CATHERINE SANTSCHI
LES ÉVÊQUES DE LAUSANNE ET LEURS HISTORIENS
DES ORIGINES AU XVIIIe SIÈCLE
ÉRUDITION ET SOCIÉTÉ
BIBLIOGRAPHIE
I. Sigles
| A. Dépôts d'archives et bibliothèques | |
| ACV | Archives cantonales vaudoises, Lausanne |
| AEB | Archives d’Etat de Berne |
| AEF | Archives d’Etat de Fribourg |
| AELGF | Archives de l’Evêché de Lausanne, Genève et Fribourg, Fribourg |
| AVL | Archives de la Ville de Lausanne avant 1803, déposées aux ACV |
| BBB | Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne |
| BCUF | Bibliothèque cantonale et universitaire, Fribourg |
| BCUL | Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne |
| ZB | Zentralbibliothek, Zurich |
| B. Périodiques et collections | |
| AF | Annales fribourgeoises, t. I ss., Fribourg, 1913 ss. |
| ASHF | Archives de la Société d'histoire du canton de Fribourg, t. I ss., Fribourg, 1850 ss. |
| BHG | Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, t. I ss., Genève, 1892 ss. |
| DA | Deutsches Archiv für Erforschung des Mittelalters, t. I ss., Marbourg, etc., 1937 ss. |
| FG | Freiburger Geschichtsblätter, t. I ss., Fribourg, 1895 ss. |
| HZ | Historische Zeitschrift, begr. v. Heinrich von Sybel, t. I ss., Munich, etc., 1859 ss. |
| MDG | Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, t. I ss., Genève, 1841 ss. |
| MDR | Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande, 1re série, t. I-XXXIX, Lausanne, 1838-1898; 2e série, t. I-XVI, Lausanne, 1887-1937; 3e série, t. I ss., Lausanne, 1941 ss. |
| MF | Mémorial de Fribourg, t. I-VI, Fribourg, 1854-1859. |
| MGH | Monumenta Germaniae historica, diverses séries, Hanovre, etc., 1826 ss. /2/ |
| NA | Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, t. I-LV, Hanovre, 1876-1935. |
| RHES | Revue d'histoire ecclésiastique suisse, t. I ss., Stans, puis Fribourg, 1907 ss. |
| RHS | Revue d'histoire suisse, t. I-XXX, Zurich, 1921-1950. |
| RHV | Revue historique vaudoise, t. I ss., Lausanne, 1893 ss. |
| RSH | Revue suisse d'histoire, t. I ss., Zurich, 1951 ss. |
| C. Dictionnaires | |
| DACL | Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, éd. Fernand Cabrol/Henri Leclercq, t. I-XV, Paris, 1907-1953. |
| DHBS | Dictionnaire historique et biographique de la Suisse, éd. Marcel Godet/Henri Türler/Victor Attinger, t. I-VII + suppl., Neuchâtel, 1921-1934. |
II. Sources
Sont considérés comme sources de ces études tous les travaux historiques traitant de l’Eglise de Lausanne dans son ensemble, des origines à l’époque de l’historien considéré, ou seulement, dans le cas des auteurs réformés, jusqu’en 1536. Cela exclut: tous les textes qui ne sont pas élaborés en forme d’histoire, journaux intimes, documents juridiques contenant l’exposé d’une affaire, rapports d’ambassadeurs ou lettres; les monographies ou les biographies d’un seul évêque; les légendes hagiographiques; les histoires de la ville de Lausanne, à moins qu’elles n’attachent une grande importance au pouvoir épiscopal; les monographies de couvents ou de paroisses situés dans le diocèse.
Une première liste de matériaux est fournie par deux répertoires:
- Gottlieb Emanuel de Haller, Bibliothek der Schweizer-Geschichte und aller Theile, so dahin Bezug haben, t. III, Berne, 1786, nos 1042-1067, donne la liste de tout ce que l’on connaissait au XVIIIe siècle sur ce sujet, tant manuscrit qu’imprimé. L’information que possédait Haller sur la littérature relative à l’Eglise de Lausanne lui venait principalement de ses amis Bernard-Emmanuel de Lenzbourg (1723-1795), abbé d’Hauterive et évêque de Lausanne, et Beat-Fidel Zurlauben (1720-1799), de Zoug, officier général au service du roi de France et membre de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. En outre, Haller connaissait admirablement les fonds manuscrits des principales bibliothèques de Suisse. A l’exception d’un seul, tous les manuscrits et tous les imprimés dont il fait mention ont été retrouvés. /3/
- Germania pontificia, vol. II, pars II: Helvetia pontificia, par Albert Brackmann, Berlin, 1927, p. 162-164. Les matériaux indiqués dans la bibliographie chronologique placée au début du chapitre sur l’évêché de Lausanne ont été recueillis en 1904 au cours d’un voyage à travers les archives et bibliothèques de Suisse, dont le rapport se trouve dans la publication suivante: Albert Brackmann/Paul-Fridolin Kehr, « Papsturkunden der Schweiz. Dritter Bericht der Wedekindischen Preisstiftung für deutsche Geschichte », dans Nachrichten von der Königl. Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Philologisch-historische Klasse, Jg. 1904, p. 416-517.
Les listes d’ouvrages fournies par ces deux répertoires ont été complétées par le dépouillement des catalogues de manuscrits des bibliothèques et archives se trouvant sur le territoire de l’ancien diocèse de Lausanne, voire même par l’inspection des rayons dans les archives où les manuscrits littéraires et historiques n’étaient pas inventoriés.
Les catalogues imprimés qui nous ont été les plus utiles sont les suivants:
- Catalogue de la Bibliothèque cantonale vaudoise, Lausanne, 1853.
- Katalog der Handschriften zur Schweizer Geschichte der Stadt-bibliothek Bern, Berne, 1895.
- Paul-Edmond Martin, Catalogue des manuscrits de la collection Gremaud conservés aux Archives d'Etat de Fribourg, Fribourg, 1911.
- Ernst Gagliardi/Ludwig Forrer, Katalog der Handschriften der Zentralbibliothek Zürich II. Neuere Handschriften seit 1500 (ältere schweizergeschichtliche inbegriffen), Zurich, 1931 ss.
- Catherine Santschi/Charles Roth, Catalogue des manuscrits d'Abraham Ruchat, Lausanne, 1971 (Etudes et documents pour servir à l’histoire de l’Université de Lausanne, VIII).
Parmi les inventaires et catalogues manuscrits, ont été dépouillés systématiquement:
- Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne: séries A-Z, MS, IS.
- Archives cantonales vaudoises: séries Ac; « Inventaire blanc » (XVIIIe s.), volume Lausanne; Inventaire des archives de la Ville de Lausanne.
- Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne: série ms. hist. helv. et collection de Mülinen.
- Bibliothèque cantonale et universitaire, Fribourg: série L.
- Archives d’Etat de Fribourg: collections Gremaud, Dey, Schmitt; série CH (chroniques).
Aux Archives d’Etat de Berne, ainsi qu’aux Archives de l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg, en l’absence /4/ d’inventaires, c’est l’inspection des rayons qui nous a fourni l’essentiel de la matière utilisée.
La Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel, les Archives d’Etat de Soleure et la Bibliothèque cantonale de Soleure nous ont indiqué qu’elles ne possédaient pas d’ouvrages historiques sur l’évêché de Lausanne. Des sondages effectués pour nous à Besançon, à Bâle et à Turin n’ont rien apporté de nouveau.
De toute manière, l’absence de catalogues-matières dans la plupart des collections de manuscrits rendait impossible une recherche exhaustive de tous les textes historiographiques concernant l’évêché de Lausanne. Aussi avons-nous finalement borné nos relevés systématiques à ces quelques bibliothèques et dépôts d’archives, sans pour autant négliger les indications isolées qui nous étaient fournies par d’obligeants confrères.
Liste chronologique des ouvrages étudiés
La lettre A désigne le manuscrit original; les lettres B, C, D, etc., les copies qui en sont tirées; les lettres B´ la copie de B; C´ la copie de C; D´ la copie de D, etc.
Annales Lausannenses (IXe-XIe siècle)
Première version: Bibliothèque de l’Université de Leyde, ms. Scal. 28, f. 2-21; éd. G. H. Pertz, dans MGH, Scriptorum t. III, Hanovre, 1839, p. 149-152; 2e éd., par Ph. Jaffé, dans Abhandlungen der philologisch-historischen Classe der Königlich-sächsischen Gesellschaft der Wissenschaften, t. III, 1861, p. 677-683.
Seconde version: éd. dans le Cartulaire du Chapitre de Notre-Dame de Lausanne, éd. Charles Roth, Lausanne, 1948, n° 14.
Cartulaire du Chapitre de Notre-Dame de Lausanne (XIIIe siècle)
A: BBB, cod. B 219 (anciennement A 94), un volume relié cuir souple doublé parchemin, de 151 feuillets de parchemin irréguliers, mesurant environ 180 mm de large sur 270 mm de haut.
Photocopies de l’original: ACV, Ac 10 bis, deux volumes reliés mi-cuir, de 74 et 73 folios.
Copies manuscrites complètes:
B: BBB, ms. hist. helv. III 98 (anciennement III 27), un volume relié mi-cuir, de 787 folios de papier non numérotés, mesurant 210 mm de large sur 363 mm de haut. Le dos à cinq nerfs porte deux étiquettes de peau rouge: Lausanne et Chartularium. Copie du XVIIIe siècle, non exempte de fautes ni de lacunes, mais /5/ exécutée par un copiste instruit, qui redonne les chiffres romains en toutes lettres, et les e, qui ne sont même pas cédillés dans l’original, en æ. Ce volume fait manifestement partie de la série intitulée Registres de copies de documents des layettes du bailliage de Lausanne exécutée aux archives de Berne au XVIIIe siècle (aujourd’hui conservée aux ACV, cote Aa 7, 34 volumes): il leur ressemble tant par le format, que par le papier, l’écriture et la reliure.
B´: ACV, Ac 10, un volume relié pleine toile noire, de 613 folios de papier paginés de la main de l’archiviste P.-A. Baron, mesurant 220 mm de large sur 346 mm de haut, intitulé Chartularium Lausannense de anno 1228. Copie exécutée en 1823 à la demande du gouvernement du Canton de Vaud, précédée d’une copie, de la main de P.-A. Baron, de la notice relative au Cartulaire dans Marc-Antoine Pellis, Eléments de l’histoire de l’ancienne Helvétie et du Canton de Vaud, Lausanne, 1806, t. II, p. 37, et d’un extrait de l’article de B.-F. Zurlauben paru dans Histoire de l’Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres, t. XXXIV, Ire partie, p. 139-140. La p. 1221e et dernière porte la formule d’authentification suivante: « A la demande du gouvernement du L. Canton de Vaud, cette copie a été tirée de celle conservée à la bibliothèque de Berne par un homme connaissant la langue latine. Attesté Berne 23 août 1823. G. Wild not., membre du Conseil souverain et greffier. » Ce manuscrit est donc la copie du ms. hist. helv. III 98 de la BBB. Il en comporte toutes les erreurs et les lacunes, qui ont été ensuite corrigées au crayon par le bibliothécaire Albert Jahn (1811-1900) pour servir de base à la première édition complète du Cartulaire.
Séries d’extraits manuscrits:
1) ACV, C V a/1 (un cahier de 7 folios de papier mesurant environ 185 mm de large sur 290 mm de haut, intitulé Copia nonnullarum licterarum antiquarum occasione juridicionis Dompni Martini, et Extractus nonnullarum licterarum Dompnimartini et Villartiercellyn, confectionné par le notaire Jean Poysat de Nyon, attesté entre 1528 et 1536), f. 1-2, 7 r.-v.: copie des nos 123, 126, 175, 198-200 du Cartulaire de Lausanne (les numéros sont ceux de l’édition Roth).
2) ACV, P Joffrey XVII, une enveloppe contenant notamment 3 cahiers déreliés, comptant en tout 37 folios de papier, mesurant 160 mm de large sur 215 mm de haut; sans titre: copie des nos 14, 15, 16 a-b, 804-811, 547, 548, 549, 624, 552 et 16y, 844, 635, 805, 866, 551, 553, 554 et 16s du Cartulaire de Lausanne, et table alphabétique des noms de familles qui se rencontrent dans le Cartulaire, le tout procuré à l’historien André de Joffrey, conseiller de Vevey, par Emmanuel Herrmann, commissaire général au Pays de Vaud. Ecriture inconnue, du XVIIe siècle. /6/
3) ACV, P Joffrey XVII, une enveloppe contenant notamment 2 cahiers comptant en tout 4 folios de papier mesurant 235 mm de large sur 341 mm de haut, intitulés Annotations leveez dessus le cartulayre de l’evesché d’Avanche transferée à Lausanne l’an 501 de grace, et qui m'a esté communicqué et confié par Mons. Herman qui l’avait sorti pour un coup des Archives de Berne, contenant des notes sur le pouillé du diocèse, sur les rois de Bourgogne et sur la coutume de Lausanne. Même provenance que le précédent.
4) ACV, P Joffrey XVII, une enveloppe contenant notamment 1 cahier de 2 folios de papier mesurant 205 mm de large sur 320 mm de haut, contenant des extraits relatifs à l’évêque Lambert de Grandson, de la chronique de Stumpf, de la chronique des évêques de Lausanne du XVe siècle et du Cartulaire de Lausanne, n° 16 s (ce dernier extrait intitulé Extraict de l’ancien cartulaire en parchemin des jadis chanoines de Lausanne), le tout « deüement collationné » par Emmanuel Herrmann. Même provenance que les deux précédents.
5) BBB, ms. hist. helv. I 29, n° 14 a, 40 folios de papier foliotés de 156 à 195, mesurant 218 mm de large sur 345 mm de haut, intitulés Excerpta ex antiquo autographo Cartularii Lausannensis, contenant des copies et des extraits en grande partie de la main de l’historien et magistrat bernois Alexandre-Louis de Watteville (1714-1780) des nos 16-17, 30-36, 40-42, 48-52, 55, 69, 547, 91, 98, 99, 145, 220-222, 229-230, 265, 276, 282-283, 334-336, 338, 330, 340-343, 433, 435, 436, 571, 583-584, 735, du Cartulaire de Lausanne. Copies de cette série: a) BBB, ms. hist. helv. II 55 (un volume cartonné, de 453 folios de papier paginés, mesurant 210 mm de large sur 336 mm de haut, intitulé Collectio diplomatica Halleri t. XX), p. 488-556, copie établie pour le bibliographe bernois Gottlieb Emmanuel de Haller; b) Aargauische Kantonsbibliothek, ms. Z 1, t. 8 (un volume cartonné de 607 folios de papier mesurant 210 mm de large sur 345 mm de haut, numérotés: f. I-XIII, p. 1-306, f. 307-738, avec de nombreuses irrégularités), f. 308-360, copie procurée par A.-L. de Watteville au général Beat-Fidel Zurlauben et mentionnée par ce dernier dans Histoire de l’Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres, t. XXXIV, Ire partie, p. 139-140; c) Bibliothèque nationale, Paris, coll. Moreau 905 (un volume relié demi-peau, portant au dos « Lausanne, 44, Ev. suffrag. de Besançon 2 », de 824 folios de papier numérotés, mesurant 234 mm de large sur 350 mm de haut, intitulé Chartes de l’eveché de Lauzanne et autres lieux de la Suisse tirées de Berne. Pour joindre aux chartes de meme espece qui ont déjà été envoyées), f. 1-71, copie transmise à l’historien franc-comtois François-Nicolas-Eugène Droz (1735-1805), mentionnée par Henri Stein, Bibliographie générale des cartulaires français ou relatifs à l’histoire de France, Paris, 1907, p. 264, n° 1920 bis. /7/
6) BBB, ms. hist. helv. I 29, n° 14 b, 8 folios de papier foliotés de 196 à 203, mesurant 218 mm de large sur 345 mm de haut, contenant une copie, d’une main inconnue (XVIIIe siècle), des nos 16-17 a du Cartulaire de Lausanne, avec des annotations de la main d’A.-L. de Watteville.
7) BBB, ms. hist. helv. I 34 (un volume relié plein parchemin, intitulé Index diplomaticus, de 183 folios de papier numérotés, mesurant 215 mm de large sur 335 mm de haut), f. 133-138 r., traduction française, par A.-L. de Watteville, du n° 15 du Cartulaire de Lausanne, intitulée: Copié sur le Cartulaire de l’Eglise de Lausanne qui fut dressé par Conon le Prévot l’an 1228; copie, d’une main inconnue (XVIIIe siècle), ibid., ms. hist. helv. I 30, n° 25 c, 10 folios de papier mesurant 215 mm de large sur 335 mm de haut.
8) BBB, ms. hist. helv. III 172 (un volume factice cartonné, de 337 folios de papier de dimensions diverses: 170-205 mm de large sur 206-250 mm de haut, portant au dos: G. Waltheri collectio historica mss.), p. 55-66, copie, par l’historien du droit bernois Isaac-Gottlieb Walther (1738-1805), du n° 15 du Cartulaire de Lausanne, intitulée Haec fecit scribi Cono Praepositus anno Domini MCCXXV. octava nativitatis B. Mariae, accompagnée (p. 371-402), d’un Index geographico-historicus Ecclesiarum Episcopatus Lausannensis seculo XIII; épreuves d’une édition imprimée de ce n° 15, intitulée Cunonis praepositi Lausannensis descriptio episcopatus Lausannensis anno 1225, destinée au t. II de la Geschichte des Bernerischen Stadtrechts (rédigé peu après 1794 et supprimé par l’auteur lui-même à la suite d’un conflit avec la censure bernoise), ibid., p. 303-326, 353. La date fautive de 1225, pour 1228, est sans doute due à l’usage d’une copie défectueuse.
9) BBB, Mül. 191/1 (un volume cartonné, portant au dos une étiquette de peau rouge: Sig. Wagner. Excerpta historica. Tom. 1. Mss., de 104 folios de papier mesurant 165 mm de large sur 210 mm de haut), p. 196-203, extrait partiellement traduit, par l’historien et bibliothécaire Sigmund Wagner (1759-1835), du n° 15 du Cartulaire de Lausanne, extrait dérivant sans doute de la copie d’I.-G. Walther.
10) BBB, ms. hist. helv. XI 10 (un recueil factice, cartonné, de 741 pages écrites et numérotées, de dimensions diverses), p. 233-237, extraits, par l’historien bernois Bernard Samuel Frédéric Schaerer (1786-1836), des nos 14, 16 s, r, t, z, y, du Cartulaire de Lausanne.
11) BBB, Mül. 463, un cahier cartonné de 40 folios de papier paginés, mesurant 105 mm de large sur 165 mm de haut, intitulé Extrait du Cartulaire de Lausanne, compillé par le prevost Cuno d’Estavayel en 1228, contenant des listes de chanoines et de chevaliers /8/ tirées du Cartulaire de Lausanne par l’homme d’Etat et historien bernois Nicolas-Frédéric de Mülinen (1760-1833).
Voir aussi Johann Stumpf, Gemeiner loblicher Eydgnoschafft..., infra, p. 11, et Abraham Ruchat, Monumenta Lausannensia quatuor, infra, p. 30-32.
Editions complètes:
1) Cartulaire du Chapitre de Notre-Dame de Lausanne rédigé par le Prévôt Conon d’Estavayer (1228-1242), publié pour la première fois en entier, avec préface, sommaire chronologique, table alphabétique des matières, glossaire, fac-similé et la carte du diocèse de Lausanne, [par Frédéric de Gingins-La Sarraz, David Martignier et Jean Rickly], Lausanne, Librairie de Georges Bridel, éditeur, 1851 (MDR, 1re série, t. VI), d’après le ms. B´.
2) Cartulaire du Chapitre de Notre-Dame de Lausanne, édition critique par Charles Roth, première partie: Texte, Lausanne, Librairie Payot, 1948 (MDR, 3e série, t. III), d’après le ms. A.
Principales éditions partielles:
1) Chronica Lausannensis Chartularii, primum edidit G[eor-gius] A[ugustus] Matile, Novicastri, 1840.
2) Monumenta historiae Lausannensis a Conone praeposito collecta, ed. G[eorgius] Waitz, dans MGH, Scriptorum t. XXIV, Hanovre, 1879, p. 774-810.
Les éditions, régestes et traductions de passages isolés sont indiqués dans l’édition Roth en tête de chaque passage considéré.
Chronique épiscopale du XVe siècle.
B: ACV, AVL Corps de Ville EE 681, un cahier de 13 folios de papier mesurant 192 mm de large sur 280 mm de haut, sans titre; écriture de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe; texte légèrement abrégé.
B´: ACV, P Joffrey XVII, une enveloppe contenant notamment un cahier de 6 folios de papier mesurant 165 mm de large sur 211 mm de haut, intitulé Episcoporum Lausannensium nomenclatura; copie du XVIIe siècle, résumée de la précédente.
C: ACV, C IV 567, un cahier de 12 folios de papier mesurant 180 mm de large sur 270 mm de haut, recouvert d’une feuille de carton sur laquelle on a collé un fragment de l’ancienne couverture de papier, portant les mots: Double de la decendence des jadis evesques de Lausanne, de leurs faictz et gestes, appertenant à noble et genereux Guilliaulme de Illens, donzel de Lausanne, mayor de Cugiez et de Montet (fils de Jean d’Illens, prit part avec son frère /9/ Claude à la conjuration d’Isbrand Daux en 1588 et dut s’enfuir de Lausanne), et des notes de l’archiviste A. Baron: « Lausanne n° 2825, Layette 98e. Chronique des évêques de Lausanne, de l’an 600 à 1466. NB. Vû et reconnu la chronique pré-mentionnée et ci-incluse, lors de la révision des Archives le 12 juin 1844. — NB. Je crois devoir expliquer ici qu’il paraît qu’elle a été rédigée sous l’episcopat de Sébastien de Montfaucon, c’est à dire, entre 1517 et l’an 1536. A. Baron archiviste. NB. Il y a une traduction française de cette chronique dans l’un des derniers volumes du Conservateur suisse de Mr. le Doyen Bridel, pasteur à Montreux, dite Manuscrit de Moudon. » Le premier folio, non numéroté, est intitulé: Repertoyre du present volume qu'est de la décendénce des jadis evesques de Lausanne, de leurs faictz et gestes. Le texte lui-même, intitulé Decendence des evesques de Lausanne de leurs faictz et gestes, commence au deuxième folio, qui porte le chiffre 1. Il va jusqu’à Sébastien de Montfalcon (1517-1560, résidant à Lausanne jusqu’en 1536), qui est donné comme encore en fonctions. Cette copie doit donc être antérieure à 1536.
D: BBB, ms. hist. helv. IV 87, p. 735-754, 10 folios de papier mesurant 170 mm de large sur 245 mm de haut, reliés avec l’Histoire générale de la Suisse d’Abraham Ruchat, entre le livre XIII, « contenant ce qui s’y est passé de plus remarquable pendant 60 ans, depuis l’an 1190 jusques à l’an 1250... », et le livre XIII bis « contenant l’Histoire générale de la Suisse depuis la fondation de Berne en l’an 1191 jusqu’à la prise du Pays de Vaud par Pierre de Savoye en l’an 1259 »; texte intitulé Epitome vitarum episco[po]-rum Lausannae, edita barbare a quodam indubie monacho; la dernière feuille, qui devait servir de couverture à ce ms. avant qu’il fût relié avec l’ensemble du volume, porte au verso: Epitome vitarum sive gestorum episcoporum olim Lausannensium, edita barbare, et a me Joh. Abrah. Ruchatto descripta, 1697. Copie, de la main d’A. Ruchat, d’un texte aujourd’hui perdu, daté de 1533, trouvé par le copiste dans les papiers de son grand-oncle Abraham Demierre (1657-1712), conseiller de Moudon, d’où le nom de « manuscrit de Moudon » que l’on donne parfois à cette chronique.
D´: BBB, ms. hist. helv. II 32 (un volume factice, cartonné, de 250 folios de papier paginés mesurant 180 mm de large sur 240 mm de haut, t. XI de la Collectio diplomatica de G.-E. de Haller), p. 189-224, copie, d’une main inconnue (XVIIIe siècle), de la copie précédente, intitulée Epitome vitarum episcoporum Lausannae edita barbare a quodam indubie monacho.
E: BCUL, ms. F 34/1, f. 5, 7 r., 8 r., 10-11 r.; ms. F 34/3, p. 59, 61, 483; ms. F 34/1, f. 13 r.; ms. F 34/3, p. 75, 77; BBB, ms. hist. helv. IV 87, p. 519; BCUL, ms. F 34/3, p. 131; ms. F 34/1, f. 12; ms. F 34/3, p. 44, 43, 133-134, 73, 64; ms. F 34/1, f. 14 r., 15-16, 17 r., 3, 6 r., 32-33, 18-21 r., 22 r., 24 r., 25, 26, 34, 35, 38 r., /10/ 29, 30 r., 36 r., copie du « manuscrit de Moudon » perdu, de la main d’Abraham Ruchat, sur 39 feuillets détachés mesurant 165 mm de large sur 210 mm de haut environ, qui ont été dispersés par Ruchat lui-même et par ceux qui ont relié ses papiers après sa mort (cf. C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits d'Abraham Rachat, p. 49-50). Le texte, qui n’occupait qu’une colonne à gauche des pages — Ruchat ménageant probablement de la place pour des annotations — est fragmentaire; il manque les pages concernant les évêques David, Hugues et Berthold de Neuchâtel.
F: BBB, ms. hist. helv. IV 86, p. 567-594 (troisième partie des Monumenta Lausannensia quatuor d’Abraham Ruchat), 12 folios de papier, mesurant 175 mm de large sur 240 mm de haut, paginés par Ruchat de 1 à 24, intitulés Chronicon breve episcoporum Lausannensium emendatum 1706. CHRONICON breve Lausannensium episcoporum e manuscripto Meldunensi erutum, copie annotée et corrigée de la main d’Abraham Ruchat, également d’après le « manuscrit de Moudon » perdu. Pour les copies de ce ms. F, voir infra, p. 31-32.
Edition: « Descendence des évêques de Lausanne, de leurs faicts et gestes », publ. par Jean Gremaud, dans MF, t. III, 1856, p. 337-361, d’après le ms. C.
Traduction française: « Manuscrit de Moudon, soit courte chronique des évêques de Lausanne de l’an 500 à 1533 », [par Philippe-Sirice Bridel], dans Le Conservateur suisse ou étrennes helvétiennes, t. XII, Genève/Paris, 1826-1828, p. 361-403, d’après le ms. F.
Les fautes communes, et ce que l’on sait de l’histoire des manuscrits, permettent de déterminer le stemma suivant:
/11/
Johann Stumpf, Gemeiner loblicher Eydgnoschafft Stetten, Landen und Völckeren chronickwirdiger Thaaten Beschreybung ..., Zurich, Chr. Froschauer, 1548, livre VIII: Haltet inn den vierdten Teil Helvetiae, das Wifflispurger Göw, und die Wadt ..., chapitre XVII: Von der alten Statt Aventico ..., et chapitre XXIII: Gelegenheit, Art, Wesen und Nammen der Statt Losanna, auch etwas von dem Bischoffthumb daselbst. Rédigé d’après:
ZB, ms. L 47, p. 225-233; édition: « Ein Reisebericht des Chronisten Johannes Stumpf aus dem Jahre 1544 », éd. Hermann Escher, dans Quellen zur Schweizer Geschichte, t. VI, Bâle, 1884, p. 233-310.
Henricus Pantaleon, Prosopographia heroum atque illustrium virorum totius Germaniae pars prima. In hac personarum descriptione omnium ... totius Germaniae celebrium virorum vitae et res praeclare gestae bona fide referentur..., Bâle, N. Brylinger, 1565, p. 178, 213-214.
Heinrich Pantaleon, Teutscher Nation Heldenbuch: Inn diesem werden aller hochverümpten teutschen Personen, geistlicher und weltlicher ..., Theil I, Bâle, N. Brylingers Erben, 1567, p. 238, 284-285.
Jean Vullyamoz, Grandes violences dans la ville de Lausanne par l’evesque de Lausanne Emoz de Montfaulcon, et par Bastyan de Montfaulcon son successeur faictes aux dictz de Lausanne: Bibliothèque publique et universitaire de Genève, ms. Jal. 23; édition: « La chronique lausannoise de Jean Vullyamoz », éd. crit. par Catherine Santschi, dans RHV, t. LXXXVIII, 1970, p. 15-42.
Sébastien Werro, Chronicon de episcopis Lausannensibus a derelicta ecclesia: BCUF, ms. L 1129/1 (un volume de 90 folios de papier de 160 mm de large sur 210 mm de haut, recouvert d’une feuille de parchemin et intitulé Miscellanea. Sum Sebastiani Werronis 1574), f. 69 v.-71 r.; édition: Othmar Perler, « Sébastian Werros Chronik der Bischöfe von Lausanne 1536-1607 », dans RHES, t. XXXIX, 1945, p. 201-214.
[Antoine de Montenach], Nomina episcoporum Lausannensium qui in dispersis litteris archivii Fryburgensis reperiuntur: AEF, Geistliche Sachen 225 (24 feuillets irréguliers de papier, mesurant 90 mm de large sur 270-300 mm de haut, dont 13 pages écrites), p. 1-10, ms. autographe, suivi (p. 11-13), d’une liste d’émoluments dus pour divers travaux de chancellerie et expéditions d’actes.
Johann Jacob Grasser, Schweitzerisch Heldenbuch, darinn die denckwürdigsten Thaten und Sachen gemeiner loblicher Eydgnossschafft auffgezeichnet und beschrieben ... », Bâle, M. Wagner, 1624, p. 25 et 26. /12/
Claude Robert, Gallia Christiana, in qua regni Franciae ditionumque vicinarum dioeceses et in iis praesules describuntur ... » Paris, S. Cramoisy, 1626, p. 399-400: Losanenses episcopi.
Francesco Agostino Della Chiesa, S.R.E. Cardinalium, archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Pedemontanae regionis chronologica historia ..., cui accedunt catalogi archiepiscoporum Tarentasiensium ac episcoporum Augustensium, Sedunensium, Maurianensium, Gebennensium, Bellicensium, Lausannensium ac generalium ordinum qui ex Pedemontio prodierunt, Turin, J.D. Tarini, 1645, p. 355-360: Status civitatis Lausannensis ac series eiusdem episcoporum.
Heinrich Murer, Helvetia sancta seu Paradisus sanctorum Helvetiae florum, das ist ein heyliger lustiger Blumen-Garten und Paradeiss der Heyligen; oder Beschreibung aller Heyligen, so von anfang der Cristenheit biss auff unsere Zeit in Heyligkeit dess Lebens, und mancherley Wunderwercken nicht allein in Schweitzerland, sondern auch angräntzenden Orthen geleuchtet ..., Lucerne et Vienne, D. Hautt, 1648, p. 188-193: Quidam sancti episcopatus Losanensis — Etliche Heyligen auss dem Bistumb Losannen.
Gabriel Bucelinus, Germania topo-chrono-stemmatographica sacra et profana ..., t. I, Ulm, J. Görlin; Augsbourg, J. Praetorius; Francfort-sur-le-Main et Ulm, C.B. Kühnen, 1655, 2e partie: Germania sacra, in qua regni amplissimi et potentissimi sacri principes archiepiscopi, episcopi, abbates, praepositi ... designantur ..., Ire section: Episcopi, p. 57-58: Episcopi Losannenses sive Lausannenses.
Louis et Scévole de Sainte-Marthe, Gallia Christiana, qua series omnium archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Franciae vicinarumque ditionum ab origine ecclesiarum ad nostra tempora per quatuor tomos deducitur ..., Paris, Vve E. Pepingué, 1656, t. II, f. 626 V.-630 r.: Lausannenses episcopi et comites.
D’autres exemplaires de ce tirage ont été mis en vente sous le même titre, mais sous le nom d’autres libraires:
— Paris, Vve G. Aliot, 1656;
— Paris, P. Ménard, 1656;
— Paris, C. Du Mesnil, 1656.
Emmanuel Herrmann, Antiquitez du Pays de Vaud.
Manuscrits du volume I:
A: BBB, ms. hist. helv. I 104, un volume relié parchemin, de 344 folios numérotés, avec pagination ancienne de 1 à 735, mesurant 195 mm de large sur 310 mm de haut, intitulé I. Antiquitez du Pays de Vaud. Recueillies par moy Emanuel Herrmann, /13/ commencé le premier de janvier 1650. Contenu: f. 1 r.: liste des commissaires généraux du Pays de Vaud de 1536 à 1658; f. 2: Antiquitez du Pays de Vaud, recueillies par moy Emanuel Herrmann, titre suivi de remarques sur le métier d’historien tirées de Cicéron et de Denys d’Halicarnasse; p. 1-34: répertoire alphabétique; p. 35: historique des chroniques officielles de Justinger, Diebold Schilling et Valerius Anshelm; p. 36: remarques sur l’interchangeabilité du l et du r dans les documents; définitions des mots pagus, vicus et villa; p. 37: Eingang unnd bericht, soit introduction; p. 45: début du texte.
Copies:
B: BBB, ms. hist. helv. I 101, un volume relié parchemin, de 314 folios numérotés et 18 folios non numérotés de papier, mesurant 210 mm de large sur 320 mm de haut, intitulé Regionenbuch über das alte Bisthum Losann, verfasset von Herrn Eman. Herrmann, Welsch Seckelschreiber 1640 und welsch Ober Commissarius von 1642 bis 1658, da er denn Landvogt nach Sannen geworden; contenant en outre: f. 313 r.: copie d’une lettre de Bernard Budé de Vérace à E. Herrmann, du 10 janvier 1654, concernant le « testament de la reine Berthe »; f. 313 V.-314: fragment d’une lettre [de David Chambrier, ministre à Gressy], à E. Herrmann, [du 22 mars 1655], relative à des objets et à des piliers trouvés à Entreroches.
C: BBB, ms. hist. helv. I 100, un volume cartonné, de 118 folios de papier paginés en partie de 1 à 218, mesurant 331 mm de haut sur 205 mm de large, portant au dos: Hermann. Antiq. du Pais de Vaud mss.; contenant en outre: p. 201, copie de la lettre de Bernard Budé de Vérace à E. Herrmann du 10 janvier 1654; p. 202-204: copie complète de la lettre de David Chambrier à Herrmann du 22 mars 1655. Provenance: collection de Gottlieb-Emmanuel de Haller.
D: ZB, ms. L 462 (un volume cartonné de 890 pages de papier numérotées, mesurant 240 mm de haut sur 190 mm de large, intitulé: Joh. Leu Collectanea Helvetica), p. 189-437.
Manuscrits du volume II
A: BBB, ms. hist. helv. I 105, un volume relié parchemin, avec fermoir de métal, de 750 pages de papier numérotées, mesurant 315 mm de haut sur 205 mm de large, intitulé: 2. Antiquitez du Pays de Vaud, recuillies par moy Emanuel Herrmann. Commencé le premier de janvier 1650; p. 3-35: répertoire alphabétique des noms propres; à la fin du volume sont annexés 54 feuillets non reliés et non numérotés, contenant: 1) analyse de la pancarte de Rougemont de 1115, par E. Herrmann; 2) liste des prieurs de Rougemont, par le même; 3) Roolle et dénombrement de toutes les ville et villages dependant de la Baronnie de Cossonay, d’une main /14/ inconnue, avec une note d’E. Herrmann; 4) Les villes et villages ès comtez de Neufchastel et Vallangin, par E. Herrmann; 5) Eglises prarochiales (sic) et filiales riere Fribourg, secundum libros visitationum Lausann., par le même.
B: BBB, ms. hist. helv. III 35 (un volume relié parchemin, de 375 pages de papier numérotées mesurant 205 mm de large sur 308 mm de haut, portant au dos: Miscell. bernens. t. V, contenant des copies et des extraits de diverses époques relatifs à l’histoire de Berne), p. 1-249, copie partielle, du XVIIIe siècle, comportant en outre: p. 25-28: exemplaires originaux de la lettre de MM. de Berne du 16 juillet 1536 organisant une dispute de religion à Lausanne pour le 1er octobre 1536, et des thèses proposées pour cette dispute; entre les p. 98 et 99, feuillet volant contenant une généalogie de la famille de Grandson de la main d’E. Herrmann.
Emmanuel Herrmann, Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium.
A: BBB, ms. hist. helv. I 105, soit Antiquitez du Pays de Vaud, tome 2, p. 195-281, précédées d’un cahier de 10 folios non numérotés sur l’avant-dernière page duquel se trouve le titre complet: Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium, ex documentis Bernensibus, Lausannensibus, libro conciliorum, prosopographia virorum illustrium Henrici Panthaleonis, Historia helvetica Johannis Stumpfii, Chronica Rauracorum Christiani Wurstisii, Topo-chrono-stemmatographica Germania Gabrielis Bucelini, Philiberti Pingonis arbore gentilitia Sabaudiae principum, Guilhelmi Paradini Sabaudiae chronica, Johannis Jacobi Chiffelii Vesontione, Michaelis Stettleri Annalibus Bernensibus, legendis sanctorum et aliis authorum fide dignorum libris collectus per me Emanuelem Herrmannum, praefectum apud Sanonenses, Castrodunenses et Rubeomontes, consummatus mense Julio 1664.
B: BBB, ms. hist. helv. I 102 (un volume cartonné, dos et coins parchemin, de 234 folios de papier numérotés, mesurant 210 mm de large sur 320 mm de haut, portant au dos: Varia Bernensia, colligiert von Em. Herrmann, Obercommissar 1640-1650), f. 175 r.-205 v., copie du XVIIIe siècle, intitulée Episcopi Aventici et Lausannenses, sans le grand titre, allant jusqu’à la mort de Josse Knab, située en 1654 au lieu de 1658.
B´: ZB, ms. L 494 (un volume cartonné de 1200 pages de papier numérotées, mesurant environ 190 mm de large sur 240 mm de haut, intitulé Collectanea Bernensia, écriture du XVIIIe siècle), p. 209-271, copie assez fautive du ms. B, intitulée Episcopi Aventici et Lausannenses, exécutée pour l’historien et magistrat Hans-Jakob Leu.
C: ACV, Ac 43, un volume relié parchemin de 90 pages de papier mesurant 205 mm de large sur 315 mm de haut, écrites à la fin du XVIIe siècle d’une main inconnue, portant au dos: Catalog. episcop. Aventic. et Lausan. auct. Herm. 1664; sur le plat supérieur: /15/ « Catalogue de tous les évesques d’Avenche et Lausanne dont on a pu avoir memoire et cognoissance dés l’an du Seigneur 501 jusques à l’an 1654. Avecq quelques remarques de leurs vies et des fondations qu'ils ont faites, par Monsr Hermann 1664 », et de la main de l’archiviste P.-A. Baron: « Manuscrit autographe d’Hrmn. Reconnu et replacé par le soussigné aux Archives cantonales de l’Etat de Vaud, dans les salles de la Tour du clocher de la Cathédrale à Lausanne, le 27 décembre 1852. L’Archiviste d’Etat, A. Baron »; la page de garde porte, toujours de la main de l’archiviste P.-A. Baron: « Catalogue de tous les Evesques d’Avenche et Lausanne dont on a pû avoir mémoire et cognoissance dès l’an du Seigneur 501, jusques à l’an 1654, avec quelques remarques de leurs vies et des fondations qu’ils ont faictes; par Mr. Eml Herrmann, précédem. Commissaire général Romand de la part de LL. EE. de Berne, et subséquemment Baillif à Gessenay, Château d’Oex et Rougemont, l’an 1664. Manuscrit autographe d’Hrmn. Reconnu et replacé aux Archives cantonales de l’Etat de Vaud, dans les salles de la Tour du clocher de la cathédrale de Lausanne, le 27 décembre 1852. L’Archiviste d’Etat: A. Baron. » La page 1 porte le grand titre. Le texte, qui donne une version abrégée, va jusqu’à l’avènement de l’évêque Jean-Baptiste de Strambino (1662-1684), dont le décès n’est pas mentionné. Il est dépourvu de références.
D: BBB, ms. hist. helv. I 103 (un volume cartonné, dos et coins parchemin, de 114 folios de papier numérotés, mesurant 210 mm de large sur 312 mm de haut, contenant des copies de divers ouvrages d’Emmanuel Herrmann), f. 69-83, version abrégée exécutée directement sur l’original, intitulée Episcopi Aventici et Lausannenses, titre suivi du grand titre de juillet 1664 et d’une mention en allemand relative à des restrictions mises par l’auteur à la consultation de son ouvrage; écriture du XVIIIe siècle, peut-être celle de Gabriel Herrmann, petit-fils de l’auteur (voir f. 39 v.).
D´: BBB, ms. hist. helv. I 118, un volume cartonné, de 50 folios de papier non numérotés, mesurant 105 mm de large sur 166 mm de haut, intitulé Episcopi Aventici et Lausannenses, titre suivi de quelques sentences d’Eusèbe de Césarée, de Jean Chrysostome et de la Bible et du grand titre de juillet 1664; écriture du XVIIIe siècle; provenance: donné en 1796 par Vincent de Sinner (1736-1833, bailli d’Yverdon 1789-1795) à Rodolphe Victor de Sinner d’Unterseen (1757-1818).
D´´: BBB, Mül. 191/1 (un volume factice cartonné, de 203 pages de papier numérotées, mesurant environ 165 mm de large sur 205 mm de haut, contenant des copies par Sigmund Wagner de divers textes relatifs aux évêchés de Lausanne, Sion et Constance, tirées en partie des travaux d’E. Herrmann), p. 1-40, version abrégée, intitulée Episcopi Aventici et Lausannenses per Emanuelem Hermannum, praefectum apud Sanonenses, Castrodunenses (Oesch) et Rubeomontanos, consumatus mense Julio 1664, avec quelques /16/ références en marge et des notes critiques de Sigmund Wagner en allemand.
E: BBB, ms. hist. helv. III 35 (décrit supra, p. 14), p. 31-56, notes relatives aux évêques de Lausanne, intitulées Lignée et catalogue des evesques de Lausanne soit d’Avanche, tirées du ms. A (ms. hist. helv. I 105) pour servir de complément à la version abrégée contenue dans le ms. D (ms. hist. helv. I 103); écriture du XVIIIe siècle, la même que celle du ms. D; voir p. 31, à propos des traditions relatives à l’évêque Protasius: « ... quas vide in catalogo meo altero horum episcoporum ab initio pag. 2 », référence qui correspond bien à la page 2 du catalogue contenu dans le ms. hist. helv. I 103.
DE: AELGF, un volume cartonné de 194 pages de papier numérotées, mesurant 205 mm de large sur 330 mm de haut, portant sur le plat supérieur de la couverture « Blanc, curé à Promasens, 1814 », contenant: 1) p. 1-37: Catalogue des évêques de Lausanne d’Emmanuel Herrmann, version abrégée, avec le grand titre, sans restrictions de consultation, sans références en marges; 2) p. 37-71: suppléments, intitulés: Lignee, soit cathalogue des evêques de Lausanne soit d’Avanches; 3) p. 71-177: Description du diocèse de Lausanne, avec nomination de toutes les abbayes, priorés, couvents et églises en dépendants, par Emmanuel Herrmann; 4) copies et extraits du Cartulaire de Lausanne.
F: Collection de M. Gottlieb Siegfried, à Liebefeld (BE), un volume cartonné de 49 folios de papier mesurant (dimensions de la reliure) 244 mm de large sur 388 mm de haut, intitulé Catalogus episcoporum Aventicensium et Lausannensium per Emmanuelem Herrmannum 1664. Diverses notes curieuses et interressantes. Notice de l’Eglise et Eveché de Lausanne. Liste des evêques de Lausanne &c&ra, et contenant: 1) p. 1-34: Catalogus episcoporum Aventicensium et Lausannensium ... collectus per Emmanuelem Hermannum, praefectum apud Sanonenses, Castrodunenses et Rubeomontanos, consumatus anno 1664; 2) p. 35-51: Description du diocese de Lausanne avec nomination de toutes les abbeyes, priorés, couvents et eglises en deppendant; 3) p. 51-53: Catalogue des prieurs et abbés de Payerne, de l’ordre de Cluny; 4) p. 53: Ballifs de Lausanne [sous le régime épiscopal]; 5) p. 54-83: Notes sur les familles nobles d’Avenches, d’Illens, de Grandson, de Champvent, de Blonay, sur les châteaux et seigneuries de Lucens, de Villarsel l’Eveque, d’Essertines, les familles Mayor de Lutry, les « Mayors riere la Parroisse de Monstruz » (Montreux), Benneville, les châteaux de Grandcour, Bellerive, la famille de Rovéréaz, la rivière du Veyron, les familles et seigneuries de Langin, Tavel, Oex, Wuflens le Chastel, Warens, Villeneuve, Vevey, la Tour de Peilz, Châtelard, Lisy, Château de la Reine Berthe, Fontaine-André, Tribolet, du Villard, Bonvillard, Divonne, Vullierens, Vaulruz, Aruffens, Corcelles, /17/ Bottens, Viry, Demoret, Wuissens, Chappel, Muriset, Musy, de Mellet, Châtel-St-Denis, de Cleyrier, St-Germain, de Menthonay, Essert, Ougiers, Gland, Villarzel, Montet, Rue et Riaz, Roche, Biolley, St-Saphorin, etc. tirées des Antiquitez du Pays de Vaud d’Em. Herrmann; 6) p. 84-87: notes sur le prieuré de Rougemont; 7) p. 89-92: Extraits du Cartulaire de Lausanne; 8) p. 92-98: Inventaire de la sacristie de Lausanne, du 13 septembre 1535; provenance: ms. tiré directement, semble-t-il, du ms. A (ms. hist. helv. I 105) à l’intention de Bernard-Emmanuel de Lenzbourg (1723-1795), abbé d’Hauterive et évêque de Lausanne.
GF: BCUL, ms. H 331, un volume cartonné, dos et coins basane, de 234 pages de papier numérotées, mesurant 230 mm de large sur 370 mm de haut, intitulé: Catalogus episcoporum Aventicensium et Lausannensium per Emmanuelem Hermannum 1664, augmenté de diverses notes curieuses et interessantes, d’une notice de l’eglise et evêché de Lausanne, d’une liste des evêques de Lausanne etra. Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium, ex documentis Bernensibus, Lausannensibus, libro conciliorum, prosopographia virorum illustrium Henrici Pantaleonis, Historia Helvetica Joannis Stumpfii, Chronica Rauracorum Christiani Wurstisii, Topo-chrono-stemmatographica Germania Gabrielis Bucelini, Philippi Pingonis arbore gentilicia Sabaudiae principum, Guillelmi Paradini Sabaudiae chronica, Joannis Jacobi Chiffletii Vesuntione, Michaelis Stettleri annalibus Bernensibus, legendis sanctorum et aliis auctorum fide dignorum libris, collectus per Emmanuelem Hermanum, praefectum apud Sanonenses, Castiodunenses (sic) et Rubeomontanos, consumatus anno 1664, renovatus anno 1818 per Franciscum Rudolphum de Domnopetro militum tribunum, version fortement augmentée par François-Rodolphe de Dompierre (1775-1844); ce volume contient encore: p. 115-137: Description du diocese de Lausanne, avec nomination de toutes les abbayes, priorés, couvents et eglises en dépendants; p. 137-234: notices sur diverses familles vaudoises et sur divers lieux, tirées des Antiquitez du Pays de Vaud. Manuscrit corrigé et complété de la main de François-Rodolphe de Dompierre à l’aide du ms. F (voir note p. 227 du ms.).
Le stemma des manuscrits du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium d’Emmanuel Herrmann s’établit donc selon le graphique:
Samuel Gaudard, Catalogus venerabilium dominorum canonicorum insignis ecclesiae cathedralis Lausannensis.
A: le manuscrit original est introuvable; d’après Antonio Manno (Bibliografia storica degli stati della monarchia di Savoia, t. IX, Turin, 1913, p. 184, n° 34385), qui tenait ce renseignement de l’historien vaudois Albert de Montet, un manuscrit en serait conservé aux Archives d’Etat de Berne. Mais il n’y est pas ou plus. /18/ S’agissait-il de l’original ? Etait-ce le même exemplaire qui, au début du XIXe siècle, se trouvait entre les mains de Rodolphe Stettler, trésorier du pays allemand de 1794 à 1798, dont dépend la copie B décrite ci-après ? On ne sait.
B: BCUL, ms. H 57, un volume cartonné, dos basane, de 36 folios de papier mesurant 170 mm de large sur 205 mm de haut, intitulé: « Copia I. Catalogus venerabilium dominorum Canonicorum insignis ecclesiae cathedralis Lausannensis, summo cum labore ex omnis generis veteribus manuscr[iptis], actis, instrumentis, documentis et authenticis originalibus fideliter collectus per me Samuelem Gaudard I. U.Dr et Registratorem Archivorum du Pays de Vaud et principallement des anciens droits de l’evesché et du chappitre de Lausanne és années 1653, 1654, 1655, 1656 etc. et dédié à ceux qui trouveront avoir part à l’honneur que leurs predecesseurs ayent esté aussi du nombre de ce venerable corps du Chapitre, dans lequel chascun pouvoit prétendre pour devenir evesque de l’Evesché de Lausanne et prince de l’Empire. Msc. beÿ H. Altseckelmeister teutscher Landen Stettler in Bern. » Ecriture du XIXe siècle. Provenance: don fait à la Bibliothèque de l’Académie par Jean Rickly. Contenu: 1) p. 3-22: Canonici capituli Lausannensis, soit Ire partie du catalogue des chanoines, de 902 à 1340; 2) p. 25-51: Copia II. Catalogus venerabilium dominorum canonicorum ecclesiae cathedralis Lausannensis collectus per Samuelem Gaudard J.U.D. Continuatio, soit seconde partie du catalogue des chanoines, de 1341 à 1536; 3) p. 53-66: Copia III. Samuelis Gaudard J.U.D. Catalogus. Continuatio. Series Episcoporum. Abbates et priores du Pays de Vaud bernois, soit listes des évêques de Lausanne, des abbés de Bonmont et de Hautcrêt, des prieurs de Broc et de Montpreveyres, des abbés de Montheron, des prieurs de Marsens, de Nyon, de Grandson et de Payerne, des abbés de Payerne et du Lac de Joux, des prieurs de Cossonay, de St-Sulpice et de Rougemont. /19/
C: ACV, Ac 44, recueil factice, cartonné, dimensions et paginations diverses, portant au dos: Correvon-de Martines. Catalogue des chanoines de Lausanne, et sur le plat supérieur de la couverture: « A Jules Correvon. Catalogue des chanoines de l’Eglise de Lausanne (copié par mon père). Extraits du catalogue des Archives cantonales (id.). Extraits d’autres actes divers, relatifs à des familles ». La page de garde porte: « Recueilli par mon père. A Jules Correvon ». Provenance: recueilli et copié par Pierre-François Correvon (1768-1840), notaire, bourgeois d’Yverdon, père de Jules (1802-1865), juge au tribunal d’Yverdon. Contenu: 1) un volume de 35 folios de papier mesurant 190 mm de large sur 245 mm de haut environ, intitulé Catalogus venerabilium dominorum canonicorum... etc. (même titre que BCUL, ms. H 57); 2 parties: a) p. 1-46: Canonici capituli Lausannensis, soit liste des chanoines jusqu’en 1536, sans interruption marquée entre 1340 et 1341; b) p. 1-12: Samuelis Gaudard I.V.D. Catalogus continuatio. Series episcoporum. Abbates et priores du Pays de Vaud, soit listes des évêques de Lausanne et des abbés et prieurs du Pays de Vaud; 2) un cahier de 52 pages de papier de 175 mm de large sur 225 mm de haut, contenant des extraits du catalogue des Archives cantonales vaudoises, de l’Inventaire vert et d’autres documents; 3) un autre cahier de 6 folios non numérotés de mêmes dimensions, contenant des « Extraits dun Grosse reçüe par André Thiot, notayre et bourgeoys d’Yverdon, commissayre et recepveur de nos magnifiques, très-redoubtés et très-puissants seigneurs des pays de Vaulx, Gex... » relatifs aux droits des cures d’Ependes, de Belmont, etc., des notes sur diverses familles féodales vaudoises, et la copie d’une note relative à l’incendie de Dommartin en 1235, extraite « du registre des baptêmes de la cure de Dompmartin, où cet article fut inscrit en 1681 » (cf. aussi Cartulaire de Lausanne, n° 209).
D: BCUF, ms. L 948, un volume cartonné, dos toile, de 60 pages de papier mesurant 225 mm de large sur 365 mm de haut, contenant diverses notes en allemand et en français sur l’histoire ecclésiastique du pays de Vaud. Ecriture du XIXe siècle. Au bas de la p. 51, on lit la date: « 8 Febr. 1856 ». Contient entre autres textes: 1) p. 38, 2e colonne: Les noms et dates des derniers evesques trouvées dans l’Histoire de la descendance des evesques de Lausanne et dans les archives du Pays de Vaud à Berne, soit catalogue des évêques de Lausanne par Samuel Gaudard, de saint Amédée à Sébastien de Montfalcon; texte sur deux colonnes: d’une part, Noms et dates trouvés dans l’histoire de la descendance des evesques de Lausanne, d’autre part, Noms et dates trouvés dans les actes; 2) p. 39, 2e colonne: Annotationes de episcopis qui Aventici sepulti sunt et eos seqq., soit début du catalogue des évêques de Lausanne par Samuel Gaudard, de Manerius à Superius; 3) p. 40-48: Canonici /20/ capituli Lausannensis, soit catalogue des chanoines de Lausanne par Samuel Gaudard; 4) p. 48-50: Abbates et priores du Pays de Vaud bernois, soit listes des abbés et prieurs du pays de Vaud par Samuel Gaudard.
E: AELGF, copies non classées de Jean Gremaud relatives à l’évêché de Lausanne, carton II, mappe concernant le chapitre de Lausanne, un cahier de 8 folios de papier mesurant 220 mm de large sur 345 mm de haut, intitulé Catalogus venerabilium dominorum canonicorum insignis ecclesiae cathedralis Lausannensis..., etc. (même titre que BCUL, ms. H 57). La page de titre porte en outre, à l’encre rouge: « Copie complète, mais disposée dans un ordre différent de celui de l’original. Nov. 1859. J. Gremaud ». En effet, Gaudard indiquait, en regard de chaque année, les noms des chanoines attestés; en revanche, Gremaud a constitué une liste de chanoines en regard de laquelle il a noté pour chacun d’eux l’année ou les années où il est attesté (cf. Maxime Reymond, Les dignitaires..., p. 239).
Jean-Baptiste Plantin, Description et petit chronique de la ville de Lausanne.
A: BCUL, ms. F 1069, un volume relié parchemin, de 126 folios de papier paginés de 1 à 252, mesurant 165 mm de large sur 256 mm de haut, portant au dos Plantin, varia, sur le plat supérieur « A Mr Dind, ministre du St-Evangille et pasteur à Bercher 1789 » (David-Philibert Dind, pasteur de Bercher de 1787 à 1802), manuscrit autographe, contenant: 1) p. 1-2: extraits de divers ouvrages, en particulier de Samuel Chappuzeau, L'Europe vivante ou relation nouvelle, historique et politique de tous ses Estats, 1re et 2e éditions, Genève, 1669 et 1671, et de Guillaume Paradin, Chronique de Savoie; 2) p. 3-14: Jean-Baptiste Plantin, Description de la ville de Lausanne, datée de Savigny, janvier 1660; 3) p. 15-17: Jean-Baptiste Plantin, De Antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus ab eodem authore, (janvier 1660); 4) p. 19-177: Petit Chronique de la ville de Lausanne recueilli de divers vieux manuscripts et autheurs par Jean Baptiste PLANTIN, bourgeois et natif de Lausanne, et à présent ministre au Chateau d’Oex, en l'an MDCLVI, manuscrit autographe, contenant: a) p. 21-25: Préface « aux nobles, sages, prudens et très honnorés seigneurs Messeigneurs le Bourmaistre, Banderets et senateurs du Conseil de la ville et cité de Lausanne », datée de Château d’Œx, le 14 septembre 1656; b) p. 26-27: Jean-Pierre Ier Dapples (1616-1704, régent de la 3e classe du collège et médecin), Souhait pour la cité de Lausanne, 10 alexandrins français, et leur traduction en hexamètres dactyliques latins, intitulée Votum pro civitate Lausannensi; c) p. 31-177: texte de la chronique, avec pagination originale de 1 à 149; 5) p. 177-183: continuation, de 1656 à 1695, /21/ du Chronique de la ville de Lausanne, de la main de J.-B. Plantin, sous forme d’annales, accompagnées d’extraits de l’ouvrage de Melchior Adam, Decades duae continentes vitas theologorum exterorum principum, qui Ecclesiam Christi superiori seculo propagarunt et propugnarunt, Francfort, 1618, et d’une continuation de la liste des baillis de Lausanne; 6) p. 185-243: copies et extraits de documents divers relatifs à Lausanne et à ses évêques, de la main de J.-B. Plantin, contenant en particulier: a) p. 188-190: extraits du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium d’Emmanuel Herrmann; b) p. 221-234, 240-242: notes en latin sur l’histoire de l’Académie de Lausanne de 1537 à 1691, continuées par diverses mains jusqu’en 1800; 7) p. 245-251: (en commençant par la fin) notes diverses tirées de Samuel Guichenon, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoye, Lyon, 1660.
B: ACV, Bu 19 (ancienne cote: Lausanne, Layette 109 A, n° 3462), un cahier de 76 folios de papier mesurant 210 mm de large sur 320 mm de haut, dont 110 p. écrites et numérotées de 1 à 18, I à VIII et 1 à 94, recouvert d’une feuille de parchemin provenant d’un rouleau de reconnaissances en latin de la région de Cully, datant apparemment du XVe siècle, le tout placé dans un cartonnage du XIXe siècle portant des indications de la main de l’archiviste Pierre-Antoine Baron: le parchemin de couverture intérieure porte, de la main dudit archiviste: « Lay. 109 A. Lausanne N° 3462. Description de la ville de Lausanne, son antiquité, situation, gouvernement, de l’antiquité et origine de son episcopat. Petit Chronique de la ville de Lausanne; le tout rédigé par Jean-Baptiste Plantin, pasteur à Château d’Oex, l’an 1656. Manuscrit autographe de Plantin. Reconnus et replacés aux Archives cantonales de l’Etat de Vaud, dans les salles de la Tour du clocher de la Cathédrale de Lausanne, le 27 décembre 1852, par A. Baron, archiviste ». La première page, non numérotée, porte le même texte, de la même main. Manuscrit autographe, contenant: 1) p. 1-14: Jean-Baptiste Plantin, Description de la ville de Lausanne, Savigny, 1660; 2) p. 15-18: Jean-Baptiste Plantin, De antiquitate et origine Lausann. Episcopatus Brevis discursus..., Savigny, 1660; 3) p. I-VIII: Petit chronique de la Ville de Lausanne recuilli de divers vieux manuscripts et autheurs par Jean-Baptiste PLANTIN, bourgeois et natif de Lausanne et à present ministre au Chasteau d’Oex en l’an MDCLVI, préface de l’auteur et poème de Jean-Pierre Dapples; 4) p. 1-91: Jean-Baptiste Plantin, Petit Chronique de la Ville de Lausanne, texte; 5) p. 92-94: Notes d’une autre main (peut-être celle de Samuel Gaudard), relatives à un diplôme impérial donné à Genève le 25 octobre 1442 en faveur de l’Eglise et évêché de Lausanne, et à l’arbitrage entre Zurich et les autres cantons suisses auquel l’évêque Georges de Saluces a participé en 1443. /22/
D’autre part, J.-B. Plantin offrit, le 11 janvier 1676, à Messieurs de Lausanne, un exemplaire de sa chronique de la ville de Lausanne (B. Dumur, dans MDR, 2e série, t. IX, 1911, p. 48). S’agit-il de l’un des manuscrits mentionnés ci-dessus, ou d’un troisième, revu et corrigé ? Rien ne permet d’en décider.
Jean-Baptiste Plantin, De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus, Savigny, 1660.
A: BCUL, ms. F 1069, p. 15-17.
B: ACV, Bu 19, p. 15-18.
Jean-Baptiste Plantin, Description de la ville de Lausanne, Savigny, janvier 1660.
A: BCUL, ms. F 1069, p. 3-14.
B: ACV, Bu 19, p. 1-14.
Editions: Rodolphe Blanchet, Lausanne dès les temps anciens, Lausanne, 1864, p. 43-58, d’après le ms. B, avec quelques adjonctions tirées du ms. BCUL F 1071, p. 7-33 (sur lequel voir infra, p. 22-23); autre édition, partielle, dans Jean-Baptiste Plantin, Abbregé de l’histoire generale de Suisse ..., Genève, 1666, p. 484-508.
[Jean-Baptiste Plantin], Lausanna restituta sive brevis oratio de Reformatione Lausannae A. D. 1536 facta, quam N. Nicolaus Tscharnerus H. B. Nobilissimi ac Magnificentissimi D. B. Tscharneri, Lausannensis praefecti, filius publice in magno templo pronuntiavit, cum vernales promotiones ibidem celebrarentur 5 Aprilis MDCLXV, [Lausanne, 1665], imprimé de 16 p. in-8°.
Traduction française manuscrite:
BCUL, ms. A 911/7, f. 1-14 (cf. C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits d’Abraham Ruchat, p. 35).
[Jean-Baptiste Plantin], De l’antiquité de la ville de Lausanne.
A et B: Voir p. 20-21.
C: BCUL, ms. F 1071, un volume cartonné, dos basane, de 94 folios de papier paginés, mesurant 167 mm de large sur 235 mm de haut, ayant appartenu à François-Rodolphe de Dompierre (1775-1844), promoteur des fouilles et créateur du musée d’Avenches. Ce manuscrit, formé en réalité de deux copies de deux mains différentes (p. 1-92, 93-188) mais qui se complètent, contient: 1) p. 1-7: De l’Antiquité de la Ville de Lausanne; 2) p. 7-33: Description de la ville de Lausanne; 3) p. 33-188: De l’origine et antiquité de l’évesché de Lausanne et de ses Evêques, comme aussi de diverses choses arrivées de leurs temps. /23/
Les annales qui terminent l’ouvrage vont sans changement d’écriture jusqu’au 28 décembre 1703 (installation de Jean-Pierre Dapples en qualité de professeur de grec à l’Académie de Lausanne).
D: BCUL, ms. F 1071 bis, un volume relié plein parchemin, de 109 folios de papier paginés en partie, mesurant 160 mm de large sur 215 mm de haut, comportant des annotations de Gabriel Seigneux de Correvon (1695-1775) et d’Abraham Ruchat (1680-1750). La première page du texte porte les annotations suivantes, de la main de Gabriel Seigneux de Correvon: « J’ay acheté ce MSCrit du Sr Franc 1/2 Ecu bl. en 1720. Seigneux, Châtelain de Chapitre, conseiller en 1723 et Bourcier en 1740. Banderet en 1772, le 24 mars 1766 nommé à la charge de Bourgmaitre. Ce MSC qui est environ de l’an 1680 est de feu Mr. Plantin Grand Ministre à Lausanne, fils de l’auteur de la Chronique du Pays de Vaud et sans doute d’apres les MSC qu’il avoit laissés. Ce qu’il contient n’a jamais vu le jour; je l’ay communiqué à Mr. le Professeur Ruchat, qui en a tiré bien des choses pour sa grande histoire de Suisse. Les nottes et corrections qui sont en marge sont de sa main ». Ce manuscrit contient en outre une lettre signée A. Duplan, président de l’Académie chablaisienne, datée de Thonon-les-Bains, le 30 octobre 1904, adressée à Aloys de Molin (1861-1914), conservateur des manuscrits de la Bibliothèque cantonale, lettre indiquant que le volume se trouvait au début du XXe siècle entre les mains d’un membre de la famille de Blonay. Contenu: 1) 2 folios non numérotés: De l’Antiquité de la Ville de Lausanne; 2) p. 1-18: Description de la Ville de Lausanne; 3) p. 19-176: De l’origine et antiquité de l’Evêché de Lausanne, et de ses evesques, comme aussi de diverses choses arrivées de leurs temps; 4) p. 177-195: Copie de divers documents relatifs à l’histoire de Lausanne; 5) p. 196: Catalogue des Seigneurs Ballifs de Lausanne depuis l’année 1536 jusqu’à l’année présente 1703. Fait ce mois d’Octob. 1703; 6) p. 197: Suplement de l’Origine et Antiquité de l’Evesché de Lausanne et de ses Evêques comme aussi de diverses choses arrivées de leurs temps, pris en partie de l’Abregé de l’histoire ecclesiastique du Pays de Vaud fait par Mr. A. Ruchat M.D.S.E. et présentement Principal à Lausanne; le titre seul, postérieur à 1721, année où Ruchat fut nommé principal à Lausanne. Cette dernière partie n’est pas de la même main que le reste du volume.
Le texte de ce manuscrit est un peu plus long que celui du ms. F 1071. Outre les pièces justificatives, il contient plusieurs développements polémiques sur les prétentions des comtes et ducs de Savoie sur la ville de Lausanne, développements qui ne se trouvent pas dans le ms. Dompierre. En revanche, il ne contient des annales que jusqu’en 1696, et ces annales sont différentes de celles du ms. F 1071 à partir de 1691 (mort de Samuel Girard des Bergeries) exclusivement. /24/
E: BCUL, ms. F 34/5 (décrit par C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits d’Abraham Ruchat, p. 80-82), f. 96-107, fragment d’une copie, avec quelques modifications de style, de la partie intitulée De l’Origine et antiquité de l’evesché de Lausanne et de ses evesques, comme aussi de diverses choses arrivées de leurs temps; ce fragment, paginé originairement de 21 à 44, comprend les années 452 à 1248 environ.
Frédéric Bergier, De l’Antiquité de la ville de Lausanne.
A: BBB, ms. hist. helv. XII 94, un volume cartonné, dos et coins parchemin, de 141 folios de papier mesurant 197 mm de large sur 250 mm de haut, dont 173 pages écrites et numérotées, intitulé De l’antiquité de la ville de Lausanne, commencé d’ecrire le samedi 5 décembre 1767; au début, cachet de l’auteur et dessin colorié des armoiries de la ville de Lausanne; contenu: 1) p. 1-142: De l’antiquité de la ville de Lausanne; 2) p. 143-145: liste des baillis bernois de Lausanne; 3) p. 146-149: liste des anciens baillis de Vaud de 1270 à 1536; 4) p. 150-151: généalogie des comtes de Gruyère; 5) p. 152-159: premiers magistrats de la ville de Lausanne; 6) p. 160-163: liste des avoyers de Berne; 7) p. 164-166: liste des avoyers de Fribourg; 8) p. 167-168: liste des Grands ministres de la ville de Lausanne; 9) p. 169-173: liste des professeurs de l’Académie de Lausanne.
Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, Histoire abrégée de l’évêché de Lausanne et de ses évêques pendant leur résidence endite ville, 1786.
A: Collection de M. Gottlieb Siegfried, à Liebefeld (BE), un volume cartonné de 92 folios de papier paginés, mesurant 207 mm de large sur 328 mm de haut, muni d’un ex-libris de l’auteur, contenant: 1) p. 1-134: Histoire abrégée de l’évêché de Lausanne et de ses evêques pendant leur résidence endite ville; 2) p. 135-176: Notice de l’Eglise et de l’evêché de Lausanne; 3) p. 177: table.
B: BCUL, ms. H 56, copie complète.
C: BBB, Mül. 580, n° 4, copie de la seconde partie.
Jehan Pazche, Denombrement des evesques de Lausanne recueilli de divers autheurs.
A: BCUL, ms. H 61, un volume cartonné, dos parchemin, de 107 folios de papier paginés mesurant 220 mm de large sur 340 mm de haut, portant au dos: Antiquités du pays de Vaud, Chr. de Pache, sur le plat supérieur une étiquette déchirée portant: « [------] Pasche [-----] M. Morel-Fatio [------] Bibliothèque cantonale » (sans doute Arnold Morel-Fatio, 1812-1887), et à l’intérieur de la couverture: « Ce livre appartient à Henri de Dompierre, banneret de /25/ Payerne » (né le 3 janvier 1733, élu banneret de Payerne en 1784, père de François-Rodolphe de Dompierre); contenu: 1) p. 3-52: Denombrement des evesques de Lausanne recueilli de divers autheurs par le Sr Jehan Pazche, alias Pazze l’aisné, capitaine et bourgeois de Morges, de Henri Ier à Jean-Baptiste de Strambino; 2) p. 59-94: Designation des fieds nobles et hommages nobles faits et prestez aux reverends peres en Christ et seigneurs les seigneurs jadis par la grace de Dieu evesques de Lausanne, tant à leur nom et en leur faveur qu’au nom et en faveur de leur Eglise de Lausanne et de leurs successeurs en icelle par plusieurs seigneurs, chevalliers et donzels du Pays de Vaux et lieux circonvoisins aux siècle douzieme et treizieme, soit régestes de prestations d'hommages et de reconnaissances féodales des XIIIe et XIVe siècles, tirés du recueil actuellement coté ACV, Ac 3, et pourvus de dessins d'armoiries; 3) p. 95-103: Designation de quelques hommages lieges faits et prestez aux jadis seigneurs evesques de Lausanne, tant à leur nom qu’au nom de leurdite Eglise de Lausanne et de leurs successeurs en icelle, par plusieurs citoyens roturiers et non nobles du pays de Waud aux siecles douzieme et treisieme; ces reconnaissances sont, comme les précédentes, des XIIIe et XIVe siècles et proviennent également du recueil ACV, Ac 3; 4) p. 103-104: Roolle des citoyens de Lausanne qui doivent annuellement en la feste de l’Assumption de la Bienheureuse Vierge Marie de la cire à l’evesque de Lausanne, comme aussi les assignations sur lesquelles ladite cire est deue à raison de la faute par eux perpetrée avec Girard de Bière feu major de Lausanne, en la feste de St-Laurent de l’année courante 1313, à cause de quoy ils sont tous hommes lieges de l’Eglise de Lausanne, dont il y en a pour chaquun d’eux actes dressez, bien faits, bien couchez et bien seellez, tiré du recueil ACV, Ac 3, fol. 116 (cf. MDR, t. XIX, p. 513-514); 5) p. 107-144: généalogies de quelques familles savoyardes, bressanes, genevoises et vaudoises, telles que La Baume, Dortans, Cossonay, la Sarraz, Challant, etc., tirées en grande partie de Samuel Guichenon, Histoire de Bresse et de Bugey, Lyon, 1650; 6) p. 145-146: Henri de Dompierre, Genealogie de la Maison de Dompierre, autographe; 7) p. 147: Rolle des Vidonnes de Moudon; 8) p. 149-150: Les chastelain de Moudon sous les gouverneurs de Vaud; 9) p. 155-160: Extraict du crenet du baron de Cosonay consernant ses vassaux, recognut en l’annee 1377, signé d’Esloy; 10) p. 165-174: liste des baillis de Vaud, 1281-1536; 11) p. 175: liste des baillis bernois de Moudon, 1536-1565; 12) p. 179-187: Qui tenentur interesse in sancta sinodo celebranda Lausanne die mensis pr [scil.: die martis post] dominicam de Quasimodo sex decimo mensis aprilis anno Domini MCCCC 9° tercio, copie tirée de ACV, AVL Corps de Ville A 181; cf. Etienne Clouzot, Pouillés des provinces de Besançon, de Tarentaise et de Vienne, Paris, 1940, p. XXXVIII; 13) p. 191: Memoire touchant dame Louyse de Savoye, femme de N. Hugues de Chalons, seigr de Noseroy, qui mourût à /26/ Orbe en 1503, tiré de Samuel Guichenon, Histoire généalogique de la royale Maison de Savoye, Lyon, 1660, p. 561-562; 14) p. 197-204: Rolle des chapitres tenu à Lausane par comendement des evesques, commencé en l’année 1048, soit listes de chanoines de Lausanne en 1048, 1166, 1220, 1230,1296, 1339, 1378, 1390, 1402, 1440, 1450, 1466, 1480, 1496, 1502, 1516, 1532; 15) p. 209-210: Descendence des Maisons de Gumoens et Cublan. Les numéros 1, 5, et 7-14 sont de la même main, probablement celle de Jean Pasche lui-même; le scribe des nos 2-4 a certainement travaillé pour Pasche, car ces pages sont annotées par lui; le n° 6 est de la main de Henri de Dompierre; il n’a pas été possible d’identifier l’auteur et le scribe du n° 15.
B: Bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier, ms. H 97, t. 15, n° 78, un feuillet de papier intitulé Recueil des evesques de Lausanne par le Sr Pasche de Morges; provenance: papiers de l’historien Samuel Guichenon.
Decreta et constitutiones synodales ecclesiae et episcopatus Lausannensis per diversos praesules editae et recenter per illustrissimum et reverendissimum in Christo patrem et dominum F. Joannem Baptistam de STRAMBINO ex comitibus Sancti Martini, Dei et apostolicae Sedis gratia episcopum et comitem, Sacrique Romani Imperii principem, nec non Majoris SS. Mauritii et Lazari Crucis equitem, confirmatae et approbatae anno a virgineo partu MDCLXV 4. septembris, Fribourg, D. Irrbisch, s.a., p. 148-163: Catalogus episcoporum Ecclesiae Lausannensis ex variis monumentis collectus; p. 182-184: Instrumentum consecrationis ecclesiae cathedralis Lausannensis, 5 octobre 1271, remontant à un original en parchemin daté du 20 octobre 1275, conservé dans les archives de la famille de Loys, éd. et commenté par Maxime Reymond, dans RHES, t. IV, 1910, p. 259-271.
Un exemplaire de cet imprimé, conservé à la BCUF, ms. L 723, comporte en outre des additions manuscrites contenant les règlements édictés par les successeurs de J.-B. de Strambino jusqu’en 1863, et des catalogues des évêques de Lausanne, de Genève et de Bâle rédigés au XIXe siècle.
Lausanna sacra.
A: BCUF, ms. L 148, un volume cartonné, dos et coins parchemin, avec un ex-libris de l’abbaye d’Hauterive, de 55 folios de papier mesurant 142 mm de large sur 177 mm de haut, dont: 1) 1 folio de garde; 2) 1 folio portant le titre Lausanna sacra; 3) 3 folios contenant une table des matières; 4) 1 folio blanc; 5) 2 folios contenant la préface, intitulés Ad Lectorem; 6) 42 folios paginés de 1 à 83, contenant: a) p. 1-79: Catalogue des évêques /27/ de Lausanne de Protasius à Jean-Baptiste de Strambino; dernier événement mentionné: translation des reliques de saint Victor le 11 mai 1664; b) p. 79-81: première continuation, de la mort de Jean-Baptiste de Strambino (29 juin 1684) à l’avènement de Claude-Antoine Duding, entré à Fribourg le 4 juillet 1717; c) p. 81-82: deuxième continuation, de la mort de Claude-Antoine Duding (16 juin 1745) à l’entrée à Fribourg de Joseph-Nicolas de Montenach le 8 avril 1759; d) p. 82-83: troisième continuation, de la main de Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, de la mort de Joseph-Nicolas de Montenach (12 mai 1782) à la consécration de Bernard-Emmanuel de Lenzbourg (24 août 1783); 7) 1 folio blanc; 8) 3 folios écrits de la main de Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, intitulés: Cathalogus episcoporum Lausannensium depromptus ex novo tractatu de eisdem dato per R.P. Le Jeune Soc. Jesu anno ..., contenant simplement la table des matières de cet ouvrage aujourd’hui perdu, qui donne les noms des évêques d’Ericus à Jean de Cossonay et indique une pagination de 1 à 43 (sur l’ouvrage du P. François Le Jeune, voir Haller, t. III, n° 1048).
B: BBB, ms. hist. helv. III 117 (un volume factice, cartonné, intitulé Miscellanea Bernensia Topograph., Hist. Naturalis, Genealogia, Hist. litt., Hist. Eccles., de dimensions et paginations diverses, ayant appartenu à G.-E. de Haller, contenant divers textes, tant manuscrits qu’imprimés), n° 29, 2e partie, un cahier de 60 folios paginés de 1 à 119, mesurant 210 mm de large sur 335 mm de haut, intitulé Lausanna sacra, contenant une copie du ms. précédent jusqu’à Joseph-Nicolas de Montenach; provenance: copie exécutée entre 1764 et 1770 par B.-E. de Lenzbourg à l’intention de G.-E. de Haller (BBB, ms. hist. helv. III 183, p. 194, B.-E. de Lenzbourg à G.-E. de Haller, Hauterive, 2 février 1764; ms. hist. helv. III 188, p. 633, du même au même, Hauterive, 3 avril 1770; Haller, t. III, p. 330-331, n° 1047). Le Katalog der Handschriften zur Schweizergeschichte der Stadtbibliothek Bern, Berne, 1895, p. 82, fait des deux parties de ce n° 29 une seule, et lui donne le titre de la première, Lausanna sancta, qui est une liste des évêques de Lausanne considérés comme saints.
[Jean-Baptiste de Strambino], Series episcoporum Lausannensium ab anno 310.
A: Bibliothèque municipale de Bourg-en-Bresse, ms. 59, un volume relié parchemin, portant au dos Armoiries épiscopales, de 159 folios de papier paginés en partie, mesurant 200 mm de large sur 310 mm de haut, contenant: 1) p. 1-55: armoiries et généalogie de la famille de Strambino des Comtes de St-Martin; 2) p. 56-73: Series DD. Episcoporum & Abbatum ex familia S. Martini; 3) p. 74-75: Membres de la maison de Valpergue ayant /28/ été d’Eglise; 4) p. 76-77: Membres de la maison de Challant ayant été d’Eglise; 5) Membres de la maison de Castromonte ayant été d’Eglise; 6) p. 80-254: Lausanna, soit: a) p. 80: Introduction; b) p. 81: Pouillé du diocèse; c) p. 82-90: Index Ecclesiarum Parochialium Lausannensium; d) p. 91: Note sur Jean-Baptiste de Strambino, certifiée conforme de la main même de celui-ci; e) p. 92-254: Series Episcoporum Lausannensium ab anno 310; 7) catalogue des évêques de Belley; 8) de Besançon; 9) de Bâle; 10) de Genève; 11) de Maurienne; 12) de Tarentaise; 13) de Sion; 14) d’Aoste; 15) de Turin; 16) de Verceil; 17) d’Ivrée; 18) de Mondovi; 19) de Fossano; 20) de Saluces; 21) d’Asti; 22) d’Alba; 23) d’Aix; 24) de Casale; 25) de Nice; 26) armoiries des cantons et villes suisses de Zurich, Berne, Lucerne, Uri, Unterwald, Zoug, Schwyz, Soleure, Fribourg, Glaris, Schaffhouse, Appenzell, Bâle, St-Gall, Valais, Avenches, Baden, Genève, Lausanne; provenance: légué à la Bibliothèque de Bourg-en-Bresse par Jean-Irénée Depéry, évêque de Gap de 1844 à 1861; le ms. se trouvait encore aux archives de l’évêché de Lausanne à Fribourg en 1769, année où un moine d’Hauterive en a tiré divers passages en se référant à un aliquo manuscripto penes reverendissimum dominum episcopum modernum Jos. Nicol. a Montenach (BBB, Mül. 580/5, p. 9-12). Sur ce ms., voir aussi Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France: Départements, t. VI, Paris, 1887, p. 232-233.
Franciscus Haffner, Der klein Solothurner allgemeine Schaw-Platz historischer Geist- auch Weltlicher vornembster Geschichten und Handlen, welche sich von Anfang der Welt biss auff gegenwärtige Zeit in Helvetien, Teutschland ... auch andern Orthen zugetragen..., Soleure, Joh. Jac. Bernhardt, 1666, Ire partie, p. 187-190: Catalogus oder gewisse Verzeichnuss aller Bischoffen zu Losannen.
Caspar Lang, Historisch-Theologischer Grund-Riss der alt- und jeweiligen christlichen Welt, bey Abbildung der alten und heutigen Christlich-Catholischen Helvetia und sonderbahr des alten christlichen Zürichs. Erster Theil, das ist: Grundlich historisch-theologische Erweisung, wie mit der gantzen Christlich-Catholischen Welt, auch die gantze alte christliche Helvetia, und das gantze von dem Aller-höchsten so hochgesegnete Schweytzerland und in diesem besonders die alte lobliche Statt Zurich von der Zeit ihres ersten christlichen Liechts, biss auff Marti Luther, Ulrich Zwinglin und ihre Anhänger, kein andere christliche, als die heutige Röm. Catholische Religion immer fort und fort geglaubt, gelehrt und in dem Werck selbsten geübet habe, etc., Einsiedeln, J. H. Ebersbach, 1692, p. 668-670: Register der Bischöffen zu Losanna. /29/
Abraham Ruchat, Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, où l’on void I. La Succession chronologique et la vie des evêques de Lausanne, et généralement II. Tout ce qui s’y est passé de plus considérable depuis l’établissement du christianisme jusqu’à nôtre tems. Accompagné de trois autres petites pièces dont on verra le titre au revers de la page (I. Dissertation sur l’origine des noms des principaux lieux de la Süisse, et en particulier du Pays de Vaud. II. Liste des anciens baillifs de Vaud sous les comtes et les ducs de Savoïe, depuis l’an 1270 jusqu’à l’an 1536. III. Gènèalogie des anciens comtes de Gruyère, depuis l’an 1080 jusqu’à l’an 1535). Par A' R', M[inistre] d[u] S[aint] E[vangile], Berne, chez N.E. Haller, 1707, 8 f. + 148 p. in-16.
Exemplaire interfolié et annoté par l’auteur: BBB, Mül. 56 (décrit dans G. Santschi/G. Roth, Catalogue des manuscrits d’Abraham Ruchat, p. 116).
Exemplaire interfolié et annoté par Charles-Guillaume Loys de Bochat: BCUL, ms. H 326, un volume cartonné, dos basane, portant « Ruchat. Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, de 148 p. imprimées mesurant 95 mm de large sur 192 mm de haut, interfoliées de 78 folios de papier mesurant 173 mm de large sur 232 mm de haut, portant des annotations de la main de Charles-Guillaume Loys de Bochat.
Copies manuscrites de ce volume à la BBB, ms. hist. helv. III 174 (par G.-E. de Haller) et à la BCUL, IS 1929, t. XXXV (par Jean-Siméon-Henri Gilliéron).
Copies manuscrites non annotées de l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud à la BCUL, IS 2032 et 3801; BCUF, ms. L 502.
Les annotations de Ruchat et de Loys de Bochat ont été reprises en partie et combinées avec des additions de l’éditeur dans la seconde édition de l’Abrégé, intitulée: Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud; où l’on voit I: la succession chronologique et la vie des évêques de Lausanne et II. tout ce qui s’est passé de plus considérable depuis l’établissement du christianisme jusqu’au dix-huitième siècle, par Abraham Ruchat. Edition nouvelle, accrue d’additions nombreuses faites sur le manuscrit de l’auteur, de notes de Loys de Bochat, et de notes de M. [Charles-Philippe] Dumont, bibliothécaire à l’Académie de Lausanne. A Nyon, en Suisse, chez l’éditeur, M. Giral-Prélaz. A Paris, chez Risler, rue de l’Oratoire, et chez Cherbuliez, rue Seine-St-Germain. A Lausanne, chez Marc Ducloux, 1838, 190 p. in-12.
Abraham Ruchat, Histoire du Pays de Vaud depuis l’an 412 jusqu’à l’an 1700, Ire version: BCUL, ms. F 34/5, f. 41-64, et BBB, ms. hist. helv. IV 85, Ire partie, p. 49-54 (décrit dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits ..., p. 80 et 103). /30/
Abraham Ruchat, Histoire du diocèse de Lausanne et de la Suisse romande, 2e version: BBB, ms. hist. helv. III 175, Ire partie, p. 1-160; ms. hist. helv. IV 85 et IV 86, passim; BCUL, ms. F 34/1 et F 34/4, passim; ibid., ms. A 911/3, passim (décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits ..., p. 27, 55, 79, 99, 103, 127-129).
Abraham Ruchat, Histoire des troubles arrivez dans le diocese de Lausanne, à l'occasion de l'élection d'un nouvel evêque, dans les années 1472, 1473, 1474: BBB, ms. hist. helv. III 175, 2e partie (décrit dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 99).
Abraham Ruchat, Essai historique sur les monnoyes du Canton de Berne, et en particulier sur celles des anciens evêques de Lausanne: 1er état à la BCUL, ms. A 911/5, f. 197-209; 2e état ibid., ms. C 2138; état définitif à la BBB, ms. hist. helv. III 175, 5e partie (mss. décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 34, 48, 100).
Abraham Ruchat, Monumenta Lausannensia quatuor, primo excepto, hactenus inedita. I. Chronicon vetus ab anno 455 ad annum 581 inclusive, auctore S. Mario Lausannensi episcopo. II. Chronicon e Chartulario Lausannensi excerptum, ab anno 501 ad annum 1240. III. Chronicon episcoporum Lausannensium ab anno 500 usque ad annum 1536. IV. Bullarium Lausannense, sive chartae, diplomata, epistolae etc. imperatorum, regum, paparum, principum et episcoporum ab anno 815 ad annum 1536. Omnia collegit, recensuit et brevibus notis auxit A[braham] RUCHAT, V[erbi] D[ivini] M[inister], in Academia Lausannensi Humaniorum Litterarum Eloquentiaeve Professor et Gymnasiarcha [ces 6 derniers mots biffés en 1733 et remplacés par] S[acro-] S[anctae] Theologiae Professor. Contenu de la IVe partie: Articulus Ius. Chartae Lausannenses, soit 67 chartes et fragments relatifs à l’évêché de Lausanne, 815-1536; Articulus secundus, ubi chartae abbatiae quondam Paterniacensis, ordinis Cluniacensis, soit 12 pièces, 962-1435; Articulus III. Ubi chartae abbatiae quondam Altocristensis, ordinis Cisterdensis, soit 13 pièces, 1134-1273; Articulus IV. Ubi chartae abbatiae quondam Romani Monasteriensis, soit 6 pièces, 1011-1289; Articulus quintus, ubi miscellanea ad ecclesiasticam Helvetiae historiam pertinentia, soit 10 pièces, 1045-1249; Articulus sextus, ubi miscellanea ad civilem Helvetiae historiam pertinentia, soit 5 pièces, 1250-1274. Manuscrit dispersé entre les mss. BBB, ms. hist. helv. IV 86, p. 497-632, IV 87, p. 517-594; BCUL, ms. F 34/3 et F 34/5 passim (décrit dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 59-78, 81-82, 104-114, 119-126). /31/
Copies des trois chroniques:
B: AELGF, un volume cartonné de 113 pages numérotées, mesurant 170 mm de large sur 220 mm de haut, intitulé Receuil de trois anciennes chroniques de l’evéché de Lausanne. I. Chronique de l’eveque Marius depuis 455 en 581. II. Chronique extraite du Cartulaire de l’Evéché de Lausanne par Cuno d’Estavayer prevot du Chapitre, depuis 501 en 1239. III. Chronique abrégée depuis 500 en 1536; ouvrage anonime; copie exécutée avec quelques corrections en 1756 par B.-E. de Lenzbourg, futur évêque de Lausanne, alors moine d’Hauterive; ce ms. a été ensuite remis à la bibliothèque de l’Evêché de Lausanne; l’abbé Jean-Joseph Dey, historien fribourgeois, l’a eu longtemps entre les mains et y a inscrit son nom en 1841.
C: BBB, ms. hist. helv. III 172 (décrit supra, p. 7), p. 5-48, 71-170, copie exécutée par l’historien bernois Isaac Gottlieb Walther.
Copies avec essais de reconstitution de la IVe partie (Bullarium Lausannense):
D: BBB, ms. hist. helv. II 47 (un volume cartonné de 249 folios de papier paginés, mesurant 205 mm de large sur 304 mm de haut, intitulé: Collectio diplomatica XI), p. 1-190, compilation des trois chroniques se trouvant dans le ms. hist. helv. IV 86, p. 497-594, des pièces d’archives copiées ibid., p. 599-632, et de celles dispersées dans le ms. hist. helv. IV 87, les mss. BCUL F 34/3 et F 34/5.
D´: Aargauische Kantonsbibliothek, ms. Z 1, t. 8 (décrit supra, p. 6), p. 1-211, copie du ms. précédent, enrichie de notes de B.-F. Zurlauben, indiquant en particulier quelles sont les chartes transmises par ce dernier à l’érudit allemand Georg Wilhelm Zapf pour l’édition de ses Monumenta anecdota historiam Germaniae illustrantia, Augsbourg, 1785: c’est donc par l’intermédiaire de ce ms., copie au 3e degré, que des extraits du Cartulaire de Lausanne ont été imprimés pour la première fois au XVIIIe siècle (cf. Haller, t. V, p. 8-9, n° 13).
D´´: BCUL, ms. F 1060, un volume cartonné de 358 pages de papier mesurant 223 mm de large sur 352 mm de haut, copie exécutée d’après le ms. d’Aarau en 1851 pour le Conseil de l’Instruction publique du Canton de Vaud; les 93 dernières pages contiennent des copies de chartes des archives de l’Isle. Sur ce ms., voir aussi C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 17.
Autres copies:
E: BCUL, ms. F 1059, un volume cartonné de 95 pages de papier mesurant 165 mm de large sur 205 mm de haut intitulé Monumenta Lausannensia quatuor, primo excepto hactenus inedita... ex manuscriptis docti supradicti Ruchat in bibliotheca Bernensi depositis hanc copiam transcripsit et multis notis propriis ampliavit Ph. Bridel Minnidunensis, V[erbi] D[ivini] Minister et nunc pastor /32/ aecclesiae Castrodunensis, vulgo Chateau d’Oex, 1800. Sacra recognosces annalibus eruta nostris, copie annotée, par Philippe-Sirice Bridel, des parties conservées dans les mss. BBB, ms. hist. helv. IV 86 et IV 87; parmi les chartes, Bridel n’a transcrit intégralement que les pièces inédites dont il ne possédait pas lui-même de copie, renvoyant pour les autres à l’ouvrage de Zapf ou à ses propres manuscrits: il possédait alors les volumes aujourd’hui cotés BCUL, mss. F 34/1-5 (cf. C. Santschi/G. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 14 et 49).
E´: BCUL, ms. F 1059 bis, un volume cartonné, dos et coins basane, de 184 folios de papier mesurant 164 mm de large sur 202 mm de haut, portant le même titre que le ms. F 1059, dont il est la copie.
La tradition du texte du Monumenta Lausannensia quatuor peut être représentée par le stemma suivant:
/33/
Abraham Ruchat, Histoire générale de la Suisse, Ire version (vers 1725).
A: BCUL, mss. F 34/2, f. 1-95; A 911/3, f. 168-354; F 34/1, f. 141-148; F 34/2, f. 98-106, 113-151, 152-191; F 34/1, f. 165-166; F 34/2, f. 97; F 34/4, f. 1-75; A 911/3, f. 427-428; BBB, ms. hist. helv. IV 87, p. 975; BCUL, ms. A 911/3, f. 446-464; BBB, ms. hist. helv. IV 87, p. 819, 897-946, brouillons des livres II, III, IV, V, X, XII, XIII (décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 25-27, 53-55, 57-58, 78, 115).
A´: BCUL, IS 2186/1 et A 911/3, f. 2-167, copie mise au net de la préface et des livres I, II, III, IV, V (décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 25 et 86).
Abraham Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, Ire partie [1726-1729].
A: BCUL, ms. A 911/1, fragments autographes d’une première version, correspondant aux livres XV et XVI de la version éditée en 1727-1728, décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 21-22; BCUL, ms. A 911/8, f. 103-108, 6 folios intitulés Mémoires pour des additions à mon Histoire de la Réformation, qui sont repris dans les livres V et VII de cette même partie, décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 48; BCUL, ms. IS 2186/12, traduction française, exécutée par Ruchat en 1708, de la Confession de foi des Eglises de la Suisse... de 1536, ms. décrit dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 91.
Edition: Histoire de la Réformation de la Suisse, où l’on voit tout ce qui s’est passé de plus remarquable depuis l’an 1516 jusqu’en l’an 1556, dans les Eglises des XIII Cantons et des Etats confederez qui composent avec eux le L[ouable] Corps helvétique. Par Abraham Ruchat, M[inistre] D[u] S[aint] E[vangile] et Professeur en Belles Lettres dans l’Académie de Lausanne. Tomes I-VI, Genève, Marc-Michel Bousquet et Comp., 1727-1728. L’édition intitulée Histoire de la Réformation de la Suisse, où l’on voit tout ce qui s’est passé de plus remarquable, depuis l’an 1516 jusqu’en l’an 1556, dans les églises des XIII cantons et des Etats confederez qui composent avec eux le L. Corps Helvétique. Par A' R', M.D.S.E. et Professeur en Belles Lettres dans l’Académie de Lausanne, etc. Tomes I-VI, Genève, chez Henri-Albert Gosse et comp., 1740, est simplement une nouvelle mise en vente de la même composition par un autre libraire, sous une page de titre un peu différente. Non seulement l’auteur n’y a pas mis la main, mais encore il y est donné comme professeur de belles-lettres, alors qu’il était professeur de théologie depuis 1733. /34/
Abraham Ruchat, Histoire de la Réformation de la Suisse, Seconde partie [vers 1729-1744].
A: BCUL, mss. A 911/1 et A 911/2, fragments autographes d’une première version, correspondant aux livres I à X de la version définitive (décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 22-25); BCUL, ms. IS 2186/13, fragment de traduction de la Confession helvétique de 1566 (décrit dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 91).
A´: BBB, ms. hist. helv. III 176-177, copie annotée par l’auteur de la version définitive, vendue en 1857 à la Bibliothèque de la Ville de Berne (cf. C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 8-9, 100-101).
Edition des deux parties, d’après l’édition de 1727-1728, et le manuscrit de la BBB, ms. hist. helv. III 176-177: Histoire de la Réformation de la Suisse par Abraham Ruchat, ministre du Saint Evangile et professeur en belles lettres dans l’Académie de Lausanne: édition avec appendices et une notice sur la vie et les ouvrages de Ruchat, par L[ouis] Vulliemin. Tomes I-VII. A Nyon, en Suisse, chez l’éditeur, M. Giral-Prelaz. A Paris, chez Risler, rue de l’Oratoire; et chez Cherbuliez, rue Seine-Saint-Germain. A Lausanne, chez Marc Ducloux, 1835-1838.
Traduction anglaise résumée: Abraham Ruchat, History of the Reformation in Switzerland, abridged from the French by J. Collinson, Londres, 1845.
Abraham Ruchat, Histoire générale de la Suisse, seconde version [1744-1750].
A: BBB, ms. hist. helv. IV 85, Ire et 2e parties, ms. hist. helv. IV 86, p. 1-248; BCUL, ms. A 911/5, f. 172-188; F 34/4, f. 77-186; IS 4068/7; A 911/3, f. 355-445; BBB, ms. hist. helv. IV 87, p. 755-806, 595-734, 807-896: brouillons des livres VIII-XIV de la version définitive (décrits dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 26-27, 33, 79, 97, 103-104, 114-115).
A´: BBB, ms. hist. helv. IV 83, Ire-4e parties; ms. hist. helv. IV 84, Ire-3e parties; ms. hist. helv. IV 86, p. 249-632; ms. hist. helv. IV 87, p. 1-594: copie mise au net des livres I-VII, XI-XII, des appendices et des pièces justificatives de la version définitive (décrite dans C. Santschi/C. Roth, Catalogue des manuscrits..., p. 101-114).
/35/
III. Index des ouvrages et articles cités
- Wilhelm Arndt, Bischof Marius von Aventicum. Sein Leben und seine Chronik, Leipzig, 1875.
- Eugène Bach/Louis Blondel/Adrien Bovy, La Cathédrale de Lausanne, Bâle, 1944 (Les Monuments d'art et d'histoire de la Suisse. Canton de Vaud, t. II).
- F[erdinand] Ch[ristian] Baur, Die Epochen der kirchlichen Geschichtsschreibung, Tubingue, 1852. Réimpr. anast.: Darmstadt, 1962.
- Jules Baux, « Samuel Guichenon, sa vie, son œuvre et sa correspondance inédite avec les savants de son temps », dans Revue de la Société littéraire, historique et archéologique du département de l'Ain, t. I, 1872, p. 125-137, 157-168, 189-203, 237-245, 305-318, 368-378, 397-409; t. II, 1873, p. 1-7, 97-108, 129-140, 185-189, 193-199, 237-243, 321-333; t. III, 1874, p. 2-21; t. IV, 1875, p. 2-16, 65-77, 145-162, 209-224, 289-307, 354-365; t. V, 1875, p. 2-14.
- Marius Besson, Contribution à l'histoire du diocèse de Lausanne sous la domination franque 534-888, Fribourg, 1908.
- Marius Besson, Recherches sur les origines des évêchés de Genève, Lausanne, Sion et leurs premiers titulaires jusqu'au déclin du VIe siècle, Fribourg/Paris, 1906.
- Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, 1949.
- Marc Bloch, La Société féodale, t. I: La formation des liens de dépendance, Paris, 1939.
- Albert Brackmann, Helvetia pontificia: Provincia Maguntinensis pars II: Dioceses Constantiensis II et Curiensis et episcopatus Sedunensis, Genevensis, Lausannensis, Basiliensis, Berlin, 1927, réimpr. anast. 1960 (Regesta pontificum Romanorum. Germania pontificia, vol. II, pars II).
- Harry Bresslau, Handbuch der Urkundenlehre für Deutschland und Italien, 3e éd., Berlin, 1958-1960, 2 vol. + index.
- [Philippe-Sirice Bridel], « Articles tirés d’un manuscrit intitulé: Matériaux pour une histoire littéraire du Canton de Vaud », dans Le Conservateur suisse ou Etrennes helvétiennes, t. XI, Lausanne, 1824, p. 275-288; t. XII, 1826, p. 442-464.
- Albert Bruckner, Schreibschulen der Diözese Lausanne, Genève, 1967 (Scriptoria Medii Aevi helvetica — Denkmäler schweizerischer Schreibkunst des Mittelalters, XI).
- Albert Büchi, « Die Chroniken und Chronisten von Freiburg im Uechtland » dans Jahrbuch für schweizerische Geschichte, t. XXX, 1905, p. 197-326. /36/
- Hans Buscher, Heinrich Pantaleon und sein Heldenbuch, Bâle, 1946 (Basler Beiträge zur Geschichtswissenschaft, XXVI).
- Robert Centlivres, « Fragments du journal des commissaires bernois (Janvier-mars 1537) », dans RHV, t. XXXIII, 1925, p. 257-269, 289-297, 345-350, 375-380; t. XXXIV, 1926, p. 19-27, 55-59, 88-92; « Addenda et corrigenda », t. XXXV, 1927, p. 27-31.
- Louis de Charrière, Recherches sur les dynastes de Cossonay et les diverses branches de leur famille, Lausanne, 1865.
- Ernest Chavannes, Le Trésor de l’Eglise cathédrale de Lausanne, Lausanne, 1873.
- Collection des procès-verbaux des assemblées générales du clergé de France depuis l’an 1560 jusqu’à présent, publ. par les abbés Duranthon, Du Saulzet et Gandin, Paris, 1767-1780, 9 t. en 10 vol.
- Adolphe Decollogny, « L’armorial des Nobles Fusiliers ou Arquebusiers de Lausanne, 1654 », dans Archives héraldiques suisses, ann. LXXVIII, 1964, p. 11-22.
- Adolphe Decollogny, « Un armorial du XVIIe siècle à Morges », dans Archives héraldiques suisses, ann. LXXVI, 1962, p. 2-8.
- Léopold Delisle, « Anciens catalogues des églises de France », dans Histoire littéraire de la France, t. XXIX, Paris, 1885, p. 386-454.
- Jean Delumeau, « La civilisation de la Renaissance: les progrès de la capacité d’observer, d’organiser et d’abstraire », dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. XIV, 1967, p. 296-314.
- Waldemar Deonna, « La fiction dans l’histoire ancienne de Genève et du Pays de Vaud », dans MDG, t. XXXV, 1929-1935, p. I-XII, 1-179.
- A. Devoucoux, « Les origines et les progrès du Gallia Christiana », dans Mémoires de la Société Eduenne, N.S., t. X, 1881, p. 163-197.
- Jacques Dubois, O.S.B., « La composition des anciennes listes épiscopales », dans Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1967, p. 74-104.
- Louis Duchesne, Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, 2e éd., 3 vol., Paris, 1907-1915.
- Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, texte, introduction et commentaire, 3 vol., Paris, 1886-1957 (Bibliothèque des Ecoles françaises d’Athènes et de Rome, 2e série).
- Benjamin Dumur, « Jean-Baptiste Plantin et sa famille », dans MDR, 2e série, t. IX, 1911, p. 1-105.
- Emmanuel Dupraz, La Cathédrale de Lausanne. Etude historique, Lausanne, 1906. /37/
- Josef Engel, « Die deutschen Universitäten und die Geschichtswissenschaft », dans HZ, t. CLXXXIX, 1959, p. 223-378.
- Hermann Escher, « Ein Reisebericht des Chronisten Johannes Stumpf aus dem Jahr 1544 », dans Quellen zur Schweizer Geschichte, t. VI, Bâle, 1884, p. 233-310.
- Eubel, voir Hierarchia catholica medii et recentioris aevi...
- Richard Feller/Edgar Bonjour, Geschichtsschreibung der Schweiz vom Spätmittelalter zur Neuzeit, Bâle/Stuttgart, 1962, 2 vol.
- Jeannine Fohlen, « Chifflet, d’Achery et Mabillon. Une correspondance érudite dans la deuxième moitié du XVIIe siècle (1668-1675) », dans Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, t. CXXVI, 1968, p. 135-185.
- Eduard Fueter, Geschichte der neueren Historiographie, 3e éd., Munich/Berlin, 1936. Réimpr.: New York, 1968.
- Horst Fuhrmann, « Die Fälschungen im Mittelalter. Überlegungen zum mittelalterlichen Wahrheitsbegriff », dans HZ, t. CXCVII, 1963, p. 529-554, 580-601.
- Baudouin de Gaiffier, « Hagiographie et critique. Quelques aspects de l’œuvre des bollandistes au XVIIe siècle », dans Religion, érudition et critique à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, Paris, 1968.
- Donald-Lindsay Galbreath, Armorial vaudois, Baugy-sur-Glarens, 1934-1936, 2 vol.
- Paul-F. Geisendorf, Les annalistes genevois du début du dix-septième siècle. Savion - Piaget - Perrin. Etudes et textes, Genève, 1942 (MDG, t. XXXVII).
- Niklaus Gerung, gen. Blauenstein, « Chronik der Basler Bischöfe », éd. August Bernoulli, dans Basler Chroniken, hrg. von der Historischen und antiquarischen Gesellschaft in Basel, t. VII, Leipzig, 1915, p. 93-133; « Beilagen », p. 134-159.
- André Gindroz, Histoire de l’instruction publique dans le Pays de Vaud, Lausanne, 1853.
- Arthur Giry, Manuel de diplomatique, Paris, 1925, 2 vol.
- [Christian Wilhelm Glück], Geschichte der Einführung der Nuntiatur in der Schweiz und ihre dargelegte Politik in authentischen Aktenstücken, éd. Ludwig Snell, Baden, 1847.
- Friedrich Haag, Die hohen Schulen zu Bern in ihrer geschichtlichen Entwicklung von 1528 bis 1834..., Berne, 1903.
- Gottlieb Emanuel von Haller, Bibliothek der Schweizer-Geschichte und aller Theile, so dahin Bezug haben, Berne, 1785-1788, 6 vol. + index.
- Hierarchia catholica medii et recentioris aevi..., ed. Conrad Eubel, Patritius Gauchat, Remigius Ritzler, Pirminus Sefrin, Münster/Padoue, 1898-1952, 7 vol. /38/
- L'Histoire et ses méthodes, vol. publ. sous la dir. de Charles Samaran, Paris, 1961 (Encyclopédie de la Pléiade).
- Hans Jakob Holzhalb, Supplement zu dem allgemeinen helvetischen eidgenössischen oder schweizerischen Lexicon, so von weiland Herrn Hans Jakob LEU... in alphabetischer Ordnung behandelt worden, Zurich, 1786-1795, 6 volumes.
- Paul Joachimsen, Geschichtsauffassung und Geschichtsschreibung in Deutschland unter dem Einfluss des Humanismus, Leipzig/ Berlin, 1910 (Beiträge zur Kulturgeschichte des Mittelalters und der Renaissance, VI).
- Louis Junod, éd. de Album Studiosorum Academiae Lausannensis 1537-1837, t. II, Lausanne, 1937.
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INTRODUCTION
LES DÉBUTS DE L’HISTORIOGRAPHIE ECCLÉSIASTIQUE LOCALE
L’historiographie de l’Eglise, comme celle de toutes les autres sociétés humaines, trouve son origine dans le besoin très naturel d’une communauté de commémorer ses membres défunts et méritants, et de garder le souvenir des hauts faits qui ont marqué son passé. Dans la tradition des Eglises locales, ce besoin de commémoration s’est concrétisé très tôt dans la rédaction de listes épiscopales et dans l’élaboration de martyrologes.
Les listes épiscopales, genre qui ressortit davantage à l’érudition qu’à l’historiographie proprement dite, sont une variante chrétienne des listes de prêtres ou de magistrats composées par les savants de l’Antiquité 1. Elles ont d’abord une signification liturgique: l’usage d’inscrire sur des tablettes doubles, à charnières, appelées diptyques, les noms des vivants et des morts, en particulier des évêques, dont on voulait lire les noms à la messe au moment de la prière d’intercession, cet usage est attesté dans l’Eglise chrétienne depuis le IIIe siècle; d’aucuns le font même remonter à l’époque apostolique 2. Il se poursuivra au moyen âge, surtout dans les couvents, les listes de noms étant notées sur des feuilles de parchemin, ou introduites dans des sacramentaires à leur place normale dans le canon de la messe, ou encore groupées en Libri vitae ou Libri confraternitatum 3. /44/ Pour être introduit dans ces listes, il fallait être un bienfaiteur de l’église locale, ou tout au moins être resté dans l’orthodoxie. C’est ainsi que l’on voit certains papes ou certains évêques, considérés comme hétérodoxes ou indignes, biffés de la liste de leurs prédécesseurs et successeurs. Les différences qui existent à cet égard entre les listes d’évêques d’un même siège peuvent être ainsi considérées comme le miroir des luttes doctrinales ou même politiques au sein d’une Eglise: c’est ainsi qu’à Besançon, les listes épiscopales diffèrent selon le jugement porté par leurs auteurs sur la légitimité de certains évêques 4.
Comme on ne pouvait y mentionner que les personnages orthodoxes, ces listes jouèrent un rôle primordial pour attester que le dogme s’était transmis sans altération dans les églises depuis les temps apostoliques. Cette idée a pris une forme bien définie chez Eusèbe de Césarée (vers 267-340), dont la pensée inspiratrice est « l’institution divine de l’Eglise, la transmission régulière de l’autorité, la permanence de la doctrine, la tradition qui règle tout »5. C’est pourquoi son Histoire ecclésiastique, qui est celle des apôtres du Christ et de ceux qui ont recueilli leur enseignement et l’ont transmis sans modification à leurs successeurs, est fondée sur l’énumération des titulaires des sièges épiscopaux considérés comme apostoliques. Ces listes sont tirées pour la plupart des mémoires d’Hégésippe, qui vint à Rome sous le pape Anicet (154-166 environ), voyagea dans diverses églises chrétiennes et rapporta dans ses notes intitulées πέντε ὑπομνὴματα ἐκκλησιαστικῶν πράξεων, aujourd’hui perdues, les noms des évêques locaux depuis les apôtres. La continuité des listes était considérée comme garante de la pureté de la doctrine. Cette idée sera reprise par les historiens de l’Eglise héritiers d’Eusèbe, tel Orderic Vital 6. Ce que cette notion de /45/ l’histoire ecclésiastique peut avoir de figé, et même de contraire au principe même de l’histoire, en ce qu’elle rejette tout changement et tout point de vue opposé, a été dit par d’autres que nous 7. L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe n’en a pas moins fourni le point de départ et le modèle de toute l’historiographie ecclésiastique du moyen âge, tant générale que locale.
L’utilité apologétique des listes épiscopales est surtout relevée par saint Irénée, évêque de Lyon, qui, à la fin du IIe siècle, polémiqua contre la gnose en montrant notamment que la doctrine des apôtres était antérieure aux hérésies 8, et que le seul support de la véritable doctrine chrétienne était la hiérarchie ecclésiastique, la succession ininterrompue des évêques qui ont recueilli l’enseignement du Christ de la bouche des successeurs immédiats des apôtres 9.
Cette tendance apologétique, qui existe dans nombre de listes épiscopales anciennes, renaîtra au VIIIe et au IXe siècle dans l’historiographie de plusieurs Eglises locales, qui manipulent leurs « fastes pontificaux » pour les rattacher aux apôtres ou tout au moins aux successeurs de saint Pierre. Ce phénomène ressortit peut-être davantage au goût des origines antiques propre à la renaissance carolingienne, qu’à la véritable apologétique, et en tout cas plus à l’esprit de clocher qu’à la conservation du dogme 10. Il est facile de l’observer dans les grandes Eglises des Gaules, telles que Metz: « capitale de l’Austrasie, berceau de la famille carolingienne, qui se rattachait à l’un de ses évêques », elle « ne pouvait manquer de soigner ses origines. Le catalogue d’Angilram témoigne des prétentions que l’on avait dès lors à remonter jusqu’au temps des apôtres » 11. A Mayence, une liste /46/ du XIIe siècle place en tête des prédécesseurs de saint Boniface un Crescens, disciple de saint Paul 12, qui était du reste aussi revendiqué par l’église de Vienne en Dauphiné 13. A Reims, l’archevêque Hincmar attribue la fondation de son Eglise à saint Sixte, qui aurait été envoyé de Rome par le pape Sixte II, dans le troisième quart du IIIe siècle; mais l’historien Flodoard, au Xe siècle, remonte jusqu’à saint Pierre, sans dire pourquoi il corrige ainsi l’appréciation d’Hincmar 14. A Besançon enfin, un clerc de l’église Saint-Etienne qui écrit au XIe siècle, non seulement remonte jusqu’à saint Lin, disciple de saint Pierre, mais tente en divers autres endroits de rattacher sa liste à celle des papes de Rome: « Eusèbe, le quatrième évêque, est disciple du pape Melchiade (311-314); Pancrace, le sixième, fut ordonné par le pape Jules (337-352); Nizier, le seizième, est contemporain de saint Grégoire le Grand (590-604) » 15.
Ailleurs, c’est de la sainteté des anciens évêques que l’on se fait une gloire. Une liste des évêques d’Auxerre du XIIe siècle est copiée à la même époque par Robert de Torigni avec le titre suivant: « Nomina episcoporum Authisiodorensium, qui fuerunt quinquaginta quinque, quorum triginta duo fuerunt sancti, et quatuor ex ipsis triginta duobus fuerunt martyres, reliqui viginti tres fuerunt simpliciter episcopi; hoc cognovi ex catalogo pontificum illius ecclesiae, quem quidam presbyter noster usque ad nos attulit; quod vix aut nunquam in alio episcopatu invenies, tot sanctos episcopos in uno episcopatu fuisse 16 ».
Tous ces motifs qui caractérisent les anciennes listes épiscopales: la commémoration liturgique, l’établissement du dogme, l’apologétique du christianisme, ou la défense des intérêts locaux d’une Eglise, font bien voir qu’il ne s’agit pas encore d’histoire au premier chef, du moins pas avec les exigences de vérité ou d’objectivité qu’on y attache; l’histoire, ou plutôt l’érudition historique, est ici au service de la théologie et de la /47/ polémique religieuse. Mais dans la plupart des églises épiscopales, ces listes se sont étoffées et enrichies jusqu’à donner de véritables œuvres historiques, relatant, au fil des biographies des évêques, toute l’histoire de l’évêché.
Les études faites par Louis Duchesne sur l’historiographie des évêchés et en particulier sur le Liber pontificalis, et l’examen de différentes espèces de catalogues épiscopaux permettent de déterminer les étapes de ce processus par lequel de simples listes de noms sont devenues des ouvrages d’histoire.
C’est le plus souvent un souci d’ordre chronologique qui a présidé à l’enrichissement et à l’étoffement des listes épiscopales. Dans quelques églises ou abbayes, on a jugé à propos d’ajouter aux noms des évêques et abbés la durée de leurs fonctions: ainsi à Saint-Gall, où six listes indiquent les noms des abbés avec la durée de leur abbatiat, comptée en années de saint Othmar à Salomon (890-920), et en années, mois et jours, de l’abbé Salomon jusqu’au XIIIe siècle 17; de même à Reichenau, où la liste donne les noms des abbés avec la durée de leurs fonctions 18. Ailleurs, on a complété l’énumération des noms à l’aide des anniversaires de décès, en mois et jour, mais sans indication d’année: c’est le cas notamment dans un catalogue des évêques de Würzbourg qui remonte au XIIe siècle 19. Il était aisé de tirer ces renseignements de nécrologes ou de livres d’anniversaires. Mais le but d’un tel travail est sans doute d’ordre liturgique plus qu’historique.
Enfin, pour mieux situer les épiscopats dans le temps et dans le déroulement de l’histoire, on les a mis en relation avec des chroniques universelles ou des listes de papes et d’empereurs, ou des tables chronologiques. L’exemple était donné par les Χρονικοὶ κανόνες d’Eusèbe; c’est aussi ce qu’avait fait, cent cinquante ans avant le savant évêque de Césarée, le chroniqueur Jules Africain (vers 160-240), pour la liste des évêques de Rome: « il en égrena les noms à distance plus ou moins égale le long de la série des olympiades, en acceptant comme point de départ (...) /48/ l’entrée en fonctions de Lin, placée en la XVIe année de Néron (68-69) (...). Sur cette base, qui était déjà une construction, s’édifièrent, comme pour la liste alexandrine, deux catalogues avec dates, l’un mentionnant la durée des pontificats, l’autre indiquant la date d’entrée en fonctions d’après la chronologie des règnes » 20. Ce phénomène se trouve très fréquemment dans des listes épiscopales du nord des Alpes, plus tardives. Par exemple, la plus ancienne liste des évêques de Bâle, aujourd’hui perdue 21, qui remonte au XIe siècle, n’indique ni date, ni durée d’épiscopat. Mais elle comporte des synchronismes avec les pontificats des papes, synchronismes qui sont exacts pour la période allant de 731 à 884. A Bâle encore, au XVe siècle, le chroniqueur Niklaus Gerung dit Blauenstein note dans son histoire des évêques de Bâle avant 1335: « De gestis prescriptorum episcoporum Basiliensium nichil reperi scriptum, nisi nomina, ut prenotantur, et annos aliquorum, quibus presiderunt, et sub quibus summis pontificibus, imperatoribus et regibus Romanorum... » 22, par où Blauenstein affirme l’utilité des listes impériales et papales pour déterminer à quelle époque ont vécu les évêques. A Lyon, au XIIe siècle, la liste des évêques rédigée au IXe siècle a été intégrée par Hugues de Flavigny à sa chronique, avec quelques notes historiques, des synchronismes avec les règnes des empereurs, et une continuation 23.
C’est donc manifestement la rencontre des listes épiscopales avec des histoires universelles, ou encore avec l’histoire des évêques de Rome, le fameux Liber pontificalis, qui a provoqué la rédaction d’histoires des églises locales. Les notices annalistiques qui se trouvent dans ces chroniques universelles servent non seulement de modèles, mais aussi de sources d’information. Le rédacteur d’une histoire épiscopale ajoute à ces renseignements ceux qui lui sont fournis par les archives de son église, les chartes /49/ qui y sont conservées, les nécrologes et autres livres d’anniversaires. Certains même complètent leurs listes épiscopales à l’aide de souscriptions des évêques aux actes des anciens conciles contenus dans les Libri canonum 24. D’autres ont même pu utiliser les archives d’autres églises pour établir leurs synchronismes, tel l’auteur d’un catalogue des archevêques de Vienne du XIe siècle qui contient des concordances chronologiques avec les évêques de Grenoble, et avec les rois et empereurs carolingiens, ainsi que des essais de datation puisés « in catalogo libro Lugdunensis aecclesiae », « in cartis Valentinae aecclesiae », « in carta sancti Laurentii in monasterio Gratianopolitano » 25. Mais il n’y a là rien d’extraordinaire, si l’on songe que les couvents ont généralement constitué leurs Libri vitae ou leurs Libri memoriales à l’aide de listes d’évêques, d’abbés et de moines qui leur étaient envoyées d’autres églises ou établissements réguliers 26, ou que les annales de l’époque carolingienne ont été constituées et complétées par la transmission d’un couvent à l’autre de séries entières ou de renseignements nouveaux 27.
Enfin il existe des histoires épiscopales qui sont essentiellement le fruit, non pas d’une ancienne liste épiscopale étoffée et enrichie, mais d’une compilation, dans un ordre approximativement chronologique, de biographies et de traditions hagiographiques conservées dans les églises. Tels sont, par exemple, les Gesta episcoporum Leodiensium rédigés au Xe siècle par le savant Heriger, abbé de Lobbes, et continués au XIe par Anselme, chanoine de Liège 28. Leur existence prouve que le passage d’une liste épiscopale de caractère liturgique ou apologétique à une histoire de l’Eglise locale ne se fait pas automatiquement ni nécessairement de la manière que nous avons indiquée. Une telle rédaction n’est pas simplement issue de la combinaison entre une liste épiscopale et d’autres textes historiques. Pour passer d’une simple énumération de noms et de dates à une œuvre littéraire, /50/ il faut sans doute des conditions de travail favorables et des sources en quantité suffisante; mais il faut surtout, pour les mettre en œuvre, pour leur donner forme et cohérence, l’intervention d’un véritable historien.
Cette proposition se vérifie par un autre fait: alors que les listes épiscopales toutes nues sont anonymes et ne portent pas de nom d’auteur, comme il est naturel, puisque ce sont des documents produits par la tradition continue d’une Eglise, les histoires épiscopales ont le plus souvent un auteur bien individualisé, qu’il s’agisse de l’évêque qui a suscité la compilation, ou du clerc qui s’est personnellement chargé du travail. Parmi ces auteurs, certains ont acquis un grand renom dans l’histoire littéraire: Paul Diacre, auteur d’une histoire des évêques de Metz; Adon, archevêque de Vienne, qui a intégré à sa Chronique universelle (867) le plus ancien catalogue connu des évêques de Vienne; Flodoard, auteur de l’Historia Remensis ecclesiae; Heriger, qui rédigea la première partie de l’histoire des évêques de Liège; Adam de Brême, auteur des savants Gesta episcoporum Hammaburgensium, etc.
C’est dire aussi qu’on ne peut établir de relation nécessaire entre des circonstances données et la rédaction de textes historiographiques ou même simplement la formation et la poursuite d’une tradition dans une église épiscopale. Sans doute, René Poupardin a observé, à propos des ravages des Sarrasins en Provence au Xe siècle, que la tradition de tous les diocèses orientaux du royaume de Provence présentait une lacune correspondant à l’époque de ces invasions; il en a conclu qu’il y avait une corrélation entre les invasions et l’interruption des séries épiscopales 29. Des observations du même genre ont été faites à propos de l’interruption, occasionnée par les ravages des Normands, de l’activité historiographique dans les églises épiscopales du Mans et d’Auxerre, et dans le couvent de Fontenelle en Normandie 30. Mais nous n’en tirons pas de conclusion /51/ générale pour l’ensemble de l’historiographie épiscopale, car on peut faire dans d’autres cas des observations toutes contraires. A Fontenelle même, les moines durent certes quitter leur couvent définitivement en 857 à cause des pillages et des incendies répétés. Ils n’en rédigèrent pas moins, quelques années plus tard, les miracles de saint Wandrille leur patron, et une série d’annales qui relatent principalement les luttes menées contre les Bretons et les Normands. Tant il est vrai que pour écrire une histoire, il faut avoir des événements à narrer.
Ailleurs, c’est un incendie, ou la considération du désordre régnant dans les archives locales, qui incite un clerc à mettre par écrit les traditions de l’Eglise du lieu. A Verdun, l’évêque Dado avait rédigé en 893 diverses notices sur ses prédécesseurs. En 916, un incendie se produisit, à la suite duquel Dado confia au clerc Bertarius le soin de composer une chronique épiscopale et de noter tout ce dont il se souvenait 31. A Freising, en 1187, le chanoine Conrad, sacristain de l’église cathédrale, « contrectans et perspiciens volumina huius aecclesiae, tum tradiciones regum, tum collationes et conquisitiones episcoporum aliorumque principum nobilium seu aliarum humilium personarum continentia, aut vetustate consumpta — nam duro lapidi longa senecta nocet — aut per incuriam custodum vel per jacturam incendiorum penitus amissa, ut pius filius matris sue, cuius lacte nutritus est, indoluit eademque innovanda, et reintegranda opere dignum duxit »; c’est pourquoi il ordonna de compiler en une chronique tous les renseignements relatifs aux anciens évêques de Freising 32. Un demi-siècle plus tard, on verra à Lausanne le prévôt du chapitre Conon d’Estavayer faire le même raisonnement et la même démarche 33.
Le résultat de toutes ces observations est le suivant: on peut sans doute, comme l’a fait Louis Duchesne, écrire l’histoire générale de la tradition dans les Eglises locales et même assigner des dates approximatives à l’apparition des premières listes /52/ épiscopales, et aux transformations qu’elles ont pu subir pour répondre à des impératifs liturgiques, dogmatiques ou apologétiques: la commémoration des défunts, la conservation de la doctrine dans toute sa pureté, la défense de celle-ci contre les attaques des auteurs païens ou hérétiques, tout cela fait partie des devoirs obligés, des fonctions naturelles d’une Eglise locale. Mais dès que, sur l’initiative d’un individu bien déterminé, une simple énumération d’évêques devient une œuvre historique, on a affaire, dans chaque cas, à un phénomène original, indépendant dans une large mesure de tous les éléments extérieurs à l’histoire, tels que les prescriptions canoniques relatives à la liturgie, à la doctrine et à l’apologétique.
Certes on a pu montrer qu’à Rome la plus ancienne liste pontificale remontait déjà au IIe siècle; que cette liste, peu à peu augmentée et précisée par des synchronismes et l’indication de la durée des pontificats, fut complétée par une série de peintures placées dans l’église Saint-Paul à Rome et représentant, en « un monument capable de parler aux yeux et de frapper les imaginations », la succession des évêques de Rome 34; qu’à partir du catalogue dit « libérien », daté de 354, continué et complété, on rédigea au VIe ou au VIIe siècle une suite de notices biographiques sur tous les souverains pontifes, suite à laquelle on donnera le nom de Liber pontificalis 35; que ce Liber pontificalis fut répandu dans toutes les Eglises d’Occident où il servit de modèle à des chroniques épiscopales locales.
Le premier exemple que nous en ayons au nord des Alpes est l’histoire des évêques de Tours que Grégoire de Tours ajouta à la suite de son Historia Francorum en 593, texte visiblement et fortement inspiré de l’abrégé dit « félicien » du Liber pontificalis 36. Cette histoire épiscopale est donc plus ancienne que celle qui est d’ordinaire désignée comme la première du genre au nord des Alpes: le Liber de episcopis Mettensibus de Paul Diacre, composé vers 784 à la demande de l’évêque Angilram 37. Au demeurant, /53/ l’influence du Liber pontificalis sur ce dernier ouvrage est visible, puisque la biographie du dernier évêque indiqué par Paul Diacre, saint Chrodegang, est construite exactement sur le même schéma que les notices biographiques du Liber pontificalis.
Les histoires des autres Eglises épiscopales qui sont rédigées dans la suite, dès le IXe siècle, sont sans doute également inspirées ou suscitées par le Liber pontificalis, comme on s’est plu à le répéter 38. Mais il ne faut pas en conclure qu’il se soit trouvé dans tous les évêchés des historiens capables de rédiger, sur commande ou sur une injonction venue de Rome, des chroniques épiscopales toutes semblables au Liber pontificalis. Les différences dans la culture des auteurs, dans la facture des ouvrages, dans les époques même de leurs rédactions, permettent de mesurer la part de l’initiative individuelle de l’historien et de son génie. En outre, plus on avance dans le temps et on s’éloigne du IXe siècle, plus les histoires épiscopales se distancent du modèle fourni par le Liber pontificalis et répondent à des critères littéraires nouveaux et individuels.
En matière d’historiographie épiscopale, on ne peut donc guère parler d’« école historique ». Tout au plus peut-on examiner de cas en cas si les auteurs de chroniques épiscopales sont influencés par les œuvres littéraires de l’antiquité romaine, par la rhétorique enseignée dans les écoles de leur temps, éventuellement par d’autres travaux historiques; on peut aussi rechercher si les quelques principes de méthode que connaissaient les historiens et quelques juristes du moyen âge avaient pénétré jusqu’à eux. Mais leurs œuvres ne peuvent en aucune façon être considérées comme le fruit nécessaire et naturel de ces principes et de ces influences. Et c’est en tant qu’historiens en général que ces auteurs seront alors envisagés, et non en tant qu’historiens locaux. /54/
La conséquence de cet état de fait pour notre examen de l’historiographie des évêques de Lausanne est la suivante: en l’absence d’une ancienne liste épiscopale tenue dès les origines, on peut, par analogie avec les préoccupations liturgiques, apologétiques ou dogmatiques qui ont inspiré la rédaction de ces listes dans d’autres Eglises épiscopales, imaginer ce qu’elle aurait pu être à Lausanne. Mais les textes historiographiques qui nous sont conservés seront examinés en eux-mêmes, comme des phénomènes littéraires originaux. Nous tenterons sans doute de mettre les auteurs et leur production en rapport avec l’historiographie de leur temps, et de déceler les influences venues d’ailleurs. En revanche, nous ne poserons pas la question de savoir si l’historiographie épiscopale de Lausanne a progressé plus ou moins vite que dans les diocèses voisins, car cette question n’a pour nous aucun sens: la qualité intrinsèque de ces travaux dépend essentiellement de la personne de leurs auteurs.
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PREMIÈRE PARTIE
L’HISTORIOGRAPHIE DES ÉVÊQUES DE LAUSANNE AU MOYEN ÂGE
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CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE L’HISTORIOGRAPHIE ÉPISCOPALE DANS L’ÉVÊCHÉ D’AVENCHES, PUIS DE LAUSANNE
La plus ancienne liste des évêques de Lausanne qui nous soit conservée date du Xe siècle, et n’est continue et exacte que depuis le second quart du IXe siècle: c’est celle qui se trouve en marge des tables chronologiques du manuscrit de Leyde (Scal. 28), dont nous parlerons plus loin. Elle occupe, somme toute, une place honorable au regard de ce que nous possédons des évêchés et archevêchés voisins. A Genève, la fameuse liste qui se trouvait dans la Bible de Saint-Pierre et qui nous est conservée par deux copies du XVIe siècle exécutées par François Bonivard, n’est exacte que depuis le Xe siècle 1. A Besançon, les quatre listes les plus anciennes ont toutes été rédigées sous l’archevêque Hugues de Salins (1031-1067), et ne se vérifient de manière continue que depuis le début du IXe siècle 2. A Bâle, la fameuse liste ancienne copiée par dom Martène et dom Durand 3 remonte également au troisième quart du XIe siècle; elle est très peu sûre pour la fin du IXe et pour le Xe siècle. A Constance, le premier manuscrit contenant un catalogue des évêques vient de Zwiefalten et date du XIIe siècle; il est à peu près exact à partir d’Arnefrid (736-746) 4, ce qui laisse supposer une tradition relativement ancienne. A Coire, le plus ancien catalogue connu est conservé dans le Liber de feodis des archives de l’évêché qui date de 1387-1389; il est également exact depuis le VIIIe siècle 5. /58/ A Sion, enfin, la première liste d’évêques conservée est celle qui fut envoyée à l’historien Johann Stumpf par Jean Miles en 1546 6. On le voit, pour ce qui est de l’ancienneté de la tradition conservée, Lausanne se situe par rapport à ses voisins dans une bonne moyenne.
Mais notre propos ne saurait s’arrêter à déterminer l’ancienneté de ce qui est conservé; ce qui nous intéresse bien plus, c’est la tradition réelle, les origines vraies de l’historiographie de l’évêché de Lausanne. Cette histoire devrait donc commencer par un essai de reconstitution des textes antérieurs perdus, qui ont peut-être servi de source à ceux que nous possédons. Un tel essai, dont les résultats ne peuvent être que fort aléatoires et imprécis, doit être entrepris par deux voies: l’étude des vestiges de cette ancienne production qui se retrouvent dans des textes plus récents; cette voie suppose que l’on connaisse, à défaut des sources, l’intention et la manière de travailler des auteurs dont on possède les textes. Entreprise redoutable: car si l’on peut savoir de quelle façon un historien donné, dans des circonstances bien précises, analyse ses sources, les abrège ou les compile, peut-on extrapoler ces résultats à d’autres historiens, travaillant dans d’autres conditions ? Quant aux considérations de méthode que les chroniqueurs du moyen âge mettent au début de leurs ouvrages, elles sont généralement faites de citations des auteurs de l’Antiquité: on ne peut donc les prendre absolument au sérieux 7. La seconde voie est le raisonnement analogique, fondé sur l’examen du développement de l’historiographie locale dans d’autres églises, où les origines en seraient mieux connues. C’est ce que nous avons fait dans les pages qui précèdent, et nous avons conclu de ces observations que leurs résultats n’étaient valables que pour déterminer l’évolution des listes épiscopales avant leur transformation en textes historiographiques.
Ces deux démarches — l’étude des textes existants et le raisonnement analogique — doivent être complétées par la connaissance des circonstances historiques et littéraires dans /59/ lesquelles les différents textes ont été rédigés. Mais ce n’est pas ici le lieu de récrire toute l’histoire des origines de l’évêché d’Avenches-Lausanne 8. Rappelons simplement que le siège épiscopal de la civitas Helvetiorum dut se déplacer à plusieurs reprises sous l’effet des invasions alémaniques dans le castrum fortifié de Vindonissa (Windisch), dont l’évêque Bubulcus est attesté en 517. Plus tard, l’évêque Grammatius signe au Concile de Clermont en 535 episcopus ecclesiae Aventicae et aux deux conciles d’Orléans de 541 et 549 episcopus civitatis Vindonensium, et Vindunnensis. Enfin en 585 l’évêque Marius souscrit aux canons du concile de Mâcon episcopus ecclesiae Aventicae, alors qu’il sera enseveli à Lausanne dans l’abbaye Saint-Thyrse fondée par lui. De tous ces éléments, les historiens tirent la conclusion que le centre de la civitas Helvetiorum s’est déplacé au cours du VIe siècle d’Avenches à Windisch, et de Windisch à Avenches, puis d’Avenches à Lausanne, ou directement de Windisch à Lausanne.
Ces transferts successifs n’étaient pas, on s’en doute, propices à la formation ou à la conservation de la tradition historique locale. Aussi les textes autochtones ne nous ont-ils transmis que les noms des évêques Marius (574-594), Protasius (652), Chilmegisilus (671/72) et Udalric (fin du VIIIe siècle), et encore n’est-ce pas dans un ordre exact. Rien de cela, qui provient de légendes fort imprécises et invraisemblables, ne permet de conclure qu’il y ait eu à Lausanne avant le IXe siècle de liste épiscopale semblable à celles que nous avons décrites relativement à d’autres diocèses.
Non qu’il n’y ait pas eu d’activité littéraire du tout. La chronique de l’évêque Marius, qui couvre les années 455 à 581 prouve au contraire que l’historiographie était pratiquée dans ces milieux. L’existence même de cet ouvrage permet d’affirmer que le genre liste épiscopale a pénétré au VIe siècle dans l’Eglise de Lausanne, puisque les annales de Marius continuent la chronique de Prosper, qui est elle-même la suite de la chronique d’Eusèbe traduite en latin par saint Jérôme, c’est-à-dire d’une série de listes d’évêques et de monarques combinées chronologiquement les unes avec les autres. Mais, non seulement le style /60/ de Marius n’est pas calqué sur celui de ses prédécesseurs, ainsi que nous l’avons montré il y a quelques années 9, mais encore il ne continue aucune des listes de pontifes qui se trouvent dans les pages précédant sa chronique 10 et ne parle nulle part de sa propre église. Le texte d’Eusèbe et de saint Jérôme est donc resté apparemment sans écho dans la tradition de l’Eglise de Lausanne.
L’exemple du Liber pontificalis, qui a suggéré notamment à Grégoire de Tours la liste de ses prédécesseurs et à Paul Diacre l’histoire des évêques de Metz, a-t-il exercé son influence à Lausanne ? On a pu prouver qu’il n’était pas inconnu en Bourgogne: en effet, il a été utilisé dans une chronique franque jusqu’en 741 11 dont le texte est conservé en particulier par le ms. Scal. 28 de la Bibliothèque de Leyde qui contient aussi des annales de l’abbaye de Flavigny. Or, comme nous le verrons, ce manuscrit séjourna longtemps à Lausanne où il fut enrichi de quelques annales qui forment la plus ancienne liste connue des évêques de Lausanne. Mais la filiation n’est qu’apparente: d’une part le Liber pontificalis, utilisé dans une histoire chronologique, ordonnée selon les années, a perdu tout son caractère de Gesta episcoporum, structuré par une succession de biographies de pontifes. D’autre part les annotations lausannoises n’ont pas été insérées dans la partie du manuscrit qui remonte au Liber pontificalis, mais en marge de tables chronologiques, complétant ainsi les annales carolingiennes provenant de l’abbaye de Flavigny. L’historiographie épiscopale de Lausanne ne trouve donc pas sa première origine dans l’imitation du Liber pontificalis, mais plutôt, semble-t-il, dans l’annalistique carolingienne.
L’examen des trois textes qui nous conservent ces annales carolingiennes de Lausanne nous permettra de déterminer plus précisément à quelle époque cette activité littéraire relative aux évêques de Lausanne a commencé et comment elle s’est développée./61/
CHAPITRE II
LES ANNALES DE LAUSANNE
On a coutume d’appeler Annales Lausannenses ou Lausonenses une série de notices allant du VIe au XIe siècle, relatives à l’ancien diocèse de Lausanne, à l’empire carolingien et au second royaume de Bourgogne. Ces annales nous sont conservées par trois sources différentes:
1) Le manuscrit le plus ancien est un codex de la Bibliothèque de Leyde, que nous désignons ici comme le Lugdunensis Scaligeranus 28 1. Il s’agit d’un codex de parchemin de 141 folios, dont les nos 2-21 contiennent les tables pascales dionysio-bédienne et victorienne, et une troisième table qui continue celle de Victor à partir de 570, le tout allant jusqu’à l’année 1006. En marge de ces tables se trouvent un certain nombre de notices annalistiques allant de l’an 1 de notre ère à l’an 985, inscrites par neuf mains différentes. La première a noté les annales dès la naissance du Christ jusqu’à l’an 816, formant une sorte de chronique universelle. /62/ La partie concernant l’époque carolingienne se rattache au groupe de textes dérivant des Annales Mosellani. Il est aujourd’hui admis que l’ensemble de ce manuscrit fut copié à Flavigny en 816. Les mains nos 2 à 7 ont ajouté, de 816 à 879, des notices relatives à l’abbaye de Flavigny et quelques annales de caractère plus général.
La huitième main a ensuite inscrit en marge de ce manuscrit des adjonctions, également de forme annalistique, aux années 1, 42, 67, 382, 501, 517, 532, 568, 601, 850-968, relatives à l’histoire universelle et surtout à l’évêché de Lausanne (fondation du couvent de Baulmes, élections et morts d’évêques de Lausanne). Enfin la neuvième main a indiqué, en 985, l’ordination de l’évêque de Lausanne Henri Ier. On en conclut que le manuscrit s’est trouvé à Lausanne entre 968 et 985.
Ces quelques mentions constituent la plus ancienne version conservée des annales de Lausanne, et aussi, disons-le en passant, la plus ancienne production conservée du scriptorium de Lausanne.
2) Le deuxième manuscrit, ou plus exactement la deuxième version des Annales Lausannenses est une copie du XIIIe siècle, de la main du prévôt du chapitre de Lausanne Conon d’Estavayer. Cette copie occupe, dans le manuscrit du Cartulaire de Lausanne, les folios 1 v°-2 v° 2, et fait suite, sans interruption vraiment marquée dans la mise en page, aux résumés, de la main du même Conon d’Estavayer, de huit donations du Xe siècle en faveur de l’Eglise de Lausanne. La moitié inférieure du folio 2 a été coupée, sans qu’il y ait de lacune dans le texte. Ces deux feuillets ont été ajoutés au début du recueil après 1219-1220, c’est-à-dire après le moment où le folio 104 bis et son correspondant resté sans numérotation, placé entre les folios 2 et 3, sont venus entourer les cahiers déjà existants du Cartulaire 3.
Les annales relatives à l’évêché de Lausanne, qui couvrent la période de 817 à 1036, y sont combinées avec une série d’annales carolingiennes de caractère plus général. La fin du texte rompt avec le genre annalistique: elle est constituée par une liste assez approximative des rois de Germanie, d’Othon Ier à /63/ Frédéric II. Le dernier événement signalé est la fin du règne de l’empereur Othon IV (1215) 4. Ces annales ont certainement été écrites entre cette date et l’année 1242, où mourut Conon d’Estavayer. Mais ni leur contenu, ni leur disposition matérielle dans le Cartulaire ne permettent de préciser davantage l’époque où le prévôt du chapitre a copié cette version de notre texte.
3) La tradition des Annales Lausannenses repose sur un troisième texte, beaucoup plus élaboré, mais qui permet cependant d’en mieux connaître l’état originel: la chronique des évêques de Lausanne, compilée sous la direction de Conon d’Estavayer et insérée dans le Cartulaire de Lausanne en 1235 5. Une partie de cette chronique, les passages qui concernent les premiers évêques de Lausanne de Marius à Hugues de Bourgogne, présente en effet des ressemblances frappantes soit avec les annales de Lausanne conservées par le Lugdun. Scal. 28, soit avec la copie de Conon d’Estavayer, ressemblances qui permettent de conclure à une parenté entre les trois textes. Mais les sources de la chronique de 1235 ne sont malheureusement pas désignées de manière très précise. Conon parle de quidam liber, d’un nécrologe de l’Eglise de Lausanne, de quaedam chronica, etc. Et nous avons conscience de l’arbitraire qu’il y a à traiter comme un seul texte une série de mentions qui remontent peut-être à des volumes ou à des cartulaires différents; et cela d’autant plus que la version du manuscrit de Leyde contient quelques annales relatives à Lausanne qui figurent dans la chronique des évêques, mais pas dans la copie des Annales Lausannenses par le prévôt Conon.
Quels sont les rapports entre les trois textes qui nous conservent les Annales Lausannenses ?
Tout d’abord un coup d’œil suffit pour se rendre compte que le Lugdun. Scal. 28, la plus ancienne des trois versions, n’est pas la source de la copie de Conon. Le manuscrit de Leyde, s’il contient quelques notices relatives au diocèse de Lausanne qui /64/ ne figurent pas dans la copie de Conon — la construction du monasterium Balmense par Félix dit Chramnelène et sa femme Ermentrude, située en 501 et 532, et la mort de l’évêque Marius d’Avenches, placée en 601 — donne cependant sur les évêques postérieurs, de Hartmann à Henri Ier, beaucoup moins de détails que la version du prévôt. Un exemple parmi d’autres:
| Lugdun. Scal. 28: | Cartulaire de Lausanne, f° II r°: |
| Artmannus ordinatur episcopus. | Domnus Hartmannus, elemosinarius sancti P. Montis Iovis, fuit ordinatus in episcopum Lausannensem die dominica .II. nonas Martis, luna .XXV., anno Domini .DCCCLI. |
Si donc le Lugdun. Scal. 28 a séjourné quelque temps à Lausanne, il n’est cependant pas la source des annales contenues dans les deux premiers folios du Cartulaire de Lausanne. Ces deux textes remontent donc indépendamment l’un de l’autre à un texte plus ancien, aujourd’hui perdu. Ainsi, dans le cas présent, le plus ancien texte conservé n’est pas identique à la rédaction originale.
En revanche, W. Arndt a établi une filiation entre la chronique des évêques de Lausanne composée en 1235 et trois notices du Lugdun. Scal. 28 qui ne figurent pas dans les deux premiers folios du Cartulaire 6. Ces trois notices sont la mention de la mort de l’évêque Marius, et deux annales relatives à la fondation du prieuré de Baulmes, qui se retrouvent textuellement dans la chronique des évêques de Lausanne du XIIIe siècle: « Felix, quem dicunt Gramnelenum, et uxor sua Ermendrudis construxerunt monasterium in loco Balmensi in honore sancte Dei genitricis Marie, anno XIV Choldovei regis, laudante Protasio Aventicensi vel Lausonensi episcopo », située par les deux textes en 501, et: /65/ « Anno XV Chlotarii regis et tempore Chelmegiseli, Aventicensis vel Lausonensis episcopi, Ermendrudis construxit monasterium Balmense », construction située en 532 par nos annales 7. W. Arndt a même remarqué, en examinant de près les listes chronologiques contenues dans le Lugdun. Scal. 28, que l’indication donnée par le compilateur de la chronique des évêques de Lausanne: « Obiit Clodoveus rex anno Domini .DXVII. residente Rome papa Agapito », s’expliquait par l’utilisation du manuscrit de Leyde. Ce dernier contient en effet, parmi les tables chronologiques servant de base aux annales de Flavigny et de Lausanne, une série de fastes consulaires portant, à l’année 517, la mention « acapito v.c. cs. ». Le scribe de 1235 a vraisemblablement confondu le consul et le pape; cette confusion est rendue facile par le fait que les annales de Flavigny, de 64 à 376, ne sont qu’une liste chronologique des papes, de Linus à Syricus. De là, W. Arndt conclut — et on peut admettre cette conclusion — que le Lugdun. Scal. 28 est resté à Lausanne au moins jusqu’en 1235, et que ce manuscrit n’est autre que le quidam liber beate Marie Lausannensis qui a servi de source au compilateur de la chronique des évêques de Lausanne pour ces deux indications.
Il reste à déterminer quelles sont les relations entre la copie des Annales Lausannenses contenue dans les deux premiers folios du Cartulaire de Lausanne et les passages qui se trouvent dans la chronique des évêques de Lausanne compilée en 1235. Les deux versions sont fort proches l’une de l’autre, en tout cas plus proches, dans la mesure où elles sont comparables, qu’elles ne le sont chacune du Lugdun. Scal. 28. Les circonstances de leur rédaction les apparentent, puisque la première est copiée de la main même /66/ de Conon d’Estavayer, et la seconde composée sous sa direction 8. Mais il est impossible de dire avec certitude laquelle des deux est la plus ancienne. Il paraît assez peu vraisemblable que le texte contenu dans les deux premiers folios du Cartulaire de Lausanne soit dérivé de la chronique épiscopale de 1235. Du moins il ne peut en être tiré entièrement, puisqu’il mentionne toutes sortes de catastrophes naturelles et d’événements politiques dont la chronique épiscopale ne dit rien.
Quant à la filiation inverse: l’utilisation, dans la chronique des évêques, de la copie faite de la main de Conon, elle n’est pas absolument exclue. Mais elle ne va pas non plus sans difficulté. Ainsi les annales de Lausanne, dans la version des deux premiers folios du Cartulaire, contiennent, surtout au début, plusieurs détails concernant les évêques de Lausanne que le compilateur de 1235 aurait, semble-t-il, repris dans son texte s’il en avait eu connaissance: « Ludovicus imperator dedit piscatorium in insolano flumine quod dicitur Tela, in vico Burgulione, sancte Marie, anno Domini .DCCCXVII. »; et surtout: « Fredarius, episcopus Lausannensis, obiit anno Domini .DCCCXXV. ». Or l’auteur de la chronique épiscopale avoue précisément son ignorance en ce qui concerne Fredarius, disant: « Tempore Ludovici imperatoris, filii Karoli magni, fuit quidam Fredarius episcopus Lausannensis, anno ab incarnatione Domini .DCCCXV., sed non inveni quamdiu » 9. Il ne se serait sans doute pas exprimé ainsi s’il avait eu sous les yeux l’exemplaire des Annales Lausannenses qui forme aujourd’hui les deux premiers folios du Cartulaire. Encore faudrait-il savoir d’après quel critère les anciens chroniqueurs choisissaient leurs éléments parmi les sources dont ils disposaient. Mais cette ignorance manifestée par l’auteur de la chronique épiscopale de 1235 à l’égard d’un texte qu’il eût dû connaître nous paraît digne de remarque et nous incline à croire que les deux versions remontent indépendamment l’une de l’autre à une base commune. /67/
On aurait donc le stemma suivant:

Puisque deux au moins de nos textes remontent séparément à une source commune, le libellé de cet « archétype » doit pouvoir être reconstitué et déterminé par les passages communs à ces deux manuscrits, c’est-à-dire par les notices qui se trouvent à la fois dans le Lugdun. Scal. 28 et dans les deux premiers folios du Cartulaire — la chronique épiscopale de 1235 étant copiée en partie sur le manuscrit de Leyde et remontant par ailleurs à trop de sources diverses.
Ces passages ne sont pas nombreux. Le plus ancien concerne l’installation de Hartmann comme évêque de Lausanne en 851. Suivent, à l’année 877, la mort de l’empereur Charles le Chauve, en 878 celle de l’évêque Hartmann, puis, jusqu’en 985, les ordinations et les décès des évêques de Lausanne et des rois de Bourgogne. A supposer que le scribe lausannois du Lugdun. Scal. 28, le moins complet de nos deux témoins, ait copié tout ce que contenait sa base, il faut admettre que le point de départ de ces notices annalistiques a été fourni par une liste d’évêques tenue à jour de la fin du IXe à la fin du Xe siècle, et mise en relation avec une liste des rois de Bourgogne, soit à des fins liturgiques, soit simplement pour servir de points de repère chronologiques.
Les formes divergentes prises par nos deux textes, la présence dans l’un de notices qui ne se trouvent pas dans l’autre, témoignent que cette historiographie a évolué dans plusieurs directions. /68/
Ainsi le scribe lausannois du ms. Lugdun. Scal. 28 a ajouté, en marge des tables pascales, des notices aux années 1 (naissance du Christ), 42 (arrivée de saint Pierre à Rome), 67 (passion de Pierre et Paul), 382 (ordination de saint Martin comme évêque), qui proviennent sans doute d’une histoire ecclésiastique continuée en chronique franque, peut-être celle qui se trouvait dans le même manuscrit. Ce fait indique au moins qu’il existait, à la fin du Xe siècle, parmi les livres de l’Eglise de Lausanne, une chronique universelle. Il atteste aussi que l’on a cherché à la mettre en relation avec les événements locaux de l’évêché et du royaume. Quant aux notices des années 517 (pour 511, mort de Clovis Ier) et 568 (pour 561, mort de Clotaire Ier), elles procèdent, semble-t-il, d’un calcul influencé par le texte des annales parallèles de Flavigny: « 488 Clodoveus annis 30 », et « 518 Clotari regnat annis 51 ».
Trois autres additions faites au ms. Lugdun. Scal. 28 concernent plus particulièrement l’évêché de Lausanne: les deux mentions de la construction du monastère de Baulmes par Félix Chramnélène et Ermentrude, et la mort de l’évêque Marius, située en 601. D’où viennent ces notices ? Dans la chronique épiscopale de 1235, où elles se retrouvent toutes trois 10, les deux premières sont, comme nous l’avons vu, tirées directement du Lugdun. Scal. 28, désigné comme « quidam liber Beate Marie Lausannensis ». Ceci ne nous indique donc rien quant à leur provenance. Mais la troisième a été trouvée par l’auteur de la chronique « in veteri regula et nova », c’est-à-dire dans l’ancien et dans le nouvel obituaire de l’Eglise de Lausanne. L’ensemble de la notice, y compris le synchronisme entre la mort de Marius et celle du roi Gontran, ne s’écarte pas notablement par son caractère des indications que l’on peut trouver dans un obituaire, sauf l’indication en années du Christ, qui provient peut-être du Lugdun. Scal. 28 par le mécanisme suivant: l’ancien obituaire contenait une mention de Marius, avec la durée de son épiscopat, la liste de ses bienfaits et le synchronisme avec la mort de Gontran. Le scribe lausannois du Lugdun. Scal. 28 se sera servi de ce synchronisme pour situer la mort de Marius en 601, année que les /69/ annales de Flavigny qu’il avait sous les yeux donnent pour la mort de Gontran. Le nouvel obituaire, puis la chronique épiscopale de 1235, auront été ensuite complétés ou corrigés d’après le Lugdun. Scal. 28 11. De plus, les deux notices relatives au monastère de Baulmes proviennent sans doute aussi d’un ancien obituaire: Félix Chramnélène, et sa femme Ermentrude, bienfaiteurs de l’Eglise, devaient y être inscrits.
Les relations entre nos textes peuvent donc être représentées par le stemma suivant:
/70/
L’examen du plus ancien manuscrit historiographique concernant l’Eglise de Lausanne, le Lugdun. Scal. 28, ne nous permet donc de supposer l’existence d’aucune autre œuvre historique antérieure au milieu du IXe siècle, mais bien de quelques documents nécrologiques remontant sans doute au VIIe siècle, qui ont servi de source à des travaux postérieurs.
Quant à la version contenue dans les deux premiers folios du Cartulaire de Lausanne, elle atteste que l’historiographie de l’Eglise de Lausanne a pris d’autres développements encore qu’une simple liste d’évêques et de rois. Mais il est très difficile de déterminer, à travers une recension du XIIIe siècle, toutes les étapes de sa composition.
D’emblée, on peut admettre que les dernières lignes de la copie de Conon ne faisaient pas partie du texte qu’il a eu sous les yeux, et qu’elles sont une adjonction tardive, sans doute de Conon d’Estavayer lui-même. En effet ces lignes, qui donnent de manière assez peu exacte la durée du règne des empereurs à partir d’Othon Ier (936-967) jusqu’à Frédéric II (1215-1250), rompent avec l’ordre chronologique et le caractère général de l’ensemble.
Quant aux annales proprement dites qui nous sont conservées par cette copie, leur composition ne s’est pas faite, semble-t-il, d’une année à l’autre de manière continue, si on en juge par certains détails: on observe, aux annales de 825 (mort de Fredarius, évêque de Lausanne), 877 (mort de Charles le Chauve), 930 (pour 936, couronnement d’Othon Ier comme roi de Germanie), 1022 (pour 1032, mort du roi Rodolphe III de Bourgogne), des ruptures dans l’ordre chronologique, qui donnent à penser que ces annales, et peut-être d’autres encore, sont des adjonctions postérieures à ce qui les entoure. On peut en dire autant, à notre avis, de la donation datée de 817, par l’empereur Louis Ier, à l’église de Lausanne, du droit de pêche dans la Thièle in vico Burgulione 12. Ce passage ressemble plus à une sorte de régeste du diplôme de donation qu’à une annale à proprement parler, et doit avoir été introduit longtemps après 817. Du reste, il ne figure pas dans les autres versions des Annales Lausannenses, et l’aspect du manuscrit trahit quelque hésitation /71/ dans l’insertion de cette phrase, puisque Conon l’a d’abord placée avant la mention, en 796, de la mort du pape Adrien 13. La partie proprement lausannoise des annales ne débuterait donc, à l’origine, qu’avec celle de 825, année de la mort de l’évêque Fredarius.
Enfin ce texte contient, notamment à son début, toute une série de notices qui ne concernent pas l’Eglise de Lausanne, et dont les ressemblances avec d’autres groupes d’annales carolingiennes ont déjà été relevées par plusieurs historiens.
Mais avant d’examiner de près ces ressemblances, il convient de se demander s’il est possible d’en conclure forcément à une parenté, et de quelle manière. L’annalistique carolingienne est l’un des problèmes les plus délicats et les plus compliqués posés au médiéviste. Les résultats divers et même contradictoires qu’ont obtenus des chercheurs aussi chevronnés que G. Pertz, B. Simson, G. Arnold, G. Waitz, F. Kurze, L. Halphen, etc., montrent à l’évidence que les méthodes d’investigation elles-mêmes ne sont pas encore mises au point d’une manière définitive 14. Ainsi les ressemblances de style, entre des auteurs dont le vocabulaire et le bagage littéraire étaient fort pauvres, ne permettent pas de conclusions assurées. D’autre part, la comparaison que l’on fait entre deux séries d’annales semblables ne peut se faire comme s’il s’agissait de deux copies d’un même texte, où les règles de la critique verbale seraient applicables, mais l’examen doit tenir compte des intentions de tous les scribes, de leur possibilité de choix et de leur initiative créatrice. Ce choix et cette initiative empêchent de supposer trop de textes intermédiaires perdus, et de se les représenter avec trop de précision. Enfin, il faut se méfier même de la tendance, la plus simple et la plus naturelle, qui est de rechercher pour un texte donné une seule source, ou le plus petit nombre possible de sources: car elle conduit à fonder nos investigations sur trop d’éléments inconnus. /72/
Cela dit, les annales carolingiennes de Lausanne présentent des ressemblances avec plusieurs textes. Les plus anciennes, de 592 (pour 590, accession de Grégoire Ier au pontificat) à 824 (mort du pape Pascal Ier et avènement de son successeur Eugène II), ont été rattachées par R. Arnold 15, suivi par B. Simson 16 et par M. Reymond 17, à une série d’annales perdues, qui serait la source de plusieurs autres textes, les Annales Laubacenses, Stabulenses, Auscienses et Bawaricii. Mais nous venons de dire le peu de fondement scientifique de cette méthode, qui est basée essentiellement sur des hypothèses.
On pourrait rapprocher avec autant de pertinence nos annales de la série quasi officielle dite des « Annales royales » ou Annales regni Francorum, qui vont jusqu’en 829 et dont les dérivés ont été utilisés dans plusieurs textes du IXe siècle 18. C’est en effet avec ce texte que les annales carolingiennes de Lausanne présentent les analogies et même les coïncidences les plus nombreuses. Mais, bien que les Annales regni Francorum et leurs dérivés aient été fort répandus, on ne peut prouver qu’ils se soient trouvés à Lausanne entre le IXe et le début du XIIIe siècle, et la comparaison avec ce texte ne permet pas de rendre compte de l’origine de toutes les annales carolingiennes de Lausanne.
Un rapprochement plus fécond a été fait par G. Waitz 19, suivi par W. Wattenbach 20, entre les annales de Lausanne et une autre série, allant de 763 à 846, écrite d’un seul trait ou presque, appelée Annales Weissenburgenses à cause de sa provenance et malgré le fait qu’elle ne contient rien qui se rapporte /73/ au couvent de Weissenburg 21. Mais malgré des ressemblances frappantes et des coïncidences presque uniques, ce rapprochement ne suffit pas non plus à expliquer la genèse des annales carolingiennes de Lausanne dans leur totalité.
Une dernière comparaison s’imposait, mais on a négligé de la faire jusqu’ici: ne convenait-il pas de se demander si l’auteur des annales carolingiennes de Lausanne avait utilisé les annales de Flavigny et la chronique universelle jusqu’en 741 contenues dans l’actuel ms. Lugdun. Scal. 28 qui, rappelons-le, s’est trouvé à Lausanne entre la fin du Xe siècle et la première moitié du XIIIe ? Sans doute, comme nous l’avons vu, les notices relatives à Lausanne qui figurent sur les deux premiers folios du Cartulaire ne peuvent être tirées de ce manuscrit, qui est très incomplet à cet égard. Mais si l’on compare les annales carolingiennes de Lausanne avec celles du Lugdun. Scal. 28, il paraît évident que ce manuscrit a pu fournir plusieurs compléments au texte copié ou compilé au début du Cartulaire de Lausanne.
On le voit, il n’est pas possible, dans l’état de la tradition, de déterminer sûrement et simplement l’origine des annales carolingiennes de Lausanne. Tout ce que l’on peut dire est qu’elles remontent à un ou plusieurs textes qui ne sont pas de provenance lausannoise, et qui sont apparentés aux Annales Weissenburgenses, aux Annales Flaviniacenses, aux Annales Laubacenses ainsi qu’aux textes voisins, et peut-être aux Annales regni Francorum ou à leurs dérivés. Seule reste sans parallèle connu une annale de 818: « Ludovicus imperator in Britannia fuit usque Corophesium anno Domini .DCCCXVIII. » 22. Et encore n’est-il pas assuré qu’elle ne se soit pas trouvée dans une série aujourd’hui perdue, utilisée par le compilateur lausannois. Et en tout état de cause, on ne peut dire si ce dernier a mis en œuvre une seule série, déjà /74/ composée, ou s’il a lui-même opéré la réunion de plusieurs textes différents.
Les annales relatives à la papauté et à l’empire carolingien, tirées de diverses séries parentes des Annales Weissenburgenses, Annales regni Francorum et Annales Flaviniacenses, et la succession des rois et empereurs de Germanie qui se trouve à la fin du texte, tous éléments allogènes, ayant été isolés, il reste à examiner la partie la plus originale de la version fournie par Conon d’Estavayer, à savoir les notices qui se rapportent à l’évêché de Lausanne et au royaume de Bourgogne. Ces notices sont beaucoup plus nombreuses que les annales correspondantes contenues dans le ms. Lugdun. Scal. 28. Par là, on peut affirmer que l’historiographie a pris dans l’Eglise de Lausanne à une certaine époque des développements autres et plus complets qu’une simple liste nécrologique d’évêques et de rois.
On peut déterminer les étapes de ce développement: la période où les annales de Lausanne sont les plus précises et donnent les détails les plus abondants est celle qui va de 851/852 (élection de Hartmann à l’évêché de Lausanne) à 911/912 (mort de Rodolphe Ier, roi de Bourgogne) ou même jusqu’en 922 (capture à Ressudens de Boson, évêque de Lausanne), mais surtout la période déterminée par l’épiscopat de Hartmann. L’ordination de ce dernier y est indiquée avec toute sorte de précisions chronologiques 23; le jour de son décès y est également donné. Les annales parlent même d’un personnage assez obscur, le lévite, ou chanoine, Gisoenus 24. La suite du texte, en ce qui concerne Lausanne, ne redevient précise et détaillée qu’en 1030-1056: mentions d’éclipses de lune et de soleil, mort de l’évêque Hugues, pour laquelle même l’heure est indiquée, mort de l’empereur Henri III le 4 juin 1056. /75/
Il nous semble donc que la composition des annales de Lausanne proprement dites a été commencée aux environs de 851-870, et que les annales antérieures, relatives aux évêques Fredarius et David, n’ont été ajoutées que plus tard, ou du moins qu’elles ne sont pas contemporaines des événements qu’elles narrent. Cette opinion nous est confirmée par le fait que les notices concernant Fredarius et David ne figurent pas dans la plus ancienne version des annales de Lausanne, celle du ms. Lugdun. Scal. 28.
Sous l’épiscopat de Hartmann et celui de son successeur, Lausanne est dans une certaine mesure le théâtre d’une activité littéraire, puisque selon toute vraisemblance c’est à cette époque que l’on a composé l’épitaphe poétique de David, pleine de réminiscences virgiliennes et ovidiennes, celle de Hartmann qui joue sur le cliquetis des mots et les allitérations, celle enfin du lévite Gisoenus, si élégamment gravée 25. Un développement, au demeurant bien embryonnaire, de l’historiographie s’inscrit dans la même ligne.
Les annales de Lausanne auraient ensuite été continuées avec moins de précision jusque vers l’an 1000, puis tenues à nouveau d’une manière plus détaillée vers 1030-1056, où l’on note un regain d’activité annalistique et d’intérêt pour la réalité contemporaine — pas assez fort cependant pour que l’on n’ait pas omis l’évêque Henri II, attesté en 1044 par d’autres documents. Mais c’est peut-être alors que les annales de Lausanne ont été enrichies des éléments allogènes que nous avons distingués. Et si ces adjonctions sont tirées, au moins en partie, des annales de Flavigny, elles ne peuvent avoir été faites avant 968, époque où l’actuel ms. Lugdun. Scal. 28 arriva à Lausanne. Enfin, si l’on en juge par l’état de la tradition et l’aspect de la version offerte par les deux premiers folios du Cartulaire de Lausanne, beaucoup d’additions, notamment celles qui concernent la première moitié du IXe siècle et la liste des empereurs d’Othon Ier à Frédéric II, sont sans doute l’ouvrage de Conon d’Estavayer. /76/
Le développement de l’historiographie locale dans l’Eglise de Lausanne est donc facilement résumé: avant le IXe siècle, seules quelques notices nécrologiques et quelques résumés de donations maintiennent la tradition relative aux évêques. Dans la seconde moitié du IXe siècle une série annalistique un peu plus détaillée prend naissance, sans doute à partir d’une liste nécrologique d’évêques de Lausanne et de rois de Bourgogne. Tenue négligemment à jour dans le cours du Xe siècle, elle atteste un regain d’activité à la fin de la période du second royaume de Bourgogne, peut-être par l’influence des annales de Flavigny, et s’enrichit d’apports étrangers. La tradition s’interrompt brusquement au milieu du XIe siècle, pour une raison inconnue, et ne reprendra qu’au début du XIIIe siècle avec le prévôt Conon d’Estavayer.
Cette historiographie lausannoise ne se distingue pas, par son caractère, de la production contemporaine, représentée principalement par les annales carolingiennes, dont le ou les auteurs locaux se sont d’ailleurs inspirés. Elle fournit au contraire une nouvelle pièce à l’appui de l’opinion de J. Spörl relativement aux textes historiographiques du IXe siècle 26: les auteurs de ces textes ne cherchent pas à organiser les événements qu’ils relatent autour d’une idée centrale, pour illustrer et approfondir cette idée. En particulier ils n’envisagent à aucun moment l’universalité de l’Empire en tant qu’idée, au regard de laquelle ils pourraient attribuer plus d’importance à un fait qu’à un autre. C’est pour cette raison que ces annales n’ont aucune relation de causalité entre elles, et que tous les événements rapportés se voient attribuer le même poids dans le déroulement de l’histoire.
On peut faire la même constatation à propos des Annales Lausannenses: des événements mineurs comme la mort du lévite Gisoenus y voisinent avec des catastrophes qui ont touché la vie de toute une région, famines, invasions de sauterelles, mort de Louis le Jeune, etc. Les relations de causalité entre ces annales ne sont jamais indiquées, les causes ne sont pas recherchées. Et bien que l’histoire des évêques de Lausanne en fournisse la principale /77/ matière, nos auteurs semblent ne s’être posé aucune question sur l’idée d’épiscopat, sur les conditions de l’élection et sur d’autres problèmes du même genre: alors même que les élections de Jérôme (881) et de Boson (892) furent l’occasion de graves conflits politico-ecclésiastiques, comme nous le savons par ailleurs 27, nous n’en trouvons aucune trace dans les annales qui furent pourtant rédigées à la même époque. La fonction de ces textes n’est donc pas essentiellement historique, puisqu’ils ne comportent aucune réflexion critique sur le passé de l’Eglise de Lausanne, mais plutôt commémorative. /78/
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CHAPITRE III
AU XIIIe SIÈCLE: CONON D’ESTAVAYER ET LE CARTULAIRE DE LAUSANNE
L’histoire de l’historiographie entre le Xe et le XIIIe siècle a été fréquemment étudiée: elle le méritait par les grandes figures d’historiens et de chroniqueurs qui jalonnent cette période. Mais en dehors des ouvrages consacrés à la critique de sources, qui sont les plus nombreux, c’est surtout la philosophie ou même la théologie de l’histoire chez ces auteurs qui a été le mieux et le plus souvent examinée. Par là, la conception de l’histoire, du déroulement des événements considéré par rapport au plan préétabli de Dieu, trait si frappant chez les chroniqueurs de l’époque féodale, est maintenant bien connue grâce aux travaux de J. Spörl, de H. Grundmann, d’E. Gilson, de P. Rousset et de nombreux autres savants 1. Mais la forme des ouvrages d’histoire du moyen âge, la méthode de leurs auteurs, la manière dont ils critiquent leurs documents, leurs exigences en matière de vérité, ces questions n’ont fait l’objet que d’études peu nombreuses, d’ailleurs fort utiles. Parmi elles, mentionnons surtout celles déjà anciennes de Berthold Lasch 2 et surtout de /80/ Marie Schulz 3, ainsi que divers travaux relatifs à la critique des chartes au moyen âge 4.
D’autre part, les ouvrages consacrés à l’historiographie du moyen âge s’attachent généralement aux chroniqueurs les plus célèbres, et à des personnages particulièrement doués et instruits, nourris de rhétorique et de littérature antique, qui, comme Grégoire de Tours, Bède le Vénérable et Othon de Freising, se distinguent de leurs contemporains par la largeur de leurs vues, la qualité de leur information ou l’excellence de leur style. Mais les historiens de basse classe, les anonymes, les annalistes de quartier, qui sont les plus nombreux, sont négligés. Et comme eux-mêmes ne s’expriment guère sur les conditions de leur métier et sur leur conception de l’histoire, il est difficile de savoir si les idées et les méthodes que l’on décèle chez leurs illustres confrères ont pénétré jusqu’à eux, et de quelle manière. Enfin il reste à démontrer que les règles appliquées par les auteurs d’histoires universelles ont été valables pour des chroniqueurs locaux.
Sans doute, on a observé que les historiens du haut moyen âge jusqu’au XIe siècle accordaient plus d’importance au contenu qu’à la forme dans leurs travaux; et que par la suite, au XIIe et surtout au XIIIe siècle, leurs exigences de vérité et de critique avaient diminué, tandis que croissait la valeur attachée à la forme extérieure 5. Mais ces remarques, faites surtout d’après les préfaces des grands ouvrages historiques du temps, sont-elles valables dans le cas particulier de l’Eglise de Lausanne ?
Bien que Lausanne ne se soit pas trouvée entièrement à l’écart des mouvements d’idées, il est difficile d’y observer une quelconque évolution sur ce point, à cause d’une grave lacune dans la tradition littéraire entre le milieu du XIe et le début du XIIIe siècle. Certes, il a existé un recueil, perdu en 1235, « in quo quedam carte episcoporum Lausannensium erant scripte /81/ antique, et etiam regum et imperatorum et quorumdam aliorum Christi fidelium » 6. Mais Conon d’Estavayer, qui en est pour nous le seul témoin, ne le mentionne qu’à propos des évêques du IXe et du Xe siècle, c’est-à-dire pour une période qui recouvre approximativement celle des Annales Lausannenses. En outre, rien ne nous dit que ce cartulaire ait contenu autre chose que des copies de chartes et de diplômes: car en disant « Eius facta plurima scripta erant in veteri kartulario » et d’autres formules presque semblables 7, Conon d’Estavayer n’entend peut-être que des donations faites à l’Eglise de Lausanne. Ainsi, nous n’avons pour la période antérieure au XIIIe siècle aucun autre texte historiographique que les Annales Lausannenses. En particulier, l’époque de la querelle des Investitures, à laquelle les évêques de Lausanne ont été mêlés, et qui eût pu être l’occasion pour un auteur lausannois de s’exprimer sur son ecclésiologie et sur la nature du pouvoir épiscopal, n’a rien produit dans l’évêché de Lausanne.
Le silence est rompu au cours de la première moitié du XIIIe siècle par le prévôt du chapitre Conon d’Estavayer. Issu d’une des plus puissantes familles nobles du Pays de Vaud, chanoine de Lausanne en 1200 8, élu prévôt du Chapitre en 1202 9, il fut désigné comme administrateur de l’évêché pour toute la durée de la vacance du siège épiscopal, lors de la résignation de l’évêque Roger de Vico Pisano en 1211 10. Il alla deux fois aux écoles, la première fois on ne sait où, entre 1214 et le 29 mars 1215 11, la seconde fois à l’Université de Paris, du 18 octobre 1222 au 3 septembre 1223 12. Au cours des années 1216-1218, il fut en butte aux attaques de quelques-uns de ses confrères qui l’accusaient /82/ de n’être que clerc, alors que la prévôté eût dû appartenir à un prêtre, mais il fut confirmé dans sa dignité par deux bulles du pape Honorius III de 1217 et 1218 13. Il joua un rôle important, sur lequel nous reviendrons, lors de la double élection au siège épiscopal de 1239-1240, et apparaît pour la dernière fois dans un acte du 6 septembre 1242 14. Il doit être mort le 19 août 1243 ou 1244, puisque son successeur à la prévôté de Lausanne, Amédée de Genève, apparaît dans un document du 24 novembre 1244 15.
De cette esquisse biographique, il convient de retenir surtout le ou les séjours d’études à Paris — de fait, rien ne nous dit où se déroula le premier séjour. Il n’y obtint pas de grade universitaire, mais les influences qu’il y subit jouèrent sans doute un rôle important dans sa formation intellectuelle et dans son activité ultérieure.
Certes, le moyen âge n’a aucune idée d’un enseignement de l’histoire sous quelque forme que ce soit. Mais il n’est pas sans intérêt de rappeler ici les remarques faites par M. Arno Borst, non pas sur l’enseignement de l’histoire, mais sur la qualité de l’esprit historique et scientifique qui régna durant le XIIe siècle dans les écoles de Paris sous l’influence d’Abélard 16. Combattant une tradition de pensée qui confondait « la vérité avec la coutume » et qui fondait toute sa connaissance du devenir historique sur la jurisprudence et sur la tradition, Abélard tentait de faire sentir à ses élèves que toutes les époques sont différentes, et que l’homme, parlant toujours du passé en se plaçant au point de vue du présent, doit distinguer clairement les différents temps pour dévoiler les anachronismes, les faux et les légendes. De ce beau mouvement de pensée, né de l’esprit grégorien, sont issus deux historiens parmi les plus importants du XIIe siècle: Jean de Salisbury et Othon de Freising. Il ne dura pas, et fut balayé au XIIIe siècle par le triomphe de la scolastique. Et si Conon /83/ d’Estavayer en sentit les derniers effets lors de son séjour à Paris, ils ne laissèrent du moins pas de traces dans sa production historiographique, ainsi que nous le verrons plus loin.
Il faut peut-être attribuer plus d’influence aux structures administratives de la monarchie française dont notre prévôt put probablement observer le fonctionnement à Paris. Conon d’Estavayer est en effet l’auteur d’un des recueils les plus importants qu’aient jamais conservés les archives de l’Eglise de Lausanne, appelé communément le Cartulaire de Lausanne. Le rôle actif qu’il joua dans la mise en ordre des droits du chapitre et de l’Eglise cathédrale, et dans la fixation de ses traditions a été relevé bien des fois. Mais la composition du Cartulaire de Lausanne et les irrégularités de sa chronologie n’ayant pas été comprises, le rôle joué par l’auteur n’a pas été justement apprécié jusqu’à l’édition exemplaire qu’en a donnée M. Charles Roth en 1948.
C’est pourquoi nous avons cru bon de résumer ici rapidement, pour l’intelligence de ce qui va suivre, les remarques faites par M. Roth sur la composition assez compliquée de ce recueil 17. Car si l’on admettait, avec les anciens éditeurs du Cartulaire, que le volume en question, commencé en 1228 sur l’ordre du prévôt Conon d’Estavayer, a été continué dès 1235 dans l’ordre où les documents s’y trouvent pour sauver ce qui pouvait rester des archives du Chapitre après l’incendie de 1235 18, on se heurterait à des difficultés insurmontables: comment imaginer, en effet, qu’on ait pu retrouver après une telle catastrophe, au dire des éditeurs, une si grande quantité de documents ? De plus, en /84/ suivant leur interprétation, on risquerait de se tromper lourdement dans l’appréciation des parties historiographiques du Cartulaire.
Un examen attentif du manuscrit 19, de sa reliure heureusement assez lâche, et des dimensions très irrégulières de ses folios, a permis à M. Roth de se rendre compte qu’il s’en fallait de beaucoup que le Cartulaire ait été composé dans l’ordre où ses pages sont actuellement disposées. Le point de départ du recueil est un cahier, aujourd’hui noyé dans l’ensemble, contenant une série de rôles de cens dus dans les différentes terres du Chapitre, série composée vers 1202, l’année précisément où Conon devint prévôt 20. En 1210-1212, un cahier est ajouté à la suite, comprenant des résumés très brefs d’actes datant de 1202 à 1212 qui seront continués et complétés jusqu’en 1216 21. Dès 1213-1214, les feuillets existants prennent définitivement l’aspect d’un cartulaire topographique par l’adjonction entre les pages de divers folios, contenant de nouveaux rôles de cens pour les mêmes terres, et des copies de chartes relatives à ces biens, le tout classé très approximativement par ordre géographique.
En 1216, Conon d’Estavayer, dont la collaboration effective commence à ce moment-là, ajoute à la fin du recueil un cahier auquel d’autres se joindront jusque vers 1240, contenant des actes du chapitre, des chartes reçues ou émises par lui, des extraits de l’obituaire, un recueil de miracles, des notices relatives à l’histoire générale, le tout par ordre chronologique 22. Ces cahiers, qui occupent toute la seconde moitié du Cartulaire, peuvent être assimilés à un type de document alors au début de son développement: le registre de chancellerie. On voit que nous sommes ici bien loin d’un cartulaire proprement dit. Mais parallèlement la partie topographique continue à se développer.
Nous passons sur quelques accroissements des années 1226-1228, consistant en chartes du IXe et du Xe siècle et surtout en /85/ un pouillé des églises du diocèse, placé au début du volume. Quant aux cahiers contenant la chronique des évêques de Lausanne et sa continuation, ils furent ajoutés au début du Cartulaire en 1235, pour remplacer dans la mesure du possible un cartulaire plus ancien perdu à ce moment-là, peut-être à la suite de l’incendie de la cathédrale et de la Cité qui éclata le 18 août de cette année. Continué jusqu’à la mort de Conon d’Estavayer dans les diverses parties que nous avons indiquées, avec un très petit nombre d’actes de la seconde moitié du XIIIe siècle, le Cartulaire de Lausanne n’est pas, en réalité, un cartulaire au sens technique du terme: cette appellation lui vient des historiens du XVIIe siècle et surtout de Ruchat. C’est une sorte de registre hybride, à la fois registre censier, cartulaire topographique et registre chronologique, enrichi de deux chroniques, d’un pouillé et d’un nécrologe.
Pourvu au XIVe siècle d’une table qui fut complétée par diverses mains jusqu’au XVIIe, le Cartulaire de Lausanne resta sans doute dans les archives du Chapitre de Lausanne jusqu’à la conquête bernoise. Il se trouvait encore à Lausanne, entre les mains du chanoine François des Vernets, en 1544, année où l’historien Johann Stumpf passa par cette ville 23. On ne sait quand il fut transféré dans les archives du commissariat romand de Berne, mais il s’y trouvait certainement au milieu du XVIIe siècle, époque où il fut utilisé par les commissaires bernois Samuel Gaudard et Emmanuel Herrmann 24. C’est également à Berne qu’il fut consulté par Abraham Ruchat au début du XVIIIe siècle. Il est mentionné dans l’Inventaire des Titres, parchemins et papiers concernants le bailliage de Lausanne déposés aux Archives [de Berne] Ao 1758, Layette 73, n° 37/2° (soit « Inventaire blanc, série L ») 25. Mais une note de l’archiviste du Canton de Vaud Pierre-Antoine Baron, inscrite en marge de cette mention le 2 mai 1844, à l’occasion du récolement général des archives cédées au Canton de Vaud par Berne en 1799-1802, indique: « Ce registre manque dès l’origine; les Bernois l’ont gardé, mais /86/ en 1823 le gouv. vaudois en a fait faire une copie, qui a été placée parmi les registres, copies de titres en layettes, série de Lausanne. » Le recueil de Conon d’Estavayer avait en effet passé, on ne sait comment, entre les mains de l’historien et collectionneur Albert de Mülinen (1732-1807, avoyer de Berne de 1791 à 1799), qui le donna en 1803 à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, où il se trouve encore aujourd’hui.
Le Cartulaire de Lausanne est la source principale de tous les travaux qui ont été élaborés sur l’histoire de l’évêché de Lausanne du XVe siècle à nos jours. Le présent livre est à plus d’un titre l’histoire des différents traitements qu’il a subis dans les ouvrages des successeurs de Conon d’Estavayer. Mais il n’a été consulté directement que par un nombre restreint de personnes, qui touchaient toutes par quelque endroit aux archives de l’Eglise de Lausanne, plus tard du commissariat romand de Berne 26. Au XVe siècle, l’auteur de la chronique épiscopale rédigée sous Aymon de Montfalcon; au XVIe, le notaire Jean Poysat et l’historien Johann Stumpf; au XVIIe siècle, les commissaires au pays de Vaud Emmanuel Herrmann et Samuel Gaudard, ainsi que le Veveysan André de Joffrey, ami de Herrmann; au XVIIIe siècle, Abraham Ruchat, qui jouissait de protections spéciales de la part de quelques magistrats bernois, ainsi que les hommes d’Etat et historiens Alexandre-Louis de Watteville et Nicolas-Frédéric de Mülinen. C’est peu. Le nombre de ceux qui ont pu accéder personnellement aux archives du commissariat romand de Berne est à peine plus élevé. On ne voit dans cette liste aucun historien catholique: ces derniers ont toujours dû se contenter de copies ou d’extraits dont ils ne pouvaient vérifier l’exactitude — à supposer même qu’ils en eussent ressenti le besoin.
Au XIXe et au XXe siècle, le cercle des auteurs qui ont vu de leurs yeux le Cartulaire de Lausanne s’élargit quelque peu. Mais dès 1851, année où parut la première édition complète, procurée par la Société d’histoire de la Suisse romande, seuls les /87/ historiens les plus scrupuleux se reportent au manuscrit lui-même. C’est dire combien d’érudits trop pressés cette édition mal faite aura induits en erreur.
* * *
Le Cartulaire de Lausanne occupe dans l’histoire administrative de la Suisse romande une place importante, qu’il s’agit de délimiter ici. Le recueil de Conon d’Estavayer n’est pas le plus ancien cartulaire relatif à l’Eglise de Lausanne, puisque précisément son auteur se réfère à des cartulaires plus anciens 27; mais il est le plus ancien qui soit conservé dans les pays soumis à l’influence de la Savoie, et il est le premier qui contienne plusieurs espèces de documents administratifs et en particulier un registre chronologique 28. D’autre part, le Cartulaire de Lausanne n’est pas la seule production de cette espèce dans l’Eglise de Lausanne au XIIIe siècle, puisqu’on a conservé deux fragments d’un cartulaire de l’Evêché rédigé apparemment sous l’épiscopat de Jean de Cossonay (1240-1273) 29, et que la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne a trouvé en quelque sorte une continuation dans un registre de chancellerie du chapitre tenu entre 1253 et 1313 30.
En outre, la première moitié du XIIIe siècle, et particulièrement l’épiscopat de Guillaume d’Ecublens (1221-1229), est une époque de mise en ordre et de récupération des droits de l’Eglise de Lausanne: ce prélat, mettant sans doute à profit les circonstances favorables créées par la mort de Berthold V de Zaehringen en 1218, racheta plusieurs fiefs de la mense épiscopale, et surtout la monnaie de Neuchâtel, aliénée par Roger de Vico /88/ Pisano à Ulric de Neuchâtel, ainsi que l’avouerie épiscopale de Lausanne, qui se trouvait entre les mains d’Aimon de Faucigny 31.
Ajoutons que le XIIIe siècle est dans toute l’Europe occidentale une époque de réorganisation administrative: ainsi, c’est sans doute à l’imitation des registres de la chancellerie pontificale que l’administration du roi de France Philippe-Auguste commença après 1194 ses premiers registres de chancellerie; que sous le roi Jean sans Terre (1199-1216) la chancellerie anglaise instaura le même usage et que dans le royaume de Sicile l’empereur Frédéric II fit rédiger les premiers registres 32, sans parler d’autres innovations que l’on remarquera plus tard dans le XIIIe siècle dans diverses principautés, celles des Habsbourg, de la maison de Savoie, etc.
A Lausanne, ces dispositions ont probablement été encouragées et renforcées par deux catastrophes, les incendies de 1219 et 1235. Le rôle joué par ce dernier accident a cependant été surestimé par A. Ruchat 33 et par les premiers éditeurs du Cartulaire de Lausanne 34, qui croyaient que la plus grande partie du recueil avait été rédigée après 1235 dans l’idée de « remplacer » — on se demande comment — les archives de l’Eglise de Lausanne, disparues dans les flammes. Presque tous les érudits du XIXe et du début du XXe siècle se sont fondés sur cette hypothèse sans la discuter 35. L’un des plus récents, M. H.-E. Mayer, /89/ tout en admettant avec M. Roth que la plus grande partie du recueil, commencée aux environs de 1200, est antérieure à 1235, attribue à l’incendie de Lausanne la perte de l’ancien cartulaire et celle de l’essentiel des chartes de l’évêché 36. Mais en vérité Conon ne dit rien de tel. L’incendie de la ville fut sans doute très grave, comme souvent au moyen âge. Il détruisit la ville et ses églises, et même l’hôpital de Saint-Jean, situé pourtant hors des murs. Il fondit le toit en plomb de la cathédrale, détruisit les verrières, les cloches, les ornements et les vêtements sacerdotaux 37. Toutefois le gros œuvre de la cathédrale, construit en pierre, resta debout, ainsi que l’ont démontré les bons connaisseurs de l’histoire de cet édifice 38. Ajoutons que Conon d’Estavayer, par ailleurs si précis dans son administration des biens temporels du chapitre, ne parle pas de dommages importants causés aux archives, aux titres et droits de l’Eglise de Lausanne. Il ne mentionne la perte que d’un seul volume.
De fait, avant de se prononcer sur la portée de l’incendie de 1235, il faudrait savoir ce qu’étaient les archives du chapitre et de l’évêché de Lausanne avant et après cette date, en se rappelant que la période allant du Xe au XIIe siècle a produit partout un nombre de titres et de documents écrits très inférieur au seul XIIIe siècle et a fortiori aux siècles suivants 39. Dans le cas de Lausanne, cette reconstitution est rendue très difficile par plusieurs autres accidents postérieurs: la négligence de certains personnages chargés de conserver les archives; les dégâts qui ont été causés par les Bernois en 1475; le départ de l’évêque et la dispersion du chapitre à la Réforme; et enfin les reclassements /90/ opérés durant la première moitié du XXe siècle dans ce qui restait de ces fonds, dont l’ordonnance primitive avait été respectée par les archivistes bernois. A cela s’ajoute une autre difficulté: les menses capitulaires et épiscopales de Lausanne ayant été séparées au cours du XIe siècle, on ne sait si les archives ont été divisées en conséquence, et on ignore le critère de cette éventuelle division.
Tout au plus peut-on dire que le désastre de 1235 n’a pas été total. Parmi les livres subsistaient les deux regulae soit martyrologes, dont Conon a fait des extraits en 1235 dans sa chronique épiscopale 40 et en 1239 à la fin de son cartulaire 41; le ou les cartulaires anciens dont Conon tira, de 1226 à 1239, des copies de diplômes en faveur de l’Eglise de Lausanne et des rôles de cens du chapitre 42; le cartulaire de Conon lui-même, et l’actuel ms. Lugdun. Scal. 28, ces deux derniers existant encore aujourd’hui. En ce qui concerne les chartes et les diplômes en faveur de l’Eglise ou des évêques de Lausanne, un rapide sondage dans l’inventaire de la série C des Archives cantonales vaudoises permet de relever une cinquantaine de pièces antérieures à 1235 ayant dû se trouver en original ou en copie dans les archives des évêques ou des chanoines. Il faudrait y ajouter un certain nombre /91/ de pièces aujourd’hui perdues ou dispersées, que l’on trouve mentionnées dans divers inventaires anciens 43.
Mais même à supposer que nous parvenions de cette manière à reconstituer ce qu’étaient les archives de l’évêché et du chapitre de Lausanne après l’incendie de 1235, cela ne nous apprendra rien sur l’ampleur des dégâts, sinon que tout n’a pas disparu à ce moment dans les flammes. Cette remarque suffit cependant à déterminer le rôle joué par le ou les incendies de 1219 et 1235 dans les préoccupations administratives de Conon d’Estavayer et de son entourage: le fait même de l’incendie, et la disparition en 1235 du volume contenant les Gesta des évêques de Lausanne ont contribué à faire sentir au prévôt la fragilité de sa documentation écrite, et l’ont incité non seulement à écrire ou à récrire une chronique épiscopale, mais encore à relever dans d’autres recueils des copies de diplômes et des rôles de cens dus au Chapitre de Lausanne. Il n’y a rien là que de très naturel, et l’on observe le même phénomène ailleurs 44, tant il est vrai qu’il faut souvent une catastrophe pour que l’on se rende compte de la valeur des archives ou des œuvres d’art irremplaçables que l’on possède.
Le Cartulaire de Lausanne constitue donc une étape importante dans l’histoire administrative de l’évêché de Lausanne et même de la Suisse romande: il est en quelque sorte le premier monument d’une méthode nouvelle dans l’administration de ces régions. Mais si Conon d’Estavayer est un novateur, il ne l’est que sur le plan local. Son action dans ce domaine s’explique, ainsi que nous venons de le voir, par les influences subies au cours de ses études, par l’effort général fait à cette époque par l’Eglise de Lausanne pour recouvrer ses droits, et par l’inquiétude que /92/ deux incendies de Lausanne n’ont pas manqué de provoquer en lui à l’égard des archives de son église.
La partie historiographique du Cartulaire de Lausanne constitue un apport plus original à l’histoire documentaire, bien qu’il ne s’agisse pas là d’un cas unique: le moyen âge a produit de nombreux recueils où les textes narratifs et les chroniques sont mêlés à des actes juridiques. Parmi ceux mentionnés par A. Giry 45, citons les cartulaires de l’église cathédrale de Grenoble, appelés « Cartulaires de saint Hugues », qui remontent à la première moitié du XIIe siècle et contiennent, outre les copies de bulles, de diplômes et de chartes, des textes historiographiques et même des pouillés du diocèse 46. Nous aurons l’occasion d’en reparler. Citons encore le Liber de reparatione chartarum de l’abbaye Saint-Chaffre du Monastier près du Puy-en-Velay 47. Ce recueil, composé selon un plan d’ensemble, n’a pas, comme le Cartulaire de Lausanne, changé plusieurs fois de caractère et de destination. Les textes historiographiques qu’il contient, à savoir l’histoire du couvent depuis sa fondation, servent de cadre chronologique aux donations et aux diplômes qui s’y trouvent copiés, ainsi que cela est indiqué expressément 48. A Freising, dans le Liber traditionum Frisingensium dont nous avons parlé plus /93/ haut 49, la liste des évêques est également mise en étroite relation avec les acquisitions de l’Eglise et les donations des rois.
Dans le Cartulaire de Lausanne, en revanche, la raison d’être des passages historiographiques n’est pas aussi évidente. Il faut d’abord distinguer entre les notices annalistiques composées au fur et à mesure du déroulement des événements, qui jalonnent la partie chronologique du recueil dite « registre de chancellerie »; la chronique des évêques, composée d’une traite, placée dans le Cartulaire de manière pour ainsi dire accidentelle, et sans relation expressément indiquée avec le reste du volume; et enfin la continuation de cette chronique, sorte de dossier de correspondance concernant un litige survenu dans l’Eglise de Lausanne en 1239-1240. Ces trois textes déterminent les trois parties de notre exposé sur la production historiographique de Conon d’Estavayer.
Section 1
Les « notices annalistiques » de Conon d’Estavayer
La dernière partie du Cartulaire de Lausanne contient, ordonnés chronologiquement, des documents de plusieurs catégories, qui ressortissent à nos yeux soit au droit, soit à la liturgie, soit à l’histoire ecclésiastique et politique: des inféodations, des concessions, des accensements et des abergements, rédigés sous forme de chartes ou de simples notes; des statuts sur le service du chœur et sur la vie interne du chapitre; des extraits de l’obituaire du chapitre, le récit de la translation des reliques de Notre-Dame, et des miracles opérés par ces reliques; des chartes reçues par le chapitre, qu’il s’agisse de compromis, d’arbitrages dans des affaires où il était partie, ou de donations; enfin des notices relatant des événements de caractère personnel, local ou universel.
Parmi les faits de caractère personnel, mentionnons le retour des écoles de Conon d’Estavayer le 29 mars 1215, son séjour à Paris du 18 octobre 1222 au 3 septembre 1223, l’histoire de sa maison, détruite par l’incendie de Lausanne en /94/ 1235 50. Les mentions de caractère local, en particulier sur la vie de l’évêché, sont les plus nombreuses: paix du 18 octobre 1211 entre Berthold V, duc de Zaehringen, et Thomas, comte de Savoie 51, incendies de Lausanne du 8 août 1219 et du 18 août 1235 52, prise de la croix par l’évêque Berthold de Neuchâtel en 1217, mort de cet évêque en 1220; élection, puis transfert de son successeur Girard de Rougemont; élection de Guillaume d’Ecublens en 1221, mort de cet évêque en 1229; résignation et retour de Rome de son successeur l’évêque saint Boniface, en 1239 53. On y trouve aussi des notices de phénomènes météorologiques ou de catastrophes naturelles, fréquentes dans le genre qu’il est convenu d’appeler « annalistique »: en 1224, une disette de vin, d’avoine et de froment, accompagnée d’une grande abondance de noisettes; en 1226, une épizootie répandue sur toute l’Europe; en 1233, un hiver rigoureux; en 1234, une grande disette de vin; en 1235, une grande cherté du grain et une invasion de guêpes; en 1239, une éclipse de soleil et un tremblement de terre 54. Enfin la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne contient aussi des faits d’histoire universelle, tels que la réunion du concile du Latran en 1215, la mort du pape Innocent III et l’élection d’Honorius III en 1216, la mort et les obsèques de Philippe-Auguste en 1223, la prise d’Avignon par son successeur Louis VIII en 1226, la mort d’Honorius III et l’élection de Grégoire IX en 1227 55.
On pourrait ajouter à ces notices des mentions dont le propos administratif est plus évident: l’élection de Conon d’Estavayer comme prévôt en 1202, la résignation de l’évêque Roger et l’élection de Berthold de Neuchâtel, son successeur, en 1212, celle de Guillaume d’Ecublens comme trésorier du chapitre /95/ en 1213 56. Ces textes ressemblent plus, par toutes les indications de procédure qu’ils donnent, à des résumés d’actes d’inféodation ou d’élection, qu’à des annales. De même, la notice relative à la frappe d’une nouvelle monnaie, en 1216, indique très exactement le titre de la nouvelle monnaie 57: son caractère administratif est très visible.
Dans un recueil aussi divers, la seule ordonnance est fournie par la chronologie, à une exception près: après le 3 avril 1232, date de la translation des reliques de Notre-Dame, l’ordre chronologique est rompu pour permettre le groupement en un seul corps de tous les miracles opérés par ces reliques de 1232 à 1242 58.
Cette partie chronologique est-elle réellement un registre de chancellerie, ainsi que l’a proposé M. Ch. Roth 59 ? Au sens large, qui est suggéré par l’étymologie, un registre contient la mention, par ordre chronologique, de tous les faits dont on désire conserver la mémoire (registrum < regestum < res gestae). Un registre de chancellerie, stricto sensu, est un recueil où l’on a copié par ordre chronologique tous les actes émanant d’une personne physique ou morale, et se distingue par là d’autres registres spéciaux: les registres d’arrêtés contenant les décisions d’un chapitre cathédral ou du conseil d’une ville; les registres de bourgeoisie, contenant les noms des personnes reçues à la bourgeoisie d’une ville, etc. Mais les registres de chancellerie, dont l’usage se généralise au cours du XIIIe siècle dans toutes les administrations européennes 60, ne répondent généralement pas, à /96/ leur origine, à une définition stricte: les premiers registres du Vatican contiennent non seulement les copies des lettres et des bulles émanant des papes, mais aussi des lettres reçues, particulièrement des empereurs, et parfois même des notices historiques sur les actes des pontifes 61. De même, un siècle et demi plus tard, les premiers registres des conseils de villes telles que Genève et Lausanne contiennent non seulement des arrêtés du Conseil, mais encore des comptes, des abergements, des réceptions à la bourgeoisie, etc. 62. Rappelons aussi quelques notaires fribourgeois, valaisans, savoyards et genevois des XVe-XVIe siècles, qui notaient dans leurs minutaires des événements de leur vie personnelle et familiale, et même des faits de caractère politique, militaire ou météorologique 63. On voit donc que la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne, qui contient des documents de toute sorte, est bien un registre au sens large du terme, mais pas un registre de chancellerie stricto sensu. C’est seulement plus tard que l’administration capitulaire produira des registres spéciaux bien différenciés, tels que le registre de chancellerie de 1253 à 1313 64 et les registres de décisions du XVe et du début du XVIe siècle 65.
