ROGER CH. LOGOZ
CLEMENT VII
(ROBERT DE GENÈVE)
SA CHANCELLERIE ET LE CLERGÉ ROMAND AU DÉBUT DU GRAND SCHISME (1378-1394)

Pl. I. Tête de Clément VII, débris du gisant de son tombeau (env. 1401).
Avignon, Musée Calvet
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Première partie
CLÉMENT VII ET LE DÉBUT DU GRAND SCHISME D’OCCIDENT
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La jeunesse de Robert de Genève et sa carrière jusqu’en 1378.
Clément VII était le cinquième fils du comte de Genève 1 Amédée III 2 et de Mahaut de Boulogne 3; il porta le prénom de son grand-père maternel, Robert VII, comte d’Auvergne 4. Des /4/ liens étroits le rattachaient à plusieurs familles princières. Par sa grand-mère paternelle, il descendait du roi de France Louis VII 5. De plus, la belle-mère du roi Charles V, la reine Jeanne de Boulogne 6, était sa cousine germaine. Cette parenté expliquera la présence de trois petites fleurs de lis sur les bulles de plomb du pape 7.

Arbre généalogique de Clément VII
Voici la parenté de Robert de Genève et de Charles V
Notons aussi la parenté du pape Clément VII et de l’empereur Charles IV
On mentionne par erreur une tante Yolande qui aurait épousé Béraud, comte de Clermont en Auvergne 8. Sa tante Marguerite épousa vers 1315 le comte de Valentinois et /5/ /6/ Diois 9. De ses cinq sœurs, Marie 10 épousa en 1361 Jean de Chalon-Arlay, puis en 1368 Humbert de Thoire et Villars 11; Blanche de Genève 12 se maria vers 1363 avec Hugues de Chalon-Arlay; Jeanne de Genève épousa vers 1358 Raymond IV des Baux, prince d’Orange 13; sa quatrième sœur Yolande devint vicomtesse de Narbonne le 7 janvier 1359 14; la cadette enfin, Catherine de Genève, épousera le 22 septembre 1380 Amédée de Savoie, prince d’Achaïe 15. /7/
Robert de Genève pouvait aussi faire état d’une brillante parenté dans le clergé. Son grand-oncle, Amédée de Genève 16, fut évêque de Toul. En remontant la lignée, nous trouvons entre autres un évêque de Valence et Die 17, un archevêque de Bordeaux 18, des évêques de Genève 19, Viviers 20, Die 21, Langres 22, Maurienne 23. Enfin, le futur pape était le neveu du cardinal Gui de Boulogne. Et sa cousine germaine, Marie de Boulogne, fille de Jean, avait épousé le plus célèbre des seigneurs bandits de Provence, Raymond Roger de Turenne, sire des Baux, qui d’ailleurs fut presque constamment en guerre avec Clément VII devenu pape, et lui occasionna de lourdes dépenses et mille avanies; mais la famille Roger avait donné deux papes avignonnais, Clément VI et Grégoire XI, qui n’était autre que l’oncle de Raymond.
On voit donc par là que Robert de Genève pouvait se flatter d’alliances et d’ascendances illustres: autant de garanties que le futur pape se montrerait favorable à la noblesse et au haut clergé et, par nature, peu enclin à des réformes spectaculaires, peu disposé à ramener l’Eglise à la modestie de ses débuts, au grand dam du luxe déployé par les dignitaires ecclésiastiques. Mais ce luxe s’accordait si bien avec l’époque que l’on appela le Siècle des Valois et avec la somptuosité de l’Italie du Trecento. /8/
D’ailleurs jusqu’en 1378, Robert de Genève avait vécu dans le faste.
Il naquit au château d’Annecy en 1342. Son enfance s’écoula dans cette petite cour princière qui vivra de 1342 à 1349 une période de tranquillité rare pour l’époque 24. Comme il avait quatre frères plus âgés: Aimon 25, né vers 1335, Amédée 26, Jean 27 et Pierre 28, il paraissait improbable qu’il héritât un jour du comté. On le destina donc aux ordres, où il pouvait compter sur l’appui de son oncle, Gui, et sur les avantages de son rang. Il quitta de bonne heure la Cour d’Annecy pour entrer dans la carrière, si l’on peut employer ce terme pour un enfant de sept ans. Notons qu’il n’était pas rare à l’époque de voir des « clergeons » ou enfants clercs, souvent munis de bénéfices 29. En tout /9/ cas en 1350, le petit Robert faisait déjà partie de la famille cardinalice de son oncle Gui de Boulogne 30, quand Jean de Murol d’Estaing y entra, qui devait devenir son meilleur ami 31. /10/ Jean de Murol 32 appartenait à la famille auvergnate des comtes d’Estaing. Il sera le 27 janvier 1378 évêque de Genève, puis de Saint-Paul-Trois-Châteaux (12 juillet 1385) 33 en même temps que cardinal du titre de Saint-Vital. Il se dépensera sans compter pour Clément VII, qui l’enverra plusieurs fois comme nonce en France ou en Italie 34. Il expliquera un jour l’amitié profonde qu’il porta à notre pontife. Excusant sa gêne, contrastant avec l’opulence habituelle des cardinaux, il écrira: « Afin que personne ne s’étonne que mon testament puisse être tel qu’il est ici écrit, attendu que j’eus la bonne, opulente et fidèle église de Genève dès le temps de dom Grégoire et que je fus convenablement pourvu de bénéfices par dom Clément, et certes cela est vrai, mais il est aussi vrai que je fus nourri dès l’enfance avec Clément, pendant quarante-cinq ans jusqu’au jour de sa mort, et que je l’ai aimé en ma vie plus que moi-même, au point que je ne pouvais ni ne voulais lui faire défaut, fût-ce au prix de mon propre sang ; et lui de même ne m’aurait point abandonné, comme j’en suis sûr. Mais il est notoire dans quelle pauvreté, détresse et gêne se trouva ce même Clément dès son élévation au pontificat jusqu’à son dernier jour, du fait du schisme. Car vraiment le jour de son élévation, en bien-fonds et de tous ses biens et joyaux, il n’avait pas de quoi faire un capuce fourré d’hermine. Il n’est donc pas si étonnant que je me sois dépouillé pour lui des biens que j’avais /11/ ou que je pouvais avoir » 35. Jean de Murol survivra cinq ans à son ami d’enfance et mourra le 10 février 1399 36.
Robert de Genève choisit modestement de devenir franciscain et il rappellera plus tard son appartenance aux Frères Mineurs 37. Nous retrouverons ensuite les deux amis chanoines de Paris 38. Comme Clément VII écrivit un jour qu’il avait effectivement résidé à Paris, on peut penser qu’ils y fréquentèrent l’Université, la plus célèbre du temps. Puis les bénéfices s’accumulèrent, grâce à l’oncle cardinal. Robert de Genève fut successivement chancelier de l’Eglise d’Amiens, clerc, puis notaire apostolique 39, familier du pape Innocent VI, qui régna de 1352 à 1362. Le testament de son père lui assura en 1360 les châteaux de Beauregard et de Gaillard. M. Duparc pense qu’il échangea cette dernière terre /12/ contre Cruseilles. Il faut y joindre encore le château de Mornex 40. Le 3 novembre 1361, à 19 ans et avec dispense d’âge, il devint évêque de Thérouanne 41, aujourd’hui simple village du Pas-de-Calais. Son père Amédée III mourut en janvier 1367 et son frère aîné Aimon lui succéda. Je pense que Robert entra à cette date en possession de ses deux terres genevoises. Mais le 30 ou 31 août suivant, Aimon, qui revenait d’une croisade en Orient avec Amédée VI de Savoie, mourait au château de Pavie, hôte de Galéas Visconti. Amédée IV lui succédait, obtenant de brillants succès diplomatiques: immédiateté impériale, droit de battre monnaie, titre de comte palatin. Robert de son côté échangea son petit évêché contre celui de Cambrai, plus important, le 11 octobre 1368. Il le gardera jusqu’au 6 juin 1371 42. Mais déjà un nouveau deuil compromettait l’ascension du comte de Genève. Amédée IV, venu à Paris signer un accord avec le roi de France Charles V, y mourait peu après le 4 décembre 1369, sans laisser d’enfant. Jean de Genève ne lui succédait que pour quelques mois. Le 21 septembre 1370, malade, il faisait son testament où, craignant pour l’avenir du comté, il instituait Pierre héritier universel, en lui substituant Robert, son dernier frère et enfin leur mère Mahaut 43, puis ses oncles et cousins de Boulogne et Auvergne. A la fin de 1370, Pierre devenait comte de Genève.
Il ne semble pas que Robert entre-temps ait laissé un grand souvenir dans ses deux évêchés des Flandres. Probablement il n’y résida guère, mais vécut plutôt à la Cour d’Avignon dans l’entourage du pape et du cardinal-évêque, son oncle. En tout cas, il faut bien constater que tant l’évêché de Thérouanne, que celui de Cambrai, lui préférèrent parfois Urbain VI ou acceptèrent plus tard souvent difficilement son autorité. /13/
Le 30 mai 1371, il reçut en Avignon la pourpre et le titre de cardinal-prêtre de la basilique des Douze-Apôtres, faisant ainsi partie de la première promotion de Grégoire XI, avec Pierre Gomez de Barroso Albornoz, archevêque de Séville, Jean de Cros, évêque de Limoges et neveu du pape, Bertrand de Cosnac, évêque de Saint-Bertrand-de-Comminges, Bertrand Lagier, de Figeac, évêque de Glandèves, Guillaume de Chanac, évêque de Mende, Jean Lefèvre, évêque de Tulle, Jean de la Tour, abbé de Florac, Jacopo Orsini, romain, notaire apostolique, Pierre Flandrin, de Viviers, et Guillaume Noëllet, tous deux référendaires, tout comme Pierre de Vergne, de Tulle, archidiacre de Rouen et auditeur des causes; donc en tout une promotion de douze cardinaux, dont sept étaient des Limousins, compatriotes du pape 44.
Comme cardinal, il obtint de nombreux bénéfices. A l’époque, le cardinalat impliquait un grand train de vie, mais aussi des ressources énormes, franchement démesurées et même scandaleuses. Une pluie de bénéfices et de florins s’abattait sur les membres du Sacré-Collège, ce que dénonçaient âprement certains fidèles tels Pétrarque ou Catherine de Sienne. Tant que les registres de Grégoire XI ne seront pas entièrement publiés, il sera difficile de préciser quels furent les biens qui échurent au cardinal de Genève, Gebennensis cardinalis, comme on l’appela. J’ai du moins pu retrouver quelques traces de ces bénéfices. Il eut le prieuré d’Etoy 45 et, quoique franciscain, celui de Payerne de l’ordre de Cluny 46. Il eut aussi le prieuré de Douvaine 47 en Haute-Savoie. Il eut certainement de nombreux autres bénéfices situés hors des limites de nos diocèses.
En décembre 1371, nous retrouvons le jeune cardinal à Annecy, où les 3 et 5 il règle avec son frère Pierre et leur mère Mahaut des questions successorales. Il avait échangé la terre de Pouilly au Pays de Gex et ses biens du Pays de Vaud contre le vidomnat des Bornes 48. /14/
Comme les autres membres du Sacré-Collège, il se voit sans doute chargé de diverses missions administratives ou judiciaires. C’est ainsi qu’il règle en 1374 un cas de justice concernant des clercs valaisans. Le 30 avril 1374, c’est aussi dans son hôtel à Villeneuve-lès-Avignon, que le trésorier du comte de Savoie, Pierre Gerbais, traite de la ligue conclue contre Bernabò Visconti 49.
Il dut favoriser au printemps de cette même année 1374 le mariage de son frère Pierre avec Marguerite de Joinville. Pierre acquérait ainsi comme dot les terres de sa femme: comté de Vaudémont, seigneuries de Joinville et de Houdan. Le 3 mai, Grégoire XI leur accordait une dispense de mariage pour une parenté au quatrième degré. Il assista probablement aux fêtes qui célébrèrent ce mariage, puisque nous savons qu’il séjourna en été 1374 dans le comté de Genève. Il a d’ailleurs reçu le 16 mai tous pouvoirs pour négocier et établir la paix entre le comte Amédée VI de Savoie et Frédéric, marquis de Saluces 50.
Nous en arrivons à la période la plus sombre de la vie de Clément VII, celle qui lui fut le plus âprement reprochée, sa légation en Romagne et en Lombardie. Les terres de l’Eglise en perpétuelle révolte étaient un souci constant pour les papes. Les Romagnes, pas plus que le Patrimoine de Saint-Pierre, n’étaient sûres. Il ne faut pas oublier que c’est l’insécurité de l’Italie centrale qui chassa au XIVe siècle les papes vers le Comtat Venaissin, le moins agité de leurs Etats, et Grégoire XI engloutit des sommes exorbitantes dans ces guerres continuelles. Dès lors, le cardinal-légat ne pouvait être ce bon berger, administrateur débonnaire et paternel, qu’aurait dû être un prince de l’Eglise. /15/ Là où il fallait un général pour défendre les terres de Saint-Pierre, un saint homme eût tout perdu. Peut-on faire grief à ces cardinaux de s’être montrés princes plus qu’hommes d’Eglise et d’avoir endossé le haubert sous le rochet ? Je ne le crois pas et même je pense qu’ils étaient choisis pour ces postes périlleux en fonction de leur énergie, de leur courage, de leurs talents diplomatiques, voire de leur sens militaire, bien plus que pour leurs qualités sacerdotales et leur piété.
Ainsi, jeune, il n’avait que 34 ans, mais jugé à la hauteur sans doute, Robert de Genève quitta Avignon le 27 mai 1376 pour devenir un de ces proconsuls que le pape envoyait gouverner ses terres d’Italie 51, où précisément les affaires du Saint-Siège prenaient une tournure fâcheuse, et où les Etats de l’Eglise n’avaient guère connu de crise pareille depuis le XIIIe siècle. Florence avait soulevé non seulement la Toscane, mais aussi Bologne, la Romagne et la plus grande partie des terres pontificales; seules quelques places tenaient encore, qu’il fallait se hâter de secourir 52. Grégoire XI vit dans ces événements l’occasion de faire d’une pierre deux coups en enrôlant les routiers bretons qui désolaient la vallée du Rhône et qui iraient ainsi bientôt ravager l’Italie centrale en son nom et restaurer son domaine temporel chancelant.
Robert de Genève emmenait avec lui son ami Jean de Murol 53. Détail piquant: il avait projeté de prendre également son futur rival Bartolomeo Prignano, l’archevêque de Bari, qu’il avait connu, familier de son oncle Gui de Boulogne, et il n’y renonça que parce que Prignano s’occupait avec compétence de la Chancellerie 54. /16/
L’armée de secours était plus difficile à réunir que cet état-major. Non que les vocations militaires aient manqué dans cette malheureuse terre de France ravagée par ces bandes de soudards féroces que l’on désigne dans l’histoire par les noms expressifs d’écorcheurs, d’armagnacs, de routiers, de gascons, de bretons ou de grandes compagnies et que périodiquement les souverains et les papes essayaient d’écarter de France et de la vallée du Rhône, où les retenaient la richesse du terroir, les approches du Saint-Siège et les opérations de la guerre de Cent Ans. Ce conflit indéfini leur offrait ce que l’on pourrait appeler un emploi intermittent et officialisait au prix fort pour quelques mois leur banditisme et leur vie de rapines. Mais les difficultés provenaient surtout de leurs exigences financières et non pas d’une pénurie d’effectifs.
