’observer tous ces articles, tant fut grand le désir qu’ils avoyent de bien faire. /214/ La confrérie du très St-Sacrement fut rétablie qui étoit toute étincte. On leur laissa des règles, et ces gens qui ne sçavoyent auparavant que c’estoit que dévotion, à présent chantent l’office de Notre-Dame tous les dimanches et les festes. Le nombre des confessés et communiés va presqu’à deux mille, et fut terminée cette mission le dimanche de carême prenant, par une procession générale où il y avoit plus de six mille personnes, à la fin de laquelle on fit l’adieu. Ce fut lors qu’on entendit les cris et les sanglots. L’émotion de ce peuple étoit si grande que les missionaires eurent peine de sortir de l’église, car petits et grands les retenoyent tant qu’ils pouvoyent.
§ 20
nuz (1644)
La mêm’ année 1644, nos pères descendirent de Chaland et vinrent à Nuz, qui est un bourg clos, dans la pleine, environ le milieu du peys d’Aoûte, sur le grand chemin de Piémont. Ils commencèrent leur mission le premier dimanche de carême, temps propr’ à cela, et ne furent privés de leur attente, car la commodité du lieu fit que l’affluence du peuple fut excessive. On y accouroit de dix à douze lieues. Les uns y demeuroyent continuellement, les autres s’en alloyent de temps en temps, pour donner commodité à leurs domestiques d’y venir à leur tour.
Les places se prenoyent dès la minuict. L’église, nonobstant sa grandeur et les grandes galleries qu’on y avoit dressé, n’étoit pas suffisante de contenir la moitié du peuple, et la foule étoit si grande que les missionaires furent contrains de défendre aux femmes enceintes, aux vieillards, aux malades et aux petits enfans d’y venir pour éviter quelque inconvénient. Et pour contenir la ferveur du peuple, on étoit contraint de faire deux actions en même temps, l’une dehors et l’autre dedans l’église. Le nombre de ceux qui étoyent contrains de demeurer dehors étoit si grand que le cimetière n’étoit pas capable de les contenir. Le toict de l’église, les couverts des maisons et les arbres /215/ même étoyent tous chargés de gens qui écoutoyent avec tant de dévotion et désir de profiter que, pour les contenir, nos pères furent contrains de faire cinc et six actions par jour et, s’ils eussent eu les forces pour prêcher tout le jour, ils ne se seroyent point ennuyés d’entendre. Aussi bien la plupart passèrent les jours entiers sans boire ny manger, et demeuroyent dans l’église, de peur de perdre leurs places.
C’est la trop grand’ affluence de peuple, qui s’alloit augmentant de jour en jour, qui porta les missionaires à terminer leur mission plutôt qu’ils n’avoyent résolu, car ils étoyent tellement alléchés d’entendre les missionaires que les femmes oublioyent leurs petits enfans et leurs ménages, et les hommes, leur travail. C’étoit le temps de travailler les vignes, et il ne se donna pas un coup de hoyau pendant cette mission, ny fut fait aucun travail d’agriculture.
Les pleurs et les cris ne se pouvoyent terminer sur le lieu, mais alloyent continuans tout le temps de leur retour à leurs logis, par les chemins publics et ailleurs. On a vu des grands changements de vie, non seulement en la parroisse de Nuz, mais encor en toutes les circonvoisines, et particulièrement touchant les débauches, festins, et semblables excès. Le mépris de la ste messe, offices divins et de la confession fut entièrement aboly, comme aussi les superstitions, le peu de foy au très St-Sacrement et autres mystères de notre ste foy et religion catholique.
Et Dieu très bon qui a fait reluire le soleil de sa grâce sur ce peuple, l’a fait particulièrement éclater sur deux personnes insignes en matière du péché, la vie dêquels étoit notoire à tous comme telle et invétérée de longtemps. Ces deux persones attirées au commencement, plutôt par curiosité que par dévotion, du depuis ne manquèrent jamais aux exercices, soir et mattin et, à la fin de la mission, firent une confession générale de toute leur vie avec beaucoup de ressentiment de leurs fautes et des protestes de vouloir mieux vivre à l’advenir. On tenoit communément que leur changement étoit un coup du ciel. Un de ceux-là avoit demeuré vingt ou trente ans en inimitié et en procès avec son frère, l’avoit souvant attendu sur les chemins pour le tuer et, en cett’ occasion, il alla demander pardon à son frère et /216/ se réconcilièrent avec grand’édification du public et terminèrent leurs procès.
Suyvit encor une conversion d’une femme demeurant à six lieues de là, laquelle, au seul bruit de la mission, entre comme en désespoir, à raison de tant d’abominations qu’ell’ avoit perpétré en toute sa vie, ne pouvant dormir ny jour ny nuict, et fut enfin obsédée du malin esprit qui luy parloit visiblement et luy conseilloit de s’aller noyer dans un précipice, non guères éloigné de sa maison. Ayant découvert son troublement à son mary, il la mena à nos missionaires, et icelle s’étant confessée avec beaucoup de sentiment et de larmes, luy étant donnée assurance que Dieu luy avoit pardonné ses offenses, elle fut délivrée de la vision de ce démon et de son appréhension. Et du depuis a mené une vie fort exemplaire.
Les inimitiés se réconcilièrent facilement et nos missionaires n’ont point trouvé de lieu où ils fussent si prompts à se réconcilier, demander pardon, se remettre les larcins qu’ils s’étoyent faits les uns aux autres. Tous généralement se demandèrent pardon les uns aux autres, soit qu’ils se fussent offensé ou non. On ne sçauroit dire le nombre des procès qui s’y pacifièrent. Trois semaines durant, le supérieur de la mission (bien capable et exercé en ce métier) ne fit autre, soir et mattin, que travailler à cela, tant pour ceux de la parroisse de Nuz que pour les voisins, et ces bonnes gens avoyent si grand’ peur d’avoir quelque chose injustement, qu’ils étoyent prests de quitter plutôt tout intérest temporel que de laisser leur conscience tant soit peu engagée dans le péché.
En cinq semaines que les missionnaires demeurèrent à Nuz, ils entendirent plus de trois cents confessions générales. Les uns demandoyent des pénitences pour toute leur vie, les autres de jeûner en pain et eau les années entières, et la plus grande dispute qu’ils avoyent en confession avec les pénitents étoit pour le regard des pénitences qui leur sembloyent trop petites.
Sur la fin de la mission fut faitte la ste communion générale (à laquelle ce peuple avoit autrefois fort peu de foy et de révérence). En icelle se trouvèrent plus de deux mille communians, avec beaucoup de larmes de contrition de leur peu de foy, et de protestes publiques d’honorer mieux cy-après, et de mourir /217/ plutôt que de manquer en la foy de ce très St-Sacrement et, pour les y inciter davantage, nos pères leur ont rétably la confrérie du St-Sacrement qui étoit délaissée jusques là que l’on avoit honte de porter l’habit et on s’en moquoit publiquement. Mais, par la grâce de Dieu, tout est maintenant en bon ordre et plusieurs s’y sont enrobés. Les seigneurs même de Nuz s’y sont incorporés, s’y chante l’office toû les dimanches, se confessent et communient souvant. Les autres parroisses ont étably leurs confréries à leur exemple.
Le peu d’affection qu’avoit ce peupl’ au service de Dieu et le peu d’intelligence qu’ils avoyent entr’ eux, étoit la cause que leur église étoit toute dépourvue de parements, sans sacristie, sans custode et en très pauvr’ état. Leur libéralité ayant surmonté leur avarice a fait que quantité de légats que l’on devoit de plus de trente et quarante ans se sont payés, et nos pères trouvèrent des aumônes suffisamment pour avoir des parements, blanchir l’église et faire la sacristie, et même dès lors on donna une chasuble de satin rouge, un baldachin et une très belle custode d’argent pour tenir le très St-Sacrement et l’exposer en public.
Trois cas arrivèrent en ce lieu, bien dignes de remarque. Le premier est d’un homme qui, ayant donné sa malédiction à son bétail, au même instant, la plus belle vache qu’il eût dans son étable, sans se remuer, se trouva la jambe rompue.
Une femme donnant sa malédiction à son petit enfant en ces termes: « Puisse-tu étouffer ! », au même jour (qui étoit un jour de feste) il arriva une ravine d’eau, le temps étant clair et serein, la maison étant élevée sur un chapeau de montagne, et vint fondre contre cette maison, rompant la porte, entre dedans, étouffe le petit enfant dans son berceau et tout ce que le père et la mère purent faire fut de s’enfuir et, dans peu de temps, on ne sceut qu’estoit devenue toute cett’ eau.
Un jeune garçon de vingt ans qui se corrompoit dans son lict, toutes et quantes fois qu’ils commettoit ce péché détestable, le diable s’apparoissoit à luy, en forme de chien noir et, l’action parachevée, il disparoissoit aussitôt de devant ses yeux.
Jamais on n’avoit vu en ces quartiers une tell’ assemblée de peuple que celle qui se vit en la procession générale qui termina /218/ cette mission. L’adieu fait, les missionaires eurent bien de la peine à faire retourner ce monde qui les suyvoit, pleurans inconsolablement, leur crians mercy des péchés qu’ils avoyent commis. Ceux des autres parroisses les alloyent attendans sur les chemins, à piés nuds et, se prosternans humblement, leur demandoyent pour l’amour de Dieu la mission.
Dieu soit loué et bénit de tout !
§ 21
bruchon (1644)
Nos pères ne voulans davantage empêcher le travail du printemps quittent la pleine et remontent à la montagne pour faire la mission en la parroisse de Bruchon, située en la vallée susmentionnée d’Aiaz et de Chaland, tenant le milieu entre ces deux. La paroisse de Bruchon est des premières qui avoit demandé la mission. Aussi en a voit-elle bien besoin et d’un ayde toute particulière du ciel. Car, pour être proche des Allemands, et les habitants d’icelle traffiquans ordinairement en Allemagne, même y demeurans la plupart, pour y avoir, les uns leurs boutiques, les autres leurs parents et amis, qui sont tous luthériens, natifs de Bruchon, elle ne pouvoit du moins que de participer à cette maudite semence, comme de ne croire le purgatoire, l’intercession des saincts, avoir peu de dévotion à la très ste Vierge mère, manger la chair le vendredy et samedy publiquement, et surtout ne croire la réalité du très St-Sacrement de l’autel.
L’abus étoit si grand qu’ils se servoyent de quantité de superstitions et de charmes, comme de se servir des os de morts, du sang humain, etc., lire publiquement les livres de magie, et le mal passoit jusques là qu’il s’est rencontré des gens qui, pour être heureux en la chasse, le premier coup d’arquebuse qu’ils tiroyent, c’estoit contr’ un’ image du crucifix, et mill’ autres semblables erreurs et impiétés exorbitantes.
Mais, par la grâce de Dieu, ce peuple, en peu de temps, s’est bien remis, non toutefois sans beaucoup de peine, car tant pour la dureté de leur naturel que pour n’entendre bien notre langue, ils ont été fort difficiles à émouvoir pour les huict premiers /219/ jours et furent insensibles comme la pierre. Après lêquels ils se disposèrent si bien que, durant cinq semaines que nos pères y demeurèrent, jamais l’auditoire ne se diminua, soir et mattin, et la plupart ne manquèrent jamais aucun exercice, ny d’entendre toutes les messes, et ceux qui, à peine autrefois l’entendoyent aux festes principales, s’ils venoyent à y manquer pour quelque nécessité ou accident, ils s’en confessoyent comme de quelque gros péché.
Ce qui donna aux missionaires un grand préjugé et espérance des fruicts que Dieu vouloit faire parmy ce peuple, entre lêquels le premier est: de s’estre désabusé de quantités d’abominables superstitions, d’avoir quitté toû leurs charmes, brûlé les livres et les écrits de magie qu’ils avoyent apporté d’Allemagne. Et depuis qu’ils commencèrent à découvrir l’horreur de leurs vices et multitude de leurs péchés, par le moyen de l’explication des commandements de Dieu et de l’Eglise, ils pleuroyent si amèrement et si haut pendant les exercices missionaires que, souvant, on étoit contraint de finir, ou de modérer les ferveurs, craignant de les exciter aux pleurs; car on n’entendoit que sanglots, actes de contrition, propos d’amendement et semblables.
Admirable, à la vérité, fut la conversion d’un homme qui s’étoit donné corps et âme à l’ennemy juré du genre humain, avoit renoncé à son baptême et à la foy et, par conséquent, au paradis, il y avoit fort longtemps, et avoit presque toutes les nuicts sa compagnie succube. Il avoit souvant receu de luy de l’argent et des viandes. Ce pauvre misérable fut tellement touché de Dieu qu’il se résolut de quitter ce vyce malheureux, renoncer à son pact et de se confesser, comm’ il fit avec beaucoup de larmes, mais non sans grand’ appréhension.
Il pria de plein abbord les pères missionaires de le conduire en quelque lieu secret. Il fut conduit dans la sacristie où, après l’avoir entendu six heures durant, le confesseur luy fit renoncer à son pact sur le st canon et luy donna l’absolution. Du depuis il fut fort tourmenté du diable qui tâchoit de l’épouvanter par des tintamarres qu’il faisoit dans le lieu où il dormoit; néanmoins il ne se montroit à luy que de loin. Il se confessa du depuis au même confesseur qui, luy ayant donné des stes /220/ reliques et fait faire des grandes prières pour luy en la mission, il a été entièrement délivré de toute frayeur.
Dieu voulut faire voir aux hommes la force de la prédication évangélique pour la conversion des âmes en ceux de Gressoney, qui ne parlent et n’entendent qu’un allemand fort corrompu. Néantmoins ces bonnes gens alloyent toû les jours, à la foule, entendre nos missionaires, comme s’ils eussent entendu le langage françois, pleuroyent, demandoyent pardon à Dieu en leur langue et importunoyent grandement les pères à ce qu’ils les entendissent en confession. Et pour se rédimer de leurs instances continuelles, les pères furent contrains de prier monsieur leur curé d’aller jusques à Bruchon et un autre prêtre allemand, pour les confesser. Du depuis Monsieur leur curé assura à nos pères qu’il s’étoit fait un grandissime fruict parmy eux et demanda la mission de leur part, allégant qu’ils se contentoyent de voir et entendre les missionaires.
Or, comme le peuple de Bruchon avoit eu peu de foy à l’intercession des saincts, ils n’avoyent pas grande dévotion à la glorieuse Vierge mère de Dieu. Il y avoit bien une confrérie de N.-D. du St-Rosaire, mais mal servie, et peu de gens en étoyent. Nos pères la mirent en bon ordre et les confrères s’obligèrent eux-mêmes de chanter l’office de N.-Dame toutes les festes et dimanches, et ordonnèrent des statuts pour le maintien d’icelle, comm’ aussi pour remédier à plusieurs abus qui s’étoyent glissés en cette parroisse dès longtemps.
Tous les communiers s’étans assemblés, et d’un commun accord, firent les ordres pour le maintien du service de Dieu et la conservation de la paix, soû des grièves peines contre les infracteurs, comme de demeurer sur le cimetière pendant les messes et offices divins, sortir hors de l’église pendant le prône (maudite coutume qu’ils avoyent et ailleurs aussi), de ne travailler ès jours de festes, de ne s’enyvrer aucunement, ne faire des festins, ne mener le bestail sur le bien d’autruy, ne porter aucun domage à ses voisins et, quand quelqu’un auroit quelque différent ou procès, on tâcheroit auparavant de les accorder à l’amiable, et autres bons statuts qu’ils ont juré entr’ eux, pour conserver l’amitié et vivr’ en bons chrétiens.
Leur église est véritablement une des principales et des plus /221/ grandes du peys, bâtie par messieurs les comtes de Chaland, mais ell’ étoit fort pauvre en parements. Les missionaires trouvèrent premièrement une dizaine de pistoles pour une chappe. Des autres ont donné des chasubles et soixante ducatons pour une custode d’argent. Qui donna un encensoir, qui des nappes d’autel, espérant mieux à l’advenir.
L’usure qui y étoit fréquente en a été bannie. Les uns ont quitté le principal; les autres ont rendu les intérests qu’ils avoyent tiré et, généralement, tous étoyent prests de quitter tout et faire ce qui leur seroit commandé, plutôt de laisser leur conscience engagée. C’est un grand bien à toutes ces parroisses, lêquelles auparavant ne faisoyent autre traffiq. Tant de procès qui ruynoyent cette pauvre parroisse, qui fondés sur des fausses quittances et obligations passées en Allemagne, qui sur des testaments verbaux, qui sur des paches et accords aussi verbaux, ont enfin tous esté pacifiés, n’en restant pas un sur piés. Mais le plus difficile qui a été accordé est celuy qui étoit entre les deux communautés de Chaland et de Bruchon.
Il s’est fait près de douze cents confessions générales et se sont communiés avec larmes et sanglots et grands témoignages de dévotion, avec protestes d’avoir, d’ores en avant, plus de foy et d’affection au très St-Sacrement. Après avoir protesté que jamais ils n’avoyent creu que notre Seigneur y fût personnellement, ains seulement la ressemblance, on a vu du depuis les effects de leur piété envers ce miracle d’amour en l’Eucharistie. La procession générale fut bien de deux mille personnes, et ce peuple qui, jadis, étoit si peu dévot, furent par après des plus fervents à suyvre les missionaires partout où ils alloyent, et les premiers aux pleurs et larmes de pénitence. Monsieur le curé a assuré que, de loups ravissants qu’ils étoyent, ils ont été faits des douces brebis de notre Seigneur. Dieu en soit bénit !
§ 22
phéternes (1644).
Laissans pour maintenant la Val d’Aoûte, je retourne en Savoye, pour faire voir qu’en même temps on travailloit de toû /222/ côtés des Alpes. De plein abbord se présente à ma plume la mission de Phéterne, au commencement de cett’année 1644. A la solennité de l’adoration des Roys fut commencée la mission de nos pères en la parroisse de Phéterne, les fruicts de laquelle nous commencerons à distribuer, par ceux de la charité, représentée par l’or, le plus précieux entre les métaux et le premier présent qui fut fait au Roy des roys dans la crèche de Béthléem et dans la parroisse de Phéterne, car ces bonnes gens sçachans la nécessité de plusieurs, de leur propre mouvement, instituèrent une aumône générale, aux dépends du public, qui dura tout le long de la mission, en laquelle ils distribuoyent tous les jours des légumes aux pauvres, avec du pain. Ce qui en attira une grande multitude de toutes parts, qui trouvoit sa réfection corporelle et spirituelle tout ensemble.
Voicy encor un autre fruict de charité digne de mémoire. Ce bon peuple ayant ouy prêcher sérieusement de l’excellence et utilité de la paix et amitié chrétienne et des grandissimes dangers des haines et rancunes, des dissensions et discordes, et des incommodités qui en procèdent, au sortir de la prédication, ils se réconcilièrent tous publiquement devant la porte de l’église. Spectacle digne des yeux divins ! Vous en eussiez vu aucuns à genoux, avec des voix lugubres, demander pardon à toutte la trouppe de leurs fautes et mauvais exemples; les autres, prosternés en terre tout de leur long, implorer la miséricorde divine et humaine, non tant de parolles que de signes, sanglots et soupirs; les autres qui protestoyent un entier pardon et abolition de tous les maux et injures qu’on avoit fait tant à leur honeur qu’à leur personne corporellement; autres qui remettoyent et quittoyent entièrement les dommages qu’on avoit fait à leurs biens et possessions, et des autres qui s’embrassoyent amoureusement pour se réconcilier par ensemble.
Et tous unanimement avec un deuil mêlé de joye spirituelle proféroyent pitoyablement et confidemment ces parolles de l’oraison dominicale: « Pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », se confians ès promesses divines, pour la rémission de toutes leurs offenses, puisque, de cœur et d’affection, ils pardonnoyent à ceux qui les avoyent offensé. Et ce qui est plus admirable, c’est que /223/ plusieurs alloyent çà et là, parcourans les villages et les maisons, pour se réconcilier avec toû ceux qu’ils avoyent tant soit peu offensé, leur demandant très humblement pardon, d’où est procédé qu’une trentaine de procès et plusieurs autres inimitiés et rancunes ont été étinctes, et les personnes réconciliées, tant des parroisses circonvoisines que de celle-cy.
Entre tous ces heureux témoignages de paix et réconciliation publique, il arriva un funest’ accident à un homme qui tenoit pour suspecte la fidélité de sa femme, interprétant en mauvaise part les visites de ses voisins et ne les voyant point de bon œil en sa maison. Il arriva que monsieur le curé, homme de fort bonne vie et réputation, entra là-dedans pour certaine raison ou casuell’ occasion et donna quelque soupçon à ce peysan, disposé à cela par une vicieuse inclination, de sorte qu’après avoir tourné et retourné quelque temps des cruelles pensées et imprécations dans son esprit, il éclata par ces parolles: « A la mienne volonté que toutes les fois que Mr le curé entrera en ma maison et visitera ma femme, le diable le puisse châtier et luy couper les parties virilles avec des ciseaux d’enfer ! » Cette imprécation produisit son effect sur son propr’ autheur, car quelque temps après, il luy naquit un fils, qui étoit tellement destitué de ses parties naturelles et nécessaires qu’il n’y en avoit pas la moindr’ apparence du monde, et peu de temps après, par sa mort, il peya l’iniquité de son père. Voylà comm’ il ne faut pas se jouer avec Dieu par des imprécations.
Nous venons de ressentir l’amertume de la myrrhe, pour notre préservation du péché. Venons maintenant à flérer les douceurs de l’encens de dévotion, brûlé dans le feu du st amour, dans l’encensoir de l’esprit de ce peuple, occupé en des stes considérations de la grandeur du don que Dieu leur faisoit chez eux, dans leur église parroissiale, comme en un Béthléem, qui signifie: maison du pain, mais du pain descendu du ciel, non nouvellement né en notre chair mortelle, mais prêché et administré d’une façon toute nouvelle. C’est ce qui faisoit accourir de toutes parts les peuples à l’envy pour entendre la parolle de Dieu avec une dévotion incroyable et remplir sa maison dès le milieu du silence de la nuict, plusieurs y passer toute la nuict, parmy les rigueurs du froid, au plus gros de l’hyver, veillans, /224/ prians et pleurans lamentablement. Les habitans du ciel devoyent être ravis de voir la dévotion des mortels en ce lieu, pendant l’oraison de Quarante-Heures et la ste communion de plus de deux mille personnes, avec un respect tout angélique.
Mais, ô malheur déplorable, parmy tant de disciples de J.-C. il se trouva un Judas, qui mangea son jugement, ne discernant pas le précieux corps du Fils de Dieu, qui toutefois ne porta pas loin son péché, qu’il ne fût suivy de sa peine, car à peine eut-il avallé l’hostie consacrée qu’il sentit en sa poitrine comme un charbon tout ardent, qui le brûloit et tourmentoit, dedans et dehors, qui le rendit si furieux qu’il se rendit aussi épouvantable aux spectateurs qu’à soy-même insupportable.
Que l’on loue dans le Cantique des cantiques « les mains de l’épouse ste qui distillent la myrrhe de mortification » 7 ! Quant à moy, je loueray non seulement les mains, mais encor les yeux de ce peuple, qui ne distille pas, mais donne des vaisseaux, non de myrrhe, mais de pleurs de contrition, de compassion et d’amour, beaucoup plus précieux, qui se sont écoulés en gros randons, tout le temps de cette mission et qui auroyent bien plus prodigué leur sortie, si le souverain Sénat de Savoye n’eût enlevé un des prédicateurs pour s’en prévaloir à Chambéry, tout le temps du carême.
O combien voyoit-on « de bouquets de myrrhe » d’un’ extraordinaire mortification sur la poictrine de ces bonnes gens, vuides de toute nourriture corporelle, les jours entiers, mais pleines du feu de l’amour de Dieu, qui consumoit cette myrrhe pour l’exhaler vers le ciel ! Combien d’autres exemples merveilleux d’une ste pénitence ravissoyent les spectateurs ! entre lêquels se présente à moy, pour le premier, l’exemple d’une jeune damoiselle, laquelle par un’ indiscrète abstinence passa neuf jours entiers sans prendr’ aucune nourriture, faisant paroître par la practique, que vrayement « l’homme ne vit pas du seul pain matériel, mais de tout ce qui procède de la bouche de Dieu » 8, le dire duquel c’est le faire et, ce qui est plus admirable, c’est qu’après un jeûne si long qui luy devoit ravir la vie /225/ elle ne sentit pas même ses forces affoiblies et, comme si c’eût été un ange du ciel, refusoit toute sorte de viande et nourriture humaine, si elle n’y eût été induitte par un commandement exprès de son confesseur, qui la détourna de cette résolution.
Deux confréries furent instituées de nouveau, celle du St-Rosaire et celle de la Doctrine chrétienne, deux autels ornés de nouvelle fabrique. Les pères aussi firent retourner plusieurs catholiques dans le gyron de la ste Eglise, dêquels on n’espéroit plus le salut, pour leur longue demeure et cohabitation entre les hérétiques et leur manière de vivre qui ne ressentoit plus que l’hérésie et sa maudite liberté. Mais combien de vicieux qui se précipitoyent à corps perdu dans le précipice de toute sorte de péchés et couroyent à brid’ abbatue à la damnation éternelle, qui se sont convertis et sont retournés à une meilleure vie ! C’est à Dieu seul d’en sçavoir le nombre, qui seul opère tout bien en ses créatures et en est la dernière fin.
§ 23
lugrin (1644).
Nos pères, en cette même année, vont faire la mission à Lugrin, en Chablays, sur la rive du lac Léman, une petite lieue outre la ville d’Evian, à l’opposite de Lausane (une seconde Genève) où fréquentent ordinairement nos catholiques de ces quartiers qui n’ont que le lac à passer, non sans grande ruine de plusieurs âmes. Voulans donc nos pères missionaires apporter quelque remède à un tel détriment, de premier abbord intimèrent à tous les habitans du lieu un’ interdiction de la ste communion, s’ils ne faisoyent premièrement retourner tous ceux qui leur appartenoyent en quelque façon et habitoyent parmy les hérétiques. Ce qui fut la cause que plusieurs furent délivrés qui étoyent dèsjà sur le bord du précipice et proches de leur ruine totale, et furent confirmés en la foy catholique, voire même cinq autres qui, depuis huict ou neuf ans, étoyent entièrement décheus de la foy, qui furent derechef receus dans le gyron de la ste Eglise, faisans pénitence de leur cheute, et une femme qui se convertit de nouveau. /226/ Je doy icy racconter la conversion admirable d’un serviteur, lequel, après avoir par plusieurs années contracté la peste de l’hérésie, en ces quartiers hérétiques des Bernois, au peys de Vaux, et fait résolution de s’y habituer entièrement par le moyen d’un mariage en même temps qu’il pensoit abjurer la foy catholique, pour professer le calvinisme et épouser sa fiancée, il eut la nouvelle de la mission de Lugrin, et du retour de plusieurs catholiques dispersés par-delà, qui étoyent rappellés par les missionaires, par l’entremise de quelques personnes employées à cela.
Il commença à être touché de ce bruit et sentir en son intérieur les stimules de conscience pour la perfidie qu’il avoit projettée. Etant donc dans cett’ anxiété d’esprit, il alloit différant de jour à autre l’exécution de son pernicieux dessein. Sur cela, il arrive que le malin esprit vint à posséder la fille de son maître, laquelle étant horriblement tourmentée et agitée donnoit de la terreur aux spectateurs et excitoit les esprits à compassion. Et voyant que chacun, selon sa fantaisie, donnoit plusieurs et divers remèdes contre la vexation des démons, il vint en mémoire à ce valet que, parmy les catholiques, on fait tant d’état de la vertu de la Croix et sacré signe de notre salut, sur laquelle le Sauveur du monde a triomphé sur toû les démons, ennemis de notre salut et consolation.
Voulant, tout incrédule et chancelant en la foy, particulièrement en ce point, en tirer un’ expérience, se met à fabriquer secrètement une croix de bois, laquelle il pendit imperceptiblement au col de la possédée. Chos’ admirable ! non toutefois nouvelle ou inaccoutumée, cette fille commence à crier plus horriblement qu’elle n’avoit encore fait et remplit toute la maison de cris et de pleurs; elle contournoit en tant de façons épouvantables les yeux, la bouche, la face et tous ses membres, en telle sorte qu’elle faisoit horreur à tous les spectateurs, jusques à ce que le serviteur, émeu de compassion et craignant que les parents de la fille ne vinssent à s’appercevoir du fait, ôta la croix à la patiente et la cacha dessous son lict; mais sans autre effect, car comme si ell’ eût été couchée dans un lict de feu elle commença à sauter, et si horriblement s’agiter de tous côtés qu’il n’y avoit forc’ humaine qui la pût tenir en repos en la présence de ce bois et figure salutaire. /227/ D’où le serviteur venant à reconnoître la vertu de la Croix, l’emportant avec soy en grande révérence et dévotion, il abandonna avec exécration la fausse foy ennemie de la Croix, de laquelle la fin n’est autre qu’une ruine éternelle, et fit solemnellement profession de la foy catholique entre les mains de nos pères en la mission.
Au reste, la dévotion et piété des catholiques de Lugrin et son voisinage éclata de telle sorte et se fit un tel concours de peuple que nos missionaires n’en avoyent encor vu un semblable, car non seulement les parroisses voisines venoyent de tous côtés parmy les épaisses ténèbres de la nuict, longtemps avant le jour, pour assister aux exercices de la mission, mais encor de bien loing. Le ciel s’étonnant de la ferveur des humains, qui avoit fermé les passages et remply les chemins de nêge jusques à la cincture des pauvres voyageurs, lêquels voyans le thrésor des grâces ouvert à quiconque en voudroit, ne croyoyent qu’en la terre il y eût aucun obstacle qui pût arrêter leur courage pour les priver de ce bien, rompoyent la nêge par les hautes montagnes, pour y venir de plus de deux journées loing, avec une diligence non pareille.
Non seulement les villageois, de leur naturel plus enclins à la piété et plus robustes à la peine, mais encor les bourgeois et habitans d’Evian, laissans leur prédicateur, quoyque fameux et de vie fort exemplaire, ne redoutoyent les nêges, ny les frimats, ny les pluyes et les autres incommodités des vents, des tourbillons et diverses constitutions de l’air, en la saison de l’hyver, éloignés d’une lieue et plus d’un’ heure de chemin, venoyent toû les jours inviolablement si que les prédicateurs de la mission, admirans leur ferveur excessive, estoyent contrains de les modérer avec le frein des corrections, craignans qu’il ne leur en arrivât quelque notabl’ accident.
Il leur fallut user d’une semblable diligence pour réprimer les jeûnes excessifs de plusieurs qui étoyent tellement avides de la réfection de l’esprit qu’ils mettoyent le corps en oubly, jusques à passer les deux et trois jours à jeun et tomber malades. Les pères, voyans que leurs advertissements et corrections ne remédioyent pas à ce défaut, furent contrains de fair’ une loy publique que tous ceux qui se trouveroyent à jeun /228/ après midy ne seroyent point admis à la confession, et toutefois cette loy fit peu d’effect, étant excédée par la ferveur et dévotion de ce peuple.
Le zèle n’estoit pas moins louable de quelques serviteurs, lêquels voyans qu’ils n’avoyent pas moyen d’aller aux exercices de la mission et n’en pouvoyent obtenir par prières la licence de leurs maîtres, aymoyent mieux perdre leur salaire que la mission. Les autres, à la fin de l’année, récompensoyent par autant de jours de service qu’ils en avoyent employé à la mission. Je laiss’ à parler de plusieurs merveilles touchant cette prodigieuse ferveur qui faisoit passer à plusieurs la nuict devant la porte de l’église, parmy les susmentionnées rigueurs de l’hyver, auxquelles se joignoyent quantité d’autres qui arrivoyent depuis la minuict.
C’est chos’ incroyable, comm’ aussi impossible, de décrire les cris, les lamentations, les larmes et les pleurs qui servoyent de trompettes aux murailles de la Jérusalem céleste, pour traitter avec les bienheureux et les inviter et contraindre à épouser leur party, et de terreur aux démons, de machine de guerre pour leur faire quitter prise et les faire déloger de chez eux pour se précipiter dans les enfers, et enfin de douce rosée à la terre, pour la féconder en stes affections et généreuses actions, remplies de mérites. Et nonobstant toutes ces merveilles, tous ces exercices si puissants de prédications si énergiques, de cathéchismes si transparents, d’actes de pénitence si rigides et d’émotions si prodigieuses, encor se trouvoit-il des pécheurs si serrés dans les seps et les pièges du malin esprit trompeur que, désirans se sauver, ils ne pouvoyent franchir le saut et les fossés de leurs perverses habitudes, mais voulans se lancer au-delà, retomboyent dans le bourbier, redoublans leurs péchés et empirans leur malheur par des confessions sacrilèges, tirés par les démons avec les chaînes de fer de la honte et vicieuse pudeur.
O Dieu, que doit-ce être là où tous ces puissants motifs et moyens si efficaces défaillent ! J’éclairciroy mon discours par un exemple remarquable d’une femme, laquelle avoit commis des grands et énormes péchés, venant à fréquenter les exercices de la mission, elle fut agitée en son esprit et oppressée de terribles angoisses, abhorrant d’un côté les saletés de sa vie passée, d’autre côté elle rougissoit de honte, n’osant découvrir en /229/ confession tant de péchés, et ainsi combattant en son esprit, entre le marteau et l’enclume, la pudeur et la douleur, quelquefois elle venoit accompagnée de plusieurs autres à la prédication, n’étant encor en bonne résolution, jusques à ce que Dieu la pressât de plus près, par une cheute merveilleuse de terre plaine et spacieuse et d’un chemin tout libre, dans un gros ruisseau ou petite rivière. Sur le poinct d’être suffoquée parmy les bouillons de ces grondantes eaux qui descendent des lieux montueux, elle recourut à Dieu, faisant vœu de fair’ une bonne confession et entière de tous ses péchés, et ainsy fut délivrée du danger de la mort temporelle et éternelle tout ensemble.
Quelque chose semblabl’ arriva à un certain laboureur qui ne pouvoit se résoudre à fair’ un’ entière confession de ses péchés. Il se sentit plusieurs jours et plusieurs nuicts persécuté à coups de petites pierres visibles, par une malice invisible, jusques à ce qu’il eût fait une confession de tous les péchés qu’il avoit commis en sa vie, et ainsi son corps fut délivré des coups de pierres, sa conscience des stimules qui la bourreloyent, et son âme des flammes éternelles.
