Partie première
La conversion du duché de Chablays et balliages de Ternier, Gaillard et Gex.
CHAPITRE PREMIER
De la perte et restitution du duché de Chablays et balliages de Ternier, Gaillard et Gex.
§ 1. Au temps que le roy très chrétien, François de Valoys, premier de ce nom, envahit les Etats du sérénissime duc de Savoye, Charles le Bon, son oncle maternel, la république de Berne, un des principaux et plus puissants cantons de Suisse, se sentant comme invitée à participer à la proye, s’estant saisie de la baronnie de Vaux et de Lausane, appartenant au même duc sérénissime, et passant le lac ayant pris une partie du duché de Chablays, depuis la rivière de Drance en bas, donna commodité au roy de s’affranchir d’une grosse somme de deniers, de laquelle il se trouvoit engagé vers ladte république, pour en avoir été assisté en plussieurs occasions, sans toucher à son Etat, ny à son thrésor.
Ce fut en luy remettant, pour payement de ladte somme, trois balliages des Etats nouvellement conquis, quy se trouvoyent contigus aux terres qu’elle venoit d’usurper sur les mêmes Etatz de Savoye. Ces balliages furent Gex, Ternier et Gaillard, quy environnent la cité de Genève et embrassent les deux côtés du lac de ladte ville, et telle fut l’occasion quy fit perdre à ce peys, la foy et l’exercice de la religion catholique, ayans été contrains d’épouser la prétendue réforme des Bernois, leurs nouveaux maîtres, quy lors avoyent dèsja tourné le dos à la ste, vraye et unique Eglise catholique. Iceux donc se voyant avoir le vent d’aquilon infernal en pouppe, dans les premières impétuosités de leur novelle secte chassèrent, par la force de leur authorité usurpée, Messieurs les ecclésiastiques de toutes les parroisses des susdts lieux, y introduisant les ministres de Sathan, et contraignirent les peuples de jurer de vivre dans leur /46/ prétendue religion, sans cognoissance de cause et sans leur donner terme de penser à un affaire sy important.
§ 2. L’ouverture de leur bonheur fut en l’accommodement qui se fit entre Sa Majesté très chrétienne, Henri II, roy de France, fils de François Ier, et Sa Majesté catholique Philippe II, roy d’Espagne, à Cambrey, par l’entremise de leurs ambassadeurs, l’an 1559, au traicté desquels fut conclu que le sérénissime duc Philibert-Emanuel de Savoye seroit réintégré en ses Estats; puis se traicta le mariage de Madame Marguerite de France, sœur du roy, avec le sérénissime prince Philibert-Emanuel, fils de Charles le Bon et père du grand Charles-Emanuel, duc de Savoye, par le moyen duquel furent rendus tous les Etats que la France possédoit de la maison royale de Savoye et, par conséquent, ce qu’elle avoit remis à la république de Berne retourna à son légitime prince naturel.
Les Bernois, plus sages et prudents pour les affaires du monde que pour le salut éternel, ne manquèrent point de prévenir S. A. SS. Philibert-Emanuel, avant son départ de la cour de France, se faisans paroître créditeurs de quelque somme de deniers quy leur avoit été assignée sur les susdts balliages de Gex, Ternier et Gaillard, par le susdt roy François Ier, monstrans qu’ils désiroyent grandement s’accomoder avec S. A. SS. Sur quoy fut faict un intérin ou traitté par entrepos, que les Bernois randroyent à S. A. SS. tout le contenu des susdts balliages et du Chablays et, avec le temps, on éclairciroit le debte ou crédit, S. A. SS. les acceptant pour ses bons amis et voisins, l’an 1565.
Les Bernois, en ces traittés, demandèrent, et leur fut accordé, que les habittantz des terres quy devoyent estre restitués, ne fussent point forcés à prendre la religion papistique. Ce prince, sage et prudent, se treuvant pour lors entièrement despouillé de ses Etats, accorda leur requête, entendant sainctement et sans lésion du droict civil de ne les violenter, à la façon des mondains, sans préjudice toutefois du droict divin et des moyens surnaturels que Dieu donne en tels affaires.
§ 3. C’est pourquoy ce généreux et très catholique prince, étant entré en ses Etats et s’estant rendu paisible possesseur /47/ d’iceux, commença à pourvoir soigneusement et sans délay des moyens convenables pour les purger de tout’ hérésie, de laquelle ils se trouvoyent infectés deçà et delà les montz; ce qui sembloit monstrueux et du tout insupportable à ce prince dévot quy n’avoit jamais flairé la moindre odeur d’hérésie parmi tous ses ancêtres. Néantmoins ce prince généreux, étant très exact à garder sa fidélité de ses promesses, n’a jamais altéré pendant sa vie le contenu des articles susdts, se contentant de travailler, du côté de Piémont, à l’exstirpation des hérésies que les occasions de guerre y avoyent introduittes.
Les diligences de Sadte Alt. SSme Emanuel-Philibert se peuvent voir au livre intitulé: Memorie historiche dell’introdutione dell’heresie nella Valle di Luserna, Marchesato di Saluzzo, et altre di Piedmonte, duquel le chap. 6e, pag. 9, faict voir comme sitôt que le Piémont fut restitué à son légitime prince Philibert-Emanuel, l’an 1559 (au moins en partie), les comtes de la ville de Luserne quy avoyent toujours vécu en bons catholiques, nonobstant que l’intérest temporel eût tenté les autres et leur fût faict changer de religion, voyans que leur juridiction souffroit un grand déchet, pour avoir leurs subjects transporté leurs affections et leur fidélité aux ministres estrangers, et partant que ces bons et légitimes seigneurs ne pouvoyent exercer la justice, en donnèrent advis à S. A. SSme Philibert-Emanuel, leur souverain, pour y pourvoir comme bon luy sembleroit, pour le service de Dieu, de la ste Eglise et de son Etat.
Le sérénissime duc ne fut point tardif, ny froid, à prendre l’occasion au poil, pour appliquer son esprit à un afaire qu’il avoit tant à cœur, car si bien jusques alors il n’avoit pu remédier à ces malheurs, étant dépouillé de ses Etatz, sy n’avoit-il pas perdu le mérite de sa bonne volonté à s’employer sérieusement pour le service de la ste Eglise catholique et l’augmentation de la foy, ayant été nourri dès sa tendre jeunesse en ce sainct exercice contre les Luthériens ès guerres d’Allemagne, à la suite de l’empereur Charles V, ayant passé par touttes les charges plus honorables selon sa condition, ès quelles par sa valleur et conduitte en plusieurs signallées occasions et batailles contre les hérétiques, où il s’estoit méritoyrement acquis le nom de premier cappitaine de toute la Chrétienté. /48/
S. A. SS. résidoit alors à Nisse d’où elle expédia un édict du 15 fébier 1560, par lequel elle deffendoit à tous ses sujectz de quelle condition qu’ils fussent, d’aller entendre les ministres hérétiques prêchant en la Vallée de Luserne ou en quelque autre lieu que ce fût, sous peine de cent escus d’amende pour la première fois, et de la gallère perpétuelle pour la seconde foys.
La même année furent publiés des autres édicts contre les hérétiques épars par le Piémont, à l’occasion des garnisons des Suisses, Allemans et Bernois quy avoyent laissé l’infection de leurs sectes là où ils avoyent été, et de telle sorte que la même année 1560, on prit à Carignan un hérétique françois de nation, nommé Maturin, avec sa femme, lesquels persistans en leurs malices furent brûlés audt lieu. Quelques-uns du même lieu se convertirent, les autres quitèrent le peys, et ainsy le lieu fut purgé. La fumée de Carignan suffoqua les églises prétendues quy pulluloyent tout autour de ce peys. Conjecturez le reste et voyez l’autheur susallégué, imprimé à Turin, l’an 1649.
Mais ce grand prince venant à payer le tribut commun par un heureux trépas en N. S., le 30e aoust, l’an 1580, pour recevoir une corone immortelle dans les cieux, apprès avoir purgé d’hérésie le Piémont et le marquisat de Saluce, Dieu luy suscita un successeur, son fils unique, lequel hérita, avec sa corone, tous ses pieux deseins et sainctes affections pour mettre cette grande entreprise en sa perfection, principalement deçà les monts. Ce fut le grand Charles-Emanuel, donné du ciel miraculeusement à ses progéniteurs et à ses subjects, merveilleux en tout le cours de sa vie, remply de tous les dons que l’on peut souhaitter en un tel prince, soit en guerre, soit en paix ou en la piété catholique, et partant, reprenans nos premières brisées du côté de Chablays et peys circonvoisins, je dis que :
§ 4. Cette maudite liberté de conscience réservée au traicté susmantionné en faveur de l’hérésie et possession des églises par les ministres hérétiques, donnoit des grandes incommodités et déplaisirs à ceux quy vouloyent vivre catholiquement 1, comme /49/ presque toutte la noblesse et fort peu d’autres quy étoyent des principaux et des plus honorables entre le peuple, étans contrains de sortir de la province pour aller entendre le très st sacriffice de la messe et les offices divins, célébrer les mariages, baptizer leurs enfans et ensevelir leurs morts, et ainsy des autres exercices spirituels pour les autres sacrementz, et pour entendre la parolle de Dieu dans sa pureté catholique.
Quant au simple peuple ignorant et grossier enfoncé dans l’hérésie, il vivoit selon ses loix. Il ne se parloit point de prêter serment sur le st canon, sur les sts évangiles et semblables cérémonies sacrées, pour aucun contract de fidélité ou témoignage de vérité, se comtentans pour toute assurance de lever la main en hault selon leur coutume ordinaire. Moins encour recherchoyent-ils aucune dispense de leurs serments pour la récision de leurs contracts, mais faisans peu d’état de leur foy jurée, se rétractoyent librement de leurs contractz et de leurs témoignages, méprisans ainsy les préceptes divins quy défendent, au décalogue, de jurer en vain et de dire faux témoignages. D’où procédoyent tant de faussetés et que tout étoit incertain et, quy pis est, ès mariages quy ne se soumettoyent ny au droict civil ny au droict canon, mais seulement à certains décrets synodaux quy abhorroyent tout le droict divin et l’humaine société; sy bien qu’ils étoyent contraincs le plus souvant d’imprimer eux-mêmes leurs arrestz et les changer à tout propos, faire des divorces et rompre facilement plusieurs mariages pour léger occasion, quy non seullement avoyent étés contractés volontairement, mais encor consommés et continués par plussieurs années. Plusieurs d’entr’eux avoyent plusieurs femmes épousées, et quand ils en estoyent ennuyés et désireux de la noveauté et changement, cerchoyent des occasions pour se séparer et se pourvoir ailleurs, et ainsi pensans se servir de leurs feintes et de leur liberté de conscience, ne sçachant pas que servir à Dieu et à ses loix, c’est régner, ils se précipitoyent malheureusement dans la servitude du péché et l’esclavage du diable, ennemy juré de la nature humaine. D’où il est aisé à voir que leur secte n’est pas une Jérusalem spirituelle, mais une Babilone de confusion, et leurs façons de faire toutes barbares et non civiles. /50/
Or Dieu très bon et miséricordieux ayant pitié de son peuple réduict à des sy grands maux, suyvant l’ordre de sa sapience divine et providence infallible, voulut, pour sa plus grande gloire, y apporter du remède par une voie quy sembloit plutôt tendre à sa ruyne totale qu’à sa guérison ou soulagement, comme quand il donna la veue à un aveugle ainsi né, en luy mettant de la boue sur les yeux 2. Ce fut en permettant une sanglante guerre contre ce peys, en laquelle presque tous périrent par le glaive ou furent ruinés par les pillages, rapines, incendies et samblables accidents; de sorte que ceux quy restèrent de ces malheureux furent facilement remis dans le gyron de la ste Eglise, pouvant bien dire avec Thémistocle: « Nous eussions péri, si nous n’eussions péri. »
§ 5. L’année 1588, les François se saisisans derechef de la Savoye sous le règne d’Henry III, très chrétien, les Bernois aussitost, comme la première fois, affamés de la proye, prenans l’occasion au poil et joignans leurs armes avec celles de France, prennent derechef les balliages susmantionés; et non contentz de cela, se jettent dans le Focigny, se rendent maîtres du château de Monthous et de la ville de Bonne, menassans de passer plus outre sy le sérénissime duc Charles-Emanuel ne fût venu à Rumilli pour empêcher leur dessein et réprimer leur audace, arêtant l’impétuosité de leurs progrès.
Ayant donc mis sur pié une puissante armée et conduit ses troupes au balliage de Ternier, il range son armée au champ des Oyes, communément dict le Plan des Vouottes et, au jour de Ste Magdelaine, déployé ses étandards pour provoquer les Bernois au combat. Mais eux refusans l’occasion demeuroyent au-delà de la rivière d’Arve, se comtentans de faire quelque bruit avec leurs canonades, sans aucun effect, et quelques légères escarmouches où ils ne trouvoyent pas du proffit. De là, le sérénissime duc s’en va assiéger le château de Ternier, gardé par quarante-six citoyens de Genève, le bat furieusement à l’aspect des Bernois, l’emporte et faict pendre tous les défendans, et voilà, la première punition du ciel pour leur infidélité /51/ en la rupture du traicté et confédération précédente. Cela faict, le duc réduit heureusement tout ce balliage de Ternier soubs sa puissance et authorité, chasse tous les ministres huguenots quy, pour la pluspart, furent déchirés et mis en pièces par les soldats quy n’en espargnoyent pas un de ceux qu’ils rancontroyent, payans ainsy leurs péchés et leurs crimes, et furent mis en leurs places des ecclésiastiques, et premièrement en l’église parroissiale du comte de Viry, où l’armée de Savoye s’étoit de premier abord arrêtée; laquelle étant purifiée et réconciliée, Monsr le révérendissime évesque de Genève y institua un curé, avec des autres prêtres pourveus par S. A. SS. de portions congrues, tirées du débris des ministres et des restitutions des biens ecclésiastiques.
Icy faut admirer les jugementz de Dieu quy permet, en cette vallée de misère, que son Eglise soit agitée de plusieurs diverses et furieuses tempêtes et bourasques, mais jamais ne laisse périr ce bon peuple quy, dès la première occupation des Bernois, de l’an 1536, avoit été contraint de professer le calvinisme, étoit néantmoins tellement imbu de la foy et religion catholique, qu’ils espéroyent toujours que Dieu ne les abandonneroit pas tout à faict, ains leur donneroit du secours en temps opportun. Et partant aucuns avoyent conservés leurs crucifix; autres, des images de la glorieuse Vierge Marie et des saincts; autres, les habitz sacerdotaux et autres choses sacrées, avec un st zèle de piété et religion, et en cette occasion les produisirent avec une joye et allégresse incomparable, louans et bénissans Dieu tout-puissant qui, par sa bonté infinie, les favorisoit sy amoureusement, repurgeant son Eglise comme jadis au temps d’Esdras et remettant en état le culte divin sur les autels; même, ce quy est plus admirable, que ceux quy avoyent pris naissance et éducation pendant le règne de l’hérésie, disposés à la piété catholique par la tradition de leurs parents, louoyent et appreuvoyent nos sainctes cérémonies et bonnes coutumes, détestoyent, blâmoyent et condamnoyent la fausse doctrine des ministres de Calvin et la déformité de leur prétendue réformation, étans exhortés par les catholiques de balayer et nettoyer leurs églises pour l’honneur et la gloire de Dieu, laquelle au temps des ministres avoit été polluée, souillée et puante, /52/ ouverte à toutes sortes d’animaux immondes, ils s’y portèrent tous avec une grande diligence et joyeuse dévotion, disant avec le psalmiste royal: « Seigneur, j’ayme la beauté et ornement de votre maison et le lieu de l’habitation de votre gloire » 3, à quoy aidoit beaucoup la piété et l’authorité de Mr le comte de Viri.
§ 6. Pendant ces sainctes occupations, le sérénissime duc édifioit un fort en un lieu propre à cela pour contenir les Genevois dans l’enceinte de leurs murallies, qu’il fit appeller du nom de la sérénissime infante Catherine, sa fille.
Les Bernois, pour divertir ce coup s’en vont au pont de Buringe et assiègent le château et le battent tant qu’ils peuvent. Il étoit bien défendu par le très illustre, très généreux et puissant seigneur de Cornillon, le sérénissime duc ayant bien pourveu le préside de Ste-Catherine autant qu’il étoit nécessaire, s’en va avec toutte son armée contre les Bernois pour secourir le susdt château. Eux entendans la venue de S. A. SS. lèvent le siège et s’en vont asiéger le château de Monthou, et l’armée de Savoye passe librement le pont de Buringe. En passant, Monsieur le président Berliet, du depuis archevêque de Tarantaise, par un heureux pronostique, écrivit à la porte du château: Hic sit gloria Bernae, « icy c’est arrestée la gloire des Bernois », car, dès ce jour-là, touttes choses alèrent au pire pour eux, à la prospérité et au comtantement de Savoye.
§ 7. S. A. SS. assiège la ville de Bonne possédée par les Genevois, distante d’environ deux milles de l’armée des Bernois; elle campe son siège en leur présence, la bat furieusement et n’osent se remuer. La ville se rend quy étoit gardée par quatre centz bourgeois de Genève, mais venans à violer les conditions du traicté par un insigne et malitieuse trahison, par le moyen de quelques mines qu’ils avoyent dressées soubs la plus belle maison de la ville, où ils avoyent retirés leurs forces et leurs munitions pour faire périr misérablement le sérénissime duc, avec tous les principaux de sa cour entrans de bonne foy dans ce lieu. Or le feu venant à anticiper leur dessein, par une /53/ singulière providence de Dieu, se prit à la poudre de la mine et renversa la maison et toutes ses voisines, les emportans en lair, perdant seulement quelques soldats savoisiens quy étoyent déjà entrés pour le pillage. Le comte de St-Trivier, jà sur le sueil de la porte, se sauva à demi brûlé; et le susdt président Berliet, contestant encour avec la garnisson pour l’entrée de la ville et la conservation de ses soldats, peu s’en falut qu’il n’y perdît la vie avec eux.
Les Savoysiens indignés de voir le traicté rompu, taillèrent en pièces et mirent à mort tous ces quatre centz Genevois quy sortoyent actuellement, selon que portoyent les conventions, et n’en échappa pas un. Chose admirable, au même lieu, en basse Bonne, devant la porte de l’église de St-Pierre pour lors parroissiale du lieu, et celle quy est à présent n’étant lhors qu’une chappelle pour la commodité des bourgeois, où à leur entrée, apprès avoir pillé et violé ladte église, ils en avoyent tiré un crucifix, sacrée image de nre rédemption, l’avoyent couvert de crachatz, battu et démembré, jetté dans la boue et, en dérision et mespris, l’avoyent cryminellement foulé aux pié; en ce même lieu, dy-je, devant la porte de la même église, ils furent tous défaictz, despouillés et presque mis à nud, foulés comme la boue de la terre et l’ordure des lieux publicqs; et voylà la deuxiesme défaicte et victoire perdue ignominieusement en punition de leur infidélité, et vengeance divine pour leur impiété.
Les Bernois voyans ces malheureux succès pour eux et leurs confédérés, s’enfuyent le plus honêtement qu’ils peuvent, lèvent leur camp et retirent leur soldatesque de tout le Chablays, et passent trouppe à trouppe par-dedans Genève, où ils sont hués et blâmés par les Genevois quy les qualiffioyent tout hautement de traîtres et quy abbandonnoyent leurs alliés, se sauvent delà le lac et se campent à Gex.
§ 8. S. A. SS. ayant ainsy réduict tout le Chablays sous sa main, retourne à son fort de Ste-Catherine où, ayant pourveu à tout ce quy étoit nécessaire, il poursuit les Bernois et fait chemin avec toutte son armée et son canon, passant au pas de la Cluse quy est un destroict entre la montagne des Faucilles et le /54/ Rone, tenu et soigneusement gardé par les Savoysiens, pour entrer au balliage de Gex. Les Bernois étant au-dedans dudt balliage, assamblent leurs soldats avec les Genevois, proche de ce destroict, pour combattre l’armée de Savoye en son entrée et passage, avant qu’elle se peût élargir au-dedans du peys. Mais la force et l’ardeur des Savoisiens fut telle, par la divine bonté qui les animoit et la présence du duc quy les excitoit, les assurants de la faveur du ciel, par les intercessions du grand chevallier de J.-C. S. Maurice, patron de la Savoye, duquel on célébroit la feste en ce même jour, que les Bernois, quoyque placés à l’avantage, ne peurent supporter le premier choc des Savoysiens; les Genevois prenans la fuitte les premiers, s’en coururent dans le sein de leurs murailles, et les Bernois à leurs tranchées de Colonge, où ils furent assiégés et contrains de se randre, sans espoir de pouvoir combattre aucunement.
Le sérénissime duc comme prince très clément, se resouvenant de l’ancienne observance et des respectz que les Bernois avoyent toujours portés aux sérénissimes ducs de Savoye, et de leurs mérites, les pouvant tous faire passer par le fil de l’épée, les ranvoye sains et saufz, avec leurs armes, à condition qu’ils sortiroyent promptement hors de son domaine sans faire aucun dommage, ce qu’y ceux acceptans comme grâce singulière, ils passent par Gex d’où, retirant leurs garnissons, ils s’enfuirent avec tant de frayeur qu’ils laissèrent leurs drappeaux dans le château de Gex, quy tombèrent par apprès ès mains de S. A. SS., et rassamblèrent touttes leurs trouppes à Nion quy leur estoit resté par le traitté ancien qu’ils avoyent heu avec Philibert-Emanuel.
Le duc étant entré dans Gex n’eut rien de sy considérable et plus urgent que de visiter touttes les églises de son domaine et ordoner que, les ayant acquises à l’Eglise catholique et assurées contre les hérétiques, on rendît grâces à Dieu tout-puissant pour les bénéfices receus de sa bonté paternelle. Ayant ausy appellé Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, fut aussytôt pourveu d’un rare prédicateur de l’ordre de St-Dominique, quy avoit prêché cette année-là pendant le carême au Souverain Sénat, à Chambéry, avec un’ éloquence et doctrine ravissante, et de bons curés et autres personnes ecclésiastiques, /55/ pour célébrer la ste messe, administrer les sacrements; et d’un maître d’échole pour enseigner l’instruction de la jeunesse en la foy catholique, quy étoit espagnol de nation et avoit enseigné quelques années à Rumilli, en Savoye. Les ministres huguenotz n’avoyent pas attendu la venue de l’armée de Savoye, et une bonne partie du peuple, épouvanté du bruit des armées et solicité des ministres, s’estoit retiré sur les confins et terres des Bernois.
Ainsi l’Esglise catholique jadis pillée et dépouillée par les Bernois fut restaurée et remise dans ses droicts par tous ces balliages que le duc avoit recouvré par ses armes, et l’hérésie de Calvin expulsée selon le pieux dessein de ce magnanime prince.
§ 9. Les Bernois tous harassés et rompus des fatigues de la guerre et des funestes succès quy destruisoyent tous leurs desseins et consumoyent leurs commodités, chacun pensant plus à ses propres intérestz qu’à ceux du public, et à la volupté qu’à la religion ou à leur honneur, se résolurent à demander la paix en détestant la guerre, et la rénovation des anciennes alliances qu’ils avoyent heu avec les sérénissimes ducs de Savoye. Le duc condescendant à leur demande, se contentant d’avoir recouvré le sien, donne jour pour traitter de la paix dans la ville de Nion. Les Bernois mandent cinq ambassadeurs pour cela, le duc autant. La paix est résolue et décréttée et les anciennes alliances sont renouvellées, à condition touttesfois que les Bernois se retireroyent de touttes les sociétés et confédérations qu’ils avoyent contractés avec les Genevois, et y renonceroyent et ne leur donneroyent jamais aucun ayde, ny secours contre les ducs de Savoye et ne leur empêcheroyent aucunement de poursuivre leurs droicts sur Genève, comme bon leur sembleroit, ou par le droict, ou par les armes.
On traicte aussy de la religion : les Bernois demandoient aussi avec instance qu’il ne fût faict aucun changement de leur doctrine et prétendue religion, mais que fussent observés en ce cas les édicts du traicté qui fut faict avec le sérénissime duc Philibert-Emanuel en la restitution du peys, pour tous les balliages susmantionnés. On leur répond être chose très injuste de voir qu’ils voulussent faire loy au sérénissime duc en sa province /56/ et en ses sujects, leur demandans s’ils agréeroyent que le duc, par un st zèle de la religion, leur demandât quelque chose semblable, veu mesme que depuis l’an 1536 qu’ils avoyent occupé ces mêmes balliages, ils en avoyent si violemment chassé la religion catholique et tous les ecclésiastiques, à l’introduction de leur doctrine calvinienne. Que c’étoit bien chose plus raysonnable et équitable qu’un prince catholique, ayant deslivré ses subjectz de leur aliénation, leur rendît aussy la religion catholique, et qu’ils devoyent penser à leurs affaires, non à ceux d’autruy.
Quant aux conventions qu’ils alléguoyent faictes avec le duc Philibert-Emanuel, elles ne faysoyent pas à propos, puisqu’ils s’en étoyent retirés les premiers et avoyent occupés ces balliages par une novelle guerre, et que le sérénissime duc, les ayant recouvrés par ses armes, il n’étoit plus obligé à ces anciens traictés faictz avec Philibert-Emanuel, ains qu’il les possédoit par droit de guerre et nouvelle conqueste, non par restitution. Enfin, il fut conclu et accordé que le duc ordonneroit ce qu’il luy plairroit en mattière de religion; fut néantmoins accordé à leur demande que l’exercice de leur religion seroit encor tolérée en deux villages seulement, tels que S. A. SS. choisiroit à cet effect, jusques à ce que, par la miséricorde divine, les controverses de religion fussent terminées.
La paix étant ainsy arrêtée avec les Bernois, le sérénissime duc ayant bien assuré ses présides autour de Genève, à Ste-Catherine et Versoys, l’hiver étant à la porte, dans le moys de novembre le duc ramène son armée en Savoye et se retire à Chambéry, pour recevoir l’éminentissime cardinal Cajetan qui passoit en France comme légat du St-Siège, et traicter avec luy. Monsieur Berliet, président, demeura ès quartiers susmentionnés pour munir les présides et pourvoir des choses nécessaires. De quoy il s’acquitta très prudemment et généreusement, non sans grand danger, ny sans effusion de sang des siens, sans autres forces que celles quy étoyent dans les présides, quoyque l’ennemy courût librement par toutte la province.
§ 10. Le SS. duc voulant observer inviolablement les conventions faittes au traicté susmantionné, mande quattre /57/ ambassadeurs aux Bernois, pour recevoir d’eux au jour assigné le serment de fidélité, tout prêt de faire le semblable de sa part, et s’en vont jusques à la ville de Morges, où étans arrivés, ils ne sont tenus, ny receus en ambassadeurs; ains ne voyent que préparatifz de guerre, n’entendent que tintamarres d’hostilité et, voyent de leurs propres yeux des armées en campagne envoyées aux Genevois, pour aller battre et attaquer le fort de Versois. Ils mandent promptement à Berne pour demander quel étoit leur dessein et volonté.
Les seigneurs de Berne répondent qu’ils ne se peuvent tenir au traitté de Nion, que tout le peuple y contredisoit et qu’ils leur mandoyent de ne passer outre. Ces ambassadeurs se sauvèrent comme ils peurent en Bourgoigne par des lieux âpres et fâcheux, le bruit de ces armées retentissant partout, et, à grand peyne peurent-ils se mettre en sûreté, sains et saufz. D’où il est aysé à voir que leurs conventions faittes à Nion, n’estoyent que dissimules ou feintes de paix, pour tromper les forces de S. A. SS. qu’ils avoyent pour lors sur les bras. Or, le SS. duc, après la prise et démolition de son fort de Versoys, ayant assiégé et mis en liberté Gex et dissipé cette nouvelle rupture ou incursion des Bernois, ayant traitté avec l’éminent cardinal légat à Chambéri pour les affaires du party catholique, fut appellé pour des plus grands affaires en Piémont, et de là en Provence pour la conduitte des armées catholiques, ayant laissé en Savoye le prince Dom Amédé de Savoye pour son lieutenant-général et gouverneur deçà les monts.
§ 11. Les Genevois prenans aussytost l’occasion au poil se jettent derechef sur le balliage de Gex, emportent la Bastide, Gex et la Cluse où estoyent les garnisons savoysiennes et se rendent maîtres de tout le balliage. Le SSme duc estant adverti avant que partir de Piémont, mande à son frère dom Amédé d’assembler touttes ses trouppes qu’il avoit déçà les monts pour la garde de tout le peys de Savoye, desquelles il avoit le gouvernement, et les poursuivre sans désister jusques à ce qu’il eûst conquis tout ce qu’ils avoyent usurpés. Ce prince généreux, d’un courage invincible, exécute fidèlement les volontés de son souverain seigneur; se saisit de la Cluse, répare touttes /58/ les ruynes faictes par les Bernois et la fortifia de nouvelles munitions et deffenses. De là il passe avec son armée en la terre de Gex, la réduit entièrement soubs sa puissance et va jusques aux portes de Genève.
Les Genevois dressent des embûches proches de leur Cité pour investir et surprendre inopinément, avec leur cavallerie et infanterie, les trouppes de Savoye quy alloyent courant çà et là. Mais l’affaire réussit tout autrement qu’ils n’avoyent projetés, car les Savoysiens ayant descouvert leurs embûches, ne perdirent pas temps, s’avancent pour donner dessus. Leur cavallerie fut habille à tourner bride et se sauver dans Genève, mais leur infanterie paya pour tous, étant tous mis en pièces et réduits à néant, huict cents bourgeois de la ville demeurans sur la place en ce conflit, pas un mort des Savoysiens et fort peu de blessés, ce quy causa un grand détriment à la Cité. Et voylà la troisiesme punition du ciel pour leur infidélité et rupture de paix, si souvant réitérée.
L’armée de Savoye se voyant chargée de lauriers et d’ailleurs irritée, voyant que ce peuple tôt apprès qu’ils furent réduits soubs la main de leur légitime prince et qu’il avoit retiré ses armées de ce balliage pour les conduire en Savoye, s’étoit ainsy joint à l’ennemy retournant à son vomissement en mattière de religion, réduisit en cendres toutte la ville de Gex et ses faubourgs, voire tous les villages sans épargner une seulle maison, et se ruant sur les personnes de quelle quallitté qu’elle fût, se vangèrent impétueusement du mépris qu’ils faisoyent de la religion catholique, les considérans tous comme ennemis, et fort peu d’iceux échappèrent pour se retirer chez les Bernois.
§ 12. La terre de Gex étant ainsi toutte ruynée et détruite, n’y restant plus ny gens, ny bestes, ny maisons, les Savoysiens l’abandonnèrent tout à faict et s’en retournèrent en Savoye. En même temps un seigneur, Alphonse [d’Ornano], corse, gouverneur du Dauphiné et Monsr Lesdiguières attaquent la Savoye et, ayant joint leurs armées par ensemble, assiègent la ville de St-Genix, frontière du Dauphiné. Dom Amédé de Savoye conduit son armée contre eux, leur faict lever le siège et retourner chez eux. Or, le SS. duc étant occupé en Provence dans une /59/ grande guerre pour le party catholique, et le très excellent prince dom Amédé contre ces deux grands et généreux capitaines, Alphonse et Lesdiguières en Savoye, les Genevois tous cassés de la guerre et lassés des frais d’icelle, comme aussy ennuyés de la perte de leurs biens et possessions quy sont autour de la ville, et du commerce cessant quy est une des principales parties de leur subsistance, voyans que les Bernois ne dissoyent plus mot et les avoyent délaissés, ne leur mandans plus aucun secours, laissant tout le fardeau de la guerre sur eux, demandent trefves avec grande avidité et s’employent de toutes leurs forces à cet affaire avec Monsieur le baron d’Armence quy pour lhors étoit gouverneur de ces trois balliages, et en viennent à un accord. Dom Amédé quy étoit occupé ailleurs consent et confirme le traitté, et ces trêves durèrent jusques aux trefves généralles avec la France.
§ 13. Sous ce prétexte les Genevois peu à peu s’insinuent en la terre de Gex, abandonnée comme nous avons dit cy-dessus. Ils rappellent le peu de peuple resté quy estoit réfugié sur les terres des Bernois. Ils constituent des juges au nom de Sa Majesté très chrétienne, desquelz ils révocquoyent les appellations. Voylà comme ils font ordinairement en leurs belles réformes prétendues. Ils s’efforcent de faire le même dans le balliage de Gaillard pour combattre avec les nôtres par ces mines et stratagèmes secrets soubs espèces de trêves la possession de ces deux balliages. Les trêves générales estans publiées du côté de la France, et S. A. SS. ayant déclaré qu’elle y vouloit être comprise pour détourner de soy tout le fardeau de la guerre, prenans de là occasion de s’enfler de superbe et se randre plus audacieux, ils deffendent plus ardemment et avec plus de pertinacité la susdte prétendue possession et font glisser tout ouvertement leur doctrine erronée en ces quartiers. Les nôtres, craignans de faire contre les trefves généralles, débattent cette possession plus par parolles et altercations que par armes. Le baron d’Armence quy étoit gouverneur de ces balliages, comme dict est, prenoit garde et s’appercevoit bien que pour l’absence de S. A. SS., l’hérésie s’alloit introduisant derechef dans le duché de Chablays, tolérant toutesfois pour /60/ lors ce qu’il ne pouvoit empêcher. Tel fut l’estat malheureux de ces pauvres balliages pandant les guerres et les susdtes occasions jusques à la paix quy fut faitte au traitté de Vervins, laquelle étant bien receue, S. A. SS. n’eut rien tant à cœur que de rétablir la foy catholique en ces balliages quy, sans controverse, étoyent demeurés en sa possession. Genève persévéroit en la possession de Gex et de Gaillard, quoyque les nôtres soutinssent qu’ils n’étoyent point comprins en cette paix. Et S. A. SS. quy étoit passé en Savoye, étant avertie en son conseil de cet affaire de religion ès balliages susdts il fut décrétté et résolu que, parce que la plus grande partie du peuple, depuis l’an 1536, étoit née et élevée en l’hérésie calvinienne, ne recognoissant point la foy, ny l’Eglise catholique, il falloit commencer par l’instruction et doctrine chrétienne, afin qu’ils fussent réduicts au giron de la ste Eglise romaine, plus par un esprit sincère, de cœur et d’affection, que par force et contrainte; que cela seroit beaucoup plus agréable à Dieu, envoyans pour cet effect des doctes prédicateurs et personnes ecclésiastiques recommandables en doctrine et bonnes mœurs, quy les instruyroyent et réformeroyent ès principes de la foy et religion catholique, et quy pourroyent résoudre les doutes qu’ilz pourroyent avoir en mattière de religion. Et apprès cela on pourroit agir contre les obstinés et endurcis selon la rigueur du droict. Ce généreux prince n’estoit pas encor libre entièrement des guerres qu’il avoit du côté du Dauphiné, qu’il donnât commancement à l’exécution de ce grand œuvre de Dieu qu’il avoit projecté dès la naissance de son règne et particulièrement en l’heureuse journée de la victoire qu’il emporta sur les Bernois en la terre de Gex, comme s’est veu cy-dessus.
§ 14. Monseigneur Claude de Grenier, évêque et prince de Genève, grand prélat plein de zéle, de vertu et de saincte réputation, pour plaire à Dieu et coopérer aux saincts désirs de son prince, fit les premiers essays envoyant des prédicateurs ès parroisses plus voysines des catholiques, pour converser avec les peuples errants avec douceur et charité, pour les disposer peu à peu à recevoir la doctrine catholique; puis envoya Monsr le prévôt du vénérable chapitre de St-Pierre de Genève, François /61/ de Sales, quy du depuis luy succéda en la dignité épiscopale, pour travailler à cela: homme de rare et singulière vertu, un ange en pureté, un S. François en humilité, un Job en patience, un thrésor de doctrine, et pour dire en un mot, un Moyse en douceur et en touttes ses belles qualités, homme de Dieu et quy méritoyrement s’est acquis la réputation de saincteté par toute l’Eglise catholique.
§ 15. Estant encor prévôt du vénérable Chapitre de St-Pierre, ce bon seigneur s’en allat à Thonon, pour amployer à ses propres dépens les talens que le ciel luy avoit départi; en ces quartiers-là, ayant sa retraitte au château des Allinges, à une lieue de Thonon, où il célébroit la ste messe tous les jours durant quelque temps; puis en une parroisse, au-delà du pont de la Drance, où on étoit catholique de tout temps. Enfin il vint à la célébrer dans la maison de St-Bernard de Menthon, quy est au bas de la ville dudt Thonon, sur le rivage du lac, secrettement, mais non sans danger. Il travailla en ces quartiers avec tant de zèle et avec une patience invincible, parmi les injures du temps et les persécutions continuelles, au péril de sa vie à tout bout de champ, que la saincteté de ses mœurs à l’éclat de ses bons exemples devoyent randre sa doctrine toute-puissante et divinement efficace pour convertir tout ce peuple; mais ces cœurs étoyent encores tropt endurcis; la liberté de l’hérésie avoit trop d’ascendant sur leurs affections pour donner audience à la voix de Dieu quy les appeloit sy amoureusement; et touttefois son travail ne fut pas sans fruict, car sy bien il ne fit pas pour lhors beaucoup de conversions dans Thonon, je ne doute point pourtant qu’il ne laissât des grandes impressions de la foy et religion catholique ès cœurs des plus docilles pour s’éclore quelque temps après.
CHAPITRE II
De l’introduction des capucins en Savoye et des principes de la Province de Mission en icelle.
§ 1. Jadis le père séraphique S. François, ouvrant l’oreille de son cœur à la divine voix quy l’appelloit comme un autre Abraham, hors de la terre de ses comodités et de ses affections naturelles, pour luy faire entreprendre le pèlerinage de perfection, Dieu luy fit promesse d’une lignée sy nombreuse d’enfans spirituels que sa fin yroit de pair avec celle des siècles à venir. Mais ce fut avec cette déclaration de la volonté suprême, que luy et les siens n’étoyent pas appellés pour eux seuls, ains pour l’avancement spirituel et conversion des peuples fidèles et infidèles et, partant, qu’ils se debvroyent employer sérieusement à gaigner des âmes à Dieu, chassans les diables et les péchés des cœurs qu’ils possédoyent et tenoyent asservis tyranniquement et sans aucun juste tiltre, les remettant en la juste et légittime possession de celuy quy les a créés pour sa gloire et racheptés au prix inappréciable de son précieux sang, et enfin pour ramener au chemin de salut ceux quy en estoyent dévoyés. C’est le sens et l’instruction que portoit quant et soy la célèbre vision de ce novice de Jésus-Christ, quand, porté en esprit sur le commancement de sa conversion dans une belle salle richement parée et ornée de très belles armes toutes chargées de croix et illustrées du signe magnifique de notre rédemption, la splendeur desquelles éblouyssoit ses yeux et ravissoit ses affections, il ouyt une voix du ciel quy, frappant son oreille, luy chatouilla le cœur, l’assurant que tout étoit pour luy; car c’étoit autant que luy dire que, dès lhors, il étoit créé chef d’un’ armée laquelle, soubs l’étendart de la croix, devoit combatre toutes sortes d’enemis et de dificultés pour imprimer ès plus endurcis /63/ les caractères de salut et porter la cognoissance de la rédemption du genre humain ès parties plus éloignées et croiser les quattre coings de la terre. La divine bonté vouloit particulièrement ce point et le demandoit comme le nœud d’un obligation mutuelle, par laquelle le st homme réciproquant les excellentes promesses qu’elle luy avoit faict de luy multiplier sa famille comme les étoiles du ciel et le sablon de la mer, comme jadis au patriarche Abraham, et luy inculcoit ceste ste leçon en diverses façons, ores à couvert et par divers énigmes, autrefois à découvert et par parolles expresses, maintenant par soy-même et tantôt par autruy. Aussy ce bon disciple et parfaict imitateur de son Maître, conformant entièrement sa volonté à celle de son Seigneur, forma si bien ses pas et porta sy courageusement les piés de ses affections à la suitte du Fils de Dieu que, par un excès d’amour, il avoit entrepris la course de cette vie mortelle avac tant de peynes et travaux, fatigues et mésaises que notre foible esprit ne sçauroit concevoir, pour le salut de nos âmes, que l’orient, l’occident, le midi et le septentrion en sentirent les effectz pendant sa vie et en sa mort. On a veu ce grand serviteur de Dieu, plein de zèle qu’il étoit, non seulement courir parmy les peuples catholiques, mais encor plusieurs fois voler, à la faveur des vents du St-Esprit et des ayles de l’amour de Dieu et du prochain, jusques aux terres des barbares, abborder un grand soldan en Egipte 1 dans la fureur de ses armes, déclarer en sa présence et de toute sa cour son Mahomet faux prophète, condampner sa secte, luy intimer les jugements de Dieu, la nécessité de la religion chrétiene à quy ne se voudra perdre éternellement, et les moyens salutaires pour acquérir le ciel; faire épouser le douceur d’un agneau à celuy quy n’avoit onques étudié qu’à l’effusion du sang humain et en l’échole de rigueur et félonie insupportable, et finallement, avec l’aide d’en haut et la grâce de Dieu, disposer un barbare ennemy du nom chrétien à la réception des loix du christianisme et, quelques temps après, se faire baptizer 2. Nulle chose fut oncques plus à cœur à ce sainct tout le temps de sa vie que le salut des âmes et /64/ la conversion des pécheurs. Mourant il en laissa une spéciale recomendation à ses religieux, mais quy fut sy bien receue et sy soigneusement observée que, comme l’on ne peut jetter les yeux sur le grand nombre des monastères de l’ordre séraphique multiplié en toutes les parties du monde, que l’on n’y descouvre l’effect des divines promesses, ausy ne peut-ont bonnement arrêter sa considération sur les fondements et conservation d’iceux, que l’on n’y remarque évidemment les longs travaux et les dures fatigues que les disciples du glorieux port’enseigne du Sauveur ont employé pour arborer l’étendard de la croix enmy les peuples de diverses nations, voire dans les cœurs plus occupés de passion vitieuse et, tout d’un traict, les admirables fruicts qu’ils ont produict partout où ils ont mis le pié.
Je ne veux pas, en preuve de cecy, me dilater sur tous les membres de l’ordre séraphique depuis sa naissance qu’il se voit multiplié en conventuels, observantins, capucins, récollés et autres dont les trois premiers forment autant de corps de religion, ayant chacun son général à part et indépendant l’un de l’autre. Ce travail excéderoit entièrement la portée de mon esprit. Je ne prétends non plus rapporter icy tout l’admirable progrès que la réforme susnommée des capucins a faict en divers endroictz de l’Europe, depuis qu’elle eut jetté ses premiers fondements et racines dans l’Italie, jusques à ce temps qu’elle se void heureusement dilatée et divisée en quarante-six provinces deçà et delà les monts, comme en autant de branches, avec plusieurs belles missions ès terres des hérétiques et parmi les infidèles. C’est une besoigne quy requiert une meilleure main que la mienne. Il me suffit de dire que toû ces divers ordres procédés d’un mesme instituteur ne se sont point ainsi multipliés que par les fruits de saincteté, par les bons exemples et l’acquisition des âmes à J.-C., que Dieu a produicts libérallement par chacun d’eux, au christianisme, à l’Eglise et à la grâce, avec les travaux et les croix, selon le contract de Dieu avec S. François, susmentionné.
§ 2. Voylà le fondement de l’institution de la province en particulier des capucins de Savoye, laquelle n’étant autrefois qu’une petite branche de la grande et illustre province de Lion, /65/ dicte de St-Bonaventure, elle se void maintenant en son particulier une province formelle et province de Mission, à l’étendue de vingt convents et quelques fabriques, et même en des lieux où touttes les apparances sembloyent contrarier à cela. Ce qui marque indubitablement les travaux et fatigues que plusieurs fervents religieux, héritiers du zèle et de l’esprit de leur père séraphique, ont supporté pour procurer le salut et la conversion des âmes, la divine Providence leur ayant ainsy eslargy ses bénédictions pour un heureux succès et très ample moisson.
§ 3. Mais pour en faire voir le progrès dès son origine dans un petit abbrégé, imitans ce grand prince quy, voulant représenter un corps humain de fort grande stature, mit seulement dans son tableau le petit doigt en sa proportion, puis un compas au-dessous, laissant aux beaux esprits d’estimer la grandeur du prototipe en son entier. Or il est à noter que, dès l’année 1525 que le désir de la parfaicte observance de la reigle du séraphique père S. François rallia quelques religieux vrays zélateurs d’icelle espars en divers lieux, pour donner le commancement à une saincte réforme, cette congrégation, laquelle avoit receu du ciel, par la bouche des petits enfants en divers lieux et presque en même temps, le nom de capucins, comme ceux quy non seullement avoyent repris le légitime esprit de la reigle et de son instituteur, mais encor la vraye forme de l’habit avec le capuce pointu dont tout l’ordre avoit anciennement usé dès l’an 1206 que le père séraphique S. François en jetta les premiers fondements, jusques à l’an 1318 que cet ancien habit se perdit avec la pure observance de la règle en la pluspart des religieux, cette congrégation, dis-je, avoit tellement peuplé les provinces d’Italie, avec tant d’heur et de bénédictions du ciel, que le vicaire de Jésus-Christ séant à la chaire de St-Pierre et le roy très chrétien Charles IX, avec la sérénissime reyne Catherine de Médicis, sa mère, prévoyants les grands fruicts que la France en recevroit, convièrent les supérieurs de l’ordre, l’an de salut 1573, de pousser leurs limites au-deçà des Alpes, prendre des convents en France et se peupler de monastères et de provinces, pour peupler en même temps l’Eglise catholique de bons chrétiens et le ciel de sainctes âmes que, par leurs bons /66/ exemples, saincteté de vie, prédications, exhortations et ferventes prières, ils gaigneroyent à Dieu. A quoy même intervint l’authorité et le commandement de la saincteté de Grégoire XIII, de glorieuse mémoire, lors souverain pasteur de tout le peuple chrétien. Et comme une seule province d’Italie ne pouvoit suffire à donner des religieux partout où l’on en désiroit, le T. R. P. général Hiérosme de Montfleur en prit de divers lieux : de la Marque, de Rome, de Milan, de Venise et autres provinces, quy en France, quy en Touraine, quy à Lyon, quy à Tolose, en Allemagne, en Flandre et ailleurs; ainsy les pères de la province de Milan prirent le soin d’en élever une nouvelle de deçà, soû la protection du séraphique père S. Bonaventure, laquelle ils commancèrent à Lyon et étendirent en Provence, Savoye, Bourgoigne, duché et comté et autres grandes provinces quy, à présent, sont formelles et capitales.
§ 4. Chambéry, ville capitale de Savoye, fut le troisiesme lieu où les pères s’arrêtèrent pour y édifier un convent (celuy d’Avignon l’ayant devancé de bien peu), le sérénissime duc Emanuel-Philibert les recevant bénignement dans ses Etats deçà les monts, comme déjà ils étoyent en Piémont; fut le motif de placer le monastère au lieu où il est à présent, en témoignant l’affection et dévotion que S. A. SS. avoit pour cette petite église, jadis fondée et dotée par la sérénissime et très dévote princesse, Madame Anne de Lusignan, fille du roy de Chipre et mère du bienheureux Amé, duc de Savoye, la perle de toute pureté et vray miroir de saincteté, affection quy ne pouvoit souffrir qu’à regret qu’un lieu sy dévot demurât sans être servy. Et partant S. A. SS. désiroit extrêmement d’y voir des personnes religieuses, quy, jour et nuict, chantassent les louanges de Dieu.
§ 5. Bien tôt après, on planta la croix pour un autre convent à St-Jean-de-Mauriane, dans les mêmes Etats de Savoye, tant pour la commodité du passage d’Italie en France que principalement pour satisfaire à la grande instance et dévotion de Monseigneur le révérendissime Pierre de Lambert, lors évêque dudt lieu, quy voulut être fondateur de ce convent, fournissant toute la dépense tant de la place que du bâtiment. /67/
§ 6. Du depuis Monseigr le duc de Nemours et de Genevois en fonda un troisiesme à Annessy, ville capitale de Genevois, dans les susdts Etats de Savoye. Mais Dieu voulant luy donner la récompence de ses bonnes œuvres avant la fin de son entreprise, ce prince remply de piété et dévotion à nre ordre, en voulant laisser un témoignage à la postérité le plus énergique quy se peût souhaitter, car donnant son corps au sépulcre de ses ancêtres à la ville d’Annessy, il voulut que son cœur fût porté en son convent des capucins dudt lieu et fût ensevely au-dessoubs de la lampe quy éclaire devant le très St-Sacrement. Ledt convent fut continué et achevé par Charles-Emanuel de Savoye, son frère.
§ 7. Le convent de Montmélian fut le quatrième de ceux quy furent pour lors acceptés en Savoye; et ces quatre convents demeurèrent incorporés à la province de St-Bonaventure par plussieurs années, tandis que d’ailleurs elle s’alloit dilatant ès deux provinces de Bourgoigne, duché et comté, en Auvergne, en Bourbonois et autres lieux. La Provence s’étant vue en peu d’années avoir nombre suffisant de convents fit une province à part. Nous verrons ailleurs comme la Savoye fut érigée en province de Mission de Notre-Dame de Compassion 3.
CHAPITRE III
De l’élection et employ du Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, pour la conversion des hérétiques.
§ 1. En ce temps le luxe, la volupté et toute sorte de corruption des mœurs ayans obtenu un empire souverain et paissible possession dans les cœurs de la pluspart des hommes, et la bête de l’apocalipse levant hardiment ses sept cornes coronées, les vicieux faisants gloire de leurs péchés, l’hérésie, fille de superbe et mère de toute corruption, s’ouvrit facillement les portes mal gardées, ains les trouva toutes ouvertes, pour entrer à la foule dans le sacré parc de J.-C.; et ravagé qu’elle eut les Allemagnes, elle porta son exécrable venin dans la France, duquel elle infecta ce beau et grand royaume jadis tant catholique, mais sy parfaictement dévot qu’on l’eût à juste tiltre nommé le théâtre de piété, l’échole de vraye religion. Ces malheurs quy eussent donnés du sentiment aux âmes plus insensibles, touchèrent au vif les poictrines religieuses des soldats de J.-C., envoyés comme une nouvelle milice tout à propos pour le secours de ceux quy n’étoyent encoures perdus et, à forces d’armes et de combats, ravir à l’ennemi ceux qu’il avoit butinés. Ce leur fut assés, pour les animer au combat, de se ramentevoir que celuy quy jadis avoit appellé leur instituteur avec promesse de luy donner des enfans spirituels quy égaleroyent en nombre les étoiles du firmament, et de maintenir en quelques-uns la pureté de la règle jusques à la fin du monde, luy avoit en même temps déclaré que luy et ses religieux n’étoyent point appelés pour leur salut seulement, ains pour le bien public et le salut des âmes, car ainsi prenans pour un effect de la divine promesse le rétablissement de la règle en sa pure observance et la multiplication des religieux et des /69/ convents qu’ils voyoyent si heureusement florir, ils se cognoissoyent réciproquement obligés de renoncer à leurs comtentement particulier et, quittans en partie le repos de la contemplation, prendre les armes de la prédication, entrer en lice et combattre courageusement la querelle et la cause de leur souverain Seigneur.
§ 2. Entre autres le R. p. Abonde de Côme, provincial de la province de St-Bonaventure, ouvrit l’œil de sa considération à la qualité et quantité des ennemis de Dieu et de la ste Eglise catholique et, voyant le vice et l’hérésie ornés de force et de malice, ligués ensembles fort étroictement, s’acharner à la proye et à la ruyne des âmes, fayre du pire, chacun pour sa part et tous deux pour le tout et menacer d’une dernière désolation, il fit dessein de s’opposer à leur rage et résister à leurs violences et, reconu qu’il en eut les moyens, il projetta d’employer en cette bataille, quelques vaillans capitaines quy luy venoyent en main, peu en nombre, mais dont le courage et la vertu luy en faisoient espérer une fort bone issue. Car environ deux ou trois ans auparavant, venant à faire sa visite au convent de Lyon où estoit un estude composée de douze estudians, le premier que la province avoit peu mettre sur piés pour la philosophie, puis pour la théologie, auquel elle avoit promu, entre les jeusnes religieux, ceux qu’elle avoit reconnu plus succeptibles des sciences et desquels elle pouvoit espérer plus de service, iceux étans à la fin de leurs cours et n’attendans plus que leurs lettres du très révérend père général pour se mettre en campagne et donner commancement aux exercices de la prédication, le Rd p. provincial susmentionné, ayant en main lesdtes lettres quy luy avoyent esté envoyées par le T.R.P. général, sur la relation de leur doctrine et vertu déjà expérimentée en l’examen destiné à cela et attestée authentiquement par les RR.PP. définiteurs avec le provincial, et par leur lecteur en ce quy le touche, à la forme de nos constitutions, il voulut néantmoins, avant que de leur imposer, avec le mérite de ste obéissance, le ministère sy relevé de la prédication et leur distribuer les patantes pour cest effect, les épreuver derechef, pour s’assurer du talent de chacun d’iceux et en disposer par après selon leur capacité. /70/
Il les fit tous prêcher en sa présence au réfectoire, remarquant ès uns l’éloquence du discours, ès autres la ferveur du zèle et, en quelques-uns, l’inclination et la grâce de traitter les controverses en matière de religion. De là il prit occasion de leur recommander le zèle quy doit embraser un prédicateur évangélique pour la conversion des pécheurs et le salut des âmes; les animant au combat contre ces deux tirans, le vice et l’hérésie quy, par leurs cruelles surprises, destruysoyent le royaume de J.-C. et trainoyent tant d’âmes en enfer, leur remettant en mémoire l’instruction salutaire que le père S. François donne en sa règle aux prédicateurs: « Qu’ils soyent examinés et chastes en leurs prédications, à l’utilité et édification des peuples, leur annonçans les vices et les vertus, la peine et la gloire. » 1
§ 3. Et ayant remarqué au père Chérubin de Mauriane, un des douze susdts, non seulement une grâce de bien dire et persuader, mais encore une grande vivacité d’esprit et une grande inclination à traicter des points controversés par les hérétiques contre la commune croyance de l’Eglise, « Ce n’est pas tout, luy dict-il après son exhortation, de braver hors des occasions, de se monstrer courageux en l’absence des ennemys; il fault que le soldat face paroŷtre sa valeur par les effects, et non seulement par les parolles; puis donc que vous faictes profession d’estre soldat de J.-C., aurés-vous bien autant de courage au milieu d’une troupe d’hérétiques que vous faictes paroître par vos parolles au milieu de cette assamblée religieuse ? Tant d’erreurs et tant d’hérésies que nous voyons se semer et pulluler avec tant de liberté et sans punition, vous présentent une bell’occasion d’exercer votre zèle, si vous avés le courage assés ferme. C’est là où je désire vous employer. »
Le père Chérubin plein d’humilité et de souplesse, se soumit d’abbord comme un autre Moïse ou un Isaïe, à la volonté de Dieu et de son supérieur, luy faisant assés paroistre, par l’alégresse de sa face, la joye qu’il sentoit en son cœur de cette élection. /71/
§ 4. Le Rd père provincial addressant derechef son discours à tous ces nouveaux chevalliers de J.-C. pour les animer à la défence de la foy, receut un singulier contentement, voyant que tous unanimement et d’un cœur également fervent s’offrirent de s’exposer à touttes sortes de dangers et incommodités pour s’opposer à ces loups ravissants quy démembroyent sy funestement le bercail sacré de l’Eglise catholique. Ils receurent en même temps l’ordre du R. p. provincial avec les lettres de prédicateurs, pour se disperser en divers endroicts, es lieux où l’on avoit déjà commancé de bâtir des convents et, de là, commancer l’escarmouche contre les ennemis du salut des humains. Vous les eussiés vu dès lors, comme jadis les douze apostres ayant receu le St-Esprit, porter le feu partout, jetter des flames, brusler les cœurs et battre le vice, combattre l’hérésie et arracher des mains des faux pasteurs les âmes qu’ils avoyent ravies pour les dévorer. Bref Lyon, Savoye, Bourgoigne et autres lieux, les plaines et les montaignes, rendoyent de touttes parts ou recevoyent les échos de leurs voix sonorantes pour annoncer la ferveur de leur zèle.
§ 5. En ce temps-là, Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Claude de Grenier, évêque et prince de Genève, comme très digne et vigilant pasteur, désirans la conversion de ses diocésains des balliages de Chablays, Ternier et Gaillard, comme ausy de Gex, avoit envoyé par plusieurs fois beaucoup de bons prêtres et religieux pour recognoistre l’esprit et l’affection de ces peuples. Mais le malheur des guerres empêchoit l’effect de ses désirs jusques à ce qu’environ l’an 1593, Monseigneur de Grenier avec Monsieur le prévôt François de Sales, pour lors encor soû-diacre seulement, manda prier les capucins, sçavoir est le R. p. Théodose de Bergame, provincial, le R. p. Chérubin de Mauriane, le Rd père Esprit de La Balme, de Provence, et le Rd père Anthoine de Tournon-en-Vivarez, quy tous étoyent sortis de l’estude susmantionné, pour une conférance quy se fit sur les moyens convenables pour la conversion des pauvres dévoyés.
Les pères s’offrent de très grand cœur pour faire tout ce quy seroit de leur pouvoir pour une si ste entreprise. Monsieur /72/ de Sales s’en ala à Tonon, étant faict prestre et prédicateur, où il demeura environ trois ans, comme nous avons dict cy-dessus, allant tous les jours du lieu de sa retraicte audt Tonon pour prêcher et converser, n’ayant que cinq ou six catholiques pour auditeurs, les hérétiques empêchants qu’on ne sonnât la cloche, et ne venoyent en ses prédications qu’en cachette, pour la crainte qu’ils avoyent les uns des autres. Sa conférence, sa doctrine, sa bonne vie, sa patience et ses amis de Chablays, gentilshommes et seigneurs quy faisoyent connoistre ses mérites, authorisoyent beaucoup sa conversation et faisoyent agréer et ouïr ses beaux discours, faisant ainsy pousser les racines de la foy catholique dans les cœurs de plusieurs pendant l’hiver d’un commun endurcissement, pour paroistre peu après au fruict des manifestes conversions au printemps de la grâce divine, quy se vit bientôt après.
Monsr Louis de Sales, son cousin, prit quartier en la terre de Gex; les autres travaillèrent quy deçà, quy delà, ès balliages de Ternier, Gaillard et ailleurs, avec beaucoup de ferveur, et sy ne fut pas là le fort de la mêlée; car quelques années s’estant escoulées de la sorte, Dieu qui, pour faire admirer sa toute-puissance, se plaît de vaincre avec moins de forces humaines, choisissant maintefois la foyblesse et l’abjection pour abattre et confondre les grandeurs et puissances sourcilleuses de ses ennemis, voulut choisir entre les autres, un père Chérubin, capucin, pour le jetter dans un plus rude combat et luy fayre affronter l’ennemy dans sa propre forteresse, comme se void par le discours suyvant.
§ 6. Le Rd père Chérubin, de pieuse mémoire, étoit natifz de la vallée de St-Jean-de-Mauriane, d’extraction assés pauvre et basse; quant aux lettres, il n’en avoit beaucoup acquis dans le monde, quand la divine bonté quy le destinoit à choses plus hautes, l’appellant à sa suitte soubs l’étendard de la croix et dans les trouppes de son grand porte-enseigne S. François, luy fit endosser l’habit de capucin, sur la naissance de cet ordre en ces pays deçà les monts. Il fit son noviciat et la profession solemnelle de ses vœux dans le convent d’Avignon. Puis croissant tous les jours en vertu, sa ferveur et sa dévotion joint’ avec /73/ la promtitude de son esprit, obligèrent les supérieurs le fayre étudier. Etant fait prédicateur, comme a été dict cy-dessus, il fut dès ausytost employé ès principales chaires de toute la province, de Salins, de Dole, de Besançon, de Lyon. Il prêcha une année au Souverain Sénat de Savoye de Chambéry et un autre année à la ville, et partout il livra des rudes combats au vice; partout aussy, il luy en fallut soutenir des bien violents de ses partissants; et partout il obtint des glorieuses victoires dont il apparoit les trophées sacrés en plussieurs églises, par des belles et dévotes confréries qu’il érigea comme autant d’académies de vertu et écholes de piété, pour la pratique des bonnes œuvres. Mais particulièrement à Chambéry où il institua la confrérie des pénitents Blancs et celle des pénitents Noirs, obtenant à ceux-ci le privilège de deslivrer un criminel comdamné à la mort touttes les années une fois, comme en la Ste-Maison de Notre-Dame de Compassion de Thonon en Chablays.
§ 7. C’est beaucoup d’avoir combattu et abbatu le vice parmy les catholiques, mais il falloit encore, pour perfectionner ses ghuirlandes que Dieu luy vouloit titrer de ses mêmes trophées emportés, quelques nobles despouilles sur l’hérésie, ennemie capitale des chrétiens. Ce brave champion de J.-C. poursuyvant le vice, avoit bien donné quelques atteintes à ce monstre d’erreur, mais ç’avoit été comme en passant, jusques à ce que la divine Providence, quy régit tout avec une suavité non pareille et une force insurmontable, disposa sy bien cest affaire qu’après avoir prêché la seconde année à Chambéry il fut demandé et destiné pour prêcher l’avent et le caresme à Annessy, et qu’à cet effect, il fut envoyé de famille au convent dudt lieu. Là, il se sentit raviver son courage quy néantmoins étoit tout de feu. Là, il sentit naître des ailes à son zèle, lesquelles ouvrant au vent sacré de l’Esprit de Dieu, emporté de sa douce impétuosité, il se trouve abbordé tout de près des portes de Genève, le repaire de tout erreur et la sentine du christianisme.
§ 8. Cette ville est distante de six bonnes lieues d’Annessy, située sur un’ extrémité du lac Léman, là même où il restitue le /74/ nom et les eaux du Rosne que, despuis quattorze lieues ou environ d’étendue en longueur, il a tenu englouties dans son sein, pêle-mêles avec les siennes quoy qu’en escrivent au contraire quelques graves autheurs, fondés peut-être sur une vue passagère quy leur aura faict remarquer (ou à ceux desquels ils ont appris) certaines distinctions d’eaux quy apparoissent en certain temps, non seullement par la différence des couleurs ou politesse de leur superficie, mais encore par la fluidité des unes et la consistance des autres; ce quy toutefois ne procède aucunement du Rône, ains seulement des vives sources qui sont dans le lac, lesquelles parfois grossissent tellement que l’on les voit courir impétueusement parmy le reste du lac, comme des fleuves naissans et sortans d’une campagne de glace, ainsi que l’expérience, maŷtresse des sciences, me l’a fait voir effectivement, outre les assurances quy m’en ont été donnés par ceux quy, tous les jours et en tout temps, traffiquent sur ce lac ou pour le traverser ou pour y pêcher ou pour tirer de longue, haut et bas, que telle soyt la vérité. Ces distinctions ne se voyent que rarement, tantôt en un lieu, tantôt en un autre, en grand nombre et séparées en même temps deçà, delà et par tout le lac, de peu de longueur et toutes confuses en leurs situations.
Sy c’étoit un effect du Rône, il se verroit tout du long, non les unes courir contre Genève, les autres contre Lausane, les autres contre Tonon ou contre le Valley, aucunes proche des rives et autres plus avant dans le lac. Il est vray que ce fleuve signalé entrant dans le lac proche de Port-Valley ou au Bouveret, ne perd pas de premier abbord toutte sa force et rapidité, principalement quant il est enflé par les pluyes et neyges fondantes par les montagnes, ains donne encor du sentiment durant un quart de lieue, se faisant faire place aux eaux du lac quy se trouvent en repos en leur siège naturel quelque foys demy-lieue durant; mais enfin le lac tout pacifique recevant cet hôte furieux, sans s’étonner de ses menaces, le ravit à soy entièrement, donnant son sein pour sépulture à celuy qui sembloit le vouloir dominer et, à la fin de son domaine, le conduit dans Genève pour suyvre son premier dessein en son pèlerinage, luy rendant avec ses eaux touttes ses forces et ses propriétés /75/ pour ronger comme auparavant, selon la signification de son nom. Encor y met-il beaucoup du sien, mais sans aucun sien détriment ou diminution.
Genève donc est située sur cette embouchure du lac et sortie du Rône, en sorte qu’elle en est partagée non égallement, mais gracieusement.
L’assiette en est belle et riche, fort agréable pour la beauté de son aspect, la bonté, fertilité et aménité des peysages quy l’entourent, comme les balliages de Ternier, Gaillard et Gex, le duché de Chablays, la baronie de Vaux (et le lac au milieu), peys quy sont autant de jardins ou parterres, desquels on ne peut discerner quy est le plus à admirer ou désirer, ou leur aménité, ou leur fertilité, ou bien la comodité de cette petite mer cristaline et non jamais glaciale, les vapeurs de ses eaux étans chaudes en hyver à la faveur de ses vives sources, pour la conservation des noyers et des vignes quy sont sur ses lisières et plusieurs beaux lauriers.
Au-dedans de ses murailles, elle est embellie d’un grand nombre de beaux édifices, enrichie d’un grand traffic, dont l’embouchure du lac luy accroit merveilleusement la commodité et, pour luy donner en peu de mots son éloge, tout y est bon, hors la prétendue réforme, source de toute déformité. Voyez comme parle de Genève un grave autheur:
Gebennarum clarissimam Allobrogum, seu Sabaudientium civitatem, Aurelianus Augustus in Galliis, hoc anno condere fecit, et ex suo nomine ipsam Aurelianam appellari voluit. Cum enim Galliae provincia per annos viginti et eo amplius ob saevitiam et ignaviam Valleriani et Gallieni imperatorum a fide populi romani se subtraxisset, virtute Aureliani Cesaris recuperatur. Haec quippe civitas Helvetiorum finibus proxima est et lacu Lemano sive Lusitano abluitur, ex quo quidem lacu Rodanus fluvius profluit, super quem pons ligneus celeberrimus situs est. Haec itaque civitas nunc prae magnitudine, pulchritudineque, ac civium frequentia totius Allobrogum sive Sabaudientium provincie emporium esse videtur; ad quam propter frequentes nundinas, innumerabiles deferuntur divitiae. Haec quippe Sabaudiae duci diu paruit et nunc subest, in qua plurimi claruere viri (de quorum
/76/ numero Maximinus quidam confessor fuit, Anianus, urbis episcopus) viri sanctitate et doctrina praecipui: ac Letus presbiter, in divinis scripturis nobiliter eruditus et alii multi.
Haec autem urbs ab imo surgit ad collum protensa, habetque vineta uberrima. Est quoque in ea sedes episcopalis. Apud eamdem urbem Amoedaeus, primus Sabaudiae Dux, ejus gentis ducatum primogenito suo tradidit; ecclesiasticas cerimonias et orandi morem didicit, ad Basilaeam perrexit uby generale fuit concilium. Inter duos filios, alterum Sabaudiae ducem, alterum Gebennarum comitem, adolescentes egregia facie, solemnibus pro more servatis romanae Ecclesiae praesul coronatus est 2. (Anno mundi 5463, Christi autem 264, quod refertur ad superiora de civitate condita.)
« Aurélian Auguste a faict édiffier cette année, ès Gaules, la très illustre cité de Genève des Allobroges ou Savoysiens et la voulut nommer Auréliane, conformément au nom de son fondateur. Car la province de Gaule s’étant retirée de la fidélité du peuple romain depuis plus d’une vingtainne d’années, pour la cruauté et inpertinence de Vallerian et Gallien, empereurs, elle fut acquise derechef par la vertu d’Aurélian César; et cette citté est fort proche voisine des Suisses, arrousée et abbreuvée du lac Léman, duquel procède le fleuve du Rône, sur lequel y a un pont de bois quy est fort célèbre. Or cette cité, pour sa grandeur, beauté et le grand nombre de cittoyens qu’elle contient, est le lieu où abborde tout le trafficq des Allobroges et province de Savoye; et pour les fréquentes foires quy y sont, on y porte des richesses innombrables. Elle a longtemps obéy au duc de Savoye et luy est à présent subjecte. En icelle ont paru plusieurs hommes illustres entre lesquels se trouve un Maxime confesseur, Anianus, évesque de ladte cité, hommes signalés en doctrine et saincteté de vie, et Letus, prêtre, grandement versé en l’escritture ste, et plusieurs autres. Cette ville est située en bas au plein et se va élevant tout le long d’une colline, et a des bonnes vignes abondantes, et en icelle est le siège épiscopal.
» En la même ville, Amédée, premier duc de Savoye, remit la conduitte de cette nation à son fils ainé, y apprit les cérémonies /77/ ecclésiastiques et la manière de dire l’office divin, s’en alla à Bâle où se tint un concile général, et fut coroné pontife au milieu de ses deux fils, l’un, duc de Savoye, l’autre, comte de Genevois, jeunes adolescens doués d’une grande beauté en leurs faces, avec touttes les solennités de l’Eglise romaine. » (L’an de la naissance du monde 5463 et de J.-C. 264. Et cette datte se rapporte à la fondation de ladte cité de Genève.)
Calvin n’eut pas plustôt receu la fleur de lys sur ses épaules que, craignant de sa vie sy, avec cette marque royale, il eût été surpris dans les Etats de France (comme il prévoyoit infailliblement s’il s’y fût plus arrêté), il se retira dans Genève, ville de refuge et l’asyle de ses semblables. Il ne fut pas le premier quy exerça dans la cité la charge ministériale et quy, en cette qualitté, retira les habittants d’icelle de l’obéissance de l’Eglise, pour les jetter dans la révolte de l’hérésie. C’est l’alliance des Bernois déjà pervertis quy les y engagea à la faveur des dispositions quy s’y trouvèrent. Ce quy fut peu après que ladte ville se fut émancipée du devoir que la nature luy donnoit envers ses légittimes souverains, les SS. ducs de Savoye, et que son peuple, faussant la foy et le serment de fidélité, eut formé sa rébellion contre le SSme duc Charles, surnommé le Bon, ayeul du grand Charles-Emanuel, lesquels autres le devancèrent en cet office. Mais on ne peut luy lever cet honeur infernal, sans luy faire tort, qu’il n’ait excessivement enchéri sur la malice des autres par les horribles blasphèmes qu’il a vomy contre la majesté de Dieu, les grandeurs de J.-C., l’excellence de sa mère Vierge, la saincteté de l’Eglise et la révérence deue aux saincts, outre que le venin qu’il a postumé dans Genève s’est épandu par l’Allemagne, a empoisoné partie de la France et empesté touttes les Iles d’Angleterre, d’Ecosse, d’Irlande et des Ollandes. Genève toutefois en est la principale dépositaire. C’est dans ses ramparts que cet esprit de toutte révolte se faict fort. C’est la synagogue de Genève quy ménage et anime les roues de tous les ressorts, quy se débondent avec tant de bruict et d’éclat, en divers endroicts, contre l’Eglise catholique et ses chers enfants.
§ 9. Ce fut le suject quy donna au Rd p. Chérubin tant d’ardeur et de charité pour Genève, tant de désir de la combattre /78/ et tant de souspirs pour la voir un jour abattue au pié d’une croix demander miséricorde à Dieu pour tous les excès de sa perfidie. Le généreux courage de cet Alcide ne pouvoit être satisfaict des rancontres particulières qu’il avoit eu avec l’hydre de l’hérésie, ny des glorieux avantages qu’il avoit toujours emporté sur elle. Il failloit que, pour son entier assouvissement, il la poursuivît jusques dans ses barricades; que là, il la combattît, que là, il l’abbatît et châtiât sa présomption, la forçant de lâcher prise, et ainsy l’obligeât de se cacher honteusement dans ses intérestz tenporels et sensuels, seuls fondements de sa subsistance, animés d’opiniâtreté.
§ 10. Etant donc cet homme tout apostolique destiné par le R. p. provincial pour travailler aux environs de Genève, il partit d’Annessy avec un bon frère, Serge, layc capucin de Langres, religieux fort exemplaire et de saincte vie, aagé de soixante ans, homme fort prudent et de bon conseil, et fort exemplaire et expérimenté. Et ayant receu la bénédiction du supérieur local, il sortit tout brûlant de désir, non seulement d’empêcher la perte des âmes quy étoyent encor dans le giron de la ste Eglise catholique combatues par les subtilités de nos adversaires, mais encore de retirer tant qu’il luy seroit possible celles que le monstre d’hérésie avoit désjà dévoré, ne s’assurant point tant de ses propres forces que du secours qu’il espéroit d’en haut par l’intercession de la sacrée Vierge, de laquelle il étoit sy singulièrement dévot que, communément, on l’appelloit le fils de la Vierge nre-Dame, de quoy nous verrons cy-apprès des grandes expériences.
Il prit la route de Genève sans tergiverser aucunement et, en la première bourgade qu’il rencontra, il commença comme un autre S. Pierre au sortir du Cénacle, remply du St-Esprit, à prêcher hautement, et clairement la doctrine catholique du st évangile de Jésus-Christ; puis poursuivant sa course jusques à Annemace, parroisse plus peuplée que les autres, à une lieue de Genève et proche de Gaillard, là il planta son bordon, dressa les tentes et les intentions de son esprit.
CHAPITRE IV
Des merveilles de Dieu opérées à Annemace, proche de Genève, par le révérend père Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin.
§ 1. Ce vray enfant de S. François voulant suyvre les vestiges de son père et ses pieuses intentions, jette les yeux de sa considération sur le douzième et dernier chapitre de sa règle séraphique. Là, il entend la voix de ce grand patriarche des pauvres évangéliques, les frères mineurs, quy, ne voulant vivre pour luy seul, mais encore profiter aux autres, comme dict est cy-devant, recomande fort particulièrement la conversion des âmes, nommément les Sarrasins et autres infidèles et, du depuis, divisa ses enfans pour une seconde fois les envoyer aux quatre partie du monde, sans épargner toutes les diligences possibles à rechercher personellement les occasions du martyre, ainsy que nous avons vu cy-devant, mais son précieux corps estoit réservé de Dieu pour être le suject d’un chef-d’œuvre de ses mains, pour être élabouré et gravé avec le burin tout-puissant des communications amoureuses et très ardantes impressions de la passion ineffable de son Sauveur J.-C., prototipe de son martyre ineffable et non pareil et très douloreuses stigmates. C’est pourquoy la divine providence se contentant d’arrouser les fondements de son ordre séraphique avec le sang de ces douze premiers martyrs, réserva S. François pour l’éducation de ses petits nourrissons.
Voyant ausy ce chérubin mortel que son sainct fondateur n’avoit rien entrepris, ny donné commencement à cette grande machine qu’à la faveur de la Reyne des cieux et dans la mayson d’Assise, en la maison de Notre-Dame des Anges, dicte communément Portioncule, prenant cette céleste princesse pour advocate, patrone et chef de son ordre sacré, porté de /80/ même zèle et ardent’ affection et dévotion, choisit cette même Vierge mère, soû le nom de Notre-Dame de Compassion, transpercée au cœur de sept épées ou glaives de douleur, pour fondatrice et chef de ses desseins en la guerre spirituelle qu’il entreprenoit contre les ennemis de son Fils et les siens, quy abolissent et détruisent tant qu’ils peuvent les sept sacrements de l’Eglise catholique, quy sont les sept canaux sacrés par lesquels s’écoulent abondamment les eaux de la grâce divine, par les mérites de J.-C., dans la Béthulie de nos âmes.
Etant donc arrivé le R. p. Chérubin au susdt lieu d’Annemace, pour suyvre les vestiges de son souverain maître J.-C., le jour il s’exerçoit aux prédications, cathéchismes et conférences famillières, et de tout il tiroit du proffit spirituel pour la gloire de Dieu; la nuit il vacquoit à l’oraison, laquelle étoit son principal étude, avec la lecture des sts pères et la ste escripture; ainsy luittant avec Dieu comme un autre Jacob par ses ferventes prières, il obtint sa bénédiction sur cette sienne entreprise.
C’est là où il commença à prendre ses mesures pour assiéger la mère des erreurs et la source des malheurs des peys circonvoysins pour en faire, à l’advenir, un’ échole de vérité et une pépinière de bons chrétiens.
§ 2. Cependant il commence à prêcher courageusement en ce lieu d’Annemace quy étoit tout hérétique et, avec l’ayde de Dieu et de la Vierge sacrée, favorisé de l’authorité et des biens faicts continuels de S.A. SS., fit bien tant de ferveurs que dans trois mois en ces premiers assauts, se vit la conversion de plus de cinq mille personnes acquises à J.-C. et à la ste Eglise, et le st sacrifice de la messe introduit en deux ou trois parroisses, dont ces bonnes âmes étoyent sy ferventes en la piété catholique, qu’il sembloit que de nouveau le St-Esprit se fût communiqué sensiblement et abondamment, comme du temps des apôtres en la primitive Eglise.
Alors commença à s’esmouvoir la cité de Genève et, murmurans entr’eux, se plaignoyent de voir l’accomplissement, en leurs villes, de ces lamentations de Jérémie sur Jérusalem : « Ses ennemis sont mis en chef, ses ennemis sont enrichis, parce que le Seigneur parle sur elle à cause de la multitude de ses /81/ iniquités » 1, quoyque la cause étant assés semblable de part et d’autre, la punition et les instruments d’icelle fussent bien différents, n’étans point assaillis par des ennemys quy vinssent à eux pour tuer et ruiner, mais par des amis quy, s’enrichissans de mérites pour leur salut, venoyent pour leur donner la vie et les thrésors de la grâce par des moyens amoureux, institués de J.-C.. en cette vie mortelle pour la perfection et augmentation de son Eglise militante; mais ils n’entendoyent pas ce langage du ciel, ne respirans que la terre.
C’est pourquoy les plus obstinés d’entre eux menaçoyent de donner la mort aux pauvres capucins quy leur présentoyent la vie de leurs âmes, et cerchoyent touttes les inventions possibles pour les faire retirer, ne pouvans supporter les approches de sy bons voysins. Néantmoins la généreuse constance et persévérance invincible de nos vaillants cavaillers combattans pour la foy, donnoit occasion à ces messieurs de mander secrètement des épies pour découvrir les ruses de leurs prétendus enemis (quy ne leur souhaitoyent que les biens éternels), sçavoir ce qu’ils disoyent et de quelle façon ils prêchoyent.
Quelques-uns d entr’eux étoyent tous étonnés, entendans alléguer la ste écriture, tenant pour tout assuré que nous ne nous en servions point; aultres, comme leurs ministres, murmuroyent parmy le peuple et disoyent: que les capucins étoyent ceux desquels l’apôtre S. Paul dict que « ès derniers temps aucuns se révolteront de la foy, s’amusans aux esprits abbuseurs et aux doctrines des diables », etc. 2, que leurs habits en donnoyent des preuves manifestes, venans en habit de brebis, mais au dedans, etc... Autres trouvoyent quasy tout bon; seulement leur sembloit mauvais et leur déplaisoit que nos pères exhortoyent les peuples à se ranger soû l’obéissance du pape et du St-Siège apostolique: en sorte que quelques-uns, voire plussieurs, avoyent cette impression dans l’esprit que nous tenions le pape pour Dieu et luy disions: Domine. Deus noster. Seigneur, nostre Dieu, et autres samblables impostures. /82/
§ 3. Le père Chérubin mandoit souvant dans Genève des personnes de confiance pour faire sçavoir de quoy il debvoit prêcher le jour suyvant, et quelques-uns le venoyent entendre, mais secrètement, entre lesquels quelques-uns commencèrent à traicter avec luy de la parolle de Dieu et des choses de la foy, singulièrement un de la maison de Calvin, quy du depuis non sans une particulière providence de Dieu étant trouvé à Rome par le père Chérubin, se découvrit à luy avant tout autre, se convertit, puis se fit religieux avec un grand exemple de piété, duquel se parlera encor cy-après. Il finit heureusement ses jours entre les Rds pères carmes déchaussés.
La même année ou environ 1596 se rencontra qu’un religieux de nôtre ordre, nommé père Mathias de St-Thomas, prédicateur capucin, passant par Vevey, ville du peys de Vaux, sur la rive du lac Léman, environ dix lieues sur Genève, lieu signalé en faveur de l’hérésie calvinienne, ce peuple se mit en furie contre luy, se saysit de luy et le fit condamner à être brûlé, pour avoir dict en passant ou par occasion, que Notre-Dame de Lorette n’étoit pas un idole. Toutefois on mitigea la sentence et fut décrété qu’il auroit le fouet publicquement par la ville, ce quy fut exécuté. Mais cette injustice ne demeura pas impunie de la main toute-puissante de Dieu, étant la commune voix du peuple que le bourreau quy avoit faict l’exécution fut trouvé en sa propre personne tout déchiré de coups de fouets. Et les ministres de la justice en receurent de bonnes mercuriales de la Seigneurie de Berne, en attendant les récompenses de leurs peines de la main vengeresse du juge universel et souverain rétributeur.
§ 4. Voyans donc et entendans, ceux de Genève, ces grandes émotions de leur peuple en faveur de la foy catholique, ils firent deffense expresse qu’aucun de la Cité n’y allât, et fermèrent les portes de la ville, ce quy causa un grand murmure entr’eux, plusieurs disans que c’étoit chose bien fâcheuse à un peuple de se voir privé de sa liberté, et on en descouvrit quelques-uns quy désiroyent venir entendre les prédications du capucin, se playsoyent que l’on prêchât la foy catholique proche de leur ville et se montroyent grandement affectionnés à icelle. /83/
§ 5. Les ministres de Genève commencèrent secrètement à tramer des grandes contrariétés et finalement à inviter le père Chérubin à la dispute, mais au besoing ils se trouvoyent manquer de courage. Ils prinrent résolution de faire peur à leur andagoniste capucin, mandans une douzaine de personnes avecq un ministre pour disputer avec luy et, par la grâce de Dieu, ils en emportèrent autant de honte et de confusion qu’ils y avoyent apportés d’arrogance et de témérité. Enfin ils cerchèrent moyen de l’introduire dans leur cité.
Le père Chérubin accepte le party, après en avoir donné advis à Rome et fait les deues provisions, tant d’hommes capables pour samblables occasions que de livres convenables au suject, de sorte qu’il leur fit tellement peur qu’ils se rétractèrent de leurs promesses, ce quy fut tout imprimé et mis au jour à la connoissance du public, à leur grande confusion, et admiration de tout le peuple, voyant que les ministres avoyent peur de venir aux prises avec les capucins.
§ 6. Et notre chérubin séraphique animoit de plus en plus son courage en celuy quy le confortait, pour combattre généreusement et abbatre glorieusement les puissances infernales, à la faveur du secours quy luy arrivoit de touttes parts, du côté du ciel par la grâce divine quy s’alloit augmentant en touttes ses actions, et la Reyne des cieux quy ne le quittoit jamais; du côté de la terre, se voyant aydé et supporté des officiers de S. A. SS. quy tous étoyent catholiques, auxquels ce prince magnanime, pour la gloire de Dieu et le bien de l’Eglise, avoit commandé d’assister au p. Chérubin, autant que sa grâce leur seroit précieuse.
L’enfer même luy étoit favorable en sa pusillanimité quy l’enrichissoit de ses dépouilles; et ainsy multiplioit ses assauts contre la Babylone d’erreur, en la personne de ses adhérants et habitants autour d’icelle, les retyrants de l’abyme où ses monstres les avoyent précipités, attacquant même hardiment les ministres en leur propre lieu sur les terres de Savoye en Chablays publiquement et devant tout le monde, blâmant et impugnant justement et sainctement leur secte pernicieuse, et leur montrant clairement qu’ils étoyent des loups ravissants et /84/ des trompeurs quy décevoyent ces pauvres brebis, et enfin les contraignit de désister de prêcher et, iceux se retirans, luy laisser le champ de bataille, n’osans plus comparoistre où se trouvoit le père Chérubin. Et ainsy procura que Messieurs les curés fussent remis en toutes les parroisses autour de Genève. Et voylà son siège campé, ses tranchées ordonnées et ses batteries flanquées contre les Genevois. Après quoy nre grand colonel de Jésus et Marie veut donner un furieux assaut pour provocquer aux armes ce préside infernal.
§ 7. Voyant donc le lieu d’Annemace fort propre pour la prédication, tant pour être de l’Etat de Savoye que pour être fort fréquenté de ceux de Genève, il aiguise ses armes et ajuste ses machines. Il prent résolution d’instituer audt lieu d’Annemace l’oraison de Quarante-Heures, pour allaicter amoreusement ses nouveaux convertis, ses premiers enfans spirituels et très chers nourrissons, et les allécher à la prédication et aux douceurs divines des exercices de la foy et religion catholique.
§ 8. Et pour mieux et plus efficacement réussir en son dessein, l’an 1596 et le jour de la Nativité de nre-Dame, il traicta de cet affaire et prit ses résolutions, secondé de deux siens compagnons d’étude, le R. p. Esprit de la Baume-en-Provence, et le R. p. Anthoine de Tournon-en-Vivarez, tous deux grands personnages et de ste réputation.
Premièrement de faire quelque saincte représentation de quelque mistère de nre foy, pour mieux imprimer les documents chrétiens par le moyen des choses sensibles, dans les esprits des peuples idiots, et émouvoir les cœurs endurcis à la piété chrétienne et catholique. A quoy fut choysi le mistère de l’adoration des Roys Mages en l’étable de Béthléem, et fut représenté au même temps que la ste Eglise en faict la feste solemnellement, et fut tout explicqué et appliqué, à force de bonnes prédications, à l’adoration quy est deue au même Dieu incarné et réellement présent au très st-Sacrement de l’autel, où fut un grand concours de peuple, comme se verra cy-après.
Secondement que pour animer les soldats chrétiens et donner de la terreur à l’ennemy de la nature humaine et à ses /85/ adhérants, il falloit déployer le labare chrétien ou l’oriflamme de l’Eglise catholique et le faire marcher en public à la tête de l’armée, et partant, il s’en alla à Annessy, ville fort dévote et lieu de résidence des évesques de Genève. Là, il fit faire une croix de prodigieuse grandeur, puis la fit couvrir de fer blanc; laquelle étant bénite par Monseigneur Claude de Grenier, évêque et prince de Genève, il la fit porter avec procession solennelle jusques à Annemace, distant de six à sept lieues d’Annessy, par les confrères pénitents dudt lieu d’Annessy, appellés communément disciplinants ou Pénitents de la croix; ayant tant de pouvoir sur les cœurs de ses chers nourrissons qui luy portoyent tant d’amour et de respect, comme aussy tout le peuple de Savoye, qui connoissoit ses mérites et expérimentoit ses vertus, que tout ce qu’il ordonnoit étoit ponctuellement mis en effect.
§ 9. Cependant le P. Chérubin avoit donné advis à S.A. SS. de son dessein pour en avoir l’adveu et permission, et encour le secours nécessaire pour faire la chose avec une condécente solemnité, de même à Monseigneur l’illustrissime nonce apostolique de Turin. S. A. SS. quy jubiloit de voir ses subjectz à la porte de leur salut et la réduction d’iceux au giron de la ste Eglise et ce, par la diligence et ferveur d’un sien subject naturel, un pauvre capucin quy travailloit sy puissamment à faire rentrer touttes ces pauvres âmes comme brebis égarées dans leur propre bercail, donna quatre cents écus d’or pour cet effect, et Monseigneur le nonce, deux cents, ces sommes étans délivrées et mises entre les mains d’un très dévot et vénérable curé et de plussieurs prestres séculiers, lesquels assistoyent fidèlement le père Chérubin. Il trouva une bell’ invention pour publier son dessein dans Genève et donner assignation aux habittantz d’icelle pour venir entendre ses prédications, attirés par les représentations qui se devoyent faire ès susdtes Quarante Heures.
C’est qu’il fit prendre de ladte somme soixante écus d’or et s’en alla dans Genève avec son compagnon et celuy quy porta l’argent susdt visita touttes les boutiques quy étoyent garnies de drap de soye de toute sorte de couleurs et valleurs, et feignant /86/ partout de vouloir faire prandre quelque pièce, il faisoit donner à chacun un écu d’or pour arrhe. En quoy il ne leur faisoit point de tort, leur laissant l’argent et le drap pour leur peine, et ainsy pourvoyoit aux choses nécessaires à son dessein, selon l’intention de S. A. SS., non de sa propre authorité.
Les marchands s’informoyent qu’est-ce qu’il vouloit faire de tant de draps de soye. Il leur disoit: « Nous voulons faire une très belle représentation à Annemace, à tel jour, de tel mistère. » Ce quy fut une cloche très puissante pour assambler le peuple à point nommé de trente lieues la ronde.
§ 10. Mais ce quy est plus remarquable, c’est la piété et dévotion de nre grand Charles-Emanuel quy, parmy les fatigues de la guerre qu’il avoit particulièrement du côté de Barroz, où il avoit Lédighières en tête, non seulement permit qu’il se fît un sy grand concours de peuple en tel temps sur les Etats de Savoye, mais encore, outre les quatre cents écus susmentionnés, fit dresser à Annemace par des gens envoyés exprès, en la campagne, une forme d’église avec des aix, couverte de toile et ornée de précieuses tapisseries, avec une magnificence agréable, et surtout le lieu où devoit reposer le très st-Sacrement, avec un artifice merveilleux; toute l’argenterie de sa chappelle y donnoit un grand éclat; il fit aussi couvrir une grande place avec des toiles de camp, fit la dépense d’un luminaire somptueux et rien n’étoit difficile à ce magnifique prince, où il s’agissoit de la maison de Dieu et de sa gloire. Il sembloit que ce fût un paradis en terre, ce quy attira grandement le peuple, s’étant semé une comune voix, que l’on y représenteroit le sacrifice d’Abraham et l’histoire de la fille de Jephté.
§ 11. Tout étant bien préparé, la première action quy se fit fut de dresser ce grand étendard de la croix susmentionné, comme le signe des victoires promises du ciel en iceluy et comme une forte digue contre le torrent impétueux de l’hérésie quy alloit inondant et ravageant tout le voisinage, laquelle fut plantée solemnellement sur un petit monticule fort favorable à cela, faisant que ladte croix couverte de fer blanc se voyoit entièrement de la cité de Genève, étant tournée directement à l’opposite du midy. /87/
Le Rd père Esprit porta tout le peuple aux larmes par une docte et fervente prédication qu’il fit, élevant sa voix si puissamment par une singulière assistance divine que plusieurs de Genève ont dict, du depuis, avoir entendu plussieurs parolles de ladte prédication, de leur ville, entre autres celles-cy: « Pauvres dévoyés de Genève, que voulez-vous faire, etc. »
Il est vray que ce bon père prêchoit ordinairement avec une grande efficace, et Dieu luy avoit donné une voix sy puissante qu’il faisoit tout trambler de peur, quand il exagéroit quelques documents moraux ou invectivoit contre les vicieux, témoin le caresme qu’il prêcha l’an 1596 à La Roche en Genevois, où il célébra l’oraison de Quarante-Heures avec tant de fruicts qu’il n’y a pas beaucoup de temps qu’en ces quartiers-là, on nous en parloit encores avec des grandes admirations, l’appellant le père St-Esprit, mais en ce cas susmentionné, il y avoit de l’extraordinaire manifestement.
Quelques-uns de Genève, amis et confidents du père Chérubin, ont assuré que les rayons du soleil, par la réflexion que faisoit cette croix couverte de fer-blanc, éclattoyent sy fort dans la cité que les deux principales rues de dessus et de desoubs en étoyent entièrement éclairées, ce quy produisoit divers effects ès cœurs des habittants, au dire des mêmes confidents, car il donna une grande consolation à ceux quy étoyent portés de pieuse affection.
Mais à ceux quy étoyent portés d’une haine obstinée contre les catholiques, comme les ministres et quelques renégats et autres semblables gens, il leur donna de la terreur, excitant plustôt en eux de la rage et indignation que de la craincte de Dieu et componction de cœur.
§ 12. Je ne doy passer soû silence la merveille que Dieu opéra l’an 1603 en cette bénitte croix, pour donner au public une preuve manifeste de la divine complaisance de ce qu’elle fût là, à l’aspect de ces pauvres aveuglés dans les ténèbres des erreurs et des vices. C’est que le Rd p. Chérubin ayant ordonné à tout son peuple novellement converti ès environs de Genève, de planter des croix par tous les chemins publics et en leurs possessions, la cité de Genève se voyoit assiégée et environnée /88/ de croix jusques à ses portes; ce quy leur déplaisoit grandement, comme ennemis de la croix tout à découvert, et du crucifix un peu plus couvertement. Un des habittantz un peu plus hardy que les autres et obstiné en sa malice, se servant de l’occasion des guerres continuelles restées depuis l’Escalade de l’année précédente 1602, demanda permission à Messieurs les scindicqs de couper toutes ces croix que les papistes avoyent dressés en dépit d’eux, disoit-il, en tout le voisinage; on luy intérina facilement sa requeste; il exécute son malheureux dessein, il couppe touttes les croix excepté celle quy avoit été bénite par l’évêque et avoit servy aux Quarante-Heures, comme dict est et se dira cy-après, à laquelle ne voulant pardonner non plus qu’aux autres, il va de nuict pour la mettre bas et, au même temps, arrive Monsr le capitaine Vitré, corse de nation, mais autant zélé en la piété catholique que généreux et prudent en sa profession, avec sa compagnie de cavalerie, faisant continuellement la ronde tout autour de Genève. Les premiers criant : « Quy va là ? Quy vive ? » Le pauvre misérable crie: « Vive Genève ! » Un des carrabins de l’avant-garde l’approche et le reconnoit et crie avec allégresse: « Ha ! voicy nostre coupeur de croix ! » (ainsy étoit-il appellé dans Genève par honneur comme héroïque et valeureux). Quoy entendu, toutte la cavalerie s’approche et Monsr le capitaine, entendant que c’étoit ce vaillant coupeur de croix, luy dict: « vien çà, que je veux être ton bourreau » et de ses propres mains le tailla tout en petites pièces; et voylà la récompense de ses travaux, et nre croix demeura sur pié.
Réprenons nos brisées pour l’oraison des Quarante-Heures.
§ 13. S. A. SS., quoyqu’éloigné de corps, étoit néantmoins présent d’esprit à tous les pieux desseins du p. Chérubin et, parmy les occasions de guerre, ne laissoit pas de penser aux affaires de Dieu. Pour authoriser davantage la solemnité susdte et empêcher quelque funeste accident quy eût peu arriver du côté des Genevois il donna ordre à Monsr le gouverneur de Savoye d’assister aux dtes Quarante-Heures avec bonne provission de soldats tant d’infanterie que de cavallerie pour l’assurance des prédicateurs et du peuple : ce quy fut accomply. /89/
§ 14. On représenta en la susdte église novelle au vif et naturel l’adoration des trois Roys d’orient, faicte au petit Jésus, le Roy des roys, logé dans un étable, au même temps que l’Eglise en solemnise la feste, comme dict est cy-dessus. Dieu favorisant le dessein des catholiques d’un temps doux et serein et au 6 janvier il sembloit que l’on fût dans un beau et agréable printemps. Il vint un bon nombre de prédicateurs de nos pères et autres religieux de la province de Lyon, pour secourir nre grand Chérubin et faire l’action avec plus de solemnité et de fruict. Chaque heure étoit employée, la moitié à la prédication et l’autre moitié en l’oraison, pour laquelle le prédicateur proposoit le poinct quy devoit être médité, puis la musique chantoit quelque beau motet.
§ 15. Tout étant ainsy bien disposé, le p. Chérubin donna çommancement à l’oraison de Quarante-Heures et aux prédications avec tant de bonheur et de bénédiction du ciel que, dès lors, il fut aisé à juger qu’en toutte cette action tout y étoit de Dieu.
Les prédicateurs furent Monsr le prévôt de Sales, Monsr Louis de Sales, son cousin, le Rd p. Esprit de la Baume, provincial, et le Rd p. Anthoine de Tournon-en-Vivarez, avec le Rd p. Chérubin de Mauriane.
Il y eut un tel concours de peuple en cette solemnité, non seulement des catholiques quy y furent veus jusques à trois mille en procession solemnelle et venoyent de tous côtés, entre autres celle du balliage de Ternier quy avoit été remis à la religion catholique trois ans auparavant, environ l’an 1593, par la diligence des rds pères jésuites, des capucins et autres prêtres et bons ecclésiastiques; ladte procession étoit de sept à huict cents personnes, ce quy donna une grande consolation aux vieux catholiques, voyans ces nouveaux fidelles faire cet acte de piété avec la plus grande dévotion du monde. Là fut prié très instamment pour la conversion des hérétiques, prenans occasion de ce faire de plus en plus, du contentement que l’on avoit de ceux quy étoyent désjà convertis.
§ 16. Mais encour fut merveilleux le concours des Genevois et des Bernois et en telle quantité que quelquesfois il sembloit que la ville fut demeurée vuyde, comme le Rd p. Chérubin /90/ apprit de ses amis et confidentz, en sorte que Monsieur de Bèze, avec une trouppe de ministres furent contrains de s’addresser à Messieurs les scindicqs et les prier instamment que fût faict un édict, comme il fut effectivement, à peine de la chorde, qu’aucun ne se portât aux lieux où conversoyent les capucins, et particulièrement le père Chérubin; autrement qu’ils tenoyent la religion et la liberté de la Cité perdue, et furent les portes de la ville serrées pour trois heures, d’où procéda le murmure des citoyens, comme nous avons dict cy-dessus.
Nonobstant tout cela, ne laissèrent de venir plusieurs par la voye du lac pour entendre les prédications, même des ministres de Genève quy entendirent une bonne partie des prédications quy se firent ès dtes Quarante-Heures, où se traictèrent continuellement trois sujects : premièrement de l’application du précieux Sang de J.-C.; deuxièmement de la réalité du très St-Sacrement de l’autel; troisièmement de l’excellence et intercession de la bse Vierge, mère de Dieu.