En élaborant ce registre chronologique, Conon d’Estavayer pensait-il faire œuvre d’historien ? Si oui, cette intention s’appliquait-elle à l’ensemble de ce registre ou seulement à certaines parties ? Cette question est difficile à résoudre, car le prévôt ne s’exprime jamais sur sa conception de l’histoire. Tout au plus dira-t-il en 1235 sa crainte que les actes des évêques de Lausanne ne tombent dans l’oubli 66. Mais tout ce qui se trouve dans le Cartulaire tend à conserver la mémoire de ce qu’ont fait les évêques, le prévôt et le chapitre. On conviendra qu’une telle définition de l’histoire n’est guère précise. /97/
Aussi devrons-nous envisager d’autres définitions médiévales de l’histoire pour déterminer ce qui, dans le registre de Conon, est histoire, et ce qui est droit ou liturgie. Pour Isidore de Séville, dont les Etymologies furent abondamment pratiquées par le moyen âge, l’histoire se définit non par sa forme, qui peut être métrique ou prosaïque, mais par son contenu: « Historia est narratio rei gestae, per quam ea, quae in praeterito facta sunt, dinoscuntur [...] Haec disciplina ad grammaticam pertinet, quia quidquid dignum memoria est litteris mandatur » (isid. Etym. I 41/1-2). Son domaine est le réel: elle s’oppose aux « arguments », qui sont des fictions, mais traitent d’événements possibles, et à la « fable », qui raconte des faits qui ne sont jamais arrivés et qui ne peuvent pas arriver. Enfin Isidore de Séville distingue trois genres (genera) dans l’historiographie: les éphémérides ou diaires, récits des faits arrivés jour après jour; les calendriers (kalendaria), qui donnent les événements mois par mois, et les annales, récits des événements par année (ibid., I 44/1-5). Ce genre littéraire est donc essentiellement chronologique et narratif 67.
Si l’on s’en tient à cette définition large de l’histoire, où les seules exigences sont de vérité et de situation précise dans le temps, on reconnaîtra que tout ce qui se trouve dans la partie chronologique du Cartulaire est de l’histoire. Et ces éphémérides ou ces annales portent bien tous les caractères que l’on s’est plu dès longtemps à souligner dans l’historiographie de l’époque féodale: vouée par le manque d’information aux faits d’ordre local, elle n’en aspire pas moins à l’universel; ouverte à l’irrationnel, elle est à l’affût de toute intervention d’ordre divin dans les affaires terrestres 68.
Mais les définitions de l’histoire que l’on a pu extraire des ouvrages, surtout des préfaces écrites par les historiens du moyen âge 69, sont plus précises et plus exigeantes sur le choix de la /98/ matière. Les études faites sur cet aspect de l’historiographie médiévale ont fait apparaître deux tendances principales. Les uns, soucieux avant tout de vérité, se rendent compte que la liberté de choix met l’historien en danger de tomber dans l’arbitraire et de falsifier la vérité. Dans cette optique, Conon apparaît absolument comme un historien, pour lequel l’abondance et la vérité des faits constituent les principaux critères.
Les autres, préoccupés avant tout d’édifier le lecteur, ne jugent dignes d’un ouvrage historique que les faits moralement édifiants, soit la seule histoire de l’Eglise, soit les seuls faits qui manifestent visiblement l’intervention de Dieu dans les affaires humaines, soit encore, à l’instar des historiens de l’Antiquité, les grandes actions ou les faits exemplaires. L’historicité de l’ouvrage se définit alors par l’intention de son auteur: édifier le lecteur, l’instruire, glorifier l’œuvre de Dieu ou de ses Saints, etc. Dans cette perspective, seules quelques notices de la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne peuvent être considérées comme étant d’essence proprement historiographique: ce sont avant tout celles qui retracent des événements exceptionnels, qu’ils soient en relation avec l’histoire de l’Eglise universelle, telles les notices marquant la réunion du concile du Latran en 1215, la mort et l’élection des papes Innocent III, Honorius III et Grégoire IX; ou qu’ils relatent une intervention directe, voire surnaturelle de Dieu sur la terre: de ce groupe feraient partie les mentions de la prise de la Croix par l’évêque Berthold, des incendies de 1219 et de 1235, attribués à un piège du Malin et aux péchés du clergé et du peuple; la mort du roi Philippe-Auguste en 1223, où la piété du roi est mise en relation avec la magnificence de ses obsèques; les disettes et les épidémies, la prise d’Avignon par Louis VIII en 1226, et surtout le transfert des reliques de Notre-Dame, suivi des miracles opérés par elle.
Le prétendu « acte de consécration » de la cathédrale de Lausanne, daté du 20 octobre 1275, mais qui remonte au XIVe siècle 70, indique quelles étaient les reliques de Notre-Dame à cette époque: un morceau de la vraie Croix; des cheveux de la Vierge; un morceau d’une côte de sainte Marie-Madeleine; un morceau /99/ d’une côte de saint Laurent; des pierres du saint Sépulcre et de celui de la Vierge; des parties de la crèche du Seigneur; du bois de la croix de saint André, et d’autres encore qui ne sont pas spécifiées 71. La bulle du pape Calixte III (1455-1458) en faveur de la fabrique de Notre-Dame de Lausanne 72, qui fait également état des miracles opérés par l’intercession de Notre-Dame, mentionne une certaine quantité du « sang miraculeux » du très saint corps de Notre Seigneur — c’est-à-dire du sang produit par le saignement miraculeux d’une hostie — et des reliques des martyrs thébéens et d’autres saints. Les inventaires d’objets précieux se trouvant dans la chapelle de Notre-Dame au XVe siècle ne mentionnent que les reliquaires, sans donner d’informations précises sur leur contenu 73. Seul l’inventaire du trésor de cette chapelle du 5 août 1535 mentionne des reliquaires contenant les chefs des saints Tiburce et Valérien, un reliquaire de sainte Anne en argent, et un reliquaire de saint Grat 74. Enfin un inventaire des reliques et objets confiés aux conseils de la ville de Lausanne le 19 septembre 1536 ajoute encore une châsse de saint Maurice 75. Les reliques de Notre-Dame étaient conservées dans une custode en forme de coupe ronde; au XIIIe siècle, dès 1232 et jusqu’à l’achèvement de la chapelle de la Vierge, elles furent déposées sur l’autel de Saint-Jean-Baptiste 76.
Les miracles que mentionne Conon d’Estavayer sont tous postérieurs à la translation des reliques de Notre-Dame d’une chapelle en bois provisoire à l’autel de Saint-Jean-Baptiste dans la cathédrale de Lausanne et se situent entre le 3 avril 1232 et le 5 mai 1242 77. C’est au cours de 1232, après la translation, que les miracles sont les plus fréquents: on en a relevé dix-neuf au cours de cette période. Sans doute les cérémonies qui eurent lieu /100/ à l’occasion de ce transfert ont-elles ravivé la foi que l’on avait en leurs vertus. Ensuite, le nombre annuel des prodiges décroît: huit en 1233, sept en 1234, et cinq en 1235, année de l’incendie de la cathédrale et de la Cité. En 1236, des quêteurs envoyés par le chapitre dans le diocèse de Lausanne et dans la province ecclésiastique de Vienne emportèrent avec eux les reliques. On vit alors une recrudescence de miracles et d’événements surnaturels: vingt-deux au cours de cette seule année. Mais durant les années 1237 à 1242, on ne compte que dix-sept miracles, soit trois par année en moyenne.
Les miracles les plus nombreux sont les délivrances de prisonniers qui, s’étant voués à Notre-Dame de Lausanne, voient tomber leurs liens de manière surnaturelle; ils viennent à Lausanne remercier la sainte Vierge de son intervention ou de son intercession, apportant souvent avec eux les liens et les chaînes qui les tenaient prisonniers. Viennent ensuite les guérisons de paralytiques, d’aveugles, de muets et de démoniaques, particulièrement nombreuses en 1232 et en 1236, année qui voit même deux résurrections. Conon d’Estavayer ne mentionne que quatre prodiges touchant des objets matériels: bris d’une pyxide contenant de la liqueur des reliques de Notre-Dame, qui devait servir à un mauvais usage; cloches qui se mettent à sonner sans intervention humaine; lampes et cierges s’allumant et s’éteignant par le seul pouvoir des reliques. Enfin, Lausanne ne semble avoir été le théâtre d’aucune apparition: les miracles ne comportent que deux visions, l’une d’un bel homme ayant un bâton d’ivoire avec un pommeau de cristal, l’autre d’une très belle dame, qui conseille à un prisonnier de s’évader. Mais il s’agit dans les deux cas de rêves, donnés expressément pour tels, et même le premier est le fait d’un démoniaque; de plus, ces deux rêves n’ont pas eu lieu à Lausanne, mais à Neuchâtel et à Châtillon-en-Michaille.
Le recueil de Conon d’Estavayer n’est pas le seul témoignage de la foi que l’on professait, dans le diocèse et dans les provinces ecclésiastiques voisines, dans les reliques et l’intercession de Notre-Dame. Divers textes du XIIe au XVIe siècle 78 et les ex-voto, yeux /101/ et bras en argent, mentionnés dans les inventaires du trésor de la chapelle de Notre-Dame 79, prouvent que Lausanne était un lieu de pèlerinage très important. Viret lui-même, dans ses Disputations chrétiennes, se moque des « faux miracles », où l’intercession de la Vierge aurait ressuscité des enfants nouveau-nés juste le temps de les baptiser, pour les ensevelir en terre chrétienne 80. Dans le texte de Conon, les miracles sont racontés si simplement, les circonstances en sont si vraisemblables, et ils sont si dépourvus de ces détails abracadabrants qui abondent particulièrement dans les recueils byzantins de miracles 81, qu’on ne saurait les considérer comme le fruit de seules réminiscences littéraires. Et cela bien que les vertus attribuées à l’intercession de Notre-Dame à Lausanne ne soient pas ici différentes de celles qu’on lui prête dans d’autres églises et lieux de pèlerinage, telle Notre-Dame de Chartres, dont il est dit vers 1210: « Surdis siquidem auditum, cecis visum, mutis loquelam, claudis gressum ibidem restitui vidimus, multos quoque a doloribus, langoribus et variis infirmitatibus curatos prospeximus; quidam etiam, dum carceribus tenerentur inclusi et conpedibus vel cathenis aut ceteris nexibus ferreis astricti dominam Carnotensis ecclesie devotius invocando liberati sunt, qui postea ad eandem ecclesiam venientes vincula ferrea quibus alligati fuerant attulerunt et obtulerunt » 82. C’est la foi populaire qui attribue tous ces pouvoirs à l’intercession de Notre-Dame. Conon d’Estavayer s’en fait l’interprète dans son recueil, évidemment à des fins de propagande. Mais la sincérité de l’historien est garantie par la précision des dates, des lieux et /102/ même des noms: Conon qui, à l’instar des Evangiles, ne mentionne presque jamais les noms des bénéficiaires de miracles, sait en revanche toujours exactement quel était le personnage qui les tenait enchaînés ou enfermés.
Les miracles relatés dans le Cartulaire de Lausanne posent en revanche un problème d’ordre théologique 83. Non que la manière dont Conon d’Estavayer les envisage comporte une trace quelconque d’hérésie. Le IIe concile de Nicée (787) approuvait la vénération des reliques et la foi que l’on avait dans les guérisons opérées par elles. Déjà auparavant, des Pères désireux de frapper l’imagination des fidèles et de satisfaire les peuples qu’ils voulaient convertir, attribuaient les miracles aux reliques elles-mêmes, affirmant que les corps saints remportaient par là une victoire sur le diable. Ils ouvraient ainsi la porte à la superstition et à la magie. Conon d’Estavayer lui-même est plus exigeant: il mentionne très généralement les prières faites à Dieu et à la Vierge par les bénéficiaires de miracles; les pratiques apparentées à la magie, comme celle d’une femme qui voulait emporter de la liqueur dans laquelle étaient conservées les reliques 84, sont punies ou ne sont pas favorisées.
Mais si la constatation des faits eux-mêmes est aisée, celle de leur caractère surnaturel l’est moins. Un miracle au sens théologique strict doit être tel qu’il ne peut s’expliquer sans l’intervention de la toute-puissance divine, médiatement ou immédiatement. Or, on ne saurait affirmer que des phénomènes tels que la guérison d’une femme muette depuis quinze jours, ou les trop nombreuses délivrances de prisonniers soient inexplicables sans l’intervention divine. En les donnant pour des miracles, Conon se fait non seulement l’avocat de son église comme lieu de pèlerinage, mais encore il participe d’une attitude très médiévale, qui remonte à saint Augustin, à Grégoire de Tours et à Grégoire le Grand: comme eux, il est à l’affût de toutes les /103/ manifestations visibles de l’intervention divine dans les affaires humaines, et il tend à élargir le plus possible le domaine où s’exerce l’action efficace de Dieu et de ses Saints 85.
La sensibilité et la vision du monde de Conon d’Estavayer ne se distinguent donc pas fondamentalement de celles de ses confrères et contemporains les historiens de l’époque médiévale. Mais cette mentalité ne s’exprime clairement que dans un petit nombre de notices contenues dans la partie chronologique du Cartulaire. Ces textes narratifs sont partout enchevêtrés avec des actes de la pratique juridique, sans que l’auteur établisse une véritable distinction entre les diverses sortes de pièces. La partie chronologique du Cartulaire est bien un recueil « fourre-tout », destiné à conserver tout ce qui peut être utile à l’administration des biens du chapitre, et à pallier les défaillances de mémoire de son principal dignitaire. Les règlements juridiques et liturgiques qui s’y trouvent sont donc étroitement liés à des notes historiques qui manifestent la justice immanente, l’intervention directe de la Providence dans les affaires humaines. Par là, ces textes de droit acquièrent une dignité supplémentaire: ils participent à l’ordre établi par Dieu et apparaissent comme une expression de Sa volonté 86.
Cette confusion des genres n’est pas sans conséquence pour le développement de l’historiographie de l’Eglise de Lausanne au XIIIe siècle. Cet esprit pour lequel tout est histoire, où tout concourt sans distinction à réaliser le plan de Dieu, est peu exigeant, peu rigoureux sur le choix de la matière. Un texte tel que le registre chronologique du Cartulaire de Lausanne ne peut servir que de source, fournir des matériaux bruts à la rédaction d’un ouvrage historique stricto sensu. On verra, à propos de la chronique épiscopale de 1235, comment ces matériaux ont été mis en œuvre par l’auteur, et si, dans un travail d’histoire réellement composé, Conon d’Estavayer peut se mesurer avec les historiens de son temps. /104/
Section 2
La chronique épiscopale de 1235
Le Cartulaire de Lausanne était déjà constitué en majeure partie sous la forme que nous connaissons lorsque, en 1235, Conon d’Estavayer ajouta au début du recueil un cahier de parchemin, sur lequel il fit écrire une chronique des évêques de Lausanne, fruit de ses recherches dans les archives de son église.
Si donc la chronique des évêques de Lausanne fait figure, avec le pouillé qui la précède, d’introduction au Cartulaire de Lausanne, c’est pour une raison accidentelle; ou du moins c’est a posteriori que le recueil commencé vers 1200, continué de diverses manières au cours des quarante premières années du XIIIe siècle, a reçu son cadre chronologique.
Les circonstances de la rédaction de la chronique épiscopale de 1235 sont exposées par l’auteur lui-même dans un paragraphe introductif: un livre appartenant à l’Eglise de Lausanne ayant été perdu, qui contenait d’anciennes chartes des évêques de Lausanne, des rois, des empereurs et d’autres « fidèles du Christ », le prévôt du chapitre, « dolens si omnia que in dicto libro scripta erant caderent a memoria 87, quedam sicut in eo scripta invenit et in quibusdam aliis libris et kalendario beate Marie Lausannensis et in quibusdam cronicis redegit in scriptis ad memoriam futurorum, et etiam quedam que ab honestis viris, fide dignis, audivit » 88. Il a été dit plus haut que cette introduction ne se rapporte pas à l’ensemble du recueil appelé « Cartulaire de Lausanne », mais uniquement à la chronique épiscopale 89. Il n’y a donc pas lieu d’y revenir. Ce qui nous importe ici est l’intention exprimée par Conon d’Estavayer: contrairement à ce que l’on a dit, il ne s’agit pas de remplacer ou de reconstituer une ancienne chronique perdue 90, qui n’a peut-être jamais existé, mais de réunir tous les faits relatifs aux évêques de Lausanne pour éviter qu’ils ne /105/ tombent dans l’oubli. Ce n’est pas la même chose: car en insistant sur les faits, le contenu du texte à composer, Conon manifeste peu d’intérêt pour l’aspect littéraire, voire rhétorique et formel de sa chronique. Par là, il se distance, involontairement d’ailleurs, de la tendance générale de l’historiographie au XIIIe siècle. En outre Conon n’exprime pas, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un chroniqueur de cette époque, une intention de montrer, à travers l’histoire des évêques, la puissance de la Divinité et son influence sur les affaires terrestres. Sans doute, les miracles et les signes surnaturels d’un intérêt particulier que la Providence porterait à l’Eglise de Lausanne, ne sont-ils pas absents de son œuvre, mais Conon n’en tire aucune leçon explicite.
Les sources de la chronique épiscopale de 1235 sont énumérées dans la déclaration d’intention dont nous venons de citer le début. On peut les diviser en sources écrites et sources orales. Les premières comprennent les anciens cartulaires et le cartulaire de Conon lui-même, les diplômes et les chartes conservés dans les archives de l’Eglise, des « chroniques », qui sont sans doute les Annales Lausannenses, la regula, soit le livre des anniversaires, et les épitaphes ou les éloges funèbres versifiés de quelques évêques. Aux sources orales, témoignages de prêtres ou de vieillards dignes de foi, on peut ajouter des objets, tombeaux et sources figurées, autour desquels se cristallise souvent une tradition orale ou légendaire.
La majeure partie des informations données par Conon provient de sources écrites, en tête desquelles figurent les cartulaires de l’Eglise de Lausanne. Quel est l’apport, dans la compilation de Conon d’Estavayer, du volume perdu en 1235 ? L’auteur prétend avoir relevé dans sa chronique « quedam sicut in eo scripta invenit ». Est-ce à dire qu’il en avait fait des extraits avant sa disparition, ou que sa mémoire en avait retenu une partie avec une exactitude suffisante ? Il est impossible de le préciser. On ne peut guère lui attribuer avec quelque certitude que les vagues allusions relatives aux évêques du IXe et du Xe siècle, de David à Eginolfe de Kibourg, telles que: « Eius facta erant scripta in kartulario supradicto » 91; il ne s’agirait là que de souvenirs bien vagues. /106/
De manière générale, il est impossible de dire exactement quels passages de la chronique des évêques proviennent de quel cartulaire, ni si Conon a également utilisé les originaux des diplômes ou bulles dont il parle: car l’auteur ne s’exprime pas très clairement sur ce point. Il tire certainement d’un ancien cartulaire la mention d’une donation faite par le roi Gontran à Saint-Seine, que Paul-E. Martin rejette comme un acte faux se rapportant à un ancien cartulaire qui ne serait pas antérieur au Xe siècle 92. La donation de diverses terres entre les Alpes et le Jura, faite à l’évêque Burcard par l’empereur Henri IV lui est connue soit par un ancien cartulaire, aujourd’hui perdu, soit par l’original lui-même, qui existe encore 93.
Les archives de l’Eglise de Lausanne ont encore fourni, en original ou en copie, la bulle de 1146 du pape Eugène III en faveur de saint Amédée, mentionnant les aliénations de biens de l’Eglise faites par l’évêque Lambert de Grandson 94; le diplôme d’un empereur Henri faisant allusion au même Lambert 95; les bulles d’Innocent II en faveur de l’évêque Guy de Maligny 96; l’inféodation du péage du jeudi au sire de Faucigny, et la donation, faite au chapitre par l’évêque Girold de Faucigny, des maisons des chanoines décédés 97.
D’autre part, il semble bien qu’il a existé un catalogue indiquant la succession des évêques de Burcard d’Oltingen à saint Amédée ou même jusqu’à Roger de Vico Pisano. En effet, /107/ Conon d’Estavayer, sans indiquer aucune date, connaît cependant l’ordre de succession exact de ces prélats, et dit même: « Legi etiam alibi de eo: Giroldo suscessit Guido de Marlanie, quo expulso propter enormitates et incontinentiam suam suscessit ei Amedeus, et cetera » 98. Mais ce catalogue ne faisait pas suite immédiatement aux annales de Lausanne: il y a en effet, entre Hugues de Bourgogne et Burcard d’Oltingen, une solution de continuité, qui fait que Conon d’Estavayer ignore jusqu’à l’existence de l’évêque Henri II 99.
Conon d’Estavayer a tiré de nombreux renseignements de son propre cartulaire, surtout sur les évêques et sur les faits les plus récents. Ainsi, la fondation de la fête de saint Protasius 100, la donation de terres situées à Marsannay-la-Côte par l’évêque Marius 101; les acquisitions de Roger de Vico Pisano en faveur de la mense épiscopale et la mention de sa résignation et de sa mort 102; l’élection et la mort de Berthold de Neuchâtel 103; l’élection et la postulation de Girard de Rougemont 104; l’élection et la mort de Guillaume d’Ecublens 105; le rachat de la monnaie de Neuchâtel et de l’avouerie épiscopale de Lausanne par ce même évêque 106.
Le texte écrit que Conon cite sous la désignation de « chronica » nous paraît être une version des Annales Lausannenses: en effet, le seul renseignement qu’il leur rapporte expressément est un fragment de biographie de l’évêque David: « Inveni etiam in cronicis et antiquo kartulario et veteri regula et nova que sequntur: David, Lausannensis episcopus, ordinatus est anno ab incarnatione Domini .DCCCXXVII. et tenuit episcopatum .XXIIII. annis et fuit interfectus » 107, ce qui correspond, au moins en partie, à ce que nous lisons dans les Annales Lausannenses: « Davit, /108/ episcopus Lausannensis, ordinatus est anno Domini. DCCCXXVII, [...] Davit, episcopus Lausannensis, interfectus est anno Domini .DCCCL. » 108 Le sens qui est donné ici à « chronica » ne s’éloigne pas des définitions données par la littérature médiévale 109.
De ces Annales Lausannenses, soit dans la version conservée par les deux premiers feuillets du Cartulaire de Lausanne, soit dans celle qui figure dans le ms. Lugdun. Scal. 28, Conon tire la majeure partie des dates qu’il donne pour les épiscopats de David et de ses successeurs jusqu’à Hugues de Bourgogne. Certaines informations relatives aux évêques Protasius, Chilmegisile et Marius en proviennent également, sans que l’on puisse déterminer exactement lesquelles, car, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, les Annales Lausannenses subissent ici l’influence du martyrologe ou de la regula du chapitre 110.
La regula, soit le nécrologe du chapitre, désignée aussi par les noms de kalendarium et de martyrologium est en effet une source non négligeable de la chronique des évêques de Lausanne compilée par Conon d’Estavayer. La distinction établie dans le texte entre regula vetus et regula nova 111, cette dernière étant selon toute apparence une copie de la première, n’est pas ici fondamentale, d’autant que ces textes, perdus l’un et l’autre, ne nous sont connus que par des dérivés plus récents: les extraits donnés par le Cartulaire de Lausanne, indiquant les distributions en vin et en argent qui doivent être faites pour chaque anniversaire 112, et un obituaire rédigé vers 1510, qui contient beaucoup de notices nécrologiques concernant des personnages du XIIIe siècle ou antérieurs 113. Conon a tiré de la regula un certain nombre /109/ d’informations biographiques sur les évêques, tout en déplorant une lacune qui existe dans presque tous les documents de cette nature: les nécrologes en effet n’indiquent généralement pas l’année du décès, mais seulement l’anniversaire de la mort en mois et jour, ou la date à laquelle un anniversaire a été fondé, ce qui peut être fort différent.
Le nécrologe de la cathédrale de Lausanne a donc fourni à l’auteur de la chronique épiscopale de 1235 les dates et les fondations d’anniversaires des évêques Marius, Burcard d’Oltingen, Conon de Fenis, Girold de Faucigny, Guy de Maligny, saint Amédée, Landri de Durnes. C’est probablement aussi par la regula que le prévôt du chapitre connaît la donation des domaines de Riaz-en-Ogo, Albeuve et Crans, faite à l’Eglise de Lausanne par l’évêque Hugues, fils ou beau-fils du roi Rodolphe III de Bourgogne 114, et la donation de la terre et des hommes d’Auvernier par l’évêque Burcard 115.
En revanche, Conon d’Estavayer ne parle pas des anniversaires des évêques Roger de Vico Pisano, Henri et Hugues qui figurent dans le nécrologe de 1510 116 et se trouvaient sans doute dans la regula de l’Eglise. Ce silence tend à prouver que le compilateur n’a pas dépouillé systématiquement les sources dont il disposait, ou qu’il ne s’est pas donné pour tâche d’être exhaustif.
Inversement, Conon cite quelques anniversaires qui ne nous ont été conservés par aucun des dérivés de l’ancien recueil: ceux de Marius, de Conon de Fenis, de Girold de Faucigny et de Landri de Durnes. Si notre propos était de faire de la critique de sources, ces indications de la chronique épiscopale de 1235 nous permettraient de compléter, au moins partiellement, notre connaissance du nécrologe perdu.
Enfin, le martyrologe historique qui servait sans doute, comme souvent, de calendrier et de base aux notices nécrologiques, a probablement fourni à Conon des renseignements sur /110/ le roi Gontran, mort la même année que l’évêque Marius: « De sancto Guntranno in martirologio beate Marie Lausannensis quod vocatur regula, ita scriptum invenitur: [...] » 117. W. Arndt rapproche, non sans raison, le passage cité par Conon du martyrologe d’Adon ou de son abrégé par Usuard 118.
Les épitaphes des évêques Marius, David, Hartmann, Henri, Hugues de Bourgogne et Burcard d’Oltingen figurent parmi les sources les plus importantes de la chronique épiscopale pour la période ancienne. Ces textes, composés les uns en hexamètres dactyliques, les autres en distiques élégiaques, comportant dans certains cas des rimes intérieures, ne nous sont conservés que par le Cartulaire de Lausanne. Bien que l’on ait retrouvé ou cru retrouver les tombeaux des évêques Henri et Hugues de Bourgogne à la cathédrale de Lausanne, aucune de ces épitaphes n’a été conservée gravée dans la pierre 119.
Sans doute, on en connaît d’autres du même genre et des mêmes époques, qui se trouvent gravées sur des monuments et qui ont été relevées par des épigraphistes. A Lausanne, on possède encore celle du diacre Gisolenus, dont la pierre tombale servit à former une marche d’escalier dans la cathédrale: bien qu’il lui manque une ou deux syllabes au début de chaque ligne, il en reste cependant assez pour que l’on puisse se rendre compte qu’elle était en distiques élégiaques 120. L’église Saint-Lucius de Coire a livré l’épitaphe de Valentianus, copiée au XVIe siècle déjà par Tschudi 121. On connaît aussi les épitaphes de trois évêques de Lyon du milieu du VIe siècle, dont deux au moins ont été gravées 122. Quant à l’épitaphe de la reine Berthe, qui se trouvait paraît-il à Payerne, où elle fut copiée au XVIe siècle /111/ par Barthélemy de Spiegelberg, prévôt de Saint-Ours de Soleure, on ne peut déterminer l’âge du monument qui la portait 123.
Mais il s’en faut de beaucoup que les épitaphes que le moyen âge nous a léguées aient toutes été gravées sur des pierres tombales. Beaucoup n’étaient que de simples exercices littéraires en forme d’éloges funèbres: c’est le sens qu’a ordinairement le mot epitaphium dans la langue du moyen âge chrétien 124. Plusieurs détails font penser que les épitaphes de la chronique épiscopale de 1235 ne sont pas autre chose, ou du moins que Conon d’Estavayer les a relevées dans un recueil manuscrit.
Tout d’abord, elles sont toutes dépourvues de dates, d’où l’on peut conclure qu’elles n’en ont jamais eu, en quoi elles s’écartent quelque peu du genre, ou bien qu’elles se trouvaient dans un recueil de poèmes dont les indications chronologiques ont pu être éliminées pour des raisons de goût littéraire. Or il paraît peu vraisemblable que les dates aient été supprimées par Conon d’Estavayer lui-même, qui en avait besoin pour la rédaction de sa chronique: il déplore même son ignorance en ce qui concerne l’année de décès de l’évêque Burcard, sur lequel il possède pourtant un poème.
D’autre part, l’épitaphe de l’évêque Hartmann se termine, comme l’a fort judicieusement fait remarquer L. Duchesne, par un vers qui n’a aucun rapport logique avec ce qui précède, et constitue apparemment le début d’un autre poème: « Altipotens Dominus, qui mundum continet omnem » 125. On ne voit pas qu’une erreur de ce genre eût pu se produire, si le compilateur de la chronique avait vu une épitaphe gravée sur un tombeau.
Enfin les poèmes relatifs à l’évêque Henri sont au nombre de trois. Or, l’auteur de la Descendance des evesques de Lausanne, qui écrit dans la seconde moitié du XVe siècle et utilise le Cartulaire de Lausanne, dit n’avoir vu qu’une seule épitaphe /112/ de l’évêque Henri 126. S’il entend par là une épitaphe gravée, d’où Conon connaissait-il les autres, sinon par un recueil manuscrit ? A moins de supposer qu’une partie du tombeau de l’évêque Henri ait été effacée ou détruite entre 1235 et la fin du XVe siècle, mais on se représente mal ce tombeau pourvu de trois épitaphes, d’ailleurs fort longues.
Ces poèmes, réunis, pensons-nous, dans un recueil de caractère littéraire, ne pouvaient fournir à Conon d’Estavayer que peu d’informations précises sur ses personnages. Par nature, des épitaphes ne sauraient être qu’élogieuses. En outre, on a suffisamment montré quelle part de formules vides et de conventions littéraires elles contiennent. M. Besson, en attribuant l’épitaphe de Marius à Venance Fortunat pour des raisons stylistiques 127, a surtout réussi à prouver que tous les thèmes, voire les tournures de phrases qui caractérisent « ces platitudes médiocres et obscures » comme les appelle dom Leclercq 128, se retrouvent dans des textes de la même époque. On allait même jusqu’à réemployer des épitaphes toutes rédigées pour d’autres personnages, en changeant simplement le nom du titulaire 129. On ne voit pas, dans ces conditions, quelles informations précises et sûres on aurait pu en tirer. De même, l’épitaphe de David est pleine de tournures empruntées aux poètes latins classiques, Virgile et Ovide surtout 130.
Ces épitaphes, une fois débarrassées de tout l’appareil de conventions littéraires voulues par le genre, ne pouvaient donner à l’auteur de la chronique épiscopale de 1235 qu’une image très /113/ floue des évêques de Lausanne, et quelques rares faits précis: on sait par elles que l’évêque David mourut de mort violente, que Hartmann reconstruisit la cathédrale, que Henri fut tué dans une émeute le 27 août 1018 131, que Hugues de Bourgogne institua la trêve de Dieu, et que l’évêque Burcard mourut en Saxe.
Les sources orales de la chronique épiscopale de 1235 concernent soit les évêques les plus anciens, de saint Protasius à saint Amédée, soit des personnages de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle, que Conon ou des vieillards de son entourage ont connus directement. Les premières sont presque toutes empreintes de merveilleux ou d’invraisemblable: la mort et la sépulture miraculeuse de saint Protasius 132; un miracle constaté sur l’une des vingt-deux prétendues tombes d’évêques se trouvant dans la chapelle Saint-Symphorien d’Avenches 133; un suintement de sang à l’endroit où l’évêque David avait été assassiné 134; la tradition selon laquelle l’évêque Henri aurait fait enterrer un de ses amis dans chacune des églises de Saint-Pierre, Saint-Paul, Saint-Etienne, Saint-Laurent et Saint-Thyrse et fait placer une grande pierre tombale sur leur corps 135; la disparition mystérieuse de l’évêque Lambert, dont les uns disaient qu’il s’était fait ermite, les autres qu’il avait été emporté par le diable 136; le rapport établi par la tradition entre sainte Agnès et toutes les dates importantes de la vie de saint Amédée, et les miracles opérés par le gant de laine envoyé à Lausanne par la sœur de cet évêque 137.
Ce que Conon sait des prédécesseurs immédiats de l’évêque Boniface, sous lequel il rédige sa chronique, est plus précis et plus vraisemblable: construction des remparts d’Avenches par Burcard d’Oltingen 138, de l’abbaye de Cerlier par Conon de /114/ Fenis 139; démantèlement de la maison forte construite à Lausanne par Amédée, comte de Genève 140; construction du château de Lucens, du rempart de la Cité vers Couvaloup, des remparts et de la tour de Curtilles, du château de Puidoux et de la tour de Rive à Ouchy par Landri de Durnes 141, etc.
Mais la distinction que nous établissons entre les souvenirs récents de Conon et de ses informateurs, et les traditions relatives à des faits beaucoup plus anciens, qui de plus sont signalés par leur caractère miraculeux ou invraisemblable, cette distinction est moderne. On chercherait vainement, dans le texte de la chronique épiscopale, une restriction quelconque de l’auteur quant à la possibilité ou à la vraisemblance de ces faits. Il faut dire aussi que toute cette tradition orale s’appuie sur des toponymes bien attestés et bien localisés, dans le cas de la sépulture de saint Protasius 142, et sur des objets concrets et tangibles dans la plupart des autres cas: le tombeau de saint Protasius à Saint-Prex; les vingt-deux tombeaux d’évêques de Saint-Symphorien d’Avenches; la pierre près de laquelle fut assassiné l’évêque David; les pierres tombales se trouvant dans les églises paroissiales de Lausanne où l’évêque Henri avait fait ensevelir ses amis; le gant de laine miraculeux envoyé à Lausanne par la sœur de l’évêque saint Amédée, que Conon dit avoir vu de ses yeux; enfin les constructions militaires elles-mêmes faites par l’évêque Landri de Durnes.
Ce que l’on peut dire de l’utilisation des sources tient peu de place. On a vu, à propos des sources écrites, que leur recherche et le dépouillement des archives comportaient de nombreuses lacunes: en 1239, le prévôt du chapitre retrouvera trois textes relatifs aux élections des évêques Boson et Libon 143, qui eussent /115/ fort bien pu figurer dans la chronique de 1235. Le nécrologe, ou la regula, n’a pas été dépouillé en entier. Les éléments utiles qui se trouvaient dans le cartulaire de Conon lui-même n’ont pas tous été relevés. Cette dernière lacune peut d’ailleurs s’expliquer par la situation de la chronique, placée au début du recueil et formant avec lui un tout: l’auteur n’a sans doute pas jugé utile de répéter dans sa chronique tout ce qui se trouvait dans le cartulaire, et notamment dans la partie chronologique.
D’autre part, Conon n’a utilisé que les documents qui étaient à sa disposition dans les archives de son église cathédrale, sans recourir à ce qui pouvait se trouver soit dans les établissements ecclésiastiques de la cité et du diocèse de Lausanne, soit même dans les cités voisines ou à Besançon. Cette remarque n’est pas si anachronique qu’il semble à première vue, puisque l’on a vu l’auteur d’un catalogue des archevêques de Vienne en Dauphiné recourir à des documents de Valence, de Lyon et de Grenoble 144. Plus tard, la chronique des évêques de Coire du XIVe siècle contiendra également des indications provenant de la chancellerie des ducs d’Autriche 145. Conon n’a pas non plus eu l’idée, peut-être faute de documentation, de compléter son catalogue des évêques de Lausanne à l’aide des souscriptions épiscopales contenues dans les Libri canonum, c’est-à-dire dans les recueils de canons des conciles, source qui avait été utilisée trois siècles plus tôt avec un certain bonheur dans d’autres chroniques épiscopales 146.
C’est sans doute cette limitation à des sources locales qui donne à la chronique épiscopale de 1235 un tour quelque peu revendicateur qui est commun à bien des travaux d’histoire ecclésiastique locale. Ce tour revendicateur tient évidemment à la nature des sources, c’est-à-dire des archives de l’église locale, composées presque exclusivement de documents qui attestent des donations faites à l’Eglise ou des droits possédés par elle, éventuellement des aliénations faites par l’un ou l’autre des évêques. L’usage exclusif des archives de l’Eglise de Lausanne permet de n’envisager son histoire que sous un seul angle, ou /116/ d’un seul point de vue: les évêques n’existent dans la chronique que par le bien ou le mal qu’ils ont fait à l’Eglise. Par là, la chronique épiscopale de 1235 se rattache à toute une série d’autres textes du même genre, dont nous avons souligné le caractère apologétique, voire l’esprit de clocher 147.
La manière dont Conon critique ses sources est conforme à la mentalité d’un historien de l’époque féodale. Sur ce point, les remarques que l’on peut faire sur le traitement des légendes et des faits transmis par tradition orale sont très significatives de son attitude à l’égard de l’histoire et des sources de l’historiographie.
Conon n’accueille pas sans critique tout ce qu’on lui raconte; toutefois sa critique ne porte pas sur la vraisemblance des faits signalés, mais sur la qualité des témoins, qu’il examine selon les règles de la procédure coutumière, en contrôlant l’honnêteté, la qualité et l’âge du témoin: « quedam que ab honestis viris, fide dignis, audivit » 148; la légende de saint Protasius lui a été racontée « a pluribus antiquis sacerdotibus et fide dignis » 149; de l’évêque Marius, il a entendu dire « ab antiquis » qu’il était originaire du diocèse d’Autun 150; ce qu’il sait du siège épiscopal d’Avenches, de la chapelle de Saint-Symphorien, des vingt-deux tombeaux d’évêques et des miracles qui y ont été opérés par le Seigneur provient d’un « quidam honestus laicus senex, Matheus nomine, qui viderat .VII. episcopos Lausannenses » 151; l’assassinat de David lui a été raconté par le curé d’Anet 152. La manière dont Conon d’Estavayer désigne ses informateurs dans sa chronique épiscopale ne diffère pas des termes qu’il emploie pour caractériser ses témoins dans une procédure de reconnaissance jurée: ainsi, il revendique les droits de l’Eglise de Lausanne à Marsannay-la-Côte en invoquant ce qu’il a entendu dire « ab antiquis fide dignis, qui audierant a predecessoribus suis » 153. /117/
Une fois établies la qualité et la fiabilité de ses témoins, Conon ne se pose pas d’autres questions. Si invraisemblables que soient les faits qu’on lui raconte, cet homme, qui a été le témoin des miracles opérés par Notre-Dame de Lausanne, croit tout possible. Il est en cela tributaire d’une sensibilité toute médiévale, très ouverte à l’irrationnel 154, qui considère comme normale toute intervention visible de Dieu dans les affaires humaines.
Cette attitude critique, qui ne s’arrête pas au contenu des sources, mais uniquement à leur qualité, est la même pour toute la matière historique, qu’il s’agisse des légendes transmises par tradition orale ou des faits connus par les documents écrits. L’auteur juxtapose simplement les deux catégories d’informations sans exprimer de jugement quant à leur valeur.
Une autre idée qui préside au traitement des sources dans la chronique épiscopale de 1235 est celle de l’immuabilité de la vérité, comprise comme un ordre permanent établi par Dieu sur la terre. La meilleure illustration s’en trouve dans le texte consacré par Conon d’Estavayer à la trêve de Dieu instaurée, dit-il, par l’évêque Hugues de Bourgogne. Ayant appris par l’épitaphe de cet évêque et par la tradition orale qu’il avait instauré la trêve de Dieu en Bourgogne, l’auteur de la chronique tente de préciser le fait en donnant le texte, ou plutôt un texte du statut de la trêve de Dieu. Or, il est acquis, depuis 1946 où le doyen Gabriel Le Bras le dénonça comme « un faux impudent », que ce texte est la copie, avec quelques variantes, du 21e canon du IIIe concile du Latran de 1179 155. Mais c’est peu de réfuter les intempérances de langage du doyen Le Bras en disant que Conon « est tout simplement un honnête chroniqueur de son temps » 156. La notion de faux au moyen âge a été analysée de /118/ manière plus approfondie par M. Horst Fuhrmann 157. Parmi tous les cas qu’il examine, il nous semble que nous avons là un exemple caractéristique d’un homme qui cherche à reconstituer la vérité non pas telle qu’elle est, mais telle qu’elle a dû être, étant inspirée par la volonté éternelle de Dieu. Une pareille conception du monde exclut évidemment l’évolution des choses, et rend tout à fait admissible le recours à un texte conciliaire de 1179 pour rendre compte d’une réalité de 1040.
Ces quelques remarques sur l’attitude de Conon à l’égard de ses sources permettent de caractériser l’idée qui est la sienne de la vérité, et de ce que lui et ses contemporains entendent par « recherche de la vérité »: c’est une vérité fondée par Dieu, immuable, au regard de laquelle tout changement est le fait de forces mauvaises, voire diaboliques. La recherche de la vérité ne s’attache donc pas à ce qui s’est passé en réalité, mais à un ordre basé sur les desseins divins. C’est pour cela que dans la connaissance des faits, la vraisemblance compte moins que la qualité des témoins, qui doivent être habilités à rapporter cette vérité immuable.
Par ses méthodes d’investigation, Conon d’Estavayer ne représente rien de nouveau par rapport à l’historiographie de son temps et des époques précédentes. Sa critique est étroitement liée à la mentalité médiévale. La « prudence » qu’on lui attribue communément, le recours aux sources d’archives, phénomène très courant dans l’historiographie locale, même du moyen âge, sont peu de chose au regard de cette attitude fondamentale devant le monde et la vérité historique.
Avant d’examiner la composition de la chronique épiscopale de 1235, il convient d’observer un phénomène qui n’est pas propre au Cartulaire de Lausanne, mais se manifeste dans presque toute l’historiographie ecclésiastique locale, voire dans une bonne partie de la production des historiens anciens jusqu’à la fin du XVIIIe siècle: le travail de Conon n’est pas entièrement une compilation construite de toutes pièces. Son point de départ est donné par un premier catalogue des évêques de Lausanne, celui qui est fourni /119/ par les Annales Lausannenses 158. La chronique de 1235 n’en est qu’une continuation, basée d’ailleurs essentiellement sur des recueils déjà composés: le nécrologe de l’Eglise cathédrale, des cartulaires et peut-être un catalogue partiel des évêques de la fin du XIe au XIIe siècle. Cette prédominance des recueils chronologiques et plus généralement des ouvrages déjà composés dans les sources des historiens anciens n’a pas été relevée jusqu’ici, du moins à notre connaissance, bien qu’on puisse la constater chez la plupart de ces derniers. Elle s’explique par le tour événementiel de l’historiographie à cette époque, qui rend les recueils chronologiques plus utiles à l’historien que les documents d’archives détachés, mal classés et souvent inaccessibles. A cet égard, Ruchat, qui le premier a consulté à des fins historiques « une infinité de vieux papiers jetés confusément dans une chambre, sous le nom de papiers inutiles » sera un véritable pionnier 159.
La construction interne des différentes notices biographiques aurait pu être influencée, comme elle l’a été dans les chroniques épiscopales de Tours et de Metz 160, par la construction toujours uniforme des vies de papes dans le Liber pontificalis. Mais il n’en est rien. L’auteur donne bien quelques éléments biographiques du même genre que ceux du Liber pontificalis: origine de l’évêque, date de son ordination, de sa mort, durée de son épiscopat, lieu de sa sépulture, épitaphe, faits principaux de son épiscopat. Mais jamais ils ne sont donnés dans le même ordre immuable que dans le recueil des vies des papes. C’est plutôt, semble-t-il, le hasard des découvertes qui préside à l’ordonnance des notices dictées par Conon d’Estavayer. Les différentes informations relatives à un évêque sont le plus souvent groupées selon les sources dont elles proviennent: Annales Lausannenses, nécrologe, cartulaire, monuments funéraires, tradition orale. Mais même à cet égard, on ne remarque pas d’ordre précis qui soit le même pour toutes les notices: tantôt ce sont les renseignements tirés du /120/ nécrologe qui figurent en tête, tantôt ceux qui proviennent d’un catalogue épiscopal, tantôt les faits connus par voie orale. L’effet produit est celui d’une compilation sans art, faite par un homme dépourvu d’expérience littéraire.
Le choix des éléments biographiques ne paraît pas non plus déterminé par un critère d’ensemble. Il obéit lui aussi au hasard des découvertes documentaires et des souvenirs de Conon ou de ses informateurs. C’est pourquoi l’image que l’auteur veut nous donner des évêques de Lausanne dépend essentiellement, surtout pour les évêques les plus anciens dont il n’a pas de souvenir personnel, de la qualité et de la quantité de ses sources, c’est-à-dire d’un élément extérieur à lui. Mais au moins il n’invente rien. S’il accueille, avec une forme d’esprit critique qui nous déconcerte, les histoires les plus invraisemblables relativement aux évêques, il ne cherche pas à dissimuler les faiblesses individuelles, les erreurs politiques, morales ou religieuses qui ont été celles de certains prélats, tel Lambert de Grandson 161. En cela, son texte se distingue d’autres catalogues épiscopaux, tels ceux des évêques de Besançon, dont l’auteur a cru bon de supprimer les noms d’évêques hérétiques ou malvivants 162.
Pour les évêques les plus récents, ou sur lesquels il dispose de traditions récentes ou bien établies, il donne des portraits peu nuancés, mais bien profilés; par eux, on voit quels sont les traits qui l’ont frappé chez les personnages les plus caractéristiques: Burcard d’Oltingen, fidèle à son empereur, « homme sauvage et belliqueux, qui eut une femme légitime » à l’époque des réformes grégoriennes; Amédée, objet d’une protection spéciale de sainte Agnès, et qui faisait l’admiration de tous par sa science, sa foi, sa générosité; Landri de Durnes, évêque constructeur, politique avisé, ami de la paix, qui fut accusé d’incontinence et d’insuffisance et forcé de résigner malgré tous les services rendus à son Eglise; Roger de Vico Pisano, homme honorable et lettré, qui soutint de nombreuses guerres pour la liberté de l’Eglise de Lausanne et lui fit de belles donations; Berthold de Neuchâtel, /121/ et plus tard Guillaume d’Ecublens, qui récupérèrent de nombreux biens et revenus de l’Eglise et de la mense épiscopale. Ces traits dominants, chez les évêques décrits par Conon d’Estavayer, ressortent surtout des biographies considérées dans leur ensemble, et de l’importance relative qui leur est attribuée dans les différentes notices, et non pas de formules stéréotypées, qui reviennent à plusieurs reprises et qui figuraient sans doute déjà dans les sources de la chronique: ainsi « nobilis genere et moribus », qui revient à propos de Marius, d’Amédée et de Roger de Vico Pisano, ou « planxit eum tam clerus quam populus inextimabili luctu », à propos de Berthold de Neuchâtel, expression qui se retrouve presque textuellement dans la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne, dans la notice qui relate la mort de cet évêque 163.
L’image de l’Eglise de Lausanne qui se dégage de cette collection de biographies est très incomplète; plusieurs prélats n’existent en somme que par le bien ou le mal qu’ils ont fait à leur Eglise, les donations ou les aliénations dont ils ont été les auteurs. La chronique de 1235 ne parle guère des relations entre l’Eglise locale et l’Europe occidentale ou l’Eglise universelle. La mention du pallium, décerné à certains évêques de Lausanne, permet bien de supposer que ceux-ci tenaient un certain rang dans leur province ecclésiastique et même dans la chrétienté occidentale. Mais les relations avec le Souverain pontife, qui semblent avoir été fort lâches à certaines époques, et celles avec la métropole de Besançon, ne sont pas décrites d’un trait bien ferme. La situation de l’évêque de Lausanne à l’égard de l’empereur ne se laisse deviner que dans les biographies de Burcard d’Oltingen et de Lambert de Grandson, et il s’en faut de beaucoup que les faits et les documents allégués soient replacés explicitement dans le contexte de la Querelle des Investitures: c’était sans doute la documentation littéraire et surtout narrative qui manquait. Mais il est tout de même frappant de constater que la chronique épiscopale de 1235 ne contient que très peu de synchronismes avec les règnes des empereurs et les pontificats des papes, et de n’y pas trouver les relations entre l’histoire de l’Eglise locale et celle de l’Empire. Toutes les luttes menées par /122/ Landri de Durnes et ses successeurs « pro libertate ecclesie » l’ont été sur le plan local, contre des voisins immédiats tels que le comte de Genève et le duc de Zæhringen. Des guerres entre les Guelfes et les Gibelins, qui se déroulent dans l’Empire à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, point de nouvelles. Tout ceci semble indiquer soit une information insuffisante sur la politique générale de l’Occident, soit une indépendance réelle de l’évêché de Lausanne à l’égard de l’Empire, soit enfin l’incapacité de Conon de situer l’histoire de son Eglise par rapport à l’histoire générale.
Quant à la vie intérieure de l’évêché, c’est surtout son côté politique et économique qui apparaît, manifestement à cause du caractère des sources mises en œuvre par l’auteur. Seuls la tradition orale et ses propres souvenirs ont renseigné Conon sur la vie religieuse et littéraire d’évêques tels que saint Amédée. Mais les questions de discipline ecclésiastique et de théologie, de foi et de vie religieuse dans le diocèse sont absentes de la chronique épiscopale, non que le diocèse de Lausanne se soit porté plus mal que les autres à cet égard. C’est peut-être parce que les miracles de Notre-Dame et la reconstruction de la cathédrale étaient présents à tous les esprits et même mentionnés dans la partie chronologique du Cartulaire que l’auteur n’a pas jugé bon de les retracer au début du volume.
Ainsi la première chronique des évêques de Lausanne qui se présente comme un texte narratif suivi et étoffé est encore un essai de compilation très rudimentaire. Son auteur se préoccupe plus de rassembler des matériaux que d’exprimer ou d’illustrer des idées. Autant qu’on peut s’en rendre compte, ce texte est tributaire dans sa rédaction des conceptions du monde et de l’histoire qui avaient cours à l’époque féodale. Par la nature des sources utilisées, il donne une image très limitée de l’évêché de Lausanne. L’histoire de cette Eglise n’apparaît pas très différente de celle que l’on aurait pu écrire à la même époque de toute principauté laïque. /123/
Section 3
La « continuation » de la chronique des évêques de Lausanne
La chronique épiscopale de Lausanne composée en 1235 par Conon d’Estavayer appelait une continuation: il était tout à fait concevable qu’un ou plusieurs des successeurs de Conon reprît la plume pour conserver à la postérité la mémoire des actes des successeurs de Guillaume d’Ecublens et de saint Boniface.
Mais le texte ajouté à la suite de la chronique de 1235, et qu’on appelle communément la « continuation » de la chronique des évêques de Lausanne, est très différent de ce qui précède. Le scribe L — ainsi désigné par l’éditeur M. Charles Roth — qui a repris le travail en 1239 ou 1240, commence certes par mentionner un fait marquant de l’épiscopat de Boniface, le transfert et la fortification du village de Curtilles, mais tout le reste de son texte est fait d’une alternance de copies de diplômes et de lettres, et de passages narratifs qui se rapportent uniquement aux pénibles tractations qui accompagnèrent le choix de son successeur. Bien loin de concerner les évêques de Lausanne eux-mêmes, cette continuation est consacrée presque uniquement au chapitre, à ses difficultés internes et à ses divisions en temps de vacance du siège épiscopal. Alors que la chronique de 1235 énumère de nombreux faits échelonnés sur plusieurs siècles, la « continuation » consacre un nombre de pages équivalant à plus de la moitié de ce qui précède à une seule action, qui s’étend sur une année et demie seulement.
Le conflit électoral fut provoqué par la résignation de l’évêque Boniface: découragé et peut-être dépassé par les difficultés croissantes du gouvernement du diocèse, par le mauvais vouloir d’une partie du chapitre à son égard et même par une tentative d’assassinat 164, l’évêque se rendit en 1239 auprès du pape Grégoire IX. Il demanda et obtint la faculté de résigner l’épiscopat, et écrivit à son chapitre une lettre par laquelle il /124/ exposait les motifs de sa démission, insistant en particulier sur la corruption qui régnait dans l’Eglise de Lausanne. Cette lettre était accompagnée d’un mandement pontifical du 15 juillet 1239, informant le chapitre de la résignation de l’évêque et lui enjoignant d’élire un successeur dans les trois mois avec le conseil du métropolitain de Besançon et de l’évêque de Langres 165.
Ce mandement, par lequel le pape prenait en fait la direction de l’élection, fut considéré par le prévôt du chapitre comme une atteinte à la liberté de l’élection dont le chapitre prétendait disposer sans interruption depuis plus de trois cents ans. Une scission du chapitre se produisit. Deux candidats furent élus: Philippe de Savoie, primicier de Metz, frère de Pierre de Savoie, appuyé par sa famille et les vassaux de celle-ci, et Jean de Cossonay, chantre du chapitre, soutenu par les adversaires de la maison de Savoie. Chacun des partis cherchant à imposer son élu, un conflit sanglant eut lieu, auquel furent mêlés les seigneurs du voisinage et même les Bernois et les habitants de Morat. Ce sont les circonstances de ce conflit qui font l’objet de la « continuation » de la chronique épiscopale de 1239.
Si cette double élection eut une telle résonance à Lausanne et dans les environs, c’est que les rivalités locales qui l’avaient provoquée se combinaient en quelque sorte avec l’histoire générale de l’Eglise, et avec la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire, et créaient ainsi une situation politique très complexe.
Depuis 1227, Grégoire IX, pape énergique, qui a l’expérience de la grande politique et qui est bien déterminé à faire triompher les droits du Sacerdoce sur ceux de l’Empire, se trouve à la tête de la Chrétienté. Dans la lutte entre Rome et l’empereur, qui vient de reprendre ouvertement par l’excommunication solennelle de Frédéric II, le 24 mars 1239, le Souverain pontife doit pouvoir compter sur une milice d’évêques fidèles et disciplinés, qui reconnaissent pleinement sa prééminence sur toute la catholicité. D’autre part, s’il prend en main de manière si décidée l’élection du successeur de Boniface, c’est que, une dizaine d’années auparavant, il a dû mettre fin lui-même, par la nomination de cet /125/ évêque, à des dissensions internes de l’Eglise de Lausanne, qui prolongeaient depuis plus de deux ans la vacance du siège épiscopal 166.
En face du pape, l’attitude du chapitre, ou du moins celle de son prévôt, est claire sur le plan de l’élection: usant d’arguments assez contestables, comme nous le verrons, Conon d’Estavayer s’efforce d’emblée de s’opposer à toute immixtion du Saint-Père ou de ses légats dans le choix du successeur de Boniface, et toute son activité tend à préserver la liberté de son Eglise sur ce point. Et c’est probablement pour affirmer ce droit que le prévôt et son parti au sein du chapitre éliront Philippe de Savoie sans attendre davantage le conseil des légats du pape.
L’un des protagonistes les plus importants du conflit est la maison de Savoie, particulièrement Pierre, un des fils cadets du comte Thomas. D’abord prévôt d’Aoste et chanoine de Lausanne, il a administré ce dernier évêché durant la longue vacance des années 1229 à 1231. Il a ensuite renoncé à la carrière ecclésiastique et épousé Agnès, fille cadette d’Aymon, seigneur de Faucigny. Ce dernier a fait de lui son principal héritier 167. Déjà, il tourne ses regards vers le Pays de Vaud, et on comprend son intérêt à mettre son frère Philippe, primicier de Metz, sur le siège épiscopal de Lausanne.
Dans la lutte entre le pape et l’empereur, sa position entre les deux antagonistes lui est favorable. Son père, le comte Thomas, s’est montré assez constamment fidèle à l’empereur: dans sa volonté de mettre la main sur Turin, la maison de Savoie s’est appuyée sur le pouvoir impérial. Mais Pierre de Savoie a les yeux tournés d’un autre côté, et le fait que ses deux frères Boniface et Philippe, étant d’Eglise, ont besoin de la bienveillance du Saint-Siège, le pousse plutôt à rechercher la faveur de Rome 168. Quant au pape, qui a besoin de son appui dans la lutte contre /126/ Frédéric II, il semble favorable à l’élection de Philippe à l’évêché de Lausanne 169.
Dans le chapitre de Lausanne, dont les membres sont issus des principales familles nobles du Pays de Vaud, la maison de Savoie a d’assez nombreux partisans: tous les dignitaires, à leur tête le prévôt Conon d’Estavayer, le prieur de Saint-Maire, les prévôts de Neuchâtel et de Soleure, Raymond de Roveno, Pierre de Villette, Rodolphe de Vufflens, Girard du Bourg et Ulric Dapifer — ces deux derniers issus de la noblesse lausannoise — Guillaume de Goumoëns, Rodolphe de Mont, Guillaume de Champvent, en tout seize chanoines, ont participé à l’élection de Philippe de Savoie 170. Mais le chapitre n’est pas acquis unanimement à la maison de Savoie, puisque huit chanoines ont participé à l’élection de son rival Jean de Cossonay; parmi eux figurent Nicolas de Chavornay, Jacques d’Aubonne, archidiacre de Chartres, Pierre et Henri de Fruence, Guillaume de Gruyère et Amédée de Genève; or à cette époque les hostilités entre Pierre de Savoie et les comtes de Genève ont déjà commencé 171. On ne peut dire cependant que l’opposition qui se manifeste dans le chapitre procède d’un mouvement national de résistance du Pays de Vaud à la Savoie.
L’attitude des Bernois dans ce conflit est peu claire. Elle est probablement inséparable de la position prise par eux dans l’affaire de Köniz, un des motifs de la résignation de l’évêque Boniface. Lorsque l’empereur, avec l’approbation du pape, ôta aux Augustins l’église de Köniz pour la donner à l’Ordre teutonique, il fut appuyé par l’avoyer Pierre de Bubenberg et par la noblesse en général. En revanche, la bourgeoisie de Berne et l’évêque Boniface prirent parti pour les Augustins, sans réussir d’ailleurs à faire revenir l’empereur ni le pape sur leur décision. Par là, les sentiments d’hostilité que la bourgeoisie nourrissait à l’égard de Rome ne purent que croître. Aussi bien verrons-nous les /127/ Bernois aux côtés des Hohenstaufen contre le pape jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Tout ceci tendrait à prouver que dans le conflit électoral de 1239 à 1240, les bourgeois de Berne ont pris les armes pour Jean de Cossonay, que la Curie voyait d’un mauvais œil. Si l’on en juge par le texte du Cartulaire de Lausanne qui relate leur intervention, ils restèrent, semble-t-il, hors de la Cité, tenue alors par le seigneur de Faucigny, et la bombardèrent de l’extérieur 172. Quant à la noblesse et à l’avoyer Pierre de Bubenberg, ils ne se rallièrent à Jean de Cossonay qu’en 1241 173.
Comme on le voit, il est difficile de déterminer les partis en présence dans cette lutte. Le plus clair est l’existence, au sein du chapitre de Lausanne, d’un groupe favorable à la maison de Savoie, dirigé par le prévôt Conon d’Estavayer, et la résistance opposée à ce groupe par quelques chanoines issus de familles ennemies du futur Pierre II. C’est dans ce contexte, compliqué encore par la lutte entre le Sacerdoce et l’Empire, que le pape Grégoire IX intervient pour diriger l’élection du successeur de Boniface.
Il se heurta d’abord à la résistance de Conon d’Estavayer. Celui-ci rechercha et trouva, dans les archives de l’Eglise de Lausanne, un diplôme de Rodolphe Ier, roi de Bourgogne, du 28 janvier 895, conférant au clergé et au peuple de Lausanne la libre élection de leur pasteur, et deux actes des élections des évêques Boson (892) et Libon (928). Ces trois pièces sont copiées sans ordre chronologique dans le Cartulaire de Lausanne, à la suite du mandement pontifical du 15 juillet 1239 et de la lettre de l’évêque Boniface. Elles sont introduites par une protestation du prévôt, affirmant que le chapitre possède le droit d’élire son évêque depuis plus de trois cent trente-quatre ans sans interruption 174.
Politiquement et canoniquement, la position du pape était néanmoins très forte. En 895, le roi avait donné des garanties que /128/ le pouvoir royal laisserait les élections se dérouler librement, mais en précisant secundum canonicam institutionem. De plus, il n’était pas en son pouvoir de protéger l’Eglise de Lausanne contre les ingérences futures des papes. Or l’« institution canonique » en matière d’élections épiscopales s’était développée et précisée depuis le IXe siècle. Les canons du quatrième concile du Latran de 1215 prévoyaient que l’élection devait se faire dans les trois mois et que, passé ce temps, le métropolitain devait y pourvoir. De plus, les papes étaient tenus depuis longtemps d’intervenir dans toutes sortes de cas, notamment ceux de postulation, de transfert et de résignation 175. Le fait que Grégoire IX ait dû, en 1231, imposer lui-même son pasteur à l’Eglise de Lausanne vacante depuis deux ans et déchirée par des querelles internes, constitue un précédent que le prévôt du chapitre se garde bien de mentionner. Nous avons donc là une nouvelle illustration de cette vision proprement médiévale du monde, où l’ordre établi une fois est immuable, et toute innovation qui s’en écarte doit être combattue et réprimée. Et nous verrons plus loin que cet attachement à un privilège vieux de trois cents ans trouvait encore une autre justification aux yeux de Conon d’Estavayer, puisqu’il favorisait son propre parti.
Mais avant de procéder à l’élection, il fallait régler les modalités de la vacance épiscopale et attribuer les responsabilités aux dignitaires et aux officiers de l’Eglise. Des contestations s’étant élevées à ce sujet, on dut reconnaître et fixer les droits respectifs du sénéchal et du chapitre, après avoir recherché dans le Cartulaire lui-même les précédents lors de la résignation de l’évêque Roger de Vico Pisano en 1211 et lors de la vacance du siège épiscopal de 1229 à 1231 176. Cette procédure de reconnaissance /129/ fut enregistrée dans le Cartulaire de Lausanne, à la suite du diplôme de 895 et des deux actus electionis de Boson et de Libon, avec la liste des témoins, le lieu et la date. Elle est suivie d’un court passage narratif, retraçant l’inspection du cellier par Conon d’Estavayer en date du 17 novembre 1239 177.
Le délai accordé pour l’élection du successeur de Boniface fut prolongé d’un mois par un mandement du pape Grégoire IX du 30 novembre 1239, reproduit dans son ordre chronologique dans la « continuation » de la chronique des évêques, et suivi des lettres de ses deux légats, l’archevêque de Besançon et l’évêque de Langres, convoquant les électeurs en un lieu accessible sans danger, Autrey-lès-Gray (Haute-Saône) 178. Suivent coup sur coup, sans indication de date, l’annonce de l’élection, par le chapitre, de Philippe de Savoie, primicier de Metz, et la notification du choix, par les deux légats du pape, de Jean de Cossonay, chantre du chapitre 179. Il ressort de ces lettres que la majorité du chapitre, sous la direction de son prévôt, s’est bien rendue au lieu fixé, mais que l’évêque de Langres et l’archevêque de Besançon se sont bien gardés d’y paraître, afin que le délai imparti par le pape soit passé et qu’ils puissent diriger seuls l’élection; mais que deux jours avant la fin de ce délai, pour ne pas perdre leur droit à l’élection, les capitulaires réunis à Autrey-lès-Gray se sont décidés à la faire sans les légats du pape et ont porté leur choix sur le primicier de Metz; et que peu après, les deux mandataires du pape avec la minorité du chapitre ont élu le chantre Jean de Cossonay.
Un conflit armé s’ensuit entre Aymon de Faucigny, beau-père de Pierre de Savoie et partisan de l’élu Philippe, et les parents et amis de Jean de Cossonay, qui le font pénétrer dans la ville de Lausanne. Les Bernois et Pierre de Savoie interviennent. Incendies, massacres, bombardements, rien n’est épargné à la cité épiscopale, si l’on en juge par le récit cependant assez confus qui se trouve dans le Cartulaire à la suite des pièces et des copies de lettres relatives à l’élection 180. /130/
Aucun document, pas même la « continuation » de la chronique épiscopale, ne nous renseigne avec précision sur l’issue du conflit. Notre texte se termine par la copie de quatre pièces: un mandement de l’archevêque de Besançon enjoignant au prévôt, au chapitre, au clergé et au peuple de Lausanne de reconnaître comme évêque légitime l’élu Jean de Cossonay, et trois lettres de l’abbé et du prieur d’Ainay et du sacristain de Saint-Paul de Lyon, contenant trois citations à comparaître, pour les parties, en vue d’une enquête ordonnée par le pape, et pour entendre la sentence apostolique fixée au 9 février 1241 181. Le texte de cette sentence ne nous est pas conservé.
Seuls les événements ultérieurs nous permettent de reconstituer le dénoûment de la double élection. Après que la prise d’armes de Lausanne eut fait près de trente morts et plus de cent blessés, une paix fut conclue entre Pierre de Savoie et l’élu Jean de Cossonay, paix dont nous ne connaissons pas la teneur 182. Les faits montrent que Jean de Cossonay se maintint sur le siège épiscopal jusqu’à sa mort, le 18 juin 1273. Mais il ne fut consacré qu’en 1244, entre le 29 mai et le 27 décembre 183. Quant à Philippe de Savoie, il ne reçut jamais les ordres, même du sous-diaconat. Mais cela ne l’empêcha pas de cumuler avec le primicériat de Metz l’administration de l’évêché de Valence et Die, l’archevêché de Lyon et plusieurs riches prébendes aux Pays-Bas, cela jusqu’en 1267, année où le pape Clément IV l’obligea finalement à choisir entre l’Eglise et le siècle 184. Il choisit le siècle, /131/ succéda en 1268 à son frère Pierre II, comte de Savoie, épousa Alix de Bourgogne et mourut en 1285 sans postérité 185.
La « continuation » de la chronique des évêques de Lausanne n’est pas terminée; le dernier document copié, et les événements ultérieurs tels que nous les connaissons par d’autres sources, laissent supposer une suite, qui nous eût donné les circonstances et les raisons de la victoire remportée finalement par Jean de Cossonay sur son compétiteur. Cette issue signifiait en même temps la défaite de Conon d’Estavayer et de son parti au sein du chapitre. Est-ce le motif de son silence ? Nous ne le pensons pas, car il ne s’est pas privé par ailleurs d’insérer dans son texte des copies intégrales de documents assez peu favorables à son parti et à ses thèses. Ce sont probablement des causes accidentelles qui ont interrompu le scribe qui travaillait sous ses ordres.
Pour bien juger de notre texte du point de vue historiographique, il faut tenir compte du fait qu’il n’est pas achevé. Un retour au style narratif, un essai de conclusion eussent peut-être conféré à l’ensemble de la « continuation » un aspect plus élaboré, et l’eussent peut-être fait ressembler davantage à une œuvre historique composée.
Tel qu’il nous est conservé, le texte de Conon nous apparaît plutôt comme un amas informe de copies de documents relatifs à la vacance épiscopale ou comme une sorte de « dossier » de l’élection. Certes, ces documents se rapportent tous au même sujet, et sont suffisamment nombreux pour faire comprendre, au moins dans les grandes lignes, la trame de l’action. En dehors des pièces datant du IXe et du Xe siècle, ils sont ordonnés presque rigoureusement de manière chronologique. Les quelques narrations qui y sont entremêlées, celle du début concernant l’épiscopat de Boniface, celle qui relate la prise d’armes de Lausanne entre avril et juillet 1240 et les quelques phrases de liaison entre les premières copies de chartes 186, tout cela permet /132/ d’affirmer qu’au moins au début, le texte a été conçu comme un récit de la vacance épiscopale, comme la véritable continuation de la chronique des évêques. Mais dès la lettre de Geoffroy, archevêque de Besançon, du 28 mars 1240 187, on ne trouve plus aucune de ces formules de transition.
Cette « continuation » ne ressemble nullement à la chronique épiscopale qui la précède. Dans la chronique épiscopale, l’auteur reconstituait des faits révolus dès longtemps. Dans la « continuation », en revanche, il est étroitement mêlé aux événements qu’il narre. Il n’en connaît sans doute pas encore l’issue. En effet, s’il fait allusion, à la fin de son récit des violences commises à Lausanne par les partisans des deux élus, à des événements du mois de juillet, en ajoutant même: « Haec omnia facta fuerunt anno ab incarnatione Domini .MCCXL. » 188, on peut supposer qu’il écrit après 1240. Mais comme il semble ne pas connaître la sentence rendue par Grégoire IX dans l’affaire de la double élection, il ne doit pas avoir conçu son texte longtemps après le 9 février 1241. Sans recul, il lui est difficile de donner de ces événements un récit cohérent et logique.
D’autre part, l’auteur ne semble pas avoir attribué une grande importance aux problèmes de forme, ni avoir fait un grand effort pour uniformiser son texte avec la chronique épiscopale de 1235. Les passages narratifs eux-mêmes ne sont pas d’une extrême clarté. Le récit des troubles qui ont eu lieu à Lausanne à la suite de la double élection est très confus. Seule une connaissance préalable de la situation politique du temps permet au lecteur de comprendre les événements et leurs causes. Doit-on attribuer cette imprécision à la maladresse de l’auteur, ou à une indifférence très générale des historiens de cette époque pour les circonstances et surtout pour les causes politiques 189 ? /133/ Ou bien faut-il comprendre l’ensemble de cette narration comme un aide-mémoire personnel de Conon, destiné plutôt à accompagner le dossier de l’élection qu’à édifier la postérité ?
Non seulement le dossier de la double élection de 1240 ne ressemble pas à la chronique épiscopale de 1235, mais encore il diffère de la plupart des œuvres historiques du temps, principalement à cause de la prédominance des documents qui y sont reproduits in extenso. Sans doute, certaines chroniques médiévales contiennent-elles des copies intégrales de documents. Mais celles-ci ne sont jamais aussi nombreuses que dans notre texte: ici, en effet, les transcriptions de chartes et de lettres occupent sept fois plus de pages que les narrations et les réflexions sur l’objet. On a même des exemples de chroniqueurs médiévaux qui craignent d’ennuyer leur lecteur par des copies ou des analyses de chartes 190. Mais Conon ne semble pas s’en soucier.
On a articulé le mot de « polémique » pour caractériser cette partie du Cartulaire de Lausanne. La polémique n’est pas un genre inconnu de la littérature médiévale. Au contraire, l’époque féodale a produit beaucoup de textes de cette espèce, traitant des droits respectifs du Sacerdoce et de l’Empire, de la nécessité de réformer la vie du clergé, de la simonie, du mariage des prêtres, des schismes et des hérésies, de problèmes politiques petits et grands 191. Mais généralement on ne classe pas ces écrits, cette littérature « engagée », dans le genre historiographique. Car même s’ils supposent presque toujours des recherches dans les archives pour appuyer historiquement certains droits ou certaines prétentions, ils n’ont pour but que de présenter les faits sous un certain angle, dans la perspective d’un individu ou d’un groupe. Leur sincérité et leur bonne foi souvent réelles ne laissent jamais de place aux arguments de l’adversaire. Et le plus souvent leur ton revendicateur les distingue dès l’abord de la plupart des textes historiographiques.
Un bon exemple de texte polémique, qui à première vue ressemble même assez à celui de Conon, est fourni par le récit /134/ fait par Hugues, évêque de Grenoble, de ses démêlés avec Guy, archevêque de Vienne entre 1092 et 1097, intitulé: Haec scriptura dicit de injuriis quas fecit Guido, Viennensis archiepiscopus, ecclesiae Gratianopolitanae et ejusdem aecclesiae episcopo, Hugoni, de pago Salmoriacensi 192. Mais la ressemblance n’est qu’apparente: si le récit de saint Hugues comporte les copies intégrales de six mandements pontificaux, du moins ces documents y sont-ils insérés dans une narration suivie, où ne manque aucune phrase d’enchaînement. L’évêque de Grenoble, qui parle en son nom propre, emploie constamment un ton qui, sans être violent, est toujours revendicateur. Sur ces deux points, le texte dicté par Conon d’Estavayer est très différent. Les phrases de liaison et les commentaires étant pratiquement absents du dossier de la double élection, et Conon étant mentionné à la troisième personne du singulier, il ne peut avoir de ton vraiment revendicateur. Seuls les événements permettent de savoir de quel côté il s’est trouvé. Cette pièce est peut-être dictée par l’esprit de parti et la défense des droits de l’Eglise de Lausanne à la libre élection de son pasteur; toutefois, elle n’est pas assez explicite, à notre avis, pour être considérée comme un texte polémique, encore moins comme un libelle destiné à défendre devant le public ou devant un juge les droits d’une partie.
Une autre comparaison nous paraît plus féconde: on retrouve, dans la partie chronologique du Cartulaire de Lausanne, la même alternance entre des passages narratifs et des textes de droit émanant du chapitre ou reçus par lui. C’est à ce recueil que la « continuation » de la chronique épiscopale ressemble le plus. Déjà, dans la dernière partie du Cartulaire, le prévôt du chapitre avait rompu la suite chronologique pour regrouper tout ce qui concernait les reliques et les miracles de Notre-Dame, ainsi que l’incendie de la cathédrale et de la Cité en 1235. Ici, c’est sans doute par le même processus qu’il réunit, en suivant l’ordre des temps, toutes les pièces qui concernent la double élection de 1240. Et comme il s’agit d’élection épiscopale, c’est à la suite /135/ de la chronique des évêques de 1235 qu’il a cru bon de placer ce dossier.
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L’unité des passages narratifs du Cartulaire de Lausanne est donc rétablie, par la personnalité de leur auteur. Conon d’Estavayer, même s’il est pénétré des conceptions historiques et religieuses de son temps, n’est pas un historien, c’est un compilateur et surtout un homme d’administration. Ce qui fait l’originalité et la nouveauté de son recueil a été démontré dès longtemps par son éditeur M. Charles Roth: c’est le relevé systématique de tous les faits, qu’ils soient de droit, de religion ou d’histoire, et la manière dont ils ont été groupés. Mais si le Cartulaire de Lausanne est d’une très grande utilité pour reconstituer et écrire l’histoire du XIIIe siècle lausannois, il ne faut pas se leurrer sur son véritable caractère: qu’on l’envisage dans une perspective moderne ou avec les yeux du XIIIe siècle, ce n’est pas une œuvre historique. Le nouveau départ qu’aurait pu prendre au XIIIe siècle l’historiographie dans l’Eglise de Lausanne est en quelque sorte manqué. Les matériaux sont là, et c’est tout. D’autres en tireront parti. /136/
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DEUXIÈME PARTIE
L’HISTOIRE SOUS L’INFLUENCE DE L’HUMANISME
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CHAPITRE IV
L’HISTORIOGRAPHIE DES ÉVÊQUES DE LAUSANNE A LA FIN DU MOYEN AGE
Au XVe siècle, sous l’influence de l’humanisme venu d’Italie, l’historiographie européenne est le théâtre de phénomènes nouveaux qui ne sont pas sans conséquence pour notre propos 1. Le plus important de ces phénomènes est ce que l’on pourrait appeler une sécularisation de l’histoire. A l’imitation des modèles antiques fournis par Salluste, Tite-Live et Tacite, les historiens se tournent résolument vers les faits d’ordre politique, diplomatique et militaire, auxquels seuls ils reconnaissent la qualité de faits historiques, et qui leur paraissent seuls capables d’émouvoir le lecteur dans le cadre des normes fixées par la rhétorique antique. Par là, c’est surtout l’Etat national ou la République qui constitue l’objet privilégié de leur étude, au détriment de l’Eglise universelle ou des églises locales. Le pape ou les évêques sont considérés comme des princes, qui n’existent que par leur puissance temporelle. Le surnaturel est banni de leurs œuvres. Si l’on ne met pas en question le dogme de l’Eglise, comme on le fera au siècle suivant, on n’en fait pas même mention. Toute l’histoire se déroule sur terre, sans communication avec Dieu.
Cette évolution causa une rupture complète de l’historiographie nouvelle avec celle du moyen âge. Elle fut fatale aux anciens types de chroniques universelles, fondées sur le modèle de la Cité de Dieu de saint Augustin, ou des Chroniques d’Eusèbe et de saint Jérôme. Ce genre historiographique cultivé par la seule littérature ecclésiastique, passa dès lors au troisième ou au /140/ quatrième rang des préoccupations savantes. Sa qualité en souffrit. D’autre part, le mouvement humaniste fut sans doute favorable au développement de l’historiographie locale. Mais les chroniques épiscopales, qui font l’objet de notre étude, en bénéficièrent dans une moindre mesure que l’histoire des villes, des princes, des Etats temporels en général. L’historiographie ecclésiastique locale resta dès lors et jusqu’à nos jours en marge de la production historique. Le développement des idées et des méthodes humanistes aura du moins un effet positif sur les chroniques épiscopales: celui de rattacher la tradition médiévale et chrétienne des églises locales à leurs origines antiques et gallo-romaines.
Mais ce phénomène, que nous pourrons observer dans le cas de Lausanne, est assez mal connu en ce qui concerne les autres évêchés. Car non seulement l’historiographie épiscopale est en marge de la production générale, mais encore — et sans doute pour cette raison même — elle est mal connue des auteurs modernes qui traitent de l’historiographie.
Ces ouvrages considérés comme mineurs — et qui le sont en effet — permettent du moins de connaître l’image que l’on se faisait et que l’on voulait donner des églises locales à la veille de la Réforme. Il n’est pas sans intérêt de mesurer la force des traditions historiques qui s’attachaient à une église, et leur degré d’intégration à la culture du temps, à l’époque même où, dans nos régions, les idées de Luther, de Zwingli et de Calvin triompheront si aisément d’une tradition dogmatique et ecclésiastique plus que millénaire.
En Suisse, le développement de l’historiographie locale et cantonale fut favorisé au XVe siècle par deux facteurs principaux: la conscience politique et historique de villes qui, après avoir conquis leur indépendance et la souveraineté sur le territoire qui les entourait, s’étaient élevées par les guerres contre la maison d’Autriche, les guerres de Bourgogne et les expéditions au sud des Alpes, au rang de grande puissance militaire européenne; et la présence, notamment dans la seconde moitié du XVe siècle, d’hommes capables, par leurs connaissances juridiques et historiques, et par une culture profondément imprégnée des historiens de l’Antiquité, d’exprimer cette conscience politique 2. /141/
Mais dans le diocèse de Lausanne, seule la partie orientale, principalement Berne et Fribourg, participe à cette floraison. Les chroniques, officielles ou particulières, rédigées dans ces deux villes au XVe et au XVIe siècle, sont bien connues. Mais elles sont d’inspiration essentiellement laïque. L’historiographie ecclésiastique est plus pauvre: on laissera de côté la prétendue chronique des chanoines de Neuchâtel, sur laquelle planent des doutes que même le professeur Bonjour n’est pas parvenu à dissiper 3. Mais à Soleure, à l’extrémité orientale du diocèse, la découverte, en 1473, de nombreuses reliques attribuées aux saints Ours et Victor et à d’autres martyrs de la légion thébéenne provoqua une enquête, qui fut dirigée par Burkhard Stoer, prévôt d’Amsoldingen 4. Cette enquête incita les responsables à se remémorer toutes sortes de traditions relatives à l’ancienne histoire du diocèse et notamment celles qui concernaient la reine Berthe et son prétendu rôle dans la fondation des églises de Suisse 5, celle qui étendait le diocèse de Genève jusqu’à Soleure, sans parler des légendes relatives au martyre de la légion thébéenne, et de saint Ours en particulier. Il faut encore rappeler la présence à Soleure quelque quarante ans plus tôt, d’un homme extrêmement instruit, à la curiosité universelle, Félix Hemmerli, dit « Malleolus », prévôt de la collégiale Saint-Ours et chantre de la prévôté de Zurich; il réunit de nombreuses traditions relatives à l’histoire suisse, rédigea des ouvrages de polémique et exerça sans doute une grande influence sur le clergé soleurois, bien qu’il ne résidât qu’occasionnellement dans le diocèse 6.
On s’est donné beaucoup de peine pour prouver qu’il y avait, à Lausanne et dans le Pays de Vaud, une activité intellectuelle à la fin du moyen âge. On a recensé les passages qui attestent l’existence d’écoles primaires, dirigées par des maîtres ès arts ou d’autres personnages, dans la cité épiscopale, dans la ville /142/ inférieure 7 et dans les principales villes du Pays de Vaud 8. On a décrit le fonctionnement d’une institution, d’ailleurs assez répandue dans d’autres diocèses, les Innocents, sorte de maîtrise d’enfants de chœur, fondée par l’évêque Guillaume de Challant en 1419 9. On a énuméré les savants personnages, bacheliers ou maîtres ès arts, docteurs en théologie ou en droit, qui avaient peuplé le chapitre de Lausanne durant le moyen âge 10. On a publié et republié les catalogues de leurs livres 11. Ces catalogues ne sont d’ailleurs pas dénués d’intérêt pour notre propos, puisqu’on relève, dans celui de la chapelle des Innocents, un Liber conciliorum; un De civitate Dei; une Historia ecclesiastica; puis, dans celui du chanoine François des Vernets, daté de 1515, un Libellus ex gestis Romanorum; des Hystorie notabiles collecte de viciis vertutibusque tractantes cum applicationibus moralizatis et misticis; « duo volumina historiarum enneadum Marci Anthonii Coccii Sabellici ab Urbe condita usque ad annum 1504 »; des Aemilii Probi historici excellentium imperatorum vite; de nombreux ouvrages de Virgile, d’Ovide, de Lucain et d’autres classiques; plus tard une Vita Brunonis Carthusiensis; deux Tite-Live, un Valère Maxime; les chroniques des rois de France par Robert Gaguin; un opuscule de nuptiis serenissimi Friderici Romanorum imperatoris ad Maximilianum imperatorem, etc. Ces ensembles de livres attestent bien l’existence à Lausanne d’un véritable intérêt pour l’histoire, et d’une vision de l’histoire fortement influencée par l’humanisme, mettant l’accent sur les exemples moraux et sur les modèles littéraires de l’Antiquité.
Mais si on le compare à ce que l’on peut observer dans les régions voisines, l’inventaire de la production littéraire et /143/ historiographique lausannoise à la fin du moyen âge reste fort mince. Rappelons cependant les longs poèmes du prévôt du chapitre Martin Le Franc 12, la production poétique d’Aymon de Montfalcon et de son entourage 13 où un nommé Antitus Favre ressuscitait dans des poèmes allégoriques les héros de l’Antiquité pour les mettre en parallèle avec ceux du temps présent.
En revanche on voudra bien nous permettre de laisser de côté le cordelier de Lausanne Girard des Clées, auquel le comte de Savoie Amédée VIII fit allouer une pension en 1399 pour ses recherches à propos des falsifications de documents de Hugues de Grandson, seigneur de Belmont 14; contrairement à ce qu’affirme étourdiment M. Reymond, il ne s’agit pas là de critique historique et de paléographie, mais de diplomatique, considérée comme science auxiliaire du droit. Dans le même ordre d’idées, il faut exclure d’une étude consacrée à l’historiographie, toutes les recherches d’archives destinées à servir dans des procès. Il est de la nature du droit que pour justifier certaines prétentions, on recoure aux documents qui les appuient, sans que l’on fasse pour autant de l’histoire; car il y manque un propos théologique ou philosophique qui est inséparable de la narration historique.
On a aussi évoqué le récit des guerres de Bourgogne qui figure au début des comptes de Guillaume de Chabiez et de Jean Grant, gouverneurs de la ville inférieure de Lausanne du 11 octobre 1475 au 11 octobre 1476, pour attester l’existence d’une historiographie lausannoise à cette époque 15. Mais ce faisant, on s’est bien gardé de rappeler que ce texte était si mal rédigé, en un latin si exécrable, que l’éditeur lui-même avoue ne l’avoir pas entièrement /144/ compris 16. Et peut-on en conscience classer dans le genre historiographique un préambule destiné à expliquer aux contribuables pourquoi on a dépensé plus d’argent que d’habitude ?
Le cas du « Fragment du journal d’une mission à Fribourg entreprise par l’évêque Aymon de Montfalcon », exhumé et publié récemment par M. Peter Rück 17, que l’on peut dater du 5 au 20 décembre 1494, est plus délicat: en effet, seule la fin du texte est conservée, et il manque en particulier un préambule qui nous eût renseignés sur les intentions de l’auteur. Son allusion aux antiquités d’Avenches, qui, dit-il, « sont presque une merveille », montre qu’il n’est pas insensible à l’intérêt archéologique, voire esthétique, des vestiges du passé.
L’introduction historique sur les origines de Romainmôtier, que le commissaire des extentes Aymonnet Pollens plaça en 1519 en tête d’un recueil de droits et usages de la terre de Romainmôtier 18, ne peut être considérée comme un travail historiographique que sous certaines conditions. Ce texte est bien le fruit de recherches dans les archives et dans quelques ouvrages littéraires, mais il sert surtout de cadre chronologique à l’exposé des droits du monastère. A ce titre, il ne se distingue pas des autres introductions historiques qui figurent dans de nombreux cartulaires, où le recours à l’histoire est motivé par un souci juridique et administratif.
Seule mérite donc d’être considérée comme un travail historique la Descendance des evesques de Lausanne, de leurs faitz et gestes, dont nous traitons dans ce chapitre. Mais dans le désert qu’est l’historiographie vaudoise et lausannoise à la fin du XVe siècle, un point restera obscur: cette indigence de la production est-elle réelle, ou bien faut-il l’attribuer aux destructions /145/ et aux dispersions consécutives aux guerres de Bourgogne et à la Réforme ? Et à supposer que ces accidents aient eu un véritable effet sur la conservation et l’existence même de notre patrimoine littéraire, il resterait à déterminer le rôle du hasard dans ces destructions. Ainsi nous ne saurons jamais si les œuvres perdues, tout hypothétiques qu’elles soient, étaient d’une qualité supérieure à ce qui subsiste, pas plus qu’on ne peut déterminer en général si des ouvrages littéraires disparaissent parce qu’ils ne méritent pas de survivre. Question fondamentale, à laquelle on ne saurait répondre par l’examen des seuls travaux relatifs à l’évêché de Lausanne.
Section 1
La chronique épiscopale de la fin du XVe siècle
Le XIVe siècle n’ayant légué aucune chronique ou continuation relative aux évêques de Lausanne, le plus ancien texte qui nous soit conservé après le Cartulaire de Conon d’Estavayer est un catalogue des évêques de Lausanne allant de Protasius à la mort de Guillaume de Varax en 1466. La tradition de cette chronique repose sur cinq manuscrits principaux dont nous possédons quelques copies 19.
Quatre des manuscrits sont pourvus d’un explicit du XVIe siècle, l’un en français: « Subsequemment appres ledit de Varrax a esté esleu evesque seigneur Benois de Montferrand et appres Aymé de Montfalcon et Sebastien de Montfalcon, qui est de present vivant, desquelz les gestes et bienfaicts ne sont encor escriptz » (ms. C); et les trois autres en latin: « Subsequenter post dominum Gulliermum de Varax est adeptus episcopatum Lausannensem dominus Benedictus de Montferrand, deinde fuit episcopus dominus Aymo de Montefalcone et postremo fuit episcopus dominus Sebastianus de Montefalcone qui semper auram trahit in his terris, /146/ quorum acta eorumque gesta minime adhuc scripta sunt 1533. Finis » (mss. DEF).
Nonobstant la présence de ces explicit, on peut affirmer sans risque d’erreur que le gros de l’œuvre a été composé à la fin du XVe siècle: la dernière date mentionnée est 1466, mort de l’évêque Guillaume de Varax, et l’auteur travaillait sous l’épiscopat d’Aymon de Montfalcon (1491-1517), qui est cité pour avoir fourni un ou plusieurs livres pour la rédaction de la chronique 20.
Le prénom de l’auteur est Ludovicus, comme l’a déjà observé J. Gremaud, qui a renoncé à l’identifier 21. Quelques auteurs ont pensé qu’il était chanoine de Lausanne 22. Maxime Reymond a conjecturé qu’il s’agissait de Louis Daux, clerc et notaire du chapitre dans la seconde moitié du XVe siècle 23.
Ce qui est sûr, c’est que l’auteur écrivait sous l’épiscopat d’Aymon de Montfalcon (1491-1517). Il a manifestement eu accès aux archives de l’Eglise, soit du chapitre de Lausanne, puisqu’il cite le Cartulaire de Conon d’Estavayer, le livre des anniversaires, une table des prébendiers, un « quernet » de la secrétairie du Chapitre, et divers actes de fondation dont la place était dans les « arches » du Chapitre. Il écrit, parlant de l’empereur Rodolphe de Habsbourg: « ...qui nunquam fecit nobis bona » 24 contestant par là ses titres à figurer dans le nécrologe du Chapitre. /147/ D’où l’on peut conclure que le rédacteur de la chronique du XVe siècle appartenait à l’Eglise de Lausanne. Mais on ne peut dire avec certitude s’il était ou non chanoine, et encore moins lui attribuer un patronyme.
Pour établir l’histoire des évêques de Lausanne des origines à 1240, date de l’élection contestée de Jean de Cossonay, l’auteur de la chronique disposait d’une excellente source, le Cartulaire de Conon d’Estavayer, auquel il se réfère expressément 25 et qu’il utilise presque constamment.
Les indications fournies par le Cartulaire de Lausanne sont complétées à l’aide de plusieurs autres documents. Premièrement, « Louis » cherche à préciser les dates d’avènement et de décès ou de résignation pour chaque évêque, et à situer leurs épiscopats par rapport aux règnes des empereurs et aux pontificats des papes. A cette fin, il combine les données du Cartulaire de Lausanne avec une liste des empereurs et des papes qui, à notre connaissance, n’est pas conservée, mais nous paraît être influencée à la fois par les chroniques universelles rédigées en Italie et par les travaux des historiens allemands. En effet, elle mentionne, parmi les empereurs de la fin du IXe et du début du Xe siècle, le roi Arnolphus qui ne fut reconnu qu’en Allemagne, et les divers rois lombards nommés Bérenger, dont l’autorité ne s’étendit jamais hors de l’Italie. Le texte — chronique universelle, histoire ecclésiastique, ou simple table chronologique — que notre auteur du XVe siècle a combiné avec la liste des évêques de Lausanne doit de plus avoir été fort imprécis et erroné, si l’on en juge par le résultat. En voulant trop préciser les synchronismes entre les règnes des empereurs, les pontificats des papes et les épiscopats des évêques de Lausanne, « Louis » a introduit dans la tradition historique relative aux évêques de Lausanne plusieurs erreurs que l’on retrouvera dans les textes dérivant de la chronique du XVe siècle: l’épiscopat d’Udalric est arbitrairement précisé; le pape /148/ Etienne IV (816-817) commence son pontificat une année trop tôt, l’évêque Hartmann (852-878) commence son épiscopat deux ans trop tôt, le pape Grégoire IV (827-844) n’est pas le contemporain de Hartmann, etc.
Parmi les autres sources de la chronique du XVe siècle, il faut mentionner en premier lieu les diplômes et autres documents d’archives. Certaines pièces, qui avaient déjà été utilisées par Conon d’Estavayer, ont été compulsées à nouveau 26. D’autres au contraire sont citées qui n’avaient pas été mises en œuvre dans le Cartulaire de Lausanne: un prétendu diplôme de la reine Berthe daté de 933 27, un diplôme de l’empereur Frédéric Ier en faveur de l’évêque Amédée 28 et les pièces relatives au rachat de la monnaie de Neuchâtel par l’évêque Guillaume d’Ecublens 29. Dans la seconde partie de la chronique, les chartes et les actes conservés dans les archives sont évidemment d’un secours encore plus grand pour la rédaction du catalogue épiscopal après Jean de Cossonay.
L’auteur complète en outre le témoignage du Cartulaire de Lausanne à l’aide de quelques registres qu’il décrit d’ailleurs trop mal pour qu’on puisse les identifier s’ils existent encore: un quidam parvus libellus, où il est question de contestations entre /149/ l’évêque David et les gens de Moudon, réglées par l’évêque Jean de Cossonay, volume qui n’est certainement pas antérieur à la seconde moitié du XIIIe siècle 30; une tabula praebendariorum qui mentionnait la présence du roi Rodolphe de Habsbourg à la dédicace de Notre-Dame de Lausanne, le 20 octobre 1275 (il s’agit probablement d’une liste des chanoines, avec l’indication des offices auxquels ceux-ci doivent être présents, mais aucun document portant ce titre n’a été conservé); une antiqua regula, soit livre des anniversaires de l’Eglise de Lausanne 31; un « livre ancien », cité à propos de l’avouerie de Lausanne, prêté par l’évêque Aymon de Montfalcon 32; et un livre de reconnaissances de l’évêque, qui est peut-être le même que le précédent, et qui est cité à propos de l’évêque Jean de Cossonay 33; un recueil désigné comme le quernetus secretariae capituli per dominum B. de Bren registratus qui relatait la mort de Guillaume de Menthonay en 1405 (sic pour 1406) et l’installation de son successeur 34. Mais la source qui semble avoir été la plus exploitée pour rédiger l’histoire des évêques au XIVe et au XVe siècle, est le livre des anniversaires de l’Eglise de Lausanne, d’où l’auteur a tiré les fondations d’anniversaires et les donations faites par les prélats 35.
La chronique du XVe siècle contient aussi quelques références à des sources monumentales: l’auteur mentionne les tombeaux des évêques Henri, Amédée et Berthold de Neuchâtel non seulement /150/ pour en avoir trouvé la description dans le Cartulaire de Lausanne, mais pour avoir vu les pierres tombales elles-mêmes dans la cathédrale, devant le crucifix, et il en précise dans chaque cas la situation 36.
Enfin les abondants détails relatifs à Georges de Saluces et aux fondations de ses prédécesseurs proviennent sans doute en partie de la tradition orale, fixée par des objets de culte et le fonctionnement des institutions ecclésiastiques, et même, pour le dernier évêque, des souvenirs personnels de l’auteur. Georges de Saluces est du reste l’un des seuls évêques sur lequel le chroniqueur du XVe siècle porte un jugement de valeur morale: « Hic fuit magnanimus » 37.
Ainsi l’auteur de la chronique n’a utilisé qu’un nombre restreint de sources et semble avoir accordé la préférence à des recueils déjà composés, qui pouvaient lui servir de guides. Notamment dans la partie du texte qui est tirée du Cartulaire de Lausanne, les chartes et les diplômes n’apparaissent que comme un supplément assez secondaire. Dans la seconde partie de la chronique, qui va de Guillaume de Champvent à Guillaume de Varax, ces pièces d’archives n’ont manifestement pas suffi à établir un catalogue épiscopal exempt de fautes grossières. Des évêques certains sont omis; d’autres sont intervertis: Gui de Prangins (1375-1394) est placé avant Jean de Rossillon (1323-1341). Le plus souvent les dates extrêmes des épiscopats ne sont pas connues, seule leur époque approximative a pu être donnée, probablement à l’aide de quelques chartes conservées dans les archives de l’Eglise. Il est manifeste que ces dernières n’ont été dépouillées que négligemment, sans système ni méthode. Enfin l’auteur avoue son impuissance à reconstituer l’histoire de divers prélats et se contente de formules telles que: « Fecit multa bona secundum tempus suum... Nihil legi de facto suo... Nihil aliud legi de eo... Parum legi de eo aliud. » On n’enregistre donc, dans la qualité ou la quantité de l’information, aucun progrès par rapport à l’œuvre de Conon d’Estavayer. /151/
Si l’on compare le texte du XVe siècle avec la chronique épiscopale de 1235 et avec sa continuation, on constate cependant que « Louis » n’a pas simplement copié le Cartulaire, comme l’affirmait Gremaud. Il l’a au contraire utilisé de manière réfléchie, le complétant, l’abrégeant, parfois même le critiquant et contrôlant ses assertions. On voit par là quel est le chemin parcouru en deux siècles et demi dans la méthode et même dans la manière d’envisager le temps historique.
Alors que Conon d’Estavayer, ou le scribe qui travaillait sous ses ordres, accueillait et compilait toute espèce de renseignements relatifs aux évêques sans discussion, et sans examiner autre chose que l’âge et la condition sociale des témoins, l’auteur du XVe siècle compare et corrige même les informations qu’il trouve dans le Cartulaire en s’aidant d’autres textes qu’il a vus lui-même.
Ainsi, parlant de l’église Saint-Thyrse, dédiée par la suite à saint Maire, il s’étonne que saint Thyrse n’occupe pas une place plus importante dans l’office propre de l’Eglise de Lausanne 38. A propos de l’évêque Hugues de Bourgogne, dont le père, le roi Rodolphe III de Bourgogne, donna au chapitre les paroisses et villages de Riaz, Albeuve et Crans, il relève dans le livre des anniversaires de l’Eglise de Lausanne une confusion entre ce roi et Rodolphe de Habsbourg, roi des Romains, puis empereur 39. L’auteur du XVe siècle indique les emplacements des tombeaux d’évêques pour les avoir vus lui-même, et non pas simplement en copiant le Cartulaire. Il tente même de contrôler les traditions orales relatives à saint Amédée en se persuadant de leur valeur intrinsèque: « ... et quod fama famat non omnino perdit » 40.
Là où Conon d’Estavayer ne faisait qu’énoncer sèchement les faits, son successeur cherche à préciser et à expliquer. A propos de saint Amédée, l’auteur de la chronique épiscopale de 1235 avait noté: « Hic libenter morabatur apud Pouedor, prope /152/ abbaciam de Altocrest » 41, « Louis » ajoute: « quia monachus eiusdem conventus fuerat » 42, information qu’il ne pouvait trouver dans le Cartulaire et qui suppose des recherches dans d’autres écrits.
Quant au dossier de la double élection de 1240, l’auteur du XVe siècle n’en donne pas une copie intégrale, mais il l’abrège et fait un récit cohérent à l’aide des documents rassemblés par Conon.