Dieu, voulant faire connoîtr’ au public combien il abhorre les imprécations en la bouche des pères et mères à l’endroit de leurs enfans, a voulu souvantefois que le mal corporel qu’ils leur souhaittoyent leur arrivât, mais particulièrement pendant les missions, pour confirmer la doctrine des cathéchistes et prédicateurs, entre lêquels fut l’accident arrivé pendant cette mission à un père qui, transporté de courroux, dit à son fils: « Que puisse-tu mourir de male mort ! » Au même instant, en présence de tout le monde, son fils fut mort.
Que si bien Dieu ne châtie pas toujours si promptement, si est-ce que, comme Dieu, il ne peut rien oublier, et comme juste, rien laisser à punir. Quoy attendant, c’est une terrible punition que d’encourir son indignation par le péché mortel. Je laisse à parler des biens que cette mission a de commun avec les autres, comme les procès accommodés, les inimitiés étinctes, les mutuels embrassements des parties réconciliées, les vices extirpés et un singulier amendement de vie en ces quartiers. L’érection de deux confréries, sçavoir est du St-Rosaire, et de la Doctrine chrétienne et l’enrollement de plus de deux mille personnes en icelles. /230/
Tout ce que dessus fut coroné de l’oraison de Quarante-Heures, honorée d’environ trois mille communiants. Car sans les autres, tout ce que sept confesseurs capucins peurent confesser en trois semaines se communia en trois jours de ladte oraison. Avec quelle solemnité, piété, dévotion, modestie, réligiosité fut faitte cett’ action, c’est aux bx esprits d’en faire la description, qui en ont été les modérateurs et conducteurs. C’estoit chose ravissante de voir ces bonnes gens aller à la ste communion avec une modeste gravité et démarche mesurée, les yeux baissés, les mains jointes et un’ honête composition de la face et de tout le corps, et s’en retourner en la même façon de la table sacrée, qu’ils donnoyent autant de dévotion aux spectateurs que d’admiration. A celuy seul en soit la gloire, qui en est le premier principe et la dernière fin !
§ 24
samoen (1644).
Voicy les fruicts dignes de pénitence produicts en la grande parroisse de Samoen en Focigny, au temps de ce carême, illustre entre toutes les autres, tant pour l’antiquité du vénérable Chapitre qui y est, fondé et institué de plusieurs siècles, et quantité de noblesse qui décore ces quartiers-là, que pour l’infinie multitude de peuple qu’elle contient. C’est une vallée spacieuse et plaine, armée de part et d’autre de collines aggréables qui vont tout doucement s’élevant contre les hautes montagnes.
Aggréable pour sa fertilité et bel aspect, principalement en temps d’été, mais en hyver elle souffre des rigueurs de cette saison avec la proportion et rapport qu’ell’ a de tous côtés aux hautes montagnes, ses voisines, surtout cett’ année 1644, en laquelle, par une spéciale Providence de Dieu, outre les autres injures du temps, le ciel luy donna une telle quantité de nêge qu’homme vivant n’en avoit jamais tant vu auparavant, excédant en hauteur celle de plusieurs maisons des villageois, entre lêquelles quelques-unes furent écrasées sous la pesanteur du /231/ fardeau; d’autres furent sauvées moyennant une prompte décharge par la diligence et mutuelle charité des habitans.
Ce fut, dy-je, un coup du ciel, car les champs ne pouvans produire suffisamment pour l’entretien d’une si grande populace, toutes les années, au printemps, la plupart se dispersent çà et là ès autres régions ou contrées pour travailler ou négocier, ne restant en la parroisse que les vieillards, les infirmes et autres que les affaires de maison ne permettent pas de s’éloigner beaucoup. De sorte qu’une parroisse si abondante semble rester comm’ une pauvre vêve destituée de ses enfants.
Coutume de se dépeyser ainsi, laquelle non seulement, à l’exemple de leurs ancêtres, mais encor par une nécessité extraordinaire de plusieurs et l’avarice des autres, s’étoit tellement fortifiée que nos missionaires n’eussent pu aucunement arrêter ce peuple en cette saison, étans plus avides du gain et profit temporel que du salut de leurs âmes, ny par douceur, ny par rigueur aucune, si le ciel ne les eût bloqués par la cheute continuelle d’une nêge abondante, trois semaines durant, qui boucha tous les chemins pour les tenir en leur lieu, et les privant et détournant des négoces de ce monde malheureux, les obligea par une fortunée contrainte à vaquer sérieusement au négoce de leur salut.
A quoy ne servit pas peu l’exemple d’un malheureux avaricieux lequel, contre la volonté de ses pasteurs qui luy refusèrent absolument la licence de sortir contre les défenses des prédicateurs, et au scandale public de ses voisins, dès le commencement de la mission, partit pour aller à Lausane, cité capitale entre les hérétiques, et ne fut pas si tôt arrivé ès terres des huguenots et subjects des Bernois qu’il mourut subitement, sans donner aucun signe de pénitence ou contrition, et ainsi expira misérablement, sans usage d’aucun sacrement. Icy fut excellemment practiqué l’axiome des philosophes qui disent que la corruption d’une chose est la génération d’un’ autre, car la mort inopinée et désastrée d’une persone contribua grandement à la vie spirituelle de la grâce en plusieurs, qui peut-être auroyent donné de la peine et beaucoup de résistance à ceux qui travailloyent pour leur salut.
On vit dès lors un si grand mouvement de la piété que, /232/ nonobstant toutes les injures du temps et les difficultés des chemins, ils rempoyent avec les piés et les mains, avec un travail incroyable, parmy les nêges et montagnes, pour venir toû les jours aux exercices de la mission, si bien qu’il ne se fit jamais aucun’ action de prédication ou cathéchisme, laquelle ne fût honorée de plus de deux mille personnes, ce qui ne doit sembler incroyable, veu que non seulement les habitans du lieu et les circonvoisins accouroyent à grosses trouppes, mais encor les étrangers de plus de deux journées de chemin. De sorte que quelquefois on supputoit et trouvoit jusques à plus de huict mille persones.
C’est pourquoy on ne peut pas dire avec quelle pompe et magnificence le très St-Sacrement fut honoré, étant porté en la procession solemnelle et générale. Vous eussiez vu un triomphe semblable à celuy de Jérusalem pour l’entrée solemnelle de Notre Seigneur en icelle, pour donner bientôt commencement à sa très douloureuse passion. Une grande multitude d’hommes qui l’accompagnoyent, divisée en divers ordres, les enfants de l’un et autre sexe, divisés en deux chœurs, séparément, donner des acclamations et litanies et cantiques dévots à l’imitation des enfants des Hébreux; pour rameaux d’olives qui ne se trouvent en ces quartiers, on voyoit plus de quatre mille cierges allumés et portés en leurs mains; pour les vestements étendus par terre, ils étendoyent des linges ès lieux moins décents et honnêtes où devoit passer le très St-Sacrement, et enfin toute cette grande multitude de gens prosternée devant cette divine Majesté, excitée de nouveau à la fin de cette procession, par une vive exhortation sur le suject de l’amour de Dieu envers les hommes et des hommes envers Dieu, se prit à pleurer amèrement, mais si amoureusement qu’il sembloit qu’elle se voulut toute résoudre en larmes. Ceux qui sçavent la vérité du fait aymeroyent mieux donner des larmes que de l’encre, ou du silence que du discours, pour admirer, non décrire, des pluyes abondantes qui distillent des yeux de cette populace, les sanglots de leurs poictrines et la componction de leurs cœurs.
Les larmes ne leur suffisoyent pas pour témoigner leur affection et douleur d’une vraye pénitence. Il falloit encor prodiguer leur sang par la bouche et par les narines, ainsi que firent /233/ plusieurs abondamment, et sans doute ces excès auroyent causé la mort à quelques-uns, pour leur indiscrétion, si nos pères ne les eussent modérés par toû moyens possibles et par leurs admonitions, tant en public qu’en particulier. Ha ! qu’il y a bien du danger que ces pauvres publiquains ne nous précèdent en la gloire, comm’ ils nous précèdent en la pénitence.
Vous eussiez vu ces bonnes gens passer les nuicts entières en oraison, les jours entiers sans nourriture, et d’autres se mortifier la chair en diverses façons, entre lêquels un peysan faisant son examen de conscience grava dessus ses mains avec des cruelles incisions toû les péchés qui luy venoyent en mémoire, sa peau luy servant de papier, une poincte de fer pour plume et son sang faisant office d’encre. Ha ! qu’il eût bien pu dire à ses péchés ce que Dieu disoit autrefois à son peuple d’Israël par la bouche d’Isaïe: Et si illa oblita fuerit, ego tamen non obliviscar tui. Ecce in manibus meis descripsi te: « Je vous porte écris en mes mains pour ne vous pas oublier 9. » Et je diray avec Job: Quis mihi tribuat ut scribantur sermones mei in libro, stilo ferreo, vel celte sculpantur in silice 10, pour servir d’exemple à la postérité.
Entre toû les autres accroissements de piété qui se sont faits en cette parroisse de Samoen, la confrérie du très St-Sacrement, qui étoit fort ancienne en icelle et alloit toutes les années augmentant heureusement par le moyen des prédicateurs, fut accrue en cette mission de mille et septante-six confrères, et autant les confréries du St-Rosaire et du Scapulaire. La confrérie de la Doctrine chrétienne, dès son berceau, se trouva pourvue de plus de quatre mille confrères.
C’est à Dieu de sçavoir le nombre des vices extirpés en cette mission, qui nombre la multitude des étoiles et leur donne à chacune leur nom. Quant aux procès et inimitiés terminées et accordées en cette mission, on en a trouvé une centaine et davantage. D’où l’on peut colliger quel estoit l’estat de ce lieu parmy tant de chicanes et de dissensions. Seulement diray-je qu’entre tous les lieux où nos missionnaires ont été, cette parroisse /234/ avoit plus de besoin de la mission. Nos pères, au nombre de sept, y ont travaillé extraordinairement l’espace de six semaines et avec autant de fruict qu’ailleurs, mais il y reste encor beaucoup à moissoner. Dieu veuille qu’il ne manque pas d’ouvriers à suffisance !
§ 25
sist (1644).
Les sacrés cayers nous font voir, en plusieurs endroits, que les déserts ont été bien souvant destinés pour des oeuvres dêquels on voit encor des très illustres vestiges de l’ancienne piété et religion de nos ancêtres, entre lêquels se voit encor à présent un monastère signalé des chanoines réguliers de St-Augustin, en la parroisse de Sist, en la vallée et au pié des hautes montagnes de Focigny, qui a flory dans l’antiquité en la saincteté de plusieurs moines, et singulièrement du bx Pontian, premier abbé de ce monastère, et florit encor à présent en la nouvelle réforme qui s’y est faitte, depuis environ une trentaine d’années, laquelle va toujours se perfectionnant et donne un grand espoir à la postérité, d’un’ exemplaire édification et practique de vertu.
A cette nouvelle vigne plantée de la main de Dieu, arrousée par la dévotion du bx prélat François de Sales, évêque de Genève, la saincte vie duquel est en la mémoire et bénédiction de tout le peuple chrétien, n’a pas apporté peu de profit la mission de nos pères, pour l’augmentation des fruicts spirituels qu’elle porte continuellement. Car ces messieurs avoyent l’esprit préparé aux stes instructions, en telle sorte qu’ils ne manquoyent point à toû les exercices de la mission qui se faisoyent trois ou quatre fois le jour, postposant toû les affaires du monastère; même ceux qui, pour leur ancienneté ou pour leurs infirmités, ne pouvoyent marcher se faisoyent porter à l’église à l’ayde des autres religieux ou se trainoyent sur des potences et appuyés comm’ ils pouvoyent; et bien souvant, voyans les exercices de la mission, étoyent tellement épris d’admiration, d’étonnement et d’un’ émotion intérieure de la /235/ grâce, qu’ils étoyent les premiers à se résoudre en eau de larmes et de pleurs.
Et comme la parolle de Dieu étant semée en leurs cœurs ne se trouvoit point être tombée sur la pierre d’obstination, aussi ne trouvoit-elle point des épines de propriété ou avarice qui la suffoquât. C’est pourquoy tout ce qu’ils se trouvoyent encor avoir à leur usage particulier, ils le portèrent aussitôt et fort librement à la communauté, marchans tous unanimement en la maison de Dieu, d’où procédoit un zèle si ardent, avec lequel ils provoquèrent puissamment le peuple qui est soû leur cure à une ste pénitence, non tant par parolles que par les effects et bons exemples. C’est ce qui donna des puissants motifs à ce bon peuple désjà de son naturel fort enclin à la piété et à ouyr la parolle de Dieu pour s’enflammer davantage en la ferveur d’esprit et de dévotion.
D’où vient que cette parroisse, s’élevant de part et d’autre aux hautes montagnes, êquelles, cett’ année susdte 1644, une nêge de sept piés avoit bouché les avenues, il est bien difficile d’exprimer avec quelle peine et travail ces pauvres villageois sortoyent de leurs petites huttes, dispersées çà et là parmy des grandes forests, pour venir à piés et mains, parmy des boules de nêge, et tellement chargés et couverts bien souvant de cette laine du ciel qu’à peine pouvoit-on voir en eux paroître la teste, comme submergée en icelle. N’est-ce pas un prodige de ferveur et de dévotion inouye de voir ce pauvre peuple s’entrelacer les bras par vingtaines et trentaines, et ainsi s’affermir pour braver et surmonter le courant d’une rivière pour ne perdre le temps à aller cercher le pont, un peu trop éloigné de ceux qui désiroyent voler, pour égaler la vitesse de leur cœur, qui les devançoit à l’église, aux piés du prédicateur, du cathéchiste et du confesseur, achetter la parolle de Dieu, laquelle vrayement est inappréciable, mais au péril de la vie. C’est être insensés du côté de la terre et des intérests temporels ou, pour le moins, insensibles aux choses corruptibles.
Sans doute ces excès devroyent remplir les cieux d’étonnement et les pécheurs endurcis de hont’ et de confusion. Nonobstant les grandes difficultés qui se présentoyent dans les chemins et l’injure des temps qui s’opposoit à leurs desseins, rien ne /236/ pouvoit empêcher qu’il n’y eût, tous les jours et en toutes les actions des missionaires, un si grand concours de peuple que jamais ne s’en estoit vu à l’égal, pour grande solemnité qui pût être, Dieu mettant une bénédiction toute particulière sur les prédicateurs qui ne visent qu’à sa gloire et au salut des âmes, et nos missionnaires ont cela en recommandation très expresse de ne lâcher aucune parolle qui ressente le fard efféminé des rhétoriciens de l’échole et les vains arguments des philosophes payens et toute curiosité ou invention poétique. C’est un crime parmy eux de dire quelque chose qui ne soit utile pour enseigner le chemin du ciel, ou efficace et énergique pour émouvoir à pénitence.
C’est ce qui attire si puissamment le monde de toutes parts, bondissant comme des fans de biche, grimpant les montagnes comme des daims et fendant les nêges, traversent les rivières dans les rigueurs de l’hyver, et se moquent des orages et tempêtes. S’ils viennent à être arrêtés ou empêchés, ils lâchent la bonde aux larmes et regrets, ne croyans pouvoir un plus grand désastre que de se voir privés de cette manne céleste de la parolle de Dieu, et ne se trouv’ entr’eux querelles ny débats que pour aller à l’église, personne ne voulant garder la maison.
Vous verriez des pieuses mères nourrices envelopper leurs petits thrésors dans les berceaux, les charger sur leurs testes et voler avec cela les heures de chemin pour aller à l’église, succer le doux laict des prédications et divins enseignements; des vieillards surmonter leur vieillesse; des aveugles clair-voyans, non de corps, mais d’esprit, pour trouver le chemin de la maison de Dieu; les débiles, estropiés ou autrement incommodés cercher toutes les inventions pour se rendre participants de ces communes régales de paradis, ignorans la faim et la soif dès qu’ils ont goûté ce nectar sacré et cette doctrine céleste, plus douce que le rayon de miel. Et plus ils sont infirmes, plus ils se trouvent puissants. Les seuls missionaires sont affligés de compassion, ne les pouvans assister selon leurs nécessités.
Le plus puissant allèchement de ce concours démesuré de cette simple populace avec tant d’avidité, c’est l’explication de la doctrine chrétienne, accommodée à la rudesse des plus grossiers, avec tant de familliarité, en répétant cent et cent fois une même chose, pour la bien inculquer dans les esprits, et cette /237/ fréquente répétition n’ennuye point, et avec tout cela, il y en a plusieurs, particulièrement les vieillards, qui ont bien de la peine de retenir les principes de la foy et la manière de bien vivre pour bien mourir.
Là on enseigne tout simplement comme ils se doyvent comporter, dès le mattin au sortir du lict jusques au soir pour se coucher chrétiennement, quelle prière il faut faire à Dieu, avec quelle révérence et composition des yeux, de la face, du cœur, et affections de l’esprit, il faut assister aux offices divins. Là ils sont plènement instruicts de ce qu’ils doivent croire de la vérité du très St-Sacrement de l’autel, comme il faut fréquenter la ste communion, les mains jointes, les yeux baissés, la face modestement dressée et tout le corps bien composé, l’âme bien purifiée et enflammée de dévotion.
Là on enseigne comme il se faut présenter à la ste confession, avec quel examen de conscience, quelle douleur et contrition et quell’ horreur des péchés, et enfin avec combien ferme et invariable propos d’amender sa vie, estant dit comm’ il faut faire un’ humble, candide, syncère et entière confession de tous ses péchés; et toutefois, après tant d’exhortations, à trois ou quatre par jour, après tant de pleurs et clameurs envoyées vers le ciel, après tant et de si perçans remords de conscience, qui les mettent hors d’eux-mêmes, après avoir traitté dix et quelquefois quinze jours du sacrement de pénitence, après tant d’advertissements pleins de douceur donnés dans la confession aux pénitents, pour leur insinuer une grande confiance envers les confesseurs pour le salut de leurs âmes, et enfin après un’ infinité d’artifices employés pour cet effect, encor se trouvent-ils plusieurs qui, parmy les missions, vers des confesseurs qu’ils n’ont jamais vu et ne verront peut-être jamais plus, commettent des sacrilèges, en retenant des péchés en confession, qu’ils n’osent confesser par une honte pernicieuse de leur énormité. Que fait-on donc là où l’on n’a pas tant de secours et d’instruction, tant de motifs et tant de bons exemples ?
De ces documents susdts et motifs si puissants qui sont receus avec tant d’aplaudissements que, souvant on entend parmy la populace: « Ha ! que bénit soit le ventre qui vous a porté ! » procède une métamorphose si estrange parmy les /238/ peuples et un changement de vie qui les ravit en admiration, de se voir, en si peu de temps, tous autres qu’ils n’étoyent pas. Et si bien on ne nie pas qu’il ne s’en trouve quelques-uns qui, comme chiens et porceaux, retournent à leur vomissement et à se veautrer derechef dans la fange de leurs anciens péchés si est-ce que l’on en trouve plusieurs, dans les confessions, lêquels ayant assisté aux missions précédentes des parroisses voisines ont tellement persévéré et si constamment observé le bon propos qu’ils avoyent fait de corriger leur vie qu’ils se trouvent avoir passé l’année entière sans se souiller d’aucun péché mortel, principalement à l’occasion et par la practique de certains remèdes enseignés ès missions pour fuir le péché, ou pour le châtier deuement, sitôt qu’il est commis.
C’est ainsi qu’un noble cavallier se dépétra d’une pernicieuse coutume invétérée de jurer et parjurer à tout bout de champ, car ayant ouy en la mission qu’il falloit mettre de la poussière sur la langue ou baiser terre aussitôt qu’il étoit échappé de jurer ou maudire, n’ayant point été si curieux auditeur que sérieux facteur pour mettr’ en practique les documents donnés pour le salut de son âme, sitôt qu’il luy arrivoit de jurer, il se mettoit à genoux pour fair’ amend’ honorable à la divine Majesté et satisfair’ au prochain mal édifié, baisoit la terre dévotement, reconnoissant sa faute et s’humiliant devant Dieu, si bien que, même étant à table, s’il luy échappoit de commettre semblable faute, il n’en demeuroit pas impuny, ains se le voit pour se prosterner et faire sa pénitence, et ce, avec un si heureux succès qu’il est demeuré entièrement dépouillé de cette vicieuse habitude.
Outre ce, un’ infinité d’autres vices ont été extirpés en cette mission, comm’ ès autres, les procès accommodés, les inimitiés étinctes, les parties réconciliées, tant de larcins restitués, l’usure bannie et les contracts usuraires rescindés. Les yvrognes, luxurieux et autres gens de mauvaise vie remis au trac d’une vie chrétienne.
Enfin, après avoir institué les confréries du très St-Sacrement, du St-Rosaire et de la Doctrine chrétienne, tant en cette parroisse qu’en sa voisine de Morillon, et après avoir réparé le grand autel et cueilly des aumônes pour orner l’église des parements /239/ nécessaires, l’oraison de Quarante-Heures a perfectionné cet ouvrage, à la gloire de Dieu et de la glorieuse Vierge mère. Amen !
§ 26
abbêres (1644).
La mêm’ année nos pères missionaires passèrent dans les montagnes pour cultiver la parroisse d’Abbères, l’espace de trois semaines. Cette parroiss’ est une de celles qui ont été des dernières délivrées du joug des Bernois et de leur incrédulité, pour retourner à la première et ancienn’ obéissance de l’Etat de Savoye, à son légitime prince et dans le gyron de la ste Eglise romaine, notre très saincte mère; et encor y avoit-il quelque reste de l’odeur de l’hérésie en plusieurs vieillards qui retenoyent les vieilles impressions contractées en leur jeunesse parmy les ennemis de la foy.
Et les jeunes n’étoyent guères plus nets de cette infection, par une mauvaise coutume qu’ils ont d’aller deux ou trois fois l’année demeurer parmy les huguenots, sur les terres des Bernois, d’où ils retournent tellement aliénés de toute piété et dévotion, et si chancelans en la foy qu’on ne sçait de quelle religion ils sont. Tout leur est indifférent. Ils louent toutes les religions et n’en observent pas une de cœur. Ils ignorent les censures de l’Eglise aussi bien que ses thrésors, parce qu’ils les veulent ignorer, pour n’êtr’ obligés à bien faire, d’où procède un si grand mépris des choses divines, une si grande négligence des sacrements ecclésiastiques et une si grande lâcheté à bien faire qu’il est clair et manifeste qu’ils ne croyent les principes de la foy qu’avec incertitude, et n’en practiquent les exercices que par force et intérest temporel.
Pour remédier à ces malheurs, nos missionnaires mirent ordre à ce que tous ceux qui étoyent résidents ès terres des huguenots fussent rappellés, interdisans la ste communion à tous les parents et ayans quelqu’ authorité pour cet effect, jusques à ce qu’ils les eussent fait retirer en leur lieu et terres catholiques, et c’est ainsi qu’ils vinrent à connoître le naufrage /240/ de plusieurs en la foy, pour avoir fréquenté trop souvant et demeuré trop longtemps parmy les hérétiques. Ils en ont retiré d’autres qui étoyent exposés au péril imminent, et deux qui, dèsjà dès longtemps avoyent fait le saut dans Genève, ont esté receus dans le gyron de la ste Eglise catholique, après une solemnelle profession de foy et abjuration de l’hérésie. Les autres furent tellement confirmés en la foy que plusieurs s’obligèrent étroittement de jamais plus ne retourner ès terres des hérétiques.
Ayans donc posé ces fondements de la foy et confirmé les esprits chancelants, on ne sçauroit croire la grand’ émotion d’esprit et la grand’ affection qui éclata dès lors en ce peuple, avec un ardent désir de changer de vie en la plupart. Qui est-ce qui se pourroit persuader qu’un pauvre peuple réduict pour la plupart à une grande disette et nécessité qui, à peine, pouvoit se rassasier de pain d’orge ou d’avoine, ne beuvant que de l’eau, et oppressé de plusieurs autres calamités, pût se rendre assidu pour aller tous les jours aux exercices de la mission, laissans en arrière tous soins des affaires domestiques, parmy tant de difficultés des chemins et dangers des précipices, les injures des temps et de travail insupportables, et y accourir avec tant de ferveur à qui mieux mieux, si bien que les églises ne pouvoyent contenir la multitude, dont la plus grande partie demeuroit dehors, et plusieurs se servoyent des échelles et autres moyens pour se prévalloir des fenestres, des clochers et de toutes les ouvertures pour entendre la parolle de Dieu, venir de trois journées loin, de Sion, ville capitale de Valley, pour entendre les prédications et catéchismes de la mission ? Et après avoir suffisamment succé le doux laict de la doctrine chrétienne, l’espace de dix jours, s’en retourner pleins de consolation, louans Dieu pour ses grandes miséricordes.
Je ne veux icy réitérer les pleurs, gémissements et lugubres exclamations qui sont ordinaires aux missions, non moins aptes à préserver des péchés à l’advenir que propres à laver les taches et ordures des commis par le passé. Ainsi que l’expérience faisoit voir en ceux qui avoyent assisté aux missions des autres parroisses qui se trouvoyent, par la grâce de Dieu, avoir passé les années entières, sans avoir commis un péché mortel, ce qui /241/ est d’autant plus admirable que plus difficile est le combat et plus rare la victoire de tous les vices, parmy les affaires du monde. D’où il est aisé à connoître qu’il s’y doit estre fait un grand meurtre des vices et mortification des passions, mais bien difficile à en dire le nombre des extirpés.
Une vingtaine de procès furent assoupis et accordés, qui sont la perte des biens, la peste des âmes et la cause de maux infinis, mais beaucoup plus furent étinctes des inimitiés et rancunes, personne n’étant admis à la ste communion qui ne soit premièrement réconcilié avec ses ennemis, les faisans amis à force d’humilité et supplications. Ce qui succédoit si heureusement que, bien souvent, ils s’accommodoyent par cette voye et extirpoyent des haines invétérées de plusieurs années, où n’avoyent rien pu effectuer des personnes notables, ny l’interposition de l’authorité des puissants.
Cecy est remarquable que, dès aussitôt que ce peuple d’Abbères sceut que les missionaires capucins devoyent aller à eux, ils commencèrent à faire des restitutions de ce qu’ils avoyent du bien d’autruy, et peyer de leur plein gré des debtes qu’ils nyoyent auparavant, satisfair’ aux serviteurs, aux ouvriers, aux artisans pour les salaires retenus et réparer tous autres domages faits au prochain. Les autres portèrent avec eux, allans à la confession, les larcins qu’ils avoyent faits, pour les restituer, excités par un proverbe commun qui se sèm’ ordinairement à l’arrivée des missionaires, en quelque parroisse : « Garde les larrons, voylà les pères qui arrivent ! »
Car étant ainsi que, soit pour le respect des personnes qui derrobent, ou par la trop grande indulgence des confesseurs, ou par la naturell’ inclination que le mond’ a d’avoir des biens temporels, les larcins, les rapines, les concussions et les usures régnent quasi sans punition. Tant d’exactions injustes, tant de cruelles oppressions des pauvres femmes vêves et enfans orphelins se voyent en ce temps que vrayement il ne se faut pas étonner s’il est plus facile de faire passer un chable de navire, voire même « un chameau par le pertuis d’un’ aiguille, que de fair’ entrer un riche, de fait ou de volonté, en paradis » 11, car /242/ celuy qui ne court pas après l’or et l’argent, qui ne désire point le bien d’autrui et ne l’a point derrobé et n’abuse pas de ce qu’il possède, sans doute fera des merveilles en sa vie 12. Mais c’est un oiseau si rare en terre que les corbeaux blancs ne le sont guères plus (rara aris in terra alboque simillima corvo).
Il s’est vu en cette mission, comm’ aussi ès autres, des restitutions de mille florins et autres semblables sommes. Nos pères instituèrent en cette parroisse les trois confréries principales, du très St-Sacrement, du S-Rosaire et de la Doctrine chrétienne et, bien qu’il y ait eu un peu de difficulté parmy ces gens qui avoyent honte d’être dévots et où l’on voit encor les fondements et masures ruinées du temple des huguenots, sans parler de ce qui étoit resté dans les esprits, néantmoins, par la faveur du ciel et la vigilance de quelques hommes dévots, on a vu un grand changement parmy ce peuple, avec espérance d’aller de bien en mieux.
L’autel a été réparé et orné, la sacristie accommodée, et une cueillette d’argent faitte pour des ornements d’autel et vêtements sacerdotaux. Enfin l’oraison de Quarante-Heures donna la conclusion à cette mission, avec une grandissime affluence de peuple, une dévotion exemplaire et des pleurs et gémissements et autres marques de piété à ravir. Dieu en soit loué !
§ 27
boëge, vacheresse et st-paul (1644).
Nous voicy arrivés à trois missions, qui donnent fin aux travaux de l’an 1644, ès parroisses de Boëge, Vacheresse et St-Paul, rière Focigny et le Chablays, du diocèse de Genève.
Il sembloit, à voir ces populaces à la suitte des missionaires, être retourné le temps où nre Sr avec ses apôtres alloit jettant les fondements de son Eglise parmy les déserts, suivy de tant de peuple qui passoit les trois jours, sans penser à la nourriture /243/ du corps, alléché par la douceur des discours sacrés du Verbe incarné, qui se communiquoit si familièrement, car ces bonnes gens à l’imitation de ceux-là, voire les surpassant en certaine façon, par une ste jalousie ou émulation, venoyent de trois journées loing et encor plus, de Valley, de Suisse et de Bourgoigne, pour entendre la parolle de Dieu, non trois jours durant, mais tout le temps de la mission, non immédiatement de la bouche du Fils de Dieu, source et fontaine des eaux vives de la grâce, mais à la faveur de quelques nues, envoyées de Dieu par le vent du St-Esprit, insipides de soy, épaisses des vapeurs de l’humain’ infirmité et passagère corruptibilité, foulans aux piés pour cet effect tout soin et sollicitude des affaires de leur maison, pour se repaître en terre étrangère, biens éloignés de leurs foyers, trois ou quatre fois le jour, des fruicts de ce paradis terrestre, et tellement abstraicts en leurs esprits infatigables qu’à grand peine pouvoyent-ils sortir de l’église et des environs pour prendre quelque réfection corporelle.
En quoy nos pères ont admiré le zèle de quelques femmelettes (plus qu’appreuvé), entre lêquelles les unes ont laissé leurs petits enfants, les semaines entières, à d’autres nourrices pour les alaicter; les autres, après leur avoir donné, avec un amour maternel, à sucer leurs mamelles, les ont laissés, une grande partie du jour, enfermés et cachés dans leur logis, sans gard’ et sans nourriture, exemple, à la vérité, admirable, non toujours imitable, pour ceux qui, par trop attachés à un amour folâtre et sensuel de leurs enfans, négligent le service de Dieu et le salut de leurs âmes.
Non moins admirables semblent être ceux qui, pour leur pauvreté, marchans à piés nuds sur la nêge et autres incommodités des rigueurs de l’hyver faisans horreur à ceux qui étoyent bien chaussés et vêtus, par le sang même de leurs piés, alloyent tous les jours à tous les exercices de la mission. Ha ! que Dieu tiendra bien conte de tous leurs pas pour les récompenser éternellement !
Louables sont encor les serviteurs, lesquels, ne pouvans obtenir congé de leurs maîtres avaricieux pour aller tous les jours aux exercices de la mission, aymoyent mieux perdre leur salaire temporel que le fruict spirituel de la parolle de Dieu. /244/ O utile perte ! O sage conseil ! Laisser la terre pour le ciel, et les intérests temporels pour les choses divines !
Pour décrire les sts mouvements qui sont procédés de ces sources, les ardents désirs de faire pénitence, qui embrasoyent les cœurs de ce simple peuple de Dieu, il n’est pas besoin d’appeller pour témoins les larmes et les pleurs, les soupirs et sanglots et les exclamations lugubres qui, tous les jours, remplissoyent l’air et détrempoyent la terre. Que les jeûnes de trois jours sans prendre aucune nourriture, facent cet office, les nuicts passées en oraison sans dormir, les résolutions prises de se priver pour jamais de l’usage des linges, se contentans des rudes cilices de leurs pauvres vêtements, lêquelles austérités, bien qu’on ne les appreuve pas, ains on les empêche tant que l’on peut, comme n’étans convenables à des pauvres laboureurs ou artisans, néantmoins on les allègue comme des arguments énergiques de la pénitence non feinte de ce peuple !
Que si l’on veut sçavoir combien de vices ont été extirpés, combien de ténèbres d’erreur et d’ignorance dissipées, Dieu sçait combien d’hommes de quarante et cinquante ans ont nouvellement appris l’oraison dominicale, les commandements de Dieu et autres premiers principes et rudiments de notre foy et religion catholique. Ha ! combien en a-t-on trouvé qui n’étoyent catholiques que de nom, auxquels demandans combien il y a de Dieu, répondoyent : six ou sept, qui plus, qui moins; qui du St-Sacrement de l’eucharistie disoyent que c’estoit du pain, qui, la figure de Jésus-Christ; qui, la figure de N.-Dame; qui, celle des apôtres; d’autres qui estans provoqués à fair’ une bonne confession de tous leurs péchés, confessoyent ingénuement que jamais ils n’avoyent, non seulement confessé tous leurs péchés, mais encor que jamais ils n’avoyent creu que la confession fût nécessaire au salut.
D’où l’on peut voir la grandissime nécessité qu’il y avoit, parmy les peuples, d’enseigner la doctrine chrétienne, et partant, Dieu pardonne et convertisse ceux qui, non seulement enfouissent le talent que Dieu leur a donné pour ce faire, mais encore portent envie et traversent ceux qui sont employés en ces sts exercices et sont envoyés pour travailler en la vigne de Dieu, à leur propre ruine et détriment et à la perte de plusieurs. /245/
Entre tous les vices semblent plus odieux les blasphèmes, jurements, malédictions et imprécations qui, toutefois, sont si communs en ce temps qu’ils ne le sont guères plus dans les enfers que parmy le christianisme. C’est ce que nos missionaires combattent à tout’ outrance, imposans à ces langues pestiférés des mortifications à faire sur-le-champ, comme de baiser terre promptement, mettre de la poussière sur la langue et choses semblables, ce qui réussit si heureusement que tous ceux qui se sont servy de ces remèdes se sont entièrement amendés.