Le peuple du balliage de Genève [sic] cessa de travailler en cette occasion; ceux du balliage de Gaillard étoyent encore soubz la domination temporelle de Genève. Plussieurs d’iceux furent comdamnés à des peines pécuniaires pour s’estre trouvés ès dicts exercices spirituels, mais ils ne s’en soucyoyent pas beaucoup pour le comtentement qu’ils y avoyent receu. Et les parroissiens convertis à la foy catholique étoyent emmenés à des grands sentiments de componction avec larmes de contrition et dévotion.
§ 17. A cette oraison de Quarante-Heures furent appelés ceux du comté de Viry, du balliage de Ternier, quelques temps auparavant convertis, comme a été dict cy-dessus au chapitre 1er, environ 1593. Et fut la première procession qu’ils firent depuis soixante-cinq ans qu’ils avoyent étés pervertis sous les Bernois et, voulans faire un étendard ou confalon, tout orné de croix de St-Maurice, leur patron, fut apporté le même bâton quy servoit à tel effect, au temps que leurs ancestres étoyent catholiques.
Vint aussy un’ autre procession de catholiques conduicts par ce grand Moïse de vertu, Monsieur le prévôt de Sales quy prêchoit /91/ en ces quartiers de Chablays du côté des Alinges, avec un ardeur séraphique, clarté angélique et patience invincible à ses pauvres catholiques quy étoyent ravys de voir ces processions et dévots pèlerinages, desquels nous avons parlé au chap. 1er.
Le père Chérubin fit en ce temps-là quelques vers françois fort élégants, èsquels, par la doctrine de S. Augustin, il montroit que les catholiques n’adoroyent pas les symboles externes quy paroissoyent aux yeux du corps ou autres sens extérieurs, mais la chose siniffiée en iceux, comme par exemple en la croix, non le bois, mais Jésus-Christ quy a été crucifié en iceluy pour le salut de nos âmes, l’homme ayant besoingt des objects corporels pour exciter les sens quy sont les portes de l’entendement en la connoissance des mistères de nre foy aussy bien que les autres sciences, d’où procèdent les mouvements de la volonté et de nos affections.
La jeunesse de Genève, bien instruicte et informée de cette véritté et pieuse intention du peuple catholique, et principalement les étudiants étrangers quy étoyent en grand nombre, venoyent au Rd p. Chérubin luy demander avec autant de souplesse que d’affection, qu’il leur fût permis de faire des extraicts de ces vers quy étoyent affigés à la grande croix bénite, laquelle étoit dressée devant la susdte église nouvelle. Le bon père Chérubin leur donnoit toutte liberté et commodité de ce faire, les pryant de faire en sorte que leurs ministres y respondissent, non de parolles seulement, mais encor par escripts, s’ils n’osoyent venir en personne, monstrans avec quels fondements ils nous tiennent pour des idolâtres et nous prêchent pour tels, en ce que nous honorons l’image du crucifix, de la croix, de la Vierge glorieuse et des autres saincts. Ces bons étudiants avec la trouppe des jeunes gens ne manquèrent point de presser leurs ministres de répondre à cet article de l’adoration des papistes et autres de la foy, adjoutans à cela : « Sy telles et telles choses que vous nous dictes sont véritables, pourquoy ne les allés-vous soutenir vers les prédicateurs capucins ? » Mais ces trompeurs des pauvres âmes et ministres de perdition demuroyent tous confus, auxquels les étudiants disoyent: « Allez un peu, je vous prie, disputer avec le p. Chérubin, vous quy enseignez que les papistes sont des idolâtres. » /92/
Voylà un fruict divin de cette représentation et oraison des Quarante-Heures, que la ste Eglise catholique fut purgée, chez les hérétiques de Genève et circonvoisins, de la calomnie que luy imposent les suppôts de Satan et ministres hérétiques.
§ 18. Le fruict de cette solemnité passa bien si avant et si heureusement que quinze mille personnes y furent converties et rentrèrent au giron de la ste Eglise catholique, romaine, et ceux quy s’étoyent convertis peu auparavant receurent un grand éclaircissement des points controversés; et le père Chérubin se sentit comme naytre des novelles forces et un courage tout nouveau pour pousser plus avant ses exploicts et ses forces dans le Chablays.
Le lieu d’Annemace n’avoit que quatre ou cinq bonnes maisons et, par une singulière providence de Dieu, les vivres venoyent de touttes parts, se prévallant même de Genève en certainnes occasions.
Les ministres de Genève mouroyent de rage, disans: « Comment est-il possible que cette nre citté tant renommée par tout le monde souffre maintenant de voir qu’on luy face tel affront et à sa religion ? »
Il ne [se] faisoit aucune prédication desdtes Quarante-Heures, distribuées seulement au jour et non pas à la nuict, qu’il ne s’y trouvât toujours quinze ou vingt mille personnes et quelquefois, trente mille, ainsy que raconta S. A. SS. à Monseigneur l’illustrissime nonce de Turin, évêque de Forgly, en la présence du même père Chérubin, l’an 1601, étant bien informé de tout par les relations certaines que luy donnoyent de poinct en poinct ses officiers catholiques députés de S. A. SS. quy avoyent assistés au faict en propres personnes, et tout ce nombre étoyent d’hérétiques formels ou de chancellants en la foy et dèsjà convertis, et quy ne coûtent pas moins à J.-C. les uns que les autres.
Le peuple émeu par les prédications crioit tout haut : « Miséricorde ! » et réitéroit plusieurs fois: « Miséricorde, miséricorde ! » Ceux de Genève quy étoient présents, cryoyent, pleuroyent et frappoyent leurs poictrines avec grandes componctions et sindérèse comme les catholiques. /93/
§ 19. Au même temps s’abouchèrent Monsieur le prévôt de Sales et le p. Chérubin, avec Monsieur de la Faverge de Genève, duquel j’ay parlé cy-dessus par occasion, et commencèrent à luy dessiller les yeux de l’âme pour son salut, quy, du depuis, se trouvant à Rome dans l’hospital du st-Esprit, l’an 1600, le p. Chérubin vint à le recognoistre et prit l’occasion au poil pour achever en ce lieu sainct, l’année saincte, ce qui avoit été sainctement éboché à Annemace, pendant les sts exercices quy s’y faisoyent.
Sortit aussy de Genève une vénérable matrone, milanoise de nation, nommée la vefve Coraid, avec deux siennes filles nubiles, lesquelles étant converties à la foy catholique, se retirèrent à Milan.
§ 20. Le Rd p. Chérubin, le Rd p. Esprit et le Rd p. Anthoine de Tournon séjournèrent encor quelque temps aux environs d’Annemace, après les susdtes Quarante-Heures, conversans familièrement et très utilement avec plusieurs, continuans à produire des fruicts de conversion, mais singulièrement avec un sire Jacob Gradelle et un sire Jean Corajod, bourgeois et citoyens de Genève, lesquels ne pouvans soutenir leurs raisons, entre autres sur la négative de la possibilité de l’observance des commandementz de Dieu, prirent fort civilement congé du p. Chérubin quy, ne pensans plus les revoir, les pria, au nom de Dieu, de se désabuser de ce poinct et bien peser les raisons très solides qu’il leur avoit déduittes. Trois jours après, le sire Jean Corajod, orfèvre, et le sire Jacob Gradelle, son compagnon, écrivirent chacun une lettre à Monsieur le curé de Annemace, lesquelles furent fidellement gardées, d’autant que concernant tout le faict de la dispute. Il fut ordonné par les supérieurs que le p. Chérubin les remettroit en temps et lieu, pour servir de témoignage à la véritté et, parce qu’elles sont presque de même substance, suffira icy de produire celle de Corajod, grand truchement des ministres ou agent pour iceux en cette histoire. Voicy ses termes tirés d’un livre imprimé l’an 1598, intitulé: « Lettre d’un gentilhomme savoysien » 3, etc. /94/
Monsieur le Curé,
D’autant que le seigneur Jacob Gradelle, mon cousin, vous écrit, je me suis ingéré de joindre ce mot pour vous dire comme, ayant communiqué des passages que me proposa jeudy dernier le père capucin à Cornières et, connaissant son désir pour en discourir plus amplement, je me suis avisé, s’il est son bon plaisir et le vôtre, de vous treuver jeudy prochain, au mattin, à Chêne, chez Monsr de Vallon. Il n’y aura de nre part que le cousin Jacob Gradelle et nous deux quy nous trouvâmes à Cornières, avec un autre amy quy nous y accompagnera. Je croy que, pour un sy bon affaire et voyant la sy ardante affection du père capucin, vous ne le refuserés, le tout par amitié, priant Dieu, etc.
Ces lettres furent communiquées au p. Chérubin. Il répondit que, puisque ces messieurs avoyent sy bonne volonté de parler avec luy pour le profit et salut de l’âme, il ne refuseroit aucune peine pour leur donner satisfaction et contantement. Mais faisant considération sur ce qu’il étoit invité d’aller traicter de religion rière les franchises de Genève, il en conféra avec quelques gentilhommes voisins, à sçavoir sy la Seigneurie de Genève l’aggréeroit, ne le voulant entreprendre sans leur consantement. Il fut résolu de sçavoir sy les susdts moyeneurs seroyent advoués ou non.
Cependant, peu de jours après, ceux-cy vinrent treuver le p. Chérubin, jusques au nombre de six; entre autres ils amenèrent un appellé Dyvoyanus, qu’ils disoient être jeune écholier, homme assés habile à leur mode et quy avoit soutenu dispute publicque à Genève, très bien versé aux langues.
Peu à peu le nombre creut jusques à douze de Genève; il y survint aussy quelques catholiques. On y conféra fort modestement, premièrement de l’interprétation des escriptures sainctes. Le père Chérubin preuva très bien, par plusieurs arguments, qu’elles étans très difficiles, c’étoit à l’Eglise catholique de les interpréter, quy en avoit heu le pouvoir de Dieu, luy ayant promis l’assistance perpétuelle du St-Esprit, et qu’icelle ayant conservé les écriptures et les ayant interprété jusques à présent, on réputeroit toujours à témérité et rébellion de luy vouloir ôter l’office que la divine Majesté luy a imposé. /95/
Après il les pressa fort de respondre pourquoy ils n’admettoyent plutôt l’authorité de l’Eglise catholique et le commun accord de tous les pères anciens en l’interprétation de l’escriture ste que l’opinion de Calvin ou la leur particulière. Se regardans l’un l’autre quy sattisferoit à cette demande, un d’iceux enfin se met sur pié pour donner cette responce : parce qu’il avoit le St-Esprit. Le père Chérubin luy demanda fort humblement et humainement, comme il le sçavoit. Le calviniste répond: « D’autant que nous le sentons. » Le père Chérubin réplique : « Et par où ? » Le calviniste mettant la main sur sa poictrine et la conduisant autour du ventre, dict: « Par icy. » Dieu sçait quelle récréation cela donna à toute la compagnie et fit rire les catholiques !
§ 21. Sur la fin, le p. Chérubin, ayant enrichy tous ses discours du témoignage des sts pères, en quoy il étoit très bien versé, on le somme amiablement s’il pourroit faire voir et montrer diffinitivement, comme les pères anciens et docteurs de l’Eglise, ayent tenu tous les mêmes poinctz que nous tenons à présent de nre religion. Le père Chérubin leur offrit de le faire à la première commodité et, sur le discours qu’ils faysoyent, de quoy et comment il le vouloit exécuter, voicy Corajod quy s’avance et dict à toutte la compagnie : « Messieurs, Nosseigneurs m’ont donné charge de vous dire, s’addressant au père Chérubin, que sy vous voulez venir dans la ville, vous aurez non pas un sauf-conduict, mais quattre. »
Le p. Chérubin les remercia et dict qu’il le communicqueroit à ses supérieurs, n’ayant pour le présent congé d’aller plus outre qu’en ces villages.
Ainsy prirent congé les uns des autres avec toutte courtoisie, promettans de se revoir bien tôt. Le p. Chérubin séjourna encore là trois ou quatre jours, attendant de leurs nouvelles et, estant contrainct d’en partir pour aller prêcher le caresme à Annessy, quoyque les affaires du Chablays, du depuis, semblent l’avoir occupé ailleurs. Pour ne leur donner suject de dire qu’il s’estoit absanté afin de ne conférer avec eux et satisfaire à ses promesses, il leur écrivit une lettre contenant en substance les /96/ causes de son départ, et les assura qu’il seroit toujours prêt à ce que dessus, toutes fois et quantes qu’il leur plairoit.
Eux firent response à cette lettre par les mains de Corajod, du 9e febr 1597, en laquelle, après avoir grandement loué le bon désir que le père avoit du salut des âmes, il dict les mêmes parolles quy s’en suvvent :
« Nous vous prions de croire que nous ne reculerons jamais de nous trouver pour conférer paissiblement en toutte amitié et douceur, sans y apporter aucune mauvaise passion, veu qu’il s’agit d’une chose quy surpasse touttes les richesses du monde. Nous vous prions donc de choisir votre commodité et nous advertir du temps qu’y pourrez vacquer, dont nous y étans assamblés, j’espère que Dieu nous fera la grâce de n’en partir qu’avec unne heureuse issue, au comtantement des uns et des autres; et quant aux offres que je vous fis, tant de Messieurs que de Monsr Perrot, toutesfois et quantes qu’il vous plaira venir, tenez-vous assuré que j’effectueray, Dieu aydant, ce que je vous ay promis.
» Nous prenons en bonne part de ce qu’en voz prédications vous n’avez usé d’aucunes parolles picquantes, en nre endroict; comme à la vérité le devoir d’un vray pasteur est de paître les brebis de la ste pasture, sans s’amuser à abbayer, et amplifier ses prédications de parolles quy n’édiffient. »
Et sur la fin étoyent les recommandations de Monsr Perrot et de plusieurs autres, et étoit signée la lettre: Jean Corajod.
Aussy tôt le p. Chérubin leur fit réponse et pria que sa lettre fût communiquée où il falloit. Voicy la teneur d’icelle:
« J’accepte de bien bon cœur les offres que me faictes par vostre lettre, de la suitte des effectz de la promesse de messieurs vos seigneurs et de Monsieur Perrot, m’assurant, comme vous dites, que faisant la conférence, il en réussira honeur à Dieu et consolation aux âmes, et si vos messieurs le souhaittent, je le fay aussy du plus profond du cœur, désirant non seulement prendre cette peyne, mais, à l’exemple de S. Paul, vous donner encore ma vie, avec la parolle de l’évangille, pour le salut de mon prochain. Néantmoings il me faut de cecy obtenir congé de mes supérieurs quy difficilement me l’accorderont, pour être le moindre et le plus inutile de tous. Je /97/ le procureray avec toute diligence, sur l’assurance que m’avez faicte de la part de Messieurs vos seigneurs, desquelles je me serviray vous priant encore de prendre la peine de m’en donner un mot d’advis, afin qu’il ne semblât que j’eusse avancé cela sans fondement. »
A cette lettre ils font response par la même main de l’orfebvre du 22 mars 1597, en laquelle, commençans déjà d’interpréter malicieusement les parolles du p. Chérubin, ils disent, après quelques autres termes communs, ce quy s’ensuit;
« Et quant à ce qu’escrivés que voz supérieurs ne vous veulent laisser venir par deçà, pour conférer avec noz théologiens et docteurs de nre Eglise, cela nous faict croire qu’ils craignent la lice à faulte de bon droict. Car ils doivent penser que l’inquisition d’Espagne n’est pas à Genève, mais touttes personnes sont ouyes, quant elles veulent proposer quelques choses conformes à la parolle de Dieu, avec ordre et modestie et selon l’ordre de théologie. Autrement on les renvoye doucement étudier à l’échole des prophètes et apôtres, ou périr en leur ignorance affectée et malicieuse, dont Dieu vous garde d’estre du nombre. Vous y penserez et sy vous êtes en cette bonne volonté pour continuer ladte conférence, pour vostre seureté je ne manqueray point d’effectuer ce dont je vous ay donné advis par ma précédente. »
Et un peu plus bas :
« Vous ne nous donnés aucun advis de résolution de la promesse que fites entre les mains de Monsieur Divoye et du Seignr Gradelle, de nous faire apparoir comme, en votre doctrine et religion, vous suyvez la ste écripture et l’ancienne Eglise, sans y avoir adjouté ny diminué. »
§ 22. Le père Chérubin se voyant ainsy sommé à bon étiam et que ses adversaires sembloyent desjà crier au couard comme s’il avoit pris la fuitte, à quoy il n’avoit pas pensé, il en confère avec des personnes honnorables et leur communique le tout. Il leur propose comme il avoit creu que, ce qui s’étoit passé, n’étoit qu’un rancontre inopiné de ces artisans avec luy et que cette recherche qu’ils faysoyent pouvoit être de l’instinct de la /98/ divine miséricorde qui désiroit le salut de ses pauvres âmes, finallement, qu’au pis aller, il pensoit y avoir plus de vanité en ces gens que d’affection. Ces messieurs résolurent pourtant qu’il ne falloit pas laisser cet affaire en ces termes. En voycy les raisons :
Premièrement, que c’étoit chose manifeste que les ministres de Genève avoyent faict le bec à ses artissans, car ès lettres qu’écript Corajod, notamment en la dernière, il cite plusieurs passages de l’escripture ste, quoyque sottement, avec plus d’invention qu’on n’en sçauroit espérer de sa capacité, que deux ou trois de cet assamblée avoyent assés reconnue en la fréquentation particullière qu’ils avoyent heu avec luy. Il cite S. Augustin. Je vous laisse à penser sy ce n’est pas par emprunt et s’il est vraysemblable que les orfebvres de Genève mettent le nez dans les livres des sts pères et les feuillettent, puisque les ministres mêmes ne les daignent regarder. Il fut donc résolu que cette procédure étoit ministrale; veu même que la première lettre de Corajod parle d’un certain amy quy le doit assister en ce faict, quy montre très bien qu’il n’a faict cecy sans sortir de la bouttique.
Secondement, que tant en discours familliers que par lettres, comme l’on peut voir cy-dessus, il se fait toujours fort de la licence de ses seigneurs, promettant de leur part les sauf-conduicts qu’il seroit nécessaire pour cet effect; et enfin il fut conclu que ce soupçon n’étoit que trop véritable, même qu’il n’y a personne quy aye quelques fois fréquenté dans Genève quy n’ait bien tôt apris la rigueur qu’ils observent envers les étrangers, jusques-là qu’un citoyen n’oseroit donner à souper à un sien amy, sans le consigner et prendre congé des seigneurs, tant sont-ils tenus de court; à plus forte raison doncques un artisan n’oseroit pas inviter des gens d’église, même des religieux, pour venir en la cité conférer de religion et y séjourner longtemps, comme la chose ne se peut faire autrement, sans congé et permission des seigneurs de la part desquelz il parloit et promettoit ce que dessus. Que sy il avoit mis en avant sans exprès commandement, sans doute que la teste ne luy auroit guère demeuré sur les épaules. Etant donc très certain que la Seigneurie de Genève aggréoit cette entreprise, ains le vouloit /99/ et désiroit, on ne pouvoit inférer autre résolution, sinon que devant Dieu et les hommes on leur devoit donner satisfaction.
§ 23. Pour cet effect on proposa que le p. Chérubin solliciteroit le congé de ses supérieurs pour accepter cette conférence. Il l’obtint et fut envoyé par ses supérieurs à Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, pour recevoir ses commandements et ses ordres en ce fait. Il luy communiqua tout l’affaire. Monseigneur de Grenier, comme très prudent et très digne prélat, le considérant, il estime d’un côté que peut-être cecy étoit pratiqué par les ministres, non afin qu’il eût telle issue que l’entrée prometoit, ains pour entretenir le peuple en des attentes, et cependant empêcher le fruict que le père Chérubin pourroit avoir fait et fairoit de nouveau en ces peys-là; et que les ministres lhors qu’ils verroyent que ce seroit à bon jeu et bon argent, ils combattroyent à la mode des Scytes en fuyant.
Ces considérations le retenoyent fort irrésolu, si on devoit poursuivre ou non; mais d’autre part, voyant la concurrance des volontés des seigneurs de la ville en un si st dessein, émeu d’un zèle très ardant au service de Dieu, la conscience luy dicta qu’il ne devoit laisser échapper cette occasion pour rechercher les brebis égarées de son parc, ains y devoit apporter, voire au péril de sa vie, tout ce qu’il pourroit, et partant il commanda au p. Chérubin d’escrire une lettre à ceux de quy il étoit solicité, acceptant par icelle cette conférence, avec toutesfois les conditions nécessaires pour éviter les occasions des calomnies, d’une part, et d’autre, et d’autant que les lettres n’ont point de réplicque il fut advisé par mon dict Seigneur, de faire porteur d’icelle quelque honneste homme, quy fût bien informé et capable du faict et le sceut acheminer selon ce quy luy seroit commandé 4.
§ 24. Cette charge fut commise à Monsr le chanoine Louis de Sales quy, outre les belles qualités quy étoyent en luy de gentilhomme et rare prédicateur, étoit doué particulièrement de ce don céleste de sçavoir marier au zèle la patience et prudence. /100/ Il s’en chargea fort librement et s’en acquitta fidèlement et glorieusement. Il porta à Genève la lettre du père Chérubin, de laquelle voicy la teneur et digne de remarque :
« Monsieur Corajod,
» Ayant bien considéré le contenu de votre lettre dernière, principalement comme vous rafraichissez l’offre que vous m’avez déjà faict de la part de messieurs vos seigneurs, en nre assemblée de Cornières, et ainsy continués par voz lettres, que nous entrions en votre ville pour faire une conférence amiable et paisible, avec toutte modestie et bonne volonté d’une part et d’autre, même que dictes, par icelles que m’avés écriptes, qu’espériés que cela apporteront quelque grand bien, je n’ay point voulu reculer en arrière en chose où il s’agit de l’honeur de Dieu, ayant demandé instamment aux supérieurs le congé de vous aller voir, quy me l’ont accordé, surtout considérons que disiez par vre lettre qu’on craignoit de me congédier par faute de bon droict, mais je ne vous avois point écrit qu’ils fisent aucun refus, ains qu’eussiés un peu de patience jusques à ce que je leur eusse parlé. Donc maintenant je vous déclare que j’ay cette volonté d’aller à Genève, puisqu’ainsy le désirez, croyant que, tout ce que m’avez écript, est de la licence de vos seigneurs, ne voulans rien faire en ce faict contre leurs volontés.
» Donc il sera de besoin que leurs communiquiez la présente laquelle, avec les humbles révérences, je leur présente, pour n’être ingrat aux offres que m’avez faict de leur part, et craignant de rendre comte à Dieu, sy je craignois et fuyoy de faire cette conférence que vous avez entamée. Je me présente pour la faire le mieux que je pourray, avec les témoings et personnages requis d’une part et d’autre. De quoy j’attendray la réponse au plustôt que sera possible, par Monsr le chanoine de Sales, présent pourteur, gentilhomme d’honneur, lequel je vous prie de croyre en tout ce qu’il vous dira de ma part. Je suis retourné de Montmélian expressément pour satisfaire à votre intention et monstrer qu’il n’a tenu à moy. Et si, lors qu’on nous envoya prêcher rière vos quartiers, on dit quelquefois qu’il seroit bon de confronter ensemblement les prêcheurs et les ministres, voicy la commodité fort belle pour le faire, et aussy pour m’acquiter de la promesse que je fis à Monsr Divoye et Monsr Gradelle, de montrer comme tous les points que nous /101/ tenons à présent en nre religion catholique ont étés tenus par tous les anciens docteurs de l’Eglise. Comme vous me sommez de m’acquiter, on le traictera là, mieux à propos que par la présente. Car il y auroit un trop grand et prolixe discours, duquel je me déporteray, faisant fin; etc. »
Etant donc Monsr de Sales arrivé à Genève, il baille cette lettre à Corajod en main propre, quy ne la volut ouvrir qu’en présence du sire Jacob Gradelle, son confident en ce faict; l’ayant trouvé, tous deux ensemble prient Monsr le chanoine de Sales d’avoir patience deux ou trois heures pendant lesquelles ils pourroyent luy faire faire réponce.
Il est tout certain qu’ils ne fallirent point de la communiquer aux seigneurs tenans la justice, veu que la lettre les en chargeoit, autrement il ne fût pas bien allé pour eux. De là à deux heures, Corajod rencontra Monsr de Sales sur le pont du Rône et luy dict: « Messieurs trouvent bon cecy, mais il faut qu’il y ait de part et d’autre des secrétaires quy fidellement écrivent tout ce quy se dira, afin qu’il n’y ait point de surprise. » Le sieur de Sales luy répond qu’il avoit commission de le leur proposer et qu’on ne vouloit rien faire autrement. Corajod l’interrogea combien les catholiques vouloyent de personnes, en la conférence, de leur part. Luy étant répondu que le p. Chérubin feroit le sixiesme, outre les deux secrétaires, Corajod luy répond: « Nous en mettrons autant de nre part. » Monsieur de Sales luy réplicque que les catholiques ne leur terminoyent aucun nombre, ains au contraire d’autant plus grand il seroit, plus recevroyent-ils de consolation. Sur ce Corajod le renvoya encour pour une heure, au bout de laquelle il luy dict que le tout étoit remis à Monsr Perrot quy étoit un des plus vieux ministres de Genève et duquel nos gens se louoyent grandement, pour être, contre l’ordinaire de ces messieurs les ministres, courtois, doux et patient, et quy se plaisoit à la lecture des pères.
Monsr de Sales étant remis au ministre Perrot, il l’alla trouver, accompagné d’un honneste homme quy luy avoit été baillé pour l’assister en cette négociation. Il se trouve revenant de certaine dispute accompagné de Divoye. Il les conduit en son /102/ logis où Monsr de Sales luy proposa tout ce qu’il avoit à dire. Le ministre tient bonne mine et feint le mieux qu’il peut de n’en avoir encour ouÿ parler; mais il étoit très aisé à connoistre, luy voyant manier la lettre du p. Chérubin, que le tout luy avoit été communiqué. Il interroge Corajod sy Messieurs de la Seigneurie luy avoient commandé d’appeler le capucin. Il répondit: « Ouy, Monsieur, le conseil me l’a commandé. » Sur ce le ministre se met à entretenir Monsr de Sales, le plus courtoisement qu’il peut, du fruict ou dommage de cette conférance. Monsr de Sales satisfaisoit pertinemment à ses doutes qu’il proposoit; à quoy n’ayant plus que réplicquer, il luy dict : « Si vous fussiez venu hier quy étoit le jour destiné aux assemblées des frères (ainsy appellent-ils les ministres), vous eussiés emporté ausitôt la responce quy ne se peut faire qu’en plaine assemblée. Partant vous aurez patience jusques à vendredi prochain qu’ils se rassambleront selon la coutume, et je procureray ladte réponce. En foy de ce, je me charge de la lettre du p. Chérubin; » et la mit dans son sein. Après cela ils entrent en devis de quelques poincts de la religion, puis Monsieur de Sales est envoyé fort courtoisement tant du ministre que de Monsr Divoye, quy fut présent en tout et partout.
Plusieurs vendredis se passent et on ne void aucune réponse; partant Monsieur de Sales fut commandé par Monseigr de Genève d’envoyer un homme à Genève au sire Corajod, le priant que, comme il avoit assuré du consentement des Seigneurs pour le fait de la conférence proposée, n’étant plus nécessaire que le consentement des ministres, qu’il y apportât tant de diligence que le tout prît fin, ainsy qu’on désiroit et quoy qu’il se fît, qu’on le déchargeât de sa commission. Corajod renvoyé le pourteur de la lettre sans réponse. Seulement luy dict-il de bouche qu’il eût patience jusques au vendredi suyvant, que le tout se résoudroit. Le lendemain, les ministres luy firent faire la réponce quy s’ensuit, en forme d’amande honnorable, pour se sauver de devant les lévriers :
« Monsieur,
» cette semaine passée je receus celle qu’il vous a pleu m’écrire, pour réponse à laquelle je vous diray n’être chose quy appartienne /103/ à ma condition, de me mêler de ce que le p. Chérubin requiert de moy; comme aussi la véritté est que je n’ay heu aucune charge, ny congé de Messeigneurs, ny de Messieurs les ministres, d’écrire ce que je peux avoir écript, mais l’ay faict comme de moy-même et comme homme particulier. Plus outre ne faut s’addresser à moy, sinon pour mon état et boutique et tant je salueray voz grâces. »
§ 25. Nous avons dict que les ministres la luy firent écrire, ce quy est très aysé à vérifier par un impresse qu’ils firent courir, où ils disoyent plaisamment qu’il fut dict que Corajod pourroit faire au père telle response qu’il luy plairroit, et que toutesfois il luy fût permis d’adjouter en sa réponse que, sy celuy quy avoit écrit demandoit d’estre instruict, il trouveroit toujours dans la ville quy luy tendroit la main. Quy ne voit que la permission d’adjouter se rapporte à quelque exemplaire quy luy avoit été baillé et que, l’ageancement dépendant d’eux, aussy faisoit le corps de la lettre.
Par cette lettre le sieur Corajod se faisoit ignorant et disoit qu’il ne le falloit interroger que de sa boutique. Il n’avoit pas toujours ainsy parlé. Il avoit déjà assés donné des preuves de cette sienne témérité joincte à son ignorance, l’an 1596, au Rd p. Esprit de la Baume de Provence, capucin, prêchant le caresme à La Roche en Genevois, à trois lieues de Genève, l’allant treuver pour disputer avec luy, mais ayant reconnu que sa capacité n’étoit telle qu’il présumoit, il se retira avec l’excuse ordinaire que, s’il y avoit là un ministre, il répondroit bien au père. De là à quelques jours, il luy écrivit une lettre farcie de passages de l’escripture ste et, de deux motz en deux mots, une injure. Le Rd p. Esprit luy respondit avec toutte modestie, dissimulant ses injures et satisfit pleinement à ce qu’il avoit proposé, luy faisant voir plus clair que le jour qu’il se trompoit grandement en l’interprétation de l’écripture ste. Et toutesfois Corajod non content luy écrit pour la seconde fois avec tout plein d’injures (comme en la première) et nouveaux passages du texte sacré, avec termes de théologie assés suffisantz, mais produicts à la mode des ministres, sans jugementz, et avec cela une belle protestation qu’il avoit dressé tout cela sans aucun ayde, et que c’étoit du talent que Dieu luy avoit donné. /104/
Voilà un langage bien différent de celuy auquel il ne se glorifie que des marteaux de sa boutique. Toutefois cela n’empêche pas qu’il ne soit clair et évident, par leur procédure cy-dessus écritte, que ce qu’il avoit entrepris étoit au gré des seigneurs et au désir du peuple quy connoit bien, par la grande variété de doctrine qu’enseignent leurs ministres, que le serpent est caché sous l’herbe verdoyante. Il voit qu’aux accusations qu’ils font contre nous pour faire leur cause bonne, ils n’usent que de simples assertions sans preuve, et tout le contraire se voit parmi nous. Il juge bien que, puisqu’on l’a retiré de la foy et religion de ses pères, lesquels ils figurent avoir été idolâtres, par le droict naturel, il est tenu d’ouÿr sa mère, la ste Eglise, en ses justifications, et entendre nos prédicateurs, advocats de la cause de ses sts pères.
Aussy n’y a-t-il rien que les ministres craignent plus; car pour hardis qu’ils soyent, je ne crois pas qu’ils puissent supporter la honte de se voir contrains devant le peuple de se démentir eux-mêmes de tant d’impostures qu’ils ont vomy contre l’Eglise et les sts pères, auxquels ils doibvent tout honneur et respect. Ils nous imposent des crimes de foy que nous abhorrons plus que la peste et, desquels sy nous étions coulpables, nous serions pires que bestes, indignes de la lumière du ciel. Ils appréhendent de se voir convaincus, en présence de leur peuple, de l’avoir distraict de l’union de l’Eglise. Ils sçavent bien qu’en ce jeu, ils ne pourroyent tenir autre contenance que celle des faux juges de Babilone, en la présence de Daniel.
§ 26. C’est la cause pourquoy ils rompirent ce dessein tout sainct; ouy, eux seuls, puisque la Seigneurie consentant, ils se sont chargés, comme nous avons vu cy-dessus, de faire la response qu’ilz ont renvoyée par diverses fois à leurs assemblées, quoy qu’elle ne leur soit faicte en leur nom.
§ 27. Le p. Chérubin voyant la manière de procéder de ces messieurs prétendus réformés répondit aux sires Gradelle et Corajod, disant: « Et quoy ? Est-ce ainsy que vous vous mocquez du monde ? ce ne sont pas les promesses que m’avez faite par écrit de votre propre main, même par lettre de Monsieur de /105/ Château-Neuf, un de vos seigneurs scindicqs, et laquelle j’ay retenue pour caution de vos promesses et écrit que, sy vous n’y mettez ordre, nous vous décrirons 5 tout hautement. »
Sur cette alarme, pour ne se voir entièrement décriéz et mocquéz, ils vindrent deux jours après à Cornières, en la maison de Monsieur Bessonnet, éloignée d’une mousquettade de la cure d’Annemace, assistés d’un Monsieur Prévôt, ministre de Genève, tenu pour philosophe et homme bien composé, où se porta le p. Chérubin, accompagné de Messire Balthazard Magniglier, curé dudt Annemace, à ce appelés par le susdt sr Bessonnet. Etans là arrivés, après les salutations mutuelles, ledt sieur Prévôt de Genève pria le p. Chérubin, avec grande humilité et soumission, de ne point passer plus avant en la conférence que sa Révérence avoit heu avec ledt Gradelle et Corajod quy sont des artissans de Genève, incapables de disputer avec semblables pères, et tant soit-il peu que le père les pressât plus avant, ils courent fourtune d’un bannissement des terres de Messieurs [sic] et d’une confiscation de tous leurs biens, au sac et ruyne de leurs pauvres enfants. Et voylà la fin et la conclusion de la dispute intentée par Messieurs les prétendus réformés, et le fruict de la liberté qu’ils donnent à toutes sortes de gens de faire les entendus en l’escriture ste et prophaner les choses sainctes auxquelles ils doibvent tout respect.
§ 28. C’est ce quy obligea le Rd p. Chérubin et les autres prédicateurs (pour sattisfaire aux pauvres errans, sur l’objection ordinaire qu’ils font, se voyans convaincus de la vérité, traictans avec des catholiques, s’imaginans et disans en effect que, sy il y avoit quelque ministre là présent, il répondroit bien à toutes ces raisons) de dire en leurs prédications, mais avec toute modestie: « Messieurs, nous ne dissons rien que nous ne désirions le maintenir en votre présence à vos ministres quy vous ont, par le passé, déceu et pippé. On nous a présenté une conférence, laquelle nous avons accepté et ne demandions que quattre doigts de papier de messieurs de la ville de Genève pour l’assurance de nos personnes. Mais la chose est demeurée imparfaicte, /106/ et partant nous protestons devant vous qu’il ne tient à nous et que nous sommes toujours prêtz de vous faire voir en leur présence qu’ilz vous ont déceus et retirés de la vraye Eglise, hors laquelle n’y a point de salut et ce, en présence de six à sept mille personnes quy, tous, les larmes aux yeux, demandoient à Dieu miséricorde pour les pauvres âmes infectées de l’hérésie.
§ 29. Depuis ce temps-là le p. Chérubin ne manqua point d’avoir un bon nombre de Nicodèmes de Genève, quy venoyent trouver secrettement cet apostre de Chablays et autres religieux capucins, pour proposer leurs doutes et être instruicts en la religion catholique, romaine. Mais particulièrement sont dignes de remarques quattre bons citadins, et des principaux, de Genève quy, bien tost après les susdtes Quarante-Heures, vinrent de nuict prier le p. Chérubin avecq une grande affection de persévérer constamment ès exercices commancés et que, nonobstant tous les bruicts, commotions ou menaces que pourroit faire la cité, ils n’abandonnassent point le lieu, assurant que Dieu, moyenant sa grâce, rendroit victorieuse cette ste entreprise.
§ 30. Monsieur de Bèze, tout au contraire, comme un autre Caïphe, appréhendant ses intérestz plus que ceux de Dieu et des âmes rachettées au prix du précieux Sang du Fils de Dieu, assambloit souvantes fois plusieurs ministres en conclave, où ils ne traictoyent que des moyens de faire absenter les capucins des confins de leur ville et de détourner la susdte entreprise, à quoy ne manquoit point l’ennemy du salut des âmes, de trouver des inventions même par l’entremise de quelques catholiques sous des beaux prétextes pour faire lever le siège au p. Chérubin.
C’est pourquoy ces Messieurs les ministres de Genève et leurs adhérans se lamentoyent et soulevoyent diversement, mais singulièrement par leurs écritz, et disoyent: « Quels hommes sont cecy, qui viennent à replanter à nos portes l’idolâtrie de Rome ? » et confessoient en leurs livrets qu’ils faisoyent une grande peste et que leur secte souffroit d’une grande /107/ contrariété et qu’ils avoyent beaucoup de peine à retenir leur peuple.
Pour faire peur à nos pères et les faire retirer, ils menaçoyent de les venir mettre en pièces et ruiner tout à faict la susmentionnée église novellement édiffiée; et de faict, à tout bout de champ, ces gens-là étoyent fort solicités et tentés de prandre les armes contre S. A. SS., mais Dieu ne le permit pas pour ne perdre un si grand bien, et tout se passa avec une grande paix, tranquilité et dévotion; nonobstant que les gardes des murailles de la ville entendissent continuellement les confréries et processions chanter les litanies de la ste Vierge et des sts, faisant chemin contre Annemace, et que le magistrat de Genève mandât souvant, à la découverte, une cinquantaine de chevaux pour sçavoir ce qui se faisoit.
Mais n’est-ce pas une chose digne de toutte admiration de voir plus de trente mille personnes assamblées en un lieu, sans que jamais s’y soit vu aucun bruict ou détourbier ? Sans doute que c’est Dieu quy, comme prince de paix, présidoit au milieu d’eux.
§ 31. Quelque temps après la solemnité de l’adoration de la Croix d’Annemace susmentionnée, le père Chérubin fit distribuer à tout le peuple, par les mains de quelques jeunes enfans revêtus en ange, une demy-balle de feullies imprimées quy traittoyent de la vénération de la ste Croix et de l’usage du signe d’icelle, outre les vers cy-dessus mentionnés et quy furent affigés en la même croix et décrits par les écholiers, et promtement furent portés dans Genève. Plusieurs montroyent d’estre sattisfaicts des raisons exprimées en icelles, et particulièrement du quatrain affigé en la croix, sur ces parolles de S. Ambroise : non lignum, sed Rex coelorum adoratur in ligno.
Peu de jours après, sortit de Genève un petit livret contre la susdte feullie imprimée, où ces messieurs confessoient que les croix et le signe de la croix étoient anciennement le signe des chrétiens. Pourquoy ne le sera-t-il maintenant des catholiques et vrays chrétiens, pour les discerner d’entre les hérétiques quy vulent usurper ce même nom et combattent contre l’effect de sa signiffication ? /108/
§ 32. Monsieur le prévôt de Sales fit une responce au susdt livret, digne d’un tel seigneur, autant remplie de piété que enrichie d’une solide et saine doctrine, ne resentant que l’odeur de J.-C. et de la saincteté de son autheur, laquelle a été louée non seulement des catholiques, mais encor de plusieurs hérétiques, et dans Genève, ne se parloit plus, entre les gens d’esprit, de cette adoration jadis prétendue entre les huguenots, de la pierre et du bois; ains plusieurs d’iceux, comme l’on sçait assurément, apprennent le signe de la ste Croix et s’en servent en des occasions périlleuses, comme se verra en son temps au livre de l’Amour de Dieu que ce sainct prélat a donné au public. Il désavoue, comme ennemy de toute vanitté, d’avoir composé ledt livre de la Défense de la Croix, avec ce tiltre qu’on luy a donné du despuis, de Panthalogie de la Croix, quy ressent le faste et ostentation. Ce dévot livre imprimé en langue françoise fait foy de l’action d’Annemace que je raconte après les écritz du p. Chérubin et autres autheurs dignes de foy.
Les ministres de Genève voulurent encour réplicquer aux susdts écritz de la vénération de la Croix, mais nos pères ont appris de ceux quy se convertissoyent en ce temps-là que le peuple de Genève n’en faisoit aucun conte, à leur honte et confusion.
Cependant les ministres de Genève et leurs adhérans se voyans pressés de tous côtés et, comme des hibous, ne pouvans supporter la lumière quy procédoit du soleil des vérités évangéliques et se communiquoit par les sacrés documentz des prédications du p. Chérubin, quy animoit ses stes représentations et autres exercices spirituels d’une haute et claire explication, laquelle avoit tellement pénétré dans les esprits de leurs propres sujects que, faisant réflexion de cette connoissance jusques aux yeux de leurs pasteurs par les reproches continuels qu’ils leur faisoyent de leur propre ignorance et pusilanimité, furent contrains de recourir aux Bernois, les incitants à prandre les armes pour la deffense de leur religion et pour la conservation des conditions accordées par le sérénissime duc Emanuel-Philibert en la reddition du pays de Chablays, lesquelles ils disoyent être violées par la force que faisoit le père Chérubin, autorisé de S. A. SS. Charles-Emanuel pour bannir tout à faict /109/ de ces lieux l’exercice de leur religion prétendue réformée que jusques alhors ils y avoient maintenu.
La Seigneurie de Berne fut toute disposée de suivre le conseil de ses confédérés. Touttefois elle jugea à propos d’advertir auparavant Monsr le gouverneur de Savoye, à ce qu’il eût à imposer silence au p. Chérubin et luy commander une prompte retraicte en son convent, pour n’altérer les conventions faictes entre S. A. SS. et la république de Berne. A faute de quoy ils se voyent contrains de prandre les armes pour la défence de leurs frères en cecy.
La distance des lieux donna loisir au p. Chérubin de poursuivre l’oraison de Quarante-Heures et les prédications jusques à la fin, et le tout se conclud avec tant de paix et de tranquilité, comme avons dict, que jamais on l’eût peu imaginer. Monsieur le gouverneur ressentant encour les malheurs de la guerre, cessée seulement depuis trois ans, entre Genève et les Bernois unis ensemble et la Savoye, faisant réflexion sur ces menaces, défendit au p. Chérubin la continuation de ses exercices, mais sans effect, car le p. Chérubin ne manqua point de donner promptement advis à S. A. SS. tant de la justice de sa cause que de l’injustice des menaces altières des Bernois et de l’heureux succès qu’il en falloit attendre du ciel, comme se verra cy-apprès en la résolution des nouvelles instances des Bernois.
CHAPITRE V
De l’arrivée du R.p. Chérubin à Thonon et des généreux exploits que Dieu y opéra par son moyen.
§ 1. Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Claude de Grenier, évêque et prince de Genève, étant adverty par Monsieur le chanoine Louis de Sales, cousin du Rd seigneur François de Sales, homme très sage, judicieux, docte et plein de vertus et mérites, du progrès quy se faisoit au tour de Genève et de l’espérance que donnoit cette moisson pour l’advenir, sy l’on y envoyoit des ouvriers à suffisance, en confère avec les capucins quy ne désiroyent rien tant que d’estre occupés en samblables employs, surtout de ce côté-là. Il fut trouvé bon que le p. Chérubin allât à Thonon. C’étoit l’an 1596, comme appert par ses lettres de mission de Mondt seigneur de Grenier, pour aller prêcher le carême de l’année suyvante 1597, à Thonon.
Ce grand cavallier de J.-C. et colonel dans les armées divines pour la conqueste des subjects de la Reyne des cieux en Chablays et lieux circonvoisins usurpés par l’ennemy capital de l’Eglise de Dieu, déjà tout chargé de victoires et enrichy des dépouilles de l’ennemy, pour la gloire de son souverain Seigneur, en la conversion de tant d’âmes hérétiques, errantes et chancellantes, désiroit passionnément de pousser ses armes évangéliques jusques au lieu proposé, pour faire des nouvelles conquestes et y dresser un préside contre Genève, Berne et Lausane, pour la garde du peys de Valley quy étoit à la porte de sa ruyne par un funeste changement de religion, comme se verra cy-après; étant le lieu de Thonon bien situé pour cet effect, confinant tous ces mêmes Etats susnommés et demeurant à côté d’iceux, presque à même distance que tous participent au lac Léman. Cette petitte mer de quatre lieues de /111/ largeur et douze ou quatorze de longueur, devoit donner beaucoup de commodité aux prédicateurs catholiques (pour le secours de ces peys) quy seroyent habitués dans Thonon, lieu riche et délicieux, élevé sur le bord du susdt lac, respirant un très bon air et jouissant d’une très belle veue avec une diversité sy agréable qu’il passe, au jugement des plus expers, pour un des beaux séjours de l’Europe, assés bien peuplé et honoré de noblesse et particulièrement de la demeure du très illustre et puissant seigneur, Monsieur le marquis de Lullin, gouverneur du Chablays pour S. A. R. de Savoye, ville que les ministres et théologiens de Genève avoyent trouvé fort propre pour en faire une petite colonie de leur religion prétendue réformée. Genève ne pouvant suffire à semer partout, selon son désir, la zizanie de ses erreurs, avoit logé à l’avantage des ministres dans Thonon pour infecter plus commodément tous les circonvoisins.
Et ainsy l’hérésie s’étoit tellement fortifiée au susdt lieu et en toute sa dépendance que, si bien dès lors que le peys fût entre les mains de son légitime prince, quelques catholiques étrangers désireux de cette agréable demeure s’y étoyent habitués. Toutefois l’exercice de la religion catholique n’y étoit aucunement toléré, ains quelques-uns d’iceux ont continué longtemps d’aller entendre la ste messe à une lieue de là, jusques à ce qu’ils eurent moyen de la faire dire secrettement en la maison dépendante de l’hospital de St-Bernard de Menton, en bas sur la rive du lac. C’est pourquoy ce généreux combattant pour J.-C. et son espouse, l’Eglise catholique, se servant de l’occasion cy-dessus indicquée, conformément aux pieux desseins de ce grand prélat, s’en va au susdt lieu de Thonon, l’an 1597, où étant arrivé et se voyant favorisé du ciel pour les heureux succès de ses travaux d’Annemace et lieux circonvoisins de Genève, en la conversion de tant de peuples plustôt errantz qu’hérétiques pour la pluspart, si généreux à professer constamment la vérité catholique, se délibéra de demeurer de pié ferme en ce lieu de Thonon tout propre à ses desseins, où faisoient encore leur demeure ordinaire quatre ministres des principaux de la ville de Genève, ce qu’il fit avec tant de zelle et d’affection qu’étant arrivé là et conférant avec Monsieur le prévôt de Sales des moyens pour combattre l’hérésie /112/ à guerre ouverte, et tout à faict de premier abbord, il fit trois choses :
Premièrement, il se servit de l’autorité et des faveurs de S. A. SS. Charles-Emanuel, quy manda expressément à Thonon ce grand personage de nre temps, noble Anthoine Favre, son conseiller d’Etat et sénateur, quy appella en la maison de ville tous les bourgeois, auxquels il recommanda de la part de S. A. sérénissime le désir qu’elle avoit de leur conversion, leur recommandant comme la prunelle de son œil les personnes de Monsr de Sales et du p. Chérubin.
Secondement, il obtint que l’on sonneroit pour leurs prédications la grande cloche de St-Hipolite, laquelle on ne sonnoit auparavant que pour le prêche du ministre, comme se verra bien tôt cy-après.
Troisièmement, il prêcha publiquement et tout ouvertement à la façon catholique à ces pauvres errantz. Les huguenotz s’indignèrent contre le p. Chérubin et luy font dire par les catholiques quy, pour lors, étoyent un fort petit nombre, qu’il cessât de leur tant prêcher, pour éviter quelque malheur.
Les catholiques craignans quelque sédition luy représentèrent le danger où il étoit, le grand bruit que faisoient les calvinistes, et leurs menaces. Le père Chérubin répond en souriant qu’il seroit bien heureux, si, pour un si grand bien comme est la prédication de la foy et religion catholique, il perdoit la vie, étant envoyé canoniquement par l’évêque et par ses supérieurs.
Le lendemain, un jour de feste, la ville étant assamblée en conseil pour quelque affaire important, le père Chérubin, avec grande humilité, fit supplier Messieurs du Conseil luy permettre de représenter quelque chose pour le bien de la ville. Ils le firent entrer avec son compagnon et avec tous les respects deus en tel cas, ces messieurs aussy ayants le chapeau en main. Il leur dict : « Messieurs, vous êtes icy assamblés pour les affaires de votre ville; j’ay à vous représenter la chose plus importante que vous ayés à traicter: c’est le faict de la religion, en laquelle votre ministre vous tient en erreur. Et pour le preuver, j’expose ma vie pour le vous faire voir clairement, s’il veut entrer en conférence, protestant devant Dieu qu’il n’aura tenu en moy. Faictes en cela une bonne résolution. » /113/
Le peuple commence à murmurer; on le pria de sortir, ce qu’il fit discrettement et prudemment. Cet acte fâcha fort les calvinistes et recommancèrent les menaces plus qu’auparavant. Le bon p. Chérubin ne s’en soucia pas beaucoup, ains redoubla son zèle, en sorte que le jeudy suyvant il dresse une chère en la place publique du marché, tournant la face du côté de la maison de ville où étoit logé le ministre, et là, prêchant, répéta les parolles qu’il avoit proposées au Conseil, les prenant pour suject de son discours.
Il traicta des principaux points de controverse et, pour montrer l’erreur où le ministre les tenoit, il leur dit : « Messieurs, votre ministre est là, en cette fenestre, quy m’entend; que ne vient-il deffendre sa cause et s’oposer à la doctrine que je prêche ? Il n’a garde de le faire. »
Le peuple étoit tout étonné et les catholiques craignoient que l’on n’en vînt aux pierres et qu’une sy grande multitude de gens venus au marché le tuât. Mais le bon père ne se soucioit de rien, sinon de poursuivre sa prédication.
Tandis que cet homme apostolique faisoit ses prédications pleines de feu et du zèle divin, Monsieur le prévôt de Sales, avec sa douceur angélique, conféroit avec plusieurs quy se vouloyent mettre dans le giron de la ste Eglise; et s’accordoyent les deux grands serviteurs de Dieu, hérautz de la divine Majesté, avec un’ intelligence admirable, conférans à tout propos entr’eux, par parolles et par écripts.
Au même temps on commença à célébrer la ste messe et prêcher dans St-Hippolite quy étoit anciennement l’église parroissiale de Thonon, où assistoyent le peu de catholiques quy y étoyent. Mais pour un temps ils furent contrains de se servir alternativement de la même église avec les hérétiques, si bien que finies les cérémonies des catholiques, les hérétiques sonnoyent leur prêche quy, par après, se faisoit dans la même église, jusques à ce que le p. Chérubin, ne pouvant plus souffrir que le lieu quy servoit à Dieu pour se communiquer personnellement à ses enfans au très St-Sacrement de l’autel et se présenter au Père éternel pour nre rédemption et sanctification au très st sacrifice de la messe fût désormais pollué par tant de blasphèmes et impiétés, le prêche des huguenotz fut transporté /114/ à l’église de St-Augustin pour quelque temps, se servans toutefois encore de la cloche de St-Hippolyte à leur tour pour leur dict prêche, quy se faisoit à St-Augustin.
L’église de St-Hippolyte étoit environnée de maisons èsquelles on pouvoit facillement entendre les prédications du p. Chérubin, quy étoit doué d’un singulier talent pour plaire à ses auditeurs. Mais il excelloit particulièrement en sa voix, laquelle étoit sonorante, claire et virille, avec un’ éloquence énergique, efficace et puissante en ses discours. C’est pourquoy les ennemis de la foy y étoyent attirés et accouroient à ces maisons, comme oiseaux appellés pour le paradis, se perchans sur ces branches favorables et se trouvoyent arrêtés à la glue de ce st oiseleur et enrêtés dans les filets de ce pêcheur évangélique, quy venoyent parfois trouppe à trouppe dans l’église pour un peu de temps, aucuns par curiosité de voir le prédicateur en chaire, autres pour se moquer de luy. Cependant il y en avoit toujours quelqu’un quy se trouvoit attrappé dans les doux attraictz de l’amant divin quy les faisoit entrer dans les douttes de leurs erreurs et en souhaitter l’éclaircissement. C’est ainsy que cet héraut de J.-C., Roy des rois, dans l’exercie de la patience, commença à se faire connoistre, traittant familièrement et résolvant les difficultés quy luy étoyent proposées, avec un affabilité incroiable et, dans l’espace de six moys, quelques-uns commencèrent à ouvrir la porte aux conversions, gens toutefois de petite et comune condition, comme nous voyons avoir été practiqué en l’Eglise naissante, à la suitte du Fils de Dieu, au dire même de nre Sauveur et Rédempteur J.-C. : « Les pauvres sont évangélisés », pauperes evangelizantur 1. Les ministres de Thonon et ceux de Genève n’épargnèrent rien pour empêcher un si grand bien.
§ 2. Un jour, le p. Chérubin se délibéra de ne plus souffrir que les cloches des catholiques servissent aux hérétiques. C’est pourquoy, ayant dict la ste messe, il entra dans le clocher avec son compagnon et un séculier avec eux, portans quelques provissions /115/ et vivres, au cas qu’ils y fussent assiégés. Il tira à soy les chordes et les échelles. Le clocher est fort et distingué en plusieurs voûtes et planchers. Les ministres vinrent pour sonner leur prêche, mais le p. Chérubin leur fit entendre qu’il ne vouloit plus que les cloches, quy avoyent été bénytes et dédiées au vray culte divin, servissent à tromper les pauvres âmes.
Il ne se peut exprimer comme ce peuple fut émeu et irrité. Ils mirent la main aux armes et les religieux furent environnés d’arquebusiers et mousquetaires quy faisoyent leurs descharges contre eux, tant de leurs balles de plomb que des injures atroces et terribles menaces poussées par leurs langues serpentines échauffées de cholère, avec une rage incroyable, s’ils ne descendoyent promptement pour leur remettre en main ce que jusques alors ils avoyent possédé sans contredict. Les assiégés tiennent bon; les assiégeants feignent de vouloir saper le clocher par le pié. Ce généreux athelète se rend inébranlable, ne se voulant donner en proye à l’ennemy, assuré de la protection de la divine Princesse. Il persiste jusques au soir, que la divine Providence fit un coup de sa main toutte-puissante, appaisant ce tumulte. Car le père Chérubin se faisant voir d’une fenestre leur demanda qu’il peût en tout assurance parlementer avec eux, ce quy luy fut accordé par Monsieur de Vallon, capitaine de toute la bande, qui même prit le père Chérubin soubz sa protection. Le p. Chérubin descendit et leur parla avec tant de modestie et avec des parolles sy efficaces et énergiques, par la force que luy donnoit le St-Esprit, qu’ils se contentèrent de luy laisser l’entière possession de l’église, laquelle jusques alors leur avoit été partagée, et chacun se retira chez soy. Ce voyant ce bon père entre les mains ce qu’il avoit tant désiré, il redoubla ses prédications, bien que tout son auditoire n’arrivât pas à dix personnes, le reste demeurant aux écoutes ès fenestres des maisons voisines, comme nous avons dict, y en ayant peu quy osassent entrer librement dans l’église, bien qu’ils y fussent invités par le p. Chérubin.
§ 3. Le R. p. Chérubin prit résolution d’assembler et prendre conseil de plusieurs pour former son dessein de la fondation d’une Ste-Maison à Thonon, afin que les prédicateurs, /116/ confesseurs et autres missionnaires fussent, assistés d’icelle pour fructiffier davantage en la vigne de nre Seigneur, et pour avoir plus de commodité de s’escarmoucher spirituellement avec tous les hérétiques de ces peys voisins, et aussy pour avoir moyen de fournir à quelque dépense nécessaire pour ce suject, et pouvoir assister en quelque façon ceux quy se convertiroyent et se trouveroyent incommodés, comme aussy pour pourvoir à l’éducation de la jeunesse, de peur qu’elle ne se vînt à perdre à faute d’écholes catholiques en ce peys.
Le R. p. Chérubin invita à cette assamblée Monsieur le prévôt de Sales, le R. p. Jean Saunier, jésuite, le R. p. Esprit, capucin. Monsieur Maniglier, prestre quy depuis fut vice-préfect de la Ste-Maison, et quelques-uns des principaux seigneurs catholiques, quy auparavant étoyent les chefz des conseils hérétiques, comme Monsr le comte de Viry et autres. Ces messieurs louèrent grandement la pensée du p. Chérubin, disans que, faisans cette fondation, ce seroit comme faire une cloche très sonorante et suffisante pour donner l’alarme aux hérétiques et dissiper les hérésies de France, d’Allemagne et autres peys, étant là leur plus grande force, et partant que cela se devoit faire avec toute diligence et au plus tôt. Alors le R. p. Chérubin procura que le R. p. Esprit fût mandé à S. A. SS. quy étoit pour lors à Barroz, mais il toucha à luy-même de faire le voyage par la ste obéissance quy le requéroit ainsy.
Quoy que S. A. SS. eût les armes en main et les prises avec ses ennemis, elle ne laissa pourtant d’aggréer ce très pieux dessein et donna des tesmoignages très exprès du grand contentement qu’elle en recevoit pour être conforme à ses premières résolutions; promit d’ambrasser cet affaire avec toutes sortes de faveurs et ayde convenable, comme les effects s’en sont ensuivis, donnant entre autres une place à Thonon fort propre à l’entreprise. On ne peut pour lors exécuter ce project, n’y ayant encor des catholiques à Thonon, excepté quelques étrangers, ains il y avoit un ministre dans la ville et d’autres par le peys de Chablays, quy faisoient tout leur possible pour empêcher leur conversion.
Le très puissant canton de Berne les favorisoit tellement en leurs erreurs que S. A. SS., se trouvant parmy les guerres, ne /117/ pouvoit être obéi de ces peuples, principalement en ce quy concernoit la religion.
Sa dte Altesse Sérénissime, comme prince très affectionné et zélé à l’honeur de la religion catholique, avoit bien tâché quelques années auparavant (et particulièrement lorsque Dieu le favorisa, au jour du grand S. Maurice, patron et tutélaire de ses Etats, d’une sy signalée victoire contre les Bernois, à Colonge, dans la terre de Gex, en laquelle il leur donna la vie avec autant de douceur et clémence que justement il la leur pouvoit lever, sans en laisser aucun pour porter la novelle chez eux) de faire dire la ste messe audt lieu de Thonon et y introduire les exercices de la religion catholique. Mais il ne peut pour lors obtenir cette victoire spirituelle sur l’enfer quy tirannisoit ses subjects par tropt absolument.
Voulant donc le p. Chérubin mettre en train cet affaire de la glorieuse Vierge mère de Dieu, avec l’ayde de son bien-aymé Fils, et entrer dans Thonon pour s’y employer et jetter les fondementz de cette Ste-Maison et de toutte cette entreprise, S. A. SS. ayant pitié de nos pères et craignant qu’ils receussent quelques déplaisirs, manda expressément pour leur garde et protection, comme nous avons dict cy-dessus en passant, le très illustre seigneur et non pareil en doctrine et piété, Monsr le sénateur Favre, l’honeur de ce siècle entre les juriconsultes, et luy commanda non seullement d’assister nos susdts pères en cette première entrée jà décritte, mais encore qu’il procurât que les habitantz vinssent entendre la prédication, et mît ordre que ceux du lieu quy étoyent tous hérétiques, ne permissent en aucune façon qu’il leur fût faict aucun déplaisir. La diligence de ce seigr sénateur ne fut pas petite à ayder nos pères à défricher ce champ plein de ronces et épines, telles que l’hérésie a accoutumé de produire. Mais ce comtantement ne dura pas beaucoup, parce que les seigneurs de Berne entendans cela s’y oppossèrent et mandèrent des messagers exprès à S. A. SS., de sorte que personne ne vouloit plus entendre la prédication, excepté un ou deux en cachette, par les fenestres de quelques maisons voisines.
§ 4. Quoy voyant le p. Chérubin se résolut de faire des sorties et de prêcher en public, en la place publique du marché, comme /118/ auparavant, mais voyant qu’on le fuioit semblablement, il étoit sur le point de quitter le champ de bataille pour aller en quelqu’autre lieu peuplé de catholiques, ce quy étoit encor conseillé par les amis quy étoyent grandement dégoûtés et affligés de voir sy peu d’audiance. Néantmoins il pleut à la divine bonté luy donner force et courage, et changeant ses pensées il prit résolution de persister à l’occasion. Il eut plusieurs prises à la dispute avec le ministre du lieu et une fois, luy montrant plus de trante passages de l’escriture ste contre un certain article qu’il enseignoit à ses auditeurs, c’estoit de l’impossibilité à observer les commandements de Dieu, plusieurs des assistans furent grandement étonnés, croyans pour tout certain que les catholiques ne peûssent pas preuver leur foy et religion par la ste écriture. Il luy donna plusieurs arguments par écritz pour en avoir réponse et, à la fin de ses prêches, luy alloit contredire en la présence de ses auditeurs pour le convaincre d’erreur. Peu à peu, le p. Chérubin voyant que ce peuple ne vouloit entrer dans l’église, il se mit à prêcher sur un banc de boutique en la place publique au jour de marché, où il arriva, par la grâce de Dieu, que non seulement ceux du lieu l’écoutoyent, ains encore plusieurs des circonvoisins, même de Genève, Lausane et autres du peys de Vaux. Enfin à l’occasion du marché et par une impulsion divine, l’assistnace étoit grande toutes les semaines.
Le bon p. Chérubin ne manquoit pas pourtant d’avoir des attaques, plusieurs menaçans de le tuer, montrans de vouloir mettre en joue leurs arquebuses et mousquets. De quoy et autres samblables actions, les mêmes chefz et principaux hérétiques du peys faisoient paroître, comme l’on a apris du depuis, des grands ressentiments de déplaisir.
§ 5. En ce même temps arriva un’ action très signalée en preuve de la grande confiance et singulière dévotion du p. Chérubin envers la Reyne des cieux. Quelque temps après que S. A. SS. eut donné ordre et commandé que les hérétiques ne se servissent plus de la grosse cloche quy étoit au clocher de St-Hippolite pour sonner leur prêche, ny autres exercices de leur religion prétandue réformée, picqués du déplaisir, ils vendirent ladte cloche à certains marchands de Genève et, pour exécuter /119/ leur dessein, ayant faict secrètement dresser un fourneau dessoubs ladte cloche pour la rompre plus facilement étant échaufée, choisirent une nuit et, ayant couvert cette cloche avec des couvertes afin qu’on ne s’apperceût du son excité par les marteaux, la mirent en pièces.
De quoy s’appercevant le p. Chérubin au cœur de la nuit traversant une partie de la ville, s’en allat à la maison de noble Claude Marin procureur fiscal pour S. A. SS. au duché de Chablays, homme de grande vertu et zèle de la foy catholique, quy a longtemps du depuis très fidellement administrés les affaires de la Ste-Maison de Thonon; où étant arrivé, le p. Chérubin le fit lever de son lict, luy faisant instance de se transporter jusque au clocher pour empêcher le dessein des hérétiques. Le sr Marin luy répond que cette heure étoit trop suspecte de quelque danger, et que les gens d’esprit n’appreuveroyent pas son action, s’exposant témérairement au danger de sa vie. Le p. Chérubin luy repart: « Monsieur, ayez confiance à la ste Vierge. Elle vous protégera. Allons, je vous en prie au nom de Dieu et de la ste Vierge; faictes cela pour elle; ne doutés point; elle vous défendra sans doute », luy répétant plusieurs fois avec ferveur les mêmes parolles, si bien qu enfin, contre tout sentiment humain et politique, il s’achemina avec le p. Chérubin quy le suyvoit et exhortoit toujours à avoir confiance, jusques à ce qu’ils arrivèrent au pié du clocher et, montans les eschelles, les hérétiques s’en apperceurent et se mirent à jetter contre le sr Marin forces tisons ardents, luy crians: « Monsieur, n’approchés pas, car vous courez risque de votre personne », et le p. Chérubin, quy montoit après luy, luy suggéroit continuellement: « Monsieur, courage ! ne craignez point ! confiez-vous à la glorieuse Vierge Marie. » Et ainsi sans aucune lésion, ils arrivèrent jusques à la cloche déjà cassée et rompue, où ils trouvèrent les plus apparentz de la ville empressés à l’exécution de leur entreprise, auxquels le sr Marin s’addressant avec hardiesse, leur dit: « Messieurs, je vous commande de la part de S. A. SS. de désister de cette action et sortir d’icy », lesquels demeurèrent muetz, sans jamais respondre un seul mot et, sans contredicte, descendirent à l’instant et se retirèrent en leurs maisons. Monsr Marin se saisit des /120/ clefs et, ayant serré le clocher, se retire jusques au matin qu’ayant appellé le capitaine de justice et ses archers, il se saisit des chariots de tous ceux qu’on avoit remarqué avoir été au clocher pandant la susdte exécution et, avec iceux, fit conduire tout le métail au fort des Allinges, à une lieue de là, pour l’y tenir en assurance; et fut tout trouvé, quoyque les hérétiques en eussent égaré et caché en divers lieux par les rues, et après quelque temps, par le soin du Rd p. Chérubin et Monsr Marin, en furent faictes trois belles cloches quy sont de présent audt clocher.
Et ainsi nonobstant ces bravades et menaces, nre chérubin séraphique ne laissoit point de continuer ses exercices. Il leur portoit les livres des sts docteurs et leur lisoit publiquement la vérité catholique, attachant des discours manuscritz à une colonne publique, où il soutenoit par l’écriture ste les articles de nre foy.
Et la Ste-Maison donnoit en cette façon des arrhes et avant-goûts des fruictz quy devoyent être plus abondamment recullis en ce peys-là quand elle seroit bien fondée; on voioit bien souvent pendant la journée ceux de Genève et autres quy venoyent lire les susdts écritz et en prenoyent des copies, et quelquefois en demandoyent au R. p. Chérubin, lesquelz ils emportoyent à Genève et ailleurs en leurs maisons.
§ 6. Nostre chérubin victorieux attaque de nouveau ces andagonistes, monté sur le pié d’une croix qu’il fit dresser au milieu de la susdte place publicque, devant ce beau palais ou maison de ville où habittoyent les quattre ministres de Genève, d’où même elle avoit été levée par les hérétiques et, montant sur quelques degrés quy sont au pié d’icelle, il les défioit et invitoit à soutenir leur fausse doctrine, avec laquelle ils perdoient ces pauvres habittants. Les ministres fermoyent leurs fenestres, et luy crioit à hautte voix: « De grâce, portés ces miens écrits à Messieurs les ministres, affin qu’ils viennent à répondre de vive voix ou par écrits. » De quoy ils demeurèrent tellement confus qu’ils n’osoyent aucunement comparoistre. Sa voix, comme dit est, étoit tellement vive et claire que, facilement, il pouvoit être entendu de loin, ce quy incita un grand /121/ concours de peuple quy s’y assambloit comme à quelque spectacle tout nouveau.
Les fenestres des maisons quy entourent toutte la place se remplissoyent d’auditeurs et ladte place étoit toutte couverte d’une grande multitude de gens. Les uns s’estonnoyent de l’assurance de cet apôtre nouveau; les autres s’irritoyent de cette nouveauté et les troisiesmes admyroyent l’éloquence du prédicateur, et, tous émeus de ses persuasions, se laissoyent gaigner à la force du st-Esprit quy opéroit en eux par l’organe de son serviteur.
Entre les irrités se trouva Madame de Vallon, femme du susmentionné capitaine, laquelle, poussée du zèle de sa religion prétendue réformée, en vint jusques-là que de s’en aller en cette place avec un pistolet pour le décocher contre le p. Chérubin pour le tuer. Mais ayant quelque peu écouté le prédicateur, elle s’en retourna toute changée sans avoir la force d’exécuter son dessein. Ce que même Monsr de Vallon, son mary, avoit déjà fait en un’ autre occasion, s’en étant retourné tout changé en son âme, confessant que les discours du p. Chérubin luy avoyent entièrement lié les mains et ôté la volonté de passer outre.
Le p. Chérubin voyant le fruict qu’il faisoit par ce sien exercice, le continua sy longtemps que les ministres ne pouvans supporter de voir que, d’une part leur troupeau se diminuoit et au contraire que la bergerie de J.-C. et de son Eglise alloit augmentant de jour en jour, et de l’autre qu’ils n’avoyent pas de quoy se garantir de cette perte et qu’à cette occasion ils recevroyent des continuels reproches de leur lâcheté, firent banqueroute à leur ministériat, quatre d’iceux s’enfuyans secrettement sur les terres des Bernois.
Depuis cette action se convertirent quelques-uns des principaux quy, comme nobles dauphins, furent suyvis de plussieurs autres, tant entre les mains de Monsr le prévôt de Sales que du p. Chérubin, entre lesquels fut l’illustre seigneur d’Avully, du depuis marquis d’Armence, et noble cavallier Monsr de Vallon, lesquels comme principaux du lieu, commencèrent à prendre la protection du p. Chérubin. Le susdt seigr d’Avully, avant sa conversion, étoit l’œil droict du Conseil de Genève, homme /122/ docte et très expertz. Il avoit maison dans la cité et étoit très ardant en la religion prétendue des calvinistes. Après quoy, comme un autre S. Paul, il travailla continuellement avec un zèle enflammé, par ses écrits et en propre personne, à la conversion, premièrement de ceux de Thonon, sa propre patrie, puis des autres, pour dilater la vérité catholique ès Etats de Berne, Lausane et Valley; et singulièrement étoit soliciteux de la conversion de Genève. La ville de Thonon prit tant de lumière et bon exemple de la conversion de ces messieurs que, dans une année, elle fut plus de la moitié catholique, le peuple concourant allaigrement à la ste messe, à la prédication catholique et à l’usage des sacrements. Enfin, en ce temps-là la susdte entreprise du p. Chérubin prit racine ou, pour mieux dire, l’œuvre de Dieu ordonné de sa divine Majesté et conduit par la Reyne des cieux, par l’entremise de son humble serviteur, le p. Chérubin, commença à faire voir l’infallibilité de son principe.
§ 7. Quelque temps avant la conversion de Monsr d’Avully, arriva que Madame sa femme se treuvât extrêmement mal au travail d’enfant et ne pouvoit accoucher, languissant quelques jours dans les peynes sans qu’aucune diligence profitât aucunement. Madame Fournier, bourgeoise de Thonon, dit à Monsr d’Avully: « Monsieur, nous n’avons pas icy des mères-sages capables pour samblables nécessités. Il y en a une dans Evian, à deux petites lieues de là, quy est fort galante femme et très experte en ce métier: il la faut faire venir. — Qu’on la face venir, dit Monsieur, à quel prix que ce soit. » La femme étant venue et ayant pris connoissance de l’affaire, dit: « Monsieur, l’enfant est tourné et en telle sorte que, sy Dieu n’y met la main, il faut que la mère et l’enfant en perdent la vie, et je ne peux rien en cela. » Monsieur dit : « Que l’on face tout ce que l’on pourra. » La femme repartit, comme bonne catholique: « Monsr, il y auroit bon remède, sy vous aviez la foy et dévotion de nre religion. On pourroit faire quelque vœu et Dieu vous exauceroit. A moins de cela je ne sçay qu’y faire. »
Monsieur quy étoit dans l’extrême affliction, consentit que l’on fît tout ce quy seroit jugé expédient. La femme vrayement /123/ sage, dict: « Nous ferons vœu à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie, Nre-Dame, que, s’il plaît à nre Seigneur que la mère et l’enfant soyent deslivrés du danger, l’enfant sera baptisé à l’Eglise catholique, instruict et élevé en icelle et sera vêtu de blanc jusques à ce qu’il soit marié. » Monsieur consent à tout et promet de le faire observer.
Le veu se faict entre plusieurs catholiques quy se treuvèrent dans l’occasion, et voilà aussy tôt que l’enfant se tourne; la mère-sage donne la bonne nouvelle et l’assurance de la vie de la mère et de l’enfant, et voylà que bien tôt après, une belle fille vient au monde; on la porte à Evian, où elle est baptisée à la façon des catholiques et mise entre les mains d’une nourrice catholique, fut instruite en la foy de la ste Eglise romaine, jusques à quelques années vêtue de blanc, puis envoyée en Bourgoigne dans un monastère de religieuses, où étoit une religieuse, sœur de Monsr d’Avully, laquelle éleva cette jeune damoiselle, jusques à ce qu’elle fût nubile, et lors le père étant converti et grand catholique, la retira en sa maison à Thonon, toujours vêtue de blanc, sa femme étant morte dans l’hérésie.
Il avoit encore deux autres filles, obstinées au calvinisme et résolues de mourir en la secte de leur mère. Monsr le prévôt de Sales n’avoit rien épargné pour leur conversion, mais Monsr leur père voyant que la douceur ne suffisoit pas au salut de leurs âmes, il y employa son authorité, et ce qu’elles firent au commancement par contrainte, se changea par après en vraye foy et dévotion.
Les hérétiques de Thonon se voyans en cette sorte abandonnés de leurs pasteurs, comme nous avons vu cy-dessus, pouvoyent assés colliger et connoistre la foiblesse de leur doctrine. Néant moins pour s’en éclaircir encor mieux, ils pressèrent un ministre quy leur étoit encore resté, d’accepter la dispute avec le p. Chérubin, mais ne l’ayant peu persuader à ce faire, ils furent frustrés de leurs attentes.
§ 8. Lausane, très noble et ancienne cité épiscopale, soû laquelle étoyent autres fois Berne, Fribourg et autres Etats comme ses diocésains, ayant été le refuge des quattre ministres de Thonon, pour fuir honteusement la présence de nre chérubin /124/ victorieux, prit à prisfaict de luy déclarer la guerre, prétendant de pouvoir secourir Thonon, en ayant plus de commodité que les autres, n’ayant qu’à traverser le lac; et encor en qualité de celle quy dépend entièrement de Genève en matière de religion et tous ensembles, étoyent fort affligés de la perte prétendue de Thonon, comme chefz du duché de Chablays, voyans en cette perte leur espérance submergée de prendre et perdre toutte la Savoye, l’acquérans à leur religion prétendue réformée, ainsy qu’ils tenoyent pour certain, présupposans que les capucins ne persévèreroient pas, et particulièrement le p. Chérubin, mais que quand il auroit faict ses descharges et ses efforts, il se retireroit. C’est pourquoy ils ordonnèrent aux hérétiques de Thonon quy arrivoyent encor environ à la moitié, d’édifier un temple hors la ville, les assurans qu’ils ne manqueroyent point de les secourir par leurs continuelles prédications, puisqu’il n’étoit plus permis de prêcher dans l’église de la ville, sinon en catholique. Les hérétiques de Thonon ne manquèrent point d’exécuter cet ordre, et les ministres de Lausane venoyent de nuit à Thonon pour prêcher à l’aube du jour et peut-être la nuict, pour paître leurs boucz et chevreaux.
dispute d’un maître d’échole de lausane
avec le p. chérubin.
Les susdts ministres de Lausane se résolurent d’attaquer vivement le père Chérubin par la dispute et montrer à leurs jadis adhérants déjà catholiques, que ledt p. Chérubin étoit un ignorant. A cet effect, un mattin à l’aube du jour, vint à luy un maître d’échole, très expert en la langue latine, accompagné de quelques ministres inconnus, lesquels ayans invité tous leurs adhérans restés à Thonon en cette dispute, le maître d’échole vient au logis du p. Chérubin et, à guise d’un ancien pharisien, avec des parolles douces, feintes et affectées, donnoit à entendre que luy et quelques siens amis désiroyent d’estre instruictz. Le p. Chérubin luy donne toute sorte de confiance amiable et, commençans à discourir familièrement, peu à peu entrèrent dans le salon, en la maison de Madame son hôtesse /125/ quy étoit catholique, venue habiter dans Thonon pour jouir de ses biens temporels, environ deux centz personnes du party des huguenots. Alors le p. Chérubin quy ne redoutoit rien moins que la perte de sa vie, craignant toutesfois qu’ils le voulussent publier être vaincu et confus, comme en effect étoit leur intention, leur dit: « Messieurs, il n’est pas raisonnable que je traicte avec un sy grand nombre de personnes sans l’assistance de quelques-uns de nre party », et manda promptement appeller quelques-uns des principaux catholiques, et entre autres les deux susmentionnés seigneurs d’Avully et de Vallon, en la présence desquels se fit la dispute avec le maistre d’échole, à la façon de ceux quy soustiennent des thèses. Ce pauvre maître et écholier tout ensemble avoit certains poincts et argumentz par écrit que luy avoyent donné les ministres. Il les tenoit cachés en ses mains, sur lesquels de temps en temps il donnoit des œillades. Le p. Chérubin s’en appercevant luy fit une douce correction, luy disant: « Monsieur, êtes-vous venu icy pour disputer famillièrement ou pour réciter une leçon ? » La honte le contraignit à laisser à part son rolot avec lequel il s’aydoit comme il pouvoit. Quoy faict, il demeura confus et, ne sçachant comme se vanger, il voulut piquer le p. Chérubin, disant qu’il étoit un ignorant, disant qu’il parloit un latin commun à la façon des jeunes écholiers. Le p. Chérubin repartit: « Mon latin est tellement élégant, qu’il est suffisant pour vous faire connoistre votre ignorance en la vérité catholique, et cela me suffit. » Le maître d’échole demeura entièrement muet.
§ 9. Sur cela un des principaux ministres de Genève donna le cartel de défy au p. Chérubin, pour faire une dispute solennelle et publique audt Thonon, prétendant de preuver sa religion prétendue réformée être plus propre pour le salut éternel et mieux observatrice du st évangile que celle quy se dict catholique romaine. Le p. Chérubin accepte le party avec cette réserve de participer avec les supérieurs de la ste Eglise romaine, sa mère, et en avoir leur licence et permission, avec le consentement de S. A. SS., adjoutant qu’il vouloit aussy voir la licence de ses seigneurs de Genève. « Car, dit-il, entre les catholiques, nous ne traictons pas comme vous faictes, quy, ès choses /126/ essentielles à la foy et religion, présumez chacun en particulier librement et absolument agir comme bon vous semble, lors qu’il vous plaît et avec quy que ce soit, comme vous faictes à présent, afin que, sy vous réussissez en quelque façon, vous vous en glorifiés: sy vos affaires vont mal, la faute en soit imputée au particulier quy a traicté. C’est pourquoy je me suis réservé la participation avec nos supérieurs, afin que, par le moyen d’une ste humilité et soumission à l’Eglise, nre mère, je puisse obtenir la grâce du St-Esprit et son assistance; et si en quelque chose je ne vous donne pas toute la satisfaction requise, elle supplée à mon desfaut, soutenant et éclaircissant les points proposés touchant les vérittés catholiques.
» Cette proposition étant acceptée, je veux que la dispute se face en public et en lieu convenable, et que tout ce que nous dirons de part et d’autre soit écrit authentiquement par mains de notaires publics, en présence de témoins »; et de tout cecy en fut pris acte par écrits publics avec les capitulations d’accord de part et d’autre. Le tout fut accordé à Turin par Monseigneur le nonce, et S. A. SS. manda que l’on donnât des bonnes gardes au p. Chérubin, pour l’assurance de sa personne, accompagné de plusieurs de nos pères. S. A. SS. fit aussy faire une bonne provision de livres convenables à cet effect.
Il ne se peut imaginer quel contentement les citoyens et habitans de Genève témoignoyent de cet accord. Les seigneurs firent la licence en bonne forme. S. A. SS. donna son congé et consentement et offrit en otages deux de ses principaux gentilhommes. L’illme nonce apostolique Monseigneur Ottenelly, évêque de Fano, neveu du Rd p. Roger, capucin, le Vieux, de la Marque d’Ancône, très vigilant en cette saincte entreprise, non seulement fut enclin à donner consentement à cette dispute, mais encore fit une provision d’un nombre des plus vaillantz de nos pères prédicateurs, pour envoyer à Thonon en temps opportun, conformément à l’ordre de S. A. SS.
Tous les jours, pendant quelques moys, on mandoit à la façon des postes ou messagers ordinaires, de Tonon à Genève et de Genève à Tonon, entre les ministres et le R. p. Chérubin, et secrètement venoient continuellement des principaux de Genève prier le p. Chérubin de venir à la dispute. Et eux-mêmes /127/ importunoyent leurs ministres de donner fin à cet affaire, venans aux effects. Enfin quand les ministres virent qu’ils étoyent tellement pressés qu’ils ne pouvoyent plus différer, et le jour assigné étant arrivé, ils trouvèrent une invention, disans que ce ministre quy avoit proposé cette dispute n’en avoit pas communiqué avec leur synode et partant qu’il méritoit d’estre châtié. Ils luy firent son procès et le condamnèrent au fouet et au bannissement de Genève, ce quy fut exécuté. Et au temps que le jubilé se célébroit à Thonon, l’an 1602, il demeuroit delà le lac, au peys de Vaux, terre des Bernois.
Ce choq toutefois, quoy qu’il n’ait été que de parolles sans effect, n’a pourtant laissé de produire le fruict que les catholiques en pouvoyent espérer, sinon en tout, au moins en partie. Car il est impossible de dire combien les ministres demeurèrent décrédités vers ceux de leur religion prétendue réformée; et au contraire la grande estime qu’ils firent du depuis des capucins, les Genevois louans la prudence du p. Chérubin et mettans toute la faute sur le ministre quy s’étoit glorifié de comfondre son andagoniste, le p. Chérubin, quoy qu’ils eussent consenty et authorisé l’affaire, comme dit est, mais ils aimèrent mieux qu’un seul portât la peine que de participer tous à la confusion.
Le manuscrit de Rd Messire Pierre Crytan, jadis sacristain de la Ste-Maison de Thonon pendant le grand jubilé de 1602, et du depuis plébain de Tône, homme très généreux et bon ecclésiastique, dict de cette dispute intentée par les ministres, comme est plus au long écrit au livre de cour des registres de Thonon, que le p. Chérubin fit enregistrer: ce refus des ministres fit un peu réveiller ceux de Thonon, dit-il, comme un grand suject pour les convertis.
dispute solemnelle du r. p. chérubin, prédicateur capucin, faitte en public, en latin, avec le sr hermanus lignarius, professeur de la théologie de genève, en la ville de thonon en chablays, l’an 1598.
§ 10. Les ministres de Genève se trouvans grandement travaillés à cause des doutes que leurs écholiers leur proposoyent /128/ continuellement sur les raisons du p. Chérubin, pour leur donner quelques satisfactions, se préparent secrètement pour l’ataquer et surprendre. Un jour, effectivement, quy fut la veille du jour des Palmes, le professeur de leur fausse théologie sortit de Genève avec ses écholiers licenciés en théologie et autres françois et allemans, et vinrent à Thonon, auxquels se joignirent tous les principaux de la ville et leur ministre avec eux, si bien qu’ils faisoyent environ le nombre de trois cents personnes, et s’en allèrent au logis du p. Chérubin à l’improviste.
Le magistrat comparut aussy à l’instance du p. Chérubin. Estant donc tous assamblés dans un grand sallon, le p. Chérubin ayant entendu leur dessein leur dict: « Je me juge être le plus infirme de tous les prêcheurs catholiques et néantmoins me confie, non en mes forces, ains en la bonté de la cause que je desfend. Je ne vous fuiray jamais, car il me sera asés facille, assisté de la grâce de mon Dieu, de rendre rayson de ma foy et de l’espérance quy est en moy, voire de ce que je prêche. Je suis prêt d’ouÿr et de respondre à vos doutes et questions pourveu que me promettiez, par écrit, de persévérer à ouÿr toutes les raisons et répliques que je voudray apporter sur le poinct qu’entamerez, et qu’il ne sera point loissible de quiter et imterrompre la dispute. Autrement je vous décrieray par tout le monde. Vous vous arrêterés aussy sur un seul poinct pendant qu’on aura à dire quelque chose; et sera toute la dispute écritte par secrétaires desquels nous conviendrons. Avisez donc de ne vous embarquer en cet affaire, sy vous ne voulez poursuivre. J’en pren à témoin toute cette grande assamblée, car, disoit-il, vous autres de Genève, m’avez dèsjà failly de promesse donée; vous m’avez invité l’année passée à disputer en votre ville, et quand on vous prit au mot, vous vous dédittes honteusement. C’est de vous aussy que je me plains à juste occasion et mets les placards en publicq afin de vous monstrer le tort que vous avez de fuir le moyen de procurer le salut de tant de pauvres âmes. »
Le professeur alors fit quelques refus de passer cette obligation de persévérer à la dispute; mais le p. Chérubin luy répliquant qu’il ne vouloit autrement disputer, enfin tous deux firent la promesse cy-dessoubs écritte, remise ès mains du Sr juge maje de Chablays en présence de tous. /129/
teneur de la promesse prise sur l’original quy est ès mains du magistrat.
Nous promettons par ensemble de conférer sur un point jusques à ce que l’on ayt à dire des raisons sur cette matière, et les ouÿr toutes, prenant demy-jour ou une nuict, comme on voudra, et qu’on y mette tant de temps qu’il sera nécessaire. Ainsy le promettons.
Fait à Thonon, le 14e mars 1598.
Signé au bas :
f. Chérubin, capucin
Herman Lignarius.
Les secrétaires furent esleus, deux de Genève et un advocat catholique, et ainsy le p. Chérubin l’en fera dans une méthode convenable à quy désire faire du fruict pour le salut des âmes.
Mais avant que nos combattans commencent à faire des armes, je ne croy pas être hors de propos de dire quelque chose des circonstances précédentes quy ont étés comme les causes motives de ce conflit et ont étés comme ses médiateurs pour porter le cartel de défy. Voicy comme en parle Monsr d’Avully (du depuis marquis d’Armence) en une sienne lettre addressée à Monsr de Charanson, conseiller de S. A. SS. et maître en la Chambre des Contes de Savoye, imprimée l’an 1598, signé De Sainct-Michel 2.
A la fin du livret sont les approbations faictes dans Lion et la permission de l’archevesque, comme se void cy-après.
« J’estime les motifz de cette dispute être tels. Le R. p. Chérubin quy a prêché aux aventz et en caresme en cette ville de Thonon, poussé d’une ste affection et zèle de la foy catholique, souvantes fois allégant les passages des stes escrittures et sacrés conciles et doctrines 3 de l’Eglise de Dieu, addressoit sa parolle aux ministres, disant: « Que sçauriez-vous dire à cela ? Vous n’avez pas moyen /130/ d’eschapper ses autorités. Je vous défie de pouvoir montrer le contraire : pour ce, recognoissez vos erreurs. » Outre plus il mettoit par écrit et placcardoit ce qu’il avoit dict de vive voix, dont advint qu’à la fin des avents, on invita ledt père d’aller à la maison de ville, pour se joindre avec le ministre. Il se trouva là unne grande assamblée. Le ministre de Thonon, premier parlant, dict qu’en cas qu’on luy allégât les docteurs de l’Eglise, il ne voulait aucunement traiter et discourir avec le p. Chérubin, adjoutant qu’il n’avoit oncques leu en sa vie plus de quatre feuilletz des escrittures desdts docteurs, ains seulement les épitres de S. Augustin; qu’il ne disputerait que par la seule Bible. Sur quoy le p. Chérubin remontra que la susdte Bible, grave, profonde et mistérieuse, livre scellé à sept seaux, pleinne d’autants de sacrements et mystères qu’elle a des lettres, estoit le fondement et la pièce principale de laquelle on est en difficulté; car la ste ecripture, bien et légittimement expliquée, selon la tradition apostolique, vient à appaiser toutes les difficultés en mattière de religion; et par ce, il ne vouloit point qu’on creut ny à luy, ny au ministre, mais qu’on allât puiser cette interprétation et exposition des écrittures divines dans les vives fontaines des anciens docteurs de l’Eglise de Dieu, lesquels confrontans un passade de l’escriture à l’autre, conformément à la tradition apostolique, lors qu’ils parlent tous d’un commun consentement, lèvent touttes difficultés et ambiguités de religion des espritz des hommes.
Le ministre alors répondit qu’il n’étoit point versé en la lecture de ces pères et qu’il ferait venir un de ses compagnons.
Le p. Chérubin luy répliqua: « N’avés-vous pas honte de vous mêler d’enseigner le peuple en une ville sy honnorable que celle-cy, vous défaillant une bonne partie de ce qu’il faut sçavoir de l’état de la religion chrétienne ? mais je vous veux montrer que même vous n’entendés rien en la Bible et, sans alléguer aucun docteur, je prendray un seul des poincts que vous niez. Or voicy que, par la seulle Bible, vous êtes convaincus, enseignant que nul ne peut garder les commandementz de Dieu, car avec sa grâce et assistance, cela se peut faire. » Il le luy preuve par plus de trante passages, du vieil et nouveau testament très clairs et évidents.
Le lendemain le ministre en rapporta quelques-uns qu’il estimoit contraires, auxquels dans le jour suyvant répondit copieusement /131/ le p. Chérubin, sommant le ministre de répondre et satisfaire à plusieurs choses auxquelles il étoit tenu.
Ils se sont écoulés deux ou trois moys depuis, sans qu’on ayt rien touché en ce faict, sinon que le p. Chérubin souvente fois se plaignoit en ses prédications que le ministre ne répondoit point à son écrit et à choses sy claires, tirées de l’écritture ste et leur reprochant toujours qu’ils étoyent mal fondés en leurs opinions et que la ste Bible les condamnait totalement. Estans doncques un jour de ce carême à Thonon sorty de la prédication du p. Chérubin, me promenant au-devant de la maison de ville en laquelle le ministre faisoit son habittation, où étoyent aussy plusieurs apparentz de la ville avec le ministre, je leur dy que je m’émerveilloy d’eux, qu’estans ainsi défiés par le p. Chérubin, ils ne trouvoyent quelqu’un quy vint conférer avec luy, puisque le ministre là-présent s’excusait sur la lecture des pères. Tous quasy d’une voix me respondirent que bien tôt il en auroit un quy parlerait à luy; le ministre particulièrement me dit que celuy quy viendrait ne seroit ny de Genève ny du peys de Vaux. Ce fut le professeur Herman, enseignant à Genève, quy toutefois n’en est pas natif. Ce personnage appellé Herman Lignarius, professeur publicq de la théologie de Genève et de grande réputation entre ceux de la contraire religion, doué de toutes les conditions nécessaires entre eux, au rapport commun tant de ceux de cette ville que de plusieurs de Genève, quy l’ont publié en ce lieu pour un très habile personnage, pour un homme de sa profession.
Il arriva en cette ville, accompagné d’aucuns de Genève, assés lettrés et fut receu du ministre Viret avec lequel il traicta familièrement.
Le p. Chérubin remarqua très bien, quand ils vinrent en son logis, qu’ilz portoyent des livres sous leurs bras, mesme que ce professeur dictoit la pluspart [de] ses raisons, en lisant un livre écrit à la main. Ce quy étoit signe évident, dict ledt père, qu’ils s’étoyent préparés auparavant et que c’étoit chose faicte à dessein.
Or donc, le 14e de mars dernier, le samedy veille des Ramaux, on donna ainsy entrée à cette conférence. Maître Louis Viret, ministre de Thonon, vint du bon mattin au logis du p. Chérubin, l’invitant d’accepter une compagnie de personnes d’honneur de Genève, pour être doctes, surtout l’un d’eux, comme il disoit, /132/ demandant réponce du lieu et temps propre pour l’assamblée. Le père capucin répondit qu’il recevoit tous ceux quy le venoyent visiter amiablement et courtoisement, mais qu’il ne falloit commancer aucune dispute, si on ne voulait persévérer et finir et, se plaignant de luy de ce qu’il n’avoit encore répondu, dans deux moys et demy, à ses écritz touchant l’article de garder les commandementz de Dieu, il l’exhorta aussy à ce qu’on traittât plus tôt en particulier qu’en conférence solemnelle et publique; toutefois pour leur ôter le suject de dire que les catholiques n’ont de quoy répondre, il remit le tout à la volonté du ministre.
Un quart d’heure après arriva au logis du p. Chérubin le professeur de Genève avec un licencié de leur théologie et quelques autres, plusieurs écholiers en la dte théologie, le ministre Viret de Thonon et grand nombre des apparentz de la ville. J’y viens aussy, appellé par mon fils de la part du ministre. Le p. Chérubin ébehy de voir sy grand assamblée, s’addressa au professeur et luy dict: « En quelle façon voulez-vous traicter avec moy : à part ou devant le peuple ? Sy vous voulez que ce soit publiquement, il y a beaucoup de conditions à garder, car c’est chose très importante au salut des âmes de ne laisser imparfaict ce qu’on entamera. Vous autres de Genève, m’avés déjà failly une fois de promesse donnée. Vous m’aviez invité l’année passée à disputer dans votre ville et, quand l’on vous prit au mot, vous vous dédîtes honteusement. C’est de vous aussy que je me plain à juste occasion, et mets les placards en public, afin de vous montrer le tort que vous avez de fuir le moyen de cercher le salut de tant de pauvres âmes. Je me juge être le plus infirme, etc. »
(Et le reste que nous avons vu cy-devant, pour les conventions prises avant que de commencer la dispute, et jusques icy parle Monsr d’Avully, au lieu susallégué.)
Après quoy le professeur commença toutte la dispute en la façon suyvante :
§ 11. Première action: Toutes les conditions de la dispute ayant été conclues et arrêtées par écrit de la main des secrétaires, comme est dict cy-dessus, Monsieur Herman proposa cette thèse : /133/
Mr Herman : Cette religion est vicieuse quy a ses fondements vicieux. Or la religion romaine a ses fondements vicieux. Donc elle est fausse: 1° parce qu’elle est fondée sur les livres apocriphes et s’en sert pour canoniques. 2° Elle est fondée sur l’interprétation vicieuse de la Bible; 3° sur le comsentement de l’Eglise romaine; 4° sur les traditions.
Or, tous ceux quy fondent leur Eglise sur lesdts livres apocriphes, la vicieuse interprétation de la Bible, le comsantement de l’Eglise romaine et sur les traditions la fondent sur des fondements ruyneux. Les papistes font cela. Donc les papistes fondent leur religion sur des fondementz ruineux.
Monsieur Herman apporte ces preuves, à cause que les papistes qu’il appelle pontificiaux prouvent le purgatoire et la prière pour les morts sur les livres des Machabées et par conséquent sur des fondementz ruineux, prétendant sapper les fondementz de la ste Eglise catholique par ses foibles arguments et détruire son authorité par son ignorance et témérité. Mais il fut bientôt arrêté, car le p. Chérubin, voyant ces grandes machines préparées à la destruction de la tour de David inébranlable, dit à ce grand Goliath de présomption et pièce de chair chargée plus de fer que de vie et d’esprit :
P. Chérubin : Monsieur, avant que je réponde aux preuves de la minute, il faut que je vous face quelque demande : Je vous demande donc sy la religion romaine n’a point d’autres fondementz pour preuver le purgatoire, ou si elle ne s’appuye pas sur des autres livres sans controverse, canoniques, pour son établissement.
Mr Herman : Je n’entend pas que les papistes veuillent fonder leur religion sur les livres des Machabées seulement : ains je confesse qu’ils se servent aussy des autres livres canoniques.
P. Chérubin : Elle a donc d’autres fondements et autres dogmes de la foy pour les preuver, outre ceux que vous avez mis en votre preuve.
Mr Herman : J’ay dict que j’entend de telle sorte ma proposition que je ne croy pas que les papistes se servent de ces quatre fondements, comme s’ils vouloyent fonder leur religion /134/ sur iceux tant seulement, mais qu’ils ont aussy accoustumé d’apporter plussieurs choses des livres canoniques.
P. Chérubin : Ces choses prémises, je répond que les catholiques ont d’autres fondementz que ces quattre susallégués, sçavoir est, tirés des livres sans controverse, canoniques, et ce, par la concession de nre adversaire. Donc il conclud mal, disant indéfinitivement que la religion romaine a des fondements ruyneux et faux.
Voylà « comme la vérité est toujours victorieuse. Dans un quart d’heure, le p. Chérubin luy fit confesser que les catholiques prenoyent pour fondement de leur religion, la ste écripture et des passages des livres estimés canoniques, sans controverse; de sorte que ce bravache argument s’en alla en fumée, péchant en logique, procédant a non sufficienti partium enumeratione. Nous autres, catholiques, dict Monsr d’Avully 4, avions du plaisir de voir l’adversaire ruiner ce qu’il avoit dit par sa propre confession, comme font foy les écritures de la conférence.
» Il avoit déjà été convenu entre les parties que le premier point ou argument qu’avanceroit le professeur seroit tellement débattu que, sur iceluy, on pourroit apporter tant de raisons, réplicques et réponses qu’on voudroit. Pour ce, le p. Chérubin, voyant les quatre points sy larges et amples avancés, de la matière des livres canoniques, de l’interprétation des stes écrittures, de l’accord de l’Eglise et des traditions, il dit à ses adversaires qu’ils tailloient une grande besoigne et beaucoup de mattière, et qu’il leur faudrait faire 5, comme ils avoyent convenu. Il promit aussy au professeur qui en faisoit aussy instance qu’à la fin de tous leurs discours, on dresserait une question sur la version de la Bible ».
Retournons maintenant au progrès de cette 1re action.
Le R. p. Chérubin voulant répondre à chacun des membres de la mineure du professeur dit: « Au premier, je nie que l’Eglise romaine s’appuye sur des livres apocriphes pour l’établissement des articles de foy; ains sur les écrittures canoniques et fondementz infaillibles, et la raison apportée du contraire n’a /135/ point de lieu, disans que le purgatoire et la prière pour les morts sont fondés sur les livres des Machabées. Monsieur Herman veut preuver que la foy de l’Eglise romaine est fondée sur des fondements ruineux, parce qu’elle est fondée sur les livres des Machabées, lesquels il croit estre apocriphes à raison de ce passage où les prières pour les morts sont célébrées. Mais cela est répéter son principe et mettre pour certain ce qu’il devoit preuver et ce quy est mis en question. Vice à la vérité intolérable parmy les logiciens, car Monsr Herman suppose comme chose certaine que les prières pour les morts sont choses vicieuses et partant que les livres des Machabées où elles sont contenues sont vicieux, veu plutôt qu’au contraire elle a la pure parolle de Dieu, pour fondement des documentz de la foy.