Ils abondaient donc et, précisément, dans la basse vallée du Rhône sévissaient des bandes plus ou moins bretonnes, conduites par Olivier du Guesclin et Sylvestre Budes, qui n’étaient autres qu’un frère et un cousin de Bertrand du Guesclin, le célèbre connétable de France, et par Jean de Malestroit. Attirées quelques mois au Nord par Enguerrand VII de Coucy 55, qui les prit à son service en juin 1375 pour l’expédition qu’il mena en Suisse occidentale dans l’hiver 1375-1376, plus connue sous le nom de guerre des Gougler, elles étaient revenues au soleil provençal dès février 1376, après leur triple défaite 56 et avaient reparu dans le Comtat Venaissin au début de mars 1376 déjà. La Cour pontificale aussitôt dut entrer en pourparlers avec eux, menacée sur ses voies d’accès par leurs détestables pratiques. Tergiversant cependant comme toujours et serré financièrement, Grégoire XI retardait le moment de prendre une décision et les discussions avec les chefs bretons traînèrent deux mois. Certain /17/ enfin que la situation en Italie était désespérée, le pape les prit à sa solde pour deux mois au prix de 31 000 florins 57.
Le 18 mai, Robert de Genève les passe en revue à Carpentras et, le 24, ils ont quitté le Comtat Venaissin sous le commandement de Jean de Malestroit, leur capitaine général 58; il semble que Sylvestre Budes ait commandé en second 59. L’armée qui réunissait en juillet 1844 lances, en octobre 1400 lances, si l’on en croit les comptes de la Chambre apostolique, pouvait, à raison de 6 hommes par lance, grouper un peu plus de 11 000 hommes, une immense armée pour l’époque 60. Par le Dauphiné et probablement le Pas-de-Suse, l’armée pontificale atteignit le Piémont, bousculant les garnisons rencontrées, précédée d’une réputation de bravoure et de féroce cruauté bien méritée, qui semble avoir /18/ provoqué chez les Florentins et leurs alliés un chassé-croisé de lettres, de demandes de secours et d’exhortations au courage, et chez les chroniqueurs italiens un certain mélange d’horreur étalée et d’admiration voilée. Le cardinal et ses « pestilentiels barbares » traversèrent la Lombardie par Asti, Alexandrie et Pavie, où Galéas Visconti négocia et les reçut bien.
Robert de Genève avait, semble-t-il, pour mission de signer la paix avec le duc de Milan aux meilleures conditions possibles, fût-ce en sacrifiant quelques terres occupées durant le conflit, au grand dam des partisans du pape dans ces régions; ce qu’il fit 61. Puis l’armée du pape pénétra dans le Bolonais à Panzano. Sans entrer dans les détails de cette campagne, relevons que si le cardinal put soutenir efficacement les pontificaux et reprendre bien des places, négocier habilement avec les princes comme le marquis d’Este 62 ou des condottieri comme Hawkwood, qui le rejoint début août avec 500 lances 63, il échoua dans sa tentative de reprendre Bologne par la ruse et y perdit un temps précieux qui aurait peut-être été mieux employé à secourir Gomez Albornoz, assiégé dans Ascoli et qui finit par capituler. Il ne put donc réduire complètement la révolte et le chroniqueur pontifical invoque la dureté des cœurs italiens, la malice humaine et l’astuce des Florentins, puis énumère, à côté de l’« inconstance naturelle » des Italiens, des causes plus sérieuses à nos yeux, la lutte contre une domination étrangère, ce patriotisme local si fort dans l’Italie médiévale et le poids des taxes et des impôts 64. On inscrivait alors déjà sur les bannières ce mot de LIBERTAS 65, qui est resté dans les armoiries de Bologne. Cette révolte prenant une couleur nationaliste 66, le péril provoqua-t-il le voyage de Grégoire XI en Italie ? Baluze et Pastor l’avancent et c’est possible 67. /19/
Quoi qu’il en soit, le pape partit d’Avignon le 13 septembre, quitta Marseille le 2 octobre et prit pied le 2 ou le 6 décembre 1376 à Tarquinia (jadis Corneto), où il s’assura de la fidélité des habitants de Rome. Toutefois, Grégoire XI ne tarda guère à regretter son voyage qui n’améliorait pas ses affaires italiennes. C’est dans cette situation qu’il faut maintenant présenter le sac de Césène 68.
Hivernant autour de cette ville, les bandes bretonnes renouvelaient dans la campagne romagnole les exploits que nos campagnes de Suisse occidentale avaient subis l’hiver précédent. Le pays se remettait à peine d’une affreuse famine. De retour d’expédition, il semble que des soudards se soient rendus coupables de viol ou de pillage. Une rixe éclata, quatre bouchers succombèrent et cette bagarre déclencha l’émeute. Le peuple de Césène massacra impitoyablement de nombreux Bretons, peut-être même 400 69, les 1er et 2 février. Robert de Genève et Sylvestre Budes échappèrent au trépas, mais non point aux menaces. De plus, il fallait coûte que coûte enrayer la révolte qui pouvait chasser de Romagne le parti pontifical et détruire d’un coup tout le succès de la campagne. En outre, pour une fois, les soldats eurent peur, probablement très peur. Sylvestre Budes conseilla au cardinal d’appeler à l’aide Hawkwood et ses bandes. Le condottiere vint, après avoir mis en sûreté les partisans de l’Eglise hors de Faenza, qu’il quittait ainsi dans un moment crucial, et entra le 3 février dans Césène, où les troupes de l’Eglise avaient été enfermées dans la citadelle, après deux /20/ jours de combats meurtriers. Elles étaient étroitement bloquées et manquaient déjà de vivres. Pris entre les deux armées, les habitants furent massacrés. Robert de Genève excita-t-il les troupes ? Etait-ce nécessaire ? On connaît bien d’autres cas à toutes les époques, où les soldats vengèrent ignoblement le massacre de leurs camarades et où la frayeur ressentie les rendit d’autant plus impitoyables qu’ils avaient craint davantage pour leur vie. Les chroniqueurs italiens rendent le cardinal responsable de l’événement, suivis en cela par plusieurs historiens modernes. Mais ne pourrait-on pas s’étonner qu’on accuse surtout Robert de Genève, dont par ailleurs l’ascendant sur les écorcheurs reste assez faible, alors que les vrais coupables, ceux qui commandèrent cette sinistre tuerie sont Sylvestre Budes, mais aussi Hawkwood (Giovanni Acuto) et Albéric de Barbiano qui, pour avoir passé et repassé d’un parti à l’autre, laisseront un souvenir moins noir dans les chroniques italiennes. Elles n’insisteront plus sur cet épisode nullement exceptionnel, hélas ! dans la carrière de ces condottieri, alors qu’elles en flétriront d’autant mieux le cardinal en qui elles voient un futur antipape. Quoi qu’il en soit, le massacre fut horrible. Près du quart de la ville succomba, si nous retenons, des chiffres cités, plutôt la proportion que le nombre, qui paraît fort exagéré pour l’époque 70. Les Florentins tentèrent d’exploiter cette exécution contre Grégoire XI, mais en réalité le massacre poussa Bologne à se soumettre, en mars déjà, et accentua plutôt la désagrégation de la ligue italienne. Ni la barbarie du fait d’armes, ni aucune vertueuse indignation n’empêchèrent Bernabò Visconti de prendre à la solde de la ligue florentine le véritable boucher de Césène, Hawkwood, moins de /21/ trois mois plus tard, tandis que Robert de Genève devait engager sa mitre, huit anneaux et son argenterie pour trouver l’argent indispensable, s’il voulait empêcher les Bretons de rejoindre, eux aussi, le camp de leurs victimes. Le cardinal resta avec une partie d’entre eux en Romagne, tandis que le reste passait guerroyer en Ombrie.
A la longue cependant, l’énergie du pape et de ses légats finissait par amener la ruine progressive du commerce florentin et les marchands se lassaient sur les bords de l’Arno d’une situation précaire qui s’éternisait.
Ayant rempli sa mission, la Romagne et la Marche d’Ancône pacifiées, Bologne recouvrée, Robert de Genève reçut l’ordre de gagner l’Ombrie et quitta Césène le 13 août. Il semble bien que des conflits de compétence aient alors surgi entre notre légat et le cardinal de Bourges. Faut-il suivre L. Mirot, quand il nous dit que le pape rappela auprès de lui Robert de Genève le 13 septembre 1377 71 ? Quoi qu’il en soit, le parti pontifical triomphait, l’Italie désirait la paix, les Florentins, isolés, commençaient à perdre leur intransigeance ou leurs illusions. Le 12 mars 1378, s’ouvrait à Sarzana un congrès pour le rétablissement de la paix, où Grégoire XI avait dépêché le cardinal Jean de la Grange. Mais la mort du pape, le 27 mars, remit tout en question, car si Urbain VI parvint à signer la paix avec Florence, le 28 juillet suivant, le schisme qui suivit n’amena pas la paix si désirée dans la péninsule.
Rappelé par Grégoire ou disponible de par la fin de la guerre, peut-être songeant à ses propres affaires, Robert de Genève gagna Rome, où la Curie résidait alors et où l’état de Grégoire XI empirait. Il y arriva le 12 ou le 13 mars, car le 13, il touche sa portion des services communs 72.
Il habita à Rome une maison au Transtévère 73.
La vacance du Saint-Siège
Le 27 mars 1378, le décès de Grégoire XI s’apprêtant à regagner Avignon 74 ouvrait une crise très grave qui allait marquer pour l’Eglise le passage du Moyen Age à la Renaissance dans ce climat de tension, que provoquait la formation des Etats modernes. La plus inébranlable en apparence des institutions médiévales subissait à son tour une crise grave qui allait bouleverser les consciences: l’Eglise de Grégoire VII s’effaçait sans retour dans une confusion inouïe, comme le Saint-Empire d’Othon le Grand l’avait fait au XIIIe siècle, et la chrétienté prenait brusquement conscience de la fragilité des deux institutions qui avaient marqué jusqu’alors le centre de son univers politique.
Il ne s’agit pas pour nous de refaire l’histoire du Grand Schisme d’Occident, trop d’historiens de valeur l’ont fait, et avec quel souci d’érudition, si nous songeons à l’œuvre de Noël Valois. De plus, débordant largement la période de Clément VII, un tel travail sort trop nettement du cadre d’une introduction à la correspondance de ce pape. Enfin, si cette période devait susciter une nouvelle somme, il serait à souhaiter qu’une étude complète des pièces d’archives fournît au préalable une information plus étendue que celle dont nous jouissons.
Toutefois, il n’est peut-être pas inutile de présenter ces événements sous un angle de vue un peu différent, car si les faits /24/ demeurent, leur interprétation restera le tableau perpétuellement changeant, où chaque siècle apportera les retouches et les suggestions de sa propre expérience 75.
Un Valois, un Pastor, un Hefele et plus encore un Salembier, ne peuvent se détacher suffisamment de l’image de la papauté que le Saint-Siège de la fin du dix-neuvième siècle leur offrait, et ce sentiment nous parut accentué par la reconnaissance de ces érudits à l’égard d’un Léon XIII qui avait ouvert aux chercheurs cette mine extraordinaire qu’est l’Archivio Segreto Vaticano.
Une citation de Salembier nous donnera la preuve de ce que nous avançons: « Ce qui nous a frappé surtout dans l’étude que nous avons faite de cette époque troublée, c’est l’ignorance ou la méconnaissance du pouvoir pontifical, de ses bases, de sa force, de ses privilèges; c’est l’oubli pratique de la constitution même de la souveraineté spirituelle » 76. Ce qui nous inquiéterait plutôt, c’est notre difficulté à cerner la réalité du pouvoir pontifical au XIVe siècle, tandis qu’un Salembier nous paraît se référer très fortement à la monarchie absolue théocratique, dont la conception trouve son aboutissement dans le premier concile du Vatican (1870). D’où son effroi de rencontrer tant d’erreurs dans les débats théologiques de l’époque, « principalement sur le pouvoir de l’Eglise. Il n’est guère d’erreur, condamnée depuis, que l’on ne puisse retrouver dans les questions singulières que pose cette théologie de décadence... » 77.
Moins naïvement exprimée, une telle conception préside aux travaux d’un Pastor et de bien d’autres historiens de ces faits /25/ et nous n’avons pas trouvé dans Valois le détachement que nous espérions vis-à-vis de l’institution pontificale. Le Grand Schisme a alimenté une partie des controverses majeures de cette époque de transition de la fin du XIXe siècle, comme en témoigne l’abondance relative des travaux consacrés à cette question. Le bouillonnement d’idées de la fin du Moyen Age, loin d’être un venin subtil 78, est le creuset où se formera la conscience de la Renaissance, c’est-à-dire une part importante de la nôtre, et l’on y voit se mêler les révoltes démocratiques, les patientes constructions monarchiques, les inquiétudes mystiques, voire la folie des rois. L’incertitude règne, mais elle est riche de tant de virtualités.
Il nous a paru utile de relever de quelles tendances l’historiographie des papes a été marquée au temps du Syllabus et du « Kulturkampf » et même longtemps plus tard. Enfin, des origines à nos jours, la papauté n’a cessé de se transformer profondément.
A l’heure où Grégoire XI pressent sa fin prochaine et, dit-on, les troubles qui vont agiter l’Eglise, quelle est cette institution pontificale ? Au haut Moyen-Age, la papauté fut parfois monopolisée par la famille Colonna (la même qui domine au XIVe siècle le parti gibelin, celui qui se soulèvera encore en 1404 contre le pouvoir pontifical), elle fut parfois toute-puissante, sous un Grégoire VII ou un Innocent III. Mais les grands papes furent plutôt rares. Au XIIIe siècle, les papes sont mêlés de très près à toutes les luttes qui agitent l’Italie, princes d’une nature un peu particulière, mais dans une terre qui offre une des plus extraordinaire variété de potentats qui se puisse contempler. Et dans la personne du pape, la majesté de « pontifex maximus » n’évite pas toujours au seigneur de Rome et du Patrimoine de Saint-Pierre les avanies et les vilenies d’usage, que le peuple italien réserve à ses sires. Les courants démocratiques au XIVe siècle sont tout aussi vivaces qu’au siècle précédent, les révoltes tout aussi fréquentes et contre le pape on brandit sans complexes l’oriflamme libertaire. C’est même un des princes les moins obéis de la péninsule. /26/
Loin d’être funeste, le séjour d’Avignon a éloigné la papauté des luttes de factions romaines, des conflits de l’époque féodale et de la longue guerre entre guelfes et gibelins, si profonde qu’elle survécut à la fin des Hohenstaufen. Sur les bords du Rhône, en fin de compte, relativement stable, située à un carrefour d’influences vivifiant, la monarchie pontificale s’est organisée et définie dans un calme relatif, à l’heure où les autres monarchies s’affermissaient, grandes monarchies comme la couronne de France 79, princes de second rang comme le comte de Savoie 80 ou le duc d’Autriche. Pour le Saint-Siège, avec les Clémentines, s’achève la compilation du Corpus du droit canon, que viennent encore compléter les Extravagantes au cours du siècle. L’administration du Saint-Siège devient une bureaucratie solide et possédant son langage, le « stylus cancellarie », dont nous parlerons plus loin, ses habitudes, voire ses tics 81. A la fin du XIVe /27/ siècle, l’« appareil » de la Curie fonctionne bien. Accusé de rapacité, il l’est surtout parce qu’il arrive à percevoir avec régularité et une relative efficacité les multiples taxes que les papes ont créées naguère dans leur dénuement 82.