Plusieurs sages mondains reiettent et se moquent inconsidérément de ces remèdes purgatifs et préservatifs tout ensemble. Mais il est bien certain que, quand il plaira à messieurs les pasteurs les authoriser et les faire practiquer au gouvernement de leur peuple, ils extirperont beaucoup de vices en peu de temps et s’en trouveront fort bien. A quoy non seulement les invitent les oracles divins, mais encore les funestes accidents qui arrivent toû les jours parmy les hommes, en punition de leurs fautes et pour donner de la terreur aux spectateurs.
Es deux dernières missions susmentionnées de Vacheresse et St-Paul, nos missionaires trouvèrent deux pères de famille, l’un dêquels, avec ses malédictions, envoya son enfant en l’autre monde subitement, et l’autre, par le même moyen, rendit son enfant impotent (il y avoit dèsjà deux ans) et perclus de tous ses membres.
L’avarice brutale et sordide, source de toû maux, ne leur déplaisant pas moins, ils ont tant fulminé et tempêté contre sa malice que les brebis et les bœufs, les champs et métairies et autres possessions ont esté restitués aux pauvres femmes vêves et enfans orphelins, qui leur avoyent esté injustement enlevées jà dès longtemps, ou récompensées selon leur juste prix. Victoire d’autant plus glorieuse que plus difficile à remporter. A plusieurs reprises et coups réitérés, peu à peu on vint à arracher des cœurs la convoitise des choses temporelles, appellée de S. Paul, « racine de tous maux » 13, laquelle, étant une fois bannie des esprits humains, on étinct facilement les noises et débats, les inimitiés, rancunes, et on accorde les procès, comme /246/ en ces parroisses, on en a conté plus de trente, qui ont été assoupis en ces missions.
Mais la peste plus dangereuse et généralissime entre les humains, c’est la luxure, qui n’épargne personne, de quel sexe ou aage que ce soit, et qui fait tant de dégât que c’est une merveille que le feu du ciel ne détruit les royaumes et provinces des chrétiens, comme jadis du temps du grand patriarche Abraham, sur Sodome, Gomorrhe et peys circonvoisins, pour purger tant d’impuretés et vanger la querelle de Dieu. Pour remédier à ce mal autant que faire se peut, nos missionaires faisoyent tellement éclater les foudres et éclairs et les flammes de l’ire de Dieu qu’un petit enfant, tout tremblant de peur, après avoir entendu crier contre ce vice, à la prédication et au cathéchisme, prit une tell’ horreur de ce vice déshonête que jamais, du depuis, ne purent ses père et mère, ny par flaterie, ny par menaces ou autres inventions, l’induire à se servir d’un même lict avec une sienne sœur de quatre ans, la repoussant à coups de piés et de poings, puis se voulant jetter bas du lict, sans avoir aucun repos, jusques à ce qu’ils fussent séparés entièrement.
Un des principaux soins de nos pères missionaires est de travailler sérieusement à enseigner les principes de la foy, et la confirmer et accroître dans les esprits des auditeurs, comm’ étant la substance de tout ce que nous espérons et le fondement de tout l’édifice spirituel de notre salut, laquelle venant à s’étindre ou s’obscurcir, il sera fort aysé à notre ennemy, envieux de notre salut, de tromper le simple peuple, parmy les ténèbres d’erreur et les perdre malheureusement dans le précipice des vices.
Pour donc travailler à cela, nos pères, quoyque ces parroisses fussent assés éloignées des hérétiques, néantmoins en receurent un dans le gyron de l’Eglise catholique et en retirèrent plusieurs, lêquels, après avoir demeuré les dix, douze et quinze années parmy les hérétiques, ne ressentoyent pas seulement l’hérésie par leurs œuvres, mais encor la couvoyent en leur cœur, ayans désjà depuis quelques années négligé l’usage des sacrements ecclésiastiques, et sur le poinct de fair’ un malheureux naufrage. Ils détournèrent aussi plusieurs qui étoyent /247/ sur le point de retourner par delà, du côté des Bernois, pour leurs intérests particuliers et profit temporel, mais si puissamment que plusieurs d’entr’eux s’obligeoyent de leur plein gré, par serment très étroict, de jamais plus n’aller parmy les hérétiques pour habiter en leurs terres.
Enfin, ils instituèrent en ces trois parroisses. les trois principales confréries, du très St-Sacrement, du St-Rosaire et de la Doctrine chrétienne, et restaurèrent en leur pristine splendeur celles qui, pour leur antiquité, s’en alloyent comme en ruine. Ils firent faire des réparations ès autels, dresser des sacristies, pourvoir des ornements d’autel et vestements sacerdotaux, selon l’exigence et possibilité des lieux. Je ne dy rien des pleurs et lamentations de ces pauvres peuples au départ de nos pères, les accompagnans les quarts de lieue et davantage, ne se pouvans séparer d’eux qu’avec grandissime peine et regrets, toû baignés de larmes et les poictrines serrées de douleur.
§ 28
st-julien (1645).
Voicy des nouvelles approches de la petit’ armée volante de la Reyne des cieux, pour attaquer hardiment et puissamment la Cité de Genève (pépinière d’erreur et mère nourrice des vicieux qui se réfugient à icelle) qui se campe à St-Julien, à une lieue proche d’icelle, où les pauvres capucins ont arboré l’étendard de la Croix, il y a environ cinquante ans, et dressé leur batterie qui va toujours se fortifiant, pour la conservation du peuple des balliages de Ternier et Gaillard, conquis et acquis à l’Eglise catholique par nos prédécesseurs, par la vertu divine et le zèle de nos princes naturels, et pour acquérir de nouveaux sujects au triomphe de notre souveraine Princesse, empérière de l’univers.
Ce fut une merveille de voir, en ce petit lieu où à peine trouvera-t-on une vingtaine de maisons (capitale toutefois des susdtz balliages à cause de la judicature), une tell’ affluence de peuple qui y vint de toutes parts que l’église parroissiale avec celle des capucins ne pouvant recevoir une si grande multitude /248/ de gens, ny nos pères subir toû les travaux nécessaires à tels effectz, on fut contraint de terminer en trois semaines la mission qui en requéroit six, non sans grand détriment des pauvres âmes. Là se voyoyent des gens de toute nation, des Allemands, des François, des Italiens, des Anglois, et de toutes les contrées du monde que Genève se trouva dans son sein.
Les uns y vinrent par dévotion, les autres par curiosité, les ministres frémissans horriblement et, en vain, opposans leurs menaces et défenses. Mais leur rage et fureur alloit toujours augmentant à mesure qu’ils voyoyent la sortie de plusieurs qui abandonoyent leur ville, non seulement des catholiques y résidents, mais encor des hérétiques, car nos pères ne recevoyent personne à la confession, ny par conséquent à la ste communion, que, premièrement, ils n’eussent quitté tout à fait Genève, et retiré toû ceux qui leur appartenoyent en quelque façon, comm’ enfans, cousins, amis ou alliés.
Il y eut un grand tumulte dans la ville; combien de disputes et altercations entre ceux qui vouloyent sortir et ceux qui vouloyent retenir ! quelle furie parmy les ministres, voyans leur peine perdue et les labeurs inutiles qu’ils avoyent employé par plusieurs années à pervertir tant de gens qui, au son des trompettes catholiques, leur tournoyent le dos, et une mission de trois semaines les leur ravissoit avec les forces de l’amour de Dieu et la practique des vertus. Car quatre hérétiques formels y furent convertis et receus au gyron de la ste Eglise catholique, romaine entre lêquels l’un étoit citoyen de Genève, quoyque, pour des justes causes, il ne se manifestât pas pour lors.
D’autres qui étoyent catholiques, jà dès longtemps pervertis ou qui devoyent bientôt faire le saut, à cause de leur long séjour dans cette ville périlleuse, furent délivrés de ce funeste danger. Outre une trentaine d’autres, entre lêquels y avoit une femme de quatre-vingt ans qui avoit demeuré dans Genève une quarantaine d’années et, par le moyen de la mission, vint à se convertir et faire pénitence de ses erreurs et péchés, retournant à sa première et ancienne foy et religion, mettant une bonne fin à une mauvaise vie.
Semblablement après avoir passé dix-huict ans dans Genève avec un mary hérétique, un’ autre aussi qui dèsjà avoit /249/ donné sa foy, en plein consistoire, dans la même cité, pour abjurer la foy catholique, au jour suivant, venant à la mission, à la belle première prédication qu’elle entendit, elle changea sa pernicieuse résolution en une ste conversion.
Je laisse passer plusieurs qui avoyent habité dans Genève, qui six, qui dix, qui douze années, comme brebis errantes sans pasteurs, sans pâture et sans aucune défense [sic] des sacrements, qui retournèrent au berceau de leur légitime pasteur, attirés non seulement par la voix des prédicateurs qui les appelloyent, mais encor poussés et comme violentés par des spectres et terreurs extraordinaires.
Il arriva, en ce même temps de la mission, qu’une certaine maison proche de Genève, laquelle, pour la fréquentation ordinaire qu’elle avoit toû les jours avec les hérétiques, bien qu’elle n’abjurât pas publiquement la foy catholique, elle ne laissoit pourtant de practiquer secrètement les mœurs de son andagoniste genevoise, et non seulement négligeoit la mission, mais encor s’en moquoit (comm’ ont accoutumé de faire semblables gens de néant), après avoir une fois bien gaussé et débagoulé tout ce qu’ils avoyent pu entr’eux sur le suject de la messe et des missions, voylà qu’en plaine nuict, on entend tout à coup par toute la maison un grand tumulte, si bien que tous, épouvantés, les uns toû nuds, les autres en chemise, s’enfuirent dehors, et donnans l’allarme au camp, remplirent tout le voisinage de terreur, et eux, faits sages à leurs dépends, se rangèrent à leur devoir et devinrent meilleurs qu’ils n’étoyent auparavant. C’est ainsy que Dieu coopéroit aux missions par plusieurs semblables prodiges (que noû ne décrivons pas pour n’en avoir des preuves authentiques) et contraignant à s’amender, avec les coups de ces terreurs, ceux qui se rendoyent rétifs à la parolle de Dieu.
Je ne réitère icy les autres choses si souvant indiquées et communes aux autres missions, comme des haines et rancunes étinctes, des procès accommodés, des confréries instituées, des admirables émotions à la pénitence, des satisfactions et réconciliations, et semblables. /250/
§ 29
le bioc et morzenaz (1645).
Du plus bas de la pleine, nous guindons derechef notre vol aux plus hautes montagnes de Chablays et arrivons ès parroisses du Bioc et de Morzenaz, où la mission séjourna sept semaines durant. Comme ces parroisses sont les plus hautes en situation, aussi le sont-elles en affection et inclination à tous actes de piété, et sont tellement avides de la parolle de Dieu que les églises bien souvant ne pouvoyent recevoir l’affluence du peuple qui abbordoit de toutes parts, et des lieux éloignés d’une journée entière, pour venir aux exercices missionaires, quittant toû les affaires de la maison, pour apprendre les divines volontés et les mettre en practique, mêmes au temps d’été qu’il faut recueillir la provision des fruicts de la terre pour la nourriture du corps pour le reste de l’année, lors principalement que les blés et les foins, étans coupés sur terre, ont accoutumé de se perdre par l’injure des temps fâcheux, ordinaires et journalliers parmy les hautes montagnes, qui pour cett’ occasion sont méritoirement dispensés par les supérieurs, pour travailler ès jours de festes et prévenir ces accidents.
En ce même temps, dy-je, vous auriez vu en ces deux missions ces pauvres peuples laisser tout entre les mains de la Providence divine, pour penser sérieusement à la grande besoigne de leur salut éternel, allans tous les jours et des lieux plus distants à tous les exercices de la mission, demeurans les jours entiers et encor les semaines, sans sortir de l’église, sinon à grand’ peine pour prendre quelque petite réfection, entre lêquels en la parroisse de Morzenaz (laquelle par ses confins termine la Savoye et la divise du Valley, au plus haut des montagnes) a éclaté la splendeur de dévotion ès Vallésans, lêquels alloyent par trouppes, grimpant le sommet des montagnes par des lieux dangereux et presqu’inaccessibles, pénétrans les grandes forests et autres difficultés, pour assister aux exercices de la mission et en faire leur profit, ce qui donnoit non seulement de l’admiration aux habitants de ces quartiers-là mais encore des puissants motifs pour exciter en eux la ferveur /251/ de l’esprit, d’où procédoit que, par une ste émulation, ils combattoyent à qui mieux d’eux practiqueroit la vertu et acquerroit de plus grandes corones.
Mais la dévotion de plusieurs nourrices étoit du tout admirable. lêquelles n’osans pas laisser leurs petits enfans de laict à la maison, et toutefois ne voulans estre privées des quotidiennes instructions, chargeoyent sur leur teste des berceaux pour augmenter leur croix et s’en alloyent en cet équipage à l’église pour vaquer à leur salut.
Les puissants et admirables sentiments et émotions de pénitence que l’on a vu en ces deux parroisses ont paru non seulement ès larmes, pleurs et sanglots, entrecoupés de soupirs exhalés de leurs poictrines embrasées, mais principalement ès bonnes et entières confessions générales de leurs péchés, et au zèle très ardent qu’ils avoyent de vanger en leur propre chair, mais très sévèrement, les offenses commises contre la divine Majesté, se plaignans, pour la plupart, à la fin de leur confession, qu’on ne leur donnoit pas assés de pénitence, ne pouvant se persuader de pouvoir obtenir le pardon de tant de crimes si énormes et de tant d’ingratitude envers Dieu avec si peu de mortification.
Nos pères, qui ordinairement travailloyent à faire voir au peuple la douceur et bénignité de notre Rédempteur à lendroict des pauvres pécheurs vrayement contrits et repentans, leur allégoyent tant d’exemples de la practique expresse de notre doux Sauveur (qui est venu pour médicamenter et guérir, et non pas pour tout perdre et punir) ne désiroyent aussi que d’imiter leur bon Maître et cercher amoureusement les brebis errantes, pour les apporter dans le bercail de la grâce et les amener à la suitte de leur souverain Pasteur. Néantmoins, aux instances de ces bonnes gens, ils étoyent contrains d’augmenter un peu la dose des pénitences par-dessus leur coutume, pour leur satisfaction.
O que c’est une chose salutaire et bien meilleure de châtier les péchés par l’homme pénitent que par un Dieu punissant et juste vangeur de sa cause. « C’est chose horrible, dit le grand apôtre, de tomber entre les mains de Dieu vivant » 14, ayant /252/ méprisé la voix d’un Dieu mourant ! Mais bien plus admirable fut en plusieurs autres le changement de la destre du Très-Haut, Dieu tout-puissant, lêquels sans avoir vu ny entendu la mission, par le seul bruit commun et la relation de ceux qui y avoyent été, furent si puissamment excités que, venans à abhorrer leur vie passée, changèrent leurs mœurs corrompues, firent pénitence et devinrent meilleurs. Dieu bénissant ainsi les travaux des missionaires au-delà de tout’ attente, jusques à les faire « moissoner, où ils n’avoyent point semé et recueillir des fruicts où ils n’avoyent pas travaillé 15. »
Ce serait chose trop longue, il est vray, de vouloir racconter toû les vices extirpés en ces deux parroisses par la mission. Si ne faut passer soû silence qu’ils ont mis toû les confins d’icelles sous l’empire de la paix, ayans étinct toutes les noises et débats, accordé et assoupy toû les procès et les avoir rendu vrays disciples de J.-C. Trois autels furent dévotement réparés et ornés; deux pixides d’argent achettées, tant pour conserver le très St-Sacrement que pour le porter aux malades révéremment.
Trois confréries instituées, du très St-Sacrement, du St-Rosaire et de la Doctrine chrétienne, qui apportent tant d’utilité au christianisme que les preuves en sont toutes évidentes, étant autant de témoins en ce diocèse de Genève qu’il y a de parroisses. principalement celle de la Doctrine chrétienne, laquelle, par la diligence de messieurs les curés, prenant accroissement, fait les petits enfans, non tant bons écholiers que petits théologiens, et les veillards déplorans leur misère vont se plaignans d’avoir commencé si tard à apprendre les choses nécessaires à leur salut, et commencé à sçavoir vivre quand il est temps de mourir.
Mettons la dernière main à la description de ces missions ès deux parroisses susdtes, par la conversion d’un hérétique, non moins admirable que profitable et d’édification. Se trouvant ce pauvre errant parmy le peuple catholique à la mission et entendant le st sacrifice de la messe, comme le prestre vint à élever la ste hostie et la montrer au peuple pour l’adoration d’icelle, ce /253/ pauvre hérétique nonobstant toute diligence faitte pour la voir, il ne la put aucunement appercevoir. Cela luy donna un tel étonnement et admiration qu’il ne sçavoit qu’en penser ou juger.
Néantmoins attribuant le manquement à quelqu’ accident à luy inconnu, il persévère à demeurer dans l’église et entend six messes consécutivement, s’approche et fait ce qu’il peut, sans jamais voir la ste hostie. Le voylà dans des plus grandes admirations et, raisonnant sur la perspicacité de ses yeux et sur toutes les circonstances requises pour voir parfaictement un objet corporel visible et sensible, lêquelles se trouvoyent en cett’ occasion en deue proportion et, toutefois, l’effect ne s’en suyvoit pas conform’ à la cause et à son désir, alors il commença à ouvrir les yeux du cœur, pour considérer la toute-puissance de celuy qui voit tout et n’ignore rien, ny par conséquent son incrédulité et, admirant sa Providence infaillible, se disposa à croire ce qu’il ne pouvoit voir corporellement.
Il se convertit entièrement, étant bien catéchisé et instruict à cela, fit un’ abjuration solemnelle de tous ses erreurs et profession publique de la foy et religion catholique, apostolique, romaine, et ainsi recouvra en même temps la vue de l’âme et du corps, pour voir les accidents de pain et croire la présence corporelle du Fils de Dieu en ce très auguste et admirable et du tout adorable sacrement. Dieu en soit bénit éternellement !
§ 30
trétorrent (1649).
La mission des capucins se portant dans le peys de Valley commence, non sans mystère, en une parroisse du Bas-Valley, nommée Trétorrent, peu éloignée de la vallée d’Abondance qui est de Chablays, n’ayant qu’une montagne à grimper pour y arriver. Les trois ennemis capitaux de la nature humaine, le diable, le monde et la chair, ne cessoyent de lâcher la bond’ à leur malice, pour faire couler impétueusement trois gros torrents de superbe, d’avarice et de luxure, en ce lieu, pour entraîner et précipiter ces âmes dans les enfers, en s’éloignant de l’abondance des grâces et faveurs du ciel. /254/ Mais nos pères, à contre-poil, pour empêcher la continuation de ces malheurs, à l’honneur de la très ste Trinité, ont employé tout leur travail et diligence pour obtenir, de la source intarissable de tout bien, un thrésor et abondance de grâce et de bénédiction sur ce pauvre peuple, pour leur conversion, et les animer à grimper courageusement la montagne de pénitence et de vertu, pour leur salut.
A quoy étoyent nécessaires trois torrents divins, tous contraires aux diaboliques: celuy qui procède du Père éternel, père de miséricorde et Dieu de toute consolation, pour fortifier leur foiblesse par sa toute-puissance et animer leur pusillanimité au combat contre les vices et les ennemis de leur salut; celuy de la sapience du Fils, pour dissiper les ténèbres très épaisses d’erreurs et de superstitions qui occupoit leurs esprits; et celuy de l’amour et bonté du St-Esprit, pour purifier leurs affections, dresser leurs intentions et enflammer leurs cœurs au vray amour de la vertu et du souverain bien, pour abhorrer, détester et fouler aux piés les vices et péchés, et ainsy l’élever en haut, pour arriver à l’abondance de la gloire, moyennant celle de la grâce.
Je layray à décrire toutes ses autres solemnités communes aux missions pour racconter quelques cas particuliers qui sont arrivés en cette mission, fort dignes de remarque.
Un jeun’ homme non marié, habitué au vice de la corruption volontairement procurée, sans s’amender aucunement, nonobstant les corrections qui luy étoyent faittes par les confesseurs, estant sur le point de commettre cette pernicieuse action, sentit le diable dernier sa couche, qui luy sautoit dessus les jambes, de là sur le ventre, puis au col, et faillit à l’étrangler. Il s’écrie: Jésus, Maria, Joseph ! et fut délivré. Quelque temps après, le diable le tentant de nouveau, pour se délivrer de telle persécution, se sentant fort disposé du côté de la chair à ce malheur, l’esprit voulant emporter le dessus luy fit faire une violence corporelle, que je ne doy décrire plus ouvertement, de laquelle il croyoit estre resté inhabile et, faisant vœu à Nre-Dame et à S. Joseph, de ne plus recercher les sales contentements, fut entièrement délivré de toutes ces tentations.
Un autre qui étoit marié, fut porté d’une si grande ferveur /255/ d’esprit qu’il demanda à son confesseur permission de vendre tous ses biens, les donner aux pauvres et s’en aller servir à Dieu là où son confesseur luy conseilleroit. La prudence du confesseur modéra cet esprit et le retint à ne commettre ces excès pour demeurer à son devoir.
Une femme vêve entre les mains de laquelle quelqu’un avoit mis une somme d’argent sans obligation, ny promesse de la rendre jamais, ains la pouvoit garder en bonne conscience, comme luy étant donnée par le dépositeur, ayant entendu le bruit, six moys avant qu’elle arrivât, elle alla trouver un notaire entre les mains duquel elle s’obligea de devoir aux héritiers du susdt dépositeur, ladte somme, n’ayant pour lors de quoy satisfaire.
On ne sçauroit dire le nombre de ceux qui demandoyent à Dieu la grâce de mourir aux piés du confesseur, ayans fait leur confession.
Une femme se trouva si vivement touchée de contrition de ses péchés passés que, pour en faire pénitence, elle promit à Dieu de donner tous ses biens aux pauvres et vivre le reste de sa vie par la mendicité ou par son travail.
Un homme aagé d’environ quarante ans ne pouvoit manger, ny boire, ny dormir jusques à ce qu’il fût confessé et demeura l’espace de trois jours et trois nuicts en tel état, passant la nuict à la porte de l’hospice de la mission, enfin fut extrêmement consolé. Quant aux inimitiés réconciliées et les procès accommodés amiablement et les témoignages d’une vraye charité chrétienne, c’est un suject de louange particulier à la très ste Trinité.
§ 31
martigny (1649).
Suyvant la méthode que dessus, je diray, pour abbréger ces matières symboliques, qu’en la mission qui fut faitte à Martigny, en Valley, arriva aussi plusieurs choses notables:
Une fille empêchée de Sathan quatre jours durant par une pesanteur incroyable, en sa teste, pensant entrer dans l’église pour se confesser, s’en retournoit toujours et, s’étant faitte une /256/ grande violence, une fois, pour entrer, elle força Sathan, par une grâce spéciale de Dieu et se délivra de luy par une ste confession qui allégea son corps et son esprit en Dieu, source de toute vraye consolation.
Un’ autre s’étant confessée avec sacrilège demeura huict jours sans retourner à la mission, pendant lêquels elle ne dormoit point. Etant retournée pour confesser son crime, elle s’endormit en la présence de son confesseur pendant la prédication quy suyvit sa confession.
Un homme avoit projetté de mourir plutôt damné que jamais se confesser d’un crime que la honte luy faisoit retenir. Ayant entendu la mission, il se confessa avec des sentiments de pénitence toû particuliers.
Le concours fut incroyable du peuple qui venoit de toutes parts, depuis quatre heures du mattin, jusques à huict heures du soir. Les restitutions se faisoyent publiquement, nonobstant la contrariété des confesseurs. Les inimitiés se pardonnoyent sans difficultés et, quatre jours durant, on alloit cercher les ennemis pour se réconcilier par ensemble; les jeunes filles, entr’elles, faisoyent de même, n’osans auparavant se présenter aux confesseurs, pour légères que fussent leurs discordes.
Une femme se lèv’ à la minuict et enferme ses deux petits enfans, les laissant au soin et soû la protection de la divine Providence, se met en chemin pour fair’ un voyage de sept heures à aller et autant à venir, non sans péril de la vie, pour la grande difficulté de la montagne et des forests qu’il falloit traverser. Dieu sçait combien de fois elle se laissoit tomber, à cause des grandes nêges et glaciers, avec douleurs et grandes incommodités; et, à chaque fois, elle trouva toujours ses enfans allaigres et sans aucune lésion.
Un mary garde la maison et fait office de nourrice envers un sien petit fils de neuf moys, et sa femme abondoit tellement en laict qu’elle se trouve contraincte de le tirer secrètement et mettre dans des linges, entendant la ste messe à la mission. Il y avoit tant de nourrices autour de l’église qu’il ne se trouvoit pas des enfans de suffisance pour les décharger.
Un homme est persécuté du malin esprit l’espace de cinq ans; enfin il se donne au diable en présence de son père. Il vient /257/ à reconnoître son crime par le moyen de la mission et, voulant aller se confesser, le démon l’empêchoit toujours, luy disant: « Qu’as-tu que faire avec ces confesseurs de la mission ? » Ainsi il s’en retournoit depuis la porte de l’église. Néantmoins en vertu et par la force de la contrition, il entra une fois, surmontant le diable et, ayant entendu les cathéchismes, il se confessa avec abondance de larmes.
Un père demande pardon à ses petits enfans de toutes les mauvaises actions qu’il avoit fait en leur présence et de la mauvaise éducation qu’il leur avoit donné, leur donnant à tous sa bénédiction.
Les paillards et les complices de quel péché que ce fût, de leur propre mouvement et sans instruction d’autruy, s’alloyent cercher les uns les autres pour se demander pardon mutuellement, s’exhortans à faire des bonnes confessions syncères et entières.
Une femme malade et impottente presque de tous ses membres étant advertie de la venue des missionaires et entendant racconter leurs exercices se résout aussitôt de faire une confession générale, si elle pouvoit aller à l’église; en même temps se trouve saine et bien guérie, dont ell’accomplit son dessein et se confessa avec une grande contrition et dévotion.
Plusieurs, six moys avant la mission, de ses quartiers, se résolurent d’attendre la venue des missionaires pour se confesser, sans que l’on sçache qui leur avoit pu révéler que les missionaires y viendroyent, n’étant encor résolu par les pères de la province de faire cett’ année la mission.
Un bon vieillard, granger d’un seigneur de Sion, s’en va à Sion se jetter aux piés de son maître, demandant pardon de tous ses manquements commis en l’administration de tous ses biens. Le seigneur admirant la prudence de son métayer (qu’ils appellent terrementier) luy quitte librement tout ce qu’il pourroit avoir receu ou retenu mal à propos et, de plus, luy donne d’autres revenus à huict ducatons vallant, afin qu’il persévère en son service comm’ auparavant.
Une femme ayant receu indignement la ste eucharistie, il luy sembloit avoir une grosse pierre quy luy rouloit dans l’estomach et dans ses intestins, luy causant une très grande douleur. /258/ Mais venant à concevoir une grande contrition de sa faute, elle se prit à prier Dieu au coing de l’église qu’il luy pleut luy ottroyer cette grâce de faire trêves avec elle jusques au jour suyvant, ce qu’ayant obtenu, elle ne prit aucun repos, ny sommeil, ni nourriture, jusques à ce qu’elle eût fait une bonn’ et entière confession.
§ 32
orsières (1649).
En la mission d’Orsières qui fut faitte la même année 1649, une femme ayant autrefois commandé à ses enfants de prendre des fruicts ès possessions d’autruy pour apporter en sa maison, venant à concevoir une vraye contrition de ce mauvais conseil en la mission, elle assembla toû ses enfans, se mit à genoux devant eux, leur demande pardon de ce mauvais exemple et injuste conseil et leur commande de jamais ne luy obéir à l’advenir, quand elle leur commanderoit quelque chose mauvaise, contre le devoir des bons chrétiens.
Tous, sans difficultés et sans conseil d’aucun, demandoyent pardon à ceux auxquels ils avoyent pris ou retenu quelque chose, indiquans librement le larcin, pour avoir leur conscience en plus grand repos.
Un homm’ ayant ouÿ la renommée de la mission et de la venue des missionaires en sa parroisse, dès qu’il eût entendu le premier exercice, il demeura l’espace de huict jours sans repos et, étant arrivé aux piés du confesseur, confesse qu’il ne pouvoit plus vivre cet état, luy semblant que ses propres péchés le tuoyent, ou le diable à leur occasion.
Un homme obstiné et résolu de ferme propos à mourir sans confession, ayant entendu quelques cathéchismes à la mission, se confessa entièrement et parfaittement, assurant que jamais il n’eût confessé ses péchés à autres qu’aux missionaires, aymant mieux mourir que de les découvrir à un autre prestre.
Un autre ayant ouy le bruit de la mission protesta que, si les missionaires ne venoyent en sa parroisse, il les iroit cercher en quel lieu qu’ils fussent, quand il luy faudroit aller jusques à Rome. /259/
Deux hommes quy plaidoyent l’un contre l’autre, entendans que bientôt les missionaires viendroyent, après plusieurs altercations et des grands dépends, terminèrent librement leur différend et s’accordèrent devant l’arrivée des missionaires, sçachans qu’ils ne les entendroyent en confession que cela ne fût fait.
Un homme assés addonné au vice rencontre le démon avec des cornes et deux yeux flamboyans, proche du pont qui partage le village, lequel (démon) aspergeoit d’eau tous ceux qui passoyent à la façon d’un curé qui aspergeroit un peuple qui passeroit en procession, avec l’eau bénite, et derechef luy apparoit et l’environne par trois fois. Cet homme invoquant le st nom de Jésus et de Marie, le démon évanoüit, et fut délivré du démon et de ses péchés pendant la mission.
Une femme pauvre vint de bien loing pour cercher le pain spirituel de son âme, et ne pouvoit demeurer longtemps à la mission, parce qu’ell’ étoit nourrice d’un sien petit enfant. Elle le recommanda à un autre nourrice avec promesse de luy peyer sa peine et son travail. Mais où prendre de l’argent qu’elle n’avoit pas ? Elle s’en remit à la divine Providence par la voye de mendication.
Un homme ayme mieux perdre un debte de vingt-cinq florins qu’il playdoit que le moyen de se confesser pendant la mission.
Une femme désirant se confesser à la mission vint de bien loing pour cet effect, passa quatorze nuicts au découvert au moys de février, la grâce et ferveur d’esprit suppléant à la nécessité et défaut de secours naturel.
Un jeun’ homme désirant se réconcilier avec tout le monde, comme le prêtre montoit en chaire et vouloit commencer la prédication, il entre dans la petite chaire du prône et demande publiquement et à haute voix pardon de tous les déplaisirs et mauvais exemples qu’il pourroit avoir donné à tous en général et à chacun en particulier, avec des témoignages de grande contrition et piété. /260/
§ 33
sion (1650).
La mission qui fut faitte à Sion, capitale de Valley, l’an 1650, est d’autant plus signalée ès grands fruicts de conversion qu’ell’a opéré, par la vertu du Tout-puissant, que plus ell’ a souffert d’opposition et supporté de traverses et grandes contrariétés en son introduction, étant même prévenue en chemin et recevant quelque commandement pour retourner en arrière. (Le respect m’en fait supprimer la description.) Et comme la confrérie du très St-Sacrement est un des principaux moyens pour remettre la piété en état et la foy en son thrône, le malin esprit n’épargna aucun effort et invention pour y empêcher son institution.
Mais il n’y a conseil aucun qui puisse prévaloir contre les décrets divins, et l’affair’ a réussy avec autant plus de contentement et heureux succès que plus il avoit été impugné; et pour convaincre les obstinés, Dieu a voulu mélanger quelques petits traicts de sa justice punitive, parmy les torrents de sa miséricorde, punissant fort exemplairement plusieurs de ceux qui méprisoyent notablement l’habit des pénitents et les exercices de la confession, non seulement dans Sion, mais encore ès lieux circonvoisins. La ferveur de ce peuple se peut plus aysèment admirer que décrire, pour assister à la mission.
Les serviteurs et servantes désiroyent si ardemment assister aux exercices qui s’y faisoyent qu’ils aymoyent mieux quitter leurs maîtres et perdre leurs gages que la doctrine chrétienne et le fruict spirituel pour la nourriture de leurs âmes et pour leur salut, plusieurs ayans traitté avec leurs seigneurs pour cet effect, et ne pouvans obtenir congé, effectivement ont supporté la perte des biens temporels pour gaigner les éternels par les moyens que Dieu leur présentoit.
Une femme, entendant le bruit qui couroit de la venue des missionaires, s’en réjouit extrêmement et, venant à entendre le contraire, ell’ en fut tellement affligée qu’ell’ en fut alictée et malad’ à l’extrémité. Entendant derechef que les missionaires viendroyent, elle fut aussitôt guérie. /261/
Plusieurs ne prenoyent aucun repos, ny aucune nourriture, depuis qu’ils se sentoyent intérieurement touchés de componction et contrition de leurs fautes, jusques à ce qu’ils fussent confessés.
Un homme ayme mieux, jusques à Milan, cercher sa femme qui l’avoit abandonné, pour se réconcilier avec elle et retourner à la mission, que d’être privé du bien de se confesser aux missionaires, tant étoit ardent le désir de se sauver.
Plusieurs demandoyent permission de se confesser publiquement; autres, de demander pardon à leurs ennemis en plein’ assemblée dans l’église; autres, de jeûner tout le temps du carême, en pain et en eau seulement.
Quant aux solemnités de procession, à la clôture de l’oraison de Quarante-Heures, après la communion générale, elles ont d’autant plus excellé toutes les autres qu’elles ont été assistées de la présence de ce grand prélat et prince de l’Eglise, Monseigneur l’illustrissime et révme évêque de Sion, Adrian IV de Riedmatten, flambeau ardent de vertu et brasier de charité, brûlant du zèle de la maison de Dieu, accompagné du très vénérable et très ancien Chapitre de Sion, et le reste de son clergé, avec un’ assiduité infatigable et exemple ravissant de toute piété et bonté pastorale. Dieu en soit loué et bénit !
§ 34
leytroz (1650).