» Au second, je nie ce qu’il allègue, que l’Eglise romaine a pour fondement la fausse interprétation de l’écriture ste ou de la Bible, et dy qu’encore icy se treuve la reposition de principe, parce que ce quy est inconnu est pris pour chose notoire. Car on ne sçauroit monstrer qu’en l’Eglise romaine soit une fausse interprétation de la Bible, entendant toujours l’Eglise catholique par ce mot: romaine. Voire même que s’il est question du vray et naturel sens de l’écriture ste, il ne se trouvera qu’en icelle, selon le dire de S. Augustin : In ventre Ecclesiae manet veritas, « la vérité faict sa demeure ès entrailles de l’Eglise » 6.
» Au 3e, je nie que le consentement de l’Eglise, c’est-à-dire que le jugement commun ou uniforme des pasteurs ès choses de la foy, la pratique et usage uniforme des fidèles, sans aucune interruption, soyent un fondement ruineux, parce qu’en cela paroît manifestement estre accomplie la promesse de Jésus-Christ, faicte à ses apostres et à leurs successeurs : Ego vobiscum sum usque ad consummationem seculi, « je suis avec vous jusques à la consommation des siècles » 7. A quel propos donc vous efforcez-vous d’obscurcir avec les ténèbres de vre fausseté, de votre nouveauté et vanité, cette lumière en son midy, ce soleil de vérité en son solstice, je veux dire l’Eglise posée sur la montagne d’évidence par le St-Esprit, conservée en ce comsentement, /136/ unité et conformité ? et ce quy est de soy sy notoyre et d’une vérité tant illustre, vous l’osez appeller un fondement ruineux ! Entrons, je vous prie, en ce combat et, sy une fois vous levez le voyle de pertinacité de dessus vos yeux, vous appercevrez tout clairement les rayons éclattants de cette véritté infaillible. Mais à quel propos, encor icy, usez-vous de cette répétition de principe ?
» Au 4e, je répond en le niant, si vous entendez parler des traditions divines, ecclésiastiques et apostoliques, et qu’elles soyent des fondementz ruyneux, d’autant que l’apostre S. Paul dict aux chrétiens, en la personne des Thessaloniciens : Tenete traditiones quas didicistis, sive per sermonem, sive epistolam nostram, « gardez les traditions que vous avez apprises, soit de bouche, soit par nre épître » 8; et ailleurs, après avoir ordonné certaines choses par une sienne lettre, il dit : cetera cum venero disponam, « à mon arrivée je disposeray du reste » 9. Donc il n’a pas tout écrit. Et ailleurs : Vos estis epistola mea scripta non atramento, sed spiritu Dei vivi, non in tabulis lapideis, sed in tabulis cordis carnalibus, « vous êtes mon épistre, écritte non avec de l’encre, mais avec l’esprit de Dieu vivant, non en des tables de pierre, mais en des tables d’un cœur de chair » 10. De plus, si les traditions étoyent des fondementz ruyneux, il faut que votre secte aille en ruine, car vous avez receu la Bible par tradition; vous observez le jour du dimanche, substitué au sabbath, par tradition, et plusieurs cérémonies du baptême et du mariage que vous avez retenu des anciens, et ainsy ces deux dernières choses que vous dittes être des fondementz ruineux sont plutôt des fondementz très fermes et inébranlables de toute la religion d’où vous autres, Genevois êtes décheus. C’est pourquoy vous avez été faicts instables et mobiles à tous vents, en la foy et religion. »
Mr Hermann répond ainsy à la première concession: « Je n’ay jamais concédé qu’ils eussent de vrays fondementz, mais qu’ils disent en avoir et le présument. Au second point, je /137/ preuve qu’ils ont des livres apocriphes pour fondement de religion, ce que je preuve en deux façons et par deux raisons : premièrement, par les témoignages de l’ancienne Eglise et, par après, par les mêmes livres, car le concile de Laodicée 11 ne les tient pas pour canoniques. S. Athanase, in Sinopsy, ne les rapporte pas entre les canoniques, ains les tient comme tels qu’ils doibvent être leus des cathécumènes 12. Ruffin, en l’Exposition du Simbole, dit qu’il a appris des majeurs que ces livres, avec ceux de Tobie, Judith, etc., ne sont pas canoniques, mais sont tenus entre les livres ecclésiastiques 13. S. Hiérôme en son prologue Galeat, dit qu’il en faut recourir aux Hébreux et que, ce quy ne se trouve pas chez eux, doibt être rejetté entre les choses apocriphes 14. Le même Hiérôme, en sa Préface des livres de Salomon, dit manifestement que les livres que les papistes tiennent pour canoniques, ne sont point tels 15.
Sur cela il faut voir Nicéphore chez Cyrus Prodomus 16, item Damascène, liv. 4, chap. 8 17. Le même écrit Nazianzène 18; item Cirile, liv. 4 de la Catéchèse 19; de même Epiphane, Haeres 20. Item faut voir Irénée en son prologue des apocriphes 21. Item Denis le Carthagénois...; item Richard de Saint-Victor, liv. 2, chap. 9 22; item Rudolphe, liv. 14; sur le Lévitique, chap. 1, 7; item Hugues de Saint-Victor, Des Sacrementz 23; item Isidore au livre De Officiis 24, écrit Maur, De institutione clericorum chap. 15 25; item Leontius De Sectis, actio /138/ 2a 26. En ces témoignages, partie par l’authorité de l’Eglise et partie par quelques écrivains papistes, est preuvé que les livres des Machabées, avec les autres que nous rejettons, ne sont pas canoniques, mais apocryphes. »
P. Chérubin : « J’accepte votre manière d’argumenter et de preuver par les témoignages des conciles de l’ancienne Eglise et des sts pères, pourveu qu’on recoure aux volumes originaux; et vous, dit le p. Chérubin à Monsieur Viret, ministre de Thonon, voyez comme il faut procéder. Pourquoy me disiez-vous, une fois, que vous ne vouliez point que je vous allégasse les docteurs de l’Eglise ? Aprenez icy de votre maître quel comte vous devez faire de ces SS. Maîtres, d’un S. Augustin, d’un S. Hiérôme et autres vrais expositeurs de la parolle de Dieu. Et ne vous excusez pas que vous alléguez la Bible; aussy font bien les catholiques, mais avec cette différence qu’ils ensuivent l’exposition que ces sts docteurs en donnent. Et vous la puisez dans votre cœur et tordez le nez aux passages. »
Puis retournant à Monsr Herman, il luy dit: « Monsieur, avant que je responde à vos preuves, je vous demande pourquoy vous proférez tant d’autheurs catholiques, puisque vous les rejettez et autres dogmes de la foy ? » Le professeur s’estant apperceu que cette façon de preuver plaisoit à sa partie adverse, respondit:
Mr Herman : « Ma foy s’appuye sur les seules écrittures. Mais ces témoignages sont d’une surabondance de preuves, afin que les papistes soyent surmontés et débellés par leurs propres armes. »
P. Chérubin : « Produisez donc d’autres preuves à priori, sy vous en avez quelqu’une, puisque celles-cy ne sont que de la surabondance et à posteriori. Car ainsy le requiert le vray ordre de la doctrine, à ce que la question proposée soit plus facilement terminée. »
Le professeur ne voulut aucunement pour lhors donner d’autres preuves. /139/
P. Chérubin : « Prenez garde, Monsieur Herman, que vous n’outrepassiez les limites d’une dispute et ne sortiez point de ce genre de preuve, par le témoignage de l’ancienne Eglise et des sts docteurs jusques à une exacte preuve et discution d’icelle. » On demeura aux termes de preuver par les anciens docteurs et témoignages de l’Eglise, si les deux premiers livres des Machabées étoyent canoniques, ce qu’étant preuvé, sans plus disputer est aussy preuvé qu’il y a un purgatoire et que les suffrages pour les morts sont bons et licites. Le p. Chérubin adjouta: « Mais venons maintenant au point, soit supposé, non toutefois concédé, que les livres des Machabées ne fussent pas canoniques; on trouve toutefois plusieurs passages de l’Ecritture ste, pour le fondement de la foy catholique, principalement du purgatoire. (Et ont été cités quelques-uns d’iceux que nous obmettons pour abréger.)
» Je répond donc à voz preuves en plusieurs façons, à cause qu’elles se divisent en trois membres, parce que, ou vous tirez votre témoignage de l’ancienne Eglise, ou de quelques pères ou des histoires.
» Quant à la première preuve quy est du témoignage de l’Eglise, cela faict contre vous, car le vray moyen pour discerner quel livre est canonique, c’est le jugement et tesmoignage de l’Eglise. Je vous prie donc de vous resouvenir de votre dire, que l’ancienne Eglise peut porter tesmoignage des livres canoniques. Or, tant s’en faut qu’elle juge les livres des Machabées estre apocriphes que plustôt au contraire, elle les a déclaré canoniques au 3e concile de Carthage, chap. 47 27, et en celuy de Florence, en l’union des Arméniens sous Eugène IV 28 et au concile de septente évêques sous le pape Gélase 29. Quant à ce quy regarde les authorités et témoignages rapportés des sts pères, les mêmes pères anciens montrent qu’ils sont mal entendus. Car S. Cyprian au livre De exhortatione martirii, chap. 11, produict les mêmes livres fort honorables 30. Le même faict /140/ S. Grégoire de Nazianze, en l’oraison De machab. 31. De même S. Ciprian, liv. 1er, Ad Cornelium, Epit. 3, tient les livres des Machabées pour écrittures divines et tire desdictz livres des tesmoignages d’authorité 32. »
Mr Herman : « Produisés les parolles de Ciprian. »
P. Chérubin : « Je n’ay pas le livre en main, mais quand je le rancontreray, j’écriray les parolles en marge. C’est assez pour maintenant de vous avoir faict voir l’estat que ce st docteur faict de ces livres. »
Mr Herman : « Je vous prometz de le vous envoyer de Genève, mais pour venir au poinct de nre proposition, encor que Ciprian diroit que ces livres soient écritture divine, il ne s’ensuit pas pourtant qu’elle soit canonique. »
P. Chérubin : « C’est chose commune et usitée entre les théologiens que les deux motz soyent tenus pour sinonimes et pris pour une même chose, voire que pour l’ordinaire le mot de « divine » signifie plus efficacement que celuy de canonique. Mais je retourne là d’où j’ay fait digression. S. Ambroise, liv. 2 [De Job], chap. 10, 11. produict aussy honnorablement ces livres 33. On voit le témoignage de S. Isidore, au 6. de ses étymologies, c. 1 34. S. Augustin en plusieurs lieux les preuve admirablement estre canoniques, comme au liv. 2. De doctr. christ., chap. 8 35, et au liv. 18, De Civitate Dei, C. 36, dit que non les Juifs mais l’Eglise tient pour canoniques les livres des Machabées 36. Faut aussy voir ce st docteur au livre 2, contre l’épître de Gaudentius, chap. 23, où il les appelle écritture ste 37. Il y a aussi touchant cela, le témoignage d’Innocent Ier, en l’épître ad Exuperium Tolosanum 38. /141/
» Pour conclusion donc du premier membre, on répond qu’il conste dèsjà assés de ce quy a été dict, que l’Eglise primitive depuis mille et deux centz ans a tenu ces livres pour canoniques, puisqu’elle l’a définy et que le dire de quelque autheur particulier ne peut pas prévalloir au jugement et à la décision et définition de l’Eglise, car telle a été la pratique de tous les chrétiens, depuis le temps des apôtres jusques à présent, de suyvre le jugement de l’Eglise. Semblablement est répondu en général au 2e et 3e membre de votre preuve où vous apportés les sentences des autheurs particuliers. Mais je me plain que plusieurs passages ont esté produictz par vous en un sens contraire à l’intention desdts autheurs, desquels vous n’avez pas même cité les propres parolles. C’est pourquoy il faut nécessairement recourir aux livres originaux. Je veux toutefois répondre en particulier à chacune des sentences que vous avéz cité, outre ce qui est dict cy-devant. » Mais comme les assistans vouloyent se retirer, midy étant dèsjà sonné, la dispute a esté différée jusques après diné. Et ainsi a esté terminée la première action de cette conférence.
La 2e action fut faitte à deux heures après-midi, le même jour du samedy avant le dimanche des Palmes, et fut continue jusques au coucher du soleil.
Tous étans derechef assemblés en la maison de l’habitation du R. p. Chérubin, ledt p. Chérubin voulant entreprendre la poursuitte de ses responses dèsjà commancées en la précédente action, Monsieur Herman demanda que luy fût concédée la faculté de réplicquer aux réponses dèsjà produittes, par ledt père, promettant par apprès d’ouÿr ses raisons et solutions.
Mr Herman : « Aux exceptions de frère Chérubin, je répond ainsy: en premier lieu, je persiste en l’opinion aléguée cy-dessus, d’user librement du témoignage de l’Eglise et des sts pères, toutesfois et quantes qu’il sera conforme aux stes écrittures, et partant sy quelque chose est preuvée par l’écriture ste ou par l’Eglise ou par le témoignage des pères de l’Eglise primitive, je l’accepteray volontiers. /142/
« En 2e lieu, n’estant pas maintenant de nre institut de disputer du purgatoire et n’ayans étés allégués aucuns témoignages pour cela, il n’est pas besoingt que nous disputions pour cela, mais seulement nous opposons une simple négation à une simple affirmation.
« Troissièmement, me resouvenant bien de mon dire : je recevray librement les conciles et les pères toutefois et quantes qu’ils s’accorderont aux sacrées écrittures.
« Quatrièmement, je répond que l’on ne peut apporter témoignage de l’Eglise universelle en faveur des livres susditz. Car, quant au concile de Carthage, il a été provincial et combat fortement contre la religion pontificale, parce qu’au canon 26, il deffend que l’évêque du premier siège ne se nomme point souverain prestre ou chose samblable. Quand au concile de Florence, jamais je ne le comprendray soû le nom de l’ancienne Eglise, parce qu’il est nouveau et pontifical; quant au concile de Gélase, je dy qu’il doit être impreuvé même à nos adversaires quy nous jugent, parce qu’il nomme seulement un livre des Roys; il laisse Samuel et n’a qu’un livre d’Esdras, qu’un des Machabées et laisse Baruch hors le canon. Donc selon le tesmoignage même de nre partie adverse, ce concile n’a pas été tel qu’il puisse faire pour eux en cette dispute; quant à ce quy concerne S. Cyprian, ses parolles n’ayantz pas été produictes, nous n’avons besoing d’y respondre pour le présent, parce que nous ne sçavons pas qu’est-ce qu’il dict.
« Grégoire de Nazianze ne dict pas que les livres des Machabées soyent canoniques, mais il loue merveilleusement l’histoire de la mère et de ses enfans; mais il ne s’ensuit pas de là qu’il aye tenu ces livres pour canoniques.
« Au témoignage de S. Augustin je répond que je ne nye point qu’il ne nomme ces livres en quelques lieux, canoniques, mais je dy que ce mot de canonique est pris chez luy diversement et pour homonyme, car d’autres témoignages du même Augustin feront bien voir qu’il ne pren pas partout ce mot canonique en la même façon et au même sens. Car au liv. 18 de la Cité de Dieu, chap. 36, ayant dict que ces livres sont canoniques, au même lieu il dict que ses livres ne sont pas canoniques. Voicy comme il en parle: Quorum supputatio temporum /143/ non in scripturis sacris quae canonicae appellantur, sed in aliis invenitur in quibus et Machabeorum libri, quos non judaei, sed Ecclesia pro canonicis habet, propter quorumdam martyrium passiones; graves, vehementes atque mirabiles, « desquels la supputation des temps ne se trouve pas ès sacrées écrittures quy sont appellées canoniques, mais ès autres entre lesquels sont les livres des Machabées, que l’Eglise, non les Juifs, tient pour canoniques, à cause du martyre de quelques-uns, et leurs souffrances graves, véhémentes et admirables 39 ».
» Ainsy le même Augustin au livre second des merveilles de l’écritture, chap. 34: in Machabeorum libris etsi aliquid mirabilium numero inserendum conveniens fuisse huic ordini inveniatur, de hoc tamen nulla cura fatigabimur quia tantum agere proposuimus et de divini canonis mirabilibus exiguam quamvis ingenioli nostri modulum excedentem historicam expositionem ex parte aliqua tangeremus « encor qu’il soit trouvé à propos d’insérer quelque chose en ce rang des merveilles de ce quy est dans les livres des Machabées, nous ne nous mettrons toutefois en peine de cela par ce que nous avons seulement proposé de toucher en partie une petite exposition historique des merveilles du divin canon, quoy qu’excédente la portée de nostre petit esprit » 40. Au passage de S. Augustin, liv. 2, chap. 8, De doctrina Christ. je répond ce que dict le cardinal Cajetan à la fin de ses commentaires du viel testament: « Nous avons terminé en ce lieu, dit-il, les commentaires des livres historiens du viel testament, car les autres, sçavoir est Judith, Tobie et les livres des Machabées sont supputés de S. Hiérosme hors les livres canoniques et placés entre les apocryphes, avec la Sapience et l’Ecclésiastique, comme il appert au prologue, Galeat. » Nec turberis, novitie, dit-il, si alicubi repereris libros istos inter canonicos supputari, vel in sacris conciliis, vel in sacris doctoribus, nam ad Hieronymi limam reducenda sunt tam verba conciliorun quam doctorum, et juxta illius sententiam ad Chromacium et ad Heliodorum episcopos, libri isti et si qui alii sunt in canone Bibliae similes, non sunt canonici, hoc est non sunt regulares ad firmandum ea quae sunt /144/ fidei. Possunt tamen dici canonici hoc est regulares ad edificationem fidelium, ut pote in canone Bibliae, ad hoc recepti et auctorati; cum hac distinctione discernere poteris dicta Augustini in 2. De doctrina Christiana et scripta in concilio Florentino, sub Eugenio 4, scriptaque in conciliis provincialibus Carthaginensi et Laodicensi et ab Innocentia et Gelasio pontificibus (hactenus Cajetanus), « Et ne vous troublés pas, novices, si vous trouvez en quelque lieu ces livres supputés entre les canoniques, ou ès conciles sacrés ou ès sts docteurs; car il faut réduire les parolles tant des conciles que des docteurs à la lime de Hiérôme et selon son opinion, écrivant aux évesques Chromacius et Heliodorus, ces livres, et s’il y en a quelques autres semblables au canon de la Bible, ne sont pas canoniques, c’est-à-dire ne sont pas réguliers pour fortifier les choses de la foy. Ils peuvent toutesfois être dict canoniques, c’est-à-dire réguliers pour l’édiffication des fidelles, comme receus dans le canon de la Bible et authorisés pour cela. Vous pourrez discerner avec cette distinction, les parolles d’Augustin au liv. 2 de la Doctrine Chrétienne et ce quy est escrit au concile de Florence sous Eugène 4 et ce quy est écrit ès conciles provinciaux de Carthage et de Laodicée, et des pontifes Innocent et Gélase. » 41 Cette sentence de S. Augustin esclaircit davantage au liv. 2 De Doctrina Christiana, chap. 8, où il dit : Tenebit hunc modum in scripturis canonicis et inter eas quae ab omnibus accipiuntur ecclesiis catholicis, proponat eas quas plures gravioresque accipiunt, his quas pauciores minorisque auctoritatis ecclesiae tenent, « Il tiendra cette magnière de procéder ès écrittures canoniques qu’entre celles quy sont receues de touttes les églises catholiques, il préfère celles quy sont receues de plusieurs et plus graves églises ou autheurs, à celles quy sont receues des moindres en nombre et en authorité. » 42 Duquel tesmoignage de S. Augustin après 43 que ces livres qu’il a produit n’ont pas heu la même authorité en son estime, puisqu’il veut que ceux quy sont receus de plussieurs églises et plus authorisés soyent préférés aux autres; car s’il eût pris le mot de /145/ canonique partout et en la même façon, il n’eût pas dict qu’il falloit préférer les uns aux autres.
» Quant à ce quy est d’Innocent je dy qu’il ne devoit pas être produit parce qu’il est contraire à nos adversaires, car il dict qu’il y a heu cinq livres de Salomon. 4 épitres de S. Jean et obmet les livres de Baruch et de Tobie 44.
» Quant à la conclusion mise cy-devant, je nye qu’il conste des escritz de frère Chérubin que les livres quy sont en controverse soyent canoniques, prenant le mot de canonique pour divinement inspirés, quy soyent le canon de nre foy.
» Aux témoignages des pères, je répond que je les ay produit cy-devant, parlant non seulement d’eux mêmes, mais aussy de l’Eglise, car c’est ainsy que S. Hiérôme parle en sa préface sur les livres de Salomon: « Comme quelque église lit le livre de Judith et les livres des Machabées, mais elle ne les tient pas pour écriture ste canonique, ains elle lit les deux volumes pour l’édification du peuple (j entend de la Sapience et Sydrach) non pour comfirmer l’authorité des dogmes ecclésiastiques. 45 Ainsy Ruffin en une sienne oraison parle de l’Eglise disant : De libris in quaestione positis legi voluerunt in ecclesiis majores, sed non proferri ad authoritatem Ecclesiae fidei confirmandam. « Noz majeurs ont voulu être leus dans les églises de nos livres quy sont en question; non toutesfois qu’ils fussent produitz pour la confirmation de l’authorité de la foy » 46.
» A ce quy reste je donne la même réponse, dit Hermanus, car on en n’a point allégué aucun consentement général de toute l’Eglise pour ces livres, et comme à été dit à présent, les pères, non pour leur particulier, mais avec l’Eglise, rejettent les livres susditz. »
Cette seconde action fut interrompue de plusieurs discours de part et d’autre, et partant ne peurent être receues par écrit quelques solutions données par le p. Chérubin quy, les voulant dicter, fut empêché par l’heure tarde, et la conférence différée avec les protestations toutefois souvant réitérées par ledt père /146/ qu’il seroit toujours prêt pour répondre: et que lesdts seigneurs de Genève ne devovent point se retirer de la ville de Thonon avant que toutes les solutions fussent données et écrittes et qu’il falloit estre constans ès promesses faittes, d’employer autant de temps en cet affaire, comme il seroit nécessaire.
Le R. p. Chérubin devant prêcher le lendemain, jour des Rameaux, le ministre de Thonon luy remontra qu’il prenoit trot de peine. Le père luy répondit: « Monsr le ministre, il faut avoir plus de pitié et compassion de l’état de l’âme que non pas de ce corps corruptible. On me doit garder la promesse faitte que nous enfoncerons jusques au bout la matière de cette dispute commencée par vous autres. Si on ne le fait, j’auray grand sujet de m’en plaindre à tout le monde. Si je vous manque aussy de mon côté, plaignez-vous en. Nous manions un affaire duquel dépend le salut de plusieurs. Ne soyons pas ny lâches ny malicieux, car sy la crainte du travail nous en retire, c’est un indigne lâcheté, sy finement nous trouvons des excuses pour fuir, c’est une malice damnable. » Quelques petits traitz gracieux se passèrent en cette journée première, assés notables; car sur certains propos, le p. Chérubin dit: « A quy est-ce que j’ay icy affaire, avec des escholiers quy veulent manier la théologie comme la grammaire et réthorique ? » Le professeur et ses compagnons s’en ressentirent, disans qu’il faisoit tort à leurs qualités honorables, qu’ils n’étoyent pas écholiers. L’un dict en apprès à Monsieur d’Avully quelles étoyent leurs qualités, quelques-uns se disans gentilhommes de bonne maison, et le sr Herman, célèbre professeur public de la théologie de Genève; un autre, licencié en ladte théologie.
Le p. Chérubin fit son excuse sur ce que plussieurs fois on s’estoit vanté à Genève d’avoir envoyé des écholiers pour l’attaquer, et qu’il étoit fort comtant de sçavoir les qualités de ces personages se faisans sy capables. Veu que cela lèveroit dores en avant tous ces vains prétextes aux pauvres dévoyés quy croyent d’estre sy bien fondés et disent que, si les doctes de leur party venoyent, ils montreroyent soudain la vérité de leurs opinions. /147/
L’action 3e fut le jour du dimanche des Palmes, après vespres, parce que le R. p. Chérubin ne pouvoit vaquer à la dispute à cause des offices divins.
Le R. p. Chérubin ayant fort peu de temps à cause des fréquentes prédications répond brièvement, autant que faire se peut, à toutes les raisons et authorités susalléguées par la partie adverse et, pour une plus facile intelligence de ce quy se devoit dire, dit qu’il est nécessaire de prénoter deux choses auxquelles il demande estre répondu, avant que Monsr Herman apporte des nouvelles raisons.
La première est de la signification du mot apocryphe. La seconde de la manière de cognoistre, comme c’est qu’un livre obtient place entr les livres canoniques et divins.
« Touchant la première remarque, je dy que, sy l’on recherche la formalité de l’étymologie du nom apocriphe, on trouvera qu’il n’y a rien d’indigne ou à rejetter comme tel, veu qu’il est tiré du verbe grec « apocruptein », quy signifie celer et du nom « apocruphé » qui signifie en latin latibulun, lieu secret et propre à se cacher. Car les choses sacrées, à raison de leur excellence, ont toujours quelque difficulté et mystère caché. Que sy ont prend ce mot apocriphe théologiquement, il se pourra prandre en diverses façons et y aura diverses sortes de livres apocriphes. Mais afin que j’abrège l’affaire je dy que: 1° quelquefois un livre est appellé apocriphe, duquel il n’est pas tant certain vers tous si c’est une écriture canonique et divine, bien qu’il conste qu’en iceluy, il ne se trouve aucun erreur contre la foy. Or, en cette signification, S. Hiérôme, en son prologue dit Galeatus, dit tous les livres quy ne sont dans le canon des Juifs être au nombre des apocriphes. Mais en cela Monsieur Herman n’a pas pénétré l’intention de S. Hiérôme.
» Quelquefois ausy les livres sont appellés apocriphes quand ils sont mélangés de quelques erreurs. De cette signiffication s’est servy Origène, homel. 1, sur les Cant. 47 et S. Hiérôme, épistre ad Letam 48. Et le pape Gélase, traittant des livres ecclésiastiques, appelle livres apocriphes, ceux quy procèdent des /148/ autheurs hérétiques ou desquelz la lecture est suspecte 49. Or Monsieur Herman ne pourra jamais produire aucun tesmoignage de quelqu’un des autheurs qu’il cita hier, quy ait creu les livres des Machabées estre apocryphes pour contenir quelque erreur de doctrine fausse; beaucoup moins on pourrait trouver quelqu’un de la primitive Eglise quy ait entendu ces parades du 2e des Machabées. ch. 12, des suffrages pour les défuntz, estre erreur contraire à la doctrine contenue ès autres livres, et c’est ce que Monsieur Herman doit preuver dès à présent. » Et le R. p. Chérubin luy demanda qu’avant tout autre chose, il le fît paraître, s’il pouvoit.
Or, la raison pourquoi Calvin et ses sectaires tiennent les livres des Machabées pour apocriphes et les nient être canoniques, c’est parce que les suffrages pour les deffuntz y sont merveilleusement célébrés; d’où facilement est inféré qu’il y a un purgatoire, selon la croyance de l’Eglise catholique. Que Monsr Herman prenne bien garde et considère bien tous les tesmoignages qu’il allègue et voye s’il s’en trouve quelqu’un quy die précisément qu’en ces livres soyent contenus quelques erreurs contre la foy, car quand il lirait et relirait mill’ans, il n’en trouverait pas un quy parle des erreurs d’une fausse doctrine.
« Quant à la première signification du mot apocryphe, sçavoir est qu’un livre soit appellé tel et néantmoins ne contient aucun erreur ès choses de la foy, il n’y a rien quy empêche que quelque livre ne soit pas publiquement déclaré, pour quelque temps, canonique, comme il a été ès siècles suyvantz par le jugement et authorité de l’Eglise. Car dans la grande multitude des livres quy ont estés escritz par les sts personnages ou qu’on disoit être écritz, il y en avoit quelques-uns, tant parmy les Juifs anciennement que parmy les chrétiens par après, quy ont étés tenus toujours pour certain canoniques, que méritoirement nous appelions protocanoniques, autres estoyent appellés agiographes ou livres ecclésiastiques, desquelz je confesse que S. Hiérôme a dict en sa préface sur les œuvres de Salomon, cité par Monsr Herman, être leus en l’ancienne Eglise pour l’édiffication /149/ du peuple, mais non pour confirmer l’authorité des dogmes de la foy 50, lesquels S. Athanase, in sinopsi, [dit] estre seulement pour l’ordinaire leus aux cathécumènes 51.
» Quelques autheurs aussi ont dict telz livres être dictz apocriphes quy sont d’une foy occulte et douteuse: parce toutefois qu’ils ont estés (une bonne partie) receus dans le canon, on les peut appeller deutérocanoniques. Tels sont, en l’ancien testament, les deux premiers livres des Machabées, et au nouveau testament, les épîtres aux Hébreux, de S. Jacques et de S. Jean, 1re et 3e, celle de S. Jude et l’Appocallipse, lesquels livres anciennement chez les plus vieux chrétiens étoyent tenus pour ecclésiastiques et saincts, mais pourtant pour douteux et apocriphes, et enfin ont été mis au nombre des canoniques pour certain par l’Eglise et tenus de tous pour tels. C’est pour cela que S. Hiérôme, en la préface sur le livre de Judith, écrit ainsy: Liber Judith, inter agiographa legitur Judaeis; sed quia hunc librum synodus Nicena in numero sanctarum [scripturarum] reputasse legitur, acquievi petitioni vestrae ut eum ex hebraeo in latinum transferrem, « le livre de Judith est leu des Juifz entre les agiographes, mais parce qu’il se lit que le synode de Nicée l’a réputé entre les livres des stes écrittures, j’ay acquiescé à votre demande, pour le transférer de l’hébreu au latin » 52. Voilà comme en parle S. Hiérôme, soit qu’il le rapporte des écritz ou de la commune réputation. Toutefois il faict grand état de l’authorité de l’Eglise pour la réception des écrittures divines. S. Athanase a mis au nombre des livres canoniques l’Apocalipse de S. Jean, quia, dit-il, a priscis sanctis et Spiritu Sancto imbutis patribus accepta et probata fuit, « parce qu’elle a été receue et appreuvée des anciens pères, sainctz et imbus du St-Esprit » 53. Tertulien assure que l’ordre des evêques succédans aux apostres, ont attribué l’Appocalipse à S. Jean l’évangéliste 54. Le mesme faict Origène, au raport Deusebius [de Eusèbe], in collatione Affricani et Origenis. /150/
» La seconde chose quy est à prénoter sera d’une voye certaine et d’un moyen et méthode infaillible pour conoître un livre, s’il est vrayement canonique et divin, ce quy est de grand’importance, parce que toute notre dispute dépend de là, et partant ce n’est pas sans cause que je persistois longuement en nre conférence d’hier en cette question, à laquelle nre adversaire ne volut répondre, sçavoir est, quelle est la vraye et formelle magnière de connoistre les livres canoniques et divins; de laquelle question la solution contribue beaucoup à la solution de toutes les raisons de la partie adverse, mais parce qu’il sera traicté de cela, en la seconde conclusion, je cesseray d’en traicter icy.
» 1a conclusio.
» Soit donc la première conclusion : Plusieurs parties de l’écritture ste sont maintenant tenues, sans controverse, pour véritables et canoniques lesquelles toutefois ont été jadis mises au nombre des apocriphes de la première sorte cy-dessus distingués et par apprès, par l’authorité et jugement de l’Eglise, ont été consignées au sacré canon; ce quy se preuve, par induction, de l’épître aux Hébreux, l’épître canonique de S. Jacques, la 2de et 3e de S. Jean et son Appocalipse, lesquelles maintenant, sans aucune controverse, sont nommées entre les stes écrittures canoniques, quy toutesfois ont esté, en certain temps, hors le canon. Car S. Athanase écrit de l’Apocalipse qu’elle a été comtée entre les livres canoniques, parce que ce livre a été appreuvé par les sts pères anciens, quy étoyent imbus du St-Esprit 55; et avant luy, Tertulien, liv. 4 Adversus Marcionem, écrit que l’ordre des évêques, successeurs des apôtres, avoit attribué l’Apocalipse à S. Jean l’évangéliste 56. Après cela le concile de Laodicée, au dernier canon, racconte entre les livres canoniques, décrète devoir être leus et avoir authorité, quelques livres de l’ancien testament quy auparavant étoyent estimés entre les apocriphes 57; et de tous les livres tant du viel /151/ que du nouveau testament que S. Augustin dit, non selon la distinction d’homonyme donnée de la partie adverse, mais en général, qu’ils doibvent être tenus pour vray canoniques, par ce, dit-il, qu’ils ont mérité d’estre receus en authorité de l’Eglise, et partant doibvent être comtés entre les livres prophétiques » 58. Il faut donc noter ce mot: prophétique, contre la distinction de Monsr Herman, laquelle jusque à présent à été inconnue et inouye à tous les théologiens en cette matière, sçavoir est, pour trouver les livres proprement canoniques, pour établir les dogmes de la foy et les autres improprement canoniques, esquels on ne peut fonder un dogme de la foy.
» Il n’y a donc point d’homonimie ou équivocation. S. Hiérôme écrit de l’épître de S. Jacques, que si bien on a assuré autre fois qu’elle avoit été écritte soû son nom par quelque autre, néantmoins par succession de temps, elle a obtenu authoritté en l’Eglise 59; et au même lieu il dict de l’épître de S. Jude, que quoy qu’elle soit rejettée de plusieurs, elle a toutefois mérité d’être en authorité par l’ancieneté et l’usage, et est comtée entre les stes écrittures 60. Le même S. Hiérôme, parlant de l’épître aux Hébreux et de l’Apocalipse, enseigne qu’il les faut recevoir pour écrittures stes, quoy que quelques autres ayent creu autrement 61. Voylà donc comme il appert que ces livres apocriphes ont étés par apprès appellés canoniques par l’authorité de l’Eglise, le même tenons des livres des Machabées, 1 et 2.
» Seconde conclusion, quy répond à tous les doutes et décide toute la controverse. Il est nécessaire, quant à nous, c’est-à-dire pour ayder nre infirmité et aussy pour garder l’ordre de la divine Providence quy a voulu que nous apprenions toutes choses nécessaires à nre salut de la bouche de l’Eglise, que l’authorité et jugement d’icelle nous consigne le canon des stes écrittures, ce quy se preuve par raisons et par authoritéz.
» La première raison, c’est une chose grandement nécessaire /152/ à la foy et religion, d’avoir le canon des écrittures divines certain et hors de tout doute; cela est de soy tout clair et évident, car autrement il s’en ensuivroit de très graves incommodités. Or est-il que nous ne le pouvons avoir d’ailleurs que de l’authorité de l’Eglise. Donc son authorité est nécessaire. Je preuve la mineure parce que, quant à nous, il n’y a aucune authorité plus grande, ny plus certaine quy relève noz consciences de tout doute et inconstance faillible, que l’authorité de l’Eglise. Car Dieu enseigne les hommes par son Eglise et n’a point déterminé d’enseigner sans icelle. Donc il n’y a rien si certain que quand Dieu nous enseigne par son Eglise.
» Secondement, quel autre moyen qu’on puisse essayer, il faut toujours recourir à l’Eglise, car soit que vous tiriez vre jugement du style et phrase apostolique ou prophétique ou de l’analogie et règle de la foy ou de quelque autre cause, il n’y a que l’Eglise quy soit un juge très certain en toutes ces choses, car elle seule connoît très bien la voix de son époux et la phrase de son parler; elle seule juge très certainement des règles de la foy; c’est elle quy nous la donne.
» Troissiemement, l’écritture ne se peut preuver par l’écritture, ny en tout ny ès parties quy ont été écrittes postérieurement, car encour que celuy quy douteroit d’une partie de l’écritture, premièrement écritte et donnée de Dieu, pourroit peut-être estre convaincu des autres parties écrittes postérieurement, comme quy nyeroit la loy et les prophètes être procédés de Dieu. Ce que fait S. Augustin ès livre Contra Faustum, et Contra adversarium legis et prophetarum 62. Toutefois cela ne se pourroit ès livres écritz postérieurement, car à celuy, par exemple, quy nieroit les épitres de S. Paul, on ne luy pourroit pas preuver par les évangélistes, ny par tout l’ancien testament, qu’elles fussent canoniques, car toute preuve doit procéder des principes plus conus. A celuy donc quy nyeroit ou ignoreroit toute l’écriture ste, on ne luy pourroit rien preuver par l’écritture ste et toutefois l’autorité de l’Eglise pourvoit à tout cela, laquelle persuade facilement au premier d’admettre sans aucun doute cette partie de l’écritture, par la même raison quy /153/ luy a faict accepter les autres parties: c’est à sçavoir l’autorité de l’Eglise. Et à celuy quy nye ou ignore entièrement toute la ste écritture, elle persuade ausy aysément par son authorité, de croire aux stes écrittures, desquelles elle luy fait tant destat par la même raison pour laquelle il a receu la foy de J.-C. par le moyen de la prédication de l’Eglise.
» Cette 2e conclusion se preuve aussy par les authorités premièrement de S. Augustin, Contra epistolam fundamenti 4 et 9 quy dit: « Je ne croyroy pas à l’évangile, si l’authorité de l’Eglise ne m’en donnoit le motif. » 63 Il dit presque le même du livre des Actes des apôtres en particulier, disant qu’il croyoit à ce livre pour la même raison pour laquelle il croyoit à l’évangile, quy est l’authorité de l’Eglise 64. C’est le moyen qu’ont tenu tous les sacrés docteurs et les pères catholiques, au discernement des livres canoniques d’avec les apocryphes, et toutes les fois qu’Eusèbe de Pamphile veut donner authorité à quelque livre certainement canonique ou de la première sorte d’apocriphes, il ne recourt qu’au tesmoignage des pères catholiques. C’est pourquoy au liv. 3, chap. 32, pour la même raison, il confirme l’épître de S. Paul aux Hébreux 65; et, au chapitre suivant, il allègue le témoignage de Papias pour la 1re épître de S. Jean 66 et pour l’épître de S. Pierre; puis après, il rapporte le témoignage de Polycarpe pour la même épître de S. Pierre 67. Origène, chez le même Eusèbe, 1. 6. chap. 19, enseigne que l’on doit lire sans aucun doute l’épître aux Hébreux et même les évangiles à cause de la tradition des pères, parce qu’il avoit ainsy appris par tradition qu’on les devoit tenir pour divins 68. Il répond aussy en la même façon à Jullien l’Affricain, touchant l’histoire de Susane, disant qu’il ne la faut pas répudier, non plus que quelques autres parties de l’écritture, parce peut-être qu’elle n’aura pas été écritte en hébreu, puisque nos pères, nonobstant cela, l’ont receue avec quelques autres pour lédification /154/ de l’Eglise, desquels nous ne devons point transgresser les termes qu’ils nous ont prescrit 69. C’est ainsy qu’il parle en la conférence de l’Africain et d’Origène, laquelle se trouve à la fin des œuvres d’Origène.
» Des choses que dessus paroît la vérité de la 2e conclusion; et de ces deux conclusions, on peut tirer une réponse générale à tous les argumentz quy se peuvent faire sur ce suject; mais j’adjoute une autre triple solution générale: premièrement que l’Eglise catholique enseigne seulement les deux premiers livres des Machabées être canoniques, et n’a jamais tenu le 3e et 4e pour canoniques et que je les tiens pour apocriphes, et ainsy sont résolues les authoritéz esquelles est faitte mention des livres des Machabées apocriphes, quy se doibvent entendre du 3e et 4e livre; secondement, plusieurs quy disent que ces livres sont apocryphes, en parlent ainsy seulement selon l’opinion de leur temps et de leurs régions; comme il appert clairement par la lecture de leurs livres, n’ayant jamais eu la pensée d’opposer leur sentiment au jugement et à l’authorité de toute l’Eglise, si en ce temps on les eût jugé tels.
» Troisièmement, qu’il y a deux canons de l’écritture, l’un de l’Eglise, l’autre de la sinagogue, d’où vient que plusieurs des autheurs quy disent que les livres des Machabées sont aprocryphes, entendent seulement qu’ils ne sont pas canoniques chez les Juifs, comme dict expressément S. Augustin, au livre de la Cité de Dieu, ch. 36 : Libros Machabeorum, non Judaei sed Ecclesia pro canonicis habet, « l’Eglise, non les Juifs, tient les livres des Machabées pour canoniques » 70.
» Maintenant je répond en particulier aux authorités et aux argumentz de Monsr Herman.
» Premièrement à l’authorité du concile de Laodicée, je dy qu’ou cet argument procède par authorité affirmative, ou négative. Affirmative, comme disant que le concile de Laodicée déclare expressément ces livres n’estre point canoniques; négative, comme disant que le concile ne dict point qu’ils soyent canoniques. S’il argumente en la première façon, cela est faux, /155/ parce qu’il ne se trouve aucun décret de ce concile auquel soit dict que ces livres soyent rejettés comme mélangés d’erreurs; que s’il procède en la seconde façon, négativement, c’est un vice notable contre la règle des dialecticiens, lesquels, comme sçavent les jeunes enfans, enseignent dans les écholes que l’on ne doit fonder un argument sur un authorité négative. Car voicy comme je conclud: ce concile ne dict pas que ces livres sont canoniques. Donc, ils ne le sont pas. Quy ne voit l’impertinence de cette façon d’argumenter et de cet argument ? Que s’il demande pourquoy ce concile n’a mis ces livres au nombre des canoniques, je répond parce que ce concile a été célébré en Phrigie où, pour lhors, y avoit beaucoup de Juifs quy n’avoyent pas accoutumé de mettre ces livres entre les canoniques; et c’est en cela que l’on voit la prudence de l’Eglise, laquelle, en chose importante, de laquelle plusieurs n’étans pleinement instruictz, n’en veut sy tôt définir. Aussy n’a-t-elle pas défini de toutes choses en même temps.
» J’adjoute encore qu’en ce temps-là, il ne fut pas entièrement déterminé que tous ces livres apocriphes de la première sorte fussent canoniques, ce que je confirme en ce que ce concile de Laodicée ne dit non plus que l’Apocalipse fût canonique, laquelle toutefois à présent est tenue pour canonique, sans controverse; donc il s’ensuit que semblablement, encor que ce concile de Laodicée n’aye pas dit que les livres des Machabées soient canoniques, ils ont peu du depuis être déterminés pour canoniques ausy bien que l’Apocalipse l’a esté.
» Du concile de Carthage: Quant à l’improbation du concile de Carthage que l’adversaire produit, je répond que ses décretz ont estés approuvés par le souverain pontife, Innocent Ier, épître ad Exuperium 71, quy est inséré au tome 1er des conciles, il y a plus douze centz ans; et le pape Gélase, il y a environ mil ans, comme l’écrit Burchard au 3. du décret c. 217 72. D’où vous pouvez cognoistre s’il manque aux catholiques de témoignages de l’Eglise ancienne. Mais les décretz de ce concile de Carthage /156/ ont été principalement confirmés au 6e synode général célébré à Trulles 73. C’est donc faussement que Monr Herman assure que l’on ne peut produire des témoignages de l’Eglise universelle de ces livres et, fort mal à propos, il apporte cette instance que ce concile de Carthage combat contre nre religion, défendant que l’évêque du premier siège, ne s’appelle souverain prestre ou prince des prestres 74, car à quel propos cela ? Disputons icy la cause du souverain pontiffe ? Mais afin que cecy ne demeure sans réponse, je dy que le concile de Carthage n’a jamais entendu en ce décret de parler du pontife de Rome, parce que c’étoit seulement un concile provincial, mais a seulement ordonné qu’entre les évêques d’Affrique aucun d’iceux ne s’atribuât le nom de souverain pontife ou chose samblable; et par le premier siège, il entend le patriarchal, et il est évident que tel est le sens du concile, parce qu’un concile provincial, comme estoit cetuy-là, ne pouvoit pas obliger l’évêque de Rome quy n’estoit pas de cette province, son authorité et pouvoir ne s’étendant pas plus outre. C’est pourquoy méritoirement S. Grégoire, S. Anselme, S. Bernard et le même synode 6e, nonobstant ce canon, appellent le pontife romain, souverain pontife et prince des prestres.
» Mais je ne peux assés admirer que vous veuillés vous servir de ce concile et aussy de celuy de Laodicée, pour renverser la vérité catholique et vous vanter que ces conciles répugnent ou impugnent nre religion catholique; veu qu’ils l’établissent entièrement et, au contraire, renversent entièrement voz opinions calviniennes; et les sts pères tirent tant d’argumentz d’iceux jugés contraires à voz opinions; car quant aux livres, chez vous, apocryphes, au canon 47, il met au nombre des écrittures canoniques et divines expressément les deux premiers livres des Machabées, cinq livres de Salomon où sont comprins la Sapience, l’Ecclésiastique, Tobie, Judith, Esther, et les livres d’Esdras 75. Il apreuve l’usage du st chresme au canon 36e 76, /157/ l’usage des autels au canon 23e 77; que l’on n’offre rien davantage ès sacrementz du corps et sang de nre Seigneur que le même Seigneur a institué, sçavoir est le pain et le vin mêlé d’eau. Notez le mot d’offrir 78.
» Concile de Laodicée: Mais quant au concile de Laodicée que vous alléguez pour vous, pourquoy ne prenez-vous garde que tant d’articles de la doctrine romaine sont établis en iceluy ? Au canon 3e et 4e est présupposé l’ordre sacerdotal, et au canon 13e est défendu ce que vous avez introduit et avez faussement persuadé au peuple avoir été fait anciennement, que l’ordination ou élection de ceux que l’on doit appliquer au ministère de l’autel, ne se fît point par le peuple.
» Au canon 17e l’usage des processions, et qu’il est faict mention en tant de canons de l’oraison et des ministres de l’autel, du st carême au canon 49e et au canon 48e : que ceux quy étoient baptisés recevoyent le st chrême au canon 50e; le même canon faict mention derechef du st carême et de la distinction ou discernement des viandes; au canon 51e être présupposée la mémoire des sts martyrs; au canon 52e être défendue la célébration des nopces en carême, et au canon 59e qu’ils ne faut pas que les idiotz disent des speaumes composés et vulgaires dans les églises, comme vous faictes dans Genève avec une sy grande confusion de voix 79. Voyez donc sy ces anciens conciles combattent contre l’Eglise romaine ou contre la secte calvinienne. »
Icy fut interrompu le R. p. Chérubin par Mr Herman, quy pria qu’avant que ledt p. Chérubin passât outre, il peût répondre quelque chose pour la consolation du peuple quy étoit présent et à cause qu’il se faisoit tard; et partant Monsr Herman, professeur de la théologie de Genève, pria fort instamment le p. Chérubin de luy permettre d’insérer en ce lieu, une certainne briève response, ce que le susdt p. Chérubin luy accorda, avec ce pacte entre eux et avec cette loy et condition que le dict Sr Herman entendroit et recevroit plusieurs autres /158/ responses particulières que ledt p. Chérubin vouloit donner à chaques raisons et authorittés de sa partie adverse, lesquelles il n’avoit pas achevé de dicter. Ce quy fut promis par Mr Herman et, en foy de vérité, il se signa de sa main propre en présence de tous; et ayant faict ladte soubscription, environ les neuf heures après-midi, il commença à dicter ce que je n’ay peu trouver en aucun lieu, mais seulement des réponses du R. p. Chérubin que nous verrons bien tost cy-après, que ledt p. Chérubin avoit préparées pour être produittes, sy sa partie adverse fût retourné de Genève, comme il avoit promis authentiquement, ainsy qu’avons veu cy-dessus.
Voicy comm’ en parle Monsr D’Avully en sa lettre cy-devant alléguée, imprimée 1598. Sur le suject de cette 3e action:
« Pour le progrès de cette conférence, la 3e assemblée fut faicte au même logis du p. Chérubin, l’après-dîner, d’autant que le père prêcha pour la solennité du dimanche des Rameaux. Il désiroit bien s’excuser de la conférence pour ce jour-là, en ayant légitime occasion, veu que, dèsjà le samedi, il avoit vacqué tout le long du jour à la dispute; mais voyant que ces messieurs de Genève parloyent de se retirer, il leur dict: « Je vous veux ôter tout’excuse de fuir, car je m’incomoderay afin que sçachiez qu’il y a de quoy chez les catholiques pour vous surmonter facilement. » De faict il ne faillit point à l’heure assignée après son sermon de se présenter le premier en la grande salle où étoyent assemblés les plus apparentz de la ville et plus de deux cents personnes du peuple. Le professeur fut longuement attendu, ses compagnons mêmes ne sçachans où il s’étoit allé promener.
» Il touchait au p. Chérubin d’avancer ses raisons en cette assamblée, comme par modestie il avoit laissé dire au professeur ès autres précédentes, et pour ce désirant à ce coup entrer à bon etiam en matière d’une façon scholastique, il mit deux fondementz qu’il explicqua; posa deux conclusions qu’il preuva, abondamment; commença à soudre tous les argumentz et objections du professeur, alléguées le jour précédent. Mais ce ne fut pas sans estre souvant interrompu par le professeur quy s’accrochoit aux parolles, tellement que je fus contrainct — dit Monsr D’Avully — luy dire que, s’il ne se taisoit, il feroit cognoistre au peuple qu’il n’avôit de quoy sattisfaire au fond, puisqu’il s’attachoit aux parolles. /159/
» Le père Chérubin fut prié de dicter à longs traicts ses raisons, afin que les secrétaires peussent les recevoir. Il l’accorda avec protestation qu’on les orroit touttes lire remontrant qu’il ne faut pas se passer de léger en ces affaires concernant le salut de l’âme.
» Il invita encore ces Messieurs de Genève à la poursuite de la matière, disant que, s’ils étoyent soigneux de leur devoir, ils quitteroient toutte occupation pour vaquer en ce faict et y employeroient autant de temps qu’il seroit de besoingt pour en venir à bout.
» Avant que le p. Chérubin eût achevé ses réponses, le professeur pria qu’on luy laissât avancer quelque chose, prometant d’ouÿr une autre fois le reste des réponses dudt père, lequel, prié aussy des assistans à cause de l’heure tarde d’y consentir, il le fit avec sommation au professeur qu’il persévérât d’ouÿr le reste. Il le promit par sa signature en présence des Srs magistratz de S. A. SS., mais ayant achevé de proposer, il dit qu’il n’avoit plus le loisir de s’arrêter là; et l’heure ausy incommode ne permit pas de faire autre chose pour ce jour-là.
» Le lendemain voulans aller trouver à son logis le professeur avec ses compagnons, d’autant qu’il voulait s’en retourner à Genève, pour l’exhorter à persévérer en cette dispute, je le rencontray qu’il me venait voir, dit Mr d’Avully; il me dict pour réponse qu’il avoit assurance qu’il luy seroit permis de revenir après Pasques. Le dimanche doncques de Quasimodo, le p. Chérubin publia en sa prédication qu’il étoit prest de poursuivre ce qui avoit été commancé. Il pria les assistans d’en parler au ministre de Thonon et à ceux qu’il appertiendroit, et dict qu’il seroit là ce jour pour attendre la réponse. Il y demeura encore quelques jours, et ne venant point le professeur, il alla prêcher en la halle publique le jour du marché, où il protesta qu’il ne manquoit point à sa promesse, somma derechef le professeur, promettant que lhors qu’il seroit adverti de sa volonté, il viendroit continuer la conférence commancée.
» Il affigea un placard signé de sa main en la place publique, contenant les sommations et l’obligation qu’avoit le professeur de respondre à plusieurs choses avancées en cette dispute. Quelques-uns de Genève quy étoyent pour lors à Thonon prirent copie de ce placard.
» Voylà donc sommairement l’état de cette conférence. /160/
» Quant à la doctrine quy y fut traittée, le tout fut rédigé par écrit et bien signé. Je vous envoie des extraictz qu’on a tirés des écrittures de cette dispute pour l’instruction des simples. Je désireroy fort qu’on les imprimât pour satisfaction des peuples dévoyés par deçà, lesquels sans doute seroyent grandement édifiés, sy l’on poursuit l’éclaircissement de ces matières entamées en cette dispute. Car quoy que ce soit, il y en a une infinité quy, sans aucune, passion, quand on leur montrera la vérité, l’ambrasseront de bon cœur, postposans toutes considérations humaines au salut de leurs âmes. On désire principalement, je le sçay fort bien, qu’on preuve ce qu’on allègue par les livres des autheurs bons et fidèles. Car étant la 4e écritture, le vray livre de nre salut, bien et fidèlement déclaré par ces premiers maîtres, successeurs des apôtres et docteurs du monde chrétien, estimés sainctz de nos mêmes adversaires, le peuple voyant et entendant quelle religion ils ont tenue, sans difficulté ils jugeront quil ne faut pas suivre ces nouvelles opinions sous couleur de Bible très mal entendue, mais prendre l’intelligence des stes écrittures des mêmes mains, lesquelles ont receu des apôtres et la Bible et son vray sens et interprétation, comme riche thrésor mis au dépositaire de l’Eglise de Dieu, lequel je prie nous unir tous à son st service et vous tenir en sa ste garde, demeurant à jamais, Monsieur,
votre bien humble et affectionné serviteur.
De St Michel. » 80
Jusques icy Monsieur de St Michel, seigneur d’Avully et du depuis marquis d’Armence, duquel j’ay grandement aggréé d’exciter la mémoire par ses écritz, y étant obligé par droict pour authoriser cette relation, en un histoire sy signalée, ayant été un seigneur remply de vertu et de mérite en ce mortel séjour, et très utile au public. Je croy pieusement, comme je le souhaite, que son âme est bien heureuse dans le ciel.
Ensuitte donc du pieux désir qu’il tesmoigne sur la fin de cette sienne lettre, que le suject de la conférence y contenue entre le R. p. Chérubin et le professeur de Genève fût imprimé pour l’édification du peuple chrétien, je croy être obligé de faire /161/ voir comme Dieu a accomply ce désir, ès extraictz qu’en ont été faictz et imprimés, bien tost après, sortant de la main du p. Chérubin, quy n’étoit point racourcie, ny engourdie, en tout ce quy tendoit à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Mais premièrement il faut que je face satisfaction à la promesse que j’ay faicte cy-dessus de produyre les réponses préparées aux propositions de Mr Herman, si le temps ou son retour eussent donné la commodité à leur esprit.
Ce quy s’ensuit étoit préparé par le R. p. Chérubin s’il eût eu le loisir de le produire à la fin de la 3e action de la conférence avec le professeur de Genève.
P. Chérubin : « Je répond à l’authorité alléguée de S. Athanase, qu’il traitte en son recueil ou inventaire (seu in Synopsi) semblablement des deux derniers livres des Machabées, 3e et 4e, lesquelz je concède n’être pas canoniques 81. Il faut donc prendre garde que l’on ne face pas des équivoques; mais en ce quy appartient aux premiers livres, que voulez-vous inférer par votre argument fondé sur une authorité négative ? Car bien que S. Athanase ne les ayt pas conté entre les livres canoniques, c’est par ce qu’en ce temps-là ces livres n’étoyent pas encore publiquement déclarés pour canoniques par le jugement de l’Eglise. Au reste ce m’est chose fort agréable de voir que vous alléguez par l’authorité de ce st père que ces livres devoyent être leus aux cathécumènes. Car de là il est évident qu’aucune fausse doctrine n’est contenue en iceux, principalement au lieu où sont approuvées les prières pour les défunts. Autrement ils devroyent plustôt être rejettés pour le danger qu’il y auroit de séduire le lecteur, surtout les cathécumènes infirmes en la foy.
» Aux parolles de Ruffin, je dy que ce n’est pas merveille s’il a pensé que ces livres ne fussent pas canoniques, parce que ces livres sont au nombre de ceux desquels on a douté pour quelque temps même entre les catholiques. Cependant ils ont été par après consignés au sacré canon par l’Eglise universelle. Comme j’ay suffisamment preuvé, en mon premier fondement, en la première conclusion, et si Ruffin racconte ces livres, /162/ comme vous dites, entre les livres ecclésiastiques 82, il n’est pas probable qu’ils contiennent des erreurs en matière de la foy, principalement touchant le purgatoire, car si cela étoit, il les faudroit plutôt mettre entre les livres hérétiques et condamnés qu’entre les catholiques. Ayés donc honte de leur attribuer tant d’erreurs et sy grandes absurdités.
» A ce que vous apportez de S. Hiérôme, en son « Prologue armé », c’est une merveille que vous alléguiez cela; car quyconque lira ce proloque cognoîtra clairement que S. Hiérôme parle seulement des livres canoniques et apocriphes chez les Juifs; mais vous avés bien épargné la fidélité en la citation de ces parolles, car il ne dict pas qu’il faille recourir aux Hébreux et que ce quy ne se lit pas entr’eux doive être rejetté entre les livres apocriphes; mais après que S. Hiérôme a décrit le canon des Hébreux, il dit ainsy: « Tout ce quy est hors d’iceux livres susdts jusques au nombre de vingt-quattre de l’ancien testament, doibt être mis, non rejetté, entre les apocriphes, car les autres livres étoyent réputtés apocryphes entre les Hébreux. » 83 Et qu’est-ce pour cela ? Veu que nous traittons du canon de l’Eglise ste, catholique, romaine, l’authorité de laquelle le même S. Hiérôme recognoissant en sa préface sur le livre de Judith, il a voulu transférer ledt livre de l’hébreu au latin, parce que le st synode de Nicée, dit-il, l’a receu au nombre des stes écrittures 84; quoy que, dans son prologue Galeat, il l’ait laissé entre les apocryphes du canon des Juifz 85. Et affin que vous ne croyez pas que cette solution vienne de mon esprit, je vous montreray que telle a été l’intention de S. Hiérôme; car Ruffin s’étant excité une grande envie pour avoir semblé à plusieurs qu’il avoit mesprisé quelques choses du livre de Daniel, parce qu’elles ne se trouvoyent dans l’hébreu, il efface cette tache par ce discours avec lequel il reprend merveilleusement bien vos rêveries contre l’authorité du canon ecclésiastique, disant: « Celuy quy me blâme parce que je rapporte ce que les Hébreux ont accoutumé de dire contre les fables, disent-ils, de l’histoire de /163/ Susane, l’hymne des trois enfans et du dragon de Bel, quy ne sont dans le volume hébreu montre tout ausy tôt qu’il est un calomniateur; car je n’ay pas expliqué quel étoit mon sentiment, mais ce que ces gens ont accoutumé de dire contre nous. Que sy je n’ay pas répondu à leur opinion, au prologue, m’estudiant à la brièveté, pour ne sembler écrire un livre, non une préface, je crois avoir adjouté ces parolles, de quoy n’est pas temps à présent de discourir plus amplement, autrement parce que j’ay assuré que Porphirius a dict plusieurs choses contre ce prophète et que j’en ay appelé pour témoins, Methodius, Eusèbe et Appollinaire, quy ont répondu à ces follies par plusieurs milliers de vers, il me pourra accuser pourquoy je n’ay pas écrit en une petite préface, contre les livres de Porphirius » 86 (jusques icy Ruffin). Sy vous appreuvés cette excuse qu’il a icy couché par écrit de la partie susalléguée de Daniel, il faut que vous croyez qu’il a heu le même sentiment des autres livres que vous tâchez de rejetter avec son témoignage, pour ne le faire contredire à soy-même, car il inculque souvant l’opinion des Hébreux touchant le canon des livres sacrés, laquelle vous estimez qu’il ait appreuvé parce qu’il ne la réfute pas. On répond de la même façon que je vien de dire, au lieu allégué de S. Hiérôme, en la préface des livres de Salomon. Mais je voudrois bien entendre de vous si vous avez leu ces premières parolles de cette préface : Jungat epistola quos jungit sacerdotium, « que l’épître conjoigne ceux que le sacerdoce conjoinct » ! 87 Donc l’ancienne église étoit ornée, en ce temps-là, du sacerdoce. Pourquoy donc le mesprisés-vous ? Mais nous traitterons de cela une autre fois.
» Au reste vous avez allégué à la fin de la seconde action, les parolles de S. Hiérôme, en cette façon, sur les livres de Salomon, luy faysant dire : sicut Judith et Machabeorum libros legit quaedam ecclesia ad edificationem plebis, etc. Et moy je treuve dans le lieu cité: legit quidem Ecclesia 88, changeans ainsy le sens de l’autheur quy ne parle pas de quelque église particulière, de quelque province ou région, mais de l’Eglise universelle. Si /164/ donc l’Eglise universelle lit ces livres de Judith, Thobie et les livres des Machabées, pour l’édiffication du peuple, ils ne contiennent pas des discordances, comme vous dites, des choses ridicules et frivoles; autrement quell’édification pourroit-on tirer ? beaucoup moins contiendront-ils des erreurs contre la doctrine de la foy. Donc il ne faut pas condamner les prières que l’on faict pour les défuntz comme erreur en la foy. Autrement ces livres se lyroyent à la subversion des peuples, non à leur édification. Accordés ces choses sy vous pouvez et servez-vous du jugement et entendement pour raisonner. Or, quand S. Hiérôme, Ruffin ou quelqu’autre autheur dict que ces livres ne sont pas produictz pour confirmer l’authorité des dogmes de la foy, ils ont parlé de cette confirmation de la foy, avec laquelle nous fortifions la même foy contre les Juifz par les écrittures stes, car bien qu’il n’y ait rien de plus ferme et puissant que les écritz des apôtres, si toutefois quelqu’un se vouloit servir de leurs témoignages pour réprimer la folie des Juifz, il exposeroit à risée chez eux des choses de très grand importance.
» Tout de même quand les Juifs se sentoyent pressés au temps des sts pères par les témoignages des livres que vous appeliez apocryphes, ils jugeoyent qu’il ne leur falloit point donner de croyance. Mais de quelle confirmation que l’on parle, il n’importe point, veu que S. Hiérôme et les autres ont ainsy parlé ou écrit selon l’opinion de quelques-uns de leurs temps et région, avant que le concile général eût déterminé de ces affaires, étans toujours prest de recevoir et ambrasser son authorité et sa définition, comme a dict S. Hiérôme du livre de Judith. C’est ainsy que l’on répond à l’authorité de Nicéphore et des sts Damascène, Nazianzène, Cyrile, Irénée et Denis le Chartreux, Rupert, Isidore, Maur et Léontius, allégués par vous en la première action; parce que vous nous remettez simplement aux livres et leurs parolles n’ont pas été rapportées, voire même que les lieux ont été cités imparfaittement. C’est pourquoy n’avons rien à y répondre pour le présent, parce que nous ne sçavons pas qu’est-ce qu’ils disent. Il faut que vous acheviez ce quy manque à nos notaires et aporter les livres des autheurs, et alors on donnera samblablement des autres responses, /165/ bien que ce que j’ay dict cy-dessus en mes deux conclusions puisse suffire.
» A l’improbation du concile soû le pape Gélase, je répond que je ne peu assés admirer que vous blâmiez ce concile, par ce, dites-vous, qu’il ne met qu’un livre des Roys, un livre d’Esdras et un livre des Machabées, et dites que cela est vray par nre jugement même, mais certes par nostre juste jugement, vous êtes repris et convaincu, ou d’une grande ignorance, ou d’une grande malice, car il semble que vous ignorés ou dissimuliés la commune façon de parler sy familière à S. Hiérôme et aux Hébreux. Mais en bonne foy dites-nous sy le pape Gélase met cette particule exclusive, tantum, tant seulement. Quant il dict qu’il y a un livre des Roys, un d’Esdras et un des Machabées, en cet endroict, il s’entend un tome ou un volume, contenant plusieurs livres, non pas la section d’un volume en plusieurs livres particuliers, comme l’on dict: voylà le livre d’un tel autheur quy toujours se pourroit diviser en plusieurs tomes. C’est en ce sens que les deux livres d’Esdras, comprins en un volume, sont appellés un livre par S. Hiérôme en son épître ad Domnionem, et en la préface sur Esdras, c’est-à-dire un volume contenant deux livres; car il dit ainsy; voicy la 3e année que vous m’écrivés toujours que je vous transfère le livre d’Esdras et d’Esther de l’hébreu; et un peu après: chez les Hébreux, les sermons d’Esdras sont reserrés en un livre, et toutefois, il y a deux livres d’Esdras, car au même lieu sont rejettés les 3e et 4e comme apocriphes, et partant le mot de livre, sans doute, est mis pour volume. Ainsy le pape Gélase a entendu parler d’un livre d’Esdras et d’un livre des Machabées, c’est-à-dire un volume contenant deux livres. Ainsy quand il a dit: un livre des Roys, c’est-à-dire un volume contenant quattres livres des Roys. Quand à ce que vous dites qu’il obmet le livre de Samuel, cela est faux; mais parce que la façon de parler des Juifs vous plait davantage, Messieurs les calvinistes, que la phrase des anciens chrétiens, voylà pourquoy peut-être vous ignoriez cela, n’entendant parler de Samuel selon la coutume des Juifz, mais les anciens chrétiens, par le nom de volume du livre des Roys, entendent les quatre livres ensemble. Lisez donc le prologue Galeat de S. Hiérôme, afin que de là vous puissiez corriger vos /166/ erreurs : Samuel, suppléez : le livre ainsy appellé chez les Hébreux que nous, chrétiens, disons le 1er et 2e des Roys; Melachim, celuy quy est contenu au 3e et 4e volume. Mais si la phrase judaïque vous plaît tant, Messieurs les Genevois, plus que celle des chrétiens, comme vous appellés Samuel, quy est une diction purement hébraïque, les deux premiers livres des Roys, pourquoy n’appellez-vous pas les deux derniers de l’action hébraïque, Melachim ? Au reste, vous parlez improprement, disant le livre des Royaumes, car il falloit plutôt dire du Royaume, car S. Hiérôme reprend cette façon de parler impropre, en son prologue Galeat. Et il est bien mieux, dit le même sainct, Melachim, c’est-à-dire, règne ou royaume 89, que Melachot, royaumes, parce qu’il ne descrit pas le royaume de plusieurs nations, mais le royaume d’un seul peuple d’Israël.
» Corrigez donc vos locutions impropres et désistez d’impugner le dire de Gélase, si vous ne voulez nier une vérité manifeste; car, comme il se lit dans le prologue Galeat, les Hébreux appellent les traittés des douze prophètes du simple nom de There Asar, comme si ce n’estoit qu’un seul livre 90; et les trois livres de Salomon, d’un seul nom Salomon; les deux livres des Paralippomènes Dibrehaïamim, c’est-à-dire, verba dierum, parolles ou discours des jours 91; Esdras divisé chez les grecs et latins en deux livres est exprimé par ce seul nom, Esdras 92, et le même S. Hiérôme, épître ad Paulinum, dict Paralipomenon, liber instrumenti veteris, epitome 93. Le livre des Paralippomènes au singulier, quy toutefois comprend deux livres, et peu après, Esdras et Nehemias, in unum volumen coarctantur, « Esdras et Néhémie sont résérés en un volume ». Et c’est assez de cette mattière.
» Quant à Baruch que vous dictes être obmis au canon, tant du pape Gélase que d’Innocent 1er, je respond que c’est une vaine instance, parce que plusieurs pères, souvantefois, allèguent /167/ ce livre sous le nom de Jérémie, parce que Baruch a été notaire et disciple de Jérémie, comme appert au livre de Jérémie, c. 36 94; ce quy a été la cause que le concile romain, sous Gélase, de 70 évesques, et autres conciles anciens et les pères n’ont pas mis Baruch par son nom dans le canon, parce qu’ils jugeoyent ce livre être une partie des prophéties de Jérémie. Cette raison se preuve par ce que Clément Alexandrin, liv. 1. pedagog. C. 10, cite soû le nom de Jérémie, ces parolles de Baruch, c. 3: Audi, Israël, mandata vitae, « Ecoute Israël les commandements de vie », et de Baruch, c. 4. beati sumus, Israël, quia quae Deo placent, manifesta sunt nobis, « nous sommes bien heureux, ô Israël, parce que les choses quy sont agréables à Dieu, nous sont manifestées » 95. S. Ambroise, liv. 1, De paenitentia, c. 8, récite quelque chose du chap. 3 de Baruch, sous le nom de Jérémie, de même en d’autres lieux 96. Le même font S. Basile et S. Chrisostome, et S. Augustin, liv. 18 de la Cité de Dieu, c. 33, dict que ce passage de Baruch, c. 3, Hic est Deus noster, [est] écrit de quelques-uns au nom de Baruch, mais de plusieurs au nom de Jérémie 97. Ce qu’étant ainsi, certes, on ne pourra pas répudier Baruch que l’on ne répudie Jérémie. Car, comme il n’y a point de controverse entre les anciens du livre de Jérémie, ausy faut-il croyre qu’il n’y a point de controverse entre eux du livre de Baruch, et telle a été l’intention du concile soû Gélase, qu’il fût compris avec le livre de Jérémie; donques vous dites mal qu’il ait esté laissé hors le canon; et encore plus mal est-il nié d’estre canonique par Calvin et ses sectaires, puisque tant des sts pères enseignent le contraire.
» Et la raison preuve ausy le contraire. Mais sans doute que ce livre de Baruch, c. 3, où est dict: Domine omnipotens, Deus Israël, audi nunc orationem mortuorum Israël ! « Seigneur, tout-puissant, Dieu d’Israël, écoutez maintenant l’oraison des mortz d’Israël » 98, a dépleu grandement à Calvin et aux siens, à cause de l’oraison des sainctz; Calvin devoit prandre garde, outre ce /168/ que nous venons de dire, quel sentiment l’Eglise ancienne a heu de ce livre de Baruch. Car S. Ciprian, au sermon de l’Oraison, cite l’épître de Jérémie, quy est le dernier chapitre de Baruch: « Le St-Esprit, dit-il, enseigne et suggère par Jérémie, disant à son peuple captif parmy les babiloniens : » sed animo dicite, tibi Domine, debetur adoratio. Et une autre version : Dicite in cordibus vestris, te oportet adorare, Domine 99. Et S. Clément Alexandrin, 1. 2. pag. c. 3. pulchre, dit-il, dicit divina scriptura; puis cite le 3e chap. de Baruch 100. Donc le livre de Baruch est tenu pour divine écritture. Je laisse les ancien pères quy disent le même. C’est donc mal à propos que vous dites que ce livre n’est pas canonique, et le concile soû Gélase a fort bien compris le livre de Baruch avec celuy de Jérémie, au nombre des stes écrittures.
» A cette distinction du mot canonique, que vous dites n’estre pas toujours pris au même sens chez S. Augustin, je dy et nye que jamais se trouve samblable distinction chez S. Augustin, et qu’elle est vainnement forgée dans vos écholles, faignant de la tirer de S. Augustin, car, bien qu’il die que « la supputation de ces temps-là ne se trouve pas ès stes écrittures quy sont appellées canoniques, mais ès autres, èsquelles aussy les livres des Machabées que les Juifs ne tiennent pour canoniques, si fait bien l’Eglise » 101, il entend en ce lieu les écrittures sacrées selon le canon des Hébreux, non de l’Eglise catholique; car S. Augustin veut distinguer en ce lieu le canon de la synagogue du canon de l’Eglise. C’est pourquoy il adjoute immédiatement après, parlant des livres des Machabées que, « non les Juifs, mais l’Eglise, les tient pour canoniques », ce quy est très évident.
» Le même se peut dire de plusieurs autres semblables lieux du même autheur, dont le mot de canonique ne signifie pas par équivoque, mais par univoque ou sinonime intelligence, étant la même raison et le même nom chez les Hébreux et en l’Eglise catholique, sinon que vous formiez dans Genève une nouvelle /169/ logique inconue d’Aristote, pour authoriser votre novelle religion; mais j’admire grandement que vous, professeur en théologie de Genève, dans l’écholle de Calvin, soyez tant adhérant à Kemnitius, luthérien, quy a invanté cette vainne distinction, pour se mocquer de la doctrine des sts pères, voulans qu’il y ait des livres canoniques de vérité infallible, des autres, non. Kemnitius devoit bien se resouvenir de ce qu’il avoit tiré de S. Augustin (contre Faustus, liv. 11. c. 5 102 et contre Cresconius, c. 32) 103 que « les livres canoniques sont ainsy appellés, parce qu’ils sont la marque et la règle par laquelle est gouvernée l’infirmité de nre ignorance, et de laquelle on doit tirer jugement de tous les autres livres: » 104 Commant donc seront la règle et mesure des autres livres, ceux quy ne sont pas de vérité infaillible ? faussement seront-ils appellés canoniques, ne pouvans aucunement faire ce que signiffie leur nom de canonique.
» A cette confirmation de votre vaine distinction que vous tirés de S. Augustin: Lib. De doctrina Christ., c. 8 105, à ce que les livres canoniques quy sont receus de toutes les églises soyent préférés à ceux quy ne sont receus de toutes, et soyent de plus grande authoritté, je répond que vous n’entendez pas S. Augustin, car il a été très assuré que tous les livres canoniques sont de vérité infaillible; mais il n’a pas été également certain de tous les livres qu’il racconte, s’ils étoyent canoniques; car bien que ce fût son opinion, qu’ils étoyent tels, toutefois il sçavoit que la chose n’avoit pas encore été définie par un concile général, et partant, que quelques-uns eussent peu n’estre pas receus des autres sans encourir aucune tache d’hérésie. C’est donc ce qu’il dit estre observé ès livres quy sont ditz canoniques, à ce que ceux quy sont receus de tous soyent préférés à ceux quy ne sont receus de tous, parce que des premiers on avoit une plus grande certitude qu’ils fussent canoniques que des autres postérieurs. Mais maintenant que les conciles généraux ont défini tout l’affaire, nous sommes égallement assurés de l’authorité de /170/ tous les livres canoniques, et n’y a aucune préférence des uns aux autres.
» Donc ce que vous dites est faux que S. Augustin n’a pas toujours pris au même sens le nom de canonique; car il est tout clair qu’il a tenu pour canoniques de vérité infaillible, tous les livres qu’il nomme telz pour confiermer les dogmes de la foy au liv. 2, De doctrina Christiana, tant par ce mesme lieu en ces termes: « Tout le canon des écrittures, dit-il, est contenu en ces livres, les cinq de Moyse, etc. » puis nomme les deux des Machabées et conclud ainsy : « En ces quarante-quatre livres est déterminée l’authorité de l’ancien testament. » 106 Notez bien que veut dire ce mot authorité. Tout ainsy donc que le livre de la Genèse et les autres canoniques sont vrayment canoniques et de vérité infaillible, de même met-il les Machabées et les prononce de même authorité; autrement ils ne seroyent pas mis au même rang et ordre avec ceux quy sont de vérité infaillible, comme aussy par le 3e concile de Carthage, auquel le même S. Augustin s’est souscrit. Or, ce concile appelle ces livres non seulement canoniques, mais encor divins 107. Mais un livre estre vrayement canonique, qu’est-ce autre que d’avoir l’authorité divine ? Or, j’ay grandement admiré cette nouvelle distinction que vous avez apporté au commencement de nre dispute, sçavoir est qu’autre est qu’un’ écritture soit canonique, et autre qu’elle soit divine. Et quy pis est, qu’écritture divine signifie moins que canonique. Quelle excuse légitime pourrez-vous apporter de cela ? Vous ne sçauriez alléguer un passage de S. Augustin où il appelle un livre canonique, de la vérité duquel il die que l’on puisse douter. Et au contraire, on en pourroit apporter un’ infinité où il dit que tous les livres quy sont appellés canoniques, sont de vérité infaillible. Ego solis eis scripturarum libris, dit-il, qui jam canonici appellantur, hunc timorem et honorem didici deferre, ut nullum eorum authorem scribendo aliquid errasse firmissime credam, « J’ay apris à déférer une telle craincte et respect aux livres seuls quy sont de présent appellés canoniques que je croy très fermement qu’aucun de leurs /171/ autheurs n’a point erré en les écrivant. » 108 Le même, dit-il en plusieurs autres lieux. Selon votre distinction, S. Augustin écriroit aussi être entendu touchant le livre de la Sapience, qu’il ne seroit pas tellement canonique que l’on peût confirmer avec iceluy les documentz de la foy. Mais il enseigne le contraire, au liv. 1er de la Prédestination, ch. 14, où il preuve expressément le livre de la Sapience être canonique, et que d’iceluy on peut preuver les dogmes de la foy. Donc, il croit le même des livres des Machabées qu’il a mis au même canon, comme le livre de la Sapience.
» Je ne m’arrête pas sur le dire de Cajetan 109, parce que je n’ay encor pu lire ce que vous en alléguez pour n’en avoir le livre. Mais quoy qu’il die, j’ay déjà dict sy souvant en notre dispute que le dire de Cajetan ne peut prévalloir contre la détermination de l’Eglise. Toutefois je désire grandement que, comme vous alléguez Cajetan, vous le puissiez aussy imiter principalement lorsqu’il soumet tout ce qu’il dit et écrit au jugement et censure de la ste Eglise romaine. Tout ce que nous avons abondamment preuvé cy-dessus, en ma 2de conclusion, doit satisfaire à vos doutes. Sçachez néantmoins que ce quy a été allégué de S. Hiérôme, ad Chromacium et Heliodorum episcopos, a esté faussement allégué 110. Car S. Hiérôme n’a pas dit une seulle parolle de tout cela en son épître ad Chromacium et Heliodorum, ains plutôt le contraire. Or cette épître à Cromace et Héliodore, c’est la préface sur Tobie : Exigitis enim, dit-il, ut librum chaldeo sermone conscriptum ad latinum stylum traham, librum utique Tobiae quem Hebraei de cathalogo divinarum scripturarum secantes, his quae hagiographa memorant manciparunt. Arguunt nos Hebraeorum studia, et imputant nobis, contra suum canonem latinis auribus ista transferre, sed melius esse judicavi, phariseorum displicere judicio et episcoporum jussionibus deservire; institi ut potui, « Vous demandés que je tire au stile latin, un livre quy est écrit en langue chaldaïque, sçavoir est le livre de Tobie, que les Hébreux ont mis entre les écritz qu’ils nomment /172/ agiographes, le retrancheans du cathalogue des écrittures divines; les soins et affections des Hébreux nous arguent et imputent que nous donnons aux oreilles latines, ces choses contre leur canon. Mais j’ay jugé être mélieur de déplaire au jugement des pharisiens, pour obéir aux commandements des évesques. J’y ay insisté comme j’ay pu. » 111
» D’où il appert que souvante fois S. Hiérôme a entendu parler du canon des Hébreux, disant quelque livre n’être pas canonique. Toutefois il a préféré le commandement des évêques à tous les dires des Hébreux; comme il a été dit du livre de Judith quy a aussi été mancipé par les Hébreux entre les agiographes comme le livre de Tobie. Mais Hiérôme ne dit rien des livres canoniques en divers sens comme vous avez dicté. » 112
§ 12. Ce professeur étant retourné à Genève avec les promesses et conditions que nous avons vu cy-dessus, fut grandement travaillé pour être venu à cette dispute, et chargé d’infamie, principalement vers ceux quy l’avoyent accompagné, et d’autant plus qu’il n’osoit point retourner à Thonon, nonobstant la promesse qu’il en avoit signé de sa propre main.
Ce que voyant le p. Chérubin, il fit deux grandz feullietz de papier manuscritz. En l’un il traittoit de l’utilité quy se pouvoit tirer de la dispute quy avoit esté faitte et des choses quy avoient été éclaircies, non toutefois encore connues du peuple. En l’autre étoit montré ce quy restoit à faire, de preuver plusieurs choses par les conciles généraux de la ste Eglise, que le susdt professeur vouloit alléguer contre nous.
Le p. Chérubin eut recours premièrement à Genève, puis à la diète des Suisses, pour faire contraindre le ministre à maintenir sa parolle donnée, mais ce fut en vain. Car, pour quelle instance qu’on luy fît jamais, il ne put être induit de retourner combattre contre un adversaire duquel il avoit expérimenté, à ses dépens, l’adresse, les forces et le courage. Cependant voyons le contenu des placcards sudts avant que de passer outre en l’histoire. /173/
extraict premier des fruictz qu’on peut recueillir de la dispute faitte entre le rd p. chérubin, prédicateur capucin, et mr herman, professeur de la théologie de genève (monsieur d’avully en sa lettre).
§ 13. « Comme, la mouche à miel sçait industrieusement tirer des herbes et fleurs amères la douceur de son miel, de même doibvent faire ceux quy ont assité et ouÿ parler de la laborieuse dispute qu’on a faicte ces jours passés, laquelle, soû son écorse amère, cache des grands fruictz pour ceux quy, sans passion et opiniâtreté, les voudront recercher. Je vous en cotteray briefvement quelques-uns tirés des écrits bien signés de ladte dispute.
1. » Le premier sera que les points de la religion sont très difficiles et profonds, et qu’ils requièrent grand étude, travail et tout l’homme. Car vous avez pu voir un professeur public de Genève, avec tant de labeur travailler pour impugner seulement quelques poincts enseignés par les catholiques, et demeurer tout court, éloigné grandement de ses desseins, voire quitter la place et ne vouloir plus rentrer en lice. Pour ce, ne croyez pas que les chambrières, les femmelettes et les artisans soyent capables, comme disent les ministres, de manier dextrement la Bible et déduire les choses adverses de la religion.
2. » Le second fruict, c’est qu’on [peut] remarquer les grandes authorités, raisons et bons fondementz que les catholiques ont de leur côté, outre l’ancienneté de leur foy; vous avez aussy entendu alléguer tant de belles choses en cette dispute, prises de l’écritture ste et des sts pères et docteurs de l’Eglise. Cessez donc désormais de dire que les catholiques n’ont point de raison de leur côté et que le moindre enfant des vôtres les peut convaincre. Ce sont des trop vaines jactances, puisque vos plus fortes colomnes plient sous le fardeau et craignent d’y revenir. Vous y devez penser, car quand il n’y auroit que la nouveauté de votre religion, c’est un grand aiguillion pour vous faire sortir hors de vos erreurs. « Ce quy est nouveau ne peut estre sans soupçon », dit l’ancien Lirinense 113. Tant plus /174/ que vous voyés joindre à l’antiquité des bons tesmoignages moins de danger.
3. » Un autre fruict, c’est qu’il a esté accordé que les catholiques se servent des passages de la ste écritture ès dogmes et articles de foy, même pour celuy du purgatoire. Cessez donc de les accuser qu’ils rejettent la Bible, qu’ils ne suivent point l’écritture ste, qu’ils deffendent de la lire et qu’ils n’allèguent rien que l’authorité des hommes. Car pour le moins, selon la confession de votre professeur, ils produisent l’écritture ste, si vous et luy leur déniez la vraye intelligence d’icelle. Dittes, je vous prie, quy vous a privilégié plus que les autres de fouiller, jusques dans le sein et secret de cette écritture ? Quelle assurance avez-vous de l’avoir plus intelligible qu’eux ? Partant, ne disputons plus que de bien entendre cette écritture, car icy git le nœud gordien, et pour sortir de ces difficultés, recevez l’exposition que luy donnent tant de grands docteurs anciens de l’Eglise de Dieu. Puisqu’aussy on allègue tant de passages de l’écritture ste pour l’article du purgatoire, ne dittes plus qu’on le fonde sur ce qu’ont dit Virgile et Platon ou sur la marmite monachale, et qu’il n’en est faict aucune mention en la Bible. Mais si vous avez du sens et du jugement, disputez de l’exposition des passages qu’on cite, et pour juger de cette exposition, ayons recours aux livres des sts docteurs de l’ancienne Eglise. Cela sera très facile sy, avec une bonne volonté, vous voulez rechercher votre salut.
4. » Conséquemment du fruict précédent, il y en a un autre remarquable, c’est qu’il a été résolu et d’un commun accord conclud en ladte dispute, qu’avec la ste écritture, on peut alléguer, pour la confirmation de la foy, l’authorité de l’Eglise, des conciles et des anciens docteurs, ce quy vous doit à tous faire ouvrir les yeux, pour regarder et rechercher le plus soigneusement que pourrez, si l’ancienne Eglise, si tous les conciles légitimement assamblés et les sts pères et docteurs anciens ont d’un commun consentement condamnés pour hérétiques vos novelles opinions. Si vous le trouvez ainsy, vous les devez quitter tout soudain, comme principes de damnation. Seroit-il bien possible qu’un sy grand monde chrétien eût erré presque l’espace de seize centz ans, et que vous seuls eussiés la lumière évangélique ? Où seroit le grand héritage du monde converty, l’évangile promis au Messie par le Père éternel ? /175/
» J’accorde bien que votre professeur, comme le mortier sentant encore les aulx, a mis une condition à recevoir la susdte authorité des conciles et docteurs, disant qu’il les veut recevoir, pourveu qu’ils s’accordent avec l’écritture ste; mais c’est en vain qu’il dit cecy, veu que nous parlons des vrays et légittimes conciles, deuement assamblés et confiermés, lesquels n’ont garde de se fourvoyer de l’écritture ste, et non pas des conciliabules des hérétiques. Nous entendons aussy parler du consentement général de tous les docteurs, et non pas de l’opinion d’un ou de deux en particulier. Quy est celuy quy présumera de juger si ladte authorité est conforme à l’écritture ? Un cerveau mélancholique et fantastique pensera-t-il avoir le St-Esprit, plustôt qu’un général et grand concile quy est la bouche par laquelle le St-Esprit parle à nous ? Les enfans se riront d’ouÿr argumenter si sottement par circulation, car on dispute de l’écritture et de son intelligence, et pour résoudre la difficulté, on vient à recourir aux docteurs et conciles et, les ayant trouvé, on veut retourner d’où l’on étoit party, disant qu’il ne les faut recevoir s’ils ne s’accordent à l’écritture. O quels discours et labyrintes ! n’est-ce pas se mocquer et toujours recommancer sans apporter à son dire aucune clarté ? aussy ces nouveaux docteurs ne veullent pas qu’on voye goutte en cette affaire. La providence de nre Seigneur a voulu nous pourvoir d’un témoin irréprochable, quy est l’authorité de son Eglise, témoingt, certes, sy véritable, qu’il ne nous veut, ny peut tromper, étant établi de la suprême vérité pour éclaircir les difficultés quy surviennent en l’intelligence des stes écrittures. Celuy quy nous commande de l’ouÿr l’a fait, comme dit S. Paul, colomne de vérité, et cette Eglise nous parle en ses conciles deuement assemblés et confirmés, au commun consentement de ses docteurs, surtout par son suprême pasteur visible, et comme le feu ne produit que du feu, de même ce que nous enseigne l’Eglise de Dieu ne peut être que très conforme aux stes écrittures, samblables aux juges supprêmes et sincères quy ne jugent que consonant à la loy.
» Peut-être que quelqu’un des vôtres voudra réplicquer en cette manière et dira: nous suivons ces anciens docteurs quand ils disent la vérité, mais ils ne la disent pas toujours, car ils sont hommes et peuvent avoir erré. Dea ! Vous estes donc juges de leurs écritz et eux le suject de voz jugementz ! vous êtes leurs docteurs et /176/ comtrolleurs, eux, vos petits écholiers et disciples; eux peuvent avoir fally en escrivant, vous êtes impeccables en vos écritz et répréhensions, seuls clair voyans, seuls bien disans, seuls bons arbitres en tout et partout ! et quy est plus impertinent ? Vous êtes juges et parties tout ensemble, ménageans les témoins à la règle de Lesbias, les appreuvans sy vous les trouvez flexibles à la sensualité de votre opinion, et les récusans s’ils vous sont contraires, quoy qu’ils parlent en faveur de la vérité ! la loy civille vous permetroit-elle cette licence et la loy de religion de l’échole de Jésus-Christ vous le permettra-t-elle ?
» Nous examinons les écritz de ces pères, réplicquerés-vous, avec la règle de l’écritture et, quant ils sont d’accord avec elle, notes les recevons; quand ils y répugnent, nous les rejetions.
» Vous demeurez donc toujours les parties adverses et suprêmes juges de la Bible et des écrittures stes, et entendez mieux l’écritture qu’iceux, puisque vous voyés ce qu’ils n’ont pas vu et entendés ce qu’ils n’ont pas entendu; vous demeurés donc toujours inflexibles et ne pouvez faillir en interprétant ou l’écritture ou leurs livres. Certes votre arrogance est intollérable, car elle vous fait passer non seullement par-dessus le jugement des vivantz, mais encour de tous ceux quy ont mis la main à la plume jusques à présent en l’Eglise de J.-C., et nous réduit au seul bureau des cervelles pour en avoir le dernier arrest de la vérité. Ecoutez ce que dict ce grand personnage, Alexandre, évêque d’Alexandrie, contre les Arriens quy, de même présomtion que vous, maîtrisoient l’écritture et mesprisoient les docteurs d’icelle, « quy ne veullent estre comparés à aucun des anciens pères, mais préférés à tous; quy pensent qu’aucun n’est parvenu, non pas même en un médiocre degré de sagesse et qu’eux seuls sont sages, seuls amateurs de la pauvreté volontaire, seuls autheurs de nouveaux enseignements et scrutateurs des mistères qu’homme vivant sous le ciel n’a pu comprandre. O méchante et impie arrogance ! ô extrême folie ! ô furieuse vanité ! O esprits diablotins et endurcis en malice, que la céleste clarté, que les divines lettres et que la commune et ste doctrine de nos pères anciens n’a pu faire rougir ou fléchir, tant ils ont l’âme effrontée, et hautaine l’audace. » 114 /177/
» Regardez sy vous faictes le même, méprisant tout autre interprétation de l’écritture au prix de la vôtre; et si ce prélat a parlé à vous, il y a plus de mille ans.
» Que si vous objectez que l’écritture est assés claire et évidente et qu’il n’y a celuy quy n’en puisse aisément voir le fondz, s’il y veut un peu vacquer à bon escient, d’où vient donc que S. Pierre trouvoit les épîtres de S. Paul difficiles ? 115 à quel propos auroit dit S. Paul qu’il parle des mistères entre les bien entendus ? 116 pourquoy auroit-il trouvé luy-même les secretz qu’il voulait déclarer aux Hébreux, si mal aisés à entendre ? 117 quel fondement auroient eu les difficultés quy survindrent entre leurs disciples, même pour le fait de la circoncision et observation de la loy de Moïse ? 118
» Certes si les escrittures stes étoyent sy aisées qu’un chacun y peût mordre et en faire bien son profit, sans danger du contraire, il n’y eût pas eu tant d’hérésies quy n’ont abusés autres gens que ceux quy ne se sont voulu laisser conduire par les explications de la première échole des apôtres et de leurs successeurs, mais en voulant mespriser le chemin commun, par leur gloire et outrecuidance, ont forgé mille mensonges voilés et bien couverts en apparance de la parolle de Dieu.
» Pour remède à ce désordre, Jésus a prononcé par arrest solennel que les clefs de la vraye intelligence de sa volonté, demeuroyent en son Eglise et ès mains des pasteurs d’icelle, auxquels, quy ne voudrait obéir, ains se révolteroit ainsy qu’un Allexandre et Himénée fust détesté comme un infâme prophane et réprouvé de sens 119. L’apôtre S. Paul parlant de l’ordre de l’Eglise, après avoir nommé les docteurs, pasteurs, prophètes et autres, adjoute que tout cela étoit pour la comsommation et perfection de son édifice et cors mistique, quy est son épouse, notre vraye mère l’Eglise 120. Si les premiers ont commancé à bâtir au contraire de ce qu’il avoit ordonné, que sera devenue sa promesse ? S’ils ont tous d’un commun consentement suyvi le fondement et tenu la règle par luy /178/ receue, comme il appert par leurs doctes écritz, quy est Luther, quy est Calvin qu’on doive démentir tout le monde pour les croyre ?
» Mais quant à ce consentement des pasteurs, tenez pour tout assuré. Messieurs les prétendus réformés, que vostre professeur de Genève avoit grand tort d’appeller fondement ruineux ledt consentement de l’Eglise romaine, car il est sy ferme, stable et bon fondement, qu’il a bien montré combien il craignait de l’abborder et toucher cette chorde. Il étoit vrayement bien mal avisé de vouloir tailler un tel suject, duquel ny luy, ny autant de ministres qu’il y a au monde, ne sont pas suffisans d’en montrer la moindre défectuosité; qu’ils mettent hardiment ensemble tous les théologiens, toutte leur théologie de Genève pour preuver son dire, on les somme à bon etiam, conformément à la promesse faitte, de le preuver et qu’ils ayent sur tous autres pointz à choisir cetuy-cy et preuver ce qu’ils ont avancé si trompeusement pour décevoir vos âmes. Pour leur en donner plus d’occasion et faire voir les folies qu’ils vous disent et enseignent en leurs écholes, on soutient tout au contraire, que tant s’en fault que ce comsentement de l’Eglise soit un fondement ruineux, que plutôt c’est un des plus forts argumentz qu’Irénée, Tertulian, Epiphane et S. Augustin chosissent pour convaincre les hérétiques de leurs temps quy combattoyent la vérité de la religion catholique, tant pour le regard de l’intelligence de l’écritture, comme des cérémonies, des mœurs et police de la chrétienté.
» Le premier prononce cette sentence entre autres, « qu’il faut recourir aux Eglises où les apôtres ont conversé, en tous les différents quy surviennent de la foy. Voire quand bien ils ne nous eussent rien laissé par escrit sy s’en faudroit-il remettre à leurs successeurs » 121.
» L’autre ne prent pour son garant contre les Marcionites, Valentinians et leurs samblables, que la commune délibération des églises apostoliques 122. C’est où les apôtres ont annoncé la vérité eux-mêmes.
» Quant à Epiphane, outre ce qu’il en escrit sur ce point combattant les erreurs des Apostoliques (ainsy se nommoyent quelques hérétiques de ce temps-là), dict tout outre qu’il faut prandre pour /179/ guide, en mattière de l’écritture, la tradition ou, quy vaut autant, la commune règle de l’Eglise universelle et des anciens; et entre les marques de cette Eglise, il met les bonnes et stes traditions, par lesquelles il entend ce quy étoit creu, enseigné et observé par toute la chrétienté 123.
» Et S. Augustin, sur tous les autres (car je seroy tropt long d’amener icy S. Basile et S. Cyrile Hierosolymitain) s’est armé de ces fortes et doubles pièces contre les ennemis de J.-C., ores qu’il eût l’entendement sy aigu et pénétrant en toutes choses quy concernoyent les sciences qu’il n’y a pièce des grecs et latins autheurs quy aye mieux rancontré que luy en ce qu’il a entrepris, et que n’a-t-il eu entre les mains ? quelle matière n’a-t-il débattue ? Je dy qu’il n’a faict bouclier de chose plus forte que du commun comsentement de l’Eglise 124; et quand nous n’aurions les épîtres qu’il en a écrittes, quand nous n’aurions le livre des mœurs de l’Eglise catholique, du soucy pour les morts, du symbole et autres, certes les traittés qu’il a dressé contre les Pélagiens 125 nous en rendent un bien vif et évident témoignage. Je ne finiroy jamais, sy je vouloy icy emprunter les témoignages des sts Hiérôme, Basile et Ambroise, que je réserve pour un autre lieu.
5. » Le cinquième fruict de cette dispute est le grand estat qu’on doit faire des histoires ecclésiastiques quy rapportent plussieurs choses de l’état de la chrétienté, très dignes, ains nécessaires d’estre sceues pour connaître ce qu’a creu et tenu en matière de foy, l’ancien peuple chrétien; pour ce, ont-elles été sy souvant alléguées par les deux parties. Certes il seroit facile à tous, voire aux plus simples, de sçavoir par le récit d’icelles quelle est la vraye religion, même ès points quy sont de facto 126, comme de la messe célébrée par les apôtres et docteurs anciens, des autels dressés, des reliques vénérées, des stes images honorées, de l’ordre sacerdotal, religieux et clergé, du carême et de tant d’autres choses quy ont été, de l’ancien siècle des chrétiens, observées des fidèles. En quoy les murailles, par manière de dire, prêchent la vérité, y ayant toujours heu une foy chrétienne au monde, dès Jésus-Christ. Les autheurs ecclésiastiques /180/ et mesme les prophanes montrent assés que ce n’est pas celle de Luther et de Calvin.
6. » Cette dispute nous doit avoir montré comme il faut parler des livres canoniques et apocryphes en général, matière, certes, fort importante, car sy l’on preuve à vos ministres que les livres qu’ils disent apocryphes sont vrayement canoniques et divins leurs opinions sont du tout atterrées.
» Il a été bien preuvé en cette dispute qu’aucuns livres ou parties de la ste écritture, ont estés tenues d’aucuns, en certain temps, pour choses douteuses et comme apocryphes, quoy qu’elles fussent canoniques, dont par après elles ont été receues de tous pour canoniques sans aucune difficulté. Le professeur ne l’a point nyé: telle a été l’Apocalipse, de manière qu’il ne sert rien de dire qu’aucuns ont écrit que les deux premiers livres des Machabées étoyent apocryphes. Aussy ont 127 bien quelques-uns l’Apocalypse, laquelle à présent ils reçoivent à Genève pour canonique. L’Eglise de Dieu quy l’a déclaré être telle quoy que déjà elle le fût, mais non pas connue et receue telle de tous, a déclaré aussy, et même dèsjà du temps de S. Augustin, au rapport de ce sainct docteur, que les deux premiers livres des Machabées et autres que les ministres rejettent, sont vrayement canoniques et divins 128. Recevez-les donc pour tels, et ne vous trompez pas au mot apocryphe, car il ne se prend pas toujours en mauvaise part, pour chose dannable, mais encore pour chose douteuse, ce quy n’est pas 129 de ces femmes quy s’estiment si doctes en la Bible, quoy qu’elles n’y voyent goutte.
7. » Pour ce, l’on peut recueillir un autre fruict de cette conférence, c’est que le professeur ayant accordé, voire luy-même allégué, S. Hiérôme, S. Athanase et Ruffin historien ancien, quy disent qu’on lisoit les livres des Machabées en l’église et aux cathécumènes et novices chrétiens, il donne très belle occasion de tirer de son dire ces conséquences très véritables, que ces livres ne contiennent point d’erreur en la foy, comme vous dites, et que la prière pour les morts quy y est louée, est très bonne. Autrement il faudrait biffer et brûler les dtes écrittures, au lieu de les lire en /181/ l’église, et donner cette instruction sy missérable aux jeunes plantes chrétiennes, veu qu’il ne faut enseigner erreur et hérésie, de quoy ces livres à son dire sont infectés.
