CATHERINE SANTSCHI
LES ÉVÊQUES DE LAUSANNE ET LEURS HISTORIENS DES ORIGINES AU XVIIIe SIÈCLE
ÉRUDITION ET SOCIÉTÉ
/VII/
AVANT-PROPOS
A l’origine, la présente étude ne devait être qu'un court chapitre destiné à un ouvrage collectif sur l'historiographie en Suisse romande, publication qui n'a jamais vu le jour. Il s'agissait alors d'analyser l'historiographie en Suisse romande, sa production, ses tendances, ses lignes de force. A l'exécution de ce programme, nous devions fournir, entre autres contributions, une étude sur Conon d'Estavayer et les origines de l'historiographie dans l'évêché de Lausanne.
C'est en examinant les textes narratifs du Cartulaire de Lausanne et les travaux qui en avaient été tirés dès le XVe siècle, que nous avons découvert l'intérêt de cette production. L'idée est alors née de réunir et de comparer tous ces textes pour y scruter les images très diverses que les auteurs ont données de l'Eglise de Lausanne.
D'autre part, en examinant les conditions matérielles, politiques et théologiques dans lesquelles ces ouvrages ont été élaborés, nous avons cherché à mieux connaître les lois particulières de l'historiographie locale du moyen âge et de l'ancien régime. Cette discipline, qui s'attache à rechercher les événements de caractère local plutôt qu'à s'élever au-dessus d'eux pour en tirer une conception philosophique du monde, a pour principal souci l'heuristique, la recherche des informations et surtout des documents d'archives. Par là, nous avons été conduite à examiner le développement de certaines sciences auxiliaires de l'histoire, et à nous demander s'il existait une relation nécessaire entre les études d'histoire locale et l'érudition.
C'est là un problème de caractère général, que l'on ne peut résoudre définitivement par l'étude d'un seul cas particulier. Sans doute l'histoire de l'évêché de Lausanne est-elle exemplaire : c'est celle de nombreuses églises épiscopales qui, à un moment ou l'autre, ont vu leurs traditions interrompues par des violences ou des hérésies doctrinales. Dans l'ancienne civitas Helvetiorum, les invasions /VIII/ barbares et l’arianisme ont probablement bouleversé les structures ecclésiastiques et les traditions qui s'y rattachaient. Mais à Lausanne, c'est surtout la Réforme qui a créé des conditions documentaires et idéologiques tout à fait spéciales pour l'historiographie de l'évêché, conditions que Lausanne partage d'ailleurs avec ses voisines de Genève et de Bâle: tandis que l'évêque catholique romain continue d'exister, dans un exil qu'il espère provisoire, son entourage compose et publie des travaux historiques sur l'évêché, pour renouer le fil de la tradition, interrompu par la conquête de 1536. Cependant, la documentation originale est aux mains des réformés, qui traiteront le même sujet dans une perspective tout autre, et notamment en s'inspirant d'une ecclésiologie totalement différente.
Mais cette diversité même des points de vue, des lieux, des époques devrait nous permettre de déterminer, en les isolant, les caractères spécifiques de l'historiographie locale, ce qui distingue l'érudit de village de l'historien de haute volée, si cette distinction est légitime 1.
Il n'existe aucun travail d'ensemble sur l'historiographie lausannoise ou même vaudoise. Seuls quelques auteurs ont été traités et quelques textes édités isolément et ceci dans des publications de qualité scientifique inégale 2. Les chroniques du moyen âge, les Annales Lausannenses et la chronique du Cartulaire de Lausanne existent dans de bonnes éditions, de même que la chronique du prévôt fribourgeois Sébastien Werro, rédigée au début du XVIIe siècle. En revanche, l'édition de la Descendance des evesques de Lausanne du XVe siècle, par Gremaud, et celle de l’Abrégé de l’histoire ecclésiastique du Pays de Vaud, de Ruchat, par Charles-Philippe Du Mont, sont vieillies. Tous les autres textes que nous présentons ici n'existent qu'en manuscrit, ou dans une édition contemporaine de leur rédaction.