La mêm’ année fut faitte la mission dans le moys de novembre en la parroisse de Leytroz, à deux lieues proche de Sion, du côté d’en bas, où ils furent receus avec grande dévotion et entendus avec une singulière attention et assiduité, le peuple tout ravy de voir leurs sts exercices, entendre leurs ferventes prédications et très claire doctrine. Ils n’attendent pas la fin de la mission à se convertir à Dieu, ains la plupart, après quatre ou cinq prédications et autant de cathéchismes, se confessent avec grande contrition de leurs péchés et tous baignés de larmes, prians Dieu de bon cœur que, quand la mission seroit finie, il luy pleût les enlever de ce monde pour ne le plus /262/ offenser, tant étoit grande leur résolution de ne plus commettre aucun péché. Ce qui se preuve en la practique de plusieurs cas arrivés :
Une femme se trouve tant affligée et contrite d’avoir offensé Dieu, qu’elle se jetta aux piés d’un missionaire et luy dit avec grand’ effusion de larmes: « Pleût à mon Dieu, mon Rd père, que, dès l’instant que je suis venue en ce monde, j’y fusse entrée aveugle et que jamais je n’euss’ offensé mon Dieu, et à la mienne volonté que lorsque j’offensey mon Dieu, mon Créateur, je fusse restée privée des sens. »
Une fille ayant entendu une mission, s’étant confessée généralement de tous ses péchés, ayant son cœur tout contrit pour sa vie passée par trop lascive, tout’ enflammée de l’amour de son Dieu, se trouv’ en chemin avec un jeun’ homme fort débauché. Ils passent ensemble par un bois un’ heure de nuict. Elle, se voyant à la veille de perdre la grâce de son Dieu qu’elle avoit recouvrée à la mission par les enseignements des pères missionaires et par une ste confession, ell’ élève son esprit au ciel et supplie nre Seigr de tout son cœur luy faire cette grâce que, toutes les tentations que le diable voudrait jetter dans l’esprit de cet homme pour la perdre, il luy plût les luy envoyer, et un des missionaires [luy demandant la raison] de cette prière, elle répondit qu’ayant été à la mission et s’estant bien confessé, ell’ espérait que Dieu luy donnerait plus de force pour résister, qu’à cet homme qui n’y avoit point esté. Mais Dieu qui, par sa miséricorde et infinie libéralité, donne toujours plus abondamment ses faveurs qu’on ne les sçauroit demander, détourna l’esprit de cet homme qui ne luy dit un seul mot contre son honneur, quoyqu’il fût un insigne luxurieux, et la préserva du danger qui se fût pu trouver parmy les tentations.
Une fille aagée de vingt-deux ans, ayant entendu une mission et ayant fait sa confession générale, avec des grandissimes sentiments, pensant à la grâce que Dieu luy avoit faitte, de luy avoir donné le temps de se confesser vers les pères de la mission, elle pleurait continuellement son infortune de se voir si jeune, et luy étant demandée la cause de cette grande tristesse, elle répondit que le sujet de ses larmes estoit de se voir si jeune. « Je voudroy, disoit-elle, estre à présent si aagée et chargée /263/ d’infirmités que je peusse mourir avant que les pères missionaires sortent de notre peys, parce que je crain qu’étans dehors, je ne retourne dans le péché. »
Un jeun’ homme aagé de vingt ans, ayant entendu la mission et s’étant confessé avec une grande douleur de ses péchés, il en avoit tant de déplaisir que même il avoit en horreur les lieux où il avoit commis ses crimes. La mission estant finie, sa mère le voulant envoyer aux mêmes lieux pour garder le bétail, il la supplie de l’en exempter, parce qu’il y avoit offensé Dieu et qu’il avoit promis aux pères de la mission de quitter non seulement ses péchés, mais aussi les occasions qui le pouvoyent induire au péché, et qu’en toute autre chose il luy obéiroit très volontiers.
La mère eut patience deux jours pour sçavoir s’il pourroit se résoudre à effectuer ses commandements. Mais voyant qu’il continuoit en sa résolution, elle luy command’ absolument et veut que, sans autr’ excuse, il aill’ à la montagne garder le bétail. Ce pauvr’ enfant se voyant pressé par le commandement de sa mère qu’il honoroit grandement et la crainte qu’il avoit de retomber dans le péché, se trouvant dans les occasions de ses malheurs passés, il conçoit une douleur si grande de se voir exposé au péril de perdre la grâce de son Dieu que toute la nuict il est en prières, il implore le secours du ciel et prie Dieu luy être favorable en ce fâcheux rencontre. Il s’addresse à la sacrée Vierge, l’arraisonne avec un discours entrecoupé de sanglots. Dieu exauce sa prière et veut délivrer ce nouveau converty des occasions de perdre la gloir’ éternelle.
Le lendemain, sur les huict heures du mattin, sa mère voyant qu’il ne se le voit point et que toute la nuict elle l’avoit entendu soupirer, s’en va le trouver, l’arraisonner, luy demander s’il ne veut pas obéir à sa mère, ainsy qu’il avoit entendu des pères de la mission, que les enfans, par le commandement de Dieu, sont obligés d’obéir à leurs pères et mères. Le jeune pénitent répond à sa mère qu’il est prest de luy obéir en tout ce qui ne sera pas contre la loy divine, mais qu’il n’est pas obligé de s’exposer au danger évident de retomber dans le péché, « et partant, dit-il, j’ay prié mon Dieu de me lever de ce monde », et à même temps il rendit l’âme à son Créateur, en présence de sa /264/ mère, non sans grand’ admiration de tous ceux qui luy avoyent parlé le jour auparavant, étant en pleine santé.
Un homme addonné à toute sorte de paillardises et péchés infâmes qui estoyent manifestes à tous et désespéroit-on de son salut, ayant entendu la mission et s’étant enrollé en la confrérie du très St-Sacrement instituée par les pères de la mission, protesta auxdts pères que, dès lors qu’il eut receu l’habit de ladte confrérie, non seulement il quitta tous ses péchés, mais aussi les inclinations et les habitudes qu’il avoit contractées dans l’exercice du péché, assurant qu’il estoit damné, si Dieu ne luy eût fait cette grâce de prendre l’habit du très St-Sacrement et d’entendre les pères de la mission.
Un homm’ ayant commis un grand nombre de péchés énormes par l’espace de vingt ans et ayant vécu en ce misérable état, une maladie luy étant survenue, étant dans la délibération de mourir plutôt que de jamais les confesser, si grand’ étoit la honte que le diable luy avoit jetté dans l’esprit, Dieu par sa miséricorde luy ayant rendu la santé, il se délibère d’entendre les pères missionaires et fut si vivement touché qu’il vouloit confesser publiquement ses péchés; se va jetter aux piés des pères missionaires avec une si grande contrition de ses fautes qu’il ne faisoit que sanglotter, protestant que, sans la mission, il n’auroit jamais eu la hardiesse de confesser ses péchés et s’étoit délibéré de mourir en ce pitoyable état.
On finit cette mission le 12 décembre, comme elle avoit été commencée le 12 novembre, laissans les paroissiens avec une grande dévotion, et toute la jeunesse instruite en tout ce qui est nécessaire au salut éternel. La procession générale se fit avec le le très St-Sacrement, l’accompagnant avec très grande révérence, les hommes et les femmes revêtus de l’habit de la confrérie, et s’y trouva environ deux mille personnes, tant de la parroisse que des circonvoisins.
§ 35
ayens (1650).
Nos pères commencèrent la mission en la parroisse d’Ayens, une bonne lieue dessus Sion, le 18 décembre. Cette parroisse est /265/ située au-dessous d’une montagne qui divise le peys de Valley d’avec celuy des Bernois, à trois quarts de lieue proche, dont les peuples se fréquentoyent ordinairement, ce qui causoit une grande communication de l’odeur du calvinisme aux habitans de ce lieu, faisans alliance avec les hérétiques, leurs voisins, au grand préjudice de la foy catholique et de leur salut.
C’est pourquoy les missionaires se portèrent avec un grand zèle à l’extirpation de ces abus et des hérésies introduittes en ces quartiers. Ils commencèrent à prêcher et prièrent instamment ce peuple de penser sérieusement au salut de leurs âmes, et de se rendre assidus aux exercices qu’ils faisoyent trois fois le jour. Ils se rendent obéissans et, quoy que ce fût en temps d’hyver et fût tombé de nêge en grande quantité, ils n’y manquèrent point.
Six jours étans passés pendant lêquels on avoit expliqué tout ce qui appartient au sacrement de pénitence, on ouvre la porte aux confessions, avec proteste de n’entendre en confession aucune personne de quelle qualité et condition que ce soit, qui ait des procès ou des inimitiés, avant leur accommodement et réconciliation. Chose admirable ! Ce peuple auparavant à demy-sauvage, change en telle façon d’humeur, qu’ils s’assemblent tous en une maison qui appartient à la parroisse, se demandèrent pardon les uns aux autres mutuellement, les larmes aux yeux, les femmes à leurs maris, les enfans à leurs pères et mères, les pères et mères à leurs enfans, les serviteurs et servantes à leurs maîtres et maîtresses, et ceux-cy à ceux-là et, ce, avec des si grands ressentiments que parfois les sanglots entrecoupoyent les parolles.
Ce pauvre peuple se sentant touché de l’amour de Dieu, entendant que les pères missionaires ne vouloyent recevoir à la confession les pères et mères qui avoyent des enfans au service des Bernois, ils passent la montagne abondamment chargée de nêge et ramènent leurs enfans dans leurs maisons, protestent tous publiquement de vouloir vivr’ et mourir en la foy catholique, apostolique, romaine, font solemnelle profession de la foy et particulièrement touchant la réelle présence du précieux corps et sang du Fils de Dieu avec sa divinité, au très S-Sacrement de l’autel, ce qu’ils n’avoyent pas creu auparavant. /266/
Ce peupl’ étant tout mélangé des Bernois avec les Vallésiens, il y en eut douze du peys de Berne qui, ayans entendu la mission, renoncèrent à leur peys et à leurs biens temporels qu’ils y avoyent et, pour gaigner les éternels, firent publiquement profession de la foy catholique, abjurans la secte de Calvin et, tous ensemble, hommes, femmes et les enfans, firent, en cett’ occasion, publique protestation, avec des grands ressentiments, de perdre plutôt la vie que de jamais chanceler en ce qui est de la vraye foy et religion catholique.
Comm’ il se trouve partout des méchants, cette pauvre parroisse n’en estoit pas exempte. Il y avoit des débauchés qui alloyent semans le bruit que ces pères missionaires estoyent fort rudes, qui ne parloyent que des rigueurs de l’enfer, et la plupart murmuroyent de leur arrivée, comme n’en ayans jamais point entendu. Mais voyans leurs exercices ordinaires, leur affabilité et douceur dans le sacrement de pénitence, et le zèle avec lequel ils se portoyent pour le salut de leurs âmes, ils se jettoyent à leurs piés et leur demandoyent pardon de leurs mauvais discours.
Ils prirent un tel contentement à entendre les missionaires et voir leurs exercices de piété qu’ils quittoyent leurs maisons pour aller entendre les autres missions et avoyent des si grands ressentiments de leur vie passée que jamais ils n’abbordoyent les pères, sans jetter une grand’ abondance de larmes, au grand étonnement des autres parroisses, de voir ce bon peuple d’Ayens, qui étoit en très mauvaise réputation auparavant, en matière de la foy et plusieurs autres vices, si changés et métamorphosés en bons chrétiens.
Les plus obstinés de cette parroisse qui avoyent fait tout leur possible pour empêcher la mission en leur dte parroisse furent si vivement touchés qu’ils vinrent avec des grandes soumissions prier les missionaires de leur pardonner, et les prièrent avec grandes instances de retourner encor une fois, avec offre de nourrir toû les pères de la mission.
Une femme ayant demeuré 24 [heures] dans l’église, sans prendre aucun aliment pour se pouvoir confesser, le confesseur, se retirant pour dire ses offices, dit à cette femme de se retirer et qu’elle s’en allât prendre sa réfection et qu’après, il la confesseroit. /267/ Elle répondit qu’elle avoit, par le passé, trop nourry son corps et trop pensé à luy satisfaire, qu’à l’advenir elle désiroit nourrir son âme et y introduire la grâce de son Dieu qui, dès longtemps en avoit été chassée, et se seroit confessée publiquement, si le confesseur le luy eût commandé.
L’on établit dans cette paroisse la confrérie du St-Sacrement. Hommes et femmes demandoyent tous d’y être enrobés, demandans pardon à Dieu du peu d’honneur qu’ils luy avoyent porté, pour n’avoir pas eu une ferme foy de sa présence en ce très St-Sacrement, jusques à ce que les missionaires fussent arrivés en leur parroisse, et que, pour le présent et jusques à la mort, ils le reconnoîtroyent et l’adoreroyent, comme leur vray Dieu et Rédempteur.
L’on donna fin à cette mission le 26 janvier 1651, avec une procession générale, à laquelle se trouva un grand nombre de personnes, même du peys de Berne, qui étoyent accourus au bruit et à l’éclat de la mission. On porta le très St-Sacrement avec grande dévotion et respect, ce qui donnoit de l’étonnement et touchoit le cœur de ces pauvres Bernois, comm’ ils confessèrent à plusieurs, advouans que notre religion est très bonne et la vraye religion.
Ce peupl’ étant de retour dans l’église (laquelle quoyque fort grande, ne pouvait contenir une telle multitude de gens), le supérieur de la mission prêcha et fit son adieu. Ce bon peuple le voyant en chaire crie miséricorde et, tout le temps de la prédication, ne fit que pleurer; la prédication finie, ne peut permettre que le prédicateur, ny les autres missionaires sortent. Ils se jettent à leur col, et à grande peine se peuvent-ils défaire d’eux. Ils se mettent dans la nêge pour demander leur bénédiction et les accompagnent toujours pleurans, l’espace de demy-lieue, jusques à ce que l’on est contraint de se fâcher, s’ils ne retournent en leur maison.
Se voyans contraints de s’en retourner, ils demandent derechef la bénédiction à ces pères, se jettent sur leurs habits et manteaux, et tous en vouloyent avoir une pièce, s’écrians: « Hélas ! que ferons-nous, quand nous vous aurons quitté et que vous ne serez plus avec nous ? » /268/
§ 36
saviège (1651).
Le 28 janvier 1651, nos pères commencèrent la mission en parroisse de Saviège, avec beaucoup de difficultés, tant à cause de la grande fréquentation et communication de ce peuple avec les Bernois que de la malice de plusieurs débordés et hérétiques qui se trouvoyent en ladte parroisse. Cette parroisse est située à la montagne, à demy-lieue dessus Sion, au-dessus des vignes, et à la même distance des terres de Berne. Ce peuple chanceloit fort en la foy chrétienn’ et catholique, et la plupart dans leur [cœur] professoyent le calvinisme. Ils se communioyent une fois à Pâques, par cérémonie et comme par contrainte, recevans le St-Sacrement comme les hérétiques ont de coutume de prendre la cène de Calvin, s’imaginans qu’il n’y avoit que du pain. Ils ne sçavoyent que c’étoit du sacrement de l’extrême-onction, ne le croyans point nécessaire, ains le tenoyent pour inutile au salut, et messieurs les curés n’en osoyent pas parler.
C’est pourquoy vivans en si grande liberté, ils appréhendoyent grandement d’avoir les pères missionaires, par ce qu’ils sçavoyent par ouÿr dire qu’ils prêchoyent hardiment, n’épargnans personne, et qu’ils déracinoyent des cœurs des peuples, la perverse secte de Calvin, ne pardonnoyent aux luxurieux, ny aux vindicatifs et autres addonnés à ces péchés infâmes, qu’ils faisoyent rendre le bien d’autruy et dényoyent d’entendre en confession tous ceux qui n’étoyent pas disposés à satisfair’ à tout cela.
Ce qui donna sujet à quelques hommes pervers et de méchante vie qui avoyent [en] haine la mission et les missionaires, voyant qu’ils n’avoyent pu empêcher leur venue en leur parroisse, nonobstant tous leurs efforts, d’aller par toutes les maisons (induits par le malin esprit) pour séduire ces pauvres gens, les assurans que tout ce que les pères missionaires disoyent étoit très faux et qu’il ne falloit point croir’ à leurs discours, ce qui occasionna des grands refroidissements en tout ce peuple. /269/
Quelques-uns se délibérèrent d’égorger ces bons pères en leur logis. Ils prennent conseil. Ils ne peuvent cacher leur malice. Ils la communiquent à des personnes qui commençoyent d’être touchées en leur intérieur. Tous ces desseins se rapportent aux missionaires qui ne laissent pourtant de prêcher hardiment et avec grande ferveur, ce qui oblige ces misérables à ne point exécuter leur pernicieuse entreprise, sinon avec la langue, disans que, pendant que ces sorciers et magiciens de missionaires seroyent dans le peys de Valley, il n’y arriveroit que mal. Mais Dieu, qui les vouloit confondre pour leur salut, bénit tellement les biens de la terre pendant les deux années que les missionaires y furent, qu’eux-mêmes confessoyent que jamais ils n’avoyent fait des si bonnes récoltes et qu’ils en avoyent pour trois ans.
Les missionaires prêchent et catéchisent les huict, dix et quinze jours continuels, et ce peuple demeure toujours endurcy et obstiné, ce qui leur donne de l’étonnement. Le P. supérieur fait appliquer toutes les messes pour implorer le secours divin. Les pères s’encouragent l’un l’autre. Le supérieur, comm’ un vaillant chef d’armée, armé de force et de courage, remply du zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, anime ses religieux. Il commence le premier à exaggérer vivement leur obstination, et leur fait voir par des vives raisons que c’estoit un signe de réprobation de n’avoir point de sentiment de leurs péchés et méchante vie.
Dieu commence à les toucher. Ils ouvrent les yeux de leur entendement; ils découvrent la vérité qui leur est enseignée; ils cèdent aux raisons et à la ste Ecritture qui leur est expliquée. Les voylà disposés pour être admis au sacrement de pénitence et à mettre en exécution tout ce qui leur seroit commandé par les missionaires.
Quelques-uns des principaux de ce lieu, voyans ce peuple presque tout converty, s’en vont par les maisons défendre que l’on ne permît point d’ériger la confrérie du St-Sacrement en leur parroisse, ainsy qu’avoyent accoutumé de faire les pères missionaires en toutes les autres parroisses où ils avoyent esté, se servans même de leur authorité avec menace pour cet effect. Ces parolles eurent quelque force sur ce pauvre peuple pour quatre /270/ ou cinq jours, que personne ne vouloit s’enroller en ladte confrérie. Ce qui donna encor de l’étonnement aux pères missionaires.
Ils prient, ils jeûnent pour fléchir la divine justice et obtenir les effects de sa bonté et miséricorde. Dieu leur touche le cœur. Ils découvrent la cause de leur dureté aux pères missionaires et protestent tous, les uns après les autres, qu’ils ne croyent plus à ce qu’on leur avoit enseigné malicieusement et que, pour la confrérie du St-Sacrement, il leur avoit été défendu de l’accepter par des principaux de leur parroisse, mais qu’ils voyoyent bien à présent que c’estoit des stratagèmes du malin esprit qui se servoit d’eux pour les détourner d’un si grand bien. Ils accusent ces pauvres malheureux, se bandent tous contr’ eux, avouans leurs fautes, demandans pardon tous généralement en la maison de ville, au R. p. supérieur de la mission, et chacun en particulier à tous les autres.
Ces misérables qui avoyent occasionné tous ces désordres, font amend’ honorabl’ à toute la parroisse et aux pères missionaires, en présence de toute la communauté, advouent leur faute avec de grands sentiments et demandent, par miséricorde, d’être receus en la confrérie du très St-Sacrement.
On érige la confrérie où les principaux qui l’avoyent contrarié sont les premiers à s’y faire’ inscrire, et comm’ ils avoyent été endurcis au commencement, à la fin, ils furent tellement touchés de l’esprit divin qu’ils déploroyent leurs crimes avec abondance de larmes.
Les inimitiés étoyent si grandes entr’ eux que, durant une douzaine d’années, la plupart ne s’étoyent point parlé. Ils furent néant moins si vivement épris de l’amour divin et d’une ste charité chrétienne sur la fin qu’ils se réconcilièrent tous les uns avec les autres, et se demandèrent pardon avec tant d’humilité et de ressentiment qu’ils protestèrent que jamais ils n’avoyent receu tant de consolation intérieure que, dès le temps qu’ils s’étoyent réconciliés, et rendoyent mill’ et mill’ actions de grâces à Dieu de leur avoir envoyé les RR. pères missionaires.
On termina cette mission de Saviège, le second jour du moys de mars, avec une procession générale, portans le très St-Sacrement avec plus d’honeur que l’on n’avoit jamais fait. On /271/ prêcha pour la conclusion. On leur fait voir le grand aveuglement où ils avoyent été et la faute qu’ils avoyent faitte, de n’avoir voulu profiter au commencement. Ce qui toucha si vivement ces bonnes gens qu’ils suyvirent les missionaires en plusieurs lieux de leurs missions pour réparer cette faute et se récompenser la perte avec une ste vie, pour leur salut.
La plupart étans infectés de l’hérésie de Calvin, le R. p. supérieur de la mission les fait venir en la maison du commun où, en présence de toute la communauté, il les interroge pour sçavoir quelle religion ils professoyent. Ils chancèlent en leur réponse et vont tergiversant. Le R. p. supérieur les presse et veut sçavoir, pour conclusion, s’ils croyent à l’Eglise catholique, apostolique, romaine. Autrement il faut qu’ils se retirent en leur peys de Berne.
Ils disputent et, étans convaincus de raisons et de passages de la ste Ecritture, renoncent à Calvin et à sa secte et acceptent la foy catholique, excepté un qui, ayant demeuré en ce lieu vingt-quatre ans, obstiné comm’ un Judas, quitte et s’en va à Berne, et toû les autres sont absous publiquement de l’hérésie, avec grand’ édification du peuple. Ils font profession publiquement dans lesglise de croire fermement la réalité de la présence corporelle, spirituelle et divine, de nre Seigr au très St-Sacrement de l’autel, hommes et femmes, et les enfants de l’un et de l’autre sexe, avouans que, jamais jusques alors, ils n’avoyent creu à ce sacrement, le confessent pour leur Dieu et protestent tous de vouloir mourir pour cette vérité.
Les jeunes gens, fils et filles, de douze à dix-sept ans (qui étoyent en grand nombre et n’avoyent jamais communié) font profession publique, lèvent le bras, dressent la main en haut vers le ciel et, avec effusion de larmes, protestent devant Dieu et tout le monde qu’ils veulent vivre et mourir en la foy catholique, apostolique, romaine, et qu’ils croyent fermement que Dieu est en corps et en âme au St-Sacrement de l’autel et, de leur propre mouvement, promettent de se bander contre tous ceux qui contrarieront la confrérie du très St-Sacrement et qu’ils ne souffriront jamais aucun hérétique en leur lieu.
Un homme qui avoit feint, l’espace de quatre ans, d’être catholique quoyqu’il fût en son cœur hérétique, et qui entretenoit /272/ une fille, de laquelle il avoit dèsjà eu quatre enfans, disant que c’estoit sa femme, fut si puissament touché de Dieu en son âme qu’il se vint jetter aux piés des missionaires, demande miséricorde, confessant sa méchante vie passée et sa fausse croyance, espouse la fille, renonce à la secte de Calvin, proteste la foy catholique et se fait pénitent de la confrérie du très St-Sacrement.
Tous avouent généralement qu’ils étoyent damnés sans la mission, et qu’ils ne sçavoyent bonnement quelle religion suyvre, mais que, depuis qu’ils ont entendu la mission, ils connoissent apertement que la foy catholique, apostolique, romaine est très véritable et, la calvinienne, très fausse.
Huict hommes, qui avoyent feint d’être catholiques, avouent publiquement leur erreur, renonçant à leur fausse religion entre les mains du R. p. supérieur de la mission et se mettent en bon estat par le moyen des sacrements, etc.
Une femme qui s’étoit abandonnée l’espace de quinze ans et qui avoit perdu beaucoup d’autres filles, ayant entendu quinze jours la mission, commence à crier miséricorde, se va prosterner publiquement aux piés d’un père missionaire, demandant miséricorde en se frappant la poictrine. Elle fait un changement si notable qu’elle donn’ admiration à tout le monde qui en bénissoit Dieu et, s’étant confessée, elle s’en alloit jour et nuict cercher toutes les filles qu’elle sçavoit se gouverner mal et les amenoit aux pères missionaires.
Elle alloit jusques à huict lieues loing pour cet effect, disant que, comme elle avoit été cause de leur perte par son mauvais exemple, elle vouloit être cause, autant qu’elle pourroit, de leur conversion et, ainsy ell’ en amena environ une douzaine toutes publiques, lêquelles firent leurs protestes à Dieu de jamais ne retourner au péché, et après, elle leur faisoit un’ exhortation de toute leur vie, leur représentant leurs grandes misères, et comm’ elle’ avoit expérimenté que les filles qui s’abandonnent de la sorte ne pouvoyent espérer qu’une mort misérable, et que le bien acquis par ce moyen périt en un instant. /273/
§ 37
ardon (1651).
Le 5 mars 1651, commence la mission d’Ardon, laquelle parroisse, pour le voisinage qu’elle a eu avec les Bernois du temps qu’ils possédoyent la parroisse de Contey et sa dépendance, avoit contracté une grande infection d’esprit en matière de la foy et des mœurs du calvinisme, et ne sçavoyent pour la plupart en quoy ils croyoyent. Ils mangeoyent la chair ès temps défendus, ne célébroyent les festes, étoyent pleins de superstitions. Le démon étoit plus connu que Dieu même, ny le St-Sacrement. Ils ignoroyent les commandements de Dieu et de son Eglise, fréquentoyent fort rarement la confession et recevoyent à Pâques le St-Sacrement en qualité de cène calvinienne et ignoroyent les articles de la foy catholique.
Ayans entendu quelques jours les pères de la mission, tous contrits et humiliés, ils battoyent leurs poictrines et, avec abondance de larmes, confessoyent leurs péchés et avouoyent publiquement qu’ils avoyent vécu jusques alors à la façon des bestes, sans jugement, sans loy et sans religion.
Cette parroisse étoit toute remplie de procès et inimitiés. Ayans entendu les cathéchismes et prédications des missionaires, ils s’accordent tous, se réconcilient, se demandent pardon à genoux avec abondance de larmes, en présence du père supérieur de la mission. Ils n’avoyent jamais rien fait qui vaille en leurs confessions et disoyent presque publiquement qu’ils se pouvoyent sauver sans la confession et qu’elle n’étoit pas nécessaire au salut, les péchés pouvans êtr’ expiés par aumônes et prières. Mais ils connurent leur aveuglement et abbus par le moyen de la mission.
Ils ne pouvoyent entendre parler de la confrérie du St-Sacrement, mais ayans vu leur erreur par le succès de la mission, ils demandent tous, hommes et femmes, fils et filles, qu’elle soit érigée en leur parroisse et y veulent tous être inscrits, ce qui leur est accordé par le R. p. supérieur de la mission, et presque tous y sont enrollés, la parroisse étant composée d’environ quinze cents communiants. /274/
Ils ne sçavoyent que c’étoit du sacrement de l’extrême-onction, et personne ne le demandoit ny le recevoit, le tenant comm’ inutile. Les pères de la mission le leur expliquent, leur montrent les effects d’iceluy. Ils admirent et protestent de jamais plus ne manquer à le demander. C’est chos’ incroyable de voir leur diligence à se rendr’ assidus aux exercices de la mission, et deviennent si spirituels qu’ils ne manquent point aux autres missions, se confessans trois ou quatre fois la semaine, suyvent les pères missionaires six lieues loing de leur parroisse pour se pouvoir encor une fois confesser vers eux, entendre leurs prédications et cathéchismes, se contentans de manger un peu de gros pain et boire de l’eau.
On met fin à cette mission, le onze avril, avec une procession générale d’environ trois mille personnes. Ce qui encouragea grandement ce peuple à honorer le très St-Sacrement, toû les troisièmes dimanches du moys et à être fervents en ladte confrérie.
L’on n’entendoit jour et nuict que plainctes et gémissements de ce pauvre peuple, se frappans la poictrine, s’écrians à Dieu: « Mon Dieu, que ne nous avez-vous envoyé plus tôt ces pères missionaires ? Noû ne vous aurions pas tant offensés ! » Puis ils addressoyent leur discours aux pères : « Ha ! mes Rds pères, où est-ce que vous avez été jusques à présent ? que n’estes-vous venus plutôt et nous aurions mieux vécu que nous n’avons pas fait ! » La plupart demandoyent aux pères missionaires la permission de se confesser publiquement, et ne se seroyent pas soucié, quand ils seroyent morts par les mains de la justice, tant ils désiroyent de se confondre et humilier.
§ 38
ridde (1651).
Le 16 avril 1651 commença la mission en la parroisse de Ridde, laquell’ ignoroit grandement les articles de foy, principalement de la réalité du St-Sacrement. Estans instruits en la mission, ils confessoyent ingénuement que leurs confessions, depuis trente, quarante et cinquante ans, avoyent été toutes /275/ sacrilèges, avec délibération de mourir de la sorte, sans la mission. La plupart de leurs mariages estoyent nuls, sans appréhender les fulminations de l’Eglise, ce quy donna beaucoup de pein’ à tous les missionaires, et particulièrement au père supérieur, pour les séparer 16 et avoir les dispenses requises en ce cas. Néantmoins, étans touchés de Dieu intérieurement d’un vray ressentiment de leur mauvaise vie, ils se soumettent [à] tout ce que les pères missionaires en ordoneroyent pour le salut de leurs âmes.
Ce pauvre peuple se rend fort assidu aux exercices de la mission, n’appréhendant aucune peine, marche jour et nuict pour s’y trouver à temps, jusques à des pauvres vieillards qui se faisoyent porter, pour avoir le bien de se pouvoir confesser de leur vie passée et se mettre bien avec Dieu. Leur contrition est très grande, leurs propos ravissans, de mener vie. Les restitutions tant du bien que de l’honeur d’autruy leur sont douces et faciles, pour plair’ à Dieu et se sauver. La conclusion de cette mission se fit le 17 may, après avoir érigé la confrérie du St-Sacrement, au grand contentement de tout le peuple qui assista à la procession avec grande révérence, et à présent portent un grand honeur à ce très St-Sacrement.
§ 39
st-martin (1651).
Le 21 de may 1651, nos missionaires étans repassés au-delà de Sion, commencèrent leur mission en la parroisse de St-Martin où ils trouvèrent un peuple fort aggreste et sans crainte de Dieu. La paillardise y étoit commune et publique, disans qu’elle n’étoit défendue. Toute sorte de vice y régnoit et la foy en étoit bannie. Ils ne sçavoyent que c’étoit du très St-Sacrement de l’autel, aussy ne luy portoyent-ils pas grand honeur.
Les pères missionaires eurent beaucoup de peine de cultiver leurs esprits pour leur rudesse. Ils prêchent et cathéchisent en sorte que Dieu toucha leur cœurs; ils ouvrirent les yeux de /276/ leurs entendements, voyent leurs erreurs et infidélité envers leur Créateur. Ils avouent tous qu’ils ont vécu comme des bêtes et qu’ils ne sçavoyent que c’étoit du paradis ny de l’enfer. Les uns croyoyent qu’il y eût plus Dieux, les autres qu’il n’y en avoit point.
Ce peuple, estant touché de l’amour de Dieu et de la crainte de ses jugements, demande des grandes pénitences; les uns veulent se couper quelque morceau de chair de leur corps, les autres de s’aller jetter dans des fours toû chauds, pour châtier ce corps de tant de crimes. Les pères missionaires défendoyent ces pénitences, et ces pauvres pénitents demeuroyent inconsolables. disans tout haut: « Et quoy, mes Rds pères, Dieu me pardonnera-t-il mes péchés qui sont si énormes et en si grand nombre ? »
Ils font profession publiquement, entre les mains du R. p. supérieur, de la foy catholique et, en particulier, de la réalité du très St-Sacrement et, de sauvages qu’ils étoyent au commencement, ils sont rendus tellement soupples qu’ils se sont faits facilement à tout et rendus hommes raisonnables et humbles pénitents, confessans hautement que, souvante fois, quand ils commettoyent des péchés énormes, ils voyoyent le diable auprès d’eux, en forme de gros homme noir qui, quelquefois, les tiroit par leurs habits.
La confrérie du St-Sacrement est introduite avec proteste qu’ils font d’honorer toujours ce très St-Sacrement comme leur Dieu en iceluy et l’avoir en grande vénération à l’advenir. On finit cette mission le 9e de juin avec une procession générale, y portant le très St-Sacrement avec grande révérence et dévotion, tout ce peuple étant habillé de blanc. Ils regrettent grandement le départ de nos pères missionaires et les supplient de demeurer encore quelque temps avec eux, etc.
§ 40
nivolaine (1651).
Le 11e de juin se commence la mission de la parroisse de Nivolène, enfonsée dans les montagnes de quatre lieues, proche des glaciers, peuple jadis sauvage, sans foy, sans loy et, la /277/ plupart, sans prestre et sans sacrifice, ignorans s’il y avoit un Dieu et, par conséquent, ne sçavoyent l’oraison dominicale, ny les commandements de Dieu et de son Eglise, pour la plupart. Quand ce peuple se vouloit confesser à Pâques, ils se contentoyent de se mettr à genoux devant leur confesseur, quelquefois autant ignorant qu’eux.
Ils recevoyent le St-Sacrement après le repas et croyoyent que ce fût seulement du pain. Estans ainsi hébétés, ils refusent la mission et n’en veulent point entendre parler. Ils menacent les missionaires, s’ils entrent dans leur parroisse, et tous ceux qui s’employèrent à les introduire.
Monseigneur l’illustrissime et révérme évêque, plein de zèle pour leur salut, les prie de les recevoir et se sert de son authorité, de sorte que, se voyans ainsi pressés des prières et authorité d’un si digne prélat, leur évêque et prince, ils se délibèrent d’envoyer un des principaux de leur parroisse vers les pères missionaires, leur dire qu’ils les recevront, pourveu qu’ils ne parlent aucunement des brayettes et de la confrérie du St-Sacrement. Le Rd père supérieur répond que cette commission procédoit de la boutique du diable, ennemy de leur salut, et de persones de peu de jugement et de piété.