» Accordez un peu cette discordance. Où est le sens et le jugement ? Je ne sçay ce que vous réplicquerez à cecy, il fut dèsjà ordonné par le concile 3e de Carthage, can. 47, qu’on ne leût en l’église sous le nom de livres divins aucun livre quy ne fût canonique, et toutefois ceux-cy étoyent leus de toute l’Eglise à l’autel anciennement, ainsy qu’il se void en l’épître de Pierre Vénérable contre les Pétrobrusiens 130; pour le moins sy votre professeur confesse et accorde qu’on les lisait comme instructions aux nouveaux chrétiens, il est contraint d’accorder aussy l’autre chef, qu’il n’y a point d’erreur en la foy, et ce, d’autant plus que le professeur a preuvé luy-même et a esté résolu de commun accord que ces livres ont été appelés divins d’aucuns autheurs ecclésiastiques (les autres disent agiographes), qu’est un indice très assuré qu’ils ne contiennent pas erreur, et pour ce, que la prière pour les mortz est bonne et saincte, louée au douzième chapitre du second livre des Machabées.
8. » Or quant à ces deux premiers livres des Machabées, il a esté très bien preuvé par conciles et docteurs très anciens qu’ils sont vrayement canoniques et divins, pour fonder des dogmes de la foy; on peut voir les écrittures sur ce faittes. Et surtout il a été montré comme le jugement de l’Eglise de Dieu est celuy quy doit arrêter toutes les difficultés et prévalloir au dire et conjecture des hommes particuliers, pour discerner d’avecq les autres, les livres canoniques; car ce n’est pas par cest esprit particulier (peut-être sera-t-il familier), comme s’imaginent Luther et Calvin, qu’on recognoît ces livres pour bons, mais c’est par le St-Esprit, lequel parlant à nous par la bouche de l’Eglise qu’il gouverne, nous enseigna sans ambiguité, quels sont les vrays livres canoniques et divins où nous devons puiser la doctrine à salut.
9. » Un autre grand et signalé fruict se peut tirer encore de cette conférence, c’est que ce professeur de théologie de Genève, pour la belle première allégation qu’il avança contre les catholiques, fut celle du concile de Laodicée 131. Vous le sçavez tous, et cela est /182/ rédigé par écrit. Sus donc, Messieurs les prétendus réformés quy faites tant d’estat de ce personnage que vous estimez sy habile pour votre party, demandez-luy, je vous prie, qu’est-ce que traitté ce concile que luy-même a allégué et avancé, qu’il ne vous lâche point ce qu’il y a là-dedans, car ce seroit trop abuser de vos âmes. Souvenez-vous qu’il en faisoit tant d’estat et qu’il prioit qu’on cerchât et montrât le livre, qu’on n’avoit pas pour lors en main.
» Sus donc, allons le voir maintenant. C’est ad penam libri, disent les écholliers. Croyez-moi qu’autant de décretz et de canons qu’on y trouvera seront autant de coups de canons contre les boulevards de votre secte damnable. Véritablement l’ancienneté de ce concile en est remarquable, car environ l’année 300 et tant, il fut célébré ès peys de la Syrie où l’Eglise chrétienne étoit comme naissante et au berceau. On devoit bien sçavoir que c’étoit d’escritture ste et d’évangile, en ces premiers siècles, d’or que le sang de nre Seigneur Jésus-Christ encore tout chaud et la doctrine des apôtres fraîchement épandue, enflammoyent ces cœurs chrétiens si ardamment aux croix et martires. Voyons donc ce concile de Laodicée.
» Iceluy, en son second canon, touche et la confession des péchés et la pénitence laborieuse que tant vous abhorrés.
» Au 3e canon il montre évidemment l’ordre sacerdotal, bien loing du sens auquel, selon vos ministres, vous prenés ce mot de prestre.
» Au 4e canon se void comme les ordres sacrés étoyent dèsjà conférés.
» Au 5e canon comme dèsjà il y avoit des prestres quy servoyent à l’autel pour le sacrifice de loy évangélique qu’est la ste messe.
» Au 6e et 7e canon est parlé de la punition des hérétiques et du st chrême.
» Au 8e, 9e, 10e et 11e canons est traitté du clergé chrétien, prestres, évesques et ordres sacrés; au 12e canon du pouvoir des évêques.
» Au 13e canon que la populace ne devoit pas élire ceux quy étoyent promeus au sacerdoce, et toutefois les ministres donnent faussement à entendre au peuple que c’étoit la coutume de l’ancienne Eglise.
» Au canon 14e est parlé des offrandes et oblations quy se faisoient en l’église. /183/
» Au 15e canon comme il y avoit des personnes députtés pour chanter en l’église modestement et non pêle-mêle et confusément, comme vous faites à Genève, pour plairre à la populace et surtout aux femmes quy sont bien aises d’avoir le crédit d’y parler.
» Au 18e canon est discouru de l’office ecclésiastique, nommé vespres et autres heures canoniales.
» Au 19e et 20e canon est montré la dignité grande des évêques et des prêtres, et en quel rang sont les diacres et sous-diacres.
» Au 21e canon il parle des vases sacrés; au 24e vous y verrez décriez tous les ordres du clergé catholique. Au 25e canon vous lirez comme le diacre ne peut point bénir le calice.
» Au 26e que nul ne peut exorciser, s’il n’est ès ordres ecclésiastiques. Pour ce jamais vos ministres n’ont guéri un seul démoniaque, et ne le sçauriez monstrer; ains les diables se moquent très bien d’eux et les gourmandent quand ils se veulent mêler de leur commander.
» Au 28e canon il se void quelle révérence il faut avoir aux églises et maisons de Dieu.
» Au 42e et 43e canons est parlé de l’obéissance des prestres inférieurs envers leurs prélats supérieurs, contre cette anarchie ou confusion que vous mettez dans tout rang et degré de l’état ecclésiastique.
» Au 45e canon est touché le jeûne du carême, au 46e de la grande semaine célébrée avant Pasques. Au 48e canon est faicte mention du st chrême.
» Au 50e, 51e, 52e canons est derechef très clairement traitté du jeûne quadragésimal, de la semaine ste et des festes des martirs. Au 58e canon des messes qu’il ne faut célébrer ès maisons des séculiers. Tellement que c’est chose étrange que votre professeur face tant de cas de ce concile de Laodicée et que cependant il vous cache toutes ces choses. Si ne n’est que peut-estre luy-même ne les ait ny vu ny leu jamais, vous donnant à entendre faussement qu’aucune de ces choses n’ont esté en l’ancienne Eglise, laquelle ils vous font croire que suyvés, et que cela a été trouvé des papistes 132.
» Je plain avec très grande douleur le tort qu’on fait à vos pauvres consciences, de vous cacher ainsy la vérité et d’appeller si /184/ menteusement votre religion réformée sur l’ancienne, veu que plutost c’est une vraye déformation, déroute et abolition de tout ce qu’ont fait et creu les chrétiens de l’ancienne Eglise.
» Je lairray à desduire une autre fois, s’il est vray ce qu’il a soutenu par escrit, que le 3e concile de Carthage est du tout contraire à la religion catholique. Car il y aura beaucoup de choses à remarquer sur ce mensonge. Que seroit-ce de votre secte sy on faisoit marcher le gros de l’armée de tous les autres témoignages des anciens conciles, docteurs et pères de l’Eglise, quy parlent conformément à ce quy a esté cy-dessus rapporté du concile de Laodicée, puisque ce seul témoignage vous donne une sy grande allarme ? mais votre professeur ne m’ayant allégué que cetuy-cy, je n’en produiray point d’autre, afin qu’il soit battu de ses propres armes; et me contente, pour cette fois de vous avoir rapporté tant d’allégations fructueuses de ce seul concile. Ressouvenez-vous aussi que Bèze, en sa confession de foy, veut bien qu’on admire les conciles même les anciens, tels que celuy duquel nous parlons, quoy qu’il ait mis une condition échapatoire, selon sa coutume. Calvin encores a laissé par écrit que, lors de ce concile-là, voire longtemps après, il n’y avoit encor rien de changé en la doctrine évangélique, ny à Rome ny aux autres villes 133. Donc vous estes dehors tout assurément de la vraye religion, car vous pouvez bien voir que la vôtre est entièrement contraire à l’ancienne. Quittez-la donques, veu que vous ne sçauriez, les choses étans ainsy, y estre sauvés. Quittez-la, je vous prie, de bonne heure, afin que ne tombiez en l’éternelle damnation. Dieu vous appelle maintenant et convie par tant de moyens. Pour le moins dittes à vos ministres et docteurs qu’ils vous résolvent ces difficultés, qu’ils ne trouvent plus tant d’excuses d’entrer en conférence amiable pour vous éclaircir la vérité, s’ils ont la moindre miette de désir du salut des âmes de leurs auditeurs. Fuiront-ils maintenant, ayans eux-mêmes esmeu cette dispute, et le professeur de Genève promis de continuer par sa signature. Layrront-ils imparfait l’œuvre sy bien acheminée, ayans une preuve si digne et fructueuse et encores tant facile à traicter, sy on veut y apporter une bonne volonté et amitié ? /185/
10. » Pour abbréger sans doute, il y a plusieurs autres fruicts qu’on pourra retirer de cette conférence, et seraient beaucoup plus grands, si on parachevait ce quy a été commancé, memes si l’on vient à exhiber les bons livres des autheurs, comme a esté promis de part et d’autre. C’est en cette magnière qu’il faut à bon escient, en votre présence, enfoncer la mattière, examiner les raisons, peser les parolles des autheurs, en venir à la fontaine, non pas légèrement passer la main par-dessus, ayant dit trois ou quatre mots quitter tout là et n’y vouloir faire aucune fin, ny conclusion.
» Y a-t-il rien plus facile que produire les bons autheurs et voir clairement qui sont ceux quy disent mensonges et quy les allèguent faussement, ou les prédicateurs catholiques, ou les ministres. C’est ce que craignent vos docteurs, au moins les plus malicieux, que, quand vous verriés une grande lumière de si évidents témoignages, vous ne vinssiés à leur torner le dos, tout dolents que vous seriez d’avoir trempéz si longuement en leurs erreurs. C’est un grand plaisir que nous font vos ministres, même les mieux huppés et de plus grande réputation envers vous, quand ils cittent les pères et docteurs de l’ancienne Eglise, pour corroborer les points de controverse; mais c’est une grande imprudence à eux de les citer à l’aveugle et par cœur, sans avoir vu les passages en leur source, se contentans de les pêcher au bourbier d’autres ministres plus vieux, et possible, plus malicieux qu’eux, desquels pères ils suyvent la glose, la piste, les exercices et les erreurs à veue de peys. Car s’ils avoyent beu aux claires fontaines de ces écritz catholiques, ils auroyent beau moyen de purifier vos âmes et les leurs de toute souilleure et erreur.
» Je vous prie de lire pour tous les autres qu’on pourroit alléguer, un exemple de cecy, aux répliques du professeur Herman, en la seconde action ou assamblée de cette conférence. Vous y verrez un évident mensonge et fausseté. Car il accuse ce grand pape en saincteté et doctrine, Innocent premier, quy précédoit de longues années S. Grégoire, d’avoir failly à mettre 4 épitres de S. Jean, et soutenoit aussy que le livre de Tobie n’étoit au canon des livres canoniques de cet autheur, faisant sonner bien haut en la dispute, comme par moquerie ou blasme, que ce grand personnage avoit lourdement failly, pour ce qu’il contoit quatre épîtres canoniques de S. Jean; mais ce bon professeur n’avoit pas bien mis ses /186/ lunettes, ou peut-estre il ne vit jamais sur le livre le lieu dont est question, qui est la fin de l’épître 3e ad Exuperium 134. S’il l’eût vu, jamais il n’eut osé calominer ce st pape qu’il mettait 4 épîtres, car en voicy les propres parolles: Epistolae Joannis tres, si l’arithmétique de Genève ne comte 4 pour 3.
» Il n’en met icy que trois, et outre plus il récitte expressément en son canon le livre de Tobie au rang des autres canoniques; mais il pourvoit bien estre survenu que le livre écrit à la main que lisoit le professeur en disputant, quy étoit des lectures qu’il faict, n’avoit pas été corrigé avant que partir de Genève, et luy quy est subrogé à Bèze pour enseigner la théologie, n’étoit jà venu à la dispute sans l’avis dudt Bèze, comme disent aucuns. Pourquoy donc ne luy corrigeat-il pas cette erronnée leçon, et l’instruisit qu’il ne mît en avant des choses, avec tant de piaffes sy éloignées de la vérité, pour séduire les simples ? Car au fait du salut, il n’y faut procéder de la façon, on n’y doit mêler aucune fausseté, et un seul mensonge malicieux y rapporté est un sacrilège. Quand vous voudrez, nous vous produirons les livres pour vous faire voir et toucher avecq le doigt, ce que l’on vous en dit icy.
» Laissez doncques ces épaisses ténèbres d’erreurs, et par ce mensonge, cognoissez qu’on vous trompe et qu’on vous en fait bien passer et croire d’autres au très grand préjudice de votre salut, pour le désir duquel il a fallu faire ce brief et court mémorial, à ce que sçachiez, par ce petit coup d’essay, en quel état est cette conférence, à celle fin aussy qu’aucun ne parle plus sy mal à propos comme l’on fait. Or selon les promesses faittes, réitérées et bien écrittes à la première veue de cette dispute, vous recevrez quelque mellieure satisfaction; prenez cependant cecy, s’il vous plaît, en la charité de nre Seigneur Jésus-Christ, la gloire duquel nous devons procurer et advancer par toutes voyes possibles. Nous le prions aussy très ardamment que, par sa miséricorde, il veullie unir ensemble ce que le malin esprit a divisé.
» Ainsy soit-il ! »
AUTRE EXTRAICT DU PLACARD DU R. P. CHÉRUBIN, CONTENANT LA SOMMATION DU PROFESSEUR HERMAN DE GARDER LA PROMESSE FAITTE.
AVEC LES POINTS FORT REMARQUABLES PROPOSÉS PAR LUY ET LAISSEZ IMPARFAICTZ.
§ 14. Notre Seigneur Jésus-Christ dit en S.-Luc: « Quy est celuy d’entre vous qui, voulant édifier une tour, premièrement ne s’asied, et comte les despens, s’il a pour la parfaire, afin que, après qu’il aura mis les fondementz et n’aura pu achever, tous ceux quy le verront ne se mocquent de luy, disans: Cest homme a commancé à édifier et n’a pu achever ? » 135.
» Or, le sr Herman, professeur public en la théologie de Genève, accompagné d’aucuns dudt lieu, du ministre Viret et des apparentz de la ville de Thonon, voulant commancer d’édiffier une grande tour de dispute publique, alla trouver le p. Chérubin, capucin, en son logis. Luy, selon cet advis donné du Fils de Dieu, pesans l’importance de l’affaire de disputer publiquement de la religion, avisa le professeur et le ministre Viret du grand danger qu’il y a de commancer ces choses et ne les parachever point, avec les circonstances et fruictz convenables.
» Il leur protesta aussy qu’il ne vouloit en aucune façon disputer en public, s’ils ne luy promettoyent d’entrer à bon escient en la matière et de parachever le point qu’ils entameroyent de la même façon qu’on commencerait, oyans jusques à la dernière des raisons qu’on voudroit apporter sur iceluy, et comme dict nre Seigneur, de comter bien les despens. Il leur remontra encores qu’il y falloit du temps et loisir, dont ledt p. Chérubin n’en pouvoit guère avoir, étant alors la veille des Rameaux, et ès jours de caresme les plus occupés en stes actions. Et bien qu’il eût juste occasion de s’excuser, même qu’eux avoyent heu si bon loisir tout le carême de venir et le pouvoient encore prandre après Pasques; toutefois il offrit audt professeur que, s’il vouloit demeurer ferme jusques à ce que toutes les raisons et réplicques seroient parachevées, il étoit contant pour l’honneur de Dieu de répondre à ses argumentz, afin qu’ils ne /188/ pensassent pas que les catholiques fussent nécessiteux de bonnes raisons. Ledt professeur en fit promesses réitérées par écrit. Il jetta le fondement de toute la dispute qu’il entama, et n’ayant quasy fait qu’entrer en mattière, voyant qu’il avoit taillé un sujet trop ample, il interrompit la dispute, se disans pressé de retourner à Genève, laissant le tout imparfait et le peuple halletant [d’en voir] quelque fin 136. Il fit néammoins promesse de poursuivre le reste après Pasques, mais quelque sommation qu’on luy ait faitte 137 en public, il n’a point comparu.
» Pour ce est-il [qu’] à présent, afin que tous sçachent sur quy tombent les parolles précédentes de nre Seigneur, derechef par cet écrit est sommé ledt professeur de s’aquiter des deux promesses faittes en présence des magistratz de S. A. SS. et d’un grand nombre de peuple même de la prétendue religion; et le père capucin offre de son côté, avec le bon plaisir des supérieurs, de s’acquiter de ce qu’il a promis. Comme dèsjà il s’est présanté pour répondre à ce quy sera de besoingt, ouyr et donner réplicques jusques à la dernière des objections qu’on voudra avancer, et davantage, de montrer, par les livres des bons autheurs qu’il pourra recouvrer, la fausseté étrange et incroyable de la prétendue religion réformée en choses entamées par ledt professeur et autres points, et pour ôter, tant audt Herman qu’à tous autres ministres, les excuses de fuitte, on leur offre et présante, comme aucuns ont demandé, passeportz bons et assurés, obtenus de S. A. SS., voulans en cecy les prédicateurs catholiques montrer plus d’affection et de zèle que les ministres, lesquels, l’année passée, ne voulurent accorder conférence dans Genève, quoyque les leurs eussent été les promoteurs et demandeurs d’icelle, comme maintenant aussy ils ont commancé cette-cy, ains dissuadèrent sous vains prétextes les seigneurs et le peuple de Genève quy en étoyent assés contents.
» On les prie tous à présent de bien aviser au fruict des âmes en premier lieu, et aussy au grand repos et paix temporelle que pourroit causer une amiable poursuitte et déduction des points entamés en cette conférence. Et certes, ceux qui désireroyent d’une ste affection /189/ le salut et repos des pauvres peuples troublés par ces diversités d’opinions ne craindront le travail et ne plaindront des incommodités, à l’exemple de S. Paul et des sts apôtres quy ont tant peiné pour déraviner les erreurs des cœurs des hommes.
» Et parce que ce n’est pas peu de cas, ce quy a été imparfaict à traicter par un quy se dit professeur public de la théologie de Genève, enseignant tant d’autres, on a volu insérer, en la présente sommation, quelques points entre les autres de la conférence par luy commancée, afin qu’on sçache de quoy l’on parle.
POINCTS LAISSÉS IMPARFAICTS À POURSUIVRE PAR LE PROFESSEUR DE GENÈVE
1. » Des quatre fondementz ruineux qu’il disoit estre en l’Eglise romaine, il n’a encoure produit une seulle preuve, qu’un peu seulement des livres apocryphes, et cette-cy encores très misérablement, comme sera dit cy-apprès. Ces ministres quy ne font rien que trancher d’estoc et de taille, comme il leur plaît, contre la religion catholique, quand on leur nie leur dire, ilz veulent être creus sans rien preuver. Tout ainsy que Pitagoras, en son échole, avait mis la coutume que, pour toute preuve, on dît qu’il avoit ainsy dit, autos épha : l’oracle a parlé, c’est assez.
Quy a oncques vu ou ouÿ plus grand abus que cetuy-cy ? C’est ainsy que Calvin, à la pithagorienne, avance tant de propositions de sa secte 138 en son Institution, dont il n’y a une seulle preuve ny confirmation, mais seulement des simples assertions. Vous luy croyez donc tropt légèrement.
2. » Il n’a point encore répondu à la position contraire, que la vraye interprétation de l’écritture est en l’Eglise romaine et que in ventre Ecclesiae manet veritas 139, dit S. Augustin; que le consentement de l’Eglise romaine est un bon fondement, comme ils se tire du 17e chapitre de St-Jean, étant iceluy un’ opération du /190/ St-Esprit; et, au contraire, les sectes de Luther et Calvin, divisées ès points essentiels de la foy, religions très fausses et mal fondées.
» Ny moins il n’a rien preuvé des traditions quand on luy a soutenu le contraire, que celles desquelles se sert l’Eglise, quy sont divines et apostoliques, tant recommandées de l’apostre S. Paul 140, ne sont point fondementz ruineux, comme disoit ce professeur, mais très bons et fermes; que sy les traditions apostoliques et ecclésiastiques, étoient mauvais fondementz, ledt professeur prononcera de sa bouche même que la religion de Genève est très mal fondée, car elle est contrainte d’user de traditions au baptême des petits enfans, en célébrant le dimanche au lieu du samedy, en plusieurs cérémonies du baptême et du mariage et en autres choses.
3. » Il n’a encoure faict que toucher, du bord des lèvres et du bout des doits, la matière des livres apocriphes, quy étoit le premier fondement ruineux qu’il disoit estre en l’Eglise romaine, et a laissé tout cet affaire en tel état que, pour toute édification, commençant cette dispute par pure négative, niant les livres divins, niant les traditions, niant le consentement de l’Eglise, il ouvre fort bien la porte à ne rien croire du tout.
» Ceux quy philosophent sur l’état de l’antichrist disent qu’il est bien décrit par le mot grec: arnoumai quy veut dire, je nye, étant cecy sa vraye couleur et livrée; car, comme fils d’iniquité, il abbatra et de fait et de parolles tout ce quy est du culte du vray Dieu.
» C’est un’ honte, certes, de se dire évangéliques et réformés, s’estimer de sy bien suivre l’évangile et avoir une religion abbative et toute pleine de négatives, comme, par exemple, vous enseignez et dittes: il n’y a point de purgatoire; il n’y a point de franc arbitre en l’homme; il n’y a heu et n’y a personne quy garde les commandementz de Dieu, ny même avec la grâce; il n’y a point de grâce inhérante en l’homme justifié; il n’y a personne quy soit justifié par les bonnes œuvres, encore que les catholiques entendent toujours la foy avec les œuvres; il n’y a point de sept sacrementz; il n’y a point de pasteur suprême en l’Eglise; il n’y a point de grâce conférée aux sacrementz; il n’y a point de corps et de san de J.-C. réellement en l’eucharistie; il n’y a point de communion /191/ sous un espèce; il ny a point de confession auriculaire : il n’y a point de sattisfaction laborieuse à faire pour ses péchés; il n’y a point de sacrifice en la messe; il n’y a point de mérite ès bonnes œuvres; il ne faut point prier les saincts; il ne faut point garder le carême; il ne faut point recevoir les traditions, encore que les catholiques entendent toujours les apostoliques, et tant d’autres points des calvinistes quy concistent quasy tous à nier; et comme de bouche, vous niez ainsi avec les mains; vous avez détruit, démoly et abbatu les temples, monastères, collèges de prestres, maisons religieuses, autels, images et samblables monumentz de piété chrétienne; sy vous avez des pointz affirmatifz, ils tendront toujours néantmoins à nier l’ancienne foy et religion des chrétiens et ôter tout ce que sainctement avoit été estably par les majeurs, bien au rebours, certes, de ce que dit l’apôtre aux Corinthiens que « toutte puissance est donnée à édification, non à destruction » 141.
4. » Pour le général des livres canoniques et apocryphes, le professeur est débiteur de réponse et satisfaction à ces choses: premièrement, à la conclusion posée en la 3e assemblée preuvée par bons argumentz et grandes authorités, à sçavoir que le jugement de l’Eglise doit arrêter toutes difficultés et nous enseigne quels sont les vrays livres canoniques, non que dèsjà ils ne soyent tels, mais à cause de nostre infirmité et de l’ordonnance divine, quy veut que soyons instruitz par la bouche de son Eglise. Cette déclaration nous est nécessaire. Cette question fut avancée dèsjà dès le commancement de la dispute, traittée bien au long au progrès de la conférence, et jamais ce professeur n’y a voulu mordre, ny respondre un seul mot, encore que très importante et la base de toute la dispute; ains il sauta à un nouveau chef de preuve, ayant laissé le premier imparfait.
Il ne peut fuir l’une de ces deux choses, ou qu’il accorde tout selon qu’accorde la règle du droict, qui tacet consentire videtur; ou qu’il deffaut totallement à la promesse faitte. Il pourrait néantmoins estre qu’il n’a pas voulu qu’on eûst le passe-temps de voir remuer et débattre cest esprit particulier ou familier par lequel Calvin dit qu’on reconnoît les livres canoniques. Car quoy que vous disiez tous que vous avez cet esprit ou particulière inspiration, /192/ cependant il se manie et remue diversement, et se void bien que ce n’est pas l’esprit de Dieu, car il seroit d’accord avec soy-même, ce que cetuy-cy n’est pas, faisans que les calvinistes, reçoivent inspirés d’iceluy, certaines parties de l’écritture, lesquelles les luthériens quy disent qu’ils ont même esprit, rejettent hardiment, par l’inspiration, ainsy qu’ils disent, de ce mesme esprit.
» Secondement, il doit répondre pourquoy est receue à Genève pour canonique l’Apocalypse, l’épître de S. Paul aux Hébreux, celle de S. Jacques, de S. Jude et deux de S. Jean, desquelles toutefois aucuns anciennement ont esté en doute. Car il voulait preuver que, pour le doute qu’ont eu aucuns anciens, on ne doit admettre les livres des Machabées pour canoniques, et toutefois aucuns ont aussy bien douté des susdtes parties de l’écritture.
» En troisiesme lieu, il doit répondre à l’authorité de S. Hiérôme quy fait tant d’estat du concile de Nicée pour recevoir le livre de Judith, car de là se void bien que les deux livres des Machabées déclarés des conciles pour canoniques doyvent être ausy bien receus pour tels.
5. » Pour le particulier des livres des Machabées, il doit répondre, selon tant de sommations qu’on luy a fait à la dernière assamblée, à ce doute: en quel sens il entend les livres des Machabées être apocriphes ? Car il faut voir sans fard qu’importent les parolles; veu que selon les anciens docteurs, il y a deux sortes de livres apocryphes, les uns quy sont très bons, appellés agiographes, saincts et ecclésiastiques; et les autres apocryphes, contenant erreur en la foy. On l’a sommé si vivement de respondre de quelle magnière de ces deux seront les livres des Machabées. Et n’est-il pas raisonnable que ce professeur passe sous la presse de cette distinction; il montre bien de la redouter grandement en fuyant d’y répondre.
6. » Que s’il les nomme apocryphes pour contenir l’erreur qu’il dit de la prière pour les morts, il a été requis et sommé, voire défié, comme porte l’écrit de la conférence, de répondre à cette question: s’il y a aucun de tous les autheurs qu’il alléga quy dise ces livres apocryphes, qui rende cette cause; parce que ces livres contiennent la prière pour les morts. Mais sur cecy il s’est teu entièrement. Pourquoy dissimule-t-il cette demande et n’a encore rien dit là-dessus ? /193/ S’il a moyen de montrer, ou que S. Hiérôme, ou quelques autres autheurs de ceux qu’il alléga, rendent telle raison que ces livres contiennent erreur en la foy, pour louer la prière faitte pour les morts pratiquée en l’Eglise dèsjà de leurs temps, on luy donne gain de cause. Qu’il feuillette donc bien tous ses livres, afin de produire pour le moins une sentence de tous ses anciens pères, quy dise clairement que la prière pour les morts est un erreur. Il le doit donc montrer, car un professeur de Genève ne doit pas être court en cette réponce. Que dira-t-on si Genève, l’oracle du calvinisme, vient à se taire ? Quoyque les catholiques fondent très bien cet article sur plusieurs autres lieux du viel et nouveau testament, et ne servira de rien vostre maigre et frivolle excuse que vous avancez, que le texte grec des Machabées est autre que le latin. Car à peinne de déshonneur et infamie envers tout le monde, sy le contraire se trouve, on vous soutien que la même aprobation de prier pour les mortz se tire aussy bien du texte grec que du latin. Ainsy on l’assure, et sont invités tous les ministres à monstrer le contraire, s’ils peuvent. J’attendray donc la response qu’en donnerez, vous offrant de montrer ces choses en la Bible grecque. Vous avez grand tort des âmes de ceux que vous enseignez ces fadaises, sy vous refusez de venir voir le livre auquel, pauvretz, vous verrez voz mensonges facilement découverts.
7. » Or si le professeur dict que ces livres des Machabées sont apocryphes de l’autre sorte, c’est-à-dire saincts et ecclésiastiques, ainsy que les ont pris ceux quy les ont quelquefois estimés apocryphes, pourquoy ne leur donnez-vous au moins unne semblable créance qu’aux escritz bons et salutaires ? et pourquoy dittes-vous qu’ils ont des sy lourdes erreurs en la foy et absurdités sy grandes, comme celle d’Antiocus que ce professeur disoit être décrit et mort par trois fois, mais c’est un beau sophisme et tromperie toute claire, comme on luy fera voir s’il veut poursuivre cette conférence; et sera facile de découvrir la malice de cet argument par les mêmes livres des Machabées, ainsy que la response qu’on luy envoyé traitte assés amplement.
8. » Quant aux solutions et répliques données aux argumentz et objections avancées par le dt professeur, il luy reste une infinité de choses à répondre, qu’il a laissé du tout imparfaittes. Il a esté repris qu’il argumentoit mal à propos, ab authoritate negativa et, /194/ quatre ou cinq fois, qu’il argumentait, in petitione principii, quy est une cierculation d’argument, comme seroit que quelqu’un devroit preuver unne chose, et il amenne la même chose de laquelle on traitte en dispute, au lieu que la preuve doit toujours procéder a notioribus, par des choses plus claires que celles qu’elle doit éclaircir. Cecy soit pour exemple des autres: on discour du purgatoire que vous niez, et partant de lieux des écrittures stes qui l’établissent, entre autres on avance les livres des Machabées. Ce professeur veut preuver que ces livres sont apocryphes; pour ce faire, il dit qu’ils ne sont bons parce qu’ils contiennent et louent la prière pour les morts, d’où les catholiques infèrent un purgatoire. Pourroit-on voir rien de plus impertinant ? La nature et la raison même répugnent à vos façons de faire, tant la vérité est en soy recommandable.
» Il a été repris d’alléguer plusieurs authorités peu fidellement et en chose où s’agit du salut éternel; y faut-il aller de telle façon sans en venir à la production des autheurs ? S’il avoit scrupule que de nre côté les authorités soyent mal citées, comme par laps de mémoire ou par faute d’habilité des secrétaires cela peut survenir, on luy a offert de corriger les écrits, de monstrer les livres allégués et perfectionner cet œuvre pour l’édiffication du peuple. Pourquoy ne se met-il en devoir de son côté, de faire le même ? Sçachez qu’il a dèsjà esté sommé de remplir les blancs des écritz de la conférence et corriger les fautes que peuvent avoir fait les secrétaires; il n’aura plus d’ores en avant d’excuses, si l’on y trouve des erreurs.
Sa promesse réitérée et bien signée porte qu’il faut ouÿr toutes les raisons et répliques sur le point entamé. On luy fait donc sçavoir qu’à tout ce qu’il a dit, étoit dèsjà, quand il partit, préparé un grand nombre de réponses et répliques, s’il n’eût interrompu le discours. Car certes les mensonges et frivoles raisons qu’il a avancées et alléguées sont comme toiles d’araignées si minces, qu’on voit tout au travers d’icelles leur vanité et peu de fondement. Il soutient des choses si fausses que, s’il a patience, tout sur-le-champ on luy montrera le contraire, comme seroit par exemple, outre ce quy a dèsjà été remarqué du concile de Laodicée, lorsqu’il dit que le concile 3e de Carthage est directement contraire à la religion catholique romaine.
» Est-il possible, pauvre peuple, qu’on vous repaisse de ses mensonges tant évidents, qu’on déçoive vos âmes sy missérablement ? /195/ Quy me donnera des larmes à suffisance et des cuisans souspirs pour lamenter ce siècle tant missérable, où se trouve des hommes tant missérables, si ennemis d’eux-mêmes qu’ils veuillent bien se perdre de gaieté de cœur et franche volonté, et voyans les tromperies sy apparantes, ils ne veulent toutefois les quitter ? Y-a-t-il rien plus clair pour la foy et religion catholique et romaine, que ce 3e concile de Carthage 142, célébré en l’année 397, auquel assista S. Augustin ? Oyez les foudres et menaces qu’il lance contre le calvinisme.
» Au canon 47e, il reçoit pour livres divins et canoniques celuy de Tobie et d’Esther, les deux premiers livres des Machabées, et comte pour livres de Salomon, la Sapience et l’Ecclésiastique.
» Au canon 3e est parlé du sacre des évesques et ecclésiastiques.
» Au canon 4e de l’aage des diacres, et montre que les religieuses étoyent sacrées à Dieu.
» Au canon 8e il parle des évêques quy jugeraient le clergé délinquant.
» Au canon 9e de la punition des ecclésiastiques quy évoquaient les procès civils ou criminels devant la justice séculière.
» Au canon 23e est faitte mention de l’autel en l’église où le prestre faict oraison.
» Au canon 24e est montré le sacrifice de la messe, et que l’eau se metoit au calice offert, selon l’ordonnance de Notre Seigneur.
» Au canon 29e est parlé de la messe qu’on célébrait à jeun et des prières qu’on faisoit pour les trépassés.
» Au canon 31e, 32e des pénitences enjointes pour les péchés; au canon 33e des monastères et des religieuses.
» Au canon 36e est dit que le prêtre ne peut point faire le st chrême. Au canon 39e du décret est monstré votre tromperie, quy prenez l’évêque pour surveillant. Et sera peut-estre un serrurier ? Car là il est ordonné que l’évêque sera sacré par un nombre d’autres évêques. Où est donc vostre sens et jugement d’alléguer ce concile que vous dites si contraire aux papistes, veu qu’il est entièrement conforme à ce qu’ils croyent, et condamne vos misérables opinions ? Allez maintenant dire sottement qu’il a erré et que le grand docteur S. Augustin quy y assista avec d’autres évêques /196/ n’entendait pas sy bien l’écritture que vos ministres. O mensonges ! O mensonges ! et grandes tromperies ! pourquoy donc l’alléguez-vous ? Pourquoy abusez-vous le peuple, disans que ce concile est tant contraire aux catholiques, puisqu’il confirme les points des catholiques et détruit totallement vos damnables opinions ?
» Mais ce concile deffend, dit votre grand docteur et professeur de la théologie de Genève, que l’évêque du premier siège ne s’appelle point prince des prestres, souverain et choses samblables. Donc cela est contre le pape. Tout beau ! vous estes très mal advisés d’entrer en ce discours, car vous-mêmes descouvrez le pot aux roses de vos abus et mensonges. Ce que vous dittes est au canon 26e; mais il faut que sçachiez que vostre théologie est bien caducque, quy n’a pas le moien d’aller deux pas pour voir la vérité et lire quatre ou cinq lignes. Car ce mot d’évêque du premier siège, en ce lieu-là, ne signiffie pas le pape, ains l’évesque métropolitain du premier siège d’une province. Ce quy se preuve du canon 20e du même concile, un peu après ce qu’alléguez, où il est ordonné que les évesques n’aillent point en voiage delà la mer, sans l’advis de l’évêque du premier siège de chacune de leurs provinces, s’entend d’où ils seront et sous lequel ils seront évesques, afin que d’icelluy ils prennent patentes, qu’il dit formata. Vous voyez bien que cela ne s’entend pas du pape, car on ne met pas un pape en chaque province. Et encore au canon 7e il est dit qu’aux accusations des évêques, l’accusateur déférera, par-devant le primat de la province, donc l’évesque du premier siège, comme vous voyez signiffié là le métropolitain. Et voylà comme est confiermé par ce passage l’ordre hiérarchique de l’Eglise, mesme touchant le grade des évêques que vous niés sy obstinément.
Davantage cela montre plutôt l’authorité suprême du pape qu’il ne la nie. Car ce tiltre de souverain prestre et pontife étoit refusé aux évesques quoy que métropolitains de la province; et néantmoins il est attribué à l’évesque de Rome par S. Grégoire, S. Ambroise et S. Bernard et par le concile général de Trulles, lequel est de plus grand’authorité qu’un concile provincial, comme étoit celuy de Carthage, quy n’eût été si simple de faire un décret sur les évêques des autres provinces quy ne dépendoyent d’Affrique.
» Bon Dieu, que peu de sens ! que peu de vérité ! que peu de considération en des personnes quy se disent sy célèbres en la /197/ théologie calvinienne ! Je ne désire point vous offenser par injures; je le fay au possible. Mais j’ay honte et regret emsemblement de vous voir si trompés et déceus et qu’on fuit le moyen de le mieux reconnoistre. Il le faut certes dire avec parolles quy vous réveillent de ce sommeil. Néantmoins tout ce quy est dict procède d’une très grande affection de votre salut. Pensés-y à bon etiam, je vous prie, à l’honneur de Dieu et pour le salut de vos âmes, et comme on présante à vos ministres le passeport de S. A., si bel et sy ample inséré au bas de ce placard, faites le même de votre côté, afin que nous confrontions et vérifions ce que dessus en bonne compagnie et assamblée, avec toute douceur, modestie et amitié.
9. » Il doit répondre et montrer d’où a été puisée la fraîche théologie non encore ouÿe au monde que ces compagnons avancèrent, voulans faire différence d’entre l’écritture canonique et divine qu’ils disoient estre choses diverses, et escriture divine n’estre pas autant que canonique. On n’a pas encour ouÿ cette différence d’escrittures. Tous les pères catholiques usent de ces mots comme de sinonymes, signiffians une même chose, mais ce sont les fuittes accoutumées de votre théologie pour échapper les coups de la vérité. Il leur fâchoit d’ouÿr que S. Cyprian appelloit les livres des Machabées, écrittures divines; pour ce, ils fourgeoient cette nouvelle distinction.
» Or, avant que finir cette sommation, je veux encores prévenir aucunes de vos excuses. L’une est que vous prenez en mauvaise part d’estre appellés sectateurs d’hérésies; l’autre, de ce qu’on dit que sy vous persévérez en vos opinions, il n’y a point de salut, ny de ciel pour vous. Cecy, dites-vous, vous offense et vous peut retenir d’amyable conférence. Mais dites-moy, s’il vous plaît, sy on veut nommer ou le blanc ou le noir, peut-on dire autrement que blanc ou noir ? Sy vous niez le purgatoire, on ne peut de moins que de dire que cela est imiter Aërius, condamné pour hérétique, selon que témoigne S. Augustin en l’hérésie 53 143. Et voylà la plus aigre parolle quy aye été dicte en conférence. Votre professeur avançait tant de choses prises des anciens hérétiques. Je l’ay admonesté. Si je ne le preuve, j’en veux faire réparation; et, le preuvant, pour toute récompense, je ne demande que votre conversion. J’avoy /198/ certes grande occasion d’objecter qu’il imitoit les anciens hérétiques, car de dire qu’il ne reçoit les conciles, mêmes généraux, légittimement assemblés et confirmés, sinon lorsqu’ils s’accordent avec les écrittures, et dire qu’ils ont erré, qu’est-ce autre, sinon faire ce que fit jadis le grand hérétique Arrius quy appelloit du jugement du concile de Nicée à l’écritture et disoit: le concile avoit erré. C’est ce que fit ce détestable hérétique Nestorius, quand il fut condamné par le concile d’Ephèse; c’est ce que disoyent ces méchants hérétiques, Eutichès et Dioscore, condamnés par le concile de Calcédoine. Ce leur étoit à la vérité un spécieux manteau pour couvrir leurs ordes 144 hérésies. Ils ne croyent pas à l’écriture quy les condamnoit tout à plat plus qu’aux conciles qu’ils rejettoyent, mais ils voulaient tordre l’exposition d’icelle à leurs biays et sensualité, pour n’estre reconus hérétiques, s’établissans de cette façon témérairement juges tant des conciles que de la même ste écritture.
» C’est aussy le fard de Calvin, duquel luy et les siens dorent leurs erreurs, de dire qu’il faut tout mesurer selon l’écritture. Mais quy a jamais dit le contraire ? Pourquoy imposés-vous aux catholiques tels mensonges ? pourquoy bravés-vous tant, disans que vous tenez exactement la ste écritture, que vous suyvés si bien le st évangile ? Serez-vous bien tant abuséz de penser que ces grands pilliers de la chrétienté, les Grégoire, l’un romain et l’autre grec, S. Chrissostome, S. Basile, S. Cyprian, S. Augustin, S. Hiérôme et tant d’autres docteurs n’ayent veu goutte ès stes écrittures ? et qu’un million de peuples quy ont heu la vraye foy et religion chrétienne n’ayent pas été bien apris en l’écritture ? que mille millions de chrétiens quy ont fait profession du christianisme n’ayent rien goûté à la vérité de l’écritture, parce qu’ils ont creu tout ce qu’aujourd’huy croient les catholiques, comme l’on offre de vous montrer en la conférence. Las ! désabusez-vous de ces erreurs si exorbitans. Car c’est blasphémer et ignominieusement offenser l’éternelle vérité de Dieu de douter de la vérité infaillible des témoings qu’il nous a produit et établis pour le ministère de nre salut, par l’organe desquels il parle à nous. Telle est l’Eglise, sa /199/ chère espouse, régie du St-Esprit, laquelle ès conciles généraux légitimement assamblés nous instruit du vray sens des stes écrittures et déclare ce qu’il nous faut tenir en matière de religion, conformément à ce qu’elle a receu par la tradition apostolique. Il n’y eut jamais de vrais chrétiens au monde quy n’ayent creu conformément à ce que les catholiques tienent aujourd’huy. S’il y a heu des hommes quy, opiniâtrement, ayent résistés à cette foy universelle catholique, on les a répudiés comme des avortons de la chrétienté. Ils ont été condamnés de tous, comme rebelles du royaume de J.-Christ. Et c’est une infamie exécrable de réveiller des enfers leurs erreurs. Vos ministres advoueront bien, et si le disent-ils par écrit, que les Manichéens, Arriens, Montanistes, Novatiens, Donatistes, Cathariens, Albigeois, Marcionistes, Archontiens et autres anciens hérétiques, pestes du monde, estaient vrais hérétiques, et pour ce, vous voyans faire et dire comme à ceux-là, d’un cœur, certes, très dolant et plein de compassion, on vous dit que vous imitez et suivez les vieilles erreurs dèsjà condamnées. Cecy importe tant qu’il le vous faut souvant faire entendre et montrer au doigt.
» Or donc voyons-le: les Manichéens, grands hérétiques, ne prisaient aucunement la virginité et ne tenoyent point le mariage pour sacrement. Ils nyoyent le franc arbitre. Ils reprochoyent aux catholiques qu’ils sacrifioyent aux saincts, et se mocquoyent de l’honneur qu’on leur déférait, assuroyent qu’ils ne pouvoyent entendre noz prières ny prier pour nous, rejettoyent leurs reliques comme abominables et abbatoyent les images, ne vouloyent autre sacrifice que celuy de louange, blâmoyent fort les catholiques d’autant qu’ils célébroyent la mémoire des martyrs et qu’on disoit la messe sur leurs tombeaux, et les appelloyent idolâtres. Il seroit trop long de vous rapporter icy tous les docteurs quy le rapportent. Ils disoient encore, ainsy que témoigne le second concile de Nicée, que l’eucharistie étoit seulement figure et non point corps de J.-C. Ne faites et dites-vous pas le même ? Doncques aussi bien qu’eux, vous êtes hérétiques.
» Les Arriens rejettoyent et les traditions et la prière pour les morts, abbatoyent les autels et les croix, haïssoyent fort les moines, ne faisoient aucune distinction entre les évêques et les prestres. Ils ne vouloyent que le viel et nouveau testament; et vous, disans et /200/ faisans le même, pourquoy ne vous appellera-t-on pas tels et hérétiques ?
» Les Montanistes se vantoyent qu’ils avoyent le St-Esprit en particulier. Ils rejettoyent la confession et le sacrement de pénitence. Ainsy faittes-vous.
» Les Novatiens, très pernicieux hérétiques, nyoient que l’Eglise eust la puissance de remettre les péchés, dit S. Ambroise; que S. Pierre en fût le chef, qu’il eût aucune supériorité en icelle; disoient que les apôtres étoyent égaux, rejetoyent la confirmation et confession. Et ceux quy ont les mêmes opinions, pourquoy ne les tiendrons-nous pour hérétiques ?
» Les Donatistes, tant réprouvés hérétiques, s’attribuoyent la vraye Eglise et se vantoyent que tout le monde avoit apostasié, hormis eux. Ils ranversoyent les autels, brisoient les ornementz et les calices, fouloyent la ste hostie aux piés avec touttes les indignités qu’ils pouvoyent, exerçoyent toutes cruautés envers les chrétiens quy disoyent la ste messe. N’avons-nous pas veu tant et tant d’exemples de cecy ès vostres, et quels sont-ils donc ? Soyez-en juges vous-mêmes.
» Les Cathariens encore, comme vous faittes, rejettoyent le sacrement de pénitence, nyoient le purgatoire, vouloyent que les prestres fussent mariés.
» Les Albigeois, non plus que vous, n’appreuvoyent la prière pour les morts, ny le purgatoire; disoyent comme vous l’extrême onction n’estre sacrement, ny la ste hostie; blasphémoyent qu’il n’y avoit en icelle davantage qu’en un autre pain.
» Les Marcionistes hérétiques rejettoyent les reliques des saincts et plussieurs livres canoniques; et vous aussy. Doncques tels qu’eux estes-vous aussy.
» Les Archontiens, disent Epiphane et Théodoret, se mocquoyent du sacrifice de la messe. Et quelles injures sçavez-vous que vous ne vomissiez contre icelle ? Pourquoy donc vous fâchez-vous, sy nous vous apellons tels qu’eux ?
» Vous imitez et en opinions et en faictz tant d’autres hérétiques; et mentirons-nous sy nous vous apellons tels ?
» Comme Aërius quy se fit Arrien et puis fit une secte à part, disent S. Augustin 145 et S. Jean Damascène, quy ne mettoit /201/ aucune différence entre l’évêque et le prêtre, quy ne vouloit point qu’on priât pour les trépassés, quy se mocquoit de l’abstinence et du jeûne du vendredy et samedy, prêchoit qu’il falloit manger de la chair à son plaisir et qu’on ne devoit limiter aucun temps pour jeûner comme font les catholiques. Il met en avant cette liberté de conscience que vous avez tant agrandie, que vous recherchez et prêchez tant.
» Vous ensuivez aussy Jovinian, tant renommé hérétique quy mesprisoit le célibat, faisoit autant d’estat du mariage que de la virginité, se mocquoit du vœu de religion et des moynes, détestoit l’abstinence de chair au vendredy et samedy et carême, disoit être tout un, jeûner ou manger, et que ce quy entroit par la bouche ne souilloit point l’âme, nyoit qu’il y eût diverses mensions de gloire au ciel; il marioit les prestres, et vouloit qu’un chacun fût marié. Il assuroit que la virginité n’estoit point profitable; il se vantoit que son hébreu et son grec avoit découvert le pot aux roses. Il disoit que jeûner estoit défrauder son corps, et cruauté et ne pouvoit servir à l’âme; que nous étions tous prestres. Il nioit aussy le mérite des bonnes œuvres, que Jésus-Christ avoit satisfaict à tout cela pour nous. Qu’un corps ne pouvoit être en deux lieux et que chacun pouvoit ménager sa conscience à sa volonté et vivre à sa liberté. Ne prêchez-vous pas les mesmes choses ?
» Voyez encore les opinions de Vigilantius, grand hérétique au rapport de S. Hiérôme, sy elles ne sont pas les vôtres mêmes. Il vouloit que les prestres fussent mariés; il mesprisoit les reliques et les brûloit, se mocquoit des cérémonies de l’Eglise, disoit les morts ne pouvoir aider les vivans; que les saincts ne jouiront de la félicité éternelle qu’après la résurrection, ainsy que rapporte de luy S. Augustin, et qu’il ne leur falloit porter aucun honneur. Vous vous servés de cette même opinion pour anéantir l’intercession des saincts. Vous dites, vous prêchez et voulez faire croire le même que luy. Donc tels que luy êtes-vous.
» Touchant les images, Philoxence persien, l’an 500, les abbatoit. Et quelles avez-vous laissé entières où vous avez heu pouvoir de mettre vos mains sacrilèges ?
» Mahomet aussy, l’an 600, les deffendit, mit son Alcoran en vulgaire, disoit que chacun devoit prier en langage commun pour l’entendre. Il ôta toutes les festes des saincts, ne vouloit reconoistre /202/ juge de sa doctrine que ceux de sa secte ou la Bible, mais seulement en ce que bon luy sembloit. Et n’estes-vous pas de sa secte, disans et observans le même que luy ?
» Des iconoclastes, hérétiques quy étoyent l’an 719, n’en tenez-vous pas la briseure des images et ce que vous enseignés: la cène n’estre qu’un signe et figure ?
» Il seroit trop long à vous remettre icy toutes les moisies et antiques hérésies que vous allés rafraîchissant et renouvelant; et sy tant soit peu vous voulez quiter de votre passion, vous advouerés que nous vous reprochons à bon droit ce que dessus.
» Vous cognoistrez encor de ce discours que l’Eglise ne tient rien qu’on n’ait toujours creu; la vérité est première que le mensonge. Quand Simon Magus dit le premier que le mariage n’est point sacrement et qu’il n’y avoit point de franc arbitre, il faut bien qu’on creut le contraire du temps des apôtres. Quand les Arcontiens ont dit les premiers, l’an 160, que l’eucharistie n’étoit sacrifice, il s’en suit que l’on croyoit le contraire du temps des apôtres.
» Quand les Novatiens ont dit les premiers, l’an 255, que les prestres n’avoyent la puissance de remettre les péchés, il faut bien que l’on creut le contraire en l’Eglise. Car l’hérésie se lève toujours contre ce que l’on croit. Quand Vigilantius dit le premier, l’an 402, qu’il ne falloit point jeûner le caresme, il s’ensuit que depuis Jésus-Christ, jusques à luy, on l’avoit jeûné. Le même se peut dire des autres points, lesquels vous niez. Cessez donc de parler le langage des vieux ennemis de l’Eglise et vous n’orrez pas aussy ce quy vous déplaît.
» Quand à l’autre chef de dire qu’il n’y a point de salut pour vous, sy vous persévérez en ces opinions, c’est bien icy où je ne veux pas vous demander pardon de vous avoir contristés. Car si l’Esprit divin opéroit par sa grâce en vos cœurs, je me réjouyroy grandement de vous avoir contristés à pénitence; pour ce, désireroy-je, comme fidèle médecin, rapporter tout remède à une malladie quy ne menace pas la perte d’un cors humain, mais des âmes très précieuses, formées à l’image du souverain Roy de gloire, filles de sa puissance, œuvres de sa sagesse, thrésors de ses bontés, perles de ses œuvres; âmes sy précieuses que mêmes les anges les considérans les admirent comme capables du bien suprême; âmes une /203/ seulle desquelles, au rapport de l’éternelle divinité, excède en prix celuy de l’univers, et de quy la valleur, celuy-là seul la peut bien dire qui, par sa grande bonté, a voulu les achetter d’un thrésor surmontant tous les thrésors, quy est son précieux Sang, duquel une seulle goutte vaut plus que tous les thrésors créés; âmes pour le salut desquelles, s’il étoit de besoingt, le très haut Filz de Dieu viendroit encor en ce bas monde souffrir et endurer ce que déjà il a souffert avec tant d’amour et de profit pour nous.
» La valleur donc et la noblesse de vos âmes m’échauffe l’esprit de cercher et épreuver tous moyens pour empêcher leur perte; entre lesquels celuy-là est très à propos de montrer le danger où vous vivés. La damnation d’une âme est chose tant horrible, tant épouvantable et tant effroiable que, si toutes les créatures animées et inanimées étoyent convertyes en langues, elles ne la sçauroyent assés déclarer. Et certes nous ne la sçaurions bien peser ny comprandre. Pourquoy donc nous fâcherons-nous sy on nous menace des enfers, de la damnation éternelle, quand celuy quy menace le fait à intention de nous faire fuir les malheurs quy ne finiront jamais ? Las ! mes amis ! ne dittes pas qu’il ne faut point juger autruy. Car ceste menace n’est point juger, ains le récit de ce qu’en juge la ste écritture et les amis de Dieu. N’oyez pas ma voix, mais celle de S. Paul quy vous dict: « Encore que j’auroy toute la foy, sy je n’ay la charité, je ne suis rien » 146, voulant signiffier qu’il faut estre uny au corps de la vraye Eglise, de laquelle, certes le présent schisme vous a divisés. Oyez-le encore disant que « ceux quy sèment dissention en la doctrine qu’on a receue ne servent point à J.-C. ».147 Ecrivant aux Galates, il met les hérésies et sectes au nombre des œuvres de la chair quy font forclorre du royaume éternel 148.
» Oyez S. Pierre quy appelle les hérésies sectes de perdition, amenans une soudaine perdition 149, et tant d’autres passades que je passe soû silence.
» Oyez S. Athanase en son simbole quy dit que « celuy quy ne gardera la foy catholique entière et inviolée », c’est-à-dire sans prévariquer ou faillir en aucun article, « sans doute il périra /204/ éternellement » 150. Et S. Epiphane dit que quy ne croit la réalité du corps de Jésus-Christ en la ste hostie, il est damné 151.
» Oyez S. Augustin quy dit que l’hérétique en cette seulle considération qu’il est hérétique, sera damné 152. Et en autre lieu il dit que jaçoit que l’homme ne soit ny meurtrier, ny larron, ny faux témoing, ny convoiteux du bien d’autruy, mais au contraire chaste, patient, aumônier, voire distribuant tous ses biens aux pauvres, s’il part de ce monde, n’estant pas en la foy catholique, il tombe en l’éternelle damnation 153.
» Oyez S. Fulgence, ancien docteur contemporain de S. Augustin quy dit : « Tien tout assuré et ne doute point que tout hérétique et chismatique, quoyque baptisé au nom du Père et du Fils et du st-Esprit, s’il n’est, avant son trespas, aggrégé à l’Eglise catholique, quelles ausmones qu’il sçache faire, encour qu’il respandroit le sang pour le nom de Christ, ne peut néantmoins aucunement estre sauvé. » 154
» Or donc, puisqu’il n’y a aucun salut qu’en la seule Eglise catholique, laquelle n’est aucunement celle en laquelle vous estes, comme voulez-vous qu’on ne vous advise du danger où vous vivés ? Ha ! plustôt faudroit-il souspirer jusques au ciel, souspirer incessamment, gémir douloreusement, pleurer à chaudes larmes et, s’il estoit possible, verser des larmes de sang, pour induire vos cœurs et ceux de tant de pauvres peuples desvoyés de la vraye foy à rechercher la vérité et venir au chemin du salut. Quant à moy, je proteste devant le Juge éternel des hommes, quy pénètre jusques au centre de nos cœurs, que ce que je vous en dy est pour le seul désir de votre salut. Je seroy plus cruel qu’un tigre de me taire quand j’entend les sts évangiles menacer d’un feu quy ne s’éteindra jamais, des pleurs quy seront perpétuels, des grincements de dents sy très horribles, des lieux si épouvantables où seront jettés ceux quy seront entrés au festin du roy sans la robbe nuptiale, sçachant que ce bel ornement et vêtement qu’il faut avoir, représente encore la vraye foy et religion de laquelle vous êtes privés. /205/
» Estre schismatique, c’est le plus horrible péché de tous autres. Le Fils de Dieu ne dit-il pas que quiconque n’écoute l’Eglise est païen et ethnique ?
» S. Denis, évêque d’Alexandrie, écrivant aux Donatistes, dit qu’il est pire de déchirer l’Eglise en deux que de sacrifier aux idoles. S. Hiérôme assure que celuy quy sépare l’Eglise de Jésus-Christ en deux, est pire qu’un fratricide. C’est chose bien pire d’estre schismatique qu’idolâtre. Car voylà Datan, Coré et Abiron, schismatiques, quy portèrent une terrible punition et vangeance de Dieu.
» Je me jette à vos piés, vous priant de bien méditer ce point que je vay proposer, en chassant bien loin toute cholère et obstination d’esprit, car il faut qu’accordiés une de ces deux choses, ou que tant de pères célèbres de l’Orient et Occident, mêmes proches du temps des apôtres; tant de sainctz martirs quy ont respandu leur sang pour la confession de l’évangile, tant d’anciens docteurs, desquels nous avons les précieux monumentz et écrittures et tant de millions d’âmes de tous les chrétiens quy ont estés dès le commancement de l’Eglise de J.-C. jusques aujourd’huy, ont très-tous vécu hors du vray évangile de Dieu et pour ce, forclos du ciel; ou bien que vous êtes dehors du bercail de J.-C., hors de la vraye Eglise et au chemin conduisant à perdition. Car vous ne suivez pas ce que ceux-là ont suivy, et ne croyez pas ce que ceux-là ont creu, et ne confessez pas ce qu’il ont confessé tous d’une même voix, accord et consantement universel jusques à la mort.
» C’est ce qu’on vous offre par la présente sommation de soutenir à voz ministres et leur en montrer et cotter, avec toute facilité et évidence, les lieux et les passades. S’ils ont eux-mêmes émeu la dispute, promis et signé la persévérance, comme pourront-ils à présent la refuser ? Aportons-y toute affection, tout bon zèle et amour de l’honeur de Dieu, auquel je fay prière de tout mon cœur, qu’il luy plaise, tournant son œil de pitié sur vous, d’illuminer vos esprits et vous convertir à luy et vous réduyre au giron de son Eglise, et qu’à luy seul soit tout honneur et gloire. » Ainsy soit-il ».
§ 15. Le p. Chérubin poursuivit de prêcher en la place du marché encore quelque temps, puis se retira en son convent de Nicy, pour prandre quelque repos. Les hérétiques du lieu se /206/ réjouyrent grandement, faisans feste de cette retraitte, croyant que le p. Chérubin ne deût plus retourner à Thonon.
Le sudt professeur de Genève, Monsr Herman Lignarius, reprit courage et commença à comparoistre, s’excusant vers le peuple, disant qu’il avoit manqué de retourner à la dispute seulement pour le respect qu’il portoit à S. A. SS. et que, s’il avoit licence du duc, il montreroit fort bien les erreurs des papistes et particulièrement du p. Chérubin.
Voyant donc le p. Chérubin que, pour ôter toute sorte de doute à ce peuple, il estoit nécessaire de luy donner une suffisante satisfaction, il eut recours à S. A. SS. laquelle ayant entendu de Monseigneur le nonce que Sa Saincteté aggréoit que l’on fît semblables mortifications à l’hérésie, avec un grandissime zèle de la foy catholique, elle donna un sauf-conduit à tous les ministres de Genève et de Berne, pour venir avec toute assurance à cette conférence.
Et alors le p. Chérubin retourna à Thonon où il présenta le passeport et sauf-conduit au ministre du lieu, nommé Viret, en présence de bons témoins, lequel partit promptement et fit grande diligence pour aller à Genève et à Berne, pour rassambler les ministres, lesquels, saisis de crainte, se remettoyent des uns aux autres, et nos pères restèrent fort étonnés de voir la grande crainte que ces messieurs avoyent d’entrer en lice avec les capucins et venir à la dispute.
passeport de s. a. ss. charles-emanuel aux ministres de genève, etc. pour la conférence commancée à thonon, 1598.
Le duc de Savoye par ces présentes, signées de nre main, nous avons donné ample sauf-conduit, passeport et assurance aux ministres des peys du canton de Berne et ville de Genève quy voudront entrer en dispute et conférence avec p. Chérubin, même à Herman Lignarius dudt Genève; de pouvoir en toute seureté venir rière les peys de Chablais, pour parachever la conférence qu’il a commancé avec ledt p. Chérubin, selon les conventions et promesses convenues d’une part et d’autre. Ayans très agréable qu’on vacque /207/ à cest exercice de rechercher la vérité avec toute douceur et bénignité pour l’instruction de ses peuples; promettons qu’il ne leur sera faict aucun déplaisir et moins donné aucun mécontentement en leurs personnes, leurs serviteurs ny autrement. Commandons à tous nos ministres, officiers et subjects d’observer sesdtes présentes, en tant qu’ils craignent de nous désobéir. Car ainsi nous plaît. Données à Chambéry ce 24 juillet 1598.
Signé Charles-Emanuel. Et plus bas Roncas scellées au grand sceaux
La lettre de Monsr D’Avully que j’ay citée plusieurs fois, et en ay tiré plusieurs périodes, particulièrement le contenu des deux placcards du R. p. Chérubin, cy-dessus escrits, porte à la fin ses approbations comme s’en suit :
APPROBATION
Le présent discours de la comférence de quelques articles de la religion catholique, apostolique, romaine, avec certains ministres de la religion prétendue réformée de Genève et de Thonon, faitte par le R. p. Chérubin, religieux de l’ordre des capucins, pour lors prédicateur dudt Thonon, à l’instance et réquisition desdts ministres et sous espérance de leur réduction à la vraye Eglise et religion, est salutaire et utile pour l’avancement de la vraye Eglise. Ce que je soubsigne et atteste, au convent des Augustins de Lion, ce 3e d’aout 1598.
F. Jean Le Conte, prieur dudt convent.
APPROBATION
Je soubsigné ay veu et leu le discours de la conférence de laquelle est cy-dessus faitte mention, et n’y ay rien trouvé contraire à la religion chrétienne, catholique, apostolique, romaine; ains très utile pour une plus grande preuve et témoignage de la vérité de la susdte religion et de l’Eglise romaine.
En foy de ce, ay signé au convent des Carmes, le 12 d’aout 1598.
F. Robert de Berthelot, provincial et prieur des carmes de Lyon. /208/
PERMISSION
Veu l’approbation des docteurs cy-dessus écritte, nous en avons permis l’impression.
A Lyon, ce 15 aoust 1598.
Pierre De Pinac, archevêque de Lyon.
Le bruit en courut par toute la France et l’Allemagne, comme se voit par les lettres missives de plusieurs lieux; les peuples désiroyent grandement que l’on vînt à telle conférence, et les hérétiques des peys étrangers et lointains disoyent qu’ils vouloyent s’en remettre à ce que Genève feroit en cette dispute. On mande des agents de Genève pour sçavoir ce que diroyent nos pères. On leur répond que l’on attend de finir promptement ce que leur professeur avoit commencé, et cependant on ne le voyoit point comparoistre. Ces messieurs étans promptement retournés à Genève avec cette réponse, le magistrat fit sortir de la ville ce professeur disant qu’il avoit fait cela sans leur comsantement.
Nos pères ne laissent pas pourtant de pourvoir secrètement une quantité de vaillans prédicateurs et bons théologiens, des livres propres à cela et principalement les œuvres des sts pères, avec les Bibles de diverses langues, vrayes armes pour impugner cette secte.
§ 16. Les seigneurs de Genève entrent en doute que le peuple viendroit à chanceller. C’est pourquoy avec tout le corps de la congrégation des ministres, ils ambrasent la dispute et conférence publique, mandent leurs ambassadeurs avec des patentes en forme, scellées et authentiquées; et même Bèze y étoit souscrit, pour faire un peu d’éclat et de bravade, le tout pour tenter nos pères, et voir si ce quy étoit arrivé à eux-mêmes, pourroit encore advenir aux capucins, sçavoir est que voyans les ministres résolus de leur faire tête, ils caleroyent les voyles et se retireroient, mais ils furent bien loin de leur conte. Car après que l’on eut prou crié et parlé de cette dispute, on donna le choix de la matière à nos pères et iceux proposèrent /209/ promtement de disputer de la primauté de S. Pierre, de l’authorité du souverain pontife, des traditions ecclésiastiques et autres chefs, mais les ministres ne vouloyent entendre parler des traditions.
Les messagers couroyent de Genève à Thonon. Les srs agentz de la cité de Genève quy traictoyent fort courtoisement, disans que toute la Seigneurie de Genève désiroit grandement que l’on vînt à cette conférence et que les ministres se retiroyent en arrière et incitoyent plusieurs à leur produire les écrits du p. Chérubin, quy ne désagréoient pas à plusieurs d’entre eux. On demeure environ quatre mois dans ces pratiques, de sorte que le peuple demeuroit tout dégoutté de leurs ministres, lesquels faisoyent assés paroistre qu’ils avoyent peur de venir à la dispute avec les capucins, et d’autant plus que nos pères leur protestoient qu’ils vouloyent aller dans Genève, comme avoit résolu le p. Chérubin.
De quoy S. A. SS. ayant eu avis, craignant qu’il n’arrivât quelque sinistre accident au p. Chérubin, manda de sa grâce promtement un courrier à la seigneurie de Genève, leur demandant otage pour l’assurance de la personne du p. Chérubin.
Finalement les ministres, tant de Genève que de Lausanne, se despartirent de toute conférence et usèrent de parolles audacieuses, croyans encore par ce moyen de faire retirer les capucins. Mais leur stabilité et persévérance immuable fut cause, par la grâce de Dieu, qu’il s’en ensuivit une grande conversion de peuple, dans peu de temps, comme se verra cy-apprès.
Ces peuples demeurèrent fort scandalisés de leurs ministres et louoyent grandement la promtitude et diligence des catholiques, pour la défense de la foy et de leur religion.
§ 17. Ceux de Genève voyans leur honneur bien avant engagé, solicitèrent et pressèrent les Bernois de remuer les cartes et prandre les armes en main, puisque le gouverneur de Savoye n’avoit point mis ordre en cet affaire, suivant le premier advertisse ment qu’on luy en avoit donné.
La république de Berne se mit en devoir de prandre les armes et donna suject à S. A. SS. de passer les monts pour venir en propre personne obvier à tant de remuementz. /210/
Arrivée que fut S. A. SS. en Savoye, elle convoqua le grand Conseil à Thonon du sénat et de la chambre et les principaux de l’Etat quy faisoyent environ le nombre de cent personnes, pour plus meurement procéder à la réponse qu’elle vouloit faire à la république de Berne.
Monsieur le gouverneur de Savoye proposa la plainte des Bernois, avec leurs menaces de déclarer la guerre, au cas que l’on continuât de solliciter les peuples à ambrasser la foy catholique contre les capitulations faittes en la reddition du peys.
Plusieurs du conseil faisant plus d’estime des maximes d’Etat que de l’avancement de la religion, introduisirent un religieux, homme de grande doctrine et réputation que S. A. prisoit beaucoup, afin que, tant par son crédit que par l’efficace de ses raisons, il retirât S. A. de la résolution qu’elle sembloit avoir en faveur du p. Chérubin, pour la continuation de ses sts exercices. Le père susmentionné, ayant goûté l’apparance de quelques raisons que ces messieurs luy fournissoyent, se laissa emporter à leurs persuasions. Et partant, le conseil étant assemblé et S. A. SS. ayant mis en délibération le faict pour lequel il les avoit appellés, le susdt père tâcha, avec un discours énergique, de représenter à S. A. SS. les grands maux que la guerre traîne quant et soy, en quelque façon qu’on la face. Joinct que sy ceux de ce peys même, irrités de la violence qu’ils croyent leur être faite pour leur faire épouser une religion du tout contraire à la leur, il y auroit à craindre, non seulement une grande ruine pour tout l’Etat, mais, quy plus importe, la perte spirituelle de toutes les âmes, sans espérance de les jamais regaigner; là où, leur faisant quelque sorte de liberté, on pouvoit espérer de les conquêter toutes, petit à petit. Dont il concluoit qu’il valloit mieux faire retirer le p. Chérubin, et par ainsy, se garantir de tous ces dangers que, le laisant continuer, s’attirer une cruelle guerre et précipiter ces peuples en un labyrinthe de calamité.
Ces discours, sortans de la bouche d’un père de tant d’authorité, eut un tel pouvoir sur les esprits de la pluspart des assistans, qu’il les tira tous à cette opinion de fuir la guerre et attendre quelques autres moiens, pour réduyre ce peys à la vraye religion, que celuy qui à présent étoit practiqué par le p. Chérubin. /211/
La force de ces raisons leur sembloit telles qu’ils croyoyent de voir déjà sortir de la bouche de S. A. SS. une sentence favorable à leur sentiment. Mais ce prince magnanime quy touiours avoit beaucoup déféré aux parolles et aux faictz du p. Chérubin, l’ayant même, en cette assamblée, faict assoir soû le daix, sur un scabeau mis en bas, à la droicte de son siège, le regardant lors d’un œil plein d’affection, l’invita de prandre la défense de sa cause, répondant aux raisons qu’on venoit de proposer.
Le p. Chérubin, après les deues soumissions, parla en cette sorte : « Mon sérénissime prince, j’auroy beaucoup de raisons à déduire, mais je crain que le nombre et l’authorité de ceux quy sont d’avis contraire, ne randent tout à fait mon discours inutile. »
S. A. luy dict: « Parlez assurément et dites librement, selon Dieu et la conscience, ce quy vous samble bon de cet affaire, car je me réserve encor de parler après vous, pour faire entendre mon opinion, laquelle je n’ay pas encor manifestée, tant s’en faut que je sois prest de donner la sentence avant que vous ouÿr. »
Le p. Chérubin prenant cœur et courage des parolles et faveurs de S. A. SS., d’une face seraine et grave, mais tout embrasé d’un zèle de la gloire de Dieu, ressemblant à un chérubin glorieux, parla de telle sorte et avec des raisons si puissantes, qu’il fit bien tôt cognoistre que les opinions contraires à la sienne s’appuyoyent trop sur les maximes du monde, et que c’étoyent autant de bâtimentz fondés sur le sable mouvant; que c’étoit à des athées et non à des chrétiens de vouloir établyr et maintenir l’Etat sans la religion, qu’entre les assurances d’un Etat, l’unité de religion tient l’un des premiers rangs. Bref, que Dieu étant souverain maître de toutes choses, lorsqu’il s’agit de son honneur, il faut fermer les yeux à toute autre considération; et tournant la face vers S. A. il l’apostropha en telle sorte, qu’il luy persuada entièrement la vérité et justice de ses sentimentz exprimés par ses arguments. Car pour affermir son espérance en Dieu, s’attachans à l’anchre de la foy et piété catholique, il rapporta des exemples de samblables succès sy énergiques et puissantz, outre la doctrine évangélique, qu’il excita un si grand sentiment de dévotion au cœur /212/ de ce prince généreux et bien disposé à cela, qu’il se prit à parler non en prince seulement, mais en prince catholique de la Maison royale de Savoye, confit en piété, très fidèle à l’Eglise et port enseigne de la Croix, et pour le dire en un mot, en martir de volonté prêt a victimer sa personne pour le maintien de la foy et le bien de la ste Eglise catholique, seule espouse de Jésus-Christ; et certes le St-Esprit communiqua tant de forces aux parolles de ce sien serviteur et son organe, que plusieurs là-présentz ont du depuis confessé, qu’autant de parolles que le bon p. Chérubin disoit leur sembloit autant de bluettes de feu ou estincelles ardantes quy sortoyent de sa bouche; et même que, regardans sa face, tandis qu’il discourut, elle leur sembla toute resplandissante, si que par là ils jugèrent bien que la force de leurs propositions estoit du tout énervée et que, sans autre difficulté, l’advis du p. Chérubin seroit de tous points suivy par S. A. SS. Et fut ainsi, car ce grand prince qui toujours faisoit plus d’état de la piété et de la gloire de Dieu que de toutes les grandeurs de ce monde, montra allors qu’il establissoit plus sa grandeur en la religion qu’en la possession de plusieurs provinces, disant avec une grande ferveur d’esprit ces parolles:
« Nous voulons qu’ensuitte de l’advis du p. Chérubin, cet exercice commencé se continue sans nous soucier des bravades des Bernois, lesquels, outre qu’ils n’ont point de sujet de s’armer contre nous, ny le peuple de les appeler pour s’unir avec eux, sous prétexte de quelques conventions violées sy toutefois ils en venoyent jusques-là, nous avons de courage et de force suffisamment pour les repousser, et Dieu, s’agissant icy de sa cause, nous redoubleroit l’un et l’autre. Ce n’est point forcer ces peuples, en fait de religion, de leur proposer par raisons ce quy est de la vérité; ains plustôt les inviter, avec toute douceur, de quiter le précipice dans lequel ils se perdent, pour, à la faveur de la lumière évangélique, reprendre le chemin assuré du paradis, comme ils font sans contrainte, car il est comme impossible de la bien connoistre et ne la pas professer. Et puis il conclud avec ces parolles à jamais recommandables: « et bien qu’à toute extrémité, les Bernois appellés par ses peuples se jetteroyent dans nos Etatz, qu’ils se saisiroient de quelqu’une de nos provinces, se levant de son thrône, tout /213/ embrasé du feu de charité et avec une tendresse de cœur, peu moins que pleurant actuellement, il s’écria: manco terra, piu cielo. Moins de terre plus de ciel, comme voulant dire: si pour cette occasion nous avons moins de terre et de possessions çabas, plus d’honneur et de gloire nous aurons dans le ciel ». Et puis d’une voix amiable dict: « Je veux en toute façon que ce st exercice persévère et qu’il ne se trouve plus personne quy contredise, à peine de ma disgrâce, et partant qu’on ne nous parle plus en façon quelconque de laisser cette entreprise, car quant à la poursuitte d’icelle, pour l’amplification de l’Eglise romaine et la conversion de ce mien pauvre peuple que j’ayme tendrement et généreusement, nous devons non seulement délaisser l’Etat, mais notre vie même avec tout ce que nous avons de plus cher; nous voulons que, par tous moyens, on cerche de la conduire à sa perfection. »
Et se tournant de nouveau vers le p. Chérubin, le remercia du travail spirituel et de la peine qu’il prenoit pour le service de ses sujectz et vassaux, le pryant et excitant à la persévérance et à espérer de S. A. tout le secours et assistance quy luy seroit possible; et les effectz quy s’en sont ensuyvis ont vérifié la sincérité de ses promesses et de sa piété. Ce fut en cette sorte que S. A. SS. conclud et termina tout ce conseil.
§ 18. Mais comme la douceur a toujours été la fidèle compagne de toutes ses actions, aussy voulut-elle, en ce cas, employer les voyes les plus amiables que faire se pouvoit; et là où elle pouvoit amployer l’authorité souveraine, elle voulut se servir de la bénignité de père, faisant dès lors elle-même l’office de cathéchiste en plusieurs occurences, comme se verra cy-après au chapitre VIII, et partant elle ne perdoit aucune occasion de donner des témoignages très exprès, principalement aux principaux du peys et chefs de famille, des sincères affections qu’elle avoit pour leur salut, adjoutant que cette fidélité qu’eux protestoyent à son service ne luy seroit hors de soupçon, tandis qu’ils demeureroyent infidèles à Dieu et rebelles à la ste Eglise, son épouse. Ces parolles eurent assés de force pour arracher les larmes des yeux de toute l’assemblée, mais non pour lever l’endurcissement des cœurs de plusieurs. /214/
Le p. Chérubin, non insolent des victoires que le ciel luy donnoit pour la gloire de Jésus et Marie, mais très bon économe des talents qu’il avoit receu de son Dieu, se sentit de nouveau embrasé des ardeurs d’une toute-puissante charité en celuy quy le confortoit; et se voyant aggréable à son prince, redouble ses exercices spirituels avec une nouvelle ferveur, pour acquérir à son Dieu l’usure des retardementz causés par les inventions du monde et l’ennemy du salut des humains. Il met ordre à l’augmentation du nombre des prédicateurs pour recueillir la moisson dèsjà presque toute blanche, par le moyen des prédications et autres samblables exercices et travaux, pour la mettre dans le grenier de la ste Eglise catholique, apostolique, romaine.
CHAPITRE VI
De la première oraison de Quarante-Heures célébrée à Thonon, ville capitale de Chablays, par le Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin.
§ 1. La paix étant traittée, résolue et publiée entre les princes chrétiens par l’entremise de Monseigneur l’éminentissime cardinal de Médicis, pour lors légat du St-Siège apostolique et du depuis fait pape après la mort de Clément VIII, fut nommé Léon XI, de glorieuse mémoire, il sembloit que la divine bonté eût ouvert par sa miséricorde infinie un chemin large pour faire un notable progrès au salut des âmes.
C’est pourquoy le R. P. Chérubin eut de nouveau recours à S. A. SS. à Chambéry, laquelle, après le conseil général assamblé à Thonon, comme a été dit au chapitre précédent, s’étoit retirée en Piémont, mais du depuis étoit retournée en Savoye pour quelque affaire important, la suppliant avec toute l’humilité et ardeur de charité possible, d’aggréer qu’en réjouissance de la paix dont, par tous ses Etats, on avoit dèsjà rendu grâces et louanges publicques à Dieu, on peût célébrer à Thonon, ville capitalle du duché de Chablays, l’oraison de Quarante-Heures, exhorter le peuple à la piété, instituer les confréries, y planter le victorieux et triomphant étendard de la croix, conducteur des chrétiens, et redresser par tout le peys, le vénérable signe de nre salut.
Le p. Chérubin ne fut point frustré de ses intentions, en l’espérance qu’il avoit toujours heu en ce prince très chrétien et catholique en un degré d’éminence, car S. A. SS. non seulement luy accorda ce dont elle-même étoit en volonté et intention de le prier, mais encor s’offrit très libéralement de fournir tout ce quy seroit nécessaire pour une sy ste et fructueuse dévotion. Elle écrivit à ses fins, au sr de Lambert, gouverneur de la /216/ province et quant et quant aux principaux officiers, leur commandant très expressément de tenir main à tout ce quy seroit requis pour ce regard et d’efectuer tout ce quy leur seroit proposé par le p. Chérubin, lequel porté d’un ardeur incroyable à l’accomplissement d’un sy st œuvre et dont il prévoyait en esprit une édification si grande, n’épargnoit aucun soin, aucun travail, ny diligence aucune pour en avancer les préparatifz; et ainsy, avec la faveur du ciel et de S. A. SS., il commença à faire en ce lieu de Thonon, des exercices de chrétienté et piété catholique, tels que ce peuple n’avoit veu de septante ans. Mais comme toutes les œuvres de Dieu sont admirables, il faut icy faire une remarque digne de considération.
C’est que la plus grande partie du fruit quy s’est faict pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, ç’a été (outre les prédications, les écritz et les conférences particulières ou discours familliers) ordinairement par la voye des indulgences et jubilés quy ont été célébrés en ce peys, et bien à propos, selon la règle canonique laquelle dit que toute chose se dissout par les mêmes causes desquelles elle tire son origine. 1
L’hérésie de Luther a pris son origine du mépris et opposition faitte contre les stes indulgences, et un des plus puissantz moyens pour destruire l’hérésie, c’est d’honorer et célébrer les stes indulgences, soit par prédications, ou par écritz, ou autres voyes.
Il pleut encore à S. A. SS. faire une faveur particulière au p. Chérubin, luy promettant de venir en propre personne au dt Thonon, pour assister aux Quarante-Heures avec un grand désir de gaigner l’indulgence.
Le souverain pontife Clément VIII, de bienheureuse mémoire, extrêmement affectionné à l’avancement de cette ste entreprise, fit une fort bonne aumône pour cet effect.
On fit donc les préparations pour célébrer fort solennellement l’oraison de Quarante-Heures à Thonon.
§ 2. Et parce que ce peuple ne vouloit pas entrer dans les églises des catholiques, le p. Chérubin fit dresser une église avec /217/ des aix et samblables matériaux en place publique. Il choisit à cet effect la place quy est dernier l’église de St-Augustin, comme la plus propre et plus commode à son dessein, pour être spacieuse et unie, et d’ailleurs la moins ambarrassée du traffic de la ville. Il donna ordre qu’elle fût toute couverte de longues et larges pièces de toile, tant pour obvier aux incomodités de l’air, ventz, pluyes, chaleurs du jour et serain de la nuict, comme aussy pour randre, par cette claire sombre obscurité, le lieu plus vénérable au milieu de ladte place. Il fit dresser un beau grand oratoire de charpenterie, d’inventions et de structures convenables à son dessein, et sy bien entendu que, faisant une belle montre, dès l’entrée on voyoit le cœur un peu plus retraint réservé pour le sanctuaire, et d’un côté et d’autre de la nef plus ample, les deux autelz destinés pour célébrer les messes et la chaire du prédicateur colloquée si à propos qu’elle n’empêchoit aucunement ny la capacité du lieu ny la veue des assistants.
Ladte église fut richement ornée par-dedans avec des tapisseries de brocatel d’or très fin que S. A. SS. avoit envoyé exprès, ce quy donnoit unne grande dévotion à plusieurs, de voir tant de respect et de solemnité pour le service de Dieu entre les catholiques.
Le p. Chérubin fit encore faire un très beau théâtre proche de ladte église, où se venoyent placer certaines processions particulières pour représenter quelques mystères à l’honneur du très St-Sacrement de l’autel, le tout donnant la splendeur d’une très belle diversité et symmétrie admirable, afin que les hérétiques fussent attirés au moins par la curiosité pour venir à l’intention du p. Chérubin, et entendissent les prédications, à quoy ils étoyent contrains, se trouvans meslés parmy la foule du peuple catholique, et ainsy un nombre innombrable de ceux de Genève, Lausane, Berne, et de tous ces cartiers-là quy se servoyent de la nuict pour traverser le lac, se trouvèrent attrappés dans les retz de St-Pierre, pour entendre la parolle de Dieu.
Cependant qu’on y travailloit, le p. Chérubin fit publier l’indulgence plénière concédée par nre St-Père le pape à tous ceux quy assisteroyent à cette saincte dévotion; tous les circonvoisins /218/ y furent invités, notamment Monseigneur le révérendissime et illustrissime évêque et prince de Lyon, lequel fit publier cette indulgence par tout son diocèse. Autant en firent les seigneurs de Fribourg dans leur ville et rière les terres de leur obéissance, sur l’advis qu’ils en eurent, se délibérans selon leur ancienne et constante piété d’y venir gaigner les pardons, et ordonnans pour s’y mieux disposer des jeûnes, des prières et des processions publiques pour l’extirpation des hérésies, l’exaltation de la foy catholique et l’heureux succès de la conversion de ceux de Thonon et de tout le peys de Chablays.
§ 3. Et d’autant qu’il y avoit apparance que ceux de Genève, portés de curiosité, viendroyent volontiers pour voir cette solemnité, comme ils avoyent faict à Anemace, soit pour en détracter ou pour quelqu’autre meilleur’ intention, le p. Chérubin remit entre les mains de Louis Viret, ministre de Thonon, un très ample sauf-conduit, obtenu de S. A. SS. comme a été dict cy-dessus, pour l’assurance, tant des ministres de Berne, que de Genève et tous autres quy voudroyent venir à cette solemnité, soit pour opposer, soit pour comférer et disputer, ou pour quelque autre occasion, mais aucun d’eux n’y voulut comparoistre, au moins ouvertement, bien éloignés de vouloir conclure la conférence qu’ils avoyent montré de rechercher les premiers, nonobstant toutes les diligences faittes pour cest effect.
Le peuple converty à la foy catholique a assuré au p. Chérubin que ces actions, la prédication faicte en place publicque, les disputes soutenues comstamment contre les ministres et les écritz exposés avoyent été la cause qu’ils avoyent recognus la vérité de la religion catholique, et de leur conversion. C’est pourquoy on a vu un si grand fruit et progrès par la grâce de Dieu.
§ 4. La ville de Thonon étoit encor presque toutte hérétique, l’année 1598. Néantmoins au temps de cette solemnité, ils tenoyent serrées toutes les boutiques et assistoyent jour et nuit aux prédications parmy certainnes colomnes, et plusieurs d’entr’eux disoyent: vrayement nous cognoissons bien que cette foy est la vraye, etc. /219/
§ 5. Alors commença tout de bon à s’épouvanter la cité de Genève :
Premièrement, pour la faute commise par leurs ministres, disans plusieurs d’entr’eux: « O Dieu, ceux quy nous ont enseigné cette doctrine, maintenant ne la veulent pas soutenir contre les capucins, prédicateurs du pape de Rome. Et que sera-ce de nous ? »
Secondement, pour la quantité des écrits quy s’exposoyent en public, car on fit une grande dépense, pour faire venir de Lyon plusieurs traictés de controverse et feullies imprimées, quy se trouvoyent affigés de tous côtés.
Troisièmement, pour le grand nombre des personnes que l’on voyoit dèsjà se préparer pour se convertir et renoncer à l’hérésie, et s’en parloit déjà partout.
Quatrièmement, parce que les ministres de Chablays dépendans de Genève, par la grâce de Dieu, s’enfuyoient sans que personne les chassât, et le principal de tous fut le ministre de Thonon, lequel tout ennuyé en soy-même et tout épouvanté, s’enfuit comme un démon, ne pouvant supporter la doctrine évangélique et la dévotion séraphique quy se practiquoit parmy les peuples convertis. Il s’enfuit, dis-je, delà le lac, sur les terres de Berne, laissant son pauvre troupeau tout à faict abandonné de luy, mais ce fut pour tomber en bonnes mains. Cette fuitte quy se fit aux secondes Quarante-Heures de Thonon, quy suyvirent bien tôt après les premières, fut fort favorable pour jetter les fondementz de la Ste-Maison de nre-Dame de Compassion, parce que, dès lors, jamais plus ministre n’a prêché dans Thonon en qualité d’hérétique.
Cinquièmement, parce que le bruit couroit dèsjà que S. A. SS. se trouvant libre et désoccupée des affaires de guerre, vouloit venir à cette dévotion, où étant arrivée elle vouloit se déclarer tout de bon contre l’hérésie; ce qu’étant entendu par les seigneurs de Berne, ils tenoyent les courriers en campagne pour destourner ce dessein, mais on ne les écoutoit point. Il est vray que la venue de S. A. SS. fut empêchée pour lors par quelques affaires qu’elle fut à négotier en Bresse, mais il en réussit un plus grand bien en la réitération des Quarante-Heures plus solennelles, comme se verra cy-apprès. /220/
Sixièmement, ce fut un grand crève-cœur à tous les hérétiques obstinés, de voir par tout le peys ériger le sacré étendard de la croix, par tous les chemins où passoient les stes processions, ayans ordre chacunne d’icelles de planter une croix au lieu quy leur étoit assigné; et ainsy retourna triompher ce labare chrétien ès lieux d’où il avoit été chassé honteusement depuis tant d’années.
§ 6. Monseigneur de Grenier, le révérendissime évêque de Genève, par l’authorité et direction duquel toutes choses avoyent été disposées et conduittes, étant adverty que S. A. SS. désiroit participer aux pardons et mérites de cette solennelle Oraison, et qu’elle continuoit tous les jours des nouvelles au p. Chérubin en confirmation de ce dessein, sur cette douce espérance, différa de jour à autre son despart de sa maison de Thyr en Focigny pour aller à Thonon, jusques à ce qu’il eût advis certain que le voyage de Bresse occupoit S. A. SS. de telle manière que, quelque désir qu’elle eût, il luy étoit impossible de se retrouver à Thonon pour tout le moys de septembre.
§ 7. On avoit jà remis cette saincte action par tant de fois et contremandé si souvent jusques aux processions mêmes quy commençoyent de s’acheminer, que le p. Chérubin, craignant un’ interruption totalle d’un sy st œuvre, se résolut enfin d’en déterminer le jour et le publier, sans plus de remise, pour le dimanche 20e de septembre 1598, dont le lendemain se rencontroit fort à propos, la feste du glorieux apôtre et évangéliste S. Mathieu. Monseigneur de Genève, suyvant l’advis quy luy en fut donné, ne manqua point de se trouver à Thonon à l’avantage, afin de pourvoir à tout ce quy seroit nécessaire et dépendant de l’exercice de sa charge. Plusieurs ecclésiastiques y arrivèrent de toutes partz. Il y tint les ordres, administra le sacrement de la ste confirmation, bénit les croix, les ornementz et vases sacrés au service de Dieu; il réconcilia l’église de St-Augustin et reconsacra la pierre du grand autel, laquelle ayant été indignement polluée par ceux quy ne font point de distinction entre la dissolution de leur table et la saincteté de celle de nre Seigneur fut lors, avec un singulier applaudissement de tous /221/ les catholiques assistantz, retirée de la maison de ville, où elle avoit été convertie à usage prophane pour servir aux festins solemnels, et remise au vénérable lieu auquel premièrement elle avoit été dédiée, par le grand duc Amé, fondateur de ladte église et convent de St-Augustin; et en toute cette occasion, le peuple se montra fort facile à donner ce quy étoit nécessaire, comme les pierres de tous les autels qu’ils avoyent mis en leurs jardins pour servir de tables, et autres samblables pièces. Tout le reste du temps fut diligemment amployé, à revoir l’ordre qu’on devroit observer, en la célébration de cette mistérieuse prière, tant ès processions dedans et dehors la ville, étrangères et du peys, comme aussy ès prédications et autres exercices spirituels, à celle fin que tout y passât en bel ordre, sans bruit, détourbier, ny confusion.
Le dimanche, jour assigné, comme dict est, pour la célébration de cette solennité, tout fut prêt, et l’oratoire se trouva dès le mattin autant richement que dévotement paré dedans et dehors de tout ce quy en pouvoit rendre l’accès plus vénérable, et plus vivement exciter les personnes à dévotion. Le portail étoit proprement accomodé d’un beau frontispice, égayé de divers fêtons de feulliages et de gentilles peintures. Dès l’entrée en avant, jusques au cœur, on voyoit tout le dedans tendu d’une riche tapisserie à listes de drap d’or et d’argent frisé que S. A. avoit mandé exprès avec son tapissier.
L’endroit réservé et préparé pour le sanctuaire ne découvrit point les rares beautés de la structure, pour n’avoir autre jour que des lumières jusques au commencement de l’oraison de Quarante-Heures.
§ 8. Toutes choses donc étant prêtes, le dimanche mattin, à heure deue et convenable, Monseigneur le révérendissime ayant célébré la ste messe en habitz pontificaux en l’église de St-Augustin, il commença de donner ouverture à l’oraison de Quarante-Heures par une procession généralle, quy fut la première et se fit par toutes les principales rues de Thonon.
L’évêque porta luy-même le très St-Sacrement, assisté du clergé et de Monsr de Lambert, gouverneur de la province, de Monsr l’avoyer de Fribourg, du Sr Deprogin et d’une longue /222/ file, tant de gentilhommes étrangers et du peys, que des nouveaux confrères du St-Sacrement quy marchoyent devant avec des torches en main, une infinité de gens suyvoyent, tant de l’un que de l’autre sexe, lesquels étoyent accourus de tous côtés, partie désirans de voir cette solennité, partie pour gaigner les indulgences.
La procession arrivant à l’oratoire y rencontra celle des confrères du St-Sacrement de Taninge, lesquels s’y étoyent venus randre à cett’ heure-là, tous revêtus de blanc comme pénitentz, afin de voir le commencement et participer aux premiers fruicts de cette dévotion. Après quelques prières faictes, et motetz chantés en musique par la chappelle de Monseigneur le révérendissime, son illustrissime Seigneurie ayant posé et accommodé la custode dans le sanctuaire, incontinant on en vit reluire de toutes parts l’artificieuse structure, à la splendeur des luminaires qu’on y avoit disposé dessus, dessous et le long des marches quy conduisoient à l’autel, sur lequel étoit décemment préparé le réceptacle du st ciboire. On donna tout autant de commodité qu’il falloit au peuple pour faire ses prières. Le reste de l’heure fut employé à la première prédication que le p. Chérubin fit avec une merveilleuse édiffication de tous les assistans, traictant un suject accomodé au temps et au lieu, discourant du st-Sacrement, de la passion de nre Sauveur et de la vocation et mission des ministres, encor pour ôter d’erreur ceux quy suyvent autres pasteurs que ceux de l’Eglise catholique.
Les prédicateurs furent Messieurs de Sales, R. p. Chérubin, le père Sébastien de Mauriane, capucin, et quelques autres.
§ 9. Sur la fin de cette première heure arriva une grande et signalée compagnie d’environ cinq centz personnes hérétiques de la parroisse de Bellevaux, distante de trois lieues de Thonon. Tous à piés nuds et revêtus de blanc, conduictz par un jurisconsulte principal de ladte vallée et chef de la justice, revêtu comme les autres. Iceux étans arrivés à l’église, le susdt conducteur, au nom de tout son peuple, dict à haute voix, avec abondance de larmes: « Nous renonçons à l’hérésie. » Et ses parolles entrecouppées de sanglotz ammollissoyent le cœur de tous les assistans; sy bien que les susdtes personnes, conduittes processionnellement, /223/ demandoient d’estre receues au giron sacré de la ste Eglise catholique : ce quy leur fut accordé par Monseigr l’évêque, lequel incontinent après le sermon du R. p. Chérubin, leur fit faire la profession de foy, leur donna l’absolution, puis les introduisit à l’oraison de Quarante-Heures.
Au même temps arriva la procession quy étoit des confrères du St-Sacrement de Boëge, auxquels Monsr le prévôt de Sales prêcha très dévotement et élégamment, traictant de la réalité et dignité de la très ste Eucharistie, sur l’occasion que luy en proposoit devant les yeux une fort belle représentation que l’on fict alhors, sur un petit théâtre, de la manne descendante du ciel au désert.
§ 10. Les processions continuèrent de venir par ordre jusques au nombre de quarante, chacune à son heure, sans anticiper ou retarder. Les unes les autres s’alloyent sur attendant, et quattre prêtres étoyent députtés pour leur prêcher à tour et les entretenir de quelques stes exhortations, au lieu où il leur failloit arrêter pour prandre leur heure assignée. Entr’autres quy vinrent ce premier jour, fut celle de la paroisse de St-Cergue, des plus proches de Genève, laquelle ayant été la dernière à quitter la religion catholique, fut aussy des premières à retourner à son devoir. Chose digne de remarque ! ces bonnes gens de St-Cergue, nonobstant le labs de tant d’années, la subjection à l’étranger, les peinnes et périls qu’il pouvoyent encourir, les prêches de leurs ministres et la pernicieuse infection de la Cité voisine, ont néantmoins, de père en fils, tellement conservé l’affection première qu’ils avoyent à la religion catholique que, dans les occasions, ils donnèrent des preuves authentiques de leur fidélité. Ils avoyent conservé la croix de leur église et la custode du très St-Sacrement, sy secrettement entre certainnes murailles, que les soldats mesmes, quy trouvèrent tout, ne les ont jamais peu découvrir, et ayant ce bon peuple tiré ces précieux thrésors du lieu de leur retraitte, prirent pour étandard de leur procession, leur susdte croix ancienne, et vinrent à la suitte d’icelle plus de trois cents personnes au commun rendez-vous pour tenir de premier rang dans les armées de nre céleste Princesse. O combien amoreusement le /224/ p. Chérubin empoigna cette croix, en la prédication qu’il leur fit ! combien dévotement et ardamment la baisat-il plusieurs fois ! rambrassa et apostropha ! O quelles ferveurs n’excita-t-il ès cœurs des assistans en congratulant ce bon peuple de sa fidélité !
Ce même jour fut sy heureux que plus de deux cents personnes de la parroisse de Fècières se convertirent et soixante de Périgny, comme aussy quelques particulliers de divers endroicts. La nuict à tout’ ses heures eut ses processions et sermons.
§ 11. Le lendemain mattin arriva Monseigr le révérendissime évêque de St-Paul et célébra la messe dans l’église de St-Augustin, et vint à l’oratoire avec la procession de la confrérie de Cluse et de Salanche, ville de Faucigny, quy tiroit une suitte de peuple innombrable, accouru de plus de deux journées loing et des plus hautes montaignes de ce peys-là. Tous marchoient vêtus de blanc et à pied nud, montrans une grande humilité et dévotion. Les instrumentz de la passion de nre Sauveur y étoyent portés en grande révérence, et à l’antrée de l’oratoire, ceux quy les portoyent sur le théâtre dressé pour semblables représentations. Un des confrères tout à genoux au milieu d’eux se mit à discourir sy lamentablement sur la diversité des souffrances de nre Rédempteur, qu’il fit venir les larmes aux yeux de tous les assistants quy étoient près de trois mille personnes. Le R. p. Chérubin voyant la dévote émotion du peuple fit l’exhortation de cet heure-là, sur le même suject, avec des grands sentiments de compassion.
La procession de la Bonne Ville, capitalle du Faucigny, vint après avec un grand nombre de peuple, la pluspart habillés de blanc, et celle de la noblesse de Chablays comparut à l’heure suyvante, conduitte par Monsr le gouverneur dudt Chablays. Après-midy en arriva une fort belle de la ville d’Evian (laquelle porte cet honneur sur le front que, nonobstant le débry de la foy faict en Chablays dans les guerres, sous l’impulsion des Bernois, elle, comme un rocher, est demeurée inébranlable, se jettant sous la protection des Vallesans) avec une trouppe d’anges portants les mistères de la passion, quy montèrent sur /225/ le théâtre, et récitèrent quelques beaux vers là-dessus y représentant quant et quant fort gentillement le prophète Hélie, mangeant le pain quy luy étoit préparé par un ange, sous le genévrier, lors qu’il fuyoit la furie de l’impie et cruelle Jésabel. Sur le tard vint celle de Ternier, balliage auquel peu d’années auparavant avoit été rétably l’exercice de la religion catholique, comme a été dict au chapitre premier.