Les Annales Lausannenses sont assez bien connues grâce aux travaux de Ph. Jaffé, W. Arndt et Maxime Reymond. En attendant la parution du second volume du Cartulaire du Chapitre de /IX/ Notre-Dame de Lausanne, M. Charles Roth a donné deux études fort utiles sur la composition de ce recueil, sans cependant s'attarder aux problèmes proprement historiographiques. L’œuvre historique de Jean-Baptiste Plantin a été abordée dans un article assez long, mais incomplet, par Benjamin Dumur. C’est encore Abraham Rachat qui semble le mieux connu, par une biographie très complète de Maxime Reymond et divers travaux de Louis Vulliemin, Henri Perrochon, qui dénotent de la sensibilité pour les questions littéraires et historiographiques.
Des auteurs que nous présentons ici, plusieurs sont traités dans les ouvrages d’ensemble sur l’historiographie suisse 3. Mais que de déceptions: les auteurs de ces ouvrages connaissent fort mal la production de Suisse romande. Celui d’E.-F. de Mülinen n’est qu’un index alphabétique des historiens suisses. De plus, ces travaux confondent généralement la recherche de ce qu’il y a d’historique chez les anciens historiens avec la critique des sources. Ils envisagent le plus souvent les textes historiographiques du seul point de vue de leur utilité pour l’historien moderne; ils y recherchent uniquement des informations sûres, négligeant l’aspect littéraire et épistémologique de l’ancienne production historique. C’est manifestement à la suite de cette confusion que ces ouvrages d’historiographie mentionnent aussi des recueils d’inscriptions et de chartes 4, des pièces de procédure ou des relations d’ambassadeurs 5: nous n’avons là en somme que des manuels et des répertoires de sources à l’intention des étudiants et des érudits. Publications fort utiles, mais qui ne répondent pas, ou imparfaitement, aux questions que nous nous sommes posées.
Les ouvrages généraux sur l’historiographie nous ont rendu des services limités. Les études sur les chroniques du moyen âge, comme les ouvrages de Johannes Spörl, de Herbert Grundmann, les grands travaux désormais classiques sur l’historiographie moderne par F.-X. von Wegele, E. Fueter et même Georges Lefebvre fournissent /X/ d'utiles renseignements sur les courants philosophiques, théologiques et littéraires qui traversent et stimulent l’historiographie. Mais l'ampleur de leur programme les restreint à ne traiter que les historiens de grand style, laissant de côté la piétaille des érudits locaux auxquels nous consacrons ce livre. En outre, ils se désintéressent le plus souvent du côté technique et matériel de la recherche chez les anciens historiens, distinguant les conditions extérieures du travail historique de son contenu proprement historiographique, c'est-à-dire philosophique et littéraire. Ces ouvrages d'ensemble nous ont cependant été utiles pour caractériser les historiens locaux par rapport à la pensée et à la mentalité de leur époque.
Nous avons trouvé des compléments dans des études, heureusement toujours plus nombreuses, sur le développement de l'érudition et des sciences auxiliaires de l'histoire. Sur ce sujet, la meilleure synthèse, et la plus riche, demeure le chapitre déjà ancien consacré en 1904 par Charles-Victor Langlois à « l'histoire et à l'organisation des études historiques » 6. Les nombreux travaux partiels publiés depuis sur la formation de la science historique, particulièrement au XVIe siècle, l'ont complété peut-être, mais non remplacé.
L'histoire de l'évêché de Lausanne est une partie de l'histoire de l'Eglise universelle. Mais les ouvrages généraux sur l'historiographie ecclésiastique 7 n'abordent guère les questions locales. On y montre comment les histoires de l'Eglise depuis Eusèbe de Césarée ont été fondées sur les schémas des prophéties de Daniel ou de la Civitas Dei de saint Augustin, ou comment elles ont servi d'instrument à l'apologétique catholique ou réformée. L'histoire de l'Eglise y est conçue comme une histoire du salut; elle doit donc englober tous les groupements chrétiens qui forment l'Eglise visible. Ces ouvrages nous ont aidée à déterminer dans quel contexte théologique travaillaient les historiens de l'Eglise de Lausanne. Il a cependant fallu les compléter par des études plus spécialisées sur la place de /XI/ l’histoire dans l’enseignement théologique, sur la controverse religieuse et sur l’érudition ecclésiastique.