Les papes partageront avec les cardinaux la responsabilité du Grand Schisme et de son évolution. Avant d’esquisser le drame de 1378, ne convient-il pas de jeter un regard sur les cardinaux du XIVe siècle ?
De même que la Bulle d’Or faisait de l’élection impériale une certaine imitation du conclave, et des électeurs impériaux des façons de cardinaux, de même les cardinaux seront tentés de comparer leur rôle à celui des princes électeurs. Plusieurs d’entre eux auront joui, comme prélats, d’un pouvoir temporel parfois étendu, que la commende leur permet éventuellement de conserver. Avec le temps, leur rôle dans la gestion de l’Eglise n’a fait que croître. Un Bertrand du Pouget, un Gilles Albornoz sont bien plus que des exécutants dociles. Avec le camerlingue et le trésorier, plusieurs d’entre eux dominent les rouages de l’administration du Saint-Siège et conservent leur fonction d’un pape à l’autre; cette permanence accroît leur importance. Conseillers des princes parfois, ils comparent leur rôle à celui des grands officiers de la couronne et à celui des grands feudataires. Auprès du pape, ne sont-ils pas l’un et l’autre dans l’optique médiévale ? Et la privation, dont ils peuvent être la victime, s’apparente /28/ assez bien à la commise féodale. Et le trône de Saint-Pierre n’est-il pas, en général, promis à l’un d’entre eux, sans qu’on puisse dire lequel ? A leurs yeux, un pape ne doit point gouverner ses Etats et son troupeau sans les consulter. A tout prendre, le pouvoir pontifical, s’il n’est pas une monarchie constitutionnelle au sens strict du terme, en a par un ensemble de règles non écrites un des caractères majeurs: le partage du pouvoir avec le Sacré-Collège. Les subscriptions cardinalices sur les lettres solennelles témoignent de cette participation à la décision, comme aussi bien des passages où le pape dit ouvertement avoir pris sa décision en accord avec les cardinaux.
Je ne puis mieux résumer la situation du pape et de ses cardinaux qu’en citant saint Vincent Ferrier qui dit de l’Eglise: « Romana ecclesia, id est collegium apostolicum, scilicet papa et cardinales » 83.
Qu’un pape prétende gouverner seul et cette prétention lui sera vertement reprochée, passera pour tyrannie pure et simple, si ce n’est pas démence 84. Contre un Grégoire XII, qui veut lui aussi régner seul, cardinaux et curiaux vont se liguer 85. Parfois aussi une certaine complicité unit le pape et ses cardinaux dans les méandres de la politique et le jeu des intérêts personnels 86. /29/
Ainsi donc en cette fin du XIVe siècle, nous sommes loin de trouver chez les cardinaux la soumission respectueuse ou l’acceptation inconditionnelle des volontés pontificales et chez les clercs de la Cour de Rome l’obéissance inconditionnelle « perinde ac cadaver », qui fera du Saint-Siège cette monarchie absolue, indiscutée jusqu’à ces toutes dernières années.
Un certain concours de circonstances va amener ces hommes et ces institutions à se heurter d’une manière dramatique dans l’été 1378. Retournons cependant à Rome à cette époque.
Les Romains du XIVe siècle semblent s’être taillé une réputation de violence et de versatilité, sur laquelle la concordance des témoignages est éloquente. Un franciscain urbaniste, l’évêque de Cordoue, note que les Romains, selon la règle italienne, se mettent toujours du parti du plus fort: vive qui triomphe ! Pour saint Vincent Ferrier, les Romains ont un penchant naturel au mal. Le conseil du roi de Castille conclut l’enquête de Médina dei Campo en 1381 en admettant comme fondée l’accusation de violence, justifiée entre autres par le caractère des Romains 87. /30/ Français ou Allemands ne tiennent pas un autre langage. C’était méconnaître la richesse et l’ardeur de la vie municipale dans l’Italie médiévale, comme aussi le fait qu’une partie importante du peuple romain, à l’instar des autres cités italiennes, cherchait à se libérer de la tutelle seigneuriale, tantôt pour se donner un régime démocratique 88, tantôt pour être dominé par l’oligarchie des grandes familles de l’aristocratie militaire romaine. Dans l’un comme dans l’autre cas, il était fâcheux que le seigneur féodal fût un pontife universel, capable de s’assurer des secours nombreux proches ou lointains. Notons en outre qu’à Rome la situation se compliquait beaucoup, car à la lutte du peuple contre son seigneur, avivée par les souvenirs antiques, se superposait le conflit entre guelfes et gibelins, et en outre les rivalités des grandes familles romaines venaient bouleverser le jeu. Rome voulait sa liberté municipale, encouragée par le souvenir de la Rome de Caton, mais n’avait pas comme les autres grandes /31/ villes d’Italie une forte bourgeoisie, enrichie par le commerce, la banque ou l’artisanat, pour faire triompher ce projet. L’aristocratie romaine, forte de ses grands domaines, avait beau jeu de jeter dans la ville des hordes de paysans à la dévotion d’un de ces princes, tout en sachant quel abri sûr et quelle impunité les castelli familiaux du Latium offriraient en cas d’échec. Cette situation déterminait à la fois toute une politique locale bouillonnante et toute une stratégie particulière qui firent le désespoir de maint pape. A la fin du XIVe siècle, les Orsini, plus ou moins chefs des guelfes, alternaient dans les faveurs de la Fortune avec les Colonna, qui dominaient la faction gibeline. Mais les étrangers, qui comprenaient souvent fort mal l’imbroglio romain, étaient tentés de porter sur le peuple de Rome un jugement assez péjoratif.
Il nous intéressera toutefois de savoir que si le peuple romain avait fêté la venue de Grégoire XI et lui avait offert la seigneurie de la ville, il ne l’avait point fait sans des conditions qui nous paraissent fort restrictives. Grégoire XI avait signé un compromis avec la vieille république romaine, il avait dû maintenir les institutions, notamment les deux « banderesi » (abolis par Urbain V et restaurés malgré les censures ecclésiastiques, sous le nom d’executores justitiae), les « caporioni » et les quatre conseillers ou chefs de la guilde des arbalétriers, c’est-à-dire les chefs de la milice du peuple. Non seulement la république s’était maintenue face au pape, mais encore elle avait déjoué un complot de la noblesse, dirigée par le puissant comte de Fondi et Anagni, Onorato Caetani, et le prince Luca Savelli, le même qui était venu négocier en Avignon la venue de Grégoire XI, dans l’espoir évident d’utiliser le retour de la Curie pour renverser le régime populaire 89.
Une Cour de Rome qui aspire à retrouver la paix provençale et les avantages d’Avignon, un peuple romain inquiet, désireux de s’appuyer sur la papauté pour résister à la noblesse, mais rendu méfiant par la collusion de cette même noblesse et de la Curie et dont les passions xénophobes ont été excitées, tant par des écrivains célèbres comme Pétrarque ou de saintes femmes /32/ comme Catherine de Sienne, que par des hommes politiques comme les chefs florentins, Coluccio Salutati en tête, une noblesse turbulente qui cherche à recouvrer sa domination, autant de données dont il faudra tenir compte pour expliquer le schisme.
Dès le décès de Grégoire XI, le peuple de Rome s’agitait, manifestait sa volonté d’avoir un pontife romain ou tout au moins italien et, à mesure que les jours s’écoulaient, cherchait davantage à faire pression sur les cardinaux. Robert de Genève avait-il pensé d’emblée à la tiare ? C’est possible, il ne manquait pas d’ambition; en tout cas, il ne parut pas être candidat, au début du moins. Agé de 36 ans, il était trop jeune pour pouvoir prétendre sérieusement au pontificat. Il se rattacha au parti français 90 avec Hugues de Montalais, Breton, Bertrand Lagier, un Auvergnat, ancien franciscain lui aussi, Pierre Flandrin qui paraissait le mieux « papable » et l’Espagnol Pierre de Luna, avec lequel il fut peut-être assez lié. Jean de la Grange ne viendra les rejoindre qu’après le conclave.
Le parti « français » s’opposait aux cardinaux « limousins » principalement (Jean de Cros, de Limoges, Guillaume d’Aigrefeuille, Pierre de Vergne, Gérard du Puy, Pierre de Sortenac et Guillaume Noëllet qui soutenaient Gui de Malesset) et pour leur faire échec, se rapprochait des quatre cardinaux italiens: Francesco Tibaldeschi, Pietro Corsini de Florence, Simone de Borsano et Giacopo Orsini de Rome. Ainsi Robert de Genève se rallie volontiers, dit-il, à la candidature de l’archevêque de Bari, Bartolomeo Prignano, ou à celle d’un autre qu’il ne veut pas nommer. Est-ce lui-même, comme le suggèrent certains 91 ? Devant la pression populaire, d’après les dépositions de Fredo da Canale et d’Angelo Feducci, il aurait proposé, allié à Hugues de Montalais et Pierre de Luna, leurs trois voix à Tibaldeschi en /33/ échange de la sienne, au cas où le vieux cardinal ne réunirait pas suffisamment de suffrages: il faisait donc là implicitement figure de candidat possible 92. En revanche, il avait déclaré à Marino de Judice, alors évêque de Cassano et son familier, qu’il ne recherchait personnellement pas la tiare 93. Il était peut-être fort conscient de n’avoir, à l’époque, quasiment aucune chance.
Celui qui allait devenir son rival, Bartolomeo Prignano, était-il dépourvu d’ambition ? Il le semble encore moins et les témoignages concordent. Prignano était le fils d’un Pisan et d’une Napolitaine. Il était né à Naples dans un quartier assez peu renommé pour être baptisé l’Inferno 94. Diacre, docteur en décrets apprécié, nous le trouvons recteur de l’Université de Naples en 1360 95. Il fut ensuite plusieurs années à la Cour d’Avignon, où il s’acquit la faveur du cardinal de Pampelune, Pierre de Monteruc, vice-chancelier de l’Eglise; il fit partie de sa famille cardinalice où il trouvait le gîte et l’habit 96. Cela lui valut à n’en point douter d’être « examinator in gratiis specialibus » à la chancellerie, c’est-à-dire préposé à l’examen de capacité des clercs postulant sans les titres prévus un bénéfice vacant en Cour de Rome, et de devenir archevêque d’Acerenza le 22 mars 1363 97. Thierry de Nyem, qui partagea sa chambre de nombreuses années, témoigne de sa piété scrupuleuse, de sa modestie et de son caractère compatissant 98. /34/
Il semble bien s’être attiré les sympathies de la Cour d’Avignon par la dignité de ses mœurs, par son honnêteté et par sa dévotion, plus que par ses qualités de théologien. Nous verrons plus loin comment le pouvoir lui tournera la tête au soir de sa vie. Il était donc encore cependant le « pauper archiepiscopus Acherontinus » 99 lorsque, investi de la confiance du cardinal vice-chancelier et du pape, il vint en Italie, à la tête des clercs de la chancellerie, que Grégoire XI entraînait à sa suite. En récompense de son zèle, il eut l’archevêché de Bari en Pouilles le 13 janvier 1377. A soixante ans, Prignano avait finalement obtenu un petit archevêché, dont le service commun était bien modeste (600 florins). Sa carrière paraissait achevée 100. Or son ambition était grande, aiguillonnée par un vif besoin de se valoriser qui subsistera après son élection et explique plusieurs de ses faux pas. Tenant compte des critiques qu’il adressera plus tard à la Cour de Rome, nous pouvons même penser qu’il mettait quelque ostentation réprobatrice dans ses pratiques de dévotion. A la fermeture du conclave, le 7 avril, ne l’a-t-on pas vu rester seul avec les cardinaux pour les exhorter et les supplier de faire fi de leurs intérêts personnels, de n’avoir en vue que Dieu et la justice et d’élire un bon pape, puis, les portes closes, aller dire la messe à la basilique de Saint-Pierre voisine, pour supplier Dieu d’éclairer les cardinaux et de leur accorder sa grâce 101. Imagine-t-on /35/ l’ensemble des curialistes agir de la sorte ? Les cardinaux n’étaient-ils point assez grands pour connaître leur devoir ? Si l’on ajoute à cette attitude le fait que Prignano ait acheté une maison à Rome pour prendre rang parmi les citoyens 102, qu’à l’un des services célébrés pour le repos de l’âme de Grégoire XI, il se soit placé entre les « banderesi » et le sénateur, le provençal Gui de Prohinis, qu’il se soit fait présenter à ceux-ci et qu’il ait assisté à des réunions du Capitole 103, nous ne pouvons douter qu’il ait /36/ intrigué pour avoir la tiare, même fort maladroitement, comme lorsqu’il va recommander sa candidature au cardinal Pierre de Vergne 104 ou lorsqu’il va jusqu’à prodiguer des promesses, les unes naïves et suspectes, mais d’autres qui ne sont pas impossibles et qui ont trait à la réparation des édifices de Rome et au respect qu’il aurait pour les institutions républicaines 105. Nous ne pensons pas que la remarque du banneret Leonardo (Nardus apothecarius) soit douteuse, quand il relève que Prignano haletait pour avoir la papauté 106.
Or il était peu probable que le conclave élise Tibaldeschi décidément trop vieux, si ce n’est pour ménager une transition. Orsini pour sa part était trop jeune. Corsini venait de Florence, une ville en guerre avec le pape, et l’origine milanaise du quatrième cardinal italien Simone de Borsano n’était peut-être pas un atout pour lui. Dans ces conditions, on pouvait raisonnablement envisager que, pour avoir un pape romain ou italien, les cardinaux fussent obligés de porter leur choix en dehors du Sacré-Collège. Un prélat italien connu favorablement à la Curie depuis longtemps entrait tout naturellement en ligne de compte.