§ 12. Cette procession devoit arriver le jour précédent, mais elle fut retardée par le sathanique insulte, dressé en chemin par ceux quy ramplissent la terre et les cieux de plaintes d’estre troublés en l’exercice de leur religion prétendue réformée; et cepandant ce sont eux quy commancent toujours à troubler tous les autres. La perfidie est inséparable compagne de l’impiété ! Ces bonnes gens de Ternier passoient auprès de Genève, sur l’assurance qu’on leur avoit donné et que la paix leur pouvoit et devoit permettre. Mais cett’ assurance fut le piège qu’on tendit à leur simplicité pour les surprandre et détourner d’un sy salutaire pèlerinage. Dieu permit l’indignité de cet acte pernicieux, pour randre plus digne et remarquable la conversion de plusieurs huguenotz, que nonobstant cette belle dégainée de leurs frères en Christ et la rage dont ils se ruèrent sur eux, ne laissèrent pourtant de suyvre la procession parmy une infinité d’incomodités du temps et des chemins pour accomplir leurs vœux et venir se randre au sein de la vraye Eglise, faisant publiquement abjuration de leur hérésie. C’est ainsi que la divine bonté sçait tirer nos âmes parmy les tempêtes plus furieuses au port plus assuré de salut. En vain l’enfer s’oppose à ce que le ciel a résolu. Les contrariétés servent de contre-escarpe et de défense à l’Eglise catholique; les traverses sont les arcs-boutans; et la ferveur de la vraye piété s’enflame comme les rayons du soleil de plus en plus, par l’opposition des plus épaix nuages, ceux que la lumière du jour avoit, par une trop honteuse honte, retenu de venir aux prédications, émerveillés d’ouÿr dire que tant de peuples se convertissoyent, vinrent plus hardiment, sous le voile de la nuit suivante, durant laquelle tant le p. Chérubin que Monsieur le prévôt de Sales, ne cessèrent de faire des beaux sermons sur les matières /226/ de controverse, jusques à la dernière heure des Quarante que la même procession solemnelle quy les avoit commancé les acheva en rapportant le très St-Sacrement à l’église qu’ils appelloyent des frères, quy est celle de St-Augustin.
Le nombre des convertis en cette oraison de Quarante-Heures s’est trouvé jusques à mille. Plusieurs aussy vinrent du peys de Valley pour assister à cette ste solemnité; quoy que, pour lors, ce peys-là (à présent sy grand catholique) fût infecté d’hérésie et faisoit des grands maux contre la foy et l’Etat catholique.
§ 13. Cependant sur quelques advis que Monseigneur de Grenier receut que S. A. SS. pourroit trouver mauvais qu’on n’eût pas attendu son arrivée pour donner ouverture à la susdte oraison de Quarante-Heures, il dépêcha à S. A. Monsieur Maniglier, curé d’Annemace, avec une lettre de croyance de sa part et une autre du p. Chérubin, pour luy faire entendre les profits, conversions et avancementz spirituels qu’avoit apporté ladte solennité, et assurer S. A. SS. que les premières Quarante-Heures n’étaient que préparatives et dispositions des secondes, quy attendoient à bras ouvertz l’arrivée de S. A. SS.
Monsieur Maniglier s’en alla à Chambéry et entra à Corinthe en la maison du président Pobel. Là il fit la révérence à S. A. SS., laquelle étoit prête de passer à Haute-Combe, à trois lieues de là, abbaye signalée de St-Bernard, fondée par les ancestres de S. A. SS. et située sur la rive du lac du Bourget, où elle commanda audt curé de la suivre pour avoir audience; où étant arrivé et ayant remis les lettres, il lui fit entendre les profitz spirituels, les cérémonies, magnificences et tout ce quy s’étoit passé à Thonon et comme le ciel sembloit favoriser grandement ses pauvres sujects et vassaux des trois balliages, notamment de celuy de Chablays, quy commençoyent à ouvrir les yeux et reconnoistre les grâces divines, par les doctes prédications, dévotes fréquentations et bons exemples de tant de bons religieux et seigneurs ecclésiastiques, et que, si S. A. SS. daignoit étendre les bras de sa clémence et de sa dévotion, sans s’arrester sy particulièrement aux raisons d’Etat quy luy seroyent proposées par plusieurs de ses officiers, déclairant /227/ ouvertement qu’elle entendoit et vouloit sans autre que l’exercice de la religion catholique, apostolique, romaine fût étably et exercé rière les balliages, et la croix du Sauveur être replantée, que l’affaire étoit merveilleusement bien disposé et, qu’à son arrivée dans la ville de Thonon où tout le peuple l’attendoit très dévotement, très humblement et très cordiallement pour l’oraison de Quarante-Heures, elle recevroit de la consolation, voyant les larmes et stes dispositions du peuple.
Sur cet advis, S. A. SS. levant les yeux au ciel dit tout haut: « Dieu soit loué et bénit à jamais ! » et mettant la main sur son ordre, dit d’un visage riant: « Foy de prince, je ne veux rien épargner, non pas même mon sang, pour l’avancement de l’Eglise de Dieu et conversion de mon peuple. Je veux et entend que la religion catholique, apostolique, romaine, soit publicquement exercée rière mes Etats, sans autre qui quy [sic] en parle. Et descendant de la platte-forme dudt lieu d’Autecombe, elle luy dit, montant sur le bateau: « Je m’en vay en Bresse. A mon retour, j’écryray à Thonon le jour que je seray là pour les Quarante-Heures », et demandant du papier, elle écrivit de sa propre main au R. p. Chérubin, sur les épaules du sieur Boursier, secrétaire, et luy dit en luy remettant la lettre: « Recommandés-moy à Monsr l’évêque et au p. Chérubin ». Le dit messire Maniglier, curé d’Annemace, s’en retourna à Thonon, où il fit entendre à Monseigneur de Grenier le progrès de son voyage et la bonne volonté et disposition de S. A. SS., et de là, alla remettre la lettre de Sadte Altesse au Rd père Chérubin.
§ 14. Nonobstant toutes les merveilles cy-dessus mentionnées de piété, conversions d’hérétiques et bons exemples des circonvoisins, Thonon demeuroit toujours obstiné en son hérésie et pertinacité. En quoy il se rendoit autant désaggréable à son Dieu et aux bonnes âmes quy voyoyent sa misère, qu’il paroissoit délicieux pour la beauté de son assiette, l’abondance de ses fruictz et la multitude de ses richesses pour la commodité de son traffic.
C’estoit autres fois le séjour ordinaire du grand Amédée 2, /228/ premier duc de Savoye, lequel, après avoir gouverné l’Etat environ quarante ans après le décès de son père, augmenté son domaine et acquis une heureuse paix, laissant les pompes de la principauté et le gouvernement à son fils aîné, se retira en solitude avec six chevalliers de l’ordre, choississant Ripaille pour y faire sa demeure comme dans un petit paradis, vivant ainsy comme dans un très chaste célibat. Comme c’étoit un prince bien accomply et admiré pour la beauté de son corps, l’éloquence de son discours, l’intégrité de ses mœurs, la saincteté de sa vie, pour sa clémence envers ses subjectz, sa magnanimité ès faictz de guerre et justice envers tous, cette retraicte perfectionnant l’éclat de sa réputation, le concile de Bâle l’éleut pour souverain pontife, et fut appellé Félix V, vivant le pape Eugène IV, ce quy causa un grand schisme en l’Eglise, les uns suivant Eugène, les autres Félix; et un troisième party quy n’obéissoit ny à l’un ni à l’autre. Or comme ce bon prince et pontife étoit grand amateur de la paix, Eugène étant mort, il céda promtement et sans induction de personne, ains de son plein gré et très librement, le tiltre de pape à Nicolas V quy, avec la qualité et dignité de cardinal, luy donna le tiltre de légat a latere et toute son authorité, ne se réservant que la thiare, luy donna de très beaux éloges, et luy fit choisir six chevalliers de l’ordre de ses favoris quy se retirèrent avec luy à Ripaille, proche de Thonon, où il laissa des vestiges très signalés de sa grande dévotion, particulièrement à l’endroit de la divine Princesse Marie, Mère vierge de nre Réparateur et souverain Monarque.
Environ l’an 1608, on trouva à Thonon un certain récit authentique, faisant mention comme en ce temps-là et pendant le pontificat de Jean XXIII, d’heureuse mémoire, florissoit à Thonon une très grande dévotion à la glorieuse Vierge, les peuples y abbordans de toutes partz pour se prévalloir des grands thrésors d’indulgences quy y étoyent annexés, dans une église dédiée à Nre-Dame, de laquelle les masures paroissoyent encore au susdt temps 1608 ou 9.
Ce grand prince voulut que la chapelle de St-Maurice fût annexée à la susdte église de nre-Dame, pour la dévotion qu’il y avoit; et puis fit bâtir l’ermitage susdt de Ripaille, où l’on voit /229/ sept grandes tours rondes, tout de file avec leurs appartenances de bâtiment, jardins et autres commodités annexées. La première avec toute sa suitte excède en grandeur et hauteur toutes les autres six quy sont égales entre elles; et la première seule, quy étoit le logis du pape, avoit sa chapelle, non celle des six chevalliers.
C’est un des beaux séjours quy se puisse souhaitter, sur le bord du lac Léman quy est le plus beau de l’Europe, quoy qu’il ne soit pas le plus long. Il a quatre lieues de largeur en des endroictz et plus de douze ou treize de longueur. Côtoyant le Chablays du côté de Savoye et le peys de Vaux du côté des Bernois, avec quantité de villes et bourgades de part et d’autre et donnent un très gracieux aspect.
Ce sacré hermitage a été ruyné par les prétendus réformés et réformateurs à la mode des sectaires de l’ennemy de tout bien. Mais à présent il est merveilleusement bien réparé par les révérends pères chartreux, quy y ont été logés par la piété de nos sérénissimes princes de Savoye.
Thonon, pour toutes les susdtes commodités et délices, a servy de retraitte et refuge à plusieurs hérétiques de diverses contrées et provinces, lesquels abusans de la fortune du temps étoyent pires que ceux de Genève même.
Mais maintenant par la grâce de Dieu, c’est le refuge de ceux quy, délivrés du gouffre infernal des ténèbres et erreurs de l’infidèle hérésie, se jettent dans le sein de la ste Eglise catholique, seul avre de grâce et port assuré du salut éternel; voire un très puissant rampart, un très bon bolevard et arcenac bien muny contre les forces de l’ennemy et toutes les machines et inventions de guerre des assaillantz en matière de la foy, pour dissiper leurs stratagèmes sophistiques et argumentz sans raison, sous la conduitte et protection de la Reyne des cieux.
CHAPITRE VII
De la seconde oraison de Quarante-Heures célébrée à Thonon par le Rd p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin.
§ 1. Le grand Charles-Emanuel, autant ardent pour la conquête des âmes à Jésus-Christ que généreux en tous ses exploitz de guerre, et très sage et prudent en tous deux, ains préférant entièrement les intérestz de la ste Eglise catholique à ceux de ses Etats, désiroit extrêmement s’employer personnellement à la conversion du Chablays et sans épargne. Etant donc bien informé de tout ce quy s’étoit fait et passé en la susmantionnée oraison de Quarante-Heures, notamment de la conversion libre et sincère de plusieurs particuliers, voire de la plus grande partie d’aucunes parroisses des plus obstinée, voyant la carrière découverte à une si belle course et toutes choses si favorablement disposées pour en rapporter un prix à jamais glorieux devant Dieu et les hommes, pensant ne pouvoir mieux faire que de continuer à combattre l’hérésie par les mêmes armes continuelles avec lesquelles on avoit sy heureusement commancé de l’attaquer et défaire, ayant dèsjà par ce moyen tant avancé au rétablissement de la religion catholique en son peys de Chablays, c’est pourquoy, étant Sadte Altesse SSe, de retour du voyage susmentionné de Bresse, elle écrivit soudain à Monseigneur de Grenier et au p. Chérubin, lesquels renvoyèrent promtement le susdt sr curé d’Annemace, Monsieur Maniglier, au-devant de S. A. SS. pour luy dire et l’assurer que tous les préparatifz nécessaires pour les Quarante-Heures, étoyent prêts.
§ 2. S. A. SS. fut portée en cette résolution avec autant plus de zèle qu’au même temps luy vinrent des nouvelles assurées /231/ que Monseigneur l’éminentissime cardinal de Médicis, légat a latere de nre St-Père le pape Clément VIII, s’en revenant de France, étoit arrivé à Mâcon, en désir de prandre son chemin par le peys de Savoye et Valley, tant pour s’aboucher avec S. A. SS., comme aussy pour éviter les autres passages des Alpes, suspectz de contagion. Faisant ce chemin, il luy falloit nécessairement passer par Thonon. Rien ne pouvoit se rancontrer plus à propos, ny pour le bien et salut du peuple, ny pour le contantement du prince, ny pour la consolation du cardinal que cette comjoncture.
Mais c’étoit un traict d’une singulière providence de Dieu quy vouloit qu’un sy grand prélat et seigneur de sy grand’authorité randît à Sa Saincteté et à l’Eglise romaine des témoignages très exprès et authentiques des acquis quy se faisoyent par la grâce de Dieu, en l’Eglise catholique, par l’authorité, la vigilance et générosité d’un tel prince qui, comme un autre Charlemagne, faisoit plus office de prélat et bon pasteur que de conducteur des armées et des peuples par les armes et les loix, quoyque en l’un et en l’autre, il n’eût pas son égal de son temps.
Ce fut alors que ce bon prince magnifique, prenant l’occasion au poil, mit ordre que l’on fît les préparatifz, pour célébrer derechef l’oraison des Quarante-Heures pour la venue de Monseigneur l’éminentissime cardinal et, avec la même diligence, ordonna que son Eminence, avec tous les prélats, gentilhommes et autres de sa suitte, fussent tous honnorablement receus, traictés et défrayés par toutes les provinces où il auroit à passer rière ses Etatz, et en même temps pourveut à tout ce quy étoit nécessaire pour la susdte réitération des Quarante-Heures, en écrivit sur ce particulier au p. Chérubin quy ne laissa rien en arrière pour en avancer les progrès.
§ 3. S. A. SS. pourvut à ses propres frais et despens de tout ce quy étoit nécessaire. A cet effect on choisit un’ église fort ancienne de St-Augustin, quy avoit été prophanée par les hérétiques, pour servir à cette solemnité, en laquelle, peu auparavant, on avoit placé et consacré de nouveau la pierre du grand autel, comme a été dict, retirée de la maison de ville, où elle /232/ avoit servy sy longtemps aux courtisans de Bacchus et de Sardanapale.
Et pour la réception de Son Eminence, S. A. SS. envoya de ses officiers aux gouverneurs des provinces, avec charge de fournir et pourvoir à tout ce quy seroit requis, pour son passage, rière leurs gouvernementz.
Le comte de Montmayeur eut commandement de le recevoir et honorer et traicter en Bresse; le baron de Lucey, rière le Bugey; et le Sr de Lambert, en Chablays, quy tous usèrent de telle diligence, que tant le cardinal que les prélats de sa suitte eurent tous suject de rester satisfaictz de l’honneur et bon traictement qu’on s’estoit essayé de leur faire, nonobstant les fraîches ruynes de la guerre et les difficultés que la contagion apportoit de lieu à autre, pour le soupçon de laquelle on étoit bien souvent contrainct de prandre des chemins écartés et du tout éloignés de la commodité des logis et des vivres pour un train de plus de cinquante chevaux. On y pourveut néantmoins sy soigneusement que les gens du cardinal eurent, en tout ce passage, de quoy plutôt admirer l’affluence et la variété de toute sorte de gibbier et de venaison, que d’en souhaicter davantage.
§ 4. S. A. SS. se trouvoit alors à Hautecombe, jadis la sépulture des ducs de Savoye, fondateurs de l’abbaye. Ayant eu advis que son Eminence, sans beaucoup destourner du chemin de Seyssel, pourroit passer par Chanaz, village quy borde le Rône à une lieue d’Autecombe, le duc se délibéra de l’aller voir en ce lieu-là, nonobstant le mauvais temps quy sembloit l’en pouvoir détourner. Il s’embarqua sur sa frégate armée et ornée de ses flames et gaillardets, et s’en alla ainsy par le lac, descendre dans la rivière de Savière et de là dans le Rône, jusques au lieu où le cardinal se raffraîchissoit en l’attendant.
Cette première entrevue fut pleine de toute démonstration d’allégresse d’une part et d’autre; non toutefois beaucoup longue, tant pour être dèsjà l’heure tarde, comme aussi pour l’incommodité du lieu et de la pluye quy ne cessoit point, joint que S. A. désiroit laisser le chemin libre au légat, et par autre voye gaigner le devant pour se rendre à Thonon, comme elle fit le lundi avant-pénultiesme de septembre. /233/
§ 5. Monsr le curé d’Annemace, envoyé, comme dict est, fit la révérence à S. A. SS. sous Gaillard à deux mille pas de Genève, où elle passa la rivière d’Arve avec deux des siens seullement, le bon vieillard Messire Ouvrier, curé d’Etrembières, ayant là dressé trois batteaux à forme de pont, la cour passant et filant vers le pont d’Etrambières quy étoit rompu et où on avoit dressé des batteaux pour passer toutte la suitte.
Le susdt curé d’Annemace accompagna S. A. jusques en Basse Bonne et luy fit entendre ce quy luy avoit été commandé par Monseigr de Grenier, et entr’autre, comme elle étoit attendue très chèrement et joyeusement par les peuples.
§ 6. Une grande partie de ceux de Genève se trouvèrent dessus Gaillard, par des campagnes, quy envisageoyent S. A. SS. si fixement qu’ils ne pouvoient retirer les yeux de dessus elle, et tous faisoient une profonde révérence, le chappeau du tout baissé. Des femmes se mettoyent à genoux. Une trenteine de gentilhommes allemands bien montés vinrent de Genève luy faire la révérence, conduicts par un certain dict le sr Marc Anthoine, entre Gaillard et la Plêne tirant contre le pont d’Etrembières. S. A. tira le gant et leur branla à tous la main, ce qu’ils receurent à grande faveur et, remercians S. A., luy dirent qu’ils feroyent entendre cette grâce à leurs pères et mères en Allemagne. Le peuple quy rencontroit S. A. en chemin, tant ès villages qu’ailleurs, se jettoit à genoux et crioit les mains joinctes: « Vive Savoye, Vive S. A. », etc.
§ 7. S. A. SS. commanda le lendemain à Messire Maniglier, curé d’Annemace, d’aller promptement advertir Monseigneur de Genève et le p. Chérubin qu’elle arriveroit incontinant à Thonon, et d’aviser, entr’autre, qu’il ne se parlât plus de prêche de Monsr Viret sur Crête. Il va en diligence à Thonon, fait la révérence à Monseigr de Genève, luy fait entendre que S. A. étoit là; puis alla soudain vers le p. Chérubin, luy dit que Son Altesse étoit à un mil près de là, mais qu’elle luy avoit commandé particulièrement d’aviser le ministre Viret de ne plus prêcher sur Crête. Le p. Chérubin repart: « Il y faut aller promptement, car il y prêche maintenant. Je m’y en vay avec vous. » /234/
Il prit le bon frère Serge, son compagnon, allèrent sur Crète et entrèrent au temple où il y avoit une grande et honnorable compagnie. Ayant tant soit peu là retardé, Monsieur Maniglier dict doucement et clairement au ministre: « Monsieur Viret, S. A. m’a commandé de vous dire de sa part que vous n’ayez en façon quelconque à prêcher rière ses Etatz, à peinne son indignation. Il faut virer feuillet. » Le peuple commença à gronder et se fâcher contr’eux, disant fièrement: « Allez, vous venez icy nous troubler en nre office. Sortez », et les pressoyent de près à coups de piés contre les jambes et les poussant ès côtés avec les mains et les coudes, que si les trompettes de l’avant-garde quy se trouvèrent vers les moulins n’eussent sonné, ils eussent été mal traictés; mais ce peuple entendant tels tintamarres, sortit promtement du temple.
Cependant le susdt curé renversa la chaire du ministre, en laquelle dès lors, par la grâce de Dieu, ne se prêcha plus en hérétique.
S. A. arriva à Thonon avec grand appareil et grand nombre de seigneurs, gentilhommes et gens d’armes; entre autres étoit Dom Amédée, Monsieur de Jacob, lieutenant-général, le président Rochette et un nombre innombrable de gens.
Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, assisté de Monsieur le prévôt de Sales et le rd seigneur de Polinges, vicaire général de l’évêché, avec le clergé, luy allèrent au-devant, avec une multitude de gentilhommes et honnorables bourgeois de Thonon, pour lesquels Mondt seigr de Genève supplia S. A. SS. et les luy recommanda humblement et avec une affection singulière, comme étans ses très obéissans vassaux, sujectz et serviteurs.
L’on n’entendoit que fanfares et vives acclamations du peuple quy, joyeusement, les larmes aux yeux, avec grand applaudissement, crioyent par les rues: « Vive Savoye, vive S. A. ! »
§ 8. L’éminentissime cardinal y arriva le mercredy après, dernier du moys de septembre, accompagné du très Rd père général des pères Cordeliers, sept évêques et plusieurs protonotaires, seigneurs et gentilhommes. Le révérendissime évêque de /235/ Genève et le révérendissime évêque de St-Paul, assistés et suivis d’un grand nombre d’ecclésiastiques, sortirent de bonne heure pour luy aller au rancontre.
Le duc adverty qu’il approchoit de la ville, accompagné de ses gardes et des principaux cavalliers et gentilhommes de la cour, luy alla au-devant et le receut avec tant de magnificence et de grandeur que Son Eminence luy dict et réitéra plusieurs fois qu’elle luy demeuroit grandement obligée et qu’elle en feroit le récit à Sa Saincteté et à tout le St-Siège.
S. A. SS. conduisit Son Eminence premièrement à l’église de St-Hippolite où elle voulut aller avant tout autre chose et, de là, en son logis qu’on avoit somptueusement préparé et accomodé en la maison de ville.
Ce jour-là, on acheva de donner ordre à tout ce qu’il falloit pour l’oraison de Quarante-Heures. Le capitaine quy avoit la charge de la fabrique de l’oratoire usa d’une singulière diligence, comme fit le Rd p. Chérubin en tout le reste.
§ 9. Toute la nef de l’église de St-Augustin fut tendue d’une haute et riche tapisserie à liste de drap d’or et d’argent et velours violet d’un côté. A droite, on mit la chaire à prêcher. Vis-à-vis, on releva un échaffaut de charpenterie moyennement haut, recouvert par le bas de tappis de Turquie et au-dessus d’un beau grand daix de drap d’or frisé, avec une chaire de même, pour le cardinal légat et un autre noire pour S. A. SS.
Le cœur de l’église fut restrainct et comme transformé en une petite chapelle d’invention non moins belle que dévote. L’ordonnance de l’architecture flattoit l’œil des regardans d’une aggréable prospective, l’attirant dès l’entrée par la suitte du raccourcissement des colomnes quy régnoient tout à l’entour jusques au point principal destiné pour placer la custode du très St-Sacrement.
Les colomnes étoyent quarrées, deuement assorties de leurs bases, chapiteaux, frises, comices, architraves et moulures peintes et dorées, le tout d’ordre dorique, soutenant la voûture tirée à demy-rond, foncée d’azur, parsemée d’étoiles de clinquant et brillantes à la splendeur des chandelles allumées, à guise de ciel astré. /236/
Dès le milieu du par bas, s’élevoit un eschalier dont les marches alloyent de l’une à l’autre, s’estressissant jusques à l’autel sur lequel étoit posé le petit tabernacle, enrichy de toutes sortes d’ornementz convenables, dans lequel on devoit mettre le très St-Sacrement.
Le frontispice de cette chappelle ou paradis étoit accomodé à l’avenant de figures excitantes à dévotion, nottamment de deux grandes schelettes de platte peinture, vrays miroirs de la vanité du monde, sy bien renfondrées et for jettans hors leurs niches qu’ils sembloyent de plein relief.
§ 10. Toutes choses étans prêtes, le jeudy mattin premier d’octobre, S. A. SS. alla prandre le cardinal légat en son logis, pour l’accompagner à l’église de St-Hippolite et là, luy faire voir par effect la bonne disposition des Chablaysiens pour rentrer au giron de la ste Eglise catholique, romaine. Et pour premier des faveurs que ce lieu devoit recevoir de Dieu, au contentement indicible de Monseigneur le cardinal et de toute cette généreuse et très illustre assemblée, luy fut présenté une demy-douzaine de personnes acquises à la ste Eglise catholique, pour recevoir de la bouche de Son Eminence l’absolution de l’hérésie et la bénédiction de sa main.
§ 11. Entre lesquels le ministre Pierre Petit quy pendant les guerres passées étoit venu de Genève prêcher à Thonon, tout ainsy qu’il avoit été des premiers à tirer les autres en erreur, aussy fut-il des premiers quy se présenta pour abjurer publiquement son hérésie. Monseigneur le cardinal, revêtu pontificalement à chappe et mitre, s’assit devant le maître-autel, le visage tourné de vers le peuple, pour en recevoir la solemnelle abjuration. Le duc étoit assis du côté gauche du chœur, et après luy, sur des bancs, les prélats tant de la cour que de la suitte de son Eminence, chacun selon son rang et dignité, à sçavoir Monseigneur le nonce Gonzague, évêque de Mantoue, les évêques de Genève et de St-Paul, l’évêque de Torcelle, celuy de Termoly, le général des Observantins, l’auditeur de Rote Justi, Monsr Adorne et Rogasson, tous deux référendaires de l’un’ et de l’autre signature, et Monsr Malvian, protonotaire /237/ apostolique. Les chevalliers de l’Ordre de Savoye avoyent leur banc et leurs carreaux à part tout joignant; à côté devant eux étoyent les théologiens et autres ecclésiastiques de marque. Derrière les uns et les autres demeuroient debout les principaux gentilhommes, tant du légat que de S. A. SS. pressé d’une foule et multitude de peuple, excédant tellement la capacité de l’église assés ample qu’il y en avoit autant ou plus dehors que dedans.
Le père Chérubin, principal autheur de la conversion du ministre 1 et quy, en dessein d’en pouvoir gaigner plusieurs en luy, avoit amployé toute la vigueur de son zèle pour le réduire, plein de spirituelle allégresse, l’accompagna luy-même à une si désirée et salutaire action, et l’ayant constitué en veue de Son Eminence et de toute l’assamblée, l’advertit de tout ce qu’il avoit à faire.
Le ministre tout debout, en tête nue, commença lors à desclarer tout haut, les principales causes et motifz quy l’avoyent induit à désillier les yeux de son esprit et les ouvrir aux clairs rayons de la vérité évangélique et catholique. Son discours fut long de plus d’un’ heure, néantmoins bien ordonné et fortifié de bons argumentz, autant qu’orné de beaux termes. Ce quy en rendit la prolixité moins ennuieuse. Il le fonda sur trois points des plus importants pour convaincre l’opiniâtreté des prétendus réformés :
Le premier est le consentement universel de tous les peuples et nations, en la vérité de la doctrine évangélique et catholique.
Le 2d, les miracles quy ont authorisé cette doctrine, l’ont confirmée et rendue digne d’estre creue.
Le 3e, l’ordre continuel et successif des pasteurs, selon /238/ lequel les évêques sont venus l’un après l’autre en l’Eglise catholique, y ont enseigné et présidé; adjoutant sur la fin quelques dignes considérations sur le faict de la vocation ordinaire et extraordinaire et, pour conclusion requérant d’estre admis et receu au giron de nre mère très sainte, l’Eglise catholique, apostolique, romaine.
Sa requeste fut accordée moyennant la solennelle abjuration de l’hérésie et profession de foy accoutumée. Il satisfit et à l’un et à l’autre, et s’étant mis à genoux devant le légat, avec le sr de Foraz et quelques autres gentilhommes du peys de Chablays, comme aussy quelques-uns des plus notables bourgeois de la ville de Thonon, tous ensemble receurent l’absolution et l’accolade spirituelle du cardinal, lequel, plein de zèle, montroit à ses yeux presque larmoyans de joie, la saincte et intérieure émotion de son âme, accroissant en celle de S. A. SS. et de tous les prélats assistans, les doux élancementz que dèsjà ils en avoyent ressenty, avec tant de consolation qu’on ne la sçauroit représenter par termes sy avantageux que toujours l’effect n’en surmonte les parolles. Heureux celuy quy se peut randre compagnon des anges en se réjouissant de la conversion du pécheur à son Dieu, mais plus heureux celuy quy peut donner aux anges et aux hommes suject d’une si ste et louable réjouissance.
La musique rendit son devoir et répendit le témoignage aux oreilles du peuple, chantant un sacré péan de victoire au vray Appollon éternel qui, du même arc qu’il renversa les Titans et déconfit les Pythons, dard’ ès cœurs des humains, lorsqu’il luy plaît et quant ils s’y disposent en toute humilité, ses douces flèches de amour et de repentance, pour sa gloire et pour leur salut.
§ 12. Cette cérémonie achevée avec action de grâces, et himnes de louange, Monseigneur le révérendissime évêque de Genève sortit de la sacristie pour célébrer la grand’messe, laquelle fut musicalement répondue par les deux chappelles assemblées du légat et de S. A. SS. Icelle finie, incontinant, la procession générale commença à marcher pour donner ouverture à l’oraison de Quarante-Heures. Toutes les rues par où elle devoit passer furent tapissées dès le mattin et parées d’images et de verdure le plus honnorablement qu’il fût possible. /239/
Devant le portail de St-Augustin s’élevoit un grand rocher, jettant feu et flames par le haut; et par le bas, une belle fontaine, pour montrer que le rocher invincible de l’Eglise catholique jette continuellement des flames d’amour et de charité vers le ciel, ruisselant ça-bas les eaux vives et perpétuelles d’une claire doctrine salutaire, et de saincte édification. Sur le contour de la rue et tout contre le logis de l’évêque de St-Paul, on avoit dressé un arc triomphant et, sous iceluy, un autel pour servir de reposoir au st ciboire. L’arc à quatre faces soutenoit une haute pyramide sur la pointe de laquelle reposoit un château flanqué de quatre tours, muny au-dedans d’artillière, laquelle tira, comme se dira cy-apprès.
Monseigneur de Genève porta le très St-Sacrement. S. A. SS. avec le seigneur Dom Amédée de Savoye, marquis de St-Rambert, et les deux ambassadeurs de Fribourg, l’avoyer et le sr de Grandcour, portèrent tout du long de la procession les quattre bâtons du dex.
Monseigneur l’éminentissime cardinal légat, en personne, assisté des prélats susnommés et le reste de la cour, l’accompagna fort dévotement; tous les gentilhommes et officiers de la cour de S. S. SS. marchoient à tête nue, avec torches de cire blanche à la main, comme aussy la pluspart des bourgeois et habittans de la ville de Thonon, nouvellement réduits et enrollés en la confrérie du très St-Sacrement. Une multitude incroyable de peuple venoit après et grand nombre des dames des provinces circonvoisines quy, de toutes parts, s’étoyent rendues à cette dévotion.
§ 13. Auprès de l’arc triomphal fut pratiquée la feinte d’une nue suspendue en l’air si à propos et de si bonne grâce qu’à même temps que le cardinal passa, on vit cette nuée s’entr’ouvrir et d’icelle descendre droict devant luy, une colombe blanche, aux piés, au bec et à la poictrine dorée, tenant à chaque pié un billet roulé et lié avec de soye, en chacun desquels y avoit un épygramme écrit en lettres d’or, à fonds d’azur adressés l’un au cardinal, l’autre à S. A. SS., tous deux de fort bonne grâce et de gentil’invention.
Le 1er étoit latin de six vers en ces termes : /240/
Major Alexandro triplicet de marte triumphos
Unus agis pacem, restituisque tribus.
Palladis optata stringis tres fronde coronas
Victor et affecta religione redis.
His tibi pro meritis Trinus qui regnat in aevum
Ter gemino sacrum cinget honore caput.
Le cardinal l’eut à gré, et pour la vérité qu’il contenait, et pour le bon augure qu’il luy donnoit.
L’autre épigramme étoit d’un quatrain françois, non moins élégant et propre que le latin, à qui sçait les hazards et difficultés que S. A. SS. avoit surmonté par la seule héroïque constance et générosité de son courage fomenté dans le ciel.
La colombe parle ainsy :
Grand prince dont le zèle et la valeur mérite
Un bonheur aussy grand que vous avez le cœur,
Le ciel qui vous chérit, sous ma ste conduite
Vous rend en pleinne paix, plus qu’en guerre vainqueur.
§ 14. La feinte de cette nuée ne fut si tôt disparue qu’on découvrit une gallère, vogant en l’air comme en pleine mer, tirer droict contre le château posé sur la pyramide et l’attaquer à canonades. Le château ne faillit de luy répondre à l’instant avec un tel bruit et telle furie que, la rue étant ramplie de fumée, joint que d’ailleurs l’heure étoit jà tarde, cela fut cause que la procession ne s’arrêta point à l’autel qu’on avoit préparé à cet endroit, moins en aucun autre lieu, ains se vinrent rendre par les rues et places ordonnées, sans se reposer, à l’église de St-Augustin où, après que Monseigr de Genève eut donné au peuple la bénédiction accoutumée et colloqué la custode dans le tabernacle préparé pour cet effect, comme dit est, tout l’oratoire resplendissant en autant de différentes lumières qu’il y avoit de colomnes de différentes couleurs et de vitres accommodées en divers endroitz pour cet effect.
§ 15. La musique ayant chanté quelques motets, l’émint cardinal avec S. A. sur l’échaffaut, tapissé et orné de son daix, comme aussi tous les prélatz, assis de rang aux formes de /241/ l’église, et tout le reste des courtissans et du peuple enmy la nef, ayant achevé leur première dévotion, le Rd p. Chérubin ayant pris la bénédiction de Son Eminence, monta en chaire et fit la première prédication des Quarante-Heures prenant pour suject, non seulement de celle-cy, mais encor de toutes les autres qu’il se proposoit de faire après: Quis loquetur potentias Domini, auditas faciet omnes laudes ejus 2, lesquelles parolles il rapporta en tout et partout aux merveilles du très St-Sacrement, entrant en un infinité de belles et dévotes considérations, réfutant les sophismes des adversaires et confiermant par des invincibles argumentz la réalité du précieux Corps de nre Seigneur en l’eucharistie sacrée, avec un heureux succès de l’édification, et confirmation de plusieurs quy n’avoyent encor entendu discourir sur ce suject avec autant de clarté et de ferveur, ny d’efficace.
Il fut midy avant que l’on sortît de l’église, et à peine Monseigr l’éminentissime cardinal peut prendre son repas qu’il retourna promtement à l’église, où une multitude de peuple l’attendoit pour recevoir sa ste bénédiction et environ mille personnes, quy abjurèrent l’hérésie entre ses mains, firent profession de la foy catholique et receurent l’absolution. A cet effect on pourveut à Monseigneur le cardinal une grande baguette pour donner ladte absolution.
§ 16. Monsieur le prévôt de Sales, autant louable pour ses insignes vertus et sainctes éruditions que pour la noblesse de son extraction, pour estre merveilleusement bien versé en la doctrine des sts pères et toutes sortes de bonnes lettres, et accompagné d’une saincte et autant faconde que féconde éloquence, très utile et intelligible à toutes sortes de conditions, fit le second sermon sur ces paroles de nre Seigneur: Caro non prodest quidquam, et prit pour thème de ses autres prédications suyvantes : Spiritus est qui vivificat. Verba quae ego loquor vobis, spiritus et vita sunt 3, et celles de l’Apôtre: hoc facite in meam commemorationem 4, passages où les hérétiques dressent leurs /242/ plus fortes barricades contre les catholiques, les exposans à leur mode et les contournans en autant de sens qu’ils se tournent et retournent eux-mêmes dans l’incertitude de leurs opinions.
Il examina les plus authorisées, réfutant non moins éloquemment que doctement les objections qu’ils font contre la réalité de la ste Eucharistie, et apporta la vraye interprétation de toutes ces parolles qu’il montra servir totalement à la confirmation d’icelle.
Suivirent après, Monsr Louis de Sales, le p. Sébastien, capucin, et autres prédicateurs. Les processions abbordoyent de toutes parts, de la Bonne Ville, de Cluses, de Salanches, de Bonne, du haut et bas Faucigny, et quoyqu’elles vinssent par divers chemins et de divers endroitz, si arrivoyent-elles néantmoins presque toutes aux mêmes heures quy leur avoyent été assignées.
§ 17. Il y avoit hors la ville des personnes honnorables, députées pour les conduire dès l’entrée par les rues qu’il falloit passer jusques à l’église, afin qu’une procession ne rencontrât pas l’autre. Toutes néantmoins passoient à travers la grande place de la Halle, par-devant le logis de Son Eminence, tant pour estre veues d’elle que pour voir la nouvelle croix érigée au milieu de ladte place. Elle étoit de pierre azurée à flames d’or.
Le p. Chérubin la fit dresser pour l’arrivée de S. A. SS. et, à ce premier jour de Quarante-Heures, fit poser dans une petite niche entaillée et réservée exprès dans le bas croison, un crucifix de bronze doré, et mettre en une table d’attente, les quatre vers suivans en lettres d’or, à la base de la croix :
Ce n’est pas la pierre ou le bois
Que le catholique adore,
Mais ce Dieu quy, mort en croix,
De son sang la croix honore.
Ceux quy sçavent ce que les huguenotz sont coutumiers de reprocher aux catholiques à tout propos, conoistront assés à quelle fin on mit ce quatrain. Ils sont si effrontés, qu’encores qu’ils n’ignorent pas à quelle intention nous dressons les croix et pourquoy nous les saluons, sy voudroyent-ils bien se faire croire à eux et à nous ausy que nous en sommes idolâtres, tant /243/ ils sont en tout et partout idolâtres de leurs fantasies et vaines imaginations.
§ 18. Mais revenans à nos processions: de la place, elles passoient au carrefour de St-Hippolite, puis se venoyent rendre à l’église de St-Augustin, avec un si bel ordre, si bien observé, et avec tant de dévotion qu’on ne sçauroit assés louer le zèle et l’obéissance du peuple de l’un et de l’autre sexe, ny la diligence de ceux quy avoyent charge de les faire marcher et introduire dans la ville et dans l’église les uns après les autres, eu égard même à l’affluence des personnes quy excédoyent le nombre de vingt-cinq mille, sans que jamais aucune procession ait manqué de venir à son heure, ny qu’aucun scandale, querelle ou sinistre accident soit arrivé parmy une sy grande multitude.
S. A. SS. caressoit le peuple avec tant de bénignité et douceur, les congratulant de leur conversion, que les processions entrans par ordre et par rangs se jettoient à genoux pour baiser la main et le bord du manteau de Sadte Altesse, et ainsy le prince et le peuple demeuroyent tous ravis de consolation et comme hors d’eux-mêmes.
Environ vespres, plusieurs parroisses de Chablays comparurent toutes en corps, faisans le nombre de plus de cinq centz âmes, lesquelles demandoyent d’être receues et réconciliées à la ste Eglise catholique.
§ 19. Le cardinal légat, avec le même zèle de piété qu’il avoit, le jour précédent, receu l’abjuration du ministre Petit et des autres quy se présantèrent devant Son Eminence pour estre absous, s’en vint à l’église de St-Hippolite, s’y revêtit de ses ornementz pontificaux, et bien aise de prêter la main à une si fertilité [sic] abondante moisson, en présence de S. A. SS., receut fort amiablement l’agréable conversion de ces pauvres peuples, lesquels au partir de là s’en allèrent droict à l’oraison de Quarante-Heures rendre grâces à Dieu de ses faveurs et grandes miséricordes.
S. A. SS. y alla incontinent après et assista à trois ou quatre prédications du p. Chérubin. Les conversions croissans, croissoit aussy le travail de Monseigr le cardinal, et sur ces entrefaites, /244/ voilà un bon vieillard octogénaire quy, étant invité d’aller à la messe, tout transporté de joye et de liesse et tout tramblant de foiblesse, s’escrie hautement: « O l’heureuse nouvelle ! que je puisse encor entendre la ste messe en ce peys avant que je meure ! », comme un autre S. Siméon, tenant le même salutaire de Dieu entre ses bras que l’on adore au susdt sacrifice évangélique et eucharistique de l’autel sacré.
Plusieurs prédicateurs arrivèrent à cette heureuse solemnité, quy tous firent quelques prédications pour l’exaltation de la foy catholique. Les peuples arrivèrent de touttes parts, des Genevois, Bernois, Lausanois et autres, assistans jour et nuict; plusieurs demeuroyent aux fenestres des logis pour voir les processions quy arrivoyent et tous admiroient une sy grande multitude, quy arrivoit jusques au nombres de trante ou quarante mille personnes.
Toute la nuict les prédications continuèrent avec très bell’assistance, tant par le p. Chérubin que par Messieurs les chanoines de Sales et de Roget, comme aussy Messieurs les curés d’Annemace et de Thonon, lesquels discoururent avec grand fruict contre les hérésies de notre temps.
§ 20. Le lendemain mattin, le sérénissime duc, s’étant dès le jour précédent disposé à gaigner l’indulgence plénière concédée par Sa Saincteté à tous ceux quy, confessés et communiés, assisteroient à l’Oraison de Quarante-Heures, sçachant bien que le prince doit servir de principal miroir à ses sujects afin de les exciter, à son exemple, d’en faire le même, suyvi de toute sa cour, s’en vint à St-Hippolite, ouÿr la messe du Rd p. Chérubin, de la main duquel, étant revêtu du grand manteau de St-Maurice et remply d’une singulière dévotion quy ravissoit les assistans, il receut le très st-Sacrement, avec le seigneur Dom Amédée de Savoye et Monsr le marquis de Lullin, chevallier de l’ordre de l’Annonciade.
Les principaux cavalliers et gentilhommes de la cour se communièrent après, tous en grande dévotion, à laquelle ils furent de plus en plus enflamés par la belle, fervente et saincte exhortation que le Rd p. Chérubin fit, tenant la très ste Eucharistie en main, pour l’administrer à S. A. Sme. /245/
Il étoit habitué à bien dire, mais alhors il sembloit se surmonter soy-même et, qu’étant ravy le premier, il ravissoit l’esprit et le cœur de tous les autres, à un admirable et surnaturelle contemplation de la révérence qu’on doit porter à ce très sainct et très adorable Sacrement.
L’après-dinée, S. A. s’en alla faire sa dévotion à l’oratoire de Quarante-Heures, où elle ouït le sermon du R. p. Galesius, observantin fort renommé de son temps, lequel avec le torrent de son savoir et éloquence accoutumée, prêcha très dévotement sur le spalme : Letatus sum in his que dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus 5, sur le subject duquel il traicta des marques de la vraye église et montra qu’elle est la maison du Seigneur, et continua ses prédications sur la connoissance d’icelle, dès les onze heures du mattin jusques à six heures du soir, pendant lesquelles ne cessèrent d’arriver diverses belles processions de divers lieux, qu’il n’est besoing de spécifier, ny particulariser davantage, puisque le mêm’ ordre a été observé en cette seconde célébration des Quarante-Heures qu’en la première, excepté quelques représentations des mistères, et singularités que les parroisses ont tâché chacun’ en particulier d’y apporter de plus.
§ 21. Sur le tard, les nouveaux confrères du très st-Sacrement de la ville de Thonon, sortyrent en procession de l’église de St-Hippolite, tous habillés de blanc, portans une très grande et très pesante croix de bois pour l’aller planter au carrefour de la rue jadis appellée rue de la Croix, à cause de celle quy y étoit érigée, avant que ses ennemys l’eussent abbattue.
S. A. SS. accompagnée des évêques de Genève et de St-Paul y voulut assister. Il n’est pas possible, au moins à mon petit esprit, de descrire suffizamment les grands exemples de piété que ce prince généreux donna à tout le peuple en cette occasion; avec quelle largesse et dévotion, il jetta des pièces d’or dans le trou, où devoit être arrêté le pié de ladte croix laquelle il embrassa avec tant de courage pour s’aider à la dresser avecque les autres confrères, en présence de tant de gens de divers lieux et de toutes sortes de conditions, comme aussy de diverses /246/ religions, quy assistèrent à cette ste action et plamtement de cet arbre de vie, arrousé de tant de larmes de dévotion que les cœurs plus endurcis en étoyent amollis. Ah ! qu’il faisoit bon voir un grand prince, à guise d’un prélat, exhorter tous ces peuples à la révérence que l’on doit aux sts exercices sy mistérieux de la ste Eglise catholique ! Toutes ses odoriférantes parolles étoyent autant de fleurs d’où procédoient des fruictz de la grâce divine, que Dieu seul peut exprimer, qui les produisoit ès cœurs des assistans.
La croix donc ayant été portée sur le lieu, S. A. SS. s’aida de ses propres mains à la lever. Cependant les trompettes sonnoient en guise de triomphe et de resjouissance. La musique chantoit aussy avec les prêtres et confrères assistans. Il y avoit plus de quatre mille personnes, et tous demeurèrent émerveillés de voir dresser un si grand fardeau sans chordes ny instruments, avec tant de facilité que les huguenotz mêmes quy, de moment en moment, n’attendoyent rien plus que de le voir renverser sur quelqu’un, s’en retournèrent aussy étonnés que confus, ne pouvant nier que Dieu même n’eût fortifié la main du prince et du peuple catholique à l’ériger.
Etant la croix arborée et affermie dans son creux, soudain S. A. se mit à deux genoux devant icelle pour faire son oraison, la vénérant et baisant comme le trophée et signe triomphal de nre rédemption. Les confrères firent de même, et après avoir chanté le cantique de réjouissance de S. Ambroise et S. Augustin, sçavoir est le Te Deum laudamus, s’en retournèrent par la même rue et se vinrent rendre à l’église de l’oratoire pour y faire leur heure. S. A. suyvit toujours la procession et, comme elle avoit dévotement commencé la journée, ainsy la voulut-elle achever, en assistant à la prière des confrères et à la belle prédication que le Rd p. Chérubin leur fit sur les louanges de la ste Croix et du très St-Sacrement, lesquelles deux choses il rapporta si proprement et doctement l’un à l’autre, qu’il les fit connoistre, comme elles sont, inséparables en mystères. Il étendit son discours sur la piété et dévotion quy, de toute ancienneté, s’est maintenue héréditaire de père à fils en la maison sérénissime et royale des ducs de Savoye et sur le propos de la croix blanche qu’ils portent pour armoiries, acquises par leur /247/ valleur, en combattant, comme ils ont toujours fait, contre les infidèles et hérétiques, pour la protection, exaltation et défense de la foy chrétienne et catholique, et monstra que c’est principalement à eux que convient d’ériger des croix, puis preuva que cette coutume de planter et arborer des croix n’est pas moderne, mais très ancienne, introduitte, ainsy que témoignent d’un commun accord les histoires ecclésiastiques, par l’empereur Constantin le Grand, lequel étant faict victorieux, en signe de ce victoire, fut le premier quy changea les prophanes enseignes des Romains en ce sacré étendard. Il finit par une belle et dévote exhortation à son accoutumée; et depuis cet heure-là, ne cessèrent les prédications ny l’arrivée des processions, à l’entrée et issue desquelles la musique ne manquoit point de chanter toujours quelques motets spirituels pour exciter et entretenir le peuple en la dévotion.
§ 22. Le sérénissime duc, pour demeurer plus retiré et moins distraict en ses prières et méditations, quittant la place et le daix qu’on luy avoit préparé, en veue du peuple, devant la chaire du prédicateur, s’étoit allé mettre d’abord comme particulier aux formes et sièges de l’église et ne bougea point de là jusques à deux heures après minuit, que l’oraison de Quarante-Heures fût parachevée et que, pour l’entier accomplissement d’icelle, on remportât en procession solemnelle le très st-Sacrement à l’église de St-Hippolite; encor ne voulut point S. A. SS. manquer à ce dernier devoir; ains pour satisfaire en tout et partout selon sa coutume ordinaire ès actions publiques et solemnelles, même où il s’agit de la piété, prit un des bâtons du daix, appella le sr Meyer, avoyer de Fribourg, pour porter l’autre de son côté, et fit remettre les autres deux aux sieurs de Vateville et de Grandcour, lesquels, comme bons catholiques et d’ailleurs affectionnés à S. A. SS., acceptèrent très volontiers cet office de piété et le prirent à grand honneur.
Il faisoit clair par les rues comme de jour à la faveur des chandelles qu’on tenoit allumées aux fenestres, et des torches et flambeaux qu’on portoit en grand nombre pour honorer la réelle présence et toute mistérieuse assistance de la lumière divine quy seulle illumine les ténèbres de ce monde et éclaire nos âmes à l’éternité. /248/
§ 23. L’oraison de Quarante-Heures étant finie et Monseigneur l’éminentissime cardinal étant party pour l’Italie, la ferveur et le zèle des peuples s’embrasoit de plus en plus pour se convertir à la foy catholique, ne cessans les quinze jours suyvans de venir des processions des terres et balliages circonvoisins pour abjurer l’hérésie, si bien que Monseigneur de Genève, avec un bon nombre de prestres quy accouroyent au secours, avoyent bien peine de satisfaire à tous ceux quy se présentoyent, lesquels par après, conversans avec les Genevois, accusoyent leurs ministres de fausseté et ignorance et leur reprochoient leur pusillanimité, refusans de maintenir et soutenir leur foy et religion prétendue, et enfin professoient en toutte occasion haut et clair, d’avoir librement et salutairement abjuré l’hérésie et professé la foy et religion catholique.
A la continuation de ces conversions ne profita pas peu que l’on fit venir un imprimeur de Lyon pour imprimer des livres catholiques, pour les distribuer çà et là, principallement pour la Ste-Maison quy se devoit ériger dans Thonon.
Ce fut aussy un trait singulier de la divine Providence, que les deux ministres de Bons et de Nerny, quy étoyent restés pour prêcher ces parroisses voisines de Thonon, prirent la fuitte sans que personne les poursuivît. Néantmoins les ennemis de la croix de J.-C. ne dormoyent pas pourtant, ains travailloient secrettement par parolles et par écritz pour divertir les peuples de la foy catholique.
§ 24. Ils veulent derechef intenter des disputes, mais ceux mêmes de leur party se mocquans d’eux leur disoyent: « Vous êtes venus trop tard; tout le monde a ambrassé la foy catholique », et ceux même de Genève qualifioyent les ministres du tiltre de destructeurs et non pasteurs.
Les Bernois avoyent mandé des ambassadeurs à S. A. SS., trois ou quatre frères de Glaris, le gouverneur de Morges et autres, tous des principaux d’entr’eux, se trouvant en leur compagnie plusieurs du conseil de Genève et six des principaux de leur ville, feignans avoir des affaires à traicter avec le duc, pour avoir occasion d’empêcher la conversion des peuples. Quelques-uns des Bernois couroyent par les maysons de Thonon, exhortans /249/ les habitans de demeurer ferme en leur secte, leur promettans tout’ ayde et secours, disans que bientôt ils déclareroyent la guerre au duc et semblables inventions; qu’ils octroyeroient des grands faveurs et bénéfices à ceux quy se réfugieroyent à eux passans à leurs quartiers.
§ 25. Après que S. A. SS. eut receu des preuves si manifestes et avec tant de profit spirituel de son zèle à l’avancement de la gloire de son Dieu et de la religion catholique, postposant l’établissement de ses propres affaires à celuy du service divin, elle donna audience aux ambassadeurs de Berne, de Fribourg, de Genève et autres quy étoyent venus à Thonon pour cet effect, tous lesquels avoyent été gracieusement remis après la célébration de la ste oraison de Quarante-Heures. Elle ne laissa toutefois de vacquer toujours attentivement à tout ce qu’elle jugeoit nécessaire pour venir à chef d’une sy louable et méritoire entreprise de la conversion de son peuple à la religion catholique, ains à toute heure prêtoit l’oreille aux évêques, aux théologiens et autres ecclésiastiques quy travailloient à renouveller la vigne de nre Seigneur et s’employoyent avec toute ferveur et dévotion à l’avancement d’un œuvre sy signalé et sy sainct.
Les Bernois se présentèrent les premiers, et parmy la négociation des autres affaires pour lesquels ils étoyent principallement venus, ils firent couler une demande en faveur de ceux du peys de Chablais, spécialement de la ville de Thonon, à ce que le duc leur permît libre exercice de la religion qu’ils y avoyent introduitte.
S. A. SS. leur répondit bénignement et avec sa prudence ordinaire ès affaires importans, leur remontra que sy eux, en occupant cette sienne province, s’étoyent faict acroire d’avoir tout pouvoir sur les peuples, jusques à les contraindre de recevoir leur nouvelle opinion, ils ne devoyent ny ne pouvoient trouver mauvais que le légitime prince l’ayant reconquise par ses justes armes, rétablît, du gré et consentement de ses sujectz naturels, la vraye et ancienne religion, et adjouta quelques autres particularités à ce propos, dont ils demeurèrent contents et satisfaictz. /250/
§ 26. Les ambassadeurs de Fribourg firent office du tout contraire à celuy des Bernois et se réjouyrent avec S. A. SS. de l’heureux succès que prenoyent ses stes intentions, et du rétablissement de la religion catholique, qu’eux mêmes avoyent veus et voyoient si bien acheminée par la droicte voye de la prédication et de la douceur en tout le peys de Chablays.
S. A. SS. donna à dîner aux uns et aux autres ambassadeurs de Berne et de Fribourg, et traicta avec eux avec tant de franchise et de libre démonstration de bonne volonté qu’ils n’en pouvoyent souhaiter davantage.
§ 27. Le jour devant sur le tard arrivèrent bien huict centz personnes des sujectz de Monsr le marquis de Lullin, autant illustre en mérite qu’en son extraction, chevallier de l’ordre de Savoye, quy leur ayant fait remontrer et luy même remontré combien ils étoyent abusés en leur nouvelle et fausse religion prétendue réformée, se résolurent de rentrer au chemin de leurs pères et se rembarquer en la nef ou barque de S. Pierre, la ste Eglise catholique, hors laquelle n’y a point de salut, ains n’y a que débris et naufrage.
Quelques-uns toutefois furent détournés, en venant, par les mauvais offices d’aucuns de Thonon quy leur allèrent au-devant sur Crête, avec certains seigneurs étrangers quy se mirent de la partie, ne faisans moins de tort à la charge publique qu’ils avoyent de leurs cantons, qu’à ces pauvres âmes, lesquelles étans prettes de gaigner le port de salut ils replongeoyent dans les ondes et les précipitoyent dans l’abyme de l’erreur pour une damnation éternelle. Entre autres un de ses Bernois fut bien si téméraire et audacieux, qu’entendant qu’il venoit une procession de huict cents personnes pour faire profession de la foy catholique, du marquisat de Lullin, il leur alla au-devant hors la ville de Thonon, et se mettant en lieu éminent commença à prêcher à haute voix et les détourner de leurs pieuses intentions par menaces et autres inventions, assurant que personne ne les pouvoit contraindre à cela; que la Seigneurie de Berne les deffendroit constamment contre le prince et les conserveroit en bon état, sans dommage. D’où /251/ arriva que quelques-uns perdoyent cœur et, comme la femme de Loth, regardoyent en arrière.
Mais le révérend p. Chérubin étant adverty du fait y accourut promptement avec Monsieur le marquis de Lullin, et à la parolle de J.-C., avec une vertu toute divine, il dissipa tous les stratagèmes de l’enfer et amena la procession en son entier au lieu destiné, et les receut tous sans exception au giron de la ste Eglise catholique, apostolique, romaine. Ainsi pensant faire beaucoup de mal, ils accreurent les mérites de ceux quy ne peurent être divertis par l’importunité de leurs menaces et des chancelantz, par une plus fervente conversion. Et partant, passans outre s’en vinrent à St-Hippolite faire leur abjuration devant Monseigneur de Grenier, lequel, selon l’authorité que dèsjà il en avoit de Sa Sté et qui luy fut amplifiée par Monseigneur l’éminentissime cardinal légat avant son départ, les introduisit tous et receut amoreusement au giron de la ste Eglise catholique.
S. A. SS. assista à la cérémonie et, avec un visage serein auquel reluisoit merveilleusement la joye et la douceur mêlée avec l’authorité, les encouragea tous à une ste et salutaire persévérance. Le p. Chérubin prêcha pour la même fin et, après le sermon, ces pauvres brebis retirées de la gueule des loups furent reconduittes en procession hors la ville. Monsieur le marquis de Lullin, leur seigneur, marchant en tête et faisant paroistre à tout le monde, le singulier contentement qu’il recevoit de leur conversion.
Voylà un heureux succès des généreuses et stes entreprises et constantes poursuittes de Monsieur le marquis de Lullin quy, pour l’avancement de la foy catholique, non seulement supporta avec une patience invincible les incendies de ses châteaux de Lullin et La Bâtie, mais encore employa jusques à ses joyaux pour cet effect, ce qui mérite en ce monde une perpétuelle mémoire et des corones immortelles dans le ciel.
§ 28. Le 4e du moys d’octobre, jour de dimanche pour lhors, et feste du grand patriarche S. François, fut chantée en l’église de St-Hippolite une messe novelle quy fut la première quy aye été dicte en tout le Chablays, depuis soixante ans en çà. Le /252/ prêtre quy la célébra avoit receu les ordres de Monseigneur de Genève, en la même ville et dans la même église. Ce que remarquent volontiers les autheurs quy ont laissé cette histoire par écrit, d’autant que les trois quarts de Thonon étoyent encor pour lors calvinistes, et pour faire voir aux plus curieux des mutations quy surviennent à poinct nommé, tant du fait politique que de la religion que, quand la main de Dieu donne du doigt à la veue de ses secretz conseils, les révolutions en sont toujours admirables, et en gros et en détail ou par le menu. Il y eut prédication après la messe nouvelle. S. A. SS. assista à l’un et à l’autre avec les évêques et toute sa cour.
Outre les indulgences que gaignèrent tous ceux qui s’y trouvèrent, ils en remportèrent encor ce contentement spirituel de voir à la fin de ce sacré, sainct et mystérieux sacrifice, trois ou quatre cents personnes abjurer l’hérésie, dont la plupart étoyent des villages de Bons, où résidoit le ministre de St-Didier et autres circonvoisins.
S. A ., à son accoutumée, leur montra combien il aggréoit leur conversion et leur donna courage pour continuer de bien en mieux.
§ 29. Ce st zèle de S. A. SS. à assister à toutes les abjurations d’hérésie et professions de foy quy se faisoyent avec tant de traicts de sa bienveillance avec lesquels il exhortoit ses peuples à une ste conversion et confirmoit les convertis, les excitants à persévérer et avancer en la piété catholique, avoit bien tant d’efficace sur les esprits et affections qu’une fois entre autres, le p. Chérubin interrogeant quelques-uns, s’ils vouloyent professer la foy catholique, ils répondirent fort alaigrement : « Ouy, nous voulons croire et vivre en la ste religion que professe un prince sy magnanime et tant porté au service de Dieu, quy ne dénye pas ses doux ambrassementz aux plus viles personnes et ayme sy tendrement ses sujectz comme père de tous. »
En effect, la piété de ce prince, qui ne pouvoit être limitée qu’en Dieu même, passa bien si avant que de vouloir être parrain du premier enfant quy seroit baptisé en ces quartiers-là, avec les stes cérémonies de l’Eglise catholique, toutes mistérieuses /253/ et efficaces de ce qu’elles signiffient en J.-C., quoyque l’enfant fût de fort pauvres parents et de basse condition.
On ne sçauroit décrire le contentement spirituel que ce peuple converty receut, ny le zèle qu’ils avoyent à s’informer de tous les commandementz de Dieu et de son Eglise, voire des intentions divines en iceux pour s’y conformer entièrement, même ès choses plus petites pour les mettre en pratique le mieux qu’il leur seroit possible.
Toute cette semaine et durant toute l’octave de S. François, il n’y eut jour quy ne fût de triomphe à l’Eglise, et auquel on ne receût plusieurs personnes à la foy catholique. Tantôt une parroisse arrivoit et tantôt un autre; les rues étoyent continuellement pleines ou des peuples quy venoyent se catholiser ou de ceux quy accouroyent de toutes parts pour en voir la cérémonie.
§ 30. Le vénérable père Sébastien de Mauriane, prédicateur capucin et homme tout apostolique, fît voir sa bonne part qu’il avoit en ses divines conquestes, conduisant le mercredi de la même semaine, les parroisses de Balaison, Messeyry, Margny, Armance, Coudré et quelques autres à leur légittime pasteur, pour estre réintégrés en la ste bergerie de l’Eglise catholique. Ceux de Végy y vinrent aussy, conduictz par le sr de Ville, leur seigneur.
Le jeudy, en continuation de cet heureux triomphe, se présentèrent de même plusieurs autres parroisses à la file, Crozez, Lullier, Chavaney, demandans toutes unanimement d’estre catholiques.
Le vendredy arriva une procession du balliage de Ternier de trois cents personnes quy toutes abjurèrent l’hérésie en présence de S. A. SS., et la supplièrent très instamment de leur vouloir lever trois ministraux quy venoyent encore de Genève prédicanter par leurs villages, et leur donner des prêtres et pasteurs, tant pour les instruire plus à plain en la vérité de la foy catholique, comme pour leur administrer les sacrementz de l’Eglise orthodoxe, au giron de laquelle ils se résolvoyent de vivre et mourir.
S. A. SS. loua beaucoup leur ste intention, les encouragea d’y persister et promit de satisfaire abondamment à leur juste et favorable requeste. /254/
Le jour suyvant plusieurs particuliers de divers lieux de Chablays, qui à la splendeur de la lumière divine, laquelle se communiquoit sy amplement, avoyent ouvertz les yeux et découvert la périlleuse navigation de leur secte ténébreuse parmy tant de funestes écueils, se vinrent rendre au phare universel de la foy catholique, et détestans les erreurs de leurs voisinages et la damnable perfidie de leurs naupliers 6, furent receus après la profession de foy, au st avre de grâce et port assuré de salut.
§ 31. Le second dimanche du moys, octave de ce grand colonel et séraphique père, dont les soldatz pleins de zèle et doctes nourrissons ont tousjours heureusement combattu pour l’exaltation de la foy catholique et enrichis les trophées de l’Eglise des dépouilles de l’impiété, la divine Providence tirant tous les jours du cabinet de son inépuisable thrésor quelque nouvelle pièce pour l’accroissement de ses merveilles, voulut faire voir à tout le monde un spectacle de singulière consolation aux catholiques et d’extrême confusion aux hérétiques, en ceux de la parroisse de Margence, lesquels ayant fait résolution de quitter les fausses enseignes de l’hérésie pour se retirer sous l’étendard invincible de la seule vraye Eglise de J.-C., comparurent ce jour au nombre de plus de deux cents personnes, marchans en procession et faisans porter devant eux la même croix, ornée de fleurs, que leurs pères et ayeuls leur avoyent laissé et donné charge de la conserver, très soigneusement comme une arche assurée de leur futur retour à leur première religion et obéissance. Ces bonnes gens, lhorsqu’ils furent contraintz de vivre à la mode de leurs occupateurs, l’allèrent si bien cacher, à l’imitation de leurs voisins de St-Cergue, desquels /255/ nous avons cy-devant racconté le semblable, qu’autres qu’eux-mêmes et ceux auxquels ils en avoyent enseigné l’endroit ne l’auroyent jamais sceu trouver, tant ils en affectionnoyent la conservation. |
« Heureuses âmes, quy avés sauvé de l’oppobre des mains profanes le signe salutaire dont vos enfants reçoyvent aujourd’hui la bénédiction ! quy avez été intérieurement éclairés d’un rayon d’une sy profitable prévoyance que de cacher le précieux thrésor dont vos successeurs se treuvent maintenant enrichis de tant de grâces, quy convainquez l’hérésie d’effrontée impudence, quy luy faictes voir les patentes de sa condamnation, vous et ceux de St-Cergue, rendez vos témoignages irréfragables à la bénignité et clémence de nos princes quy ne sçavoyent user de violence, qu’en faisant violence à leur propre naturel. Leur domination est fondée sur la base de douceur. Ils n’appellent jamais la contrainte à l’obéissance de leurs commandementz. Ils sont plus possesseurs des cœurs que seigneurs des biens de leurs peuples.
» C’est de bon cœur et gré, non de force, qu’ils sont obéys, comme nous verrons de plus en plus cy-apprès. Ceux quy ont employé la violence à votre perversion vouloyent bien faire croyre au monde que l’on avoit usé de force à votre conversion. Ils vouloyent se justifier à vos despens et aux nôtres, mais ils se sont treuvés crucifiés, non justiffiés, en la conservation de votre croix. Personne ne conserve soigneusement ce qu’il déteste et abhorre. Vous avez conservé ce que vous aymiez et honoriez. Tandis que les ventz impétueux courbent la haute futaye d’une épaisse forêt, on ne peut sainement juger de la naturelle inclination de ses arbres. Ils cèdent à l’orage et suivent les mouvementz de son agitation. La bourrasque passée, ils se redressent incontinant; ils reviennent à leur naturel, et alhors chacun peut assurément reconnoistre, quels sont les courbes, quels sont les droictz et de quel côté ils penchent d’eux-mêmes.
» Vous avez démontré, et tous les Chablaysiens avec vous, quelle étoit votre naturelle inclination; vous avez faict voir aux aveugles, quy pensoient vous tenir aveuglés, leur propre aveuglement. L’orage de la guerre, l’oppression des étrangers, les souffles turbulents de vos voisins, quy ont incessamment inquiété et tourmenté vos consciences, n’ont permis qu’on ait /256/ peû remarquer la droicte assiette de vre intention. Vos usurpateurs vous tenoyent et publyoient partout pour volontairement conformes et confermés en la déformité de leur moderne et prétendue réformation. Mais le calme de la paix n’est si tôt survenu, le serain de sa face n’a si tôt commencé de reluire sur vous par les heureux succès des armes catholiques de la ste Croix blanche et de la diligence de nos sérénissimes princes, animée de piété et portée sur les ailes des chérubins et séraphins, que vous avez soudain faict paroistre quel étoit le ply naturel de votre affection. Vous avez tourné l’oreille à vos légitimes pasteurs et redressé les pointes de votre zèle à la cognoissance et profession de la véritté.
» Pendant que la mèche éteinte fume encor, elle se rallume facillement, voire aux seules aproches de la flame; si l’ardeur de la piété catholique eût été tout à fait étinte en vos âmes, vous n’auriez eu ce bonheur, ny nous ce contamtement, de l’y voir sy promtement rallumée.
» Dieu soit loué, quy a voulu conserver en vos cœurs cette vive étincelle quy nous produit aujourd’huy une si claire lumière. Vous fermez la bouche aux trompettes de mensonge; vous levez le masque à l’imposture et mattez sy bien l’outrecuidance de l’hérésie, qu’elle pert espérance de jamais plus rien gaigner sur vous ny sur les autres Chablaysiens. Et que pourroit-elle désormais espérer de la vaine ambition de ses attentatz, sy jusques à maintenant, en tant de temps et avec tant de commodité, elle n’a pas seulement peu s’assurer la croyance d’une poignée de gens idiotz pour la plupart; toutes les ruses, tous les appatz, tous les charmes et toutes ses armes ne luy ont sceu acquérir, l’espace de soixante-trois ans, l’entière possession de la rude simplicité de ces bons peuples. Et néantmoins elle s’ose bien encore promettre la conquête de tout le monde, ne laissant aucune pierre à remuer pour cet effect, semant les discordes comme sa propre semence, faisant soulever les peuples et machinant mille et mille stratagèmes pour s’insinuer parmy les royaumes et provinces, par l’entremise de toutes sortes de péchés, ses vipiéraux, et à peine a-t-elle commencé de bâtir qu’elle voit les ruines de son édifice; à peine a-t-elle commencé de singler qu’elle voit son naufrage. /257/
» Au commencement qu’elle se mit en campagne, l’apostasie luy vint au secours et accreut ses trouppes de nos transfuges et déserteurs; mais maintenant au contraire, les chefz plus signalés de leurs bandes se retirent en gros parmy nous, pour les combattre de leurs propres armes. Elle se voit tous les jours abandonnée de ses Achiles, et ne peut meshuy retenir la pluspart de ses Myrmidons que par force; ses piperies sont découvertes et chacun reconoit aujourd’huy que l’ostentation du sçavoir et pouvoir des hérétiques n’est que pure ignorance et débilité. »
» C’est ce que jadis reprochoit au temps de l’histoire que nous décrivons, un des principaux seigneurs de leur party à un de ses ministres, luy disant: « Je ne sçay comme vous gouvernés vos affaires; mais je voy que les catholiques se rendent tous les jours plus doctes, et que nous autres devenons tous les jours plus ignorantz. » Il pouvoit adjouter: « et plus discordans, en matière de religion, comme aussy plus pervers en nos mœurs.
§ 32. On en vit en même temps des preuves signalées en la charité réformée qu’ils exercèrent à l’endroict du ministre de Serres, l’un des doctes personnages, non seulement de la France, mais peut-être de toute l’Europe; son bel esprit ne pouvant longuement croupir dans la fondrière des absurdités de Calvin, reconnoissant la dépravation de sa doctrine, par l’intégrité de celle des pères (et que non content de vouloir contredire à tous les anciens et modernes docteurs de l’Eglise, il se contredit encor à luy-même) touché au-dedans d’un extrême remords de conscience, il se résolut de renoncer tout à fait à la fausseté de ses erreurs, pour adhérer entièrement et s’arrêter à la solide vérité des dogmes de la ste Eglise catholique. Monseigneur l’éminentissime cardinal de Médicis, légat a latere, duquel a été parlé cy-devant, en fit voir à Thonon au R. p. Chérubin et à plusieurs autres la promesse et les lettres qu’il en portoit au pape, écrittes de sa propre main.
Ceux de son party n’eurent pas sy tôt le vent de la résolution qu’il avoit prise de rejecter publicquement le poison du calvinisme, pour sauver la vie de son âme, qu’ils luy en firent secrètement avaller un autre pour luy faire perdre celle de son /258/ corps. Mais pour tout cela, ils n’ont point éteint la splendeur de sa gloire, puisque tout le monde sçait qu’il a voit la main à la plume pour réfuter leurs erreurs, et qu’il étoit mort bon catholique.
Seulement ils ont retranché cette palme à ce grand cardinal quy désiroit extrêmement la planter verdoyante et prette à fructifier au milieu de la maison de Dieu. Ils l’ont frustré de l’honneur d’un si doux et agréable triomphe. Mais celuy quy les décerne de là-haut, contre le dessein des hommes, luy en a disposé un d’autant plus grand en contreschange, lorsqu’il y pensoit le moins, et l’a fait triompher de l’hérésie au pié du fort et, par manière de dire, dans les plus flanqués et relevés retranchementz de l’hérésie même, dans le Chablays. Il a coroné la fin de sa légation d’une corone immortelle, après avoir réconcilié les plus grands princes de la chrétienté ensemble, et les peuples à leurs princes, voire les uns et les autres avec Dieu, vérifiant en sa personne ces parolles du prophète : « Combien sont beaux sur les montagnes les piés de celuy quy annonce et prêche la paix, de celuy quy annonce le bien et dict à Sion, que son roy régnera » 7. Les piés et les pas de ceux quy portent la paix sont beaux et aggréables partout, mais dessus les montagnes ils le sont d’autant plus que ceux quy marchent sur icelles sont plus éminentz et se font voir de plus loin et plus clairement de tout le monde. Les piés de ce grand pape Clément VIII, pour lhors régnant et de ste mémoire, par sa prudence et providence infatigable, cheminoyent par toute la terre, se faisoyent voir par tout l’univers, passoyent les mers et les déserts, et n’y avoit coin ny recoin, dans le globe terrestre, quy n’apperceût ses traces éclattantes. Mais ils ne pouvoyent guère découvrir plus hautement ny plus heureusement la beauté de leur plante ny l’éminence de leur authorité, qu’en marchant sur les crêtes élevées de ces nouveaux Titans convertis en rochers, où l’hérésie a depuis quelques années planté la chaire de sa pestilentielle rébellion. » 8 /259/
§ 33. Ce grand prélat et éminent cardinal légat, ne pouvoit non plus clorre le bonheur de son voyage avec plus grande félicité qu’en ramenant à l’éternelle félicité tant de milliers d’âmes égarées, manifestement portées sur les bords des précipices infernaux. Il a eu ce contantement d’en voir de ses yeux, bénir de ses mains et accoller de ses bras, la volontaire conversion, d’annoncer le bien à leurs oreilles, d’en porter l’aggréable nouvelle en Italie et de dire à la ste Sion de l’Eglise romaine que son roy régnera; et non seulement qu’il régnera, ains qu’il règne et domine au milieu de ses ennemis. Car jà dès lhors qu’il partit de Chablays pour repasser les Alpes, les choses étoyent réduittes à sy bons termes que l’on n’en pouvoit attendre, sinon l’heureux succès que nous avons décrit jusques à présent et verrons plus amplement avec l’ayde de Dieu, à la suitte des progrès merveilleux des armes de Jésus et Marie en tout le Chablays et peys circonvoisins, par l’authorité, libéralité et courage invincible de nre grand Charles-Emanuel, général des armées divines en ces quartiers, et par la conduite et stes inventions de la prudence et valleur du R. p. Chérubin de Mauriane et autres grands cavalliers de J.-C. vêtus de sa livrée, ses coadjuteurs, continuant les susdts exercices spirituels des prédicateurs, confesseurs et autres, appellés à ce st combat, contre les ennemis de la ste Eglise catholique.
S. A. SS. ne s’étant point dédaignée de prandre la peine elle-même de faire appeller les plus revêches et obstinés à part, pour les exhorter pieusement, comme se verra cy-après, avec une douceur et affabilité incroyable, et de convocquer tous les autres avec eux, en publique assamblée, pour leur remontrer gratieusement, ce qu’elle pouvoit commander absolument, laissant chacun en pleine liberté de suyvre l’instinct de sa conscience, /260/ acte vrayement digne de sa piété et bénignité incomparable, où comme en deux miroirs opposés, reluysent récyproquement par ensemble, et l’ardeur de son zèle héréditaire envers Dieu et la splendeur de sa naturelle débonnaireté à l’endroict de ses subjectz.
Cependant les susdts ambassadeurs des Bernois, au nom de leur république, intimèrent à S. A. SS. une sommation à ce qu’elle donnât libre accès aux ministres quy avoyent été auparavant déchassés de Chablays, allégans à leur ordinaire les anciens traittés quy avoyent été faictz en la redition du peys au temps de feu son père de glorieuse mémoire, Emanuel-Philibert, leur protection promise à la conservation de ce peuple et autres samblables argumentz et raisons pour induire à tout le moins S. A. SS. à concéder la maudite liberté de conscience quy ouvre les portes de l’enfer à ceux quy travaillent à perdre avec eux les foibles espritz et dépourvus de vertu, attachés aux sens et quy dorment dans le vice.
Ne manquoit pas en cour parmy les ministres d’estat de S. A. SS. des personnes d’hautorité quy luy proposoient des raisons d’estat, pour ne troubler la paix quy avoit été publiée, et pour ne se rendre odieuse au public comme ennemi de la paix, adjoutant que si les hérétiques luy déclaroyent la guerre, il ne treuveroit pas quy luy voulût donner du secours. Ainsi a accoutumé de raisonner la chair et le sang humain et la vanité du monde aveuglé ès affaires de Dieu et du salut des âmes, voire de la foy chrétienne, laquelle nous faisant cognoistre Dieu, ses grandeurs et la fidélité de son amour envers les siens, nous doit animer à une ste et invincible confiance en son secours tout-puissant et en sa Providence infaillible.
A toutes ces raisons susaléguées des conseillers d’état, et aux allégations quy étoyent faictes à S. A. pour penser et travailler à la dilatation de son domaine, de laquelle ils luy donnoyent des belles assurances, moyenant les condescendances souhaictées des susdts ambassadeurs, Sadte Altesse Sérénissime, non seulement de nom, mais effectivement, donna pour ses réponses une sentence toute d’or et digne d’un tel prince, appuyée et fondée sur une vraye et solide espérance et sincère confiance qu’il avoit en son Dieu, disant comme quelque /261/ temps auparavant (comme nous avons veu cy-dessus) : « Je souhaite moins de terre pour posséder plus de ciel, et partant je dénie entièrement et absolument la demande de ces messieurs », et ainsy avec douleur et tristesse, chacun d’eux se retira chez soy.
Peu de jours après on mande des lettres à S. A. SS. toutes pleines de feu, d’assautz et de rodomontades, avec des menaces, comme luy déclarant la guerre, en cas qu’il n’accorde cette pernicieuse liberté de conscience, mais nre prince inflexible, se confiant en l’ayde du Tout-puissant, quoyque la république de Berne soit si puissante qu’elle peut mettre sur pié sans difficulté et en peu de temps cinquante mille combattans, leur dénie derechef le suject de leur requête pour obéir à son Dieu : homo sanctus in sapientia manet sicut sol 9.
CHAPITRE VIII
Du commencement de l’institution de la Saincte-Maison de Notre-Dame de Compassion dans la ville de Thonon sous le nom d’Auberge, et autres actions très signalées de S. A. SS. pour la conversion du peuple de Chablays.
§ 1. Bien que la pluspart des balliages de Chablays fût dèsjà convertie à la foy catholique, toutefois quelques particulliers de Thonon, de cœur endurcy, demeuroyent et persistoyent encor en leur hérésie. Mais parce que leur conversion du depuis a été fort signalée, nous en spécifierons icy quelques circonstances. Plusieurs d’iceux se trouvoyent appartenir aux Genevois et autres hérétiques par droict de consanguinité ou affinité, quy les incytoyent continuellement à persister constamment en leur religion prétendue réformée; les Bernois sur tous n’espargnoient aucune peine ou travail pour les détourner de leur conversion, et la rage de tous les chefz d’entre les hérétiques étoit bien si grande que tous ceux quy avoient quelques parents ou alliés en quelque lieu que ce fût, ils leur écrivoyent et envoyoient des plaintes continuelles contre S. A. SS. se lamentans qu’il les privoit de leur liberté. Ils excitoyent les princes hérétiques d’Allemagne, les cantons hérétiques, les huguenots de France, et eurent recours même à la majesté très chrétienne du roy de France; et ne laissèrent pas une pierre à remuer contre Sadte Altesse Sérénissime. C’est ce quy tiroit des ruysseaux de larmes des yeux du bon p. Chérubin, pour déplorer la négligence des catholiques à défendre la foy et la ste Eglise, vraye épouse de J.-C., voyant la diligence infatigable de ses ennemis à l’impugner, quy n’épargnent rien pour la perversion des âmes.
§ 2. Les principaux hérétiques de Chablays, intentent des novelles traverses 1 à S. A. SS. à ce qu’au moins elle laisse en /263/ repos la ville de Thonon avec son ministre particulier. En quoy ils faisoient connoistre qu’ils couveoyent dans leurs cœurs quelques intentions de faire des armes. Mais au contraire le p. Chérubin ne s’arrêtant pas à ce quy étoit fait, ains tendant toujours au progrès de la maison de Dieu, entreprend de nouveau la totale expulsion de tous les ministres hérétiques de tout le Chablays. Il propose son dessein à S. A. SS., laquelle pleine d’une générosité inébranlable et d’une piété indicible done son consentement aux divines volontés quy luy étoyent annoncées par la bouche de celuy qu’il sçavoit par expérience être guidé du St-Esprit, luy prédisant néantmoins des furieuses tempêtes et traverses inouïes des principaux ministres de son Etat et du gouverneur de Savoye, luy promettant toutesfois la constance de son esprit invincible, la persévérance en ce pieux dessein et l’assistance irrévocable de son authorité souveraine. Les effects s’en sont ensuivis, mais avec autant de vertu du côté du prince que de félicité du côté des faveurs du ciel et assistance divine.
S. A. SS. assemble le Conseil d’Etat, toute la cour étant encour à Thonon après le départ du cardinal légat. Tous s’assemblent unanimement contre le p. Chérubin. On appelle à cet effect un insigne prédicateur quy fait premièrement un harangue la mieux tissue du monde, fondée sur la raison d’état, preuvant qu’il ne falloit pas exciter tant de funestes succès quy procèdent d’une guerre intentée par les Bernois et leurs confédérés, que les affaires du marquisat de Saluce n’étoyent encore bien accomodés; que S. A. SS. s’attireroit une telle indignation des hérétiques qu’en quelques lieux qu’ils rencontreroient de ses sujects, ils les maltraicteroyent, et plusieurs autres samblables raisons.
En même temps arriva la nouvelle que tous les potentats fauteurs des Genevois étoyent soulevés pour prandre vengence de l’injure quy étoit faicte à leur secte, jusques à la reyne d’Angleterre et aux princes d’Allemagne. Enfin Monsieur le gouverneur et tout le Conseil conclurent qu’il n’étoit pas encores temps d’extirper entièrement l’hérésie et chasser tous les prédicants hérétiques de l’Etat. /264/
Sur quoy S. A. SS. commanda au p. Chérubin de dire son sentiment, lequel après s’estre religieusement excusé d’oppiner contre une telle assamblée de personnes tant illustres, et S. A. luy donnant confiance de parler, animé d’un st zèle et plein de modestie, il respondit si pertinemment à toutes les raisons de l’orateur et autres opposantz que, comme un chérubin non terrestre, mais envoyé du ciel, il preuva tout au contraire que la raison d’Etat requéroit un décret absolu pour l’entière expulsion de l’hérésie et de tous ses ministres et autheurs.
Quoy entendu, S. A. SS. tout embrasé du feu du st amour de Dieu et ferme comme un rocher au milieu des tempestes, terminant cet affaire, dit ces belles paroles comme par cy-devant: « Je me confie en Dieu et sy nous possédons moins de terre en cette vallée de misère, nous aurons tant plus de ciel dans l’éternel séjour », adjoutant: « La religion catholique et la prétendue réformée de Calvin étant diamétralement opposées, elles sont incompatibles par emsemble, et partant je me résou et veux que, comme il n’y a qu’un Dieu et une ste vraye Eglise en laquelle se tient la vraye religion, aussy en mes Etats se trouve cette unité inviolable pour la gloire de Dieu et le bien de mon peuple », et en cette ste disposition fit le décret tout catholique d’expulser de ses Etats les ennemis de la foy.
Voilà un beau miroir de piété et constance à tous les princes chrétiens ! Il s’acquit par ce moyen le renom inestimable d’ennemy juré et du plus grand persécuteur de l’hérésie quy fût de son temps. Mais c’étoit son honneur et sa gloire en Dieu quy l’en récompensera de corones immortelles.
Un certain capitaine de Thonon pleurant amèrement dict au p. Chérubin : « Hélas ! tant de peuples se sont enrollés sous les étendardz de l’Eglise romaine, et toutefois ce duc n’est encor comtant et ne cesse de poursuivre à gueulle béante ce petit nombre de gens quy reste dans Thonon de nre religion ! »
Et peu de temps après se sauva de nuit et se réfugia vers les Bernois quy le receurent amiablement et luy donnèrent la judicature de Nion quy est sur le bord du lac à quatre lieues de Genève.
§ 3. Mais afin que ce peuple fût plus facilement attiré à la foy catholique avec les chordes de nre second Adam et avec les /265/ liens d’amour et de charité, le p. Chérubin supplia S. A. SS. de faire assambler tous les chefz de famille en un lieu destiné à cet effect, et là il luy plût manifester son désir et pieuse intention à ce que tous vêquissent unanimement en la foy catholique.
Le prince généreux et prêt à toute occasion et entreprise ste pour ardue qu’elle fût, loua et apreuva cette proposition et traicta cet affaire fort sérieusement avec le même p. Chérubin, pendant une grande partie de la nuict, pour choisir les moyens plus convenables à telle conversion et juger fort à propos de faire un acte généreux avec brièveté de parolles, pour éviter des longs discours populaires quy ne feroyent qu’empêcher l’effect que l’on prétendoit.
S. A. donc comparut au milieu de toute cette multitude, un dimanche après disner, accompagné seulement des deux révérendissimes évêques de Genève et de St-Paul, avec le R. p. Chérubin, sa cour s’étant un peu séparée.
Ce prince magnanime fit un exhortation à ce peuple avec tant de douceur et affabilité, avec tant de grâce et attraitz, avec tant de zèle et d’amour, que l’on peut dire avec vérité qu’il sembloit plus un st et fervent prédicateur qu’un prince traittant avec ses sujectz. Il leur représenta, avec des discours énergiques et des très puissantz argumentz, l’antiquité et l’invariabilité et la saincteté de l’Eglise romaine et, au contraire, la nouveauté de leur secte et son impiété, d’où s’ensuit la vérité de la première et la fausseté de la seconde. Ce qu’il preuva par les effectz, leur représentant avec combien grande douceur, repos de conscience et saincteté de vie, leurs ancestres avoyent vécus sous l’obéissance de l’Eglise romaine, tandis que les sts sacrementz d’icelle étoyent practiqués et fréquemment exercés, et principalement le st sacrifice de la messe et l’office divin faict avec tant de révérence et de piété. Au contraire sous la secte de Calvin, on n’a qu’un prêche de ministres, autant plein d’ignorance que d’invectives et témérités. Hors de là rien que troubles et soupçons, et les vices accumulés sans aucune contrition ou marque de pénitence; au surplus qu’il étoit leur prince légitime et naturel, et que jamais ne s’étoit vu qu’aucun de ses prédécesseurs dans une maison si ancienne quy se soit séparé de l’obéissance de la ste Eglise /266/ romaine, ny quy eût favorisé les hérétiques dans leurs rébelions.
En confirmation de quoy il leur alléga la piété des premiers ducs de Savoye, ses ancestres, quy avoyent fondé ces églises et se plaisoyent de faire résidence en ce lieu, pour la grande dévotion quy y étoit pratiquée envers la Reyne des cieux.
L’histoire du Bienheureux Félix V, vivant en solitude en ces quartiers, avant son élection et après sa volontaire renonce, retournant bâtir à Ripaille, où il a vécu et finy ses jours heureusement avec ses six chevalliers; et aussy proche de là édifia un monastère de St-Augustin. Item leur proposa la naissance et ste vie du Bienheureux Amé de Savoye, petit-fils du susdt Félix V, jadis Amédée Ier.
Toutes ces raisons les obligeans de penser au bien qu’ils avoyent abandonné et accepter les moyens que Dieu leur présentoit pour y remédier et rentrer en leur devoir pour leur bien.
Et partant, les exhortoit de reconnoistre leur mère ste, l’Eglise catholique, se soumetant à ses loix, et luy rendre obéissance et au souverain pontife quy en est le légitime pasteur, rentrer dans le bercail du seul et unique troupeau de J.-C. hors lequel n’y a point de salut, et reconnoître leur prince, selon la volonté de Dieu et leur devoir, et luy rendre l’homage quy luy est deu pour le salut de leurs âmes; moyenant quoy, il leur déclairoit de présent sa bien veillance à leur endroict. Et sur cela il commanda au p. Chérubin de continuer le discours pour animer puissamment ce peuple à penser à ses affaires et déclarer leurs volontés. Ce qu’étant fait brièvement, le Prince prit derechef la parolle et leur dict: « Mes petits enfants, chacun de vous a entendu plusieurs discours et prédications, comme aussy plusieurs disputes sur le suject proposé. Maintenant je demande de vous des effects et une ste repentance pour le salut de vos âmes. C’est pourquoy je vous demande : Que désirez-vous faire ? »
Un certain présomptueux, fin et malicieux hérétique, quy se croyoit grand orateur et étoit venu là pour deffendre le party des hérétiques, voulut répondre et haranguer, mais on luy imposa silence promtement. Et si tôt le prince adjouta que s’ils le vouloyent reconnoistre et accepter pour leur légitime prince, /267/ ils eussent à le déclarer promptement, ou non. Ce fut chose agréable et merveilleuse tout ensemble d’entendre une voix universelle accompagnée de larmes et sanglots, disans tous qu’ils le reconoyssent pour tel; en témoignage de quoy ils luy offroyent et prometoyent leurs biens et leurs familles, avec leurs vies, pour son service et sa conservation, comme à leur légitime seigneur et prince naturel.
Alors S. A. SS. répondit: « Puisque vous me reconnoissez pour votre souverain seigneur ès choses temporelles et pour votre prince naturel, je désire encore de vous cette satisfaction et singulier contentement, que vous professiez la foy et religion catholique, à l’exemple de tous nos ancestres, afin qu’il y ayt plus d’union entre nous et que je vous puisse aymer plus cordialement, non que je veuille vous forcer à ce faire, mais vous prier avec charité. Et je vous promets à tous en ce cas mon âme pour la vôtre, vous donnans assurance du salut éternel, pour ce quy concerne la foy et religion catholique, laquelle je professe, sy vous demeurez fermes et constans en l’observance d’icelle. C’est pourquoy en ce particulier, je ne vous veux point considérer comme vassaux et subjects, mais comme mes frères bien-aymés. Ceux donc quy comme tels me voudront imiter et me suivre, qu’ils passent l’un après l’autre à ma main droicte », ce qui s’accomplit ausi tôt au grand comtantement de tous; et chacun arrivant devant S. A. SS. luy faisoyent une très humble révérence, et elle l’ambrassoit amoreusement et dévotement, et ainsi continua cette action jusques à un petit nombre quy restèrent à la main gauche, obstinés en leur malice, quy furent bien tôt mis dehors de la salle à leur confusion, les autres demeurans quy devoyent être catholiques.
S. A. SS. voulut toujours être présente tandis que l’on écrivoit les noms de ceux quy étoyent demeurés pour la foy catholique, les consolant chacun en particulier et exhortant à la persévérance, pour avancer de bien en mieux en l’observance de la loy évangélique chrétienne et catholique.
Dans ces occasions se rancontra un bonhomme simple et de basse condition quy, voyant le prince converser avec tant de familiarité et débonnaireté avec ses subjectz, demanda avec une grande tendresse de cœur qu’il luy fût permis d’ambrasser /268/ son seigneur souverain. S. A. SS. luy accorda bénignement sa requeste et receut ses ambrassementz avec beaucoup de comtantement, non sans admiration de plusieurs.
On persévéra en cette action jusques à sept heures du soir et, tous les noms étants écritz, S. A. SS. les invita tous à aller à l’église, pour faire profession de la foy, se met devant et tous le suyvent.
La profession de foy étant faitte, environ les huict heures, S. A. SS. commanda au p. Chérubin de leur faire encor une petite exhortation; ce qu’étant fait, voylà la plus grande partie de ceux de Thonon quy commença à reposer en paix dans le giron de l’Eglise catholique, apostolique, romaine, leur bonne mère, par la grâce de Dieu. Or toutes ces abjurations d’hérésie et profession de la foy catholique ont été faittes pour la pluspart dans l’église de St-Hippolite, non sans une singulière disposition de la divine Providence, laquelle avoit destiné ladte église pour être la pierre fondamentale et comme l’âme de la Ste-Maison quy se devoit ériger quelques années après, décorée du tiltre de Notre-Dame de Compassion et dédiée sous ce vocable pour la conversion des pauvres errants, au frontispice de laquelle du depuis ont été écrittes, en grosses lettres d’or, ces belles parolles: Maria virgo, cunctas hereses sola interemisti in universo mundo.
§ 4. S. A. SS. intima de sa propre bouche à ce peu de gens quy restèrent obstinés qu’elle leur octroyoit cinq ou six moys de terme pour délibérer de leurs affaires, pour se faire catholiques dans ce temps, ou vandre leurs possessions et commodités temporelles, pour abandonner ses Etats, à peine de la vie et confiscation de leurs biens. Et pour l’exécution de ce décret, elle fit publier, en tout le duché de Chablays, que quiconque voudroit professer la religion catholique qu’elle professoit, eût à se déclarer dans quatre moys, exhortant et priant tous ceux dudt duché, non seulement les chefz de famille, mais tous les autres aussy, de quelle condition ou sexe qu’ils fussent, de venir à elle autant que faire se pourroit, assurant qu’elle les verroit personnellement de très bon cœur et les ambrasseroit comme ses frères et sœurs. Quand à ceux quy ne voudroyent pas /269/ prandre le vray et assuré chemin de leur salut et les exercices de la religion catholique, ils demeureroyent obligés sous la rigueur du décret susmentionné quy fut mis en fort bonne forme.
§ 5. De ce que dessus appert manifestement que ce prince très généreux, nre grand Charles-Emanuel, duc de Savoye, a été en ce sien Etat (faict prévaricateur par l’hérésie) le plus grand et plus puissant cathéchiste pour la conversion d’iceluy; car l’usage de son authorité souveraine, venant à descendre à ces actions stes avec tant d’humilité, tant de bénignité et tant de zèle, a fait une grande partie de l’ouverture du chemin et explanation d’iceluy, et du progrès de la conversion de ces peuples, pour abandonner l’hérésie et se soumettre à l’obéissance de la ste Eglise catholique, practiquer et fréquenter dévotement les sts sacrementz, adjoutant encor à cela avec vigueur et rigueur de son zèle, la restauration de toutes les cures du duché, mêmes où les catholiques étoyent encor la moindre partie de la parroisse, donnant toute comodité et apportant tout le soin et diligence possible à ce que ces peuples fussent bien instruictz, soit par Messieurs les curés quy furent institués partout, soit par l’entremise des religieux, comme des Rds pères jésuites et autres ouvriers spirituels, et singulièrement des capucins, quy ne cessoyent de deffricher infatigablement les champs novellement acquis à l’Eglise, arrachans les épines et chardons de l’erreur et du vice, les renversoyent avec le soch de la parolle de Dieu, pour mettre au jour de la confession les racines de leurs mauvaises impressions et mauvaises habitudes, et leur faire porter des fruicts dignes d’une ste conversion et pénitence salutaire, sy bien que tous ensemble, Messieurs les ecclésiastiques et les religieux, éclatans en piété et bonnes mœurs, étoyent comme des trompettes quy faisoyent retentir partout les merveilles de la gloire de Dieu, parce que leurs peuples étans pressés par la nécessité de converser tous les jours, pour le commerce, avec les Genevois et autres voisins hérétiques, ils leur faisoyent paroistre manifestement les divines consolations desquelles ils étoyent comme enyvrés, ne pouvant respirer que l’air du St-Esprit qu’ils aspiroyent continuellement. /270/
En témoignage de quoy, S. A. SS. prenant occasion de visiter son duché de Chablays, on voyoit à Thonon et partout les autres lieux où elle passoit, les peuples à la foule, hommes et femmes, jeunes et vieux, luy venir au-devant avec des stes acclamations, disans à haute voix: « O sérénissime prince, nous voulons être catholiques; nous voulons vivre et mourir en la religion que votre Altesse professe », à la piété desquels S. A. SS. correspondant par sa débonaireté naturelle, par ses douces parolles et gestes amoureux, embrassoit tendrement les hommes et présentoit la main aux femmes, et à tous faisoit connoistre l’indicible comtentement de son cœur pour leur conversion. O le grand et heureux catéchiste que ce peuple avoit trouvé en la personne de son prince pour acquérir le ciel !
S. A. SS. laissa à l’église de Thonon de très beaux ornementz de soye et de grand prix pour témoignage de la continuation de ses bonnes volontés en leur endroict.
Le peuple de Thonon donna des preuves très expresses de son zèle pour la foy catholique et la gloire de Dieu, particulièrement en ce que, de leur propre mouvement, ils allèrent unanimement au lieu où les ministres hérétiques avoyent accoutumés de prêcher auparavant, en la place dicte sur Crête, et le ruinèrent entièrement, n’y laissant que les quatre murailles sur pié et le couvert.
S. A. SS. voulant se retirer du Chablays et sçachant que Thonon n’étoit pas fort, voyant ce bon peuple au milieu de ses ennemis, exposé à la gueule des loups, quy urloyent continuellement par leurs menaces de brûler l’église et renverser tout, laissa particulièrement pour la garde de Messieurs les prêtres et des prédicateurs, deux compagnies de Suisses catholiques, fort propres à cela, pour leur grande fidélité et zèle très ardent pour la ste foy et religion catholique romaine, lesquels demeurèrent fort longtemps pour cet effect.
Après le départ de S. A. SS. pour Piémont, on continuoit tous les jours de prêcher et catéchiser pour l’instruction de ce peuple nouvellement converty, le confirmer en la foy et assurer son salut, car ils disoyent tout clairement que les exercices de la foy catholique cesseroyent bien tost, sy on cessoit de les repaître et nourrir avec le pain spirituel de la parolle de Dieu. /271/
§ 6. Parmy un sy heureux succès des affaires de Dieu et un sy grand progrès de la foy catholique, le R. père Chérubin, prédicateur capucin et conducteur de ce négoce divin, jouissant encore de l’heureuse présence de S. A. SS. en ces quartiers, quy se baignoit à souhait dans les comtantementz indicibles qu’elle prenoit en la continuation de ses conversions et ferveur de son peuple, pensa sérieusement à établir en ce lieu (comme il avoit projetté quelque temps auparavant), un très fort boulevard ou préside inexpugnable et bien muny pour la conservation de la foy, en ce peuple nouvellement soumis au St-Siège apostolique et incorporé à l’Eglise romaine, et pour son augmentation en la piété et religion catholique, comme aussy pour le refuge de ceux quy se convertiront, et pour attaquer l’ennemy infernal et faire guerre continuelle à l’hérésie et au vice, pour la conversion de ses voisins et même des étrangers au salut de leurs âmes, soû le nom et protection de Nre-Dame de Compassion, laquelle, compatissant aux douleurs de son Fils et à la perte de tant d’âmes, ne cesse de procurer le fruict d’une mort sy précieuse, en la conversion et sanctification actuelle des dictes âmes rachettées au prix de ce très précieux sang, n’étant pas assés que la rançon infiniment suffisante soit payée pour tous les humains à la divine Majesté, mais il faut encor en faire l’application effective ou l’exécution en chaque particulier quy voudra se prévalloir du bénéfice divin et coopérer à la grâce prévenante pour arriver à la justifiante quy nous rend aggréables à Dieu, pour être faits participantz de ses thrésors inestimables et nous acheminer vers le ciel, ce quy ne se peut faire sans la vraye foy quy est un don de Dieu présenté à tous et quy ne se peut treuver qu’en l’Eglise catholique, apostolique, romaine. C’est pourquoy cette céleste princesse, terrible comme un armée bien rangée, combat continuellement, par ses faveurs possédées en Dieu et octroyées aux hommes, contre les hérésies, principaux instrumentz de Sathan, pour la perte des hommes, et les détruit sans resource avec le glaive de la vérité.