L’historiographie ecclésiastique locale constitue un sujet à part, car la proximité du document et l’abondance des détails contradictoires y masquent quelque peu les conceptions théologiques de l’historien. Mais seules les origines de cette discipline très particulière sont traitées, dans des articles et même des livres fort importants sur les listes épiscopales, particulièrement en France 8. Ces travaux examinent avant tout l’origine de ce genre de document, sa portée liturgique et théologique, mais non littéraire. L’introduction historique de Victor Carrière au manuel publié sous sa direction accumule beaucoup de matériaux, mais seulement sur l’époque moderne, et sans poser les problèmes théoriques spécifiques à l’historiographie ecclésiastique locale 9. Les travaux sur l’historiographie de tel ou tel évêché particulier, qui fournissent au moins du matériel de comparaison, ne s’arrêtent pas davantage à ces questions: leur propos est surtout de critiquer les sources pour établir les faits.
Ce n’est pas là notre intention. Ou du moins si ce livre corrige quelques erreurs ou précise quelques faits de l’histoire de l’évêché de Lausanne, c’est très accessoirement; la plupart des travaux que nous étudions ne pourraient servir à établir le catalogue des évêques de Lausanne sur une base réellement scientifique. Notre but est, répétons-le, d’examiner les différentes images du diocèse de Lausanne que donnent les auteurs, pour découvrir comment l’historiographie locale a progressé à Lausanne, et comment elle a reçu ses assises scientifiques.
En effet, l’histoire d’une science ne se définit pas comme la somme des connaissances acquises et des fautes corrigées au cours /XII/ des temps. Elle est recherche et étude de la manière dont les savants ont abordé leur sujet et résolu les problèmes qu'il posait. Il ne s'agit donc pas de faire ici l'inventaire de toutes les fautes commises par les anciens historiens — du reste l'exposé en serait fastidieux — mais de décrire les travaux des historiens locaux. De plus, nous ne voulons pas les juger selon les critères de la science historique moderne, mais bien en tenant compte des conditions théologiques et politiques, documentaires et culturelles de leur temps et de leur région.
C'est pourquoi, avant d'étudier les historiens particuliers, nous avons décrit, dans des chapitres de caractère général, la situation de l'historiographie parmi les sciences humaines à l'époque considérée, le développement de la science historique, l'enseignement de l'histoire comme discipline auxiliaire de la théologie ou comme partie de l'éloquence. Nous y avons aussi déterminé, dans la mesure du possible, les conditions de travail des historiens sur le plan suisse et régional: attitude des gouvernements et des administrations à leur égard, circonstances politiques, état de la documentation pouvant servir à l'histoire des évêques de Lausanne, archives et bibliothèques. Enfin, nous avons montré comment les historiens locaux et étrangers pouvaient se renseigner pratiquement sur ce sujet, et de manière générale comment l'information et les connaissances circulaient au sein du monde savant.
Du moyen âge à l'époque moderne, ces conditions, qui déterminent pour une certaine part le travail de l'historien, ont passablement évolué. Mais ce qui varie encore plus, ce sont les personnalités des historiens, qui influencent aussi l'image que leurs travaux donnent de l'Eglise de Lausanne. Aussi avons-nous consacré de nombreuses pages à leur biographie, et décrit dans la mesure du possible leur formation littéraire et scientifique. Comme la plupart de ces auteurs sont des écrivains mineurs, ils sont mal connus et n'apparaissent pratiquement pas dans les ouvrages généraux ou suisses sur l'historiographie. On trouvera donc dans ces notices biographiques quelques éléments inédits.
Nous avons également recherché les intentions particulières des auteurs, qu'il s'agisse des formes historiographiques qu'ils ont choisies, de leur propos théologique ou plus spécialement ecclésiologique, d'un dessein patriotique, moral, rhétorique ou de simple /XIII/ curiosité. On trouvera de plus un exposé aussi complet que possible sur l’élaboration des œuvres, les circonstances de leur rédaction et surtout la recherche des sources. Si cette partie occupe dans chaque notice une place assez importante, c'est que, durant le moyen âge et l'ancien régime, l'heuristique a constitué le principal souci des historiens locaux, particulièrement de ceux qui se trouvaient dans des régions isolées.