Concluons à ce sujet: Tous ces témoignages sont à prendre avec beaucoup de circonspection ; ils tendent tous, peu ou prou, à démontrer soit qu’Urbain est le vrai pape, soit qu’il est un intrus et c’est là leur tort. Ils sont toujours postérieurs au schisme. Que l’archevêque de Bari ait désiré la tiare paraît certain, car on ne peut manquer d’être frappé du faisceau de présomptions et de bruits divers qui coururent sur son compte et l’attitude qu’il eut après l’élection témoigne d’un évident arrivisme 107. Qu’il ait eu /37/ des chances sérieuses dès le début et ait fait figure de prélat papable, voilà qui est également indéniable. L’embarras du parti clémentin et trop de témoignages sont là pour nous l’assurer 108. Que Prignano ait intrigué, apparaît somme toute vraisemblable, mais il faut relever d’une part que plusieurs cardinaux ou prélats ont dû faire de même 109, et de l’autre que jamais la foule ne semble avoir marqué sa préférence pour un candidat déterminé, tout en réclamant un Romain ou, au moins, un Italien.
Ainsi donc, le 7 avril 1378, au moment où le conclave allait débuter, Robert de Genève espérait peut-être coiffer la tiare et Barthélemy encore davantage. L’un et l’autre ne manquaient pas d’atouts, puisque l’élection d’un Français ou d’un Limousin eût entraîné vraisemblablement un soulèvement meurtrier. /38/
L’élection d’Urbain VI
Nous allons évoquer le premier conclave de 1378, pour nous attacher ensuite à la discussion des causes du schisme 110. Avant le conclave, pendant la neuvaine de deuil du pape défunt, la population fait preuve d’un anticléricalisme qui choque de nombreux clercs et curialistes et même leur fait craindre pour leurs biens et leur vie 111. Les Romains se sentaient frustrés du droit de regard que beaucoup estimaient avoir dans l’élection pontificale, même s’il s’était encore affaibli au XIIIe siècle au point de n’être plus qu’un reste d’influence. Ils craignaient un nouveau /40/ départ de la Cour pour Avignon 112. L’occasion était là de faire pression pour avoir un pontife d’origine romaine, il ne fallait pas la laisser passer. Ainsi donc les autorités font pression sur les cardinaux à plusieurs reprises 113. Le peuple s’agite, lui aussi, d’une manière plus vive, qui finit par tourner à l’émeute. Deux décisions accroissent encore les sentiments de crainte du Sacré-Collège et de la Curie. Tout d’abord la garde du conclave et du Borgo est confiée aux Romains, qui ont une attitude fort ambiguë. D’une part, ils fournissent certaines assurances, les officiers municipaux prêtent serment de respecter les dispositions canoniques 114 et même font exposer sur la place de Saint-Pierre les instruments de supplice 115. Mais de l’autre, ils prennent des mesures pour empêcher le Sacré-Collège de sortir de Rome s’il était tenté d’aller élire ailleurs le successeur de Grégoire XI: ainsi s’expliquent l’occupation des portes et des ponts, assortie d’un certain blocus à l’encontre des prélats 116, la saisie des voiles et gouvernails sur les bateaux du Tibre 117. De plus, ils expulsent la noblesse de Rome, sans égard pour ceux qui occupaient un emploi dans l’Eglise, comme le comte de Fondi, Onorato Caetani, /41/ ou celui de Nola. C’était priver les cardinaux d’un appui sûr 118. Ajoutons encore que les autorités romaines tolèrent les manifestations de la foule qui envahit le Borgo et jusqu’au palais pontifical, hurlant des slogans et menaces tels que « Romano lo volemo o almanco italiano; o per la clavellata di Dio, saranno tutti quanti Francigene ed Ultramontani occisi e tagliati per pezzi e li cardinali li primi » 119. Mieux encore, Rome se voit envahie d’une foule de campagnards ou de montagnards de la Sabine, soit qu’ils aient été attirés sciemment, soit qu’ils soient venus alléchés par un désordre prometteur. Espéraient-ils le pillage traditionnel de quelque palais cardinalice ou de la demeure de l’élu selon l’étrange coutume qui s’était instaurée à Rome ? Ils attendaient du moins une fête sortant de l’ordinaire. Combien étaient-ils ? Probablement environ six mille. De surcroît, ils étaient armés de lances et d’épées ou de couteaux 120. S’il est difficile d’apprécier dans quelle mesure les autorités auraient pu s’opposer à la venue de ces hommes 121 et jusqu’à quel point elles étaient capables de se faire respecter, il semble bien acquis qu’elles n’étaient point fâchées que des manifestations populaires viennent étayer une ultime démarche officielle que le Sacré-Collège avait /42/ dignement rejetée 122. Bon gré mal gré, les autorités romaines laissent donc le peuple envahir jusqu’au conclave, dont l’évacuation est rendue pénible par leur mauvaise volonté ou leur incapacité. Elle sera limitée aux seules pièces « fermées », car le peuple continue d’occuper une partie des bâtiments pontificaux et va troubler la discussion des cardinaux par son tapage, où la passion politique le disputait aux excès de boisson, ce qui maintenait un climat de violence et de menaces. Le 7 avril donc, les cardinaux entrent en conclave non sans peine et désordre, à travers une foule hostile 122 bis. Robert de Genève endosse le haubert sous son rochet 122 ter.
La nuit du 7 au 8 avril est agitée, dominée par la crainte à l’intérieur du conclave, où les cardinaux percevaient distinctement le slogan populaire « Romano lo volemo o italiano », rythmé par les coups de bâtons et de piques qui ébranlaient le plancher du conclave 123 et devaient rappeler opportunément aux conclavistes les moyens dont le peuple romain disposait pour obtenir satisfaction. Le grésillement distinct d’un grand feu allumé dans la pièce inférieure ajoutait encore à la panique dans un palais où le bois était abondamment employé. /43/
Au matin du 8 avril, les cardinaux entendent deux messes; la seconde est troublée par le tocsin que reprennent de proche en proche les différentes églises de Rome, ainsi que par le grondement de la foule en fureur 124. La place de Saint-Pierre était noire de monde. Un des gardiens du conclave, l’évêque de Marseille, Guillaume de la Voulte, à la demande des autorités romaines, fait appeler les trois doyens d’ordre ou prieurs des /44/ cardinaux 125. A deux reprises au moins, Guillaume de la Voulte vient leur parler pour leur montrer à quels périls ils s’exposaient en ne satisfaisant pas les aspirations de la foule, ou même en la faisant languir. Avait-il besoin de parler ? Il ne semble point, tant les cris de la foule, parmi lesquels se percevaient des menaces de mort, dominaient sa voix. Devant le péril, le jeune cardinal romain Orsini, qui n’hésitera pas à rudoyer ses compatriotes, ira peut-être jusqu’à proposer d’élire un quelconque franciscain romain, puis de quitter Rome pour choisir ailleurs librement un autre pape 126. Tant bien que mal, les cardinaux pressent leurs délibérations et portent assez rapidement leur choix sur l’archevêque de Bari, Bartolomeo Prignano. Orsini s’abstient, considérant que le Collège ne jouissait pas de sa pleine indépendance et que l’élection était dès lors sans valeur. Deux autres cardinaux, dont Bertrand Lagier, protestent de vive voix ou par écrit contre l’irrégularité de l’élection. Pierre Corsini se ralliera l’après-midi à la candidature de l’archevêque de Bari. Comme l’archevêque ne participait pas au conclave, il s’agissait d’avoir son acceptation. Les électeurs le font donc venir, accompagné, pour donner le change, de six autres prélats. Les cris s’apaisant quelque peu, les cardinaux émus et affamés prennent leur repas.
Après le dîner, sur proposition de l’un d’entre eux, Tibaldeschi semble-t-il, treize cardinaux présents sur seize procèdent à une réélection de Prignano, profitant d’un calme tout relatif, puisque le cardinal G. Noëllet tient à faire remarquer que les troubles continuaient, ce qui allait être confirmé l’instant d’après 127. /45/ Jacques Orsini doit probablement s’abstenir de nouveau. Prignano n’obtient que dix suffrages, chiffre insuffisant 128. L’émeute grossissant, les portes du conclave sont brisées, le conclave est envahi de partout et pillé 129. Robert de Genève se confesse dans la chapelle. Il semble qu’une confusion entre le nom de Bari (siège de Prignano) et celui d’un parent de Grégoire XI particulièrement détesté, le prélat limousin Jean de Bar, ait accru la fureur de la foule 130. Tandis qu’on recueille l’assentiment de l’archevêque de Bari pour son élection, la plupart des cardinaux et des prélats croient leur dernière heure venue. Dans cette atmosphère de panique et de désordre populaire, commence alors une des scènes les plus étranges de la longue histoire pontificale, qui confère un caractère unique et scandaleux au conclave d’avril 1378: l’intronisation fictive du vieux cardinal romain Francesco Tibaldeschi, imaginée par les cardinaux et les prélats du conclave pour sauver leur vie 131. /46/
Malgré son opposition farouche, le vieux cardinal, perclus de goutte, est revêtu du manteau rouge, mitré et installé sur le trône pontifical. L’ensemble du conclave procède ensuite selon le rite à l’intronisation, tandis que le peuple, joyeux de l’élection, prend part à la cérémonie. Plus encore, un neveu du cardinal, peut-être dans l’espoir de tirer parti de cette aubaine, n’hésite pas à frapper son oncle pour qu’il se tienne tranquille et se prête à la comédie. Tant bien que mal, le cardinal de Saint-Pierre proteste qu’il n’est pas et ne veut pas être pape. La foule, tiraillant son pied et sa main malades pour les baiser, lui fait subir le martyre 132. A la fin, la supercherie se sait et l’émeute se /47/ déchaîne de plus belle, tandis qu’on cherche Prignano pour le contraindre à abdiquer au profit du vieux cardinal romain. Cependant, profitant de l’attention projetée ainsi d’une façon si fâcheuse sur leur doyen d’âge, les autres cardinaux et les prélats étrangers avaient pu s’enfuir du conclave 133. Ce n’est point sans peine ni péril qu’ils réussissent à se mettre en sûreté. Prenons un des épisodes les plus violents pour donner une idée de la gravité des troubles. Alors, semble-t-il, que se déroulait cette intronisation fictive, pendant la fin du conclave, la foule mettait à sac le palais du cardinal de Bretagne qui donnait sur la place de Saint-Pierre, maltraitant ses familiers, tuant peut-être l’un d’entre eux, avant d’attaquer le cardinal lui-même à sa sortie du conclave, de lui arracher ses bagues, le couteau sur la gorge, et de le laisser aller plus mort que vif. Il se sauve dans son palais dévasté et échappe, en se cachant sur un toit, aux recherches d’une seconde escouade qui se proposait de le faire périr. Pour finir, il parvient à se réfugier, déguisé, au château Saint-Ange 134, /48/ où il retrouve cinq autres cardinaux français 135. A la nuit, quatre autres cardinaux quittent Rome: Robert de Genève s’arme et part pour Zagarolo chez Agapito Colonna, tandis que Jacques Orsini, Pierre Flandrin et l’évêque de Marseille gagnaient Vicovaro, fief des Orsini, et que Guillaume Noëllet chevauchait jusqu’au château d’Ardée 136. Une telle dispersion n’est-elle pas significative ? Ne témoigne-t-elle pas de la peur qui s’empara du Sacré-Collège ?
L’appréciation de cette série d’événements est matière à controverses. Les clémentins évoqueront la crainte et le danger couru, mais seront moins à l’aise pour justifier l’attitude des cardinaux pendant tout le printemps de 1378. Les urbanistes minimiseront les troubles 137 et rejetteront l’entier de la faute /49/ sur les cardinaux. Pour L. Salembier par exemple, les troubles se réduisent à des excès de boisson, car il adopte la thèse d’Urbain VI « non fuit... violencia, sed vinolencia » 138 et il en déduit qu’« Urbain a été élu dans la crainte, mais non par la crainte » 139. E. Delaruelle, E. Labande et P. Ourliac se rangent à cet avis, sans que nous puissions les suivre 140. N’est-ce pas là une argutie de casuiste, du moment que la crainte était motivée non par quelque objet extérieur, mais uniquement par l’objet essentiel de la réunion, l’élection ? Quelle valeur accorder désormais à ce jeu de mots sur les prépositions dans et par ?
Trop de témoignages concordent sur la réalité de l’émeute et sur la crainte des cardinaux 141. Nous suivons donc quoique avec mesure leurs conclusions, observant avec un témoin d’époque que sur seize cardinaux, treize étaient « doctores juris » et par conséquent bien placés pour apprécier la situation du point de vue juridique 142. Sans les pressions romaines, qui ne le visaient pas nommément, Prignano avait-il des chances sérieuses d’être élu ? C’est ce que contestent les clémentins 143. M. Seidlmayer, /50/ analysant le conclave, observe que quatre ou cinq cardinaux choisissent sans hésitation l’archevêque de Bari, que trois ou quatre autres s’abstiennent, comme Orsini, ou choisissent des formules embarrassées. On peut donc douter de la validité de leur choix. Et les autres ? Au nombre de sept à neuf, ils forment la moitié des cardinaux présents à Rome, le tiers du Sacré-Collège. Ils ont récusé plus tard Urbain VI, mais quelle fut leur position le 8 avril ? Il faut avouer qu’on ne peut pas exactement la déterminer. La pression des Romains pour avoir un pape romain ou italien et les troubles durant le conclave furent suffisants pour rendre le choix d’Urbain non libre, et partant, non valable 144. La réélection proposée par Tibaldeschi n’apporte pas d’éléments nouveaux. De toute manière les troubles continuaient et s’amplifiaient, puisque peu après le conclave était forcé, le palais envahi et pillé, les cardinaux molestés 145. Les cardinaux, qui pouvaient se croire privés de défenseurs, furent pris à partie et quelques-uns victimes de voies de fait. Pour apprécier leur degré de liberté, il n’est que de songer à ce qui se serait passé si leur choix s’était porté sur un autre prélat qu’un Italien. Les cardinaux ont-ils voté pour Prignano en pensant que celui-ci, dont ils connaissaient le dévouement, se désisterait pour leur permettre de procéder à une élection régulière ? Ils l’affirment et certains l’ont peut-être réellement pensé au moment du vote 146. La suite des événements va prolonger l’ambiguïté. Urbain VI va douter de son élection et l’on semble avoir passablement agité la question à la cour de Rome 147. Les cardinaux eux-mêmes ont peut-être craint d’en parler ou l’ont fait avec discrétion, mais ils se sont très tôt préoccupés de la question 148. /51/
D’un autre côté, officiellement, toutes les cérémonies furent menées à chef et toutes les démarches furent faites, poussées peut-être trop loin, puisque des cardinaux en tireront argument, comme nous le verrons, pour montrer qu’ils n’agirent point librement.