§ 7. Le protype de nre chérubin séraphique a été fondé sur la piété du grand empereur Charles cinquiesme, duquel la glorieuse mémoire reluit encore à Salins, au comté de Bourgoigne, /272/ en une chappelle érigée et fondée par ce généreux monarque, à l’honeur de Nre-Dame de Compassion, représentée en ce lieu assise toute baignée de larmes et la poictrine transpercée de sept épées, lesquelles représentent fort bien l’abus et le mespris que font les hérétiques aux sept sacrementz évangéliques de l’Eglise catholique, quy sont les sept fontaines instituées de Dieu en icelle pour nre sanctification au précieux sang de son Fils Jésus-Christ, lesquelles néantmoins étant impugnées continuellement par les ennemis de la foy et par les pécheurs, résultent occasionnellement à la perte de plusieurs, même entre les mauvais catholiques, et c’est ce quy aflige son cœur, si affliction se peut dire entre les habitans de la Jérusalem céleste.
C’est le suject pour lequel nre grand chérubin commançoit si souvant ses prédications, par ces parolles de congratulation et louange à la Vierge glorieuse: Gaude Maria Virgo, cunctas hereses sola interemisti in universo mundo, « Réjouissés-vous, O Marie, mère vierge, parce que vous seule avez faict mourir toutes les hérésies au monde universel ». Comme le col de l’Eglise de Dieu immédiatement attaché par nature, par grâce, par authorité et pouvoir à nre chef sacré, vous humez à souhait les douces liqueurs du St-Esprit, pour les faire communiquer aux hommes, à la destruction des erreurs des hérésies et des péchés et à la conversion des âmes, pour la gloire de nre souverain Rédempteur.
§ 8. Ce lieu de Thonon fut choisi premièrement pour son aptitude et capacité à l’effect proposé de la Ste-Maison 2, étant en lieu fertile et abondant, aggréable et attrayant, fort commode pour le commerce, comme a été dict ailleurs.
Secondement, parce qu’il est comme au centre de plusieurs royaumes et provinces, et de facille accès pour l’Allemagne, pour l’Italie et pour la France. Il confine les murailles de Genève; il est voisin de Lausane, peu éloigné de Berne et limitrophe de Valley.
Troisièmement, parce que Thonon étant la ville capitale du Chablays, il étoit ausy le chef des hérétiques en cette province et source de tout le mal d’icelle. /273/
Voyant donc en ce lieu un sy notable changement, il faloit que le remède fût proportioné à la maladie et que ce lieu, quy servoit autres fois de refuge à l’hérésie et aux hérétiques étrangers, fût désormais le secours et refuge des convertis, l’échole de vertu et le flambeau de la piété catholique pour éclairer les autres au chemin d’une gloire immortelle. Et de fait, quoyque ce duché de Chablays fût grand et spacieux, sy n’y avoit-il lieu en iceluy plus propre pour une si ste et si utille fondation, et pour plusieurs autres dignes respectz et considérations.
L’affaire ayant été bien concerté et examiné entre S. A. SS. et le p. Chérubin, Sadte A. Sme donne les patentes et provisions nécessaires, pourvoit et destine à cela une maison portant premièrement le nom d’abbergue ou d’auberge, jusques à ce que l’ouvrage fût perfectionné, authentiqué et illustré davantage par le St-Siège apostolique. De quoy se voit dans les archives un bref apostolique de Clément VIII, 24 mars 1598.
On députe sept prêtres pour le service de l’église destinée à cett’ entreprise, comme la plus digne de tout ce peys converty. La Saincteté de Clément VIII, de ste mémoire, étant informée du faict, commanda aussytost que le dessein sortît son effect, par le bref susmentionné.
§ 9. Ayant donc été donné en ce temps-là, comme dict est, quelque fondement à la Ste-Maison de Thonon, sous le nom d’Auberge, laquelle avoit été bénite avec solemnelle procession, on y recevoit déjà quelques pauvres convertis quy n’avoyent pas de quoy se sustenter, avec espérance d’augmenter ce grand œuvre entrepris. Ce fondement étant jetté et ce st œuvre commancé, voylà aussytost quelques jeunes gens de Genève quy y furent introduicts et receus, et en ces foibles principes arrive que le fils de quelque artisan de Genève, revenant de Dijon pour retourner chez son père, et se voyant contraint d’iceluy à fréquenter les échôles des ministres hérétiques, ayant désjà conceu quelque désir de se catholiser, se réfugia à ladte Maison d’auberge, demandant d’y être receu. Son père le poursuit et tout plein de furie, l’épée nue à la main, entre dans la Ste-Maison où se trouvant son fils, par une particulière efficace de la Providence de Dieu, il s’appaisa un peu, et son fils raisonnant /274/ avec luy et luy persuadant la foy catholique, O merveille de Dieu ! voilà que ce lion furieux fut promptement changé en un doux agneau, consent au dessein de son fils pour demeurer à l’auberge et s’en retourne tout content.
Plusieurs semblables cas arrivoyent quy donnoyent des préjugés et indices, voire une grande espérance de l’abondance des fruicts que l’on devoit recueillir à l’advenir en faveur de la foy catholique, de cette institution, s’il plaisoit à Dieu qu’elle pût atteindre à sa fin, laquelle néantmoins a été grandement traversée par l’ennemy de tout bien, jusques à intenter sur la personne même du p. Chérubin, son autheur.
Pour donc illustrer davantage cette grande et admirable conversion et l’institution de cette Ste-Maison, le R. p. Chérubin alla à Rome, l’an 1599, pour jetter les fondementz d’un sy grand édifice sur le rocher inébranlable de l’authorité apostolique, et pour donner à cette fabrique salutaire un très puisant arc-boutant, une solide fermeté, un ayde favorable et un heureux progrès, comme aussy pour mettre la conscience en repos, étant assuré de la volonté de Dieu, par l’adveu et confirmation du St-Siège.
La fin de cette Ste-Maison est très haute. Elle semble, à ceux quy mesurent touttes choses à l’aune de l’entendement humain, être chose impossible, mais facile à ceux quy se confient en Dieu. Le progrès en a donné des preuves, comme se verra, Dieu aydant, cy-après.
L’intention étoit donc, en la fondation de la Ste-Maison, de dresser un lieu voysin des plus grands ennemis de la foy catholique, où la ste Eglise peut avoir un collège de vertu pour exercer la piété chrétienne, par le moyen de laquelle elle pût s’opposer plus efficacement à l’impiété de l’hérésie et aux malheureux effectz que produict tous les jours par tout le christianisme, cette cité de Genève, autant funeste pour les âmes qu’elle est délicieuse pour le corps, enclavée dans l’Etat d’un prince sy catholique, sçachant bien que les bons exemples et stes actions sont des moyens très propres à la destruction de cette secte quy ne respire que la liberté, et soû le masque d’une prétendue réformation des mœurs en son commancement, laquelle ne passe point les limites de la nature ou de la vie civile, détruict /275/ tous les fondementz de pénitence et de religion, donnant assurance au pécheur, quelle vie qu’il mène, du salut éternel, abbusant de la miséricorde de Dieu et des mérites de J.-C., pour authoriser la vie libertine.
Pour donc entreprendre cette ste œuvre contre l’hérésie, mère de l’impiété, étoit nécessaire une continuation de bons prédicateurs, autant ardentz par la sainteté de leur vie que lumineux par la splendeur de leur doctrine, lesquels courans çà et là peûssent semer partout la parolle de Dieu, confirmer dans les esprits les vérités catholiques, et faire progrès en la conversion des âmes.
C’est pourquoy la Ste-Maison étant destinée pour assister les ouvriers de la vigne de Dieu quant au nourrir et vêtir 3, et pour les livres nécessaires, car les pauvres capucins, étant les premiers quy ont fait progrès en ces peys infectés, ils ont bien vu qu’ils ne pouvoyent pas faire les fonctions missionnaires pour les continuer, sans avoir quelque retraicte, n’ayant point en ce temps-là de convents en ces quartiers, et le peuple n’étant pas accoutumé à des sy fréquents actes de charité, outre les ennuis qu’ils soufroyent des misères de la guerre passée.
Sur quoy est à remarquer que plusieurs convertis étoyent comme désespérés, ne sçachant où se retirer et n’ayant de quoy se sustenter, pour avoir abandonné leurs moyens, leurs habitations et leur parantée, pour surgir au port de salut en professant la religion catholique, et ainsi étoient abandonnés de tous. Il étoit donc nécessaire de pourvoir à cela, principalement à la face de Genève, quy n’épargnoit rien, pour lors, pour assister temporellement ceux quy, comme apostats de la ste Eglise, se jettoyent parmy eux. En preuve de quoy il arriva un cas digne de remarque, en la personne d’un jeune homme de Genève, converty à la foy catholique, réduit à un extrême nécessité, lequel étant tout troublé en son esprit, rancontra le démon quy luy exagérant la cruauté des catholiques luy persuadoit de retourner chez soy, se retirant dans Genève et, quy plus est, luy conseilloit de se donner à luy. Mais le jeune homme considérant celuy quy luy parloit en figure humaine, vit qu’il avoit des piés /276/ d’un horrible bête, et soudain faisant le signe de la ste croix sur soy, le démon disparut.
Plusieurs autres convertis ont été vus répandre abondance de larmes, ne sçachans de quel bois faire flesche, ny où se retirer.
Pour telles et samblables considérations a été fondée la Ste-Maison, afin que comme Genève est le réceptacle de tous les méchans et la sentine de l’Eglise, le refuge de tous les hérétiques et l’arsenac de Sathan contre l’Eglise catholique, ainsy au contraire la Ste-Maison de la Mère de miséricorde et piété fût opposée à l’hérésie et au vice, l’asyle et le refuge des vertueux quy sont en nécessité pour le service de Dieu et persécutés de la Jézabel infernale.
CHAPITRE IX
Du voyage du R. p. Chérubin à Rome pour la fondation de là Saincte-Maison de Thonon, et pour obtenir le grand jubilé qui du depuis fut célébré audt Thonon, l’an 1602.
§ 1. On ne peut révocquer en doute que Dieu et la Vierge glorieuse, sa mère, n’ayent choisy les pauvres capucins pour principaux instrumentz et premiers moteurs de cette guerre signalée, intentée contre l’hérésie au duché de Chablays et circonvoysins, comme s’est vu cy-devant en la conversion de tous ces peuples, par l’entremise du R. p. Chérubin, prédicateur capucin et ses coadjuteurs de son ordre, et se verra plus amplement cy-après, la divine Providence fortifiant la foiblesse de ses petits instrumentz pour une telle entreprise, avec l’authorité souveraine, les libéralités et le courage invincible de nre grand Charles-Emanuel, et la prudence avec le zèle de plusieurs grands prélats et très dignes ecclésiastiques et autres religieux, comme un armée bien pourveue de très bons officiers et de soldats d’élite et bien armés.
Le p. Chérubin voyant que Dieu bénissoit ses armes spirituelles, et qu’en ses premières escarmouches il avoit acquis tant d’âmes à J.-C., sous la protection, les étandardz et devise de Marie, sa souveraine princesse, a poussé ses desseins sy avant, à la faveur de son prince naturel, qu’en fort peu d’années, il a veu la conqueste de tout le peys de Chablays et la conservation du Valley en la foy, avec une grande disposition pour le reste. Mais parce que ce n’est pas tout d’acquérir, il faut encore penser à conserver les acquis et faire des novelles conquestes, quy ne veut perdre tout, ce bon père et grand colonel de Jésus et Marie, voyant la nécessité d’avoir beaucoup d’ouvriers en une sy abondante moisson, et un préside permanent pour une continuelle guerre, recourut à la source, au /278/ lieutenant-général de J.-C. le souverain pontiffe, Clément VIII, de très ste mémoire et très affectionné aux divines conquestes, avec l’ordre et bon plaisir de ses supérieurs majeurs et les faveurs de S. A. SS., pour randre comte à Sa Sté de ce grand œuvre intenté et sy heureusement commancé soû l’espérance de ses faveurs et de son secours, où, étant arrivé et ayant fait très humble révérence à Sa Sté, ayant baisé ses sts piés et receu sa ste bénédiction, il l’informa amplement des principes, du progrès et des dispositions pour l’avenir de cet affaire. Sa Sté entendit tout ce discours avec tant de douceur et de consolation que, pour témoigner l’affection qu’elle y prenoit, elle ambrassa très paternellement ce sien fils très obéissant, et mit sa ste face digne de toute vénération sur le col du p. Chérubin, bénissant Dieu et le remerciant de ce qu’il daignoit, par le concours de sa grâce, opérer choses sy grandes en un si digne et légitime fils de la ste Eglise catholique, et partant, luy promit fort efficacement toutes les faveurs et aydes de ses libéralités que requéroit cette ste entreprise.
Ce que je vien de raccomter n’est point de mon invention et n’y a aucune flatterie intéressée ou applaudissement suspect. J’abbhorre trop ces vanités mondaines pour obscurcir le lustre d’un illustre suject avec samblables niaiseries quy démentiroyent mon naturel. C’est une vérité attestée et confirmée par le très R. p. Paul de Césène (quy du depuis fut général de nre ordre) quy l’avoit appris immédiatement d’un de nos pères quy étoit un des principaux de la province de la Marque, quy pour lors de cette sy favorable audience du souverain pontife, accompagnoit le R. p. Chérubin. Et la suitte de ce discours fera voir la vérité par les effects de ce grand et souverain père et pasteur de tout le peuple chrétien.
§ 2. Le p. Chérubin travaillant, avec une grande prudence et vivacité d’esprit, à fonder solidement son édifice et procurer généreusement son avancement et profit spirituel, voulut implorer le secours de toute l’Eglise romaine, non comme en passant et pendant la vie des hommes d’à présent, mais avec une stabilité invariable et pour toujours à l’avenir.
C’est pourquoy pour la première grâce qu’il demanda à Sa /279/ Sté, il procura l’entier établissement de la Sacrée Congrégation de propaganda fide 1, à Rome, en laquelle, pour premier chef, fut constitué par Sa Sté Mgr l’éminentissime cardinal Aldobrandin, son neveu, avec le tiltre de protecteur de ce st oeuvre. Cette congrégation fut composée des principaux prélats de la ste Eglise et cour romaine jusques au nombre de soixante, entre lesquels sept ou huict cardinaux y furent incorporés. Tous les aultres étoyent ecclésiastiques bien titrés, comme patriarches, archevêques, évêques et abbés. Leur conseil se doit assambler une fois la semaine, en présence de l’éminentissime protecteur, et en icelluy se doit traitter et résoudre de tout ce quy est jugé à propos pour l’avancement de cet ouvrage ou sy grand dessein; et par cette sacrée Congrégation fut établye, à l’instance du p. Chérubin, une Ste-Maison proche du palais du souverain pontife, portant le nom de Refuge des convertis de l’hérésie à la foy catholique, de quelle part du monde qu’ils vinssent, pour soumettre leur col au joug doux et suave de la ste obéissance aux piés du souverain pontife comme légitime pasteur de l’Eglise de Dieu. Lequel établissement fut appreuvé du souverain pontife avec la manière de vivre en icelle, l’espace de quinze ou vingt jours pour chacun, et fut pourveu d’une personne capable, non seulement d’avoir le soin et le gouvernement de la dte maison pour pourvoir à la réception, nourriture et soulagement des étrangers quy y arrivoyent, mais encore pour enseigner chacun d’iceux, selon sa condition et capacité, en quelque exercice proportioné, afin qu’ils peussent persévérer en la foy et religion catholique.
§ 3. Mais ce grand pape et père de tous les chrétiens ne se contenta pas de cela. Il voulut encore assigner et constituer des pensions à quelques personnes particulières et en quelque façon signalées, à qui dix, à qui vingt ou vingt-cinq escus d’or par moys, comme nous sçavons assurément (disent les relateurs) par ceux quy ont été pensionnaires de Sa Sté en ladte maison. /280/
§ 4. Notre chérubin séraphique, insatiable en ses pieuses affections, pour l’augmentation de la gloire de Dieu et le progrès et stabilité de son admirable dessein, proposa à sa Saincteté une ligue spirituelle à contracter entre Sa Béatitude et le sérénissime duc de Savoye, le grand Charles Emanuel, pour surmonter la maîtresse des erreurs, la cité de Genève, en matière de la foy, tant seulement et avec les armes évangéliques non de fer, mais d’amour, à l’imitation de J.-C. et de ses apôtres, comme étant la corrivale, l’émulatrice et l’adversaire de la ste Eglise romaine, voulant s’arroger le tiltre de chef de tout le christianisme, tiltre quy n’appartient qu’à celle quy en a receu la dignité de la bouche de J.-C. même, son vray chef souverain, et l’a toujours conservé inviolablement, sans aucune interruption.
De cette ste ligue et confédération, le p. Chérubin prétendoit, comme effectivement il arriva, l’érection d’un puissant boulevard, bastion ou contrebatterie, un préside et un inexpuglable rempar contre la cité de Genève, non de murallies mattérielles, mais (comme porte le nom de cette ste entreprise) de saincteté et vertu; soû les auspices et protection de la souveraine Empérière de l’univers, exprimées dans les étendarts de la Ste-Maison de nre-Dame de Compassion.
Le souverain pontife, quy dèsjà intérieurement étoit disposé par les relations du p. Chérubin des grandes conversions quy s’étoyent faictes et des grandes dispositions qu’il y avoit pour l’avenir, porté d’un désir très ardant de l’augmentation de la foy catholique et de l’authorité apostolique, en ces quartiers par-deçà, se réjouit grandement de la proposition du p. Chérubin, la tint comme venant de Dieu, l’accepta de très bon cœur, et se commença aussytôt à traicter de l’union de ces deux grands chefs, le souverain pontife et le sérénissime duc de Savoye.
Du côté du pape, la Ste-Maison de Thonon fut établie, et la ste entreprise du p. Chérubin honorée du beau tiltre de fondation papale ou pontificale; et le pape, pour sa part, annexa certains bénéfices à ladte Ste-Maison, comme se voit par les bulles expresses, outres les grandes facultés spirituelles et privilèges signalés qu’il luy octroya. /281/
§ 5. Du côté du duc fut faite l’érection de ladte Ste-Maison en laquelle fut assignée la ville de Thonon pour cet effect, mais pour plus grande déclaration de cette érection et fondation, il faut remarquer que: comme en une maison il y a plusieurs étages ou demeures et plussieurs officines, comme salles, chambres, antichambres, cabinets et autres convenables, ainsy la ville de Thonon a été assignée par S. A. SS., portant le tiltre de Ste-Maison, en laquelle y a plusieurs demeures, composées et ordonnées conformément à l’œuvre prétendu.
Premièrement l’habitation de sept prêtres réformés, dédiés singulièrement pour le service de Dieu, en l’église de nre-Dame de Compassion, quy est la principale partie de la Ste-Maison, et porte le tiltre capital de toute l’entreprise; et cette première demeure avec le prieuré de St-Hippolite avoit de revenu annuel de sept cents à mille ducattons, comprenant le bénéfice que le souverain pontife y avoit appliqué.
La seconde demeure étoit pour le séminaire des jeunes enfans quy devoyent estre instruicts en la doctrine chrétienne et exercices catholiques pour le service de la Ste-Maison.
La 3e étoit le lieu où se devoit assembler le conseil pour le bon gouvernement de la Ste-Maison, et en icelle devoyent être logés les convertis à la foy catholique, et adressés de main en main, aux uns pour être receus, et aux autres pour être instruicts et dressés aux exercices catholiques:
La 4e étoit un hôpital maintenu par S. A. SS. et la maison royale de Savoye, laquelle s’est réservé le droict de patronage sur les bénéfices quy luy sont appliqués, se contentant S. A. SS. que ladte application à la Ste-Maison, se fît par l’authorité apostolique de Sa Sté. Ainsy tout Thonon est appellé la Ste-Maison et l’œuvre de N.-D. de Compassion.
Et outre que chaque partie de la Ste-Maison avoit son bénéfice et revenu particulier, S. A. SS. assigna trois mille ducattons de pension sur la gabelle du sel de Savoye, pour suppléer aux occurences, de peur que le st œuvre prétendu ne vînt à défaillir ou à désister de son augmentation, pour le manquement des commodités temporelles. /282/
§ 6. Plusieurs grâces et faveurs ont été octroyées de Sa Sté à cette Ste-Maison car, outre ce que dessus, de l’union de plusieurs bénéfices à icelle, tant dans le domaine de S. A. SS. en Savoye que dehors et la congrégation de sept prêtres vivans en communauté et bien réglés, quy étoyent grandement nécessaires à la Ste-Maison pour le bien spirituel de tout ce lieu, luy furent octroyés les privilèges des universités et études généraux, pour là confutation de l’hérésie, pour la lecture de la ste théologie et des sts pères et de toutes les controverses, pour l’exercice des prédicateurs, confesseurs et de tous ceux quy ont charge d’âmes, ce quy étoit grandement nécessaire à la fin prétendue.
Item l’approbation de l’albergue ou auberge des vertus et des arts, pour divertir les nouveaux catholiques de la conversation et fréquentation des hérétiques, et divertir ou retrencher infinies commodités par lesquelles Genève subsiste en son hérésie.
Ce qu’entendans ceux de Genève, ils furent saisis d’une si grande crainte qu’ils disoyent entr’eux que ce grand œuvre ou entreprise leur étoit de si grande conséquence que s’il venoit à perfection, il causeroit leur totale destruction; ce quy étoit très vray et hors de doute, et le R. p. Chérubin a assuré, en foy de prêtre et religieux, avoir appris de personnes honnorables et dignes de foy converties à la foy catholique, quy luy ont protesté que ceux de Genève craignoyent et redoutoyent plus cette entreprise qu’une puissante armée.
De plus fut octroyé indulgence plénière pour chaque feste de Nre-Dame, avec des singuliers privilèges, séparément à nos pères de la mission. Et cette indulgence se célèbre toujours fort solemnellement avec procession générale et concours de peuple à la manière d’un jubilé, où encore concourent souvant des personnes, lesquelles se voulans convertir à la foy catholique; y viennent pour faire publiquement la profession de foy.
Et parce que, pour bien établir et conserver les choses susdtes, il faut faire des grandes dépenses, Sa Sté assigna une certaine quantité du sel de Comace ou Cervia et encore du gros sel marin, desquels certaines provisions ont été faittes, pour la Ste-Maison de Thonon, quy venoyent au profit de dix mille écus d’or par année. /283/
§ 7. Cette Ste-Maison consiste en sept choses, en mémoire des sept douleurs de la Vierge glorieuse, sa patrone:
1. Le Conseil quy doit être composé de seigneurs notables, comme se verra cy-après ès constitutions.
2. La congrégation des prêtres à l’imitation des prestres de l’Oratoire de Rome.
3. La mission des capucins.
4. L’université de toutes les sciences.
5. Le séminaire des enfans.
6. L’hôpital ou hebberge où sont receus et défrayés les convertis jusques à ce qu’ils soyent pourveus.
7. L’auberge des vertus où sont divers arts mécaniques.
§ 8. Mais afin que ce st œuvre vînt plus facilement à la cognoissance du public et fît un heureux progrès, on commença à Rome la congrégation générale ou confrérie 2 sous le nom et tiltre de nre-Dame de Compassion, pour l’ayde et secours de la Ste-Maison de Thonon, laquelle fit des merveilles, l’année du st jubilé de Thonon pour la conversion des hérétiques et le soulagement des convertis quy alloyent de Genève à Rome, et des autres peys aussy.
§ 9. Ce qu’ayant entendu S. A. SS. Charles-Emanuel quy ne pouvoit perdre aucune occasion de bien faire et donner bon exemple voulut s’inscrire de sa propre main en ladte confrérie, avec Messeigneurs les sérénissimes princes, ses enfans, avec promesse solemnelle de vouloir ayder et promouvoir ce st œuvre selon toute l’étendue de leur pouvoir, jusques à l’effusion de leur propre sang; et ladte confrérie fut confirmée par Sa Sté, vivae vocis oraculo, l’an 1600.
§ 10. De cette confrérie de N.-D. de Compassion se sont érigés plussieurs membres en divers lieux, comme de Bourgoigne et Fribourg, ensuitte à Chambéry et ailleurs. Et plusieurs ont receu des grandes grâces, pour avoir heu une singulière dévotion aux Sept-Douleurs de la glorieuse Vierge mère : /284/ A Chambéry, un homme se trouvant en grande tribulation dans un boys proche et comme transporté d’esprit et tout désespéré, se ressouvenant des Sept-Douleurs de la glorieuse Vierge, fut ausytôt délivré.
Un frère François de Brigue, capucin, étant exhorté par un père Gabalo venant de Thonon, de dire sept Pater et sept Ave Maria, à l’honeur des Sept-Douleurs de la Vierge glorieuse, fut aussytôt guéry d’une grande fièvre quy le pressoit fort.
Un pauvre homme quy avoit ordinairement une image de Nre-Dame des Sept-Douleurs et disoit tous les jours sept Pater et sept Ave Maria à son honeur, étant tombé dans un puys et se sentant suffoquer, pensa aux Sept-Douleurs de La Vierge mère et fut délivré de la mort.
§ 11. Plusieurs semblables grâces ont été receues par cette ste dévotion. Au rapport du p. Chérubin, et de fait, dit le même p. Chérubin, on a vu une preuve insigne de la protection de Nre-Dame de Compassion en deux cas extrêmes, l’un regardant en général l’œuvre de la Ste-Maison, l’autre en particulier les œuvres d’icelle :
L’an 1603, bientôt après l’Escalade de Genève quy avoit été faicte sur la fin de l’an 1602, plusieurs de Genève vinrent avec des frégates ou batteaux de guerre bien armés contre Thonon, avec résolution d’y faire tout le mal quy leur seroit possible; se trouvèrent certains soldats en embuscade quy leur résistèrent si vaillamment, que les remplissans d’une terreur extrême, leur donnèrent la fuite en telle sorte que chacun se retira chez soy sans rien faire. Nos capucins ne furent point paresseux à s’informer de Monsieur le gouverneur de Chablays et autres officiers publics touchant cet heureux secours, et jamais on a pu sçavoir quy avoit envoyé ses soldats, ny quels étoyent ceux quy avoyent faict ce généreux exploit, quy avoyent osé sy hardiment abborder en ce temps la rive du lac et attaquer les frégates de Genève. D’où l’on a méritoirement présumé que ce n’étoit autre que le secours divin, à l’instance de la Vierge mère de Dieu, N.-D. de Compassion, quy défendoit la Ste-Maison, car, au temps même de paix, les Genevois menaçoyent qu’ils viendroyent tout brûler. /285/
Environ le même temps, ils allèrent à St-Jullien, membre de la Ste-Maison quant aux capucins, pour détruire le capitaine Vitré et sa compagnie (de quoy nous parlerons ailleurs plus amplement). Iceux ayant mis le feu en la maison où étoit le R. p. Maurice de la Morrhe, grand théologien capucin et insigne controversiste, les flames l’entourant de tous côtés, sans secours humain, ny refuge, l’ennemy étant tout autour de la maison, faisant le signe de la croix sur soy et contre les flames avec un Agnus Dei, et implorant les faveurs de la divine Princesse qu’il servoit sy fidèlement, fut délivré avec son compagnon, sans lésion aucune, au grand étonnement de tous ceux quy eurent cognoissance de l’histoire.
Plusieurs autres grâces et faveurs ont été octroyées à cette Ste-Maison et aumônes pécuniaires que Sa Sté prétendoit augmenter, selon qu’elle verroit le progrès de cet œuvre, le recommandant par bref apostolique aux princes chrétiens et au peuple fidèle, à ce qu’ils élargissent pieusement leurs aumônes, pour l’amour de Dieu, l’honeur de la Bse Vierge et de toute la ste Eglise, à la Ste-Maison, pour la propagation de la foy catholique.
§ 12. De plus, Sa Sté entendant le progrès que faisoit ce st œuvre, elle dict à quelques-uns de nos pères: « Tenez-vous pour tout assuré du secours et faveur du St-Siège et de nous en cet affaire. » Et le R. p. Chérubin assure avoir remarqué pendant que le R. p. Valérian Berna de Pinerol, capucin et commissaire des missions en Piémont, parlant avec Sa Sté, et luy faisant voir, dans la carte cosmographique, la situation de Genève et des régions circonvoisines converties à la foy catholique, de son propre mouvement et sans qu’il luy fût fait aucune demande, dit qu’elle vouloit instituer en ce lieu une fondation honorable, parce que ce lieu étoit très apte et commode à la ste Eglise contre les hérésies.
§ 13. S. A. SS. entendant les grandes choses quy avoyent été désignées et opérées à Rome, en faveur d’un si grand négoce, ne voulut être moins libéral à en ayder les progrès par ses propres facultés, qu’il avoit été pour en jetter les fondementz, /286/ comme nous avons vu cy-dessus, le voulant avancer par ses biens faictz, avec la splendeur quy paroît dans les écritz authentiques et par ses lettres patentes envoyées à Rome à Sa Sté, nonobstant les incommodités et dépenses des guerres toutes récentes. Tant étoit grand et fervent le désir de ce prince pour l’augmentation de la foy catholique et la conversion des hérétiques pour leur salut. Néantmoins ces résolutions stes ont été empêchées, en partie, par la malice de l’ennemy du genre humain et de tout bien, quy suscita des contradictions telles qu’il est impossible d’expliquer la moindre partie des travaux, fâcheries et ennuis, qu’il a falu supporter, comme se verra cy-après (en partie), et de tous côtés, pour empêcher le profit spirituel quy devoit naistre des progrès desdtes résolutions et stes entreprises.
CHAPITRE X
Du grand jubilé de Thonon obtenu de la Saincteté de Clément VIII par le R. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, et célébré audt lieu de Thonon en Chablays, l’an de grâce 1602.
Le R.p. Chérubin ayant obtenu la ste union susmentionnée de ces deux grands chefz des armées de Dieu, et de la ste Vierge, Mère de J.-C., contre les hérésies, le souverain pontife et le grand Charles-Emanuel, duc de Savoye, avec la fondation de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion en la manière que dessus et les susdts privilèges, le tout en bonne forme authentique, en parchemin, muny de tout ce quy étoit nécessaire en samblables affaires du côté du souverain pontife et du côté du sérénissime prince, de même avec les écrits authentiques, comme se verra en son temps :
§ 1. Il proposa à Sa Sté être une chose bonne et convenable que la susdte fondation de la Ste-Maison de Thonon fût mise en exécution d’une façon correspondante à ses principes; car comme elle tiroit son estre de personnes suprêmes et souveraines, aussy son exécution se devoit faire (si Sa Sté le jugeoit à propos) avec une action spirituelle signalée et suprême en solemnité; et partant qu’il avoit pensé de présenter une très humble requête à Sa Sté, comme effectivement, prosterné en terre, il luy demandoit une grâce très spéciale pour l’amour de Dieu et de la glorieuse Vierge, sa mère.
Le St-Père luy dit: « Dites librement, mon fils, car je suis prest de vous complaire en tout ce quy sera de mon pouvoir. » Le p. Chérubin toujours prosterné en terre aux piés de Sa Sté, le pape le fit lever et luy donna courage pour donner l’essort à ses pieux désirs et former sa demande. Le suppliant ayant repris ses forces d’une sy tendre et amoureuse excitation et confiance /288/ donnée par ce grand prélat des prélats, dict : « Très St-Père, je supplie très humblement Vre Saincteté qu’il luy plaise octroyer à la Ste-Maison de Thonon, qu’en l’acte de sa fondation soit fait, en la même façon qu’a été faict icy à Rome, en son commancement, au jubilé de l’année ste (car c’étoit alors l’année du grand jubilé de Rome) 1600, et que la même indulgence dure au moins deux mois continuels, et ce pour donner la science de salut et illuminer les pauvres aveugles quy gisent dans les ténèbres de l’erreur en matière de la foy, tout autour de Thonon, qu’on peut dire être situé au milieu des hérétiques. Car sy avec un petit flambeau de l’oraison de Quarante-Heures, ils ont receu tant de lumières en la vérité catholique, d’où sont procédées tant de conversions, tant de confirmations en la foy et une sy grande émotion chez les voisins hérétiques, que ne devons-nous pas espérer, avec l’ayde de Dieu et les intercessions de la bse Vierge, du succès d’un grand jubilé ? Etant cette entreprise un œuvre de Dieu et l’interest de sa bienheurese Mère, cette solennité sera comme un soleil très splendide quy, avec la durée du temps susdt, envoyra ses rayons sy avant parmy les Genevois, Bernois, Valleysans et autres voysins, qu’il produira en eux des merveilleux effectz. »
Le souverain pontife ayant ouÿ la demande du p. Chérubin, assaisonnée de tant de prudence et persuasion, demeurant un peu en suspension d’esprit, dict: « Mon très cher fils, je n’ay encore accordé cette grâce à aucun des potentats de la chrétienté quy presque tous me l’ont demandé, et toutefois je ne sçay comme vous refuser, étant demandé à si juste tiltre et pour une fin si digne. C’est pourquoy faites en sorte qu’elle soit demandée par quelqu’un des enfants de S. A. SS., étans encores tous jeunes et enfants. » Le p. Chérubin demanda à Sa Sté sy elle agréeroit qu’il procurât que la demande se fît par la sérénissime infante, Marguerite, l’aînée des princesses, filles de S. A. SS., et Sa Sté l’aggréa, et ainsy fut faict ès termes suyvans : /289/
teneur de la lettre missive de la sérénissime princesse marguerite de savoye à la sté du grand pape clément viii, de très heureuse mémoire.
Très St-Père, je me présente humblement prosternée pour baiser les SS. piés de Sa Sté, et à la mienne volonté que je le peusse faire personnellement pour ma consolation spirituelle et recevoir sa ste bénédiction paternelle au bénéfice et salut de mon âme. Voicy la première et les prémices de mes lettres, veu que je n’ay encor écrit à personne. Je répute à une très grande, et singulière faveur de la glorieuse Vierge que j’aye été priée de demander le jubilé de l’année ste, pour l’espace de deux moys continuels, pour la Ste-Maison et entreprise de Thonon; de laquelle grâce, j’espéreray être praticipante des fruictz quy en procéderont, à la gloire de la divine Majesté. Et pour conclusion je demande de nouveau très humblement sa ste bénédiction, souhaittant à Sa Sté une longue vie, et la divine assistance.
De Vre Béatitude, la très humble servante, Marguerite de Savoye.
Sa Sté ayant receu la lettre, elle concéda promptement la grâce demandée du st jubilé assigné à l’année après celuy de Rome quy se célébroit pour lors, déterminant le temps, sçavoir est dès le premier jour du moys de may, feste des saints apôtres S. Jacques et S. Philippe, l’an 1601, quy devoit durer encor tout le moys de juin inclusivement, mais parce que le concours de peuple fut si grand, comme se dira cy-après, il falut prolonger l’indulgence jusques au moys d’août exclusivement.
Le R.p. Chérubin ayant expédié tous ses affaires selon ses désirs, effectivement muny de bonnes provisions de Sa Sté et de la cour romaine, après quatre moys de séjour dans Rome, demanda très humblement licence à Sa Sté de s’en retourner à Thonon, pour intenter de nouveau et intimer la guerre spirituelle à Genève et autres peys hérétiques circonvoisins, par le moyen de ce grand jubilé de l’année ste, étably comme dit est. Il receut la dernière licence de Sa Sté, luy baisant très humblement /290/ les piés et demandant sa ste bénédiction non seulement pour soy, mais encor pour ses coadjuteurs au travail de ce st œuvre, c’est-à-dire que ce privilège soit concédé à la Ste-Maison.
§ 2. En cette même action, lorsque Sa Sté licencia avec une singulière affection le p. Chérubin, elle luy intima ces parolles dignes de singulière remarque: « Ce nous sera chose fort agréable que, quand vous aurés fondé la Ste-Maison de Thonon, vous mettiez peine avec toute diligence possible de mettre le pié avec vos compagnons, prédicateurs capucins, au peys de la Seigneurie de Valley, car nous tenons cet Etat pour perdu quant à la vraye foy catholique; quy toutefois est grandement nécessaire au St-Siège apostolique, sçavoir est qu’il persévère en la ste foy et obédience apostolique », ce quy a été faict par la grâce de Dieu, comme se dira cy-après en la 2e partie.
§ 3. Le R. p. Chérubin vint droict à Turin à S. A. SS. Charles-Emanuel, duquel il fut receu avec des témoignages d’une singulière bienveillance et signes de grand’ allégresse intérieure. Mais on ne sçauroit exprimer les honneurs et caresses que ce bon père receut de son prince souverain, auquel il racconta par le menu tout ce qu’il avoit traicté avec Sa Sté, par parolles et par œuvres, comme dict est 1.
S. A. SS., pour correspondre à la susdte union et saincte ligue par écrits authentiques, fit faire et expédier les patentes nécessaires pour sa part, touchant les actes quy avoyent été arrêtés à Rome concernant la Ste-Maison et entreprise de Thonon.
§ 4. Le très rd P. Hiérosme de Castel Ferret, général des capucins, assigna dès lors le vénérable père Augustin d’Ast, dit Pelletta, prêtre capucin, homme fort judicieux, capable, expert et généreux, pour compagnon du R. p. Chérubin et coadjuteur du sudt st jubilé assigné à Thonon par la bulle, et luy commanda de luy dresser un rolle des pères et frères, religieux /291/ capucins, nécessaires à cet effect, auxquels il donneroit l’obédience pour s’en aller à Thonon, ayder et travailler à ce st œuvre commencé, de peur qu’il ne souffrît quelque détriment à faute de religieux capucins. Et à cette fin, Sa Sté donna aussy un bref apostolique commun aux confesseurs capucins, auxquels étoit concédée l’authorité d’absoudre en plusieurs cas réservés, même en la bulle In coena Domini, comme des relaps en la foy, des duels et autres semblables, quy ne pouvoyent être absous par Monseigneur l’évêque ny par les Rds pères jésuites quy étoyent là présents, ny par quel autre confesseur quy entendît les confessions pendant le jubilé, mais par les seuls capucins quy ont exercé les susdtes facultés en cette occasion, comme ceux auxquels Sa Sté avoit commis la charge et solemnité de ce st jubilé, voulans que tous les autres religieux quy seroient employés à ce st œuvre fussent seulement coadjuteurs ès confessions communes; et aux susdts pères confesseurs capucins étoit donné le nom de pénitenciers, et furent le R. p. Chérubin de Mauriane, pour le premier et principal de tous; 2e, le très R. p. Zacharie de Saluce, grand écrivain contre les hérétiques, infidèles, athéistes et autres, comme l’on void par ses œuvres; 3e, le R. p. Maurice de la Morrhe, et tous trois étoyent parfaictz controversistes et grands théologiens; 4e, le R. p. Etienne de Gambalo, prédicateur et insigne casuiste. (Les prêtres et confesseurs ayant la même authorité de pénitentiers.) Le V. p. Gabriel de Montecalier, le v. p. François de Cornié, le R. p. Vincent de Cève, tous practiques en cas de conscience, et aussy le v. p. Augustin d’Ast, dit Pelletta, compagnon du p. Chérubin, outre les autres pour les confessions communes, comme dit est, tant de prêtres séculiers que de religieux, arrivoyent environ le nombre de cent confesseurs.
§ 5. Mais comme c’est l’ordre de la divine providence de permettre des grands maux pour en tirer des grands biens, et établir plus solidement les œuvres plus importantes à sa gloire par les contrariétés et faire connoistre les merveilles de sa sapience incompréhensible par des voyes où la nature n’y voit goutte et n’entend rien, Dieu permit que s’élevèrent des traverses et oppositions à l’exécution de ce st jubilé et à la façon /292/ déterminée par Sa Sté même, telles que le bon p. Chérubin étoit comme sur le point de tout quiter et ne plus penser à cet afaire, ny plus retourner en Chablays, sauf toutefois le devoir de la ste obéissance aux commandementz de ses supérieurs, ou que Dieu luy fît connoistre par quelque voye certaine ce quy seroit de ses divines volontés. Le seul stimule de conscience pour ne point offencer Dieu et être infidèle à la ste Eglise l’excitoit de nouveau à embrasser ses stes entreprises et renoncer à ses commodités et propres intérestz, d’où procédoit une telle générosité d’esprit que tant plus ses amis le vouloyent dissuader, plus ardamment il souhaictoit répandre le sang et donner sa vie, s’il en étoit besoin, et Dieu le permettoit pour sa gloire, appuyans toutes ses espérances sur l’assistance de nre-Dame de Compassion, laquelle il considéroit comme base et fondement et la colonne de fermeté en tout ce st ouvrage, croyant assurément qu’à sa faveur, il remporteroit la victoire et des trophées sacrés sur l’hérésie et tout ce quy en dépend, et que l’honneur et la gloire de sa céleste princesse pour laquelle il combattoit seroit amplement manifestée, reconnue et dilatée en tous ces quartiers de Chablays.
Reprenant donc les forces de son esprit pour establir davantage et fonder plus solidement son dessein, il procura la publication du st jubilé, et de nouveau pour un mattin s’eslève une tempeste et grande contrariété.
§ 6. Plusieurs portés d’un amour naturel vouloyent avoir ce jubilé en leur lieu naturel, autres ne pénétrans pas la fin prétendue en cette solemnité, assuroyent que c’étoit tenter Dieu d’assembler en ce lieu de Thonon tant de personnes ecclésiastiques et religieuses; les autres disoyent que cela donneroit du soupçon aux potentatz; autres disoyent qu’à cela ne suffiroit pas une grande somme de deniers qu’il seroit impossible de trouver; et enfin on cerchoit par tous moyens de faire désister le bon p. Chérubin de la publication de ce st jubilé; mais cette palme sacrée s’élevoit d’autant plus vers le ciel, son conseil et refuge ordinaire, que plus elle étoit chargée de contradictions.
S. A. SS., laquelle ne respiroit que l’air du paradis, qui luy étoit inspiré par l’entremise de ce chérubin séraphique, fit faire /293/ ladte publication à Turin, en la place du Château, montrant le st Suaire, gage très assuré et précieux de la bien veuillance divine envers la Maison Royale de Savoye, en présence de plus de trante mille personnes.
Le R. p. Chérubin venant en Savoye pour entreprendre l’exécution de cet œuvre, trouva des nouvelles difficultés et contrariétés si grandes mêmes des ministres d’Etat qu’il sembloit absolument que tout devoit demeurer imparfait. Le respect que je dois à la qualité des personnes de divers états et conditions très honorables, quy toutes avoyent des bonnes intentions, comme l’on doit présumer, me faict supprimer le récit des histoires, quy sont dans l’original manuscrit.
Sur ce faict se rencontre l’arrivée du très R. p. Hiérôme de Castel Ferretti, général des capucins, à Turin, faisant la visite de ses religieux, conformément au deu de sa charge, lequel étant bien informé par le p. Chérubin de toutes les difficultés et de l’essence de l’affaire, assuré en la bonne intelligence de Sa Sté, favorisa et corrobora les entreprises du p. Chérubin, comme appert par l’obédience très favorable qu’il luy donna pour cet effect.
La cause fut agitée trois moys durant, touchant le lieu où se célébreroit ce st jubilé. S. A. SS. assemble plusieurs fois en sa Chambre (c’étoit à Turin) le conseil des principaux de son Etat. Au premier conseil, S. A. voulut que l’affaire fût agité de part et d’autre, s’il étoit expédient de le tenir à Thonon, ou non; au second il fut résolu, mais excepté S. A. SS. et Monsr de Raconis, avec Monsr le marquis de Lullin, tous deux chevalliers de l’ordre de Savoye, tous les autres exaggéroyent puissamment qu’il n’étoit aucunement convenable de célébrer ce jubilé à Thonon, allégans plusieurs raisons, mais de peu de conséquence, faisans instance sur trois les plus légères:
La 1re, que Thonon étoit à la face de Genève et de Berne, quy pourroyent donner des grands empêchementz; la 2de, qu’il étoit à l’extrémité de Savoye, et partant difficile à pourvoir de vivres et autres provisions nécessaires; la 3e, que pour avoir été foulé et saccagé des Bernois, disoit un des principaux, il assuroit que l’on n’y trouveroit pas cinquante licts de plume, et que tout cela résulteroit à quelque indécence à la réputation de S. A. SS. /294/
Les deux susdts chevalliers de l’ordre dirent quelque chose en faveur de Thonon, mais peu, par honnesteté, pour le respect des concourans au contraire.
Enfin S. A. SS. se tournant vers le P. Augustin d’Ast, susmentionné compagnon du R. p. Chérubin, quy étoit resté à Turin pour négocier les affaires de la Ste-Maison de Thonon, le R. p. Chérubin ayant pris le devant du côté de Chambéry, comme dict est, luy dict: « Père Augustin, dictes librement votre sentiment sur cela. »
Le P. Augustin, s’étant humblement excusé par deux fois, disant que S. A. SS. avoit entendu les raisons et discours de ces messieurs de si grande qualité, auxquels il devoit, par la modestie religieuse, tout respect et silence, et se soumettre à la souveraine prudence et délibération de S. A. SS., le prince repartit: « Non, non. Je veux absolument que vous disiés librement votre sentiment, parce qu’icy se traicte de l’honeur et service de Dieu. »
Le p. Augustin se voyant ainsy pressé de S. A. SS. dict: « Mon sérénissime prince, je supplie Vre Altesse SS. que l’on ne mesure point la divine Providence à l’égal de nre petite capacité. Au 1er point de la crainte des Genevois et Bernois, V. A. SS. a déjà vu par expérience, à l’oraison de Quarante-Heures faicte à la porte même de Genève, où l’on a planté l’étendard d’une belle et grande croix, comme par manière de défy spirituel entre eux et nous, laquelle se voit non seulement de Genève, mais encor de tout le voisinage des Bernois, n’y ayant que le lac entr’eux et le lieu où se faisoyent les Quarante-Heures; néantmoins la divine Majesté a mis tant d’hardiesse et générosité ès cœurs des catholiques, qu’étans occupés en ces sts exercices spirituels, les religieux et séculiers étoyent jour et nuict à la campagne ouverte et continuellement sans aucune crainte ou appréhension d’aucun, et au contraire Dieu mit tant de crainte et terreur en eux qu’ils n’ont jamais heu la hardiesse de parler, ny donner aucun détourbier, par aucune finte d’allarme, moins encore d’offenser personne; ains au contraire la plus grande partie des vivres venoyent des mêmes hérétiques, et quy plus est, par leur grande avidité de vendre leurs danrées, ils ont orné ce lieu à la façon d’une riche et abondante foire, quy servit de sauvegarde à tout l’exercice de la susdte Oraison. /295/
» Au 2e point, que Thonon étant à l’extrémité de la Savoye, il seroit difficile de le pourvoir de vivre, adjoutant Monsieur n. que vingt mille écus ne suffiroyent pas à S. A. SS. pour faire la dépense à tous les écclésiastiques et pauvres étrangers et pèlerins, ce quy pourtant se devroit faire à ses despens. »
Ce point de vingt mille écus sembla au p. Augustin le plus pesant et difficile pour S. A. SS., non pour manquement de générosité, mais parce qu’elle étoit épuisée d’argent par les grandes guerres qu’elle avoit supporté. Ce quy fit entrer le p. Augustin en conseil avec Monsr de Montfalcon, maître de chambre, lequel calculant fidèlement, comme étant en fort bonne considération vers S. A. SS., prouva qu’avec trois mille ducattons et cent sacs de froment à prandre sur le revenu que le peys même donne à S. A. de deux pour cent, se pouvoit faire cette dépense, et ainsy le p. Augustin répondit à S. A. SS. qu’étant très expérimenté au faict de guerre, elle sçavoit fort bien que, quand les armées marchent en campagne, les victuailles marchent en même temps, voire au péril de la vie des vivandiers, pour l’intérest du profit.
« A plus forte raison doit-on espérer le concours et secours abondant où la vie et le profit seront en assurance. Quant à la dépense que S. A. SS. devra faire du sien, il luy plaira aggréer le présent calcul, pour la provision facile.
» Au 3e point de la réputation de S. A. SS. laquelle doit être intéressée pour l’incapacité du lieu quy est destitué des meubles nécessaires, principalement des licts de plumes, je répond que cela seroit bon, sy V. A. SS. vouloit faire une feste solemnelle de récréation, en laquelle, après avoir bien ballé, dansé, beu et mangé délicieusement, on ne recherche qu’un lict mollet, pour prandre autant de récréation dans un doux someil qu’on en a pris dans les exercices des jeux, tournois et autres passetemps de la journée ou des veilles mondainnes; mais à ceux quy vont par dévotion pour recevoir la monoye sacrée et les thrésors nécessaires pour payer leurs péchés à la divine justice par les mérites du précieux Sang, et deslivrer leurs âmes de l’esclavage infernal, peu leur importe de dormir deux ou trois nuicts tout au plus sur la paille, sur laquelle V. A. SS. auroit dormy souvantes fois ès occasions de guerre, si elle en eût peu avoir. » — /296/ « Ouy, en foy de cavallier, dit S. A., or que l’on ne parle plus de cela, adjoutat-elle, mais que l’on donne ordre pour Thonon. »
Le p. Augustin adjouta encor pour plus de solidité à la sentence définitive: « Sérénissime prince, Vre Altesse voye, s’il luy plaît, sy elle peut concéder que le jubilé se tienne à Chambéry et sy elle a authorité de changer le lieu assigné, veu l’intention du souverain pontiffe, quy ne l’auroit point concédé autrement, n’eût été l’occasion proposée par le p. Chérubin.
Vre Altesse SS. sçait la vérité de mon dire, confirmée par la réponse de Sa Sté au p. Chérubin, quand il demanda ce st jubilé, ensuitte de quoy elle le luy accorda, comme ayant cause légitime de ce faire, et fut étably par Sa Sté à Thonon par la grâce de Dieu.
§ 7. L’affaire étant résolu, S. A. SS. manda expressément une grande quantité de cire blanche en Savoye pour cette solemnité, fit faire les parementz et ornementz ecclésiastiques à Milan, et amploya toute diligence possible à pourvoir à tout ce quy étoit convenable à la splendeur et magnificence deue à un exercice catholique si solemnel, au milieu de nos adversaires, les Genevois et Bernois.
Tout étant bien ordonné, le p. Chérubin s’en vint à Thonon, pour y préparer et disposer les choses nécessaires pour donner commencement à la solemnité.
Monseigneur de Genève quy faisoit sa résidence à Annecy, comme encore à présent ses successeurs, s’appercevant d’une nouvelle difficulté quy se tramoit à Chambéry, et étant appellé et pressé par plusieurs messagers, demeurant entièrement uny avec nos pères, conformément à l’intention de Sa Sté, n’y voulant aucunement aller, étant déjà à Thonon, disant que, de l’ordre de S. A. SS., il ne pouvoit abandonner le négoce qu’il avoit actuellement en main. Il fallut au moins que le p. Chérubin y allât, où se passèrent des solemnités, des conseils, des harangues et raisonnementz capables d’étonner tout autre que nre Chérubin. Mais par la grâce de Dieu, dissipant tous ces nuages et appaissant ces tempêtes, il s’en retourna à Thonon victorieux comme les autres fois. Le même respect quy m’a tenu par cy-devant, ne permet pas de parler plus clairement à présent.
CHAPITRE XI
De l’ouverture et solemnité du grand jubilé de Thonon célébré l’an 1602.
La magnanimité de ce généreux prince, le sérénissime duc de Savoye, Charles-Emanuel, devroit être écritte en lettre d’or, avec un autre plume mieux taillée que la mienne, laquelle me donne de la confusion, toutes les fois qu’il faut que je parle d’un suject si sublime, et quy toutefois est sy agréable, qu’il suppléera à la rudesse de l’écrivain, pour le contentement du lecteur.
§ 1. Ce prince sérme, glorieux ès affaires de Dieu et de la ste Eglise, ne voulant rien épargner, ny mesurer ses libéralités pour cette célèbre action, voulut aussy ponctuellement observer tous les traictz d’honeur et de respect convenables, joincts à la magnificence avec laquelle il voulut être donné commencement à ce st jubilé, sans point discontinuer jusques à la fin d’iceluy.
Premièrement, S. A. SS. constitua effectivement trois mille ducatons pour la dépense des religieux de quel ordre qu’ils fussent, quy se présenteroyent pour entendre les confessions ou exerceroyent quelqu’autre office en cette occasion du jubilé.
Secondement, elle pourveut, à ses propres frais et despens, une grande quantité de grains, et du vin pour les pauvres quy accouroient là de toutes parts. Aux mendians on adjoutoit le potage, outre plusieurs autres aumônes quy se faisoyent aux despends de S. A. SS.
Troisièmement, elle pourvut à la plus digne et importante dépense, sçavoir est pour tous les utensiles de l’église. Le même jour de l’ouverture du jubilé arriva un courrier de Turin, quy apporta de la part de S. A. SS. douze très beaux et riches /298/ parementz et ornementz d’autel et autant d’habitz sacerdotaux, selon toutes les couleurs usitées en l’Eglise, et douze beaux calices à la couppe et patène d’argent, bien dorés, et des ornementz très magnifiques pour l’église et l’autel de N.-D. de Compassion. De plus une si grande quantité de chandèles et flambeaux de cire blanche, à deux cents écus d’or, sy bien qu’outre les luminaires de l’autel quy étoient toujours ardants, non seulement pandant la célébration de la ste messe et des offices divins, il y avoit encore en haut, devant l’image de la très ste Vierge, un cercle bien accomodé quy contenoit toujours trante ou soixante chandèles et flambeaux de cire blanche ardents, de médiocre grandeur. Ce quy donnoit tant de splendeur et majesté qu’à l’entrée de l’église de N.-Dame, il sembloit que l’on entrât dans un paradis; principalement au chant d’une musique complète et très armonieuse, stipendiée de S. A. SS. laquelle ravissoit les cœurs et les esprits, et toute cette dépense, outre les trois mille ducattons distribués à Turin (et mentionnés cy-dessus) avant le st jubilé.
On voyoit un ornement d’architecture autour de l’autel de n. sérénissime princesse et souveraine Empérière de la terre et des cieux, avec des colomnes fort artistement composées, et au bas de chacune, les sts patriarches et prophètes desquels, selon l’écritture ste, elle tire son origine.
Ladte église de Nre-D. de Compassion, jadis de St-Hippolite, est située au milieu de Thonon. Selon l’ancienne proportion, le Sancta Sanctorum fut disposé en telle sorte que les religieux capucins ou autres chantans au chœur derrière l’autel n’étoyent pas vus de ceux quy étoyent en la nef, mais bien entendus. Au grand autel reposoit ordinairement, comme encore à présent, le très St-Sacrement, honoré de plusieurs luminaires. Dans l’architecture des corniches fut mis un beau tableau que S. A. SS. avoit fait faire à Turin, représentant Nre-Dame de Compassion transpercée de sept épées, et les mystères de ses Sept-Douleurs tout autour. En l’arc quy l’entouroit, étoit écrit : Tuam ipsius animam doloris gladius pertransivit. En la voûte furent dépeint des anges quy portoyent les mistères de la passion de n. Seigr J.-C., ornés de belles sentences des sts prophètes. En la grande arcade du côté de la nef étoyent écrits en grosses lettres /299/ ces mots: Maria Virgo, cunctas hereses sola interemisti in universo mundo. Ce quy a donné beaucoup de déplaisir à plusieurs hérétiques quy étoyent déjà assés affligés de voir la vérification de cet éloge par les effects, sans en avoir le reproche continuel devant leurs yeux exposé au public. Là on voyoit des armes du souverain pontife, chose toute nouvelle, puis celles de S. A. SS.
§ 2. Enfin toutes les choses étant bien disposées, la veille de Pentecoste, on prit possession, le 24 may, de l’église de St-Hippolite à Thonon et de la Ste-Maison dudt lieu, de laquelle se parlera plus amplement; et en exécution de la bulle de la fondation de la Ste-Maison, la susdte église de St-Hippolite fut appliquée à la Ste-Maison, et son tiltre changé en celuy de Nre-D. de Compassion.
Pour confirmation de quoy fut mis le tableau susmentionné de Nre-Dame transpercée de sept épées. Les premières vêpres de la Pentecôte étant finies, le R. p. Chérubin fit la prédication et publia la bulle de la fondation de la Ste-Maison et celle du st jubilé, car l’une ne se pouvoit faire sans l’autre, veu que la bule du jubilé disoit: « A tous ceux qui visiteront l’église de la Ste-Maison », et dès lors le peuple commença à gaigner le st jubilé.
Cette entrée fut fort honorable, y assistant Monseigneur le révérendissime évêque avec tout son clergé, le très excellent seigneur d’Albigny, lieutenant-général pour S. A. SS. et représentant sa personne, avec sa cour et un nombre presque infiny de peuple.
On a remarqué que la première procession quy se trouva à l’ouverture du st jubilé fut de la confrérie du St-Rosaire de Chambéry, quy vint de quatre journées toute revêtue de blanc, entre lesquels plusieurs étoient à piés nuds. Ce quy étoit une grande dévotion au cœur de tous les assistans, même sans que personne ne les y eût invité.
Ceux de Genève et autres hérétiques circonvoisins voyans que cette grande entreprise produisoit son effect furent saisis de si grandes douleurs et affliction d’esprit que, voyant bien qu’une sy grande populace auroit besoin de se servir de plusieurs choses d’eux, nécessaires à la nourriture et autres comodités, ils firent une loy pénale que personne de leurs terres n’eût /300/ à porter aucune chose quelle qu’elle fût à Thonon, ce quy fut observé de tous unanimement, et cependant, ô merveille de Dieu ! dès ce moment, on se vit pourvu abondamment de gens, d’argent et de toutes autres choses nécessaires.
§ 3. Venons maintenant à la première action solemnelle de la célébration effective de ce st jubilé, quy fut l’ouverture de la porte ste.
Cette porte ste fut la grande porte quy est au frontispice de l’église de Nre-Dame de Thonon, laquelle demeura entièrement murée dès le temps que le souverain pontife octroya à la Ste-Maison ce grand jubilé de l’année ste, à l’ouverture de laquelle S. A. SS. se vouloit trouver; ce que ne pouvant accomplir, elle ordonna à Monsr d’Albigny, gouverneur de Savoye, de représenter effectivement et personnellement sa personne, auquel elle commanda très expressément cette action à ce qu’elle se fît avec tout l’honneur, apparat et magnificence possible, comme sy elle-même y étoit présente. Et partant Son Excellence, d’un courage magnanime, n’épargna rien pour l’entier accomplissement des intentions de S. A. SS.
Premièrement, il fit mettre sur pié en bonne conche une grande quantité de gens de guerre, tant de cavallerie que d’infanterie, fit une fort superbe livrée à ses gardes, pages, estafiers et autres domestiques pour sa personne; rien ne se pouvoit souhaitter de plus magnifique, ayant à sa suitte presque toute la noblesse de Savoye, le sénat et la chambre et tous les autres ministres et officiers de l’Etat, destinés pour l’ouverture de la porte ste, pour le commencement du jubilé de l’année ste, et par après fonder authentiquement la ste-Maison, promulguée par le souverain sénat, et la souveraine chambre de Savoye, avec toute la solemnité juridique et instrument public et juré, comme on a accoutumé de faire en tel cas de donnations et cessions de biens temporels, auquel Monseigneur le révérendissime, par authorité et ordre du souv. pontife, assista pour ce quy touche le St-Siège, comme délégué d’iceluy. Et pour S. A. SS., Monseigneur d’Albigny, gouverneur de Savoye, le souverain Sénat et la Souv. Chambre, ce quy se décrira plus /301/amplement cy-après, ce quy s’accomplit la pénultième semaine du jubilé, comme se dit cy-après 1.
§ 4. Pour la première action donc, Monsr le gouverneur, le Sénat et la Chambre, la noblesse et toute la suitte plus honnorable que faire se pouvoit pour honorer la dignité ecclésiastique, s’acheminèrent tous ensemble vers le logis de Monseigneur le révérendissime évesque, où étans arrivés et luy ayant faict une très humble révérence, comme à celuy quy représentoit la personne du souv. pontife, ils l’accompagnèrent jusques à l’église de N.-D. de Compassion, accompagné de tout le clergé et une grandissime quantité d’autres ecclésiastiques et religieux, presque de tous les ordres, quy étoyent venus de toutes parts. Outre les gardes de Son Excellence, il y avoit par les rues publiques des ailes de mousquetaires et arquebusiers, et en plusieurs lieux des esquadres non petites de soldats, et ce en partie, afin que les Genevois et Bernois et autres hérétiques quy étoyent là en grand nombre vissent avec quelle joye et allégresse, applaudissement, révérence et dévotion, on célébroit ce st jubilé, dépendant de la seulle personnelle authorité du souv. pontife, nre St-Père le pape de Rome, vray et légitime père de tout le christianisme. De quoy en effect les capucins, en plusieurs et diverses occasions de familière conversation avec les hérétiques quy étoyent arrivés là de diverses provinces, par curiosité de voir, leur en faysoyent de beaux discours et raisonnementz de grande édification et utilité spirituelle; et les catholiques quy étoyent venus de France et d’Allemagne pour la rémission de leurs péchés et pour gaigner le st jubilé, étans de retour en leurs provinces, chacun selon les facultés que Dieu leur donnoit, faisoyent des très bons discours avec les hérétiques de leurs peys, touchant les merveilles de ce st jubilé, en ce qu’ils avoyent vu de leurs propres yeux, ce quy donnoit un grand éclat partout aux vérités catholiques.
§ 5. Monseigneur de Grenier, évêque de Genève, étant arrivé avec toute la très illustre suitte susmentionnée, à la /302/ porte ste close et murée, comme dict est, pour en faire l’ouverture, étant revêtu des habits pontificaux, dit les mêmes oraisons et fit les mêmes offices qu’avoit fait le souv. pontife Clément VIII, en l’ouverture de la porte ste, l’année précédente, à l’église de St-Pierre de Rome, métropolitaine de toute la chrétienté; et après plusieurs oraisons dites et invocations faites et addressées à la divine Majesté, à ce que, par sa ste grâce, il luy plût daigner assister à tout ce bon peuple de l’un et l’autre sexe, quy passeroit par cette porte sanctifiée, pour rendre de tout son cœur et en vérité de la foy catholique, à sa divine Majesté, l’adoration quy luy est deue, et luy octroyer par sa divine miséricorde l’effect de ses libéralités, concédées à son Eglise par le moyen de l’authorité apostolique du souverain pontife et qu’iceux repentans de leurs fautes et péchés, formans des actes de contrition autant qu’il leur seroit possible, en soyent entièrement absous et délivrés pour estre remis en la première grâce baptismale, ayant pris un marteau, il commença à frapper, jusques à ce que la muraille fût entièrement percée d’outre en outre, et par après se retirant un peu, céda la place aux autres ecclésiastiques attitrés, chanoines et principaux du clergé, lesquels entr’eux achevèrent l’ouverture de la porte ste; et pendant toute cette action, ne cessèrent point la musique, le son des trompettes, les salves des mousquetades et les canons du fort des Allinges, voisin de Thonon.
Après cela Monseigneur le révérendissime avec toute la compagnie susdte, entra et célébra la ste messe pontificalement, et après l’évangile, le p. Chérubin fit la prédication ste et très dévote, fondée sur le traicté des indulgences, montrant la différence des indulgences plénières et non plénières, descendit en particulier sur le suject présent de l’indulgence de l’année ste à laquelle on avoit donné commencement, montrant ce que devoyent faire les vrays chrétiens pour en acquérir l’effect.
§ 6. La ste Messe étant finie, Monseigr le révérendissime, avec Monsr le gouverneur, le Souvain Sénat et Souvne Chambre et tout le reste de la compagnie, tendirent vers la Ste-Maison où se devoit faire l’instrument authentique et l’institution de la Ste-Maison, de la part de S. A. SS. en tant que maison de /303/ Nre-Dame de Compassion, spécifiant et luy assignant la dote et le revenu de trois mille ducatons annuels constitués par S. A. SS. avec plusieurs grands privilèges comme dict est, chap. 7 et 8.
CHAPITRE XII
Des succès merveilleux quy sont arrivés à Thonon et ailleurs pandant la célébration de ce sainct jubilé.
Le R. p. Chérubin, par un exacte et promte diligence sy tôt après que la bulle authentique de ce st jubilé fut expédiée à Rome par Sa Sté, la fit imprimer et en fit tirer un nombre presque innombrable de copies avec le somaire d’icelle, et semer par toute la chrétienté, environ l’espace de six moys avant la célébration d’iceluy.
§ 1. C’est pourquoy l’abbord du peuple fut si grand que le terme des deux moys assignés par la bulle ne fut pas suffisant, étant nécessaire que Sa Sté le prolongeât, comme se verra cy-apprès, d’autant qu’à chaque jour de nouveau arrivoyent environ dix mille personnes pour le moins pour prendre le pardon. Il étoit bien difficile de les disposer au despart pour le retour, à cause des consolations spirituelles qu’ils possédoyent en ce lieu, nonobstant les afflictions corporelles et incommodités, qu’ils souffroyent parmy les grandes chaleurs, étant néantmoins ordonné par Monsieur le gouverneur et autres officiers que personne ne demeurât plus d’un jour naturel, comme aussi la bulle portoit quelque chose samblable.
De toutes les provinces et Etats circonvoisins, les peuples venoyent en procession, et la moindre procession étoit de cinq centz personnes, mais plusieurs arrivoyent au nombre de deux ou trois mille, avec des représentations de la vie, mort et passion de nre Seigneur J.-C. accomplis pour nostre salut, et autres de la bien heureuse Vierge, sa mère.
§ 2. Du balliage de Gaillard vinrent processionnellement huict cents nouveaux catholiques (rez les murailles de Genève) /305/ avec grande dévotion, lesquels, n’ayans heu le temps pour se pourvoir d’un étendard ecclésiastique, prirent un drapeau de guerre et l’accomodèrent comme ils peurent.
Le procession de Nantua, terre de France, se présenta aux portes de Genève à étendard déplié. La garde militaire s’en émeut et en frappa quelques-uns, mais eux ne se soucians de cela, avec une grande ferveur, voulurent passer outre.
La procession des pèlerins de St-Jacques de Lyon donna des insignes exemples de dévotion. La procession de Montluel en Bresse, proche de Lyon, vint abborder Genève le crucifix découvert. Ils étoyent vêtus de rouge fort vif, marchoyent nuds piés et donnèrent des signes notables de dévotion. Plusieurs d’entr’eux entrèrent dans Genève en cet équipage, avec des gros chappeletz, ce quy ne se permetoit pas auparavant, et furent bien receus et logés. La procession de Belley donna aussy des grands exemples de dévotion.
Quatre processions différentes vinrent de Chambéry bien ordonnées, et avec une grande dévotion passèrent près de Genève.
D’Annessy vint la procession du St-Rosaire et une autre procession sous la conduite de Messieurs les révérends chanoines de St-Pierre de Genève, résidents audt Annessy, avec chappes, etc.
De St-Jullien, Annemace, Ville-la-Grand, Bons, St-Cergue et autres circonvoisines de Genève, environ quarante parroisses s’assemblèrent toutes en une procession, au jour quy leur fut assigné, avec une grande dévotion.
Après cela vinrent des autres processions de la Mauriane de six ou sept journées loin, avec beaucoup de piété et de bon exemple.
De Savoye quy pouvoyent marcher, toutes les villes et villages, de Genevois et Focigny, et chaque lieu principal faisoit sa procession avec grande édification et dévotion.
§ 3. Mais ce quy est admirable, c’est que les processions de France et d’Allemagne quy faisoyent le plus gros du concours étoyent contrainctes de passer par le milieu de la ville de Genève, dans laquelle ils étoyent receus avec exacte diligence, /306/ courtoisie et bien veuillance, dormoyent et étoyent logés par bulettes, ès maisons des bourgeois et habittans par ordre du conseil de ville.
Or les cas quy arrivèrent de ce passage et logement en faveur et communication de la lumière et connoissance de la vérité catholique sont tels et en sy grand nombre qu’il seroit bien difficile de les tous raccomter, tant parce qu’ils arrivèrent dans les maisons particulières de l’hospitalité, comme aussy dans les rues publicques de la Cité; nous en dirons néantmoins quelques-uns, pour la satisfaction et consolation des bons catholiques.
Au premier jour du st jubilé, Monsr le baron de Cusy, passant dans Genève, avec Madame sa femme et sa famille, tirant vers Thonon, pour gaigner le st jubilé, Bèze, hérésiarque fameux et quy étoit en réputation de son temps de posséder la langue grecque et l’hébraïque, sous la direction duquel toutes les provinces circonvoisines, en matière de la foy prévariquée des hérétiques, étoyent régies et gouvernées, le rencontrant luy dit avec son esprit prétendu réformé : « O que vous vous donnés bien beaucoup de peine et de travail en vain; si vous voulez, je vous le donneray bien le jubilé, sans aller plus loin. » Mais Monsr le baron et sa suitte mesprisans les discours d’un fol et insensé en ce cas comme sages et prudents, passèrent outre, sans dire mot. Et bien tôt après outre passèrent d’autres personnes mieux sensées, qu’ils entendirent distintement leur disans: « Dieu vous donne un bon voiage, et nous aussy, s’il nous étoit permis, yrions très volontiers là où vous allez. »
Les procession se multiplians, non seulement de l’Etat de Savoye, mais encor des autres provinces de Bourgoigne, de Lyon et autres régions de France, venoyent avec tant d’ordre et de dévotion, revêtus de blanc et à piés nuds, qu’ils ravissoyent en admiration tous les spectateurs; les uns passoyent par dehors les murailles de la ville, les autres par dedans comme nous avons dit.
Il y eut un capitaine de Genève quy, voyant une desdtes processions hors et proche de la ville, s’arrêta tout court, et la considérant tout au long de bout à autre, on le vit répandre des larmes en si grand abondance qu’il fut contraint de détourner /307/ sa face, pour n’être regardé du peuple, ne se pouvant contenir de pleurer.
Une dame marquise françoise vint à passer dans Genève, avec Monsr le marquis son mary, tous deux vêtus de vile étoffe blanche, avec un petit bâton en main comme pèlerins, nonobstant qu’ils eussent un grand train après eux de lictière et plusieurs chevaux. Cette très dévote dame pourtant, comme humble pèlerine, marchoit à piés, comme aussy Monsr son mary et, à son exemple, ses damoyselles, serviteurs et domestiques. Venans à passer devant Monsr de Bèze quy demeuroit quasy continuellement pour lors assis en pleine rue, entouré d’un bon nombre des principaux de la ville, voyant le train et équipage susdict, connoissant dès longtemps le marquis, mary de cette bonne dame, luy dict ces parolles en bon pharisien: « Ha ! Monsieur, n’avez point de stimule de conscience de permettre à Madame vre femme de prandre tant de peine et supporter tant de fatigue ! veu même que votre pèlerinage est inutile. Car posés le cas que ce fût chose méritoire d’honorer Nre-Dame pour avoir été la mère de Dieu, y a-t-il peut-être plusieurs mères de Dieu ou une seule ? s’il n’y en a qu’une, pourquoy ne la pourrez-vous pas bien honorer en votre peys et ne venir pas inutilement en ces quartiers ? »
A cette misérable et impertinente proposition, Monsr le marquis répondit en peu de mots et, comme en souriant, vouloit passer outre. Mais Madame la marquise s’arrêta et demeura ferme avec une grande magnanimité et hardiesse, et pleut à la divine Majesté enflammer le cœur de cette vertueuse dame avec les flames de son St-Esprit, d’un st zèle catholique, avec lequel dénouant sa langue, par une très docte réponse, en façon néantmoins d’un colloque familier, mais profond raisonnement et ferveur singulière, demeurant debout, les bras ouverts, discourant environ l’espace d’un’ heure et parla avec tant d’énergie que le misérable hérésiarque demeura muet et remply de confusion. Et pour conclusion, dict à cette vénérable dame: « Allez, Madame, suivez votre chemin. Dieu vous donne sa grâce et le mérite de votre pèlerinage. »
Cet acte héroïque procédé du St-Esprit n’a pas seulement été sceu de ceux de la suitte de cette dame, mais encore des /308/ Genevois mêmes, confidents secrets des catholiques, assurans que ce cas donna une telle émotion à toute la compagnie quy entouroit Mr De Bèze, que du depuis on voyoit en eux non sulement un esprit appaisé envers les catholiques, mais encor enclin à les voir de bon œil, les recevoir courtoisement, et leur randre librement les devoirs d’hospitalité.
Au comté de Bourgoigne, il y a une terre à une bonne journée de Genève, ditte St-Claude, à cause du sainct très glorieux duquel le corps repose dans une très belle et somptueuse église collégiale de leur ville, portant tiltre d’abbeye, servie par des religieux de très noble extraction de l’ordre de St-Benoict. Cette église est richement pourveue de très somptueux parementz d’autelz, d’abits sacerdotaux en grande quantité donnés par les roys, princes et seigneurs catholiques pour honorer Dieu en son sainct, et le sainct en Dieu son principe. Cette église possède aussi une grande quantité de stes et insignes reliques, richement enchâssées en or et argent et ornées de pierres précieuses. Ces dons ont été faictz en divers temps, parce qu’en ce lieu a été comme la première et principale dévotion des comtes de Bourgoigne; et parce qu’il a été visité de plusieurs roys de France et autres princes chrétiens quy, tous, ont offert des insignes présentz pour honorer ce st corps pour la grande renommée qu’il a deçà les monts; et enfin cette province de Bourgoigne venant à être annexée à la corone d’Espagne, cette corone a aussy de beaucoup augmenté les thrésors de ce lieu si fameux en miracles et par le concours des peuples étrangers quy y accourent de toutes parts.
Or, tout le clergé dudt St-Claude avec le peuple de la ville se résolurent de venir à Thonon processionnellement pour gaigner le st jubilé, mais avec une ste pompe et magnificence spirituelle toute ravissante et indicible, laquelle parut comme un soleil éclattant ès yeux des vrays catholiques et remplissoit de confusion les hérétiques, suyvie d’une grande émotion en leur esprit, voyant la grande piété de ce bon peuple, sy dévot et catholique.
L’ordre de leur procession fut tel : toute cette terre ne vivant que du travail de choses dédiées à la piété et dévotion, diversement et fort artistement élabourées, comme croix, crucifix, images de la ste Vierge et autres saincts, chappelets et /309/ autres choses semblables, en y voire, en os, en bois et autres matières convenables et précieuses, en relief, broderie, etc.
Ils composèrent avec ces matières précieuses, fort curieusement et subtilement ageancées et distinctes sur la soye, tous les mistères de la très ste vie, passion et mort de N. S. J., mais principalement en leur confalon et étendard quy fut tout en broderie récamé d’or et d’argent, et avec les susdtes matières représentans la seule passion de N. Rédempteur en la croix, tout entièrement et sy bien représentée que tous ceux quy considéroyent cet ouvrage merveilleux, illustré d’une singulière grâce de Dieu, étoyent contraints de fondre en larmes de dévotion et compassion.
Cette procession composée de sept cents personnes séculières quy précédoyent, portans toutes un bordon de pèlerin en une main et un crucifix en l’autre, après lesquelles marchoyent cinquante ou soixante religieux et prêtres, puis Messieurs les chanoines réguliers de l’abbeye et les titulés; chaque ecclésiastique étoit revêtu de très riches ornementz sacerdotaux, comme chappes, chasubles, tuniques de diacres et soudiacres et semblables. Les enrichissementz de ces parementz étoyent tels que les perles y tenoyent des moindres rangs de pierreries parmy les joyaux, et chacun des ecclésiastiques ainsy ornés portoit en ses mains une ste relique, enfermée dans l’or ou l’argent bien enrichy, comme chefs, bras, et autres samblables figures quy représentoyent ce qu’elles contenoyent. Les autres prêtres portoyent des calices précieux et autres pièces de meubles ecclésiastiques, appartenans au service divin.
Ces deux riches thrésors et insignes ornementz marchoyent ensemble, l’un spirituel des stes reliques, l’autre temporel des précieux parementz d’église, avec une merveilleuse grâce, pour les grandes richesses et précieux artifices qu’ils contenoyent.
Cette très belle et très digne procession étant, par la grâce de Dieu, arrivée à Genève en tel ordre et bon état, ils demandèrent le passage dans la ville pour faire chemin vers Thonon pour le jubilé. Il leur est accordé avec deux conditions suggérées par le malin esprit: premièrement qu’ils passeroyent à croix couverte comme les autres processions; secondement qu’ils ne chanteroyent point les litanies, ny autre chose quelconque /310/ selon l’usage ecclésiastique de l’Eglise romaine, moyennant quoy tous les ecclésiastiques et séculiers furent logés par billette chez les habitants de la cité; ils voulurent néantmoins entrer dans la cité en ordre et processionnellement jusques en la place publique où ils firent alte, jusques à ce qu’ils furent distribués par les maisons particulières.
Personne ne fut plus honoré de toute la companie que le confalonier ou porte-enseigne colonelle de l’église de St-Claude, car il fut visité continuellement des citoyens et habittans de la ville, et le maître du logis le pria instamment de luy faire cette grâce, qu’à heure compétante de nuict, il peût voir à plaisir ce précieux confalon. Le confalonier faisoit beaucoup de difficulté, craignant qu’il arrivât quelque accident. Son hôte luy donna assurance, et déplia son confalon en lieu propre à cela. Sitôt le lieu fut remply de Genevois quy, les genoux en terre, le dos courbé, la teste baissée et les yeux fondans en larmes, adorèrent nre Seigneur ès mistères de nre rédemption représentés audt confalon, qu’ils baisoyent avec une singulière dévotion, comme s’ils eussent été des vray catholiques.
Il arriva aussy un cas digne de remarque à l’occasion de cette procession dans ladte cité. Un gentilhome savoysien et, par conséquent, bon catholique, pieux et dévot, se trouvant dans la boutique d’un marchand pour achepter des étoffes pour des habits, voicy que la susdte procession arrivoit pour s’en aller à Thonon. Il dit au marchand: « Permettez-moi, s’il vous plaît, que je demeure icy pour voir cette procession. » Le marchand ferma la boutique, non toutefois sy entièrement qu’il ne laissât une fente et entr’ouverture des aix pour la commodité du gentilhomme; et tandis qu’il regardoit par ladte fente arrivèrent deux des principaux cytoyens de Genève quy s’arrêtèrent et s’appuyèrent devant ladte boutique et parloyent par ensemble. Ce gentilhomme catholique les écoutoit. L’un d’iceux disoit à l’autre: « Compère, que vous semble de ces actions des papistes ? » Le 2d répond: « Vrayement, elles sont admirables. » Le 1er: « Voyez-vous, ce sont tout inventions de ce petit diable de Mauriane, frère Chérubin, capucin, quy remue et renverse le cerveau de Monsr de Savoye. » (Ainsy parlent les incivils d’un tel prince souverain) Le 2d dict: « Cela ne peut pas être, parce /311/ que non seulement les Savoisiens concourent à ce jubilé de Thonon, mais le principal concours est de France. De quoy je m’étonne grandement, étans ces deux Etats actuellement en guerre. — De plus encore qu’ils seroyent tous savoysiens, dit le 1er, et qu’ils vinssent ou commandés, ou volontairement et de leur mouvement pour faire quelque chose pour leur satisfaction, ils viendroient fil’ à file et sans ordre, quatre, dix plus ou moins, comme à un marché ou foire et sans dévotion. Mais en cette action non seulement nous voyons un sy bel ordre, mais tant de dévotion; et étans arrivés à Thonon, ils font une confession de leurs péchés et leur communion avec des si grands signes de componction et sentiment intérieur, comme assurent tous ceux quy y ont été. C’est cette grande et commune dévotion quy m’étonne. Pour toute conclusion, il faut avoir patience et dire la vérité : ces mystères des papistes sont grands; on ne peut nyer que ces représentations des mystères de nre rédemption ne soyent des puissantz motifz et instrumentz de nre salut et, qu’en iceux, ils sont guidés du St-Esprit. » L’autre disoit: « Ou eux, ou nous, sommes enveloppés dans des grands erreurs; toutefois ces exercices des papistes, pour exciter la mémoire de l’œuvre de nre rédemption, ne sont point contre la foy chrétienne. » Plusieurs autres semblables discours furent tenus entr’eux, desquels, outre plusieurs autres cas quy sont sans nombre, il appert clairement et manifestement que les effects de ce st jubilé donnent une preuve certainne que le R. p. Chérubin étoit inspiré de Dieu et meu du St-Esprit, quand il prédit à la Sté de Clément VIII, lorsqu’il luy demandoit en tout’ humilité et ferveur d’esprit cette grâce tant signalée, luy disant: « Très St-Père, cette ste solemnité sera un grand soleil quy portera les rayons de sa lumière dans les fondrières et cavernes des esprits hérétiques quy croupissent dans les ténèbres d’erreur et dans les ombres de la mort éternelle, leur communicant la connoissance des vérités catholiques. » Et ce second cas a été racconté à nos pères par le même gentilhomme très digne de foy.
Je dy encor pour le respect des catholiques, que c’étoit chose notoire à tous que cet œuvre étoit tout divin, non humain, car tous les peuples des régions étrangères et /312/ circonvoisines, quy étoit en sy grand nombre et de diverses principautés et juriditions, se sentoyent tellement enflammés de dévotion que, quoyqu’ils n’eussent pu être advertis auparavant pour la brièveté du temps, néantmoins ils s’excitoyent eux-mêmes par une ste envie, à quy mieux mieux et quy pourroyent prévenir leurs voisins et les étrangers, et disoyent unanimement qu’à la seule entrée de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion et à la veue de cet image de la glorieuse Vierge mère de Dieu transpercée de sept glaives ou mystères douloreux, ils expérimentoyent tant de consolations spirituelles en leur intérieur, qu’ils étoyent prests et disposés à soufrir tous les travaux et afflictions quy se fussent présentés, pour l’amour de Dieu, par les mérites et intercessions de cette ste Dame quy avoit supporté en sa bénite âme tant d’angoisses pour l’amour de son bien-aymé Fils, N. S. et Rédempteur J.-C., voire de présent se sentoyent tous recréés et fortifiés d’une vertu toute extraordinaire et divine.
§ 4. Voyons maintenant comme les processions étoyent receues arrivans à Thonon. En premier lieu, il y avoit toujours des bonnes gardes et sentinelles au clocher de l’église de N.-D. pour prandre garde, tant du côté du lac que du côté de la terre, à ce qu’il n’arrivât quelque sinistre accident par la malice des ennemis prétendus réformés qui, par instinct diabolique, enrageoyent de dépit, voyant cette ste solemnité réussir sy heureusement, et partant envoyoyent tous les jours de leurs sectaires quy menaçoyent de venir à main armée massacrer tous ces papistes et surtout les capucins, et enfin de vouloir renverser tout ce que dessus, dessous. Mais nos catholiques faisoyent fort peu d’état de toutes leurs menaces, pour la diligence très exacte et vigilance continuelle de Son Excellence, Monsieur le gouverneur de Savoye lequel, bien qu’il ne fût pas toujours là présent, maintenoit néantmoins force compagnies de bons soldats et piétons quy faisoyent deux bons corps de garde et de cavalerie quy jour et nuict ne cessoyent de battre la campagne jusques aux portes de Genève quy est à cinq lieues de Thonon; et de Thonon, jusques chez les Bernois, n’y a que trois bonnes lieues d’eau à passer, quy est la largeur du lac en cet endroit, /313/ de sorte que la garde du clocher pouvoit donner le signe en tout événement sinistre.
Les mêmes sentinelles ou gardes donnoyent aussy le signe des bons événements et arrivée des processions, à chacune desquelles la confrérie de N.-D. de Compassion, avec tout le clergé et les religieux, comme aussy la musique avec un très bel ordre, leur alloyent au-devant, et au rancontre des croix, on les faisoit toucher par ensemble, comme se donnans un baiser de paix, pour signiffier la congratulation des vieux et nouveaux catholiques, se réjouissans par ensemble en une ste union. La confrérie susdte du lieu étoit vêtue de blud céleste, comme soldats chrétiens quy militent sous les étendards de la Reyne des cieux et souveraine Empérière de l’univers. Cette-cy prenoit le devant, et celle quy arrivoit, sçavoir est la procession étrangère, suyvoit. Les jeunes vierges précédoyent à piés nuds, enveloppées d’un linceul blanc quy leur couvroit la face et le corps, portoyent les mains joinctes, armées d’une chandelle ardente, en témoignage de leur foy et piété, une croix d’un pié de long et leur chappelet, et en lieu de litanies chantoyent en langue vulgaire, mais avec des voix angéliques et une dévotion incroyable: « Ste Marie, mère de Dieu, digne de tout honeur, priez pour nous, pauvres pécheurs, votre cher Fils, nre Sauveur, et Rédempteur » et le reste de la populace, répondoit au lieu de verset: « Ora pro nobis, que nous puissions participer aux fruicts de sa ste passion », et à chaque fois, la musique répondoit, pour sa part, un verset des litanies de Nre-Dame, et ainsy alloyent tous droicts à l’église de Nre-Dame où, par l’espace de demye heure, on faisoit oraison, et l’autre demy heure leur étoit faitte une prédication par un des prédicateurs députés.
En laquelle on les instruisoit de ce qu’ils devoyent accomplir pour gaigner l’indulgence et participer à la vertu spirituelle du st jubilé, entremettant des discours des indulgences, de l’horreur du péché, de la nécessité de la pénitence et semblables, comme aussy de l’authorité du St-Siège, de l’infaillibilité de l’Eglise catholique.
§ 5. Tous les jours de feste de commandement quy se rancontrèrent dans ce temps-là, on faisoit une procession par la /314/ ville de Thonon, avec le très St-Sacrement, porté par Monseigr le révérendissime, accompagné de tout le clergé, des religieux et de tout le peuple du lieu et des étrangers quy s’y rancontroyent pour lors, honoré d’une grande quantité de flambeaux et chandelles ardentes, pour la consolation des nouveaux convertis à la foy catholique et pour l’augmentation de la dévotion des anciens; et aussy pour faire voir aux hérétiques en quelle révérence et honneur les catholiques ont ce très divin sacrement, quy demeuroit continuelement et très solennellement exposé sur l’autel de N.-D. de Compassion avec un somptueux ornement et abondance de lumières.
§ 6. Tous les jours on faisoit une prédication en chaire sur les mistères de controverse, et deux fois la doctrine chrétienne ou cathéchisme, où se trouvoit touiours quelque jeune garçon de quinze à seize ans ou environ, de bon naturel et d’heureuse mémoire, députté pour répondre à voix haute, claire et bien intelligible en langue vulgaire à quelque prêtre quy l’interrogeoit sur les articles de nre ste foy; et ce st dialogue aggréoit tellement à tout le peuple que tous se sentoyent remplis d’une consolation spirituelle indicible, principalement le même peuple quy étoit fort assidu à ce st exercice, et surtout les nouveaux catholiques pour être instruictz et confirmés en la foy et ès choses nécessaires au salut comme obligatoires, spécialement en l’usage des sacrementz, selon l’usage romain, ce quy n’apportoit pas moins d’utilité que de contentement à tous les assistans, veu que ce st exercice dura tout le temps du st jubilé.
§ 7. Le concours des peuples fut bien si grand que, dès le commencement du jubilé, trente ou quarante confesseurs pendant cinq ou six jours ne pouvant satisfaire, il en fallut augmenter le nombre jusques à septante lesquels encor accablés de peinne, pour la continuation de ce st exercice, ne pouvoient suffire à tant de pénitens. On trouvoit par tous les coins des rues et places publiques des confesseurs occupés à cela, et falloit des gardes militaires pour les préserver de l’oppression de la foule du peuple quy étoit autour d’eux pour se confesser. /315/
§ 8. Mais parce que tous les prêtres n’avoyent pas la faculté d’absoudre des cas réservés, comme dict est, n’y ayant que les capucins quy eussent cette authorité, pour cela et à cause que plusieurs confesseurs n’avoyent pas toute la science et capacité requise à un sy grand mistère, on institua une congrégation ou tribunal des pères théologiens et casuites auxquels les susdts prestres moins expertz devoyent recourir pour les cas quy se présentoyent à eux, qu’ils ne pouvoient pas suffizamment discerner, et déterminer leur qualité et gravité, lesquels prêtres étant tous assemblés étoyent instruicts de ce qu’ils devoyent faire ès occurences des cas, tant du côté des pénitents qu’en la manière de proposer et expliquer lesdts cas à ladte congrégation, laquelle par après donnant les deues résolutions, satisfaisoit aux confesseurs, leur disant ce qu’ils devoyent faire.
Cette congrégation étoit mixte et composée d’ecclésiastiques séculiers et réguliers. Entre Messieurs les ecclésiastiques étoyent Monsr Novelet, chanoine, Monsr Grandis et deux autres, tous chanoines, et principalement Monsr le prévôt de l’église cathédrale de St-Pierre de Genève, François de Sales quy, bientôt après, succéda immédiatement à Monseigneur Claude de Grenier, évêque de Genève, qui, à la fin du st jubilé, mit fin à la mortalité de sa vie, pour recevoir dans le ciel les récompenses éternelles de ses travaux inexpliquables et des grands exemples de vertu qu’il a laissés à la postérité, principalement en la célébration de ce st jubilé. Les réguliers quy furent introduicts en la susdte congrégation furent le R. p. Zacharie de Saluce, le R. p. Gambalus, le R. p. François de Chambéry, et le R. p. Maurice de la Morrhe, tous insignes théologiens et tous experts en controverse et cas de conscience, tous capucins, et deux RR. pp. saccolantz, le tout faisant le nombre de douze, afin qu’au moins quatre se peussent toujours trouver sur le lieu destiné pour donner satisfaction aux confesseurs quy recouroyent à eux pour résoudre leurs doutes.
Ce bel ordre persévéra sans interruption jusques à la fin du jubilé avec une très grand’ utilité; outre que tous les soirs, la plus grande partie de cette congrégation, tantôt les uns, tantôt les autres, alloyent consulter Monseigneur le révérendissime et quantité de confesseurs avec eux, et là, demy-heure durant, on /316/ proposoit et résolvoit les cas plus graves et importants quy se présentoyent de jour à autre, ce quy fut un moyen de grande consolation à plusieurs âmes, lesquelles avoyent demeuré plusieurs années dans les ceps et entraves du malin esprit quy les tenoit attachés des énormes péchés, lesquelles donnoyent des témoignages et marques évidentes d’une sy grande douleur et confusion de leurs fautes et péchés qu’elles pénétroyent les cœurs et les remplissoyent d’une grande douceur spirituelle. J’en dy de même de Messieurs les ecclésiastiques quy auparavant étoyent en grande peine en l’administration des sts sacrementz.
§ 9. On voyoit par toute la ville de Thonon, parmy les rues et dans les maisons des signes admirables et du tout extraordinaires de pénitence et contrition; on n’entendoit que voix lamantables, que souspirs et sanglots; on ne voyoit que ruisseaux de larmes et battementz de poictrine; il sembloit un vendredy sain et continuel des obsèques du Fils de Dieu. Vous eussiez veu les hommes et les femmes marcher la teste baissée, les yeux mortifiés et, en tout le temps de ce st jubilé, on ne vit en toute la ville de Thonon une seule action en laquelle Dieu fût offensé.
§ 10. Quant à la fréquentation des SS. Sacrementz et singulièrement de la ste communion, laquelle se faisoit dans l’église de St-Augustin grande et commode à cet effect et duroit toujours jusques à midy, on ne sçauroit exprimer la dévotion quy paroissoit en ce cas. O Dieu, quelle consolation pour les ouvriers quy travailloyent en une vigne si abondante, où ils voyoyent l’honneur et la gloire de Dieu, tant exaltés, l’authorité du souverain pontife manifestée et si authentiquement reconnue, l’usage des stes cérémonies de l’Eglise catholique, apostolique, romaine sy majestueusement et ponctuellement practiqué, et une si abondante moisson des âmes quy coûtent sy cher au Fils de Dieu, où autrefois on voyoit le contraire !
§ 11. Les processions arrivans se faisoyent inscrire en la congrégation ou confrérie de Nre-Dame de Compassion laquelle /317/ avoit été instituée peu avant ce st jubilé et, par la grâce de Dieu, solennellement promulguée en la même église dédiée à Nre-Dame de Compassion.
On distribua plus de soixante mille images de la Bse Vierge Marie, N.-D. de Compassion, représentée comme dessus, avec les sept épées, aux confrères de ladte confrérie.
§ 12. Evénements miraculeux : Un prêtre député pour entendre les confessions racconta avoir entendu une personne à laquelle étoit arrivé ce cas: qu’elle avoit entendu plusieurs fois, dans les obscurités de la nuict, une voix disant: « Je suis un tel, défunct depuis peu de jours, votre proche parent de consanguinité. Allez au jubilé de Nre-D. de Compassion et ayez soin de faire dire une messe pour moy. »
Une personne impotante ne pouvant faire deux pas de soy-même sans l’ayde d’autruy et sans être portée assura disant: « J’ay faict un ferme propos et promis à Nre-Dame de Compassion d’aller au st jubilé. Je me suis mis en chemin; j’ay marché sur mes piés sans l’ayde d’aucun, et suis venu librement et arrivé heureusement jusques à la fin du voyage, sans aucune incomodité. »
Un gentilhomme proche d’Annessy, sa parroisse se disposant toute de partir pour aller au st jubilé, pour participer à ses stes dévotions avec le bénéfice des indulgences, mesprisa d’aller avec ses parroissiens. Le même jour luy arriva une ruine notable et singulière disgrâce, étant frappé du foudre.
Plusieurs autres merveilles arrivèrent par la Providence divine pour exciter les personnes et enflamer les cœurs à cette dévotion. C’est pourqyoy plusieurs ne se contentoyent pas d’y aller une fois, mais y retournoyent derechef et en retournoyent touiours avec plus de goût et de satisfaction.
§ 13. Les provinces et cités des hérétiques circonvoisines étoyent toutes étonnées de voir un si grand concours de peuple de divers Etats, et surtout de voir des personnes illustres et de grande qualité marcher à pied et avec autant plus de dévotion que plus le corps souffroit d’incommodités et confessoyent ingénuement que la dévotion des catholiques étoit grande et leur /318/ foy admirable, voire que tous leurs exercices étoyent transcendants en foy et piété. L’exemple de ce st œuvre leur étoit une continuelle prédication, et a été bien preuvé et assuré que les hérétiques n’avoyent jamais receu une telle secousse, ny soustenu tels assautz depuis leur rébellion au St-Siège, contre leur secte, qu’à l’occasion de ce st jubilé, et ès dispositions précédentes à iceluy.
§ 14. Dieu communiquoit sy abondamment aux personnes quy visitoyent ce st lieu de N.-D. de Compassion l’esprit d’une ste dévotion et sentiment des choses divines qu’après avoir accomply tout ce quy étoit requis de pénitence pour gaigner le st jubilé, ils s’en retournoyent avec tant de joye et allégresse spirituelle que, jubilans en chemin, ils exortoyent tous ceux qu’ils rancontroyent à se porter librement et supporter allègrement les travaux du chemin, les assurans qu’un’ insigne et indicible consolation des choses grandes qu’ils verroyent leur donneroit des récompenses si grandes, qu’ils verroyent manifestement et sentiroyent intérieurement que leurs travaux seront très bien employés, de quoy nous avons plusieurs témoignages très exprès.
§ 15. Les citoyens de Genève disoyent, comme jadis le peuple d’Israël voyant la beauté de la manne au désert et les merveilles de ses vertus et suavités Man, hu ! « Qu’est cecy ! O quel changement de personnes voyons-nous de nos propres yeux ! » parce que ces heureux pèlerins, quy faysoyent ce voyage pour la gloire de Dieu, après leur dévotion accomplie, sembloyent entièrement être changés en autres personnes et comme transformées en personnes angéliques, ne se pouvans saouler de chanter les divines louanges et prêchans hardiment les vérités catholiques en face des ennemis de la foy, se montroyent très prompts et préparés à tout soufrir pour la confession d’icelle, sy l’occasion se présentoit.
Et de fait environ ce temps-là, un jeune homme de Lorraine fut fouetté publiquement à Nion, quy est à sept lieues de Genève sur les terres des Bernois au peys de Vaux, pour avoir confessé haut et clair et fort librement audt lieu, quelques /319/ articles de nre foy et religion catholique. Alors toute la congrégation des chefs et principaux hérétiques frémissoit de rage, principalement voyant que nonobstant toutes leurs loix publiques et publiées, par lesquelles ils deffendoient absolument que personne n’eût à porter des vivres ou choses samblables à Thonon pour le secours des catholiques, néantmoins il est arrivé, par la divine Providence, que toute cette grandissime assamblée de peuples, a été pourveue d’ailleurs très abondamment des choses nécessaires; et nonobstant la défense des Bernois, que personne n’eût à ajuster ou préparer, moins encor à fournir ou subministrer, en quelle façon que ce fût, aucuns batteaux ou barques pour passer le lac, jamais pourtant le peuple ne manqua de passer et repasser, peut-être la nuict, sans que jamais aucune tempête ny mauvais temps ait donné le moindre empêchement ou porté aucun dommage, non sans grand admiration de tous ceux quy ont connoissance de ce lac, et pendant un sy long temps.
§ 16. Enfin, la malheureuse et infourtunée trouppe des diables et des ennemis de Dieu et de la foy catholique, ne sçachant plus que faire, eurent recours à une pensée vrayement diabolique. Composant un antijubilé, imprimé en une grande fullie, l’envoyans par tous les lieux publics et le faisant affiger par tous les carrefours de la cité de Genève, duquel l’intitulation étoit telle: « Le grand jubilé du Père Eternel, Dieu souverain, envoyé de paradis. » Et, à la fin, étoit écrit: « Donné en paradis. » Et puis: « Paul, apôtre, secrétaire. »
Tous ceux quy passoyent par Genève trouvoyent d’abbord ce libelle diffamatoire et plein de vitupère, jubilé quy contenoit infinis blasphèmes contre l’authorité du souv. pontife et tous les articles de la foy catholique. Ils disoyent en iceluy qu’ils absolvoyent de tous les vœux de religion et donnoient indulgence plénière, mêlans plusieurs hérésies et, pour les authorités, citoyent avec un impiété intolérable, la ste écritture.