On le voit, la chronique du XVe siècle n’est pas une simple copie avec continuation de la chronique épiscopale de 1235-1240, mais un ouvrage personnel, dont l’auteur se désigne à la première personne du singulier — tandis que Conon d’Estavayer parlait de lui-même le plus souvent à la troisième personne. Les assertions de la chronique du Cartulaire sont contrôlées non seulement par le recours aux autres pièces d’archives, mais aussi par une nouvelle forme de critique, fondée sur la vraisemblance des faits. En outre, et contrairement à Conon d’Estavayer, l’auteur du XVe siècle ne prête aucune attention aux miracles et autres manifestations surnaturelles de la puissance divine: non seulement il n’en mentionne aucun qu’il ait vu lui-même, mais encore il passe sous silence la plupart de ceux qui sont rapportés par Conon d’Estavayer, notamment à propos du siège épiscopal d’Avenches.
C’est sans doute au sujet des origines de l’évêché d’Avenches-Lausanne et des traditions y relatives, que la critique de notre auteur s’exerce de la manière la plus caractéristique. Là où Conon d’Estavayer reproduisait sans commentaire les dires d’un homme digne de foi, écrivant que vingt-deux évêques étaient enterrés à Avenches et que Dieu avait fait de nombreux miracles près de l’église Saint-Symphorien où se trouvait le siège épiscopal 43, l’auteur du XVe siècle discute et critique. Il distingue la question du siège épiscopal de celle de la sépulture des vingt-deux évêques. Il affirme qu’il n’y a jamais eu à Avenches de cathédrale, car la chapelle de Saint-Symphorien ne lui paraît manifestement pas assez splendide pour avoir pu être une église épiscopale. Au contraire, dit-il, il y avait à Lausanne, dès l’époque /153/ de saint Protasius, c’est-à-dire presque dès le début, une « magnifique église collégiale » 44. Mais il est vrai, ajoute-t-il, que les souverains pontifes établirent une église cathédrale d’abord à Avenches, parce qu’elle était la plus grande de toutes et le chef-lieu des Helvètes 45.
Il y a dans ces réflexions plusieurs traits remarquables. En examinant le problème du siège épiscopal d’Avenches, Conon d’Estavayer était très embarrassé par sa notion du temps historique, qui excluait l’évolution des choses et voyait dans le monde un ordre immuable parce qu’établi par Dieu. Il ne pouvait donc donner d’explication satisfaisante au transfert de l’église épiscopale d’Avenches à Lausanne. L’auteur du XVe siècle, au contraire, recourt à une notion tirée de la littérature classique pour expliquer la formation des églises épiscopales dans les cités: la désignation d’Aventicum comme caput Helvetiorum, ou gentis caput, provient des Histoires de Tacite (I 68, 4), dont l’editio princeps parut à Spire en 1470. C’est là un fait nouveau dans l’historiographie ecclésiastique, sans doute dû à l’influence de l’humanisme, que ce rattachement des structures de l’Eglise chrétienne à celles de l’Empire romain.
Autre élément à relever: l’importance et l’ancienneté attribuées à la ville même de Lausanne dans les origines de l’évêché de Lausanne: à l’époque de saint Protasius, il y avait déjà une magnifique église collégiale. C’est là affirmer l’antériorité de la ville et du chapitre de Lausanne par rapport au pouvoir épiscopal. Cette manière d’envisager l’histoire religieuse de Lausanne, qui se retrouvera chez d’autres écrivains tels que Jean-Baptiste /154/ Plantin 46, est caractéristique des historiens issus de la bourgeoisie, éventuellement du chapitre de Lausanne.
Dans la chronique du XVe siècle, les évêques apparaissent peu différenciés. Leur personnalité n’est décrite que sommairement, par des formules telles que: « Hic fuit valde bonus homo » 47; « Hic fuit magnanimus » 48; « Parum fecit » 49. Quelle différence avec la chronique des évêques de Bâle, composée entre 1460 et 1470 par Nicolas Gerung dit Blauenstein dans des conditions semblables: ce dernier analyse la psychologie et les actes des prélats, particulièrement de Jean de Fleckenstein (1423-1436) qu’il a connu personnellement, de manière détaillée et approfondie, avec des jugements de valeur morale plus élevée que le simple intérêt de l’église épiscopale 50.
Pour l’auteur lausannois en effet, seuls comptent les donations faites à l’Eglise, les fondations de chapelles et d’autels, les procès gagnés contre les évêques voisins. Le trait le plus frappant de sa mentalité religieuse est l’importance que le chroniqueur attache aux aspects matériels du culte, la valeur des donations en argent, la matière des objets sacrés, le nombre et la splendeur des vêtements sacerdotaux. De renseignements sur le caractère, la charité des évêques, leur degré d’instruction théologique ou littéraire, point. Cela ne tient pas seulement au type de sources utilisées par l’auteur, mais à l’attitude générale du clergé de cette époque à l’égard de la vie religieuse. Elle se reflète en particulier dans les procès-verbaux de visites pastorales du XVe siècle: ainsi, les actes de la visite du diocèse de Lausanne de 1453 51 dénotent chez le visiteur un intérêt très grand porté à l’aspect matériel du culte, au détriment de l’élément humain, moralité et /155/ niveau d’instruction des desservants. La comparaison avec la visite pastorale de 1416-1417 52 fait ressortir ce trait de manière évidente. On a observé la même évolution dans les visites pastorales du diocèse voisin de Genève 53. Notre chronique du XVe siècle reflète donc une attitude qui semble avoir été fort répandue dans le clergé séculier d’Occident à cette époque.
Les aspects politiques ne sont pas plus développés dans la chronique que le côté religieux. L’auteur ne prête aucune attention aux conflits qui opposèrent dès le XIIIe siècle l’évêque à la ville de Lausanne; il n’a pas un mot pour rappeler les luttes entre l’évêque et les princes de la maison de Savoie. Manque de recul ? Propos délibéré de n’envisager que le rôle joué par le pontife dans son Eglise de Lausanne ? Le résultat du moins est bien pauvre.
Ce texte suffit-il à rendre compte du niveau de l’historiographie relative aux évêques de Lausanne à la fin du XVe siècle ? La tradition indirecte nous en fait connaître un autre.
Section 2
Le « manuscrit de Fribourg »
L’évêque de Lausanne Bernard-Emmanuel de Lenzbourg écrit dans le chapitre consacré aux sources de sa Lausanna christiana, datée de 1792: « Haud multum ab eo [c’est-à-dire de la chronique du Cartulaire de Lausanne] discrepat manuscriptum aliud, cujus scriptoris nomen ignoratur; protenditur ad episcopum Joannem de Michaelis ad Lausannensem pedum evecti anno 1467 et aliquot anecdotis non minore quam cartularium fide dignis auctum est, quod cum acceptum ab amico Friburgensi, idcirco ad distinctionem Friburgense nominamus. » Il continue en décrivant le « manuscrit de Moudon », c’est-à-dire la Descendance des évêques de Lausanne sous la forme qui nous est conservée par A. Ruchat. /156/ « Il contient, écrit B.-E. de Lenzbourg, les mêmes faits, mais dans un style plus bref. » 54
Ce « manuscrit de Fribourg » n’a pas été retrouvé. Comme B.-E. de Lenzbourg n’en donne aucune description externe (époque approximative de l’écriture, support de l’écriture, dimensions, nombre de feuillets), qu’il le cite sans beaucoup de précision, et qu’en outre on ne peut guère se fier à son esprit critique, il est impossible aujourd’hui d’affirmer quoi que ce soit au sujet de cet ouvrage. J. Gremaud a conjecturé qu’il n’était peut-être qu’une copie de la Descendance des évêques de Lausanne 55.
Mais les rares citations qu’en donne B.-E. de Lenzbourg nous permettent au moins de dire que ce « manuscrit de Fribourg » s’écarte de la chronique de Moudon en plusieurs points: le manuscrit de Fribourg va jusqu’à Jean de Michaelis, que la chronique de Moudon ne mentionne pas. Le manuscrit de Fribourg fait se terminer l’épiscopat de saint Protasius en 520, la chronique de Moudon en 530 56. Le manuscrit de Fribourg contient un long développement sur la construction du monastère de Baulmes par le duc Chramnelène ainsi libellé: « Felix Gravelicus et Hermentrudis inter Aventicos facile locupletissimi conjuges animo ita commoti sunt ut pietatis et Christianae religionis ergo ad ampliorem Dei cultum anno 508 Balmeti templum condiderunt quo sanctissimus praesul (utique Prothasius noster) 57 pro muneris sui ratione, et dignius sacris operari et collectum Christianum gregem verbo vitae ac ecclesiae mysteriis pascere, omniumque saluti commodius providere posset » 58; la chronique de Moudon donne simplement, à l’instar du Cartulaire de Lausanne: « Gravelensis et uxor sua Emendudis incoeperunt fundare ecclesiam in Balmis, ipso sancto Prothasio laudante et confirmante, anno Dni CCCCC I° » 59; le manuscrit de Fribourg « insinue »: « Prothasium prope Morgiam quidem, at in ecclesia S. Symphoriani juxta decessores inhumatum /157/ fuisse » 60, supposition qui ne se trouve pas dans la Descendance des évêques de Lausanne. Enfin, parlant de l’évêque Boniface, le manuscrit de Fribourg dit: « Tenuit episcopatum annis octo et resignavit in manibus Domini papae » 61, tandis que la chronique de Moudon donne: « Tenuit episcopatum annis octo et menses quatuor et septimanis duabus, et resinavit in manibus domini Gregorii papae. » 62
On peut conclure de ces différences que la Descendance des évêques de Lausanne est indépendante du « manuscrit de Fribourg »: si l’auteur du premier texte avait lu dans le document qu’il a utilisé le nom de Jean de Michaelis, il l’aurait sans doute mentionné; s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il n’a pas vu le manuscrit de Fribourg, qui le contenait. D’autre part, il y a plus de précisions sur la durée de l’épiscopat de saint Boniface dans le texte de la Descendance des évêques de Lausanne que dans le « manuscrit de Fribourg »: elles ne peuvent donc pas être tirées de ce dernier.
Quant au « manuscrit de Fribourg », il présente sans doute de notables variantes par rapport à la Descendance des évêques de Lausanne. Faut-il en conclure, contre B.-E. de Lenzbourg, qu’il en soit totalement indépendant ? Non, car les éléments qui permettraient d’en juger ne sont pas assez nombreux. Il est probablement postérieur à la partie originale de la Descendance des évêques de Lausanne, qui va jusqu’à Guillaume de Varax, puisqu’il mentionne son successeur Jean de Michaelis; mais ce dernier nom est peut-être une adjonction postérieure au corps de l’ouvrage. De fait, les allusions de B.-E. de Lenzbourg à ce manuscrit sont si peu explicites qu’on en est réduit aux conjectures.
* * *
On ne se fondera donc ici que sur la Descendance des évêques de Lausanne pour caractériser l’historiographie des évêques de Lausanne à la fin du moyen âge. Ce texte, le seul qui nous soit conservé, a pour fonction principale de continuer la liste des évêques de Lausanne du XIIIe au XVe siècle. Lorsque, à la fin /158/ du XVIe siècle, un dignitaire de Fribourg cherchera à reconstituer la tradition de l’Eglise de Lausanne, c’est une version de la chronique du XVe siècle qui lui fournira le plus clair de son information. Mais bien qu’il maintienne la continuité, et qu’il bénéficie de l’apport humaniste, ce mince écrit est fort pauvre. L’historiographie n’est sans doute pas le seul critère pour juger du niveau de la vie intellectuelle et religieuse dans une Eglise. Mais l’absence de tradition historique solide dénote le défaut d’une conscience ecclésiastique et politique: celle-ci ne pouvait en effet s’exprimer que par l’histoire. Cette misère a grandement facilité la tâche des hommes de 1536 et l’implantation de la Réforme à Lausanne et dans le Pays de Vaud./159/
CHAPITRE V
AU XVIe SIÈCLE: RUPTURE ET RÉTABLISSEMENT DE LA CONTINUITÉ
Les traits principaux imprimés dès le XVe siècle par l’humanisme à l’historiographie en général ont été décrits dans le chapitre précédent: importance très grande du genre politique et événementiel; tyrannie imposée par les formes reprises de la littérature antique, principalement de Tite-Live; tournure d’esprit « nationaliste » de nombreux auteurs, surtout allemands; intrusion de l’éloquence, dont l’histoire n’est souvent que la servante, bonne à fournir des exemples moralisants; et enfin laïcisation de l’histoire, qui exclut de son domaine l’histoire de l’Eglise, pour la rattacher à la théologie et à la controverse.
Nous ne reviendrons pas ici sur ces questions de caractère très général, d’autant que leur examen à la lumière des seuls textes historiographiques locaux se révèle très décevant. Ce que l’on a pu observer jusqu’à présent, et ce que l’on verra par la suite, permet de constater que l’historiographie locale, particulièrement la production d’auteurs isolés des grands courants de pensée, obéit à des lois très différentes de celles qui régissent l’historiographie des grands centres intellectuels.
Il convient cependant d’examiner deux aspects de l’histoire au XVIe siècle que nous n’avons pas pris en considération jusqu’ici, et qui ne resteront pas sans effet, du moins à longue échéance, sur l’historiographie des évêques de Lausanne. L’un d’eux ressortit à l’histoire considérée comme science: c’est le développement des techniques érudites, de l’édition et de l’interprétation des textes, amorcé au XVe siècle pour satisfaire au principe humaniste du retour aux sources. L’autre est de l’ordre de l’histoire des idées; c’est l’introduction dans l’histoire de la controverse religieuse, et l’utilisation, dans les disputes théologiques du siècle, de l’argument historique, phénomène évidemment causé par la Réformation. /160/
La naissance de l’érudition humaniste est un phénomène bien connu de la philologie classique 1: dès la seconde moitié du XVe siècle, les savants et les écrivains, stimulés sans doute par les grandes découvertes géographiques, la circulation des personnes et des idées, l’élargissement de l’horizon, et plus pratiquement par les ressources nouvelles offertes par l’imprimerie, recherchent des manuscrits d’œuvres antiques, constituent des collections d’ouvrages anciens et des bibliothèques, et publient des éditions de textes qu’ils veulent nettoyées de tout barbarisme et de tout ce qui n’est pas conforme au modèle donné par les Anciens. L’idée essentielle qui est à la base de ce mouvement est celle d’une exigence accrue en matière de pureté de la langue, et de fidélité aux Anciens. On a dit les défauts de ce mouvement, qui devait créer de toutes pièces sa technique d’édition et de commentaire critique: la plupart des érudits choisissaient, pour éditer un texte, un manuscrit qui leur paraissait meilleur ou plus ancien que les autres — souvent les deux critères étaient confondus — y introduisaient quelques variantes d’autres manuscrits, et leurs propres conjectures, lesquelles furent souvent corroborées par des découvertes ultérieures. Avant Lachmann, au XIXe siècle, peu eurent l’idée d’établir la valeur des manuscrits à l’aide d’un stemma fondé sur l’examen des variantes et des fautes communes. L’eussent-ils voulu, que les conditions matérielles, les difficultés de communication, l’absence de catalogues imprimés de bibliothèques, ne le leur eussent sans doute pas permis. A cela s’ajoute une ignorance totale de la paléographie, l’incapacité de déterminer l’âge approximatif d’un manuscrit d’après son écriture: la paléographie est en effet fille de la diplomatique, fondée par dom Jean Mabillon dans la seconde moitié du XVIIe siècle seulement. N’importe, forts de leur science toute neuve, confiants dans une méthode critique qui leur paraissait un progrès, certains érudits, jugeant leurs éditions définitives, allèrent jusqu’à laisser détruire les manuscrits qui leur avaient servi de base. /161/ Le développement de l’érudition aux XVe et XVIe siècles est mieux connu en tant qu’elle s’est appliquée à la littérature antique, grecque et romaine, et à l’édition des textes patristiques, qu’aux études médiévales. On ne peut dire, avant d’avoir fait l’inventaire de toute cette production sur le plan européen, si le moyen âge s’est réellement trouvé prétérité ou négligé. Mais il nous paraît que l’Italie et plus généralement les pays latins, se sont détournés dans une large mesure de l’époque qu’ils appelaient « gothique » dans le sens de « barbare », et ont porté leur principal effort sur l’Antiquité classique. C’est, nous semble-t-il, le cas pour tout ce qui comptait quelque peu dans le monde savant, d’ailleurs plus ou moins fortement teinté de philosophie antique, d’agnosticisme, voire d’athéisme 2.
Mais à cette appréciation globale du phénomène, il faut apporter deux correctifs. Tout d’abord, les pays de langue allemande, l’Allemagne et les Flandres, n’ont pas ressenti la rupture de continuité politique, et surtout la perte de prestige qu’a subie l’Italie au cours du moyen âge. Au contraire, le moyen âge est une période glorieuse pour la partie septentrionale du Saint Empire romain germanique; les seuls trouble-fête en sont précisément le pape, et le mauvais vouloir des villes italiennes à se ranger sous la tutelle germanique. Aussi le nationalisme des humanistes allemands a-t-il produit, à la fin du XVe et au XVIe siècle, de nombreux ouvrages d’érudition qui n’ont pas peu contribué à faire connaître les sources et l’histoire du moyen âge allemand 3. Mentionnons ici, parmi beaucoup d’autres, les collections d’anciennes inscriptions et de chroniques constituées par Hartmann Schedel, les travaux de Jean Trithemius, qui découvrit l’Histoire /162/ des Saxons de Widukind et publia un Liber de scriptoribus ecclesiasticis (Bâle, 1494); les nombreux historiens qui furent encouragés et subventionnés par l’empereur Maximilien Ier, dans l’intention de réunir des documents relatifs aux Habsbourg, notamment Conrad Celtis, qui au cours de ses recherches découvrit les œuvres de Hrotsvitha et la célèbre table de Peutinger; les éditions du Chronicon Urspergense (1515), du De rebus Geticis de Jordanes, de l’Histoire des Lombards de Paul Diacre, tous travaux qui entrèrent en concurrence avec ceux de Guillaume Petit à Paris: Grégoire de Tours (1512), Sigebert (1513), Paul Diacre, Liutprand de Crémone et Aimonius (1514) furent successivement imprimés sous l’impulsion de ce savant libraire.
On pourrait multiplier les exemples de ces travaux d’édition, parfois soignés, toujours utiles, qui jalonnent le XVIe siècle et enrichirent considérablement le bagage des historiens du temps; les Allemands y acquirent un grand mérite, jusqu’aux publications de chartes, de diplômes et de constitutions impériales de Goldast et de Marquard Freher au début du XVIIe siècle. Mais il faut rappeler ici un autre aspect de cette production érudite — et ceci sera notre second correctif: c’est son utilisation par la controverse religieuse, et même dans une certaine mesure l’influence exercée par la polémique sur ces travaux érudits. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus loin.
Une autre science auxiliaire de l’histoire commence alors son développement, stimulé également par la controverse, et soutenu par le droit: la diplomatique, inaugurée par quelques savants personnages chargés dès l’époque médiévale de rechercher et de déceler les faux documents, codifiée en quelque sorte par Konrad von Mure († 1281) dans sa Summa de arte prosandi, mais surtout popularisée par Laurentius Valla. Celui-ci, dans un écrit de 1440, dénonça comme un faux la Donatio Constantini, prétendue charte de donation de l’Italie faite au pape par l’empereur Constantin, sur laquelle d’autres auteurs élevaient du reste des doutes à la même époque. L’écrit de Valla fut publié par Ulrich de Hutten à l’époque des premières attaques de Luther contre la papauté. Le scandale qu’il provoqua ne manqua pas d’attirer l’attention du monde lettré sur les techniques de contrôle des documents et de vérification des faux. /163/
Tout ce développement de l’histoire considérée comme science se fit d’abord en dehors des universités. On sait que l’Université médiévale, qui fondait une bonne partie de son enseignement sur l’aristotélisme, était restée fermée dans une large mesure à l’idéal humaniste du retour aux sources, et qu’elle laissa le renouveau de la philologie classique se faire sans elle. Quant à l’histoire, elle n’a jamais figuré comme telle dans les programmes de l’école au moyen âge. Elle ne formait qu’une partie d’un des sept arts, la grammaire, et se rattachait donc aux branches qu’il est convenu d’appeler propédeutiques — le couronnement des études étant constitué, comme on le sait, par les droits civil et canonique, la théologie ou la médecine. Tout au plus l’histoire servit-elle de science auxiliaire du droit, de la morale ou de la rhétorique. Avec un si mince point de départ, on ne pouvait donc s’attendre à ce que l’Université du XVIe siècle lui fît une très large place.
Quant à l’idée, exprimée autrefois par un historien de la controverse, que la qualité des œuvres historiques dépend de l’organisation des études universitaires 4, elle est anachronique. Il n’y a pas, au moyen âge et au XVIe siècle, de liaison nécessaire entre l’enseignement et l’historiographie, pas plus qu’entre les universités et la science historique en voie de formation. La notion d’université, comme foyer de recherche et d’enseignement, au demeurant contestée, est moderne.
C’est néanmoins sous l’influence de l’humanisme que l’histoire fait, au XVIe siècle, de lents progrès dans les universités, et s’introduit dans les hautes écoles, surtout en Allemagne, comme branche d’enseignement 5. La première chaire d’histoire créée en /164/ Allemagne est celle de Mayence, 1504. Mais presque partout ailleurs, dans les universités créées ou réformées au cours du XVIe siècle, l’enseignement de l’histoire est lié à celui de la poésie ou de l’éloquence: c’est ainsi qu’à Heidelberg et à Vienne, dès la fin du XVe siècle, les professeurs de poésie de la faculté des arts mettent au programme de leurs leçons la lecture et l’interprétation des historiens de l’Antiquité, surtout Tite-Live, Tacite, Valère Maxime, etc. 6. Dans quelques endroits, sous l’influence de Melanchthon, le fondateur de la pédagogie dans l’Allemagne protestante, l’histoire se trouva plutôt liée à des chaires d’éthique. L’étude du passé y est considérée surtout comme la mise en œuvre d’exemples moraux, visant à se conduire dans la vie privée et dans les affaires publiques. C’est alors l’histoire universelle qui sert de fondement à ces considérations de caractère moral. Aussi les principaux manuels en usage dans les universités de l’Allemagne protestante sont-ils des abrégés chronologiques, tels que celui de Jean Sleidan, De quatuor summis imperiis Libri tres, in gratiam juventutis confecti (Strasbourg, 1556), qui eut plus de quatre-vingts éditions, et des chroniques universelles, principalement les Chronica durch Magistrum Johan Carion vleissig zusamen gezogen meniglich nützlich zu lesen (Wittenberg, 1532), aussi fréquemment rééditée et traduite, qui fournit la base de l’enseignement de Melanchthon et de ses élèves 7.
Cet enseignement met l’accent principal sur l’histoire de l’Antiquité, qui est connue par des auteurs servant de modèle littéraire, et sur l’histoire universelle. Une seule université, celle /165/ de Helmstedt (1576) met à son programme l’histoire nationale, c’est-à-dire celle des Saxons et des peuples alentour. Elle aura même deux professeurs d’histoire, l’un intitulé professor historiarum conscribendarum, et l’autre professor historiae tradendae, qui jouera en somme le rôle de professeur de poésie et d’histoire qui se trouve dans la plupart des autres universités 8.
Partout cependant l’histoire continue d’apparaître comme une discipline essentiellement littéraire. Les traités de méthodologie qui se multiplient dès la fin du XVIe siècle ne prennent jamais en considération les problèmes techniques d’heuristique, de documentation et de critique historique que les siècles suivants lieront indissolublement à la science historique. Les seules sciences auxiliaires qui font une timide apparition dans le monde académique sont la chronologie et la généalogie appliquées aux textes d’Hérodote et de Thucydide, pratiquées à Rostock par David Chytraeus (mort en 1600), élève de Melanchthon 9.
Quant à l’histoire ecclésiastique, elle ne constitue nulle part une branche d’enseignement. Son étude est confiée, plus ou moins tacitement, au professeur de théologie, qui la traite suivant les besoins et ses intérêts personnels. La première université allemande réformée qui aura une chaire d’histoire ecclésiastique est celle de Helmstedt, en 1650 10. L’Eglise n’y est pas considérée comme un corps spirituel, mais comme une institution temporelle.
La situation n’est pas très différente du côté catholique, où les meilleurs établissements d’instruction sont pris en main par les Jésuites. L’adoption de leur Ratio studiorum en 1599, mettant l’accent principal sur le maniement de la langue latine, et sur la scholastique thomiste, fait passer l’histoire au dernier plan des préoccupations, et aboutit même à la suppression de chaires d’histoire anciennement créées et illustrées par les humanistes 11. /166/
C’est ainsi que l’enseignement de l’histoire tel qu’il s’est organisé dès le XVIe siècle contribue pour beaucoup à former l’image désormais presque immuable de l’historien de haut vol, dont la tâche est d’écrire élégamment ou de disserter gravement sur des faits déjà connus de l’histoire universelle. Son unique travail de caractère tant soit peu technique est la compilation. L’heuristique, la critique documentaire sont reléguées au second plan, confiées aux érudits, principalement archivistes et juristes spécialisés dans le repérage des titres et droits et dans la vérification de leur authenticité.
Cette évolution, comme d’ailleurs celle de l’humanisme dans son ensemble, n’est pas favorable au développement de l’historiographie locale qui est plus proche du document, et partant plus technique, que l’histoire universelle. Dans le domaine et la région qui nous occupent plus particulièrement, nous verrons tout à l’heure que ni l’enseignement, ni l’écriture de l’histoire n’étaient encouragés par les gouvernements des cantons suisses, pour des raisons à la fois économiques et politiques. Mais ce ne sont pas seulement les moyens matériels qui sont refusés aux historiens suisses, ou qui leur sont accordés parcimonieusement. L’histoire de l’enseignement des lettres et des sciences au XVIe siècle montre que les historiens ne disposaient pas non plus des moyens intellectuels et spirituels nécessaires au développement de leur discipline.
Le facteur le plus stimulant de l’historiographie au XVIe siècle n’est pas l’enseignement de l’histoire, mais la controverse théologique. L’enjeu de celle-ci était important, puisqu’il s’agissait en somme de la possession de la vérité. Aussi les catholiques comme les protestants ne se firent-ils pas faute de recourir à l’argument historique pour prouver que la partie adverse était dans l’erreur 12. /167/
La polémique protestante s’attacha surtout à montrer, en décrivant l’évolution des institutions de l’Eglise romaine, que celle-ci n’avait fait que s’écarter de la simplicité qui régnait aux temps apostoliques et dans l’Eglise primitive. D’autre part les Réformateurs et leurs émules s’efforcèrent de prouver, par l’étude des textes patristiques et des collections canoniques, que l’Eglise romaine s’était trompée dans l’interprétation de la Bible et qu’elle était hérétique. Les causes que les auteurs protestants attribuent à cette double décadence des institutions et de la doctrine sont diverses. Les uns, tel Luther, incriminent le développement du pouvoir de l’évêque de Rome; d’autres, comme Melanchthon, voient le commencement de la décadence dans l’introduction de la philosophie platonicienne dans le christianisme, et dans la pratique de rites superstitieux; Calvin, lui, attribue la prépondérance du pape aux événements du VIIIe siècle, à l’action de Pépin et de Charlemagne, à la vénération portée par les Francs au siège de Rome; pour Bullinger, la décadence de l’Eglise a commencé au moment où les évêques se sont attribué des prérogatives de l’autorité temporelle 13.
Ce type d’argumentation a évidemment stimulé la recherche historique sur les institutions et les rites de l’Eglise romaine. Mais cette recherche s’applique surtout à l’histoire de l’Eglise dans son ensemble. On en trouve les résultats dans les chroniques universelles du XVIe siècle telles que la chronique de Sébastien Franck; celle de Carion, publiée par Melanchthon, traduite en français par Simon Goulart; et surtout l’ouvrage intitulé Ecclesiastica historia ... secundum singulas centurias ..., appelé communément les « Centuries de Magdebourg », énorme compilation sur l’histoire de l’Eglise, du dogme, des institutions et des rites, élaborée de 1554 à 1569 sous la direction de Matthias Flacius Illyricus (1520-1575), la première entreprise collective d’histoire ecclésiastique 14. Mais cette activité de recherches sur l’histoire /168/ de l’Eglise n’aura que peu d’influence sur l’historiographie ecclésiastique locale, du moins dans nos régions. Elle n’y fera sentir ses effets qu’avec l’introduction de la polémique théologique dans les ouvrages relatifs à l’Eglise de Lausanne, c’est-à-dire principalement dans les travaux de Ruchat et de Claude-Antoine Duding au début du XVIIIe siècle.
Un autre aspect de cette polémique contre l’Eglise romaine est plus important pour l’historiographie ecclésiastique locale. Ce sont les attaques dirigées contre la primauté du pape, dans la mesure où celle-ci se fonde sur la succession ininterrompue des pontifes sur le siège de Rome depuis l’apôtre Pierre. C’est remettre en question le sens et l’utilité dogmatique de nos listes épiscopales telles qu’elles se sont constituées sur le conseil de saint Irénée. Les protestants contestent en effet que la successio personarum soit garante de la successio doctrinae, ou qu’il y ait une liaison nécessaire entre elles. Les seules marques de l’Eglise sont la prédication de la vraie doctrine et la droite administration des sacrements. Mais même à supposer que les évêques de Rome se soient succédé sans interruption sur le siège de saint Pierre — ce que les recherches historiques menées du côté protestant contestent également — cela ne signifie pas qu’ils détiennent la vérité, car ils ont altéré cette doctrine et transformé les mœurs des temps apostoliques. Cette continuité ne s’observe pas davantage sur le plan des églises épiscopales locales, pour deux raisons: premièrement parce que la distinction entre évêques et simples prêtres, la hiérarchie en général ne sont pas connues de l’Eglise primitive, et que tous les évêques tiennent leur mission de l’élection par le peuple; secondement parce qu’en certaines régions il a plu au Seigneur d’interrompre la succession épiscopale et la prédication de Sa doctrine pour punir les hommes, comme on peut l’observer dans les pays conquis par les Arabes et les Turcs. C’est ce qui ressort très nettement des travaux de Calvin et de Bèze, principalement du discours prononcé par ce dernier au colloque de Poissy 15. La conséquence logique de cette argumentation pour l’historiographie ecclésiastique locale, du côté réformé, est que désormais on n’écrira plus l’histoire de l’Eglise d’une région en prenant pour point de départ le catalogue des évêques sur un /169/ siège donné, mais la prédication de la doctrine chrétienne dans une région donnée, dont la structure peut très bien être fournie par le ressort politique et juridique. C’est du moins ce que nous pourrons observer dans tous les travaux rédigés par des ecclésiastiques réformés, notamment Jean-Baptiste Plantin et Abraham Ruchat.
Après avoir nié la continuité de la doctrine chez les papes, les protestants affirment que la vérité a toujours été de leur côté, cela au moyen de l’argument dit des « précurseurs de la Réforme ». Selon cet argument, même si l’Eglise officielle a erré, il y a toujours eu dans son sein des réformateurs et des tenants de la bonne doctrine. Il y a donc eu véritablement successio doctrinae: elle s’incarne non pas dans la succession des papes, mais dans ces réformateurs et aboutit à la Réforme du XVIe siècle.
Le développement de cet argument a donné lieu du côté réformé à l’étude et à l’édition de nombreux textes médiévaux, particulièrement de la période du XIe au XVIe siècle où abondent les exemples de résistance à la tyrannie romaine. Un des recueils les plus célèbres de ces textes est le Catalogus testium veritatis publié par Matthias Flacius Illyricus (Bâle, 1556). Il contient l’édition de nombreux textes d’histoire médiévale capables d’illustrer cette thèse: extraits de chroniques, de canons conciliaires, poèmes satiriques ou élégiaques sur la situation de l’Eglise.
De même, l’édition de l’« abbas Urspergensis », soit de la chronique d’Ekkehard d’Aura continuée par Conrad, abbé d’Ursperg, publiée une première fois à Augsbourg en 1515, et rééditée à Strasbourg en 1537 et en 1540, fournira à la polémique protestante un de ses principaux instruments 16. Enfin l’annexion aux précurseurs de la Réforme de Wiclef, de Jean Huss, et finalement de toutes les victimes de l’Inquisition au XVIe siècle, aboutira à la formation de ce qu’on appelle le martyrologe protestant et à la rédaction d’ouvrages comme ceux de John Foxe, de Jean Crespin (Le livre des martyrs) ou d’Henri Pantaleon 17.
Face aux attaques des réformés, l’attitude des théologiens et des historiens catholiques de l’Eglise resta évidemment défensive: dans une guerre de positions, l’attaqué ne quitte pas le /170/ point où il s’est établi. Aussi les arguments catholiques ne diffèrent-ils pas fondamentalement de ce qu’ils étaient avant la Réforme. Les apologistes de l’Eglise de Rome continuent d’affirmer la valeur du droit canon, la primauté du siège de Rome, la successio personarum sur les sièges pontificaux et épiscopaux comme garante de la successio doctrinae, etc. 18. Ils persistent à rejeter les hérétiques hors du giron de l’Eglise, comme l’ont fait dès le début Eusèbe de Césarée, Rufin d’Aquilée et les continuateurs de l’Historia ecclesiastica.
Si l’argumentation des catholiques n’a pas changé, elle a cependant dû être approfondie et développée, par l’examen renouvelé des textes patristiques et conciliaires, par l’élaboration d’éditions critiques des textes fondamentaux illustrant le point de vue catholique, et par l’accumulation des matériaux nécessaires à une meilleure connaissance de l’histoire ecclésiastique. On doit à cet effort des publications fort utiles, telles que le recueil des anciens conciles donné par le franciscain Pierre Crabbe (Cologne, 1538), qui a été fréquemment mis en œuvre, même par les protestants tels que Matthias Flacius Illyricus et Luther.
La défense du principe de la successio personarum sur le siège de Rome comme garante de la successio doctrinae obligera les polémistes catholiques à se pencher sur l’histoire des papes pour établir non seulement leur liste, mais aussi l’excellence de leur doctrine. Cet effort va s’accentuant à partir de la seconde moitié du XVIe siècle. Les instruments de preuves en sont fournis par les textes patristiques, essentiellement par ceux de saint Irénée, qui au IIIe siècle avait justifié et même recommandé l’établissement de listes épiscopales locales, et dont l’étude fut reprise par les théologiens catholiques dès sa publication par Erasme en 1526. L’importance qui fut attachée à ce texte, et les interprétations que l’on en donna furent très favorables non seulement au développement de l’historiographie des papes, mais encore à l’établissement de listes épiscopales locales. En effet, des polémistes tels que les Flamands Jean Driedo (vers 1480-1535) et Albert Pighius (vers 1490-1542), alléguant le texte de saint Irénée en faveur de la primauté romaine mettent aussi /171/ l’accent sur les passages où saint Irénée parle de la succession des évêques; ils en concluent qu’il est indispensable, pour attester l’orthodoxie de la doctrine dans les églises épiscopales locales, que celles-ci se rattachent, par une liste d’évêques continue et bien établie, à l’Eglise apostolique, c’est-à-dire à la papauté 19. C’est manifestement une argumentation de ce type qui stimula dans les églises locales la rédaction de listes et d’histoires épiscopales cherchant à remonter le plus haut possible et à combler les lacunes de la documentation. On en verra quelques exemples dans l’historiographie de l’Eglise de Lausanne au XVIIe et au XVIIIe siècle.
Mais cet effort pour établir ou rétablir la continuité de l’Eglise romaine se manifeste d’abord dans des ouvrages d’histoire ecclésiastique générale qui, du côté catholique, tendent tous à faire converger l’histoire de l’Eglise vers la papauté, lui annexant les Pères de l’Eglise et excluant tous les phénomènes qui ressortissent au schisme et à l’hérésie. Les plus connues et les plus fréquemment utilisées, parfois même dans les cercles réformés amateurs d’histoire événementielle, sont les Vitae summorum pontificum de Platina (1479) et la Chronographia en quatre livres de Gilbert Genebrard (1580).
L’histoire de l’Eglise qui, du côté catholique, apporta le plus de matériaux et établit sur la base la plus solide le déroulement des faits dans l’Eglise romaine, est l’ouvrage du cardinal César Baronius, intitulé Annales ecclesiastici, dont les douze volumes, fruit de cinquante années de travail, parurent de 1588 à 1607 20. Visant sans les mentionner les Centuriateurs de Magdebourg, Baronius pensait leur faire pièce en décrivant par le menu l’Eglise primitive et en montrant que les institutions de l’Eglise romaine étaient restées conformes à ce modèle. Il n’y réussit qu’imparfaitement. La structure annalistique qu’il choisit se prêtait malaisément à une polémique sur le plan doctrinal et à /172/ une description des institutions ecclésiastiques. Aussi l’histoire des idées et du dogme est-elle pratiquement absente de l’œuvre de Baronius. En revanche, le but scientifique que poursuivait l’auteur fut mieux atteint, à savoir de fixer, plus exactement qu’on ne l’avait fait jusqu’à lui, la suite des événements qui constituent l’histoire de l’Eglise. C’était en somme la première fois qu’on appliquait, sur une grande échelle, aux informations fournies par l’historiographie ecclésiastique primitive et médiévale les règles de la critique historique. Cet exemple sera suivi par l’érudition du XVIIe siècle, surtout chez les Bollandistes et chez les Bénédictins. Par là, les Annales de Baronius ont rendu un plus grand service à la cause de la science historique qu’à celle de la controverse catholique.
Ainsi les questions doctrinales et surtout ecclésiologiques soulevées par les apologistes réformés et catholiques au XVIe siècle ont puissamment stimulé le développement des sciences historiques et la connaissance de l’histoire ecclésiastique en général. En forçant les historiens et les théologiens à se pencher à nouveau sur les textes, à publier et à critiquer des écrits patristiques et médiévaux, ces controverses ont mis à la disposition du public savant des matériaux nouveaux et même des techniques d’investigation nouvelles.
L’historiographie en Suisse romande au XVIe siècle
On connaît trop mal les relations entre l’historiographie locale et le mouvement général des sciences historiques à l’époque de l’humanisme et de la Réformation, pour pouvoir apprécier, autrement qu’en examinant les textes eux-mêmes, si les phénomènes que nous venons de décrire ont eu une influence sur la production locale. Un autre élément doit être considéré: les bouleversements politiques et religieux dont la Suisse occidentale a été le théâtre durant la première moitié du XVIe siècle ne contribuent pas peu à l’essor pris par l’historiographie dans nos régions. La puissance acquise par Berne et Fribourg à la suite des guerres de Bourgogne, les succès remportés par les cantons suisses lors des guerres d’Italie; puis la combourgeoisie de /173/ Lausanne avec Fribourg et Berne en 1525, le passage de Berne à la Réforme en 1528, la conquête du Pays de Vaud par les Bernois en 1536, et enfin l’accession de Genève à l’indépendance et son passage à la Réforme; tout cela était de nature à nourrir la conscience politique et patriotique des petites villes de Suisse occidentale, et partant à stimuler la rédaction de chroniques et d’histoires nationales.
Ce sont les villes de Berne et de Genève qui ont fourni les contributions les plus abondantes, voire les plus prestigieuses, à l’historiographie de la Suisse occidentale. Il n’est que de signaler, à Berne, la chronique de Valerius Anshelm (1475-1547), qui lui fut commandée dès 1520 par le Conseil de cette ville, et qui est fortement influencée par l’historiographie humaniste du temps 21, et les chroniques de l’Eglise de Berne, rédigées par Johannes Haller (1523-1575) et continuées par Abraham Müslin (1534-1591).
A Genève, le patriotisme, la curiosité pour le passé local, et peut-être aussi l’exemple de Berne, incitèrent l’ancien prieur de Saint-Victor François Bonivard (1493-1570) à rédiger, avec la bénédiction quelque peu hésitante du Conseil, une Histoire de Genève dont la rédaction se poursuivit de 1546 à 1551, puis un Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, où il décrit non sans partialité les institutions de la ville et les luttes de partis des années 1546 à 1555 22. Quelques années plus tard, le secrétaire d’Etat Michel Roset (1534-1613), tout pénétré de reconnaissance envers la Providence qui avait permis la conquête de la liberté politique et l’établissement de la Réforme à Genève, l’exprima dans des Chroniques de Genève qu’il présenta au Conseil en 1562 et qui fournirent durant près d’un siècle l’essentiel de ce que l’on pouvait savoir sur le passé genevois 23. Mais on n’en finirait pas d’énumérer tous les travaux historiques suscités par le patriotisme et la ferveur réformée dans la Genève du XVIe siècle 24. /174/
A Fribourg, le développement de l’historiographie nationale est plutôt le fruit de la Contre-Réforme ou de ce que l’on pourrait appeler l’humanisme catholique. On aurait pu croire que la réaction, violente et efficace, que le Conseil de Fribourg avait opposée dans les années 1520-1530 aux idées « luthériennes », avait tué dans l’œuf tout le mouvement intellectuel et humaniste qui s’amorçait à cette époque dans la ville des bords de la Sarine 25. Mais durant la seconde moitié du XVIe siècle, un groupe d’hommes politiques et d’ecclésiastiques influents et cultivés donna un nouvel essor aux études littéraires, théologiques et historiques. On doit à ces hommes, dont nous aurons l’occasion de reparler à propos de Sébastien Werro, l’appel des Jésuites à Fribourg, la fondation du Collège Saint-Michel en 1580. Certains d’entre eux comptent parmi les meilleurs historiens suisses du temps: ainsi François Rudella (vers 1530-1588), auteur d’une chronique officielle fribourgeoise allant de 3789 avant Jésus-Christ à 1570 de notre ère; son traducteur, le chancelier d’Etat François Gurnel; et surtout François Guillimann, l’un des plus féconds, auteur en particulier de De rebus Helvetiorum sive Antiquitatum Libri V, paru à Fribourg en 1598, qui apportait des matériaux nouveaux et très abondants sur l’histoire des origines de la Suisse 26.
Au milieu de cette floraison de l’historiographie en Suisse occidentale, la production du Pays de Vaud est d’une pauvreté qui frappe, mais qui ne doit pas étonner. Dans ce pays, les conditions /175/ n’étaient en effet pas aussi favorables que dans les régions voisines à la rédaction de travaux historiques d’envergure. Les guerres de Bourgogne, puis la conquête bernoise de 1536 avaient fait obstacle à la formation d’une conscience politique et historique, d’une idée d’un destin commun à toutes les régions qui forment le Pays de Vaud.
L’enseignement de l’histoire à la Haute Ecole de Lausanne n’était pas de nature à combler cette lacune et à stimuler les recherches relatives au passé national et régional. Il eût fallu qu’il existât auparavant à Lausanne et dans le Pays de Vaud une tradition érudite. D’autre part, Messieurs de Berne, en fondant l’Académie de Lausanne en 1537, avaient un but essentiellement pratique: il s’agissait de former en nombre suffisant des ministres du culte réformé, et de les munir des connaissances nécessaires en hébreu, en grec et en théologie. Aussi bien, les Leges scholae Lausannensis du XVIe siècle ne contiennent aucune trace d’un enseignement de l’histoire, sinon quelques lectures d’historiens antiques dans les dernières classes du collège: en troisième César, en première Xénophon ou Plutarque, et les discours contenus dans l’Histoire romaine de Tite-Live 27.
Signalons toutefois un travail historique d’un professeur: dans son Interim fait par dialogues, publié il est vrai à Lyon en 1565, c’est-à-dire sept ans après son départ de Lausanne, Pierre Viret expose tout au long les persécutions exercées contre les Chrétiens par les Juifs et les empereurs romains. Les sources de ce récit sont les Actes des Apôtres, les œuvres de Suétone, d’Eusèbe, d’Orose, l’Histoire tripartite, etc. C’est là un véritable ouvrage d’historien, qui aboutit, au sixième dialogue, à une application des leçons de l’Antiquité à la réalité présente dans le royaume de France 28. /176/
Mais la production historiographique proprement vaudoise se limite à des entreprises purement privées, voire familiales. Il s’agit d’annalistes très obscurs, qui ont noté dans leurs « livres de raison » quelques événements de la vie locale et familiale: tels sont Jérôme François, bourgeois de Lausanne, qui laissa un mince journal des années 1568 à 1616 29, Jehan Dumur, dont nous avons quelques éphémérides datant de 1572 à 1589 30. Les entreprises « privées » les plus intéressantes sont évidemment celles qui émanent des hommes qui ont été mêlés de près à la conquête du Pays de Vaud par les Bernois et à l’introduction de la Réforme dans ces pays, particulièrement dans les bailliages communs soumis quelque temps au régime de la parité confessionnelle: à Grandson, le Mémorial du réformateur Jean Le Comte de La Croix, d’Etaples (1500-1572) 31, et dans le bailliage d’Orbe-Echallens les Mémoires de Guillaume de Pierrefleur (1513/14-1580), qui constituent sans aucun doute le document narratif le plus riche et le plus intéressant sur les débuts de la Réforme dans nos régions, vus par un homme qui était resté secrètement catholique 32. Enfin à Lausanne, la chronique de Jehan Vullyamoz dont nous avons retrouvé et publié récemment le texte, connu jusque-là sous la désignation de manuscrit ou « chronique Pinault », rédigée entre 1568 et 1572, raconte les luttes politiques entre les bourgeois de Lausanne et leurs deux derniers évêques, la conquête du Pays de Vaud par les Bernois et les événements qui /177/ suivirent 33. On y trouve l’écho, semble-t-il sincère, des luttes menées par les Lausannois pour conquérir leur indépendance avec l’aide de Fribourg et de Berne. On peut y lire les espoirs qu’ils avaient placés dans l’entreprise bernoise de 1536, espoirs qui furent trompés par la volonté des Bernois d’étendre leur domination à tout le pays sur le plan tant politique que religieux.
Le seul travail historiographique de cette époque qui revête un caractère quelque peu officiel, si l’on excepte une allusion à un chroniqueur payernois qui, en 1576, demandait des renseignements sur les origines de la ville de Grandson 34, est la fameuse Chronique du Pays de Vaud. En attendant l’article un peu plus développé que nous nous proposons de publier sur ce sujet 35, il importe de s’arrêter ici quelque temps sur ce texte singulier, qui nous permet d’entrevoir quelque chose de la mentalité des historiens vaudois du temps, et dont les quelques mentions légendaires relatives aux évêques de Lausanne seront reprises sans critique et sans changement par la plupart des historiens ultérieurs jusqu’à Ruchat.
Le texte appelé « Chronique du Pays de Vaud » est bien une entreprise officielle, ou du moins nationale, si l’on en juge par les manuscrits très nombreux, les deux éditions, les remaniements, et la traduction allemande qui en existent, ainsi que par les ouvrages dont elle constitue le point de départ: la chronique fribourgeoise de François Gurnel et les Annales du Genevois Jacques Savion. L’une des copies a même été exécutée pour la commune de Moudon, qui l’a payée 3 écus pistolets au notaire Jaques Cornut 36. Il peut paraître surprenant qu’un livre ayant tenu une telle place dans la vie intellectuelle de ce pays soit aujourd’hui si mal connu. C’est que depuis l’avènement de la /178/ critique historique moderne, les érudits se sont surtout acharnés à rechercher dans cet ouvrage des faits proprement historiques. Ils n’en ont évidemment pas trouvé. Mais ils n’ont pas su tirer la conclusion qui s’imposait de l’abondance de ces manuscrits et de ces versions dérivées, pour un texte qui n’était qu’un ramassis de légendes: c’est le refuge dans une glorieuse fiction d’une élite trompée dans ses espoirs de liberté et de puissance, dont la conscience nationale et politique a été étouffée dans l’œuf par la conquête de 1536.
Si l’on envisage dans la Chronique du Pays de Vaud le noyau primitif, en laissant de côté les introductions et continuations diverses qui se trouvent dans certains manuscrits, on peut le diviser en sept parties:
1) Généalogie mythique des descendants d’Hercule jusqu’au roi Oblius; 2) « Changementz de Roys en Republicques generales »; 3) « Changement de Republicques à Empereurs », c’est-à-dire de Jules César aux invasions vandales du début du Ve siècle; 4) « Mutation d’empereurs à Republicques »; 5) « Mutation de Republicques en Roys », c’est-à-dire l’histoire semi-légendaire d’un royaume de Bourgogne d’Alchisédech (510) à Roud II (mort en 1026); 6) « Le Royaulme retourne en la main des Empereurs de Germanie », soit la période de 1026 à 1133; 7) « Mutation de la main de l’Empire à la main des ducz de Zeringuen », c’est-à-dire approximativement le rectorat des ducs de Zaehringen, prolongé jusqu’au milieu du XIIIe siècle.
Ce noyau primitif contient quatre allusions à l’évêché de Lausanne. Dans la troisième partie, sous le règne de l’empereur Gallerius à la fin du IIIe siècle, il est dit qu’Avenches, déjà réédifiée sous l’empereur Flavius Vespasien, fut alors pourvue d’un évêché, dont le premier titulaire fut un nommé Henri 37. Dans la cinquième partie, sous le règne du roi Théodoric II (élu en 546), à la suite d’une épidémie en Petite Bourgogne à la fin du VIe siècle, l’évêché d’Avenches « fut transmué en la noble /179/ ville de Lausanne, Guydes tenant le siege apostolicq [d’]Avenches, auquel Guydes 8e fust donnée la juridiction tant spirituelle que temporelle avecq toutes preheminences, et ledit Theodorich s’en devestyt par presiste remyssion. Doncq ledict Guydes a tenu le siege audit Lausanne troys ans, puys est mort, laissant en son lieuz et place Martyn second evesque dudict Lausanne, assavoir l’an 593... » 38. Dans la même partie, sous un roi nommé Othon II, sixième roi d’Arles, couronné en 736, « ung evesque de Lausanne du nom Alexandre ne voulut obeyr à l’endroyt de la temporalité ce que fayre luy requeroyt ledict Ottho, mesmes de luy prester fidelité occasion des droys regaulx. Pour laquelle cause ledict Genserich, tuteur et oncle dudict Ottho, print les armes en main et envahyt et pillia la ville de Lausanne et en getta hors iceluy evesque, et en son lieu en constitua ung aultre nommé Alfonce, lequel presta tout debvoyr. Aussi il en jouyt paysiblement. Iceluy Alfonce commença à bastir l’eglise de Notre-Dame de Lausanne en la ville basse et icelle grandement [decourer] par l’ayde dudict Genserich et dudit Ottho son nepveu, et d’une très belle composite icelle acheva » 39. Enfin le dernier passage n’est qu’une allusion à un certain Roud (Rodolphe ou Raoul), fils de Conrad de Zæhringen, qui aurait été fait évêque de Lausanne à la fin du XIIe siècle 40.
Ceux qui connaissent peu ou prou le texte de la Chronique du Pays de Vaud savent que la plupart de ces récits sont imaginaires, mais fondés en partie sur des travaux littéraires et historiques de la première moitié du XVIe siècle. W. Deonna a remarqué que la généalogie mythique des descendants d’Hercule dans le Pays de Vaud trouvait son point de départ dans un ouvrage de Jean Lemaire de Belges, Illustrations de Gaule et singularitez de Troyes, Paris, 1510, dont la popularité est attestée par de nombreuses éditions 41. Mais avec Les grans croniques des gestes et vertueux faictz des très excellens catholicques ... ducz et princes des pays de Savoye et Piémont de Symphorien Champier (Paris, 1516), dont les premiers chapitres sont d’ailleurs tirés de Lemaire de /180/ Belges, on a une source beaucoup plus proche de la Chronique, et on reste dans l’orbe de la Savoie. Quant à la dernière partie de la Chronique du Pays de Vaud, qui contient notamment les origines de la maison de Savoie, elle présente des ressemblances indéniables avec les Croniques de Savoye de Guillaume Paradin, dans leur édition de 1552. De plus, la date de 590, donnée pour l’établissement de l’évêché à Lausanne, en est manifestement tirée 42. Enfin, il est possible que le De gentium aliquot migrationibus... de Wolfgang Lazius (1555) ait fourni, au moins en partie, des listes généalogiques de rois de Bourgogne ainsi que de comtes et de ducs de Zæhringen.
Mais il est difficile de mesurer exactement la part de la fantaisie dans la Chronique du Pays de Vaud. Les noms des personnages que l’on situe aux époques mérovingienne et carolingienne ne sont pas entièrement imaginaires: le roi Théodoric II, sous le règne duquel le siège épiscopal d’Avenches est déplacé à Lausanne, est situé à une époque qui est postérieure de quelques dizaines d’années seulement à celle de son lointain prototype le roi Thierry, fils de Clovis. Les noms des évêques Martin et Guy, ainsi que du roi Othon Ier, sont bien attestés dans l’historiographie générale dès avant le XVIe siècle. Quant à Gensérich, qui se trouve comme par hasard chargé d’une expédition punitive contre l’évêque de Lausanne, il rappelle évidemment le roi vandale Genséric de sinistre mémoire, dont les persécutions exercées contre les évêques catholiques d’Afrique sont restées célèbres. En revanche, les personnages d’Alphonse et d’Alexandre semblent inventés de toutes pièces; mais leur histoire, qui est banale, pourrait être calquée sur celle de nombreux évêques du moyen âge. Quant à l’évêque Rodolphe de Zæhringen, sa présence dans notre texte provient d’une confusion avec l’évêque de Liège de ce nom, qui est bien attesté de 1167 à 1191. Cette confusion se trouve déjà dans la chronique de J. Nauclerus, publiée en 1516 43.
L’image des évêques de Lausanne que nous tirons de la Chronique du Pays de Vaud est essentiellement livresque. Bien /181/ qu’elle ait été fort répandue, par de nombreux manuscrits et par deux éditions, elle reste du domaine de l’imagination et de la littérature savante. Il serait intéressant, pour porter un jugement sur l’historiographie des évêques de Lausanne au XVIe siècle, de savoir quel souvenir les derniers évêques de Lausanne avaient laissé dans le Pays de Vaud et à Lausanne après la conquête de 1536.
Pour Guillaume de Pierrefleur, qui vivait dès son enfance dans un bailliage commun de Berne et de Fribourg, l’évêque de Lausanne devait être un personnage bien lointain, bien que l’auteur appartînt, théoriquement au moins, à son ressort spirituel. Les membres du clergé catholique qu’il connaît et dont il parle le plus sont de simples prêtres de sa région, et les prieurs de Romainmôtier, de Baulmes et de Cossonay.
D’autre part la forme strictement chronologique adoptée par Pierrefleur dans son récit l’empêche de traiter de manière organique un véritable problème historique. C’est pourquoi la question du changement de religion apparaît dans son œuvre comme distincte de celle de la prise du temporel de l’évêché par les Bernois, cela bien que les deux événements aient une seule et même cause. Dans les Mémoires de Pierrefleur, sinon dans l’esprit de leur auteur, la cause de l’évêque de Lausanne ne semble donc pas nécessairement liée à celle de la foi catholique.
Guillaume de Pierrefleur n’attribue nulle part le changement de religion à d’éventuels manquements du clergé aux exigences de la foi et de la morale. Relatant un conflit entre Claude de Prez, chanoine de Lausanne, et un magistrat de cette ville, il ne paraît pas s’émouvoir de la mentalité d’un homme d’Eglise qui joue à la paume le dimanche et oublie assez sa dignité pour injurier violemment son partenaire 44. Il donne du dernier évêque, Sébastien de Montfalcon, une description élogieuse, le disant « grand de corps et de vertus », « beau prélat et bien séant en son office » 45. Parlant de l’installation du chapitre de Lausanne à Evian en 1537, il indique que malgré les offres avantageuses de Berne, « la plupart se retira en la ville d’Evian, où ils célébrèrent /182/ et firent le divin office comme l’on faisait paravant en leur église de Notre-Dame de Lausanne » 46, signalant par là leur fidélité à la foi de leurs pères.
L’introduction et le triomphe des idées « luthériennes » dans le Pays de Vaud est au contraire, aux yeux de Pierrefleur, le fait d’une entreprise voulue par les Bernois et poursuivie en trois étapes principales: la conquête du Pays et l’extension à l’évêque de Lausanne de la guerre menée contre le duc de Savoie, extension qui apparaît dans son texte comme une agression injustifiée 47; puis la dispute de Lausanne, intitulée « Invention pour mettre la religion Luthérienne, qui se dit être de l’Evangile, au Pays de Vaud » 48, suivie de la destruction des images et des autels dans les églises; enfin l’incarcération des chanoines de Lausanne tendant à leur faire livrer le trésor de la cathédrale, par où tout le dessein bernois apparaît finalement comme une vulgaire affaire de gros sous 49.
L’image des évêques de Lausanne que nous donne Jean Vullyamoz, bourgeois de Lausanne, est très différente. Pour lui le dernier évêque, Sébastien de Montfalcon, est un tyran lubrique, usurpateur des libertés de la ville et trousseur de filles, et son clergé ne vaut guère mieux 50. Dans ce contexte, la conquête du Pays de Vaud par les Bernois et surtout l’établissement d’un bailli à Lausanne sont envisagés par le chroniqueur dans une double perspective. Par la dispute de Lausanne et l’introduction de la Réforme « là où furent par icelles les papistes et leur doctrine papistique confondus », les habitants de Lausanne « et tous leurs circonvoysins sont maintenus selon toute rayson et selon la parole de Dieu, et tant les petitz que les grands, tant qu’iceulx ne soffrent que en tout leur pays soyt faict aulcune violence, /183/ deffradation ny aultres choses à rayson contrariantes... » 51. Mais la conquête bernoise s’est soldée pour les Lausannois par la perte de leurs privilèges politiques et principalement de la combourgeoisie avec Berne et Fribourg qui les garantissait, et sur ce point Jean Vullyamoz exprime sa déception sur un ton qui n’est pas équivoque.
A Lausanne, le souvenir du régime épiscopal semble cependant s’être estompé en deux ou trois générations. Sans doute un des participants à la conjuration d’Isbrand Daux, Guillaume d’Illens, possède un exemplaire de la Descendance des evesques de Lausanne, rédigée à la fin du XVe siècle 52. Mais ce texte ne fournit que des informations très livresques sur les évêques de Lausanne. De plus, il ne parle pas des démêlés entre les bourgeois de Lausanne et leur prince. Il ne pouvait donc alimenter les rancœurs que les Lausannois avaient nourries un demi-siècle plus tôt contre Aymon et Sébastien de Montfalcon. Il n’était par conséquent pas de nature à détourner de leur projet des notables qui voulaient reconquérir les très imaginaires libertés de la ville de Lausanne.
De fait, comme on pourra l’observer dans des textes postérieurs et particulièrement dans les travaux de Jean-Baptiste Plantin, les espoirs déçus des Lausannois, la perte de leurs libertés comme conséquence de la conquête bernoise, prendront toujours plus d’importance dans les esprits au détriment du mauvais souvenir laissé par l’évêque. A mesure que l’on avance dans le temps, la réformation des mœurs et la religion évangélique semblent aller de soi. En revanche, la tutelle bernoise est supportée toujours plus impatiemment par les notables lausannois. L’image qu’ils se font des anciennes libertés de la ville de Lausanne se précise sans doute au contact du modèle genevois 53. Et à leurs yeux, le régime épiscopal, dont ils ne savent rien, s’auréole du prestige propre aux époques héroïques.
A Fribourg, le souvenir laissé par les évêques de Lausanne se présente de manière quelque peu différente. A l’instar des autorités laïques des autres villes de Suisse, telles Berne, Zurich /184/ et Genève, le Conseil de Fribourg avait pris très tôt des mesures dans le domaine de la vie morale et religieuse de son ressort. Ainsi ses premiers efforts de réaction contre la prédication des idées réformées sont antérieurs à ceux de l’évêque Sébastien de Montfalcon 54. Avec sa prévôté de Saint-Nicolas, qui disposait depuis 1512 d’exemptions étendues, le Conseil de Fribourg avait en somme appris très tôt à se passer de la juridiction épiscopale. C’est ainsi que les institutions ecclésiastiques fribourgeoises d’après la Réforme seront des créations du Conseil, contrôlées par lui, et greffées sur les structures locales déjà existantes: la juridiction décanale, le consistoire, le vicariat général, constitués et renforcés à la faveur du concile de Trente et de l’absence de l’évêque entre 1536 et 1565 55. De plus, les autorités laïques de Fribourg se sont elles-mêmes récompensées de leur attachement à la foi catholique en mettant la main en 1536 sur Bulle, La Roche, Riaz et Albeuve, qui appartenaient à la mense épiscopale. Tout cela, ajouté à la crainte de mécontenter Messieurs de Berne, et à des raisons d’économie peut-être imaginaires, explique l’attitude fuyante du Conseil fribourgeois à l’égard de l’évêque: il lui refusa, sans pouvoir tout à fait l’empêcher, la résidence à Fribourg jusqu’à ce que Jean Doroz ait renoncé, en 1603, aux biens de la mense épiscopale situés dans le canton de Fribourg; entre-temps, il laissait administrer les tâches proprement épiscopales par l’évêque auxiliaire Jean Peronis et par le nonce apostolique Giovanni Francesco Bonhomini, et se reposait pour le reste sur les capacités des prévôts de Saint-Nicolas, Pierre Duvillard, Pierre Schneuwly et Sébastien Werro 56. /185/
C’est pourquoi l’historiographie officielle fribourgeoise, fidèle en cela à l’attitude gouvernementale, s’attache essentiellement à décrire et à glorifier les entreprises de l’autorité laïque et du chapitre collégial de Saint-Nicolas pour sauvegarder la foi catholique à Fribourg, au détriment de l’évêque du diocèse.
Les allusions qui sont faites aux évêques de Lausanne antérieurs au XVIe siècle dans la chronique de Rudella sont fort brèves, et de provenance surtout livresque. Leur auteur ne fait aucune réflexion sur eux en dehors de l’énoncé très sec des faits. De plus il ne mentionne l’évêque que par rapport à la ville de Fribourg ou à ses seigneurs: achat de l’avouerie épiscopale de Lausanne par l’évêque Guillaume d’Ecublens 57; passage à Fribourg de l’évêque Guillaume de Challant en 1412 58; visite de Georges de Saluces en 1440 59; caution accordée à l’évêché par la ville de Fribourg pour la somme de 5000 florins en 1446 60. On voit qu’il n’y a pas là de quoi alimenter des souvenirs bien précis des Fribourgeois relativement à leur évêque.
Quant à la conquête des terres épiscopales en 1536, elle est racontée de la manière suivante: lorsque les Bernois se décidèrent à partir pour secourir Genève contre le duc de Savoie, le Conseil de Fribourg prit le parti de ne pas bouger, principalement à cause des divergences d’ordre confessionnel qui avaient abouti à la rupture du traité de combourgeoisie avec Genève en 1534. Mais devant les succès remportés par les Bernois et la crainte de voir tout le Pays de Vaud passer à la religion réformée, les partisans de l’action finirent par l’emporter au Conseil de Fribourg; en une brève campagne, on s’empara de diverses villes et seigneuries appartenant au duc de Savoie « et comme les Bernois ne s’étaient pas bornés à conquérir les terres appartenant au duc de Savoie, mais s’étaient aussi emparés des places de l’évêché de Lausanne », les Fribourgeois, suivant leur exemple, prirent possession du château de Roche et de la petite ville de Bulle, en quoi, /186/ affirme le chroniqueur, ils allaient au-devant des désirs des habitants de Bulle eux-mêmes 61. Un accord intervint ensuite entre Berne et Fribourg, aux termes duquel chacune des deux villes conservait ses conquêtes 62. Mais dans tout cela, nulle mention de l’évêque, nulle question concernant son attitude et les éventuelles raisons des Bernois de le comprendre dans leur guerre contre le duc de Savoie. De tout ce récit ne ressort que la volonté d’expansion politique et religieuse des deux villes.
Plus tard, le récit des années 1559-1561 et des discussions entre Philibert-Emmanuel de Savoie et les deux villes relativement aux conquêtes de 1536, ne contient aucune allusion à l’évêque, aux anciennes terres de la mense épiscopale, et aux tentatives de Sébastien de Montfalcon et de son successeur pour rentrer dans leur diocèse 63. Ainsi, la chronique de Rudella imite par son silence l’attitude négative du gouvernement. L’existence de l’évêque est gênante: on escamote plus ou moins adroitement les problèmes politiques et religieux qu’elle pose. C’est finalement aux dépens de l’évêque diocésain que l’historiographie officielle fribourgeoise glorifie la fidélité de son gouvernement à l’ancienne foi.
Cette désaffection à l’égard du pouvoir épiscopal et l’interruption du fonctionnement des institutions ecclésiastiques expliquent dans une large mesure la rupture de la tradition historiographique concernant les évêques de Lausanne au XVIe siècle. A ces deux facteurs, on peut ajouter le sort subi par les archives de l’Eglise cathédrale et des couvents du diocèse de Lausanne après la Réforme. Lors de la conquête bernoise, les archives de l’évêché disparurent, et les Bernois ne purent mettre la main que sur une faible partie d’entre elles: le fonds du prieuré de Saint-Maire, resté sur place, et quelques pièces, restituées en 1576 par l’héritier de l’évêque Claude-Louis Alardet, successeur de Sébastien de Montfalcon 64. Quant aux archives du clergé de la /187/ Cathédrale, elles furent remises au bailli de Lausanne au mois d’août 1536 65. Celles du Chapitre, dispersées par les chanoines dans le Bas-Valais et en Savoie, furent peu à peu récupérées par les Bernois, après l’incarcération, en février 1537, des chanoines qui refusaient de livrer les pièces et les volumes qu’on leur réclamait, et au cours des deux siècles suivants 66. On ne put d’ailleurs, reconstituer entièrement ce fonds, dont une partie se trouve aujourd’hui encore aux archives de l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg.
Les biens des établissements réguliers enfin furent les uns vendus aux enchères, les autres attribués aux villes pour être utilisés à des œuvres charitables ou religieuses, d’autres encore placés aux mêmes fins sous l’administration directe du gouvernement bernois et de ses baillis. Les titres qui les concernaient devaient naturellement passer aux nouveaux propriétaires. C’est ainsi que les archives des couvents de Saint-François et de la Madeleine, des paroisses de Lausanne, du prieuré de Saint-Sulpice, des abbayes de Montheron, de Bellevaux, de Sainte-Catherine du Jorat furent jointes aux archives du Corps de ville de Lausanne, ces biens ayant été cédés à la ville ensuite de la Petite Largition du 1er novembre 1536 67. La ville de Payerne obtint, avec les titres qui s’y rapportaient, une partie des revenus, du prieuré de Payerne, qui étaient restés d’un premier partage entre Berne et Fribourg 68. Des biens des autres couvents, LL.EE. de Berne s’attribuèrent notamment ceux des abbayes de Hautcrêt et de Romainmôtier.
Quoi qu’il en soit, ces archives furent rassemblées et séquestrées pour servir à des fins juridiques et administratives, et non pas historiques. C’est seulement au XVIIe siècle qu’elles seront regroupées à Berne, inventoriées par des commissaires généraux qui les mettront eux-mêmes en œuvre dans des travaux d’histoire 69. La conquête bernoise, en supprimant les établissements /188/ ecclésiastiques séculiers et réguliers, a dispersé ou laissé en friche d’abondants matériaux qu’elle aurait pu mettre à la disposition des historiens laïques. Ceux-ci ne s’en sont guère souciés: l’historiographie, et surtout les techniques de l’érudition n’étaient pas alors si développées que les auteurs se préoccupassent d’aller puiser à d’autres sources qu’aux ouvrages déjà élaborés, manuscrits ou imprimés.
Ces deux facteurs: la dispersion des archives ecclésiastiques et l’inexpérience des historiens locaux en matière d’érudition et de diplomatique, expliquent dans une large mesure l’importance et le succès, au XVIe siècle, de la contribution imprimée de Johann Stumpf à l’historiographie des évêques de Lausanne. Les pages que nous lui consacrons auraient pu figurer avec celles qui concernent les produits du premier humanisme, auquel Stumpf appartient par sa formation. Mais son rôle dans notre propos étant celui d’avoir perpétué, pour les historiens ultérieurs, la tradition interrompue par la conquête bernoise, sa présence au milieu d’auteurs plus modernes est parfaitement justifiée.
Section 1
La contribution de Johann Stumpf à l’historiographie des évêques de Lausanne
Né à Bruchsal (diocèse de Spire) en 1500, pasteur de Bubikon (Zurich) de 1522 à 1543, de Stammheim de 1543 à 1562, mort à Zurich en 1577 ou 1578, Johann Stumpf occupe une place éminente dans l’historiographie suisse 70. Par son beau-père Heinrich Brennwald (1478-1551), dont il avait épousé la fille, /189/ Regula, en 1529, et qui l’avait initié à la recherche et à la mise en œuvre des documents, Stumpf se rattache à la tradition de l’ancienne historiographie zurichoise. Par ses amis et collègues les réformateurs Heinrich Bullinger (1504-1575) et Joachim von Watt, dit Vadian (1484-1551), qui collaborèrent abondamment à ses ouvrages, il est relié à l’historiographie réformée de son temps, et bénéficie des apports de l’érudition humaniste.
Sa publication principale est la monumentale Gemeiner loblicher Eydgnoschafft Stetten, Landen und Völckeren chronickwirdiger Thaaten Beschreybung, en treize livres, soit deux volumes in folio, parue en 1548 à Zurich, dans l’officine de Christoffel Froschauer. Cet ouvrage constitue une étape importante dans l’historiographie, non seulement de la Confédération, mais encore de chacun des cantons et des villes, dont l’histoire est exposée en détail. Il est donc, à plus d’un égard, la somme de l’historiographie locale des cantons suisses. Ainsi, la chronique de Stumpf ne compte pas seulement comme travail historique, mais encore comme source et comme point de référence d’une quantité d’historiens locaux jusqu’au XIXe siècle.
Les passages relatifs à l’église épiscopale d’Avenches et de Lausanne figurent dans le livre VIII, lequel est consacré au pagus Aventicensis et au Pays de Vaud 71. Ils constituent le premier texte historiographique en allemand, et en même temps le premier travail imprimé concernant l’Eglise de Lausanne. On les trouvera cités et utilisés dans une quantité d’ouvrages ou de simples chapitres parus en Suisse ou à l’étranger sur ce sujet. C’est pourquoi il n’est pas inutile de s’y arrêter ici, car, bien que peu originaux, ils permettront d’expliquer quelques-unes des particularités ou même des fautes que l’on rencontrera dans les travaux postérieurs.
En conséquence du plan général adopté par Stumpf dans sa chronique, où toute la matière historique est fractionnée et /190/ répartie selon un critère topographique, il faut se reporter à deux endroits pour envisager tout ce qui, dans l’ouvrage, concerne l’église épiscopale d’Avenches et de Lausanne.
Le premier paragraphe traitant de ce sujet se trouve dans le chapitre XVII: Von der alten Statt Aventico, von irer Gelegenheit und Zerstörung; von Erbauwung des neüwen Stättlins Wifelspurg. Après avoir parlé de l’antique Aventicum, de ses inscriptions et de sa destruction par les Barbares, Stumpf s’étend assez longuement sur la question du siège épiscopal d’Avenches. Il termine en relatant la reconstruction de la petite ville d’Avenches sur la hauteur par l’évêque Burcard d’Oltingen, à l’époque de l’empereur Henri IV.
Le second passage concernant l’église épiscopale de Lausanne est un catalogue des évêques de Lausanne de saint Protasius (situé par Stumpf aux environs de 501-517) à Jean de Cossonay, dont l’élection est placée vers 1239. Il constitue la partie la plus importante du chapitre XXIII: Gelegenheit, Art, Wesen und Nammen der Statt Losanna, auch etwas von dem Bischoffthumb daselbst. Le point de départ de ce catalogue est en effet donné par l’histoire de la ville de Lausanne, qui n’entre pas dans notre propos. De fait, l’histoire des évêques remplace l’histoire de la ville à l’époque médiévale.
Ce catalogue mentionne les mêmes évêques et les mêmes faits que la chronique des évêques de Lausanne composée en 1235 par Conon d’Estavayer, avec un certain nombre de différences: Stumpf mentionne un évêque du nom de Superius, qui aurait été présent au concile de Clermont vers 535 72. A ce que la chronique de Conon d’Estavayer savait de Marius, il ajoute la souscription de ce dernier au concile de Mâcon, qu’il situe en 584 73. Il mentionne à la suite de Marius les évêques Manerius et Egilolphus — cités une nouvelle fois au Xe siècle — dont il dit ne rien savoir, puis un évêque Eritius, qui souscrivit au concile de Chalon, /191/ situé par Stumpf aux environs de 660 74. Après Fredarius, il fait régner en 817 un évêque Pascal. La suite du catalogue est conforme à la chronique du Cartulaire de Lausanne — l’année 861 au lieu de 851, pour marquer le début de l’épiscopat de Hartmann, n’est manifestement qu’une coquille typographique. Mais la date et le lieu de la mort de Burcard d’Oltingen, que Conon d’Estavayer n’avait pu préciser, sont indiqués: Gleichen en Saxe, le 24 décembre 1089. A propos de Landri de Durnes, Stumpf raconte que cet évêque, se rendant à Rome en 1156, fut volé, maltraité, battu et emprisonné par des gens d’armes à la solde de l’empereur Frédéric Barberousse, détail que la chronique du Cartulaire ne mentionne pas 75. Il situe la mort de Guillaume d’Ecublens en 1238 au lieu de 1228, probablement à la suite d’une faute de copie ou d’une coquille typographique. Les évêques Boniface et Jean de Cossonay, qui se sont succédé sur le siège de Lausanne, sont donnés comme contemporains et compétiteurs. Après eux, le seul prélat mentionné est Guillaume de Menthonay, dont Stumpf relate l’assassinat en 1406 par son valet de chambre.
Les sources, leur recherche et leur mise en œuvre, ainsi que la composition de la chronique de Stumpf, sont aujourd’hui bien connues par des études qui portent principalement sur les contributions cantonales et locales à l’ouvrage du Zurichois 76. Il est d’ailleurs aisé de déterminer les documents et les ouvrages qu’il a consultés, car il cite ses références de manière relativement exacte, non seulement dans les volumes imprimés de sa chronique, /192/ mais surtout dans ses manuscrits et travaux préparatoires, qui sont en partie conservés.
On sait qu’en 1544, Stumpf entreprit un voyage d’information en Suisse pour compléter sa documentation pour la chronique à laquelle il travaillait depuis 1535 environ. Le journal de ce voyage, contenant des copies ou des extraits de documents consultés en cours de route, nous est conservé sous la désignation d'Itinerarium 77.
Venant du Valais par la rive nord du Léman, Stumpf arriva à Lausanne le mardi 2 septembre 1544, et rencontra le réformateur Pierre Viret, alors pasteur à Lausanne, son collègue Béat Comte, le professeur de grec et deux étudiants suisses alémaniques, le Biennois Josua Wyttenbach, en pension chez Viret 78, et le Zurichois Georges Rubli (1530-1561). Stumpf s’était fait recommander auprès de Viret par son compatriote et collègue Rodolphe Gwalter (1519-1586), qui a d’ailleurs laissé entre autres ouvrages une étude restée manuscrite sur l’histoire suisse. Mais dans une lettre adressée à ce dernier le 5 septembre 1544, Viret avoue n’avoir pu faire beaucoup pour fournir des documents à Stumpf. Il attribue ces difficultés à deux causes: l’indifférence des gens du lieu pour les choses de l’esprit — « vix usquam vidisti nostris hominibus ullos negligentiores aut magis bonarum artium contemptores », écrit-il — et l’absence du bailli de Lausanne Antoine Tillier, sans lequel on ne pouvait accéder aux archives du bailliage de Lausanne, qui devaient contenir au moins une partie des archives ecclésiastiques séquestrées quelques années plus tôt 79. /193/
Mais le 3 septembre, le chanoine François des Vernets, ancien secrétaire de l’évêque Aymon de Montfalcon et ancien official de l’évêché de Lausanne, resté à Lausanne après la dispute de 1536, mit entre les mains de Stumpf un texte sur les évêques de Lausanne, dont celui-ci fit de larges extraits dans son journal de voyage 80. François des Vernets, bien qu’il n’eût pas adhéré à la Réforme, était toléré à Lausanne par les Bernois, qui tenaient à le ménager: il était en effet le membre du Chapitre le mieux instruit des droits et des revenus de ce corps, et le seul qui fût en mesure de récupérer et de remettre aux nouveaux seigneurs les archives dispersées lors de la débâcle de 1536 81.
Les extraits faits par Stumpf de ce texte sont intitulés: Antiquitates aliquot ex libro vetusto, quem nobis exhibuit dominus N. de Wernetis, canonicus Lausannensis. Ce sont eux qu’il a utilisés pour la composition du catalogue des évêques de Lausanne contenu dans son Eydgnoschafft. L’éditeur de l’Itinerarium, H. Escher, a bien vu qu’ils remontaient en dernière analyse à la chronique du Cartulaire de Lausanne; mais, se fondant sur les différences entre le Cartulaire de Lausanne et le texte du journal de voyage de Stumpf, il affirme que ce dernier n’a pas eu sous les yeux l’original du recueil de Conon d’Estavayer, mais une copie comportant quelques adjonctions 82.
Sans connaître ce texte hypothétique, H. Escher déclarait d’ailleurs que Stumpf l’avait copié en grande partie textuellement. On se demande comment il pouvait le savoir. Et ce postulat nous paraît même absolument faux: il suffit pour se convaincre que Stumpf est au contraire un copiste très infidèle, d’observer qu’il résume en allemand un bon nombre de faits 83 et de se souvenir qu’il ne préparait pas une édition critique du catalogue /194/ des évêques de Lausanne, mais réunissait des matériaux pour un ouvrage qui devait traiter de la Suisse entière.
De fait, la description que Stumpf donne de ce Liber vetustissimus pergameneus ou alt Pergamentin buch zu Losanna, qui contenait une chronique des évêques de Lausanne et de fort anciens diplômes du IXe siècle en faveur de l’Eglise de Lausanne, ne contredit en rien ce que nous savons de l’actuel codex B 219 de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne. D’autre part, toutes les différences entre la chronique du Cartulaire de Lausanne et celle de l’Itinerarium s’expliquent soit par des adjonctions de Stumpf lui-même, soit par le fait que le Cartulaire de Lausanne a été mal interprété.
Les opinions exprimées dans l’Itinerarium sur les origines de l’Eglise d’Avenches, l’allusion à Aeritius, qui toutes deux citent les actes des conciles; la mention de la mort de Burcard d’Oltingen à Gleichen en 1089, où l’on se réfère expressément à la chronique de l’abbé d’Ursperg, tout cela est ajouté par Stumpf 84.
Quant aux autres passages qui, dans le journal de voyage de Stumpf, semblent ajoutés à la chronique du Cartulaire, ils proviennent en réalité du Cartulaire de Lausanne lui-même, et voici comment.
A la suite des paragraphes concernant Marius et les évêques d’Avenches, la version de Stumpf donne deux noms d’évêques qui sont cités une seconde fois plus loin à leur véritable date: « Marmerius sive Manerius, episcopus Lausannensis, regnavit tempore Conradi, regis Burgundionum, anno 27. » et « Egilolphus, episcopus Lausannensis, regnavit anno 30. tempore Conradi regis » 85. Ces deux mentions proviennent évidemment des régestes de chartes du Xe siècle qui se trouvent sur le premier folio du Cartulaire de Lausanne: « ... Sancte Marie et Manerio, episcopo Lausannensi,... anno .XXVII. regnante domno nostro Churado rege », sans autre indication chronologique 86, et plus /195/ loin: « Tieboldus et Salicus, advocatus eius, dedit Egilolfo, episcopo Lausannensi ... anno .XXX. regnante domno nostro Chuonrado rege » 87. C’est bien là un cas de « multiplication d’évêques » dû à la contamination d’un document bien daté — la chronique des évêques de Lausanne de Conon d’Estavayer — par un document insuffisamment situé dans la chronologie — les régestes de chartes du Xe siècle: le compilateur, peu au courant de la structure compliquée du Cartulaire de Lausanne, a pris les années de règne indiquées dans ces régestes pour des années de l’Incarnation, en a précisé arbitrairement l’époque, et a introduit les prélats cités dans la succession des évêques de Lausanne, là où elle présentait une solution de continuité. L’auteur de cette contamination est peut-être Stumpf lui-même; en tout cas il est entré dans le jeu, puisque, dans l’Itinerarium, il a laissé en blanc la place des centaines devant .27. et .30. et qu’il a lui-même inscrit en marge « melius 627 » et « melius 630 ».
Quant à l’invention de l’évêque Pascal en 817, elle a pour origine une autre contamination du Cartulaire de Lausanne par lui-même: dans l’Itinerarium, la note de Stumpf concernant Aeritius est suivie de deux annales de 688 et 716 concernant Pépin l’Ancien et Charles Martel, tirées manifestement des annales carolingiennes dites Annales Lausannenses, qui figurent aussi au début du Cartulaire de Lausanne 88. Puis la chronique des évêques proprement dite reprend avec Udalricus, suivi du nouveau venu: « Pascalis, episcopus Lausannensis, suscipitur anno Domini 817, eo tempore quo Lotharius imperator est factus ». C’est une fausse interprétation d’une des Annales Lausannenses, relative au pape Pascal Ier (817-824): « Pascalis episcopus susceptus est anno Domini .DCCCXVII.. Eodem anno Lotharius imperator factus est » 89.
Quant aux autres différences entre la chronique du Cartulaire et la version de Stumpf: Fredericus pour Fredarius; invention d’un conflit électoral entre les évêques Boniface et Jean de /196/ Cossonay 90, elles sont imputables à une mauvaise interprétation du Cartulaire, et ne suffisent en tout cas pas à prouver que Stumpf ait vu autre chose à Lausanne que le Cartulaire de Lausanne. Et ce que nous savons du sort subi par les archives de l’Eglise de Lausanne après la conquête bernoise n’exclut nullement que le Cartulaire de Lausanne se soit trouvé en 1544 encore entre les mains d’un chanoine resté à Lausanne, qui l’aura ainsi communiqué à Stumpf.
La chronique épiscopale du Cartulaire de Lausanne est donc la source principale de Stumpf relativement à l’évêché de Lausanne. Les extraits qu’il en a tirés ont été enrichis, d’abord sur le manuscrit de l’Itinerarium, ensuite et surtout dans l’Eydgnoschafft, de diverses informations tirées des ouvrages imprimés et manuscrits dont il pouvait disposer.
Ainsi, les mentions des évêques Superius, Marius et Aeritius proviennent d’un Liber conciliorum, qui n’est sans doute autre que l’édition des actes des conciles de Pierre Crabbe, parue en 1538 91. Cette édition fort utile, bien qu’imparfaite, avait été saluée avec satisfaction dans les milieux tant réformés que catholiques 92.
Les détails relatifs à la mort de l’évêque Burcard d’Oltingen, qui ne se trouvaient pas dans le Cartulaire de Lausanne, proviennent d’une chronique médiévale qui avait été popularisée dès le début du XVIe siècle par une édition imprimée: celle d’Ekkehard d’Aura dans la continuation de Conrad et Burcard, prévôts d’Ursperg, appelée par les érudits du temps Abbas /197/ Urspergensis 93. L’histoire prétendue de Landri de Durnes, emprisonné et maltraité par les partisans de l’empereur Frédéric Barberousse se trouve selon Stumpf « in beschreybung Barbarossae », livre II, en fait dans la chronique universelle d’Otton de Freising, continuée par Otton de Saint-Blaise, et au livre III des Gesta Friderici I. imperatoris du même Otton de Freising 94. Les deux textes existaient dans l’édition de Cuspinianus de 1515 95. Enfin le récit de l’assassinat de Guillaume de Menthonay est tiré d’une chronique bernoise que Stumpf releva lors de son passage à Berne le 6 ou le 7 septembre 1544 96 et qui remonte à l’ouvrage de Conrad Justinger 97.
De manière générale, Stumpf ne fait que reproduire ses sources sans discussion, et son travail revêt avant tout l’aspect d’une vaste compilation. Le seul point du chapitre consacré aux évêques de Lausanne qu’il envisage d’un point de vue nouveau et sur lequel il donne une interprétation personnelle, est celui de l’origine du siège épiscopal d’Avenches et de son transfert à Lausanne. Pour lui, l’Evangile a commencé d’être prêché dans la région d’Avenches après la destruction de la ville par les Barbares, c’est-à-dire à une époque où Aventicum était trop réduit pour devenir le siège d’un évêché. Les premiers évêques ont donc été appelés « évêques des Aventiciens », du nom du peuple qui habitait la région, et non pas de la ville elle-même — « Bischoff der /198/ Avantier und nit Bischoff zu Aventico ». Le siège de l’évêché n’aurait donc pas été fixé dès sa fondation dans une ville déterminée; et par la suite, sa fixation aurait eu lieu d’emblée à Lausanne.
Stumpf croit trouver un appui pour cette hypothèse dans le nom d’« Avantici » donné par Pline (Hist. nat. III, 5,7) aux habitants de cette région, dans la prétendue souscription de Superius au concile de Clermont en 535 comme « episcopus Aventicorum » et dans celle de Marius au synode de Mâcon. Mais la province dont parle Pline est la Gaule Narbonnaise: la référence de Stumpf n’est donc pas pertinente. Quant aux souscriptions aux actes des conciles, la première repose en tout cas sur un manuscrit défectueux, et la seconde est libellée en réalité « episcopus ecclesiae Aventicae ». De plus, les signatures de cette sorte, où les évêques se disent envoyés d’un peuple et non d’une ville, sont assez fréquentes dans les actes des conciles mérovingiens. Comme l’a montré Marius Besson dans une série d’articles, des souscriptions formulées de cette manière ne permettent pas de conclure que l’évêque habitait forcément une autre ville que la cité épiscopale 98.
Cette interprétation des débuts de l’évêché d’Aventicum et de Lausanne apparaît ici pour la première fois dans l’historiographie de l’Eglise de Lausanne. Elle ne semble pas procéder, chez Stumpf, d’une théorie générale ou d’une idée préconçue relativement à la fondation des évêchés suisses. En effet, le livre IV de sa chronique, qui contient l’histoire générale des Suisses jusqu’en 1314, ne consacre pas un seul chapitre à la prédication de l’Evangile et à la création d’églises épiscopales en Suisse. D’autre part, en relatant l’histoire des évêchés particuliers, Stumpf ne cherche pas à les comparer entre eux. Ainsi, il mentionne trois transferts d’évêchés, opérés à l’époque des invasions ou sous les /199/ premiers Mérovingiens: l’hypothétique transfert de Vindonissa à Constance 99; celui de Sion à Octodurum et de nouveau d’Octodurum à Sion 100; et celui d’Aventicum à Lausanne, qui n’est pas à son avis un véritable transfert. Mais nulle trace, dans ces chapitres, d’un examen global des transferts d’évêchés dans l’histoire ecclésiastique.
Si l’on scrute les chapitres consacrés par Stumpf aux origines des évêchés suisses, à savoir ceux de Constance, de Bâle, de Sion, de Lausanne et de Coire, on y retrouve cependant une indéniable similitude dans les méthodes d’investigation et d’exposé. Dans ces cinq cas, Stumpf a pu disposer des traditions locales, qui lui étaient fournies ou indiquées par des dignitaires de l’église considérée ou par des amis érudits 101. Partout, il a complété ces informations avec les résultats de ses propres recherches, particulièrement dans les textes des géographes de l’Antiquité et dans les actes des conciles, sans d’ailleurs s’interroger sur la valeur relative des différentes traditions par rapport à leur provenance. Mais lorsque ses sources se contredisent entre elles, il discute leur témoignage et donne sa propre solution, fondée sur l’examen philologique des textes. Ainsi dans le cas de Bâle, que Stumpf traite de manière analogue à l’évêché d’Aventicum et de Lausanne: Nicolaus Brieffer, l’informateur bâlois de Stumpf, mentionnait d’abord l’évangélisation de ces régions par saint Maternus et ses disciples, puis la légende de saint Pantalus, de sainte Ursule et des onze mille vierges, sur l’authenticité de laquelle il /200/ ne se prononçait pas. Puis il indiquait, d’après la chronique universelle de Königshofen, que malgré la conquête de ces régions par les Francs, la conversion de Clovis au christianisme et la construction de nombreuses églises dans la région du Rhin, on n’avait aucune mention claire d’un évêché ou d’un évêque de Bâle avant Walanus, qu’il situait sous Childéric III et Pépin le Bref 102. Stumpf introduit de nouveaux arguments, et rappelle tout d’abord l’opinion de Beatus Rhenanus, selon laquelle saint Pantalus aurait été envoyé de Besançon pour prêcher l’Evangile et fonder une église chez les Rauraques; et que cette église aurait été détruite par les Alémanes et d’autres barbares. Mais contrairement à Brieffer, qui ne connaît aucun évêque entre le très hypothétique Pantalus et Walanus, Stumpf trouve dans les actes des conciles d’Orléans de 505 et de 530, deux attestations d’un « Adelphius episcopus Rauracensis »: mais cet évêque, comme dans le cas de Superius et de Marius pour Aventicum, n’aurait pas été dénommé ainsi d’après l’ancienne Augusta Rauracorum, alors en train de disparaître, ni d’après la nouvelle ville de Bâle, mais d’après le peuple des Rauraci 103. Par la suite, cet évêché aurait continué d’exister, sans siège véritable, et dans des conditions très modestes qui expliquent le manque de documentation y relative jusqu’au milieu du VIIIe siècle. Ainsi, dans le cas de la civitas Rauracorum comme dans celui de la civitas Helvetiorum ou Aventicensis, Stumpf escamote le problème du transfert du siège épiscopal par un examen philologique des souscriptions d’évêques aux actes des conciles, et conclut qu’il n’y a pas eu dans ces deux évêchés de siège épiscopal comparable à ceux qui se sont développés par la suite en Europe occidentale. Cette méthode, influencée sans doute par les descriptions géographiques de l’Antiquité, est typiquement humaniste.
La solution adoptée par Stumpf, qui rompait avec les hypothèses émises sur le même sujet par Conon d’Estavayer /201/ et par l’auteur de la Descendance des evesques de Lausanne rédigée au XVe siècle, n’aura par la suite aucun succès auprès des auteurs catholiques: ceux-ci, en effet, sont préoccupés avant tout de rattacher les sièges épiscopaux existant à leur époque aux églises locales fondées par les apôtres et leurs successeurs. Ils ne se soucient donc guère d’un exposé qui faisait des évêques une espèce de prédicateurs ruraux itinérants, sans siège fixe où aurait pu s’établir une tradition continue.
La question des origines est le seul point litigieux dans l’histoire de l’évêché que traite Stumpf: pas un mot de l’élection épiscopale, des relations entre l’évêque et les princes de la maison de Savoie, ou des conflits avec la communauté des bourgeois, sinon cette remarque, inspirée sans doute par l’ignorance, « dass dise statt mit dem Bistumb, gleych als Ebhöw an einem baum, aufgewachsen seye, wiewol ich irer ersten erbauwung kein satten grund befind » 104. Pas un mot non plus de la vie religieuse et politique à la fin du régime épiscopal, de la conquête bernoise et des modalités du passage à la Réforme. Et surtout pas un jugement, pas une opinion personnelle sur ces questions brûlantes.
Pas plus ici que dans les autres parties de sa chronique — si l’on excepte l’histoire des abbés de Saint-Gall — Stumpf n’a donc pris parti dans les querelles théologiques et les controverses religieuses de son temps. C’est là une des raisons principales de son succès durable dans l’historiographie suisse tant catholique que réformée 105.
L’autre raison de ce succès est l’abondance et la diversité de la documentation historique qui est réunie pour la première fois dans la chronique de Stumpf, tant sur le plan local que sur celui de l’histoire de la Confédération. Ainsi, le chapitre relatif aux évêques de Lausanne, bien que fondé en grande partie sur le texte déjà composé de Conon d’Estavayer, n’en constitue pas moins un progrès sur la chronique de 1235: il ajoute en effet au témoignage de provenance locale du Cartulaire de Lausanne, celui plus général des actes des anciens conciles, ainsi que des /202/ chroniques universelles d’Ekkehard d’Aura et d’Otton de Freisingen.
D’autre part, le sujet y est traité d’une manière personnelle, qui fait de ce chapitre consacré aux évêques de Lausanne autre chose qu’une simple compilation: déjà dans les extraits du Cartulaire de Lausanne qu’il donne dans son Itinerarium, Stumpf a supprimé tout ce qu’il pouvait y avoir dans le texte de surnaturel, de récits de miracles, d’anecdotes extraordinaires. C’est le moyen âge vu par un homme du XVIe siècle et par un réformé. En outre la division strictement géographique, qui a voulu que l’histoire de l’évêché soit scindée en deux parties, l’une relative à la question du siège épiscopal d’Aventicum, l’autre aux évêques de Lausanne, est propre à Stumpf: sans doute l’a-t-il adoptée sous l’influence de ses amis humanistes, mais il a lui-même appliqué ce système, opposé à l’ordre annalistique, jusque dans ses dernières conséquences. Enfin, la critique des traditions relatives au siège épiscopal d’Avenches, fondée sur les sources antiques et sur un examen philologique des souscriptions aux actes des conciles, est un authentique travail d’érudit et d’humaniste, même si on peut aujourd’hui contester les résultats de cette analyse.
Le dernier mérite de Stumpf, et non le moindre, est d’avoir transmis une version imprimée du Cartulaire de Lausanne aux historiens postérieurs et particulièrement aux historiens catholiques. Après lui, en effet, le Cartulaire de Lausanne et les autres pièces provenant des anciennes archives du Chapitre disparaîtront pour un siècle dans les archives du bailliage de Lausanne ou dans celles du commissariat romand. Les historiens bernois qui les utiliseront dans leurs travaux manuscrits ne se hâteront pas de les publier. Et ce n’est qu’au milieu du XVIIIe siècle qu’un historien catholique, l’évêque de Lausanne Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, pourra en avoir connaissance par les copies très infidèles qui lui en seront transmises. Ainsi, durant plus de deux siècles, le texte de Stumpf occupe une place éminente dans la tradition du Cartulaire.
Le premier ouvrage, à notre connaissance, où sont mis en œuvre les matériaux de Stumpf concernant le diocèse de Lausanne est la Prosopographia heroum atque illustrium virorum /203/ totius Germaniae de Heinrich Pantaleon (3 volumes, Bâle, 1565-1566), traduite en allemand et augmentée sous le titre Teutscher Nation Heldenbuch (3 volumes également, Bâle, 1567-1570) 106. Composée à la gloire de la nation allemande, dans l’esprit nationaliste cultivé par l’humanisme allemand dès la seconde moitié du XVe siècle, la Prosopographia heroum totius Germaniae et sa traduction allemande contenaient quelque mille sept cents biographies de héros, parmi lesquels figurent deux cent soixante archevêques et évêques, ainsi que les catalogues épiscopaux de quarante-neuf évêchés et archevêchés. Ainsi on y trouve un portrait de saint Protasius avec la liste des évêques d’Aventicum jusqu’à Marius, et une vie de Marius suivie d’un catalogue des évêques de Lausanne jusqu’à Jean de Cossonay 107.
La matière en est tirée de la chronique de Stumpf, avec quelques modifications et simplifications de détail. Ce qui diffère, c’est surtout le ton panégyrique, l’intention, qui apparaît ici comme dans tout l’ouvrage, de glorifier la nation allemande comme nation féconde en héros. Comme tous les autres évêques « allemands », Protasius et Marius brillèrent par leur savoir, leur vertu, leur talent de prédicateurs et firent fleurir la vraie doctrine de l’Evangile. Protasius et ses successeurs « enseignèrent dans la vraie foi les Helvètes, les Alamans et les Burgondes »; Marius fut élu évêque à cause de sa sagesse et de sa piété. Il fut très cher au roi Gontran grâce à toutes ses vertus: autant de détails moraux qui ne figurent pas dans le texte de Stumpf, et que Pantaleon invente pour les besoins de la cause.
De Pantaleon, les panégyriques de Protasius et de Marius et le motif de l’évêque considéré comme un héros national ont passé dans le Schweitzerisch Heldenbuch de Johann Jakob /204/ Grasser 108, paru à Bâle en 1624 (p. 25-27). On retrouvera encore la matière du Teutscher Nation Heldenbuch dans quelques travaux du XVIIe siècle. Mais dans la tradition historique relative aux évêques de Lausanne, l’ouvrage de Pantaleon n’est en vérité qu’une excroissance bizarre et stérile. C’est essentiellement par Stumpf que les historiens de l’ancien régime se relient au passé de l’Eglise de Lausanne. A Fribourg même, le chroniqueur zurichois a contribué à nourrir une nouvelle tradition, ainsi que nous allons le voir à propos de Sébastien Werro.