En fait, les électeurs du conclave eurent des doutes. Bertrand Lagier, entre autres, avoue déjà le 8, avant que l’élection soit rendue publique, avoir agi par crainte de la mort. Il est loin d’être le seul. Robert de Genève, devant fléchir le genou devant Urbain VI, disait: « Il me semble que je vais adorer un morceau de bois » 149. Ces doutes cependant n’empêchent point les cardinaux fugitifs de revenir pour procéder à la suite des cérémonies, car au matin du 9 avril, l’archevêque de Bari n’était ni intronisé, ni proclamé. Ils reviennent donc les uns après les autres. Certains se font sérieusement prier 150 et Prignano a-t-il demandé aux bannerets de forcer les cardinaux réticents 151 ? C’est un point discuté. En tout cas, il est amené à dépêcher un homme de confiance au château Saint-Ange, auprès des cardinaux qui s’y sont réfugiés et sont peu enclins à venir de leur propre chef auprès du nouvel élu. Cette attitude nous incite à poser le /52/ problême sous cet angle: la peur a-t-elle été telle que, les jours suivants, les cardinaux aient craint pour leur vie, leurs serviteurs et leurs biens ? Cette crainte n’était pas infondée, loin de là, car la brutalité directe des mœurs de l’époque pouvait fort bien l’autoriser. Après la sécession des cardinaux, les clercs et curiaux français seront bel et bien l’objet de sévices et de persécutions 152. Il faut noter cependant que personne ne met en doute officiellement, le 9 avril, l’élection si mouvementée du 8. Mais réticents ou résignés, ils ne sont plus que douze sur un Sacré-Collège de vingt-trois cardinaux au total pour introniser le nouvel élu 153. Malgré tout, ils n’hésiteront pas à notifier aux princes l’élection de l’archevêque de Bari 154, à lui demander des faveurs, bref à agir en tout comme si l’élection était incontestable. Cette attitude leur sera très tôt reprochée et le jugement de Seidlmayer sur le long délai de réaction des cardinaux résume assez bien ce point de vue: « C’est là et non dans l’élection du 8 avril que la prétention d’Urbain à la tiare est assurée de manière inattaquable » 155. Il semble pourtant que, dans les conversations courantes, la question dut revenir souvent, car Urbain, lui-même, à plusieurs reprises, insiste sur sa légitimité, un peu trop lourdement pour qu’il ne révèle pas un certain malaise 156.
Le jour de Pâques enfin (le 18 avril), intronisé et couronné, « adoré », Urbain VI semble reconnu par tous et les circonstances singulières de son élection sont certes décrites, mais chacun s’évertue maintenant à ne point leur attribuer de rôle /53/ déterminant 157. Les cardinaux notifient l’élection, le 19 avril, à leurs collègues restés en Avignon et parlent d’un choix fait « librement et unanimement » 158. L’encyclique annonçant l’élection aux archevêques et évêques parle de « rara concordia » 159, mais n’est-ce pas la phraséologie usuelle, comme le style et le reste de ces écrits en témoignent et, quand un historien moderne fait grief aux cardinaux des formules usitées 160, n’oublie-t-il pas que nous avons aussi nos formules de courtoisie, dont nous usons, alors même qu’il ne s’agit que d’apparences cachant de graves dissentiments. Quoi qu’il en soit de leurs sentiments personnels, les cardinaux vont traiter Urbain VI en pape légitime pendant trois mois, ils n’hésiteront pas à lui adresser leurs suppliques, à réclamer de lui les faveurs habituelles, même lorsque les tractations seront déjà bien avancées pour le détrôner.
Que les cardinaux aient adressé à Urbain leurs humbles suppliques, il n’y a rien là que de très normal. L’adjectif humilis est de rigueur et des formules comme celle dont use le cardinal de Bretagne, et qui qualifie Urbain VI de « colonne destinée à soutenir sa Sainte-Eglise » 161 sont en fait stéréotypées; elles ne /54/ sont pas en principe l’œuvre des cardinaux eux-mêmes, mais des clercs de la Cour, qui semblent avoir rivalisé dans ce domaine, tout en étant tenus à des formules toutes faites pour l’essentiel. Nous ne saurions trop insister sur le formalisme de la Cour de Rome. Tout se fait au nom du pape et s’adresse personnellement à lui, puisque toute l’administration est liée à sa personne. Ainsi donc, même s’ils projettent de proclamer sa déchéance et jusqu’à la veille du geste, les cardinaux, pour l’expédition des affaires de l’Eglise comme pour celles de leurs protégés, doivent s’adresser au pape 162. Il ne peut en être autrement à leurs yeux et il faut avouer que lorsqu’on a étudié de près cette chancellerie, où l’on découvre que même les gestes « spontanés » du pape, « motu proprio », sont souvent l’objet de demandes intéressées des clercs, l’attitude des cardinaux s’explique. On nous permettra de renoncer à la juger selon nos usages modernes, et de leur poser directement la question. Un des cardinaux répondra que même si Urbain était reconnu intrus, les grâces obtenues seraient confirmées par le pape élu à sa place 163. Simplement, /55/ ces cardinaux dissocient la continuité administrative de la papauté de la personne même du pape. Quant aux lettres expédiées par le Sacré-Collège pour présenter sous un jour favorable à Urbain VI l’élection mouvementée dont il fut l’objet, les cardinaux répondent qu’ils ont agi par crainte et sur ordre, et même qu’elles furent scellées inhabituellement par d’autres cardinaux 164. Enfin, si l’on examine bien toutes ces lettres, on trouve aussi des motivations qui ne laissent pas de présenter toute l’élection sous un jour fâcheusement nationaliste. N’est-ce pas le cardinal Pierre Corsini qui écrit au précepteur de Saint-Antoine en Pouilles, Johannes Pistoris: « Nous avons travaillé pour l’honneur du nom italien et par la grâce de Dieu avec succès » 165.
Est-ce à dire que l’élu du 8 avril ne bénéficia d’aucun appui sincère ? Expliquées ainsi, les choses seraient trop simples. Non, il semble bien que, quoique mécontents d’eux-mêmes et du peuple romain, les cardinaux aient eu un attachement sincère, bien qu’éphémère, pour le nouveau pape. Leur estime pour l’archevêque de Bari avant Pâques 1378 est très réelle. Prenons /56/ Robert de Genève, qui a failli emmener Prignano dans sa légation de 1375 en Romagne: il n’est pas fâché de cette élection, car l’archevêque de Bari fut naguère le familier de son oncle Gui de Boulogne 166. C’est dans cette famille cardinalice qu’ils se sont connus. Il est donc en droit d’espérer que, devenu pape, Urbain VI s’en souviendra. Pour renforcer ce lien, il n’hésite pas à faire don au nouveau pape d’un anneau précieux qui lui vient de sa mère 167. Il est bien loin de s’attendre à être payé en retour de l’épithète de ribaud.
Ainsi donc nous constatons que le Sacré-Collège, fin avril, s’accommode bon gré mal gré du pape qu’il a élu.
La rupture et le schisme
Comment dès lors expliquer le revirement des cardinaux et le schisme qui s’ensuivit ? Certains voient dans le schisme « l’occasion qui permit aux erreurs latentes de se produire, de s’étendre et de se perpétuer » 168. Nous avons relevé plus haut tout ce que cette position nous paraît avoir d’anachronique, de dogmatique et de peu soutenable. D’autres historiens ont incriminé les abus de l’Eglise et la volonté nette d’Urbain VI de les corriger, en commençant par les cardinaux, qui auraient ainsi été amenés par intérêt à réagir 169. Mais plusieurs papes annoncèrent de semblables intentions ou agirent dans ce sens, et d’ailleurs les cardinaux étaient les premiers à reconnaître la nécessité des réformes 170. Force nous est de relever cependant qu’Urbain VI avait jusqu’ici participé aux abus qu’il dénonçait si vivement et que, par la suite, il cherchera à user de sa charge pour procurer des domaines démesurés à sa famille, ce que l’on ne saurait reprocher à son rival. Urbain VI lui-même incrimine particulièrement Jean de la Grange, cardinal d’Amiens, et, derrière lui, le roi de France Charles V, et cette version est suivie par de nombreux /58/ historiens 171. Il faut remarquer cependant que le roi de France s’engage avec beaucoup de prudence, qu’il se borne initialement à prendre les cardinaux sous sa protection. N. Valois, qui démontre que Charles V ne peut avoir été l’initiateur de la révolte, son action étant toujours postérieure aux événements, conclut fort justement: « Supprimez Charles V: vous ne supprimerez ni les troubles de Rome, ni l’incertitude des droits d’Urbain, ni le mécontentement des cardinaux, ni le schisme par conséquent » 172. On invoque aussi comme cause du schisme le refus d’Urbain VI de regagner Avignon 173. Mais ce n’est point une raison suffisante et nous verrons Clément VII et les cardinaux se cramponner le plus longtemps possible à l’Italie, pourtant si décevante. Ils n’ont donc manifesté aucun empressement à regagner leurs palais avignonnais. Certains historiens enfin, à la suite de quelques témoins de l’époque, voient la cause essentielle du schisme dans l’humeur du pape à l’égard des cardinaux. Thierry de Nyem (ou Nieheim), ami et partisan d’Urbain VI, montre les maladresses du nouveau pape, qui culminent avec le sermon du 3 mai 1378 sur le texte du Bon Berger (Jean 11, 14), où Urbain VI dénonça les mœurs des cardinaux et des prélats, ce qu’ils souffrirent difficilement. Et le curial allemand de conclure: « Fuerunt enim increpaciones ille intempestive fomentum scismatis subsequentis » 174. En écho, nous pouvons citer l’opinion /59/ clémentine accusant l’ambition, la volonté et l’appétit immodéré de ce pape 175. Si la plupart des historiens également mettent en cause le caractère d’Urbain VI 176, M. Seidlmayer nous paraît le plus affirmatif, quand il conclut: « Man darf wohl mit Sicherheit sagen: ohne diese unglückliche Persönlichkeit wäre es nie zum vollendeten Bruch zwischen Papst und Kardinälen gekommen » 177. Le caractère du pape romain est-il seul en cause, on nous permettra d’en douter. D’autres pontifes furent durs ou maladroits, sans pour autant amener un schisme. Un Benoît XII n’enthousiasma point son Sacré-Collège par son austérité et ses rigueurs, tandis qu’un Jean XXII risqua l’assassinat, tant fut vive l’opposition d’une partie du clergé, pour ne prendre que des exemples chronologiquement proches. Dans le cas d’Urbain VI, deux éléments nous frappent: le parallélisme des réactions des deux collèges cardinalices qui entourèrent successivement l’élu de Rome et la conception que les cardinaux se firent de leur rôle. Le caractère d’Urbain VI est décrit tantôt en termes flatteurs 178, tantôt présenté sous des aspects sombres 179 et, en fait, il tient de l’un et de l’autre. /60/
Si, à Pâques 1378, il semble bien que les cardinaux ne songent pas à remettre en cause l’élection du 8 avril, très rapidement le Sacré-Collège va d’une part s’avouer qu’il a agi sous l’empire de la menace et de l’autre découvrir que le pontife n’a pas et de loin /61/ les qualités qu’il en attendait. Quelques faits nous permettront de jalonner l’évolution de leurs sentiments. Ils noteront tout d’abord son orgueil: il a crié sa joie à l’élection au lieu de s’humilier; est-ce par hasard qu’il garde sa tiare au sortir du /62/ Latran pour la procession qui le ramenait au Vatican 180 ? Le lundi de Pâques, à Vêpres, lui qui fut tout son épiscopat un évêque de curie, coupable d’absentéisme, le voilà qui traite les évêques présents de parjures, parce qu’ils résident en Cour de Rome 181. Dans un silence glacial, l’évêque de Pampelune, Martin de Zalba, lui répond qu’il n’est là que pour le service général de l’Eglise et qu’il est prêt à regagner son diocèse. L’impression fut grande. Quinze jours plus tard, le 3 mai, Urbain tient ce fameux consistoire public, où il choisit le thème du Bon Berger pour attaquer les cardinaux et leur train de vie 182. Il va chercher à limiter leurs dépenses de table à un seul plat, leur interdire de toucher des pensions, leur ordonner de réparer leurs titres cardinalices, les menaçant de poursuites contre la simonie, etc. 183. Non seulement /63/ il les attaque collectivement, mais il les rudoie nommément: il traite le cardinal Orsini de fou et autres injures 184, le cardinal Corsini et le camerlingue de voleurs 185, Robert de Genève de ribaud 186 et il le juge indigne d’une promotion 187. A Marmoutiers, il reproche ses relations avec le châtelain du château Saint-Ange 188. Surtout, il s’en prend violemment au cardinal d’Amiens qui deviendra un de ses adversaires les plus actifs. Il lui reproche vivement d’avoir trahi les intérêts de l’Eglise, insistant peut-être dans son irritation sur le terme de trahison; cette scène impressionne très vivement les contemporains qui sont nombreux à l’avoir relatée 189. Avec de tels procédés, Urbain /64/ pourra se lamenter de n’avoir plus à Pentecôte que sept cardinaux à sa cour190.
Si ces propos blessaient inutilement les plus proches collaborateurs du pape, l’attitude de celui-ci face aux autres princes européens s’avère peu à peu des plus fâcheuses. Nous ne sommes plus au temps de Grégoire VII et d’Innocent III et nous voyons le pape Urbain VI, mal obéi dans ses Etats, issu d’une famille sans influence, ni importance, adopter une attitude d’orgueil insoutenable. Il vexe des ambassades royales; recevant celle du roi de Castille, il feint de s’étonner de l’existence du conseil royal formé des barons et des grands : « Quod isti barones et proceres, quid faciebant in consilio ? » à quoi un des membres de l’ambassade rétorque: « Et quid faciunt cardinales in vestro consistorio ? » Les deux cardinaux d’Aragon et de Genève sont obligés, le lendemain, de réparer l’erreur et de réconforter l’envoyé Alvaro Martinez 191. Au même ambassadeur, accrédité auprès de Grégoire XI, et qui, sur le conseil du cardinal de Genève, vient faire sa révérence à son successeur au nom des souverains de Castille, alors même qu’Urbain n’est pas encore couronné, il adresse gratuitement cette menace : « Que les rois veillent à servir l’Eglise en actes et non en paroles seulement, autrement je les déposerai » 192. Alvaro Martinez, « tout stupéfait », lui fait observer qu’une telle remarque est peu de mise à l’égard d’un roi de Castille qui « était le rempart de la chrétienté ». D’autres fois, le pape se vante de déposer les rois et de disposer des trônes 193. /65/ Il tient des propos incohérents et jugés ineptes par l’ambassadeur de l’empereur Charles IV et traite d’une manière humiliante le prince Othon de Brunswick, époux de la reine de Naples, tout dévoué aux intérêts de l’Eglise 194. Il dédaigne même de faire la paix avec la Ligue florentine, paix qui aurait assuré sa situation, croyant déjà « voler sur l’aile du vent » 195. Nous ne pouvons que nous rallier aux reproches que lui adresse Gilles Sanchez Muñoz, qui fut son ami avant d’être un clémentin affirmé: « Vous menacez les rois et les princes et vous exaspérez les cardinaux 196 ». Rien d’étonnant qu’on songe à modérer ses fâcheux excès de parole et son hostilité envers le Sacré-Collège. Le cardinal Orsini demande au médecin Francesco da Siena d’intervenir en ce sens 197. Car le pape tient des propos jugés étranges, extravagants, témoignant d’une certaine confusion d’esprit 198. Othon de Brunswick, qui tint longtemps son parti, /66/ finit par avouer, découragé, qu’on aurait dû l’appeler Tourbin plutôt qu’Urbain 199. Il semble que le pape ait cherché à faire de l’esprit, parlant pour ne rien dire ou peut-être assez souvent pour se valoriser, ce que sa cour, choquée par certaines de ses attitudes et bon nombre de ses propos, ne comprendra pas toujours 200. Il ne peut s’empêcher de disserter sur son élection. Tantôt il va répétant que c’est le Saint-Esprit qui l’a désigné, tantôt que le Saint-Esprit a inspiré les émeutiers romains, tantôt que c’est l’ivresse qui l’a fait élire 201. Est-ce un timide à qui l’accès à la plus haute charge inspire une loquacité incohérente et immodérée ?