Mais comme il n’y a point de conseil quy prévalle contre Dieu, et toutes choses coopèrent en bien à ceux quy ayment Dieu, ce maudit jubilé de Genève, boutique de Sathan, fut comme un peu d’eau aspergée sur les cœurs ardents de nos /320/ prédicateurs et cathéchistes, quy s’enflamoyent de nouveau à prêcher avec plus de ferveur et continuellement contre cet écrit très impie, prouvans expressément l’antiquité, la vérité et la vertu des indulgences sacrées, octroyées par le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, preuvans les œuvres satisfactoires et la pénitence être nécessaires, leurs mérites provenant des mérites infinis de nre Rédempteur, quy nous sont appliqués, moyenant la coopération de notre volonté à la volonté de Dieu, pour la satisfaction deue à la divine Majesté lésée par le pécheur, et nostre justification et sanctification par la production des œuvres susdtes de pénitence et satisfaction, quy sont comme la cause subjective de cette formelle et expresse application de la très suffisante et surabondante rançon du précieux Sang, offerte et actuellement payée par le souverain Sauveur quant à la suffizance pour tous les humains, mais quant à l’efficace pour ceux seulement quy, ôtant l’empêchement de la grâce par la détestation du péché, et renversans la muraille qu’il avoit édifié entre Dieu et l’homme, par la résolution de ne plus offencer, se disposeroyent avec l’ayde de la grâce prévenante, à la susdte application des mérites de J.-C. pour leur justification et sanctification, et plusieurs autres semblables documentz sacrés, que nos pères prédicateurs donnoyent avec des novelles ferveurs contre leur secte maudite.
Ce quy fit un grandissime effect, parce que l’occasion d’iceux réveilloit les esprits et faisoit apporter une plus grande attention, et opéra en plusieurs catholiques de divers royaumes et provinces une très grande consolation.
Et à ce propos arriva qu’un catholique retournant du st jubilé et passant derechef dans Genève, quy avoit entendu les prédications du R. p. Chérubin, étant interrogé de ces messieurs les prétendus réformés de Genève sur le suject du jubilé, leur répondit entr’autres: « J’ignore entièrement quel est votre jubilé. Je vous voy fort en peine; vous n’épargnez aucun effort pour le communiquer et publier, et personne ne vient pour le gaigner. Et pour le nôtre de Thonon, vous voyés des peuples infinis quy y accourent de toutes partz, preuvant par ses discours le mutuel et unanime sentiment des catholiques, à croire et tenir fermement tout ce que la ste Eglise croit. » /321/
Au contraire des hérétiques, comme argumentoit S. Augustin des hérétiques de son temps. Jamais l’hérésie calvinienne ne s’estoit treuvée en telle fête ou rencontre. Tous les catholiques étoyent autant de prédicateurs qui prêchoyent l’authorité du souverain pontife, la vérité des indulgences, la vertu d’icelles et les autres articles de nre foy controversés par les hérétiques, de quelle secte qu’ils soyent. Et quand les argumentz n’opéroyent pas en eux verbalement, les catholiques imprimoyent le signe de la ste croix par les chemins, parmy les bois et forêts et sur les murailles; particulièrement les Bourguignons étoyent affectionnés à cela. Les bons discours des catholiques avec leurs bons exemples de piété touchoyent tellement au cœur des pauvres errants, plus de profession que d’affection, et plus par ignorance que par opiniâtreté, que l’on a vu plusieurs de ceux même de Genève, au logement des allants et venants du st jubilé, quy demandoyent des Agnus Dei aux pèlerins et se les faisoient coudre dans leurs habits avec autant de signe de dévotion que s’ils eussent été des catholiques habituels, et avec la même dévotion demandoyent des images des saincts et des mystères de nre rédemption.
Le concours des peuples fut bien si grand à ce st jubilé qu’il le falut prolonger par authorité du St-Père, le pape, d’un moys entier, de sorte qu’il dura troys moys.
CHAPITRE XIII
Des fruicts spirituels produicts au sainct jubilé de Thonon.
Les fruicts de cet arbre de vie Jésus-Christ, nre Seigneur, planté au milieu de son Eglise catholique, jusques à la fin du monde, non seulement par la communication de sa grâce ès sts sacrementz, mais par sa réelle et invariable présence en l’eucharistie sacrée, a produict par le moyen de ce st jubilé, concédé par la bouche de son lieutenant-général, l’évêque de Rome et souverain pontife, en toute son Eglise, sont innombrables. Mais pour le présent, nous les réduirons à deux chefs: l’un montrera les vérités jadis occultes, non seulement aux ennemis de la foy, mais encor à plusieurs sages mondains entre les catholiques, manifestées à l’occasion des énergumènes et possédés corporellement par les démons. L’autre produira en avant quelques conversions faictes de plusieurs hérétiques obstinés, à la foy catholique, de diverses régions, et de plusieurs grands pécheurs qui, dans le giron de l’Eglise par la profession de la foy, se veautroyent dans les ordures du péché et se perdoyent malheureusement dans la sentine d’icelle, quy est la congrégation des méchants quy ont résolu de porter toujours les yeux de leurs esprits du côté de la terre, et vivre comme s’ilz ne croyoyent point de Dieu, ny le tribunal de sa justice.
§ 1. Venons au premier chef: les énergumènes et possédés accouroyent de toutes parts au st jubilé de Thonon, si bien qu’en peu de temps on en vit plus de deux cents, entre lesquels plusieurs faisoyent voir manifestement la vérité de nre foy et religion catholique. On voyoit, par des signes manifestés aux doctes et bien sensés aussi bien comme au peuple, les grands /323/ tourments qu’ils souffroyent quand ils étoyent dans l’église de la glorieuse Vierge mère, N.-D. de Compassion, et ès exorcismes continuels quy se faisoyent par charité pour le secours des oppressés.
Ces démoniaques et possédés discernoyent les hérétiques occultes entre les catholiques et les manifestoyent publiquement, disans à haute voix: « Cetuy-cy est des nôtres », le montrant avec le doigt. Quelques fois ils disoyent: « Chassés cet hérétique dehors », et avec semblables parolles et actions donnoyent de la terreur à plusieurs quy, par curiosité, assistoyent aux sts exercices des catholiques.
Un religieux de St Benoict de l’abbeye de Cluny fut envoyé par son abbé, avec bonne procure pour s’opposer à l’union de quelques bénéfices que Sa Sté avoit annexés à la Ste-Maison de Thonon. Etant adverty charitablement qu’il ne devoit pas s’opposer à un si st et si grand œuvre quy ne visoit qu’à la propagation de la foy catholique, et empêcher et troubler le st jubilé, iceluy persistant à vouloir exécuter la commission quy luy avoit été donnée de son supérieur, la nuict suyvante, comme il voulut dormir, il sentit à son imagination plusieurs diables quy, comme soldats, entrèrent en sa chambre comme par violence et tirèrent son lict, luy reprochant plusieurs choses, se sentant sensiblement possédé, comme d’une fumée quy entra dans son corps, des démons. Le lendemain, à trois heures du matin, Monsr Critan, sacristain du jubilé, allant ouvrir l’église, le religieux luy déclara son affliction. Monsieur Critan, ne voulant croire son discours fit venir un exorciste quy luy fit voir la vérité du faict. Le col luy enfla comme la tête; le visage devint noir et les yeux comme feu. Le même fit-il devant le p. Chérubin. Monsr le sacristain le fit loger et manger avec les pénitenciers séculiers. Un vénérable prêtre, curé de Milan, l’exorcissoit tous les jours deux fois. Quelques jours après il se persuada n’estre point possédé et partit de Thonon. Mais il ne fut pas sitôt hors des limites du lieu qu’il fut tellement troublé des diables, qu’il fut contraint de retourner à Thonon. Monseigneur de Grenier le voulut voir et, comme il étoit religieux du même ordre que luy, il le voulut assister. Le religieux étant à genoux en sa présence, le col luy enfla et les autres accidents /324/ luy arrivèrent comme dessus, ce quy donna de l’effroy à Monseigneur. Il luy fit quelque remontrance, et puis le religieux s’étant retiré pour quelques jours, il fut exorcisé comme auparavant et le dernier exorciste étoit le R. p. Rodolphe, gardien des RR. pp. feuillants de Nre-Dame de Montdenis, très expert en cet exercice.
Etant délivré par les exorcismes de l’Eglise et les intercessions de Nre-Dame de Compassion, il confessa publiquement les tourmentz que les diables, exécuteurs de la justice punitive de Dieu, comme il disoit, luy avoyent faict souffrir, fit publique pénitence, demandant pardon de son péché et promettant solennellement vouloir désister de toute opposition, ains de vouloir favoriser ce st œuvre de tout son pouvoir; et du depuis vêquit fort dévotement.
Son accident susdt, sa confession et sa pénitence publique servirent d’argument, avec plusieurs autres preuves signalées, comme nous verrons encor cy-après, pour convaincre les incrédules quy ne pouvoyent croire que vrayement il y eût des sorciers, ny des vrayement possédés par les diables; mais attribuant tout à fantasie ou fiction, toléroient en leurs provinces de très grands maux, ne châtians point semblables gens quy donnent tels maléfices jusques à introduire les démons dans les corps de plusieurs innocentz ou criminels, selon que la divine Providence le permet, pour en tirer néantmoins un plus grand bien pour sa gloire. De là est venu que les magistrats découvrant la malice des hommes qui, comme seigneurs de leur droict naturel, se donnent au diable librement pour faire ce métier, s’obbligeans à faire tout le mal qu’ils pourront, ont commencé à détester cette race de gens ainsi dénaturés et les châtier exemplairement, comme très pernicieux et dommageables au bien public, ce quy n’est pas un petit profit et fruit peu salutaire de ce st jubilé.
§ 2. Dans l’occasion de ces exorcismes continuels, il arriva un cas quy donna quasy autant de récréation aux catholiques que de terreur et espouvante aux hérétiques. Les énergumènes et possédés arrivoyent à Thonon de toutes parts, comme dit est, autant des Bernois hérétiques que des autres provinces et /325/ régions catholiques, principalement des jeunes filles présentées par leurs parents aux exorcistes pour estre exorcisées, parce que les ayans premièrement présentées à leurs ministres, à ce qu’ils les délivrassent du pouvoir des démons, les ministres leur disoyent : « Allez les mener delà le lac à Thonon et les présentez aux capucins, car il se fait par delà un certain exercice des papistes quy conjurent les démons par l’entremise de leurs ecclésiastiques et en délivrent quelques-uns. » Ce quy fut cause qu’il en venoit si grande quantité, tant de femmes mariées que de vêves et de filles.
Entre lesquelles se trouva une fille catholique, possédée de trois légions de démons, c’est-à-dire dix-neuf mille neuf centz nonante huict, quy n’est pas loin de vint mille. Cette fille nommée Péronne, étant conjurée et déjà délivrée de deux légions, le chef de tous ces démons étoit demeuré avec la troisiesme partie quy étoit encor restée dedans son corps. Le principal exorciste étoit un prêtre très dévot de l’ordre de St-Bernard, réformé, poursuivant sa pointe pour les exorcismes, en vint jusques à ce terme que de les obliger par instrument public à la sortie et à laiser cette fille entièrement libre, dans un certain temps quy fut au jour suivant, lequel étant arrivé, on conjure ce démon chef de tous les autres, nos pères aydans à l’exorciste avec les exercices des catholiques accoutumés en tel cas, disans des litanies et autres oraisons devant le très St-Sacrement, en vertu et par l’authorité duquel l’exorciste contraignoit ce démon à exécuter ce quy étoit contenu dans le contract ou instrument public, soû des grandissimes peines. Le démon répondit qu’il ne pouvoit pas sortir. La cause étant demandée par l’exorciste, le démon répondit que la sorcière quy l’avoit mis là, avoit fait de nouvelles ligatures. L’exorciste dit: « Je ne te croy point, car tu es un menteur, et partant, je te commande d’observer le pacte faict. » Alors le malin esprit dit: « Je te dy la vérité, et c’est celle qui a donné le mal à nre grand ennemy. — Quy est ce tien grand ennemy ? » dit l’exorciste. Et le malin esprit dit: « O je ne le veux pas manifester. » L’exorciste commença à le contraindre avec des nouvelles conjurations et peines, et finalement avec des actes extraordinaires et hurlementz, il dit: « C’est ce, ce, ce Chérubin. », proférant ce nom avec tant de force et de bruict /326/ qu’il sembloit que cela fût une balle de canon poussée par la force d’une très fine poudre, et la jeune fille demura libre en la façon que je diray cy-après.
§ 3. En confirmation de ce que dessus il faut noter que, peu avant que le R. p. Chérubin allât à Rome, la première fois, l’an 1599, il avoit célébré à Thonon l’Oraison de Quarante-Heures, comme nous avons vu cy-devant, laquelle pour avoir été très fructueuse au regret des Bernois comme celle d’Annemace avoit été particulièrement au respect de Genève, ayant banny par décret de S. A. SS. et la religion prétendue et tous les ministres; elle fut cause motive d’une diabolique délibération des ennemis de faire mourir le p. Chérubin. A cet effect luy fut présentée une boitte de confitures en tablettes, luy disant qu’elles étoyent propres pour conforter l’estomac et la tête parmy ses grandes fatigues et qu’il en usât librement; un mattin, comme il devoit prêcher, demy heure auparavant il prit de ces tablettes. Environ la fin de la première partie du sermon, il sortit hors de soy-même et devint comme furieux; néantmoins toutes ces pensées et discours étoyent contre Genève, la reprenant du grand dommage qu’elle avoit fait à tant d’âmes, et demeura en cet état huict ou dix jours, et après retourna à soy comme auparavant par la grâce de Dieu et de la glorieuse Vierge mère, à laquelle il avoit tant de dévotion, sans jamais plus se ressentir de cet infirmité, ains au contraire, par la grande subtilité d’esprit et prodigieuse mémoire qu’on vit en luy du depuis, il faut croire que Dieu luy avoit augmenté ces dons naturels pour récompense de ses souffrances et confondre ses ennemis infernaux.
L’exorciste voulut sçavoir comme avoit été faicte cette méchanceté; le démon luy répondit par la bouche de la fille que c’avoit été en luy faisant manger de cervelles de chatte, mais bien pour luy qu’il en mangea peu et n’eut pas force de faire plus de mal, dit la jeune fille. Six de nos pères étoyent présents à ce que dessus. Au reste, telle étoit la vertu de ce bon père que jamais il ne voulut permettre que l’on fît aucune recherche, ny quy avoit fait le mal, ny quy avoit donné les tablettes. Il ne pouvoit pas, s’il se peut dire, offenser ou abandonner son Dieu, par malveuillance ou désir de vangeance, ayant une âme sy /327/ pure que ceux quy en avoient le maniement sçavoyent qu’il étoit tellement orné de la vertu de charité quy nous fait être le temple du St-Esprit, qu’il ne pouvoit vouloir mal à personne; mais pour la preuve de cela luy-même en est la pierre de touche, n’y ayant personne quy luy ait jamais entendu dire une parolle contre ceux quy l’avoyent offensé, tant en sa personne, comme ès grandes traverses qu’il avoit souffert en ses stes entreprises, mais seulement étoit affligé de l’offense de Dieu et du grand détriment des âmes quy résultoit de cette traverse et autres semblables.
Pendant le temps qu’il fut incommodé, sur la fin de ses secondes Quarante-Heures de Thonon, les pères le firent retirer en nre convent d’Annessy où, dans peu de jours, il fut entièrement remis par la grâce de Dieu, et retournant à Thonon poursuyvit la pointe de ses pieux desseins, comme appert clairement à qui considère toute l’histoire décritte cy-devant, depuis la closture des susdtes Quarante-Heures.
Retournons maintenant à nre énergumène. Ce malin esprit se voyant pressé de nouveau et contraint dit: « Je ne puis éviter d’accomplir ce quy est porté dans le contract; mais ne me mande point dans un désert; permets que j’entre dans le corps d’un hérétique. » L’exorciste répondant que, par la grâce de Dieu, il n’y en avoit point dans ce lieu à présent, c’étoit dans l’église grande et spacieuse de St-Augustin, presque toute remplie de peuple en cette occasion, entre lesquels étoient plus de trois cents, tant gentilhommes que damoyselles ou seigneurs et dames, presque tous de Dauphiné et autres lieux de France. Le malin esprit repartit: « Donne-moy seulement licence d’entrer dans le corps d’un hérétique et je l’auray bientôt trouvé. » Et voilà qu’au même instant deux hérétiques quy étoyent cachés et inconnus par-dedans la mêlée des catholiques quy se mirent à fendre la presse et, à la vue de tout le monde, courans de tout leur pouvoir, s’enfuirent dehors, non sans admiration de toute l’assamblée pour la gloire de Dieu et de son Eglise catholique.
On pourroit racconter plusieurs semblables choses arrivées dans ces exorcismes faicts contre les malins esprits quy possédoyent les corps humains, quy servyroyent d’exemples aux catholiques, de confusion aux hérétiques et d’argumentz /328/ certains pour la vérité catholique et l’approbation des exercices de la ste Eglise romaine; et ces merveilles ne se faisoyent pas seulement par le moyen des exorcismes et conjurations, mais encore par les adorations que faisoyent les démons à la très Ste-Trinité distinctement et à l’humanité de Jésus-Christ, au très St-Sacrement de l’autel, à la très ste Vierge, mère de Dieu, et enfin à tous les saincts; et ces adorations étoyent faictes par les démons avec tant de révérence et de telle manière qu’ils faisoient bien paroître qu’ils étoyent doctes et qu’ils sçavoyent très bien toutes ces distinctions de dignités et excellences d’adorations, principalement au respect des trois personnes de la très Ste-Trinité, ce quy donnoit une grande émotion dans les cœurs des catholiques quy admiroyent la connoissance des démons par la différence de ces adorations.
Non seulement ce que dessus donnoit de l’étonnement, mais encor la crainte et la terreur que ces malins esprits avoient des parementz de l’Eglise, comme de l’étole sacerdotale et autres choses exposées en l’exercice des exorcismes, surtout de l’eau bénite, agnus Dei, reliques des sts, voire même de la chorde des capucins, appliquée sur eux au nom de nre père séraphique S. François, laquelle leur étant mise sur le dos, c’est chose incroiable comme ces démons exprimoyent les tourmentz qu’ils souffroient principalement au feu, et ce, en présence des hérétiques, crians horriblement : « Otez cette chorde quy me brûle et tourmente. »
Et quand les capucins provocquoyent les hérétiques de toucher eux-mêmes les possédés avec la même chorde, et leur demander s’ils sentoyent sa chaleur, les possédés répondoient: « Ouy que je la sens, et que tropt à mon tourment. »
Tout ce que dessus est dit afin que l’on voye comme, de tous les exercices des catholiques même des plus petits, les hérétiques y faisans réflexion et raisonans sainctement pouvoyent tirer des argumentz et des solides preuves de la vérité catholique, combien valent et sont puissantes les stes coutumes, cérémonies et usages catholiques, réglées et ordonnées de la ste Eglise romaine !
De ces choses se servoyent fort à propos les prédicateurs et principalement le R. p. Chérubin et les autres capucins, ses /329/ coadjuteurs, pour montrer en leurs prédications aux hérétiques, que toutes les cérémonies desquelles se sert la ste Eglise catholique, ne sont point superstition, comme ils disent, mais des traditions apostoliques receues et conservées de la primitive Eglise.
§ 4. Le second chef promis cy-dessus regarde les conversions admirables quy se sont faites pendant le st jubilé de Thonon, tant des hérétiques que des grands pécheurs catholiques. Elles sont bien en si grand nombre qu’on ne les sçauroit exprimer, principalement à l’occasion des exorcismes qui faisoient un grandissime effect d’émotion et conversion ès hérétiques. Si faut-il en dire quelque partie pour la gloire de Dieu et l’édification du prochain :
Et premièrement une femme bernoise de qualité fort honorable, laquelle venant à se catholiser, personne de sa parenté, ny son mary ny elle-même ne s’étoient aucunement apperceus qu’elle fût possédée du malin esprit et, en même temps qu’elle abjura l’hérésie, le démon se découvrit, criant par la bouche de cette bonne dame et disant: « Ha ! malheureux, je ne puis plus demeurer icy caché; ains je suis contraint de me manifester. » Dont il fut exorcisé et chassé de ce lieu et, par la grâce de Dieu, la bonne dame resta entièrement délivrée au corps, du démon, et en l’âme, de l’hérésie, tirannie d’autant plus pernicieuse que celle du démon, que moins elle est apperceue et reconnue pour telle, étant revêtue d’une feinte apparence de religion.
Plusieurs personnes de fort bonne et honnête condition, de noblesse et autres, même de Genève, furent catholisées au st jubilé, mais entre autres un religieux apostat, que Monsr d’Ediguières, gouverneur du Dauphiné, entretenoit au collège de Genève pour l’avancer aux lettres et en faire un grand ministre, et avec cetuy-cy vinrent quelques autres avec une grande ferveur d’esprit, du Dauphiné, de Lion et de la Champagne, pour se faire tous catholiques, entre lesquels se trouva un vieillard de Troye en Champagne, quy étoit prêtre et avoit demeuré trante ans avec les hérétiques, et un cannonier d’Orange, quy est voisin d’Avignon, quy servoit le susdt seigneur d’Ediguières. Le R. p. Chérubin le voulant absoudre au tribunal de conscience à /330/ cause de la grande foule de peuple quy pressoit tropt, il répondit qu’il vouloit être absous publiquement, ce quy fut faict, mais avec tant de sentiment de Dieu qu’il ne se peut rien dire de plus, adjoustant aux parolles de sa profession: « et pour cette ste foy catholique, je suis prêt à l’effusion de mon sang », et par après, retournant en son peys, il souffrit de très grandes persécutions des hérétiques.
En ce jubilé se convertirent quelques-uns des plus obstinés habittants de Thonon, quy étoyent retournés des terres de Berne pendant les précédentes occasions de guerre, entre lesquels fut un médecin, nommé Pèlegrin quy, peu avant sa mort, de son plein gré, voulut abjurer l’hérésie et professer la foy catholique, et après avoir confessé ses péchés avec grande contrition se communia fort dévotement. C’est chose fort remarquable et n’est pas un petit fruit spirituel, que toute cette terre quy ne cédoit point en malice à la cité de Genève se soit entièrement purgée d’hérésie dans un bain de tant de larmes quy y ont été répandues l’espace de deux moys par eux et par les autres, et maintenant soient entièrement dédiés au service de la B. V. Mère de Dieu, leur libératrice en son Fils par le mérite de ses douleurs, desquelles elle a été transpercée, puisque toutes les actions quy se faisoyent en ce lieu se terminoyent et résolvoyent en larmes de componction et de dévotion, en laquelle ville auparavant, quand le R. p. Chérubin y entra, n’y avoit qu’un seul catholique naturel du lieu, et en ses prédications n’avoit que cinq ou six auditeurs, comme a été dit en son lieu.
Il arriva aussy en même temps un jeune adolescent allemand de peys fort éloigné qui professoit l’hérésie de Luther, lequel se convertissant abjura publiquement son hérésie et, ayant faict profession de la foy catholique, se fit inscrire publiquement en la ste confrérie de Nre-Dame de Compassion.
Se présenta ausy un Anglois lequel entendant une si grande commotion de piété étoit venu de Genève à Thonon pour voir ce qui se faisoit et étant touché de la main de Dieu, se convertit avec des témoignages très exprès d’une singulière dévotion.
On vit des conversions de peuples entiers quy venoyent se catholiser à ce st jubilé, habitans de quelques terres du même /331/ Chablays, quelquefois mille, autres fois deux mille, quy étoyent encor restés en l’hérésie, si bien que tout cet Etat se purgea entièrement de l’hérésie par le moyen des exercices de ce st jubilé, mais en particulier abjurèrent l’hérésie et se firent catholiques, six ministres, entre lesquels un étoit de Genève, quatre des terres de Berne et un de France, quy étoit fameux en sa profession et bien connu de la noblesse de France.
Se catholisa aussy un gentilhomme bernois nommé Monsr de Ste-Claire quy du depuis a été ballif de Gex, et plusieurs autres personnes honorables.
En ce même temps du jubilé fut envoyée une fille nubile avec une lettre adressée au R. p. Chérubin en ces termes:
Révérend père,
Nous vous envoyons cette fille laquelle se trouve d’ardent désir de se faire catholique papiste. Nous vous la recommandons à ce qu’elle soit receue et que l’on ait soin d’elle, assurant vre Paternité que nous sommes plusieurs, de qui (si nous avions aussy peu à laisser qu’elle) elle auroit une grande suitte.
Le vénérable père Augustin Pelletta envoya cette lettre à Monseigr l’éminentissime cardinal Blanchetti, son singulier seigneur confident, pour la faire voir à la Sté de Clément VIII, avec l’occasion de présenter audt seigneur, le susdt seigneur de Ste-Claire, lequel aussitost qu’il fut catholique, voulut aller baiser les piés de Sa Sté.
C’est assés de voir l’ongle pour connoître le lion, et ce peu de conversion d’hérétiques pour conjecturer le reste. Passons aux conversions des pécheurs catholiques quy ne sont pas moins nécessaires pour l’acquisition du ciel.
§ 5. En ce st jubilé se firent des conversions de pauvres pécheurs invétérés, du tout admirables et ravissantes. Tous vouloyent faire des confessions généralles. On voyoit des seigneurs et des dames de très bonne condition de gentilhommes et damoyselles se confesser avec des torrents de larmes. Là, on trouvoit des pécheurs quy ne s’étoyent confessés de dix, vingt, trante et quarante ans; on voyoit des restitutions et satisfactions de grandissime importance; on voyoit des changementz /332/ de vie quy faisoyent voir appertement que c’étoit un œuvre de Dieu quy touchoit avec le doigt de son St-Esprit les pauvres pécheurs, pour en faire des justes.
Un certain président de France et vénérable se présenta au R. p. Chérubin, disant: « Je suis venu en ce lieu pour jouir d’un si grand don de Dieu. Je vous supplie de me donner l’absolution de mes péchés », et à l’instant fut tellement surpris d’une tendresse de cœur que, ne pouvant contenir l’abondance de ses larmes, il sortit dehors comme un autre S. Pierre et pleura amèrement ses péchés, rompant son cœur de douleur avec les catharactes de ses yeux.
Plusieurs recevoyent et prenoyent des pénitences corporelles, lesquelles portoyent des marques assurées d’une très grande contrition et donnoyent à ceux quy sont appellés au service de Dieu des très beaux documentz pour les exciter à le servir avec une plus grande ferveur d’esprit. Tous les peys circonvoisins s’étonnoient de voir une si grande dévotion des catholiques, particulièrement les nouveaux convertis, d’où ils tiroyent des argumentz de louer la divine bonté quy les avoit ainsi appellés et provocqués à la foy catholique, protestans qu’ils ne voudroyent pas, pour tout l’or du monde, persister au premier état.
§ 6. Mais les Genevois, ennemis de la lumière vivifiante de la piété et religion, excitoyent toutes les borasques pour empêcher la continuation, employant toute leur industrie et crédit pour semer le bruict de toutes parts, mais particulièrement par la France, que la peste avoit été découverte à Thonon pour épouvanter par ce moyen les peuples catholiques et les détourner de leur dévotion; lesquels arrivans à Thonon se disoyent les uns aux autres: « O les grands et insignes menteurs que sont ces Genevois quy avoyent faict courir le bruict en nos quartiers que la peste étoit à Thonon, ce quy est très faux, et n’y a de peste que dans leurs esprits mortifères et en tous leurs sectateurs. »
Il est bien vray qu’on découvrit les hérétiques quy faisoient tout ce qu’ils pouvoyent pour l’introduire parmy les catholiques, et des hommes sages et prudentz trouvèrent les lieux /333/ quy avoient été engressés pour cet effect et autres samblables dispositions à cela. Mais par la faveur du ciel, il ne s’en ensuivit aucun mal; ains seulement un argument invincible de la protection divine en tel cas, et de l’aggréement de la divine bonté pour ces sts exercices de piété, lesquels alloyent toujours augmentant par la grâce de Dieu à la confusion des sectes adversaires. La renommée de cette grande dévotion se répendant jusques aux Etats plus éloignés de Suisse, d’Allemagne, de France, en telle sorte que même des personnes fort notables de la cour de l’empereur y vinrent pour participer à ce thrésor ineffable, exposé au public; et sans doute que si quelque trouble arrivé en France n’eût apporté du divertissement, ce st œuvre se fut de plus en plus dilaté, quy alloit toujours croissant et de jour à autre s’augmentant.
Un docteur de Genève racconta au p. Chérubin que quand on voyoit dans Genève des si grands seigneurs et dames de divers peys passer par leur ville, à piés, le bâton blanc en main et avec tant d’humilité, ils restoyent tous étonnés et confus, et les seigneurs mêmes du conseil de la cité serroyent les épaules et, pleins d’admiration, ne sçavoyent que dire de cela. Principalement voyant les François, Savoysiens, Bourguignions et autres être arrivés à une si grande uniformité d’affection et d’une telle dévotion, considérans qu’il n’y a prince quel qu’il soit quy peût ainsi disposer des peuples, admirans une si grande union de tant de sortes de nations, pour la confession et exaltation de nostre ste foy et religion catholique, ce quy laissa dans Genève une telle impression de l’Eglise romaine que l’on vit manifestement un notable changement en ladte cité; et on trouva du depuis plusieurs de ses habittants préparés à se faire catholiques; et se vit clairement que cette mauvaise impression et opinion qu’ils avoyent de l’Eglise romaine fut notablement changée et en partie déracinée de leurs esprits, d’où procéda que nos religieux y fréquentoyent fort librement, et eux désiroyent leur conversation.
Les catholiques étoyent remplis d’une consolation indicible, voyans faire ces exercices en face des hérétiques, exaltoyent et louoient grandement Sa Sté et S. A. SS. quy tenoyent main avec tant de zèle et de si grandes dépenses à ce très st œuvre de /334/ Dieu. Car par l’espace de deux ou trois moys, ne cessèrent jamais les choses suyvantes :
§ 7. Premièrement, le très St-Sacrement fut toujours exposé et orné de divers ornementz, avec une bonne quantité de luminaires, comme a été dit cy-devant, et tous les jours, au soir, on récitoit les litanies de la bien heureuse Vierge mère, comme à Lorette.
Secondement, il y avoit quantité de musiciens et de prêtres que la Ste-Maison entretenoit, quy tous les jours chantoient la ste messe et l’office divin en musique.
Troissièmement, il y avoit plus de cent confesseurs de divers ordres, aux despens de la Ste-Maison. Les révérends pères jésuittes et les capucins entendoient les confessions dans l’église de Nre-Dame; les autres, dans l’église de St-Augustin et ailleurs.
Quatrièmement, il y avoit plusieurs religieux députés pour exorciser les démoniaques.
Cinquièmement, il y avoit un grand nombre de prédicateurs, et partant, outre plusieurs prédications quy se faisoient dehors, il s’en faisoit tous les jours trois ou quatre en la principale église, avec les disputes ordinaires de la doctrine chrétienne, principalement pour réfuter les dogmes des sectes hérétiques,
Sixièsmement, tous les jours on donnoit l’ausmone généralle, et la retraicte et entretien pour quelques jours ne manqua point aux nouveaux convertis à la foy catholique, quy n’avoyent pas de quoy vivre, outre plusieurs officiers députés aux services nécessaires, et tout cela aux despends de la Ste-Maison.
§ 8. Ce st jubilé donna les premiers principes à la conversion de nos bons voisins, Messieurs les Vallesiens quy pour lors étoient en fort mauvais état en matière de la foy, comme se verra, Dieu aydant, en la seconde partie de ce livre. Quelques-uns de ces quartiers-là, bons catholiques et personnes de qualité et mérite, vinrent à Thonon au st jubilé, et pour traicter avec nos pères à ce que la S.-M. de Nre-Dame de Compassion fondée /335/ à Thonon, fît progrès en leurs peys, et se firent inscrire en la ste confrérie de Nre-Dame de Compassion, mais parce que le susdt peys étoit pour lors presque tout infecté d’hérésie et de schisme les Seigneurs ne permettoyent pas que l’on y publiât le st jubilé, principalement quelques ecclésiastiques quy nyoient l’authorité du souv. pontife. En quoy nous voyons clairement, contre l’opinion jadis de quelques-uns, que l’on ne pouvoit dresser cette ste contrebatterie contre l’hérésie en aucun lieu plus propre et commode pour détruire ses puissances que dans ce lieu de Thonon, quy avoisine immédiatement tous les peys quy étoyent infectés de ce malheur infernal. Nous en verrons encor des preuves cy-apprès.
§ 9. Quant au nombre des personnes lesquelles comme lignes tirées d’une si grande circonférence de toutes nations se réunirent dans ce centre de Thonon, pour gaigner ce st jubilé général, selon la supputation et jugement de personnes expertes, partie par les charges communes et par les registres, partie par les images distribuées à tous les confrères quy ont été inscrit en la confrérie, et par plusieurs autres indices, on trouva qu’il étoit arrivé jusques à trois centz mille; et quelques jours, en cette petite ville, se voyoyent dix mille personnes et toutefois tous étoyent bien receus et commodément logés.
Les Genevois quy tenoient comte, ès portes de la ville, de tous ceux quy y entroyent pour le suject du jubilé, ont racconté eux-mêmes qu’en tout le temps du jubilé ont passé par leur ville cent cinquante mille personnes; de Savoye, tous ceux quy sçavoyent et pouvoyent marcher s’y acheminèrent fort exemplairement.
Les Bourguignions, outre les témoignages admirables qu’ils donnoyent d’une singulière dévotion en tout ce quy regardoit la foy catholique, y vinrent en telle quantité que les grosses bourgades et parroisses demeuroyent tellement vuides, qu’à peine y trouvoit-on une vintaine de personnes, tout étant allé à ce st jubilé; et toutefois ce n’étoit pas sans souffrir beaucoup d’injures et mépris parmy les places et rues des villes et bourgades des hérétiques. Car comme la paille se trouve avec le grain et le soleil endurcit la boue et liquéfie la cire, ainsy parmy /336/ les peuples ennemis de la foy il y avoit des personnes, peut-être la pluspart quy étoyent émues à pitié et dévotion, mais aussy il y en avoit d’autres quy se glorifioient dans leurs insolences.
§ 10. La présence de Monseigr de Grenier, évêque de Genève, y apporta des grandes consolations et une singulière édification, non seulement à ce peuple de Thonon, mais encor à tous ces peuples étrangers quy abbordoyent de toutes partz, lesquels pour la plupart ayant gaigné le st jubilé ne croyoyent pas avoir bien faict sy, avant leur départ pour leur retour, ils n’alloyent prandre la bénédiction de sa révérendissime Seigneurie, laquelle témoignoit aux yeux d’un chacun tant d’humilité, tant de piété et tant de charité, que plusieurs disoient que vrayement le St-Esprit habittoit en luy, et ceux quy résidoyent près de sa présence en pouvoient dire des merveilles.
Si jamais la Savoye vit des vives et ardentes dévotions, ce fut alors, avec un ordre admirable étably quant aux choses spirituelles par Mondt Seigneur le révérendissime, et quant aux choses temporelles par S. A. SS. et son Souverain Sénat, par l’entremise de la personne du seigneur président Bavoz, commis et député par S. A. SS. et ledt Souverain Sénat de Savoye, pour ordonner et prandre garde que tout marchât par bon ordre et sans confusion.
§ 11. Enfin se fit la closture du jubilé avec une très belle procession quy vint d’Evian, ville très ancienne et honorable du Chablays, deux petites lieues au-delà de Thonon, du côté de Valley, située sur le bord du lac et fort agréable, mais surtout louable en ce que jamais elle n’a quitté la foy catholique, nonobstant les occasions de guerre. En cette procession étoit représenté avec une singulière industrie par des personnes vivantes tous les sts apôtres de J.-C., les patriarches et prophètes, avec les sibilles prophétesses, mais principalement la glorieuse Vierge mère, N.-D. des Sept-Douleurs, au passage de laquelle se trouvèrent environ cinquante démoniaques quy donnoyent des rugissementz très horribles et faisoient des actions très épouvantables, mais particulièrement en la présence, et lorsque passoit celle quy représentoit la B. V. transpercée de sept épées, /337/ fort artistement accomodée, quelques-uns criant à haute voix: « Pourquoy est-ce que vous êtes venue icy nous débouter de nos propres demeures ? »
§ 12. Au reste la raison pour laquelle nous avons si souvant parlé cy-dessus, selon les occasions quy se présentoyent, de la confrérie de Nre-Dame de Compassion, c’est parce qu’il en étoit fait mention en la bulle du st jubilé, disant ainsi: « A ceux quy visiteront l’église de la Ste-Maison. en laquelle est instituée la pieuse congrégation ou société des fidèles », etc. C’est pourquoy du depuis on ordonna certains articles pour statuz en ladte confrérie, quy devoyent être observés par ceux quy s’y étoyent enroollés et inscritz.
Que chacun des confrères doit par les meilleures voyes et moyens qu’il pourra, selon sa qualité et condition, ayder et favoriser la propagation de la foy et religion catholique, apostolique, romaine, et la conversion des hérétiques, l’extirpation de l’hérésie en général, mais spéciallement de Genève et ses sectateurs, les induissans de tout leur pouvoir à reconnoistre et se soumettre à l’obéissance de la ste Eglise et du souverain pontife.
Pour la révérence de la ste Vierge, Nre-Dame, et en protestation qu’ils sont enfans de la ste Eglise romaine, porter sur soy et tenir en leur maison, l’image de Nre-Dame de Compassion des Sept-Douleurs.
Dire tous les jours sept Pater et sept Ave Maria, saluans la très ste Vierge en l’honneur des sept mystères douloreux quy se trouvent en la vie et en la mort de N. Sr J.-C. les appliquans pour la conversion des hérétiques.
Ayder charitablement ceux quy se convertissent à la foy catholique, tant ès choses spirituelles, pour le bien de leurs âmes, qu’ès corporelles, afin que chacun d’iceux selon sa condition puisse vivre en bon chrétien catholique.
Une fois l’année faire un ausmone selon leur volonté, pour l’ayde et soulagement de la Ste-Maison afin qu’elle puisse persévérer en ses sts exercices et autres plus grands, comme de conserver et entretenir plusieurs ouvriers, plusieurs prédicateurs, pour cultiver les peuples par les prédications, composer des livres de controverse pour réfuter l’hérésie et les impostures /338/ et injures que profèrent les hérétiques contre la ste Eglise catholique et les prélats d’icelle, et pour recevoir pour quelques jours, en la Ste-Maison, soulager et assister selon son pouvoir, ceux quy se convertissent, et choses semblables pour l’augmentation de la foy catholique.
Brûler, autant qu’il leur sera possible, les livres hérétiques et leurs écrits, et procurer que ceux à quy ils appartiennent le facent, comme aussy brûler les images sales et déshonnestes ou contre le pape, et tout ce quy favorise l’hérésie.
Afin que tout ce que dessus se puisse mieux accomplir s’efforcer de tout leur pouvoir de vivre en la grâce de Dieu, fréquentans les sts sacrementz, au moins ès festes de Nre-Dame, et priant en icelles pour les bien facteurs, confrères et sœurs de cette ste société, vivants et trépassés, en laquelle sont enrôlés tant de personnes de grandissime qualité, princes et seigneurs de diverses provinces et Etats, et autres innombrables à quoy a été nécessaire d’enrichir la confrérie de grandes grâces et faveurs spirituelles.
§ 13. Cette ste confrérie fut aussy tôt en grande considération entre les bons catholiques, pour la perfection de sa fin et les grands fruicts spirituels quy en devoyent procéder, mêmes ès peys plus éloignés, ainsy que nous voyons entre autres par le contenu d’une lettre missive d’un étudiant de la grande église de Spire en Allemagne, nommé Ludolphus de Falkemberg, écritte l’an 1600, et addressée à un seigneur noble et illustre, Joseph de Vuinden, docteur en droict civil et canon, étant à Rome; la lettre est en latin, en laquelle il témoigne avec des termes fort énergiques, un contentement qu’il avoit receu en la lecture d’une précédente que luy avoit écrit de Rome le susnommé docteur quy luy avoit donné advis de cet œuvre de Dieu, inspiré au souverain pontife, s’étendant fort judicieusement sur les louanges de ce grand pape pour sa vigilance universelle, sa prudence et son zèle et la saincteté de ses pensées, en cette nouvelle institution, ne pouvans jamais assés être louée et exaltée des fidelles catholiques, ny sa sapience admirée. Il fait voir qu’à la vérité, les Sts-Pères, ses prédécesseurs de très heureuse mémoire, ont faict des merveilles pour le soulagement /339/ des peys infectés et oppressés des hérésies, pour la conservation de la foy catholique et l’extirpation des erreurs, la conversion des errans et l’instruction des ignorans, témoins tant de collèges tant célèbres qu’ils ont institué, non seulement dans Rome et en Italie, mais encore par toute la chrétienté, pour avoir des ouvriers à suffisance pour la moisson évangélique; mais maintenant, dit-il, est pourveu à la sustantation de ceux quy, se convertissans, quittent leurs commodités pour suivre J.-C., et se trouvent en nécessité; en quoy consiste toute la difficulté à convertir la pluspart des hérétiques; car de professer la foy catholique en des peys et sous des princes et seigneurs hérétiques, cela ne se peut; de sortir et n’avoir de quoy vivre ny où se retirer, c’est chose bien étrange. Voicy donc le remède en la Ste-Maison et parmy les confrères de la congrégation de N.-D. de Compassion. Il déplore et décrit le malheur de toute l’Allemagne, à cette occasion-là, il confesse que vrayement les RR. pp. jésuites et les nourrissons du souv. pontife font des universités, mais ils ne peuvent être partout; et partant, après avoir déploré la paucité des ouvriers, selon la grandeur de la moisson, il faict des souhaits très ardents pour avoir plusieurs hommes généreux, ou pour le moins, quelques-uns, semblables au p. Chérubin, capucin savoisien. Quant à ce quy concerne cette ste congrégation que la divine Bonté a élargi et est institué par le zèle très sainct et paternel du souv. pontife, à cette fin principalement qu’elle cerche des nouveaux moyens et travaille par l’entremise de tous ses membres, anime et donne du courage à ceux quy travaillent et s’employent soigneusement à la sustentation de ceux quy se convertissent. Il ne faut point douter, dit-il, qu’avec la bénédiction de Dieu, on ne voye en l’Eglise une abondance de fruicts spirituels recréer les enfants de ce grand père de famille, par son moyen, à la confusion des infidèles et hérétiques. Enfin donnant des louanges à Dieu et souhaittant le thrésor de grâces et bénédictions divines au souv. pontife et à tous ceux quy coopèrent à ce st œuvre, en proclame l’institution parmy les principaux seigneurs et officiers de sa maison impériale, souhaictant de voir la propagation et participation de ce bonheur, après de plus pleines informations et instructions sur ce suject, puis conclud avec les humbles remerciementz à son bien faicteur. /340/
Des indulgences de la confrérie de N.-D. de Compassion, 1599.
§ 14. Notre St-Père le pape Clément VIII a concédé indulgence plénière à tous fidèles chrétiens de l’un et de l’autre sexe, entrans au nombre des confrères de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion, lesquels contricts, confessés et communiés, en chacune ou quelqu’une des festes de Nre-Dame, dans les premières vespres jusques aux secondes, visiteront l’église de ladte Ste-Maison de N.-D. de Compassion, au lieu de Thonon près Genève, où est institué ladte confrérie, pour la conversion des hérétiques, priant Dieu pour l’extirpation des hérésies, l’exaltation de la ste Eglise et pour la paix et union entre les princes chrétiens, ainsi qu’appert par la bulle authentique, plombée, donnée à Rome, le 11 septembre 1599.
Derechef ladte église de Nre-Dame de Compassion, se trouve pourveue par le St-Siège de quelques pénitenciers ayant pouvoir de recevoir tous les hérétiques à la ste Eglise, voire même relaps, excettés les notablement qualifiés, et tant iceux que tous les autres chrétiens absoudre de quelques péchés que soyent, mêmes réservés en la bulle In coena Domini, comme aussy de toutes peines et censures ecclésiastiques in foro conscientiae et changer les vœux, excepté ceux que l’Eglise réserve ordinairement, et autres semblables grâces, pour la très grande consolation et repos des consciences des pauvres pécheurs. Pour ce sont exhortés tous fidèles chrétiens, principalement ceux quy n’auroyent heu commodité d’aller au st jubilé susmentionné, célébré à Thonon, qu’ils ne perdent cy-après un si riche thrésor et grâce singulière qu’ils trouveront en ladte église, comme aussy s’efforcer par bonnes œuvres honorer et protester la ste foy catholique audt lieu pour la conversion des hérétiques, à l’honeur de la divine Majesté.
Les fêtes de Nre-Dame sont la Conception Immaculée, la Nativité, Présentation, Annonciation, Visitation, Purification et Assomption de Nre-Dame.
Donnée pour imprimer à Thonon le premier de juillet 1601.
Signé Claude de Grenier, évêque de Genève. /341/
Le pape Paul V, de très heureuse mémoire, confirma fort authentiquement ladte confrérie de Nre-Dame de Compassion, instituée et érigée en la Ste-Maison de Thonon par son prédécesseur, de très heureuse mémoire, Clément VIII, pour la conversion des hérétiques, et les statuts quy avoyent étés faictz pour être observés en icelle.
Donné à Rome, le 21 décembre 1606, le second de son pontificat.
§ 15. Sommaire des indulgences concédées par Nre St-Père le pape Paul V aux confrères de la compagnie de Nre-Dame de Compassion ou des Sept Douleurs, fondée à Thonon, diocèse de Genève, pour la conversion des hérétiques et défense de la foy catholique.
Premièrement concède indulgence plénière et rémission de tous péchés à tous les fidèles chrétiens, lesquels entreront en ladte confrérie, le 1er jour de leur entrée, vrayement repentans et confessés, s’ils reçoyvent le St-Sacrement de l’Eucharistie.
Concède la même indulgence plénière et rémission de tous péchés à tous les confrères, tant à ceux quy sont déjà inscriptz en ladte confrérie comme à ceux quy s’y feront inscrire, de temps en temps, lesquels vrayement repentans et confessés, ayant receu le St-Sacrement de l’autel, visiteront dévotement l’église, chappelle ou oratoire de ladte confrérie, dès les premières vespres jusques au soleil couché de la fête de la Nativité de la Bse Vierge, pour chacun an, et là feront dévotes prières à Dieu pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies et l’exaltation de nre ste mère l’Eglise.
Concède la même indulgence plénière et rémission de tous les péchés aux mêmes confrères présentz et advenir et à chacun d’iceux, à l’article de la mort, si vrayement repentans et confessés, ils reçoivent le St-Sacrement de l’autel, ou bien ne l’ayant pu faire, au moins contrits et repentans, invoqueront dévotement le très st nom de Jésus, de bouche le pouvant faire, ou de cœur ne pouvant mieux.
Concède la même indulgence plénière et rémission de tous péchés à chaque confrère, lequel, par son entremisse, aura faict /342/ ou procuré la conversion d’un hérétique à la foy catholique, et que par effect tel hérétique aura abjuré et détesté l’hérésie et sera réconcilié et retiré au giron de la ste mère Eglise. Pareillement Sa Sté concède la même indulgence plénière au même hérétique converty à la foy, ayant premièrement fait une confession généralle, et l’un et l’autre étans repentans et confessés, auront receu respectivement le St-Sacrement de l’autel.
De plus, relâche à la forme accoutumée de la ste Eglise, soixante jours de pénitence à eux enjonctes ou autrement deues, aux mêmes confrères, lesquels se seront employés, en quelque manière que ce soit, à la conversion des hérétiques et, à cet effect, auront exercé quelque œuvre, et ce pour chacune fois.
Relâche comme dessus cent jours auxdts confrères, lesquels diront sept fois le Pater noster et l’Ave Maria, en l’honneur des Sept-Douleurs de la bienheureuse Vierge Marie, pour chaque jour auquel ils auront fait cela, pourveu qu’auprès d’eux, ils ayent l’image de la même Vierge Marie.
Aux confrères lesquels étans malades si, en leur chambre, ils font oraison et, confessés selon la forme de la susdte indulgence, se communieront, et semblablement à ceux lesquelz, envoyés à la conversion des hérétiques, en tel exercice et fonction pour le bénéfice de la même confrérie, en quelque manière que ce soit, se seront occupés ainsi que dessus, prians et confessés, auront receu le St-Sacrement de l’autel, concède Sa Sté qu’ils puissent obtenir et gaigner toutes les susdtes indulgences et rémission des péchés.
Semblablement chacune fois que lesdts confrères accompagneront le St-Sacrement quand il se portera aux malades, si repentans ils ont propos de se confesser, relâche cinq ans et autant de quarantaines de pénitence à eux enjointes.
Item à ceux lesquels assisteront aux messes et autres offices divins en ladte église, chappelle ou oratoire, au temps de la célébration de la messe ou récitation des offices, ou bien aux congrégations publiques ou privées de ladte confraternité quy se feront en quelque lieu que ce soit, ou bien logeront des pauvres, qui donneront faveur et aide aux convertis à la foy catholique, toutes fois et quantes qu’ils feront quelques-unes desdtes œuvres, quelle qu’elle soit, cent jours d’indulgence. /343/
Lesquelles indulgences dureront à perpétuité, comme appert par le bref de Sa Saincteté. Donné à Rome, le 6 Xbre 1606.
François de Sales, par la grâce de Dieu et du St-Siège apostolique, évêque et prince de Genève, nous exhortons donques tous fidèles chrétiens, mais spécialement ceux de nre diocèse, de se prévalloir de l’occasion quy leur est présentée par la concession de ces stes indulgences, s’enroollans en ladte confrérie, et practiquans soigneusement les exercices d’icelle. A Thonon, le 1er mai 1607.
§ 16. Indulgences concédées par nre St-Père le pape Paul V aux médailles de métal ou d’os, lêquelles auront l’image de Nre-Dame de Compassion ou des Sept Douleurs de la Ste-Maison de Thonon, pour la confrérie de ladte N.-Dame de Thonon et qui seront inscripts en icelle.
Sa Saincteté a concédé à toute personne quy aura desdtes médailles, se confessant et communiant ou célébrant messe, disant, après la confession ou communion ou messe, un Pater noster et un Ave Maria, ou priant Dieu en quelque manière pour l’exaltation de la ste Eglise, l’extirpation des hérésies, et pour les âmes quy sont détenues en purgatoire, obtiendra toutes les fois indulgence plénière.
Semblablement concède à quy dira la coronne ou la 3e partie du Rosaire ou l’office de Nre-Dame ou les sept speaumes pénitentiaux ou l’office des morts ou quelle que ce soit des litanies généralles ou particullières de nre Seigr ou de la glorieuse Vierge, gaignera toutes les indulgences et grâces quy se gaigneront ce jour-là, visitans les églises quy sont dedans et dehors les murailles de Rome.
Item toutes les fois que par dévotion du très st nom de Jésus ou des cinq playes, dira cinq fois le Pater noster, ou par dévotion du très st nom de la Vierge Marie, cinq fois l’Ave Maria, ou fera mémoire d’elle avec l’antienne Sub tuum praesidium, ensemble un oraison d’icelle ou fera quelque autre chose pour l’amour d’elle ou par dévotion de quelque sainct ou saincte, gaignera deux cents ans d’indulgence.
Toutes les fois qu’il examinera sa conscience ayant douleurs /344/ de ses péchés avec propos de s’en confesser gaignera soixante ans d’indulgence.
Item toutes les fois qu’il s’exercera en quelque œuvre de miséricorde, ou accompagnera ou visitera le St-Sacrement ou entendra la messe ou prédication, ou par le moyen de quelque dévote leçon ou considération, acquerra ferveur d’esprit ou bon propos, ou recommandera à Dieu les âmes du purgatoire, ou priera Dieu pour ceux quy sont en péchés mortels, gaignera cent cinquante ans d’indulgence.
Plus concède à quy, douze fois l’an, dira ou fera dire cinq messes, tirera pour chacune fois une âme du purgatoire.
Item concède à celuy quy jeûnera les vendredis de l’an par dévotion de la passion de nre Seigr, ou les samedis par dévotion de Nre-Dame, gaignera pour chacun desdts jours, sept ans et sept quarantaines d’indulgence et, pour tous les vendredis ou samedis de l’année, indulgence plénière en forme de jubilé; et s’il mouroit sans avoir fini cette dévotion, il luy suffit l’intention.
Toutes les fois qu’il dira un Pater noster et un Ave Maria, ou le spalme, Laudate Dominum omnes gentes, ou fera mémoire de la glorieuse Vierge Nre-Dame avec l’antienne et oraison ou magnificat, ceux quy le sçauront, ou avec un Salve Regina, suppléera à tous les deffautz commis en disant le divin office ou entendant la messe.
A l’article de la mort, disant Jésus de cœur, ne pouvant avec la bouche, gaignera indulgence plénière.
Item concède sa Sté que disant trois fois le Pater noster et l’Ave Maria pour les âmes des fidelles trépassés ou mourront ce jour-là, en mémoire des trois fois que J.-C. pria au jardin, gaignera toutes les indulgences que Sa Sté a concédées à quelles autres images, croix, médailles, corones et rosaires, à l’instance de quelle personne que ce soit.
Qui donnera bon exemple ou exhortera, ou en quelque manière sera cause que quelqu’un laissera un péché, un vice ou mauvais propos, gaignera la rémission de la 3e partie de ses péchés.
Plus concède Sa Sté que toutes les indulgences susdtes et quelle que ce soit d’icelles, se puissent appliquer pour les âmes /345/ de purgatoire et que, pour les gaigner, suffit de tenir une des susdtes choses bénites, soit propres ou empruntées, et si aucunne d’icelles se rompoit ou perdoit, il s’en pourra mettre un autre en son lieu, laquelle aura les mêmes indulgences, et vaudront par tout le monde pour ceux et celles quy seront inscritz à ladte confrérie de N.-D. de Compassion ou Sept-Douleurs de Thonon.
Nous soubsigné, vicaire général en la diocèse de Lausane, etc., ayant vu les susdtes bulles et sommaire du St-Siège apostolique, instituant et comfirmant la très dévote compagnie de Nre-Dame de Compassion despendante de la Ste-Maison d’icelle érigée à Thonon, voyant aussi telle institution estre très salutaire en ce diocèse, avons faict derechef imprimer les susdtes institutions et concessions, prians tous mes très illustres seigneurs et autres de ce diocèse d’embrasser si sainctes institutions pour obtenir si grandes bénédictions, et du St-Siège apostolique ayant privilège cette compagnie à l’égal de toutes les autres et les médailles sur toutes, voulant qu’incontinant qu’elles seront formées avec la ste image de Nre-Dame, soyent bénites comme si fussent présentées à Sa Sté.
En foy de quoy avons fait les présentes.
Donné à Fribourg le 15 juillet 1609.
A. de Paséva, V. G.
La maison de Nre-Dame de Thonon, entre autres raisons pour lesquelles elle est appellée Ste-Maison, c’est parce qu’elle est incorporée à la Ste-Maison de N.-D. de Lorette et s’y chantent les mêmes litanies de N.-D.
§ 17. Le souverain pontife Paul V. de ste mémoire, par une bulle ou bref apostolique du 4e septembre 1606, louant et magnifiant grandement l’ouverture que Dieu, par sa bonté infinie, avoit donné à la conversion des hérétiques autour de Genève, par le ministère de ses fidelles serviteurs et par le moyen de l’institution de la ste confrérie de N.-D. de Compassion destinée à cette ste entreprise, comme singulière coopératrice à la Ste-Maison de Thonon, et montrant que c’est un œuvre quy ne se peut accomplir sans des grandes dépenses, recommande fort expressément à tous les fidèles chrétiens /346/ catholiques de contribuer de tout leur pouvoir à cet affaire si important à toute la ste Eglise, par leurs charitables et larges ausmones, donnant à la Ste-Maison de Thonon pouvoir de députer des personnes pieuses et de bonne vie exemplaire, pour recueillir les ausmones et les remettre fidèlement selon les ordres admirables quy sont prescritz à cet effect, à ce qu’il ne s’en escarte ou employé rien hors la fin à laquelle elles sont destinées, prescrivant aussy aux collecteurs des loix de douceur, de modestie et sincérité, en l’exercice de leurs charges, s’abstenans du nom de questeurs et de toute violence et inventions, usages d’images, de reliques ou autres samblables artifices, pour tirer des ausmones comme par force des mains du peuple, ny portent avec eux leurs privilèges, ny se servent de menaces ou imprécations ou finesse et ne demandent point comme chose deue ou accoutumée, mais procèdent tout simplement sans dol.
Sur le subject du bref apostolique susmentionné du 4 de 7bre 1606, l’éminentissime cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, donna des patentes addressées à tous messieurs les prévôts, archiprestres, curés et vicaires des églises collégiales et parroissiales de son diocèse êquelles faisans paroistre, l’excellence de cette entreprise de la Ste-Maison de Thonon et de la congrégation de N.-D. de Compassion, pour la conversion des hérétiques et extirpation des hérésies et aussy le grand zelle et ardente affection de la Saincteté du pape Paul V à recommander ce st œuvre aux fidelles catholiques pour en ayder le progrès par les aumônes de leur charité, nonobstant les diligences qu’il avoit déjà fait auparavant à cet intention, ordonne de nouveau à ces messieurs les ecclésiastiques de recommander et faire recommander ce st œuvre aux fidelles catholiques fort sérieusement ès jours de feste, au moins chacun un dimanche à la messe parroissiale ou conventuelle, faisans entendre au peuple l’importance du subject, afin que tout s’accomplisse plus facilement et avec plus de perfection selon l’intention de Sa Sté.
Donné à Milan, au château archiépiscopal, le 16 Xbre 1615.
Le même fait, avec un très grand zèle, le souverain pontife Urbain VIII, de bienheureuse mémoire, par un bref apostolique du 11 juin 1625, l’an 2e de son pontificat, dans lequel il insère /347/ premièrement le susdt bref de Paul V, le mettant tout au long, puis adjoute son simbole et employe son authorité apostolique pour confirmation et accroissement de recommandation du même négoce divin de la Ste-Maison de Thonon et de la susdte congrégation de Nre-Dame de Compassion pour la conversion des hérétiques, aux charités du peuple catholique, déclarant ses lettres d’une force et vigueur perpétuelle et irrévocable.
CHAPITRE XIV
De la fondation expresse, actuelle et authentique, de la Ste-Maison de Notre-Dame de Compassion.
§ 1. La fondation de la Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion fut mise en sa perfection à Thonon la pénultiesme semaine du st jubilé de l’an 1602, conformément aux conventions faites entre le souverain pontife Clément VIII, d’heureuse mémoire, et S. A. SSme le duc Charles-Emanuel. Quoy qu’en la publication du st jubilé, on peut dire qu’elle étoit fondée par les actes exprimés cy-devant et parce que, réellement, il y avoit une maison de N.-D. de Compassion, habittée par les officiers députés au service d’icelle, et entre autres l’impresse de la dte institution et le tiltre quy fut donné à l’église au commencement du st jubilé.
En cette action fut présent Monseigr le révérendissime évêque de Genève, comme diocésain du lieu, au nom de nre St-Père, le pape Clément VIII, de ste mémoire, avec authorité de délégué de Sa Saincteté; de la part de S. A. SS., Monsieur d’Albigny, gouverneur de Savoye, Monsr de Rochette, premier président du souverain sénat pour ledt sénat, et Monsr Bavoz, premier président de la Souveraine Chambre des Comtes pour le patrimoine de S. A. SS., et furent faictes toutes les solemnités, écrittures, jurementz et autres cérémonies requises en tel cas, avec tous les devoirs de respect et bien séance.
On institua le Conseil général de la Ste-Maison; on déclaira les principaux officiers d’icelle Ste-Maison, et sur ce suject, je dois icy insérer un décret du grand Charles-Emanuel, fondateur d’icelle Ste-Maison, quy met au jour les affections de son cœur et fait paroître les respectz qu’il portoit à cette ste demeure. Voicy ses propres termes : /349/
« Pour l’ornement de la Ste-Maison et pour y maintenir la possession de nre authorité inviolable, nous créons pour chef et préfet général d’icelle, nre cher fils aîné, Philippe-Emanuel, prince de Piémont, appreuvant tout ce que par luy sera fait, quy aura la même vigueur, comme si par nous auroit été fait. Ainsi voulons estre procédé, pour résolution de nre dernière volonté.
Fait à Turin, le 2 Xbre 1602.
Signé Charles-Emanuel.
S. A. SS. y establit mille écus d’or de pension annuelle sur la gabelle du sel de Savoye, et Messieurs les officiers, de la part de Sadte Altesse, firent la renonce solemnelle de tous droicts et actions qu’elle avoit sur le prioré de St-Hippolite de Thonon, et résignation à la Ste-Maison, comme aussy de trois autres priorés de son droict de patronage.
Mais les grandes et puissantes contrariétés firent bien tôt réduire toutes ces facultés assignées, non seullement ici, mais encor aillieurs, tant de la part de Sa Saincteté, que de S. A. SS. outre les vingt mille escus contans, quasi à rien, n’estant resté d’assuré à la Ste-Maison, jà dèslors, que la pension du st jubilé de mille escus d’or, de S. A. SS., le prioré de St-Hippolite quy monte à mille ducatz, les deux prieurés de Comtamine en Focigny et de St-Joire en Savoye, celluy de Bellentre en Tarantaise, celuy de Bonneguête et l’abbeye de Filly quy est en Chablays, les biens du Carré et l’Hermitage, sur Thonon.
§ 2. Les oblations furent grandes en ce jubilé, et toutes retirées par l’advis de Monseigr le révérendissime évêque de Grenier et du R. p. Chérubin, au fort des Allinges, puis fidellement employées pour racheter les bénéfices et biens d’église quy avoyent été vendus du temps de l’hérésie, quy sont à présent possédés de Messieurs les ecclésiastiques, curés en Chablays, outre quattorze mille florins qu’on debvoit aux seigneurs de Fribourg, qu’ils donnèrent à la Ste-Maison, à la sollicitation de Monseigneur et du p. Chérubin.
§ 3. Le jubilé étant, par la grâce de Dieu, très heureusement terminé, et la conclusion donnée, vraye et réelle à la fondation /350/ de la Ste-Maison. le R. p. Chérubin pensa à travailler pour faire lever les écrittures, quy avoyent esté faictes pour le service et bon effect de la Ste-Maison, selon l’intention de S. A. SS. Il trouva un nouveau suject d’exercer sa vertu, sa générosité et constance invincible, avec sa prudence ordinaire, en une nouvelle traverse quy se leva contre la Ste-Maison, pour changer son administration et employer ses revenus contre la fin de son institution et fondation, au détriment de son but principal, quy est le soulagement des convertis à la foy catholique et l’extirpation des hérésies. Mais j’en supprime le narré pour le respect de ceux qui, avec bonne intention, formoyent ces desseins et les vouloyent exécuter, peut-estre ne prenant pas garde à l’intérest de plusieurs ses esclaves, qui fournissoit ces inventions.
C’est pourquoy le p. Chérubin et son compagnon, voyant bien et de loin ce quy devoit arriver de ces changementz, ils pensèrent à racheter ou dégager avec la somme susmentionnée de deniers, le prioré de St-Hippolite quy étoit engagé à la Seigneurie du canton très pieux et très catholique de Fribourg pour sept mille ducats.
Le p. Chérubin met la main aux armes des lettres et facultés apostoliques toutes-puissantes du souverain pontife Clément VIII, de très heureuse mémoire, pour la défense de la Ste-Maison, et se retirent de Chablays ceux quy avoyent entrepris ce que dessus, puis s’en alla à Fribourg avec quelques députtés du conseil de la Ste-Maison et par ce moyen les choses s’accomodèrent en telle façon que ce dévot canton, non jamais assés loué pour sa piété catholique, remit effectivement le susdt prioré à la Ste-Maison de Thonon, faisant encor un don de mille escus d’or des censes quy avoyent couru, pour l’amour de la ste Vierge, leur particulière advocate, ne restant plus que deux mille ducatz pour étindre tout à fait le debte.
Messieurs les Fribourgeois vinrent mettre en possession le conseil et les officiers de la Ste-Maison, du susdt prioré de St-Hippolite, ce qui excita quelque déplaisir à ceux quy possédoient les fondz et diverses possessions dépendantes d’icelluy, mais la piété de ces messieurs de Thonon, les disposa à se contenter du droit pour le repos de leur conscience et la gloire de Dieu. /351/
§ 4. Le malin esprit, ennemi juré de la ste Vierge mère, comme aussy de son Fils, nre Réparateur, ne pouvoit souffrir le progrès et sussistance de cette Ste-Maison, et partant n’a cessé et ne cesse d’exciter des tempêtes pour la renverser de fonds en comble.
L’an 1607, il suscita encor une nouvelle bourasque si furieuse que peu s’en fallut que Messieurs les prêtres de la Ste-Maison, ne fussent mis dehors, à l’introduction de quelques autres, et destruction de tous les ordres de ses fonctions et instituts.
Le R. p. Chérubin, à guise d’une mère poule pour la défense de ses poucins contre les attaques du milan, se porta d’un grand cœur et défendit si bien ses petits nourrissons de la Ste-Maison de la divine Princesse et la nostre, qu’ils demeurèrent en possession et en paix, comme auparavant, et fallut avoir patience.
C’étoit la cause pour laquelle il persistoit à Thonon, quoyque l’on le blâmat de cette résidence, disans qu’il perdoit là le temps et beaucoup de fruicts qu’il eût faict, prêchant en tant de lieux où il étoit tant désiré et demandé comme un apôtre. Laissant tout pour un plus grand bien parce que, s’il n’y eût pas tenu main sérieusement et en temps opportun, tout seroit allé à vaux de route, au grand blâme des catholiques et détriment insigne du bien espéré et futur.
§ 5. Il s’agit maintenant de voir ce que devoit être la Ste-Maison de Thonon, sy elle n’eût pas eu ces puissantes contrariétés, de ceux mêmes quy la devoyent, par tous moyens convenables, soutenir, protéger et procurer son avancement.
A peinne fut instituée au commencement à Rome la congrégation des convertis qu’un prélat ecclésiastique s’offrit de vouloir donner douze mille escus d’or, dans le terme de trois ans, c’est-à-dire quatre mille écus par an, lesquels se devoyent dépenser pour la conversion des hérétiques. O combien d’âmes auroit-on retiré jusques à présent de l’abisme infernal ! Le R. p. Chérubin et son compagnon en furent advertis de ceux quy avoyent la charge de traicter et le p. Augustin Pelletta en porta la novelle à Monseigr l’illustrissime nonce de Turin, Tarraconi, auquel il respondit qu’il en avoit dèsjà été adverti. /352/
Et un autre prélat semblablement présentoit quatre mille écus d’or, l’illustrissime seigneur dataire de Clément VIII, deux mille écus, mais ne voyans pas un entier establissement de la Ste-Maison, tout s’en est allé à néant, sans toutefois que ces illustrissimes prélats perdissent la bonne volonté de leur ste entreprise, l’espace de quattre ans environ, si bien que le susdt p. Augustin se trouvant à Rome, l’an 1604, et pensant émouvoir de nouveau cet affaire et y employer son industrie pour établir ce st œuvre et la Ste-Maison de Thonon, on luy en parla fort sérieusement, quoy que l’on en soit demeuré là dans le divertissement.
On avoit dessein d’employer tous ces deniers au réachapt de tant de fonds et biens ecclésiastiques, alliénés par S. A. SS. avec la licence du souverain pontife, avec terme de réachapt, comme a été dit du prioré de St-Hippolite de Thonon. Laquelle pensée n’étoit pas sans fondement, Monseigneur l’illustrissime archevêque de Tarantaise en ayant dèsjà traicté à Turin avec le p. Augustin d’Ast, avant qu’il vînt à Thonon pour le jubilé. Le même illustrissime prélat, Monseigr Berliet, ayant fait lesdtes alliénations comme président du Sénat, avant qu’il fût archevêque, s’étant encor offert de faire le même réachat des susdts biens, sans que la Ste-Maison en eût la moindre fâcherie ou ennuy, et luy mettre en main les écrittures, si bien que, pour conclusion, il offroit de donner à la Ste-Maison, avec les susdts vingt ou vingt-cinq mille écus, tout au plus, nettement et sans conteste ou procès, huict mille escus de revenus et biens stables et rachettés comme dessus, et ainsy, computant avec cecy les autres bénéfices et pensions, assurément elle auroit eu vingt mille escus de revenus annuels ou environ.
Présupposés ces revenus assurés, on auroit mis un ordre si puissant en la Ste-Maison que, sans aucun doute, elle auroit sorti son effect, comme appert par une lettre en langue italienne, écritte de Genève, l’an 1603, à Monseigr l’illustrissime nonce de Turin Paul Tolosa de laquelle se trouve encor copie, disant ainsi :
Illustrissime et révérendissime Seigneur,
Pour réponse à la demande que vre illustrissime Seigneurie me /353/ fait quel est mon sentiment de la Ste-Maison et l’entreprise de Thonon, et qu’est-ce qu’on en peut espérer, Sa Sté le désirant sçavoir, c’étoit Clément VIII, de très heureuse mémoire, je dy que, sy elle est embrassée, ah ! certes, et diligemment sollicitée, ce sera indubitablement en peu de temps la destruction du calvinisme. »
Continuant par après plusieurs pensées et raisons pour la corroboration de cette première et principale, et disoit vray. Car l’année ste se trouva un ambassadeur extraordinaire de la sacrée majesté impériale et un seigneur principal du duché de Bavière, venus à l’occasion de traicter avec le R. p. Chérubin, étans informés de cette Ste-Maison quy se devoit ériger à Thonon, et par conséquent de la Congrégation de la Propagation de la foy quy dépend d’icellle, ils promirent tous deux, de leur plein gré, au p. Chérubin, d’en vouloir ériger une, en leurs peys, sous le même tiltre et statuts et pour la même fin.
Deux années après, le même ambassadeur écrivit au p. Chérubin qu’il luy mandât au plus tôt la forme de l’institut de la Ste-Maison, parce qu’il étoit prêt pour sa part avec trante subjectz qui languissoyent de désir, voulans tous deux que les susdtes maisons fussent membres de celle de Thonon, veu que la secte de Calvin faisoit la plus grande partie, en ces quartiers d’Allemagne, jusques même en Angleterre.
§ 6. Copie d’une lettre du B. prélat François de Sales, évêque et prince de Genève, en langue italienne, addressée à un grand prélat duquel j’ignore le nom, parce que la superscription d’addresse étant demeurée sur l’enveloppe que je n’ay pas, je ne puis être assuré, mais je croy fort probablement qu’elle s’addressoit à Monseigr l’illustrissime nonce de Turin, laquelle donne connoissance de l’estat de la Ste-Maison de Thonon, l’an 1603.
Illustrissime et révérendissime Seigneur.
Je ne croy pas que le p. Chérubin fût allé par delà, pour autre que pour informer pleinement Vre illustrissime et révérendissime Seigneurie des affaires de Thonon, parce que ledt père est très bien informé de tout. Toutefois depuis que vre illustrissime et révérendissime Seigneurie désire de moy, pour quelques respects, les /354/ mêmes advis, répondant à la sienne dernière du 12 du passé, je dy que les deniers de la Ste-Maison furent divisés en trois parties: une de onze mille huict centz et neuf florins quy furent remis ès mains de Melchior Bataillin, marchand de Chambéry, lequel jusques à présent en a légitimement employé huict mille sept cents et huict florins, restant encor débiteur de trois mille et cent florins.
L’autre partie étoit de neuf mille sept cents quarante trois florins et fut remise ès mains d’Octavio d’Almery, lequel a légittimement employé sept mille trois cents cinquante-neuf florins, dont il reste débiteur de mille trois cents huictante florins.
La troissième partie fut de trois mille quattre centz ducattons et fut donnée à la république de Fribourg pour recouvrer le prioré de Thonon engagé pour huict mille, et partant moyenant la dte somme de trois mille quattre centz la maison jouit du prioré. Mais du revenu on payoit l’intérest deu pour le restant des huict mille ducattons, et ce peu suravancé se donne à la prédte république pour diminuer la somme principale.
Voilà le sommaire des comtes comme il a été tiré des mêmes comtes par les mains du Sr Boursier, auditeur député de S. A. et de la Chambre des Comtes où est l’advocat patrimonial; quant à ce quy concerne la congrégation pour luy donner commencement, je dy pour le présent qu’il n’y aura pas de la difficulté pour les personnes, parce que nous avons un nombre suffisant de prêtres et quy ont des bonnes qualittés, et s’il en falloit plus de sept, plus nous en trouverions. Non qu’ils soyent tous d’une même capacité, mais les uns sont docteurs, les autres sont bons et suffisans pour estre employés, quy en une chose, quy en une autre, et principalement à enseigner la langue latine. Ne nous manquera point encores personne apte à la préfecture de ladte congrégation, ny pour certain un grand nombre d’écholiers, puisque le peu que la mission des pères jésuittes faisoit, quy n’étoit autre que grammaire, attira dèsjà tant d’écholiers qu’ils arrivèrent jusques au nombre de trois cents, et tant touchant le faict de l’échole, la chose est sy claire qu’il semble superflus de le dire, car s’il se peut dire chose utile et fructueuse de raffermir les Vallésiens et une partie des Suisses catholiques à la ste foy, sy réduire une grande partie des hérétiques de Genève et Suisses huguenots, et ouvrir la porte à la ste Eglise pour, dans peu d’années, couper la fontaine du calvinisme, /355/ sans doute se diront fructueuses les écholes à Thonon, pourveu qu’elles se facent non seulement en grammaire et lettres humaines, mais encore ès lettres sacrées et philosophie; et si à cela on adjoute un séminaire la chose sera accomplie et, touchant ce particulier, je diray que si le St-Siège apostolique a fait des séminaires en Allemagne et en tant d’autres lieux où la nécessité n’estoit pas si grande qu’en ce diocèse, je m’étonne, sçachant que mon prédécesseur, de bien heureuse mémoire, en voulant établir un, fût si peu aydé qu’à faute de revenu, les choses en sont demeurées là. C’est pourquoy en cette occasion je croy qu’on ne sçauroit faire chose meilleure. Au reste, les choses vont toujours avançant, quand ceux quy y peuvent ayder y mettent la main à bon escien; et partant vre illustrissime et révérendissime Seigneurie me disant que le Barretone [ ?], a cet œuvre à cœur, et sçachant que S.A. l’embrassera avec sa charité accoutumée et zèle, je ne doute point qu’il ne soit pour l’entreprendre, encore que les difficultés y seroyent plus grandes. Je remetz en mémoire à vre illustrissime et révérendissime Seigneurie la mission des jésuittes que la nécessité presse pour cette jeunesse, deux pères sont au passage de Gaillard, mais ils ne travaillent autre excepté aux prédications et sacrementz, et S. A. leur donne le vivre.
François, évêque de Genève.
D’Annessy le 7 9bre 1603.
§ 7. Sur le suject des dispositions quy se sont veues en ces premières années, je diray encor icy, continuant la digression commencée, que l’an 1607, on avoit donné ordre à la provision des lecteurs pour enseigner les sciences. Un’ honorable et dévote religion de prestres réformés en avoit pris la charge. Ils estoyent demeurés d’accord avec le conseil de la Ste-Maison et devoyent donner la même année, à la Pentecoste, quatre lecteurs, tant pour la philosophie que pour la théologie. De même s’offroyent de maintenir la lecture de la langue grecque et hébraïque et donner des lecteurs de plus en plus, toutes fois et quantes que le conseil de la Ste-Maison le requerroit. Ils s’étoient contentés de septante ducattons pour teste, l’un portant l’autre, avec une maison meublée d’utensilles et livres requis à leur exercice, leur étant aussi donné pour une fois /356/ septante ducattons pour leur viatique, médecines et autres choses semblables, ce quy aggréoit grandement à la Ste-Maison.
Il se trouvoit aussy un grand nombre de personnes de mérite, doctes et ferventz esprits des autres religions, des mendiants et de prêtres séculiers, et docteurs séculiers, tous parfaicts en la langue latine, de toutes les sciences, qui ne désiroyent autre et ne demandoyent que de s’employer en samblables occasions, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Mais ils vouloyent militer et combattre soû les étendardz de l’ordre des capucins.
On traicta à Rome, à Turin et à Pavie, avec le P. Augustin d’Ast, dit Pelletta, de cet affaire, et dans Pavie se présenta à luy un très honorable suject, noble et de vie exemplaire, docteur en droict civil et canon, quy avoit un grandissime désir d’estre capucin, mais quelque incommodité ne luy en permettoit pas l’accomplissement; et partant s’offroit d’aller travailler généreusement parmy les capucins, se contentant, selon le conseil de l’apôtre S. Paul, de la nourriture et du vêtir, leur offrant de faire lecture publique de philosophie, théologie et cas de conscience, comme il plairroit aux supérieurs l’employer, voulant absolument être subject. Et de semblables se présentoyent en telle quantité, comme assuroyent nos pères de ce temps-là, qu’ils eussent inondés tous ces peys, quy visoyent à la Ste-Maison et à l’ouvrage entrepris d’icelle, voire d’un bon nombre de théologiens d’une seule religion de mendiants, laquelle désiroit s’employer à la conversion des hérétiques.
Un docteur nommé le sr Jean-Baptiste Senareya, homme de si grand mérite et crédit que le Souverain Sénat faisoit un singulier état et capital de luy, ès choses plus importantes, voulant un jour, dans Genève, l’an 1606, s’informer du p. Augustin, de ce st œuvre de Thonon, parce qu’il en avoit ouÿ parler à Rome au souverain pontife Paul V, de très heureuse mémoire. Venant à ce point des études et de la commodité de lecteurs, luy dit ces propres parolles, quoyqu’en langue italienne: « Je m’offre, moy, de prendre la charge de pourvoir des subjectz en telle abondance que l’on voudra et de grandissime perfection et valleur », et pour confirmation luy montra une lettre d’un religieux cloîtral, théologien, son intime amy, /357/ laquelle disoit: « Nous sommes en ces quartiers tant de théologiens oiseux et de prêtres quasy inutiles », et parce que ce seigneur Senareya avoit un grand accès et crédit vers Sa Sté, le susdt adjoutoit: « Votre Seigneurie voye par les entrailles de J.-C. s’il se pourra trouver moyen de nous donner de l’employ en quelque bonne occasion, pour le service de Dieu et de la ste Eglise, parce que nous sommes un bon nombre de très ardent désir, et principalement pour l’augmentation de la foy et de la ste Eglise; et sur ce suject on pourroit bien se plaindre avec S. Paul, disant que les uns regorgent, pour l’abondance de viande, quy les provocque à desdain, les autres meurent de faim. Et encor à présent la moisson est grande et il y a peu d’ouvriers désintéressés quy veuillent prendre la peine et supporter quelques incommodités et traverses pour le service de Dieu et le salut des âmes. Et plussieurs contrariants quy ne cessoyent de traverser ceux quy portent les fardeaux sur leur dos, qu’eux mêmes ne veulent toucher avec le bout des doigts. »
Retournons maintenant à ce quy concerne la fondation, institution, règlement et conservation de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion.
§ 8. Nous avons vu cy-devant les formalités de la fondation authentique de la Ste-Maison, quy se fit en la pénultiesme semaine du st jubilé, parce que c’étoit le lieu où elles devoyent estre placées, puisque c’étoit un action annexée audt jubilé; nous ne lairrons pas de racconter maintenant les dispositions précédentes et nécessaires à ladte fondation, comme aussy les suyvantes pour son règlement et conservation.
ordres de s. a. ss. charles-emanuel pour l’érection de la ste-maison de thonon
à messieurs les commis pour cet effect, monsr le président vivalde et monsr le sénateur breda, conseiller d’etat.
Vous mettrez peinne que toutes les bulles de Sa Sté sur ce faictes soyent promptement exécutées, et quant à l’érection, s’il n’est possible /358/ qu’autre évêque aille à Thonon au moins pour la fête de la Purification ou Annonciation de N.-D., ferez en bonne forme, avec le révérendissime évêque de Genève le procès-verbal pour l’érection de ladte Ste-Maison, changeant le tiltre de St-Hippolite au tiltre de N.-D. avec application de tous les droictz et dépendance dudt prioré à ladte maison, ce quy sera envoyé à Sa Sté pour le confirmer, afin de prandre par ce moyen le st jubilé en ladte église quy s’appellera dès lors l’église de Nre-Dame de la Ste-Maison de Thonon.
Quant à l’érection, dépendence d’icelle, élection, nomination de personnes ecclésiastiques et séculières, régime, gouvernement et plusieurs choses quy concernent la forme de l’institut de la Ste-Maison, seront ensuyvies les mémoires et instructions données à p. Chérubin, capucin, commis sur ce fait à Rome, et encor icy par le révérendissime nonce de Sa Sté, auquel de même donnons pouvoir de tout ce quy nous touche, et luy avons déclaré nre intention, soit pour le regard desdts ecclésiastiques et séculiers qu’on y admettra, comme aussy pour autres choses importants au bien de ce négoce, à quoy chacun tâchera se conformer. Le même disons pour ce quy appertiendra au st jubilé, et ce qu’en avons résolu de bouche, avec ledt p. Chérubin, soit accomply et observé exactement, encor qu’il n’apparaisse par aucune écritture, et le recevrons pour un singulier service.
Or selon la résolution prise en l’assemblée généralle tenue devant nous et le consentement du révérendissime nonce de Sa Sté, ferez qu’on mette en la bourse commune de l’économie de la Ste-Maison, tous les biens et revenus ecclésiastiques pris ou à prandre pour les huict prestres destinés à l’église de St-Hippolite par bref apostolique et assignés par le révérendissime évêque de Genève sur les biens d’église du Chablays et dépendance d’iceluy pour tous les prédicateurs espars deçà et delà, par les balliages, et sur tout le revenu tant du passé réservé ès mains de l’économe commis, qu’à l’advenir du prioré de St-Hippolite, faisant randre comte audt économe quy en a heu charge, et pour l’ornement du corps de cette Ste-Maison, procurerez que tous les ecclésiastiques surtout les curés quy sont seulement à deux lieues distantz de Thonon s’y aggrègent et unissent, y servent de leur talent et en dépendent comme unis à icelle; que s’ils sont lecteurs ou officiers principaux, /359/ pourront, par vicaires, les jours fériaux, suppléer à leurs cures, et exercer quelque charge en ladte Ste-Maison, pour amplifier et ayder, même pour satisfaire aux dtes lectures, et lesdts huict prestres suivront l’institut de l’Oratoire, porté par la bulle fondamentale.
Les révérends pères jésuittes auront part au gros du revenu, pourveu qu’ils se payent par la bourse commune, et ce, à proportion du nombre des bons lecteurs qu’ils fourniront à la Ste-Maison, au nom de laquelle se feront lesdtes lectures et exercices, et feront néantmoins lesdts pères entrer au compte les deniers que Sa Sté fait payer audt Thonon, destinés du commencement à ce st œuvre et continués à se payer pour eux, quy sont trante-six escus d’or le moys, désirant grandement, selon les conventions verballes faictes avec lesdts pères jésuittes, que leur charge s’étende aux lectures publiques, toujours au nom de ladte Ste-Maison, selon l’ordre qu’elle en établira.
Pour ce quant à l’université, leur assignerés les grandes lectures de la philosophie, théologie, cas de conscience, surtout des controverses, laquelle y sera ordinairement, et les langues. Les petites lettres d’humanité et autres leçons les ferez faire par les prêtres capables de la Ste-Maison comme sont les curés unis, ou par personnes séculières, et ce pour obvier aux frais et dépenses nouvelles, laissant liberté aux pères capucins, s’ils voudront exercer, ou la lecture des langues ou de la théologie scolastique ou positive, ou autre qu’ils pourront faire, de lire publiquement en ladte Ste-Maison. Ayant agréable encor pour dignes respects, que lesdts pères capucins prennent la charge des prédications, d’aller aux missions, et exercer cette fonction, tant à Thonon qu’en tous les balliages, le tout aussy afin que ladte Ste-Maison ne soit chargée d’entretenir hommes en plus grand nombre qu’il n’y a encore de moyens, et que chacun des entretenus soit utile en la charge quy luy sera à exercer plus commode, pour donner réputation à ce st œuvre.
Le surplus de professeurs aux sciences et maîtres aux arts mécaniques se choisira par vous en sorte que nul ne soit admis qu’il ne face entrer quelque belle utilité et gain à la Ste-Maison, étant ainsi nécessaire pour avoir part aux privilèges d’icelle.
Mais désirants remédier au très grand mal de l’âme et du corps, causé de ce qu’en tous les balliages et lieux circonvoisins il /360/ n’y a chirurgiens, apoticaires, ny médecins catholiques, vous en appellerez un ou plusieurs d’icelles professions, des plus propres, lesquels servans au bien de ce peys-là, seront stipendiés par commune distribution de leurs gaiges sur lesdts peys, y joignant le Genevois et Focigny, quy se sert quasi en tout des hérétiques, et y mettant pour sa part, la noblesse, à œuvres pies. Les médecins pourront se partir les temps, afin que toujours il y ait leçon ordinaire de médecine et soient estimés comme professeurs ecclésiastiques et du corps. Et les chirrugiens enseigneront la chirrugie aux enfantz et personnes de ladte Ste-Maison, et serviront tous les pauvres desdts peys gratuitement. Inhibant de part nous à tous les hérétiques d’exercer les artz, pour les grandz perilz et accidentz quy en surviennent, vendre ou traffiquer ou se servir de leurs danrées, dont à ces fins selon le taux raisonnable quy s’en fera par expertz et quy n’excédera celuy auquel on vend ailleurs, on pourvoira, à la boutique commune de la Ste-Maison, desdtes drogueries, espiceries et autres choses semblables, en donnant gratuitement aux pauvres et prêtant à crédit aux nécessiteux.
L’église de ladte Ste-Maison, membres, officines et despendances devront être bien dressées et même en manière de fortification, y devant être le corps pour tous les ecclésiastiques, l’université et l’abbergement, avec toutes ses dépendences. Nous voulons qu’on se serve à cet effect de toute maison, lieu et place commode à nous appartenante, et tenue par quy que ce soit, ecclésiastiques et autres, les accommodans ailleurs avec estimation qu’on fera du prix qu’ils vallent à présent.
Dont pour tous en déseigner quelque chose, prenez la gallerie ou grand’ équirie avec toute la clôture des jardins et plasage de nre château pour le convent des pères capucins, afin que cela soit un clos de murailles et du corps de la Ste-Maison, tirant droit vers nre château, et de là en avant pour y enclorre en carré toute la vieille ville, de part et d’autre dès le lac, comme il est de besoingt, jusques au lieu qu’aviserés au moins en dessein.
Ce quy servira encore pour limiter la Ste-Maison, faisant le même en autre part servir tous lieux et choses quy seront nécessaires pour dresser comme dessus cet œuvre.
A chaque partie et dépendance de cette maison sera bien de donner tout le commencement possible, establissant charges et officiers /361/ selon lesdtes mémoires remises, comme avons dict, au p. Chérubin, même au fait des ecclésiastiques, études et arts, et survenant quelque doute où il faille pourvoir, entendons comme si cela étoit icy expliqué que vous y pourvoyés promptement, ce que voulons être observé aussi pour le st jubilé, en tout l’Etat de là les monts. Mais néantmoins aurons à plaisir qu’exécutiez touchant iceluy, les dessins qu’en avons discourus avec le p. Chérubin, comme de bouche il vous dira 1.
Donné à Turin, ce 4 février 1602, signé Emanuel, plus bas :
Archiardi.
§9.
copie des lettres de commission pour la mise en possession de la ste-maison de thonon et préparatifz pour le sainct jubilé, 1602.
Charles-Emanuel, par la grâce de Dieu, duc de Savoye, Chablays, Aoûte et Genevois, prince de Piémont, à noz très chers bien-amés et féaux conseilliers d’Estat, le président Vivalde et sénateur Bréda, salut.
Etans résolus de n’apporter plus aucune dilation au plein effect d’une si ste et profitable entreprise, comme celle qu’il pleut à Dieu, ces années passées, nous inspirer, d’instituer et fonder une maison de retraicte et refuge en nre ville de Thonon au duché de Chablays, pour ceux quy, desvoyés du droit sentier de salut, quittans leurs erreurs, se voudroyent retirer pour être instruictz en la foy catholique, apostolique, romaine, et receus au giron de nre mère ste Eglise, ains pourvoir de telle manière à l’exécution de tout ce que nous avons jusques ici résolu, conclu et ordonné, fait et disposé, pour l’assuré établissement d’un œuvre si importante au bien des âmes égarées et avancement de la religion catholique, en et dehors nos Etats, que tout retardement cessant 2, on commance dès à présent d’en retirer le fruict attendu et désiré, si que la maison se trouve effectivement fondée, érigée, formée et établie suivant le dessein de nre intention, lors et quand le jubilé, par nre St-Père le /362/ pape octroyé en nos Etats delà les monts et autres circonvoisins viendra à être publié, ouvert, célébré et solennisé en nre ville de Thonon, voulans obvier à toute longueur et difficulté et pourvoir par la plus expéditive et seure voye à la prompte exécution de tout ce que dessus, confians à plein en vre zèle et piété et dévotion au service de Dieu, affection et fidélité qu’avez démontré au nostre.
Nous, à ces causes, vous avons commis, ordonné et député, commettons, ordonnons et députtons, par les présentes, tous deux ensemble, et chacun de vous, en l’absence de l’autre, à part, pour effectuer les choses susdtes, voulons que soudain arrivez audt Thonon, mettiez en pleine possession, saisine et jouissance réelle et actuelle ladte Ste-Maison de Nre-Dame de Compassion, par nous fondée en nre ville de Thonon de tous et un chacun les biens meubles, immeubles, fondz, rentes, revenus, droictz, authorités, prérogatives, privilèges et concessions quelconques à icelle par nous, jusques à huy, en quelque façon que ce soit, donnés, concédés, remis et appliqués ou assignés suyvant le contenu en nos patentes de fondation, donation et érection de ladte maison, et autres du depuis expédiées, tant en forme d’ampliation, déclaration ou donation nouvelle que portées par mémoire ou instructions particulières signées de nre main, faisant, si besoingt est, appeller par-devant vous tous ceux quy feront appeller pour l’effectuelle rémission des biens, revenus et choses susdtes et entière exécution de nre vouloir, contraignans par toutes voyes ceux quy seront à contraindre, et vuydans tous procès intentés ou qu’on pourroit intenter pour ce regard, procédant sommairement à l’instruction, jugement et décision d’iceux jusques à sentence diffinitive et exécution d’icelle inclusivement, laquelle nous vous avons commise et attribuée, commettons et attribuons, et icelle interditte et deffendue à tous autres juges et magistrats quelconques, et les jugementz par vous donnés et exécution d’iceux, avons dès à présent comme dès lors validés et authorisés, validons et authorisons et voulons être de tel effect, force et vertu, comme si faites et données étoient par nre Sénat de Savoye, à l’érection et establissement duquel avons pour ce regard, cette fois seulement, et sans y préjudicier en autres choses, ny tirer en conséquence, derrogé, et derrogeons et à quelconques autres édictz, ordonnances, restrictions, mandementz, deffenses, arrestz, lettres et autres choses à ce contraires. /363/
Voulons que par même moyen pourvoyez et donniez ordre à tout ce quy concernera les préparatifz de la célébration du st jubilé, en nre ville de Thonon, emsemble de faire commandement et injonctions de part nous, avec imposition de peinnes tant pécuniaires que autres, sy métier est, à toutes personnes de quelle qualitté ou condition qu’ils soyent, nommément aux châtelains, curiaux et officiers inférieurs, comme aussy aux villes, villages et communautés, sindics d’icelles et autres particuliers, tant en spécial que général, pour ce que concernera le bien du service de Dieu et le nostre, tant audt acte de mise en possession, establissement et érection de ladte maison qu’en tout le surplus quy sera requis pour la solemnité du st jubilé, provision de victuaille et danrées à cet effect, restauration de l’église St-Hippolite, désignation et meublement des maisons propres à recevoir les pèlerins, circonstances, appartenences et dependences quelconques, et ce nonobstant toutes oppositions, appellations ou contradictions quy puissent tant soit peu suspendre, intervenir ou retarder l’entière exécution des choses susdtes.
De ce faire, vous avons donné et donnons plein pouvoir, puissance, authorité, commission et mandement spécial, mandons et commandons à tous nos magistrats, justiciers, officiers et sujects que, à vous deux ou à chacun de vous à part, en ce faisant ils obéissent et attendent diligemment, prêtent et donnent tout confort et ayde requise et prisons, sy métier est, car tel est nre vouloir, nonobstant toutes choses à ce contraires.
Donné à Turin, le [-------].
Signé: Charles-Emanuel et Acchiardi.
§ 10. Sur les difficultés que faisoit la Souveraine Chambre des Comptes de Savoye pour l’entérinement des privilèges octroyées par S. A. SS. tant pour desroger au juspatronat qu’elle a dans les Etats sur les bénéfices ecclésiastiques que pour ne préjudicier à l’authorité souveraine d’icelle, comme encor pour ne diminuer les droicts de son domaine et l’authorité de ses magistrats, les députés de la Ste-Maison consentirent que le juspatronat fût conservé à S. A. SS. sur les corps de la Ste-Maison et bénéfices en dépendantz. Qu’ensuitte de ce, S. A. SS. et ses successeurs puissent nommer des personnes /364/ ecclésiastiques dignes et capables pour être du corps de la Ste-Maison, déclarent de reconnoistre de S. A. SS. tout ce quy aura nature de régale, d’authorité ou de jurisdition, sans qu’autre quel que ce soit, ait aucune présentation ou droict audtes choses que Sadte Altesse et les successeurs à la corone, et à cet effect consentent que S. A. face telle nomination qu’il luy plairra d’un chef temporel sur tout le bien quy a nature de temporel, et quy, au nom de S. A., puisse faire tout ce quy concerne l’authorité, jurisdiction ou régale, et que S. A. choisisse de temps en temps des magistrats de son sénat et chambre quy, sous son authorité, régissent tout ce quy est du temporel de cette fondation.
Ce qu’étant ratiffié par le commissaire apostolique en ce faict, comme il se peut voir par les autres, faictz à Turin, le 25 novembre et le 7 Xbre 1602 et enregistrés ès registres de la Chambre des Comtes de Savoye, la Souveraine Chambre des Comtes de Savoye intérinant les patentes de S. A. SS. obtenues pour la Ste-Maison, tant pour les privilèges que pour les autres concessions, ordonne qu’outre que les commissaires seront establis et constitués par S. A. SS. comme dèsjà elle avoit étably pour lors, les sieurs présidentz de La Roche et de Bavoz, et le sieur patrimonial Bonnier. Tout le bien temporel de la Ste-Maison sera régi et manié par personnes lais sous la jurisdition de S. A. et ses successeurs souverains, comme l’on peut voir ès registres de la Chambre des Comtes de Chambéry, du 9 août 1603.
Ensuitte de ce, S. A. donnant les mémoires de ce qu’il vouloit être observé en l’exécution de sa volonté sur ce fait, ordonne aux sieurs députtés susnommés, entre autre que tous les biens et revenus ecclésiastiques soient mis en la bourse commune de l’économie de la Ste-Maison; que les pères quy doibvent avoir soin du collège et des lectures de philosophie et théologie seroyent peyés par la bourse commune à proportion du nombre des bons lecteurs qu’ils fourniroyent; que les huict prêtres ordinaires seroyent peyés par la même bourse commune.
Ordonne de plus auxdts srs députés de procurer que lesdts sieurs ecclésiastiques, surtout les curés quy sont seulement à /365/ deux lieues distantz et aux environs de Thonon, s’unissent et aggrègent au corps de la Ste-Maison et y servent de leur talent, en sorte que ceux quy ont la capacité y fassent quelques leçons le long de la semaine, pouvans, par des vicaires, suppléer les jours fériaux à leurs cures.
Laissant aux pères capucins la charge des prédications et des missions, avec le choix des lectures qu’ils pourront faire publiquement ou des langues ou de la théologie scholastique; de pourvoir qu’il y ait en ladte Ste-Maison leçon ordinaire de médecine et chirurgie et qu’il y ait une boutique commune pourveue de drogues, épiceries et choses semblables. Et pour l’assiète de la Ste-Maison S. A. SS. veut qu’elle soit telle que tous les membres, officines et dépendences y soyent encloses, soit les ecclésiastiques, soit l’université, soit l’auberge, le tout en manière de fortification, ordonnant à cet effet que le château et plaçage d’iceluy, soit employé et enclos en quarré avec toute la vieille ville de part et d’autre, et que l’on se serve, comme dessus, de toutes les maisons à ce commodes.
§ 11.
sommaire de la bulle et concession de vive voix de notre sainct-père le pape clément viii, pour l’institution de la ste-maison de n.-d. de compassion de thonon et de la confrérie généralle dépendente d’icelle, pour la conversion des hérétiques.