Tout cela ne constitue que des opérations préliminaires à l'examen de l'image des évêques de Lausanne dans les différentes œuvres. Pour les apprécier et les comparer entre elles, nous avons déterminé quelques points, traités par la plupart des auteurs. Ces points servent en quelque sorte de pierre de touche à l'examen de ces divers travaux : origine et ancienneté de l'évêché — problème principal, auquel s'attachent toutes les histoires ecclésiastiques locales depuis le VIIIe et le IXe siècle, et où l'esprit de clocher semble avoir autorisé toutes les fantaisies d'interprétation, voire toutes les inventions; établissement de la liste épiscopale; relations des évêques avec les citoyens ou les bourgeois de la ville épiscopale; relations avec l'empereur, avec le métropolitain, avec les princes de la maison de Savoie, avec le Souverain Pontife, question traitée surtout à propos des élections et des nominations épiscopales. Tous ces points, que l'on retrouve mutatis mutandis dans la plupart des autres histoires épiscopales, se réduisent à un seul: la légitimité du pouvoir épiscopal, sa justification à l'égard de la foi, de la doctrine et du peuple chrétien.
C'est donc l'histoire d'une idée qui est retracée ici. L'intérêt qu'elle a suscité, la manière dont elle a été traitée, varient selon l'époque, la nationalité et la personnalité des historiens. C'est là qu'apparaissent les différences, et aussi les points communs, entre des travaux qui remontent certes, directement ou indirectement, aux mêmes sources, mais abordent leur objet dans un esprit tout autre. A la lumière de cet exemple, nous tenterons donc d'établir quelle est la part respective de l'initiative personnelle et des données documentaires dans les ouvrages des historiens locaux.
Au cours des six années vouées à l'élaboration de ce livre, nous avons rencontré auprès de notre entourage et de nos collègues une compréhension et une aide précieuses, que nous nous plaisons à reconnaître ici. Nos remerciements vont d'abord à nos maîtres, /XIV/ particulièrement à MM. les professeurs Henri Meylan, Louis Junod et Louis Binz, qui ont bien voulu accepter de diriger ce travail. Dans les bibliothèques et les archives, nous avons trouvé partout une extrême complaisance. Ne pouvant remercier nommément tous ceux qui se sont ingéniés à nous procurer la documentation que nous recherchions, nous ne mentionnerons ici que trois confrères : Mlle Laurette Wettstein, archiviste cantonal à Lausanne, M. Peter Rück, secrétaire général de l’Institut d’histoire médiévale de Fribourg, M. Hans Haeberli, bibliothécaire de la Bourgeoisie de Berne, qui nous ont fait bénéficier de leur expérience et nous ont signalé plusieurs textes intéressants pour notre propos.
Enfin on n’élabore pas un ouvrage de ce poids sans mettre à contribution son entourage. La sympathie et l’aide active de mes parents et de quelques amis m’ont grandement soutenue et stimulée : je remercie particulièrement ma mère, qui a dactylographié tout mon travail avec ardeur et intelligence; ma belle-sœur, Mme Isabelle Santschi, MM. les professeurs Henri Meylan et Charles Roth, M. Gustave Vaucher, archiviste d’Etat honoraire de Genève, qui ont relu des centaines de pages de manuscrit et d’épreuves; M. Jean Medioni et Me Colin Martin, qui se sont volontairement chargés de résoudre les problèmes financiers; enfin M. Walter Zurbuchen, archiviste d’Etat, et mes collègues des Archives d’Etat de Genève, qui m’ont constamment témoigné intérêt et compréhension. Plus que le stimulant des recherches et de la découverte, la confiance et l’amitié agissantes qu’ils m’ont ainsi témoignées ont été pour moi le meilleur des encouragements. Je leur en suis profondément reconnaissante.