L’attitude d’Urbain VI à l’égard de la Curie est tout aussi maladroite, et c’est d’autant plus grave que, quatorze ans durant, il en a partagé la vie, les soucis, les routines et les préjugés. Un collecteur vient-il rendre des comptes et apporter le produit de sa recette ? La Cour de Rome stupéfaite voit le pape refuser cet argent, qui appartient à l’Eglise, et chasser le collecteur en citant le passage célèbre des Actes des Apôtres, où Pierre chasse Simon, /67/ qui avait offert aux apôtres de l’argent pour acquérir le pouvoir de transmettre le Saint-Esprit: « Sois damné toi et ton argent ! » (puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent) 202. A travers ce collecteur, s’acquittant de sa fonction, n’était-ce pas la Chambre apostolique tout entière qui pouvait s’estimer accusée de simonie, parce qu’elle gérait la fortune du Saint-Siège 203 ? Mentionnons encore au passage le fait que le nouvel élu retire au comte de Fondi l’administration de la Campanie 204, tout en refusant de lui rembourser une dette du Saint-Siège 205. Là encore, Urbain va à l’encontre d’un usage bien établi qui veut qu’un prince, qui ne peut payer une dette, accorde au moins le revenu d’une fonction ou d’une terre en dédommagement. D’ailleurs tout ce qui touche aux questions financières semble l’irriter très fortement. Il a raison en un sens; mais, ainsi que nous avons pu nous en rendre compte, à côté de la simonie condamnée unanimement, il semble bien qu’il existe en fait toute une simonie admise et quasi institutionnalisée, par exemple avec l’échange de bénéfices de valeurs inégales. Urbain VI, cherchant trop vite à tout corriger, mettait brutalement en cause toute la base matérielle de l’Eglise. Encore faut-il relever que, dur aux princes et grands de la chrétienté, Urbain n’est guère accueillant envers les simples clercs et compatriotes, ajoutant des propos vexants au rejet des requêtes 206.
Citons en dernier lieu deux incidents fort révélateurs, autant pour comprendre les réactions du Sacré-Collège que le caractère du pape.
Un jour Urbain VI reproche à un clerc de célébrer la messe avec une hostie trop petite, cette hostie étant au surplus du modèle utilisé à la Cour de Rome. Simon de Borsano, le cardinal /68/ milanais, indigné de la remarque, réplique au pape que la grandeur de l’hostie importait peu au corps du Christ. Le pape s’humilie et demande pardon au cardinal, mais celui-ci acquiert la conviction que Prignano n’était pas un vrai pape 207. On comprend donc mieux l’expression employée par le cardinal de Milan à l’adresse des clercs venant faire révérence à Urbain VI: « Vous allez idolâtrer » 208.
Une autre fois, Urbain VI, écoutant un dominicain prêcher contre la simonie, s’emporte et dit au prédicateur: « Ajoute aux peines prévues pour la simonie que j’excommunie désormais tous les simoniaques de quelque condition qu’ils soient, même les cardinaux. » Simon de Borsano lui fait alors observer le triple avertissement prévu par le droit canon, mais le pape réplique: « Je peux tout et je le veux » 209.
Ainsi donc, après avoir pris à partie, menacé ou inquiété les princes et les rois, les cardinaux, les prélats et la Cour de Rome, /69/ Urbain VI heurtait son entourage tant sur le plan théologique que juridique. Nous laisserons de côté l’accusation ultérieure de faux portée par son ancien secrétaire, le chevalier Stefano de Millarisis et reprise par le général des franciscains Angelo de Spolète 210. Songeant à l’impression que, dans les premiers jours de mai, la Cour de Rome devait retirer d’un mois de pontificat, nous comprenons mieux l’irritation grandissante que Prignano, consciemment ou inconsciemment, provoquait autour de lui 211. En fait le pape était tenu désormais pour un incapable 212 et un avertin. A la même époque, les cardinaux constatent qu’Urbain VI refuse de les écouter et gouverne seul 213, ce qui augmente leurs craintes pour l’Eglise. N’entendent-ils point /70/ Urbain VI railler le roi d’Aragon de prendre conseil de ses barons 214 ? Qu’en adviendra-t-il d’eux, qui se sentent traités de haut et insultés, à qui un jour le pape daigne offrir les reliefs de son repas: à l’un une cuisse de poulet, à l’autre une assiette de bouillon, à un troisième quelques crudités 215 ? Volonté du pape de faire des exemples, de ramener la table cardinalice à une austérité monacale, mais ce sont autant de gestes mal compris et taxés de « fatuitates » 216.
Dès le mois de mai, le Sacré-Collège va se pencher sur les conditions de l’élection du 8 avril et chercher des arguments 217. Dans ce même mois de mai 1378, on semble en Cour de Rome avoir passablement agité la question de l’élection d’Urbain VI et de savoir s’il était ou non vraiment pape 218. On n’a pas manqué de demander aux cardinaux pourquoi, s’ils jugeaient l’élection viciée par l’intervention de la foule romaine, ils n’avaient pas, au lieu de risquer un schisme, réélu Prignano, le danger passé. La réponse de l’un d’eux est révélatrice, quand il dit que la conduite de Prignano fut telle, qu’ils comprirent qu’ils ne devaient pas le réélire 219.
Profitant par ailleurs des chaleurs, les cardinaux vont /71/ chercher à quitter ce pape qui ne cesse de les morigéner et ne partage plus avec eux le gouvernement de l’Eglise. Ils se réfugient peu à peu à Anagni, où l’été précédent, Grégoire XI avait fui les rigueurs du climat romain et surtout parce qu’Onorato Caetani, seigneur de la région, garantit leur sécurité. Aigrefeuille et Malesset s’y rendent début mai, trois semaines environ après le temps de Pâques, qui fut celui de l’accord éphémère du pape et de son collège. Pierre de Sortenac, Jean de Cros et Hugues de Montalais y vont ensuite et vers le 15 juin, ce sera le tour de Bertrand Lagier; autour du 24 juin, arriveront enfin Robert de Genève et Pierre de Luna. A cette date, tous les cardinaux, à l’exception des quatre italiens, se trouvent réunis 220.
Hors d’atteinte des Romains, libres de parler, puisque le pape n’est pas avec eux, les cardinaux d’Anagni peuvent discuter sérieusement et sans réticences les événements que l’Eglise vient de vivre. Ils entrent en pourparlers avec les trois cardinaux italiens valides, qui ont suivi fin juin Urbain VI à Tivoli et que le pape leur envoie, redoutant maintenant la rupture 221. Achevé par l’étrange cérémonie dont il fut le héros malgré lui, le vieux cardinal Tibaldeschi ne compte plus. Son infirmité est telle qu’elle ne lui laisse pratiquement pas le choix. Qu’il n’ait pas suivi ses quinze collègues ne signifie probablement rien, car il est moribond à l’heure de la rupture définitive 222.
Le 20 juillet, les cardinaux d’Anagni invitent formellement leurs quatre collègues italiens à les rejoindre. La lettre dénonce la nullité de l’élection faite sous l’empire de la violence et les prie de venir compléter à Anagni le Sacré-Collège pour délibérer et pourvoir au salut de l’Eglise; elle ne préjuge d’aucune solution 223. Les cardinaux italiens se rendent alors le 26 juillet à Vicovaro pour négocier avec leurs collègues. /72/
D’une part le Sacré-Collège tentait de pousser Urbain VI à une abdication honorable et dans cette voie l’évêque de Pampelune lui est dépêché, comme aussi un prieur des chartreux 224.
D’un autre côté, pour éviter le schisme, certains cardinaux consentaient à la rigueur à conserver Urbain VI, à condition qu’il acceptât d’avoir un coadjuteur 225. L’une et l’autre des solutions proposées s’expliquent par le souci de retirer le gouvernement de l’Eglise des mains d’un pontife jugé désormais incapable de remplir sa tâche.
Ces démarches restant sans succès, le Sacré-Collège publie le 2 août une « déclaration » 226. Les trois cardinaux italiens ont encore le 5 août une entrevue à Palestrina avec trois de leurs collègues, représentant les cardinaux d’Anagni: Robert de Genève, Gui de Malesset et Pierre Flandrin 227. Les trois Italiens proposent au nom d’Urbain la réunion d’un concile qui trancherait la querelle. Mais la majorité du Sacré-Collège, qui voit dans ce cas bien plus qu’une querelle de clercs, refuse cette solution. Elle conservera cependant la faveur des cardinaux italiens, et finira par être la « voie conciliaire » choisie plus tard à Pise, puis à Constance. Il est possible aussi que l’on ait buté sur une difficulté d’ordre formel: un concile général ne peut être convoqué /73/ que par le pape. Laisser Urbain VI le convoquer, c’était en quelque sorte le considérer officiellement comme le pape légitime et c’est justement ce titre que les cardinaux lui refusaient désormais. Cette difficulté se retrouvera à Pise et à Constance plus tard.
En réponse à l’échec de leurs démarches, les cardinaux publient le 9 août une encyclique dénonçant l’intrusion et jetant l’anathème sur l’archevêque de Bari 228. Le thème de la messe qui précède la publication de cet acte: « De Spiritu Sancto », reprenait, comme en écho, celui de l’office qui avait précédé l’élection et la solennité de la forme marquait l’intention du collège de ne pas revenir en arrière.
Ensuite les cardinaux ultramontains se rendent à Fondi le 27 août, où leur protection est encore mieux assurée contre un coup de main de leurs adversaires. C’est là que, après avoir hésité entre les deux partis en essayant de faire prévaloir l’idée d’un concile, les trois cardinaux italiens viennent rejoindre leurs collègues, pour participer au conclave qui s’ouvre le 20 septembre 1378. Ont-ils espéré la tiare 229 ? Cette opinion a été soutenue, mais l’ambition personnelle n’était pas le seul motif de leur peu d’attachement à la cause d’Urbain VI. En fait, le cardinal milanais n’avait-il pas été un de ceux que l’attitude d’Urbain VI avait le plus choqués ? Quant à Orsini, il n’avait déjà pas voulu, par deux fois, voter pour Prignano le 8 avril. Le troisième Italien, le Florentin Corsini, ne devait guère avoir de bonnes dispositions pour celui qui hésitait si fort à faire la paix avec sa patrie. /74/
On peut trouver que le Sacré-Collège a brusquement précipité les choses. S’il convient de relever à ce sujet que certains cardinaux ont pensé très tôt à déclarer Prignano intrus, tout en hésitant par crainte de provoquer un schisme 230, il faut aussi remarquer que l’intention délibérée d’Urbain VI de doubler d’un coup le Sacré-Collège 231, qui fut affirmée en juin devant Robert de Genève et Pierre de Luna, joua certainement un rôle déterminant dans la hâte et le parti pris des cardinaux, et c’est encore bien là une des maladresses qui dénotent l’incapacité politique du pape d’avril. Ainsi, à la brusquerie avec laquelle Urbain VI crée d’un coup vingt-neuf cardinaux, précipitation telle que certains refuseront un chapeau accordé si hâtivement 232, correspond bien la rapidité avec laquelle le Sacré-Collège entre en conclave à Fondi le lundi 20 septembre 1378.
Le choix des cardinaux va se porter très rapidement sur Robert de Genève, élu au premier tour de scrutin par douze voix contre une et trois abstentions, celles des trois cardinaux italiens.
A l’heure des grandes rivalités nationales, Robert de Genève avait l’avantage de joindre à ses qualités politiques réelles le fait d’être issu d’une famille de grands vassaux du Saint-Empire, tout en étant un lointain parent du roi de France.
A peine l’élection est-elle connue, que la Cour de Rome rallie en bloc le nouveau pape et Urbain VI se retrouve quasi seul « comme l’oiseau sur sa branche » 233. Le pape de Rome, voyant les curiaux l’abandonner toujours plus, de jour en jour, pleure amèrement devant son entourage et récompense par de flatteuses nominations les rares curiaux qui lui restent fidèles 234. /75/
On a le plus souvent insinué que les sentiments nationalistes avaient joué un rôle déterminant dans l’apparition du schisme, mettant en cause principalement le roi de France, déçu de voir la papauté quitter Avignon. N. Valois a montré comment Charles V et son frère Louis d’Anjou n’avaient fait que suivre les cardinaux, en leur apportant un soutien qui ne fut réel qu’après la rupture 235. C’est d’ailleurs une fois le schisme consommé que les nationalismes vont surtout opérer et que chaque parti cherchera à en tirer profit pour accroître les limites de son obédience.
Pour notre compte, nous ne pouvons que relever combien le nationalisme italien manifesta sa vitalité dans toute cette affaire: n’est-ce pas le cardinal florentin Pierre Corsini qui, ayant voté pour Prignano, écrit « qu’il a travaillé pour l’honneur du nom italien » ? On peut le déplorer, mais nous devons le constater: la forte conscience que les hommes de ce temps commencent à avoir des grandes divisions politiques de l’Europe exerce une influence déterminante sur leur choix: l’Europe du XIVe siècle se donne des patries. Il était donc naturel que l’un et l’autre parti essayât de faire jouer en sa faveur de telles forces. Le premier, Urbain VI, joue des sentiments antifrançais de l’Italie et des Romains 236. Les urbanistes vont ensuite utiliser l’antagonisme anglo-français pour s’attirer les sympathies du roi d’Angleterre. (Il n’est pas étonnant dès lors de voir l’Ecosse choisir Clément VII). Un Perfetto de Malatesta va présenter toute la question au roi d’Aragon comme un choix entre Rome et la France 237, alors que c’est fausser délibérément tout le problème.
Car il faut bien insister: les nationalismes expliquent le plus souvent le choix fait par un pays entre les deux papes, mais ne sont point la cause qui provoqua la rupture entre l’élu du 8 avril et ses électeurs. Si l’appui du roi de France eut une telle /76/ importance ultérieure, c’est parce que ce pays est le centre géographique de la chrétienté occidentale, que c’est la monarchie occidentale la plus peuplée et la plus riche et que chaque fois que ce pays traverse une époque de puissance, la papauté doit tenir compte de l’avis de ses princes. Observant que la France de Charles V est puissante et bien gouvernée, il n’y a rien d’étonnant à relever que son appui aux cardinaux et à Clément VII ait été déterminant. De même nous pouvons remarquer que les incertitudes du règne de Charles VI ne seront pas sans exercer une certaine influence sur le développement ultérieur du Grand Schisme et sur l’effritement de la cause avignonnaise au début du XVe siècle.