Quelques persones dévotes de ladte parroisse, voyans que les missionaires étoyent contrariés, s’en allèrent par les maisons, avec des cris lamentables, pour émouvoir ces pauvres aveuglés à recevoir lesdtz pères. Un homme porté d’un grand zèle part de nuict secrètement, dort la moitié d’icelle proche d’une croix sur le grand chemin, pour se trouver avant le départ des RR. pères, se jette aux piés du supérieur, le prie d’avoir pitié de la parroise de Nivolène et d’y aller faire la mission, nonobstant la contrariété. Le père supérieur, avec les autres pères, se délibère d’y aller, sans appréhender les menaces de ce peuple sauvage.
Dieu cependant dispose ces pauvres gens. Ils viennent au-devant des pères missionaires avec la croix et le vicaire de leur parroisse et, voyans lesdtz pères, ils se jettent tous à genoux et leur baisent les piés. Ils les accompagnent jusques dans l’église, puis se retirent dans leurs maisons.
Le dimanche suyvant, les pères commencèrent leur mission, protestèrent qu’ils ne confesseroyent personne qui n’auroit /278/ assisté une fois le jour aux exercices de la mission; que tous ceux qui auroyent des procès et des inimitiés se réconciliassent ensemble, autrement ils ne les recevroyent à la confession. Ils se rendent assidus, plus portés d’une curiosité d’entendre les missionaires que pour se convertir et profiter.
Néantmoins, passés huict jours, ils sont vivement touchés; ils commencent à penser sérieusement à leur conscience; ils voyent le misérable état où ils ont été jusques à présent; ils pleurent, ils sanglottent, ils demandent pardon aux missionaires d’avoir voulu empêcher leur mission dans leur parroisse. Ils sont tellement émeus d’une ste affection qu’ils n’appréhendent point d’outrepasser les montagnes pour assister à la mission, afin de se pouvoir confesser. Leur contrition est admirable; le propos d’amender leur vie est tout ravissant. Ils protestent publiquement de quitter le vice et les occasions du péché. Ils quittent leurs brayettes, avec propos de jamais plus n’en porter. Ils embrassent la pénitence avec un courage non pareil. L’on n’entend que cris, que lamentations et que pleurs dans cette parroisse. De loups ils se changent en agneaux, et de sauvages ils se rendent traittables. Ils ne parlent aux pères qu’à genoux. Ils entendent et reçoivent leurs advis, comme si c’étoit des anges descendus du ciel.
Monseigneur le révérendissime évêque est tout ravy d’entendre une telle métamorphose. La confrérie du St-Sacrement qu’ils abhorroyent tant est maintenant demandée par eux avec très grand’ instance et humilité. Ils protestent de reconnoître, en ce très St-Sacrement, leur Dieu en ce qu’il contient, sçavoir est la persone du Fils de Dieu, humanisé pour notre salut. Ils demandent pardon à ce grand Sauveur du monde de l’avoir si peu honoré et reconnu.
On finit cette mission le 10e de jullet avec grande solemnité et singulière dévotion de ce peuple. C’estoit une merveille de les voir tous en habit blanc, à la procession générale, pour accompagner leur souverain Monarque et leur Dieu au très St-Sacrement de l’autel. On prêch’ au retour de la procession. Le peuple fond en larmes, et tous ensemble demandent aux missionaires qu’ils demeurent encor une dizaine de jours avec eux, ce que les pères ne peurent accorder, pour se voir tous malades et incommodés /279/ à cause des grandes peines qu’ils avoyent à instruire ce pauvre peuple.
Ils partent de ce lieu et ces bonnes gens, tous affligés, se jettent à genoux, la face contre terre, leur demandent pardon. Ils embrassent leurs jambes et, à grand’peine, les veulent-ils lâcher. On n’entendoit que cris et lamantations. Le lendemain, se voyans privés des pères missionaires, la plupart se délibèrent d’aller après eux. Ils se mettent en chemin, sans argent et sans vivres. Ils attrappent les pères à quatre lieues de leur parroisse, ce qui les étonna grandement. On les interroge : où est-ce qu’ils s’en vont ? Ils répondent qu’ils avoyent laissé leurs maisons avec délibération d’aller par le monde avec eux. Les pères leur demandent s’ils avoyent le moyen de vivre. Ils font réponse que, pourveu qu’ils soyent avec les pères missionaires, ils n’ont besoin de manger.
Les pères les prient de s’en retourner, les assurans que Dieu leur fera miséricorde s’ils se ressouviennent toujours des bons enseignements qu’ils leur ont donné. Et voylà un suject très exprès, pour dire avec le psalmiste royal : Haec mutatio dexterae Excelsi, « Vrayement voylà un changement qui ne peut venir que de la main toute-puissante de Dieu » 17 et de sa miséricorde infinie, à laquelle soit tout honeur et gloir’ éternellement !
Voylà comme de tout ce que nous avons vu jusques à présent, noû pouvons discerner les trois états ou différentes dispositions des âmes, en tout le temps des missions, par une divine conduite de sa Providence.
1. Les missionaires, à leur arrivée, treuvent des peuples ignorants, rudes et si pervers en ce qui concerne la foy et religion, où les missions n’ont encor été faittes, que l’on n’en peut décrire les preuves sans frémir d’horreur, mais surtout quand on racconte les péchés très énormes et les vices qui régnoyent, qui semblent surpasser la malice des démons, et subtilité à trouver des inventions pour offenser leur Créateur et perdre les âmes qui coûtent si cher au Fils de Dieu.
2. Au milieu des missions, on ne voit que pénitents tellement convertis et absorbés dans les pleurs et sentiments de /280/ contrition, portés actuellement aux mortifications corporelles au-delà de toute discrétion, pour l’horreur qu’ils ont de leur vie passée, que les confesseurs ne peuvent les contenir dans une médiocrité de pénitence et austérité, tant pour expier les péchés passés que pour châtier sur-le-champ les moindres petites fautes arrivées par fragilité ou mauvaise habitude. Es catéchismes, exhortations et prédications, les pleurs et gémissements, les cris et les clameurs implorant la divine miséricorde sont tels qu’il semble être la fin du monde, si bien que les prédicateurs sont bien souvant contrains de se taire et quitter la chaire, pour donner lieu aux lamentations.
Là, persone n’est admis à la confession, moins encor à la ste communion générale qui se fait sur la fin de la mission, tous ensemble, qu’il ne soit premièrement réconcilié avec ses ennemis et n’ait terminé ses procès. C’est chos’ incroyable comme l’on voit les pauvres pécheurs s’accuser publiquement et demander pardon des mauvais exemples qu’ils ont donné, en plein’ église, sur les cimetières et autres lieux publics, les parties mêmes innocentes et qui ont été offensées, aller çà et là, cercher leurs aggresseurs, se jetter à leurs piés, même des gens de practique et constitués en dignité sur les peuples, leur demandant pardon, les larmes aux yeux, les mains jointes et, à force d’humiliation et instance, ne les point quitter qu’ils n’ayent obtenu une ste réconciliation et gaigné leurs âmes à Jésus-Christ.
Quant aux restitutions des biens mal acquis ou mal possédés, on a vu des prodiges, jusques à renverser des murailles de leurs possessions et en arracher les fondements, pour rendre ce qu’ils avoyent empiété sur le voisin. On y voit des effects miraculeux pour témoigner les approbations et aggréments de la doctrine qui est donnée du ciel, et des fruicts dignes de pénitence qui se produisent en terre pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
3. Enfin, à la clôture des missions, ce ne sont que religieux et religieuses, des consciences délicates, et les moindres imperfections leur semblent des gros crimes. Leur dévotion [est] toute ravissante et leur pureté angélique et, comme l’on ne peut exprimer leur premier état du péché, ainsy ne peut-on /281/ suffisamment parler de la saincteté qui reluit dans ces peuples convertis, changeans leurs chansons impudiques en des cantiques de louanges et bénédictions à la divine Majesté, sur les articles de la foy, sur les sts sacrements, sur le Pater noster, sur l’Ave Maria, sur le Credo, sur les commandements de Dieu et sur ceux de la ste Eglise. Ce sont leurs entretiens et leurs récréations parmy les champs, en voyage, au travail, en la ville, ès maisons et autres lieux publics et particuliers, avec des exercices dévots pour conserver la pureté de leurs âmes, la ferveur de l’esprit et l’union intérieure de leur cœur avec Dieu, qui est la fin et le terme de la vie purgative de la pénitence et de l’illuminative, source de toute vraye dévotion.
§ 41
lettres des curés.
Comme ce seroit chose trop longue et, par conséquent, ennuyeuse au lecteur, d’insérer icy les succès de toutes les missions qui ont été faites et se font quasi continuellement en notre province de Savoye, conformément à son institution et tiltre formel, qui est province de Mission, aussi seroit-ce chose en quelque façon superflue d’y insérer tous les remerciements que messieurs les curés font à nos supérieurs pour la faveur qu’ils reconnoissent leur être faitte, quand on leur envoyé les pères destinés à ces missions volantes, voyant les grands fruicts spirituels qui en réussissent parmy leurs parroissiens.
Néantmoins, parce qu’ordinairement ces messieurs accompagnent leurs remerciements de quelque relation de ce qui s’est passé plus digne de remarque ès dictes missions, je n’ay deu ny voulu passer entièrement sous silence leur charitable civilité, pour ne faire tort à leur mérite et à la preuve qu’ils donnent à la vérité des relations cy-devant alléguées, veu même qu’ils disent quelquefois plus que nos pères n’ont pu remarquer, pour les continuelles occupations qui les ont divertis. Aussi seroit-il impossible de sçavoir toutes les merveilles que Dieu opère en ces occasions et à la suitte d’icelles. /282/
1. — Ruffieu (1642).
Suyvant donc la date des lettres de ces messieurs, pour en produire quelques-unes, comm’ un échantillon de toute la pièce, je rencontre premièrement celle de monsieur le curé de Ruffieu, en Valromey, diocèse de Genève, de l’année 1642, en laquelle, après avoir produit les noms des pères missionaires capucins qui avoyent été en sa parroisse, leur bon exemple, l’assistance du peuple, nonobstant la récolte des fruicts de la terre et les dangers de la pluye menaçant leur perte, les exercices qu’ils faisoyent tous les jours, en son église, pendant la mission, il vient à racconter les fruicts spirituels qui en sont procédés, en l’extirpation des vices, laquelle il preuve par quelques exemples de plus insignes pécheurs convertis.
Le 1er est un concubinage public que l’on n’avoit jamais pu étindre, quoyqu’il y eût employé plusieurs persones de mérite, et même de nos pères. Enfin la mission en est venue à bout, par la grâce. Les persones se sont séparées et ont donné bon exemple du depuis, et adjoute (parlant au R. p. provincial): « Votre Révérence remarquera encor, comme le personnage auquel j’ay fait mention d’avoir quitté la concubine, demanda publiquement, la larm’ à l’œil, pardon à tout le monde, après sa confession, du scandale qu’il avoit baillé par cy-devant, avec promesse encore de rendre et restituer tout ce qu’il avoit d’autruy, et encor de s’obliger à deux cents livres, applicables aux pauvres et à l’église, en tant qu’il fréquenteroit plus sa concubine. »
Le second est un grand blasphémateur, subject à la cholère, lequel, par une conversion subite, fut tellement changé, que le jour de la ste communion, devant tout le monde, il s’alloit réconciliant avec ses ennemis avec larmes et pleurs, et d’ordinaire, du depuis, suyvant les pères en deux diverses parroisses, entendoit la prédication, la larm’ à l’œil et, huict jours après, tombant malade, « toutes les fois que je le visitay, dit Mr le curé, je le trouvoy faisant des belles exhortations à sa femme et à ses enfants comm’ s’il eût étudié (n’ayant point de lettres); enfin ce bon homme se confessant, à peine pouvoy-je trouver matière d’absolution. /283/ »
Après son décès, duquel j’avoy fort bonn’ opinion concernant son salut, quelque trois semaines durant, je trouvay mon maître-autel découvert de la couverture de dessus, mais si bien et si dextrement replissée qu’il est impossible qu’un homme le puisse faire plus dextrement, et cela se faisoit ordinairement depuis la célébration de la ste messe jusques à midy, moy gardant toujours expressément la clef du chœur, que je fermoy bien moy-même pour sçavoir que c’étoit. Enfin m’imaginant que peut-estre c’étoit ce bon homme qui demandoit encor quelques prières, je célébray quelques messes à son intention et, depuis, mon autel ne se trouva plus découvert. »
Après cela il fait mention de la restauration des confréries du St-Sacrement et du St-Rosaire en fort bon état, lêquelles, auparavant, étoyent entièrement négligées, et de la réforme générale de son peuple, disant avoir autant de gens à la messe ès jours ouvriers à présent qu’auparavant ès jours de festes; demande le retour des missionaires et finit par des témoignages d’obligations que luy et ses parroissiens ont à notr’ ordre, qu’il proteste tant utile au public, luy souhaittant un très heureux progrès.
2. — Passin (1642).
Secondement Mr le curé de Passin après avoir introduit la méthode fort exemplaire des missionaires en leur vie et conversation, décrit leurs exercices, le concours de cinq, six et, une fois, jusques à onze processions étrangères ès jours de festes, et trois ès jours ouvriers, qui se trouvoyent à l’aube du jour audt lieu de Passin pour jouir du bénéfice de la mission, venant à décrire les fruicts d’icelle, le bannissement des blasphèmes et reniements du nom de Dieu, l’extinction des rancunes et maltalents, l’accommodement des procès, les réconciliations admirables tant en public qu’en particulier, le grand nombre des confessions générales outre les particulières sans cela, et les grands témoignages de contrition et vraye pénitence, allègue l’exemple d’un homme aagé de cinquante-cinq ans, qui cria tout haut, les larmes aux yeux, qu’il aymeroit mieux crever et mourir sur-le-champ que de plus offenser Dieu. /284/ Il fait aussi voir comme, par les sts documentz et les instructions des pères missionaires, malédictions, imprécations, chansons impudiques et déshonêtes passetemps, ont été changés en bénédictions et cantiques dévots, des litanies de N.-Dame, des commandementz, avec le céleste air, dit-il, qu’ils ont trouvé, estans dressés à cela les jeunes enfans, garçons et filles, les hommes et les femmes, jeunes et vieux, et que tout son monde loue Dieu avec une ste récréation en la crainte de Dieu. Puis, il racconte plusieurs belles réparations qu’ils ont fait en son église et pour les meubles et ornements de l’autel. Il adjoute encor que lesdts pères missionaires, à son instance et de ses parroissiens, sont allés visiter les églises et chappelles qui sont dans l’étendue de sa parroisse et annexées à la cure, où ils ont aussi fait des merveilles, tant pour la conversion et instruction du pécheur que pour la réparation desdtes églises et chappelles. Quelques des principaux du lieu sont signés avec monsieur le curé et son vicaire.
3. — Brennod ( 1642).
Mr le curé de Brennod, lequel, après avoir spécifié fort particulièrement tout ce que dessus, allégant pour confirmation de son dire l’authorité de messieurs les curés, ses voisins, dit qu’un hérétique, assistant une fois à la mission avec sa maîtresse catholique, Madame du Châtelet, se convertit et fut receu au gyron de la ste Eglise catholique, en présence de deux mille persones; qu’un certain homme se moquant du cathéchisme, s’en retournant en sa maison, le même jour tomba de dessus un pont et mourut misérablement; qu’un homme et une femme de ladte parroisse, fort vieux et décrépites, ne pouvans presque sortir de leur maison, ayans entendu les grands fruicts de la mission, se résolurent tous deux d’y aller et firent confession générale. Ce qu’étant fait, s’en retournèrent sains et gaillards, allans du depuis librement partout l’un et l’autre.
4. — L’Abbergement (1642).
Monsieur le curé de l’Abbergement, archiprêtre de toutes ces parroisses circonvoisines, en Valromey, après toutes les /285/ descriptions contenues cy-dessus, avec beaucoup de sentiment des grands fruicts de la mission en toû ces quartiers, exprimant les parroisses de Ruffieu, Logneu, Hottône, et Brennod, venues en procession audt lieu, vient à spécifier, disant: « Dans ma parroisse, les vices, comme jeux de cartes, querelles, dissolutions, tavernes et jurements qui s’y souloyent commettre, sont presqu’ abolis. Quantité de persones ont déclaré leurs énormes péchés, qui avoyent été cachés plusieurs années, disant que, sans l’arrivée des bons pères capucins, ils ne les auroyent jamais osé confesser.
» L’on ne sçauroit exprimer l’abondance de larmes qu’il s’est versé pendant les stes communions, en la confession et pendant les prédications et exhortations qu’ils ont fait au peuple, et même, adjoute-t-il, que depuis ledt temps de leur mission, j’ay fait, les dimanches et autres jours de festes, le catéchisme et ay invité toû les prêtres de ma surveillance, de la part de Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, à en faire de même. »
5. — Teyssieu (1642).
Monsieur le curé de Teyssieu montr’ en peu de mots tout ce qu’ès autres parroisses a été exprimé et témoigne un grand contentement de voir le repos des consciences et la paix acquis’ en sa petite parroisse par le moyen de la mission, dont il loue Dieu et fait ses remerciements avec beaucoup de respects, puis spécifie quelques articles particuliers, des choses remarquables arrivées en la mission, sur le sujet des bons documents qui ont fait un grand fruict ès jeunes et ès vieux et généralement en tous, pour le salut des âmes, ce qu’il preuve par les réconciliations des ennemis, par les pleurs et les larmes de dévotion, singulièrement en la ste communion, de laquelle s’approchoit le peuple, avec un maintien ravissant, racconte les belles réparations faittes en son église et les ornemens de beaucoup augmentés, ce qui a accreu la dévotion des parroissiens et des voisins.
Il fait voir le grand changement qui s’est fait quant aux mœurs, par le moyen des cantiques dévotz, sur les commandements de Dieu et de l’Eglise, sur le symbole des apôtres, le très /286/ St-Sacrement et autres semblables, que l’on chante maintenant au travail des champs, dans les maisons et autres occasions, au lieu qu’auparavant, on n’entendoit que parolles sales et chansons impudiques qui enseignoyent le péché et semoyent la malic’ ès esprits des enfans, dès aussitôt qu’ils commençoyent à bégayer, ce qui ne se voit maintenant, et dit sur ce point que bénit soit Dieu et bénits soyent ceux qui les ont envoyés ! bénite soit l’heure qu’ils sont entrés dans le Valromey, puisqu’ils y ont déraciné tant d’iniquités et de péchés et planté si grande dévotion ! et adjoute: « Ils ont tant fait par leurs charitables avertissementz que presque tous les curés font à présent le cathéchisme, leur ayans laissé le modèle, enseigné la façon de le fair’ utilement, au lieu qu’avant la mission, par ce peys, nous nous moquions les uns des autres quand quelqu’un vouloit donner quelque document à ses parroissiens. Ils ont appris aux prêtres à tenir leurs nappes, corporaux, purificatoires, etc., nets et bien blancs. »
Et après quelques autres fruicts de pénitence et de réconciliation par les actes exprès, il conclud disant: « L’on ne sçauroit exprimer l’abondance de larmes que mes parroissiens ont versé pendant les cathéchismes, crians à Dieu mercy de leurs péchés et faisans des protestes, toû résolus de plutôt mourir, que de plus offenser Dieu. »
6. — Vieuz en Valromey (1642).
Monsieur le curé de Vieuz en Valromey écrit en cette sorte au R. p. provincial des capucins: « Mon Rév. Père, ayant considéré et expérimenté les grands biens spirituels et temporels que les Rds pères missionaires de votre ordre ont fait dans notre parroisse de Vieuz en Valromey, cela m’a obligé à faire ces lignes pour remercier Votre Révérence de les nous avoir envoyés, pour faire la mission dans l’église de Notre-Dame, en laquelle ils ont demeuré environ deux moys, lêquels ils ont employé tant à retourner les âmes à la crainte de Dieu qu’à réconcilier les persones qui avoyent des inimitiés mortelles les uns contre les autres, inimitié laquelle a régné à l’endroit de /287/ leurs pauvres curés, l’espace de vingt ans et encor plus, lêquels souvantefois n’osoyent faire le divin service qu’avec grande crainte de leurs persones, ne se contentans d’attenter sur leurs biens et les retenir, mais encor sur leurs persones.
» Mais Dieu qui a un soin particulier de ses créatures a fait naître un moyen tout particulier et tout plein de merveilles pour éteindre la rage et la furie des esprits infernaux, par les crys et tonnerres d’un père, qui ont retenty jusques au ciel, chassant des cœurs l’infidélité, les rangeant et alléchant par sa fervente doctrine et cathéchismes qu’il a fait, soir et mattin, et encor à midy, soutenu par les urgentes prédications d’un père N. et père N. et par les confesseurs de votre ordre, tellement alléchés que je diray avec toute vérité que, ny la rigueur de l’hyver, ny l’incommodité du mauvais temps, n’ont pu empêcher le peuple de venir, un’ heure devant jour, de deux lieues la ronde, et demeurer jusqu’à la nuict, pour entendre la parolle de Dieu, et venoyent en telle multitude, que l’église ne les pouvoit recevoir, et ne se manquoit jour qu’il n’arrivât deux mille persones, voire plus, et les jours de feste, au double.
« Enfin que nonobstant le grand froid et l’église spacieuse, cela n’empéchoit que quantité de personnes n’ayent demeuré évanouyes et demy-mortes, si bien que le ciel se réjouissant a épandu des grâces spéciales et particulières, jusques à faire fléchir les cœurs les plus endurcis, comme l’action d’un grand repentir l’a témoigné, lorsque le R. p. N... faisoit la communion générale, en laquelle il émouvoit tellement les cœurs qu’à grande force de crys et gémissements du peuple, fondant en larmes, l’on n’entendoit que crier miséricorde; réconciliations publiques et toutes les fois que l’on communioit, il se communioit plus de cinq cents personnes. Mais avant que ce faire, il falloit que ceux qui avoyent des inimitiés les uns contre les autres se fussent réconciliés et eussent étinct tous procès qu’ils avoyent par ensemble. Et j’ose assurer qu’ils ont étouffé seulement dans notre parroisse plus de trente que procès, qu’inimitiés.
» Enfin ils ont si bien cultivé la vigne de Dieu que l’on ne voit plus produire des surgeons bâtards, l’on n’entend plus tant de blasphèmes, tant de reniements de Dieu, ny chanter tant de /288/ chansons lascives et déshonêtes. Les petits enfans ont été si bien enseignés qu’ils ne manquent point à la règle de leur croyance et autres cultes divins, lêquels je ne peux tous icy exprimer. »
Et après quelqu’ exemple de piété, en la personne de deux petites filles nommées Marie et Marthe, de neuf à dix ans, qui ne manquoyent point toû les jours, soir et mattin, d’aller à l’église faire leur dévotion, devant l’image de N.-Dame et d’une belle vision qu’elles eurent, il en rapporte quelques autres qui me semblent ne devoir être obmis en ce lieu, pour l’utilité du public. Voicy ses propres termes: « Chose remarquable qui est encor arrivée pendant cette mission, d’une persone particulière qui avoit croupy dans le péché de déshonêteté et infidélité. Quoiqu’elle se confessât quatre ou cinq fois l’année, jamais elle ne s’étoit souciée de confesser ce maudit péché qu’elle avoit commis vingt ans auparavant, et ayant entendu prêcher des grâces et secours de Notre-Dame pour ceux qui recourent à elle, elle se mit en devoir de l’invoquer et luy demander le moyen de se bien et entièrement confesser de toute sa vie jusques à l’heure présente, protestant de s’amender de ses fautes.
» Le soir suyvant, étant à genoux devant un’ image de N. Dame que le R. p. N. luy avoit donné, se recommandant à elle, ell’ obtint la susdte grâce par l’entremise de la Vierge, et vit en même temps visiblement une personne, laquelle étoit décédée vingt ans auparavant, avec qui ell’avoit commis les susdts péchés qu’elle n’avoit pas confessé. Cette personne donc luy dit ces parolles: « J’ay été envoyé icy par l’entremise de N.-Dame que tu as invoqué pour te bien confesser, afin de t’advertir de te ressouvenir de confesser le péché que nous avons commis ensemble tant de fois (luy disant le nombre) », ce quy la mit en grand étonnement, et vit, qu’après ce discours, cette personne s’envola au ciel. Cecy luy étant arrivé la nuict, elle seroit allée sur-le-champ se confesser si ell’eût pu, mais ell’attendit au lendemain. »
Le sieur curé racconte encor êtr’ arrivé pendant la même mission qu’un curial et notaire, différant de jour à autre de se confesser, étant un jour en une prédication desdts pères missionaires en laquelle le père montroit le grand danger qu’il y avoit /289/ de différer la confession, et combien sont grands les péchés des gens de justice et comm’ ils sont obligés à la restitution, et que les péchés d’usure et de larcin estoyent extrêmement déplaisans à Dieu, ce curial se mit à dire tout haut: « Ce que les pères disent n’est pas vray, ny pas la moitié. » Quelque persone proche de luy luy répondit : « Pardonnez-moy, Mr le curial, il n’est que trop vray. » Le curial se mocqua de cela et s’en alla.
Le lendemain qui estoit le pénultième jour de la mission, il ne laissa pourtant de venir à l’église pour se confesser et néantmoins ne se confessa pas, mais s’en alla dîner à l’hôtellerie, étant en très bonne santé; et au second verre de vin qu’il voulut boire, après l’avoir beu, il tomba évanouy en terre et demeura comme mort et ne put du depuis dire aucune parolle que l’on pût entendre. Il demeura deux jours de la sorte, sans pouvoir recevoir aucun sacrement et sans avoir donné aucun signe de pénitence et mourut en ce misérabl’ état. L’on dit de plus qu’il avoit encor dit, avant ce dernier accident, qu’il aymoit mieux mourir damné et laisser ses enfans riches, que d’estre sauvé et les laisser pauvres. « Je laisse cela dans le sacré conseil de Dieu », dit Monsieur le curé, puis finit bientôt ses discours dévotz et affectionnés.
Voylà le stile de messieurs les curés lêquels, quoyque diversement et chacun selon son talent, font tous connoître les merveilles que Dieu a opéré en leurs parroisses, par le moyen des missions. De quoy ils louent Dieu et remercient nos supérieurs qui les ont envoyé.
Passant donc du Valromey en Savoye, j’en produiray encor quelques-uns, pour faire voir l’uniformité et conformité de ces messieurs, avec les relations de nos pères, en ce fait, cy-devant rapportées.
7. — Armence (1642).
Monsieur le curé d’Armence, entre Genève et Thonon, sur la rive du lac, après les remerciements et la description des exercices de nos missionaires, et le reste, comme les autres, touchant les réparations de l’église, l’institution des confréries et /290/ choses semblables, il adjoute: « Quant aux fruicts des cathéchismes et prédications, il me seroit impossible de les pouvoir exprimer. Ils ont extirpé et déraciné presque toû les vices, particulièrement les blasphèmes et paillardises. Ils ont fait beaucoup d’accords et étouffé plusieurs procès. Ils ont grandement bien instruit mes parroissiens, tant jeunes que vieux, ès articles de la foy et en tout ce que doyvent faire toû les bons chrétiens. Ils ont confirmé mes parroissiens en la foy catholique, qui étoyent à demy huguenots. Ils ont converty trois huguenots qui sont morts catholiques, grâces à Dieu. »
Et peu après adjoute: « En la confession il n’y a que Dieu seul qui sçache les fruicts qu’ils ont fait. Une milliace de péchés cachés ont été révélés à ces révérends pères, et plusieurs auroyent été damnés, si ces pères ne fussent été en ma parroisse. Ils les ont fait communier tous ensemble, après les avoir instruits avec tant de sentiment et de dévotion qu’ils sembloyent plutôt des anges que des hommes. »
Puis fait mention du grand concours du peuple et autres semblables circonstances. Et au bas de la lettre, dit: « J’oubliay de voû dir’ encor qu’une femme huguenotte, après la mission, s’est tellement changée, qu’avant la mort (arrivée quelques jours après ladte mission), elle a fait des protestes de foy admirables, disant qu’elle vouloir mourir en la religion romaine, et autres semblables parolles de très grand’ édification. »
8. — Colonges-sur-Bellerive (1643).
Monsieur le curé de Colonges en Chablays, voisin dû précédent (sur la rive du lac), représente avec grand sentiment et loue Dieu de voir si grand changement en sa paroisse par le moyen de la mission, et tant de profit parmy un peuple tout mêlé parmy les huguenots, duquel on ne sçavoit en quoy il étoit plus défectueux, ou en la foy, ou en la dévotion. Et maintenant, par la grâce de Dieu, ils sont fermes en l’un’ et tous fervents en l’autre; « rétablissement, dit-il, qui a occasionné la conversion de plusieurs hérétiques qui, étans instruits à suffisance, se sont rangés à leur devoir et jetté dans le gyron de la /291/ ste Eglise romaine. Plusieurs qui habitoyent dans Genève au péril de leurs âmes, ont été retirés d’entr’ eux et du danger de faire naufrage parmy les huguenots. Les ministres de Genève, nos proches voisins, ayans été plusieurs fois conviés à la dispute, ont montré qu’ils sont autant timides hors de leur tanière que vaillans dans leur ville et sur leur fumier, n’ayans eu courage de comparoître. » Puis il décrit la grand’affluence de peuple, les pleurs et lamentations, l’extirpation des vices et coutumes perverses, les accords et assoupissements de procès, l’institution des confréries, etc.
9. Corsier (1643).
Monsieur le curé de Corsier, voisin des précédents, entr’ autre, racconte la même pusillanimité des ministres de Genève que cy-devant avons exprimée, adjoutant qu’ensuitte d’icelle, nos pères furent contrains d’aller à Gys, pensans d’y rencontrer le ministre de Jussy, un dimanche, jour auquel il a accoutumé d’aller prêcher audt lieu de Gys, le mattin ou après-midy. Iceluy craignant d’y rencontrer les capucins qui l’avoyent invité par écrit et par plusieurs messagers, il n’y vint point prêcher, quoyqu’il y fût attendu presque tout le jour, ce qui fut cause d’une confusion pour luy et pour ses adhérans, au grand contentement et édification des catholiques qui s’étoyent assemblés plus de cinq cents. Dit aussi que les hérétiques mêmes, louent ces sts exercices missionaires, etc.
10. Balayson (1643).
Monsieur le curé de Balayson écrit en cette sorte: « Mon Rd Père, Bénit soit Dieu, le Père de n. Sr J.-Christ et Dieu de toute consolation, qui, selon sa paternelle Providence, nous a comblé de ses bénédictions célestes, par ses serviteurs, les RR. pères capucins missionaires qui, par l’espace de trois semaines, ont apporté par leurs travaux un tel fruict en ma parroisse qu’on le peut bien admirer, mais difficilement racconter, /292/ nous faisant voir, en ce dernier siècle, devant nos yeux, une partie des merveilles que les sacrés cayers rapportent estr’ arrivés en la conversion du monde par les prédications des apôtres et par l’efficacité de la parolle de Dieu, laquell’ opère encor aujourd’huy, par la bouche de ces pères, les mêmes effects pour la conversion des pécheurs, les retirer de la voye de perdition et les ramener au chemin de salut.
» Car le papier s’écouleroit, dit-il, si je vouloy écrire les larmes, les sanglots, les cris, clameurs et lamentations publiques, qui ont suyvy ordinairement les prédications de ces bons pères. C’étoit chose pitoyable de voir un grand peuple tout fondu en larmes, frappans leurs poictrines, pleurans inconsolablement leurs péchés, implorans à haute voix la miséricorde divine, avec tels sentiments qu’il ne se peut exprimer.
» Et comme leurs prédications ont esté très efficaces à pénitencer les cœurs des pécheurs les plus endurcis, ainsi leurs cathéchismes qu’ils ont fait tous les jours, deux ou trois fois, ont été tout à fait admirables pour apprendre à tous, voir’ aux plus grossiers peysans, les choses nécessaires à leur salut, et pour les rendre tous, jusques aux petits enfans, grands théologiens en la loy de Dieu, avec un tel contentement qu’ils ont attiré un grand peuple des parroisses circonvoisines, que, quoyque notre parroisse n’ait que deux cents cinquante ou tout au plus trois cents parroissiens, l’auditoire étoit néantmoins de trois ou quatre mille persones, dont les uns venoyent de deux ou trois lieues loing, avec tant d’ardeur qu’il sembloit que la ferveur de plusieurs femmes et nourrices fût quasi excessive [laissans] par plusieurs jours leurs enfans et leurs ménages pour assister aux exercices de la mission, et non seulement les femmes, mais encor les hommes se sont rendus recommandables en leur dévotion.
» Car nous en avons vu qui ont quitté, les semaines entières, maison et ménage, femme et enfans, pour ce même sujet. D’autres qui sont venus avec leurs enfans et ont quitté le reste de leurs occupations ordinaires se sont venus demeurer dans notre parroisse, quittans tous les affaires du monde pour vaquer plus librement à la dévotion et aux affaires de leur salut. Le bruit de cette mission a été si grand qu’il a éclaté /293/ jusques à St-Claude, éloigné de deux journées d’icy, car quelques sont venus expressément de là en notre parroisse, pour voir, par expérience, ce qu’ils avoyent entendu par le rapport des autres, renversans la coutume ordinaire, car au lieu qu’autrefois les nôtres avoyent accoutumé d’aller par dévotion à St-Claude, ceux de St-Claude sont venus cette année et ont trouvé et admiré, chez nous, la dévotion qu’ils n’avoyent jamais vu en leur peys.
» Il semble que Dieu ait voulu contribuer par signes et prodiges au pieux dessein des RR. pères, car faisans, le jour de la Purification de N.-D., un’ exhortation devant jour pour disposer le peuple à une ste communion, et les advertissans particulièrement de prendre garde de ne s’approcher pas indignement de cette ste table de nre Seigneur, qu’autrement ils mangeroyent pour eux, selon le dire de l’apôtre, le terrible jugement de Dieu et se rendroyent coulpables du corps et du sang de Jésus-Christ, et que Dieu feroit venir quelque signe et châtiment manifeste à celuy qui communieroit en estat de péché mortel.