Section 2
A Fribourg: Sébastien Werro et Antoine de Montenach
Né au début de 1555 dans une famille bourgeoise de Fribourg, mort le 27 novembre 1614, Sébastien Werro est l’une des figures les plus importantes et en même temps les plus attachantes de la Réforme catholique à Fribourg. Après des études à l’université de Fribourg-en-Brisgau, complétées en 1590-1593 au Collège Romain, il fut successivement chanoine de Saint-Nicolas de Fribourg, catéchète, curé de la ville de Fribourg, doyen de chrétienté, prévôt du chapitre de Saint-Nicolas et finalement vicaire général de l’évêché de Lausanne. A la suite de conflits avec le Conseil de Fribourg, il renonça à ces deux dernières dignités le 12 août 1601, et se consacra dès lors à ses travaux littéraires et théologiques, ainsi qu’à la prédication.
La vie et les écrits de Werro, qui eut des relations avec plusieurs personnages marquants de la Réforme catholique: Pierre Canisius, Charles Borromée, François de Sales et d’autres, sont aujourd’hui bien connus, grâce à l’étude très approfondie que leur a consacrée Mgr Othmar Perler 109. Mais nous n’en /205/ reviendrons pas moins sur sa contribution à l’histoire de l’Eglise de Lausanne, car parmi tous les auteurs qui nous occupent dans le présent ouvrage, Sébastien Werro tient une place privilégiée pour plusieurs raisons: il est un des rares personnages qui ait reçu une formation d’historien sur laquelle nous soyons précisément renseignés. Comme vicaire général et prévôt du chapitre de Saint-Nicolas, il a pu avoir accès à des archives et à des sources que n’ont pu ou su voir d’autres historiens de l’Eglise de Lausanne. Enfin par ses intérêts très divers: physique, histoire, géographie, théologie, littérature, il a su s’élever au-dessus de l’histoire locale, tout en nourrissant celle-ci d’expériences et de lectures faites dans des domaines tout autres.
Entré à l’université de Fribourg-en-Brisgau en 1571, Sébastien Werro s’immatricula à la faculté des arts le 29 février 1572 110. Parmi les disciplines du trivium et du quadrivium qu’il étudia, il reçut de Johann Thomas Freigius (1543-1583) et de Johann Jakob Beurer († 1605) un enseignement de l’histoire, partie de la grammaire 111.
Les notes prises lors des conférences du premier sont conservées sous le titre De Historia rite scribenda et cum fructu legenda quinque praeceptiones per Joannem Thomam Freigium Iuris Vtriusque Doctorem clarissimum et peritissimum 112. La première leçon est une énumération des différents genres de la littérature historiographique et des auteurs qui se sont exercés dans ces genres: l’histoire chronologique, qui comprend les annales, les calendriers et les éphémérides; l’histoire topographique, à /206/ laquelle se rapporte la géographie (huc pertinet geographia), et dont traitent par exemple Strabon ou Sébastien Münster; l’histoire des hommes telle que l’ont écrite Suétone, Plutarque ou Hérodien; et l’histoire des actions comme elle est présentée dans les Exempla de Valère Maxime ou dans le De dictis factisque memorabilibus publié en 1509 par Gianbattista Fregoso. La terminologie grecque de ces différents genres est indiquée. La deuxième leçon montre, d’après Thucydide et le πῶς δϵῖ ἱστορίαν γράφϵιν de Lucien, quels doivent être les dons de l’historien: la σύνϵσις πολιτική, c’est-à-dire la connaissance des affaires politiques, et la δύναμις ἑρμηνϵυτική , soit l’éloquence 113.
La troisième leçon donne les deux lois de l’historiographie: la liberté d’expression, par laquelle l’historien ose dire toute la vérité, et la recherche de la vérité, qui lui interdit de dire quelque chose de faux.
La quatrième leçon traite de la manière d’écrire l’histoire d’après Cicéron et la doctrine humaniste. Elle décrit d’abord la matière historique: l’ordre des temps, la situation des lieux, l’intention de l’écrivain; les actions; les événements et leurs causes; les hommes, dans leur essence et dans leurs actions. En second lieu, Freigius énonce la manière dont l’histoire doit être écrite: « Nam in historia genus orationis fusum atque tractum et cum lenitate quadam aequabili profluens, sine judiciali asperitate et sententiarum forensium aculeis » 114.
La cinquième leçon enfin est un tableau de l’histoire universelle, divisée en deux périodes: avant et après le déluge. La première période comprend les commencements du monde, du genre humain et de l’Eglise, l’institution du mariage, la chute, la restitution de l’Eglise, la promesse de ce qui naîtra de la femme. La seconde période comprend la postérité de Noé, la Tour de Babel, la division des nations, et les quatre monarchies, dont l’énumération très détaillée suit.
Cette manière d’envisager l’histoire est nourrie par l’humanisme, comme en témoignent divers éléments: le grand intérêt /207/ porté à l’Antiquité; les réflexions sur la nature de l’histoire; le recours à Cicéron et surtout au Grec Lucien; l’attention portée aux problèmes de forme; la pratique de genres historiographiques propres à l’Antiquité, tels que les biographies (Plutarque) ou les exempla, qui envisagent les actions humaines pour elles-mêmes; ces genres se distinguent de l’historiographie médiévale par l’importance qu’ils attribuent aux causes des événements et à l’étude psychologique de l’homme.
Les quinque praeceptiones de Freigius ne mentionnent que des auteurs de l’Antiquité ou de la Renaissance, mais l’héritage du moyen âge n’en est cependant pas absent. La division de l’histoire chronologique en annales, calendriers et diaires a existé durant tout le moyen âge et remonte aux Etymologies d’Isidore de Séville (I 25, 1). Et surtout l’histoire universelle telle qu’elle est envisagée ici, avec sa division en périodes bibliques, et l’allusion aux quatre grandes monarchies, qui provient des prophéties de Daniel, est une création du moyen âge. En revanche, la cinquième leçon de Freigius ne fait pas état des deux civitates de saint Augustin, notion reprise par bien des auteurs de chroniques universelles du moyen âge.
Il faut encore remarquer que dans ces tableaux, il n’est guère fait de place à l’histoire locale telle qu’elle a été pratiquée dans les couvents et dans les évêchés du haut moyen âge, et dans les villes et les cours princières à la fin de l’époque médiévale. De plus, au-delà de l’obligation de dire toute la vérité et rien que la vérité, il n’est fait nulle mention de la recherche et de la critique des sources.
Cette conception de l’histoire a pu se modifier ou s’enrichir au cours des années d’études de S. Werro. Ce dernier eut aussi pour maître Johann Jakob Beurer, qui obtint en 1572 la chaire d’histoire qu’il avait contribué à créer 115. Cette chaire fut l’une des premières en date, et la plus importante des chaires d’histoire de l’Allemagne catholique. Son existence fut cependant précaire. L’histoire n’était pas alors matière d’examen, et on /208/ envisagea même de supprimer cet enseignement à la mort de Beurer, sous le prétexte qu’il n’y avait pas alors d’« historien professeur » en Allemagne 116. J. J. Beurer eut comme élève et comme successeur un compatriote, contemporain et ami de Werro, François Guillimann, qui est l’un des premiers historiens suisses dont les travaux aient une valeur scientifique au sens moderne du terme 117. Mais il est difficile de préciser quelle fut l’influence de Beurer sur Werro, car contrairement au cas de Freigius, nous n’avons pas retrouvé de notes prises durant les cours de Beurer. Et le rôle joué par les lectures personnelles de S. Werro ne doit pas être négligé.
La chronique universelle composée par Sébastien Werro entre 1585 et 1599, imprimée par Wilhelm Maess en 1599 118, les étapes de sa composition, ses sources, et la conception de l’histoire universelle qui s’y fait jour, et qui est cette fois plus proche de la Civitas Dei de saint Augustin que des prophéties de Daniel, ont été présentées avec assez de clarté et de précision par Mgr Perler 119 pour que nous puissions nous dispenser d’en refaire un tableau général, et ce d’autant plus qu’une chronique universelle ne fait en principe pas partie de notre sujet.
Il faut cependant relever, à la suite de Mgr Perler, la place presque disproportionnée que tient l’histoire suisse dans cet ouvrage, caractère qui lui confère d’ailleurs une partie de son originalité. Parmi tant de sources livresques consultées, la seule recherche dans des documents d’archives concerne la fondation de l’Eglise d’Avenches et son transfert à Lausanne sous le pontificat de Hormisdas: « Heluetii Nuithones S. Protasium primum episcopum fidei Christianae doctorem accipiunt; anno 517 ecclesia cathedralis constituitur Aventicum, gentis caput: verum S. Marius quartus episcopus post sexaginta et amplius annos sedem transtulit Lausannam. Ex archivio » 120. Ce passage, et toutes ses variantes /209/ des versions antérieures 121, ont plusieurs sources: les mots « Aventicum gentis caput » font évidemment penser à Tacite (Hist. I 68, 4); mais la chronique épiscopale du XVe siècle, dont un exemplaire aujourd’hui perdu se trouvait alors à Fribourg 122, parle aussi d’Aventicum comme « caput Helvetiorum » 123; c’est sans doute ce texte que Werro cite comme un document d’archives. D’autre part, le témoignage de Stumpf sur l’Eglise d’Avenches et de Lausanne ne lui était pas inconnu 124; la chronique de Stumpf est le seul texte, à notre connaissance, qui ait pu fournir à Werro la date de 517. Mais Werro se distance de Stumpf sur un point essentiel: il admet que le siège épiscopal a été transféré d’Avenches à Lausanne, ce qui lui permet de sauver une notion très importante aux yeux d’un historien catholique, la continuité du pouvoir épiscopal dans le diocèse, même à l’époque des grandes invasions.
Sébastien Werro n’aurait pas de place dans la présente étude, s’il n’avait composé une petite chronique des évêques de Lausanne, que Mgr Perler a retrouvée en 1945, et dont il a publié avec une introduction et d’abondantes notes la partie la plus originale 125. /210/
Cette chronique, ou plutôt cette ébauche faite de notes jetées sur le papier, se divise en deux parties. La première est formée de deux catalogues des évêques de Lausanne de saint Protasius à Jean Doroz et à Jean de Watteville. La seconde est entièrement consacrée à la période allant de 1536 à 1607: c’est la seule originale. Il n’est cependant pas inutile de s’arrêter quelques instants aux deux premières pages, car elles nous donnent l’état de l’information qui était celle de Sébastien Werro au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce que Mgr Perler conjecture, en se fondant sur l’expression « et hactenus liber pergamenicus perantiquus Lausannae » 126, le premier catalogue n’est pas tiré de la chronique du Cartulaire de Lausanne, ou du moins pas directement: il est en effet impossible que Werro, prévôt du chapitre de Saint-Nicolas de Fribourg, ait eu communication du Cartulaire de Lausanne, qui se trouvait alors entre les mains des Bernois et n’était accessible à personne, à un membre du clergé fribourgeois encore moins qu’à quiconque. De fait, Werro ne cite la chronique de Conon d’Estavayer que par l’intermédiaire de Stumpf, qu’il nomme trois lignes plus bas: « Ex Stumpfio », et la mention du « Liber pergamenicus perantiquus » n’est qu’une traduction de « das alt Pergamentin buch zu Losanna » que donne Stumpf.
Les notes prises dans la chronique de Stumpf sont enrichies de quelques références à Guillimann, dont les De Rebus Helvetiorum sive Antiquitatum Libri V avaient paru en 1598, à quelques documents d’archives — très rares: Werro ne disposa sans doute que d’une infime partie des archives de l’Eglise de Lausanne antérieures à 1536. Il a pu consulter des actes du concile de Bâle, une collection d’actes réunie par son ami et condisciple Simon Gurnel 127, un ouvrage du théologien catholique anglais Thomas Stapleton (1536-1598), intitulé Verè admiranda, seu de magnitudine Romanae ecclesiae libri duo, paru en 1599, et qui mentionne (p. 46) un évêque de Lausanne du nom de Rodolphe, qui, en /211/ qualité de légat du pape Paul II, aurait ménagé une paix en 1467 entre la Pologne et l’Ordre des chevaliers teutoniques. Sébastien Werro cite encore l’édition de 1608 de l’Historia Nicolai de Saxo de Heinrich Wölflin, édition préparée par Jean Joachim Eichhorn, qui fut en relations épistolaires avec Werro: cette édition fait état, à tort, de la présence de Benoît de Montferrand lors de la translation des reliques de Nicolas de Flue 128; à propos de saint Boniface, il ajoute au témoignage de Stumpf tiré du Cartulaire celui de l’hagiographe belge Thomas de Cantimpré dans son Bonum universale de Apibus ou plus exactement des notes contenues dans l’édition de G. Colvener, parue à Douai en 1605.
Le second catalogue des évêques de Lausanne que fournit Werro remonte à un « autor quidam Lausannensis ». Le texte de cet anonyme présente les mêmes particularités et les mêmes erreurs de chronologie que la Descendance des evesques de Lausanne soit « manuscrit de Moudon », dont il a dû exister une copie à Fribourg, et que nous verrons citée par d’autres auteurs. En outre, Werro utilise l’ouvrage déjà cité de Thomas de Cantimpré, et deux Tractatus de exorcismis rédigés par le prévôt de Soleure Félix Hemmerlin, dit Malleolus (1388/9-1454), qui lui ont fourni le détail suivant: « S. Wilhelmus gravi de causa interdixit anguillis lacu Lemano; in quo hodieque nec illatae vivunt » 129. Cette légende, que l’on rattache à l’évêque Guillaume de Champvent (1273-1301), apparaît ici pour la première fois, et est à l’origine de la réputation de sainteté qui fut attribuée par la suite à ce personnage.
En général, Werro n’accepte pas sans critique tout ce qu’indiquent ses sources; ainsi, après avoir relevé dans la chronique épiscopale du XVe siècle les légendes relatives à saint Protasius, il note en marge « apocryphum », par où il se distance nettement des auteurs médiévaux qui relataient ces faits. /212/
On le voit, Sébastien Werro connaît non seulement les sources locales, que lui procure son appartenance au haut clergé de l’Eglise de Fribourg, mais encore les mentions des évêques de Lausanne contenues dans les ouvrages généraux, que sa vocation de chroniqueur universel lui a mis entre les mains. Nul doute que, s’il eût pu disposer des archives de l’évêché et du chapitre de Lausanne, il occuperait dans l’historiographie de l’Eglise de Lausanne une place aussi importante que Conon d’Estavayer. Et, comme nous le verrons plus loin, ses recherches ont été reprises et utilisées par d’autres érudits du côté catholique dans des travaux relatifs à l’Eglise de Lausanne.
La seconde partie du texte, intitulée Chronicon de episcopis Lausannensibus a derelicta ecclesia, est originale. Composé entre 1607 et 1614, ce texte de deux pages relate la dispersion du chapitre de Lausanne en 1536-1537, et l’élection des évêques de Lausanne de 1560 à 1607, soit de Claude-Louis Alardet à Jean de Watteville.
Le récit de l’incarcération, puis de l’expulsion du Chapitre provient sans doute d’un témoin oculaire. Mais, contrairement à l’avis de M. Rück, nous ne pensons pas que la source en soit le rapport fait par le chanoine Michel Barbey sur ces événements 130. Le texte de Werro présente en effet des différences importantes avec celui de Barbey. Werro mentionne une démarche faite au château de Lausanne par les chanoines pour se plaindre de ce que les promesses à eux faites par les Bernois n’étaient pas tenues, à quoi le bailli aurait répondu par des paroles flatteuses pour les circonvenir. Barbey ne fait mention ni de la démarche, ni de la réponse. Barbey parle tout au long des commissaires envoyés par le Conseil de Berne pour régler le sort des établissements ecclésiastiques. Werro n’en fait nulle mention, et attribue au bailli de Lausanne toutes les pressions exercées sur les chanoines. Puis Werro fait état de documents envoyés à Fribourg, à Payerne et en Valais par les chanoines, alors que Barbey n’en souffle mot. Werro relate aussi la résistance d’un unique chanoine, qui aurait vainement exhorté ses compagnons à ne pas céder, fait que l’on /213/ ne retrouve pas dans le texte de Barbey. En revanche, Werro ne dit rien de la traversée du Léman que fit Barbey pour aller chercher des titres qui avaient été mis en sûreté en Savoie. Werro semble donc avoir utilisé pour son récit une source qui était sans doute favorable au chapitre, mais qui n’est pas le rapport de Barbey. Le rôle excessif attribué au bailli dans le texte de Werro, qui ne concorde sur ce point ni avec le journal des commissaires bernois, ni avec la relation de Barbey, nous fait supposer que nous nous trouvons ici en face d’une tradition orale assez lointaine.
Quant aux nominations des évêques de Lausanne à partir de 1560, elles sont relatées manifestement d’après les souvenirs personnels de l’auteur. Le seul document écrit qui soit cité est la bulle de confirmation de Jean Doroz du 14 août 1600. La prédominance des sources orales et des souvenirs personnels confère au texte de Werro une certaine imprécision dans les détails.
Comme l’a fait observer Mgr Perler, l’intérêt de cette brève chronique réside d’une part dans le récit des événements de 1536-1537, qui est fait d’un autre point de vue que celui des textes bernois et vaudois, et d’autre part dans la manière dont Sébastien Werro traite le problème de l’élection et de la présentation des évêques, et dans l’importance qu’il attache à cette question. L’argumentation de Werro mène à la conclusion que ni le duc de Savoie, ni le roi de France n’ont le droit de présentation de l’évêque de Lausanne, mais qu’il doit être élu par son chapitre cathédral. Ce texte de caractère polémique rappelle par son sujet, par les circonstances de sa composition et par sa forme peu élaborée la « continuation » de la chronique des évêques de Lausanne par Conon d’Estavayer. Mais contrairement à ce dernier, Sébastien Werro ne dispose pas de tout un arsenal de chartes pour appuyer son affirmation de la liberté de l’Eglise de Lausanne vis-à-vis du duc de Savoie et du roi de France. Son argumentation repose en première ligne sur des raisonnements juridiques de valeur générale tels que: « Deinde in ordine principum praecedit episcopus ducem » 131, ou l’affirmation de l’indépendance territoriale de l’évêché par rapport au duché de Savoie, ou encore sur une jurisprudence assez récente: Werro /214/ rappelle qu’il a lui-même, en 1600, présenté au pape six candidats à l’évêché.
Mais il ignore tout de la jurisprudence plus ancienne, des circonstances du choix et de l’élection des évêques antérieurs à Claude-Louis Alardet (1560-1565). Par la dispersion du chapitre de Lausanne et le transfert de ses archives à MM. de Berne, Sébastien Werro est irrémédiablement coupé de la tradition ancienne de l’Eglise de Lausanne avec laquelle il tente de rétablir des liens. Cette absence de documents originaux constituera un handicap non seulement pour lui, mais encore pour la plupart des historiens catholiques de l’Eglise de Lausanne au cours du XVIIe siècle.
Le texte que nous venons de décrire n’a laissé que de minces vestiges dans la littérature postérieure relative à l’Eglise de Lausanne, jusqu’à sa nouvelle découverte par Mgr Perler en 1945. G. E. von Haller, sans l’avoir vu, observe que le « Catalogus episcoporum Lausannensium » de Sébastien Werro est cité par l’auteur anonyme de la Lausanna Sacra et par H. Murer dans son Helvetia sancta 132.
Mais Murer écrit simplement à la fin de son texte sur les saints du diocèse de Lausanne que Werro a composé un catalogue épiscopal 133; les renseignements qu’il en tire, s’il l’a consulté, ne sont pas originaux et se retrouvent ailleurs. Quant à l’auteur de la Lausanna sacra, il mentionne bien un texte de Werro 134, mais il ne manifeste par ailleurs aucune connaissance de la partie originale de la chronique; il ne sait rien de la liquidation des droits du Chapitre en 1536-1537, de Claude-Louis Alardet et des problèmes de présentation et d’élection de l’évêque, que Werro aborde.
Il n’en reste pas moins que plusieurs éléments des travaux de Werro, notamment ceux qui concernent les évêques du XIIIe au XVe siècle, se retrouveront dans l’historiographie fribourgeoise des évêques de Lausanne au XVIIe siècle. Dans ce sens, l’œuvre de Werro a donc contribué, sur le plan littéraire comme sur le /215/ plan des institutions ecclésiastiques, à reconstituer et à rétablir la tradition de l’Eglise de Lausanne. A cet égard, son apport a sans doute plus de poids que celui d’Antoine de Montenach, resté pratiquement inconnu jusqu’à nos jours.
Fils de Daniel de Montenach, issu d’une famille originaire du bourg de Montagny, dont plusieurs membres sont cités comme bourgeois de Fribourg dès le XIVe siècle, Antoine de Montenach est né en 1559 135. Son père et son grand-père avaient été membres du Petit Conseil de Fribourg. Lui-même fut membre du Grand Conseil en 1583, des Soixante en 1587, secret en 1589, secrétaire de la Ville en 1593, bailli de Gruyère de 1618 à 1623, banneret en 1623, et de nouveau secrétaire de la Ville en 1626. Il mourut le 28 février 1639 136. Humaniste et poète, il avait étudié dès 1575 à l’université de Fribourg-en-Brisgau, très ouverte aux bourgeois de Fribourg en Nuithonie 137: Pierre Schneuwly, Simon Gurnel, Sébastien Werro en particulier, y avaient séjourné avant lui.
Le travail sur les évêques de Lausanne dont il est ici question n’est qu’une ébauche 138. Antoine de Montenach a simplement relevé, en un mélange de latin et d’allemand, les noms et les actions des évêques dont il trouvait mention dans les documents conservés aux archives de Fribourg, non pas par ordre chronologique, mais dans l’ordre où il les trouvait, c’est-à-dire groupés selon les différentes séries de documents qui constituaient alors les archives de Fribourg.
Ces notes étant restées groupées selon les fonds d’archives d’où elles sont tirées, il est relativement facile d’en décrire les sources: un fonds concernant les rapports entre la communauté de Fribourg et le couvent d’Hauterive; la chronique de François /216/ Gurnel, qui est une traduction de celle de François Rudella 139 à laquelle le traducteur a ajouté, au chapitre des origines de Fribourg, une large part de la fameuse Chronique du Pays de Vaud, d’où le titre qu’elle porte de « Vieilles annotations du Pays de Vaud »: c’est de cette chronique de Gurnel, ou peut-être directement de la Chronique du Pays de Vaud, que proviennent les noms de Gundes, Martin, Alexandre et Alphonse, évêques mythiques de Lausanne; les autres documents qu’Antoine de Montenach semble avoir utilisés sont des pièces relatives à la paroisse de la ville de Fribourg, les archives de la préfecture ou du bailliage de Bulle; le nécrologe de l’abbaye de Marsens ou d’Humilimont, contenant des anniversaires fondés par les évêques Jean de Rossillon, Girard de Vuippens, Gui [de Marlagni], Amédée, Burchard, etc. Les archives de ce couvent avaient été versées aux archives de Fribourg en 1580, lors de sa sécularisation et de l’attribution de ses biens au collège Saint-Michel fondé par saint Pierre Canisius. La dernière note concernant un évêque de Lausanne: « Bosso 892 zu Solothurn zum Bischoffen gewychet » est tirée sans doute de la chronique de Stumpf. Peut-être devait-elle être suivie d’autres renseignements empruntés à la même source, mais le travail de Montenach, simple ébauche, s’interrompt ici.
La date la plus récente qui se trouve dans les notes d’Antoine de Montenach est 1614: « Joannes à Wattenwyll modernus R[everendissi]mus Anno 1614 per propriam manum et A. à Montenach convenit cum Magis[tratu] Fryb[urgensi] de praefectura predicta » [scil.: de Bulle] (p. 7). Il s’agit d’une modification de la convention conclue le 18 mars 1603 entre l’évêque de Lausanne Jean Doroz et le magistrat de Fribourg, par laquelle l’évêque abandonnait à la République le château et le bailliage de Bulle, moyennant une habitation convenable à Fribourg avec des dépendances, la dîme de Sévaz près d’Estavayer et l’incorporation du couvent de la Part-Dieu à la mense épiscopale 140. Ces modifications, contenues dans la convention du 19 septembre /217/ 1614, furent approuvées en partie par le nonce apostolique Louis Saregi, évêque d’Adria, en date du 29 mars 1615: l’union de la Part-Dieu à la mense épiscopale n’était pas approuvée par le Saint-Siège, tandis que la maison et le jardin dus à l’évêque étaient remplacés par une rente de 200 écus. Antoine de Montenach avait représenté l’Etat de Fribourg en tant que secrétaire d’Etat lors des deux conventions de 1603 et de 1614 141.
La rédaction de ces notes est donc postérieure à la signature de ce traité de 1614; il est possible que cette convention, par les recherches qu’elle a sans doute occasionnées dans les archives de Fribourg à propos des droits respectifs des évêques de Lausanne et de la République de Fribourg, soit même à l’origine de cette rédaction. Cette hypothèse est confirmée par la très grande abondance de notes provenant des archives de la préfecture de Bulle, qui ont dû être remises à l’Etat en même temps que le château lui-même. Nous aurions donc là une sorte de travail administratif de circonstance, comparable à celui rédigé quelque quarante ans plus tôt sur les évêques de Sion par le chanoine sédunois Pierre Branschen: les chanoines de Sion ayant dû consulter les titres de leurs archives pour établir les droits du Chapitre, il profita de l’occasion pour en tirer des dates et des précisions utiles à l’établissement du catalogue des évêques de Sion 142. C’est bien au même genre d’exercice, mais moins élaboré, non encore ordonné chronologiquement, qu’Antoine de Montenach s’est livré.
Sa liste indique, outre les évêques fictifs mentionnés dans la chronique de Gurnel et la consécration de l’évêque Boson en 892, un évêque (Burchard d’Oltingen) pour la fin du XIe siècle, cinq évêques bien attestés pour le XIIe siècle, trois pour le XIIIe, sept pour le XIVe, six bien attestés pour le XVe, plus Sébastien /218/ de Montfalcon, Jean Doroz et Jean de Watteville. Les lacunes les plus graves se situent donc dans la période ancienne (du VIe au XIe siècle), au début du XIIIe siècle et à la fin du XVIe. Mais ce qui importe plus que le nombre des évêques, c’est la qualité que donne à ces attestations la méthode appliquée par Antoine de Montenach: pour la première fois dans l’historiographie de l’Eglise de Lausanne, un auteur s’efforce de reconstituer la liste des évêques en recourant principalement à des documents d’archives. Sans doute commet-il une erreur de critique en utilisant la chronique de Gurnel de la même manière que les actes authentiques. Mais une voie scientifique n’en était pas moins tracée aux futurs historiens des évêques de Lausanne. A Fribourg cependant, cette voie ne sera suivie que timidement, et seulement à partir du XVIIIe siècle.
En effet, le travail d’Antoine de Montenach reste tout à fait isolé. Non seulement il est presque entièrement coupé de l’historiographie antérieure et notamment des travaux de Sébastien Werro — lequel, il est vrai, œuvrait dans un autre milieu à des fins tout à fait opposées — mais encore il est resté totalement inconnu de tous les historiens ultérieurs de l’Eglise de Lausanne.
* * *
L’historiographie des évêques de Lausanne au XVIe siècle contraste par sa pauvreté avec le développement et le renouvellement que subit l’historiographie en Europe sous l’influence de l’humanisme et de la Réformation. La chronique de Stumpf a pour ainsi dire « sauvé », pour les historiens des deux siècles suivants, la matière contenue dans le Cartulaire de Lausanne. Elle seule a permis aux auteurs de ce temps de connaître les traditions locales relatives aux évêques des origines au XIIIe siècle. Mais la somme des informations qu’il a tirées de sources étrangères au diocèse n’est pas grande et leur mise en œuvre ne suffit pas à conférer à cette contribution une valeur scientifique exceptionnelle.
Sur le plan local, le silence des historiens s’explique suffisamment par les circonstances politiques — sinon par les mentalités, explication à laquelle il est hasardeux de recourir. De fait, c’est à deux personnalités fribourgeoises, particulièrement bien placées /219/ pour s’intéresser à ces questions, qu’il a été donné de reconstituer la tradition et de renouer la continuité historique relative à l’Eglise de Lausanne. Mais les ébauches qu’elles ont données prouvent à l’évidence le défaut de matériaux historiques et surtout l’insuffisance de l’outillage scientifique dont elles ont pu disposer./220/
TROISIÈME PARTIE
LES DÉBUTS DE LA SCIENCE HISTORIQUE ET DE L’ÉRUDITION
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CHAPITRE VI
LE DÉVELOPPEMENT DE L’ÉRUDITION ECCLÉSIASTIQUE
L’ÉVÊCHÉ DE LAUSANNE DANS LES HISTOIRES NATIONALES ET RÉGIONALES DU XVIIe SIÈCLE
Le milieu du XVIIe siècle est sans doute l’époque la plus féconde pour l’objet de nos études, puisque l’évêché de Lausanne a suscité plusieurs travaux fondamentaux et de caractère très varié: les uns, brèves mises au point, ou états de la question, ne sont que de courts chapitres, parus dans le cadre d’histoires générales de l’Eglise, ou dans des recueils d’histoire des évêchés. D’autres, dont les auteurs ont certainement été stimulés par ces entreprises plus générales, ont été rédigés par l’évêque du diocèse ou dans son voisinage immédiat, pour rétablir et fixer définitivement la tradition historique et raffermir ainsi l’autorité épiscopale dans les parties du diocèse restées catholiques. D’autres enfin, qui n’ont pas peu contribué à augmenter les connaissances relatives aux évêques, sont le fruit de la curiosité des fonctionnaires lausannois ou bernois; fondés en grande partie sur des documents originaux, ces travaux ont ouvert la voie aux études plus approfondies de Ruchat, des historiens bernois du XVIIIe siècle, et même aux publications scientifiques des XIXe et XXe siècles.
Cette floraison d’ouvrages relatifs au passé de l’Eglise de Lausanne coïncide avec un développement général de l’historiographie ecclésiastique locale. Un peu partout en France, des chercheurs et des curieux fouillent les archives diocésaines et monastiques avec une ardeur renouvelée et rédigent des histoires épiscopales qui font bonne figure à côté des ouvrages d’histoire provinciale paraissant à la même époque. On a voulu voir deux raisons, ou tout au moins deux stimulants à ce renouveau des études historiques sur le plan local au XVIIe siècle: premièrement l’Assemblée générale du Clergé de France de 1615, qui aurait incité les évêques à rechercher leurs droits et privilèges dans les archives et à les faire valoir. Deuxièmement, les attaques lancées en 1641 par Jean de Launoy contre les prétentions de certains /224/ évêchés de France à des origines apostoliques. La défense de ces traditions suscita de nombreuses dissertations érudites sur les commencements des évêchés. D’un autre côté, l’argumentation de Jean de Launoy poussa quelques auteurs locaux à considérer leurs traditions d’un œil plus critique et stimula des études historiques plus proprement scientifiques que par le passé 1.
Mais un mouvement de fond aussi important que celui-ci doit avoir d’autres causes que ces phénomènes, somme toute assez occasionnels, et correspondre à une évolution plus générale des études historiques à l’époque qui nous intéresse. Or, le XVIIe siècle est considéré par plus d’un auteur moderne comme un temps de décadence de l’historiographie, qui a épuisé les ressources de l’humanisme 2, ou même comme une période creuse, qui ne se signale par aucune production originale ou nouvelle par rapport au siècle précédent 3. /225/
L’histoire universelle de l’Eglise semble elle aussi épuisée par les controverses du XVIe siècle. Nous avons vu qu’à l’époque de la Réforme et du Concile de Trente l’histoire avait été largement utilisée par la polémique des deux partis, et que la recherche d’arguments historiques du côté catholique et du côté réformé avait grandement contribué au développement de notre discipline 4. Mais après les Centuries de Magdebourg et les Annales du cardinal César Baronius, l’apologétique tant catholique que réformée ne produisit plus aucune œuvre historique qui fût radicalement nouvelle.
Le type d’argument utilisé par ces deux auteurs: l’étude historique des croyances antérieures, par laquelle on se propose de montrer que la partie adverse a varié et s’est écartée du dogme apostolique, ce type d’argument, donc, continua au XVIIe siècle d’alimenter la polémique et de susciter des recherches plus approfondies, surtout en ce qui concerne la patristique et l’Eglise ancienne. Cette recherche, poursuivie tant du côté catholique que du côté réformé, élargit l’horizon des historiens de l’Eglise et développa en eux le sens critique que l’on verra se manifester dans les grands ouvrages publiés à la fin du XVIIe et surtout au cours du XVIIIe siècle, en Allemagne et en Angleterre. Parmi les créateurs de ce nouvel esprit, il faut mentionner surtout des héritiers de l’humanisme tels qu’Isaac Casaubon (1559-1617), ou Georges Calixt (1586-1656, professeur de théologie à Helmstedt), qui voient les critères de la vérité dans une étude approfondie non seulement de l’Ecriture sainte et des écrits patristiques, mais encore de l’histoire profane et des éléments de la pensée antique qui ont pu influencer l’Eglise chrétienne 5. Du côté de la Réforme française, des hommes tels qu’André Rivet (1572-1651) et Jean Daillé (1594-1670, ministre à Saumur et à Charenton), font progresser la compréhension proprement historique de la différence entre les époques, et de l’évolution des mentalités, des idées et même des dogmes 6. /226/
Dans l’historiographie ecclésiastique catholique, ce sont évidemment les Annales ecclesiastici du cardinal César Baronius qui donnent le ton. On a vu que le propos de cet auteur était d’opposer aux Centuriateurs de Magdebourg et aux historiens protestants en général, un récit détaillé, année après année, de l’histoire de l’Eglise et de la Papauté. Ce récit devait montrer que l’Eglise romaine était bien la monarchie visible instituée par le Christ et qu’elle était constamment restée conforme à cette institution 7. Baronius, et les historiens qui l’ont suivi sur ce terrain, admettaient donc implicitement, avec une confiance qui peut nous étonner, qu’en scrutant assez attentivement les textes historiques, on découvrirait la vérité, et on prouverait que cette vérité était conforme au dogme et à la tradition catholiques.
Cette idée est à la base de toute l’historiographie ecclésiastique catholique du XVIIe siècle. Le principe qui préside à l’ouvrage de Baronius a puissamment contribué à conférer aux travaux de cette époque un caractère scientifique. Les continuations des Annales ecclesiastici, particulièrement celle d’Abraham Bzovius (1567-1637), en découlent. Les ouvrages de pure érudition en sont tout naturellement inspirés, qu’il s’agisse d’entreprises collectives comme les Acta Sanctorum, les éditions de Conciles ou les travaux de la congrégation de Saint-Maur, ou que l’on envisage des travailleurs isolés tels que Miraeus (Aubert Le Mire, 1573-1640), continuateur de la Chronique d’Eusèbe, et auteur de travaux importants de géographie ecclésiastique, le jésuite Denys Petau (1583-1652), neveu du célèbre humaniste, éditeur de textes patristiques et spécialiste de la chronologie, les oratoriens Jean Morin (1591-1659) et Louis Thomassin (1619-1695), tous deux historiens du dogme et de la discipline ecclésiastique, etc.
On voit donc que si le XVIIe siècle commençant ne produit plus de travaux importants ou nouveaux sur le plan littéraire et théologique, l’activité qui a débuté au XVIe siècle continue dans une autre direction; elle aboutira, à la fin du XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, au développement d’une discipline /227/ nouvelle, l’histoire de l’Eglise considérée comme recherche scientifique 8.
Mais ce mouvement, tout embryonnaire au début du XVIIe siècle, ne se manifeste pas seulement dans le domaine ecclésiastique, il touche peu ou prou toutes les études historiques 9. Ces dernières bénéficient d’abord de l’essor donné à la critique et à l’ecdotique des textes de l’Antiquité par les grands humanistes du XVIe siècle, Joseph-Juste Scaliger, Isaac Casaubon, Juste Lipse et par une foule d’autres érudits de moyenne grandeur 10. En outre, la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle sont dominés par quelques grands juristes, qui donnent un élan décisif à l’étude des antiquités nationales: Jean Bodin (1520-1596), théoricien de l’histoire 11; Estienne Pasquier (1529-1615), compilateur des Recherches de la France; la dynastie des Godefroy: Denis Ier (1549-1621) et son fils Jacques (1587-1652), éditeur du Code de Théodose; l’Anglais John Selden (1584-1654), également collectionneur de manuscrits, orientaliste et « antiquaire » au sens le plus large du terme; le polygraphe allemand Hermann Conring (1606-1681), professeur à Helmstedt, auteur du premier traité de diplomatique 12.
D’autres savants se consacrent à l’étude des antiquités nationales et à la publication de chartes et de chroniques /228/ médiévales, continuant la tradition inaugurée en Allemagne par les Pistorius, Marquard Freher, Melchior Goldast, en France par les Pierre Pithou et Jacques Bongars 13. Ici, il faut nommer les bibliothécaires Jacques Dupuy (1586-1656) et surtout son frère aîné Pierre (1582-1651), garde de la bibliothèque et des chartes du roi, qui a classé le « Trésor des Chartes » de France; André Du Chesne (1584-1640), historiographe du Roi, qui entreprit notamment une collection des sources narratives de l’histoire de France intitulée Historiae Francorum scriptores coaetanei (dès 1636) qui devait compter 24 volumes; Adrien Valois († 1692), éditeur de la Notitia Galliarum et fondateur de la géographie historique; l’Anglais William Dugdale (1605-1686), auteur d’un Monasticon Anglicanum, etc. 14.
Ces auteurs travaillent isolément; sans doute communiquent-ils entre eux par l’intermédiaire de leurs œuvres imprimées, et des correspondances érudites dont l’exemple et le modèle ont été fournis par les humanistes du XVe siècle. Mais les livres sont chers, et les postes sont lentes et coûteuses. D’autre part, le seul groupement qui, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, poursuive des recherches historiques de manière systématique est la Compagnie de Jésus. Encore celle-ci s’efforce-t-elle sagement de confier les travaux aux membres de l’Ordre selon leurs capacités et leurs goûts 15. Même les Acta Sanctorum des Bollandistes, que l’on considère à juste titre comme la première entreprise collective après les Centuries de Magdebourg, émanaient à l’origine d’un homme seul, le jésuite Heribert Rosweyde; et si celui-ci comptait utiliser ses correspondances avec le monde savant, il croyait cependant pouvoir venir à bout de cette tâche sans constituer une véritable équipe 16.
A cette époque de travail individuel, les progrès de la science historique sont donc encore lents et dispersés. Ils ne sont pas /229/ favorisés par l’enseignement de l’histoire dans les universités, qui obéit toujours dans une large mesure, et jusqu’au troisième quart du XVIIe siècle, à la conception théologique et littéraire qui lui avait été inspirée par la Réforme luthérienne et particulièrement par Mélanchthon 17. Il faudra attendre la fin du siècle, et surtout le XVIIIe, pour que les universités allemandes réalisent leur vocation scientifique, en premier lieu par l’enseignement du droit historique, puis de l’histoire ecclésiastique scientifique, pratiqué d’abord dans les cercles catholiques 18. Quant aux collèges, la manière dont on y conçoit l’enseignement de l’histoire ne peut conduire qu’à l’amateurisme. Les Jésuites, en particulier, n’y voient qu’un appoint, qui doit être réservé aux moments de loisir, et tend seulement à faire saisir la vanité et le caractère éphémère des choses de ce monde 19.
Plus que l’enseignement, une condition était nécessaire à l’établissement d’une histoire véritablement scientifique et au progrès de la critique des textes: cette évolution n’était possible que si l’on mettait à la disposition des historiens des textes plus nombreux, dans des éditions meilleures et plus critiques que par le passé. Ce renouvellement de l’ecdotique exigeait une large ouverture des bibliothèques et des archives.
Les bibliothèques de ce temps étaient généralement ouvertes aux savants qui avaient les moyens financiers et le loisir de s’y rendre. Certains érudits patients et fortunés se constituaient en outre d’importantes collections privées.
Mais il n’en va pas de même pour les archives. On enregistre sans doute de grands progrès dans ce domaine dès le XVIe siècle, mais l’histoire n’en bénéficie que très occasionnellement. Le XVIe siècle est une époque de renforcement de la puissance étatique, et par là même voit les administrations publiques exercer une emprise nouvelle sur les citoyens. Ce phénomène ne peut se concevoir sans une nouvelle organisation de l’Etat: c’est pourquoi, /230/ dans la plupart des Etats européens, les archives privées ou semi-privées des princes et des seigneuries se transforment en archives d’Etat 20, nouvel instrument de gouvernement à l’usage exclusif de l’autorité et des fonctionnaires. Ces archives sont dites « publiques » dans le sens qu’elles appartiennent à la puissance publique, mais en principe elles ne peuvent être mises à la disposition des érudits et des historiens sans une permission expresse du souverain ou de son représentant. C’est pourquoi elles ne rendirent pas d’abord à la science historique tous les services que l’on aurait pu attendre des nouveaux classements et des inventaires rédigés dès la fin du XVIe siècle. Au commencement, seuls les archivistes, les juristes mandatés par le souverain et les historiographes officiels en bénéficièrent.
Ainsi, au cours de la première moitié du XVIIe siècle, le développement de la science historique n’a pu s’accomplir que dans des cercles assez restreints et spécialisés d’archivistes et de bibliothécaires. Les savants durent lutter durant tout l’ancien régime pour vaincre l’isolement dans lequel ils étaient placés par les conditions matérielles de leur travail. Aussi, pour répondre à la question posée au commencement de ce chapitre, c’est seulement dans la mesure où les historiens locaux ont pu communiquer avec de véritables « centres de documentation » et surtout avec des érudits bien informés, qu’ils ont pu bénéficier des conquêtes de la critique et de la science historique.
Les ouvrages généraux d’histoire de l’Eglise ou d’histoire profane et surtout les recueils de catalogues épiscopaux ont aussi servi de véhicules à ces informations. Ainsi que nous allons le voir dans les pages qui suivent, ils n’ont pas peu contribué à faire connaître dans les milieux locaux des faits historiques qui, sans l’imprimerie, seraient restés enfouis dans des archives hermétiquement fermées.
Au XVIIe siècle, le premier en date de ces recueils qui ait contenu un catalogue des évêques de Lausanne est le Gallia christiana, publié en 1626 à Paris par l’abbé Claude Robert /231/ (1564-1637), vicaire général du diocèse de Chalon-sur-Saône 21. Pour élaborer son ouvrage, Claude Robert a bénéficié des expériences et des matériaux accumulés par les érudits qui l’ont précédé, et mis en œuvre des listes épiscopales imprimées ou manuscrites rédigées par des historiens locaux dans les cités elles-mêmes. Toutefois, pour plusieurs évêchés, parmi lesquels celui de Lausanne (qui figure aux pages 399-400 du livre), l’auteur n’a pas pu disposer des ressources locales, que ce soient la chronique de Stumpf et ses dérivés, ou les travaux de Sébastien Werro: il a été contraint de reconstituer la liste à l’aide des rares sources imprimées à son époque et de quelques travaux mentionnant ici et là des évêques de Lausanne. Ces ouvrages généraux, que l’auteur ne pouvait contrôler, ont été compilés sans discernement et sans critique. La liste ainsi obtenue est très incomplète et inexacte.
Elle a cependant été utilisée au XVIIe siècle dans deux autres ouvrages du même genre: le premier est un recueil de listes épiscopales du Piémont et des autres provinces soumises à la maison de Savoie, intitulé: S[anctae] R[omanae] E[cclesiae] cardinalium, archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Pedemontanae regionis chronologica historia... (Turin, 1645), par Francesco Agostino della Chiesa (1593-1662), évêque de Saluces et historiographe de la régente de Savoie Christine de France 22. Le catalogue des évêques de Lausanne qui y est contenu (appendice, pages 355-360) est tiré en majeure partie de celui de Claude Robert, et complété à l’aide de divers imprimés et documents de provenance savoyarde et piémontaise. Ce texte constitue le point de départ de la tradition savoyarde dans l’historiographie des /232/ évêques de Lausanne. L’auteur y affirme notamment que le droit de présentation à l’évêché de Lausanne appartient au duc de Savoie: cette prétention, souvent élevée dans les tractations politiques, apparaît ici pour la première fois dans une œuvre historique.
La seconde liste inspirée directement par le Gallia christiana de Claude Robert est contenue dans une énorme compilation en quatre volumes in folio, intitulée Germania topo-chrono-stemmatographica sacra et profana, élaborée avec ardeur, mais sans art, sans ordre et surtout sans critique par le bénédictin Gabriel Butzlin, dit Bucelinus (1599-1691), moine de Weingarten et prieur de Feldkirch dans le Vorarlberg 23. La première partie du tome I (Augsbourg, Ulm et Francfort-sur-le-Main, 1655), est intitulée Germania sacra, in qua regni amplissimi et potentissimi sacri principes archiepiscopi, episcopi, abbates, praepositi... designantur 24; elle contient (à la section 1, pages 57-58), un catalogue des évêques de Lausanne tiré du Gallia christiana de Claude Robert et combiné avec celui de Stumpf. Bucelin ne faisait donc nullement progresser la connaissance des évêques de Lausanne dans les milieux de l’érudition allemande.
Claude Robert était du reste bien conscient lui-même des imperfections de son travail. Dès 1635, il envisageait d’en donner une édition revue, corrigée et complétée à l’aide des matériaux fournis par les églises épiscopales locales 25. Mais il mourut en 1637, ayant chargé Louis de Sainte-Marthe (1571-1656) et son /233/ frère jumeau Scévole (1571-1650), historiographes du Roi de France 26, de reprendre le travail et de le terminer.
Les deux frères entreprirent la réédition du Gallia christiana sur une base plus large que Claude Robert: ils recoururent beaucoup plus systématiquement que leur devancier aux sources locales, aux documents et aux mémoires qui leur étaient fournis par les érudits, par les archivistes des églises épiscopales ou par les spécialistes de l’histoire provinciale. C’est pourquoi le travail dura beaucoup plus longtemps qu’on ne l’avait prévu. Le nouveau Gallia christiana, qui comptait quatre volumes in-folio, parut en 1656 seulement.
L’élaboration du catalogue des évêques de Lausanne (contenu au t. II, f. 626 v. - 630 r. du nouvel ouvrage), avait été confiée à un spécialiste de la patristique, de l’histoire religieuse et de l’histoire de la Franche-Comté, le jésuite Pierre-François Chifflet (1592-1682) 27. Ce dernier avait donné, quelques années auparavant, la première édition de la chronique de Marius d’Avenches, avec un bon commentaire 28. Sa contribution au Gallia christiana, relative aux évêques de Lausanne, est de la même veine: elle met en œuvre de manière critique les sources locales, soit la chronique de Stumpf et un exemplaire de la chronique du XVe siècle sur parchemin, qui lui a été communiquée de Fribourg. Ces témoignages sont complétés par les actes des anciens conciles, par des documents provenant de l’Eglise de Besançon, par le /234/ Vesontio de Jean-Jacques Chifflet, frère de Pierre-François, publié à Lyon en 1618, et par l’ouvrage de Francesco Agostino della Chiesa. Malgré quelques erreurs inévitables dans les conditions où travaillait Chifflet, le catalogue des évêques de Lausanne contenu dans le Gallia christiana de 1656 est le travail le plus approfondi et le plus critique qui ait été publié durant ce siècle sur ce sujet du côté catholique.
Dans les cantons suisses, les conditions du travail historique ne diffèrent pas beaucoup de celles que l’on rencontre dans les autres pays d’Europe occidentale 29. Si la méfiance et même les oppositions très vives entre ville et campagne, entre maîtres et sujets, et surtout entre catholiques et protestants entravent la publication des livres d’histoire politique et religieuse, en revanche la méthodologie et les sciences auxiliaires de l’histoire se développent rapidement. Il n’est que de citer le manuel bibliographique intitulé Methodus legendi historias helveticas publié en 1654 par le Zurichois Johann Heinrich Hottinger. La carrière brève, mais féconde, de ce prodigieux érudit montre de quelle manière s’unissent dans le même homme la connaissance des sciences auxiliaires (bibliographie), le goût du document original (collection d’autographes des Réformateurs), la largeur de vues en histoire ecclésiastique (publication de l’Historia ecclesiastica novi Testamenti, 9 volumes, Hanovre, 1655-1667) et la précision du détail en histoire locale (dans le Speculum Helvetico-Tigurinum, paru en 1665) 30.
Du côté catholique aussi, spécialement dans les grandes abbayes bénédictines de Saint-Gall, d’Einsiedeln, de Muri et de Wettingen, des érudits sont à l’œuvre, qui, publiant des documents d’archives, accumulant des matériaux historiques, préparent le fameux Aevum diplomaticum, l’âge d’or de Mabillon et de ses successeurs 31. Entre les chercheurs locaux et leurs confrères de l’étranger, entre les laïques et les ecclésiastiques, les séculiers /235/ et les réguliers, l’information historique circule autant par l’intermédiaire d’énormes compilations que par les correspondances érudites.
Parmi les compilations historiques, les premiers essais d’Helvetia sacra et les travaux analogues ont contribué à accroître et à répandre les connaissances relatives à l’Eglise de Lausanne. Par eux, comme par les Gallia christiana ou la Germania topo-chrono-stemmatographica de Bucelin, des historiens qui n’avaient pas accès aux archives de Berne ont pu obtenir des informations historiques sur le diocèse de Lausanne et du matériel de comparaison concernant les autres évêchés.
En 1598 déjà, le Fribourgeois François Guillimann (1568 environ-1612), l’un des historiens les plus distingués de son temps 32, avait donné, dans le livre I de son De Rebus Helvetiorum sive antiquitatum (p. 135-142), une histoire des saints ermites qui avaient évangélisé la Suisse, et une liste des premiers évêques des diocèses suisses. Il y faisait mention en particulier de saint Béat, disciple de l’apôtre Pierre, comme premier évangélisateur de la Suisse, conférant ainsi aux églises de Suisse des origines apostoliques. Dans ses Habsburgiaca sive de antiqua et vera origine Domus Austriae, parus en 1605 (liv. II, chap. 2), il faisait même de saint Béat un premier évêque de Vindonissa 33. Ses ouvrages contribuèrent pour beaucoup à répandre cette légende dans les milieux érudits et à donner par là ses « lettres d’ancienneté » au catholicisme suisse.
Mais un autre ouvrage a fait connaître dans un public beaucoup plus large l’histoire ecclésiastique de la Suisse: le recueil /236/ hagiographique intitulé Helvetia sancta, rédigé par le chartreux Heinrich Murer (1588-1638), moine d’Ittingen, publié à titre posthume à Lucerne en 1648 34. Dans ce volume de vulgarisation édifiante, enrichi de gravures allégoriques et pieuses, Heinrich Murer racontait les vies des saints de la Suisse, les unes ordonnées chronologiquement, les autres regroupées par diocèse ou par abbaye. Le chapitre consacré aux saints évêques de Lausanne (p. 188-193) contient les biographies de Protasius, Marinus (pour Marius), Henri, Amédée, saint Boniface de Bruxelles et Guillaume de Champvent. L’auteur y a mis en œuvre son Theatrum ecclesiasticum Helvetiorum, vaste compilation historique sur les évêchés et les monastères suisses, dont la partie relative au diocèse de Lausanne est malheureusement perdue. Mais on retrouve dans le texte de Murer des traces de la chronique de Stumpf, des traditions réunies à Fribourg par Sébastien Werro, et enfin du Fasciculus Sanctorum ordinis cisterciensis de Chrysostome Henriquez (Bruxelles, 1623), dans la vie de Boniface de Bruxelles.
Signalons encore une sorte d’encyclopédie historique soleuroise intitulée Der klein Solothurner allgemeine Schaw-Platz historischer geist- auch weltlicher vornembsten Geschichten und Händlen publiée en 1666 par le magistrat Franz Haffner (1609-1671) 35. Le catalogue des évêques de Lausanne qui s’y trouve (Ire partie, p. 187-190), comme faisant partie du bagage historique que doit posséder tout bon Soleurois, est entièrement tiré de la Germania topo-chrono-stemmatographica sacra et profana de Gabriel Bucelin. Il n’apporte donc à la connaissance du sujet rien de plus que les travaux de Stumpf et de Claude Robert.
Parmi les histoires ecclésiastiques suisses parues au XVIIe siècle, il faut mentionner enfin le Historisch-Theologischer Grundriss /237/ de Caspar Lang (1692). La contribution de cet auteur à la connaissance des évêques de Lausanne sera examinée plus loin, avec les travaux issus de l’apologétique catholique et fribourgeoise.
Le XVIIe siècle est donc jalonné par une série d’ouvrages généraux d’histoire ou de géographie ecclésiastique et politique, dont le but est d’informer le lecteur non prévenu sur le passé de diverses églises locales. Le programme de ces travaux est trop vaste pour que l’on puisse en attendre des contributions vraiment originales et approfondies sur chaque évêché. Les seuls qui soient solidement fondés sur la tradition locale et sur les apports de l’histoire générale sont ceux de Heinrich Murer, dans l’Helvetia sancta, et de Pierre-François Chifflet, dans la deuxième édition du Gallia christiana. Mais de ces auteurs, le premier ne se préoccupe que d’édification morale et religieuse, et il manque au second la possibilité de vérifier sur des documents authentiques les deux listes locales dont il dispose. Seul le recours aux anciennes archives ecclésiastiques du Pays de Vaud pouvait permettre de dépasser ce stade. C’est donc aux historiens réformés, bernois et lausannois, qu’il appartiendra de donner à l’historiographie des évêques de Lausanne ses premiers fondements scientifiques. /238/
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CHAPITRE VII
LA CONTRIBUTION DES AUTEURS BERNOIS ET LAUSANNOIS A L’HISTORIOGRAPHIE ÉPISCOPALE DE LAUSANNE
Toute la production historiographique du XVIIe siècle bernois montre que, dans la ville des Zähringen comme dans les autres républiques suisses, la rédaction et la publication de travaux historiques est considérée comme un acte de gouvernement et de propagande politique 1. L’ouvrage qui domine l’historiographie bernoise de cette période est en effet la chronique officielle de Michael Stettler, dont on recense trois versions: une première rédaction en trois volumes, qui fut présentée au Conseil le 22 décembre 1614; une seconde en dix somptueux volumes, dédiée au Conseil le 14 avril 1623; et enfin un texte imprimé, fortement réduit, paru de 1626 à 1631 en trois livraisons intitulées Gründliche Beschreibung Nüchtländischer Geschichten, puis Chronikon oder Gründliche Beschreibung der denckwürdigsten Sachen und thaten, welche in den helvetischen landen ... von Erbauung an der Stadt Bern in Nüchtland... biss in das 1627 Jahr... verloffen, et finalement Schweitzer-Chronic, das ist, Gründliche und Wahrhafte Beschreibung der fürnehmsten Jahresgeschichten, welche sich bey löblicher Eydgnossschaft... verloffen. Comme dans ses drames patriotiques écrits quelques années plus tôt, l’auteur y exprimait son attachement à la République de Berne, sa confiance dans la sagesse d’un gouvernement paternel, et surtout sa conviction que le patriciat bernois exerce une souveraineté absolue et de droit divin. Malgré le titre, qui laisse supposer une histoire de la Confédération, c’est bien une histoire de Berne élargie qu’a /240/ composée Stettler. Par là, le gouvernement bernois occupe une place centrale non seulement dans la République, mais encore dans l’« Uchtland » ou la Petite-Bourgogne, et même au sein de la Confédération suisse.
Au chapitre des travaux historiques exprimant la conscience politique et patriotique bernoise au XVIIe siècle, il faut encore mentionner les « Regions- » et les « Regimentsbücher » 2. Les premiers, qui sont des topographies historiques, énumèrent et décrivent les différents territoires et villes qui se trouvent dans la sujétion de Berne. Le plus ancien d’entre eux, qui en a fourni le modèle, est la Berner Topographie attribuée au médecin officiel Thomas Schöpf, datée de 1577 et accompagnée d’une carte. Les Regimentsbücher, qui se combinent très souvent avec des topographies historiques, sont des recueils consacrés plus particulièrement au gouvernement, dont ils décrivent les institutions et les magistratures, et énumèrent tous les représentants en de somptueuses listes ornées d’armoiries et enrichies de détails généalogiques. Le plus célèbre est celui de Jacob Bucher, secrétaire d’Etat en 1615, volume intitulé Theatrum rei publicae Bernensis, imité, copié ou simplement continué dans d’innombrables recueils du même type. Mais l’exemple le plus accompli en est le Bernisches Staatsbuch de Samuel Kirchberger (1655-1718) et Isaac Steiger (1669-1749), en six volumes 3. C’est aussi du XVIIe siècle que datent les premiers armoriaux, notamment ceux d’Antoine de Graffenried, seigneur de Worb (1639-1730), qui fut collaborateur de Bucelin, et surtout celui de Wilhelm Stettler (1643-1708). Tous ces ouvrages, établis sur une base très large, parfois richement enluminés dans un style baroque, expriment la fierté d’un gouvernement sûr de son droit divin, la reconnaissance à l’égard du Très-Haut qui a permis les accroissements territoriaux de la République, et surtout l’orgueil d’une /241/ classe aristocratique qui justifie son autorité par les succès politiques qu’elle a remportés.
Ces travaux historiques ont tous été élaborés et rédigés par des membres du gouvernement et de l’administration. La censure qui s’exerce sur eux ne peut être considérée de la même manière que la censure des imprimés, mise sur pied à l’époque de la Réforme; cette dernière, qui est une véritable institution, vise essentiellement les ouvrages de religion, occasionnellement les pasquinades politiques, et exerce son contrôle avant tout sur les imprimeries et sur le commerce de la librairie; c’est à la fin du XVIIe siècle qu’elle se donnera des structures et une organisation bien définies, pour lutter avant tout contre le piétisme, l’athéisme et les idées cartésiennes 4. Quant aux travaux historiques, ils sont sans doute censurés au moment de leur impression; c’est pourquoi on n’en voit paraître qu’un très petit nombre. Mais avant même la publication, c’est leur élaboration qui est contrôlée. C’est ainsi que le gouvernement bernois a censuré, en 1480, la chronique officielle de Diebold Schilling, qui n’était cependant pas destinée à l’impression 5.
La conception même du métier d’historien est donc en jeu. Un livre d’histoire nationale est par définition un manifeste politique. En le publiant, ou en permettant son impression, un gouvernement expose ses droits et sa politique sur une scène de théâtre. Les exigences sont très élevées: l’historien doit éviter de froisser les susceptibilités des gouvernements amis ou ennemis, de créer des incidents diplomatiques, de révéler des secrets d’Etat, de dévoiler des faits qui déshonorent son gouvernement ou qui seraient de nature à inquiéter les sujets, de discuter les droits ou les prétentions de la République, de compromettre des particuliers ou même de porter atteinte à leur mémoire. Ce sont là des soucis d’ordre politique et gouvernemental, et non pas littéraires ou scientifiques. Pour concilier les exigences de l’histoire et de la politique, il fallait donc avoir un très grand talent, ou se résoudre à n’être pas imprimé, ou écrire des médiocrités, /242/ ou encore choisir de glorifier la République dans de somptueux armoriaux ou travaux de topographie historique.
Deux autres facteurs contribuent à réserver la pratique de l’histoire aux cercles gouvernementaux: la forme de l’enseignement, et surtout l’état de la documentation devant servir de base aux travaux historiques.
On a vu plus haut que l’Académie, fondée à Lausanne en 1537 aux fins de pourvoir le Pays de Vaud de ministres du nouveau culte, n’attribuait pas à l’histoire plus d’importance que les autres académies du temps, et n’avait pas même consacré à cette discipline une heure d’enseignement spécial. Il en va de même à l’Académie de Berne. Tout au plus certains professeurs pratiquent-ils l’histoire à titre privé: ainsi le professeur de grec Aemilius Portus (qui enseigna à Lausanne de 1581 à 1592) a publié une traduction avec notes des Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse; au moment où il quitte Lausanne, il a en chantier un Thucydide. Jean de Serres, l’historien des guerres de religion, est principal du Collège durant six ans 6.
Au XVIIe siècle, la situation de l’histoire ne s’améliore que très lentement. Au début du siècle, son rôle tend même à s’amenuiser encore. Une enquête faite en 1615 dans les deux Académies avait constaté le niveau déplorable de l’enseignement, et le relâchement moral des professeurs et des étudiants. Le nouveau règlement publié en 1616 pour les deux Académies y mit bon ordre, malgré quelques résistances des pasteurs bernois et des professeurs lausannois 7. Mais il supprimait dans le « pensum » du professeur de grec les lectures des auteurs classiques, ce qui ôtait à l’enseignement des lettres sa profondeur historique. Sur ce point, on ne remarque pas de modification jusqu’à la fin du XVIIe siècle, qu’il s’agisse du règlement de 1640 pour Lausanne 8, ou de la révision de 1676 dans le cas de Berne 9. /243/
L’histoire ecclésiastique devait cependant avoir sa place dans ces Académies, à titre de science auxiliaire de la théologie, et cela bien qu’elle n’ait pas eu de professeur titulaire avant le XVIIIe siècle. La polémique antiromaine, qui ne peut se concevoir sans quelques arguments historiques, était en effet ardemment pratiquée, au moins à Lausanne, dans les thèses que les professeurs donnaient à disputer à leurs élèves. C’est ainsi que l’on voit l’un de nos futurs historiens, Jean-Baptiste Plantin, s’occuper d’ecclésiologie sous la direction du professeur Marc de Saussure, et disputer en 1648 une dissertation de ce dernier intitulée De commenticio Ecclesiae visibilis capite 10.
L’histoire civile, ou plus probablement l’histoire universelle, fait son apparition à l’Académie de Lausanne en 1629, avec l’enseignement extraordinaire d’histoire et d’éloquence confié à Jérémias Wild, un ancien pasteur d’Augsbourg réfugié sur les terres de LL.EE. 11. Cette chaire fut supprimée en 1636, à la mort du titulaire. Mais on n’a pas de témoignage sur cet enseignement, qui devait être de type littéraire et moral, et porter avant tout sur l’histoire universelle 12.
Ce timide essai ne sera repris que quarante ans plus tard, et très modestement 13. A Lausanne comme à Berne, l’intérêt pour l’histoire ne procède pas de l’école. Les historiens dont nous allons parler se sont formés dans d’autres conditions. Pour ces hommes, appartenant au gouvernement bernois ou à l’administration du Pays de Vaud, tant sur le plan ecclésiastique que laïque, le goût de l’histoire prend sa source dans le patriotisme et dans l’exercice de responsabilités administratives. La technique se forme et s’affine au contact des documents d’archives que l’on utilise pour traiter des affaires de droit. Ainsi, comme on va le voir à propos des travaux de Michael Stettler, de Samuel Gaudard /244/ et d’Emmanuel Herrmann en particulier, la rédaction de chroniques et de topographies historiques est inséparable de la mise en ordre des archives bernoises au cours du XVIIe siècle.
C’est en effet à cette époque que furent classées et inventoriées la majeure partie des archives concernant les biens ecclésiastiques du Pays de Vaud confisqués en 1536-1537. Sans parler d’un inventaire de 1596 environ, mentionnant les pièces les plus importantes de la partie romande 14, il faut signaler ici un inventaire rédigé en allemand, en quatorze volumes reliés parchemin 15, élaboré sous les commissariats de l’historien Michael Stettler (1629-1642), d’Emmanuel Herrmann (1642-1658) et de Samuel Gaudard (1658-1673); ce dernier avait déjà accompli une énorme besogne depuis sa nomination comme archiviste en 1655, inventorié plus de 2600 lettres en parchemin et autres actes et mis de côté environ 4300 pièces 16 qui allèrent grossir la collection des Unnütze Papiere des Archives de Berne.
D’autre part, les titres et droits relatifs au bailliage de Lausanne, qui provenaient de l’ancienne église cathédrale, étaient demeurés au château Saint-Maire, siège du bailli; leur classement fut confié en 1652 au lieutenant baillival Jean-François Gaudard 17 et au secrétaire substitué François Guibaud 18. Ce travail semble avoir duré jusqu’en 1658 19. /245/
Les matériaux nécessaires à l’élaboration sur une base scientifique d’une nouvelle histoire des évêques de Lausanne étaient donc classés et utilisables en partie. Mais il va sans dire que ces archives, instrument de gouvernement et d’administration, étaient en principe fermées à tout ce qui n’était pas magistrat ou fonctionnaire, et a fortiori aux historiens étrangers ou catholiques.
Quelques informations historiques, parfois même des documents, ont cependant filtré hors des archives de Berne, grâce aux relations personnelles qu’entretenaient les commissaires généraux avec des érudits, sujets bernois ou archivistes d’autres cantons. Nous verrons par exemple Emmanuel Herrmann échanger des indications de toutes sortes et des copies de chartes avec deux habitants de Vevey, André de Joffrey, lieutenant baillival 20, et Jean-Daniel de Blonay, baron du Châtelard 21. Ces derniers, qui étaient d’ailleurs parents, ont rédigé en 1660 un armorial et une histoire de Vevey où ils citent plusieurs documents provenant des archives du commissariat romand, notamment le Cartulaire de Lausanne 22. Or, comme nous l’avons dit plus haut, les papiers de famille de Joffrey contiennent plusieurs extraits du Cartulaire de Lausanne, qui avait été prêté à André de Joffrey par Emmanuel Herrmann 23. Ce dernier ne pouvait faire mieux pour Joffrey, qui était d’ailleurs bourgeois de Berne, et dont il avait signé le contrat de mariage avec Jeanne de Graffenried le 13 août 1652 24. De son côté, le commissaire général bernois cite dans ses travaux des pièces conservées dans les archives de la ville de Vevey, et des documents appartenant /246/ au baron du Châtelard 25. Herrmann communiquera aussi des documents historiques à Jehan Pasche, bourgeois de Morges, qui lui dédiera un de ses armoriaux 26. On le verra également, comme d’ailleurs son collègue et successeur Samuel Gaudard, fournir des renseignements et des matériaux à l’historien lausannois Jean-Baptiste Plantin, qui avait été à Lausanne le condisciple de Gaudard 27.
Mais ces relations savantes vont plus loin que les frontières bernoises. Herrmann cite dans ses œuvres les « receuils du Sr. Stängli, chancellier de son Altesse de Longueville » 28. Jérémie-Jacques Stenglin, d’Augsbourg, fut nommé par Henri II de Longueville chancelier de la principauté de Neuchâtel et conseiller d’Etat en 1648. Il le resta jusqu’en 1654, année de son retour à Augsbourg 29. On lui doit le premier inventaire des archives de Neuchâtel, en onze cahiers 30, et une Brieve Description des deux Comtés de Neufchatel et Valangin en Suisse..., composée en 1652 31, dont Jean-Baptiste Plantin cite de longs extraits, à lui communiqués par Emmanuel Herrmann 32.
Par l’intermédiaire d’un nommé « Ch. Soffrey », sans doute d’origine savoyarde, Herrmann obtiendra aussi des renseignements sur l’évêque Jean Doroz fournis par un certain dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste, feuillant savoyard 33 que nous verrons correspondre avec Samuel Guichenon et avec l’évêque de Lausanne Jean-Baptiste de Strambino 34.
Enfin le commissaire général échangeait des informations et des matériaux avec un magistrat genevois, Bernard de Budé /247/ de Verace 35. Celui-ci, orienté surtout vers l’héraldique et la généalogie, correspondit durant plusieurs années avec l’historiographe de la maison de Savoie, Samuel Guichenon, et lui transmit des matériaux historiques de toutes sortes 36, qu’il avait obtenus en partie de la complaisance du jurisconsulte et historien Jacques Godefroy, membre du Petit Conseil et secrétaire d’Etat 37. Par Bernard de Budé, Herrmann aurait donc pu avoir des relations érudites avec Guichenon et Godefroy, et par là avec d’autres érudits savoyards et français de quelque renommée: Pierre-François Chifflet et ses parents, Francesco Agostino della Chiesa, évêque de Saluces, Charles-Auguste de Sales, évêque de Genève, les frères de Sainte-Marthe, etc. Mais il n’y a pas, à notre connaissance, de traces de semblables rapports dans les œuvres de Guichenon, de Herrmann ou de tout autre de ces personnages. Les difficultés politiques entre Berne et la Savoie au cours du XVIIe siècle, ainsi que la prudence imposée aux archivistes et aux historiographes officiels dans les bella diplomatica de ce temps, contribuent certainement à expliquer l’absence presque totale de communications entre ces milieux.
On sait d’autre part qu’il y eut des contacts secrets entre le commissaire général Samuel Gaudard et des ecclésiastiques /248/ fribourgeois tels que le chanoine Henri Fuchs 38, et que ces relations éveillèrent la méfiance du gouvernement bernois. Ces relations furent-elles de caractère exclusivement politique, ou les deux hommes échangèrent-ils également des documents et des informations historiques ? Il n’en subsiste pas de traces dans les œuvres des deux historiens. En revanche, on verra plus loin que l’évêque Jean-Baptiste de Strambino a échangé des informations historiques sur le diocèse avec des réformés; s’il n’a pas correspondu directement avec des archivistes bernois, son grand travail sur les évêques de Lausanne contient du moins des renseignements provenant des textes de Herrmann et de Gaudard, qui lui ont probablement été transmis par des érudits lausannois 39.
C’est ainsi que malgré la censure et les tensions politiques et confessionnelles, les conditions du travail historique s’améliorent peu à peu dans le pays de LL. EE. de Berne. L’enseignement de l’histoire se développe, surtout en vue du droit civil; les archives s’organisent, et leur connaissance se répand peu à peu au dehors; l’information scientifique circule, quoique malaisément, grâce aux correspondances entre érudits locaux. Les conditions sont donc remplies pour un renouvellement de l’historiographie épiscopale de Lausanne.
Section 1
Emmanuel Herrmann et ses « Antiquitez du Pays de Vaud »
Emmanuel Herrmann, fils de Joseph et d’Adélaïde Centlivres, serait né en 1608 40. Ayant été assermenté comme notaire, il fut d’abord secrétaire de la Chambre des blés (Kornschreiber) de 1637 à 1640 41, puis secrétaire aux finances du Pays romand (Welsch-Seckelschreiber) de 1640 à 1642 42. Le 10 février 1642, il /249/ succéda à l’historien Michael Stettler dans la fonction de commissaire général au Pays de Vaud 43 et le resta jusqu’en 1658. Entré au Conseil des Deux-Cents le 3 avril 1645 44, il fut nommé bailli du Gessenay le 5 avril 1658 45, fonction qu’il remplit jusqu’en 1664 46. Il fut finalement commissaire à terrier 47, jusqu’à sa mort, entre juillet 1664 et Pâques 1665 48.
Emmanuel Herrmann est l’auteur de plusieurs travaux de topographie et d’histoire locale, restés tous manuscrits. Citons parmi eux: Kurze Beschrybung der Statt, Veste und Herrschafft Lauppen, 1656 49; Verzeichnuss sowohl aller der verstörten und abgangenen, als noch ufrecht und in wesen stehenden Stätten, Schlösseren, Burg und Vestinen, Clösteren und ander haüseren, in der Statt Bern und der benachbarten Landen und gebieten gelegen, zusamen getragen im Christmonat 1660 50; Verzeichniss und summarische erzellung aller Vogteyen und Ämbteren uff dem land einer löblichen Statt Bern gehörig, in der Ordnung wie sie selbige eintweders mit Schwert und krieg, oder durch kauff mit gelt von zeit zu zeit eroberet und an sich gebracht; und wer sie zuvor besessen habe, zusamen getragen ... im Weinmonat 1663 Jars 51; ce catalogue des bailliages bernois était destiné, ainsi que Herrmann lui-même l’indique, à un grand armorial bernois dont il ne reste que des remaniements de l’historien Anton von Graffenried, seigneur de Worb, 1639-1730, sous le titre Beschreibung der Stadt und Landschaft Bern 52; Genealogie et descendance des comtes et /250/ seigneurs de Gruere, précédée d’une liste des baillis du Gessenay, et suivie de notes annalistiques diverses sur le bailliage, de 1554 à 1664 53, conçue probablement à l’époque où Herrmann était bailli du Gessenay; Beschrybung dess Lands ober- und nider Simmenthaals und dess ersten syner gelegenheit, art und fruchtbarkeit... 54; on lui attribue en outre une collection de copies de chartes, intitulée Acta publica et privata bernensia, qui aurait été constituée entre 1640 et 1660 55.
Dans tous ces travaux, et aussi dans ses Antiquitez du Pays de Vaud, dont nous allons parler plus longuement, Emmanuel Herrmann apparaît comme un érudit ingénieux, bien informé, et curieux de l’histoire locale sous tous ses aspects, tant ecclésiastique qu’institutionnel, juridique, géographique et philologique.
Les Antiquitez du Pays de Vaud, dont le manuscrit original en deux volumes est conservé 56, constituent l’ouvrage le plus important d’Emmanuel Herrmann. Elles l’ont occupé durant presque toute sa carrière et ont fourni la base de la plupart de ses autres travaux. L’introduction de ce recueil a été rédigée à la fin de l’activité de l’auteur, après Pâques 1664. Herrmann y raconte la genèse des Antiquitez du Pays de Vaud et indique ses intentions. Au cours de sa carrière, où il exerça successivement les fonctions de substitut à la Chancellerie, de secrétaire aux finances et au tribunal des appellations du Pays romand, de commissaire général, de bailli du Gessenay et de commissaire à terrier, de nombreuses pièces d’archives lui sont passées entre les mains et lui ont donné l’idée de réunir en un corps de volume tous les renseignements qu’elles contenaient sur les villes, bourgs, châteaux, seigneuries, couvents et autres établissements ecclésiastiques non seulement du Pays de Vaud, mais encore de tout le diocèse et des régions avoisinantes, afin de constituer une topographie historique. En effet, tandis que la Suisse orientale, le Valais et le Fricktal ont été l’objet d’études approfondies et /251/ précises, il n’existe rien de valable sur les régions de la Suisse occidentale, le Pays de Vaud, le pagus d’Avenches, l’Ogo, le comté de Neuchâtel, le comté de Gruyère, l’Oberland bernois, l’Emmental, la Haute-Argovie, tous territoires qui ont pourtant été dotés autant et même plus que la Suisse orientale de tous les biens matériels, céréales, vins, forêts, chevaux, fromages, poissons, gibier à poil et à plume. C’est ainsi que, animé par l’amour qu’il porte à ses louables seigneurs LL. EE. de Berne et à sa chère patrie, et encouragé par ses amis, Herrmann a constitué cette topographie historique d’après les documents conservés aux archives de Berne ou dans certains fonds privés, en les complétant à l’aide des ouvrages imprimés de Johann Stumpf, de Christian Wurstisen, de Laurent da Monti Bourboni (éditeur de la Chronique du Pays de Vaud, Lyon, 1614) et de Samuel Guichenon. La préface se termine par la délimitation des régions décrites; celles-ci sont, comme nous l’avons dit, beaucoup plus vastes que le seul Pays de Vaud.
L’ouvrage, en effet, devait comprendre premièrement le diocèse de Lausanne tout entier, dont l’auteur indique exactement les limites; l’attachement à un ensemble très ancien, qui n’a plus au XVIIe siècle de signification politique ou ecclésiastique, est très remarquable; il montre que pour certains esprits du temps, ces régions avaient encore une unité réelle et profonde; chez Herrmann, cette attitude est encore renforcée par le commerce quotidien avec les documents du moyen âge et la matière historique. L’auteur se proposait ensuite de décrire les régions du canton de Berne qui se trouvaient à l’est de l’Aar et faisaient partie du diocèse de Constance; troisièmement, la région de La Côte, allant de l’Aubonne à la ville de Genève, et qui faisait partie du diocèse de Genève; quatrièmement, le mandement d’Aigle, qui appartenait auparavant au diocèse de Sion; enfin quelques régions avoisinantes, telles que la Bourgogne, le Pays de Gex, Genève, la Savoie, le Valais, Uri, l’évêché de Bâle, le Zürichgau, etc. L’étendue de ce programme laisse supposer l’existence d’autres volumes que les Antiquitez du Pays de Vaud. Mais nous n’avons conservé en original aucun ouvrage relatif à la partie allemande du pays qui soit comparable aux mss. hist. helv. I 104 et 105. Faut-il admettre que l’introduction des Antiquitez du Pays /252/ de Vaud concerne l’œuvre de Herrmann dans son ensemble ? C’est ce que nos recherches ne permettent pas d’affirmer sûrement.
Cette introduction, rédigée après le corps de l’ouvrage, donne évidemment une explication a posteriori, et il n’est pas sûr que Herrmann, en commençant à réunir sa documentation, ait eu des intentions très arrêtées. Mais bien qu’il y ait assez peu d’ordre dans ces notices, il semble bien que l’auteur voulait composer un ouvrage structuré. Les volumes des Antiquitez du Pays de Vaud se présentent de la manière suivante: Herrmann a réservé, pour les différentes institutions, familles, villes, bourgs, seigneuries, etc., des espaces blancs allant d’une demi-page à cinquante pages et plus; au haut des pages, il a inscrit les noms propres de personnes et de lieux qu’il comptait y traiter, et noté dans les espaces réservés des détails qu’il tirait des documents d’archives et des ouvrages imprimés, donnant en marge la référence, souvent une cote d’archives.
L’ordre des notices n’est pas partout très apparent. Le premier volume était sans doute consacré aux seigneuries temporelles du pays, dans l’ordre de leur importance. On constate en effet que Herrmann comptait commencer son ouvrage en parlant de la Bourgogne et de ses rois, auxquels il a réservé six pages, mais sur lesquels il n’a, semble-t-il, trouvé aucun renseignement; après quoi il avait envisagé d’établir le catalogue des évêques de Lausanne, qu’il a ensuite transféré dans le second volume qui devait contenir les seigneuries ecclésiastiques. Le premier volume contient ensuite une généalogie des comtes et ducs de Savoie, tirée en majeure partie de Guichenon 57; comme Herrmann a prévu trop de pages pour les différents princes de cette famille, il a ensuite rempli les espaces non utilisés avec des notices concernant diverses familles et seigneuries de moindre importance. De manière générale les bourgs, villes et seigneuries sont groupés par régions, comme par exemple le mandement d’Aigle.
Le second volume décrit surtout des établissements religieux, tels que prieurés, abbayes, et l’évêché de Lausanne; il se termine, aux pages 739-749, par une « Description du Diocese de Lausanne /253/ avecq nomination de toutes les Abbayes, Priorez, Convents et Eglises en deppendants », tirée des actes des visites pastorales de 1416 et de 1453, du pouillé du diocèse de 1228, contenu dans le Cartulaire de Lausanne, et d’un compte de décimes de 1361.
Le Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium forme une des pièces maîtresses de ce second volume 58. Il est introduit par quelques notes sur la ville de Lausanne 59 et par des généralités sur l’Evêché 60: début du siège épiscopal à Avenches; bulles en faveur de l’évêque de Lausanne; énumération des quatre « cours » lui appartenant, soit Lausanne, Avenches, Curtilles, Bulle; reconnaissance des droits de l’évêque et de la coutume de Lausanne faite à l’époque de l’évêque saint Amédée 61; fonte de la grande cloche en 1234 62; entrée des Bernois dans le château de Lausanne, le 1er avril 1536.
Le catalogue épiscopal lui-même a été élaboré de la manière suivante: Herrmann a réservé à tous les évêques des espaces allant de une à trois pages, et a réparti la matière sur ces pages par évêque, mais dans l’ordre où il l’avait trouvée au cours de ses recherches; après quoi, les différents extraits de documents ont été numérotés de manière à être remis dans l’ordre chronologique. Finalement un cahier de dix folios non numérotés a été ajouté au début, entre les pages 194 et 195 du volume, sur l’avant-dernière page duquel Herrmann a écrit le grand titre solennel: Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium, ex documentis Bernensibus, Lausannensibus, Libro conciliorum, Prosopographia virorum illustrium Henrici Panthaleonis, Historia Helvetica Johannis Stumpfii, Chronica Rauracorum Christiani Wurstisii, Topo-chrono-stemmatographica Germania Gabrielis Bucelini, Philiberti Pingonis Arbore gentilitia Sabaudiae principum, Guilhelmi Paradini Sabaudiae chronica, Johannis Jacobi Chiffelii Vesontione, Michaelis Stettleri Annalibus Bernensibus, Legendis Sanctorum et aliis authorum fide dignorum libris collectus per me /254/ Emanuelem Herrmannum, praefectum apud Sanonenses, Castrodunenses et Rubeomontanos, consummatus mense Julio 1664. A la suite de ce titre, Herrmann, dans une note rédigée én allemand, a prié ses héritiers de communiquer le moins possible son travail à des tiers, et de n’en donner aucune copie, à cause des grandes peines qu’il lui a coûtées et du peu d’aide qu’il a reçue de ses amis 63. Malgré ces réserves de consultation, inspirées peut-être par la politique et par le secret de fonction, il existe aujourd’hui un bon nombre de copies manuscrites du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium.
La rédaction de cette œuvre, comme celle des Antiquitez du Pays de Vaud en général, a été déterminée en premier lieu par la découverte de nombreuses pièces d’archives, dont l’auteur et ses amis ont su reconnaître l’intérêt historique. La forme et le contenu du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium dépendent donc en grande partie de l’état de la documentation disponible et de la valeur intrinsèque des sources.
Ces sources peuvent se diviser en deux catégories: les chartes, lettres, bulles et diplômes divers, tous les actes de la pratique juridique conservés dans des dépôts d’archives publics et privés, d’une part, et les textes historiographiques déjà élaborés, généralement imprimés, d’autre part.
La plupart des documents originaux cités proviennent des archives de Berne, principalement de celles du commissariat romand: traités divers conclus par les évêques de Lausanne, fonds de couvents sécularisés, anciennes grosses de reconnaissances en faveur de divers propriétaires fonciers du Pays de Vaud. Herrmann désigne ces pièces par les cotes qu’elles portent dans l’ancien inventaire des archives du commissariat romand élaboré par Michael Stettler 64: Aulcrest truck A 5, Lausanne I 5, /255/ Lausanne MM 61, Laus. K 24; Wiblisburg A 111, etc. Les pièces non cotées que Herrmann cite en disant « L’acte est parmi mes autres vielles lettres » sont des documents non encore inventoriés, qui se trouvaient au commissariat romand, et qui furent catalogués par Abraham Dubois, commissaire au Pays romand dès 1673, successeur de Samuel Gaudard 65.
D’autres documents proviennent de dépôts moins importants: les archives de la cure d’Œx, celles de la communauté de Rougemont, auxquelles Herrmann a pu accéder lorsqu’il était bailli du Gessenay; les archives de la ville de Vevey, et celles, privées, de Jean-Daniel de Blonay, baron du Châtelard, dont les pièces intéressantes furent transmises à Herrmann par André de Joffrey 66.
Parmi les papiers conservés au commissariat romand de Berne, mis en œuvre par Herrmann, figurent trois textes déjà élaborés: le Cartulaire de Lausanne, que l’on voit réapparaître pour la première fois dans l’historiographie depuis 1544. L’auteur en a tiré grand parti: non seulement il a repris le contenu de la chronique des évêques de Lausanne de 1235, mais encore il a dépouillé systématiquement l’ensemble du volume, et introduit dans son récit tous les détails qui éclairaient et enrichissaient l’histoire des évêques. Puis, le catalogue des évêques de Lausanne rédigé au XVe siècle, conservé sous le titre de Descendance des evesques de Lausanne, est cité à plusieurs reprises et désigné par l’auteur comme « vieil manuscript » ou « autre vieil manuscript » 67. Enfin un inventaire des titres de l’évêque Claude-Louis Alardet confectionné en 1575, que Herrmann cite de la manière suivante: /256/ « Dans un libvre manuscript qui est au chasteau de Lausanne fol. 220 se trouvent inventorisez les droictz et papiers que Louys Alardet evesque avoit delaissez par sa mort en l’an 1575. Et par ainsy a esté evesque de Lausanne devant ledit Anthoine de Gorrevod » 68.
Quant aux ouvrages imprimés utilisés par Herrmann, la liste en est donnée dans le grand titre de son Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium. La plupart de ces travaux sont connus: ils figurent soit parmi les textes historiographiques relatifs au diocèse de Lausanne que nous avons déjà traités, soit parmi les sources de ceux-ci. Les ouvrages nouveaux sont principalement les travaux d’historiens savoyards: Paradin, Philibert de Pingon et Guichenon — ce dernier n’est pas cité dans le titre, mais dans le corps du catalogue — fort utiles à l’histoire des évêques de Lausanne du XIVe au XVIe siècle, durant lesquels l’influence de la maison de Savoie est prépondérante en Suisse romande.
Outre les ouvrages énumérés dans le titre, Herrmann utilise, pour établir l’existence du fabuleux évêque Alexandre, qu’il situe en 736, l’Histoire ou chronologie du Pays de Vaux et lieux circonvoisins, publiée à Lyon en 1614 par Laurent da Monti Bourboni.
Au chapitre des sources imprimées, remarquons pour terminer que Herrmann n’a probablement pas vu directement ce qu’il appelle le Liber conciliorum, c’est-à-dire une quelconque édition des actes des anciens conciles, mais qu’il les cite par l’intermédiaire des ouvrages de Stumpf et de Pantaléon, en les corrigeant à l’aide des travaux de chronologie de Sethus Calvisius 69. D’ailleurs, en dehors de l’ouvrage de Bucelin, déjà très /257/ célèbre et répandu, Herrmann n’a eu accès à aucun texte composé par un ecclésiastique catholique. Toutes ses sources imprimées sont réformées ou laïques.
Les textes narratifs imprimés ne semblent d’ailleurs avoir été mentionnés dans le titre que pour conférer autorité et sécurité à l’auteur. Car dans l’ensemble de l’ouvrage, les informations tirées des pièces d’archives et du Cartulaire de Lausanne l’emportent largement par leur nombre sur celles que Herrmann a relevées dans les imprimés. Il renouvelle en somme, mais sur une base beaucoup plus large et plus systématique, le travail qu’avait esquissé quelques dizaines d’années plus tôt Antoine de Montenach dans les archives de Fribourg. Comme lui, il combine dans son Catalogue des evesques de Lausanne le témoignage des actes de la pratique juridique avec celui des sources narratives.
A ces nouvelles sources, Herrmann a-t-il appliqué une méthode de recherche et de présentation nouvelle ou particulière ? C’est d’abord dans le choix des documents qu’on peut le reconnaître. Ce choix n’est pas dicté par la volonté de prouver un droit politique ou de soutenir une opinion religieuse. Tout ce qui lui tombe sous la main peut lui fournir un détail supplémentaire et augmenter la somme d’informations de son catalogue. Le premier critère de choix est la curiosité de l’auteur: curiosité variée, qui ne s’arrête pas seulement à l’histoire événementielle, à l’établissement des dates d’élection et de décès, mais qui touche à l’histoire économique et monétaire, à l’histoire des institutions ecclésiastiques et à la vie religieuse. C’est ainsi que Herrmann analyse les contrats des XIVe et XVe siècles entre les évêques et leurs monnayeurs, note les prix des denrées alimentaires dans les époques de grande cherté, dépouille la visite pastorale de 1416 pour compter les curés concubinaires, etc.
Herrmann ne procède pas systématiquement à la critique des témoignages pour discerner le vrai du faux. C’est seulement lorsque deux textes se contredisent sur un même point, que sa curiosité est piquée, et qu’il est entraîné dans des comparaisons et des discussions parfois fort longues.
Il examine alors les textes à l’aide de deux critères principaux: la vraisemblance ou la cohérence des faits d’une part, et la provenance des témoignages, de l’autre. C’est le critère de /258/ vraisemblance et de cohérence qu’il applique le plus souvent. Il compare le témoignage des documents d’archives ou des chroniques avec ce qu’il sait ou croit savoir des circonstances du temps ou du lieu, faisant intervenir les connaissances les plus variées en topographie, toponymie, institutions féodales ou ecclésiastiques, etc. 70. Il corrige le catalogue des évêques de Lausanne donné par Stumpf pour des raisons de cohérence chronologique: /259/ « Stumpfius, écrit-il, nomme apres Fredarium Pascalis, qui doibt avoir praesidé en 817 et années suyvantes, mais ne peut convenir avecq le tempz » 71.
Plus rarement, Herrmann examine et compare les différents témoignages selon le principe de provenance, qu’il énonce de la manière suivante: « ... que l’on peut et doibt adjouster plus de foy aux escripts anciens trouvez dans le lieu, que non à l’histoire et récit fait par des estrangers » 72.
En revanche, l’auteur semble n’attacher que peu d’importance à la nature des documents. Jamais il ne pose en principe /260/ que les documents d’archives sont préférables aux chroniques pour établir les faits avec certitude. S’il utilise de nombreuses chartes, c’est parce qu’elles contiennent des faits que les textes narratifs ne mentionnent pas. Et bien qu’il ait accumulé tous les matériaux nécessaires à l’élaboration d’une histoire « diplomatique » des évêques de Lausanne, l’étude des pièces d’archives reste pour lui une science auxiliaire du droit. Sans doute, on le voit comparer les copies de chartes avec les originaux 73; mais il obéit là à un réflexe de juriste, et ne tire de son examen aucune conclusion historique. Il faudra attendre les travaux de Ruchat pour que s’esquisse, très timidement d’ailleurs, une liaison entre la diplomatique et l’historiographie.
Dans cette compilation où presque tout est déterminé par l’abondance des documents découverts et mis en œuvre, les conceptions personnelles de l’auteur disparaissent derrière les données brutes des sources. Nous avons vu Herrmann s’attacher aux limites territoriales caduques du diocèse de Lausanne pour se conformer à sa documentation. De même, tout bernois et réformé qu’il est, il continue son Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium de Sébastien de Montfalcon jusqu’à Josse Knab, montrant par là qu’il s’en tient à la titulature, c’est-à-dire à la lettre des documents, plus qu’à la réalité du pouvoir temporel de l’évêque 74.
On chercherait donc vainement dans le travail de Herrmann l’exposé d’une opinion personnelle relativement aux problèmes posés par l’histoire de l’Eglise de Lausanne. La question des origines de l’évêché et du transfert d’Avenches à Lausanne est à peine examinée. L’auteur se borne à discuter, d’après un critère de vraisemblance, les légendes relatives à saint Protasius, et les rejette finalement comme fausses 75. Sur les relations entre /261/ l’évêque et la ville de Lausanne, sur les conflits de juridiction entre le comte de Savoie et l’évêque, Herrmann cite bien quelques documents. Mais il n’en forme pas de tableau cohérent, et ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit, ni à tirer les conséquences des faits qu’il mentionne.
Le seul point sur lequel nous le voyons prendre parti est la conquête des terres de l’évêché par les Bernois en 1536. Pour prouver le bon droit de LL. EE. dans cette rencontre, il cite in extenso la célèbre lettre écrite le 25 janvier 1536 par Sébastien de Montfalcon à Claude de Curtilles, bailli de Vevey, interceptée par les Bernois 76, disant: « Et pour preuve qu’il s’etoit intéressé et declairé ennemy de la ville de Berne, l’on faict voir entre plusieurs effects d’hostilité une missive escripte de sa main propre... ». Cette seule remarque, où Herrmann fait discrètement l’apologie de Messieurs de Berne, ne suffit pas à faire de son catalogue des évêques de Lausanne une œuvre partisane.
Dans cette compilation érudite, qui ressemble en somme à un inventaire d’archives où les pièces seraient regroupées par épiscopats, la qualité de l’information est celle des documents employés. Le mérite de Herrmann réside donc surtout dans le projet qu’il a conçu d’utiliser les archives de Berne pour établir /262/ un nouveau catalogue des évêques de Lausanne. Mais s’il apporte de nombreux matériaux, et s’il les traite avec une érudition honorable pour son temps, on peut douter cependant qu’il ait fait œuvre d’historien: car l’homme et sa vision du passé disparaissent totalement derrière les documents.
L’ouvrage de Herrmann ne fut pas imprimé; l’auteur lui-même interdit à ses héritiers qu’on en tirât trop de copies. Mais, comme le relève malicieusement Johann Jakob Sinner, qui l’a utilisé dans son Regiments- und Regionsbuch, il est regrettable que ses descendants n’aient pas eu les mêmes qualités d’ordre et d’économie que lui; par leur mauvais ménage, ils sont tombés dans la pauvreté, ont dû vendre ses manuscrits autographes, qui sont par là arrivés dans les mains de Sinner 77. C’est ainsi qu’ils sont tombés pour ainsi dire dans le domaine public, qu’on en a tiré des copies, et que quelques historiens bernois du XVIIIe siècle les ont mis en œuvre dans leurs travaux, tels Sinner lui-même et Alexandre-Louis de Watteville. Mais au XVIIe siècle, c’est surtout par ses relations personnelles avec les érudits de son entourage, notamment avec son gendre Samuel Gaudard, que Herrmann exerça une influence sur l’historiographie locale.
Section 2
Samuel Gaudard et son « Catalogue des chanoines de Lausanne »
Samuel Gaudard naquit à Berne le 1er décembre 1627 de Philippe Gaudard, drapier, bourgeois de Berne et de Lausanne, et d’Elisabeth Gruner, fille d’un gouverneur bernois de Payerne 78. Philippe Gaudard mourut de la peste le 15 novembre 1628, laissant deux orphelins. Samuel, qui était alors âgé d’un an à /263/ peine, fut élevé d’abord par sa mère et par Vincent Spätig, qu’elle épousa en secondes noces. Envoyé à l’école allemande de Berne en 1635, à l’école latine en 1636, il y resta jusqu’en juillet 1642. C’est alors en effet qu’il fut pris en charge par son oncle Jean-François Gaudard (1593-1662), lieutenant baillival à Lausanne 79, celui-là même qui sera chargé en 1652 de classer les archives du bailliage de Lausanne 80. Il vécut cinq ans dans ce milieu sans doute d’une culture au-dessus de la moyenne: son oncle Jean-François avait étudié à Lausanne, à Berne et surtout à Bâle 81, et pratiqué dans divers lieux du Pays allemand de LL.EE.; il avait épousé en premières noces Abigaïl Estienne, petite-fille du grand helléniste. A Lausanne, le jeune Samuel fréquenta sans doute aussi son autre oncle, Jost Gaudard (1590-1676), sautier de Pully et juge en 1636, bon orateur, curieux de géographie, d’astronomie, et sur lequel son neveu porte ce jugement très révélateur d’une certaine conception de l’histoire: « Il s’est aussi de tout temps delecté des histoires tant universelles que particullieres, lesquelles il sçait en perfection et les peut reciter quasi de mot à mot, à cause de l’excellente memoire et admirable jugement qu’il avoit eu de tout temps de sa jeunesse » 82.
Entré en 1642 dans la 3e classe de l’Académie de Lausanne, Samuel Gaudard fut promu en 1645 aux leçons publiques de philosophie 83, et à Pâques 1647 aux cours de théologie. Mais il quitta Lausanne la même année pour un long voyage d’études, qui le conduisit d’abord à Paris, où il vécut jusqu’en 1649, étudiant le droit, la politique, l’histoire et les mathématiques, tandis que la Fronde faisait rage dans la capitale. En 1649 encore, il visita l’Angleterre, et revint en septembre sur le continent, s’installa à Leyde comme précepteur chez un lord anglais et termina ses études de droit à l’université de cette ville 84. /264/
Le 26 avril 1651, il obtint le titre de docteur en l’un et l’autre droits, sur présentation d’une thèse dont il avait commencé la rédaction à Paris, intitulée Medulla jurisprudentiae romanae sive brevis et accurata iuris utriusque institutionum imperialium librorum expositio cum praefixis tabellis synopticis..., qui fut ensuite recommandée aux étudiants en droit comme un manuel commode et connut même une seconde édition.
En septembre 1651, il reprit son voyage d’études, passa par Heidelberg, Spire, Breisach, Bâle, Zurich, où il rencontra le grand Johann Heinrich Hottinger et l’antistès Johann Jakob Ulrich, franchit le Gothard, visita plusieurs villes d’Italie. Il séjourna trois mois à Florence, remplissant les fonctions de secrétaire auprès de Thaddeo da Vico, résident de Venise, et cinq semaines à Rome auprès du cardinal Ottoboni.
De retour en Suisse, il s’engagea, dès le 2 août 1652, comme secrétaire particulier d’Emmanuel Herrmann, commissaire général au Pays romand de LL.EE., dont il épousa la fille, Elisabeth, en 1654; il fut chargé de diverses affaires juridiques, de la correspondance en néerlandais et en italien, de conférences avec les Fribourgeois, avec les Neuchâtelois, de consultations juridiques, etc. En janvier 1655, il fut nommé Registrator des deux dépôts d’archives du Pays romand de LL.EE. 85, mais il y avait alors au moins deux ans qu’il travaillait au classement et à l’inventaire des archives du Pays de Vaud inauguré par Michael Stettler 86.