La Sté de nre St-Père le pape Clément VIII, se réjouissant de la conversion à la ste foy catholique des peuples voisins de Genève, chef de l’hérésie, et de Lausane, université d’hérétiques, et entendant la grande disposition quy se trouve de faire plus grand progrès pour l’exaltation de la ste foy catholique, apostolique, romaine, sy l’on y apporte les moyens spirituels et temporels avec une deue solicitude, de son propre mouvement, ainsy que porte la bulle donnée à St-Marc, le 13 de septembre 1599, à seau de plomb, elle institua à Thonon, lieu voisin de Genève et de plusieurs autres /366/ peys hérétiques, une maison publique et générale, sous l’invocation de Nre-Dame de Compassion ou des Sept-Douleurs, en laquelle, tant par les catholiques que par ceux quy viendront embrasser nre ste foy, se feront plusieurs exercices pieux pour ayder à la conversion des hérétiques, comme ayder et procurer les missions des prédicateurs, prestres et ouvriers spirituels en divers lieux, vacquer aux études publics de théologie et des points controversés contre les hérétiques, composer des traictés et livretz pour réfuter les hérésies, les distribuer en diverses langues, les portans et donnans gratuitement aux peuples hérétiques, recevans et maintenans dans ladte Ste-Maison ceux quy se réduiront au giron de la ste Eglise et autres samblables œuvres et exercices spirituels, et par la meme bulle fonde un institut de prêtres dit de l’Oratoire pour vacquer avec un soin particulier à dresser ces affaires pour planter la ste foy où sera de besoin et exciter la dévotion entre les catholiques avec des exercices de piété; et afin que ledt Oratoire serve au clergé séculier de plus grande commodité pour ayder cette ste entreprise, aussy pour divertir les peuples catholiques du commerce très mauvais qu’ils ont avec les hérétiques, et empêcher plusieurs commodités que lesdtz hérétiques ont de tirer les deniers des peys catholiques, quy leur servent au détriment de la ste Eglise, comme encor pour donner honnête et licite commodité de s’entretenir à ceux quy, pour se convertir à la ste foy catholique, viennent à être privés de leurs biens temporels, et en somme pour pouvoir suppléer en quelque façon, aux grandes despenses nécessaires à tout ce que dessus, Sa Sté appreuve par la même bulle qu’il se face une publique communion et communauté ditte albergue, avecq les exercices des arts mécaniques et de trafficq de marchandises, cerchans par tous moyens, à cette occasion, de conduire des prêtres, porter des écritz catholiques ès villes et cittés infectées de l’hérésie et essayer par toutes les voyes possibles de secourir spirituellement et temporellement ceux quy veulent embrasser la ste foy catholique, les occupans, étans convertis, en des louables exercices sans donner aucune charge à personne, ains de l’utilité, par ce st œuvre; outre ce, parce qu’en ce négoce difficile et très important pour la conversion des hérétiques se peuvent rencontrer plusieurs choses et est nécessaire de tenter plusieurs moyens qu’il seroit tropt long à les racconter, moins encor est-il expédient de le dire, Sa Sté concède la faculté et /367/ authorité apostolique pour faire sur cela telles règles et articles quy sembleront nécessaires pour la direction de l’œuvre, dont en vigueur de telle faculté et de plus par expresse concession de Sa Sté faite de vive voix, s’est amplifiée et se peut étendre cette congrégation et institut, tant en la cité de Rome, comme en effect se trouve dès à présent, comme en quelque autre peys que ce soit, où la susdte Ste-Maison générale de Thonon trouvera commodité d’y faire des membres d’icelle, des hospices et congrégations dépendentes et unies à icelle comme à leur chef et fondement, et ce, pour procéder avec ordre et pouvoir avec plus de commodité augmenter le nombre des prêtres, prédicateurs et ouvriers spirituels de cet Oratoire contre les hérétiques, comme aussy pour pouvoir recevoir à la ste foy catholique un plus grand nombre de personnes et donner occasion aux fidèles chrétiens de favoriser cette entreprise ste et pour plusieurs autres semblables raisons importantes.
Sur lequel institut on déclare que quelle personne que ce soit pourra être apte à telle compagnie, laquelle pourra concourir et donner faveur à l’œuvre de la ste foy et destruction des hérésies, ce que cette confraternité prétend de faire avec les oraisons, applications des stes messes et sacrifices divins, pérégrinations, jeûnes, pénitences corporelles, études sacrés, écrittures de lettres, et missives ou épitres, composant des livres et traittés, exerçant les prédications, missions, cathéchismes, instruction, donnant conseil et faveur pour cet œuvre et, avec persuasion, particulière réception et ayde aux convertis à la ste foy, aumosnes et contributions, fatigues et exercices corporels, fondation de lieux pieux, augmentation du culte divin, et procurant de brûler ou faire brûler, ou au moins empêcher tant que faire se pourra que ne se servent ou vendent des livres suspets et hérétiques, en somme de mettre peinne par toutes les voyes, manières et moyens possibles, à ce que toute la zizanie et hérésie soit destruite, et la ste Eglise catholique, apostolique, romaine, soit reconnue pour la vraye épouse de J.-C. et maîtresse de vérité; afin donc que tous peys participent à un si grand mérite et si singulier proffit spirituel qu’est la propagation de la ste foy catholique, on acceptera quelque membre de ce st œuvre, se réglans conformément aux articles et ordres apostoliques quy seront faictz en vertu de la susdte bulle fondamentale, lesquels pourvoiront d’exercices convenables et propres aux hospices, maisons et /368/ confrères de la cité et lieu où ce membre viendra d’être fondé selon la voisinance et distance de ces membres et hospices au respect des hérétiques, ce que faisans ainsy, ils viendront à jouir des grâces et biens préparés à ceux quy procurent le salut des âmes et l’exaltation de la ste Eglise, pour laquelle nous sommes obligés de respandre le sang, et auront part à tant de pieux travaux, études, prédications, de dévotions, oraisons et conversions d’âmes quy se feront par tout le monde par le moyen de cette ste compagnie et confraternité à la gloire de Dieu tout-puissant, fait à Rome, en la congrégation ordinaire de la susdte compagnie, le 20 août 1601.
Charles Gojon, secrétaire, par commandement de la Congrégation.
CHAPITRE XV
Constitutions et ordres pour le règlement et progrès de la Ste-Maison de N.-D. de Thonon que, dès à présent, on observera; et en tant que de besoingt seroit pour quelques chefz concernant l’état spirituel, l’illustme et révérendme nonce soubsigné promet s’employer envers Sa Sté pour la confirmation d’iceux; et S. A. SS., en ce quy luy touche, commande la totale observation, comme s’ensuit.
Afin que la Ste-Maison de N.-D. de Compassion fondée pour l’exaltation de nre Ste foy catholique, apostolique, romaine, puisse recevoir accroissement à l’honneur de sa divine Majesté et révérence de la glorieuse Vierge Marie, mère de nre Sauveur et expugnatrice de toutes hérésies, et que d’icelle sorte le salut pour des âmes quy en sont infectées, S. A. SS., comme fondateur d’icelle, déclare par ces présentz articles 1, son expresse intention sur la forme quy se doibt garder, et sur ce, commandant pour le regard du pouvoir temporel et obligeant à l’obéissance d’iceux tout ce quy dépend de sa souveraineté.
Et pareillement le très illustre et révérendissime évêque de Bovino, nonce de Sa Sté soubsigné, résident près la personne de Sadte Altesse, agissant en ce fait et commandant de la part de Sa Sté à tous ceux quy sont soû sa jurisdiction spirituelle, selon la charge et pouvoir exprès et particulier receu sur ce, de la part de nre St-Père, et de l’expresse intention de l’illustrissime et révérendissime cardinal protecteur d’icelle Ste-Maison auprès de Sa Sté, ont, avec meure considération et délibération, étably et fait les ordres suyvants, émanés du pouvoir spirituel et temporel souverain, pour servir de règle à icelle Ste-Maison; et afin que la mémoire en demeure à perpétuité et à la postérité, /370/ S. A. SS. ordonne que, par le corps souverain delà les monts, à sçavoir du Sénat et Chambre des Contes, ils soient enregistrés dans leurs registres pour y avoir recours quand besoin en sera, sur peine à tous quy respectivement ne les observeront, de désobéissance. Mais comme ladte Ste-Maison est composée de divers membres, à sçavoir d’une congrégation de prêtres, missions apostoliques et prédicateurs, études des lettres en université, séminaire, et héberge des arts, le tout sera peu à peu mis en effect, bien distingué et régi comme est dit cy-après, selon la fin de la fondation, jouxte le pouvoir des moyens qu’il y aura sans qu’aucun prenne occasion d’opposer contre icelle Ste-Maison le défault des exercices desseignés, la laissant en toute liberté de faire le tout comme il luy sera plus commode, suffisant pour tous ses droicts la simple mise en possession.
des prêtres de la ste-maison. distinction 1.
Art. 1. — Premièrement, concernant le corps des prêtres de la Ste-Maison à la forme de la bulle de fondation, il se commencera en la publication des ordres au conseil de la Ste-Maison, pour la première chose, comme l’âme de toute l’œuvre, sans plus le retarder. Lesquels vivront, en tout ce quy dépendra d’eux, en communauté religieuse, pour accomplir ladte bulle de fondation. Autrement ceux quy ne se réduiront et incorporeront à icelle communauté ne pourront avoir en l’église de la Ste-Maison parti, ny portion, ny utilité aucune, moins appartenir à icelle église, excepté que, par le conseil, ils fussent députtés ailleurs à faire service aux affaires de la Ste-Maison, mais d’autant qu’on désire qu’elle soit appuyée de la religion des SS. Maurice et Lazare, avons avisé, sous le bon plaisir de Sa Sté, qu’il y ait union entre ladte Ste-Maison avec ladte religion, de manière qu’avec toutes participations de privilèges et faveurs de l’un et de l’autre respectivement, tant la dte religion, comme le grand maître d’icelle quy sera de temps en temps des sérénissimes ducs de Savoye, seront honorés du tiltre de deffenseurs et protecteurs d’icelle Ste-Maison pour la propagation de nre ste foy catholique, apostolique, romaine, et ce avec la communication /371/ des privilèges, comme est dit, et des armoiries, en cette façon de part et d’autre, à sçavoir que l’on peindra une croix de St-Maurice et Lazare, selon la coutume ordinaire, un peu grande, et au-dedans, une petite N.-D. de Compassion avec sept épées, comme sept rayons que lesdts chevalliers devront porter.
Art. 2. — Dont en conséquence de cecy, tous les ecclésiastiques d’icelle Ste-Maison seront aussy vrayement tenus pour les prêtres de l’église magistrale et convent d’icelle religion de St-Maurice et Lazare, et en porteront quelques dévotes marques avec celle de N.-D. de Compassion, faisant les offices divins en l’église de St-Augustin dudt Thonon, quy est à présent du tout abandonnée, à laquelle Sa Sté est suppliée de changer le tiltre de St-Augustin en celuy de N.-D. de Compassion et de St-Maurice et Lazare, l’ériger en église magistrale du convent de ladte milice St-Maurice et Lazare, et aux dépends de laquelle elle sera réparée et décorée honorablement, appartiendra néantmoins ladte église, avec l’autre parroissiale dudt Thonon, au corps de la ste-Maison par vertu de la susdte union, et sera mis au grand autel une image de N.-D. de Compassion jouxte à celle de S. Maurice, et au bas sera peinte l’image de Sa Sté et de S. A. SS. comme fondateurs.
Art. 3. — Dans le conseil de la Ste-M. seront toujours admis quelques chevalliers de St-Maurice en signe de ladte union.
Art. 4. — Les ecclésiastiques s’efforceront de servir la parroisse de Draillans pour curé et vicaire, pour être à présent abandonnée de tout pasteur, avec l’action et recours sur les biens anciens destinés pour la portion congrue, dont sera fait un nouveau département des biens ecclésiastiques, et S. A. SS. supplie Sa Sté de vouloir bailler commission pour avoir quelques prêtres; auront de plus des biens pour l’appliquer aux églises abandonnées.
Art. 5. — Et afin de démontrer par œuvres dignes de cette belle union, les chevalliers de St-Maurice embrasseront avec ardeur tous les affaires d’icelle Ste-Maison pour la propagation de nre ste foy catholique, en tous les lieux où sera de besoing, tant dedans que dehors les Etats de Savoye. Et réciproquement la Ste-Maison honorera la mémoire de S. Maurice en la joignant /372/ à son nom en tous les lieux où elle se pourra élargir et avoir des membres; et les prêtres de la Ste-Maison en porteront quelque signe et indice; comme aussy les personnes d’icelle Ste-Maison quy ne peuvent obtenir le degré de chevallier auront une demy-croix comme de coutume aux autres religions, ou au moins quelque marque inférieure à celle des chevalliers nobles et illustres de sang.
Art. 6. — Semblablement toutes les parties et dépendances de la Ste-Maison auront les marques communes de Nre-Dame de Compassion et de S. Maurice, en signe de cette union, et la dte religion aydera de ses biens et moyens à ce sainct œuvre. Par ce présent article est recommandé perpétuellement l’œuvre et dessein de cette Ste-Maison au grand Maître de ladte religion de St-Maurice et Lazare et à tout le corps d’icelle, afin que, par son ayde et assistance, ladte foy catholique se puisse amplifier, non seulement es dicts peys voisins du chef de l’hérésie, mais généralement là où l’on pourra faire progrès pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, avec expresse réserve que nul des biens d’icelle Ste-Maison ne se puisse appliquer à autre usage qu’aux exercices de la fondation susmentionnés.
Art. 7. — Pour l’entretènement décent et convenable de tout le corps des prêtres, du chef d’iceux et dépendantz, lequel Sa Saincteté, par le bref du 24 mars 1599, ne veut être moins de huict, leur assignant ledt entretènement sur les biens contenus audt bref, afin que ce bon œuvre ne deffaille, Son Altesse met à son élection de fournir elle-même pour n’aggraver la religion de St-Maurice, laquelle, par ledt bref, y étoit obligée, et en déclare sa volonté ailleurs, par expédition à part.
Art. 8. — Toujours quelqu’un desdts ecclésiastiques sera curé en chef, selon l’approbation de l’ordinaire 2, avec ceux quy seront députés pour coadjuteurs, selon leur tour et rang. Et seront aussy approuvés dudt révérendissime ordinaire diocésain, lequel, avec les commissaires de S. A. sur la Ste-Maison, est commis de nouveau pour faire accomplir entièrement et /373/ sortir effect iceluy bref, selon sa teneur, sans retardation; et ne se fournira auxdts ecclésiastiques argent ou autre chose qu’en corps de communauté, et rien en particulier.
Art. 9. — Nul autre ne pourra exercer telle fonction de curé ou vicaire s’il n’est du corps des ecclésiastiques de la Ste-Maison ou dépendant d’icelle, comme seroyent les ecclésiastiques distribués en divers lieux pour les affaires communs, aggrégés néantmoins à cette ste œuvre; et tâcheront iceux ecclésiastiques de se conformer, tant qu’il leur sera possible, aux coutumes, mœurs et règles des prêtres réformés de l’Eglise de Dieu, selon que le temps, lieux et affaires d’icelle Ste-Maison le leur permettront, ayant à ces fins leurs statuts à part, selon les louables institutions des religions de l’Eglise de Dieu, quy leur servira de modelle et patron, dont ils pourront recevoir d’autres à cette profession selon les facultés qu’il y aura. Mais tous les biens et fondations demeureront unis à tout le corps, et non à aucun d’eux en particulier, déclarant de la part de Sa Sté que la vie commune entr’eux et exercices contre les hérésies et hérétiques, sera la vraye nature de telle congrégation, portée par ladte bulle de fondation, encore qu’il y deffaille quelques autres choses pour la circonstance des lieux et temps, quy ne se pourroyent accomplir.
Art. 10. — Se façonneront aussy lesdts ecclésiastiques le mieux qu’ils pourront aux lectures et études des lettres, fonctions sacerdotales, petits sermons qu’ils feront en imitant ceux de l’Oratoire de Rome, allans deçà, delà, ès villages mêmes, lorsqu’ils seront multipliés en nombre, et ayderont les prédicateurs des missions, selon que lesdts prédicateurs les recherront, et le conseil de tout le corps de la Ste-Maison les y voudra employer, prenans à eux la charge, comme leur sera assigné du conseil, de la lecture de grammaire et petites leçons d’humanités.
Nul, par faveur des grands ou avec quelle provision ou recommandation que ce soit, pourra être admis au corps, s’il n’est digne et utile à la Ste-Maison et observateur des statutz, sinon à la nomination de S. A. SS., pourveu qu’il soit approuvé de l’évêque et de la plus grande part du corps du conseil de la Ste-Maison. /374/
Art. 11. — Pour ce est desfendu aux ecclésiastiques de la part de Sa Sté, et aux séculiers de la part de S. A. SS., de recevoir aucun qu’à voix secrètes par tout le conseil de la Ste-Maison, étant bien examiné la vie et condition d’un chacun, hormis ceux quy auront fait la probation de noviciat entre iceux ecclésiastiques quy seront admis ou ranvoyés à la façon des autres ordres des religieux. Ceux quy auront étés receus et ne se trouveront propres à telles vocations pourront aussi être licenciés et renvoyés honorablement et, à ces fins, sera chacun des ecclésiastiques soigneux d’ayder icelle Ste-Maison par toutes les voyes possibles, selon le talent receu de nre Sr pour ne multiplier avec frais les personnes inutilement. Et quy n’exercera sa charge louablement sera levé d’icelle sans autre difficulté ou changé, n’étant trouvé expédient qu’il demeure en icelle.
Art. 12. — S. A. SS. a aggréable d’attirer quelqu’un de la province de Valley audt corps et selon qu’on trouvera être à propos, ils y seront admis, et pour fuir toute confusion entre les divers ordres des ecclésiastiques quy sont les ouvriers spirituels de cette Ste-Maison, unis ou dépendantz d’icelle en quelque façon, entre lesquels doit être grand union et accord ensemble, est déclaré qu’à chaque corps d’iceux sont appropriés aussy divers offices, lesquels ne pourront changer aucunement sans licence, ny s’ingérer de celuy de l’autre, de la présente détermination.
Pour ce, tous lesdts ecclésiastiques, prêtres de la Ste-Maison auront la charge des petites écholes, leçons de grammaire et d’humanité, du séminaire, comme aussy du service des deux églises de Thonon, selon qu’il sera en apprès ordonné, des offices divins, des sépultures, de l’administration des sacrementz, petits sermons familiers, cathéchismes, exercices spirituels et des autres fonctions auxquelles ils seront appellés et trouvés propres par tout le conseil de ladte Ste-Maison tant dedans l’Etat de Savoye qu’ailleurs, aux missions desquelles choses ils tâcheront de s’acquitter fidèlement, et ne les pourront refuser y étant trouvés idoignes, et toutes chappelles, fondations et droictz ecclésiastiques des deux églises dudt Thonon ne pourront appartenir qu’à la communauté des prêtres, auxquels est licite admettre ecclésiastiques pensionnaires quy se voudront façonner aux choses spirituelles. /375/
de la prédication de la parolle de dieu et des missions. distinction 2.
Art. 13. — Les RR. pères capucins de la mission apostolique de cette Ste-Maison comme dépendantz d’icelle, en conformité de ce qu’il a pleu au St-Siège apostolique dèsjà leur assigner l’office de la mission, avec très grands et signalés privilèges, au singulier bénéfice des âmes et réputation de cette Ste-Maison, auront l’office et charge particulière des missions et prédications de la parolle de Dieu, tant dedans que dehors la ville de Thonon, balliages et lieux dépendantz, comme dans le Valley et delà le lac, ès terres de Fribourg, et hors l’Etat de Savoye, généralement où l’on pourra prêcher et établir nre ste religion, en quelle langue que ce soit, et ce, soû l’obéissance du R. père leur supérieur et commissaire général, lequel de temps en temps se procurera qu’il soit nommé et estably par le très révérend père général de tout leur ordre, comme dèsjà a été fait et gardé jusques à présent; lequel commissaire devra faire résidence ordinaire audt Thonon, au moins pour la pluspart, comme le chef de toutes les missions ou au moins dedans les lieux desdtes missions, et appartiendra à luy de fournir des religieux et des pères idoines et nécessaires selon les règles de leur ordre et nécessité de cette ste œuvre, les prenans ès provinces que bon luy semblera, selon son pouvoir et authorité, afin qu’au moins ès deux langues, françoise et allemande, il y ait prédication.
Art. 14. — Et en tous conseils, affaires et actions d’icelle Ste-Maison seront toujours appellés au moins deux desdts pères les plus apparents, comme le R. père supérieur et le compagnon qu’il s’élira. Autrement lesdts conseils et affaires sont déclarés nuls et du tout invalides, sans l’assistance et intervention desdts pères et leur consentement, lesquels pourront avoir deux voix délibératives en tous lesdts conseils et assemblées, et ce, attendu qu’en iceux ne se traicte qu’affaire concernant la propagation de la ste foy et conversion des âmes.
Art. 15. — Pour l’entretènement desdts pères et des prédicateurs principalement et de leurs compagnons, veu qu’il leur est impossible vivre d’autre façon, rière les peys des missions, pour /376/ ne perdre si grand bien que la prédication de la parolle de Dieu par voye de tels religieux, selon la volonté de Sa Sté et du très rd père général de leur ordre, dèsjà sur ce est déclaré et ordonné qu’il sera pris pour leurs nécessités sur ce que S. A. voudra donner cy-apprès, comme par expéditions à part sera contenu, et ce pour satisfaire à la teneur du susdt bref de Sa Sté du 24 mars 1599, et tous lesdts biens pour cet effect ou entretènement seront mis en propriété à la Ste-Maison quy, aura soin, par voye d’aumônes tant seullement, bailler auxdts pères des missions leurs nécessités, comme pour le vivre, vêtir, malades, livres et négoces de leurs missions, voire encor pour bâtir hospices et logis, étant cette fondation perpétuelle; et le conseil de la Ste-Maison aura la charge de tout, quy ne devra manquer à tel entretènement en aucune façon et les pourvoir d’un aumône ordinaire, déclarant par ce décret que par les prédicateurs mentionnés audt bref, désormais seront entendus lesdts pères capucins, comme autheurs de cette ste œuvre et les premiers quy ont fait progrès èsdts lieux pour la ste foy catholique, auxquels désormais voulons que l’office de la prédication appartienne en tout cet œuvre et ses dépendances.
Art. 16. — Mais pour se conformer à la disposition de Sa Sté quy commande qu’il n’y ait moins de trois prédicateurs dans les balliages, et davantage s’il en est besoin, voyant que la nécessité y est toute évidente et claire, est déterminé que jouxte le pouvoir dudt bref, il y doit avoir quatre prédicateurs desdts pères capucins, comme du tout nécessaires dans l’Etat de S. A., laquelle en fait instance, l’un pour prêcher ordinairement dans Thonon, deux dans les balliages de Ternier et Gaillard, comme aussy pour approcher de Gex et Genève, et l’autre à Hermence pour la terre basse de Chablays, et à chaque prédicateur, selon la coutume dudt ordre, est encore déterminé son compagnon, et se peyera pour chaque père, y comprenant le vivre, vêtir, logis, livres, affaires desdtes missions, et pour faire autres choses au bénéfice de la Ste-Maison à raison de cinq escus d’or le moys, et ce quy par eux sera espargné, ils pourront l’appliquer à la fabrique des hospices et logis.
Art. 17. — Le lieu destiné à Thonon pour l’habitation desdts pères seront les galleries du château dudt Thonon, c’est-à-dire /377/ l’écuirie avec tous ses plassages dehors et dedans l’enclos des murailles du château et de ladte gallerie aux environs et se fera bâtir en forme de convent, avec les officines et une petite église, ce que la Ste-Maison retient en propriété comme chose dépendente d’icelle. Advenant que lesdtz pères ne voulussent y avoir monastère, il servira toujours d’hospice et logis auxdts prédicateurs de la mission, et pourront se servir à la fabrique dudt hospice et des autres parties de la Ste-Maison, de toutes les pierres du château de Thonon, ruiné; le cours de l’eau auquel d’ancienneté la ville de Thonon étoit obligée pour ledt château sera maintenu et observé jouxte les anciens privilèges qu’avoit iceluy château, dont sera suivy comme a été observé anciennement avant la ruine des guerres. Et s’il est besoin d’autres lieux, l’on les pourra prandre en payant ou bien en randant ce qu’ils ont coûté d’achat.
Art. 18. — Est encor déclaré que toutes les choses meubles et immeubles destinées auxdts pères capucins en toutes les provinces des missions, pour se conformer à leur règle, seront à ladte Ste-Maison, laquelle en prend le total domaine, propriété et action juridique et leur prêtera l’usage d’icelle tant seulement afin que l’ordre desdts pères capucins soit l’un des ouvriers spirituels perpétuels de la Ste-Maison au bénéfice de la ste foy catholique dont à ces fins ladte maison fera encor aumônes ordinaires aux dts pères pour tout ce qu’ils auront de besoin, tant à Tonon qu’en tous les lieux des missions dépendentes. Et outre cet office, iceux pères favoriseront à leur pouvoir le progrès des affaires de cette Ste-Maison en tous les lieux qu’ils en auront commodité de toutes les provinces de leur ordre, laissant liberté auxdts pères de nommer tels qu’ils voudront pour manier l’argent assigné 3 qu’ils pourront prendre sur les deniers qu’ils voudront, et se serviront, eux et les ecclésiastiques, du bois mort de Ripaille. /378/
des leçons des sciences et bonnes lettres. distinction 3.
Art. 19. — Les RR. pères jésuites seront aussi coopérateurs de cette ste œuvre, par le grand bien qu’ils apportent par leur piété et doctrine; et seront suivies les instructions de S. A. du 4 février 1602, addressées au président Vivalde, pour les articles y contenus, sauf le 11, 13, 14, 15 et 21 qui sont trassés, mais tous les autres seront suivis et observés, et les commissaires de S. A. leur feront sortir leur effect selon les précédentes commissions, réduisant le tout en bonne forme.
Art. 20. — Et pour ce est ordonné auxdts RR. pères jésuites la charge de lecteurs de ladte Ste-Maison afin que par leur piété et doctrine, ils puissent faire progrès signalé en l’instruction de la jeunesse qui abbordera audt lieu, dont ils devront tâcher par tous moyens d’y avancer les bonnes lettres, selon aussy que mieux semblera au conseil de la Ste-Maison établir bon règlement, forme de police pour la propagation de la ste foy, selon l’intention de la bulle de Sa Sté, au corps duquel conseil devra entre venir leur supérieur et son compagnon. Mais afin que la Ste-Maison quy supporte des grands frais se puisse encor prévalloir de quelques commodités, ne pourront les enfans pensionaires ou caméristes estre remis à d’autres personnes qu’à ceux quy seront députés par la Ste-Maison, toutefois quy seront commodes et voisins desdts pères, pour visiter iceux jeunes enfans, les régler, leur faisant faire les répétitions et pourvoyant à leur avancement, comme ils verront pour le mieux.
Art. 21. — Et à ces fins seront pris à louage ou achettées, comme semblera au conseil, tous maisonnementz et lieux nécessaires pour telle commodité, proche d’eux, achettant toutefois le tout au nom et profit du corps de ladte Ste-Maison, selon que sera taxée raisonnablement la valleur desdtes maisons, ou peyant le louage ou fruit des deniers selon le taux du Sénat.
Art. 22. — Lesdts RR. pères jésuites auront la charge encore de faire les grandes lectures plus hautes et publiques, audt lieu de Thonon, dans la Ste-Maison au lieu qu’elle élira et au nom d’icelle, quy se pourra servir du corps de la maison publique, /379/ ditte de ville, à elle adjugée par arrest de la Chambre des Contes du 9 août 1603, pour être propre à cet effect, et de mieux en mieux se dressera, joignant autres maissonnementz, en laquelle maison de ville comme bâtie de ceux quy avoyent usurpé le peys de Chablays dévolue à S. A., étans réservés les lieux des lectures, Sadte Altesse veut être la propre résidence du corps de tout le conseil, la demeure des officiers, la retraite des biens meubles, magasin des danrées et de tout ce qu’il appertiendra à cette fondation, et s’appellera la maison de Nre-Dame, dont, en signe de ce, ès lieux apparentz, sera possée l’image des armes d’une croix de St-Maurice, avec une Nre-Dame de Compassion au-dedans, laissant toutefois une salle pour servir au conseil de ville dudt lieu, lhorsqu’il s’assemblera tant seulement.
Art. 23. — Seront envoyés par lesdts révérendz pères audt Thonon pour lecteurs gens doctes et capables à telle fonction des lectures publiques, afin qu’ils soyent utiles à l’avancement de ce st œuvre, et surtout les six pères quy seront maintenus par Sa Sté seront choisys des plus habilles et propres à tel effect, pour être la provision destinée à cela suffisante, afin qu’ils facent, comme est ordonné, les lectures de philosophie, théologie scolastique, de l’écritture ste et théologie positive, comme encore la leçon des controverses contre les hérétiques, laquelle sera continuelle. Ils prendront aussi le soin du catéchisme et doctrine chrétiene, pour les jours des festes publiques et autrement quand bon leur semblera, et de répondre par écrit aux attaques des hérétiques et des libelles contre l’Eglise, de bouche aussy selon les occurences quy se présenteront à la journée, pour tout ce quy concernera cette ste œuvre, s’aydans selon leur commodité à la correction des livres selon les occurences, dressans aussi des petits traictés pour les semer parmy les pauvres peuples séduits par les ministres et fausse doctrine.
Art. 24. — Pour l’entretènement desdts pères se prendra, pour le nombre de six, des deniers de Sa Sté, à laquelle toujours appartiendra au moins de fournir à l’entretènement de ce nombre. Et pour chaque père, à raison de six escus d’or le moys, pour les fonctions et offices susdts tant seulement, et cet argent sera mis en main du conseil de la Ste-Maison afin /380/ qu’iceux pères n’ayent à soliciter, ou puissent être divertis à autres charges quy empêchent l’avancement des lettres, études et leçons, en lieu sy proche des adversaires de nôstre religion; et pour l’entretènement des coadjuteurs nécessaires auxdts pères jésuites, jusques au nombre de deux ou trois, la Ste-Maison suppléera et fournira à iceux en bled et en vin ensemblement d’autres danrées ou argent et choses nécessaires à l’entretènement desdts coadjuteurs, comme mieux semblera audt conseil, comme aussi de convertir l’argent susdt de Sa Sté en telles choses.
Art. 25. — Dont tous lesdtz pères entretenus par Sa Sté, résideront à Thonon pour les fonctions et charges susdtes des lecteurs et exercices contre les hérétiques, et ne pourront estre distraictz, ny occupés, ny envoyés ailleurs, soû prétexte d’aucune prédication de carême ou d’autre cause, ny confessions ou négoces qu’ils soyent, hormis changés en autres pères par leurs supérieurs, quy devront toujours pourvoir de personnes capables pour telles lectures et fonctions susdtes, laissans à leur volonté et advis du conseil, qu’un seul père puisse faire deux lectures. Le supérieur desquelz résidera audt Thonon et sera l’un des six susdtz entretenus.
Art. 26. — La ville de Thonon, de son côté, pour le profit qu’elle en recevra, devra au moins peyer et fournir l’habitation commode pour les loger, ou bien quand ils seront pourveus d’autre part, elle prêtera les meubles et utensiles de maison nécessaires auxdts pères comme S. A. leur commande de faire, selon la distribution qu’en feront les scyndicqs de ville. Toutefois quand il seroit de besoin, comme lesdtz pères jésuites ne pourroyent suppléer au corps desdtes lectures, pour avoir d’autres personnages, tant ecclésiastiques que séculiers, pour satisfaire à quelque lecture que ce soit, ladte Ste-Maison les pourra appeller à cette charge, la leur faisant exercer en la meilleure forme qu’il sera ad visé par le conseil, jouxte la forme de la bulle de fondation et principalement par les prêtres quy sont du corps de la Ste-Maison, quy pourront avoir la charge des petites lectures, comme sus est dit, qu’il sera advisé par le conseil.
Art. 27. — Et pour ce, toutes les lectures se devront faire au nom de la Ste-Maison, à sçavoir de la grammaire et des lettres /381/ humaines, mais aussi de la philosophie, théologie, de l’écritture ste, des controverses contre les hérétiques, des cas de conscience, et en après celle de la jurisprudence, médecine, des langues et autres professions à la forme de la bulle de fondation, desquels ladte Ste-Maison jouira sans difficulté, mais la totale disposition desdtes lectures appartiendra de droict au conseil de ladte Ste-Maison, lequel, selon les occurences, pourra joindre en un seul lecteur deux leçons.
Art. 28. — Et toutefois en cas de nécessité pourront être amployés en telle fonction les ecclésiastiques unis à ladte Ste-Maison, tant pour les lectures qu’autres choses qu’on leur commettra, mais pour leur limiter l’article 3e susmentionné des instructions susdtes, l’on déclare que ceux-cy seront les curés de Bons, Allinges, Fessy, Dovaine, Crosy, et Siez, selon le talent receu de Dieu, dont seront mis auxdts curés, gens capables, selon la nomination qu’en sera faicte, afin qu’aucun d’iceux soit idoine aux dtes lectures, et Sa Sté est suppliée unir le tout ensemble, accordant que par bons vicaires ils puissent desservir leurs bénéfices, à quoy ladte Ste-Maison leur prêtera secours, pour le pouvoir faire.
du séminaire de la ste-maison. distinction 4.
Art. 29. — Le séminaire sera dressé pour instruire des enfans aux choses ecclésiastiques, afin de pourvoir lesdtz peys et Etats de S. A. et circonvoisins de bons pasteurs pour les âmes, dont le régime et gouvernement d’iceluy séminaire appartiendra de droict à icelle Ste-Maison, laquelle pourra establir au maniement d’iceluy tels ecclésiastiques et séculiers que seront trouvés plus à propos. Et seront admis les pauvres enfans, mais doués de la capacité et habilité d’esprit, renvoyant les rudes et grossiers à l’héberge des arts pour y apprendre quelque métier.
Art. 30. — Sera permis encores d’y mettre enfans pensionaires convicteurs, des personnes riches, pourveu qu’ils payent leur pension du vivre et vêtir raisonablement et vivent soû les statuts d’iceluy et portent la robbe dudt séminaire, comme ordonera le conseil. /382/
Art. 31. — S. A. SS. se contente que, selon les moyens du susdt séminaire, on y admette quelqu’un de la province de Valley et, selon les ausmones des fidèles, accroistre le nombre desdts jeunes enfans, lesquels au moins devront être sept, destinés au nom et en révérence des Sept-Douleurs de Nre-Dame. Et porteront tous dehors la maison une robbe bleue, avec l’image de Nre-Dame de Compassion sur une croix de St-Maurice et seront les jours des festes assistans aux offices divins, prians Dieu pour la prospérité de S. A. SS., des sérénissimes princes, ses enfans, et le repos des âmes de ses sérénissimes prédécesseurs. Et se dressera une librairie commune pour la ladte Ste-Maison à laquelle serviront les deniers provenantz du droict accordé de la décime des donatifz delà les monts et autres quy seront à propos.
Art. 32. — L’entretènement dudt séminaire sera pris du revenu du prioré St-Hippolite jusqu’à ce qu’il y ait provision ferme d’autre part; et d’autant que S. A. bien mémoratif d’avoir promis en ladte fondation de dégager ledt prioré pour l’appliquer et unir à la Ste-Maison, comme à présent elle le veut accomplir, se contenta de donner à ladte Ste-Maison deux mille escus d’or tous les ans à prandre sur le subside ou soit décimes ecclésiastiques que Sa Sté luy a accordé dernièrement pour trois années, à commencer dès l’an de la concession, à la charge néantmoingts que l’argent de ladte décime se prendra tant deçà que delà les monts, se payera le debte de la Seigneurie du canton de Fribourg dont ledt prioré demeure hypothéqué, engagé pour iceluy arrivant à la somme de telle assignation, selon le calcul quy en sera faict avec quy appartiendra par l’advocat patrimonial de S. A., lequel tiendra main que les biens d’iceluy prioré soyent réunis en leur premier et ancien état, et payant la somme portée par le contract d’abbergement et non autre; et moyennant cecy, Sadte Altesse demeure déchargée dudt debte et acquittée des deniers qu’aura payé ladte Ste-Maison auxdts seigneurs de Fribourg pour Sadte Altesse, et quant ladte Ste-Maison auroit déboursé pour ladte ville de Thonon plus grande somme de deniers que celle dudt contract d’abbergement, ladte ville fera bon ce surplus ou donnera des biens selon l’estimation d’expertz à rate de l’argent déboursé pour ladte Ste-Maison. /383/
Art. 33. — Sa Sté est suppliée, pour le bien de la ste foy catholique rière les Etats de S. A. R., accorder par provision l’entretènement dudt séminaire à prendre, comme sus est dit, sur ses grands bénéfices ecclésiastiques, tant deçà que delà les monts, selon la forme de la dernière concession, et sera loisible à tous ceux du diocèsse de Savoye d’y faire des fondations pour l’instruction des choses ecclésiastiques.
Art. 34. — L’imprimerie devra estre en la dte Ste-Maison pour semer écritz et livres à l’exaltation de nre ste foy, à laquelle sont destinées les amendes adjugées par l’arrest du 9e août 1603, quy se payeront toujours des premiers deniers à la Ste-Maison.
Art. 35. — Le médecin, apothicaire, chirurgien de la Ste-Maison pour le bien général de tous sera maintenu selon l’art. 7 des instructions susmentionnées, ou bien se prandra sur le droict de l’extraction du vin.
Art. 36. — L’exercice continuel d’exorciser les malins esprits sera en ladte église, en lieu dévot, séquestré, à quoy vacqueront deux ecclésiastiques du corps de ladte Ste-Maison ou des prestres.
Art. 37. — Nul des ecclésiastiques ou séculiers ne s’appropriera les choses de ladte Ste-Maison.
Art. 38. — Le mont-de-piété s’avancera pour oster l’occasion de sortir hors de l’Etat; les moyens et le droit d’iceluy appliqué sera recherché selon les provisions de l’année 1598.
de l’héberge, auspice et maison de refuge. distinction 5.
Art. 39. — Pour donner aussy au st œuvre plus grande réputation et se conformer à la bulle de fondation en attirant les pauvres infectés de l’hérésie au giron de la ste Eglise, il y aura maisonnement et logis, dépendant de la Ste-Maison, destiné pour un hospice, héberge ou maison de refuge, auquel lieu, sous bonne reigle et discipline des mœurs, seront receus et deffrayés ceux quy viendront recevoir instruction pour nre ste foy, et ce, l’espace de temps que sera jugé plus convenable par le conseil de la Ste-Maison. Néantmoins pour mieux faire reluire le bon /384/ exemple et supporter les frais, et autres dignes considérations, il y aura audt lieu, selon que le pouvoir d’icelle Ste-Maison ira croissant, l’exercice et travail des arts méchaniques, pour y faire travailler et occuper les personnes selon leur vocation, principalement les jeunes enfans quy seront admis par advis du conseil, qu’on instruira auxdts arts pour le service de tout le corps de ladte Ste-Maison et dépendances, en donnant par cecy commodité aux personnes quy se catholiseront, d’y travailler selon les dons receus de Dieu, observant les statuts et règlementz quy seront sur ce dressés par ledt conseil, lequel toujours se devra souvenir que la fin de cette fondation est principalement d’ayder ceux quy veulent embrasser nostre ste foy catholique. Partant, ils tâcheront d’ayder et favoriser ceux qu’ils trouveront estre dignes, et le tout selon les moyens d’icelle Ste-Maison et à mesure du profit que pourra réussir desdts arts et métiers, desquels la meilleure partie se devra appliquer à cecy, ensemblement une part de ce quy peut revenir du profit du commerce des marchandises, en quel lieu que ce soit, à quoy se joindra la libéralité des ausmones des fidèles, en tous lieux qu’on les pourra recueillir dont en tous lieux des Etats de S. A. deçà et delà les montz, on les pourra cercher, mettre cassettes et troncs ès lieux publics, et des boètes ès hôtelleries et boutiques; et dehors l’Etat, les cercheront sous la protection de Sa Sté, et ne pourront être empêchés, ains avec bonnes sauvegardes pour la conservation de ce que sera donné.
Art. 40. — Ne se donnera plus haut d’un êcu d’or ou environ à ceux quy se catholiseront, mais tant eux qu’autres de ladte Ste-Maison ne seront mis aux tailles, ne possédant biens en fonds.
Art. 41. — Pour l’entretènement dudt lieu y sont destinées les choses suyvantes: en premier lieu la fondation faite par feu Françoise Echeray de Thonon avec les fruicts d’icelle, dès la remise des biens et fonds d’iceluy; lesquels biens et fonds seront recherchés et fait payer ensemble tous les fruicts et droictz dépendantz de la confrérie de Tully, jouxte l’ancienne fondation et cottets quy s’en trouveront, et appliqués à cet œuvre.
Art. 42. — Davantage y sont formellement destinées les ausmones de Filly et Ripaille et se rechercheront les biens quy à ce estoyent destinés les années passées, pour les joindre sans autre /385/ difficulté et sur tout ce quy étoit pris pour entretenir les vingt-quatre pauvres, à ce destinées, droicts de l’hospital dudt Thonon, en tous lieux quels qu’ils soyent, réservant les commodités desdts pauvres, lesquelles on devra accroître et eslargir; et prandront encor aucuns enfans du mandement de Filly pour les instruire audt lieu à mesure de l’ausmone quy se faisoit autrefois audt mandement, le tout selon l’advis du conseil de la Ste-Maison.
Art. 43. — Ladte fondation des pauvres faicte par le sieur d’Avully devra aussy avoir lieu et s’applicquera à cecy et dépendra de cet héberge, auquel appartiendra de faire rechercher d’iceux biens, droictz et fondations contre quy appartiendra, et de s’en mettre en possession, et en cas que l’écritture de ladte fondation soit égarée, ledt Sr d’Avully sera sommé d’en faire nouvelle déclaration de sa volonté. Selon les instructions faictes au président Vivalde, ceux quy devront à icelle Ste-Maison, en apparoissant deuement, payeront sans figure de procès, moyennant caution.
Art. 44. — Comme aussy, appartiendra à cette institution tout le revenu quy peut procéder des ausmones cueillies au st jubilé célébré audt Thonon, pour avoir été dédiés à telles fins; et les donnations d’aucuns particuliers seront recherchées et accomplies, à quoy tiendront main les commissaires de S. A. SS., lesquels subrogeront d’autres en leurs lieux aux affaires à eux commis, ne pouvant y vaquer.
des églises et maintien d’icelles. distinction 6
Art. 45. — L’église maintenant abandonnée ditte St-Augustin à laquelle Sa Sté est suppliée changer le tiltre sera réparée bien honnorablement, afin d’y estre officié par les prêtres de la Ste-Maison et pour l’entretien et la fabrique d’icelle et de son clocher et horologe et d’un clerc ou deux comme d’un maguilier quy en ait la charge, se payera ce quy sera de besoin et taxé par le conseil et commissaire sur le revenu dudt prioré appellé des Augustins. /386/
Art. 46. — L’église servant de paroisse sera maintenue quant au chœur et Sancta Sanctorum aux despens de la Ste-Maison, pour appertenir aux prêtres d’icelle la cure des âmes dudt Thonon. Mais la nef, le clocher et l’horologe se maintiendront aux dépends de la communauté, comme luy est commandé de le faire selon les coutumes des catholiques. Et seront, devant et dernier, tous les passages des deux églises serrés à bonnes portes à clef, avec les dépendences de toutes parts, afin d’y loger les ecclésiastiques et ôter toutes choses prophanes. Même dans lesdtz enclos ne seront admises femmes pour y habitter selon les ordonnances ecclésiastiques, et tous les bâtimentz, places et lieux en dépendantz seront remis, et en étant besoin d’autres, en peyant jouxte l’estimation d’expertz seront achettées et y appliquées sans difficulté.
Art. 47. — La fabrique ordinaire quy se fera sera favorisée, comme aussy la clôture de la ville, très nécessaire pour ce st œuvre, laquelle Sa Sté désire favoriser, et aussy S. A. SS. selon les moyens contenus en ses provisions précédentes, mêmes de l’extraction des denrées, dont est faitte protestation qu’aucun traicté avec quy que ce soit, n’y puisse préjudicier.
des bénéfices ecclésiastiques. distinction 7.
Art. 48. — Sa Sté est suppliée de donner récompense aux modernes possesseurs des biens ecclésiastiques unis en icelle Ste-Maison, et S. A. SS. se contente qu’elle en jouisse sans autre difficulté de délays et longueurs, étant prouvé et qu’iceux biens et tous autres que tiendra ladte Ste-Maison ne soyent chargés d’aucuns subsides et décimes ecclésiastiques, pour être dédiés à la propagation de la foy, comme aussi l’exempte de tous émolumentz et seaux d’écrittures en tous les tribunaux de la justice.
Art. 49. — Et d’autant que Sadte Altesse agrée cette ste œuvre en considération de ladte union avec la religion des Sts-Maurice et Lazare, voulant l’assister de ses moyens; et pour l’avancement d’icelle, elle se contente de donner à ladte Ste-Maison. comme aussi luy donne, la somme de deux mille escus d’or de revenu toutes les années, lesquels se payeront sur la gabelle du /387/ sel, la moytié deçà les monts, et l’autre moytié en Savoye, suyvant les expéditions qu’à part en seront faictes, et se continuera de les prendre comme dessus, jusques à ce que Sadte Altesse luy donne en revenu pour semblable somme quelques fonds à son élection ou des commandes de ladte religion de St-Maurice.
Art. 50. — Et ledt revenu s’employera principalement à l’entretènement des huict prêtres de ladte Ste-Maison susnommés, comme aussy des pères prédicateurs des missions apostoliques, et encor ailleurs comme par le conseil de la Ste-Maison sera ordonné, et moyenant le payement de la susdte somme de deux mille écus d’or, S. A. SS. demeurera acquittée envers ladte Ste-Maison de toutes autres promesses et assignations quelconques de deniers qu’elle eût signées, lesquelles, dès à présent, seront tenues pour nulles et du tout invallides, sauf des choses cy-devant réservées et narrées ès présentz articles.
Art. 51. — Nulle cession des droictz de la Ste-Maison excédant dix escus ne sera valable, n’étant ratifiée par tout le corps du conseil général, et ne pourra aucun avec provision que ce soit de Sa Sté ou de S. A. SS., obtenir choses appartenantes à ladte Ste-Maison, n’étant jugé expédient dudt conseil.
Art. 52. — Tous ceux quy manieront les deniers tâcheront les employer en honnestes et licites commerces, sur peinne d’estre responsables des intérestz. Il y aura deux recteurs laycs, résidents à Thonon, lesquels sont à présent noble Claude Marin, procureur fiscal et honnorable Pierre Fournier. Et sous iceux seront les autres officiers, lesquels recteurs ne feront chose importante sans l’advis du conseil.
Art. 53. — Mais d’autant qu’il y a plusieurs autres cas, auxquelz par cette déclaration, on ne peut bailler forme, pour ne laisser rien en arrière, le tout est remis pour en disposer au conseil de la Ste-Maison, auquel de droict appertiendra gouverner et régir tous les affaires de la Ste-Maison, étant cette manière trouvée pour la meilleure et plus assurée; lequel conseil est composé des RRmes prélats, des RR. prêtres d’icelle Ste-Maison, des pères prédicateurs et lecteurs, des missions et des srs magistrats de S. A. R., et des personnes laycs qualiffiés, auxquelz est donné authorité nécessaire sur lesdtz affaires de la /388/ Ste-Maison, et leurs ordres, élections, et dispositions feront foy en jugement et dehors, comme aussy les personnes par eux choisies seront légittimement créés, étant assemblés en nombre de sept, y comprins les ecclésiastiques. Sans l’adveu et ratiffication dudt conseil, nulle promesse ou traitté d’aucun particulier officiers d’icelle S.-Maison ne sera vallable, n’étant advoué; et les ecclésiastiques ne feront rien sans les laycs, ny les laycs sans les ecclésiastiques, nonobstant toutes choses à ce contraires auxquelles est dérogé d’authorité souveraine, car tel est nre vouloir.
Donné à Turin le pénultiesme jour du moys de Xbre 1603.
Signé : Charles-Emanuel, avec les autres formalités ordinaires et convenables.
CHAPITRE XVI
Narré succint du second jubilé général célébré à Thonon, l’an 1607, obtenu comme le premier par le R. p. Chérubin de Mauriane, capucin.
Nonobstant tant de travaux et traverses que le R. p. Chérubin avoit supporté pour le salut des âmes et la conversion des hérétiques, son courage invincible et son cœur tout ardent en l’amour de Jésus et Marie et en la charité chrétienne, au respect du prochain, ne cessoit de procurer tous les moyens convenables pour conserver les plantes nouvellement acquises et insérées dans le parterre de la ste Eglise catholique, les cultiver soigneusement pour une production surabondante des fruicts spirituels de la grâce, prolonger et étendre de plus en plus ces fonds sacrés et en éloigner les limittes.
L’expérience luy ayant fait voir la vertu et efficace divine des stes indulgences quy donnent occasion à tant d’actes signalés de piété et dévotion, quy sont des puissantz appâtz pour attirer les peuples aux dispositions nécessaires pour le salut éternel, voulut encore se servir du mesme statagème avec lequel il avoit si bien réussy par la faveur et bonté du Tout-puissant.
§ 1. C’est pourquoy il procura et obtint de la Sté de Paul V, du 22 décembre 1606, un grand jubilé pour la conversion des hérétiques et le bien spécial des catholiques, quy fut célébré fort solemnellement dans l’église de Nre-Dame de Compassion à Thonon, l’an 1607 et commença le premier jour du moys de may et dura l’espace de deux moys entiers.
Monseigneur l’illustrissime évêque et prince de Genève, François de Sales, de très heureuse mémoire, fit l’ouverture par une procession généralle, en laquelle il porta le très St-Sacrement /390/ comme, avoit fait son prédécesseur, Monseigneur de Grenier, au premier jubilé de l’an 1602.
Son illustrissime Seigneurie fit la première prédication, au grand contentement et applaudissement de tout le peuple, et continua une grande partie du temps du jubilé ses prédications et charités ordinaires, et tout le peuple abbordoit à luy comme à un oracle sacré et en sortoient grandement consolés. Marchant par la ville chacun se jettoit à genoux et ceux de Thonon disoyent tout haut: « Voylà nre père et nre protecteur et refuge », et autres samblables acclamations. Cette ste solennité 1 souffrit des grandes traverses des ennemis de la foy catholique, quy en vouloyent empêcher le progrès. Mais enfin il pleut à la divine Majesté toucher intérieurement plusieurs peuples pour y concourir, et partant le moys de may étant passé, le concours y fut très grand par la grâce de Dieu.
La piété ordinaire de ce grand prince Charles-Emanuel se fit paroître particulièrement et facilita beaucoup l’affaire, par le moyen d’un sauf-conduit général qu’il fit publier pour toutes sortes de nations et de conditions de personnes, avec des termes ravissantz comme s’ensuit.
sauf-conduit pour le st jubilé de thonon, 1607.
Charles-Emmanuel, par la grâce de Dieu duc de Savoye, Chablays, Aoûte et Genevois, prince de Piedmont, etc., sçavoir faisons à tous qu’il appertiendra, comme ayant pleu à nre St-Père le pape ouvrir les thrésors de l’Eglise pour le salut des âmes et accorder un ample, général et très grand jubilé à prendre durant deux moys prochains de may et juin, au lieu de Thonon, et en l’église de Nre-Dame de Compassion, nous désirons de nre côté aussi y montrer le zèle chrétien digne d’une si ste œuvre. A l’imitation de l’ancien jubilé quy se concédoit au peuple de Dieu et figure du jubilé chrétien, et par ce, de nre certaine science, plaine puissance et authorité, avons octroyé, donné et concédé, et par ces présentes, octroyons, donnons et concédons, ample, libre et assuré passeport et sauf-conduit à toutes personnes de quelle qualité, nation et condition /391/ qu’elles soyent, et même à tous nos subjectz qui, pour cause de religion et debtes, pourroyent avoir absenté nos Etats, de pouvoir aller et venir, séiourner et retourner audt lieu de Thonon, durant tout le temps de la célébration de ce jubilé et, pour la consolation de leurs âmes, assister aux exhortations, prédications et stz exercices quy s’y feront, sans qu’ils puissent être arrêtés ny molestés en aucune manière que ce soit, et ce en foy et parolle de prince, prometans sur la même foy à ceux quy voudront abjurer et abjureront les erreurs et hérésies, de leur user de toute miséricorde, et aux étrangers de les ayder vers leurs princes et seigneurs, pour leur faire avoir samblable grâce.
Mandons par ses présentes et commandons à tous nos magistratz, ministres, justiciers, officiers, vassaux et subjects qu’il dppertiendra, tant deçà que delà les montz, d’observer entièrement et faire inviolablement garder et observer noz présentes, sans permettre qu’il y soit contrevenu directement ou indirectement, nonobstant qu’elles ne soyent intérinées, à peinne de nre indignation; ains, sy besoingt est, prêter aux susdtz toute faveur. Voulans qu’aux copies imprimées et authentiquées par personnes publiques ou notaires, soit adjouté même foy qu’au présent original, car tel est nre vouloir.
Donné à Turin le 2e jour d’apvril 1607.
Charles-Emanuel.
§ 2. Genève s’étoit aucunement appaissée, mais Berne toujours dure ne vouloit laisser passer aucune nation, excepté les subjectz du canton de Fribourg, lesquels y sont venus en si grand nombre et avec une telle dévotion que c’étoit une merveille et chose quy donnoit de l’étonnement, mais à ceux quy ignorent que la piété leur est comme naturelle et transcendente par-dessus le commun. Tous les jours on voyoit des personnes de qualité de leurs quartiers et falloit entendre leurs confessions en allemand et aussy en françois. Ils conduisirent une personne illustre de la cité de Zurich avec eux, pour abjurer l’hérésie. Ce qu’elle fit avec une grande dévotion et se communia avec une modestie exemplaire et fut faitte une prédication en allemand.
§ 3. Une grande quantité de processions de divers côtés vinrent à ce st jubilé, et plusieurs personnes dévotes de France, de /392/ Dauphiné, du duché et comté de Bourgoigne, du Charrolois, de Lorraine, d’Allemagne et des cantons de Suisse, outre plusieurs des subjectz de S. A. SS. quy venoyent de Savoye et de Piedmont. Vint aussi un grand nombre de Vallesans, et plusieurs d’entr’eux quy n’avoyent jamais appris que c’étoit que jubilé se montrèrent néantmoingtz fort dévots et ferventz en cette occasion.
La diligence et piété de Monsr le révérendissime évêque de Sion fut grande en cette occasion, envoyant son clergé à ce st jubilé, car outre que plusieurs de son diocèse de Valley ont tiré un grand fruit de cette solennité dudt jubilé, plusieurs des premières dignités de ce vénérable chapitre de Syon, ont depuis ce temps-là donné exemple de grande réformation, si bien que l’on a vu manifestement que la main de Dieu avoit opéré.
Quelques-uns du clergé de Pavie et de la noblesse y furent conduits par Monsr l’archidiacre dudt lieu nommé Monsr Léon. Cette venue fut d’un singulier exemple, non seulement par tous les lieux de leur chemin et passages, mais beaucoup plus à ceux quy se trouvèrent à Thonon, de diverses nations.
§ 4. Au st jour de Pentecôte, plusieurs personnes converties réduites en forme de confrérie sortirent en procession, vêtus d’habitz de toile bleue turquin, avec l’enseigne de Nre-Dame de Compassion et firent la ste communion avec une singulière dévotion. Ce fut chose de grande édiffication, voir des personnes bien qualifiées et nouvellement converties ambrasser avec tant de ferveur les œuvres de piété. Dieu voulut ce jour-là, environ le midi, montrer avec un signe du ciel combien il aggréoit les veux et les dévotions quy luy étoyent offertes en ce lieu, en son honneur et de sa très ste mère, car à la vue de plusieurs personnes quy étoyent au même lieu fut vu en l’air un grandissime cercle de couleur azurée ou bleue céleste, accompagné de grande splendeur, et situé de telle façon qu’il sembloit environer tout le susdt lieu de Thonon, avec une grande admiration de tout le monde, et ne fut pas seulement veu de tous ceux quy étoient là présents, mais de plusieurs autres lieux circonvoisins, et tous d’un même sentiment dirent que vrayement ce signe étoit extraordinaire, et n’en pouvoit-on sçavoir aucune cause naturelle. /393/
§ 5. La coutume étant observée de faire deux prédications par jour sur les poingts et dogmes des hérétiques, plusieurs de Genève y assistèrent ordinairement, et de Lausane et lieux circonvoisins, lesquels se communiquans et faisans entendre aux capucins, s’en retournoyent fort ediffiés, et du depuis sont venus plusieurs fois trouver nos prédicateurs pour conférer de leurs doutes, voir les passages cités et demander d’estre instruicts et consolés.
Outre cela il faisoit deux autres prédications, tous les jours, de la doctrine chrétienne, d’où enfin est procédée la conversion de plusieurs, entre lesquels une femme vertueuse de Genève, faisant l’abjuration de l’hérésie et la profession de la foy catholique. Le démon crioit tout hautement par l’organe d’un autre femme qu’il possédoit: « O femme, tu me tourmente, tu me brûle par ton abandonnement et te réduisant à cette bonne religion. » Et ne cessant de crier, usoit de plusieurs autres semblables parolles quy donnèrent une grande componction, non seulement aux catholiques assistans, mais encore à plusieurs hérétiques quy se trouvèrent là.
§ 6. Bien qu’en ce dernier jubilé l’affluence du peuple ne fût pas égale avec celle du premier, néantmoins il s’y fit des fruicts du tout admirables. Il se fit plus de deux mille confessions générales, et le fruit des confessions en ce jubilé fut beaucoup plus abondant qu’ès autres. On y eut des confessions généralles de dix, vingt, trente, voire de quatre-vingts ans, avec une contrition toute extraordinaire, et s’est trouvé qu’un seul confesseur a entendu plus de six centz confessions générales.
Mais surtout a grandement servy à ces peuples catholiques d’avoir merveilleusement accreu la dévotion, en sorte que toutes les parroisses allèrent fort dévotement en procession et tâchèrent de surmonter les vieux catholiques en dévotion au zèle et en l’observance des stes coutumes et cérémonies de la ste Eglise, et s’être entièrement purgés de tout sentiment d’erreur et d’hérésie, et sont restés merveilleusement confirmés en la foy et religion catholique et beaucoup plus consolés.
§ 7. A la fin des deux moys comparut une très belle procession de nos bons et anciens catholiques de la ville d’Evian, /394/ vierge en mattière de la foy, lesquels avoyent dèsjà triomphé à la clôture du premier jubilé, en laquelle étoyent représentés, avec une grande beauté, dévotion et révérence, les quatre vertus morales, les trois théologales, Moyse, Aaron, les douze prophètes et plusieurs saincts, mais particulièrement les sept mystères douloreux de la très ste Vierge, mère de nre Seigneur, avec l’épée au cœur selon chaque mystère de la vie et mort de N. S. J.-C., ce quy émouvoit tous les spectateurs aux larmes.
Toutes ces choses étant accommodées avec tant d’artifices que le monde ne se pouvoit rassasier de regarder les actions ny de répandre les larmes; les hérétiques mêmes quy se trouvèrent en ce temps-là à Thonon louoyent cette ste représentation, à l’occasion de laquelle fut faitte une prédication à la louange des Sept-Douleurs de Nre-Dame. Plusieurs possédés des démons y accoururent auxquels se faisoient des exorcismes continuels, et plusieurs en receurent des bénéfices et furent délivrés, entr’autres :
Un pauvre insensé, mené par autruy, lié de chordes et gardé soigneusement, lequel ayant fait sa dévotion dans l’église de Nre-Dame de Compassion, retourna en soy-même, sain, libre et gaillard.
Une femme des peys hérétiques venant avec une grande ferveur à recevoir nre ste foy et se trouvant auparavant maléficiée fut entièrement guérie et délivrée.
§ 8. Il pleut à la divine Majesté, non seulement communiquer plusieurs grâces spirituelles à ceux quy venoient dévotement au st jubilé, mais encore des grâces corporelles, comme les deux suivantes, connues et veues publiquement.
La femme de Monsieur Châtel en Semine, proche de Seissel, ayeule de Monsieur le marquis de Coudré, baron de Larringe, entièrement abandonnée des médecins plus excellentz de Genève, fit vœu d’aller à Nre-Dame de Compassion, au st jubilé. Elle receut la santé disant à ceux quy la voyoient ainsi exténuée : « Voicy une morte ressuscitée »; et accomplit son veu heureusement par la grâce de Dieu.
Un homme serviteur de la communauté de Tavay, voisin des hérétiques du peys de Vaux, frappé à mort au commencement /395/ du st jubilé et abandonné de tous, fit vœu d’aller au st jubilé visiter N.-D. de Compassion et fut guéri; venant par après randre son vœu, il confessa la grâce receue, menant avec soy de ses parents pour témoingtz, lesquels avec serment furent examinés par ordre de Monseigr le révérendissime évêque de Genève.
§ 9. On a veu des autres grands fruicts parmi les peuples convertis, voisins de Genève, car en une seule procession d’un lieu se trouvèrent plus de deux centz personnes qui abjurèrent l’hérésie et ambrassèrent nre ste foy et religion catholique, laquelle jusques alors ils n’avoyent pas connu comme il falloit.
Quelques-uns du peys de Berne, Lausanne, Morges, Genève et du Languedoch, hommes et femmes, voulurent abjurer l’hérésie durant le st jubilé par singulière dévotion.
conclusion de cette première partie des « trophées sacrés. »
Nous avons vu jusques à présent, en l’heureuse conversion du Chablays, les belles actions quy y ont été faictes et les bénédictions que le ciel a communiqué très largement sur cette province fortunée et sur les étrangers quy ont voulu se randre participants des divines faveurs et thrésors de la grâce quy y ont étés exposés. Nous avons aussy vu l’institution de la Ste-Maison de N.-D. de Compassion de Thonon, la fin d’icelle et les moyens admirables que le ciel fournissoit pour luy faire produire les fruicts qu’on en espéroit, si les hommes méconnoissants n’avoyent contrecarré par leurs ingratitudes les stes intentions des vertueux. Les racines de cet arbre ne sont pas arrachées, quand il plaira à son autheur luy envoyer une douce rosée, par son esprit divin. Le R. père Chérubin en son voiage de Rome de l’an 1599 et 1600 obtint la mission des RR. pp. jésuites pour Thonon, où étant introduitz ils ont travaillé en cette nouvelle vigne de N. S. en Chablays environ quatorze années durant, depuis les premières actions de cette ste entreprise, avec un très grand zèle et piété infatigable et très utilement: /396/ sçavoir est les RR. pp. Fournier, Sonier, Colombat, Alexandre, Claude, Girard, et plusieurs autres, tant à Thonon qu’au balliage de Galliard, où ils se portoient par les perroisses pour dire la ste Messe, baptiser, expouser, prêcher, visiter les malades et faire tout ce quy étoit nécessaire pour le service de Dieu, le salut et consolation des âmes, mais avec tant de charité qu’ils se disoyent grandement obligés à Messieurs les curés quand ils les demandoyent prier de les aller assister en leurs cures, où arrivans ils les ambrassoyent et les recevoyent avec tant de contentement que s’ils eussent acquis des principautés ou royaumes.
Ces bons pères et notamment le R. p. Alexandre se jettoyent parfois à genoux aux pieds de leurs pénitents quand ils les connoissoyent obstinés, les conjurans pour l’honneur de Dieu de ne pas mespriser le jour de leur visitation, protestant qu’ils voudroyent mourir pour le salut de leurs âmes, et alloyent par les villages, cathéchisans et instruisans les petits enfans avec tant de tendresse et bonté, et les adultes avec tant d’affection que les maistres et les disciples fondoyent le plus souvant en larmes de dévotion.
Dieu sçait les peines et fatigues qu’ils ont supporté et les progrès qu’ils ont fait pour sa gloire.
ANNEXES
I
Copie de la commission apostolique du très R. p. Paul de Césène, prédicateur capucin, du depuis général du même ordre, envoyé par le pape Paul V, de ste mémoire, en Chablays, Suisse et lieux circonvoisins, pour informer de l’état de la mission de Thonon et de toute sa dépendence, touchant la conversion des hérétiques, et en donner advis à Sa Sté avant son retour à Rome, pour pourvoir à toutes les nécessités occurentes pour l’avancement d’un si st œuvre avec plein pouvoir et authorité de Sa Sté, de pourvoir par luy-même, en cas d’urgente nécessité et qui ne soufriroit délay, à tout ce qu’il jugerait expédient. /397/
Dilecto filio Paulo a Cesena ordinis minorum Sti Francisci capucinorum.
Dilecte fili, salutem et apostolicam benedictionem. Cum ex debito pastoralis officii quo fidei catholicae propagationi omni sollicitudine invigilare tenemur, ad piam Domum Stae Mariae de Compassione nuncupatam oppidi Tononii, Gebennensis dioecesis, pro haereticorum conversione praecipue institutam, personam aliquam pietate, fide ac prudentia idoneam hoc tempore mittere decrevimus, quae de ejusdem Domus statu et aliis de quibus Nos certiores fieri pro tanti operis et catholicae religionis progressu in Domino duximus expedire, sese diligenter informet;
tu Nobis occuristi, quem ad hoc munus deligeremus. De tua igitur sincera fide, catholicae religionis zelo, prudentia et industria multam in Domino fiduciam habentes, ac fore sperantes ut, quae tibi commiserimus, prout oportet et ex animi nostri sententia cures et efficias, apostolica auctoritate, tenore praesentium, tibi committimus et mandamus, ut ad Domum praedictam quamprimum te conferas et de illius statu, regimine, deque missionibus quae in Vallesiae, Lausanae, Friburgi aliisque circompositis regionibus, pro haereticorum ad fidem catholicam conversione, sicut accepimus, fiunt, veritatem diligenter perquiras et quanto cum fructu animarum ac catholicae religionis augmento hactenus in illis partibus laboratum fuerit, quidquid ad spem exploratum habeatur de Gebennensium aliorumque vicinorum populorum in haereticae impietatis nocte misere errantium redditu ad lucem verae fidei te similiter informes, ac simul remedia opportuniora ad eorum conversionem, quae ex re praesenti cognosci possunt, pro tua prudentia consideres, omniaque alia et singula investiges, indages et perquiras, quae pro praedictis et circa ea in Domino judicaveris expedire, Nobisque etiam in dies per litteras, antequam Romam redeas, accurate referas, ita ut quid tantum Christi negotium postulet ex tua relatione cognosci et deinde mature desuper provideri possit ad gloriam Salvatoris. Praeterea tibi, ut si forte aliqua inciderint pro utilitate operis et missionum praedictarum, quae dilationem minime ferant, ita ut Nos certiores faciendi tempus et rescripta Nostra expectari non possint, sed praesentaneum remedium requirant, omnibus hujusmodi et singulis, prout tua tibi suggeret prudentia, providere possis et valeas, plenam et liberam, tenore praesentium, facultatem et auctoritatem tribuimus et impartimur.
In contrarium facientibus non obstantibus quibuscumque. Datum Romae apud Stum Marcum sub annulo Piscatoris die XI januarii 1609, pontificatus nostri anno quinto 2. /398/
II
Copie d’une lettre envoyée de Rome à Milan, l’an 1610, addressée à Monsr l’archiprêtre de la métropolitaine dudt Milan et Monsr Lambrugo, chanoine ordinaire de la même église, concernant l’œuvre de la Ste-Maison de Thonon, comme députés de Monseigr l’illustrissime et révérendissime cardinal Borromée, archevêque, sur les affaires de la susdte Ste-Maison, en ladte Cité de Milan, laquelle lettre fut imprimée audt lieu et preuve authentiquement et irréprochablement presque tout le contenu de ce livre.
Messieurs,
Ne pouvant manquer d’effectuer une si juste demande, comme est la vre, sçavoir est de donner quelque succinte relation de la pieuse et Ste-Maison de Thonon, de son estre et substance, de son origine, de qui elle a été fondée, où tend sa fin, quel fruict en procède et en quelle part elle se trouve à présent; et pour pouvoir en donner cognoissance pour faire les collettes ou récoltes des ausmones, lesquelles se doyvent faire, selon le décret de Sa Sté Paul V fait en la faveur d’icelle Ste-Maison, comme aussi pour la consolation des pieux et fidèles chrétiens catholiques, pour doncques satisfaire à leur dessein avec toutes sincérité, je leur diray comme s’en suit, tiré principalement de la relation faicte à Sa Sté par le très rd père Paul de Césène, envoyé par delà du même souverain pontife, comme commissaire apostolique; comme encore des relations du B. p. Chérubin de Mauriane, prédicateur capucin, principal coopérateur à une si ste entreprise, et de ce que j’ay veu moy-même l’espace de dix ans esquels, par la miséricorde divine, j’ay servy en ce st œuvre trois ans continuels sans sortir de ces quartiers par delà, et sept ans deçà les monts, toujours pour le service de la même Ste-Maison, plaise à la divine bonté de favoriser les bons principes et les sts progrès d’icelle, et à vos Seigneuries, pour fin, je leur souhaitte un accroissement de grâce.
De nre convent de l’Immaculée Conception, à Rome, le 20 mars 1610.
Les pères supérieurs des capucins de la province dans laquelle se trouve comprise et environnée la cité de Genève, voyans la grande perte des âmes que la secte pernicieuse de Calvin avoit dèsjà faitte l’espace de septante ans et fait continuellement, laquelle a ses forces et son siège dans ladte cité de Genève, icelle ayant pour fin principale de fouler aux piés le très St-Sacrement de l’autel et abolir le st sacrifice de la messe; laquelle cité est abondante en faux prédicants, appellés ministres par les mêmes hérétiques, lesquels parcourans la France, l’Allemagne, la Suisse et la Savoye font grand progrès et apportent une grande ruine aux âmes, étant ladte Genève, comme aux portes d’Italie, se délibérèrent les susdtz supérieurs de s’opposer à un si grand mal et d’assaillir ladte cité de Genève et travailler à faire tarir une si damnable fontaine en sa source, d’où procède une eau si pernicieuse à la foy catholique.
C’est pourquoy l’an 1597, ils y destinèrent et envoyèrent quelques prédicateurs du même ordre des capucins, entre lesquels fut le B. p. Chérubin de Mauriane, Savoysien. /399/
Ce bon père fut tellement favorisé de la grâce divine que, dans l’espace de trois ans ou environ, il fit un acquit au St-Siège romain de tout le duché de Chablays quy est comprins dans les Etats de Savoye et environne la cité de Genève, duquel Chablays Thonon est la ville capitale, dèsjà toute hérétique, et contenoit pour lors cinq cents feus. Là est le siège de la justice et comprend sous son domaine une quarantaine de parroisses, lesquelles étoyent toutes hérétiques; et pendant les susdtes trois années, le susdt père Chérubin convertit, avec l’assistance divine, environ vingt-sept mille âmes en ces quartiers-là; quant à présent le fruict se trouve de dix mille personnes catholisées et passées à une meilleure vie, et cent mille quy vivent encor, ainsi que le très R. p. Paul de Césène, prédicateur capucin, envoyé là commissaire apostolique par Sa Sté, a été fait certain par preuves et témoignages authentiques l’année dernière passée, 1609; les cures remises et pourvues de curés capables par Monseigneur le révérendissime évêque de Genève, leur diocésain, quy tient son siège à Annessy, à six lieues de Genève, dans le même diocèse, ville quy a toujours été catholique et contient environ mille feux.
L’année ste dernière de ce millésime 1600, le susdt père Chérubin alla se jetter aux piés de la Sté de Clément VIII, quy soit en gloire, pour faire sçavoir ces grands fruicts de conversion, et l’assurant de la disposition quy se trouvoit en icelle pour arriver jusques à une totale conversion de ces peys par delà, toujours toutefois pourveu qu’y soyent appliqués les moyens convenables.
Incroyable fut le contentement et consolation qu’en ressentit ce souverain pasteur, lequel ne manqua point de donner ayde et faveur à l’entreprise commencée si sainctement. C’est pourquoy il érigea et fonda un œuvre pie à Thonon, luy donnant tiltre de Ste-Maison de Nre-Dame-de Compassion, laquelle se dit plus communément N.-D. des Sept-Douleurs, et les armoiries et le seau de la Ste-Maison, c’est Nre-Dame, assise agonisante et transpercée en la poictrine de sept épées, lêquelles représentent les sept sacrementz impugnés par les calvinistes, mais quy spécialement foulent aux piés le St-Sacrement de l’autel et la ste messe, portant une haine singulière en leur cœur contre ce grand témoignage de l’amour divin en nre endroit, et appliquent à cela toute la force de leur doctrine corrompue.
Ce n’est pas sans un grand jugement et prudence que ce st œuvre fut proposé au souverain pontife par le R. p. Chérubin pour être étably à Thonon, et ce pour plusieurs circonstances toutes à propos pour communiquer la lumière catholique à cette misérable et ténébreuse cité de Genève, pour être Thonon au bord du lac quy porte le nom de ladte cité, cinq lieues au-dessus d’icelle, par le moyen duquel y a un continuel commerce de l’un à l’autre.
A cette Ste-Maison furent appliqués quelques bénéfices ecclésiastiques, et de S. A. SS. de Savoye luy fut assignée une pension convenable. Mais pour être le subside tropt foible pour le maintien des choses commencées, pour arriver, moyenant la grâce divine à l’effect désiré de la totale conversion des hérétiques, à cette fin, le souverain pontife Paul V a faict la cy-joincte et enclos’ institution authentique pour les collectes des ausmones comme dit est. /400/
Les parties donques quy composent cette Ste-Maison par manière de principe, sont:
Premièrement, l’église de nre-D. de Compassion bien ajustée avec la provision de neuf prêtres et leur chef sou le nom de préfect, lesquels servent ladte église, habitent et vivent tous ensemble en l’observance d’une régulière discipline.
Secondement, y a un convent de capucins où se vit régulièrement et sert à la retraicte et restauration des prédicateurs capucins missionnaires, lesquels ordinairement habittent à une lieue près Genève (leur exercice étant de parcourir les terres nouvellement catholisées autour de ladte cité, confirmans les uns et de nouveau convertissons et acquérons les autres) et dans la même cité de Genève, faisans des conférences et autres bons offices pour la conversion des hérétiques, d’où sort un grand fruict, appercevant en ce peuple une fort bonne disposition.
Troisièmement, on a donné commencement aux études d’humanités faisant encore quelques leçons des autres sciences pour donner occasion et commodité à la jeunesse nouvellement catholisée, à ce qu’ils n’aillent plus aux collèges des hérétiques de Genève, Lausanne et Berne.
Quatrièmement, on avoit ordonné une maison pour recevoir ceux quy sortent des villes et lieux hérétiques pour venir à l’obéissance de la ste Eglise romaine, afin qu’iceux sortons dénués des biens temporels, ils trouvassent leur refuge à Thonon.
Cinquièmement, on avoit samblablement ordonné un petit hôpital comme requiert la charité chrétienne, laquelle doibt particulièrement éclatter en ces quartiers-là.
Sixièmement, on avoit ordonné un séminaire de jeusnes enfans, lesquels sy bien en petit nombre étoyent entretenus pour l’amour de Dieu, afin que, par leur moyen, le cathéchisme fût exercé en manière de dialogue, et se doyvent exercer ès actes de la doctrine chrétienne parmy le peuple nouvellement catholisé, exercice quy est tel pour les simples ydiotz que, bien souvant, il est plus à propos par là que la prédication même et estimé plus profitable.
Septièmement et finalement, on tient pour chose indubitable qu’il seroit beaucoup plus nécessaire d’ériger un collège en forme de ces révérendz oblats de Milan, auquel fût donné la même forme et observée la même règle qui s’observe parmi eux, afin qu’iceux unanimement avecque les capucins peussent vacquer soigneussement à cette ste entreprise, les uns acquérons et les autres conservans, veu que à ces Messieurs les révérendz oblats plusieurs exercices sont licittes pour la conservation, quy ne sont pas permis aux capucins, pour l’étroicte observance de la profession séraphique.
Ces maisons susmentionnées distinctes d’habittation et profession doyvent former la Ste-Maison de Thonon, comme les maisons communes sont distinguées en diverses demeures et officines.
On avoit encor donné commencement à l’introduction de quelques arts, à l’occasion de quoy sortirent plusieurs artisans de Genève quy se catholisèrent à Thonon, s’entretenans de leur travail. Ce qu’étant aperceu dans Genève, se présentèrent aussitôt secrètement un grand nombre d’autres pour le même /401/ effect, pourveu qu’ils eussent été assurés de leur entretien au travail, pour gaigner leur vie.
Mais avec grande douleur et affliction d’esprit, on fait sçavoir aux peuples catholiques et âmes chrétiennes et pieuses que, pour l’extrême nécessité des biens temporels, non seulement on n’a pas peu poursuivre les susdtz arts, mais encore tout le reste des susdtes maisons commencées se vont entretenans si pauvrement que non seulement elles ne peuvent s’amplifier, mais sont quasi en danger de ruyne, au grand préjudice de la religion catholique, apostolique, romaine.
Avec tout cela, c’est une chose certaine que ce st œuvre venant à être bien entendu et excité premièrement avec les prières et oraisons des fidèles et, par après, recommandé sérieusement et avec ardeur de charité, faisans diligemment les collectes ou recherches des ausmones conformément à l’ordre et instruction donnée par sa Sté, pour le subside de ladte Ste-Maison, et les aumônes étant fidèlement consignées de main en main selon l’ordre de Sa Sté, avec l’ayde de la divine Majesté, le St-Esprit opérant dans les cœurs des fidèles par l’intercession de la très ste Vierge, patrone et protectrice de cet œuvre, il se trouvera d’aumônes à suffisance pour donner l’accomplissement et perfection à cette ste entreprise commencée, sy agréable à Dieu et sy profitable au salut des âmes, et tous ceux quy coopéreront à ce st œuvre, tant à le recommander comme à faire des aumônes, doivent espérer indubitablement une très ample récompense de Dieu tout-puissant, conformément à la charité avec laquelle ils s’y seront portés, auquel soit tout honneur et gloire pour toujours !
A Milan, par les héritiers, Pacifique Pontio et Jean-Baptiste Piccalia, imprimeurs de l’archevêché, 1610, avec permission des supérieurs.
CHAPITRE XVII
Bulle de fondation de la Saincte-Maison 13 septembre 1599.
Pour la satisfaction de plusieurs, j’inséreray icy la bulle tout au long et en propres termes de nre St-Père le pape Clément VIII, de ste mémoire, pour l’institution de la Ste-Maison de N-D. de Compassion de Thonon en Chablays.
Bulla D. N. D. Clementis papa 8i pro erectione Sanctae Domus Bae Mariae Compassionis, seu Septem Dolorum, in oppido Tononii, ducatus Chablasii, apposito etiam summario ejusdem bullae necnon vivae vocis oraculo pro erectione societatis ab eadem Sta-Domo dependentis, ad fidem propagandam heresumque extirpationem.
Augusta Taurinorum apud Joannem-Vincentium et Joannem-Franciscum fratres de Cavaleriis, 1601 1.
Clemens episcopus, servus servorum Dei, ad perpetuam rei memoriam.
Redemptoris et Salvatoris nri J.-C. qui ut miseros mortales in profunda errorum caligine demersos ad lumen veritatis attolleret, ac tanquam oves deperditas ad beatorum gregem reduceret, ad haec infima descendere et mortale corpus induere dignatus est, vices licet immeriti gerentes in terris, inter multiplices curas quibus ex pastoralis officii munere assidue premimur, illa nos potissimum urget ut ad ea quae pro militantis Ecclesiae agro fructuose colendo ac vepribus et zizaniis expurgando, salutarisque disciplinae /403/ sementis instaurando et a noxiis praeservando maxime profutura noscuntur omni qua possumus ratione ac diligentia intendamus. Et sicut humani generis antiqui hostis malitia ad destructionem supereminet, ita ad reparationem nostra sedulo operetur industria.
Accepimus siquidem summo cum animi nostri gaudio quod proxime lapsis mensibus, non solum totius ducatus Chablasii, sed etiam ballivatus Terniaci quod civitati Gebennensi ita unitum et connexum est ut vix ab ea separari queat, incolae et habitatores a sexaginta tribus annis citra, haereticae pravitatis sectatores divina cooperante gratia et misericordia ac Sti-Spiritus afflatu tanquam e gravissimo in quo tamdiù dormitaverunt peccati somno experrecti, ad catholicae et apostolicae romanaeque fidei consortium et communionem, magno cum devotionis fervore, suarumque animarum consolatione unanimiter convolarunt; pristinumque jam suum errorem apertis oculis agnoscentes. Dominumque in lachrimis collaudantes, pseudo-prophetarum et pseudo-ministrorum fallacias et mendacia, toto ore cordeque detestantur, seque indissolubili obligationum nodo dilecto filio nobili viro Carolo Emanueli, Sabaudiae duci, qui tam praeclaro operi obeundo ultro incubuit, astrictos agnoscunt, illorumque conversio hujusmodi maximum ac fecundissimum hereticis tum in Germaniae, tum in Galliae provinciis commorantibus, fructum propterea attulit quod plurimi ex eis, dictam civitatem, illiusque falsos ministros, tot personarum sibi adeo vicinarum conversioni resistere non potuisse videntes, ad similem conversionem quam facillime incitantur, imo, et Gebennenses ipsi exinde commoti in suos, seu potius demonis ministros, dolosaque eorum dogmata murmurare inceperunt et nonnulli ex eis catholicae religionis zelo accensi, cum tota eorum familia de civitate praedicta, relictis omnibus quibus ibi potiebantur fortunis, se ad Tononii dicti ducatus Chablasii oppidum insigne contulerunt. Aliqui vero sub spe similis eorum ad Deum conversionis placide delitescentes, se ejusdem intentionis et propositi esse declararunt, ac fidem catholicam professuros et amplexuros affirmarunt, dummodo Gebennae relictis praedictis bonis omnibus, suppetat illis, unde, mediante tamen sua arte et industria vivere queant, prout etiam aliquorum ministrorum praedictorum voluntas et intentio ipsam civitatem, ut prefertur, relinquendi per aliquos verbi Dei concionatores nuper explorata fuit. /404/
Unde nobis tanquam gregis dominici solicito pastori, summae curae esse debet, personas hactenus conversas, in ipsius fidei sinceritate et constantia tueri, necnon alias ad ovile dominicum aspirantes et quae a dira humani generis hostis cui inserviunt tirannide redimi desiderant, in tam laudabili proposito confovere reliquosque omnes a fide Christi aberrantes, ad veri luminis splendorem agnoscendum incitare et provocare. Sed eo sathanae ministrorum malignitas pervenit ut diurnas nocturnasque insidias, tam pio operi struere et parare eidemque omne impedimentorum genus apponere, neutiquam desinat. Cum enim civitas praedicta ex vicinorum praecipue catholicorum ad eam concursu infinitis potiatur commoditatibus temporalibus ut vicini ipsi in emendo seu vendendo vix ejus commercio carere queant quando quidem res venales vix alibi recuperari possunt quam in civitate praedicta, vel quae ab eà parum distat et alterum hereticorum receptaculum existit, civitate Lausanensi; quo fit ut iidem populi et illi maxime qui in religione catholica sunt recentes, cum hujusmodi commoditatibus indigeant et aliorum quam ipsorum hereticorum auxilio juvari non possint, ab iisdem hereticis de fide Christi reliquenda et ad falsa eorum sectae dogmata redeundo quotidie tentantur et incitantur.
Alii vero circumvicini, qui numerum centum millium personarum excedunt, si artem aliquam mecanicham ediscere vel alicujus servitiis insistere cupiant, ad civitates praedictas tanquam omnibus hujusmodi rebus affluentes, confugere, et adolescentes eorumdem populorum ac pueri pro scientiis et artibus capescendis eo committi consueverunt; quodque omnibus illis retibus quibus catholicorum corpus et animam venantes insequuntur, periculosius et damnabilius est, si quispiam, salutis aeternae oblitus a fide praedicta recedens ad dictam civitatem Gebennensem se contulerit, bona, uxor, aliaeque temporales commoditates ipsis suppeditantur prout e converso si quis ipsius civitatis Gebennensis incola, ejusdem fidei lumen agnoscat, omnia ejus bona civitati Gebennensi praedictae confiscantur et exinde ingens eorumdem circumvicinorum populorum numerus prae annonae caritate, bellique et aliis temporum calamitatibus ad dictam civitatem Gebbennensem confugerunt, ibique cum aliunde non habeant quo vivant, adhuc de presenti commorantur. qui tamen et alii innumeri, in eà commoditatibus /405/ praedictis fruendi gratia, tantum degentes, si illas alibi haberent, pie et catholice vivere pollicentur.
Et propterea si in praedicto oppido Tononii una domus albergamentum nuncupanda omnium scientiarum et artium sub invocatione Beatae Mariae Compassionis, seu Septem Dolorum, quae per unum praefectum et septem presbyteros saeculares probatae et exemplaris vitae existentes ac juxta ritus et instituta dilectorum filiorum presbiterorum secularium congregationis Oratorii de Urbe inibi introducendos regi et gubernari, et in qua, tanquam publica omnium scientiarum et artium universitate ad instar aliarum publicarum et famosarum universitatum omnes scientias et artes, praecipué theologiae scholasticae, controversiae, casus, conscientiae, sanctorum patrum traditiones et Sacrae Scripturae publice doceri et legi, ac omnes, e densis hereseos tenebris, ad lucis splendorem accedentes recipi et educari, ac fidei catholicae praeceptis, omnibusque scientiis et artibus pro cujusque ingenii acumine, imbui et institui debeant, illique sic edocti et imbuti juxta cujusque capacitatem et industriam, fructum eidem domui adferant ex quo merces et alia venalia comparentur; et qui ad eas comparandas Gebennam petebant, pro majori eorum commoditate, Tononium et ad dictam domum, rebus hujusmodi tunc circumfluentem se conferant, ac in eandem societatem, cujusvis generis sexus, conditionis et professionis personae, catholice tamen viventes, recipiantur et in eà quisque suae artis aut scientiae talentum exerceat, variosque modos ad hereticorum conversionem excogitet, perpetuo erigeretur et institueretur, illique sic erectae et institutae pro ejusdem domus illiusque alumnorum et habitatorum sustentatione et manutentione, tres prioratus conventuales, videlicet sti Jorii, quem Gregorius tituli Sti-Augustini, presbiter Cardinalis de Montelparo nuncupatus noster, et Nantuaci quem Tiberius Mutus, ac Contaminae locorum seu oppidorum Sti Benedicti seu alterius ordinis Gebennensis praedictae et Gratianopolitanensis seu alterius diocesiis, quem Philippus Bucius Clerici dilecti filii, ex concessione seu etiam dispensatione apostolica in commendam ad eorum vitam obtinent, etiam perpetuo unirentur, annecterentur et incorporarentur, ex hoc profecto hereticorum ipsorum conatibus et versutiis obviaretur, ac illorum conversioni necnon fidei propagationi, animarum praedictarum saluti ac securitati plurimum consuleretur, ne in dictis prioratibus divinus cultus minueretur. /406/
Nos igitur personarum quae verum iter salutis agnoscunt, animarum saluti, fidei catholicae exaltationi heresumque evulsioni consulere, ac aliis in praemissis oportune providere volentes, motu proprio, non ad alicujus nobis super hoc oblatae petitionis instantiam, sed ex certa scientia ac mera deliberatione nostra et de apostolicae potestatis plenitudine, in dicto oppido Thononii et loco jam ad hoc per dictum Carolum Emanuelem ducem concesso, ac per venerabilem fratrem nostrum Claudium episcopum Gebennensem benedicto, unam domum albergamentum nuncupandam omnium scientiarum et artium sub invocatione Beatae Mariae Compassionis seu Septem Dolorum pro uno praefecto et septem presbiteris saecularibus, vitam et instituta praedictorum presbiterorum dictae congregationis observaturis, per quos ipsa domus ejusque incolae et habitatores regi et gubernari ac illorum bona administrari; nec non in eadem domo personae de novo ad Christi fidem conversae et reversae, cujuscumque gradus, status, ordinis et conditionis sint, recipi et educari, ac doctrina christiana, scientiis aliisque artibus et omnibus demum virtutibus, ad Dei optimi, maximi, beatissimaeque ejus Matris honorem tendentibus, per lectores, magistros aliosque artium et scientiarum hujusmodi peritos, inibi constituendos et deputandos, imbui et juxta ejusdem domus statuta vivere et degere ac in ea tanquam publica omnium scientiarum universitate, scientiae supradictae ac omnes etiam artes doceri et publice legi et instrui debeant cum omnibus et singulis privilegiis, immunitatibus, indultis, indulgentiis, concessionibus, et gratiis ad instar aliarum publicarum et praesertim nostrarum Bononiensium et Perusinarum aliarumque Italiae universitatum et prout illarum scholares, alumni, magistri, lectores et alii habitatores quomodolibet fruuntur et gaudent, apostolica authoritate, tenore praesentium, perpetuo, sine alicujus prejudicio, erigimus, instituimus, eidemque domui sic erectae et institutae, prioratus praedictos, ex nunc prout ex tunc et e contra cum primum illos per cessum, etiam ex causa permutationis vel decessum seu quamvis aliorum dimissionem vel amissionem Gregorii cardinalis, ac Tiberii et Philippi, praedictorum respective in Romana Curia, vel extra eam, vacare, seu commendas ipsas cessare contigerit. Ita quod liceat pro tempore existentibus prefecto et presbiteris praedictis eorumdem prioratuum et cujuslibet eorum, postquam vacaverint, /407/ ut prefertur, corporalem, realem et actualem possessionem, per se vel alium seu alios, apprehendere et perpetuo retinere, illorumque fructus, redditus, proventus, jura, obventiones et emolumenta quaecumque percipere, exigere, levare, arrendare, locare, dislocare, ac in suos et prioratuum ac domus hujusmodi nec non alumnorum et habitatorum ejusdem Domus, utilitatem et usus convertere, diocesani loci vel cujusvis alterius licentia de super minime requisita, auctoritate et tenore praedictis et perpetuo unimus, annectimus et incorporamus, praedictamque domum, cum illius annexis et dependentiis hujusmodi nec non personis et aliis ejus alumnis et habitatoribus sub nostra et Sedis apostolicae, necnon unius ex Venerabilibus fratribus nostris S. R. E. Cardinalibus per eumdem prefectum pro tempore eligendi et pro hac vice sub dilecti filii nostri Cesaris, tituli SSrum Nerei, Achillei et Domitillae presbiteri cardinalis Baronii nuncupati protectione et auspiciis, suscipimus eisdemque prefecto et presbiteris, ut pro domus praedictae illiusque personarum salubriori directione quaecumque statuta et ordinationes licita et honesta sacrisque canonibus ac Concilii Tridentini decretis minime contraria super receptione personarum ad dictam Domum venientium et recipiendarum, quam divinorum inibi et in annexis prioratibus hujusmodi celebratione, ac scientiarum, artiumque liberalium et mechanicarum, lectura, doctrina, et institutione et alias prout eidem prefecto et presbiteris bene visum, dictaeque domus regimini et administrationi, magis consultum fuerit, iisdem prius dicto cardinali protectori ostensis et communicatis, condere et condita quoties opus fuerit immutare, limitare et corrigere ac secundum rerum ac temporum qualitatem interpretari, et illorum loco alia statuta et ordinationes, quoties eis placuerit et visum fuerit, de novo edere et condere, ad quorum observationem singuli de dictae Domus gremio existentes, astricti sint et esse censeantur, plenam et omnimodam authoritatem, potestatem et facultatem, apostolica auctoritate et tenore similibus concedimus et impertimur; insuper Dilectum Filium Franciscum de Sales, prepositum Ecclesiae Gebennensis in dictae domus sic erectae prefectum, pro hac prima vice, iisdem authoritate et tenore constituimus et deputamus.
Praeterea de omnipotentis Dei misericordia ac BBum Petri et Pauli apostolorum ejus auctoritate confisi, omnibus et singulis /408/ utriusque sexus Christi fidelibus, dictam Domum intrantibus, qui vere penitentes et confessi, ac sacra communione refecti ejus ecclesiam singulis Bae Mariae festivitatum diebus, a primis vespris usque ad occasum solis dierum hujusmodi visitaverint, et inibi pro pace inter principes christianos conservanda, ac Stae Romanae Ecclesiae exaltatione, heresumque extirpatione, pias ad Deum preces effuderint, quo dierum praedictorum id fecerint, plenariam omnium peccatorum suorum indulgentiam et remissionem auctoritate et tenore praedictis, misericorditer in Domino concedimus et elargimur, decernentes presentes litteras nullo unquam tempore de subreptionis vel obreptionis seu nullitatis vitio, aut intentionis nostrae, seu quopiam alio defectu, notari, impugnari, invalidari, ad terminos juris reduci, in jus vel controversiam revocari, neque sub quibusvis similium vel dissimilium gratiarum revocationibus, suspensionibus, limitationibus, modificationibus aut aliis contrariis dispositionibus, comprehendi posse; sed illas perpetuo validas et efficaces existere, et quoties illae emanabunt, toties in pristinum statum restitutas, repositas et plenarie reintegratas ac de novo etiam, sub quacumque posteriori data per praefectum et presbyteros hujusmodi pro tempore eligenda concessas esse et censeri; sicque per quoscumque judices ordinarios et delegatos etiam causarum Pallatii Apostolici auditores sublata eis et eorum cuilibet quavis aliter judicandi et interpretandi facultate et auctoritate ubique judicari et diffiniri debere. Quocirca Venerabilibus fratribus nostris pro tempore existentibus Geben. et Bellicen. ac Maurian. Episcopis per apostolica scripta, motu simili, mandamus, quatenus ipsi vel duo aut unus eorum per se vel alium seu alios, presentes litteras et in eis contenta quaecumque, ubi et quando opus fuerit ac quoties pro parte prefecti et presbiterorum vel alicujus eorum fuerint requisiti, solemniter publicantes et eis in praemissis efficacis defensionis praesidio assidentes, faciant authoritate nostra presentes litteras et in eis contenta, hujusmodi plenum effectum sortiri ac ab omnibus ad quos spectat et pro tempore spectabit, inviolabiliter observari nec non prefectum et presbiteros predictos illis pacifice frui et gaudere, non permittentes ipsos aut eorum quempiam contra earumdem presentium tenorem quomodolibet indebite molestari. Contradictores quoslibet et rebelles per sententias, censuras et poenas ecclesiasticas, aliaque oportuna juris et /409/ facti remedia, appellatione postposita compescendo ac legitimis, super his habendis servatis processibus, sententias, censuras, et poenas ipsas, etiam iteratis vicibus, agravando, invocato etiam, si ad hoc opus fuerit, auxilio brachii saecularis, nonobstantibus nostra quatenus opus sit de unionibus committendis ad partes vocatis quarum interest et Lateranensis concilii novissime celebrati uniones perpetuas, nisi in casibus a jure permissis fieri prohibentis, nec non felicis recordationis Bonifacii Papae VIII predecessoris nostri qua cavetur expresse, ne quis extra suam civitatem vel diocesim, nisi in certis exceptis casibus et in illis ultra unam dietam, a fine suae dioecesis, ad judicium evocetur, seu ne judices a Sede predicta deputati extra civitatem vel dioecesim in quibus deputati fuerint contra quoscumque procedere aut alii vel aliis vices suas committere audeant vel presumant et in concilio generali edita de duabus dietis, dummodo ultra tres dietas aliquis authoritate presentium ad judicium non trahatur, aliisque constitutionibus et ordinationibus apostolicis; necnon prioratuum et ordinum predictorum ac monasteriorum a quibus prioratus ipsi forsan dependent, juramento, confirmatione apostolica vel quavis firmitate alia roboratis, statutis et consuetudinibus, privilegiis quoque indultis et litteris apostolicis, illis, eorumque superioribus et personis sub quibuscumque tenoribus et formis ac cum quibusvis etiam derogatoriis aliisque efficacioribus et insolitis clausulis, necnon irritantibus, et aliis decretis in genere vel in specie ac alias quomodolibet concessis, approbatis et innovatis. Quibus omnibus, etiam si pro illorum sufficienti derogatione de illis eorumque totis tenoribus, specialis, specifica, expressa et individua ac de verbo ad verbum, non autem per clausulas generales idem importantes, mentio seu quaevis alia expressio habenda, aut aliqua alia exquisita forma ad hoc servanda esset; tenores hujusmodi, ac si de verbo ad verbum, nihil penitus omisso, et forma in illis tradita observata, inserti forent presentibus, pro sufficienter expressis, habentes illis alias in suo robore permansuris, hac vice dumtaxat, harum serie specialiter et expresse derogamus contrariis quibuscumque; aut si aliqui super provisionibus sibi faciendis de prioratibus hujusmodi speciales, vel aliis beneficiis ecclesiasticis in illis partibus generales dictae Sedis legatorum ejus literas impetrarint, etiam si per eas ad inhibitionem, reservationem et decretum, vel /410/ alias quomodolibet sit processum; quas quidem literas et processus habitos per easdem ac inde secuta quaecumque, ad prioratus praedictos volumus non extendi, sed nullum per hoc eis quoad executionem prioratuum vel beneficiorum aliorum preiudicium generari seu si aliquibus communiter vel divisum ab eadem sit sede indultum, quod interdici, suspendi vel excommunicari non possint per literas apostolicas non facientes plenam et expressam ac de verbo ad verbum de indulto hujusmodi mentionem et quibuslibet aliis privilegiis, indultis et literis apostolicis generalibus vel specialibus quorumcumque tenorum existant perque presentibus non expressa vel totaliter non inserta effectus eorum impediri valeat, quomodolibet vel differi et de quibus quorumque totis tenoribus habenda sit in nostris literis mentio specialis proviso quod propter unionem, annexionem et incorporationem hujusmodi prioratus predicti debitis non fraudentur obsequiis et in eis animarum cura, si qua illis immineat nullatenus negligatur, neque monachorum et ministrorum numerus minuatur, sed prioratuum hujusmodi et dilectorum filiorum conventuum eorumdem, congrue supportantes onera consueta, et insuper ex nunc irritum decernimus et inane si secus super his a quoquam quavis authoritate scienter vel ignoranter contigerit attentari.
Nulli ergo hominum omnino liceat hanc paginam nostrae erectionis, institutionis, unionis, annexionis, incorporationis, susceptionis, concessionis, impartitionis, constitutionis, deputationis, elargitionis, mandati, derogationis, voluntatis et decretorum infringere vel ei ausu temerario contraire. Si quis autem hoc attentare presumpserit, indignationem Omnipotentis Dei, ac Beatorum Petri et Pauli, apostolorum ejus, se noverit incursurum.
Datum Romae apud S-Marcum, anno Incarnationis Dominicae 1599, idibus septembris, pontificatus nostri anno 8° 2.
Fin de cette première partie.
Dieu soit loué.
Voir la suite au tome II
NB: L'index des noms propres et la Table des matières pour les tomes I à III se trouvent à la fin du tome III