» Le prédicateur n’eut pas si tôt fin y ces et autres semblables discours que Dieu confirma son dire par effect, car une pauvre fille de vingt-sept ans commença à crier horriblement quell’ étoit perdue, se jettant par terre et implorant à haute voix et à pleine gorge, l’assistance de la Mère de Dieu, criant et pleurant inconsolablement, étonnant par ses clameurs tous les assistans, jusques à ce qu’un des pères, la retirant au confessional, appaisât un peu ses cris qui provenoyent d’une cause connue à Dieu et à son confesseur. Ce qui causa un si grand épouvantement au peuple que la plupart retournèrent à la confession, avant la saincte communion, se rendans sages par la misère d’autruy. »
Puis il poursuit son discours, décrivant les assoupissements des procès, les réconciliations des ennemis, la retraitte de plusieurs qui demeuroyent dans Genève et choses semblables.
Cecy suffira pour faire connoître le contentement de messieurs les curés, qui semblent travailler à qui mieux mieux pour exprimer leurs pieux sentiments des missions des capucins.
CHAPITRE VII
Des missionaires résidents et de leurs sorties profitables.
Quoyque les soldats d’un préside soyent destinés pour résider au-dedans et veiller continuellement à la conservation de la place, par le moyen des exercices de guerre et l’observance des loix militaires, avec une fidélité incorruptible au service de leur souverain, si ne sont-ils point tellement casaniers qu’ils ne facent quelquefois des très bonnes sorties en certaines occasions, à la hont’ et confusion et au détriment notable de l’ennemy; ou pour luy faire quitter prise et post par la fuitte, ou pour luy diminuer ses forces, dissiper ses entreprises et participer à ses régesses et commodités, voire munir leur arsenac des dépouilles de leurs assaillans et, en tout temps de résidence et de sortie, ils sont toujours occupés au service de leur prince et seigneur.
Nous avons vu cy-devant, au commencement de cette 4e partie, le portraict d’une vingtaine de convents et environ le nombre des religieux qui sont logés en chacun d’iceux, selon leur capacité. Ce sont autant de présides spirituels et autant de soldats des armées magnifiques de la souveraine Empérière de l’univers, destinés pour combattre et abattre les forces des ennemis de la foy et maintenir la religion catholique avec leurs exercices religieux, veillans de jour et de nuict, en oraison, psalmodies et mortifications. Mais ils ne sont pas tellement attachés au lieu de la contemplation qu’ils ne facent des généreuses saillies contre l’ennemy, non seulement de la foy, mais encor des bonnes mœurs.
C’est pourquoy notre petite province de Savoye met toutes les années de trente-cinq à quarante prédicateurs en campagne, /295/ tous les carêmes, accompagnés pour la plupart (et presque tous) de confesseurs et cathéchistes (selon l’exigence des lieux), et le nombre des communautés qui demandent des prédicateurs capucins va toujours croissant; et tant la province tire de son académie des maîtres en cette profession, plus elle trouve de besoigne pour les employer. Tout le long de l’année, ès jours de festes, il n’y a point de convent qui ne s’incommode notablement pour satisfaire aux pieux désirs des peuples compris dans l’étendue de leur quête. En toutes les nécessités du public et du particulier, des malades et affligés, on ne voit quasi que capucins (sans mépriser pourtant les occupations des autres ordres de religieux ou ecclésiastiques), çà et là courir au secours du prochain, mais principalement en temps de peste, auquel, par la grâce de Dieu, ils n’épargnent pas leur peau.
Ceux qui demeurent en garde dedans les présides ou conventz ne sont jamais oiseux, car, outre les exercices ordinaires, spirituels et corporels, ils acquièrent encor des âmes à J.-C. par leurs bons documentz et conversation avec les étrangers ou habitants du lieu et circonvoisins qui les viennent visiter et recercher pour des sujets divers, par nécessité ou par curiosité, et pour les sacrements de pénitence et de la ste communion ou autres semblables occasions.
Les hérétiques même sont curieux de visiter nos convents et n’en sortent jamais sans quelque bon sentiment ou motif de conversion, quoyque l’effect ne parroisse pas toujours sitôt ou ne prenne racine en tous. Nous avons des prédicateurs qui ont sur leur rollet à centaines d’hérétiques passés par leurs mains, cathéchisés, convertis et absous, qu’ils ont receus au gyron de la ste Eglise catholique, apostolique, romaine, des simples confesseurs qui en peuvent produire, qui vingt, qui trente, qui plus, qui moins qu’ils ont aussi converty par la grâce de Dieu, particulièrement des Bernois et autres étrangers, lesdtz confesseurs (au moins quelques-uns) ayans la langue allemande avec la gallicane, que les Suisses, Vallesans et autres appellent romande, et ce, bien souvant sans sortir du convent. De tout ce que dessus je pourroy faire des traittés qui grossiroyent trop cet ouvrage contre mon inclination. La practique journallière le fait assés voir et les peuples l’expérimentent ès /296/ occasions. Néantmoins, pour ne laisser écouler mes propositions en général, sans quelque preuve particulière, je racconteray icy, premièrement un’ histoire arrivée dans Genève, l’an 1613.
Deux de nos religieux venans d’Armence à St-Julien, arrivèrent à la porte de Genève, ditte la porte de Rive, et virent à côté gauche, en dehors du fossé, un sentier qui suyvoit le tour des murailles, et plusieurs des habitans qui y passoyent, auxquels ils demandèrent si ce sentier conduisoit jusques au-delà, pour aller au pont d’Arve, sans passer par la ville, pour éviter les clabauderies ordinaires (en ces temps-là) des femmes et des enfans, et s’ils y pourroyent passer sans danger. On leur répond : « Ouy, venez avec nous seulement. » Tôt après, la sentinelle du bastion se prit à crier que les capucins mesuroyent les murailles et furent aussitôt saisis et menés au corps de garde de la porte.
Comme toû les soldats clabaudoyent et disoyent qu’il les falloit pendre et choses semblables, le plus ancien des deux religieux demanda s’il y avoit point de capitaine. Le capitaine se présenta aussitôt. Le père fit son plaintif, allégant que, sans être ouÿ, ses soldats les condamnoyent à la mort comme méchans et criminels, et demande d’aller vers les seigneurs rendre raison de leur cause. Le capitaine leur donna des soldats tous armés et avec le mousquet sur l’épaule, qui les conduisirent à la maison de ville. En chemin le peuple les voyant ainsy conduits vomissoit des injures, et chacun donnoit sa sentence. Arrivés devans les seigneurs, monsieur le premier syndic leur dit que les habitans qui les avoyent introduits dans ce sentier avoyent mal fait, mais que, puisqu’ils étoyent allés simplement, il leur permettoit d’aller par la ville, négocier librement leurs affaires et sans conduitte.
Etans devant la boutique du libraire nommé Mr Rovière, ils trouvèrent trois ministres, lêquels, ayans été traittés courtoisement en notre convent de St-Julien, les voulurent faire boire, parce que c’étoit au temps des grandes chaleurs et ils en avoyent bien besoin. Les religieux refusent avec des très humbles remerciements, allégant des raisons (pour ne les rendre suspects au peuple), qui furent bien receues des ministres.
Les religieux se mettans en chemin pour s’en aller à St-Julien, les susdz ministres les voulurent accompagner pour les /297/ faire boire au pont d’Arve et les y traitter courtoisement. Ils leur disoyent en chemin, sur le propos de charité et d’aumône : « Mettez à part votre amour de Dieu, car il ne vous servira de rien icy. » Le capucin répond que si, et plus qu’à eux leur argent. Voylà aussitôt le défy accepté de part et d’autre. Cependant ils arrivent à la tour d’Arve. Les religieux se présentent à la porte. La chambrière du logis les rebroue. Ils font instance pour parler à la dame du logis, laquell’ entendant parler vint à eux. Et ces bons religieux luy ayant demandé pour l’amour de Dieu un verre de vin (le temps et leur face faisoyent le reste de la harangue), l’hôtesse répondit librement: « Ouy, déa, Messieurs, non seulement un verre, mais deux et davantage, s’il est besoin. »
Sur ce, les ministres dirent qu’ils vouloyent goûter et qu’elle leur fît promptement apprêter la collation. L’hôtesse, les postposant aux capucins, leur dit: « Messieurs, un peu de patience, que j’aye donné pour l’amour de Dieu à ces messieurs. » Les ministres se voyans convaincus firent venir un bon goûter. Le père fit solemnellement et dévotement une grande bénédiction sur les viandes, puis dit par une ste récréation: « Or sus, Messieurs, mangeons allaigrement, car les viandes, auparavant huguenottes, sont maintenant catholiques. » A la fin présentèrent des confitures dans des tasses d’argent. Les religieux s’excusèrent disans qu’ils ne recerchoyent que les choses nécessaires pour la vie humaine, non les délicatesses superflues. Se voyans pressés des instances de ces messieurs, ils dirent: « Puisqu’il vous plaît ainsy, nous les porterons au bon vieillard, le père Diègue (leur supérieur). » Les ministres toû joyeux mirent tout dans le mouchoir du père et, après les caresses de civilité de part et d’autre, les religieux allèrent à St-Julien, raccontèrent l’histoire au bon père Diègue qui, jubilant d’allaigresse, battit la tuyle du réfectoire (qui nous sert de clochette pour assembler la communauté), fit venir tous les religieux, les caressa avec des confitures (jadis huguenottes et nouvellement catholiques), puis les mena devant le très St-Sacrement et, après plusieurs oraisons pour la conversion de ces bienfacteurs, demanda encor aux religieux un quart d’heure d’oraison mentale et jaculatoires pour ce sujet, répétant par plusieurs fois, /298/ mais de bon cœur, mais avec ferveur d’esprit, et semblables saillies amoureuses. Du depuis un de ces ministres se convertit à la foy catholique, un autre aussi, du côté de Paris, mais on n’en a pas tant d’assurance; quant au troisième, on n’en sçait rien. « Toujours pêche, qui en prend un. » Jamais les sorties des bons religieux ne sont inutiles. Ils prêchent souvant sans dire mot, et font du fruict spirituel pour la gloire de Dieu, sans s’en appercevoir.
Voycy un’ autre sortie de deux religieux du convent de Tonon, qui ne s’en retournent point de la picorée sans butin, ny sans amener un prisonier de la petite guerre. Environ l’an 1632, un bon religieux prêtre capucin, nommé père George d’Ecuilles, confesseur et quêteur du même convent de Tonon, sortant avec son compagnon pour aller faire sa quête, ils s’arrêtèrent au château de Beauregard, chez Monsr le baron de Coudré, lequel bien que calviniste, a toujours néantmoins grandement honoré nos religieux et leur faisoit beaucoup d’aumônes, les logeant et traittant fort honorablement.
Là-dedans ils firent rencontre d’un Italien qui s’étoit sauvé du peys de Vaux (n’y ayant que le lac à traverser) et se nommoit signor Francesco Grimaldo da Genua, qui avoit été jacopin 1 et personnage signalé en son ordre, pour avoir enseigné plusieurs cours de philosophie et théologie, et prêché plus de vingt carêmes ès meilleures chaires d’Italie, mais par la disgrâce de quelque tribulation réduit au désespoir, il avoit quitté sa religion et s’en étoit fuy et réfugié chez les huguenots, sur le point de faire banqueroute à la foy catholique.
Voyant nos religieux aymés et caressés même des ennemis de l’Eglise romaine et faisant réflexion sur l’excellence de la vocation religieuse pour ceux qui demeurent dans leur devoir, il sentit un remords de conscience sur le suject du mal qu’il avoit fait et de celuy qu’il étoit sur le point de faire et une syndérèse si pressante que, concevant un’ horreur de son malheureux état, il accosta le bon père susnommé en un coing de jardin et, les larmes aux yeux, luy déclaira son infortune. Le père le /299/ consola et luy promit tout’ assistance possible pour le retirer de sa misère, s’il vouloit aller au convent de Tonon. A quoy il se résolut.
Le père fit moyen de luy trouver un cheval pour l’y porter avec son bagage, où étant arrivé, le père écrivit cet affaire au R. p. Diègue de Cité Neuve, pour lors provincial, qui luy envoya son authorité pour l’absoudre et faire tout ce qui seroit nécessaire pour le salut de ce personage. Quoy fait et le nouveau converty étant retiré dans le convent de Thonon, il déclaira à son bon directeur un extrême regret qu’il avoit d’avoir laissé au château de Colombin, dans le peys de Vaux, en un lieu secret d’une chambre (avec sa bourse), des écrits très pernicieux qu’il avoit composé contre l’Eglise romaine, qu’il auroit bien désiré de retirer, mais il n’y pouvoit aller en personne, parce qu’ayant perdu le ministre de ce lieu-là par un’ accusation qu’il avoit faitte contre luy, pour laquelle ledt ministre avoit été pendu en effigie, par arrest des seigneurs de Berne, il étoit mal voulu et, s’il y fût allé, on l’auroit assassiné.
Le susdt père George qui, pour lors, gouvernoit tous les affaires du convent, non en qualité de vicaire, mais parce que le p. gardien étoit allé prêcher le carême ailleurs, et le bon père Jean-Baptiste de Recanati, vicaire, n’ayant la langue françoise, ny la connoissance de ce peys, confioit facilement ces négociations au père quêteur, connoissant sa prudence et sa vertu, outre la susdte authorité qu’il avoit du R. p. provincial, entreprit, à la persuasion du néophite, de faire le voyage de Colombin, pour la gloire de Dieu et tenter les moyens de retirer ces pernicieux écrits. Le sieur Grimaldo fit un modèle en carton du château de Colombin et de la chambre où il jugeoit infailliblement que l’on les logeroit, et là même où il avoit caché ses écrits.
Les religieux partirent de Thonon, s’embarquans dans un batteau qui alloit au marché de Morges, sous un vray et légitime préteste de négocier avec des marchands de Pontarlier qui y tenoyent boutique de fer, parce qu’alors il faisoit faire la chaîne du puy pour le convent. De là ils allèrent selon leur projet, se présenter au château de Colombin, étant proche de la nuict, pour demander leur retraitte, n’étant distant de Morges /300/ que d’un quart de lieue ou environ, sur la confiance qu’ils y seroyent receus, Madame de Colombin estant sœur de Madame la baronne de Coudre. Mais ils se trouvèrent bien éloignés de leur attente, car, ayans demandé la charité et la retraitte pour cette nuict, un homme de chambre vint leur dire, que Mr et Madame étoyent irrités contr’ eux, de ce qu’ils avoyent retiré en leur convent un méchant homm’ italien qui avoit perdu leur ministre, sans cela qu’ils les recevroyent et logeroyent, mais qu’ils s’en allassent cercher logis au village.
Pendant ces discours s’assemblèrent autour d’eux près d’une cinquantaine d’enfans et, ayans pris résolution de s’en retourner à Morges, ces enfans les suyvirent quelque temps avec des grands cris et hurlements. Les religieux se voyans sur le point d’être lapidés, le père George s’arrêta, s’appuyant sur son bâton et, après avoir invoqué l’assistance de notre Seigneur et de la très ste Vierge, sa mère, il leur dit en les regardant fixement: « O les braves enfans ! Vos pères et mères ont de l’honeur de vous avoir si bien élevés ! » Alors comme si une trouppe de cavalerie les eût chassé, toute cette multitude d’enfans prit la fuitte et, ce qui fut plus remarquable, c’est que ces bons religieux, étans allés en plein jour de Morges à Colombin, par des chemins très fâcheux, pleins d’eau et de boue, parce qu’il avoit plu auparavant, ils s’en retournèrent à nuict close à Morges, ne voyans point où ils mettoyent les piés, par un chemin aussi beau, plein, net et sec, comme par nos cloîtres, et trouvèrent les portes de la villes toutes ouvertes: chose extraordinaire à ce que l’on leur dit, car toutes les nuicts on les ferme.
Eux étans arrivés à la porte du logis, à l’enseigne de la Galère, ils trouvèrent un jeune garçon qu’ils envoyèrent dire à l’hôtesse, s’il luy plaîroit leur donner le couvert pour ce soir. Et les religieux entendirent qu’elle répondit aussitôt: « Ces messieurs les capucins de Thonon ont tort de faire ces cérémonies en notre maison qui leur est bien dédiée », et incontinent descendit, la chandèle en main et les invita de monter en haut, où ils furent receus fort honorablement d’elle, de son fils et de sa belle-fille, et très bien traittés au souper, avec poisson, etc., car c’étoit un dimanche de carême. /301/
Le lendemain, ils se remirent sur le batteau pour retourner à Tonon. Ainsi la divine Providence les assista miraculeusement, leur négoce ne touchant point les affaires d’état, mais seulement ce qui est conforme à leur profession. Le bon Grimaldo en fut ravy, car ayant considéré à part soy le danger où il les avoit mis de leur vie, il fut, tout le temps de leur absence, comme dans des transes mortelles, se croyant être leur meurtrier. Je suis scientifique de l’histoire, m’étant trouvé de la partie à ayder ce pauvre pénitent, duquel on m’a assuré qu’il est rentré en son ordre, en Italie, à la faveur de qui le pouvoit recommander pour cet effect, et réussit bien par la grâce de Dieu.
Voycy un’ autre prise qui n’est guère moins importante que la précédente, et un’ histoire qui donnera bien autant de contentement, à mon advis, en la conversion signalée d’une fille de Gex, nommée Estienne, du bourg, l’an 1649, laquelle après plusieurs bons entretiens avec les capucins, tant en matière de religion que de dévotion, prévenue de la grâce divine, laquelle, éclairant son entendement, émouvoit sa volonté, dont elle se sentit si vivement touchée intérieurement et abbattue en la présence de Dieu, dans la connoissance de son malheureux état, hors de la voye de salut, suyvant l’erreur de ses parents et exposée aux occasions des sottises du monde, sans remords de conscience, flattée par les principes sacrilèges d’une religion prétendue réformée qui luy promettoit infailliblement le ciel, se servant des moyens tous contraires aux promesses de Jésus-Christ, qu’elle prit résolution en son cœur, non seulement d’entreprendre le chemin assuré, seul et unique de paradis, dans la religion catholique, romaine, mais encor de fuir les occasions de faire naufrage parmy les dangers de cette vie misérable, se faisant religieuse pour le reste de ses jours.
Venant donc à exhaler ces sts désirs et manifester ses inquiétudes d’esprit au père gardien des capucins de Gex, pour les difficultés qu’elle prévoyoit se devoir opposer à l’exécution de ses pieux desseins, le père gardien ayant soigneusement et prudemment éprouvé son esprit et voyant la pureté et syncérité de ses ferveurs extraordinaires et constantes, l’addressa aux religieuses de Ste-Ursule dudt Gex, qui donnent autant d’esclat par /302/ la bonté et vertu de leur vie exemplaire que par leur dextérité à enseigner aux jeunes filles la doctrine chrétienne, les bonnes mœurs et toutes les industries convenables à ce sexe, et à chacune, selon sa condition et capacité, et ayans communiqué leur advis sur ce sujet, les religieuses donnèrent parolle au p. gardien que, nonobstant leur pauvreté (considérée la grandeur du fait et la gloire de Dieu qui en résulteroit), elles la recevroyent, quoyqu’elles n’en peussent pas espérer grand’chose pour son entretien, à cause que ses parents sont hérétiques.
De quoy la fille, étant advertie par le p. gardien, tressailloit de joye et, rompant les liens de sa captivité pour fouler aux piés tous les attraits mondains, quitta entièrement tous ses amateurs et bons partis qui la recerchoyent de toutes parts, pour accomplir, d’un courage viril et comm’ un autre Abraham, la volonté de son Dieu et sacrifier son esprit pour le service de son Créateur.
Ayant donc pris jour pour entrer dans le monastère de Ste-Ursule, elle prépara quelques linges de la maison pour porter avec elle. Sa mère ayant connu le défaut de ces linges demanda qu’ils étoyent devenus. La fille advouat qu’elle en avoit pris quelque peu et, se prosternant devant sa mère, luy dit par plusieurs fois avec des chaudes larmes : « Ma mère, pour l’amour de Dieu, n’empêchez pas mon bonheur. » La mère étonnée de ces parolles, considérée la fragilité des filles, entra dans des grandes appréhensions, luy demanda qu’est-ce qu’il y avoit, luy donnant confiance de dire librement la vérité du fait. La fille luy répondit tout franchement qu’elle s’alloit faire religieuse. La mère, après ses admirations et discours que l’on peut s’imaginer en tel cas, parmy des hérétiques, ô adorable Providence divine ! fut tellement touchée des influences du ciel et adoucie en sa cholère qu’elle ne sceut dire autre chose, sinon qu’elle ne sortiroit point qu’elle n’eût receu la bénédiction de son père.
La fille connoissant la rudesse de son père et son opiniâtreté en l’hérésie de sa secte, luy dit encore par plusieurs fois comme dessus: « Ma mère, pour l’amour de Dieu, n’empêchez pas mon bonheur ny le salut de mon âme. » La mère luy dit qu’elle n’eût aucune crainte, luy promettant qu’elle disposeroit son père à luy donner sa bénédiction, et soudain, quittant sa /303/ fille, s’en vint vers son mary et l’ayant pris à part, luy dit avec parolles entrecoupées: « Mary, vous ne sçavez pas, notre fille nous veut quitter et se veut faire religieuse. Mais il faut qu’au préalable, vous luy donniez votre bénédiction. » A ces parolles, le père demeura comme pâmé et hors de soy et ne luy put dire presqu’ aucune parolle.
Sur ce, la mèr’ ayant appellé la fille qui étoit en un’ autre chambre, elle vint promptement et, se prosternant aux piés de son père, elle luy dit plusieurs fois avec des larmes toutes bouillantes: « Mon père, pour l’amour de Dieu, n’empêchez pas mon bonheur ny le salut de mon âme, et me donnez votre bénédiction. » Le père nonobstant sa rudesse et obstination, ne put dire autre sinon : « Dieu te face la grâce de faire bien. » Sur ce, la fille se lève promptement de devant son père et sa mère, sortit de la maison et, s’en allant au monastère, rencontra quelqu’un qui la voulut retenir. Mais elle le repoussa si vivement que peu s’en fallut qu’il ne tombât en terre. Comme elle fut à la porte du monastère, la maison de son parrain (qui étoit le premier et plus puissant hérétique du lieu) étant voisine, elle cria à haute voix, en sorte qu’elle pût être entendue: « Adieu, mon parrain, Adieu ! » puis se jetta dans le monastère de Ste-Ursule.
Cett’ action fut si célèbre qu’elle causa une grand’ émotion, non seulement parmy les hérétiques du lieu, mais encor parmy les voisins. Je passe soû silence les chansons que les calvinistes en firent, et les parolles infâmes qu’ils vomirent de leurs poictrines infectes, autour du monastère, par des allées et venues qu’ils faisoyent continuellement, roulans et bourdonnans comme guêpes et gros bourdons, pétillans et crevans dans leur peau, comme des épines dans le feu, ce qui obligea le père gardien d’en écrire à Monseigneur le prince et à Madame la princesse, sa mère, afin de contenir la témérité de ces insolentz.
Les ministres et anciens s’assemblèrent pour consulter, appellèrent le père et la mère de la susdte fille pour sçavoir s’ils avoyent consenty à la retraitte de leur fille dans le gyron de l’Eglise catholique et dans le sein du monastère des religieuses, et conclurent que la mère et quelques autres parentes iroyent au monastère pour parler à la fille et l’arracheroyent de ce lieu, si elles pouvoyent. /304/ Chose admirable, celles qui sembloyent des liones en leur fureur, après luy avoir parlé, furent toutes transformées en douces brebis, si bien que, du depuis, toute leur consolation n’a été qu’à jouyr de sa conversation, les ravissant par ses sts discours, et se sont trouvées des filles de bonne maison qui ont dit que pleût à Dieu qu’un tel bonheur leur fût arrivé !
Le jour étant arrivé qu’elle fît l’abjuration de l’hérésie et profession de la foy catholique, apostolique, romaine, après l’exhortation que luy fit le p. gardien des capucins, la fille toute transformée en Dieu et pleine de consolation, donna tant de satisfaction à tous ceux et celles qui assistèrent à cette ste action qu’ils se sentirent vivement touchés par ses parolles de sts désirs pour le service de Dieu. Elle leur demanda humblement pardon de tout ce en quoy elle les pouvoit avoir offensé. C’étoit une fille de très bell’ humeur, et sa conversation étoit très aggréable universellement à tous. Elle les pria aussi de demander pardon pour elle à ses père et mère et, en leur donnant un baiser de paix et plein de consolation, ell’ arracha des larmes, mais des larmes de joye et contentement, de toute la compagnie, entr’ autres une femme huguenotte, quy s’y trouva, non infructueusement.
Le p. gardien l’ayant entendue en confession, son compagnon prit garde qu’ell’ en sortit avec si grands sentiments, élevant les yeux en haut, avec les mains jointes, puis tournant la teste du côté du St-Sacrement, elle fit une révérence avec tant de dévotion et modestie, qu’il en fut tout ravy.
Or le jour qu’elle devoit communier, après que les religieuses eurent fait la ste communion, il ne se trouva point de petit’ hostie consacrée pour elle. Ce qui l’affligea tellement qu’ell’ étoit inconsolable, pleurant incessamment de se voir privée d’un bienfaict inestimable. On fut contraint de recourir au convent des capucins, pour sçavoir s’il y avoit plus de prêtre qui n’eût encor célébré, pour aller dire la ste messe au monastère des Ursulines où ell’ étoit, afin qu’elle pût communier. Ce qu’étant accomply selon son désir, Dieu sçait le contentement qu’elle receut de sa divine libéralité pour un tel bénéfice.
Cette fill’ a fait et fait continuellement un si grand progrès en la perfection religieuse, que la supérieure du monastère a dit /305/ au p. gardien (qui s’en informoit pour cultiver cette belle plante nouvellement insérée au jardin clos de la religion) qu’elle leur faisoit à toutes honte, et qu’elle étoit la première en toû les exercices du monastère, avec une si grande satisfaction de toutes les religieuses qu’elles en sont entièrement ravies, ne pouvans se saouler de sa conversation. Voire même, comm’ ell’ est fort visitée, tant des hérétiques que des catholiques, Dieu luy met de telles parolles en bouche, leur faisant entendre la fausseté de la religion prétendue réformée, de laquelle il l’a miséricordieusement retiré, pour luy faire professer la seule vraye et salutaire religion catholique, romaine, que tous ceux qui luy parlent en sont émerveillés.
Les ministres ne pouvoyent supporter l’éclat de cette conversion. C’est pourquoy ils commandèrent aux pères et mères de leur secteur, avec toute l’authorité et puissance qu’ils pouvoyent avoir sur eux, qu’ils veillassent soigneusement à ce que leurs enfans de l’un et l’autre sexe ne parlassent point avec les capucins, et leur défendirent, avec la mêm’ authorité, qu’il n’y eût aucun qui eût à disputer avec eux. En confirmation de quoy, un seigneur syndic de Genève, très docte parmy eux, étant venu quelque temps après, en notre convent audt lieu de Gex, accompagné de cinq ou six personnes fort apparentes, ayant demandé s’il y avoit quelques docteurs parmy nos religieux, l’un d’eux ayant répondu que les capucins étoyent presque tous docteurs, le p. gardien luy dit que, s’il vouloit mettr’ en avant quelque poinct de controverse, il luy en donneroit la satisfaction convenable, et s’étant imperceptiblement glissé ce point des commandements de Dieu qu’ils croyent inobservables, nous, au contraire, croyons certainement et véritablement que noû les pouvons observer avec la grâce de Dieu, ce que le p. gardien prouva avec quelques puissants arguments, celuy avec lequel il disputoit, ne sçachant ny voulant répondre, craignant la confusion, demeura sans repartie. Le susdt seigneur syndic de Genève dit: « N’est-il pas désjà réduit à ne sçavoir que dire ? » puis adjouta: « Ne sçavez-vous pas qu’il est défendu de disputer avec ces messieurs ? » et ainsi se retirèrent tout doucement avec les civilités ordinaires.
Quelques années auparavant, un seigneur de Genève, du /306/ conseil de vingt-cinq, étant allé au lieu de Gex, allat aussi visiter le convent des capucins, mais avec dessein exprès de s’éclaircir de quelque doute conceu dans son esprit sur la doctrine de leurs ministres, étalée publiquement dans Genève, dans leur chaire de vanité et de pestilence. Ce seigneur s’étant présenté pour voir le convent fut assisté d’un père prédicateur qui luy fit voir toutes les parties d’iceluy, et montroit d’aggréer grandement cette courtoisie religieuse, accompagnée de bons discours, êquels, le père prédicateur, selon les objects qui se présentoyent, faisoit paroître les pieuses intentions de la ste Eglise catholique et de la vie religieuse, en l’usage de nos cérémonies et des moyens pour élever nos esprits en Dieu, ne se trouvant aucune créature, pour petite qu’elle soit, qui ne nous serve à cela, quand nous prêtons l’oreille du cœur pour entendre la voix de Dieu qui noû parle en icelle.
Enfin ayans vu les officines basses, pauvres et simples, selon notre profession, ils montèrent au dortoir pour voir les chambres des religieux. C’est tout ce qu’attendoit ce bon seigneur, et voyant les petites chambres de huict piés de toute qarrure, un petit aix tout simple pour table d’étude, un scabeau sans curiosité, une lampe de fer blanc et quelques bons livres, et voylà tout l’attirail de leurs meubles, mais principalement quand il vit les couches de simples aix de sapin de la longueur et largeur proportionée au corps humain, et non plus, un demy-pié de paille tout au plus, couverte d’une grosse toile clouée tout autour sur le dos des petits aix collatéraux, de même hauteur, il commença à serrer les épaules, frémir d’horreur et témoigner de l’admiration du fait et de l’indignation contre nos imposteurs.
C’est pourquoy quelque temps après il dit: « Messieurs, j’ay bien vu que vous avez pris garde quand j’ay serré les épaules et donné des signes d’admiration. Je veux vous en dire la raison. Monsieur Déodati nous a prêché publiquement que, vous autres, Messieurs, étans tous de bonne maison, ne pouviez pas vivre et ne vivez pas effectivement selon la commune opinion et l’apparence extérieure; ains que vous portez des bons linges, bien délicats et des vêtements précieux sous les rigides et austères; que vous aviez des bonnes chambres, bien ornées et /307/ tapissées, et couchiez bien mollement dans des bons draps. Et je voy tout le contraire. (Et pour s’en assurer voulut voir toutes les chambres.)
C’est pourquoy, adjouta-t-il, je voy que nos ministres noû trompent malicieusement et ne nous enseignent que des impostures et des fables, ce qui nous doit rendre suspecte toute leur doctrine. » Et après beaucoup de civilités et respects, prit congé des religieux, les laissant pleins de satisfaction et contentement, louans Dieu et le prians pour ces pauvres errants, trompés malheureusement par leurs faux pasteurs qui se perdent en perdant les autres.
Disons quelque chose de ce qui est arrivé ès occasions de peste, légèrement et comm’ en passant, car c’est un fait qui mériteroit des traittés exprès. Environ l’an 1632, le vénérable père Bonaventure d’Yenne, prédicateur capucin, estant supérieur au convent de Gex et le vén. p. Jean d’Annessy, servant le peuple de St-Claude pendant la peste, avec le V. p. Natal de St-Claude, avec une ferveur de charité indicible, non seulement pour l’administration des sacrements avec des exhortations toutes enflammées de l’amour de Dieu, mais encor pour les nécessités corporelles.
En ce temps-là, nos pères de la province de Bourgoigne, n’ayans point encor de convent audt lieu de St-Claude, nos religieux de Gex y faisoyent la quête et y recevoyent des grandes charités (ce bon peuple ayant toujours été très affectionné à notre ordre). Nos religieux de Gex avoyent préparé audt lieu de St-Claude quelques aumônes pour leur entretien pendant les susdtes occasions de peste et n’avoyent au convent de Gex qu’un peu de farine qui ne suffisoit pas pour trois semaines. Le bon père Jean distribuoit avec sa ferveur ordinaire toutes ces aumônes de St-Claude aux pauvres pestiférés et souffreteux, disant que Dieu auroit le soin du convent de Gex et, de fait, il fut ainsi, car ce peu de farine, par la toute-puissance divine, leur dura et servit toujours l’espace de six moys, autant que pouvoit durer la provision faitte à St-Claude, le susdt père supérieur ayant assuré que tant que l’on prenoit de ladte farine, elle ne décroissoit point pourtant. /308/
Nous avons vu cy-devant, au chapitre premier de cette quatrième partie 2, deux cas bien remarquables, arrivés au temps de peste, pendant le service que rendoyent nos religieux aux pestiférés, que je ne réitère pas icy.
Dieu aggrée tellement les travaux des pauvres capucins qui militent soû les étendards de sa glorieuse Mère, en la province de Mission, sous ce tiltre de Notre-Dame de Compassion, soit qu’ils soyent résidents dans les convents ou qu’ils battent la campagne par obéissance, pour son service, qu’il a voulu souvantefois ottroyer des faveurs singulières à ceux qui leur sont amis et les assistent de leurs bienfaits en leurs nécessités. Parmy un grand nombre de preuves que je pourroy produire en confirmation de cette vérité, je me contenteray d’en alléguer deux assés modernes, non les dernières, selon ma connoissance certaine.
Le premier est de l’an 1630, lorsque la guerre et la peste affligeoyent extrêmement la Savoye, principalement où les armées avoyent passé. En ce temps-là, notre convent de Montmélian se trouvant en grande nécessité, Dieu suscita un homm’ inconu, de bonne condition, qui vint au convent, bien monté, et un homme de cheval après luy, s’informer des religieux, s’ils étoyent assistés et de quoy ils avoyent besoing. Le supérieur luy représenta comme lors ils étoyent en disette de tout ce qui est nécessaire à la vie humaine, excepté du vin, en ayant encor un peu. Leur manquoyent aussi les remèdes préservatifs et purgatifs selon la nécessité présente.
Lors ce bon seigneur, encourageant les religieux au service de Dieu, les exhort’ à la persévérance et à avoir une grande confiance en Dieu, leur donnant assurance que, tandis qu’ils vivroyent en bons capucins, Dieu ne les abandonnera jamais. Et pour preuve de son dire, il demanda quelque persone de confiance pour luy remettre quelqu’ aumône. Le supérieur ne sçachant pour lors à quy recourir, il survint une bonne matrone qui avoit fait dès longtemps beaucoup de bien et rendoit plusieurs services aux religieux, à laquelle le susdt cavallier remit dix pistoles pour le service des religieux, l’exhortant à ne rien /309/ épargner, et de faire prendre à Chambéry tout ce qui seroit nécessaire, disant que, si la susdte somme ne suffisoit pas, il viendroit dans quinze jours et en donneroit davantage, promettant à ladte femme la satisfaction de ses peines et de ses bienfaits. Mais comme les religieux n’eurent pas besoin de davantage, le cavallier ne retourna pas.