Au cours de ce travail, il acquit une réputation d’homme fort savant, d’historien et de juriste ingénieux. La généalogie de sa famille, rédigée sous sa direction, nous conserve le texte de quelques lettres de 1656 et 1657 par lesquelles des ressortissants du canton de Berne établis à Heidelberg cherchent à l’attirer au service de l’Electeur palatin. L’un d’eux a ces mots stupéfiants, qui caractérisent bien la place occupée par l’archiviste dans la société politique de l’époque: « ... si bien qu’il ne tiendra qu’à vous d’en faire l’essay et de venir faire un tour icy et y apporter quelque eschantillon des droits cachés que vous /265/ avés descouvert et du bon ordre où vous les avés mis, et je vous promets de la part de S.A. E.S. que vostre voyage vous sera bien rembourcé et vous verrés combien est aymable ce genereux Prince... » 87. Le 14 avril 1658, Gaudard fut nommé commissaire général au Pays romand, succédant ainsi à son beau-père Emmanuel Herrmann, nommé bailli du Gessenay 88; il entra en 1664 au Conseil des Deux-Cents de Berne 89.
Cette belle carrière de juriste et de savant finit pourtant fort mal. Gaudard, avec toutes ses compétences et ses occupations, se trouvait mal payé 90. Il profita de ses fonctions, semble-t-il, pour détourner à son profit de grosses sommes d’argent dues à l’Etat. En juillet 1672, la ville de Lausanne et le commissaire Pierre Rebeur portèrent plainte contre lui, non seulement à cause d’une irrégularité dans une affaire de lods, mais encore parce que Gaudard les avait indirectement accusés d’avoir des correspondances secrètes avec l’évêque titulaire de Lausanne, à propos des anciens revenus de l’évêché. La Chambre des Bannerets fit mettre le séquestre sur ses papiers 91. L’enquête fit découvrir que Gaudard avait lui-même des contacts et même des conférences avec des ecclésiastiques fribourgeois ennemis de l’évêque. On fit surtout le compte des sommes que ses malversations ou ses négligences avaient fait perdre à l’Etat et aux particuliers, sommes qui se montaient à plus de 33 000 florins 92. Au cours de l’instruction, Gaudard prit peur, chercha à réaliser ses biens et à s’enfuir, mais il fut arrêté le 2 septembre 1672 et incarcéré à la prison de l’Ile à Berne 93. Le 16 janvier 1673, il fut condamné par le Conseil des Deux-Cents à être privé de sa charge et de la bourgeoisie de Berne quant à sa personne, à restituer tout ce qu’il avait détourné, à payer une amende /266/ de 3000 écus, et fut assigné à résidence dans sa maison de Berne jusqu’à la fin de ses jours 94. Il mourut le 13 octobre 1693.
Outre le catalogue des chanoines de Lausanne et une généalogie de sa famille, on doit à Samuel Gaudard des notes topographico-historiques sur le Pays de Vaud 95 et une généalogie de la maison d’Estavayer 96. En revanche, il n’est probablement pas l’auteur de tout le manuscrit intitulé Bauernkrieg 1653 97, mais seulement de l’avis de droit signé « Samuel Gaudard » qui figure à la fin de ce recueil. De plus, il était encore étudiant lorsqu’on publia à son insu, à Paris, un Abbregé de la Geographie de nostre temps, ou denombrement et specification de toutes les monarchies, royaumes, principautés, republiques et autres Estats souverains de tout le monde 98.
L’ouvrage qui fait l’objet de ce chapitre est intitulé: Catalogus venerabilium dominorum canonicorum insignis ecclesiae cathedralis Lausannensis, summo cum labore ex omnis generis veteribus manuscriptis, actis, instrumentis, documentis et authenticis originalibus fideliter collectus per me Samuelem Gaudard, Iuris utriusque doctorem et registratorem Archivorum du Pays de Vaud et principallement des anciens droits de l’evesché et du chappitre de Lausanne és années 1653, 1654, 1655, 1656, etc. et dédié à ceux qui trouveront avoir part à l’honneur que leurs /267/ predecesseurs ayent esté aussi du nombre de ce venerable Corps du Chappitre, dans lequel chascun pouvait prétendre pour devenir evesque de l'evesché de Lausanne et prince de l'Empire.
Ce titre indique dans quelles circonstances l’ouvrage fut composé: en inventoriant les titres relatifs au Pays de Vaud, travail qu’il poursuivit jusqu’en 1658, Gaudard releva les noms des chanoines qu’il rencontrait dans les actes, pour constituer le premier catalogue connu des chanoines de Lausanne 99.
Le catalogue est ordonné chronologiquement. L’auteur a divisé ses feuilles en cases, une par année, et dans ces cases il a inscrit les noms des chanoines qu’il rencontrait dans les documents de l’année considérée, avec l’indication des dignités et des offices revêtus par les différents personnages. Gaudard ne désigne presque jamais ses sources, soit qu’il n’ait pas encore attribué de cotes aux documents qu’il inventorie, soit plutôt qu’il n’ait pas jugé possible, nécessaire ou concevable un contrôle de son travail. Seule la première page porte des renvois aux folios d’un « Recueil », qui est le Cartulaire de Conon d’Estavayer 100.
François Ducrest, dans une communication présentée à la Société d’histoire du canton de Fribourg le 14 novembre 1901, a recensé dans le catalogue de Gaudard quatre cent trente-six noms de chanoines 101. Maxime Reymond a repris ce nombre, en précisant que les chanoines du IXe et du Xe siècle, mentionnés trop imparfaitement, n’y étaient pas compris. Comparant le catalogue de Gaudard avec celui qu’il venait d’établir, il comptait dans le premier vingt-cinq mentions erronées ou à double, et dix chanoines qui n’étaient pas attestés par ailleurs 102. De fait, ces calculs, fondés sur le manuscrit de Jean Gremaud 103, c’est-à-dire sur une copie déjà élaborée, ne rendent pas compte de l’intention de Gaudard lui-même. Gaudard, en effet, ne donne que des matériaux bruts sous la forme d’une série d’attestations. Il n’identifie aucun personnage. Nulle part il ne dit si tel chanoine /268/ cité dans un document est bien le même qu’un ecclésiastique portant le même nom apparaissant quelques années plus tard avec une autre fonction ou une autre dignité. Ce travail d’identification a été fait partiellement par J. Gremaud. Mais on ne peut dire avec certitude jusqu’où Gaudard l’avait poussé de son côté: il eût été bien incapable de dire lui-même combien il y avait de chanoines dans son catalogue.
Parmi les dix chanoines qui ne sont attestés que par Gaudard, Maxime Reymond a relevé un Petrus Goudard ou Gaudard, cité de 1277 à 1280 104. Ce personnage est mentionné, dans la généalogie familiale rédigée sous la direction de Samuel Gaudard en 1663 105, en compagnie de quelques autres ecclésiastiques du même patronyme, en particulier d’un certain Petrus Goudar vicarius et procurator generalis in temporalibus reverendissimi in Christo Patris domini Amedei episcopi Lausannensis, envoyé à Rome en 1166 par Landri de Durnes 106. Mais aucun de ces hommes n’est connu par ailleurs, et Gaudard ne se réfère pour en attester l’existence qu’à des documents qui appartenaient au lieutenant baillival Jean-François Gaudard et ont été détruits dans l’incendie de sa maison. Or, ce type d’argument fut aussi utilisé par deux magistrats neuchâtelois du début du XVIIIe siècle lors de la découverte de la prétendue chronique des chanoines de Neuchâtel, dont la falsification est aujourd’hui prouvée 107.
L’invraisemblance de ces mentions et l’impossibilité de les contrôler dans les documents d’archives nous incitent à douter fortement de leur véracité. Cela nous donne à penser que Gaudard a seulement voulu, en les introduisant dans son ouvrage, « avoir part à l’honneur que [ses] prédécesseurs ayent esté aussi du /269/ nombre de ce venerable Corps du Chappitre, dans lequel chascun pouvoit prétendre pour devenir evesque de l’evesché de Lausanne et prince de l’Empire », ce qui était une manière de s’affirmer face au patriciat bernois. En établissant son catalogue des chanoines de Lausanne, Gaudard cherchait surtout des origines anciennes et illustres à certaines familles vaudoises, dont la sienne. Il s’intéressait donc moins à l’histoire des institutions ecclésiastiques qu’à la généalogie.
Les historiens modernes ne partagent pas, ou dans une moindre mesure, ces intérêts. Et les résultats de leurs recherches sont plus précis et plus faciles à vérifier que ceux de Gaudard. Mais ce dernier innove pourtant: son ouvrage est le premier catalogue des chanoines de Lausanne établi sur titres, et marque par là un progrès sur la production historiographique de la première moitié du XVIIe siècle relative à l’Eglise de Lausanne.
On peut en dire autant du catalogue des évêques de Lausanne qui suit la liste des chanoines. Ce catalogue n’est ni complet, ni ordonné. Le début, intitulé Annotationes de episcopis qui Aventici sepulti sunt et eos sequentibus, est une série de matériaux bruts pour un catalogue des évêques de Lausanne: extraits de la chronique des évêques de Lausanne de 1235 et des chartes contenues dans le Cartulaire de Lausanne, touchant les évêques Magnerius, Egilolphus, Hartmann, Jérôme, Marius et Boson; extraits du De Rebus Helvetiorum de Guillimann relatifs à Burcard d’Oltingen et à Superius. En revanche, aucune référence à d’autres ouvrages imprimés, tels que celui de Stumpf, que Gaudard devait pourtant connaître, celui de Claude Robert ou celui de Francesco-Agostino della Chiesa.
La seconde partie de ce catalogue épiscopal se présente comme suit: les pages sont divisées en deux colonnes verticales. Dans la première, l’auteur a inscrit les noms des évêques de saint Amédée à Sébastien de Montfalcon, dans l’ordre où ils se trouvent dans la chronique épiscopale du XVe siècle 108; Gaudard s’est sans doute fondé sur ce texte plutôt que sur le Cartulaire de Lausanne, parce qu’il allait jusqu’en 1536 et lui paraissait plus complet. Dans la seconde colonne, l’auteur a noté les noms /270/ et les dates des évêques tels qu’il les trouvait attestés dans les pièces d’archives. Le résultat est évidemment très différent des données de la Descendance des evesques de Lausanne, surtout pour le XIVe siècle, période sur laquelle l’historien du XVe siècle est très mal renseigné.
Gaudard établit donc une distinction et une comparaison entre le texte narratif de la Descendance des evesques de Lausanne, d’une part, et les données des documents d’archives, d’autre part; c’est là un des éléments les plus remarquables de ce catalogue épiscopal. Sans doute, l’auteur n’exprime-t-il jamais sa préférence pour l’une ou l’autre catégorie d’informations. Mais la juxtaposition des deux sources constitue néanmoins une première étape sur le chemin d’une historiographie critique.
Section 3
Les travaux de Jean-Baptiste Plantin
Bien que Jean-Baptiste Plantin ne soit pas connu particulièrement comme historien de l’Eglise, mais plutôt comme historien de la Suisse, du canton de Berne et de la ville de Lausanne considérée du point de vue temporel, l’examen de ses travaux consacrés à Lausanne a sa place au milieu des présentes études: Plantin est en effet le premier historien lausannois depuis Jean Vullyamoz qui se penche sur le passé de sa ville. Or, l’histoire de Lausanne au moyen âge est indissociable de celle des évêques. Plantin apporte sur elle quantité de matériaux et de sources inconnus jusqu’alors des historiens vaudois. Il fait bonne figure parmi les érudits du milieu du XVIIe siècle dont les recherches commencent à jeter quelque lumière sur l’histoire du passé vaudois et lausannois.
L'homme et l'œuvre
Jean-Baptiste Plantin naquit à Lausanne le 3 septembre 1624 de Michel Plantin, proposant en l’Académie, d’une famille de Montpreveyres, et de Claudine Rouge, sa femme 109. Admis le /271/ 1er avril 1640 à la Haute Ecole de Lausanne 110, où il devait étudier la théologie, il passa aussi quelques mois en 1644 à l’Académie de Die en Dauphiné. Consacré le 11 septembre 1646, il fut successivement diacre d’Aigle, suffragant de Crissier, pasteur de Morrens, d’Assens, du Mont-sur-Lausanne, de Château-d’Œx, de Savigny, et diacre commun de Lausanne; il entra en 1663 dans l’enseignement, où il occupa d’abord le poste de régent de la première classe du collège de Lausanne, mais démissionna en 1674 pour devenir pasteur de Lutry. Destitué en 1677 pour avoir fait échapper une criminelle de la prison, il dut cependant, la même année, à la faveur de Leurs Excellences de Berne, la permission de donner deux fois par semaine des leçons publiques d’histoire, et fut nommé en 1678 régent de la quatrième classe du Collège de Lausanne, en 1681 régent de la seconde classe, et en 1684 /272/ « primus Ludimoderator », c’est-à-dire régent de la première classe du Collège, mais sans le principalat qui était jusqu’alors attaché à cette charge. Il conserva ce poste jusqu’à sa mort en mars 1700, non sans avoir été plusieurs fois victime de l’indiscipline des étudiants.
Il avait épousé, le 20 janvier 1645, Eve, fille de feu Pierre Veillard, de Chastenay au comté de Montbéliard. Il en eut huit enfants, parmi lesquels Jean-Jacques, dont nous parlerons plus loin 111.
Outre les travaux relatifs à l’histoire de Lausanne et de ses évêques, qui sont l’objet de cette section, Jean-Baptiste Plantin a composé plusieurs ouvrages historiques. Son coup d’essai, composé durant son ministère à Château-d’Œx, est aussi le plus réussi, et peut-être le plus important: Helvetia antiqua et nova seu opus describens I. Helvetiam quoad adjuncta et partes et Helvetiorum antiquitatem, originem, nomina, mores, antiquam linguam, religionem, politiam, virtutem bellicam etc, II. Antiquiora Helvetiae loca etc. III. Populos Helvetiis finitimos etc..., Berne, 1656 112. On lui doit aussi un Abbregé de l’Histoire générale de Suisse avec une description particulière du Païs des Suisses, de leurs sujets, et de leurs alliez..., deux volumes, Genève, 1666, qui est la première histoire suisse rédigée en français, mais n’a pas beaucoup d’autres qualités. Enfin il est l’auteur d’un Petit Chronique de la très illustre et fleurissante ville de Berne ou abbregé de l’histoire de ceste ville depuis sa fondation selon l’ordre des temps, Lausanne, 1678, dont la publication n’est sans doute pas étrangère à la rentrée en grâce de Plantin auprès de LL. EE. de Berne en cette année 113. En revanche, c’est à tort qu’on lui attribue la thèse intitulée De commenticio ecclesiae visibilis capite, disputée en 1648. L’auteur en était Marc de Saussure, alors professeur de /273/ théologie, et Plantin n’a fait que la disputer, selon les règles académiques du temps 114.
La personne et les œuvres de Jean-Baptiste Plantin ont été jugées diversement. Le caractère de l’homme paraît peu sympathique: entier, revendicateur, agité et même peu honnête; Benjamin Dumur s’est plu à relever que Plantin avait souvent recherché la faveur de Leurs Excellences, et obtenu grâce à elles divers avantages, contre les décisions des Classes de pasteurs et des autorités académiques, et souvent aussi contre le droit et la raison. L’historien a été controversé: ses œuvres témoignent d’une curiosité très variée et d’un labeur acharné. Mais elles sont pesamment écrites, dénotent peu d’intelligence, et marquent un recul par rapport à des travaux antérieurs du même genre, comme se sont plu à le souligner les historiens suisses alémaniques 115. A cela, Benjamin Dumur et Gonzague de Reynold répondent que Jean-Baptiste Plantin est le premier historien vaudois, qu’à son époque le niveau intellectuel et moral du Pays de Vaud était fort bas, que les belles-lettres n’y étaient pas encouragées, et qu’il était fort difficile de se procurer les livres nécessaires à la composition de ce genre d’ouvrages. Ces remarques ne fournissent que des circonstances atténuantes, sans rien changer au jugement sur la valeur intrinsèque de l’œuvre de Jean-Baptiste Plantin. Nous verrons ce qu’il faut en penser dans le cas particulier des travaux relatifs à Lausanne.
C’est en 1656, alors qu’il était ministre à Château-d’Œx, que Plantin termina son Petit Chronique de la Ville de Lausanne, qu’il dédia aux premiers magistrats de la ville de Lausanne. Il y ajouta, en 1660, une Description de la Ville de Lausanne, et une dissertation latine intitulée De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus 116. Ainsi qu’il le marque dans la préface, Plantin a voulu écrire l’histoire de sa ville par patriotisme. Mais l’entreprise supposait aussi beaucoup d’intérêt et une /274/ forte curiosité pour la recherche historique, suffisante pour permettre à un homme de poursuivre son dessein jusqu’au bout, malgré les occupations du ministère, malgré son éloignement des centres de la vie intellectuelle, et malgré la difficulté de se procurer des documents d’archives et même des livres imprimés. Aussi l’ouvrage, tel qu’il se présente dans le manuscrit original, n’est-il qu’une ébauche. L’auteur en est conscient: preuves en soient les nombreuses additions marginales, tirées de documents d’archives, de divers travaux imprimés tels que la S.R.E. Cardinalium ... chronologica series de Francesco-Agostino della Chiesa, et surtout du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium d’Emmanuel Herrmann, toutes notes qui devaient servir à l’élaboration d’une autre chronique plus précise et plus circonstanciée.
Le Petit Chronique de la ville de Lausanne est ordonné chronologiquement. On peut le diviser en trois parties: la première, qui traite des origines de Lausanne jusqu’au VIe siècle, occupe les quatre premières pages du texte. La seconde, intitulée par l’auteur lui-même De l’origine de l’evesché de Lausanne et de ses evesques, n’a pas de fin précisément indiquée, mais se termine en fait à l’époque de la Réforme, et occupe donc cent vingt-huit pages sur un total de cent quarante-neuf. La trame en est fournie par un catalogue des évêques de Lausanne qui est manifestement tiré de la chronique épiscopale du XVe siècle, dont il existait des copies tant aux archives de Berne qu’à celles de la ville de Lausanne. La dernière partie, de forme purement annalistique, va de 1536 au temps de Jean-Baptiste Plantin.
La dissertation De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus... ajoutée en 1660 est un travail de caractère savant. L’auteur y présente les différentes théories qui ont été émises sur l’origine du christianisme en Suisse, sur la formation de l’évêché d’Avenches, sur les premiers évêques et sur le transfert du siège épiscopal à Lausanne.
La Description de la ville de Lausanne qui date de la même année, est un traité de géographie historique, le premier du genre concernant Lausanne. Elle a rendu de grands services aux historiens de l’art et de l’architecture, mais n’a sa place dans notre étude que dans la mesure où elle contient des références à l’époque épiscopale. /275/
Aux promotions du 5 avril 1665, Nicolas Tscharner, fils du bailli de Lausanne, prononça un discours latin intitulé Lausanna restituta sive brevis oratio de reformatione Lausanne A.D. 1536 facta, qui fut imprimé. Nicolas Tscharner étant alors âgé de quinze ans, on a voulu en attribuer la composition à Jean-Baptiste Plantin, qui était gymnasiarque en 1665. C’est du moins l’opinion de presque tous les historiens vaudois qui s’en sont occupés depuis A. Ruchat, qui en possédait une copie dans ses papiers 117. En revanche, A. von Tillier l’attribue à Nicolas Tscharner, sans raison décisive 118. Pour notre part, il nous paraît évident que le Lausanna restituta est l’œuvre de Jean-Baptiste Plantin: non seulement la dédicace aux magistrats lausannois est signée de lui, mais encore la matière qu’il contient provient manifestement des travaux et des recherches de Plantin; certaines pages sont copiées intégralement du De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus rédigé quelques années plus tôt.
Le Lausanna restituta est en effet un abrégé latin de l’histoire de Lausanne, où l’auteur expose successivement, à grand renfort de citations de la littérature classique et même de chartes du moyen âge, les ténèbres qui entourent les origines de sa ville, la fondation du Bourg de Lausanne, la construction d’une chapelle dédiée à la Vierge sur la colline de la Cité, le transfert de l’évêché, le développement du pouvoir temporel des évêques, la décadence de la vie religieuse avant la Réforme, l’inconduite du clergé catholique qu’il atteste à l’aide de documents. Il prend bien soin, tout au long de son discours, de montrer que le pouvoir des évêques sur les citoyens et les bourgeois de Lausanne a toujours été limité par les franchises que ceux-ci avaient obtenues; ce qui lui permet d’attribuer aux autorités de la ville l’initiative d’un redressement sur le plan religieux, qu’il situe, sans indiquer de date, avant même la prise de possession du château de Lausanne par les Bernois 119. Suit le récit de la dispute de Lausanne, des dispositions prises par les Bernois pour imposer la Réforme /276/ à tout le pays, et des conflits avec Caroli et Claude Auberi, envoyés, dit Plantin, par Satan pour faire obstacle à la Réformation. L’orateur conclut en exhortant les étudiants et les auditeurs en général à ne pas oublier cette œuvre salutaire et à la continuer.
Ce discours, destiné à un public restreint, rédigé dans une langue savante, est la plus ancienne publication en Suisse romande qui soit consacrée exclusivement à Lausanne. Il contient, malgré son caractère rhétorique, une histoire fort précise de la ville, qui est un résumé des autres travaux de Plantin sur Lausanne. Il n’est pas impossible qu’il ait contribué à stimuler le travail historique dans les milieux qu’il a touchés, et il a sans doute amené Plantin à préciser ses recherches et ses idées sur le développement religieux et politique de Lausanne.
On connaît enfin une version revue et augmentée de la Description et petit chronique de la Ville de Lausanne. Cette version est intitulée De l’antiquité de la ville de Lausanne 120. L’un des manuscrits en a été attribué par l’un de ses premiers propriétaires, Gabriel Seigneux de Correvon, à « M. Plantin, Grand Ministre à Lausanne » 121, c’est-à-dire à Jean-Jacques Plantin (1653-1713), fils de Jean-Baptiste, Grand Ministre à Lausanne dès 1701 122. Mais le corps de l’ouvrage, au moins, qui va jusqu’en 1697, nous paraît être de Jean-Baptiste Plantin, qui y cite ses propres travaux en parlant à la première personne du pluriel 123.
La comparaison entre la Description et petit chronique de la ville de Lausanne et le De l’antiquité de la ville de Lausanne montre /277/ d’ailleurs que, si le second présente de nombreuses additions et modifications par rapport au premier ouvrage, il lui doit cependant presque toute la matière qu’il contient, et que seuls l’ordre et la forme en diffèrent. Il n’y a donc pas d’inconvénient majeur à attribuer à Jean-Baptiste Plantin la paternité du dernier ouvrage pour sa plus grande part, sans d’ailleurs négliger, dans l’examen historiographique de ces textes, la possibilité d’une évolution dans la conception des divers problèmes ecclésiologiques, politiques et religieux.
Les additions faites au manuscrit original de la Description et petit chronique... pour constituer le texte intitulé De l’origine et antiquité de l’Evesché de Lausanne et de ses Evesques... sont de plusieurs sortes. L’auteur a tenu compte, dans la seconde version, de toutes les notes marginales du ms. F 1069, tirées pour la plupart des ouvrages d’Emmanuel Herrmann et de Francesco Agostino della Chiesa — ce dernier surtout pour le critiquer — ainsi que des archives de la ville de Lausanne. D’autre part, l’histoire de Lausanne est gonflée, pour la partie qui va des origines au XIIe siècle, d’une quantité de faits de l’histoire générale et de l’histoire de la Petite Bourgogne. Depuis le XIIIe siècle, ce sont les faits de l’histoire du Pays de Vaud savoyard, tirés des archives des communes vaudoises et surtout des travaux de Guichenon et de Michael Stettler, qui complètent abondamment le texte primitif. En outre, on constate qu’une attention plus grande est prêtée aux évêques et à leur politique. Des têtes de chapitres leur sont consacrées, ainsi: « Voyons les evesques de Lausanne au siecle 9e » 124.
Les sources
Jean-Baptiste Plantin est un de ces auteurs qui ne laissent ignorer à leurs lecteurs aucune des difficultés rencontrées au cours de ses recherches, ni la provenance d’aucun texte ou document. Cela répond d’une part au besoin d’exactitude dans la citation, qui est dès cette époque une des caractéristiques de l’historiographie vaudoise et suisse romande, et d’autre part au désir de /278/ mettre en valeur son ouvrage, en soulignant la diversité des sources auxquelles on a recouru, et la distinction des savants et des fonctionnaires qui ont fourni des informations.
Sans doute n’était-il pas facile à Plantin, retiré dans sa paroisse du Pays d’En-Haut, et de manière générale dans le pays reculé qu’était alors la Suisse, de se procurer les ouvrages d’histoire et les documents d’archives nécessaires à la rédaction de son Petit Chronique de la Ville de Lausanne. Dans la première version de cet ouvrage, rédigée en 1656 à Château-d’Œx, Jean-Baptiste Plantin cite cependant un nombre assez respectable de livres imprimés qui, pour être les seuls utilisables sur le sujet qui l’intéressait, n’en étaient pas moins d’un prix assez élevé, et ne devaient pas être très répandus.
Parmi les trente-quatre imprimés qu’il cite, on trouve des livres d’histoire générale, tels que la chronique universelle de Valerius Anshelm (Berne, 1540), les Annales ecclesiastici d’Abraham Bzovius (1616-1627), la Prosopographie d’Antoine du Verdier (1589); les ouvrages d’histoire allemande de Conring et de Lazius; les chroniques de Savoie de Guillaume Paradin (1552) et de Lambert van der Burch (1599); les histoires de Bourgogne de Nicolas Vignier (1575) et de Louis Gollut (1592); surtout des travaux sur la Confédération et les cantons suisses, tels que ceux de Simler, de Guillimann, de Johann-Heinrich Schweizer, de Michael Stettler, la Chronique du Pays de Vaud éditée en 1614; le Citadin de Genève de Jean Sarasin (1606), qui contenait des copies de documents d’archives importants non seulement pour l’histoire du droit public genevois, mais aussi pour celle des rapports entre la Suisse romande et les ducs de Savoie. La variété même de ces ouvrages est révélatrice du développement qu’avait pris dès lors l’historiographie nationale et provinciale dans les divers pays d’Europe occidentale, et démontre, si besoin est, que la floraison de travaux d’histoire locale en Suisse romande n’est pas un phénomène isolé à cette époque. Mais Jean-Baptiste Plantin ne connaît à ce moment-là ni Stumpf ni les ouvrages généraux d’histoire ecclésiastique qui consacrent un ou plusieurs chapitres à l’Eglise de Lausanne.
Quant aux documents d’archives et aux manuscrits, Plantin ne dispose alors que des archives du commissariat romand à /279/ Berne: la première version de son Petit Chronique de la ville de Lausanne contient la copie in extenso de vingt et un documents extraits de ce dépôt, dont deux en traduction française, et la mention de quelques autres, auxquels il faut ajouter, comme nous l’avons dit, la chronique du XVe siècle, dont il existait plusieurs copies. En revanche, Plantin ne cite pas la chronique du Cartulaire de Lausanne de Conon d’Estavayer.
Ces documents lui ont manifestement été transmis par deux personnages qu’il mentionne d’ailleurs avec reconnaissance dans la préface de son Helvetia antiqua et nova, terminée, comme nous l’avons vu, la même année que son Petit Chronique de la Ville de Lausanne: les deux commissaires bernois Emmanuel Herrmann et Samuel Gaudard 125. Ce dernier, de trois ans le cadet de Plantin, s’était trouvé à l’Académie de Lausanne en même temps que lui durant quelques années. Devenu archiviste du commissariat romand en 1655, il put fournir à son ancien condisciple quelques documents. C’est sans doute par son intermédiaire que Plantin a pu disposer du Catalogus episcoporum Aventicorum et Lausannensium d’Emmanuel Herrmann. C’est aussi grâce à Gaudard que Plantin a obtenu communication des manuscrits historiques de Josias Simler, prêtés par le chef de l’Eglise de Zurich Johann-Jacob Ulrich (1602-1668), cités à propos du transfert de l’évêché d’Aventicum à Lausanne 126.
D’autres personnages, magistrats ou fonctionnaires lausannois, ont complété l’information de Jean-Baptiste Plantin, et ce sont sans doute ces renseignements supplémentaires et les encouragements qu’ils impliquent qui ont poussé l’auteur à rédiger une nouvelle version, plus complète, de son œuvre.
L’un des banderets de Lausanne, Jean-Jacques Réal, parrain d’une fille et d’un fils de Jean-Baptiste Plantin, a fourni à ce dernier une pièce du début du XVIe siècle relative aux difficultés /280/ entre la ville de Lausanne, son évêque et le duc de Savoie 127. Le commissaire Pierre Rebeur a communiqué un acte relatif à l’affranchissement du mandement de Glérolle par l’évêque Georges de Saluces en 1450, « ainsi que plusieurs autres », qui sont mentionnés dans le De l’Antiquité de la Ville de Lausanne 128. Enfin Jean-Philippe de Loys, seigneur de Villardin (1622-1676), auteur d’une chronique lausannoise, a fourni le fameux « acte de consécration de la cathédrale de Lausanne » conservé dans les archives de sa famille, copié à la fin du manuscrit De l’Antiquité de la Ville de Lausanne 129. Il a aussi transmis à Plantin un texte historiographique dont nous ne connaissons pas la provenance, qui est cité dans le De l’Antiquité de la Ville de Lausanne de la manière suivante: « De cêt Evesque Guillaume un certain catalogue en latin des Evesques de Lausanne dont j’ignore l’autheur & qui a eu été communiqué à Monsieur de Willardens, qui aussi m’en a fait part, parle ainsi: « Illius ea fuit sanctitas, ut fama sit, illius precibus serpentes Lacum Lemannum non sine magno incolarum detrimento infestantes fugatos, nec rediisse etc. » 130. Nous ne savons de quel catalogue il s’agit; observons cependant que c’est Sébastien Werro, prévôt de la Collégiale de Fribourg, qui le premier a relevé ce renseignement dans le De Exorcismis de Félix Hemmerlin, et qui l’a transmis aux catalogues d’évêques rédigés du côté fribourgeois 131; de là, on peut conjecturer que ce texte fourni à Jean-Philippe Loys de Villardin venait des milieux épiscopaux ou capitulaires de Fribourg, ce qui complés ferait le tableau esquissé par M. Peter Rück 132 des relations /281/ historiographiques entre Fribourg, Lausanne et Berne dans le troisième quart du XVIIe siècle.
Des documents cités par Plantin, un des plus intéressants, au moins pour l’historiographie ecclésiastique de son époque, concerne la dispute de Lausanne de 1536. Après avoir dit ce que l’on en pouvait savoir de son temps par la chronique de Stettler, Plantin écrit: « J’ay un certain manuscrit, qui m’a été communiqué par Mr. Philibert Constant, où les choses sont un peu plus au long racontées; lesquelles nous rapporterons ici en Abregé »; suit, en quatre pages serrées, un récit relativement circonstancié de la dispute 133. Nous ne savons où se trouve ce manuscrit, ni comment il était arrivé entre les mains de Philibert Constant 134. Disons simplement que ce dernier, assesseur du Consistoire de Lausanne, touchait aux milieux ecclésiastiques par sa femme, Judith Girard des Bergeries, fille et sœur de deux professeurs d’hébreu à l’Académie. De plus, il est le père de David Constant (1638-1733), pasteur et professeur, qui fut élève, puis collègue de Plantin. Les relations entre l’historien et son informateur sont donc bien établies.
Ces documents fournis par les amis et connaissances de Jean-Baptiste Plantin ont été complétés par des recherches et des dépouillements nouveaux, effectués dans les archives de plusieurs communes du Pays de Vaud, telles que celles de Lutry 135, d’Avenches 136, et de Lausanne 137.
Les ouvrages imprimés dont Plantin a pris connaissance seulement après 1656, tels que celui de Francesco Agostino della Chiesa 138, ou les travaux qui n’ont été publiés qu’après la rédaction du Petit Chronique de la Ville de Lausanne, tels que l’œuvre maîtresse de Samuel Guichenon, Histoire généalogique de /282/ la Royale Maison de Savoie (Lyon, 1660), traitent surtout de l’histoire de la Savoie. Plantin combat leurs conclusions, tout en utilisant les matériaux qu’ils contiennent.
Le traitement des sources, ou la manière dont elles sont utilisées, est particulièrement intéressant dans le cas d’un historien qui, comme Jean-Baptiste Plantin et la plupart de ses contemporains, était un autodidacte, et a dû se former sa méthode tout seul, à l’imitation de ce qu’il voyait dans les ouvrages d’histoire qui lui servaient de source et de modèle.
Remarquons d’emblée, à ce sujet, que Plantin n’exprime jamais de considérations générales sur la méthode historique, sur la valeur relative des différentes espèces de documents, ou sur le métier d’historien, sinon pour dire que les autres se trompent ou cherchent à tromper leur lecteur. On ne peut déceler les particularités de sa méthode qu’en examinant dans chaque cas les solutions qu’il apporte aux problèmes de critique.
Les sources offrent à Plantin une première difficulté: la lecture et la compréhension. Benjamin Dumur a déjà souligné sa méconnaissance de l’allemand 139, défaut qu’il corrigea avec le temps. Mais sa compréhension du latin est également mauvaise, et l’on découvre dans son œuvre des fautes de traduction qui sont aggravées par son ignorance des choses et particulièrement des institutions du moyen âge. C’est ainsi qu’il traduit un passage de la Descendance des évesques de Lausanne relatif à l’évêque Berthold de Neuchâtel « thesaurarius Lausannensis » 140, par « thresorier et maistre des comptes du precedent evesque » 141, erreur qui trahit manifestement une ignorance des dignités du chapitre de Lausanne au XIIIe siècle. Cette erreur n’est pas corrigée dans la seconde version de l’ouvrage, non plus que le passage concernant Girard de Rougemont, « qui postulatus fuit in archiepiscopum Bisontinensem eodem anno et a Tricensi et Ligonensi episcopis fuit absolutus a civitate ecclesiae Lausannensis quibus dominus papa commiserat examinationem » 142, que Plantin /283/ comprend comme l’absolution de crimes donnée à l’évêque par ceux de Lausanne 143.
Une erreur plus grave encore concerne le statut même de la ville de Lausanne par rapport à son église cathédrale. Plantin traduit en effet la phrase qui forme le début des franchises de Lausanne de saint Amédée et du Plaict général de Lausanne: « tota villa Lausannensis, tam Civitas quam Burgum, est dos et alodium beate Marie et ecclesie Lausannensis » 144, par: « toute la Cité de Lausanne est dottée et allodiée de notre Dame de Lausanne » 145, ce qui renverse purement et simplement les rapports de dépendance.
Pour ce qui est du choix de sa documentation, Plantin ne néglige aucune catégorie de sources, qu’il s’agisse de pièces d’archives, de textes narratifs manuscrits et imprimés, ou même de tradition orale. On voit, par les conclusions qu’il tire des faits d’architecture ou d’histoire de l’art, jusqu’où s’étend sa curiosité; ainsi, il utilise des éléments archéologiques qu’il a relevés lui-même pour améliorer et préciser sa connaissance de l’épiscopat d’Aymon de Montfalcon 146.
L’auteur n’indique nulle part sa préférence pour telle ou telle catégorie de sources, ni les qualités documentaires qu’il leur attribue. Mais il ressort de la manière dont il conduit ses recherches qu’il a compris que les documents d’archives pouvaient servir à contrôler les narrations rédigées a posteriori. C’est ainsi qu’il critique la Descendance des evesques de Lausanne rédigée au XVe siècle: « Le vieux compilateur des evesques dans /284/ ses manuscripts se trouve fort embarassé en sa chronologie et au recit des evesques qui ont êté apres ce Pierre d’Oron, jusques à Guillaume de Menthonay où il en oublie les uns, où il arrenge mal les autres. F. Jacobus ab Ecclesia n’est pas guere plus heureux. Il met un certain Rodolph de Neufchastel en l’an 1328, que d’autres mettent pareillement mal en l’an 1325. Nous nous demeslerons de ces bevuës par le moyen des vieux actes et instruments... » 147. L’ouvrage du Piémontais Francesco Agostino della Chiesa est la victime la plus fréquente de ces corrections, soit parce qu’il contient réellement beaucoup de fautes, soit à cause de l’animosité de Jean-Baptiste Plantin à l’égard des historiens de la Maison de Savoie 148.
Plantin semble avoir progressé, au cours de sa carrière, dans la critique des sources et dans le contrôle des matériaux historiques les uns par les autres. Sans doute ce progrès est-il dû à l’amélioration de sa documentation par des recherches dans les archives, et à l’influence des travaux très précis et de première main d’Emmanuel Herrmann. Par exemple, dans la première version de son œuvre, il ne mettait pas en doute le témoignage de la Chronique du Pays de Vaud sur les évêques de Lausanne 149; en revanche, dans l’ouvrage intitulé De l’Origine et antiquité de l’Evesché de Lausanne..., il mentionne pour mémoire les légendes des évêques Alexandre et Alphonse contenues dans la Chronique /285/ du Pays de Vaud, mais ajoute: « comme la plûpart des choses qu’il y a dans ces vieux chroniques, n’ont pas beaucoup de rapport ni pour la Chronologie, ni pour l’histoire, avec aucuns des anciens autheurs; aussi ne sçait-on pas ce qu’on en doit croire. C’est pourquoy nous nous arresterons aux choses qui seront fondées sur l’authorité des historiens approuvés » 150.
Cet appel à « l’authorité des historiens approuvés » montre que Plantin n’a pas de méthode propre, rigoureuse et systématique pour apprécier la valeur des sources, puisqu’il doit se référer à l’opinion d’autres historiens. C’est manifestement que notre auteur ne possède pas la diplomatique et la critique des textes telle qu’elle vient d’être fondée par le bollandiste Papebroch; pour des raisons tant matérielles que confessionnelles, l’historiographie romande et suisse n’a pas encore bénéficié de ce progrès.
Ainsi nous voyons parfois Plantin plongé dans d’inextricables difficultés, causées par les contradictions de ses sources entre lesquelles il ne sait que choisir. Une divergence entre un « auteur approuvé » et un document d’archives suffit à le plonger dans l’embarras. Le manque de textes déterminants et le défaut de connaissances techniques font le reste, et voilà notre historien réduit à des discussions compliquées et à des hypothèses fondées sur la vraisemblance 151. /286/
Les traits de critique que l’on observe dans les ouvrages de Plantin, et les progrès que l’on peut constater sur ce point dans la seconde version de sa Description et Petit Chronique de la Ville de Lausanne ne sont donc point la marque d’une véritable méthode pour repérer et critiquer les documents historiques. Ils dénotent plutôt un esprit tantôt éveillé, tantôt endormi, tantôt savant, tantôt ignorant, qui tâtonne à la recherche de la vérité sur une voie qu’il ne connaît pas, et où chaque découverte est le fruit du hasard.
Bien que son ouvrage soit consacré principalement à Lausanne, et vise à défendre et illustrer la ville et ses libertés, Jean-Baptiste Plantin ne peut faire abstraction du pouvoir épiscopal, qui détermine l’histoire de la cité du VIe au XVIe siècle, et se trouve obligé d’aborder les questions que pose à ses historiographes l’évêché de Lausanne: les origines du christianisme et du siège épiscopal, les relations entre l’évêque et la ville, entre l’évêque et les comtes, puis ducs de Savoie, la vie religieuse dans le diocèse à l’époque épiscopale, et enfin l’introduction de la Réforme, avec le problème qu’elle pose de la continuité du pouvoir spirituel à Lausanne.
L’introduction du christianisme en Suisse et les origines de l’évêché d’Avenches sont à peine traitées dans les deux versions du Petit Chronique de la Ville de Lausanne. Plantin n’y parle que des évêques eux-mêmes, et des origines de Lausanne. C’est surtout dans les deux ouvrages latins de Plantin De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus, et Lausanna restituta, que l’on trouve quelques considérations sur ce sujet, le second étant d’ailleurs, sur ce point, emprunté au premier. Les idées qui y sont exprimées ne sont pas originales, mais proviennent de la tradition historiographique protestante inspirée de Stumpf: après avoir décrit les ténèbres du paganisme qui régnait en Suisse romande à l’époque romaine, et s’être lamenté sur la pauvreté et l’insuffisance de la documentation relative aux origines des évêchés, Plantin reprend la théorie selon laquelle les premiers évêques d’Avenches n’auraient pas eu, à l’origine, de siège fixe, mais auraient pris leur nom du peuple qui habitait la région d’Avenches. Il poursuit en énumérant les premiers évêques: un mythique Rusticus, qui aurait vécu en 406, Protasius, Chilmegisilus, Superius, Marius, Arricus. A l’instar /287/ de Paradin, de la Chronique du Pays de Vaud et de Guillimann, il place en 590 le transfert du siège épiscopal à Lausanne, mais ne semble pas se rendre compte que, pour qu’il y ait eu transfert, il fallait que le siège eût été préalablement fixé.
Comme on le voit, Plantin n’est pas mieux informé sur ce point que ses devanciers. C’est pourquoi il se borne à compiler leurs opinions, sans parti pris confessionnel ou apologétique. Mais, alors que le fond de sa pensée n’est pas original, la rédaction présente une forme nouvelle: l’auteur fait un effort remarquable pour sortir d’une construction historiographique purement annalistique. Le De antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus est le premier exemple, dans l’historiographie de l’évêché de Lausanne, d’une présentation méthodique de l’histoire, centrée autour d’un véritable problème, à la différence des nombreux textes qui suivent imperturbablement un fil chronologique dont le commencement et la fin sont dictés par le hasard ou l’arbitraire.
C’est surtout sur les origines de l’église cathédrale de Lausanne que Plantin apporte des traditions inédites: « Entre le chasteau de Menthon, qui est à l’orient, et le college, se void le grand temple, appelé de Nostre-Dame », écrit-il dans sa Description de la Ville de Lausanne en 1660. « On n’en sçait bonnement la première fondation. On tient, comme par tradition, que tout le quartier de la cité estoit jadis en forest, qu’en ce temps là il n’y avoit rien en estre que la rue de Bourg comme estant au grand passage; qu’en ceste forest la Vierge Marie s’apparut à un certain homme, à l’occasion de quoy, comme la superstition est inventrice de tout, on y bastit une chapelle, et par succession de temps, on extirpa tout le bois des environs, et y bastit-on des maisons. Dès là on commença à bastir depuis la rue de Bourg en bas contre le ruisseau qui passe au fond de la ville [...] et de l’autre costé de la cité on en fit le mesme. Mais comme les miracles supposés en ces temps de profonde ignorance, rendissent ce lieu fameux, la ville s’aggrandit d’un costé et d’autre et la chapelle de la Vierge fut convertie en un temple magnifique. Lazius rapporte que Conrad 3, roy de Bourgongne, qui est enseveli à Payerne avec sa femme Mechtilde, paracheva l’Eglise de Lausanne, que son pere Conrard 2. avoit commençée. Guilliman dit que Raoul 2. /288/ roy de Bourgongne a laissé à Lausanne divers monumens de sa libéralité, pieté et devotion. Certains vieux manuscripts en latin que j’ay entre mains, disent Ecclesia Lausan[nensis] quae sita est in Galliis est Ecclesia cathedralis, solemnis et notabilis, & una de notabilioribus ecclesiis totius nationis Gallicanae. Avant l’empereur Rodolphe, c’estoit une Eglise que ces mesmes MSC. appellent Collegiata; mais à son instance le pape l’erigea en Eglise cathedrale; et luy l’aggrandit, orna et renta richement... » 152.
La légende de l’apparition de la Sainte Vierge à Lausanne se trouve ici pour la première fois dans un texte écrit. En effet, Conon d’Estavayer ne mentionnait, dans le récueil de miracles du Cartulaire de Lausanne, qu’une apparition de la Vierge, et encore s’agissait-il d’un rêve 153. Cette légende n’a donc pas, à notre connaissance, une origine livresque. Mais quelle que soit sa provenance, elle est fort banale, et l’attitude de Plantin à son égard est plus intéressante que le fond même de la narration: pour lui, le Bourg de Lausanne, situé sur un lieu de passage dès l’Antiquité, est antérieur à la Cité. Cette idée devait être fort répandue, puisqu’on trouve déjà une allusion au rôle commercial et à la situation du Bourg dans le commentaire, rédigé au XVe siècle, du Plaict général de Lausanne 154.
Quant à la Cité, elle est, aux yeux de Plantin, une création des institutions ecclésiastiques du haut moyen âge, c’est-à-dire de la superstition et de l’idolâtrie. Cette opinion est exprimée avec plus de force dans le Lausanna restituta de 1665, où Plantin dit: « Posita tum erat subter modium lucerna, tum universalis illa in Ecclesia apostasia contigerat; tum pro Christo Beata Virgo, pro filio mater, tanquam altera Ethnicorum Iuno, aut magna Ephesiorum Diana coli cepta, eius cultus introductus, visiones confictae, in illius honorum primo in hoc loco aedicula constructa, post paulatim labentibus annis, et ingravescente superstitionis incantamento, erectae hae magnificae testudines et columnae... » 155. /289/
Ainsi, non seulement le caractère hétérodoxe et idolâtre de la religion catholique est posé d’emblée, conformément aux préjugés que l’on cultivait alors à l’Académie de Lausanne, mais encore — et ceci est d’importance pour la suite des études de Plantin sur Lausanne — la ville de Lausanne, ses institutions, et par conséquent ses libertés et ses franchises, préexistent au pouvoir épiscopal, qui repose d’ailleurs sur la superstition.
Quant à la tradition selon laquelle l’Eglise de Lausanne aurait été une collégiale jusqu’à ce qu’elle fût érigée en cathédrale par l’empereur Rodolphe de Habsbourg, elle remonte, comme nous l’avons vu au chapitre IV, à la chronique épiscopale du XVe siècle 156.
Le problème des relations entre l’évêque et la ville de Lausanne est donc posé et même résolu d’emblée dans les récits de Plantin relatifs aux origines de la ville, du Bourg et de la Cité. Avant même qu’il y eût des archives proprement lausannoises et des documents pour attester les libertés de la ville, Lausanne existait et vivait indépendamment de son évêque. « Ainsi, écrit Plantin au début de la seconde version de sa Description de la ville de Lausanne, Lausanne a été parfois sujette aux Rois de France, et fort long-tems aux Rois de Bourgongne, jusques à ce que, par la libéralité des Empereurs, les Eveques s’en appellerent Princes spirituels et temporels, sous les reserves toutefois de diverses concessions imperiales faites à laditte ville et Cité de Lausanne... » 157. De même, lorsque les évêques de Lausanne luttent contre les Zaehringen, contre les comtes de Genève et contre les comtes de Savoie qui se disputent le pouvoir en Suisse romande et notamment le vicariat impérial sur les évêchés de Genève, Lausanne et Sion, c’est toujours pour défendre, non pas leurs prérogatives d’évêques, mais les libertés des villes dont ils sont davantage les protecteurs que les souverains.
Ces vues sont exprimées de manière particulièrement nette dans la seconde version du Petit Chronique de la Ville de Lausanne: « Car encor que le duc de Zering eut plusieurs terres en Suisse et qu’au nom de l’Empire il fut gouverneur du Pays de Vaud et lieux circonvoisins, il n’êtoit pas pourtant maistre absolu de /290/ ces villes imperiales et episcopales; leurs evesques en estoyent princes temporels et spirituels sous les reserves des franchises qu’elles avoyent. Il ne faut pour ce qui regarde Lausanne que de regarder les donations, concessions et confirmations des empereurs et des papes, dont nous avons desja fait mention » 158.
L’idée que les libertés de la ville de Lausanne étaient antérieures au pouvoir épiscopal, et que Lausanne était ville libre et impériale avant même qu’il y eût des documents pour l’attester, n’est pas nouvelle: dans son Citadin de Genève publié en 1606, Jean Sarasin avait émis une théorie analogue au sujet de Genève 159. Bien que Plantin ne le cite pas expressément en cet endroit, il l’a utilisé ailleurs, et l’on peut supposer que la polémique genevoise a servi de modèle et fourni de l’aliment au texte de Plantin.
Cette affirmation de l’indépendance de Lausanne à l’égard de ses évêques permettra à l’auteur d’expliquer et de légitimer toutes les luttes menées postérieurement par les bourgeois de Lausanne contre le pouvoir épiscopal, en 1284, en 1304, en 1465, en 1482 et jusqu’à la Réforme, luttes où chaque révolte des bourgeois apparaît comme le fruit de la tyrannie et des usurpations épiscopales 160.
Les travaux de Plantin envisagent les relations entre le duc de Savoie et l’évêque de Lausanne conformément à cette idée de l’indépendance de Lausanne. Ses histoires de Lausanne, particulièrement la seconde version du Petit Chronique de la Ville de Lausanne, sont ponctuées de violentes attaques contre les prétentions des ducs de Savoie à exercer un droit de juridiction sur la ville. Ces discussions d’ordre juridique l’amènent à se pencher très attentivement sur les sources, pour les comparer /291/ avec les affirmations des historiens savoyards, et particulièrement de Guichenon, qu’il accuse à plusieurs reprises de vouloir tromper ses lecteurs 161. Faisant l’exégèse des documents d’archives, Plantin en tire des arguments pour défendre les droits de l’évêque face au comte de Savoie 162.
Absorbé par toutes les luttes politiques qui marquent l’histoire de Lausanne à l’époque épiscopale, Plantin n’aborde guère les questions de vie religieuse et de doctrine dans le Petit Chronique de la Ville de Lausanne. Ce n’est que par des remarques de détail qu’il prend position dans ces matières, et son opinion ne diffère pas notablement de l’apologétique réformée de son temps. Ainsi, à propos de Marius d’Avenches: « Il se trouva en l’an 586 au concile de Mascon, auquel les offrandes et oblations de pain et de vin furent ordonnées en remission des pechés, au raval du merite de Jesus Christ, et contre la parole de Dieu » 163. La résistance de l’évêque Burcard d’Oltingen aux injonctions de chasteté et de célibat du pape Grégoire VII est considérée comme un acte de courage 164. Ce sont surtout les traits de superstition du bas moyen âge qui le frappent: il tire du De exorcismis de Félix Hemmerlin une allusion à une procédure judiciaire faite par Georges de Saluces, « ne plus ne moins que l’on fait contre les criminels, à l’encontre des sangsues, pour ce qu’elles nuisoyent aux saumons & aux autres poissons » en 1451 165; il relève dans la chronique de Stettler un procès intenté en 1479 aux vermisseaux qui « gastoyent les biens de la terre au territoire de Berne », et conclut: « Et voila l’aveuglement et stupidité de ce siecle là » 166. /292/
Mais c’est surtout dans le Lausanna restituta, destiné à un public composé en grande partie d’ecclésiastiques, que la question de la doctrine et de la vie religieuse à Lausanne à l’époque épiscopale est abordée et traitée de manière approfondie. D’emblée, comme nous l’avons vu, l’église transférée à Lausanne à la fin du VIe siècle est présentée comme apostate, superstitieuse, adonnée au culte de la Vierge comme les Romains païens à celui de Junon, le siège de la superstition, le nid des rapaces envoyés par l’Antéchrist 167.
Après avoir décrit, à grand renfort de documents d’archives, l’accession des évêques au pouvoir temporel, qui les détourne de leur mission originelle, il termine son histoire de Lausanne à l’époque épiscopale par un tableau de l’inconduite d’un clergé ivrogne et bestial, tableau qui complète celui de la dégénérescence de la doctrine chrétienne 168.
Rien d’original, d’ailleurs, dans ces vitupérations qui sont peut-être inspirées d’une série de plaintes, présentées à l’évêque et à l’Empereur par le Conseil de Lausanne contre l’inconduite des chanoines et du clergé séculier, document qui sera retrouvé et également utilisé par Ruchat dans son Histoire de la Réformation de la Suisse 169. La forme est un conglomérat de citations de la littérature latine classique, de réminiscences bibliques et d’invectives inspirées des textes polémiques du XVIe siècle.
Mais la manière dont Jean-Baptiste Plantin envisage la doctrine et la vie religieuse de la Lausanne épiscopale, si peu originale soit-elle, influence cependant son examen de la Réforme lausannoise, et de la continuité des institutions ecclésiastiques /293/ après 1536. Aussi bien dans le Lausanna restituta que dans les deux versions du Petit Chronique de la Ville de Lausanne, le passage de l’« idolâtrie » à la Réforme est présenté comme l’œuvre des autorités laïques de la ville de Lausanne avant même d’être celle des Bernois. C’est ainsi que Plantin écrit, dans la première version de son Petit Chronique de la Ville de Lausanne: « Comme en ce temps la lumière celeste s’espandoit en divers lieux de la Suisse, ceux de Lausanne, tant à cause des ennuis et fascheries qu’ils recepvoyent de leur Evesque, comme particulierement à cause de la religion, se rendirent volontairement à L.E. de Berne l’an 1536. qui chassèrent l’Evesque & y planterent la religion reformée; avant quoy desja ceux de Lausanne avoyent fait certain ordre pour la liberté de conscience, comme il appert par les articles suivants »; suivent les articles du 6 avril 1536 autorisant la prédication de l’Evangile à Lausanne 170. Mais cette manière de présenter les événements se heurtait à une difficulté d’ordre chronologique; cette difficulté est née pour Plantin des compléments d’information qu’il a trouvés dans le Catalogue des évêques de Lausanne d’Emmanuel Herrmann et qu’il a reportés dans la deuxième version de son ouvrage: « Son Evesque [scil.: celui de Lausanne] ne se contentoit pas de la traitter tyranniquement et cruellement, il voulut être de la partie avec le Duc contre Geneve & ses Alliés; comme au contraire ceux de Lausanne donnerent des gens aux Bernois en vertu de l’Alliance qu’ils avoyent avec eux; Sebastian donc de Montfalcon s’êstant par ce moyen declaré ennemi, fit divers actes d’hostilité contre les Bernois, & escrivit une lettre choquante dont l’original est aux archives de Berne 171. Cela fut cause que le seigneur de Bois Rigaut, ambassadeur de France, estant venu à Berne et requerant, entre autres choses, sauvegarde et asseurance pour l’Evesque de Lausanne, ne la peut obtenir, ains pria-on le dit Ambassadeur, que sa Majesté de France comme bon ami de la Ville de Berne n’intercedât plus à l’advenir, ni ne protegeât leur ennemi. Ainsi les Bernois se saisirent et prirent possession du /294/ chasteau de Lausanne le 1er apvril 1536 et prirent la ville en leur protection: L’Evesque s’êtoit retiré un peu auparavant comme il eut vu une entiere alienation des Lausannois, parmi lesquels aussi la religion commençoit d’être bien receue, ce qui leur fit faire les ordres suivans... » (suit la même ordonnance du 6 avril 1536) 172. Ici donc, Jean-Baptiste Plantin ne peut escamoter le fait que l’ordonnance du 6 avril 1536 est postérieure à la prise de possession par les Bernois du château de Lausanne. Mais il ne manque pas de souligner que la prédication de la Réforme à Lausanne avait commencé avant l’arrivée des Bernois.
Quant au sort ultérieur de la juridiction spirituelle de l’évêque, il n’est traité qu’en passant dans le De Antiquitate et origine Lausannensis episcopatus brevis discursus, avec une superbe ignorance qui montre l’indifférence de l’auteur à l’égard de cette question: « Hodie adhuc in Helvetia sub Lausannensi diocaesi se esse profitentur tota fryburgensis Helvetiorum ditio, potior, ut opinor, Lucernensis territorii pars » 173.
Dans les travaux de Plantin, la ville de Lausanne et ses autorités laïques apparaissent donc comme les principaux et même les seuls garants de l’orthodoxie doctrinale et des bonnes mœurs. Ce thème se retrouve, mutatis mutandis, dans l’historiographie fribourgeoise de la même époque. Dans le dernier chapitre de sa Chronique fribourgeoise rédigée en 1687 à l’intention du polémiste thurgovien Caspar Lang, le chanoine fribourgeois Henri Fuchs considère la ville de Fribourg et sa collégiale exempte comme les défenseurs attitrés de la foi catholique, sans tenir aucun compte de la juridiction spirituelle de l’évêque de Lausanne 174. On trouverait sans doute encore d’autres exemples de cette attitude dans l’historiographie officielle de ce temps, où la conscience politique des gouvernements se confond avec les notions de droit divin et de responsabilité morale à l’égard des sujets. Pour Plantin du moins, la polémique religieuse et l’histoire ecclésiastique servent à défendre et à illustrer les libertés et /295/ franchises de la ville de Lausanne. Il les considère comme des sciences auxiliaires de l’histoire politique et juridique.
Les travaux de Plantin, nouveaux par leur sujet et par les matériaux mis en œuvre, ont été utilisés et imités plusieurs fois par les historiens de l’évêché et de la ville de Lausanne. Nous ne mentionnerons ici ces sous-produits que pour mémoire.
Le premier de ces travaux a pour auteur un magistrat et fonctionnaire lausannois du nom de Frédérich-Emanuel-Rodolph-Charles Bergier (1746-1804) 175; il est intitulé « De l’Antiquité de la ville de Lausanne, commencé d’ecrire le samedi 5 décembre 1767 » 176.
Ce texte est tiré presque entièrement du De l’Antiquité de la ville de Lausanne de Jean-Baptiste Plantin, avec quelques additions à la partie descriptive. Dans la partie historique, la plupart des passages polémiques contre le duc de Savoie et les historiens savoyards ont été éliminés, soit par Bergier lui-même, soit peut-être dans un texte intermédiaire. En outre, Bergier présente la fin du régime épiscopal d’une manière différente: « Au commencement de l’an 1536, led. evêque Sebastien de Montfalcon s’evadat de son eveché et le transporta à Fribourg, où il a été toujours depuis, et le 10e avril ditte année 1536, la ville de Lausanne se mit sous la protection de LL.EE. de la Ville et Republique de Berne. Fin de la table chronologique des seigneurs evêques de la ville de Lausanne » 177. A quoi il faut remarquer que Bergier est, à notre connaissance, le premier historien vaudois qui ait supposé que l’évêché de Lausanne avait été transféré à Fribourg dès 1536.
Mais ce travail, qui par ailleurs ne diffère pas notablement du texte de Plantin, n’est qu’une compilation sans originalité.
Une version du texte de Plantin intitulé De l'origine et antiquité de l'Evesché de Lausanne et de ses evesques a dû passer, /296/ avec quelques additions tirées des ouvrages de Ruchat parus en 1707 et 1728-1729, dans le canton de Fribourg. On en retrouve en effet des traces très nettes dans un texte manuscrit de l’évêque Bernard-Emmanuel de Lenzbourg (1723-1795), intitulé Histoire abregée de l'evêché de Lausanne et de ses evêques pendant leur résidence en dite ville. Tirée et copiée d'un vieu manuscrit 178 Ce texte, dont la mise au point date de 1786, démarque même constamment celui de Plantin, mais sans les passages polémiques contre la Savoie, et avec quelques modifications qui tendent à conférer au pouvoir épiscopal une importance plus grande que dans le De l'origine et antiquité de l'Evesché de Lausanne... Remarquons en outre que les copies de documents données par Plantin ne se retrouvent pas dans l’Histoire abrégée... de Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, mais ont été reprises par celui-ci dans un recueil de chartes intitulé Collectio episcopalis Lausannensis qui date aussi de 1785 ou 1786 179. Par là, des documents des archives de Berne, et même la pensée d’un historien protestant, ont pénétré dans les milieux d’historiens fribourgeois à la fin du XVIIIe siècle.
Mais c’est surtout comme maître et modèle de l’historien Abraham Ruchat que Jean-Baptiste Plantin a influencé l’historiographie tant ecclésiastique que civile de l’évêché de Lausanne et du Pays de Vaud. On ne peut en effet concevoir, sans l’enseignement de ce pionnier, la variété des intérêts de Ruchat, son esprit critique qui se manifestera dès l’Abrégé de l'histoire ecclésiastique du Pays de Vaud paru en 1707, et on ne peut expliquer l’énorme progrès accompli par ce disciple sur le plan de la recherche et de l’érudition au début du XVIIIe siècle, sans les matériaux et les expériences intellectuelles accumulés dans les travaux de Plantin, particulièrement dans le De l'Antiquité de la ville de Lausanne. /297/
Section 4
Le « Denombrement des evesques de Lausanne » par Jean Pasche
L’héraldique est au nombre des sciences auxiliaires de l’histoire qui ont pris au XVIIe siècle le développement le plus spectaculaire. Sans doute existe-t-il dès le XIVe siècle des traités théoriques sur le blason 180. Mais les premiers travaux véritablement scientifiques publiés sur cette matière sont ceux des deux Lyonnais Claude-François Menestrier, S. J. (1631-1705) et surtout Claude Le Laboureur, qui ont paru entre 1658 et 1680 et ont été fréquemment utilisés dans des travaux postérieurs. En Allemagne, c’est également à cette époque, avec les travaux d’un Philippe-Jacques Spener, parus en 1680 et 1690, que la théorie du blason commence à faire figure de discipline sérieuse 181. L’héraldique est même enseignée à l’université de Marbourg dès 1687 comme science auxiliaire du droit 182.
Le développement de la théorie héraldique au XVIIe siècle est la conséquence de la codification juridique des armoiries. En France, on connaît l’arrêt du Conseil rendu le 15 mars 1669, ordonnant la recherche des usurpateurs de noblesse, et surtout l’édit royal, enregistré le 28 novembre 1696, établissant à Paris « une grande maîtrise générale et souveraine, avec un armorial général ou dépôt public des armes et blazons du royaume... » 183. Le recensement des armoiries qui s’ensuivit, confié aux célèbres généalogistes de la famille d’Hozier, dura de 1697 à 1709. Ses résultats sont consignés dans le recueil intitulé L'Armorial général de la France ou Registre de la noblesse de France 184. Il faut cependant observer que l’entreprise des d’Hozier n’était pas nouvelle. /298/
Dès le moyen âge, les hérauts d’armes étaient tenus de consigner dans des registres les armes des différentes familles et de vérifier leurs titres. En France, le plus ancien recueil conservé remonte au XIIIe siècle. Au XIVe et au XVe siècle, ces compilations se multiplient, patronnées par les souverains petits et grands. Par lettres patentes données à Angers le 17 juin 1487, le roi de France Charles VIII créait un « maréchal d’armes des François... avec plein pouvoir et volonté de faire peindre et mettre en ordre en forme de catalogue les noms et les armes... afin que dorénavant ceux auxquels elles appartiendroient pussent en jouir sans débat ni contrainte... » 185.
La rédaction d’armoriaux semble donc inséparable du droit et de la théorie héraldiques. C’est sans doute parce qu’il n’y a pas en Suisse romande de droit héraldique que les armoriaux anciens en sont pratiquement absents 186, alors qu’en Suisse alémanique on connaît des armoriaux corporatifs dès le XIVe siècle 187. Le premier recueil d’armoiries rédigé dans le Pays de Vaud, connu sous le nom d’« Armorial Lecoultre » du nom de son propriétaire, n’est en effet pas antérieur à 1610-1620 188. Le second en date, l’armorial Joffrey, remonte probablement aux années 1630-1650. Les premiers armoriaux bernois, et notamment le Regimentsbuch de Jakob Bucher, sont également de cette époque 189. Mais c’est surtout au milieu et à la fin du XVIIe siècle que commence dans ces régions une véritable floraison de recueils héraldiques, avec les travaux d’Emmanuel Herrmann, Antoine de Graffenried de Worb et Wilhelm Stettler à Berne, et ceux de Jean-Philippe de Loys de Villardin, de Jean Pasche, d’Abram-Philibert Clavel de Ropraz et de Samuel Olivier dans le Pays de Vaud 190. /299/
Faut-il voir dans ce développement l’influence directe ou indirecte de Samuel Guichenon, et par lui celle de Claude Le Laboureur avec lequel il était en correspondance ? La publication, en 1650, de l’Histoire de Bresse et de Bugey, véritable armorial imprimé, bien connue et souvent utilisée par les historiens de Suisse romande, et ce que l’on sait des relations épistolaires entre les érudits de ce temps 191, rendent cette supposition très vraisemblable. L’influence savoyarde et lyonnaise a pu se rencontrer avec un courant venu de Suisse alémanique par l’intermédiaire des Bernois.
Quelles que soient l’origine et la cause de ce mouvement, on verra dans les pages qui suivent que Jean Pasche, capitaine et bourgeois de Morges, à qui les évêques de Lausanne doivent leur premier armorial, se situe en plein cœur de l’héraldique en Suisse occidentale, et qu’il est même l’un des principaux artisans de son développement dans nos régions.
Tout ce qu’on a écrit sur Jean Pasche repose sur des hypothèses et des traditions mal contrôlées. Il serait né en 1626 d’Etienne Pasche 192, d’une famille possédant la bourgeoisie de Morges au moins depuis 1572 193. Selon l’armorial « des Nobles Fuzilliers ou Arquebuziers Fondateurs de la Noble Compagnie establie en la Ville de Lausanne », il était capitaine du département de Vullierens et de Vufflens-le-Château au moment où il fut reçu dans cette abbaye le 10 mai 1655 194. Mais les documents d’archives n’ont pas permis de le vérifier 195. Il n’est connu /300/ pratiquement que comme héraldiste. On lui doit un Armorial du Pays de Vaud, daté de 1654, dont il n’existe plus que des copies donnant seulement le blasonnement des armoiries, sans dessins 196, un armorial de l’Abbaye des cordonniers de la ville de Morges, à elle dédié en 1654 197, et peut-être aussi le très beau recueil des Noms et Armes des Nobles Fuzilliers ou Arquebuziers Fondateurs de la Noble Compagnie Establie en la Ville de Lausanne le vingt-deuxiesme Jour du Moys de Mai.., Mil six cents cinquante-quatre 198. Enfin, Pasche a composé un recueil d’armoiries des évêques de Lausanne et de leurs feudataires, qui fait l’objet de ce chapitre, et qui est probablement postérieur à 1665.
Cette dernière date est le terminus a quo de la mort de Pasche: on ne peut en déterminer plus précisément le jour et l’année, car il n’existe pas de registres de sépultures à Morges avant le XVIIIe siècle 199.
L’armorial des évêques de Lausanne et de leurs feudataires est un recueil de divers extraits des archives de Lausanne et de Berne, ainsi que d’ouvrages imprimés sur l’histoire de la Savoie et des pays voisins 200. La liste des évêques de Lausanne proprement dite, intitulée Denombrement des evesques de Lausane, est la traduction française presque littérale du catalogue épiscopal donné par l’évêque Jean-Baptiste de Strambino dans ses Decreta et constitutiones synodales publiés à Fribourg à la fin de 1665 201. La matière de ce catalogue a été complétée à l’aide de quelques documents provenant des archives de Berne et du Cartulaire /301/ de Lausanne. Ces documents ont été fournis sans doute par le commissaire général Emmanuel Herrmann, que Pasche connaissait et auquel il avait dédié quelques années plus tôt son Armorial du Pays de Vaud 202.
Ces éléments, et les nombreux emprunts faits aux travaux de l’historien Samuel Guichenon, permettent d’affirmer que Jean Pasche, à l’instar des autres historiens locaux du XVIIe siècle que nous étudions ici, ne se contente pas des textes autochtones, mais recourt tant aux archivistes bernois qu’aux auteurs savoyards et piémontais, dont il paraît même assez fortement tributaire. La présence, dans les papiers de Guichenon, d’une copie du catalogue épiscopal de Pasche 203, permet même de supposer qu’il y avait des échanges de documents entre le sujet de LL.EE. de Berne et l’historiographe de la Maison de Savoie.
Il y a peu à dire sur le catalogue des évêques de Lausanne de Jean Pasche, qui n’est pas original. Son intérêt réside dans les quelques armoiries qui ont été placées en tête des biographies d’évêques. Le but de Jean Pasche était de constituer un armorial des évêques de Lausanne et de leurs feudataires. Il est bien difficile d’en déterminer les sources héraldiques, car non seulement il n’existe que fort peu d’armoriaux antérieurs indiquant les armoiries des familles vaudoises, mais encore, comme on l’a observé avant nous, Jean Pasche se laisse souvent guider par son imagination 204.
Quelques armoiries d’évêques d’origine savoyarde proviennent sans doute de l’Histoire de Bresse et de Bugey de Samuel Guichenon; d’autres sont probablement tirées de collections héraldiques privées, telles que celles d’Emmanuel Herrmann, qui a relevé dans ses travaux beaucoup de renseignements sur les familles nobles du Pays de Vaud. Mais pour beaucoup d’évêques, surtout les plus anciens, et ceux qui sont étrangers à la Savoie, les tables d’attente sont demeurées en blanc. Par un besoin de symétrie, Pasche a cependant attribué à quelques personnages des armoiries fictives: à saint Protasius un sautoir /302/ d’or accompagné de quatre fleurs de lis du même sur champ de sable; à un mythique Gui, un sanglier d’or sur champ de gueules; à Marius, Burcard et Hugues, une aigle de sinople sur champ d’or.
Si la valeur historique du Denombrement des Evesques de Lausanne est nulle, l’entreprise de Pasche présente du moins un certain intérêt du point de vue héraldique. Non que la constitution d’un armorial fût en soi une entreprise originale à cette époque. C’est au contraire un des traits caractéristiques de l’historiographie baroque. Non que l’exécution fût particulièrement belle: certains dessins sont inachevés, plusieurs sont fort laids; les autres armoriaux de Pasche sont beaucoup plus soignés. La composition d’un armorial épiscopal n’est pas même un fait unique dans les annales de l’héraldique, puisque l’évêque de Lausanne Jean-Baptiste de Strambino s’est livré au même exercice, ainsi que nous le verrons plus loin 205. Mais un tel recueil, s’il contient les armes de plusieurs personnes ayant occupé la même fonction, n’est cependant pas un armorial corporatif. En effet, le principe d’un armorial corporatif est d’enregistrer les emblèmes de plusieurs personnes habitant le même lieu et ayant généralement la même origine: par exemple l’armorial des boulangers de Lucerne, l’armorial des fusiliers de Lausanne. En revanche, l’armorial des évêques de Lausanne, fondé sur une liste chronologique, réunit les écus de plusieurs familles d’origines très différentes, groupées là selon un critère ecclésiastique, c’est-à-dire étranger par nature à l’héraldique et à la généalogie. Par là, Jean Pasche a introduit dans l’art héraldique deux principes qui n’en font pas essentiellement partie: le principe chronologique, et l’histoire ecclésiastique. Mais il s’est mal acquitté de sa tâche, à cause de sa méconnaissance de l’histoire ecclésiastique, et aussi à cause de la liste épiscopale qu’il a cru devoir utiliser, liste qui contenait de nombreux personnages fictifs.
Inversement, l’entreprise de Pasche pouvait enrichir l’histoire des évêques de Lausanne d’éléments nouveaux: les dessins d’armoiries conféraient à la liste épiscopale une valeur esthétique plastique qu’elle ne possède pas par nature. Et surtout, en /303/ traitant un sujet d’histoire ecclésiastique locale dans une perspective héraldique, et par conséquent aussi généalogique, Pasche mettait en lumière, sans doute bien involontairement, le côté dynastique et familial de l’institution ecclésiastique.
* * *
L’intérêt porté à la généalogie et à l’histoire des familles, que nous avons déjà rencontré chez Samuel Gaudard, est l’un des traits caractéristiques de l’historiographie des évêques de Lausanne telle qu’elle a été pratiquée par les auteurs bernois et vaudois au milieu du XVIIe siècle. Ces érudits ou ces amateurs, qui sont issus des milieux du gouvernement et surtout de l’administration, ont encore d’autres intérêts communs qui confèrent à leurs travaux sur l’évêché de Lausanne des qualités semblables: l’attachement au côté juridique et institutionnel de l’histoire ecclésiastique, qui provient à notre avis de la proximité et de la libre disposition des documents d’archives. L’usage presque exclusif de titres attestant des droits de propriété, ou de papiers financiers, devait forcément influencer leurs travaux et donner à leurs histoires une tournure juridique et économique. Entre les mains des érudits bernois et vaudois du XVIIe siècle, l’historiographie des évêques de Lausanne a donc reçu, au moins en partie, une base documentaire sérieuse. Mais par ce fait même, elle s’est trouvée presque complètement laïcisée. /304/
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CHAPITRE VIII
L’HISTORIOGRAPHIE ECCLÉSIASTIQUE A FRIBOURG AU MILIEU DU XVIIe SIÈCLE
L’historiographie fribourgeoise du XVIIe siècle paraît encore plus pauvre que celle des autres cantons suisses à la même époque. Cette indigence de la production fait un fort contraste avec la floraison du XVIe siècle, qui a vu non seulement la chronique officielle de Rudella et sa traduction par François Gurnel, mais encore les importants travaux de Guillimann et de son condisciple Sébastien Werro.
Si l’on s’en tient au recensement qu’en a donné A. Büchi dans un article auquel il n’y a guère de retouches à apporter 1, l’historiographie fribourgeoise du XVIIe siècle se réduit à quelques minces textes annalistiques, ceux du franciscain Franz Katzengrau sur la période 1622-1654, de Jean-Daniel de Montenach sur les années 1613-1628, et de divers anonymes sur les événements de 1581 à 1699; deux brèves chroniques concernant la guerre des paysans et la première guerre de Villmergen, et deux travaux de caractère officiel, la continuation de la chronique de Rudella par Nicolas de Montenach (première moitié du XVIIe siècle), et la contribution fournie à l’historien Caspar Lang sur l’ordre du Conseil de Fribourg par le doyen de Saint-Nicolas, Henri Fuchs, dont nous reparlerons plus loin 2. Rien de tout cela n’atteint l’importance des travaux des historiens grisons de la même époque, de la chronique du Bernois Stettler ou même des annalistes genevois. Et à notre connaissance il n’existe pas non plus dans le XVIIe siècle fribourgeois d’érudits, de généalogistes ou d’archivistes comparables au Bernois Emmanuel /306/ Herrmann, au milieu du siècle, ou au Lucernois Rennward Cysat à la fin du XVIe siècle.
On pourrait imaginer plusieurs raisons à cette pauvreté de la production fribourgeoise. On sait que les Jésuites, qui assumaient l’enseignement au Collège Saint-Michel de Fribourg, ne faisaient que peu de place à l’histoire dans leurs programmes. D’autre part, la censure officielle eût écarté tout travail historique capable de compromettre la réputation de Fribourg comme bastion de la catholicité, ou simplement d’indisposer les voisins bernois. Peu d’événements glorieux méritaient qu’un historien les célébrât, ou alors il s’agissait, comme pour la guerre de Villmergen de 1656, d’une victoire sur des alliés et confédérés. A cela s’ajoute la difficulté de se procurer des sources, les archives étant fermées au public savant, et la méfiance alimentée par les rivalités confessionnelles et politiques mettant obstacle à la diffusion et à la circulation des informations scientifiques.
Mais toutes ces raisons tiennent aux conditions extérieures de travail, qui sont à la vérité les mêmes dans les autres cantons et même dans toute l’Europe absolutiste de ce temps. Or ces circonstances défavorables n’ont pas empêché ailleurs le développement de l’historiographie et de la science historique, où les auteurs vraiment imbus de leur vocation ont su vaincre les difficultés matérielles. On pourrait même, à propos du dernier point que nous avons relevé, montrer que les informations et les documents ont malgré tout circulé entre les historiens de Fribourg et leurs confrères étrangers. Les conférences secrètes entre le commissaire général bernois Samuel Gaudard et le chanoine Henri Fuchs, et les relations du commissaire lausannois Pierre Rebeur avec les milieux épiscopaux ont été mises récemment en lumière 3. Il faudrait aussi mentionner le voyage qu’aurait fait l’évêque Josse Knab à Lausanne, où il aurait été honoré par les étudiants et même par les autorités; toutefois on n’en a connaissance que par des textes d’origine catholique 4. Mais nous ne /307/ rappellerons ici que les correspondances qui ont laissé des traces dans les archives et dans les travaux historiques: l’évêque Jean-Baptiste de Strambino a pu bénéficier, dans ses divers travaux, de plusieurs informations provenant de Lausanne 5. Les archives de l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg conservent encore aujourd’hui, dans le carton « Lausanne », des copies, exécutées au XVIIe siècle, de documents dont les originaux se trouvent à Lausanne: l’« Acte de consécration » de la cathédrale de Lausanne, dont les fautes de transcription s’expliquent par l’usage du texte contenu dans les archives de la famille de Loys 6; et une liste des personnages convoqués au synode diocésain du 16 avril 1493, dont l’original est aux archives de la ville de Lausanne 7. On a vu qu’inversement les travaux manuscrits de Jean-Baptiste Plantin contenaient des indications reçues de Fribourg 8.
L’existence de ces relations permet de conclure que les milieux épiscopaux fribourgeois et les historiens lausannois n’étaient pas si imperméables à des influences réciproques, que la circulation des documents en fût totalement empêchée. De plus, Strambino pouvait correspondre avec les érudits savoyards du cercle de Guichenon, et l’on verra qu’il ne s’en fit pas faute 9. Enfin, des ouvrages d’histoire ecclésiastique suisse et générale contiennent des informations venues de Fribourg: l’Helvetia sancta du P. Heinrich Murer, qui cite un manuscrit de Sébastien Werro 10; le Gallia christiana des frères de Sainte-Marthe, qui se réfère à une liste épiscopale conservée à Fribourg 11, et plus tard le Historisch-theologischer Grundriss de Hans Caspar Lang, qui contient la contribution relative à l’histoire fribourgeoise /308/ fournie par le doyen Fuchs 12. On voit, par ces exemples, que l’historiographie générale a contribué non seulement à diffuser les textes d’origine locale, mais encore à en stimuler la rédaction.
A Fribourg, c’est en somme l’historiographie ecclésiastique qui sauve l’honneur au XVIIe siècle, et ce sont les conflits de politique religieuse entre le gouvernement et l’évêque qui en favorisent la production.
L’attitude des autorités à l’égard de l’évêque du diocèse ne s’est modifiée que très lentement depuis la fin du XVIe siècle. Les Fribourgeois, comme nous l’avons vu, avaient mis en place une série d’institutions religieuses qui leur permettaient de se passer presque complètement de la présence d’un évêque, et ne s’habituèrent que très difficilement, et seulement en apparence, à l’idée d’un transfert dans leur ville de la résidence épiscopale 13. Sans doute, les relations avec l’évêque Jean Doroz furent-elles meilleures qu’elles ne l’avaient été avec ses prédécesseurs, auxquels on avait refusé à diverses reprises l’autorisation de venir à Fribourg. Mais Jean Doroz et son successeur Jean de Watteville résidèrent trop peu de temps dans cette ville pour donner lieu à beaucoup de conflits. Et même, comme Messieurs de Fribourg se faisaient quelque peu tirer l’oreille pour verser à l’évêque Jean de Watteville le capital qu’ils lui avaient promis, celui-ci les menaça d’un anathème contre les usurpateurs des biens d’Eglise. Ces propos furent jugés peu amicaux par le gouvernement; à la suite de cet incident, l’évêque préféra s’absenter quelque temps.
C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que les relations entre les autorités fribourgeoises et l’évêque se soient franchement gâtées lorsque l’évêque Jean-Baptiste de Strambino, qui avait d’ailleurs été présenté à l’évêché par le duc de Savoie, prit ses dispositions pour s’installer définitivement à Fribourg et pour y exercer la juridiction épiscopale dans sa plénitude.
Issu d’une famille noble du Piémont, Jean-Baptiste de Strambino était le fils de Jean-Martin de Strambino (1570-1646) /309/ et de sa seconde femme Suzanne (morte en 1631), de la famille des comtes de Saint-Martin de Malgra 14. Il serait né le 27 novembre 1621. On ne sait rien de ses études, qu’il fit peut-être dans un établissement de Franciscains de la stricte Observance, dont il prit l’habit et devint plus tard procureur. Présenté à l’évêché de Lausanne par le duc de Savoie, il fut nommé par le pape le 26 juin 1662, consacré à Rome le 17 juillet de cette année, et fit son entrée à Fribourg le 8 avril 1663. Cette même année, il fit une première visite du diocèse. Il ne tarda pas à entrer en conflit avec une partie de son clergé, et surtout avec la prévôté de Saint-Nicolas, soutenue par le gouvernement de Fribourg, en cherchant à imposer trop rigoureusement les décrets du concile de Trente en matière de discipline ecclésiastique, et en revendiquant le droit de visite de la collégiale exempte de Saint-Nicolas. Ces contestations le tinrent éloigné de Fribourg durant de longues années, et c’est finalement hors du canton qu’il mourut, aux Hôpitaux (France, dép. Doubs, arr. et canton Pontarlier) le 29 juin 1684.
Ces conflits de juridiction, et la ferme intention qu’eut Strambino dès le début de résider à Fribourg, eurent du moins une influence très favorable sur l’administration et la tenue des archives de l’évêché. Jusqu’alors, les évêques ayant toujours résidé dans leurs autres bénéfices, des revenus desquels ils vivaient, ils n’avaient pu organiser régulièrement ni leur administration générale, ni leurs archives, et ignoraient même une grande partie de leurs droits 15. Strambino est le véritable /310/ créateur des archives de l’évêché, auxquelles il ajouta de nouvelles séries, notamment un Liber consecrationum, un registre des fondations, un livre de lettres missives, un livre des mandats, etc. 16. Cette activité de réforme administrative se double d’une œuvre législative. C’est à elle que nous devons le premier texte historiographique écrit sur les évêques de Lausanne par l’un d’eux: le catalogue des évêques de Lausanne contenu dans le nouveau recueil de constitutions synodales publié en 1665.
Section 1
Les « Decreta et constitutiones synodales ecclesiae et episcopatus Lausannensis » édités par l’évêque Jean-Baptiste de Strambino
Prélat législateur et réformateur, Jean-Baptiste de Strambino s’efforça d’introduire dans le diocèse de Lausanne les canons du concile de Trente et d’améliorer la discipline du clergé. C’est probablement lors de la visite pastorale de 1663 qu’il constata la nécessité de procurer au clergé du diocèse une nouvelle impression des constitutions synodales. La dernière édition imprimée en avait été donnée en 1599 par Sébastien Werro. Il s’agissait de la mettre à jour, et d’y ajouter tous les compléments apportés par les évêques de la première moitié du XVIIe siècle 17. L’évêque se mit donc au travail, et put mettre le point final au nouveau recueil le 4 septembre 1665. Imprimé dès le 15 du même mois, l’ouvrage fut approuvé le 11 décembre 1665 par les censeurs du Conseil secret de Fribourg, qui déclarèrent « ledit livre bien proffitable en faict de spiritualité, et en faict de temporalité ne chocquer leur Magistrat. Estant asseurées qu’en cas qu’il y eust quelque passage que peust aucunement tendre à préjudice ou desplaisir, que l’explicquation et l’eclaircissement en estant requis et nécessaire, qu’icelluy redondera plustot à satisfaction desdites Leurs Excellences /311/ qu’à mescontentement » 18. L’ouvrage parut semble-t-il au début de l’année suivante seulement, si l’on en juge par une lettre expédiée le 9 février 1666 par Strambino à un ecclésiastique du diocèse, accompagnant quelques exemplaires du volume, offerts à l’examen 19.
Outre les constitutions synodales, les règlements et les textes de prières pour diverses cérémonies, le volume publié en 1665 contenait plusieurs textes de caractère historique: les bulles et brefs de nomination de Jean-Baptiste de Strambino à l’évêché de Lausanne, du 26 juin 1662 (p. 9-15); une lettre pastorale de cet évêque, datée de Turin, le 4 octobre 1662 (p. 16-19); un Catalogus episcoporum ecclesiae Lausannensis ex variis monumentis collectus (p. 148-163); un pouillé de la partie restée catholique du diocèse de Lausanne (p. 164-182), donnant, pour quelques paroisses, la date de la consécration et le nom de l’évêque qui y a procédé, d’après des indications relevées par Strambino lui-même au cours de sa visite pastorale de 1663 20; un texte intitulé Instrumentum consecrationis ecclesiae cathedralis Lausannensis (p. 182-184), daté du 5 octobre 1271, remontant directement ou indirectement à un original daté du 20 octobre 1275 se trouvant dans les archives de la famille de Loys 21.
Il convient de souligner l’importance que revêt, pour l’historiographie de l’Eglise de Lausanne, la présence dans un volume imprimé, répandu nécessairement dans toutes les cures et dans tous les établissements ecclésiastiques du diocèse, de trois textes utiles à l’histoire de l’Eglise de Lausanne. Les Decreta et constitutiones synodales de Jean-Baptiste de Strambino ont propagé jusque dans la partie française et protestante du canton de Berne l’image que son auteur voulait donner de cette Eglise et de ses évêques, puisque Jean Pasche de Morges l’utilisera dans son armorial 22, et que l’historien vaudois Ruchat le /312/ connaît également 23. Du côté de la Suisse alémanique, le catalogue des évêques de Lausanne de Jean-Baptiste de Strambino sera popularisé dès la fin du siècle par le Historisch-theologischer Grundriss de Caspar Lang 24.
Strambino n’indique pas les sources de son catalogue des évêques de Lausanne. Mais il est aisé de les déterminer, au moins en partie. L’évêque n’ayant pu accéder aux archives de Berne, ni se procurer le Cartulaire de Lausanne, il en était réduit, pour reconstituer la liste de ses prédécesseurs et renouer la tradition historique locale, à quelques ouvrages imprimés et aux maigres archives de l’évêché de Lausanne. Il aurait été bien inspiré de recourir à l’ouvrage imprimé le meilleur et le plus récent, le Gallia christiana des frères de Sainte-Marthe, paru en 1656; c’est ce que fera son homologue savoyard, l’évêque de Genève-Annecy Jean d’Arenthon d’Alex, qui, en 1674, ajoutera au nouveau rituel du diocèse un catalogue des évêques de Genève emprunté à cette deuxième édition du Gallia christiana 25. Mais Strambino, en créature du duc de Savoie, préférera se placer dans la tradition historiographique savoyarde et piémontaise: l’ouvrage qu’il reproduit le plus souvent et par places même intégralement, est celui de Francesco Agostino della Chiesa, Sanctae Romanae Ecclesiae cardinalium, archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Pedemontanae regionis chronologica historia..., publié à Turin en 1645. Par cet intermédiaire, Strambino remonte donc non seulement aux sources savoyardes, mais encore au Gallia christiana de Claude Robert, qu’avait utilisé della Chiesa.
Les données de Francesco Agostino della Chiesa sont combinées, autant qu’on peut en juger, avec une chronique des /313/ évêques de Lausanne rédigée par un Fribourgeois. Cette chronique, aujourd’hui perdue, est sans doute un dérivé de la petite compilation de Sébastien Werro que nous avons étudiée plus haut 26. Strambino reproduit en effet la plupart des informations originales sur les évêques de Lausanne qui avaient été relevées par Werro dans ces quelques pages manuscrites, mais sans la mention de l’évêque Claude-Louis Alardet, qui aurait cependant dû frapper un auteur savoyard. Il faut donc admettre, comme dans le cas de Heinrich Murer 27, que Strambino a connu un autre texte dérivé de celui que nous possédons, rédigé par Werro ou par un autre Fribourgeois.
Sur les évêques du XVIIe siècle, Strambino ne donne rien de très nouveau. Il tire apparemment le peu qu’il en sait des traditions existant dans les milieux ecclésiastiques fribourgeois, traditions fort vagues, si l’on en juge par l’imprécision des dates.
Le texte fribourgeois utilisé par Strambino n’étant pas conservé, il n’est pas possible de déterminer dans le catalogue des évêques de Lausanne paru dans les Decreta et constitutiones synodales la part originale qu’y a prise l’évêque, au moins en ce qui concerne les faits énoncés, la recherche et la critique des documents. Tout au plus peut-on dire, sur ce point, que ce catalogue est très imprécis, faute de bonnes sources, et que toutes les notices dont on peut contrôler l’origine parce que le modèle en est conservé, ont été copiées littéralement sans aucun esprit critique.
L’intention qui est celle de Jean-Baptiste de Strambino est plus claire: il s’agit non seulement de faire connaître au clergé du diocèse la géographie et l’histoire de l’Eglise de Lausanne et de ses pontifes, mais aussi de se replacer lui-même, évêque de Lausanne, dans la lignée de ses prédécesseurs, de prouver à ce même clergé que les évêques de Lausanne résidant à Fribourg perpétuent le dogme catholique et l’exercice d’une religion qui avait cours avant la Réforme, et par là même d’asseoir son pouvoir épiscopal sur une base historique plus réelle. De là viennent sans doute les dédoublements et la multiplication /314/ des évêques, qui répondent à cette illusion bien naïve, mais répandue, qu’en histoire la quantité des renseignements importe autant, sinon plus, que leur qualité, qu’il ne faut se priver d’aucune information, quelle que soit sa provenance, et, dans le cas particulier, que le nombre élevé des pontifes est garant de la pérennité du dogme et de l’orthodoxie dans l’Eglise considérée.
Il s’agit aussi, pour Jean-Baptiste de Strambino, qui par sa famille tient de près à la monarchie savoyarde, et dont le choix a été imposé au pape par le duc de Savoie, de prouver par l’histoire que le siège de Lausanne est de la nomination du duc de Savoie. C’est ainsi qu’il affirme, à la suite de F.A. della Chiesa, que la nomination à l’évêché de Lausanne appartient au duc de Savoie 28; il illustre cette affirmation par deux exemples 29 et souligne plusieurs événements de l’histoire de Savoie qui sont en rapport avec celle des évêques de Lausanne 30. En tout cela, il s’oppose à Sébastien Werro, qui s’était efforcé de prouver que la nomination de l’évêque de Lausanne ne dépendait ni du duc de Savoie, ni du roi de France.
Les intentions polémiques de l’évêque ne sont avouées nulle part. Ses préoccupations principales, dans l’état de pauvreté de sa documentation, sont et restent d’ordre technique. L’imprécision de son catalogue, l’absence d’information sur certains évêques, ou les erreurs qu’il énonce sur les autres, sont premièrement fonction des sources auxquelles il a pu accéder. Nous verrons à propos de son second catalogue des évêques de Lausanne, que nous étudierons plus loin, que tout en restant attaché à ses sources savoyardes de prédilection, il utilise les suppléments d’information qui lui sont parvenus pour modifier de manière assez profonde l’aspect de l’ouvrage primitif, et que les critères politiques et dogmatiques ne suffisent pas à expliquer toutes les faiblesses de ce travail. /315/
Tout en admettant que le catalogue des évêques de Lausanne paru dans les Decreta et constitutiones synodales de 1665 est fort défectueux, l’historien Martin Schmitt tente de le sauver en disant qu’il n’était pas sans valeur au moment où il parut 31. La première proposition est exacte: les erreurs de dates et de faits, les dédoublements du même évêque, abondent dans un écrit d’un style par ailleurs sec et pauvre. Seules les quelques indications que Strambino donne sur lui-même ont encore quelque intérêt. Mais nous ne pouvons souscrire à la seconde proposition de M. Schmitt. Le catalogue des évêques de Lausanne de Jean-Baptiste de Strambino n’apportait pratiquement rien de nouveau et qui fût digne d’être connu au moment où il parut. Il marquait un recul sur tous les ouvrages parus jusqu’alors, y compris les travaux non bernois. On ne peut tenir rigueur à Strambino de n’avoir pas consulté les documents des archives de Berne. Mais on ne peut admettre qu’en utilisant un seul travail imprimé, qui n’était certes pas le meilleur de ceux qui étaient alors accessibles, en le combinant n’importe comment et sans critique aucune avec des traditions autochtones, Strambino ait pu accuser de son défaut d’information « l’iniquité des temps et l’indigence des documents » 32. Le Père Pierre-François Chifflet, avant lui, moins bien placé que lui pour s’informer, avait fait mieux.
Le catalogue des évêques de Lausanne de Jean-Baptiste de Strambino est cependant une étape importante de l’historiographie de l’Eglise de Lausanne, puisqu’il est le premier texte historique imprimé émanant de cette église, consacré entièrement à elle et diffusé nécessairement chez tous les ecclésiastiques du diocèse. Mais cette importance est disproportionnée avec la qualité réelle du texte. /316/
Section 2
Le « Lausanna sacra ».
Des fleurs de rhétorique à l’abbaye d’Hauterive
L’évêque Jean-Baptiste de Strambino a d’abord inspiré un ouvrage anonyme, intitulé Lausanna sacra, composé sans doute entre 1666 et 1684 33.
L’abbé d’Hauterive Bernard-Emmanuel de Lenzbourg, qui exhuma le manuscrit de la bibliothèque d’Hauterive, le continua et le communiqua à son ami le bibliographe Gottlieb-Emmanuel de Haller, n’a jamais identifié l’auteur de l’ouvrage. Il l’attribuait à un religieux de l’abbaye 34, se fondant sans doute sur la provenance du manuscrit, et sur la désignation, dans le texte lui-même, du couvent d’Hauterive comme « clarissimum monasterium nostrum Altaripae » 35. Ces raisons paraissent irréfutables. Elles ont cependant été négligées par Martin Schmitt, qui a relevé d’autres passages contredisant cette affirmation 36: l’auteur de ce texte a pu voir des documents se trouvant dans les archives de l’église Saint-Nicolas de Fribourg 37, ou concernant la paroisse de Belfaux, qui dépendait du chapitre de Saint-Nicolas 38; en outre, il parle de l’église Saint-Nicolas comme de son église paroissiale: « Sacellum in ecclesia parochiali nostra ad S. Nicolaum pulchrè erectum consecravit dedicavitque Beatae Mariae de Victoria » 39. /317/
L’auteur est certainement un Fribourgeois; parlant de l’historien François Guillimann, il l’appelle « conterraneus noster » 40; Berthold IV de Zähringen est « fundator urbis nostrae Friburgensis » 41; mentionnant une concession de battre monnaie faite aux Fribourgeois, il écrit: « ius cudendae monetae nobis fuit concessum » 42.
Mais si l’auteur du Lausanna sacra était effectivement un membre du chapitre collégial de Saint-Nicolas, comme l’historien M. Schmitt semble vouloir le faire admettre, on peut s’étonner du fait qu’après avoir parlé au long de l’érection de la collégiale de Berne sous l’épiscopat de Benoît de Montferrand 43, il ne mentionne pas celle, en 1512, de Saint-Nicolas de Fribourg, alors même que dans les polémiques du temps, le rapprochement entre ces deux concessions pontificales servait à fortifier les prétentions du chapitre de Saint-Nicolas à l’exemption sur le plan diocésain. A cette époque de contestation entre l’évêque et le clergé séculier de la ville de Fribourg, un membre de ce dernier corps n’aurait pas manqué d’utiliser cet argument: mais la seule polémique à laquelle l’auteur du Lausanna sacra se livre est dirigée contre les protestants.
Quant à la contradiction apparente qui résulte de l’emploi du possessif pour l’abbaye d’Hauterive et pour l’église paroissiale de Saint-Nicolas, elle peut se résoudre de la manière suivante: l’auteur du manuscrit est bien un moine de l’abbaye d’Hauterive, mais comme ce dernier couvent se trouve dans le ressort de la paroisse de Saint-Nicolas, il peut sans se contredire désigner cette dernière par les mots « ecclesia parochialis nostra ad S. Nicolaum ».
La rédaction d’une chronique des évêques de Lausanne par un moine d’Hauterive n’est nullement en contradiction avec ce que l’on sait de la vie intellectuelle et littéraire au couvent au milieu du XVIIe siècle. On sait par exemple que l’abbé Guillaume Moënnat (1616-1640) fonda à Hauterive une bibliothèque, qu’il réforma la discipline régulière et fit venir de Saint-Urbain un /318/ professeur de philosophie pour les jeunes frères 44. D’autre part — mais ceci est légèrement postérieur à la composition du Lausanna sacra — l’historiographie ecclésiastique locale fut encouragée à Hauterive par l’abbé Candide Fivaz (1670-1700), qui notamment a fait commencer en 1692 le Manuale du couvent 45.
Travaillant à Fribourg, n’ayant manifestement pas de correspondance avec des érudits bernois ou lausannois, l’auteur anonyme du Lausanna sacra ne pouvait recourir aux sources principales de l’histoire de l’Eglise de Lausanne au moyen âge, c’est-à-dire aux archives du commissariat romand de Berne. C’est pourquoi il a dû se rabattre sur la littérature imprimée, à l’instar de ses confrères les historiens catholiques. Comme eux, il cite les ouvrages de Guillimann, la Chronique du Pays de Vaud, l’Helvetia sancta de Heinrich Murer, les Annales ecclesiastici de Baronius, la chronique de Sigebert de Gembloux, un recueil des conciles, etc., auxquels il ajoute, d’après la chronique de Michael Stettler, les actes des disputes de Baden (1526) et de Berne (1528); il cite encore la brochure de Marc Claudet, intitulée Récit véritable sur le sujet de l’emprisonnement, procédure et martyre de Reverend et venerable François Folcho, Flamand,... décapité à Vevay le 29 de sept. 1643, parue à Annecy en décembre 1643 sous le pseudonyme d’André Levat 46. Mais les travaux imprimés les plus fréquemment utilisés sont ceux de Stumpf, qu’il dit avoir suivi de préférence pour établir l’ordre des premiers évêques jusqu’à saint Boniface, parce qu’il avait pu consulter les anciennes archives de l’évêché de Lausanne 47; de Stettler, qui a fourni /319/ beaucoup de renseignements sur les rapports de l’évêque de Lausanne avec Berne à partir du XVe siècle; et, bien qu’il ne le cite pas expressément, de Jean-Baptiste de Strambino: les mentions de consécrations d’églises qui figurent dans le pouillé paru dans les Decreta et constitutiones synodales... ont été reprises dans le Lausanna sacra et ont servi à enrichir les biographies de Georges de Saluces, d’Aymon de Montfalcon, d’Antoine de Gorrevod, de Jean Doroz, de Jean de Watteville et de Josse Knab. En revanche, les deux éditions du Gallia christiana ne figurent pas parmi les imprimés mis en œuvre dans le Lausanna sacra.