Il serait cependant erroné de ne considérer que le facteur nationaliste. Bien d’autres éléments politiques vont intervenir, que mettront en lumière des études particulières. Les grands Etats de l’époque ne sont pas unanimes: par exemple N. Valois a bien fait ressortir les variations de l’Université de Paris à l’égard des pontifes rivaux 238. Dans le territoire compris entre le Léman et le Bodan, nous allons voir les deux papes se disputer le terrain. Le duc Léopold d’Autriche va opter pour Clément VII et la noblesse du Plateau va suivre ce prince dans son choix, alors que les villes et les cantons vont plutôt prendre parti pour Urbain VI. Clément VII n’a cependant rien fait pour s’aliéner les villes suisses. Ce sont les Confédérés qui furent tentés de choisir leur pape en fonction de leurs problèmes politiques. Nous verrons d’ailleurs ce choix se retrouver à l’intérieur même des villes comme Bâle, Soleure ou Zurich. A Bâle, que se disputent partisans et adversaires de l’Autriche 239, le chapitre est divisé; un Werner Schaler, un Conrad Münch de Landskron soutiennent Clément 240, tandis que la bourgeoisie bâloise et ses chanoines choisissent le parti d’Urbain. A la mort de Jean de Vienne, la /77/ bourgeoisie appuiera l’urbaniste Imier de Ramstein qui fut un temps partisan de Clément 241.
A Soleure, le chapitre de la collégiale, formé en majorité de nobles plus ou moins dévoués aux Kibourg-Berthoud et à l’Autriche, trouve dans cette querelle d’obédience l’occasion d’alimenter ses démêlés avec la commune. La Mordnacht du 10 au 11 novembre 1382 et l’exécution du chanoine Inlasser montrent bien à quel degré l’exaspération des passions montera, sans que les mérites respectifs des pontifes puissent être mis en cause 242. Ainsi, nous verrons les évêchés de Bâle, Constance et Coire connaître dans leurs limites le drame des deux obédiences, et le choix de telle ville ou de telle seigneurie sera bien plus dicté par les oppositions locales que par des considérations théologiques 243.
La ville de Fribourg se tourne vers le pape d’Avignon et lui adresse ses suppliques le 10 février 1380 244. Mais Fribourg est une ville autrichienne à cette époque.
L’évêché valaisan vivra avec fièvre cette période où la présence, sur le siège de saint Théodule, d’un prince de Savoie-Achaïe vaudra à Clément VII l’hostilité finale des Haut-Valaisans et de la famille de Rarogne 245. Mais la lettre de Clément aux habitants d’Uri témoigne-t-elle vraiment d’une adhésion uranaise à la cause d’Avignon 246 ?
Ainsi partout, qu’il s’agisse de monarchies importantes ou de libres cités, voire de communautés alpestres, nous voyons le schisme nourrir les antagonismes politiques, qui y puisent un /78/ supplément d’arguments, sans pour autant que nous puissions accuser ces oppositions politiques d’avoir été à l’origine de la rupture.
On peut même se demander si l’Occident n’allait pas hésiter entre l’unité catholique et le principe d’Eglises nationales autocéphales, qui triomphera dans les Eglises issues de la Réforme, comme dans l’Eglise grecque 247. Paradoxalement, le schisme a peut-être servi pour un siècle la cause de l’unité catholique en déviant sur une question de personnes des tendances à la division qui auraient pu aussi bien s’exprimer différemment. A Constance en 1415, les nations lutteront d’influence, mais ne mettront pas en cause l’unité du magistère. En définitive, la grande querelle des deux papes prendra un peu les aspects d’un procès de deux clercs se disputant le même bénéfice. La nature du bénéfice n’étant point discutée, le litige porte désormais sur la validité de la collation.
Quelle raison majeure faut-il alors assigner au schisme ? Longtemps, en vertu de la règle: malheur à celui par qui le scandale advient, l’histoire a désigné les cardinaux comme les fauteurs du schisme. Tout au plus leur accorde-t-on plus ou moins nettement les circonstances atténuantes. Très critique à leur endroit à la fin du XIXe siècle, l’histoire tempère peu à peu son jugement et déjà N. Valois va jusqu’à leur accorder dans une certaine mesure le bénéfice d’une amnistie générale 248. Surprenant, ce vocabulaire juridique marque bien à quel point les historiens du début du siècle se sentent directement concernés par ce vieux débat et combien il est difficile d’échapper aux tentations d’en faire un procès. Juger les motifs des cardinaux trop bas pour avoir été clairement exprimés, comme le pense Hefele 249, nous paraît insoutenable face à cette réalité: à l’exception d’un Tibaldeschi moribond, Urbain VI rencontra l’opposition de la totalité du Sacré-Collège, suivi en cela par la Cour de Rome dans sa très grande majorité. Repeuplant sa Curie de fond en comble, avec /79/ des prélats opposés aux premiers cardinaux, il provoque par sa conduite une opposition identique aussi bien de son deuxième Sacré-Collège que de sa seconde Curie. Estimer que seul le caractère malheureux du pape est en cause 250, c’est ne point aller jusqu’au cœur du débat, soit jusqu’à la notion de capacité du pontife romain et renoncer à tenir suffisamment compte de l’idée que se faisait le XIVe siècle des rôles réciproques du pape et des cardinaux. Penser comme L. Salembier que les erreurs latentes n’attendaient qu’un scandale pour se manifester 251, n’est-ce pas étaler un manichéisme simpliste, négligeant superbement l’évolution des institutions ? Que penser enfin de la conclusion du chapitre de l’Histoire de l’Eglise qui se retranche derrière l’avis, combien passionné ! de Catherine de Sienne 252 ? Quant à N. Valois, si attentif à toutes les sources, si désespérant d’érudition précise et fouillée, nous avouons que ses conclusions nous déçoivent. Il pense que les cardinaux ont agi sous l’impulsion du ressentiment, du dépit, de l’égoïsme et de la tentation dans un « état de doute ou, si l’on veut, d’étourdissement moral » où « leur jugement devait vaciller comme la flamme exposée aux vents: de là l’incohérence de leurs paroles et de leurs actes ». Et pourtant le grand historien français nuance à l’extrême sa critique, et en cela il se distance des historiens germaniques; ressentiment, dépit et égoïsme sont les moindres, les plus excusables, les plus inconscients. Et N. Valois de conclure que l’opposition des cardinaux à Urbain « n’a pas tardé à s’appuyer sur une conviction raisonnée, et probablement sincère » 253. C’est bien l’impression que nous avons ressentie à lire, par-delà les siècles, les justifications et les témoignages des acteurs de ce drame, à quelque camp qu’ils appartiennent d’ailleurs. Et c’est ce qui nous a incité à accepter la plus grande partie de ces dires, quoique avec réserve /80/ et non sans en nuancer la signification véritable. N’est-il pas frappant, le parallélisme de l’attitude des deux Sacrés-Collèges que Barthélemy Prignano eut autour de lui: celui qui eut la malencontreuse idée de le choisir le 8 avril 1378 et celui qui fut intégralement peuplé de ses propres créatures ?
En 1385, tout comme en 1378, les cardinaux d’Urbain sont décontenancés par les violences et les erreurs politiques de leur pape. Ils craignent son orgueil face au roi Charles de Naples et son manque du sens des réalités. De même, ils lui reprochent d’agir seul, sans leur avis. Ils hésitent alors entre proclamer sa déchéance ou lui imposer un coadjuteur 254. Rendu prudent par ses malheurs précédents, Urbain VI va prendre les devants et la dispute entre le pontife et son propre Sacré-Collège s’achèvera par la tragédie de Gênes et le massacre odieux des cardinaux les plus compromis 255.
Nous avons aussi cherché à tenir compte du fonctionnement du Saint-Siège à cette époque pour tenter une très modeste synthèse de ces événements, peut-être un peu rapide, au demeurant /81/ utile, si l’on veut comprendre la situation créée par le schisme, situation insolite qui impressionnait les clercs et les prélats des documents que nous avons analysés et dont ils devaient tenir compte à chaque instant de leur action.
Bien loin donc d’être l’expression d’un égoïsme de possédants aveugles et bornés, agissant d’une façon incohérente, l’action des cardinaux m’apparaît relativement cohérente, explicable et complexe. Le Sacré-Collège de 1378 se sent responsable avec le pape, conjointement, du gouvernement de l’Eglise. Il n’est pas le conseil docile et attentif d’un monarque absolu. Il se sent aussi responsable en mai-juin 1378 d’avoir porté au pontificat un incapable et un insensé. N’est-il pas naturel de voir les cardinaux s’inquiéter de ce choix et chercher à le rectifier, d’abord à l’amiable, ensuite avec fermeté ? Les troubles survenus à l’élection en laissaient entrevoir la possibilité à ces juristes expérimentés, mais qui ne savent pas prévoir sérieusement qu’il en résulterait un schisme. La sécurité du droit leur a masqué une certaine perspective historique. Au surplus, le principe de monarchie élective de la papauté, malgré le charisme réel qui éloigne le magistère pontifical de bien des comparaisons, pouvait laisser envisager la déposition d’un chef qui s’avérerait incapable et qui n’avait point qualité d’héritier naturel à faire valoir, pour affirmer son droit unique et se maintenir sur le trône. N’est-il pas significatif que les princes allemands aient à la même époque déposé l’empereur Venceslas de Luxembourg, qu’ils avaient élu et couronné, en le remplaçant par Robert de Bavière, sans davantage s’embarrasser de l’onction du sacre ? Que des intérêts matériels se soient mêlés à ces dépositions, le fait est indéniable, mais point nouveau. Quel que fût le pontife élu, des questions de ce genre auraient amené des tensions et il nous a semblé qu’il ne faut point négliger d’aller au-delà de ces questions pour examiner d’autres éléments 256. Y sommes-nous parvenus ? Peut-être. Il nous a semblé utile d’en faire un des objets de notre thèse. /82/
Les embarras d’un choix:
le schisme entre le Bodan et le Léman
Dès la fin de 1378, les pays et les clercs se trouvèrent donc placés devant une situation entièrement nouvelle dans l’Eglise: ils avaient à choisir entre les deux champions de la papauté: « contendentes de papatu » (comme les désigne Thierry de Nyem). Dans les grandes monarchies, comme nous le verrons plus loin, ce choix fut dicté par un prince, soit qu’il inclinât d’emblée à suivre le Sacré-Collège, comme les princes français ou le duc de Savoie, soit qu’il refusât purement et simplement la volte-face des cardinaux, tel l’empereur Charles IV, soit qu’il fît procéder à une étude approfondie avant de se déterminer, comme le roi de Castille et l’enquête de Médina del Campo. Bon gré mal gré, les clercs ratifièrent le choix princier 257. D’autres régions en voie de christianisation et très éloignées du Saint-Siège comme la Scandinavie, les pays baltes ou les confins hongrois et polonais ne semblent pas avoir intensément réagi. Tout autre fut la situation de pays politiquement morcelés, déchirés entre l’influence française, favorable à Clément VII, et celle du Saint-Empire, en majorité fidèle à Urbain VI. Flandres, vallée du Rhin, Italie, Plateau suisse, autant de régions disputées entre les deux obédiences. Le choix du pontife semble y avoir été souvent dicté par des rivalités ou des antagonismes régionaux, dont une bonne partie nous échappe à six siècles de distance.
Quelques exemples pris dans les évêchés helvétiques montreront la complexité des choix et l’embarras du chercheur qui s’aventure à les expliquer, embarras d’ailleurs qui ne reflète que /84/ trop celui des contemporains du drame, car partout, même dans les régions les plus sûrement acquises à une obédience, nous trouvons des clercs qui tiennent ouvertement ou secrètement le parti de l’autre pontife, incités par des raisons qui vont de l’idéal fiévreux à l’intérêt mal déguisé.
Les évêchés de Genève et de Lausanne vont suivre fidèlement le parti clémentin. Clément VII n’est-il pas un prince de ce pays ? Tout au plus peut-on noter que vers 1390, Boniface IX, successeur d’Urbain, va nommer évêque de Lausanne Jean Münch de Landskron, d’une famille de la noblesse bâloise, un temps favorable à Clément VII, qui sera soutenu en 1397 par Berne contre Guillaume de Menthonay, mais Jean Münch n’a jamais été qu’un antiévêque 258. Notons, à ce propos, que Berne, qui lors de la guerre de Sempach avait dévasté le prieuré de Rüggisberg et le village d’Alterswil dépendant de ce prieuré, fait amende honorable auprès du pape d’Avignon et ce pontife exige réparation 259. Pendant la première partie du schisme, sous Urbain VI, je n’ai point trouvé trace d’une quelconque tentative d’opposer un évêque urbaniste à Gui de Prangins. Celui-ci, d’ailleurs, /85/ conserve une certaine indépendance et n’hésite pas à pourvoir à certains bénéfices sans s’inquiéter des collations pontificales 260.
A la suite de l’exécution de Johannes Inlasser, chanoine de Saint-Ours, compromis dans le complot autrichien de 1382, l’avoyer et les conseils de Soleure vont exiger l’absolution des justiciers excommuniés et la reprise des offices, dans la ville soumise à l’interdit, pour ce que la Cour de Rome considère comme un assassinat. Les Soleurois menacent, en cas de refus, de recourir à Urbain VI et de remplacer le clergé clémentin par des urbanistes 261. Cet exemple montre assez à quel chantage pouvaient se livrer les communautés ou les princes, même ceux d’importance mineure, en jouant des deux obédiences. Ils acquéraient de ce fait une assez grande indépendance à l’égard de la papauté, comme nous le verrons aussi à propos du choix des titulaires des évêchés bâlois ou valaisan, lors des vacances de ces sièges.
Nous pouvons confirmer aussi les hésitations des familles nobles du Plateau, hésitations qui ne sont probablement que le reflet de leurs incertitudes politiques, face au choix à faire entre l’Autriche et les cantons, témoin l’attitude des Bubenberg 262.
Il nous a paru utile de développer un peu le sort de l’évêché de Bâle, très proche de celui de Lausanne, appartenant à la même province et dont les principaux dignitaires paraissent dans nos actes.
De plus, les avatars de l’évêché bâlois, pris dans les remous consécutifs à la fin de l’époque féodale, permettent une utile comparaison avec les vicissitudes des évêques de Sion que nous verrons plus loin.