Le p. supérieur luy demanda son nom pour exciter la mémoire d’un si grand bienfacteur et bénéfice signalé. Il répondit: « Ne vous informez pas de mon nom. Priez bien Dieu pour vos bienfacteurs et servez bien Dieu. » Puis s’en alla. Le p. supérieur le voulut suyvre de vue, mais il ne sceut comme quoy il luy disparut. Cependant la bonne femme ne perdit pas ses récompenses selon la promesse du cavallier, parce qu’elle n’employa pas plus de quinze florins de la susdte somme, et ce, en une seule fois, n’étant pas nécessaire de davantage, parce que Dieu pourveut continuellement aux nécessités des religieux, et la femme s’accommoda du reste pour rebâtir et couvrir sa maison qui étoit toute ruinée par les soldats et accidents de la guerre.
A qui considérera bien les circonstances de cett’ histoire, il est fort probable que c’étoit des anges que Dieu avoit mandé pour le secours des religieux et de leur bienfactrice, car le cavallier ne dit pas : « Priez bien Dieu pour moy, mais priez bien Dieu pour vos bienfacteurs », et jamais on n’apperceut autre chose de luy. O bonté adorable de la Providence divine ! O conseil inscrutable de ses desseins !
La seconde est de l’année 1649, au moins quant à la relation du fait sortant de sa source, quoyque je ne sçache certainement quand la chose étoit arrivée. Mais avant que de racconter la merveille, je doy dire quelque chose des bonnes qualités de son autheur, pour donner plus d’assurance de la vérité de l’histoire.
Feu Monsieur Dumont de Bonn’ en Genevois, de pieuse mémoire, étoit de nobl’ extraction, mais sa nobless’ éclatoit bien plus par la practique des vertus que par l’observance des loix et vanités de ce monde. Après la mort de feu Madame sa femme, il prit l’habit de l’état ecclésiastique et, en cette qualité, fut mis comme une chandèle ardente et luysante sur le /310/ chandelier de la gloire en la dignité pastorale; et après avoir été quelque temps curé de Boëge, passa, par voye de permutation, à la cure de Bonne, son lieu natal, comme je croy, où il fit une continuelle guerre aux ténèbres du péché par la splendeur de sa vie exemplaire et le zèle de sa charité.
Comm’ enfant de lumière, il ne se plaisoit qu’en la lumière d’une ste dévotion. Toutes ses affections ne visoyent qu’à honorer Dieu, principe de lumière éternelle, au très St-Sacrement de l’autel, où il se communique si amoureusement, pour nous éclairer et conduire assurément parmy les obscurités de notre foy, pour nous introduire en la gloire promise dans le séjour des bienheureux. C’est pourquoy il avoit une singulière affection à orner son église de quantité de flambeaux et cierges blancs, jusques à en voir quelquefois dix ou douze, tous ardents autour de son autel ès principales solemnités. S’il se trouvoit sans argent, il vouloit qu’on allât aux emprunts pour ce faire. Mais parce que Dieu se plaît plus dans la pureté de cœur que dans le seul éclat de la splendeur extérieure, il avoit un si grand soin de perfectionner son âme, qu’au dire de son confesseur, il ne se confessoit jamais qu’il ne lavât sa conscience avec quantité de larmes.
Il avoit tant de peur de manquer à son office qu’il ne sortoit jamais de son logis le mattin qu’il n’eût dit tout ce qui se pouvoit licitement dire pour lors. Après quoy, il faisoit sa préparation pour célébrer la ste messe. Il disoit tous les jours les petits offices de Notre-Dame et de n. p. S. François, avec son chappelet. Il étoit tellement porté aux divines louanges que, même agonisant, au lict de la mort, il demandoit son bréviaire pour dire son office divin. Il avoit une belle prestance et une bonne voix, mais il ne s’en servoit que pour honorer Dieu, surtout ès jours solemnels, qu’il ravissoit son peuple et le remplissoit de dévotion, par sa grave modestie, en faisant son office à l’église.
Quant à la charité envers les pauvres, elle animoit tellement ses vertus qu’elle le rendoit singulièrement recommendable, car bien qu’il fût demeuré sourd pour les affaires du ménage, si ne l’étoit-il point pour les intérests des pauvres, les entendant fort bien pour les assister quoyqu’ils eussent demandé d’une voix assés basse et que les domestiques ne les eussent pas entendu. /311/
Il jettoit tellement toutes ses espérances en Dieu qu’il disoit ordinairement que ce qu’il donnoit pour l’amour de Dieu faisoit multiplier ses biens et prospérer sa maison. Fondé sur ce principe, il faisoit de sa maison un hôpital pour les pauvres, entre lêquels il avoit une particulière affection aux religieux de St-François, mais singulièrement aux capucins, qu’il entretenoit les carêmes entiers en sa maison à ses propres frais et dépens, pour cultiver le champ de sa parroisse. Il ne se peut dire combien de diligence il a fait et persévéré dans ses instances, pour avoir un convent de capucins, ou pour le moins un hospice permanent dans la petite ville de Bône, nonobstant les répugnances de nos supérieurs et de la plupart de nos religieux; et enfin les y a vu introduits pour un hospice limité aux carêmes et principales solemnités, pour les retirer quand ils vont pour servir ès fonctions missionnales ou autres occasions.
Je n’ay pas pris à prifaict de décrire sa vie, étant mieux de m’en taire que de la traitter imparfaittement, n’en étant pas suffisamment informé. Seulement diray-je que l’on remarquoit en luy une doctrine infuse touchant la ste théologie, de laquelle il se pouvoit servir, et néantmoins, par une ste humilité, il se servoit ordinairement des capucins et prenoit tant de goût à les entendre qu’il ne manquoit jamais à la prédication. Et l’an 1649, luy étant impossible d’y assister à cause de ses infirmités manifestes, il demandoit à toû ceux qui l’abbordoyent ce qui avoit été dit à la prédication et disoit, la larm’ à l’œil, que la plus grande mortification et pénitence qu’il eût receu de Dieu étoit de ne pouvoir ouyr sa parolle prêchée et annoncée à son peuple fortuné.
Voylà un abbrégé de la bonté et vertus de celuy qui a fait la suyvante relation, en bonne compagnie, trois jours avant sa mort, qui fut le jour de Pâques, l’an 1649, et dit au Vén. père Angélique de Morette, prédicateur capucin qui prêchoit actuellement audt lieu, en présence de son compagnon, prestre et confesseur, d’un prêtre séculier et de deux autres témoins, qu’il se rencontra une fois que dix ou douze capucins arrivèrent chez luy de divers côtés et à l’insceu des uns et des autres (comme chacun sçavoit qu’il ne pouvoit vivre sans capucins).
La servante qui étoit une bonne fille de bon aage et fort /312/ vertueuse, suyvant les stes affections de son maître, se trouva fort en peine pour apprêter la réfection de tant de gens et si promptement. Parmy ces embarras, elle s’apperceut qu’une personne luy aydoit, et la besoigne étant achevée, elle ne la vit plus. On leva de table plus de viande que l’on n’y avoit pas mis et des viandes que l’on ne sçavoit d’où elles étoyent venues.
Le même jour de ce narré, le susdt p. prédicateur capucin, parlant avec luy, luy dit: « Monsieur, vous nous faites bonne part de vos biens. » Il luy répondit: « Ce que je vous donne fait prospérer ma maison. »
Voylà comme Dieu multiplie ces bienfaicts, selon le nombre de ses serviteurs et, donnant les biens temporels en temps opportun, n’épargne les spirituels, pour récompenser au centuple les bonnes œuvres que l’on fait pour son amour, attendant de donner la gloir’ immortelle dans l’éternel séjour.
Je ne doy passer sous silence un cas étrange, arrivé sur le sujet des aumônes qui se font par charité aux pauvres capucins. Un prédicateur capucin a juridiquement déposé, comme témoin oculaire, avec son compagnon, indicant toutes les circonstances de lieu, de temps, de persones et toutes autres requises en tel cas, qu’en une cité épiscopale (hors des Etats de Savoye, dans l’étendue de notre province), est arrivé qu’un personage de qualité et de mérite et fort affectionné à notre ordre envoyoit fort souvant des bonnes aumônes au convent des capucins et commandoit à sa femme de fair’ à nos religieux tout le bien qu’elle pourroit. Mais elle ne correspondoit pas aux intentions de son mary, car, étant fort addonnée au jeu de cartes et n’ayant pas toujours de quoy fournir à sa prodigalité, elle vendoit les aumônes destinées pour les capucins, pour avoir de quoy jouer avec des dames de la ville, selon sa coutume.
Mais Dieu ne pouvant supporter cett’ impiété la punit de sa main vengeresse en la main gauche, en laquelle elle commença à souffrir des si grandes douleurs qu’elle ne pouvoit reposer aucunement. Et tous les remèdes qu’on y appliquoit ne luy servoyent de rien; ains les douleurs alloyent toujours augmentant. Quelque temps après s’y attacha un feu invisible, mais non insensible qui luy faisoit souffrir des douleurs si insupportables /313/ qu’ell’ étoit contrainte de crier jour et nuict que sa main brûloit, laquelle s’enflant, devint grosse et noire comme charbon. Au bout de dix jours ladte main se fendit en trois lieux au-dessus, comme si on l’avoit fendue avec un rasoir. C’étoit environ les dix heures de nuict.
Alors ell’ appela le susdt père prédicateur capucin déposant qui étoit assis auprès d’elle pour la consoler, et luy dit : « Mon père, je voy bien que cecy est une punition de Dieu, laquelle j’ay bien méritée, parce que je vous ay fait grand tort à tous vous autres, pères capucins et à mon mary aussi, ayant souvant vendu les aumônes qu’il vous envoyoit, pour jouer aux cartes », et ayant demandé pardon à son mary, s’estant confessé et communié, les douleurs cessèrent, et peu après elle mourut. Ce fut environ l’an 1642.
Si la divine bonté a tant de soin d’assister au besoin, protéger et défendre ses très humbles serviteurs qui sont au service de sa Mère, en la province de N.-D. de Compassion, comme nous avons vu cy-devant 3, et ès cas que je vien de racconter, contre les attaques des humains, il ne faut point douter qu’il ne prenne leur caus’ en main, les voyant assaillis par les malins esprits, pour dissiper leurs conseils et réprimer leur audace.
L’an 1621, un jour d’été, sur le soir d’un samedy (l’étude de théologie étant à Annessy, en notre convent, sur la fin de son cours, sous le R. p. Bonaventure de Lyon, notre lecteur et gardien), le temps étant clair et serain partout, on vit tout à coup des éclairs parmy l’air, on entendit gronder des tonnerres et, tôt après, un éclat du tout épouvantable d’un foudre prodigieux attaquer notre convent si furieusement et avec des effects si extraordinaires et surpassans le cours de la nature qu’il nous laissa tous dans la croyance que les malins esprits avoyent décrété, en leur pernicieux conseil, de renverser tout le convent, perdre les religieux et en extirper la mémoire, n’épargnans toû les lieux tant intérieurs qu’extérieurs, principalement où chaque religieux en particulier avoit accoutumé de se trouver plus souvant. /314/
Mais Dieu qui, par sa bonté, ne vouloit permettre un si grand mal et vouloit faire connoître combien il aggrée les maisons religieuses qui vivent selon leur institut, disposa tellement des religieux que pas un ne se trouva au lieu accoutumé, quand le foudre y produisit son effect. Nous avions pour lors un malade dans une des chambres basses qui sont au cloître sous le second dortoir. C’étoit un très bon et vénérable père Damian d’Usillon, qui mourut quelque temps après d’une fistule qu’il avoit à la cuisse, qui le mina peu à peu sans le priver du pouvoir de toujours louer Dieu et donner des très bons exemples et salutaires documentz aux religieux, jusques à l’extrémité.
Ce malade donnoit occasion à son infirmier particulièrement d’aller et venir fréquemment par cette allée du cloître, comm’ aussi aux religieux qui l’alloyent visiter. Le médecin avoit ordonné quelque médicament qu’il falloit aller prendre à la ville. L’infirmier pria deux religieux qui alloyent à la ville de l’apporter à leur retour. Peu de temps après, il dit au R. p. gardien que ces religieux ayans des autres affaires pourroyent oublier cela, et partant le pria d’en envoyer deux autres, lêquels encore retardans trop, il pria le R. p. gardien luy permettre d’y aller luy-même. Et voylà six religieux dehors, et le quêteur avec son compagnon sont huict.
Immédiatement avant l’accident, j’étoy en la susdte allée du cloître, où j’accommodoy un seau d’œillets sur la petite muraille dudt cloître (comme jardinier des fleurs pour les autels), entre la dernière colomne et la porte qui conduit à l’allée de l’ancien réfectoire. Dieu me donna la pensée de quitter ces œillets, pour aller en notre chambre rappiécer quelque chose en notre habit à cause du dimanche suyvant.
Sur cela vint cet éclat furieux du foudre qui brisa la porte de l’église, fondit les épingles de l’autel, et l’or et l’argent qui se trouva ès franges du pavillon qui couvroit le tabernacle, dédora et noircit le devant du tabernacle, qui n’étoit pas entièrement couvert. Passant au chœur, il éleva celuy qui sonnoit la cloche jusques à la voûte, puis le laissa tomber sans aucune lésion, suspendit la cloche en l’air, et cacha çà et là les tourillons et grenouilles qui la supportoyent, arracha un quartier de pierre de la cantonade ou angle de la sacristie, du côté du lac vers /315/ l’orient d’huet [ ?]; montant au dortoir il creusa et fit une grosse fente au-dehors de la muraille qui portoit pour lors l’eschallier de pierre, proche du chœur, de haut en bas, s’en alla par toutes les chambres où ne se trouvèrent point de religieux pour la raison susdte, fut en celle du quêteur qui étoit à la quête, et ainsi des autres absents, ne fut point en la nôtre où je cousoy en notre habit. Venant au cloître du côté du malade, il brisa et fendit par le milieu du haut en bas deux colomnes de chêne, plênes de nœuds qui portoyent le toit du puy qui se faisoit où est maintenant la cisterne, courut par l’allée susdte du malade, et vint fendre par le milieu la dernière colomne de chêne (comme les précédentes) qui portoit le toit du cloître, proche de laquelle j’étoy peu auparavant (comme dit est), et porta une moitié de ladte colomne, jusques vers la porte du vieux réfectoire.
Ce qui ne se fût pu faire, si je fusse demeuré tant soit peu plus au lieu où j’étoy auparavant, sans que ladte moitié de colomne ne m’eût emporté avec elle et mis en pièces, pour être contre la muraille. A l’autr’ allée du cloître, du côté de l’église, il hurta le bras d’un religieux qui se promenoit au susdt lieu avec un sien frère séculier. Il luy fit un peu de douleur, mais sans dommage.
Le bruit courut aussitôt à la ville que nous étions tous perdus et, par la grâce de Dieu, il n’y eut pas un religieux offensé, ny incommodé; ce qui nous donna à tous occasion de louer et bénir Notre Seigneur qui, en nous faisant voir quelquefois la malice des diables contre les hommes, nous veut donner occasion de faire réflexion sur un nombre infiny de funestes accidents qui nous arriveroyent, s’il donnoit permission à ces malins esprits d’exercer leur pouvoir naturel et exécuter leurs pernicieux desseins contre les mortels; afin que, reconnoissans sa bonté en notr’ endroict, nous évitions la source de toû les maux, qui est l’ingratitude, vice du tout dénaturé et tellement contrair’ à la nature raisonnable, qu’il a été la première disposition à sa cheute infortunée et cause de son malheur.
Voycy un’ autr’ attaque du malin esprit, au même convent environ l’an 1626, laquelle étoit bien plus pernicieuse que la /316/ précédente. Il y avoit en ce temps-là dans Annessy une magicienne, fille de bonn’ extraction, mais de très mauvaises mœurs, laquelle s’adressa au R. p. Grégoire de Chambéry, pour lors gardien du convent dudt lieu d’Annessy, luy demandant cet advis, si, étant sorcière, elle ne feroit pas bien de se rendre entre les bras de la justice, pour subir une sentence capitale et rigoureuse à proportion, à dessein de purger ses fautes très énormes. A laquelle le R. p. gardien répondit qu’il ne falloit pas seulement y penser, et qu’il ne luy pouvoit donner ce conseil, ains qu’il falloit faire pénitence de ses péchés, puisque Dieu luy en donnoit la volonté, l’assurant qu’il ne manqueroit point de luy conférer la grâce si elle vouloit généreusement coopérer de son côté, sans évanter cet affaire qui pourroit causer plus de mal et estre cause de sa perte, par sa présomption ou pusillanimité.
Venant la fille à découvrir plusieurs crimes qu’ell’ avoit commis (tant est grande la confiance que les pauvres pécheurs ont à notre habit et profession), elle témoigna avoir été dans le cloître de notre convent, et même qu’elle avoit mangé et beu de ce qui étoit resté devant les estrangers auxquels on avoit fait la charité, dans les chambres basses du cloître, destinées à cela, et qu’ell’ avoit trouvé le tout fort insipide. Etant sortie de la chambre des passans, elle s’étoit mise en devoir d’aller au dortoir, de quoy elle fut empêchée par une petit’ image de N.-Dame en relief, toute noire, laquelle on avoit logé dans une niche au sommet des degrés qui, en ce temps-là, montoyent depuis la porte du chœur droit au dortoir. Ell’ estoit aussi entrée dans la chappelle, grimpant par-dessus le balustre d’icelle, instiguée par le démon, et vouloit derrober la nappe de l’autel, mais elle ne put, étant trop attachée sous l’eschalier dudt autel. Elle monta dessus et attenta d’effacer l’image de Notre-Dame qui est au tableau en platte peinture, mais elle fut renversée par terre par un grand soufflet et revers de la main droitte que luy donna Ste Anne, laquelle y est aussi en une posture propre à cela.
Cette malheureuse fille dit encor qu’un jour, étant conduite visiblement par le démon, son incube, et traversant la ville d’Annessy remplie des soldats de Monsieur le marquis de St-Ruran, un soldat débauché la sollicita à mal faire. Elle refusant, /317/ le soldat luy couvre la joue. Le diable vêtu de verd, l’ayant mené dans son logis, l’incita à se vanger du soldat. Ell’ y consentit. Le démon mêm’ en fait l’office, abborde le soldat, luy donne du coude, se querell’ avec luy, luy présente le duel. L’autre l’accepte. Ils vont sur le pré. Le diable tue d’abbord son homme et fait semblant de s’enfuir. On court après sans le pouvoir attrapper. Il étoit désjà avec cette fille, à la fenestre de son logis, se moquant avec elle de ces courses perdues.
Le même démon la trouvant qu’ell’ alloit au convent des capucins, il l’interroge où ell’ alloit. Elle répondit qu’ell’ alloit au convent. Il la menaça de luy rompre le col, si elle demandoit des advis aux capucins.
Cette même fille donna un maléfice à un prestre, à ce qu’elle dit, qui fut aussitôt perclus de tous ses membres, excepté de sa langue. Un petit enfant entra dans sa chambre et luy demanda quel étoit son mal. L’ayant ouÿ, il luy jetta des roses qui le guérirent, puis disparut.
En la conversion de cette pauvr’ âme, plusieurs docteurs comparurent devant l’autel de la grande Visitation pour ouÿr ses abominations et les consulter par ensemble. Elles furent trouvées si exécrables que, dès lors, ils creurent que la qualité de sorcière (propr’ à cette pauvre criminelle) traînoit quant et soy toutes sortes de malheurs pour un’ âme qui s’y trouv’ engagée. Mais Dieu, qui est rich’ en miséricorde, luy fit la grâce de s’amander et faire pénitence. Ce qui est bien rar’ en ceux de cette condition. Elle se servit des bons advis qui luy furent donnés, quoyque les démons fissent des grands bruits et excitassent des tintamarres, avec des vacarmes indicibles, dès le balustre en bas, dans la nef de l’église, tout le temps de ladte conférence.
Voylà le profit qu’apporte la conversation des gens de bien et les visites des lieux dédiés au service de Dieu. C’est pourquoy les malins esprits détournent tant qu’ils peuvent les vicieux de la fréquentation des religieux bien réglés, sçachans que les bons discours et les bons advis ont un grand pouvoir pour détourner du péché et inciter à la vertu, principalement quand les bons discours sont accompagnés des bons exemples, comm’ au contraire les mauvais discours et les fréquentations des vicieux /318/ corrompent les bonnes mœurs et font déchoir de la grâce ceux qui, témérairement, s’exposent au danger.
Sur le sujet des consultes des persones vertueuses et de leur utilité, n’est point hors de propos de racconter icy deux ou trois cas entre plusieurs, qui sont arrivés à quelques-uns de nos religieux missionaires, confesseurs.
Une femme de Thonon. honorable selon sa condition du monde, mais débauchée et vitieuse, voulant se noyer dans le lac par désespoir, au-dessous de notre convent, Notre-Dame de Compassion et miséricorde s’apparut à elle et, la détournant de ce malheur, luy dit : « Va te confesser à un tel N., confesseur du convent des capucins », et, au même temps le religieux entendit une voix qui luy dit: « Va-t-en à l’église, où tu es attendu. » Y étant allé, il trouva cette pauvre affligée, la mène au confessional où, avec sa douceur paternelle, ses bons advis et conseils, il la remit si bien et Dieu luy donna tant de sentiment de contrition qu’ell’ eût fait toutes les pénitences qu’on luy eût pu enjoindre et, du depuis, se comporta vertueusement.
Un’ autre semblabl’ histoire arriva à Belley, peu d’années après, mais suyvie d’un cas bien remarquable, pour la gloire de Dieu et de la glorieuse Vierge sa mère. Une femme de Belley étant de mauvaise vie eut une vision d’une femme qu’elle croyoit être sa voisine, laquelle luy dit: « Va-t-en trouver le père N., capucin et te confesse vers luy. » Elle le fit. Le père la remit par la grâce de Dieu au train de la vertu. Quelque temps après, sa fille se noya dans le Rône, assés éloigné dudt lieu, et demeura quelques heures au fond de l’eau. La mère, désespérée de douleur, vint au convent trouver son confesseur et consolateur qui, entr’ autres discours, luy dit tout familièrement: « Hé, grosse folle, ne croyez-vous pas bien que Notre-Dame, quy vous a délivré de votre malheureux état, ne puisse encor délivrer votre fille de la mort corporelle ? Il faut aller voir et cercher soigneusement; il n’y aura point de mal; confiez-vous en Dieu. » La fille fut trouvée sans aucune lésion et, étant interrogée sur ce sujet, elle répondit qu’elle avoit toujours demeuré avec une dame qui l’avoit préservée. /319/
Voycy un autre cas arrivé environ l’an 1632, à Thonon, à un de nos pères qui, du depuis, a été éleu aux principales charges de la province, faisant pour lors office de confesseur au susdt lieu de Thonon. Une femme de la même ville s’addressa à luy pour fair’ une confession générale de toû ses péchés, ce qu’elle fit avec beaucoup de larmes et gémissements, l’assurant que le père George d’Orgelet, dit d’Ecuilles, prestre capucin de la famille de Thonon, luy étoit apparu plusieurs fois (vivant pour lors en cette vallée de misère), luy donnant advis de faire une bonne et entière confession de tous ses péchés, qu’autrement ell’ étoit en très grand danger de la damnation éternelle pour quelques griefs péchés qu’ell’ avoit malicieusement retenu ès confessions précédentes, disant que, pour cela, elle avoit été comme contrainte de recourir au sacrement de pénitence, avec tant de contrition.
J’adjouteray à tout ce que dessus de la divine protection envers ses fidèles serviteurs et particulièrement envers les pauvres capucins, contre la malice des diables et de ses adhérans, un cas arrivé l’an 1629, qui est très digne de remarque pour la gloire de Dieu.
Un de nos pères nommé P. Cyrille de Chambéry, prédicateur capucin, accompagnant le R. p. Philibert de Bonneville, pour lors provincial de cette province de Mission en Savoye, faisant au temps susallégué la visite des convents selon le deu de sa charge, étans arrivés au convent de St-Jean de Mauriane, fut attint d’un mal de dents si extrême qu’il ne pouvoit prendre aucun repos ny repas, ce que voyant le R. p. provincial, il fit appeller un chirurgien très expert qui suyvoit les trouppes militaires pour aller en Piémont, afin d’arracher cette dent quy luy causoit tant de douleur. Le chirurgien, au lieu d’arracher cette dent, la rompit malicieusement, comme se verra cy-après, et aussitôt voylà une augmentation de douleur quy ne donn’ aucune trêve ny relâche au pauvre patient, jusques à la minuict suyvante qu’il se sentit entièrement délivré de ses tourments, jouissant d’un aggréable repos, lorsque l’on sonna mattines au convent.
Le mattin arrivé le susdt chyrurgien vint au convent demander ce bon père Cyrille, ayant la teste grosse et bien /320/ enflée et souffrant des grandes douleurs. Le père étant arrivé et reconnoissant son homme fut tout étonné de le voir en ce pauvr’ état; mais encor plus quand il le voit jetté à ses piés, à genoux, luy demandant pardon de ce que, pouvant arracher la dent, il l’a voit rompue malicieusement, confessant ingénuement que Dieu, pour punir son crime, luy avoit envoyé ce mal, pour luy fair’ apprendre par expérience combien est cuisant le mal de dents, par la vive douleur qu’il ressentoit.
Le père luy demanda à quell’ heure le mal la voit saisy. Il répondit que c’étoit la nuict, lorsque l’on sonnoit la cloche du convent. Ainsy le p. Cyrille reconnut que le mal avoit saisy son homm’ au même temps qu’il se sentit délivré de son tourment. Le chyrurgien. après plusieurs humiliations, dit au p. Cyrille qu’il étoit huguenot calviniste, et que Dieu avoit permis ce mal corporel pour le guérir du mal spirituel de son hérésie, demandant instamment d’être catéchisé et instruit pour se faire catholique. De quoy le p. Cyrille advertissant le R. p. provincial. ledt R. père se réjouissant extrêmement luy dit: « Dieu soit loué ! voylà une belle occasion pour mettr en practique le st évangile, rendant bien pour mal. Allez donc, instruisez-le bien et faites tout ce qui est requis à cet effect et, de méchant huguenot, faites-le bon catholique. »
Le p. Cyrille ne manque point d’y apporter toute diligence et, avec une grande charité, y employé toute son industrie; luy fit abjurer l’hérésie dans l’église du convent, remplie de gens qui furent autant de témoins de cette ste action, et entre autres Monsr d’Humbert, juge maje de Mauriane, et damoiselle Berthier, sa femme. Le converty et nouveau catholique se confessa et communia. Après quoy son mal le quitte. De tout ce que dessus fait encor foy le R. p. Philibert de Bonneville, qui confirme le narré que m’en a fait en sa présence, le même p. Cyrille mentionné cy-dessus. Dieu [soit] loué et bénit en toutes ses œuvres pleines de miséricorde et de toute bonté !
Il faut que je rapporte encor icy un cas prodigieux et plein de bons documents, à qui le considérera sérieusement, pour le salut des âmes, en l’intégrité de la foy catholique, Dieu voulant authoriser la doctrine de nos pères touchant cette proposition /321/ catholique que, hors de la vraye Eglise, n’y a point de salut, si souvant inculquée au peuple et mal entendue de plusieurs, et fair’ éclatter sa miséricorde.
L’an 1630, à St-Maurice en Valley, la mère d’un de nos religieux mourut le 14 septembre, de ces fièvres malignes qui régnoyent en ces temps-là. Après que l’on eût lavé le corps, revêtu et couvert de l’habit blanc, comme sœur des confréries du St-Rosaire et du très St-Sacrement, trois heures après qu’elle fût expirée, elle commença à parler avec soupirs et admirations, disant: « Hélas ! que j’ay bien été tourmentée ! » et, continuant son discours, fit entendre qu’ell’ avoit comparu devant le souverain Juge et avoit été condamnée pour avoir creu et souvantefois dit à ses enfans et domestiques qu’elle ne pouvoit pas croire que les huguenots fussent damnés, parce qu’ils faisoyent des bonnes œuvres, des aumônes, des prières et choses semblables, ne juroyent point, ne dansoyent point, et semblables raisons mal entendues de plusieurs; mais que Notre-Dame et S. François duquel elle portoit le chordon, luy avoyent obtenu la grâce de retourner en vie pour se confesser de ce péché et en recevoir l’absolution sacramentale, et partant, elle demanda promptement son confesseur qui étoit le V. p. Paul de Chambéry, capucin, qui l’ayant ouÿ en confession et donné l’absolution, ell’ expira et fut ensevelie honorablement avec l’admiration de tout le peuple qui rendoit grâces à Dieu, avec des grands sentiments d’un tel bénéfice, et en imprimoit la mémoire dans le plus profond de leurs cœurs, pour en faire leur profit.
Où est à noter premièrement le grand abus qui règne parmy les ignorans, catholiques et hérétiques, qui trouvent si étrange quand on leur prêche et enseigne que, hors la ste Eglise catholique, apostolique, romaine, il n’y a point de salut et, par conséquent, que tous les calvinistes, luthériens et autres, de quelle secte que ce soit, mourans tels, sont perdus pour un’ éternité, vérité qui est absolument infaillible, sortie de la bouche de la Vérité même qui assure que, « qui ne croit, est déjà jugé. » 4 Ce n’est donc pas le catholique qui juge, mais seulement il croit et racconte ce qui est porté par la sentence du souverain Juge des /322/ hommes et des anges, car comm’ il n’y a qu’un Dieu, il n’y peut avoir qu’une vraye foy et religion, enseignée par la Sapience divine et insérée dans les cœurs des hommes dociles par le St-Esprit. Autrement Dieu seroit contraire à soy-même, advouant des articles de la foy et propositions contraires et aggréant des religions antipathiques et moyens opposés, pour luy rendre le culte qui luy est deu, si l’on se pouvoit sauver en toute sorte de religion.
Par exemple, touchant la foy, je croy fermement et invariablement êtr’ une vérité infaillible que Jésus-Christ, vray Dieu et vray homme, a effectivement institué le très St-Sacrement de l’eucharistie comm’ un moyen le plus propre pour illuminer nos entendements, autant qu’il est possible en cette vie mortelle, par la lumière de la foy, pour noû fair’ apprendre vivement tous ses attributs divins, et singulièrement l’immensité de son amour en notre endroit, en noû donnant tout ce qu’il nous pouvoit donner, par une voye ineffable, la plus aysée et commode qui se pouvoit, pour en jouyr perpétuellement et invariablement en son Eglise et, par conséquent, qu’il est en ce très auguste Sacrement, personellement, réellement et infailliblement, conformément à sa parolle, sa promesse et son commandement, qui, en chose si importante, ne peut souffrir aucun’ équivocation ou apparente figure, ny ombrage trompeur.
Le huguenot ne croit rien de tout cela, et partant méprise et se moque de l’hostie consacrée avec la parolle toute-puissante de Dieu. Sera-t-il bien possible que, parmy les hommes, se trouve des esprits si hébétés que de s’imaginer que la Sapience divine advoue l’un’ et l’autre de ces deux croyances si contraires et répugnantes ?
Il faut par nécessité dire que l’un ou l’autre donne le démenty à Dieu et se moque de l’object proposé à estre creu, qu’il est infidèle, dèsjà jugé (en tant que tel), ennemy de Dieu et retranché de son Eglise. Ce ne peut être celuy qui captive son entendement en faveur de la foy, croyant entièrement et invariablement au Sauveur de nos âmes, qui n’est pas venu pour noû perdre en noû trompant, mais pour noû délivrer de la mort éternelle, en nous enseignant la vérité, pour noû conduir’ à la gloir’ immortelle. Donc tous ceux qui meurent dans l’infidélité sont perdus pour jamais par leur opiniâtreté. /323/
Secondement touchant la religion, je croy infailliblement et confesse généreusement, que nre Seigr qui n’est pas seulement venu pour nous délivrer de la damnation éternelle, en qualité de rédempteur, mais encor pour nous enseigner le vray culte divin, en qualité de maîtr’ et docteur du chemin du ciel, sçachant bien que la créature, n’étant pas capable de l’infinité, ne pouvoit pas rendre à l’infinie Majesté un cult’ infiny, selon ses mérites infinis, a voulu instituer en son Eglise le très auguste sacrifice non sanglant de sa propre personne en notr’ humanité et noû commander de le faire continuellement et l’offrir à tout’ heure à la divine Majesté 5, et à tout moment, pour satisfair’ à tous les droits d’un vray culte divin de religion parfaitte. Et, en effect, il n’y a moment de temps auquel ne se célèbre ce st sacrifice en quelque partie du monde, en l’Eglise catholique.
Là se font les actes infinis d’une parfaitte reconnoissance de l’infinie Majesté. Là luy est fait un hommag’ infiny par le présent infiny de celuy qui est offert. Là se présentent des actions de grâces et remerciements infinis, proportionés à ses bienfaits, par la bouche de J.-C. que nous offrons. Là se fait une satisfaction infinie pour les offenses des criminels au précieux Corps et Sang du Fils de Dieu, en la mémoire continuelle et application de sa très douloureuse Passion. Là sont demandées à Dieu, avec les mérites infinis de son Fils unique qui s’est fait nôtre pour estre’ offert par nous au Pèr’ éternel, pour obtenir toutes les grâces nécessaires et la gloir’ immortelle. Là enfin sont données à Dieu des louanges et bénédictions infinies en celuy que nous offrons. Et parce que notr’ action, en ce st sacrifice, est grandement imparfaitte et disproportionnée à la divine Majesté, pour la rendre proportionnée, il a voulu être le sacrificateur et l’hostie, pour suppléer à tous nos défauts, et nous égaler aux bienheureux, au bonheur que nous possédons, quoyque la manière soit différente.