Outre les imprimés, l’auteur cite, comme nous l’avons dit, des documents tirés des archives de Saint-Nicolas, et une chronique manuscrite de Sébastien Werro, intitulée Cathalogus episcoporum Losannensium. Ce n’est pas, semble-t-il, la chronique que nous connaissons, car l’auteur du Lausanna sacra ne sait rien de la liquidation des droits du Chapitre après 1536, de Claude-Louis Alardet, et du problème de la présentation de l’évêque de Lausanne, dont Sébastien Werro parle dans sa chronique.
Le Lausanna sacra est un catalogue amplifié des évêques de Lausanne, de saint Protasius à Jean-Baptiste de Strambino, précédé d’une préface dans laquelle l’auteur expose les lieux communs habituels à ce genre littéraire: difficulté d’écrire l’histoire, vu l’indigence de la documentation, due à la négligence des anciens ou aux guerres qui ont ravagé l’Helvétie; intention de conserver à la postérité les hauts faits et la mémoire des évêques de Lausanne; origines de l’évêché d’Avenches; quelques indications sur la méthode suivie et sur les sources.
Bien qu’il annonce au début avoir suivi l’ordre des évêques donné par la chronique de Stumpf parce que ce dernier a pu consulter lui-même les archives de l’évêché de Lausanne, ce qui répond à un sain principe de critique documentaire, l’auteur du Lausanna sacra a cependant ajouté à la liste de Stumpf plusieurs évêques mythiques, dont il a rencontré les noms dans d’autres /320/ ouvrages tels que la Chronique du Pays de Vaud: il ne les indique peut-être que pour mémoire, et sans nécessairement croire à leur existence; il écrit en effet, à propos des évêques Guido Ier, Martin, Paul, Alexandre et Alphonse, tous tirés de la Chronique du Pays de Vaud: « Quos ordine annectere placet, relicto aliorum judicio super hac re litteratiorum » 48. Mais il faut aussi se souvenir que les auteurs de listes épiscopales visent souvent à montrer, pour attester l’orthodoxie de leur église, que leurs évêques se sont succédé sans interruption depuis les temps apostoliques jusqu’à l’époque la plus récente. Dans cette perspective, les évêques mythiques permettent de combler des lacunes dans la liste épiscopale. Et comme l’anonyme d’Hauterive attribue des numéros d’ordre à ces personnages légendaires, il faut bien croire qu’il les considère comme nécessaires à son catalogue.
Pour la période qui suit saint Boniface, le canevas est fourni par le catalogue des évêques de Lausanne de Jean-Baptiste de Strambino, dont certaines notices biographiques sont copiées littéralement.
Le Lausanna sacra n’en est pas moins une œuvre originale. Chaque notice est construite sur le même schéma: indication des papes et des empereurs sous le pontificat et sous le règne desquels le personnage considéré a été évêque; portrait psychologique et éloge du prélat; récit de ses actions et des principaux événements politiques et religieux qui se sont déroulés sous son épiscopat. Par là, les notices de Stumpf et de Strambino sont considérablement enrichies. Les personnages sont replacés dans l’histoire de leur temps, et l’auteur a pris la peine de rechercher sur eux, particulièrement pour la période la plus récente, des détails nouveaux et inédits.
C’est aussi qu’il envisage l’historiographie comme un genre littéraire, oratoire autant que narratif. Le catalogue de Jean-Baptiste de Strambino était d’une écriture parfaitement sèche et terne. Le Lausanna sacra donne dans l’excès contraire. La plupart de ses notices biographiques sont des panégyriques où toutes les possibilités de la rhétorique sont mises en œuvre. Pour les périodes anciennes, où les documents manquent pour donner /321/ un portrait psychologique et physique des prélats, des éléments de peu d’importance suffisent à fournir la matière d’amples périodes. Par exemple, les sources indiquent seulement que Jean de Prangins fut chantre avant d’être évêque de Lausanne; en revanche, l’auteur du Lausanna sacra donne un long portrait fictif du prélat, dont il célèbre les talents musicaux, la prestance, la prudence, la douceur, et d’autres vertus 49, fruits d’une imagination débordante, nourrie par les écrivains classiques.
Le seul portrait réaliste est celui de l’évêque Jean de Watteville, que l’auteur a sans doute approché et connu personnellement: « Vir fuit mediocris staturae, summae obesos ac crassus, perquam humanus, facilis, bonus ac liberalis, qui tamen sibi vixerit mundi quam religiosae vitae amantior » 50.
L’auteur du Lausanna sacra semble donc avant tout préoccupé de donner, sous une forme littéraire aussi raffinée et savante que possible, des portraits religieux et moraux des évêques de Lausanne. Mais s’il apporte de nombreux matériaux nouveaux sur ce sujet, il se borne à les compiler sans prendre position sur les problèmes spécifiques posés par l’historiographie des évêques de Lausanne.
Les origines de l’évêché et le transfert du siège épiscopal d’Avenches à Lausanne sont traités essentiellement d’après Stumpf, Guillimann et les auteurs antiques. Sur ce point le Lausanna sacra accumule de nombreux témoignages, mais s’en tient finalement aux hypothèses de Stumpf sans proposer de solution originale.
L’anonyme d’Hauterive ne pose même pas la question de l’élection épiscopale et du droit de nomination à l’évêché. Il se borne à reproduire dans chaque cas les informations données par ses sources, sans en tirer de conclusion sur les prétentions de l’un ou de l’autre.
On ne saurait pas davantage tirer un tableau cohérent des relations entre l’évêque et les princes de la maison de Savoie. Tout au plus pouvons-nous remarquer, à propos des événements de 1536, que le duc de Savoie est qualifié de piissimus, et considéré, /322/ au moins en cette occasion, comme le protecteur de la religion 51.
Sur les rapports entre l’évêque et la ville de Lausanne, le Lausanna sacra apporte quelques informations tirées de la chronique officielle de Michael Stettler, mais sans se prononcer sur les droits réels des deux parties 52. C’est seulement à propos de Sébastien de Montfalcon que l’auteur prend parti pour l’évêque, présentant les citoyens de Lausanne comme des sujets révoltés, qui s’attaquent aux droits légitimes de l’Eglise de Lausanne 53. Sur ce point, l’attitude de l’historien fribourgeois ne diffère pas de celle des Bernois et particulièrement de Michael Stettler. Comme en effet les Bernois se sont purement et simplement substitués au pouvoir épiscopal, leur position en face des revendications lausannoises devait être la même que celle de l’évêque.
L’auteur anonyme d’Hauterive est évidemment très défavorable à la Réformation, qu’il connaît surtout par l’ouvrage de Stettler et par les actes de la dispute de Baden. Il n’a pas de mots assez violents pour la qualifier et pour stigmatiser l’apostasie des Bernois et des Lausannois 54. A ses yeux, les Bernois ont déclaré la guerre en 1536 à l’évêque de Lausanne sans juste motif, et c’est sans aucun droit qu’ils détiennent les biens de l’Eglise et de l’évêché de Lausanne. On trouve certes dans le Lausanna sacra un reproche à peine voilé à l’égard de Sébastien de Montfalcon, qui fut assez insouciant et imprévoyant pour ne pas mettre en lieu sûr les titres et droits de l’évêché en vue des mauvais jours 55. Mais l’évêque et ses successeurs n’en continuent /323/ pas moins d’être aux yeux de l’auteur les seuls chefs légitimes du diocèse du point de vue spirituel.
Enfin, le problème de la résidence épiscopale après la Réforme, et celui des relations entre l’évêque et la collégiale exempte de Saint-Nicolas ne sont pas posés dans le Lausanna sacra. A vrai dire, l’anonyme d’Hauterive ne traite aucune question historique, théologique ou politique dans son ouvrage. Pour lui, l’histoire est essentiellement événementielle, une narration dans laquelle il insère des portraits ou même des panégyriques d’évêques.
On voit par là que l’auteur est fortement influencé par la conception humaniste de l’historiographie, dans laquelle la rhétorique joue un rôle important. Mais l’élément érudit et même critique, propre à la science historique naissante du XVIIe siècle, n’est pas absent du Lausanna sacra: preuves en soient l’accumulation des informations de toutes sortes, le choix que fait l’auteur de la liste épiscopale de Stumpf comme étant de provenance lausannoise, et même le recours à quelques rares documents d’archives. Ainsi, l’anonyme d’Hauterive est tributaire de deux écoles historiques. Chez lui, le souci littéraire complète l’attention portée à la recherche documentaire.
Section 3
Une information élargie.
La « Series episcoporum Lausannensium ab anno 310 » de Jean-Baptiste de Strambino
Après la publication de ses Decreta seu constitutiones synodales..., l’évêque Jean-Baptiste de Strambino n’interrompit pas ses recherches sur ses prédécesseurs et sur le passé de son évêché. Au contraire, ses investigations se poursuivirent et furent stimulées par diverses communications de ses correspondants, en particulier d’un feuillant savoyard, Hilaire Leyat ou Layat, en religion dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste, prieur d’Abondance, /324/ puis de Saint-Pierre de Lémenc. Ce personnage assez mal connu 56, dont les travaux érudits sur l’histoire de Savoie sont restés manuscrits, semble cependant avoir été en grand renom auprès de ses confrères les historiens savoyards, qui louent l’excellence de son information et son esprit critique. Il correspondit notamment avec Samuel Guichenon 57 et sans doute aussi avec l’évêque de Genève, Charles-Auguste de Sales 58.
Dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste écrivait donc à l’évêque J.-B. de Strambino, dans une lettre datée de Saint-Pierre de Lémenc, le 12 juin 1672 59: « Monseigneur, après avoir examiné le catalogue des eveques de Lausanne inséré dans le Livre de Voz constitutions sinodales, je trouve qu’il faut y en adjouter, en rayer des autres, et quelques uns ne sont pas mis en leur rang. » Les corrections qui forment la matière de cette lettre se divisent ainsi en trois catégories.
Les adjonctions que dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste propose sont très importantes: il s’agit de Jean de Bertrand (1341-1342), qu’il connaît par un acte de reconnaissance féodale prêtée à cet évêque par Aymon de Blonay, coseigneur de Vevey, le 16 octobre 1341; et de Claude-Louis Alardet, qu’il situe en /325/ 1560 d’après « le catalogue des escrivains de Savoye et de Piedmont de Monsieur de Chiesa evesque de Saluces en la seconde partie pag. 220 » 60.
« Pour ceux qu’il faut rayer, continue le religieux savoyard, ce sont en premier lieu à mon advis ceux en particulier que l’on a tiré de la chronique du pais de Vaud qu’est une piece fabuleuse laquelle ne merite aucune foy. En second lieu, ce sont Burchard 3e du nom, et Geroldus qu’on luy baille pour successeur, car Gerard de Faucigny estoit encor en vie l’année 1119. ainsy qu’il çe voit par une donation faite par Guy evesque de Geneve à Ponce abbé de Cluny la dite année 1119., à laquelle fut present le dit Gerard de Faucigny avec Amedé de Faucigny son frere Evesque de Maurienne 61. En troisième lieu il faut rayer un certain Jean qu’est mis soub l’an 1241., comme aussy Amedé soub l’an 1244. Car Jean de Cossonay fut fait evesque l’an 1240. et a tenu le siege de Lausanne trente années. Il y a aussy faute dans le dit catalogue de ce qu’il est dit que ce Jean de Cossonay estoit encor evesque lors que le pape Gregoire dixième passa à Lausanne. Pour son successeur ce fut Vullielme de Champvent et non point un Valterus de Champvent et ce Vullielme de Champvent fut present avec plusieurs autres evesques l’année 1275., le 13 des Kalendes de novembre, au serment presté par Rodulphe Empereur audit Pape Gregoire 10. dans l’Eglise de Nostre-Dame de Lausanne » 62.
Suivent, sans ordre apparent, une série de remarques d’inégale valeur. Ayant trouvé attestée dans l’ouvrage de Mathias Miechowita intitulé Chronica Polonorum livr. 4, chap. 46, et dans la continuation des annales de Baronius par Orderic Raynald l’existence d’un évêque Jean de Lausanne, nommé par l’antipape Jean XXIII, en 1414, époque où Guillaume de Challant occupait /326/ encore le siège épiscopal de Lausanne, il résout cette difficulté en disant: « Il est à croire comme ils estoient trois, lesquels se portaient tous pour Pape et faisoient tous trois des cardinaux, qu’ils ayent aussy fait des evesques lors des vacances, et ainsy les mesmes villes avoient en mesme tems deux evesques créés par divers papes et nous en avons un exemple en la mesme ville de Lausanne, car Louis de la Palu estoit evesque de Lausane et en mesme temps Jean de Prengin estoit aussi evesque de Lausanne. Vôtre Grandeur aura plus de lumière que moy, pour esclaircir cette différence » 63.
Une remarque sur l’évêque Benoît de Montferrand, tirée d’un catalogue des abbés de Saint-Antoine de Viennois publié par l’historien Nicolas Chorier 64 est suivie d’un certain nombre d’observations sur l’ordre de succession et les dates des évêques Godescalcus, saint Henri Ier, Hugues de Bourgogne, Henri II, Burchard d’Oltingen, Lambert de Grandson, observations tirées en majeure partie du catalogue des évêques de Lausanne publié par le P. Pierre-François Chifflet dans le Gallia christiana des frères de Sainte-Marthe, paru en 1656.
La lettre de dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste se termine par la remarque suivante: « Il faut aussy corriger les dattes des années que vostre Catalogue baille à Berthol de Neufchatel et les deux suyvants, car supposé que Girard de Rotemberg [=de Rougemont] aye esté evesque de Lausanne, il est certain qu’il fut fait archevesque de Besançon l’an 1220. Et en effet Vullielme d’Escublens estoit déjà evesque de Lausanne l’an 1221., ainsy que j’ay veu par un acte dont l’original est dans les archives de l’Abbaye de St-Mauris en Valey. »
On voit par là que le correspondant de Strambino pouvait faire bénéficier l’évêque de Lausanne non seulement de sa /327/ connaissance de la littérature imprimée la plus récente, mais encore de renseignements fournis par les archives de couvents situés en dehors du diocèse de Lausanne. La largeur de l’information se double, chez dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste, d’un esprit critique qui l’amène, comme nous l’avons vu, à repousser en bloc le témoignage de la Chronique du Pays de Vaud, comme d’« une pièce fabuleuse, laquelle ne merite aucune foy ». Cela revient à supprimer de la liste contenue dans les Decreta et constitutiones synodales les évêques Martin, Alexandre et Alphonse, sans les remplacer par d’autres. Cet esprit critique ne fait donc aucune concession à la nécessité d’ordre apologétique qu’il y a, pour un historien comme Strambino, de montrer que la lignée des évêques de Lausanne, garante de la continuité et de l’orthodoxie de la foi catholique dans le diocèse, se poursuit sans lacune depuis l’introduction du christianisme en Suisse jusqu’à l’époque contemporaine. On constate donc, dans ce cas particulier, que l’établissement scientifique d’un catalogue des évêques de Lausanne fondé sur la critique des documents vient à l’encontre des exigences de ceux qui, dans les églises épiscopales, s’efforcent d’utiliser l’histoire à des fins polémiques.
Les remarques de dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste et les recherches personnelles de l’évêque furent mises à profit dans un gros recueil resté manuscrit, contenant notamment une généalogie de la famille de Strambino, un pouillé du diocèse de Lausanne, des catalogues épiscopaux de divers diocèses piémontais et savoyards et surtout une Series episcoporum Lausannensium ab anno 310 enrichie d’armoiries des évêques et de gravures représentant les prélats considérés comme saints 65. Ce volume hétéroclite a été rédigé par un scribe assez maladroit, sous la dictée de l’évêque lui-même, dont on trouve par endroits des notes autographes. La composition en était sans doute commencée avant l’année 1672 66 et s’est poursuivie jusqu’en 1673 67. /328/
Au premier abord, la généalogie de la famille Strambino qui est placée en tête du recueil semble n’avoir pour but que de connaître et de faire connaître la vérité sur cette famille, et non pas de lui fabriquer des origines nobles ou héroïques. Le plus ancien personnage cité est le trisaïeul de Jean-Baptiste, Gottifridus, qui doit avoir vécu dans la première moitié du XVIe siècle. Nulle part, dans l’histoire de sa famille, l’auteur ne semble avoir suppléé à son ignorance par des conjectures. Mais cette première partie du recueil nous paraît obéir non seulement à des principes historiques, mais aussi à des lois d’ordre esthétique: nous en voyons des signes dans l’importance de la mise en page, dans les nombreux dessins d’armoiries, et aussi dans le silence qu’observe l’auteur sur lui-même, puisque, par une sorte de coquetterie assez rare dans ce genre de texte, il n’est fait aucune mention de Jean-Baptiste de Strambino dans cette généalogie.
Le chapitre intitulé Series D. D. Episcoporum et Abbatum ex familia S. Martini répond aux mêmes lois historiques et esthétiques. Tout au plus pourrait-on remarquer que cette fois Jean-Baptiste de Strambino s’est placé dans la liste des membres de sa famille qui ont eu des responsabilités dans l’Eglise, et qu’il a ajouté indûment deux personnages de race royale, comme s’il voulait donner à sa famille plus d’éclat qu’elle n’en a possédé réellement: « Hugo, filius Arduini Regis Italiae, cujus mentio habetur in cronica Abbatiae Sancti Benigni Fructuariensis, electus episcopus Eporediae anno 1053 », et « Edoardus ex comitibus S. Martini electus Episcopus Sedunensis ut notat Augustinus ab Ecclesia in sua Cronologia circa annum 1244 » 68, cette seconde mention procédant sans doute, chez Francesco Agostino della Chiesa, d’une confusion avec l’évêque de Sion Edouard de Savoie (1375-1386). Mais ces erreurs ne sont pas le fait de Strambino, qui copie de bonne foi deux mauvaises sources. S’il pèche, ce n’est donc pas par chauvinisme familial, mais par défaut de critique.
Ces jugements peuvent s’appliquer à l’ensemble du recueil et en particulier au catalogue des évêques de Lausanne. /329/ Ce dernier est caractérisé, comme les deux parties que nous venons d’examiner, par une recherche d’ordre esthétique et plastique, puisque Strambino fait précéder chaque biographie d’évêque d’un dessin colorié à l’aquarelle de ses armoiries, avec les pièces extérieures telles que mitre, épée, palmes, chapeau épiscopal et devise. Mais contrairement à son contemporain, l’héraldiste vaudois Jean Pasche, Jean-Baptiste de Strambino n’a pas inventé d’armoiries dans les cas, particulièrement ceux des premiers évêques, où il n’en connaissait pas le blasonnement: il a dessiné seulement les tables d’attente. Toujours dans le même ordre d’idées, de recherche plastique, Strambino fait précéder les noms de tous les évêques de Lausanne qui ont été béatifiés ou canonisés, d’une estampe collée représentant l’évêque en question.
Les sources de cette Series episcoporum Lausannensium sont très nombreuses et variées. Le point de départ est naturellement fourni par le catalogue des évêques de Lausanne publié huit ans plus tôt dans les Decreta et constitutiones synodales de Jean-Baptiste de Strambino, et par la S. R. E. Cardinalium, archiepiscoporum, episcoporum et abbatum Pedemontanae regionis chronologica historia, publiée à Turin en 1645 par Francesco Agostino della Chiesa, dont Strambino a également tiré les listes d’évêques du Piémont qui occupent l’avant-dernière partie de son recueil.
Les indications contenues dans la lettre de dom Hilaire de Saint-Jean-Baptiste ont été reprises, avec la mention « juxta observationem cujusdam historici nobis scriptis transmissam » 69. Mais Strambino ne les a suivies que sur certains points: il a conservé, dans son nouveau catalogue épiscopal, les noms de Martin, Alexandre et Alphonse, qui proviennent de la Chronique du Pays de Vaud. D’autre part, la remarque du feuillant savoyard concernant l’évêque Jean de Prangins est reprise, mais avec la date de 1340 au lieu de 1341 70, cela pour laisser de la place à un évêque fictif François I, situé aux environs de 1340. /330/
Un autre travail paraît avoir joué un rôle important dans la rédaction du second catalogue des évêques de Lausanne de Strambino: le Lausanna sacra du moine d’Hauterive, dont nous avons parlé plus haut, et dont plusieurs phrases sont copiées presque textuellement. Comme nous le verrons tout à l’heure, Strambino cite dans son recueil des documents provenant de divers monastères du diocèse, en particulier de l’abbaye d’Hauterive. Sans doute est-ce l’abbé ou le bibliothécaire de ce couvent qui lui a communiqué le Lausanna sacra.
C’est probablement cette compilation qui a donné l’idée à Strambino de compléter ses notices biographiques en recourant à des livres imprimés de toute provenance. Ainsi, on trouve cités dans la Series episcoporum Lausannensium des ouvrages d’histoire suisse qui sont déjà utilisés dans le Lausanna sacra, les chroniques de Stumpf et de Stettler, l’Helvetia sancta de Heinrich Murer, les ouvrages de François Guillimann, la Chronique du Pays de Vaud, la chronique fribourgeoise de Gurnel, les travaux de Simler, la Basilea sacra publiée en 1658 par les Jésuites de Porrentruy; on y trouve également des traces des ouvrages de Pingon et de Guichenon; et surtout, les notices biographiques des différents évêques sont augmentées et même gonflées à l’aide de divers éléments empruntés aux grandes chroniques et histoires imprimées, telles que celles de Sigebert de Gembloux et de Bède le Vénérable, au martyrologe romain, au martyrologe d’Usuard, à Matteo Palmieri, continuateur des chroniques d’Eusèbe de Césarée, à la Chronographia de Gilbert Genebrard, aux Annales ecclesiastici de César Baronius et à leur continuation par Orderic Raynald, aux Vitae et gesta summorum pontificum d’Alfonso Chacon, soit Ciaconius (Rome, 1601, rééditées à plusieurs reprises), etc.
Il y a enfin dans ce catalogue des éléments qui remontent directement à la tradition historiographique la plus originale et la plus ancienne de l’Eglise de Lausanne, et que Strambino n’a pu voir ni dans les imprimés, ni dans la version de la Descendance des évêques de Lausanne qui existait alors à Fribourg et dont le P. Pierre-François Chifflet s’était servi pour le Gallia christiana des frères de Sainte-Marthe. Strambino cite en effet, dans les biographies des évêques David, Hartmann, Boson, /331/ Libon, Burcard d’Oltingen, Berthold de Neuchâtel, Girard de Rougemont, Boniface de Bruxelles, Jean de Cossonay, des documents qui se trouvaient en 1672 aux archives de Berne, et dont il ne pouvait avoir connaissance que par les travaux de Bernois tels que Herrmann, Gaudard et Plantin 71.
L’auteur ne nomme pas son informateur. Sans doute n’est-ce pas Samuel Gaudard, qui eut surtout des relations avec le doyen Fuchs, ennemi de l’évêque; ni Emmanuel Herrmann, mort sept ans plus tôt, avant Pâques 1665. En revanche, nous avons vu plus haut que Jean-Baptiste Plantin citait des informations venues de Fribourg qui lui avaient été transmises par Jean-Philippe Loys de Villardin 72. Il n’est pas invraisemblable qu’il y ait eu échange de bons procédés, et que Strambino ait obtenu des extraits du Cartulaire de Lausanne ou des travaux de Herrmann par l’intermédiaire de Plantin ou de Jean-Philippe Loys de Villardin; c’est très certainement ce dernier qui lui avait transmis quelques années plus tôt une copie de l’« acte de consécration » de la cathédrale de Lausanne publié dans les Decreta et constitutiones synodales de 1665 73.
En outre, le texte que nous examinons bénéficia, sans doute vers la fin de sa rédaction, d’informations complémentaires très importantes: celles fournies par les archives de l’évêché de Lausanne et de plusieurs couvents. Plusieurs notices biographiques d’évêques, dès le XIIe siècle, se terminent en effet par des adjonctions, exécutées d’une écriture légèrement différente de celle de l’ensemble. Ces additions renvoient tantôt aux archives de l’abbaye d’Hauterive, aux archives de l’évêché de Lausanne, tantôt à celles du couvent de Saint-Maurice d’Agaune 74 et de /332/ la chartreuse de la Part-Dieu 75. Il y a plusieurs fautes de lecture et d’interprétation dans ces passages: c’est manifestement par erreur que Strambino situe en 1313 un évêque Guillaume inconnu de toute la tradition historique 76; l’existence de très nombreux documents relatifs à l’évêque Pierre d’Oron entre les années 1313 et 1325 77 l’oblige à ajouter, à propos de ce prétendu évêque Guillaume: « Hinc vel e vita paulo post excessisse creditur vel ad regimen alterius ecclesiae assumptum. »
Une dernière source d’information est le prieuré savoyard de Sillingy, de l’ordre de Cluny (et non une chartreuse, comme l’écrit à tort Strambino), qui a fourni à l’auteur des renseignements originaux, à ce qu’il paraît, sur le sort de Sébastien de Montfalcon après la conquête bernoise 78.
On le voit, Jean-Baptiste de Strambino a réuni dans son nouveau catalogue des évêques de Lausanne une information beaucoup plus ample et plus variée que celle existant non seulement dans les Decreta et constitutiones synodales... de 1665, mais encore chez tous les historiens catholiques de son époque et des siècles précédents, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du diocèse de Lausanne. Son ouvrage connaît en effet, directement ou indirectement, les mentions des évêques de Lausanne qui se trouvent dans la plupart des histoires générales quelle que soit leur provenance; il fait état des traditions historiographiques lausannoise, bernoise, fribourgeoise, savoyarde et piémontaise, /333/ française, régulière et séculière. Les historiens bernois, qu’ils soient de la partie allemande ou française du canton, ne disposeront pas, jusqu’à la fin de l’ancien régime, d’une gamme aussi variée de documents. Du côté fribourgeois, le recueil manuscrit de Strambino resta pratiquement inconnu. Dans son Status seu Epocha Ecclesiae Aventicensis nunc Lausannensis, paru en 1724, l’évêque Claude-Antoine Duding n’utilisa manifestement que le catalogue épiscopal paru dans les Decreta et constitutiones synodales de 1665. Les historiens fribourgeois devront attendre jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle pour que l’abbé d’Hauterive et évêque de Lausanne Bernard-Emmanuel de Lenzbourg bénéficie de ses bonnes relations avec les historiens bernois tels qu’Alexandre-Louis de Watteville et Gottlieb-Emmanuel de Haller pour améliorer et élargir son information.
Mais l’abondance et la variété de ces matériaux ne suffit pas à donner de valeur historique, ni surtout scientifique réelle, au travail de Strambino. Celui-ci présente, au contraire, tous les caractères d’une compilation assez disparate, exécutée sans aucun esprit critique. Nous avons dit que Strambino n’avait tenu compte qu’en partie des corrections du P. Hilaire de Saint-Jean-Baptiste: notamment, il n’a pas supprimé, comme on le lui suggérait, les évêques fictifs dont les noms sont tirés de la Chronique du Pays de Vaud; et même il s’est cru obligé d’ajouter à son catalogue un prétendu évêque Rodolphe provenant de ce texte fabuleux 79, évêque qu’il n’avait pas mentionné dans ses Decreta et constitutiones synodales de 1665. Strambino attachait apparemment plus d’importance à la quantité de l’information qu’à sa qualité: en effet, il ne fait jamais de distinction de valeur entre des renseignements sûrs et des renseignements douteux, entre des documents de première main et des textes de seconde main.
A cela s’ajoute probablement le souci de citer le plus grand nombre possible d’évêques, pour démontrer la pérennité du dogme par la succession continue des prélats sur le siège de Lausanne. Ainsi, il conserve dans sa liste certains personnages, tout en avouant qu’ils sont mal attestés. Il se contente, pour /334/ justifier la présence d’un prétendu Guidus II, d’une « présomption » 80; quant à l’évêque fictif Martinus II, il est cité « parce qu’aucun document ne dit le contraire » 81.
Le désir d’instruire le lecteur, et celui de situer les évêques de Lausanne dans l’histoire ecclésiastique générale de leur temps contribuent à expliquer l’ingéniosité qu’il a déployée pour enrichir et « gonfler » les notices biographiques de ses évêques avec une foule de faits d’histoire religieuse sans relation directe avec le diocèse de Lausanne.
Si le choix de ses sources n’est déterminé par aucun principe de critique documentaire, il ne semble pas davantage inspiré par les besoins de l’apologétique. Toutes les espèces de documents, et les travaux des historiens tant protestants que catholiques, semblent avoir été assez bons pour servir à la rédaction de cette foisonnante histoire des évêques de Lausanne.
Dans cette Series episcoporum Lausannensium, Strambino ne se pose aucune des questions théologiques ou juridiques soulevées par l’histoire des évêques de Lausanne, qui sont traitées par les autres historiens de ce diocèse. Si l’un ou l’autre de ces problèmes est abordé au détour d’une notice biographique, c’est seulement parce que l’auteur a repris textuellement un passage du Lausanna sacra ou d’une autre source. Mais nulle part ces extraits ne fournissent un exposé cohérent de l’une ou l’autre de ces questions. La biographie même de l’évêque Jean-Baptiste de Strambino ne mentionne que des consécrations d’autels, de chapelles et d’églises, sans dire un mot des conflits du prélat avec l’Etat et la collégiale de Fribourg. Comme d’ailleurs dans l’ensemble de l’historiographie ecclésiastique inspirée des Annales de Baronius, la simple narration des faits suffit à exprimer la conscience imperturbable que seule la hiérarchie épiscopale représente la véritable Eglise.
Cette tournure d’esprit, qui aurait pu produire un travail proprement scientifique par la recherche des informations les /335/ meilleures et les plus véridiques, ne conduit ici qu’à une compilation abondante certes, mais sans valeur historique. Aucun autre auteur, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, ne réunira des renseignements aussi variés et aussi nombreux sur les évêques de Lausanne. Mais sur le plan scientifique, ce progrès n’est qu’apparent. Malgré toute la documentation dont Strambino disposait, et bien que l’abondance du matériel de comparaison lui permît d’apprécier la valeur réelle de ces renseignements, il n’avait ni l’esprit critique, ni le savoir, ni l’indépendance qui lui eussent permis de se priver d’une seule information douteuse. Dans cette compilation, le goût de la vérité historique a dû céder le pas au goût du collectionneur, à la religion de l’écrit pour lui-même, et à des traditions erronées et trop bien ancrées. Paradoxalement, ses prédécesseurs Sébastien Werro et Antoine de Montenach se trouvent, malgré la pauvreté de leur documentation, plus proches que lui de la science historique. On voit donc que dans ce cas comme dans bien d’autres, la qualité d’une œuvre historique dépend non seulement des conditions générales de travail de l’historien, et des mouvements d’idées de son époque, mais de la capacité individuelle de celui qui écrit l’histoire.
Section 4
La contribution fribourgeoise au « Historisch-theologischer Grundriss » de Caspar Lang
Des trois textes que nous venons d’examiner, seul le premier a été largement diffusé sous l’Ancien régime. Il a même trouvé une place modeste dans une histoire ecclésiastique suisse de tournure apologétique, le Historisch-theologischer Grundriss de Caspar Lang. Le rôle joué dans cet ouvrage par le problème de la continuité de la doctrine, et l’usage de l’argument historique qui y est fait, nous incitent à étudier de plus près le travail de Lang et en particulier les chapitres qui concernent le diocèse de Lausanne.
Né à Zoug le 3 septembre 1631, Johann Caspar Lang fut de 1663 au 6 septembre 1691, date de sa mort, curé d’Oberkirch, /336/ c’est-à-dire de la paroisse catholique de Frauenfeld, et doyen du chapitre rural de ce lieu 82.
Sa position dans une communauté à pluralisme confessionnel a certainement favorisé sa vocation de théologien polémiste. On lui doit entre autres traités une Erklärung des Wundersamen Geheimnus des Messopfers, parue en 1670, à laquelle répondit en 1674 un Gründliches Bericht vom heiligen Nachtmahl des Herrn, rédigé par Hans-Jakob Aaberli, ministre protestant de Frauenfeld 83; une Hell-Leuchtende katholische Ampel zum hl. Nachtmahl, 1680; une Ermahnung an die Widerwärtigen.
Mais le principal travail de Lang, la somme de toute son activité d’historien et de théologien, est une histoire de la Suisse catholique dirigée contre l’Historia ecclesiastica Novi Testamenti du Zurichois Johann Heinrich Hottinger, parue en neuf volumes de 1655 à 1667.
L’ouvrage de Hottinger, qui se distingue par son ampleur et l’abondance de son information, est une histoire générale de l’Eglise depuis le premier siècle de notre ère jusqu’à la Réforme. L’auteur y montre, à grand renfort d’érudition, que le dogme et les mœurs de l’Eglise romaine n’ont fait que dégénérer jusqu’au XVIe siècle, et que les tentatives de réforme des mœurs ont échoué parce qu’elles n’étaient pas accompagnées d’une réforme proprement théologique. Tout au long de ces neuf volumes, Hottinger fait un usage persévérant de l’argument des « précurseurs de la Réforme » 84; il montre que même durant les périodes les plus sombres de l’histoire de l’Eglise, il s’est trouvé des théologiens aux idées justes, qui conservaient la véritable doctrine du Christ qui a été remise en lumière par la Réforme luthérienne et zwinglienne. Parlant de Zurich, il s’attache assez longuement /337/ à énumérer les témoins de la vérité qui ont œuvré sur les bords de la Limmat, et à démontrer que la pure doctrine ne s’y est jamais complètement perdue 85.
L’ouvrage de Caspar Lang, publié à titre posthume en 1692 par le P. Peter Kälin, religieux d’Einsiedeln, s’élève principalement contre cet argument. Dans le premier volume, intitulé Historisch-theologischer Grund-Riss der alt- und jeweiligen christlichen Welt, Lang se propose de prouver par les faits historiques que l’ensemble du monde catholique, l’ancienne Suisse « catholique » et en particulier la ville de Zurich n’ont, depuis le premier moment de la prédication chrétienne jusqu’à Luther et à Zwingli, jamais cru, pratiqué et enseigné que la véritable foi catholique telle qu’elle existe actuellement, en d’autres termes que les prétendus « précurseurs de la Réforme » n’étaient que des hérétiques. Le second volume, intitulé Theologisch-historischer Grund-Riss der alt- und jeweiligen Christlichen Welt..., contient l’argumentation théologique, et en particulier l’exposé des notes de l’Eglise définies par les controversistes catholiques.
Le premier volume est divisé en deux livres. Le premier répond directement à l’histoire religieuse de Zurich qui était contenue dans l’Historia ecclesiastica Novi Testamenti: il expose à nouveau l’histoire de cette ville, en l’interprétant de manière contraire à Johann Heinrich Hottinger, et en montrant que jusqu’à la Réforme elle a toujours été bonne catholique. Le second livre contient la même démonstration pour le reste de la Confédération et pour chacun des cantons en particulier, y compris les cantons réformés.
Lang consacre aux évêchés suisses le quatrième article du premier chapitre de ce second livre 86, soit onze pages sur les onze cent six que compte son premier volume. Cet article doit montrer que la pure doctrine catholique a toujours été conservée en Suisse grâce à la succession ininterrompue des évêques à la tête des diocèses de Lausanne, Coire et Sion — le diocèse de /338/ Constance étant traité dans le premier livre 87 et celui de Bâle avec le canton de Bâle 88. Les listes épiscopales de Lang n’apportent pas d’éléments nouveaux; elles sont empruntées aux ouvrages imprimés que nous connaissons déjà, de Murer, de Stumpf, de Bucelin, etc. La liste des évêques de Lausanne est tirée presque sans changement des Decreta et constitutiones synodales de Jean-Baptiste de Strambino; et bien que Caspar Lang ait travaillé à son Historisch-Theologischer Grund-Riss jusqu’à sa mort en 1691, il n’a pas ajouté aux données de Jean-Baptiste de Strambino la date de la mort de cet évêque (1684), ni la nomination de Pierre de Montenach en 1688.
Les chapitres consacrés à l’exercice de la religion catholique dans les différents cantons occupent d’ailleurs une place beaucoup plus importante dans l’ouvrage de Lang que les listes épiscopales. Ce sont aussi ces chapitres qui ont exigé et occasionné des recherches nouvelles et originales. Nous ne parlerons ici que des cas connus, ou touchant au diocèse de Lausanne.
Pour les cantons sur lesquels il ne disposait pas d’informations imprimées suffisantes, Caspar Lang s’adressa, ainsi que le firent de nombreux historiens de la Suisse de cette époque, aux autorités civiles ou ecclésiastiques locales. Nous ne connaissons pas de lettre ou de questionnaire capable de nous indiquer quelle était sa méthode et quelle marge d’appréciation il laissait aux fonctionnaires et historiens locaux chargés de lui répondre. Cependant la mention d’une de ces demandes contenue dans les registres du clergé uranais du 18 mai 1690, laisse supposer que ses questions étaient dirigées, et qu’il requérait des matériaux pouvant appuyer sa thèse 89. En ce qui concerne les cantons réformés, Lang dut se contenter le plus souvent de ce qu’il lisait dans les ouvrages imprimés. C’est ainsi que la chronique officielle de Michael Stettler lui fut d’un grand secours pour établir tous /339/ les actes d’allégeance de la ville de Berne à l’égard de l’Eglise romaine 90.
Un des cantons qui lui fournit les renseignements les plus abondants est sans nul doute celui de Fribourg. En 1684, Lang avait demandé des informations historiques sur Fribourg au Conseil de cette ville; celui-ci chargea d’abord le chancelier Nicolas von der Weid et le doyen du Chapitre Henri Fuchs de rechercher des documents pour les prêter à Lang; puis, devant l’impossibilité de l’entreprise, le Conseil confia à Fuchs le soin de rédiger une sorte d’histoire ecclésiastique de Fribourg. Fuchs s’en acquitta avec succès, et son manuscrit fut envoyé à Frauenfeld à la fin de 1687, après avoir été dûment revu et corrigé par l’autorité civile. Tous ces faits sont bien connus et le texte de Fuchs est édité depuis le milieu du siècle dernier 91.
L’attitude de l’auteur et du gouvernement fribourgeois à l’égard de l’évêque de Lausanne, qui nous occupe ici plus particulièrement, est presque totalement négative. Il ne faut point trop s’en étonner. Le propos de la chronique, dicté par Lang lui-même, était d’exposer tous les efforts faits par la communauté de Fribourg en faveur de l’Eglise romaine, et tout le mérite qu’elle s’était acquis au service de la foi catholique.
C’est pourquoi, après avoir décrit les bonnes relations existant entre la ville de Fribourg et le Souverain Pontife 92, Fuchs expose par le menu tous les privilèges et exemptions /340/ acquis par la collégiale de Fribourg sur le modèle de celle de Berne 93. Il présente les fondations de couvents et de monastères comme l’œuvre des Fribourgeois et la marque de leur attachement à l’Eglise romaine 94, sans mentionner la part prise par l’évêque du diocèse. Décrivant l’église de Saint-Nicolas et toutes les cérémonies liturgiques qui s’y déroulent 95, il ne dit pas un mot du rôle que l’évêque pourrait y jouer, et termine d’un ton négligent: « Sunt quidem et aliae caeremoniae particulares, quas multum commendarunt praesentes Episcopi in festo Nativitatis, S. Stephani, SS. Innocentium, sed nimis longum et taediosum esset singula recensere » 96. Selon Fuchs toujours, seul le Conseil de Fribourg est l’artisan de la réaction contre la Réforme qui eut lieu dès 1520. L’évêque n’y a aucune part, hormis le fait qu’il a, en 1530, demandé aide et conseil aux Fribourgeois pour sauver la foi catholique en péril 97.
Mais Caspar Lang avait probablement requis de ses correspondants fribourgeois un exposé sur leurs relations avec l’évêque du diocèse, ou tout au moins quelques preuves de leur attachement à l’Ordinaire. Chacun des chapitres qu’il consacre aux différents cantons suisses comporte en effet un article sur la révérence et l’obéissance portées à ou aux évêques du diocèse.
Pour le doyen Fuchs, qui avait été durant les années précédentes l’âme de la résistance aux prétentions épiscopales, ce sujet était fort délicat à traiter. Il n’en parle qu’en passant, au milieu d’un article consacré aux bonnes relations de Fribourg avec les princes de l’Eglise et avec le clergé en général 98. Ces relations, dit-il, ont été bonnes dans les temps anciens. L’évêque fut même reçu bourgeois de la ville. Mais il n’est fait aucune mention de la résidence épiscopale à Fribourg, et l’évêque /341/ n’apparaît pas même comme le chef spirituel du diocèse. Il est bien plutôt le protégé des Fribourgeois: « Episcopatus Lausannensis jura sub alis protectionis Friburgensium tuta manebant... ». Quant aux conflits entre le gouvernement fribourgeois et l’évêque Jean-Baptiste de Strambino, ils sont pudiquement passés sous silence.
Il ne s’agissait pas évidemment, dans une œuvre polémique telle que le Historisch-theologischer Grund-Riss, de dire toute la vérité. Mais Lang dut cependant être fort embarrassé au moment de rédiger, avec les trop minces indications que lui donnait Fuchs sur ce sujet, son article intitulé: Wie ein löbliche Statt und Kirch zu Freyburg, auch den Bischoff zu Losanna für ihren ordenlichen obersten Seelenhirten zu allen Zeiten erkennt, und in billich höchsten Ehren gehalten 99. Pour l’étoffer un peu, il reprit dans les autres parties du texte de Fuchs quelques faits qui attestaient les bonnes relations entre l’évêque et les Fribourgeois, et en composa un tableau à vrai dire peu cohérent: il rappelle les faveurs accordées par les évêques à la collégiale de Saint-Nicolas, l’usage du bréviaire lausannois dans l’église de Fribourg, la pratique de rites lausannois durant le carême, aux Rameaux et à Pâques, les chartes des évêques de Lausanne en faveur du couvent des Augustins, la réception de Georges de Saluces à Fribourg, l’accession de l’évêque à la bourgeoisie, enfin la protection exercée par les Fribourgeois, non tellement sur les droits épiscopaux, que sur leur propre clergé.
Aux termes de cette description, la ville de Fribourg ne paraît pas plus fidèle à son évêque que celle de Berne, et cela en dépit du fait que les conflits postérieurs à la Réforme ne sont pas mentionnés. Dans l’historiographie officielle fribourgeoise et partant dans le Historisch-theologischer Grund-Riss de Johann Caspar Lang, l’évêque de Lausanne semble en dernière analyse être le « parent pauvre ». Il ne faut pas en rechercher la cause dans les conditions matérielles de travail, dans un éventuel défaut d’information: pour préparer sa contribution, Fuchs a pu disposer de toutes les ressources documentaires offertes par les /342/ Archives d’Etat de Fribourg, et il en a tiré une grande abondance de renseignements originaux sur l’ensemble de la vie religieuse dans le canton. Les raisons du faible rôle joué par l’évêque de Lausanne dans ces textes sont d’ordre apologétique et politique: nécessité, pour Johann Caspar Lang, de répondre à Hottinger en insistant sur la fidélité des gouvernements cantonaux à la foi catholique; impossibilité, pour les autorités civiles et ecclésiastiques fribourgeoises, de dire la vérité sur ce point précis. De ce fait, nos deux auteurs sont amenés à conférer, dans un travail d’histoire ecclésiastique, une importance plus grande aux structures politiques qu’aux circonscriptions ecclésiastiques traditionnelles.
Quant au pouvoir épiscopal, c’est le titulaire lui-même, ou son entourage, qui s’est chargé d’en faire la défense et l’illustration. Il s’en est acquitté, comme nous l’avons vu, avec plus de prolixité que d’esprit critique, en accumulant la matière plutôt qu’en la triant d’un point de vue scientifique. /343/
QUATRIÈME PARTIE
LE DÉVELOPPEMENT ET L’ORGANISATION DES ÉTUDES HISTORIQUES au XVIIIe SIÈCLE
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CHAPITRE IX
NOUVEAUX MATÉRIAUX,
NOUVEAUX INSTRUMENTS DE TRAVAIL,
ENTREPRISES NOUVELLES
La fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle sont le théâtre d’une importante évolution dans le domaine de l’historiographie. La philosophie des Lumières, introduisant une nouvelle manière d’envisager le devenir humain, est à l’origine d’une production historique nouvelle 1.
Cette littérature, dont l’exemple le plus célèbre est l’Essai sur les mœurs de Voltaire, est sans doute un des produits importants de la pensée humaine. Elle n’est pas restée sans effet sur la manière d’envisager l’histoire de l’Eglise. Mais, par son objet même, qui est la destinée humaine considérée dans son ensemble, elle n’a laissé que peu de traces dans l’historiographie locale, qui s’efforce d’établir les faits particuliers. C’est pourquoi nous nous bornerons ici à mentionner ce phénomène surtout littéraire, pour examiner de plus près le développement de l’histoire considérée comme science, développement qui ne fut pas sans influence sur les études d’histoire locale. Nous décrirons d’abord la formation des disciplines auxiliaires de l’histoire, amorcée dès le XVIe siècle dans des cercles restreints, pleinement réalisée au début du XVIIIe, et les progrès accomplis dans ces matières. Puis nous dirons par quels moyens les connaissances, les documents et les méthodes ont été répandus dans le monde savant et ont pénétré dans les cercles d’historiens locaux.
Les progrès de la science historique et particulièrement des disciplines auxiliaires de l’histoire à la fin du XVIIe et au cours /346/ du XVIIIe siècle ont été décrits bien des fois 2. Ce qui frappe avant tout dans ce mouvement, c’est le développement de l’esprit critique, et l’élaboration de principes rationnels pour l’appréciation et l’utilisation des textes et des documents historiques. On a bien cru voir chez les historiens antérieurs, dès l’antiquité et le moyen âge, une sorte d’esprit critique, ou d’effort pour démêler le vrai du faux: mais il ne s’agissait en réalité que d’une manière de « bon sens », d’une appréciation toute subjective de la vraisemblance des faits 3. Cette forme toute primitive de critique pouvait fort bien, et peut encore aujourd’hui, dégénérer en pyrrhonisme et en scepticisme vain. A l’époque dont nous parlons, on en connaît plusieurs manifestations, qui, en matière d’histoire de l’Eglise, effrayèrent fort les âmes pieuses 4.
C’est précisément un de ces cas de pyrrhonisme historique qui donna lieu à la rédaction d’un ouvrage fondamental pour la codification de la méthode critique. En 1675, le bollandiste Daniel Papenbroeck, dit Papebroch, avait publié un traité où il déniait toute authenticité aux diplômes mérovingiens conservés dans les archives des monastères bénédictins. Dom Jean Mabillon, de la congrégation de Saint-Maur, lui répondit dans un ouvrage intitulé De re diplomatica libri VI, paru en 1681. Non seulement il y réfutait l’étude de Papebroch, mais encore il établissait les bases scientifiques d’une nouvelle discipline auxiliaire de l’histoire, en fixant les critères pour l’examen de l’authenticité des chartes 5. Le De re diplomatica, où un doute quasi sentimental était remplacé /347/ par une recherche objective et rationnelle du vrai, a été considéré à juste titre comme une révolution copernicienne dans la critique historique 6.
Mabillon n’est cependant pas le seul fondateur de la critique historique. A son époque, d’autres théoriciens sont à l’œuvre, notamment l’oratorien Richard Simon (1638-1712), auteur d’une nouvelle méthode critique d’exégèse de l’Ecriture sainte 7. Mais bien que ces hommes - Papebroch, Mabillon, Richard Simon — soient nés à l’époque où paraissait le Discours de la méthode, c’est avec raison qu’on a toujours refusé de mettre les progrès de la science historique en rapport avec le cartésianisme 8. On mettait ainsi l’accent sur un élément fondamental qui distingue la méthode historique, et les sciences humaines en général, des sciences physiques et mathématiques auxquelles le cartésianisme s’adresse au premier chef: l’historien procède par approches successives, et n’obtient que des certitudes relatives; le physicien et le mathématicien établissent des lois absolues, où les faits découlent nécessairement les uns des autres. Ainsi, les conclusions que Mabillon tirait de ses observations sur les diplômes mérovingiens n’avaient aucun caractère de nécessité; elles pouvaient toujours être remises en question par la découverte de nouveaux documents. Au demeurant, le progrès accompli par le De re diplomatica, si génial que fût l’ouvrage, n’avait été rendu possible que par les efforts d’obscurs érudits antérieurs, qui avaient publié des recueils de documents assez nombreux pour fournir à la critique diplomatique du matériel de comparaison 9. /348/
D’autres sciences auxiliaires de l’histoire voient le jour à cette époque et dans les décennies suivantes. La paléographie, compagne inséparable de la diplomatique, qui avait été pratiquée jusqu’alors de manière empirique, reçoit des assises scientifiques 10. L’archéologie, qui se développe dès ce moment dans les pays latins, bénéficie des efforts des bénédictins de Saint-Maur 11. La chronologie, sans être une création des bénédictins 12, prend un nouvel essor au XVIIIe siècle grâce à leurs travaux. De 1750 à 1787, la congrégation de Saint-Maur publiera trois éditions du célèbre Art de vérifier les dates, sur lequel repose encore aujourd’hui l’essentiel de nos connaissances dans cette matière 13.
Enfin d’autres sciences auxiliaires, liées au droit, se sont développées au cours du XVIIe siècle, même et surtout dans les milieux provinciaux: la généalogie et l’héraldique, que nous avons vu pratiquer dans l’entourage de Guichenon, et parmi les historiens suisses, tant fribourgeois que bernois et lausannois 14.
On devrait décrire encore les progrès accomplis dans d’autres disciplines, telles que l’épigraphie, la numismatique, etc. Mentionnons seulement la rédaction, par Charles Du Fresne, sieur Du Cange (1610-1688), du Glossarium ad scriptores mediae et infimae latinitatis, publié en 1678 à Paris, qui est moins un lexique du latin médiéval, qu’une sorte d’encyclopédie des choses du moyen âge. Désormais les historiens, particulièrement les médiévistes, sont en possession des connaissances techniques /349/ et des disciplines annexes nécessaires à des études véritablement scientifiques.
Ces études sont favorisées par des publications de sources historiques toujours plus nombreuses. C’est de cette époque que datent les célèbres collections d’actes des conciles 15, les Acta Sanctorum des bollandistes (dès 1630), ceux des bénédictins, dus aux soins de Mabillon (1663-1701), etc. En France, les recueils de dom Martin Bouquet, en Allemagne ceux de Leibniz et de ses élèves, le recueil des traités anglais de Thomas Rymer, et enfin les Scriptores rerum Italicarum de Muratori, toutes ces collections ont été entreprises entre 1700 et 1740 16.
Les érudits des époques précédentes avaient jusqu’alors travaillé le plus souvent à titre individuel. Leurs efforts isolés ne faisaient progresser les sciences historiques que lentement et de manière assez cahotante. Mais les publications monumentales que nous venons de mentionner, et le développement atteint par les sciences auxiliaires de l’histoire ne peuvent se concevoir sans une collaboration plus étroite entre les savants, sans des entreprises collectives, en un mot sans une véritable organisation des études historiques. Nous avons parlé plus haut des Centuries de Magdebourg, puis des bollandistes. Durant la période qui nous intéresse, ce sont les bénédictins de Saint-Maur qui donnent le ton. Les responsables de cette congrégation fondée en 1618, et particulièrement dom Grégoire Tarisse, abbé de Saint-Germain des Prés et chef de la Congrégation de 1630 à 1648, voyaient dans le travail intellectuel, surtout dans les études appliquées à l’histoire monastique, un moyen de réformer la vie régulière dans l’esprit de la règle de saint Benoît 17. En 1648 fut développé devant le chapitre général de la Congrégation un programme /350/ rédigé sans doute par dom Luc d’Achery, bibliothécaire de Saint-Germain des Prés, prescrivant la rédaction d’histoires des différents monastères, avec des conseils aux débutants et des directives pour la recherche des matériaux et leur mise en œuvre. Ce programme fut suivi en 1677 d’un « Avis pour ceux qui travaillent aux histoires de monastères » composé par Mabillon 18. Ces travaux organisés collectivement donnèrent une grande impulsion aux études historiques au sein de la Congrégation et permirent aux éléments les plus doués d’entreprendre et de poursuivre des travaux de base, tels que le nouveau Gallia christiana (dès 1715), l’Histoire littéraire de la France conçue par dom Antoine Rivet (dès 1733), des histoires provinciales, ainsi que les manuels relatifs aux sciences auxiliaires de l’histoire et les publications de sources que nous avons mentionnés plus haut.
Aux bollandistes et aux bénédictins de Saint-Maur, il faut ajouter deux ordres ou groupements religieux chez lesquels l’érudition fut en honneur, particulièrement en matière d’histoire ecclésiastique: l’Oratoire donna des érudits et des théologiens de valeur. Port-Royal a nourri et encouragé les travaux de Sébastien Le Nain de Tillemont (1637-1698), auteur d’une Histoire des empereurs et des autres princes qui ont régné durant les six premiers siècles de l’Eglise..., six volumes parus de 1690 à 1738, et surtout de Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles..., publiés en seize volumes de 1693 à 1712, qui constituent l’aboutissement de tout l’effort scientifique accompli dans ce domaine au XVIIe siècle du côté catholique 19. /351/
Dans la France louis-quatorzienne, les congrégations religieuses étaient évidemment mieux placées que les groupes laïques pour entreprendre des travaux scientifiques et critiques en histoire et particulièrement en histoire ecclésiastique: leur richesse et leur indépendance leur permettaient de se mettre systématiquement et efficacement à la tâche, et d’échapper à la censure et aux pressions officielles 20. Certes des entreprises collectives se forment à la même époque chez les laïques: les « académies », qui reprenaient la tradition des « cabinets » ou des salons des Dupuy et des Peiresc, se forment et s’implantent d’abord en province, puis à Paris. Mais celle-ci même qui mit en train les travaux scientifiques les plus importants, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se trouva dès le début sous un étroit contrôle du gouvernement, puisqu’elle est sortie d’une commission de l’Académie française instituée par Colbert pour rédiger des inscriptions, des devises et des légendes de médailles à la gloire du Roi 21.
En Allemagne, Leibniz et son ami J. C. von Boineburg projetèrent dès 1670 un Collegium universale eruditorum in Imperio Romano. Dans les diverses principautés de l’Empire, des académies très florissantes s’établirent dès le XVIIIe siècle, notamment à Berlin, à Munich et à Goettingue 22. La Grande-Bretagne possédait, depuis 1572 environ, une Society of Antiquaries of London. En Italie, les travaux de Muratori furent appuyés par une société savante milanaise 23.
Le degré de perfection et de raffinement atteint par la critique et les disciplines nouvelles mettaient celles-ci hors de portée des autodidactes. Il fallait donc développer l’enseignement de l’histoire, qui était jusqu’alors inexistant ou négligé dans les collèges, les académies et les universités.
Mais sur ce point, les progrès ne furent pas les mêmes dans les différents pays d’Europe. En France, les collectivités et les congrégations régulières se chargeaient par la force des choses de diriger les débuts des chercheurs novices. Les programmes /352/ d’études monastiques de d’Achery et de Mabillon n’avaient pas d’autre but. Dans les milieux laïques, on apprend le métier d’historien « sur le tas », en lisant des ouvrages d’histoire, en transcrivant des documents dans les archives et les chancelleries pour un père ou un oncle magistrat, parfois en consultant un des manuels ou compendia qui vont se multipliant dès la fin du XVIIe siècle: on y trouve des indications bibliographiques de base, des conseils méthodologiques, et un résumé de l’histoire universelle, une somme de toutes les connaissances élémentaires que doit posséder l’historien 24.
C’est surtout en Allemagne que l’enseignement de l’histoire commença, dès la fin du XVIIe siècle, à se développer dans les universités, et que la recherche historique trouva sa première liaison avec l’enseignement académique. Le mouvement débuta dans les facultés de droit, qui furent pourvues de chaires ou de leçons supplémentaires relatives aux disciplines annexes du droit, telles que diplomatique, héraldique, sigillographie, généalogie, topographie, etc. Çà et là se créèrent des chaires de droit et d’histoire civile, mais l’histoire n’y était cependant considérée que comme une science auxiliaire du droit. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle qu’elle devait atteindre dans les universités allemandes le rang de science autonome 25.
Quant à l’histoire ecclésiastique, elle était considérée dans les universités protestantes depuis Melanchthon comme une /353/ auxiliaire de la théologie, et un instrument de polémique, qu’elle fût enseignée dans une faculté propédeutique conjointement avec l’éloquence ou la poésie, ou que les professeurs de théologie eux-mêmes en fussent chargés. Cette manière d’envisager l’histoire de l’Eglise ne change que très lentement au cours du XVIIIe siècle 26, sous l’impulsion de professeurs dont le plus illustre est Johann Lorenz Mosheim (1693-1755), professeur à Helmstedt, puis à Goettingue 27. Du côté catholique, des chaires universitaires d’histoire ne furent créées que tardivement, mais grâce au travail érudit accompli dans les congrégations religieuses, particulièrement chez les bénédictins et chez les jésuites, leur enseignement prit d’emblée un caractère scientifique 28.
De fait, l’enseignement académique de l’histoire est à la remorque des progrès accomplis dans la science historique, plutôt qu’il ne les détermine. Le principal moteur de ces progrès n’est pas tant l’enseignement, que la circulation des documents et des informations à l’intérieur du monde savant.
Parallèlement aux manuels et aux abrégés de l’histoire universelle, dont nous avons parlé plus haut, on continue de publier d’énormes volumes encyclopédiques, contenant la somme toujours plus ample des connaissances, sur l’ensemble des matières ou dans un domaine particulier: desseins gigantesques, qu’un savant isolé ne saurait réaliser, et dont l’élaboration dure souvent plusieurs dizaines d’années. C’est à ce moment-là, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, qu’apparaît une nouvelle forme d’encyclopédie, le dictionnaire alphabétique, qui dispense son auteur d’ordonner la matière selon un plan philosophique ou historique, et facilite à l’amateur curieux une consultation rapide. Le schéma alphabétique existait déjà dans les lexiques du moyen âge. Mais dans le domaine de l’histoire et de la géographie, le premier qui l’ait appliqué semble bien être l’abbé Louis Moreri (1643-1680), qui publia à l’âge de trente ans /354/ Le Grand Dictionnaire historique ou le Mélange de l’histoire sainte et profane, Lyon, 1674. Le succès qu’il obtint, et les nombreuses imitations qu’on en a faites jusqu’à nos jours, prouvent que l’ouvrage répondait à un besoin réel: le dictionnaire de Moreri compte vingt éditions françaises, et plusieurs traductions et remaniements en langues étrangères. Mentionnons aussi une réplique célèbre: le Dictionnaire critique de Pierre Bayle, publié en 1696 aux fins de « corriger » le dictionnaire de Moreri.
Les dictionnaires de Moreri ou de ses émules ne pouvaient évidemment fournir que de la compilation et des informations de seconde main, souvent vieillies au moment de la parution du recueil. Ils n’offraient guère de renseignements critiques, puisés aux sources originales, sauf lorsque le propos de l’éditeur était lui-même limité dans l’espace, ou lorsque l’on avait fait appel à des collaborateurs spécialisés, ce qui augmentait le coût et les délais de publication. Mais l’ordonnance alphabétique, la commodité de consultation rendirent les dictionnaires historiques et géographiques très populaires, surtout auprès des autodidactes et des gens pressés. Nul n’était dès lors censé ignorer la situation de telle ville, les éléments de l’histoire de tel pays ou de telle famille; une bibliographie de base permettait en outre d’approfondir ses connaissances. Pour les curieux et les chercheurs, le gain de temps fut considérable.
Un autre facteur contribue, dès la fin du XVIIe siècle, à faire circuler les informations et les connaissances: dès ce moment, les périodiques savants, qui contiennent non seulement des articles de fond sur tous les sujets, mais surtout des bulletins critiques sur tout ce qui paraît dans la République des Lettres, doublent, sans d’ailleurs les remplacer, les correspondances d’érudits. Mentionnons parmi eux le Journal des sçavants, dès 1665; les Acta eruditorum Lipsiensium, dès 1682; les Nouvelles de la République des Lettres, publiées dès 1684 par Jean Leclerc, etc.
Les connaissances s’accroissent dans de telles proportions que certains auteurs s’en inquiètent et cherchent les moyens de dominer toute la production imprimée 29. Aussi cette période /355/ voit-elle un important essor d’une discipline nouvelle: la bibliographie 30. La première tentative de bibliographie universelle date, il est vrai, du XVIe siècle: c’est la Bibliotheca universalis de Conrad Gesner, publiée à Zurich en 1545 et rééditée à plusieurs reprises. Au XVIIe siècle, des polygraphes intrépides compilent d’énormes recueils du même genre, comptant parfois jusqu’à trois cents volumes, restés heureusement manuscrits 31.
Les bibliographies spécialisées sont d’un plus grand secours. Les essais de bibliographies nationales remontent, pour la France et l’Angleterre, au XVIe siècle déjà. Mais dans le domaine de l’histoire, c’est surtout le XVIIIe siècle commençant qui a produit les premiers ouvrages bibliographiques véritablement importants, dont certains sont utilisés aujourd’hui encore. Il faut mentionner ici les importants travaux de l’Allemand Jean-Albert Fabricius, publiés dès 1697, utiles surtout pour la philologie classique; en France, la Bibliothèque historique de la France, du P. Jacques Lelong, Paris, 1719, dont la seconde édition, augmentée par Charles-Marie Fevret de Fontette (5 volumes in-f°, Paris, 1768-1778) est un monument durable. L’histoire ecclésiastique est sans doute le domaine qui a été abordé le plus anciennement par la bibliographie avec le De scriptoribus ecclesiasticis d’Isidore de Séville, avec le Liber de scriptoribus ecclesiasticis de Jean Trithemius, imprimé à Bâle en 1494; à l’époque qui nous intéresse, il faut mentionner au moins l’ouvrage de l’abbé Louis Ellies Dupin (Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, Paris, 1693-1715) qui provoqua beaucoup de controverses, et celui de dom Remi Ceillier (Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, Paris, 1729-1763).
Tous ces éléments: l’organisation collective du travail historique, le développement de l’enseignement, la multiplication des instruments de travail tels que dictionnaires et bibliographies, la publication de périodiques savants, favorisent la circulation des idées et des informations scientifiques. Peu à peu, les historiens /356/ vainquent les difficultés de communication, surmontent l’isolement dans lequel ils travaillent.
La Suisse n’a pas été tenue à l’écart de ce mouvement. Durant la période que nous étudions, elle a connu la plupart des phénomènes qui viennent d’être décrits. Le développement des sciences auxiliaires de l’histoire y avait été préparé de longue date par les travaux d’érudits isolés, surtout par les publications de chartes effectuées tout au long du XVIIe siècle par les archivistes des couvents, et par les écrits de méthodologie et de bibliographie de Johann Heinrich Hottinger 32. Cette activité continue au début du XVIIIe siècle, surtout avec les travaux d’un Johann Jacob Scheuchzer, qui donne en 1730 un Alphabeti ex diplomatibus et codicibus Thuricensibus specimen, contribution suisse à l’étude de la diplomatique et de la paléographie 33. On note aussi, au moins du côté protestant, des entreprises d’éditions de textes relatifs à l’histoire suisse, chartes et chroniques 34. Les couvents ne sont pas aussi féconds dans cette matière qu’ils l’ont été au siècle précédent. Mais ce ralentissement est compensé dans une certaine mesure par les travaux des bénédictins de l’abbaye de Saint-Blaise dans la Forêt-Noire: sous l’impulsion de l’abbé Martin Gerbert, les érudits de cet établissement régulier publient plusieurs travaux fort importants pour l’histoire suisse: un Codex epistolaris Rudolphi I. Romanorum regis, 1772; un Codex diplomaticus Alemanniae et Burgundiae transjuranae intra fines diœcesis Constantiensis, par le P. Trudbert Neugart, deux volumes, 1791-1795; et surtout une Germania sacra, entreprise sur une base très large, dont on vit paraître les chapitres consacrés aux diocèses de Constance et de Coire 35. /357/
Cependant, les études historiques ne se sont pas organisées d’une manière aussi systématique dans les cantons suisses que dans la France voisine. Il est vrai que les couvents ont suivi dès le XVIIe siècle l’exemple de la congrégation de Saint-Maur, avec laquelle plusieurs bénédictins suisses étaient en correspondance. Mais la méfiance politique et confessionnelle qui empoisonna la vie confédérale durant les XVIIe et XVIIIe siècles ne facilita évidemment pas la création d’académies et de sociétés cantonales, et encore moins suisses. Tout se passe au niveau des individus, qui entretiennent, il est vrai, une active correspondance à l’intérieur du pays et avec l’étranger, échangent des informations scientifiques et des copies de documents. Certains font partie à titre personnel d’académies et de sociétés savantes étrangères. En Suisse, les académies scientifiques patronnées par l’Etat datent de l’extrême fin du XVIIIe siècle 36 ou même de la République helvétique. La Société helvétique n’est pas une société savante, mais une réunion de patriotes. La première société d’historiens suisses est la Schweizerische Geschicht-forschende Gesellschaft, fondée en 1811 par le magistrat bernois Nicolas-Frédéric de Mülinen.
L’enseignement de l’histoire conquiert lentement sa place dans les universités et académies de la Suisse réformée. A Bâle, la faculté de philosophie possède depuis 1659 une chaire d’histoire. Les leçons, du niveau secondaire, concernent essentiellement l’histoire universelle; l’histoire ecclésiastique s’y ajoute dès 1710, avec l’enseignement de Jacob-Christophe Iselin; des leçons d’histoire suisse apparaissent en 1739; enfin, en 1754, Jean-Jacques Spreng, professeur extraordinaire de poésie et d’éloquence allemandes, est chargé d’un enseignement de l’histoire nationale en allemand, « jedoch mit grosser Behutsamkeit » 37.
A Berne, l’histoire s’introduit dans l’Académie d’abord par l’intermédiaire du droit. La création d’une chaire de droit et d’histoire est proposée au Conseil ordinaire en 1671 déjà. Le projet est mis à exécution en 1680, année où le juriste Caspar /358/ Seelmatter, de Zofingue, est chargé d’un enseignement de droit et d’histoire 38, établissement fort important pour la formation des futurs magistrats bernois. Cette chaire se maintient avec succès durant tout le XVIIIe siècle. Elle sera même doublée, en 1778, d’un professorat honoraire d’histoire et de droit bernois, créé à l’intention d’Isaac Gottlieb Walther. Mais cet esprit critique, plein de lucidité et d’indépendance dans le jugement, était gâté par l’ivrognerie; il ne répondit pas aux espérances que l’on avait placées en lui, et cessa d’enseigner vers 1785 déjà, sans avoir d’ailleurs jamais terminé un cours 39. Outre la chaire de droit et d’histoire, les jeunes Bernois purent suivre dès 1684 des leçons d’histoire données dans la chaire d’éloquence nouvellement créée, par Emmanuel Bondeli et par ses successeurs 40.
A Lausanne, l’enseignement extraordinaire d’histoire confié à Jeremias Wild de 1629 à 1636 fut sans lendemain. Ce timide essai ne fut repris que deux générations plus tard, lorsque Jean-Baptiste Plantin obtint en 1678 l’autorisation de donner des leçons d’histoire à l’Académie 41. On ne sait en quoi consistaient ces leçons. Mais on peut supposer que Plantin, trop jeune d’ailleurs pour avoir pu suivre les cours de Jeremias Wild, parlait quelquefois aux élèves des sujets d’histoire locale et nationale qui lui tenaient à cœur. Il a sans doute contribué à la formation historique d’Abraham Ruchat, qui se réfère parfois à ce maître, mais sans plus de précision. Les leçons de Plantin ont certainement préparé les esprits à la création d’un enseignement régulier de l’histoire, projet qui fut réalisé quelques années plus tard par la fondation d’une chaire de droit et d’histoire; elle fut confiée en 1710 à Jean Barbeyrac et après son départ en 1720 à Charles-Guillaume Loys de Bochat, lequel se chargeait également de donner des cours et de faire passer des examens en histoire /359/ ecclésiastique 42. Mais l’histoire devait avoir à l’Académie de Lausanne une existence précaire jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. En 1740, lorsque Loys de Bochat se retira, la chaire de droit fut maintenue, mais l’histoire fut supprimée. Un enseignement d’histoire ecclésiastique fut établi à titre extraordinaire de 1751 à 1758 pour un théologien espagnol transfuge du catholicisme, don Hyacinthe Bernal de Quiros, mais c’est en 1788 seulement qu’une chaire d’histoire et de statistique sera décrétée 43.
A Genève enfin, Vincent Minutoli, nommé en 1675 à la chaire de grec et de belles-lettres, ajouta au programme de son enseignement celui de l’histoire ecclésiastique et profane 44. Cette discipline fit partie des humanités, c’est-à-dire du degré secondaire, jusqu’en 1739, année où l’on créa pour Jean-Pierre Cromelin un professorat honoraire d’histoire civile qui dura jusqu’en 1751 et fut recréé en 1770 pour Paul-Henri Mallet 45. En 1697, on avait en outre conféré une chaire honoraire d’histoire ecclésiastique au théologien Jean-Alphonse Turrettini, auquel succéda en 1737 Ami Lullin. L’enseignement y était conçu de telle manière qu’il comprenait aussi l’histoire politique et l’histoire de la civilisation 46.
Mais si l’on envisage les conditions dans lesquelles ces chaires furent établies, et les hommes auxquels on les confia, l’enseignement académique de l’histoire n’était nullement lié à l’historiographie ni au développement de la science historique. Les travaux les plus importants écrits à cette époque l’ont été par des historiens qui étaient plus souvent des magistrats ou des fonctionnaires que des professeurs d’histoire. Et l’enseignement lui-même, tel qu’il était donné, formait de futurs magistrats et ministres du culte plutôt que des historiens de métier. Mais l’établissement de chaires d’histoire dans les principales académies suisses démontre du moins l’intérêt porté à cette discipline par les autorités. /360/
Toutefois, si les universités et les académies ne contribuent pas autant qu’en Allemagne à promouvoir les sciences historiques, les cantons suisses n’ont cependant pas été privés des ressources nouvelles procurées par le progrès des études historiques; leurs savants ont aussi bénéficié d’une meilleure circulation des documents et de l’information scientifique. Non seulement les instruments de travail élaborés à l’étranger sont connus et utilisés, mais les Suisses eux-mêmes composent des manuels plus spécialisés qui augmentent les connaissances et favorisent l’organisation des études.
C’est ainsi que l’on doit aux érudits bâlois une imitation du dictionnaire de Moreri 47, et surtout d’importantes rééditions allemandes et françaises de ce dictionnaire, augmentées de contributions et d’articles fournis par des savants tant suisses qu’étrangers 48. Un soin particulier avait été apporté aux notices concernant la Suisse, ce qui ouvrait la voie à la composition d’un ouvrage du même genre plus spécialisé. Pour la publication de son Allgemeines Helvetisches, Eydgenössisches oder Schweitzerisches Lexicon (20 volumes, Zurich, 1747-1765), le Zurichois Hans Jacob Leu suivit l’exemple des Bâlois; il sollicita des matériaux des historiens de tous les cantons, rédigeant cependant lui-même les articles. Le Supplement de ce dictionnaire, procuré par Johann Jacob Holzhalb (6 volumes, Zurich, 1786-1795), fut élaboré de la même manière 49. Quant au Dictionnaire géographique, historique et politique de la Suisse publié par les Bernois Vincent-Bernard de Tscharner et Gottlieb Emmanuel de Haller (Genève et Lausanne, 1776), il est entièrement formé des articles fournis par ces deux auteurs à l’Encyclopédie d’Yverdon de Fortuné-Barthélemy de Felice. /361/
Les érudits suisses du XVIIIe siècle collaborèrent occasionnellement à des revues savantes de l’étranger. Quelques-uns d’entre eux se groupèrent pour publier des périodiques savants parmi lesquels il faut signaler les revues zurichoises: le Historischer und politischer Merkur de Heinrich Gessner (1694-1724), les Nova Literaria Helvetica de Johann Jacob Scheuchzer (1702-1715), et surtout la Helvetische Bibliothek publiée par Johann Jakob Bodmer de 1735 à 1741, qui est la première revue spécialisée d’histoire suisse 50; et du côté romand le Mercure suisse (dès 1732), appelé le Journal Helvétique depuis 1738, publié à Neuchâtel, auquel collaborèrent notamment Léonard Baulacre, Charles-Guillaume Loys de Bochat, Abraham Ruchat, Alexandre-Louis de Watteville, etc. 51.
La bibliographie de l’histoire suisse avait été inaugurée en quelque sorte par le Methodus legendi historias helveticas de Johann Heinrich Hottinger (1654). Ce premier essai fut suivi de plusieurs bibliographies suisses rétrospectives ou courantes, manuscrites ou imprimées, compilées surtout par des Zurichois, qui servirent de modèle et en partie de sources à un ouvrage fondamental dans cette catégorie: la Bibliothek der Schweizer-Geschichte und aller Theile, so dahin bezug haben, du Bernois Gottlieb Emmanuel de Haller, parue de 1785 à 1788 en six volumes et un index 52. En Suisse romande, Abraham Ruchat composa une Bibliotheca historica helvetica usque ad annum 1705, dont il ne reste pas de trace, non plus que d’un complément 53. Quant aux travaux de Gabriel Seigneux de Correvon, entrepris vers 1725 avec la collaboration de Charles-Guillaume Loys de Bochat et d’après des matériaux fournis par Johann Jacob Scheuchzer, ils sont restés inachevés 54. /362/
Ainsi les historiens suisses de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle bénéficient des progrès accomplis dans les sciences historiques par les chercheurs des pays voisins. Bien plus, ils participent activement à ce mouvement, en mettant à la disposition de leurs confrères de nouveaux instruments de travail plus précis et plus complets que par le passé. Si les études historiques ne sont pas encore organisées systématiquement sur le plan national ou cantonal, la voie est cependant ouverte. L’accumulation des matériaux scientifiques rend possibles et permet de prévoir les développements que prendra la recherche au cours du XIXe siècle.
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CHAPITRE X
ABRAHAM RUCHAT ET SES TRAVAUX SUR L’ÉGLISE DE LAUSANNE
L’historien vaudois Abraham Rachat a été mentionné plusieurs fois dans les pages qui précèdent. Par sa formation et sa carrière professorale, il s’est trouvé en relations asssez étroites avec les meilleurs historiens de la Suisse réformée de son temps. Par ses recherches et ses travaux historiques sur le Pays de Vaud et l’évêché de Lausanne, il a fait bénéficier l’historiographie ecclésiastique locale et nationale des récentes conquêtes de la science historique et des meilleures informations. A ce titre, il mérite de tenir sa place dans la présente étude. Ses travaux peuvent même être considérés à la fois comme l’aboutissement de plusieurs siècles d’historiographie locale empirique, et comme le point de départ d’une recherche proprement scientifique.
Jean-Jacques-Abraham Ruchat, issu d’une famille bourgeoise de Grandcour, fils de Jacques Ruchat et d’Anne-Marie Dubois, fut baptisé à Vevey le 27 février 1680 1. Il fit ses études de théologie à l’Académie de Lausanne dès le printemps 1693 2 et reçut l’imposition des mains en juin 1702. De 1704 à 1705, /364/ il résida à Berne, donnant des leçons particulières, suivant les cours de l’Académie et explorant les archives du Commissariat romand 3.
Au printemps 1705, après le 28 février 4, il part pour Berlin et pour visiter, dit son plus ancien biographe, « die hohen schulen in Deutschland » 5. Le 8 janvier 1706, il s’inscrit à la faculté de théologie de Leyde 6, où il retournera en 1708 7. Mais à la fin de 1706, il est de nouveau à Berne, où il séjourne jusqu’au début de 1709, poursuivant son activité de précepteur et ses recherches historiques 8.
Nommé pasteur d’Aubonne lors de la séance de la Classe de Morges des 3 et 4 janvier 1709 9, il resta six ans dans cette paroisse, jusqu’à sa mutation, le 29 juillet 1716, à la cure de Rolle 10. Mais l’essentiel de sa carrière se déroula à l’Académie de Lausanne. Nommé professeur d’éloquence et gymnasiarque le 7 juillet 1721 11, il entra dans le corps professoral au moment même où allait se dénouer la très grave crise du Consensus. On sait que le gouvernement bernois voulait à toute force imposer aux ecclésiastiques du canton la signature de cette formule d’orthodoxie, qui partout ailleurs tombait en désuétude. Le rôle que Ruchat joua dans cette affaire tendit surtout à /365/ l’apaisement, et bien qu’il n’approuvât pas l’insistance des députés bernois à faire signer un engagement qui n’était pas essentiel à la foi 12, il s’efforça d’amener les jeunes proposants à céder 13.
Le 3 juillet 1733, Abraham Ruchat fut nommé professeur de théologie en remplacement de son maître Albert Roy, décédé le 1er avril de la même année 14. Il fut recteur en 1736, et établi censeur de l’Académie en 1745, en application du règlement souverain du 21 juin 1745 sur les imprimeries du Pays de Vaud 15. Au cours de sa carrière de professeur, il travailla avec son ami et collègue Charles-Guillaume Loys de Bochat à la réorganisation de la bibliothèque de l’Académie 16. Il mourut le 29 septembre 1750 des suites d’une chute, laissant le souvenir d’un homme bon et doux, très savant et très laborieux 17.
Il avait épousé en premières noces Sara, fille de Gabriel Butini, née à Genève en 1670, morte à Lausanne en mars 1739 18, et en secondes noces Jeanne-Emilie, dite Elisabeth Gaudard, née en 1680, veuve en premières noces de François-Louis de Saussure 19, morte le 11 octobre 1762 à Lausanne 20. Aucune de ces deux femmes ne lui donna d’enfants. Par son dernier testament, du 2 mars 1748, homologué le 12 octobre 1750, il léguait des livres à l’Académie de Lausanne et à son cousin Rodolphe d’Arnay, laissait ses manuscrits à un cousin, Abraham-Benjamin Jayet, alors pasteur dans une paroisse d’Alsace, et instituait héritier César de Saussure, dit le Turc, le fils que sa /366/ seconde femme avait eu d’un premier mariage. Par là, ses manuscrits furent presque tout de suite dispersés, et sa correspondance, qui doit avoir été fort intéressante, disparut presque entièrement 21.
L’œuvre de Ruchat, tant manuscrite qu’imprimée est considérable. Elle a été inventoriée ailleurs 22. Nous nous contenterons ici d’indiquer les différentes directions où cet esprit curieux et travailleur infatigable s’est exercé, pour nous concentrer ensuite sur sa production relative à l’Eglise de Lausanne et à l’histoire nationale.
Professeur de théologie, Ruchat a manifesté son intérêt pour cette discipline par des traductions d’écrits sur la théologie pratique, de sermons, et par des travaux personnels sur des questions qui intéressaient ses contemporains: le Consensus, l’origénisme et les idées de Marie Huber, le piétisme. Ses intérêts allaient plus particulièrement à la théologie de l’Ancien Testament, qui lui fournit plusieurs sujets de thèses pour ses étudiants 23. La langue hébraïque le passionna très tôt, puisqu’il fut présenté par l’Académie en 1700 et 1702 déjà pour occuper la chaire d’hébreu, et n’en fut écarté que pour raison d’âge. On lui doit une grammaire hébraïque en latin, publiée à Leyde en 1707, le manuscrit d’un dictionnaire français-hébreu et la traduction, également manuscrite, des livres de Job et des Psaumes.
Cet intérêt pour l’hébreu procède, au moins en partie, d’un intérêt pour les langues en général: à 27 ans, Ruchat était un polyglotte accompli, puisqu’il savait le français, l’allemand, le latin, le grec, l’hébreu, le hollandais, l’anglais et l’espagnol. A cette époque, il avait en effet publié, outre sa grammaire hébraïque, des traductions de divers ouvrages anglais et espagnols. /367/
On peut constater de plus par ses travaux de toponymie 24, qu’il est un des premiers tenants de l’école qu’on a très justement appelée « celtomane », qui attribuait des origines celtiques à tous les noms de lieu de Suisse. Dans sa correspondance avec Louis Bourguet, il manifeste en outre une curiosité extrême pour des langues parlées hors d’Europe: celles des anciens Egyptiens, des tribus indiennes d’Amérique, des « Kurali » du mont Caucase, et pour les inscriptions étrusques 25.
L’étude des langues étrangères accompagne chez Ruchat un grand intérêt pour la géographie, qui s’exprime non seulement par ses traductions de manuels touristiques étrangers, mais encore par la rédaction des fameux Délices de la Suisse, publiés à Leyde en 1714 sous le pseudonyme de Gottlieb Kypseler de Münster, où Ruchat s’efforçait de corriger la représentation, que se faisaient les étrangers, d’une Suisse sauvage, quasi démoniaque 26.
La description géographique et touristique de la Suisse n’est qu’un aspect des travaux de Ruchat sur l’histoire suisse, dont nous allons parler maintenant. On aurait pu se limiter dans ce chapitre à l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, publié en 1707, et aux éditions de textes données dans les Monumenta Lausannensia quatuor, qui seuls ressortissent à l’historiographie des évêques de Lausanne stricto sensu. Plusieurs raisons nous ont incitée à aborder le sujet dans son ensemble et à examiner les ouvrages postérieurs à 1707, qui constituent le développement et l’aboutissement des recherches de Ruchat sur l’histoire ecclésiastique de sa patrie: tout d’abord, on ne peut porter de jugement valable sur Ruchat comme historien si l’on s’en tient à l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud. Ce petit livre n’était qu’un ballon d’essai; l’auteur réservait pour un ouvrage plus complet des développements qui doivent nous renseigner sur sa méthode scientifique et sa conception du métier /368/ d’historien. Ouvrage de jeunesse, l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud ne doit pas nous empêcher de connaître l’évolution ultérieure de Ruchat ou de scruter dans des travaux plus développés une pensée historique plus nuancée. De plus, nos investigations dans la littérature secondaire nous ont permis de nous rendre compte que personne, parmi les spécialistes de Ruchat, n’avait étudié de manière approfondie les cinq volumes manuscrits de l’Histoire générale de la Suisse conservés à Berne. Depuis Gottlieb Emmanuel de Haller, qui en a donné une analyse en onze pages dans sa bibliographie 27, seul le grand Mommsen en a tiré quelques indications relatives à des inscriptions trouvées en territoire helvétique; il porte sur les Délices de la Suisse et sur l’Histoire générale de la Suisse un jugement rapide et partiel, mais qui rend un juste hommage à l’esprit critique de Ruchat 28. Mais les écrivains vaudois n’ont jamais daigné s’intéresser à l’œuvre maîtresse d’un de leurs meilleurs historiens.
L’intérêt que Ruchat portait à l’histoire ecclésiastique et nationale remonte, ainsi qu’il l’écrit lui-même, à l’époque de son enfance 29. Il fut à l’Académie l’élève de Jean-Baptiste Plantin, qui avait obtenu en 1677 l’autorisation de donner des leçons d’histoire. Ruchat le cite à plusieurs reprises comme son maître 30. Au cours de ses études, cet intérêt fut sans doute stimulé par un condisciple de cinq ans son aîné, Samuel Olivier (1675-1735), auteur de généalogies vaudoises manuscrites, qui devait plus tard communiquer à Ruchat divers documents historiques 31.
Dans son milieu familial, Ruchat fut initié à l’histoire nationale par un oncle du côté maternel, Abraham Demierre, conseiller de Moudon, qui mit en ordre les archives de cette ville, et fut tué en 1712 à la bataille de Villmergen 32. C’est lui qui /369/ remit au jeune homme une copie manuscrite, aujourd’hui perdue, du catalogue des évêques de Lausanne rédigé au XVe siècle. Ruchat en tira une première transcription, datée de 1697 33: c’est la première fois qu’on le voit s’intéresser au passé national.
La deuxième copie de ce « manuscrit de Moudon », que Ruchat exécuta en 1704, devait servir de base à une édition critique du texte. C’est dans l’intention de l’annoter et de le corriger que l’auteur entreprit des recherches dans les archives de Berne, où il séjournait alors 34. Les découvertes qu’il y fit l’incitèrent à modifier son projet primitif et à rédiger une histoire ecclésiastique du Pays de Vaud 35.
En octobre 1704 parut dans les Nouvelles de la République des Lettres une annonce par laquelle on renseignait le lecteur sur l’avancement des recherches dans les imprimés et aux archives de Berne, et on demandait des matériaux supplémentaires, particulièrement sur les Réformateurs de la Suisse romande 36. Pour compléter sa documentation, Ruchat entra, en novembre 1704, en correspondance avec le professeur et historien de l’Eglise Johann Jakob Hottinger, de Zurich, dont l’influence sur les travaux historiques du jeune Vaudois fut décisive. J. J. Hottinger avait publié en 1698 le premier volume de ses Helvetische Kirchen-Geschichten, vorstellende der Helveteren ehemahliges Heidenthum, und durch die Gnad Gottes gefolgetes Christenthum..., dans lequel il défendait l’ouvrage de son propre père Johann Heinrich Hottinger, intitulé Historiae Ecclesiasticae Novi Testamenti Enneas... (Hanovre et Zurich, 1655-1667), contre les /370/ attaques du polémiste thurgovien Caspar Lang 37. Il était alors une autorité incontestée dans le monde de la théologie réformée.
Le 22 novembre 1704, donc, sur la recommandation de Jean-Frédéric Benoît, professeur de philosophie à l’Académie de Berne, Abraham Ruchat écrit à J. J. Hottinger. Il lui confie son projet d’écrire l’histoire ecclésiastique de sa patrie, sujet encore mal exploré à ce qu’il lui semble; après avoir énuméré les pièces qu’il connaît déjà: le « manuscrit de Moudon », les archives de plusieurs villes, il déplore la pauvreté de cette documentation, où il n’a trouvé « fere nihil, nisi bella, lites et ejusmodi », et conjecture que les moines et les membres du clergé catholique romain ont tout emporté hors du pays lors de la conquête du Pays de Vaud par les Bernois; espérant trouver à la bibliothèque de Berne des renseignements utiles, il a été déçu et n’a même pas pu se procurer le texte de Marius d’Avenches, qu’il recherche plus que tout autre 38. La réponse de J. J. Hottinger, du 2 décembre 1704, est encourageante et invite Ruchat à poursuivre son intéressant projet, en profitant de sa jeunesse et de sa liberté. L’historien zurichois, mieux informé sans doute des matériaux relatifs à l’histoire de l’Eglise en général et de l’Eglise suisse alémanique en particulier que de ce qui concerne le diocèse de Lausanne, indique néanmoins à son jeune émule quelques sources et quelques travaux: les ouvrages de Plantin, de Leti, de Spon, l’Histoire généalogique de la Royale Maison de Savoye de Samuel Guichenon, l’édition de Marius donnée dans le recueil d’André Du Chesne, le catalogue des évêques de Lausanne contenu dans les Decreta et constitutiones synodales Lausannenses publiés par l’évêque Jean-Baptiste de Strambino, sur lesquels lui, Hottinger, n’avait encore pu mettre la main; enfin deux manuscrits, les actes de la dispute de Lausanne de 1536 et le registre des visites pastorales du diocèse de Lausanne de 1417, conservés à la Bibliothèque de Berne 39. Ruchat, dans une lettre du 20 décembre /371/ 1704, remercie le professeur zurichois avec effusion; il donne sur la dispute de 1536 et sur les Decreta et constitutiones synodales de J.-B. de Strambino quelques éclaircissements qui permettent de penser que Ruchat était beaucoup mieux informé de son sujet qu’il ne l’avait dit dans sa première lettre 40.
Au printemps de 1705, Ruchat partit, ainsi que nous l’avons dit, pour l’Allemagne et la Hollande, et revint à Berne à la fin de 1706. Dès lors, les recherches dans les archives de Berne et la rédaction de l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud durent être menées rondement puisque, le 1er septembre 1707, Ruchat signait la lettre d’envoi de cet ouvrage « à Messieurs le Bourgmaître, les Banderets, Boursiers et Conseillers de la Ville de Lausanne et à Messieurs les châtelains, banderets, boursiers et Conseillers des villes de Moudon, Yverdun, Morges, Nyon et Avenches », auxquels il dédiait ce travail, en les suppliant de lui ouvrir leurs archives en vue de poursuivre ses recherches. Et le 2 décembre 1707, Ruchat envoyait à J. J. Hottinger l’ouvrage tout fraîchement sorti de presse 41.
Cette première production de Ruchat sur l’histoire de sa patrie fut accueillie avec bienveillance et intérêt par les milieux réformés de Suisse, auxquels elle permettait d’accéder à des matériaux importants, pratiquement ignorés du public 42. Les érudits catholiques furent plus réservés. Le Journal des Sçavans du 30 septembre 1709 en donne un compte rendu assez sec en quatre pages. Il ne se départit de son apparente objectivité que pour relever, non sans ironie, le récit par Ruchat d’un procès intenté aux chenilles du diocèse de Lausanne en 1479 43: « Voila un échantillon des choses importantes que M. Ruchat choisit par préférence pour en composer son Abrégé historique » 44. Quant au milieu épiscopal à Fribourg, il réagit tardivement, mais violemment: à l’issue de sa visite pastorale de 1723, l’évêque /372/ Claude-Antoine Duding envoya au pape un état du diocèse où il réfutait plus ou moins adroitement les affirmations de Ruchat et ses attaques contre l’Eglise romaine. Ruchat crut même devoir répondre à cet opuscule qui ne lui était pas destiné 45. On voit par là que l’antagonisme confessionnel n’était pas près de disparaître en Suisse occidentale.
Dès la publication de l’Abrégé de l’Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, et peut-être même avant, Ruchat avait commencé la rédaction de l’ouvrage complet qu’il méditait sous le titre d'Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud. Un manuscrit autographe de ce premier projet nous est conservé 46. Il devait être divisé en « périodes », dont seule la première est rédigée, des origines au temps de l’empereur Constantin; la seconde période, dont nous n’avons que le titre, devait aller « dès le tems de Constantin le Grand jusqu’aux seconds Rois de Bourgongne l’an 888 ».
Deux raisons principales sont à l’origine de l’abandon du projet primitif. La première est la parution, en 1707, du deuxième et du troisième volume de la Helvetische Kirchen-Geschichte de Johann Jakob Hottinger, traitant la période du milieu du XIIIe siècle à 1706. Hottinger en envoya un exemplaire à Ruchat, qui le remercia par une lettre du 21 janvier 1708 où il formulait même le projet d’en donner une traduction française 47. Il ne le mit pas à exécution, mais l’idée de mettre à la disposition du public de langue française la matière d’un ouvrage qui l’avait si fortement influencé a certainement contribué à étendre le propos initial d’une histoire du Pays de Vaud à celle de toute la Suisse.
L’autre fait qui incita Ruchat à écrire un ouvrage sur l’ensemble de la Suisse est l’élargissement même de ses sources. Depuis son retour de l’étranger, à la fin de 1706, Ruchat avait /373/ repris l’exploration des archives de Berne, tant publiques que privées, et avait commencé à consulter les documents concernant la partie allemande du canton, auxquels il n’avait pu avoir accès plus tôt 48. Les notes prises lors de cette seconde campagne de recherches nous sont conservées dans des cahiers cotés par Ruchat D, E, F, G, H 49. Ils contiennent des extraits des principales séries des Archives d’Etat de Berne pour le XVe et le XVIe siècle (Ratsmanuale, Lateinisch Missivenbuch, Mandatenbuch, Instructionsbuch, Teutsch Spruchbuch, Welsch Missivenbuch); des notes tirées d’archives communales du Pays de Vaud: Lausanne, Moudon, La Tour-de-Peilz, Villette, Morges, Aubonne, Payerne, Avenches, Yverdon; des extraits des registres de la Classe de Lausanne. Les documents fournis par des particuliers sont également nombreux. Citons les manuscrits relatifs à la Réformation bernoise prêtés par Gabriel Gross, chancelier d’Etat, et par Daniel Amport; les mémoires historiques appartenant à Gabriel Olivier, à la famille de Blonay, à Jean-François Bergier, justicier de Lausanne, au juge Veillon de Bex, à la famille de Rovéréaz, à Abram-Philibert Clavel d’Ussières; les travaux de Jean-Robert Choüet sur l’histoire et le gouvernement de Genève, et sur l’histoire de la Réformation à Genève; ceux de l’historien neuchâtelois Jean-Louis Choupard; la chronique de Pierrefleur, possédée par un Thomasset d’Orbe, justicier de cette ville, etc.
Les recherches de Ruchat se poursuivront pendant de longues années, pratiquement jusqu’à sa mort, avec quelques interruptions dues à la maladie ou à des occupations trop absorbantes. /374/ Elles le conduiront à plusieurs reprises hors du canton de Berne. En 1708, Ruchat copie une partie de la correspondance autographe de Farel conservée à la Bibliothèque des Pasteurs de Neuchâtel 50. Au cours des années suivantes, il obtient, grâce à J. J. Hottinger, communication de plusieurs lettres de Réformateurs conservées dans la prestigieuse collection de Johann Heinrich Hottinger l’Ancien 51. En 1712 il demande à ce même correspondant des nouvelles des manuscrits de l’abbaye de Saint-Gall, dont les Zurichois se sont emparés à la suite de la victoire de Villmergen 52. Mais quoiqu’il cite assez fréquemment les chroniques de Saint-Gall dans son Histoire générale de la Suisse, c’est, semble-t-il, par l’intermédiaire d’éditions allemandes qu’il en a eu connaissance.
En juin 1713, Ruchat est à Genève, où il obtient du gouvernement l’autorisation de consulter des documents originaux dans les archives du Conseil de Genève. Il doit sans doute ces facilités au fait qu’il a épousé une Genevoise, la sœur de Jean-Antoine Butini, l’un des premiers personnages de la République, mais aussi à l’offre qu’il a faite de réfuter l’Istoria genevrina de Gregorio Leti à l’aide de ces originaux 53. Quiconque connaît les démêlés de Leti avec la République de Genève, et les allégations fantaisistes qui remplissent son Historia genevrina, ne s’étonnera pas de voir /375/ le projet de Ruchat si bien favorisé 54. En 1747, encore, on le voit compléter ses notes sur les manuaux du Conseil de Lausanne, qui lui sont communiqués par son ami Gabriel Seigneux de Correvon 55.
Mais à ces dépouillements de sources inédites et de documents d’archives, il faut ajouter toutes les recherches poursuivies dans les imprimés: chroniques genevoises, bernoises, bâloises, suisses en général, histoires de France, d’Allemagne, de Savoie, grands recueils de chroniques médiévales, de canons conciliaires, de chartes et de diplômes publiés par Mansi, André Du Chesne, Pistorius, etc.: peu de sources et même de travaux importants lui avaient échappé.
Ruchat ne travaillait pas seul. Il obtint, surtout pour l’élaboration de son Histoire de la Réformation de la Suisse, le concours de certains confrères, pasteurs dans diverses paroisses du Pays de Vaud 56, et aussi du secrétaire de la ville de Morges, Ferdinand-Salomon Tornier, qui lui adressa sur sa demande des détails sur l’histoire ecclésiastique de Morges avant la Réforme 57. Ces contributions apportées à Ruchat par des collaborateurs occasionnels /376/ sont importantes pour l’histoire intellectuelle du Pays de Vaud. En effet, elles associent à l’ouvrage d’un historien de métier des hommes qui ne sont sans doute pas des spécialistes, mais qui connaissent les sources de l’histoire locale et qui s’habituent, en répondant aux questions de l’auteur, à la recherche historique et à la démarche mentale de l’historien. C’est là un des aspects très modernes de l’œuvre de Ruchat. Et ceux qui ont collaboré avec lui de cette manière ont bien considéré son Histoire de la Réformation de la Suisse comme une œuvre d’importance nationale, ainsi que l’écrit le secrétaire de Morges à la fin de sa lettre: « Au surplus, Monsieur, tout ce pays doit vous être obligé du louable et pieux dessein que vous avez entrepris de mettre au jour l’histoire de la Reformation de leurs ancestres, dont les circonstances étoient à peu près entièrement ignorées. Messieurs du Conseil de cette ville m’ont chargés de vous faire les justes remertiements qui vous sont dûs de leur part. » 58
Ces notes et ces extraits, qu’ils soient de Ruchat ou de ses correspondants, se présentent dans le plus grand désordre, dû sans doute aux conditions dans lesquelles Ruchat devait travailler, et notamment au désordre de la documentation elle-même. Les archives n’étaient pas classées en fonction de l’histoire, mais du droit; elles n’étaient pas toutes pourvues d’inventaires ou de répertoires. A Berne, les « papiers inutiles », auxquels on laissait accéder les historiens non pas à cause de leur intérêt, mais parce qu’ils n’étaient d’aucune utilité pour le gouvernement ou l’administration, étaient jetés pêle-mêle dans une pièce 59; il fallait, pour en tirer des informations historiques, beaucoup d’assiduité et de flair.
Pour rédiger son histoire, qui affecte selon la mode du temps la forme annalistique, Ruchat devait d’abord ordonner chronologiquement ses notes. C’est là l’origine des cahiers appelés « mémoires », qui existent encore dans les papiers de Ruchat pour le XIIe, le XVe et le début du XVIe siècle, et qui datent apparemment des années 1709-1716 60. La chronologie y était rétablie /377/ au moyen d’un index des années renvoyant aux différentes pages de ces « mémoires », ou bien les extraits de documents y étaient entièrement récrits dans l’ordre chronologique. Ces « mémoires » devaient servir de cadre pour la rédaction de l’Histoire générale de la Suisse. Les Collectiones Historicae et Chronologicae, commencées en 1707, et le Breviarium historico-chronologicum novâ Methodo per saecula digestum qui les double 61, étaient probablement destinés au même usage.
En février 1724, Ruchat écrivait à son ami le naturaliste et historien Johann Jakob Scheuchzer: « Il y a maintenant vint ans que je travaille à ramasser des matériaux pour écrire l’histoire générale de la Suisse et particulièrement des quartiers de par deçà; et mon ouvrage est déjà passablement avancé. » 62 De fait, Ruchat travaillait à cette époque à plusieurs ouvrages distincts: une Histoire de la Suisse romande dont nous possédons deux versions; une première rédaction de l’Histoire générale de la Suisse et les Monumenta Lausannensia quatuor qui devaient lui servir de pièces justificatives; et l’Essai historique sur les Monnoyes du Canton de Berne et en particulier sur celles des anciens Eveques de Lausanne, qui touche plus à l’histoire économique qu’à l’histoire de l’Eglise.
Il existe dans les manuscrits de Ruchat deux versions de l’Histoire de la Suisse romande. De la première, intitulée Histoire du Pays de Vaud depuis l’an 412 jusqu’à l’an 1700, seuls deux livres sont conservés: I. Histoire du Pays de Vaud sous les Rois Bourguignons 63; II. Histoire de la Suisse romande sous les Rois de France de la I. Race 64. A part les trois derniers feuillets, réutilisés par Ruchat dans l’Histoire générale de la Suisse, cette version a, semble-t-il, été abandonnée par l’auteur en faveur d’une autre dont il nous reste, en tout ou en partie, huit livres.
Cette seconde version, dont l’étude est rendue fort malaisée par la dispersion du texte, en partie réutilisé dans la dernière rédaction de l’Histoire générale de la Suisse 65, a été rédigée aux environs de 1725. La première section du Livre I, intitulée Etat /378/ présent du Pays de Vaud, contient en effet une allusion à la révocation de l’Edit de Nantes, qui a rempli le pays de Français réfugiés « depuis quarante ans en çà » 66.
Outre ce premier livre, qui contient l’Etat présent et l’Etat ancien de la Suisse romande, sept autres livres nous ont été conservés, qui vont jusqu’à la fin du XIIe siècle. La division est basée sur la succession des maîtres et des dynasties qui ont régné sur le Pays de Vaud: les empereurs romains, les rois de Bourgogne de la première race, les Mérovingiens, les Carolingiens, les « rois Rodolphiens », les empereurs germaniques, les ducs de Zähringen. Ruchat ne semble pas avoir poursuivi son Histoire de la Suisse romande au-delà de l’année 1190. En mars 1725, il y travaillait encore, ainsi qu’il l’écrit le 2 de ce mois à son ami Johann Jakob Scheuchzer 67, mais c’est semble-t-il peu après que Ruchat fut détourné de son propos par d’autres occupations.
Les transcriptions de chroniques et de chartes qui forment les Monumenta Lausannensia quatuor devaient primitivement être éditées avec l’Histoire de la Suisse romande comme pièces justificatives. L’origine de ce recueil est ancienne, puisque l’un des textes qui le composent, le « manuscrit de Moudon », a été copié en 1697 et en 1704 déjà 68. A cette pièce justificative, Ruchat ajouta la chronique de l’évêque Marius d’Avenches telle qu’il l’avait trouvée dans les Historiae Francorum Scriptores coaetanei, la ou plutôt les chroniques du Cartulaire de Lausanne, et une série de chartes, de bulles et de diplômes trouvés dans les archives de Berne et de Lausanne. La publication de ces pièces fut annoncée pour la première fois dans les Nova Literaria Helvetica de Scheuchzer de 1705 (p. 27-28).
Mais aux alentours de 1723, Ruchat semble avoir projeté de les faire paraître séparément, et les envoya aux libraires genevois Gabriel et Samuel de Tournes, qui devaient l’imprimer à leurs frais et lui faire tenir quarante exemplaires « pour son droit de copie ». Mais les frères de Tournes ne tinrent pas leurs /379/ promesses et renvoyèrent à Ruchat son manuscrit au début de février 1725, après l’avoir « amusé pendant deux ans » 69. De son côté, Johann Jakob Scheuchzer avait aussi entrepris des démarches auprès d’éditeurs bâlois en vue de procurer la publication des Monumenta Lausannensia quatuor. Mais Ruchat repoussa avec indignation les propositions qui lui furent faites, dont nous ne connaissons pas la teneur, mais qui devaient être d’une édition à compte d’auteur si l’on en juge par ce qu’il en dit 70. Dès lors, Ruchat semble être revenu à son propos initial, de faire imprimer son recueil avec son Histoire de la Suisse romande, à titre de pièces justificatives; en 1726, il l’offrit même à J. J. Scheuchzer pour l’histoire diplomatique que préparait ce dernier 71, et qui ne vit jamais le jour.
Une autre occasion se présenta en 1732: c’est alors que Ruchat offrit ses Monumenta Lausannensia quatuor à Johann Jakob Bodmer pour le recueil d’anciens historiens latins de la Suisse qu’il préparait en collaboration avec le juriste et historien bâlois Johann Rudolf Iselin 72 et qui parut en 1735 sous le titre de Thesaurus Historiae Helveticae. Mais dès la sortie de ce premier volume l’entreprise fut abandonnée, sans doute à cause de difficultés financières, et il fallut renoncer à imprimer les Monumenta Lausannensia quatuor dans cette collection. Une autre tentative, que Charles-Guillaume Loys de Bochat fit en 1735 auprès de l’historien bisontin François-Ignace Dunod, n’aboutit pas davantage 73. /380/
Tous ces projets d’édition séparée ayant donc échoué, Ruchat revint à son propos initial, et commença à disperser ses Monumenta Lausannensia quatuor à la suite des différents livres de son Histoire générale de la Suisse. C’est pourquoi ce recueil est aujourd’hui conservé en partie à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, avec les livres rédigés de l’Histoire générale de la Suisse, tandis que les pièces les plus récentes sont restées avec les brouillons et les matériaux non encore élaborés, qui se trouvent actuellement à la Bibliothèque cantonale et universitaire à Lausanne 74.
Les Monumenta Lausannensia quatuor contenaient donc trois chroniques et cent quatorze chartes, diplômes et bulles relatifs à l’évêché et aux couvents du diocèse de Lausanne. En dehors de la chronique de Marius d’Avenches, ces documents, tirés en grande partie des archives de Berne et de Lausanne, étaient alors tous inédits. L’importance que ce recueil eut d’emblée pour les recherches historiques en Suisse est attestée par les nombreuses copies manuscrites du XVIIIe et du début du XIXe siècle que nous en connaissons 75.
A l’époque où il élaborait l’Histoire de la Suisse romande et les Monumenta Lausannensia quatuor, Ruchat travaillait aussi à la première version d’une Histoire générale de la Suisse. Conçue /381/ en 1707 76, cette dernière devait aller, dans le projet initial de l’auteur, jusqu’au temps où le Seigneur le lui permettrait. Cette première version n’est conservée qu’en partie. Nous n’en possédons que les livres I à V, qui conduisent des origines aux invasions alémanes et burgondes, situées en 408; le livre X, de l’extinction du royaume de Bourgogne en 1032 à la fondation de Berne en 1191; le livre XII, dès la prise du Pays de Vaud en 1259 jusqu’au premier pacte fédéral, situé par l’auteur en 1308, et le livre XIII, inachevé, qui devait aller de 1308 au concile de Constance, mais ne contient que le premier chapitre et le début du deuxième, traitant des événements de 1308 77. Ce livre étant fondé entièrement sur les ouvrages de Simmler, de Michael Stettler et de Petermann Etterlin, on peut admettre que sa rédaction est antérieure à 1734, année de la publication, par Johann Rudolf Iselin, du premier volume du Chronicon Helveticum d’Aegidius Tschudi, qui aurait dû constituer la source principale de ces chapitres.
Au cours de l’année 1725 ou au commencement de 1726, Ruchat, ayant été gravement malade, décida de détacher, pour la publier avant de mourir, la dernière partie de son Histoire générale de la Suisse, qu’il estimait en être la plus utile, et de la donner sous le titre d’Histoire de la Réformation de la Suisse 78. C’est alors sans doute qu’il renonça, au moins provisoirement, à continuer la rédaction de son Histoire de la Suisse romande et de la première version de son Histoire générale de la Suisse.
Les six volumes de l’Histoire de la Réformation de la Suisse parurent assez rapidement d’août 1727 à février 1729 79. /382/ Cependant l’auteur poursuivait infatigablement ses recherches et sa correspondance, afin de pouvoir profiter dans les derniers tomes des avis qu’on pourrait lui donner à propos des premiers 80. Ces volumes, qui formaient la première partie de l’ouvrage, constituèrent la contribution de Ruchat à la commémoration du deux-centième anniversaire de la Réforme bernoise 81.
La partie imprimée allait jusqu’à la dispute de Lausanne de 1536, dont elle donnait pour la première fois une analyse détaillée d’après le manuscrit de Berne. Elle ajoutait un livre (n° XVI) contenant « particulièrement la Réformation du Pays romand de Berne » jusqu’en 1556. Le projet initial pouvait être considéré comme réalisé à certains égards.
Mais deux raisons principales — outre le démon de l’histoire — poussèrent Ruchat à se remettre au travail et à rédiger une seconde partie: il n’avait pas abordé l’histoire ecclésiastique de Genève, de Neuchâtel et de la Suisse alémanique entre 1537 et 1556; il pouvait par là considérer son propos comme inachevé. D’autre part, s’il s’était arrêté à l’année 1556, c’était sans doute pour éviter d’avoir à traiter le sujet brûlant et douloureux du conflit sur la discipline ecclésiastique, qui opposa en 1557-1558 le gouvernement de Berne à Viret et à Bèze et causa même le départ de ces derniers: un rapprochement avec l’affaire du Consensus eût été trop tentant pour l’auteur comme pour le lecteur. Mais l’année 1556 n’était pas une limite imposée par la réalité historique.
Aussi Ruchat continua-t-il son ouvrage jusqu’à l’année 1566, où parut la Confession de foi helvétique. La seconde partie était terminée et prête pour l’impression en 1744 ou même quelques années plus tôt 82. Contrairement à ce que l’on a cru, l’ouvrage /383/ ne fut pas interdit par la censure bernoise, mais son impression fut retardée et finalement supprimée pour des raisons financières 83. Comme on le sait, l’Histoire de la Réformation de la Suisse ne fut publiée en entier qu’en 1835-1838 par les soins de Louis Vulliemin.
Les critiques contemporains ne furent pas unanimes à louer l’œuvre maîtresse de Ruchat 84. Ces réserves contribuent peut-être à expliquer le fait qu’il n’édita pas la seconde partie de son vivant. Certes la Bibliothèque germanique d’Amsterdam publia des extraits commentés fort longs des six premiers volumes 85. Mais les critiques allemands furent sévères: ils reconnaissaient que Ruchat avait eu le mérite de mettre à la disposition du public de langue française une Histoire de la Réformation de la Suisse qui n’existait jusqu’alors qu’en allemand, mais trouvaient cependant qu’en dehors des chapitres consacrés à la partie française du pays, il apportait peu de choses nouvelles, notamment sur la querelle de l’Eucharistie 86. Quant aux catholiques, qui étaient dans l’Histoire de la Réformation de la Suisse l’objet /384/ d’attaques violentes et même grossières, ils eurent la réaction à laquelle on pouvait s’attendre: l’ouvrage fut mis à l’Index le 21 janvier 1732 87.
Son Histoire de la Réformation de la Suisse achevée, Ruchat se remit au travail en 1744, non pas pour compléter son Histoire générale de la Suisse en rédigeant simplement les livres qui manquaient encore, mais pour la refaire entièrement. Il était alors âgé de 64 ans. Depuis 1725, année où il avait abandonné la première version pour se vouer à la publication de l’Histoire de la Réformation de la Suisse, près de vingt ans s’étaient écoulés qui avaient modifié peut-être sa vision du monde, et certainement l’état de son information. En particulier la publication par Johann Rudolf Iselin du Chronicon helveticum d’Aegidius Tschudi (1734-1736), qui apportait beaucoup de matériaux nouveaux pour l’histoire civile de la Suisse au moyen âge, l’incita sans doute à reprendre son travail sur une autre base. Alors qu’il voulait, vers 1725-1730, donner le plus de poids à l’histoire ecclésiastique de la Suisse 88, il revint à son projet initial, qui était une histoire civile. Mais cette fois, disposant d’une information plus abondante, il voulait la faire plus complète.
Ce nouvel ouvrage devait être divisé en trois parties 89: l’histoire ancienne, des origines aux invasions germaniques, soit au début du Ve siècle; le moyen âge, du premier royaume burgonde au « premier cantonnement des Suisses », que Ruchat situe alors en 1315; et enfin l’histoire « moderne », de 1315 à 1516, date de la Paix perpétuelle entre les Suisses et la Couronne de France. « Si après cela le Seigneur me continuë assez de vie et de forces pour travailler, écrivait Ruchat en 1744, je pourrai pousser mon ouvrage jusqu’à l’an 1648, qui est l’époque de la pleine liberté des Cantons, parce que ce fut alors que dans le Traité de Westphalie, ils furent reconnus par tous les Princes et Etats de l’Europe pour un Etat libre et indépendant » 90. /385/
Ce projet ne fut réalisé qu’incomplètement. Au début de 1746, Ruchat avait terminé le livre X, traitant des « rois rodolfins » et avait conduit son ouvrage jusqu’à l’année 1032 91. Le livre XII, contenant les années 1125 à 1190, est probablement postérieur à 1747 92. Mais le 29 septembre 1750, Ruchat mourait, laissant inachevée la seconde version de son Histoire générale de la Suisse, qui ne fut jamais imprimée. Les manuscrits qui la composaient furent remis avant 1769 à la Bibliothèque de la ville de Berne 93.
L’état des manuscrits de Berne et des brouillons permet de reconnaître la manière dont Ruchat a procédé à cette nouvelle rédaction. Les sept premiers livres, traitant l’histoire ancienne, à savoir les époques helvète et romaine, l’établissement du christianisme en Suisse et le premier royaume burgonde jusqu’en 534, ont été entièrement récrits. Les livres VIII à XII, soit le moyen âge de 534 à 1190, sont formés en grande partie de feuillets provenant de l’Histoire de la Suisse romande que Ruchat avait composée, puis laissée de côté aux alentours de 1725. A ces feuillets, l’auteur a ajouté, le plus souvent par simple intercalation, des introductions et des conclusions générales pour chaque livre, et des feuillets contenant l’histoire de la Suisse alémanique durant les années correspondantes. A la suite du livre X relatif au second royaume de Bourgogne, il a donné un appendice intitulé Observations générales sur la religion, les superstitions, le gouvernement, les mœurs et les usages et enfin la langue /386/ des Francs, Alamannes et Bourguignons, et des pièces justificatives: la Lex Burgundionum, la Lex Alamannorum, et le début des Monumenta Lausannensia quatuor, soit les trois chroniques et les chartes de la quatrième partie qui se rapportent aux IXe, Xe et XIe siècles. A la suite des livres XI (1032-1125) et XII (1125-1190), Ruchat a fait copier ou relier les chartes provenant des Monumenta Lausannensia quatuor se rapportant aux périodes envisagées. Enfin il a rédigé, sans doute tout à la fin de sa vie, deux brouillons d’un livre XIII (1190-1259), et un livre XIV (1259-1308). A la fin des cinq volumes conservés à Berne on a encore relié le brouillon inachevé du livre XIII (dès 1308) provenant de la première version de l’Histoire générale de la Suisse.
L’ouvrage est donc resté inachevé. Mais on a conservé quelques-uns des recueils manuscrits qui devaient servir à en rédiger la fin: les Mémoires pour le siecle XV, et les Mémoires pour les 15 prémières années du siecle XVI 94; l’Histoire des troubles arrivez dans le diocese de Lausanne à l'occasion de l'élection d'un nouvel eveque, dans les années 1472, 1473, 1474 95, enfin des pièces justificatives, qui devaient sans doute être tirées, comme celles des livres précédents, de la quatrième partie des Monumenta Lausannensia quatuor 96.
Durant les quelque cinquante ans qu’a duré l’élaboration des différentes versions de l’Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud et de l’Histoire générale de la Suisse, la conception de l’histoire de Ruchat a évolué à plusieurs égards.
Le patriotisme est le motif avoué. Mais le premier et principal stimulant de ces travaux semble avoir été la simple curiosité pour le passé local et régional. C’est ce qui ressort non seulement de la préface de l’Abrégé de l'histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, mais encore de la correspondance échangée entre Ruchat et Johann Jakob Hottinger à l’époque de la rédaction de cet ouvrage. En particulier, c’est par curiosité bien plus que par le désir de faire un travail critique que Ruchat a entrepris des recherches dans les archives du commissariat romand de Berne /387/ et dans celles de diverses communes vaudoises. Ruchat en effet avoue n’avoir eu aucun goût pour les recherches d’archives 97. S’il s’y est aventuré, c’est pour combler les lacunes de la littérature imprimée et même manuscrite. Bien qu’il ait été l’élève de Jean-Baptiste Plantin, il ne prendra connaissance de son ouvrage intitulé De l’Antiquité de la Ville de Lausanne qu’en 1720 98; et quoiqu’il ait fréquenté plusieurs magistrats bernois, il n’a jamais utilisé les Antiquitez du Pays de Vaud d’Emmanuel Herrmann, qu’on ne trouve citées dans aucun de ses travaux. Ruchat ne connaissait donc pratiquement aucune histoire du Pays de Vaud où les archives de Berne fussent mises en œuvre. C’est donc bien pour combler cette lacune, c’est-à-dire par curiosité, qu’il a entrepris des recherches dans les documents originaux.
Cette curiosité, qui eut la rare bonne fortune de pouvoir se satisfaire, et qui ne se démentira pas durant la vie et dans tout le cours des œuvres de Ruchat, est un des traits de sa personnalité. Un autre élément qui joue un rôle déterminant dans sa conception de l’histoire, et particulièrement de l’histoire ecclésiastique, provient de l’école, de l’influence de ses maîtres, et de certaines lectures: c’est le goût de la controverse, de la polémique contre l’Eglise romaine, de l’apologétique réformée, qui était abondamment cultivée à l’Académie de Lausanne au XVIIe siècle 99, et qui forme le fond de l’historiographie suisse réformée, notamment de l’œuvre des deux Hottinger.
C’est l’influence de Johann Jakob Hottinger qui apparaît le plus manifestement dans les travaux de Ruchat rédigés jusque /388/ vers 1730. L'Abrégé de l'histoire ecclésiastique du Pays de Vaud tout d’abord, contient plusieurs allusions à des faits qui démontrent la dégénérescence de l’Eglise du Pays de Vaud au moyen âge: le recours au pape par l’évêque Jérôme, en 878, qui « fit une brèche considérable aux privilèges de nôtre Eglise » 100; la visite pastorale du diocèse de Lausanne en 1416, qui fait découvrir plus de soixante-dix curés concubinaires, « fruits ordinaires d’un célibat forcé ! » 101; le procès intenté en 1479 à des insectes par le tribunal de l’évêque 102, trait de superstition; l’ivrognerie des moines de Romainmôtier, qui, en 1513, obtiennent un miral de vin, soit près d’un litre et demi, par personne et par repas, par où l’on voit « que ces bons pères, renonçant au monde pour entrer dans le couvent, ne perdoient rien au change » 103. Ruchat a donc trouvé dans les archives de Berne de quoi alimenter l’arsenal classique de la polémique réformée: usurpation par l’autorité pontificale des droits des Eglises locales; inconduite et superstition du clergé et des moines. Arguments d’ordre moral, en somme, que les historiens réformés et protestants fournissaient à leurs théologiens pour prouver qu’une réforme était devenue indispensable. Johann Heinrich et Johann Jakob Hottinger n’ont pas manqué de s’en servir, et de relever dans l’histoire des Eglises en Suisse alémanique des traits de même sorte.
Un autre thème très fréquemment utilisé par la polémique protestante est celui des précurseurs de la Réforme 104, c’est-à-dire l’histoire et la pensée des hommes qui se sont trouvés en conflit et en contradiction avec l’Eglise romaine et qui annonçaient par là la Réforme. C’est bien ainsi que Ruchat interprète une procédure d’hérésie intentée par le chapitre de Lausanne à quelques /389/ personnes de Dommartin: « Tandis que tout le pays étoit dans d’épaisses ténèbres, on y vit paroître quelques rayons de lumière, entr’autres dans le village de Dom-Martin. L’an 1497, on y découvrit des gens qui avoient des sentiments opposés à ceux de l’Eglise romaine. On les accusa d’abord d’hérésie... » 105. Mais dans les procédures en question, qui sont conservées 106, il s’agit non pas d’opinions hétérodoxes, mais de sorcellerie. Ici comme on le voit, c’est en recherchant, dans une intention polémique, des précurseurs à la Réforme dans le Pays de Vaud, que Ruchat s’est laissé entraîner à une erreur d’interprétation. Il sera d’ailleurs repris sur ce point par l’évêque de Lausanne Claude-Antoine Duding dans le Status seu Epocha Ecclesiae Aventicensis imprimé en 1724.
L’influence de l’historiographie polémique réformée, particulièrement de Johann Jakob Hottinger, se fait sentir également dans l’Histoire de la Réformation de la Suisse. Le long Discours préliminaire sur l’état où se trouvaient les Eglises de la Suisse au commencement du XVIe siècle, pour servir à démontrer la nécessité de la Réformation, qui introduit cet ouvrage 107, est un résumé d’un énorme traité intitulé Untersuchung deren von An. Chr. 1313 bis 1515. in Helvetischer Kirch geübten Lehr, Gottesdiensts, und Kirchenstands 108 où Hottinger examine la décadence des mœurs, de la doctrine et de la discipline dans les Eglises de Suisse, et les moyens de redresser et de corriger les abus pour rétablir la véritable Eglise. De même, la première version de l’Histoire générale de la Suisse contient un livre consacré à « l’histoire de l’Eglise de la Suisse durant les III premiers siècles » 109 qui, avec un travail préparatoire intitulé Tableau naturel de l’ancienne Eglise chrétienne... 110 doit servir à « proposer l’ancienne Eglise pour modèle aux Chrétiens d’aujourd’hui dans tout ce qu’elle a eu de bon »; or ces livres sont imités presque /390/ d’un bout à l’autre de celui de Johann Jakob Hottinger intitulé Untersuchung deren Lehrart, welche von den ersten Lehreren und Christen des Helvetier-Lands, geprediget und angenommen worden 111.
L’intention polémique de ces premières œuvres est aussi manifeste dans le ton ironique, parfois violent et grossier, que Ruchat emploie à l’égard de l’Eglise romaine. Tout en protestant de son impartialité et de sa modération vis-à-vis des catholiques, il ne cache pas qu’il regarde « la religion romaine comme une religion idolâtre, ou plutôt... comme un amas confus de superstitions vaines, puériles et dangereuses, comme une faction qui ne se soutient que par l’ignorance, par l’intérêt, par la violence et par la fraude » 112. Il faut retenir ce mépris fondamental porté par Ruchat à l’Eglise catholique et plus généralement au moyen âge dont il écrit l’histoire: cet élément est déterminant dans la manière dont il traite son sujet et dont il apprécie ses sources.
Mais la conception de l’histoire de Ruchat évoluera avec les années. Déjà, son champ de vision s’est élargi lorsqu’il a passé de l’histoire du Pays de Vaud à l’histoire de la Suisse tout entière: mais il ne s’agit là que d’une extension de sa curiosité à des régions sur lesquelles les travaux de Johann Jakob Hottinger et ses recherches personnelles dans les archives de la partie allemande du canton de Berne lui avaient ouvert des horizons nouveaux 113.
Un changement qui nous paraît plus important est le passage de l’histoire ecclésiastique à l’histoire civile. C’est probablement par curiosité, et pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs, que Ruchat, dans la seconde version de son Histoire générale de la Suisse, a étendu son propos à tous les phénomènes historiques 114. /391/ Cet élargissement de l’horizon, l’expérience de la vie et des hommes, l’abondance de la documentation permettant la comparaison et la synthèse, tous ces éléments ont favorisé chez Ruchat un approfondissement de la notion d’histoire: l’histoire n’est pas simplement un récit de faits sec et décharné, propre à charger la mémoire; elle doit instruire, servir à la conduite de la vie, apprendre à discerner le bien du mal, fournir de bons exemples à imiter 115. Elle doit aussi rechercher quelles sont les « causes secondes » dont la Providence se sert pour exécuter ses desseins et pour présider au sort des Etats et des empires 116. En cela, Ruchat se montre l’héritier de toute l’historiographie chrétienne de saint Augustin à Bossuet, qui s’efforce de montrer comment Dieu intervient dans les affaires du monde pour y faire régner sa justice, y faire triompher la foi chrétienne et accomplir les prophéties.
Un trait plus original de la conception de l’histoire chez Ruchat nous paraît être l’importance accordée à la notion de changement; par là l’auteur se montre plus véritablement historien que dans les considérations de théologie historique que nous venons de rappeler. C’est ainsi qu’il écrit, dans la préface de ses Observations générales sur la religion, les superstitions, le gouvernement, les mœurs et les usages et enfin la langue des Francs, /392/ Alamannes et Bourguignons: « On y aprend les divers changemens qui sont arrivez dans le Monde, tant à l’égard du gouvernement, que par raport à la religion, aux mœurs et aux usages des hommes. On y remarque avec une sorte de surprise, comment les idées des hommes ont varié de siècle en siècle sur bien des choses, aussi bien que leur langage, en telle sorte qu’une certaine conduite ou pratique, qui étoit aprouvée comme louable dans un tems, ou tout au moins regardée comme indifferente, a été regardée avec mépris dans un autre tems; pendant que la vertu, présentée aux hommes sous sa face naturelle, a toujours été l’objet de leur estime et de leur vénération, et le vice au contraire toujours condamné par tout ce qu’il y a eu de gens sages et raisonnables... » 117. Ainsi, la recherche des faits passés n’est pas simplement destinée à satisfaire la curiosité. Elle a une valeur morale puisqu’elle doit conduire, à travers l’évolution des choses et les accidents de la vie, à découvrir la permanence du Bien.
Nous sommes donc bien loin de la polémique religieuse qui formait le fond des premiers travaux d’histoire ecclésiastique. Cet élargissement des perspectives, et la recherche proprement philosophique et éthique des ressorts profonds de l’histoire ont sans doute détourné Ruchat du combat rapproché et de son agressivité en matière théologique. L’intérêt pour l’histoire totale, non moins que la pondération de l’âge, a conféré à son ton la douceur que ses contemporains ont pu observer 118, et la modération que nous remarquons dans son dernier ouvrage.
L’élément qui tient cependant le plus de place dans la conception de l’histoire de Ruchat est l’attention portée aux sources, à la qualité et surtout à la quantité de l’information: « ... Je n’ai épargné, écrit-il dans la préface de son Histoire générale de la Suisse datée de 1744, ni peine, ni dépense pour faire un ouvrage bon et solide. J’ai parcouru diverses parties de la Suisse, d’un bout à l’autre, pour aquerir des lumières. J’ai fouillé en diverses archives. Je me suis procuré, soit par emprunt, soit par achat, tous les livres qui m’étoient nécessaires; j’ai aussi aquis à grands frais divers manuscrits, latins, françois et allemands, que je cite toujours avec exactitude. » 119 /393/
Nous avons dit, à propos de l’élaboration des ouvrages relatifs à l’histoire suisse, toutes les démarches faites par Ruchat pour pénétrer dans les archives de Berne et des communes du Pays de Vaud, et pour se procurer des sources de l’extérieur; nous avons énuméré les manuscrits et les fonds d’archives sur lesquels il a pris des notes. Les préfaces de l’Histoire de la Réformation de la Suisse et de l’Histoire générale de la Suisse contiennent des listes de plusieurs dizaines d’ouvrages manuscrits et imprimés en français, latin, grec et allemand et énumèrent quelques-uns des dépôts d’archives auxquels l’auteur a pu accéder. Ces listes sont incomplètes. Si l’on y ajoute tous les documents et les ouvrages imprimés que Ruchat cite dans les marges de son texte, on peut affirmer qu’il avait réuni sur l’histoire de la Suisse l’information la plus ample qu’un ressortissant d’un canton réformé pouvait alors rassembler.
Aux sources écrites traditionnellement utilisées par les auteurs du temps: chroniques, annales, traités modernes, documents d’archives tels que diplômes, manuaux des conseils ou comptes communaux, textes canoniques, la Bible elle-même, l’insatiable curiosité de Ruchat ajoute les données qui lui sont fournies par les sciences auxiliaires de l’histoire. Les recherches archéologiques qui sont poursuivies en Suisse depuis Stumpf et Tschudi procurent des inscriptions romaines, très nombreuses dans l’Histoire générale de la Suisse, des tombes burgondes avec leur ameublement, qui le renseignent sur la civilisation du IVe siècle 120, des monnaies, etc. Les monuments ruinés d’Avenches lui donnent une idée du cadre où vivaient les « Helvétiens » à l’époque romaine 121. Il utilise la toponymie pour reconstituer le peuplement de l’Helvétie à l’époque gauloise 122.
Cette abondance et cette variété de la documentation est la première exigence d’une histoire vraiment critique. En effet, /394/ pour découvrir des erreurs dans les sources et les travaux, il faut disposer de matériaux nombreux, car c’est le plus souvent la comparaison entre les témoignages qui fait apparaître les contradictions, les incohérences et finalement les fautes. Les prédécesseurs de Ruchat, dont le principal souci était de se procurer de l’information, et non de s’en priver par une critique d’authenticité telle que la pratiquent les médiévistes modernes, n’avaient pu réunir des documents aussi nombreux et de provenance aussi diverse. Ils étaient obligés de s’en tenir à ce qu’ils avaient et d’admettre les faits tels qu’ils les trouvaient dans les chroniques.
Une autre condition était nécessaire à l’élaboration d’un travail critique: le métier, la connaissance des règles de la critique historique et diplomatique. Les auteurs qui ont précédé Ruchat n’en avaient guère, sinon peut-être dans le domaine des antiquités romaines. Dans leurs recherches sur le moyen âge, ils tâtonnaient et ne pouvaient se fier qu’à leur flair. Mais Ruchat est né une année avant la parution du De re diplomatica de Mabillon en 1681. L’a-t-il lu, comme l’affirme non sans témérité Maxime Reymond 123 ? Il en connaissait probablement l’existence, mais nous ne l’avons trouvé cité dans aucune de ses œuvres historiques 124. Du reste il serait faux de croire que Mabillon s’est imposé dès la fin du XVIIe siècle comme le maître incontesté de la critique diplomatique.
Ruchat se réfère en revanche à deux autres auteurs qui l’ont sans doute orienté vers le pyrrhonisme historique. A propos du martyre de la légion thébéenne, qu’il révoque en doute pour diverses raisons, parmi lesquelles le silence des historiens contemporains, il cite la De auctoritate negantis argumenti dissertatio du docteur de Sorbonne Jean de Launoy, parue en 1650 et 1662 125. Mais Jean de Launoy, surnommé par ses contemporains « le dénicheur de saints », était particulièrement redouté des catholiques pour son esprit critique superbe et impitoyable 126. /395/ Ses œuvres, imprimées à Genève de 1731 à 1733 en 10 volumes, fournirent souvent des armes à la controverse réformée. Il critiquait les textes dans un esprit trop exclusivement destructeur pour que ses écrits pussent avoir un effet positif sur la formation scientifique de Ruchat.
Le second théoricien mentionné par Ruchat est le jésuite Barthélemy Germon, qui publia en 1703 une De Veteribus regum Francorum diplomatibus et arte secernendi antiqua diplomata vera a falsis, disceptatio..., dirigée contre Mabillon et cherchant à prouver que la diplomatique ne peut être une science certaine 127. Ruchat, bien loin d’en tirer des indications de méthode, se servit seulement de ce livre pour affirmer, dans un propos polémique, que les ecclésiastiques avaient souvent forgé des actes faux 128. Pas plus que Jean de Launoy, Germon ne pouvait donc enseigner à Ruchat une méthode proprement historique; il ne pouvait que favoriser son penchant pour la controverse religieuse.
Le peu qui subsiste de la correspondance de Ruchat avec les savants de son temps autorise à conclure que non seulement il n’avait aucun rapport avec l’érudition mauriste, mais encore que l’influence dominante chez lui est celle des auteurs réformés, surtout zurichois, tels que Johann Jakob Hottinger et Johann Jakob Scheuchzer; ce dernier est du reste l’initiateur de la diplomatique et des sciences auxiliaires de l’histoire dans les milieux de la Suisse réformée 129. Des historiens réformés français et anglais sont également cités dans son œuvre et dans ses lettres: William Cave (1637-1713) et sa Scriptorum ecclesiasticorum historia literaria 130; Frédéric Spanheim (1632-1701), /396/ Gilbert Burnet (1643-1715) et surtout Jean Dubourdieu (vers 1642-1720), à propos du martyre de la légion thébéenne 131. Mais ces auteurs, qui appartiennent à une génération de polémistes, ont stimulé le goût de Ruchat pour la controverse bien plus qu’ils ne lui ont suggéré des règles de critique textuelle. Quant à l’école, elle a peut-être, par l’intermédiaire de Jean-Baptiste Plantin, favorisé son goût pour la recherche historique, mais elle ne lui a pas appris le métier d’historien.
Cette lacune dans sa formation, que Ruchat partage du reste avec la plupart de ses contemporains, explique en partie les principes très sommaires et très rudimentaires d’après lesquels il traite les sources. Pour lui, l’histoire est premièrement recherche de la vérité: « Au reste, écrit Ruchat dans la première version de son Histoire générale de la Suisse, je déclare à mes lecteurs que je suis résolu de chercher constamment la vérité avec tout le soin possible, et de l’écrire fidèlement, et avec toute l’impartialité qu’on doit attendre d’un homme de bien. Je ne donnerai jamais des fables pour des vérités. Je donnerai pour douteux ce qui me paroit douteux. Je ne raporterai pour vrai que les faits qui me paroissent tels... » 132.
La vérité se trouve à son avis dans les textes, les témoignages écrits des temps passés. L’auteur entend l’obtenir et la donner dans ses ouvrages à plusieurs conditions, dont la première est de discerner le vrai du faux. Cette démarche se fait à l’aide de deux critères principaux: celui de provenance ou de nature des témoignages, et celui de vraisemblance, appliqué surtout aux textes narratifs.
Le principe de provenance est exposé dans la seconde version de l’Histoire générale de la Suisse: « ...J’ai toujours recouru aux Auteurs les plus anciens et les plus proches des événemens qu’ils raportent, et qui par là même étoient plus à portée de s’instruire de la vérité des faits... Aux histoires imprimées, j’ai ajouté diverses pièces manuscrites, particulièrement des Diplomes /397/ des divers Empereurs, Rois, Princes, Papes et Evêques. Je n’ai recouru aux modernes que lorsque je n’ai pû faire mieux, mais sans les suivre aveuglément, non plus que divers anciens... » 133. La distinction qui est faite ici entre les différents types de sources est sommaire et surtout vague. Elle se précise dans les cas particuliers où Ruchat est amené à choisir entre deux témoignages.
C’est ainsi qu’il attache une très grande valeur aux chartes et aux diplômes à cause de leur précision chronologique 134. Or, la chronologie est aux yeux de Ruchat et de ses contemporains un des éléments constitutifs de l’histoire. Il consacre de nombreuses pages à déterminer les styles de datation du diocèse de Lausanne 135 ainsi qu’à préciser ou à corriger les dates des chartes du haut moyen âge 136. On ne sait s’il a recouru pour cela aux classiques de la chronologie du XVIIe siècle 137, mais il possédait du moins dans ses papiers quelque chose de beaucoup plus commun, une sorte d’almanach intitulé Jahrbuchs auf das Jahr... 1728 Anderer Theil... welchem ... angehänget eine Zugabe unterschiedener Kalender-sachen, par Gottfried Kirchen, astronome de la Königliche Preussische Societät der Wissenschaften, publié à Nuremberg 138. Ici, de nouveau, l’influence de la science allemande semble avoir joué dans l’œuvre de Ruchat un rôle plus important que les travaux des humanistes français et de leurs héritiers les érudits mauristes.
Ruchat ne met jamais en doute l’authenticité des chartes et diplômes, sinon une fois, à des fins polémiques 139. Lorsqu’un /398/ document de cette espèce contient des erreurs ou des contradictions, il les corrige bonnement, en les attribuant sans doute à l’obscurantisme médiéval 140. Il eût d’ailleurs été incapable de découvrir un faux dans les archives dont il disposait, tant par sa propre insuffisance technique que par le manque de matériel de comparaison: le faux « testament de la reine Berthe », daté de 962, était la pièce la plus ancienne que Ruchat eût vue; n’ayant pu accéder aux archives du couvent de Saint-Gall ou à d’autres dépôts contenant des documents du Xe siècle, il ne pouvait se rendre compte de la falsification. On voit par cet exemple à quel point les progrès de l’érudition et de la critique diplomatique dépendent de la circulation des informations scientifiques et de la communication des matériaux à l’intérieur du monde savant.
La manière dont Ruchat apprécie les sources narratives rédigées par des ecclésiastiques catholiques nous paraît être une application de ce principe de provenance. Il interprète d’après un critère de doute systématique le jugement de Grégoire de Tours et d’autres auteurs ecclésiastiques sur les événements de leur temps, et pour une erreur qu’il croit y découvrir, il condamne l’ensemble de leur témoignage 141. Sa méfiance à l’égard des /399/ textes d’origine ecclésiastique se renforce lorsqu’il s’agit de vies de saints: « A cette occasion, écrit-il, je ne saurois m’empêcher de dire ici librement ce que je pense sur toutes ces vies des saints dont les bibliothèques des monastères ont été remplies. Je suis persuadé qu’il y a eu, dans ces tems reculez, et dans ces siècles barbares, beaucoup de gens de bien, qui se sont distinguez du commun des Chrétiens, par une pieté sincère, et par une application sérieuse de la sainteté, quoique mêlée d’un peu de superstition. Mais il est fâcheux que leurs vies ayent été écrites par des gens qui étoient ou des imposteurs et des menteurs effrontez, ou d’une crédulité outrée et ridicule. Car les divers traits évidemment faux, dont ces vies sont parsemées, rendent suspect tout ce qu’il y peut avoir de véritable. Et l’on est fort embarrassé à demêler le vrai d’avec le faux, ce qui est fort désagréable, tant pour ceux qui écrivent l’histoire, que pour ceux qui la lisent. » 142 Cette attitude de Ruchat à l’égard des textes hagiographiques tient évidemment à son mépris fondamental pour l’Eglise médiévale dont il écrit l’histoire. A l’instar de ses prédécesseurs et de ses contemporains les historiens réformés de l’Eglise, il aborde ces documents dans un esprit raisonnable, tiède peut-être, en tout cas réticent devant toute manifestation d’une piété mystique et irrationnelle. Dans son effort de démystification de l’hagiographie médiévale, il ne connaît aucun des scrupules de conscience qu’avaient les Bollandistes, qui hésitaient à détruire les erreurs au risque d’effaroucher les simples fidèles et les croyants sincères 143. /400/
Plus souvent que le critère de provenance, Ruchat applique, pour discerner le vrai du faux, le critère de vraisemblance. L’emploi de ce procédé répond à la définition de l’histoire qui est celle de Ruchat: l’histoire est une narration de faits véritables; non pas d’une vérité absolue, car Ruchat a conscience qu’on ne peut jamais la connaître assurément, mais d’une vérité relative à l’historien 144. Ce critère, qui n’est pas proprement scientifique, mais qui trouve sa justification dans l’insuffisance des possibilités humaines de connaître la vérité, est appliqué presque universellement dans les œuvres de Ruchat, avec de fort rares exceptions 145. Son usage constant va jusqu’à fausser l’application du critère de provenance des sources. En effet, lorsque le critique a relevé dans un texte, surtout narratif, des invraisemblances et des contradictions, il devrait au moins remettre en question l’autorité de sa source considérée dans son ensemble. Mais Ruchat, et c’est là un de ses procédés favoris, cherche le plus souvent à sauver malgré tout une partie du texte, ou le fond de la narration, en en donnant une interprétation de son point de vue personnel. Il le fait notamment dans le cas de la Chronique du Pays de Vaud, dont il a reconnu le caractère fabuleux déjà en 1707 146, et dont il utilise cependant le témoignage pour expliquer le massacre de la légion thébéenne 147.
Le traitement appliqué à la légende des martyrs d’Agaune est du reste très caractéristique de la méthode de Ruchat et de l’usage du critère de vraisemblance. Ruchat avait admis, dans l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, la réalité du /401/ martyre de la légion. Mais dans son Histoire de la Suisse romande et dans les deux versions de son Histoire générale de la Suisse, il avoua avoir été convaincu de la « fausseté » de la légende par les travaux de Frédéric Spanheim, de Gilbert Burnet, de Johann Jakob Hottinger et surtout par la Dissertation historique et critique sur le martyre de la légion thébéenne de Jean Dubourdieu, parue d’abord en anglais en 1696, puis en latin et en français à Amsterdam en 1705. Il chercha cependant à sauver le fond du récit en en donnant sa propre interprétation: il suppose d’abord qu’il ne s’agissait pas d’un martyre pour la foi, mais d’un massacre pour cause de rébellion 148. Puis il renonça à cette idée 149, et finalement il admit la réalité du martyre, mais en émettant l’hypothèse que quelques soldats seulement avaient été exécutés par les ordres de Maximien, que les autres, s’étant enfuis, furent martyrisés en ordre dispersé, si l’on peut dire, et que l’affaire avait été grossie par des historiens malhonnêtes: « Mais comme les contes vont toujours en croissant, surtout ceux qui ont quelque raport à la superstition, ou qui peuvent servir à l’intérêt des imposteurs, les écrivains des siècles suivans ont extrêmement grossi celui-ci, et l’on a fait enfin une légion entière d’une poignée de soldats; et l’on a eu raison, car il ne faloit pas moins qu’une légion, pour fournir toute l’Europe de leurs reliques. Elles ont été répanduës partout... » 150.
Un dernier exemple de cette application du critère de vraisemblance aux textes narratifs nous sera fourni par l’interprétation que donne Ruchat de la légende des Uranais dans la chronique de Petermann Etterlin 151. Après avoir démontré les erreurs et les absurdités de la légende, et sans s’être interrogé sur la valeur du témoignage d’Etterlin en général et dans le cas particulier, il admet la narration d’Etterlin « pour le fonds de la /402/ chose », et y voit une transposition légendaire des invasions alémaniques en Suisse orientale et centrale 152.
Après avoir, croit-il, discerné le vrai du faux dans les témoignages dont il dispose, à l’aide des critères de provenance et de vraisemblance, Ruchat entend donner dans son ouvrage la vérité en reproduisant les textes avec exactitude 153. C’est là une exigence relativement nouvelle dans le domaine de l’histoire médiévale et moderne 154, mais cette tendance existe depuis la fin du XVe siècle chez les historiens de l’Antiquité et chez les spécialistes de la philologie classique. En outre, elle s’est de tout temps rencontrée plus fréquemment dans l’historiographie locale, « collée » aux textes de plus près, que dans l’historiographie générale. Chez Ruchat, ce principe n’est pas appliqué partout avec une égale constance. Cédant à un goût très répandu, que nous appellerions volontiers celui de l’exotisme médiéval, Ruchat s’est efforcé dans ses Monumenta Lausannensia quatuor de reproduire diplomatiquement certains originaux des Xe et XIe siècles, en copiant tous les signes de validation tels que rota, monogrammes, sceaux, etc., mais il ne l’a pas fait pour les documents des XIIIe, XIVe et XVe siècles, qui eussent cependant présenté un grand intérêt pour l’évolution du style des chancelleries royale, impériale et pontificale. D’autre part, il a cru ne devoir donner de certaines chartes des IXe et Xe siècles, conservées en copie dans le Cartulaire de Lausanne, que de simples extraits: sans doute ne s’intéressait-il pas à la forme de la rédaction des chartes, ni à la procédure juridique qu’elle supposait.
On observe la même incohérence dans l’édition des textes narratifs des Monumenta Lausannensia quatuor. Le premier, la chronique de Marius d’Avenches, est copié avec une scrupuleuse exactitude. On peut en dire autant du troisième, le « manuscrit de Moudon », dont Ruchat n’a corrigé les erreurs manifestes qu’avec discrétion. En revanche, le deuxième texte, intitulé Chronicon veteris Chartularii Lausannensis, est le résultat d’un remaniement très profond de ce recueil, dont Ruchat n’a pas /403/ compris la composition. Il y a en effet combiné entre elles et remis dans l’ordre chronologique strict plusieurs parties du Cartulaire de Lausanne, soit: les Annales Lausannenses, la chronique épiscopale de 1235, la continuation de cette chronique et les chartes du IXe siècle qui y sont copiées, des analyses des chartes de donation en faveur de l’Eglise de Lausanne des IXe et Xe siècles, et enfin des « notes annalistiques » contenues dans la partie chronologique du Cartulaire dite « registre de chancellerie ». Le tout est daté de 1228. La copie des passages eux-mêmes n’est pas fidèle. Sans doute, Ruchat et les érudits de son époque attachaient-ils plus d’importance au contenu qu’à la forme d’une œuvre historiographique du moyen âge. En l’éditant, ils étaient plus soucieux de donner un « bon » texte, bien compréhensible et bien ordonné, que de respecter un ouvrage marqué à leurs yeux par l’obscurantisme médiéval et dénué de valeur littéraire.
Il y a cependant une contradiction entre ce principe d’exactitude dans les citations et la manière dont Ruchat a défiguré le Cartulaire de Lausanne, Il faut peut-être l’attribuer à l’absence d’une doctrine bien arrêtée à cet égard. Ruchat eut sur ce point une discussion assez significative avec l’historien zurichois Johann Jakob Bodmer. Ce dernier projetait d’éditer dans son Thesaurus Historiae Helveticae des ouvrages de Félix Hemmerlin en laissant de côté quelques passages. Ruchat lui en fit reproche, écrivant: « Neque hoc exteris gratum erit... quod de Haemmerlino monetis, vos nonnulla ex eo detracturos: credent ideo imperfectum opus fore, eaque opinione ducti forsitan totum opus aspernabuntur 155. Bodmer n’eut cependant pas de peine à détourner Ruchat de ses principes d’exhaustivité, et à le convaincre qu’il fallait « supprimer tous les détails obscènes qui pouvaient offenset de chastes oreilles, et tous les passages inutiles à l’histoire qui rempliraient l’ouvrage sans aucun fruit » 156. Deux facteurs empêchent donc l’historien de respecter absolument le texte qu’il /404/ édite: la bienséance sociale ou morale, et une conception limitée et trop étroite du champ historique. Le chemin à parcourir reste fort long avant que l’on arrive à une conception vraiment scientifique de l’édition des textes du moyen âge.
Les principes de critique de Ruchat ont été exposés ici de manière un peu trop schématique. Mais cela ne doit pas cacher l’énorme effort accompli pour distinguer le vrai du faux dans les sources, particulièrement du moyen âge. De nombreux textes, qui n’avaient pas été mis en doute par les historiens locaux prédécesseurs de Ruchat, sont ici remis en question et parfois éliminés à juste titre; telle la fabuleuse Chronique du Pays de Vaud, dont le témoignage est entièrement récusé dans la seconde version de l’Histoire générale de la Suisse. Avec le temps, les exigences critiques de l’auteur se renforcent et se nuancent à la fois. Mais il faudrait, pour le démontrer, examiner dans chaque cas les solutions originales apportées par Ruchat dans ses différents travaux. S’il n’utilise à cette fin que les lumières du bon sens, seules les lacunes de sa formation d’historien en sont la cause.
Muni d’une technique assez incertaine, qu’il applique parfois d’une manière incohérente, mais pourvu d’un matériel abondant et de qualité, Ruchat va-t-il donner de l’histoire ecclésiastique de sa patrie une image radicalement nouvelle ? Et dans quelle mesure son interprétation des faits sera-t-elle influencée par ces conditions matérielles de travail ?
S’il faut compter, au nombre des qualités d’une œuvre historique, la valeur de la documentation, les travaux de Ruchat marquent sur ce point un progrès par rapport à ceux de Plantin, de Herrmann et surtout des historiens fribourgeois. Pour la première fois depuis la contribution du P. Pierre-François Chifflet au Gallia christiana de 1656, les sources de l’histoire de l’évêché de Lausanne, et en premier lieu le Cartulaire de Conon d’Estavayer, sont énumérées, décrites et critiquées méthodiquement 157. Avec les Monumenta Lausannensia quatuor, les documents eux-mêmes, textes narratifs et pièces d’archives, devaient /405/ être mis à la disposition des historiens et des curieux, et soumis à la discussion du monde savant. La bibliographie récente du sujet, les travaux de seconde main tels que les Decreta seu constitutiones synodales de Jean-Baptiste de Strambino, sont passés au crible 158.
Par l’amélioration qualitative et quantitative de la documentation, le catalogue des évêques de Lausanne se trouve mieux établi qu’il ne l’avait été dans les travaux antérieurs à Ruchat. Déjà dans l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, la liste des évêques dès le Xe siècle, reconstituée à l’aide des documents, est correcte et débarrassée de tous les personnages mythiques ou hypothétiques que la littérature du XVIIe siècle, surtout du côté catholique, y avait introduits.
Ruchat est moins heureux lorsqu’il s’agit d’établir le catalogue épiscopal d’Avenches et de Lausanne pour les époques plus anciennes, et il perpétue quelques erreurs qui se trouvent dans les travaux de ses prédécesseurs. Ainsi l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud admet, non sans quelque hésitation il est vrai, l’existence de tous les évêques légendaires cités par la Chronique du Pays de Vaud, soit Henri, Gundes, Martin, Alexandre, Alphonse, qu’il tente de combiner avec les données du Cartulaire de Lausanne 159. Il y renoncera, bien qu’avec peine, dans ses ouvrages ultérieurs 160. Mais, à la suite du Cartulaire de Lausanne /406/ et du « manuscrit de Moudon », il maintient les évêques Protasius et Chilmegisilus au début du VIe siècle 161. Egaré par les mêmes éditions du concile d’Auvergne qui avaient trompé les historiens des deux siècles précédents, il continue d’admettre l’existence d’un évêque Superius en 538 162. Il conserve également au nombre des évêques le pape Pascal, cité dans les Annales Lausannenses, que la plupart des catalogues imprimés du XVIe au XVIIIe siècle prennent pour un évêque de Lausanne 163.
Les solutions personnelles que Ruchat apporte aux problèmes chronologiques posés par les sources de l’histoire de Lausanne ne sont pas très heureuses. S’il a remarqué et tenté de corriger les incohérences chronologiques du Cartulaire de Lausanne relativement à l’évêque Marius, il ne s’est pourtant pas avisé que Marius, mort la même année que le roi Gontran, c’est-à-dire en 592 ou en 593, ne pouvait être décédé en 602 comme l’affirmait le Cartulaire 164. Ayant d’autre part supprimé du catalogue des évêques de Lausanne du VIIe siècle des personnages tels que Manerius, Egilolphus, Alexandre et Alphonse, qu’il trouve insuffisamment attestés, il tente de combler en partie les lacunes ainsi créées en supposant que Donat, fils du duc Waldelenus et archevêque de Besançon, a été chargé de l’administration du diocèse de Lausanne durant une quinzaine d’années entre 630 et 650. Cette hypothèse est fondée avant tout sur la vraisemblance. /407/ Ruchat ne dispose, pour l’appuyer, d’aucun argument objectif, sinon d’une tradition attribuant à saint Donat l’implantation du christianisme en Gruyère et à Château-d’Œx 165.
Le catalogue des évêques de Lausanne établi par Ruchat est donc de valeur inégale. La partie relative aux premiers évêques jusqu’à Udalric se dégage avec peine des hypothèses sans fondement accumulées par les historiens antérieurs. En revanche, pour la période allant du IXe au XVIe siècle, Ruchat fournit une liste exacte, établie solidement sur les documents des archives de Berne. Les conditions matérielles de travail jouent donc un rôle déterminant sur le point particulier de la chronologie des évêques.
Il n’en va pas de même pour les autres points de l’histoire des évêques, sur lesquels l’auteur doit prendre personnellement position: la notion même du pouvoir épiscopal et l’ecclésiologie en général, le problème des origines de l’évêché, du transfert d’Avenches à Lausanne, et la question de la continuité du pouvoir épiscopal après la Réforme. Ces questions ont alimenté la polémique dans les ouvrages antérieurs à celui de Ruchat, et déterminent le contenu des travaux relatifs à l’Eglise de Lausanne.
De fait, Ruchat n’écrit pas, comme l’avait fait Emmanuel Herrmann d’après les mêmes documents que lui, une véritable histoire de l’église épiscopale de Lausanne. Le cadre territorial de ses ouvrages est donné soit par les limites traditionnelles du Pays de Vaud, qui ne coïncident pas avec celles du diocèse de Lausanne, soit par des limites linguistiques: la Suisse romande, soit par les frontières politiques de la Suisse. Ne nous attachons pas trop, cependant, aux titres des ouvrages de Ruchat: au sein d’une même œuvre, ils varient souvent d’un livre à l’autre 166. La préface de l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud /408/ prévoit pour l’opus magnum à venir des limites assez flottantes: « Je ne publie ici que l’histoire du Pays de Vaud. Mais comme en l’écrivant je ne puis éviter de parler de l’Etat de Neuf-châtel, et des evéchez de Bâle, de Geneve et de Sion en Vallais, j’ai résolu d’étendre un peu mon plan, et d’y renfermer toutes les Eglises de ces divers Etats, qui font partie de la Suisse romande » 167. Ce qu’il faut souligner, c’est que Ruchat n’a nulle part cherché à donner une histoire de l’Eglise de Lausanne fondée sur une liste épiscopale depuis les temps apostoliques jusqu’à son époque, ou seulement jusqu’à la Réforme, comme l’avaient fait la tradition historiographique catholique et même le commissaire bernois Emmanuel Herrmann. En revanche, les ouvrages de Ruchat ont avec ceux de son maître Jean-Baptiste Plantin ceci de commun, qu’ils sont fondés sur une structure territoriale politique — Lausanne, le Pays de Vaud, la Suisse — et non pas ecclésiastique; s’il y est abondamment parlé des évêques, c’est parce qu’ils tiennent une place réelle dans la vie politique et religieuse de ces régions.
C’est à notre avis pour deux raisons principales que Ruchat a choisi de présenter ainsi son sujet. La première est d’ordre théologique et plus spécialement ecclésiologique. Pour les théologiens réformés, l’Eglise n’est pas une hiérarchie de prêtres consacrés, dont la succession ininterrompue depuis les temps apostoliques serait la seule garante de la pureté du dogme. C’est la communauté de tous ceux qui croient en Dieu, administrent les sacrements tels que Jésus-Christ les a institués, et considèrent comme nécessaire au salut l’admission de quelques points fondamentaux de doctrine 168. Dans cette optique, l’histoire de l’Eglise consistera essentiellement à décrire les manifestations /409/ extérieures de la foi et l’évolution de la doctrine. Elle ne sera pas, comme dans la perspective catholique, l’histoire des papes et des évêques; ce sera celle de tous les croyants, laïques et « ecclésiastiques ». Ainsi, l’« histoire ecclésiastique du Pays de Vaud » sera celle de tous les chrétiens du Pays de Vaud, et des changements survenus au cours des temps dans leur doctrine et leur vie religieuse. C’est bien ce qui ressort du début et de la fin de l’Abrégé...: « Les habitans du Pays de Vaud s’étant égarez, comme tous les autres peuples de la terre, après les imaginations de leurs cœurs, pour adorer ceux qui de nature n’étoient point dieux, furent éclairez de la lumière de l’Evangile, pour le plus tard vers la fin du II. siècle », et finalement: « C’est ainsi que le Pays de Vaud a passé par diverses révolutions, et que l’Eglise y a été tantôt abatue, tantôt élevée, tantôt obscurcie, d’autres fois glorieuse. Heureux peuple, sous la douce et paisible domination d’une puissance chrétienne et réformée... » 169.
A cette raison théologique s’ajoutent des motifs historiques et politiques, c’est-à-dire le caractère national, voire étatique, de l’Eglise bernoise dont Ruchat faisait partie. Le droit de juridiction spirituelle et morale que le magistrat bernois, et plus généralement les gouvernements des Etats et des villes s’étaient arrogé dès la fin du XVe siècle en face d’un clergé indolent et mondanisé, avait été en quelque sorte justifié par la doctrine de Zwingli. Celui-ci, en effet, tout en attribuant à la communauté locale le pouvoir en matière de doctrine et d’administration, donnait au magistrat chrétien, institué de Dieu, le devoir de faire réaliser la volonté de Dieu dans la communauté 170. Cette théorie tendait à faire coïncider le domaine de l’Eglise et de l’Etat, la communauté religieuse et la communauté nationale, le devoir chrétien et le devoir civique. Ces conditions ne sont sans doute pas étrangères au projet de Ruchat d’étudier l’histoire ecclésiastique d’une région déterminée par des caractères politiques et linguistiques. Elles expliquent aussi en partie les mentions de faits politiques qui se trouvent dans l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique /410/ du Pays de Vaud, et finalement le passage de l’histoire ecclésiastique à l’histoire civile dans les derniers ouvrages.
L’ecclésiologie réformée permet d’expliquer la manière dont Ruchat envisage les origines de l’évêché d’Avenches et de Lausanne. Sur ce point, d’ailleurs, sa pensée s’est précisée et nuancée au cours des années. Dans son premier ouvrage, Ruchat reprend l’hypothèse émise par Johann Jakob Hottinger 171, que l’Evangile aurait été prêché en Suisse occidentale par « plusieurs saints hommes » envoyés par saint Irénée, évêque de Lyon, et que les églises du Pays de Vaud auraient d’abord dépendu de celle de Lyon. Pour l’origine du siège épiscopal d’Avenches et son transfert à Lausanne, il s’en tient à l’opinion traditionnelle inaugurée par les travaux de Stumpf, selon laquelle la ville d’Avenches ayant été ruinée par les Barbares, les évêques n’eurent plus de siège fixe, et s’appelèrent « évêques des Aventiciens » du nom du peuple dont ils étaient les pasteurs; qu’une première tentative de fixer le siège à Lausanne fut faite par saint Protasius au début du VIe siècle; et que cet ouvrage fut achevé à la fin du même siècle par Marius 172.
Il n’y a là rien de révolutionnaire, et Ruchat ne se distance pas ici de l’historiographie ecclésiastique traditionnelle. Mais la seconde version de l’Histoire générale de la Suisse, en approfondissant la notion même d’évêque et d’église épiscopale, présente les origines de l’évêché d’Avenches et de Lausanne de manière différente. Pour des raisons d’ordre social et démographique, Ruchat admet que le christianisme a d’abord été prêché dans les villes, en particulier dans les capitales des provinces et des civitates romaines, « soit afin d’y trouver plus aisément un plus grand nombre d’auditeurs, et de répandre plus prontement la connoissance de la vérité, soit parce qu’on y a toujours plus de liberté que dans les petits lieux » 173. C’est pourquoi les premières églises épiscopales se sont établies d’abord dans les villes d’une certaine importance. Par conséquent, Avenches ayant été à /411/ l’époque romaine la capitale de l’Helvétie, elle a dû être pourvue d’un évêque dès les premiers temps de la prédication du christianisme dans ces régions. Mais Ruchat caractérise ces premiers évêques en se fondant sur l’épître de saint Paul à Tite (I, 5-7), où l’apôtre ordonne d’établir des pasteurs dans les villes de Crète en employant le mot ἐπίσκοπος comme synonyme de πρϵσβύτϵρος. Il pense donc que ces évêques, bien que fixés dans une civitas, n’avaient pas, à l’origine, une supériorité hiérarchique sur les pasteurs des communautés moins nombreuses qui se trouvaient sur le territoire de cette civitas, mais que cette prééminence ne s’est instaurée que plus tard à la suite d’un abus. Ainsi en Suisse occidentale, il y aurait eu simultanément des évêques non seulement à Avenches et à Lausanne, à Genève et à Bâle, mais encore dans des villes de moindre importance telles que Nyon, Soleure, Yverdon, Augst; à la suite des bouleversements des IVe et Ve siècles, ou parce que « le faste et l’orgueil des evêques » ne leur permettaient pas « de laisser ce titre à des pasteurs de villes mediocres, on ne le donna plus qu’aux pasteurs des villes capitales d’un certain quartier de pays, qui s’arrogèrent un droit de jurisdiction spirituelle sur les quartiers qui dependoient de la jurisdiction civile et territoriale de leur ville... » 174. En somme, les transferts de siège épiscopal de Nyon à Genève et d’Augst à Bâle auraient été des suppressions d’évêchés plutôt que de véritables changements de lieux.
Ruchat situe donc bien, comme ses prédécesseurs, le premier évêché de Suisse occidentale à Avenches — pour l’évêché de Vindonissa, il ne se distance pas de la tradition historiographique suisse alémanique, qui y voit le point de départ de l’évêché de Constance 175. Mais la prééminence de ce siège, puis de celui de Lausanne, sur les autres églises du ressort est à ses yeux le fruit d’une usurpation.
Quant au passage de l’évêché d’Avenches et de Lausanne de la suffragance de l’archevêché de Lyon à celle de Besançon, il n’avait pas été traité dans l'Abrégé de l'histoire ecclésiastique /412/ du Pays de Vaud. Ce sujet avait cependant été abordé, bien que de manière incohérente, dans le modèle de Ruchat, la Helvetische Kirchengeschichte de Johann Jakob Hottinger (t. I, p. 161); Ruchat avait même demandé et obtenu, en 1705, des explications complémentaires de l’auteur 176. Dans l’Histoire de la Suisse romande et dans la seconde version de l’Histoire générale de la Suisse, cette question est reprise et résolue conformément aux explications de Hottinger: comme Avenches et Lausanne se trouvaient dans la Maxima Sequanorum, dont la capitale était Besançon, leurs évêques furent considérés comme suffragants de l’évêque de Besançon, et par là de celui de Lyon, dont Besançon dépendait au religieux comme au civil. Au VIe siècle, le siège de Besançon fut érigé en métropole, et les évêques de Vindonissa, de Bâle, de Lausanne ne dépendirent plus dès lors de Lyon, mais seulement de Besançon 177.
Dans ce tableau peut-être un peu incohérent des origines de l’évêché d’Avenches-Lausanne, Ruchat, fidèle en cela à l’ecclésiologie réformée, ne concède rien à l’autorité de l’évêque de Rome, qu’il s’agisse de la prédication du christianisme, ou plus tard de la juridiction spirituelle. La première intervention d’un pape dans les affaires de l’évêché de Lausanne remonte à l’année 878, lorsque Jérôme, dont l’élection au siège de Lausanne avait été contestée, recourut au pape Jean VIII pour se faire sacrer et recevoir dans son église. « Il fut le premier qui, pour satisfaire son ambition, fit une brèche considérable aux privilèges de notre Eglise, recourant au pape qui n’avoit aucun droit sur elle » 178. Ruchat rappelle évidemment les libertés des Eglises locales du moyen âge à l’égard du pouvoir pontifical pour montrer que la /413/ Réforme, en les détachant de Rome, n’a fait que revenir à un état antérieur aux usurpations papales.
Ces arguments doivent donc prouver que dans l’Eglise, l’autorité ne procède pas du pape et des évêques nommés par lui, mais de la Parole de Dieu, que tout croyant peut examiner avec les lumières du Saint-Esprit. La manière dont Ruchat traite la légitimité et la continuité du pouvoir ecclésiastique dans le diocèse de Lausanne est une nouvelle illustration de cette application de l’ecclésiologie réformée à l’histoire ecclésiastique.
Il avait écrit en 1707 que Sébastien de Montfalcon était le dernier évêque de Lausanne 179. L’évêque de Lausanne résidant à Fribourg, Claude-Antoine Duding, lui répondit, dans un état du diocèse publié en 1724, que l’évêché de Lausanne continuait d’exister en droit même après la Réforme, car c’était la consécration épiscopale qui faisait l’évêque et non la résidence ou les revenus 180. Ruchat lui répondit d’abord dans un traité de controverse ad hoc, qui nous est conservé à l’état manuscrit 181. Puis, dans la seconde partie de son Histoire de la Réformation de la Suisse, il revint sur cette question d’une manière qui ne laisse planer aucun doute sur la représentation qu’il se faisait d’un véritable évêque: « ...Un évêque qui n’a jamais résidé, ni ne réside point dans une ville, qui n’y met jamais le pied pour faire aucune fonction épiscopale, ni par lui, ni par ses vicaires, peut-il se dire l’évêque d’une telle ville ? Pour moi, je ne le saurais croire... Pour qu’un prélat puisse se dire évêque d’une ville, au premier égard il faut qu’il y réside, ou du moins que de temps en temps il y fasse les fonctions d’évêque, et par conséquent qu’il y soit reçu et reconnu pour tel... Or, M. Claude Antoine Duding n’ignore pas, que ni la ville de Berne, ni son canton ne reconnaissent point les évêques catholiques pour leurs pasteurs. Il peut, s’il lui en prend envie, en aller faire l’essai, à Berne. Qu’il soit évêque des cantons de Fribourg et de Soleure, à la bonne /414/ heure, nous ne nous y opposons pas. Que les Seigneurs de ces deux cantons le regardent comme leur évêque légitime, peu m’importe. C’est à ces Seigneurs à voir s’ils sont obligés de reconnaître pour leur pasteur, un homme qui leur est envoyé de la part d’un prêtre italien qui se donne des airs de Vice-Dieu à Rome, et qui n’a rien à leur commander qu’autant qu’ils le veulent et le souffrent... » 182. Ce passage illustre parfaitement l’ecclésiologie de Ruchat et sa conception de l’autorité dans l’Eglise. Un pasteur tient son autorité non du pape, mais de la communauté au sein de laquelle il exerce le ministère chrétien, ou des magistrats qui gouvernent et représentent cette communauté. Ce n’est pas comme membre d’une hiérarchie gardienne de la tradition, ni comme aboutissement d’une suite de prélats qui remonte sans interruption aux temps apostoliques, que Claude-Antoine Duding est évêque des Fribourgeois et des Soleurois, mais par le consentement et la bonne volonté de ceux-ci. La conception du gouvernement de l’Eglise que Ruchat prête aux magistrats de ces deux villes n’est sans doute pas conforme à l’ecclésiologie catholique, mais elle répond assez exactement à la politique ecclésiastique de ces cantons dès le XVIe siècle.
Ruchat donne donc une image de l’Eglise de Lausanne qui dépend non seulement de la documentation dont il dispose, et de ses propres capacités techniques et critiques, mais encore de sa conception générale de l’Eglise et du pouvoir épiscopal. En cela, il se distingue profondément des historiens de l’Eglise de Lausanne ses compatriotes et ses coreligionnaires: Emmanuel Herrmann, qui avait comme lui exploité systématiquement les archives du commissariat romand de Berne, n’avait pas cherché à en tirer une image cohérente, répondant à une idée préconçue de l’Eglise. Jean-Baptiste Plantin, qui utilisait quelques-uns de ces documents, qui avait par sa formation théologique la même ecclésiologie que Ruchat, et avait établi son histoire dans un cadre territorial, avait des préoccupations essentiellement juridiques: défendre les libertés politiques de la ville de Lausanne contre les prétentions de la maison de Savoie et contre les évêques eux-mêmes. Ce souci /415/ d’ordre juridique n’apparaît chez Ruchat que dans un ouvrage à notre avis marginal, composé à l’occasion de sa controverse avec l’évêque Claude-Antoine Duding.
L’apport de Ruchat à l’historiographie des évêques de Lausanne consiste donc essentiellement dans l’exploitation systématique des fonds d’archives et l’application d’une méthode critique, aux fins d’établir solidement une histoire de l’évêché, conforme cependant à l’ecclésiologie de son auteur. /416/
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CONCLUSION
Notre analyse des ouvrages relatifs à l’Eglise épiscopale de Lausanne a fait ressortir la diversité des intentions, des points de vue et des méthodes, plus que les caractères communs de l’historiographie locale. Les particularités des individus ont été mises en relief de telle sorte qu’on se prend à douter qu’une synthèse soit possible.
Il s’agit d’histoire épiscopale. Mais au sein même de cette catégorie historiographique qui paraît très strictement délimitée, on trouve plusieurs genres différents: après avoir été intégrées à des documents nécrologiques que nous ne connaissons qu’indirectement, les notices des premiers évêques ont été écrites en marge de tables chronologiques. Puis elles ont été ajoutées à des annales carolingiennes dérivées des Annales Regni Francorum. Elles ont servi de base, au XIIIe et au XVe siècle, à deux histoires épiscopales semblables à celles que l’on trouve dans la plupart des évêchés du moyen âge. L’histoire des évêques a aussi fourni des arguments à des traités polémiques sur les droits de l’évêché, du chapitre, du peuple de l’Eglise en matière théologique ou politique. La liste des évêques a servi de base à deux armoriaux historiques; elle a été introduite dans des topographies historiques, dans des histoires ecclésiastiques générales, dans des géographies ecclésiastiques, dans des dictionnaires historiques. Dans la production ancienne relative aux évêques de Lausanne, on recense encore des monographies sur des points particuliers de l’histoire de l’évêché, des éditions « critiques » de textes médiévaux, des histoires religieuses de la ville de Lausanne et du Pays de Vaud.
Ce sont là autant de façons d’aborder le sujet, qui correspondent à des intentions diverses: les uns ont fait de la liste épiscopale de Lausanne le centre de leur ouvrage, parce que l’évêché /418/ était pour eux une réalité quotidienne, principale, par laquelle et pour laquelle ils vivaient; c’est dans cet esprit qu’ont travaillé les auteurs appartenant à l’Eglise de Lausanne avant la Réforme, et les dignitaires fribourgeois ou les évêques qui, après la conquête bernoise, se sont efforcés de renouer le fil de la tradition, rompu en 1536. D’autres, en particulier les auteurs réformés, bernois ou lausannois, ont traité des évêques de Lausanne parce qu’on ne pouvait exposer un sujet d’histoire locale, régionale ou nationale sans faire mention des chefs de l’Eglise de Lausanne, ou parce que les évêques étaient nommés dans des documents d’archives que ces historiens maniaient journellement. D’autres, enfin, les ont énumérés pour compléter des recueils généraux de listes épiscopales: c’est ainsi que les ont abordés, en poursuivant leurs recherches personnellement ou en recourant à des spécialistes, les auteurs de géographies ecclésiastiques nationales ou de dictionnaires historiques; dans ces ouvrages généraux, l’évêché de Lausanne ne constituait pas le centre du sujet, mais un de ses éléments. On doit évidemment tenir compte de cette diversité d’intentions pour apprécier la portée historique de ces travaux et de ces contributions.
Il faut aussi prendre en considération le genre de public auquel ils sont destinés: public inexistant au moyen âge, encore relativement restreint sous l’Ancien Régime. La plupart des travaux sont rédigés en latin, langue de toute l’Eglise dans l’Occident médiéval, langue des humanistes de tous les pays et même, avec le français, de la République des Lettres. Mais précisément les ouvrages en latin ne sont accessibles qu’aux lettrés, et aux ecclésiastiques instruits. Certains ont été imprimés: les Gallia christiana et les ouvrages allemands et piémontais du même type furent ainsi rendus accessibles à un public international, mais spécialisé; sur le plan local, les Decreta et constitutiones synodales de Strambino et le discours académique de Jean-Baptiste Plantin intitulé Lausanna restituta. Mais le premier n’était destiné qu’au personnel ecclésiastique du diocèse, et le second ne s’adressait qu’à un public académique choisi.
La plupart des histoires de l’évêché de Lausanne rédigées en langue vulgaire ont un but patriotique. C’est le cas au moins pour celles publiées dans des ouvrages en allemand, ceux de Stumpf, /419/ de Pantaleon, de Grasser, de Haffner, tandis que Heinrich Murer voulait surtout édifier et instruire. Quant aux travaux en français consacrés spécialement à l’Eglise de Lausanne, ils devaient sans doute aussi stimuler le patriotisme local et régional. C’était manifestement le but de Plantin, et même d’Emmanuel Herrmann, qui exprime dans la préface de ses Antiquitez du Pays de Vaud sa reconnaissance au Seigneur pour la prospérité dont jouit le gouvernement de LL. EE. de Berne. Mais pour ces hommes prudents, l’attachement à la patrie n’allait pas jusqu’à publier son histoire, surtout si elle était fondée solidement sur des documents inédits. Ce n’est sans doute pas seulement par mauvaise humeur que Herrmann recommanda à ses héritiers de ne pas distribuer des copies de son Catalogue des évêques de Lausanne; il partageait probablement la méfiance viscérale des sphères gouvernementales bernoises, et l’esprit de suspicion qui régnait dans tous les bureaux d’archives de l’Ancien Régime.
Sur ce point, Ruchat marque une très nette évolution par rapport au siècle précédent. Sans doute n’a-t-il fait imprimer, de tous ses travaux d’histoire nationale, que l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, et la première partie de l’Histoire de la Réformation de la Suisse. Mais c’est pour des raisons financières que les autres textes restèrent inédits. L’acharnement de Ruchat à faire imprimer dans diverses collections ses Monumenta Lausannensia quatuor pour mettre à la disposition du monde savant des matériaux inédits témoigne de son goût pour la recherche désintéressée, qui fait de lui un des premiers historiens scientifiques de nos régions.
Un autre fait confirme cette évolution: au cours du XVIIIe siècle, le nombre des copies manuscrites des différents textes relatifs à l’Eglise de Lausanne augmente fortement par rapport aux siècles précédents. Ces transcriptions remplissent des collections diplomatiques telles que celles de la famille de Mülinen, de G.-E. de Haller, de B. F. A. Zurlauben et de Hans Jakob Leu. Elles se répandent jusqu’à Paris. C’est là un signe indéniable que la circulation des informations historiques s’est améliorée.
Il faut aussi tenir compte, pour caractériser l’historiographie des évêques de Lausanne, des milieux dont les auteurs sont issus, et des conditions dans lesquelles ils se sont formés. Ces historiens /420/ font partie de deux groupes sociaux principaux, ceux où l’on cultive l’histoire au moyen âge et sous l’Ancien Régime: l’Eglise et l’administration.
Au moyen âge, les textes historiographiques relatifs aux évêques de Lausanne ont été rédigés par des gens d’Eglise, plus précisément par des chanoines ou des clercs de leur entourage. Il n’y a là rien que de très normal, puisque le chapitre est à cette époque l’élément qui assure la continuité dans une église épiscopale. Après la rupture de 1536 et la disparition du chapitre de Lausanne, ce seront, du côté catholique, d’autres hommes, soucieux par leurs fonctions de perpétuer la tradition, qui reprendront le flambeau: Sébastien Werro, qui collabora activement au renouveau religieux et ecclésiastique de Fribourg à la fin du XVIe siècle, et surtout les évêques, qui assument désormais la tâche d’un chapitre défaillant: Jean-Baptiste de Strambino, Claude-Antoine Duding, à la fin du XVIIIe siècle Bernard-Emmanuel de Lenzbourg. Un seul moine: celui d’Hauterive, mais dont l’ouvrage est fortement tributaire des Decreta et constitutiones synodales de Strambino. Du côté réformé, les historiens de l’Eglise de Lausanne se recrutent soit parmi les ecclésiastiques de la partie française du canton de Berne: Jean-Baptiste Plantin et son fils Jean-Jacques, Abraham Ruchat, soit dans l’administration et le gouvernement bernois, c’est-à-dire parmi les bourgeois de la ville de Berne: Emmanuel Herrmann et son gendre Samuel Gaudard, au XVIIIe siècle Johann Jakob Sinner (1666-1758), ancien bailli de Lausanne, et Alexandre-Louis de Watteville (1714-1780). Cela ne doit pas étonner: seuls des membres du gouvernement et de l’administration étaient habilités à s’occuper d’histoire nationale et à pratiquer un type de recherche qui requiert la proximité des archives. Quant aux ecclésiastiques vaudois et lausannois, ils se rattachent au gouvernement par leurs fonctions de ministres d’une Eglise d’Etat, qui leur facilitent l’approche de l’histoire nationale. Jean Pasche, capitaine et bourgeois de Morges, constitue une exception assez curieuse; mais s’il était mieux connu, on découvrirait peut-être qu’il eut beaucoup de relations avec le gouvernement bernois; notons au moins que le commissaire général Emmanuel Herrmann est au nombre de ses informateurs. /421/ Quant aux auteurs de compilations érudites et de topographies historiques et ecclésiastiques, ils appartiennent tous à l’Eglise, que ce soit du côté réformé comme Stumpf et Pantaleon, ou du côté catholique comme Heinrich Murer, les auteurs des Gallia christiana, Gabriel Bucelin, Francesco Agostino della Chiesa ou Caspar Lang. Seul fait exception le magistrat soleurois Haffner.
Si l’on cherche à élargir le cercle en recherchant les informateurs de ces historiens, les personnages qui leur ont fourni des renseignements ou des documents d’archives, on ne s’écarte pas du cercle des magistrats, des fonctionnaires, des historiographes officiels et des gens d’Eglise.
C’est, nous dira-t-on, que tous ces hommes appartenaient à un groupe social qui seul leur donnait accès à l’instruction et aux études académiques. Sans doute certains de leurs travaux sont-ils influencés par l’école. C’est manifestement au collège que le moine anonyme d’Hauterive, auteur du Lausanna sacra, a étudié l’art du panégyrique, qu’il applique avec enthousiasme dans sa biographie des évêques de Lausanne. C’est aussi à l’Académie que Jean-Baptiste Plantin et Abraham Ruchat se sont exercés à la controverse religieuse, dans laquelle ils manient pesamment l’argument historique. Mais l’école ne leur enseigne précisément que cela: l’histoire considérée comme partie de la rhétorique ou comme servante de la controverse. Ce qui forme à notre avis l’essentiel de leur activité d’historiens locaux: la recherche et la mise en œuvre des sources, ils ne les ont pas apprises au collège. Depuis le moyen âge, c’est la proximité des archives qui favorise et stimule leur travail. Ils acquièrent leur métier par la pratique, lorsque des circonstances familiales, des relations d’amitié ou leur activité professionnelle les mettent en contact direct avec les matériaux. C’est le cas pour tous les auteurs dont nous avons pu connaître la formation: Johann Stumpf, gendre de l’historien Heinrich Brennwald; Sébastien Werro, ami et condisciple des chroniqueurs François Rudella et François Gurnel; Emmanuel Herrmann et Samuel Gaudard, tous deux archivistes, de surcroît alliés par mariage; Jean-Baptiste Plantin, condisciple de Gaudard; les frères de Sainte-Marthe, élèves particuliers et collaborateurs de Jacques-Auguste de Thou; Pierre-François Chifflet, frère de Jean-Jacques, l’auteur du Vesontio; Francesco /422/ Agostino della Chiesa, parent de plusieurs historiens du Piémont. Ces exemples font bien voir que l’étude des documents, les techniques de l’érudition, ont été pratiquées d’abord dans les archives ou dans des sociétés privées avant de faire l’objet d’un enseignement dans les écoles. La Haute Ecole de Lausanne n’a eu son premier professeur ès sciences auxiliaires de l’histoire qu’en 1920.
La conception de l’histoire qui se développe et s’exprime dans ces milieux autodidactes est assez primitive. Seuls les historiens qui ont reçu dans un établissement académique des leçons d’histoire envisagent cette discipline de manière philosophique. Cette philosophie ne va pas très loin: elle est faite, ainsi qu’on peut le constater par les notes de Sébastien Werro et d’Emmanuel Herrmann, de quelques sentences tirées des auteurs antiques, Cicéron, Thucydide, Lucien, qui semblent n’avoir eu pratiquement aucune influence sur leurs travaux d’histoire ecclésiastique locale. Ruchat seul nous paraît avoir une pensée historique plus profonde et plus « évoluée »: mais la recherche de ce qu’il appelle les causes secondes, et plus encore l’importance qu’il attache à la notion de changement ne se font jour que dans ses derniers écrits, nourris par cinquante années d’expérience.
La plupart des auteurs dont nous avons présenté les travaux ont de leur discipline une notion beaucoup plus pragmatique: l’histoire est à leurs yeux un genre essentiellement narratif; leur premier et leur principal souci est de collectionner des informations, puis de situer dans le temps les hommes et les événements. Sans doute recherchent-ils parfois des renseignements dans les archives et dans les livres imprimés à des fins politiques ou théologiques. Mais par là l’histoire n’acquiert pas, à leurs yeux, une dignité nouvelle. Elle reste une accumulation de connaissances qui, au lieu d’être une fin en soi, n’est que la servante du droit et de la théologie.
Cette conception événementielle de l’histoire donne à la recherche et à la mise en œuvre des sources une importance toute particulière. Ici, nos historiens se heurtent à un obstacle plus grave que l’insuffisance de leur formation, à laquelle ils remédient de leur mieux: un certain isolement géographique, la /423/ méfiance politique et confessionnelle, la difficulté d’accéder aux archives et de se procurer des livres d’histoire imprimés. Mais les érudits locaux, même les plus isolés, cherchent à vaincre ces difficultés par des voyages, des correspondances, des échanges d’informations et de copies. Ils recourent aussi à des ouvrages d’histoire universelle civile ou ecclésiastique, où ils recueillent à vrai dire plus d’anecdotes locales que de considérations générales.
Cet effort d’ouverture vers l’extérieur se remarque peu ou prou dans la plupart des travaux que nous avons examinés. Au Xe et au XIe siècle, des compilateurs lausannois combinent les données des textes locaux avec celles des chroniques universelles et des annales carolingiennes. Au XIIIe siècle, Conon d’Estavayer ajoute les souvenirs de son voyage à Paris aux notices annalistiques relatives à son Eglise locale. Au XVe siècle, un anonyme lausannois situe les évêques de Lausanne par rapport à la chronologie des empereurs et des papes et recourt à Tacite pour expliquer les origines de l’évêché d’Avenches. A partir du XVIe siècle, des chroniques de caractère général comme celle de Stumpf, et des recueils nationaux tels que les Gallia christiana ou les Germania sacra réunissent ou reconstituent des catalogues d’évêques et fournissent même à des Eglises dont la tradition est interrompue les moyens de renouer avec leur passé. Claude Robert a même rédigé sa contribution à l’histoire de l’évêché de Lausanne sans recourir aux sources locales.
Dans le cours du XVIIe siècle, l’information des historiens locaux de l’Eglise de Lausanne s’améliore progressivement, d’abord par le recours aux ouvrages généraux imprimés, puis par la connaissance des archives locales et finalement par le recours aux documents d’archives étrangères communiqués par d’obligeants correspondants. Le progrès s’affirme, lorsque des auteurs d’ouvrages généraux tels que Murer, les frères de Sainte-Marthe ou Caspar Lang s’efforcent de réunir dans leurs travaux les traditions locales relatives aux différents évêchés. Un pas de plus est franchi au début du XVIIIe siècle lorsque Ruchat réunit systématiquement sa documentation en envoyant des circulaires par l’intermédiaire des revues savantes, en explorant les unes après les autres les archives de Suisse occidentale: l’extension /424/ prise par ses recherches, et l’influence des Zurichois tels que Scheuchzer et Hottinger l’incitent même à élargir son propos, à composer une histoire nationale, et à réfléchir sur l’histoire universelle.
Ces conditions de travail ont-elles influencé l’image de l’Eglise de Lausanne donnée par ces historiens ? Et dans quelle mesure leurs ouvrages sont-ils tributaires des conditions documentaires et théologiques dans lesquelles ils ont été élaborés ?
L’ancienne Eglise de Lausanne n’a pas produit de ces listes épiscopales, aussi suspectes que vénérables, par lesquelles les Eglises locales cherchaient à se rattacher aux apôtres et à prouver par là leur ancienneté et leur prééminence sur les églises voisines. L’historiographie des évêques de Lausanne ne se rattache que très indirectement, par l’intermédiaire de la chronique de 740 qui accompagne le manuscrit des annales de Flavigny, au Liber pontificalis. Elle n’a aucun rapport littéraire avec la production de l’église métropolitaine de Besançon. Ces rapports ne commencent qu’au XVIIe siècle, par le truchement des érudits qui ont extrait du Vesontio de Jean-Jacques Chifflet des renseignements relatifs à Lausanne.
L’historiographie des évêques de Lausanne est issue, à l’origine, de quelques notices nécrologiques sans liaison connue les unes avec les autres. Ni les auteurs successifs des Annales Lausannenses, ni Conon d’Estavayer au XIIIe siècle, n’ont cherché à combler par des fictions ou des déformations les énormes lacunes qui existaient entre eux et l’époque des prédications apostoliques. Les annalistes lausannois carolingiens et postcarolingiens semblent avoir été férus surtout de chronologie. Conon d’Estavayer, lui, se souciait probablement plus de l’administration présente de l’Eglise, et de la propagande en faveur des reliques de Notre-Dame, au moyen des miracles procurés par elle hic et nunc, que de démontrer l’ancienneté de son Eglise. Peut-être mentionne-t-il le pallium accordé à l’évêque Henri et à ses prédécesseurs pour mettre en évidence l’autorité particulière de l’Eglise de Lausanne, mais il ne le dit pas expressément, car il écrit pour la postérité et non pour un public.
Son successeur du XVe siècle semble plus désireux de rattacher l’Eglise de Lausanne non pas aux apôtres, mais au /425/ siège de saint Pierre, lorsqu’il affirme que le siège épiscopal a été fixé à Avenches par le Souverain Pontife. De fait, c’est surtout après la Réforme que la liste épiscopale, considérée comme garante de la tradition et de la continuité, prend une importance énorme aux yeux des historiens catholiques, particulièrement des évêques Jean-Baptiste de Strambino et Claude-Antoine Duding. Mais dans ses Decreta et constitutiones synodales Strambino ne commence sa liste qu’en 501 avec Protasius, et c’est seulement dans son grand recueil manuscrit composé quelques années plus tard qu’il ajoute au IVe siècle quelques évêques fictifs tirés de la Chronique du Pays de Vaud. Quant à Claude-Antoine Duding, le premier évêque qu’il connaît est Protasius comme dans les Decreta et constitutiones synodales, mais il commence par affirmer que l’Evangile a été prêché en Helvétie dès le IIe siècle de notre ère, et situe avant Protasius les vingt-deux évêques anonymes enterrés dans la chapelle de Saint-Symphorien d’Avenches. Ainsi, c’est lui qui insiste le plus sur le rattachement de son Eglise aux apôtres, alors que la plus ancienne historiographie de l’Eglise de Lausanne ne s’en était pas souciée.
La liste épiscopale forme le fond de tous les ouvrages rédigés du côté catholique — si l’on excepte la chronique du doyen Henri Fuchs. Elle sert peut-être à renouer et assurer la tradition ecclésiastique après la conquête bernoise, plutôt qu’à donner à l’évêché des origines illustres. Par ailleurs, les auteurs catholiques insistent fort sur le rattachement de leur Eglise à la papauté, non pas pour attester l’orthodoxie de la doctrine, mais pour des raisons de politique: Sébastien Werro met en évidence les nominations d’évêques faites par le Souverain Pontife pour s’opposer aux prétentions des princes de la maison de Savoie. Jean-Baptiste de Strambino fait de même pour s’affirmer à l’encontre du gouvernement fribourgeois.
Les historiens lausannois et bernois des XVIIe et XVIIIe siècles sont mus par des préoccupations évidemment tout autres. Tandis que Strambino et Duding s’efforcent de reconstituer, sans documentation, une liste idéale, qui les rattache aussi étroitement que possible au centre spirituel de la chrétienté, des auteurs tels que Samuel Gaudard, Emmanuel Herrmann, Jean-Baptiste Plantin scrutent dans les archives des documents de /426/ type juridique et économique. L’image des évêques de Lausanne qu’ils en tirent n’est pas très différente de celle que l’on pourrait donner de n’importe quel prince électif, ayant exercé le pouvoir temporel dans le Pays de Vaud entre 501 et 1536. Leur juridiction spirituelle n’existe pratiquement pas, ou elle est considérée comme hérétique et privée du Saint-Esprit. Sitôt les Bernois installés à Lausanne et leurs structures ecclésiastiques mises en place, l’évêque disparaît de la scène.
C’est ainsi que les ouvrages sur l’Eglise de Lausanne donnés par les historiens réformés de Suisse occidentale sont des histoires politiques: la liste épiscopale d’Emmanuel Herrmann est insérée dans une topographie historique écrite à la gloire des succès politiques bernois. Plantin a rédigé deux histoires de Lausanne où il polémique avec ardeur contre les prétentions savoyardes et pour les libertés de la ville de Lausanne; c’est l’historiographie genevoise qui lui fournit une partie de ses arguments. Abraham Ruchat publie un Abrégé de l’Histoire ecclésiastique du Pays de Vaud fondé sur une structure territoriale politique et linguistique.
On peut montrer, d’ailleurs, que ces deux tendances se poursuivent et s’affirment au cours du XVIIIe siècle et même jusqu’à nos jours. Du côté fribourgeois, les évêques Bernard-Emmanuel de Lenzbourg et plus tard Marius Besson, d’autres ecclésiastiques tels que les abbés Jean-Joseph Dey, Meinrad Meyer, Jean Gremaud, ou le rédemptoriste Martin Schmitt rédigent des histoires du diocèse et des monographies axées sur les faits proprement ecclésiastiques, tandis que la tournure d’esprit politique et juridique se confirme chez les historiens bernois et vaudois. Au milieu du XVIIIe siècle, l’ancien bailli de Lausanne Johann Jakob Sinner insère dans un Regionenbuch un catalogue des évêques de Lausanne tiré de celui d’Emmanuel Herrmann, où il s’efforce de détruire les illusions des Lausannois sur les « libertés » du régime épiscopal. Sous le titre d'Histoire de l'évêché de Lausanne, le magistrat et historien Alexandre-Louis de Watteville donne un récit des luttes politiques entre les différentes puissances qui se partageaient le territoire de la Petite-Bourgogne au moyen âge. Par la suite, les historiens vaudois fondateurs de la Société d’histoire de la Suisse romande manifesteront dans leurs travaux sur le moyen âge vaudois le /427/ même intérêt pour l’histoire des institutions et des structures économiques.
Cette attitude s’accompagne, chez ces historiens réformés, d’une indifférence et même d’une ignorance croissante à l’égard des phénomènes religieux et des institutions de l’Eglise médiévale. On peut l’observer déjà chez Jean-Baptiste Plantin, qui comprend les textes tout de travers. Abraham Ruchat, aussi influencé que son maître par les arguments de la controverse anticatholique, confond les précurseurs de la Réforme et les sorciers, les exorcismes et les procès d’animaux. Alexandre-Louis de Watteville mêle les biens des évêques et ceux du chapitre, et traite tout ce monde de « moines ». Les historiens vaudois et protestants modernes ont, plus sagement, abandonné l’histoire religieuse et ecclésiastique du moyen âge à leurs confrères fribourgeois et catholiques.
Cette tournure juridique et politique des travaux bernois et lausannois procède, au moins en partie, de ce qu’ils sont tout proches des documents d’archives; ceux-ci, en effet, fournissent plus d’informations sur la vie juridique, et aussi économique, des établissements religieux que sur les phénomènes religieux. Encore des historiens tels que Herrmann ou Ruchat pouvaient-ils, en analysant les actes des Conciles, le Cartulaire de Lausanne ou des recueils de constitutions synodales, réunir de nombreux renseignements sur les institutions ecclésiastiques ou diocésaines. Mais sur la vie religieuse proprement dite, leurs remarques restent fort courtes.
Parmi les historiens réformés, il en est deux qui n’ont pas donné à leurs ouvrages une tournure à proprement parler juridique, bien qu’ils aient accédé tous deux à des documents de droit conservés dans les archives. Samuel Gaudard, dans son Catalogue des chanoines de Lausanne, et Jean Pasche, dans son armorial des évêques de Lausanne et de leurs feudataires, ont surtout mis l’accent sur l’histoire des familles. Ils ont manifestement voulu affirmer la noblesse des familles vaudoises et lausannoises en face du patriciat bernois, Gaudard en dédiant son ouvrage « à ceux qui trouveront avoir part à l’honneur que leurs prédécesseurs ayent esté aussi du nombre de ce venerable Corps du Chappitre, dans lequel chascun pouvoit prétendre pour /428/ devenir evesque de l’Evesché de Lausanne et prince de l’Empire » parmi lesquels il se comptait lui-même, et Pasche en énumérant les fiefs nobles et non nobles de l’évêché de Lausanne. Ils exprimaient peut-être pour la première fois la conscience sociale et politique de la bourgeoisie lausannoise et vaudoise, et protestaient à leur manière, et très discrètement, contre le patriciat bernois qui les tenait à l’écart du gouvernement et du pouvoir.
En revanche, nous ne pensons pas devoir interpréter de la même manière l’attitude de Plantin. Ecclésiastique par vocation, très attaché au gouvernement bernois, Plantin se rapproche plutôt du doyen fribourgeois Henri Fuchs par l’importance qu’il attribue aux autorités laïques de la ville en matière religieuse.
La tournure juridique, qui vient en partie de la proximité des archives de l’Eglise de Lausanne et de l’attachement au document, est bien le seul élément commun à Conon d’Estavayer et aux auteurs réformés de l’Ancien régime. Les historiens du moyen âge ont une notion du temps historique totalement différente des écrivains réformés, notion du temps qui les rapproche en revanche des auteurs catholiques tels que Sébastien Werro, Jean-Baptiste de Strambino et Claude-Antoine Duding. Conon d’Estavayer, qui recourt sans sourciller à un canon du XIIe siècle pour donner le statut de la Trêve de Dieu promulgué dans le second quart du XIe, et les Fribourgeois, qui s’efforcent de reconstituer la liste des évêques de Lausanne pour légitimer leur présence à la tête du diocèse, vivent dans un monde où la vérité est immuable, où tout changement est mauvais. Les Réformés au contraire font reposer toutes leurs histoires ecclésiastiques sur une révolution: la chrétienté de Lausanne et du Pays de Vaud a été régie durant tout le moyen âge par une fausse doctrine et par des prélats indignes. Par la grâce de Dieu, la Réforme a tout changé et porté à ces maux un remède. L’auteur du XVe siècle, qui prend quelque distance à l’égard du texte de Conon d’Estavayer, occupe sur ce point une position intermédiaire entre les catholiques et les réformés, puisqu’il admet la possibilité d’un changement depuis le XIIIe siècle.
Des motifs très divers apparaissent donc chez des historiens qui pourtant traitent le même sujet, en utilisant, directement ou indirectement, les mêmes sources. C’est dire que les conditions /429/ matérielles du travail historique ne déterminent pas seules le contenu des textes historiographiques. Tous ces auteurs ont cru, sans doute, retracer les faits « wie es eigentlich geschehen », en reproduisant leurs sources avec toute l’exactitude possible. Par là, ils ont certainement fait progresser l’histoire considérée comme recherche, et même, avec Ruchat, comme connaissance critique du passé.
Toutefois, s’ils n’avaient fait que cela, ils ne seraient au fond que des compilateurs, collectionnant des cadavres. Mais ceux d’entre eux qui ont su faire revivre les documents dans un monde qui était le leur, en les interprétant selon leur propre sensibilité, déterminée par leur milieu social, politique et religieux, ceux-là se sont montrés pleinement historiens.