C’est pourquoy il nous a dit qu’« il est la voye, la vérité et la vie » 6, pour noû faire vivre en luy, opérer par luy et tendr’ à luy, pour une béatitude éternelle. Voylà ma croyance infaillible. /324/
Le huguenot ne veut rien de tout cela, se contente de quelque petit ombrage de piété ou apparence de religion, lever le chappeau, se mettre à genoux (la face dans son chappeau), chanter quelques pseaumes de la rimaille d’un Maroth et maraud tout ensemble, et prendre quatre fois l’année un morceau de pain, en courant par devant une table, fil’ à file, les uns après les autres, et voylà tout le culte qu’ils rendent à leur Dieu qui ne peut pas faire plus que ce que leur cervelle peut comprendre, sans sacrifice, sans autel et sans sacrificateur, qui sont choses inséparables de la religion. Je fay ce que nre Seigr a commandé, le même qu’il faisoit en l’institution de cet admirable et adorable sacrifice.
Qui donc pourra croire que ces deux religions soyent égallement aggréables à Dieu, pourveu qu’on face quelques aumônes aux pauvres et choses semblables ? Les Juifs et les Turcs le font aussi. Donc tout sera bon pour le paradis. Il ne seroit pas nécessaire d’estre chrétien, ny professer le christianisme.
Mais la cause de cette difficulté des ignorans à croire la susdte proposition qu’hors l’Eglise catholique il n’y a point de salut, c’est qu’ils ne prennent pas garde, que nous ne disons pas absolument que toû ceux qui sont à présent hors de l’Eglise catholique seront damnés, mais seulement ceux qui mourront tels, dans l’impénitence finale, sans se convertir. Plusieurs se convertissent toû les jours manifestement. Plusieurs aussi se convertissent, dêquels on n’a peut-être jamais eu connoissance de leur contrition. En ce cas, ils seroyent privés des suffrages communs de l’Eglise, quant à l’extérieur, du côté des hommes, qui ne peuvent prier publiquement et absolument que pour ceux dêquels on a connoissance au moins de probabilité qu’ils se soyent convertis, mais du côté de Dieu, ils seroyent favorisés de sa miséricorde. Ses jugements sont inscruttables.
Troisièmement cet exemple nous enseigne que, non seulement sans la vraye foy et religion catholique, il est impossible de plair’ à Dieu, ny le servir sainctement, mais encor que cette foy est tellement indivisible, en son principe indivisible que ce n’est pas assés d’être catholique et de croire ce que l’Eglise /325/ croit, en partie. Mais il faut croire tout, sans aucune exception, ce qu’elle nous enseigne, parce que tout ce qu’elle nous enseigne procède d’un même principe qui est Dieu, qui préside en icelle comme chef invisible et gouverne extérieurement par le chef visible, et partant il est infaillible en tout et ne peut errer en aucune chose, ny admettre aucun mélange de fausseté ou convenir avec Bélial. De même en matière de religion, elle ne peut souffrir aucune superstition ou impiété répugnant’ au culte divin.
Quatrièmement nous voyons icy que, comme la foy sans les bonnes œuvres est morte, appellée foy par équivoque, une foy en peinture ou ombrage seulement, de même les bonnes œuvres sans la vraye foy sont bonnes par équivoque, qui ne peuvent mériter aucune récompense pour le ciel, mais seulement pour les choses de la terre. C’est pourquoy Dieu récompense en ce monde par des grâces temporelles les œuvres des hérétiques et autres infidèles, lêquelles, de soy, sont bonnes, comme procédentes de quelque vertu morale ou inclination naturelle à Dieu, son premier principe, non toutefois bonnes pour le ciel, parce qu’elles ne sont pas faittes en grâce justifiante, qui ne peut subsister sans une vraye foy, vive et animée de charité, laquelle est l’âme de toutes les vertus et bonnes œuvres qui en procèdent.
Pour donc retourner à notr’ histoire, voylà comme nre Seigr et N.-Dame se servent de divers moyens pour butiner sur l’enfer les âmes qui coûtent si cher au Fils de Dieu, par l’entremise de ses soldats et fidèles serviteurs, les pauvres capucins, en la province de Savoye, soû la conduite de N.-D. de Compassion.
Mais c’est assés parlé de la guerre contre les ennemis de la foy et des bonnes mœurs. Il faut animer les soldats par quelque participation aux richesses et dépouilles butinées sur l’ennemy, et tirer quelque profit de ce qui s’est dit jusques à présent, pour la gloire de Dieu et de sa très ste Mère.
Conclusion de tout cet œuvre.
Le grand Dieu des armées donnant ses loix et ordres militaires à son généralissime et grand conducteur de ses trouppes israéliques, premièrement fortifie son courage, luy donnant assurance de son secours tout-puissant, disant : « Quand tu feras des sorties pour aller à la guerre et tu verras les cavalleries de tes ennemis et tout son attirail de guerre surpasser le tien, ne crains point pour tout cela; car le Seigneur, ton Dieu, est avec toi. » 7
Chaque parolle est de poids. C’est le Seigneur souverain de ce grand univers qui parle. C’est le Dieu tout-puissant, Créateur de la terre et des cieux, à la volonté duquel rien ne peut résister; c’est celuy qui tient ton party, voire c’est sa propre cause que tu défends. C’est luy qui t’a éleu pour agir en son nom et représenter sa personne et qui te promet ses faveurs immédiatement par soy-même. Il est avec toy, tu ne dois rien redouter.
Secondement il veut que le Grand-prêtre, à la teste de l’armée, anime toû les soldats avec les mêmes raisons: « Ecoute, Israël ! vous allez aujourd’huy combattre contre vos ennemis. Que votre cœur ne soit point saisy de crainte, n’ayez point de peur, ne leur cédez point et ne les redoutez aucunement, parce que le Seigneur, votre Dieu est au milieu de vous et pour vous. Il combattra pour vous contre vos ennemis pour vous retirer du danger. »
Troisièmement il ordonne que chaque capitaine crie à haute voix, de sa part, à sa compagnie, et que toute l’armée entende /327/ et soit advertie, que tous ceux qui ont édifié quelque maison neuve et ne l’ont pas dédiée s’en aillent et retournent en leur maison, de peur que, par avanture, il meure en guerre et un autre vienn’ à la dédier. Que s’il y a quelqu’un qui ait planté une vigne et ne l’a pas encor amené jusques à ce point de la rendre commune, si que tous en puissent manger, qu’il s’en aille et retourn’ en sa maison, de peur qu’il ne vienne à mourir en guerre, et un autre face cet office. Si quelqu’un a fiancé une femme et ne l’a pas encor pris’ à soy, qu’il s’en aille et retourn’ en sa maison, de peur que venant à mourir en guerre, un autre la prenne pour soy.
A quoy ils adjouteront et diront au peuple: « Si quelqu’un est craintif et le cœur luy tremble de peur, qu’il s’en aille et retourne en sa maison, de peur qu’il n’épouvante ses frères et leur face perdre cœur, ainsi que luy est épouvanté et à cœur failly. »
» Après quoy silence étant fait, chacun pense à ranger ses soldats et disposer ses affaires. »
Sixièmement il donne la méthode de traitter avec les peuples attaqués dans les villes qu’il assiégera, disant: « Si quelquefois tu viens à attaquer et combattre une ville ou cité, tu luy présenteras premièrement la paix. Si elle la reçoit et t’ouvre ses portes, tout le peuple qui sera en icelle sera sauvé et te sera subject et tributaire. Mais s’il ne veut point traitter d’alliance et commenc’ à te faire guerre, tu la combattras généreusement et, quand le Seigneur, ton Dieu, te l’aura mis’ en main, tu feras passer par le fil de l’épée tout ce qui est du genre masculin, excepté les femmes et les enfans, le bétail et autres choses semblables qui se trouveront dans la cité. Tu diviseras toute la proye et butin à l’armée et mangeras des dépouilles de tes ennemis que le Seigneur ton Dieu t’aura donné. »
Enfin il adjoute derechef: qu’il ne faut point épargner l’ennemy, disant ainsi :
» Or de toutes les cités qui te seront données, tu ne donneras la vie à personne, mais feras passer par le fil de l’épée l’Ethéen et l’Amorrhéen, le Cananéen et l’Hévéen et le Jébuséen. comme le Seigneur, ton Dieu t’a commandé; de peur qu’ils ne vous enseignent à faire toutes les abominations qu’ils ont fait à leurs faux dieux, et veniez à pécher contre le Seigneur, votre Dieu. /328/
» Quant aux arbres fruictiers qui peuvent servir à la nourriture du peuple, il ne veut point qu’on les coupe pendant le siège, disant que cela n’augmenteroit pas le nombre des soldats, mais ouy bien les arbres infructueux, qui luy pourront servir pour dresser ses machines de guerre. »
Tout le traitté de ce livre n’a été que de guerre, mais une ste guerre d’amour et de charité chrétienne contre l’hérésie et le péché, avec le glaive de la parolle de Dieu, les sacrements et sts exercices de piété. Notre souverain Monarque, pour lequel noû combattons, c’est notre Rédempteur qui a protesté « n’être pas venu apporter la paix, mais le glaive » sous la conduitte de la souveraine Empérière de l’univers, généralissime de toutes ses armées, le général qui en a esté subalterne en ces quartiers de Savoye et circonvoisins, c’est le grand Charles-Emanuel, sérénissime duc de Savoye, suyvant le dessein de son père et sérénissime duc, Emanuel-Philibert, et imitant ses prouesses avec l’épée que Dieu luy a mis en main, qui a fait tant de mantilles ès mains du grand défenseur de la foy, le grand S. Maurice, colonel de la légion thébéenne, jusques à l’effusion de son sang et de celuy de tous ses sts soldats.
Le grand prestre, notre Aaron évangélique, fut le souverain pontife, ce grand pape Clément VIII et ses successeurs, pour donner les oracles divins et les ordres de la volonté suprême, par la bouche de l’illustrissime et révérme Claude de Grenier, évêque et prince de Genève, qui représentoit sa personne et usoit de son authorité par délégation expresse. Les principaux capitaines et colonels ont été : le R. p. Chérubin de Mauriane et le R. p. Maurice de la Morrhe, prédicateurs capucins, aydés et suyvis de tant de braves religieux, cavalliers de J.-C. soldoyés de la divine Providence, gens sans crainte et sans peur, désintéressés de toutes parts, qui n’ont aucune maison en propriété, non pas même de l’usage; qui n’ont ny vigne ny champs, moins encor des femmes, ny aucune chose qui les puisse détourner du combat ou fair’ appréhender la mort, soldats éleus et choisis par notre Gédéon séraphique, qui ne se couchent point sur le ventre des sensualités pour boire à souhait dans les fontaines du Sauveur et user de ses bienfaits pour sustenter la nature, mais seulement se mettre à genous par l’oraison et contemplation, /329/ prenans, avec la main des bonnes œuvres, ce qui leur est nécessaire, comm’ en passant, sans s’arrêter, « comme pèlerins et étrangers en ce siècle, demandans l’aumône d’huys en huys 8, » ainsi que dit n. père séraphique S. François 9.
C’est ainsi que nos pères ont entrepris la conversion des hérétiques et des pauvres pécheurs, faisans tout passer par le fil de l’épée de la parolle de Dieu, tirans des larmes pour du sang, et des mortifications volontaires pour des blessures, n’épargnans aucune sorte de condition, parlans aux grands et aux petits, aux doctes et ignorans, aux pauvres et aux riches, tantôt avec la douceur, faisans voir le bonheur et la beauté de la vertu, la grandeur inestimable des récompenses et contentements préparés aux vertueux; autre fois se servans de la rigueur, invectivans contre les obstinés, faisans voir l’horreur du péché, le malheur qui suit le vice et l’atrocité des peines qui ne finiront jamais, préparées aux vicieux.
Nous avons vu les conquêtes de peys entiers, réunis au corps mystique de l’Eglise catholique, se jetter aux piés du souverain pontife, rendans les soumissions et obéissance aux prélats et légitimes pasteurs de leurs âmes. Voyons maintenant les partages du butin et la distribution des dépouilles butinées sur l’enfer et gaignées en tant de victoires, au profit de tous les bons chrétiens.
C’est à vous, ô sérénissime Princesse, qui portez les clefs des thrésors inépuisables de toute la très Ste-Trinité, qui donnez les ordres au régime de la ste Eglise, présentez toutes les requêtes au thrône de la divine Majesté et en procurez l’expédition et l’intérinement favorable, tout passe par vos mains, et n’y a personne qui se puisse plaindre d’être privé de vos faveurs et de la chaleur de votre miséricorde. Vos mains sont faittes au tour. Il n’y a rien de rude et austère. Voû laissez la justice attachée au sceptre de votre Fils; vos mains sont toutes pleines de hyacinthes, qui sont vos bienfaits amoureux et les merveilles de votre bonté maternelle.
Toutes sortes de personnes ont part en ce sujet; chacun /330/ contribue à ce combat, et n’y a personne qui ne puisse participer aux dépouilles et profits spirituels de tout ce qui est icy décrit, de quelle condition que l’on soit, en tous aages, en tout sexe et en quelle qualité que ce soit, si seulement voû daignez, Madame, leur être favorable.
Tous les vrays catholiques trouveront icy une consolation indicible et un motif très puissant pour s’animer au service de Dieu, s’enflamer en son amour, se confier en sa divine Providence et jamais ne perdre cœur, pour grandes que soyent les tempêtes excitées par les ministres de Sathan qui sont les hérésiarques et leurs sectateurs contre l’Eglise de Dieu, ou bien les infidèles fomentés par les faux chrétiens, voyans les promesses infaillibles de Dieu qui veut être avec nous jusques à la fin du monde et noû fait voir expérimentalement en tous les siècles que l’Eglise catholique, apostolique, romaine peut bien être agitée de furieuses tempêtes d’aquilon, mais non jamais submergée, ny destituée des doux zéphirs de la grâce qui vivifient et animent d’autant plus que, plus ell’ est poursuivie à la mort.
Elle se moque, comme un rocher inébranlable, de toutes les vagues et orages de la doctrine infernale des adhérans de Sathan, prince des ténèbres et maître de tout erreur, dissipant tous leurs arguments par la clarté de sa doctrine, la force de son authorité et l’infaillibilité de ses révélations. Ses sentences et ses décrets, ses décisions très solides sont des armes impénétrables pour conserver son intégrité, protéger ses combattans, et inévitablement offensives pour terrasser et abbattre tous les obstinés et rebelles et les remplir de confusion, comme nous voyons de notre temps ès jansénistes et autres semblables errants. C’est ce qui se voit expressément en tout le cours des histoires où l’on peut admirer le grand soing que Dieu a de son Eglise et de son peuple chrétien, pourvoyant en tout temps et en tous lieux, de personnes enrichies des thrésors de la grâce pour résister et détruire, par la doctrine catholique et par la saincteté des mœurs, les ennemis de notre salut.
Ce n’est pas à moy de pénétrer les secrets conseils de Dieu et dire pourquoy il permet que des royaumes et provinces viennent à perdre la foy. Je diray seulement que ce grand fléau de Dieu est la plus rude flèche qui soit dans son carquois, et ne /331/ se décoche pas pour légère occasion. Sans doute que c’est pour nos péchés, autrement incurables, et partout pour l’ingratitude et oubly des bénéfices divins.
Mais la bonté divine qui ne permet jamais aucun mal que pour en tirer des plus grands biens, après avoir quelque temps criblé le grain et séparé le mauvais d’avec le bon, il fait de nouveau fructifier le bon grain avec autant plus de splendeur et d’utilité que plus grand’ avoit été sa corruption dans le mélange des méchants.
Et si un Henry VIII, roy d’Angleterre, après avoir protégé si généreusement la foy catholique, de bouche et par écrit, par son opiniâtreté en la répudiation de Catherine, sa femme, et en son mariage avec Anne de Boulen, vient à exciter un schisme en son royaume et à se retirer de l’obéissance deue au St-Siège et de la foy catholique, Dieu pourvoit à son Eglise, de fondation du sacré ordre des RR. pères Jésuites, qui a plus acquis et profité à l’Eglise catholique que l’Angleterre luy a préjudicié et enlevé, comm’ aussi, peu auparavant, la réforme des capucins, ce que nous voyons à l’œil dans le Chablays et le Valley, pour ne nous étendre davantage.
Les pauvres pécheurs trouveront icy leur consolation, dans les assurances de la divine miséricorde qui leur est présentée avec tant de douceur et de charité fraternelle, par ses officiers et ministres d’état, les prédicateurs, confesseurs et cathéchistes, et par les exemples admirables de tant de convertis qui se sont enrichis de vertu et mérites, dans cet heureux combat et victoire d’eux-mêmes, leur servans de trompettes et clairons pour les animer et porter généreusement à semblables assauts, pour se vaincre soy-même, assurés du même secours divin.
Messieurs les pasteurs et tous ceux qui ont charge d’âmes ont icy de quoy louer Dieu et se réjouir, voyans le grand secours qui leur est donné, pour l’exercice de leurs charges, par des pauvres religieux détachés de tous intérests temporels sans préjudice du respect qui est deu à leur dignité et authorité, ains, au contraire, voyans leurs peuples humiliés à leurs piés, leur rendre obéissanc’ et deue soumission, réparer leurs églises, meubler leurs sacristies, loger leur St-Sacrement plus /332/ honorablement, augmenter le service divin et vivr’ en bonne paix les uns avec les autres, comme frères chrétiens et disciples de Jésus-Christ, par le moyen des stes confréries qui apportent tant de profit à l’avancement des vertus et practique des bonnes œuvres. C’est aussi ce qui les doit exciter à employer toute leur industrie pour les gouverner sainctement et les conduire, avec la voix et les pas, par le chemin de la vertu, pour arriver heureusement avec leurs bonnes brebis au bercail sacré et dans les pâquis éternels de la gloire immortelle. Dieu leur en face la grâce à tous !
Les prédicateurs et confesseurs trouveront icy un sujet très ample et très exprès pour se réjouir en N. S., voyans les fruicts de leurs travaux si abondants, et leur peine si bien employée et, au lieu de s’ennuyer, perdre cœur et procurer l’éloignement des occasions ou en minuter la fuitte, ils s’animeront de plus en plus au combat, quand ils considéreront que, faisant la volonté de Dieu en chose qu’il a tant à cœur, ils sont faicts pères de Jésus-Christ, au cœur d’autant de chrétiens qu’il s’en trouvera au jour du jugement universel qui, abandonnans le péché, auront par leur moyen conceu le Fils de Dieu en leurs âmes, par des stes affections, l’auront enfanté par des stes actions et satisfactions de leur pénitence, nourry et élevé par la practique des bonnes œuvres, honeur qui surpasse tout honeur créé, au-dessus de celuy de la Reyne des cieux, en des sujets de néant, comme nous sommes tous et pouvons être réduits à néant quand il plairoit à Dieu, qui nous a donné l’être tout tel qu’il est en nous (à l’exclusion du péché et de nos imperfections, qui ne sont qu’accidents privatifs qui ne viennent point de luy), voire plus qu’au néant, si par nos ingratitudes nous abusons de ses grâces, ne les cultivans pas.
Les peines sont grandes, il est vray, et ne se peut exprimer comme sont accablés de toû côtés les pauvres missionaires, particulièrement ès jours des solemnités jusques à ne pouvoir passer de côté à autre, pour aller dire la ste messe ou satisfair’ à quelqu’ autre nécessité, qu’ils ne soyent assaillis par tous les passages ou recoins de plusieurs persones chargées de raisons et arguments, pour être préférés à ceux qui attendent à l’église /333/ autour des confessionaux, qui pressé de maladie, qui venu de bien loing, qui incommodé de sourd’ oreille, et autres semblables raisons.
Mais courage, mes R. pères en nre Sr ! Il faut combattre quand il est temps et souffrir les mésaises. C’est dans les plus chaudes occasions que se forgent les plus grandes corones, enrichies de mérites. La récompense en est certaine et qui ne se peut estimer que par l’infinité. Omnium divinorum divinissimum est, cooperari Deo in salutem animarum, dit S. Chrisostome. « De toutes les actions divines, la très divine est de coopérer avec Dieu pour le salut des âmes. » 10 Et ailleurs il dit que « la conversion d’un’ âme est plus méritante que la distribution de tous ses biens aux pauvres ».
C’est l’office du St-Esprit qui, voû communiquant son être pour voû fair’ enfans de Dieu, vous donn’ aussi la fécondité pour multiplier le nombre des enfans de Dieu. O riches et très heureuses les dépouilles qui sont réservées à semblables victorieux, êquelles tous les bons chrétiens peuvent participer ! Car si bien cet office est attribué principalement aux prélats et pasteurs, aux prédicateurs, confesseurs et cathéchistes, si est-ce que toû les chrétiens s’y peuvent et doyvent employer, chacun selon son pouvoir et capacité. Et si noû n’y mettons les obstacles des péchés, la bonté du St-Esprit répandue en nos cœurs en déborde pour se répandr’ aux autres que l’on convertit et attir’ à bien faire, par les souhaits des ferventes prières, par des bons advertissements et pieuses exhortations famillières et plènes de charité, par les bienfaits à ceux qui travaillent à cela et à ceux que l’on veut convertir ou sont désjà convertis, selon leurs nécessités, pour les conserver et perfectionner, et enfin par les bons exemples que l’on done au prochain pour coopérer à son salut.
C’est la fin de l’institution de la confrérie de la Doctrine chrétienne qui n’est autre, à en dire la vérité, qu’une résurrection ou renouvellement de la très illustr’ institution de la confrérie de N.-D. de Compassion, dépendante de la Ste-Maison de Thonon, pour la conversion des hérétiques et pauvres /334/ pécheurs, de laquelle personne ne peut ne s’occuper, s’il s’y veut inscrire et faire ce qui est de son pouvoir pour jouir des privilèges et mérites que noû avons décrits sur la fin de la 1ère partie 11.
Ha ! que nos supérieurs voyans le contenu de cet œuvre, auront des grands motifs pour exciter leurs affections et animer leurs subjects, leurs soldats et leurs très chers enfans, en leurs visites et exhortations régulières, à ce combat tout divin, et à coopérer généreusement à l’avancement de cette ste entreprise qui est la fin principale et la différence essentielle de cette province de Mission de N.-D. de Compassion, fondée dans la Ste-Maison de Thonon, comme dit est cy-dessus. C’est la formalité de son institut: Ut statim ex ipso nomine, ad quem finem constituta fuerit, innotescat, dit l’acte solennel de son institution. « Que le nom de notre province de Mission noû face voir de plein abbord à quoy nous sommes appellés et destinés. » 12
Et ne faut point tant appréhender que ces grandes occupations et divertissements causent du déchet en l’observance régulière, selon notre profession. Il arriveroit plutôt par nos lâchetés et refroidissements, car étant l’œuvre de Dieu, il faut croire qu’il y pourvoira d’autant plus abondamment que plus noû noû dépouillerons de nous-mêmes et nous revêtirons de J.-C. qui opérera en nous par son St-Esprit. L’occupation au bien, c’est la mère des vertus et la destruction des vices. L’expérience noû doit faire sçavants en cela. La prudence humaine n’y entend rien; voyans ce que nos pères ont fait, qui estoyent en petit nombre et aux commencements. Les mêmes grâces nous sont offertes pour une même fin. Armons-nous de constance et de vertu, et nous exerçons au fait des armes de Dieu, en attendant les occasions qui se préparent chez nos voisins (que Dieu veuille regarder de son œil de pitié et leur faire miséricorde), nous ne manquons pas, dès à présent, de besoigne taillée.
Je supplie ceux qui ont tant de crainte que nous ne facions comme la chandèle qui se brûle et consume en éclairant les autres, de consulter St-Jure, Du zèle du salut des âmes 13. C’est la /335/ fin de notre vocation de noû consumer en cette vie et consommer en la vertu, dans le feu de l’amour de Dieu et du prochain, pour n’être mangés du rat infernal de l’oisiveté, mère de tout vice et imperfection.
Messeigneurs les illustrissimes et révérmes évêques auront une très bonne part aux dépouilles de ces combats et victoires emportées sur l’enfer, puisque, par leur grande vigilance et zèle tout pastoral, ils daignent voir de bon œil et combler de leurs faveurs, exhorter et animer de leur authorité et bienfaict toû ceux qui travaillent à cet ouvrage, à l’abri de leur protection. Mais quel contentement à leurs esprits de voir leurs diocèses toû réformés et florir en piété, et que messieurs leurs ecclésiastiques, par une ste émulation, combattent à qui mieux mieux, avec les religieux, pour une même cause et pour l’acquisition des mêmes récompenses et corones de même prix, à les posséder dans le ciel, tout le long d’un’ éternité.
Les sérénissimes roys et princes souverains de l’Eglise catholique ont icy le moyen de conoître le grand bien qu’ils font quand ils acceptent bénignement ou procurent expressément, d’avoir dans leurs Etats de bons religieux, puisque leurs corones et leurs sceptres ne peuvent subsister sans la religion et piété chrétienne et catholique, qui n’est autre que le fruict de la Sapience divine, « par laquelle les roys régnent, les princes commandent absolument et les potentats décernent la justice. » 14 Les bons religieux sont destinés à l’introduction, au maintien et conservation, voire à l’augmentation continuelle de la foy et religion chrétienne et catholique dans les Etats, par leurs peines et travaux et par leurs stes prières et exercices religieux; donc, en bonne conséquence, au soutien et conservation des corones chrétiennes, procurans leur bonheur par l’extirpation des hérésies et superstitions, des vices et des péchés pour faire régner la vertu.
Mais singulièrement nos sérénissimes princes de la Maison royale de Savoye doyvent louer et bénir Dieu, et se réjouyr /336/ d’un contentement indicible et d’un’ allaigresse non pareille, de se voir être la source (entre les causes secondes et parmy les mortels) de tant de biens spirituels procédés de leur courage et magnanimité, animée d’un st zèle de la foy catholique et du salut des âmes pour la gloire de Dieu, vrays portraicts et modèles de vertu et exemplaires de tous les roys et princes chrétiens par droict héréditaire (sans préjudice toutefois de ceux qui participent à ce bonheur et suyvent les mêmes voyes, conduits de l’Esprit divin).
Ha ! qu’il fait bon voir un prince souverain, catholique sans mesure, faisant lictière de la raison d’état, fermer les yeux au nombre excessif de ses ennemis et mépriser leurs transitoires et incertaines 15, pour offrir ses Etats, ses honeurs, son sang impérial et sa propre personne, pour les intérests de la foy catholique, de la religion et du St-Siège apostolique, bien instruit des promesses divines et des volontés suprêmes exprimées cy-dessus 16.
Messeigneurs les éminentissimes cardinaux et princes de la ste Eglise, doyvent être d’autant mieux partagés ès consolations spirituelles et mérites que produisent tant de sts exploicts, que plus ils y contribuent de leur authorité et sts conseils, pour l’exécution des divines volontés et desseins du souverain pontife. C’est pour cela que l’assistance du St-Esprit leur est promis’ infailliblement et si abondamment communiquée. Ce sont les rayons inséparables de ce soleil de vérité infaillible, pour éclairer et vivifier le corps mystique de l’Eglise. C’est par eux que les vapeurs de nos pieuses affections sont élevées jusques au thrône de la divine Majesté, et de son Vicaire général çà-bas en terre, pour se résoudre en des douces rosées de privilèges et faveurs, d’authorités et facultés apostoliques.
Comm’ aussi Messeigneurs les illustrissimes nonces apostoliques qui sont les organes des oracles sacrés qui viennent du St-Siège, étans nos médiateurs, pour représenter les nécessités du peuple et des confesseurs et obtenir les provisions et remèdes /337/ convenables. C’est pourquoy ils doyvent participer abondamment à cet heureux profit et triomphe magnifique.
Le souverain pontife, vicaire de J.-C.. successeur de S. Pierre et père commun de toû les fidèles chrétiens, qui, d’un amour paternel, vise continuellement au salut du troupeau évangélique du souverain Pasteur de nos âmes duquel il tient la place, reçoit pour cet effect immédiatement les influences divines du chef invisible de l’Eglise catholique, pour les communiquer à ses membres chrétiens selon l’exigence des cas et la condition des personnes, voyant les fruicts abondants qui procèdent de ces facultés et authorités que Sa Saincteté ottroye aux religieux qui ne cerchent que la gloire de Dieu et le salut des âmes, aura un singulier contentement en ces fidèles relations, comme ses prédécesseurs de ste mémoire, Clément VIII et Léon XI (qui en avoit été témoin oculaire), et Paul V, et aggréera de plus en plus le petit troupeau séraphique, disant comme un autre patriarche, Isaac: Ecce odor filii mei, sicut odor agri pleni, cui benedixit Dnus; « voycy l’odeur de mon fils, semblable à l’odeur d’un champ tout remply de fleurs et de fruicts, auquel le Seigneur a donné sa bénédiction. » 17
Ce n’est pas d’aujourd’huy que les souverains pontifes ont proféré des parolles de grande congratulation et complaisance singulière en faveur de l’ordre des capucins, voyans les heureux progrès que Dieu opère par eux en toutes les parties du christianisme et parmy les infidèles.
Sa Saincteté séant de présent en la chaire de St-Pierre, Innocent X (que Dieu conserve à longues années) en a usé de la sorte sur quelque sujet important, faisant connoître, il y a peu de temps, un’ affection particulière en son endroit, au dire d’un grand prélat de l’Eglise qui étoit présent, allégant le grand nombre de prédicateurs et confesseurs qui sont en iceluy et qui ne s’épargnent point. La modestie ne me permet pas de dire davantage.
Toute l’Eglise militante se doit réjouyr avec la triomphante, pour la conversion de tant d’âmes à J.-C., lêquelles donnent /338/ autant de satisfaction par leur bonne vie exemplaire qu’elles ont donné du déplaisir dans leur mauvais état, voire selon la prophétie de Baruch : « Recerchent Dieu et sa gloire dix fois autant que leur sens s’étoit employé à s’éloigner de luy. » 18 Le nombre de dix est un nombre mystique, symbole de perfection et relatif au décalogue divin.
O divine Amazone ! voylà le succès de votre générosité ! voylà l’effect de vos prouesses et le fruict de vos productions qui semblent à un paradis ou jardin de délices. (Emissiones tuae, paradisus, O Maria 19.) Toute la nature créée et incréée y prend ses délices et ses contentements. C’est à vous, Madame, que nous devons les humbles reconnoissances de ce bonheur universel. C’est vous qui avez brisé la tête du serpent infernal et écrasé le vipère de l’hérésie pour remettre en état la piété catholique; c’est par votre conduite et authorité que les persones évangéliques ont emporté tant de victoires et butin sur l’enfer, tant d’âmes tinctes dans le précieux Sang de l’Agneau sans macule, votre Fils bien-aymé, qui se précipitoyent à brid’ abbatue dans les gouffres ténébreux, et sans ressource.
Ce sont vos trophées sacrés et mémoriaux incorruptibles de vos conquêtes. Soyez-vous à jamais louée et bénite par toutes les nations de la terre, comme vous l’êtes dans les cieux. Et puisque les malheurs vont toujours pullulant en cette vallée de misère, ne désistez jamais, Madame, de fair’ écouler sur nous les torrents de vos miséricordes et les profusions de votre amour maternel. Mais singulièrement, ô céleste Princesse, divine Mère vierge et mère du St Amour, mère de grâce et mère de miséricorde, ayez toujours, s’il vous plaît, les yeux de votre bonté sur votre Ste-Maison, sur les fondateurs, architectes et conservateurs d’icelle, en toute leur postérité. Soyez la protectrice de cette province de Mission, qui est bien toute vôtre et de grand cœur. Tirez, s’il voû plaît, des thrésors de la divine Providence, toutes les grâces et faveurs, toû les dons et toutes lès vertus qui nous sont nécessaires pour vivr’ en bons capucins et travailler /339/ en bons missionaires, pour les répandre abondamment sur vos petits serviteurs et très chers enfans.
O divine Illuminatrice 20, illuminez, s’il voû plaît, les esprits de nos supérieurs pour bien gouverner votre province de Mission. selon la volonté de Dieu et la fin de son institution. O toute-puissante auxiliatrice, animez les cœurs de vos religieux et les fortifiez par la grâce divine qui passe par vos mains, à ce que, travaillans pour les autres, ils croissent en vertu et ne s’oublient de leur salut éternel.
O souveraine Dominatrice, possédez tellement nos cœurs que jamais nous ne les donnions en proye aux enemis de notre salut et de votre gloire, mais que, vivans en Dieu et pour Dieu qui est autheur souverain de tout bien, nous n’avons autre fin que sa gloire et, tendans continuellement vers le ciel, soû la mante royale de votre protection, éclairés de vos conseils, et stes inspirations, nous disions à tout jamais:
Gloire soit au Père duquel toutes choses procèdent !
Gloire soit au Fils par qui toutes choses sont faittes !
Gloire soit au St-Esprit auquel toutes choses sont parfaites !
Gloire soit au Père qui nous a créés !
Gloire soit au Fils qui nous a rachettés !
Gloire soit au St-Esprit qui nous a sanctifiés !
Gloire soit au Père qui nous a prédestinés !
Gloire soit au Fils qui nous a adoptés !
Gloire soit au St-Esprit qui nous veut glorifier !
Laus Deo, Mariae, Francisco.
Amen !
Protestation de l’Autheur
Je soubsigné déclare et proteste qu’en tout cet œuvre je ne prétend aucunement passer les limites des volontés, intentions et décrets du St-Siège apostolique. Et si, par fragilité humaine, s’étoit glissé quelque chose contre iceux, quant aux termes de béatitude, saincteté ou miracles, parlant de quelques grands serviteurs de Dieu ou autres semblables, j’entend seulement parler selon la commune opinion et selon les relations que [j’ai] eu par écrit, sans prétendre pourtant juger aucune certitude de croyance, par-dessus celle qui est deue à un’ histoire pieuse, humaine, seulement rapportée et déposée avec foy jurée de vérité, par gens dignes de foy et mis au jour avec autant de fidélité et syncérité qu’il m’a été possible. Et partant je me soumet entièrement, et mes écrits, au jugement et authorité de la ste Eglise catholique, apostolique, romaine, aux piés de laquelle je désire captiver toû mes désirs et volontés et toû les sentiments de mon esprit, pour mourir dans son gyron maternel, au péril de mill’ et mille vies, sy je les avoy.
Ainsi Dieu me soit en ayde et ses sts Evangiles. Amen !
frère Charles de Genève, pauvre capucin, très indigne.