Mais nous nous bornerons à résumer très simplement la situation des sièges voisins de Constance et de Coire dont les rapports étaient beaucoup moins étroits avec nos diocèses. /86/
* * *
A Bâle, la situation fut délicate. Partisans et adversaires de l’Autriche se disputaient la ville. Le duc Léopold III, dont la famille possédait depuis très longtemps les terres voisines, le Sundgau, le Brisgau et l’Argovie, cherchait naturellement à faire de la cité rhénane une ville habsbourgeoise, dont la position économique et stratégique eût renforcé singulièrement ses possessions occidentales. A la même époque d’ailleurs, l’Autriche visait à s’assurer le contrôle d’autres cités suisses; elle réussissait à conserver pour un temps Fribourg, mais échouait à Soleure, où la Mordnacht de 1382, déjà citée, mit une fin dramatique à ses manœuvres et valut à la famille Roth la reconnaissance durable de la ville de l’Aar, marquée par l’octroi de l’habit mi-parti rouge et blanc, qui lui fut remis, jusqu’au XXe siècle. Les villes et les communautés pour leur part maintenaient donc jalousement leur indépendance ou luttaient pour se libérer de l’emprise seigneuriale, et le choix fait par les gens de Sempach en 1385 de l’alliance lucernoise, comme aussi la politique menée par Weggis ou Gersau, montre assez dans quelle perspective les habitants du Plateau agissaient, cherchant, à défaut d’une autonomie complète, à entrer comme sujets ou protégés dans l’alliance des cantons confédérés.
A Bâle, la noblesse dispose, cependant, à la fin du XIVe siècle, d’une influence encore considérable et les jeux sont loin d’être faits.
En 1375, Léopold III a obtenu en nantissement le Petit-Bâle, à l’extrémité du seul pont fixe construit entre Constance et Strasbourg 263 et le 21 janvier 1376, il obtenait de l’empereur Charles IV l’avouérie impériale sur le Grand-Bâle 264. La même année, à l’issue d’un tournoi qui s’achève par une tragique émeute, où quelques nobles partisans de l’Autriche perdent la vie, il obtient une éclatante réparation, humiliante pour la bourgeoisie. Liant son sort à celui du duc, la noblesse bâloise, les Schaler, /87/ les Münch, les Ramstein, soutiennent fermement le pape d’Avignon, jusqu’au jour où la mort de Léopold III à Sempach va tout remettre en question. Aussi la bourgeoisie va-t-elle se réclamer du pape de Rome et le conflit politique prend aussitôt un aspect schismatique, qui divise d’autant plus le chapitre, le clergé et les habitants. En 1378, l’évêque de Bâle était le Bourguignon Jean de Vienne 265 dont un cousin homonyme était le célèbre amiral de France. Il semble avoir assez mal géré son évêché, provoquant l’hostilité du chapitre bâlois, qui l’accuse d’avoir vendu la mitre épiscopale, engagé une croix précieuse auprès de prêteurs juifs et vendu ou aliéné une foule de châteaux et de droits 266. Plus prince temporel qu’homme d’Eglise, en butte à l’hostilité d’un chapitre, qui rageait d’avoir été privé de son droit d’élection, et d’une ville, dont il cherchait à contenir le mouvement d’émancipation, il passera son temps à leur faire la guerre 267, n’hésitant pas pour cela à recourir au duc d’Autriche Léopold, avec lequel il s’allie de plus en plus fortement 268. /88/ En 1367, il est en guerre avec Berne 269. Il semble, en fait, avoir maladroitement cherché à restaurer ses droits épiscopaux, qui souffraient de l’érosion du pouvoir seigneurial, et avoir été gêné financièrement du fait des conflits qu’il soutint pour cela 270. Jean de Vienne commence naturellement par reconnaître Urbain VI 271, puis il adhère à Clément VII, suivi de la majorité de son clergé. Les suppliques et les bulles concernant les Bâlois abondent à cette époque 272. Nous comptons parmi les partisans du pape d’Avignon l’archidiacre Werner Schaler, le prévôt Conrad Münch 273, les doyens Walther de Klingen, Jean de Kibourg, l’official Franz Boll, le chantre Jean Münch de Landskron, l’écolâtre Imier de Ramstein, le trésorier Eberhard de Kibourg et l’immense majorité du chapitre, etc.
Urbain VI conservait cependant quelques fougueux partisans: les chanoines Lüthold von Irflikon 274, Johannes von Hirzbach 275, Heinrich Velmini 276, Heinrich von Brunn (de Fonte) 277 et surtout le trésorier Rodolphe Fröwler (Vroewelarii), dont le comte Eberhard III de Kibourg demande la place le 19 juillet 1380 278. Ce champion d’Urbain VI avait pourtant été compromis avec son neveu Jean Fröwler dans l’affaire du carnaval tragique de /89/ 1376 et banni de la ville. Il semblerait qu’on devrait les retrouver du côté clémentin, épiscopal et habsbourgeois. Eh bien non, et cela prouve une fois de plus combien les jeux étaient embrouillés aux confins des deux obédiences 279.
Urbain VI intervient au moins une fois (en 1379 ?) dans les affaires bâloises pour annuler la vente du château et du bourg d’Olten, faite par l’évêque au comte Rodolphe de Neuchâtel-Nidau contre l’avis du chapitre 280.
Jean de Vienne meurt le 7 octobre 1382 281. K. Schönenberger suppose que le chapitre a cherché, en prévision de difficultés, à réserver son choix en désignant aux côtés de l’évêque moribond un vicaire, en la personne du chanoine Henri de Massevaux 281 bis, mais les textes sont peu clairs. Ce qui est sûr, c’est que trois compétiteurs sont ensuite pourvus de l’évêché. Une partie du chapitre élit l’archidiacre Werner Schaler, qui a probablement quatre voix, dont la sienne, tandis que la majorité porte son choix sur l’écolâtre Imier de Ramstein. Chacun d’eux est agréé du conseil de Bâle et s’empare de ce qu’il peut des biens et des droits de l’Eglise de Bâle 282. Urbain VI pour sa part avait déjà un candidat, un certain Wolfhart von Erenfels, un noble carinthien, chapelain /90/ de l’empereur Venceslas, peut-être déjà désigné du vivant de Jean de Vienne, considéré à Rome comme un schismatique 283, mais qui ne sera jamais reconnu.
Werner Schaler est confirmé le 21 novembre 1382 par Clément VII, mais fera rapidement figure d’antiévêque 284. En mars 1384, on le voit à Rheinfelden, réfugié sur les terres du duc d’Autriche 285. Le pape confie ensuite, le 19 juillet 1384, le soin de rétablir la paix entre les deux prétendants au cardinal Guillaume d’Aigrefeuille 286. Début février 1385, Werner Schaler fixe une journée avec les Bâlois au Petit-Bâle pour, semble-t-il, essayer de se faire reconnaître 287. Cette entrevue est un échec et Léopold d’Autriche parvient à faire remettre le soin de trancher la dispute aux trois baillis autrichiens d’Alsace, du Brisgau et d’Argovie. Le 7 juillet, ils obtiennent que les deux prétendants se désistent de la juridiction ecclésiastique sur les terres autrichiennes 288. Pratiquement, Werner était abandonné, mais les clémentins ne seraient pas poursuivis. Imier restait en possession des droits et biens épiscopaux qu’il avait et la paix était rétablie /91/ entre Werner et lui. Schaler cependant ne s’avoue pas encore vaincu. Le 6 août 1385, Clément VII écrit à l’archevêque de Besançon, à l’évêque de Lausanne, au prévôt de Rheinau (Bas-Rhin) et à l’official de Constance de prendre toutes mesures utiles pour mettre Werner Schaler en possession de l’évêché 289. Je n’ai pas trouvé trace d’un traité tendant à accorder Istein à l’évêque vaincu, en compensation du diocèse qui lui échappait. Werner Schaler était en possession d’Istein depuis 1376; de plus, il n’est pas entièrement abandonné par Léopold III, puisque les Bâlois se plaignent qu’il ait sévi en 1386 contre des bourgeois de Bâle 290. Son pouvoir épiscopal devait se limiter aux terres du duc d’Autriche, mais il y avait là de quoi l’inciter à se cramponner. Après la bataille de Sempach, cependant, il va être complètement abandonné. Le 12 octobre 1387, en effet, Albert d’Autriche recommande aux baillis habsbourgeois de prêter assistance à l’évêque Imier et déclare que le clergé résidant sur les terres ducales est justiciable de cet évêque 291. En fait, les provisions de canonicats faites aux clémentins sont toutes antérieures à la mort de Jean de Vienne, ce qui marque bien le changement d’obédience 292.
Imier de Ramstein l’avait donc emporté, avec l’appui de la majorité du chapitre et des Bâlois. Fort imbu de sa noblesse baronniale 293, il était le fils du baron Rudolf ou Rütschmann de Ramstein et d’Ita de Weissenbourg. Avant d’être banni, son oncle avait été bourgmestre de Bâle en 1372. Il est mentionné /92/ pour la première fois comme chanoine bâlois le 5 septembre 1376 dans un acte où il est créancier de l’évêque 294. Avec la majorité du chapitre, il se rallie à Clément VII qui lui accorde le 23 février 1380 la dignité d’écolâtre de Bâle 295. Puis il devient vers 1380 prévôt de Saint-Ursanne 296. Peut-être paraît-il au chapitre, en 1382, sous un jour plus favorable, d’un caractère plus doux et personnellement plus riche, d’une famille plus puissante aussi, que son compétiteur, qui ressemblait davantage au bouillant évêque défunt. Il faut noter cependant que seuls les appuis donnés à Werner Schaler par Clément VII et le duc Léopold III amènent sa soustraction d’obédience. Quel que fût le choix du pape d’Avignon, il est clair que l’autre élu du chapitre allait changer d’obédience, et je ne suis pas sûr que les convictions avignonnaises du chapitre et du clergé aient été aussi nettes que le prétend K. Schönenberger 297. Plus préoccupés de politique locale et de leurs problèmes, les clercs bâlois étaient plus indifférents qu’on ne le pense à la personnalité des deux papes, au demeurant inconnus et fort lointains d’eux. Face à Schaler, Imier se présente d’abord comme « nommé par le chapitre » dans trois confirmations de franchises 298 données au château de Delémont le 9 décembre 1382. Le texte dit clairement qu’Imier n’est que l’élu du chapitre et c’est le chapitre qui appose en premier son sceau. Pour assurer à son élection la confirmation pontificale, Imier à cette époque s’était aussi adressé à Clément VII, mais celui-ci, mal conseillé, semble-t-il, par Léopold d’Autriche, auquel il ne peut rien refuser, avait déjà choisi Werner Schaler. Imier, déçu, se tourne vers le pontife romain. Urbain VI, malgré le fait /93/ qu’il avait naguère confié cet évêché à Wolfhart von Erenfels, va sauter sur l’occasion qui lui est donnée d’arracher un évêché important à l’obédience de son adversaire. En mars 1383, il lui adresse les bulles solennelles d’usage, plus une bulle commettant à l’abbé de Paris le soin de recevoir l’abjuration d’Imier et de le relever de l’excommunication, encourue pour son adhésion première au pape d’Avignon 299. En mars 1383, l’évêque Imier doit lutter contre Werner Schaler et cherche à se procurer des appuis et des troupes 300. Peu à peu, cependant, les ralliements se multiplient. La majorité du chapitre s’était détachée de Clément VII pour suivre le parti d’Urbain VI et de l’évêque qu’ils avaient élus 301. Le pape de Rome relève alors de l’interdit la ville et le diocèse 302. L’accord paraît complet entre la bourgeoisie et l’évêque, qui promet d’y résider toute sa vie ou de ne pas résigner sa charge sans l’avis du conseil, le 29 mars 1384 303. Cette démarche n’était pas tant dictée, comme on pourrait le croire, par la lutte contre Schaler, mais répondait indirectement à une lettre du roi des Romains Venceslas mettant en demeure les Bâlois de reconnaître Wolfhart von Erenfels (24 janvier 1384). Il allait d’ailleurs user de menaces plus graves le 31 mars 1384, parlant de leur retirer leurs libertés's’ils n’acceptaient pas l’évêque Wolfhart 304. Cette démarche était d’autant plus insolite que Venceslas avait /94/ commencé par prendre Imier sous sa protection et qu’il avait cherché à lui ménager l’appui des villes impériales et même du duc d’Autriche, qui était son obligé comme avoué impérial en Souabe 305. La démarche impériale tardive en faveur de Wolfhart von Erenfels était un faux pas de plus d’un souverain sur le compte duquel l’Allemagne ne se faisait plus aucune illusion. Comprenant l’inanité de ses menaces, le roi des Romains revient sur sa décision et finit par reconnaître définitivement Imier en lui conférant les droits régaliens 306, non sans obtenir en indemnité une pension annuelle de 300 florins d’or pour Wolfhart von Erenfels 307. A cette époque, comme nous l’avons vu, Clément VII cherche un compromis entre Schaler et Imier et amorce une manœuvre visant finalement à la reconnaissance d’Imier 308. Le 13 mars 1386, Imier réconcilié avec les Hasbourg leur cède tous ses droits, seigneuries, juridictions et dépendances in spiritualibus et temporalibus pour sept ans, contre une rente annuelle de 200 florins 309. Ses difficultés financières sont telles qu’il brade l’évêché: ainsi contre 11 000 francs or, il engage au comte de Montbéliard Porrentruy, ville et château, et 19 villages alentour, le 5 juillet suivant 310. Si la mort de Léopold III d’Autriche à /95/ Sempach lui vaut d’être reconnu sur tout le territoire du diocèse, cette même bataille délivre tout autant les Bâlois du dernier seigneur qui pouvait les inquiéter. Bâle achève de se libérer le 1er août 1386, en se faisant attribuer par Venceslas l’avouerie impériale sur la ville, vacante par le décès de Léopold III 311. Le Grand Schisme consommait ainsi la ruine du pouvoir épiscopal, tandis que la faiblesse impériale permettait d’achever l’émancipation communale. En automne 1386, la ville, mettant la main sur le Petit-Bâle, achevait par cette possession stratégique d’assurer son indépendance 312. A fin janvier 1386, Urbain VI avait envoyé un collecteur dans le diocèse 313. Pourtant le diocèse n’était pas complètement urbaniste. Les dominicains, les Frères mineurs et les augustins, dominés par la personnalité de Johannes Hiltalinger, restent clémentins et un prédicateur urbaniste, le fougueux Johannes Malkaw, qui déchaînait les passions sur son passage, venu à Bâle pour les convertir et les dénoncer, finira par se faire arrêter en 1390 et échappera à grand-peine à l’Inquisition. L’adhésion urbaniste d’Imier ne sera jamais remise en question; et ce prélat finira par obtenir plein appui d’Albert III d’Autriche, qui ordonne aux baillis autrichiens de le protéger, le 12 octobre 1387 314. Mais le prélat bâlois n’est pas pour autant en meilleure /96/ situation. L’évêché est complètement obéré 315. Las de cette situation, Imier résigne son évêché 316 et, le 10 juin 1391, il transmet ses pouvoirs à l’évêque de Strasbourg, Frédéric von Blankenheim 317, laissant le souvenir d’un homme simple et incapable 318.
Pressenti par Imier de Ramstein et, semble-t-il, sur la suggestion de chanoines appartenant aux deux chapitres de Bâle et Strasbourg 319, Ferry ou Frédéric de Blankenheim devait probablement dans l’idée des Bâlois exercer de loin une suppléance peu onéreuse. Il appartenait à une famille de barons rhénans de l’électorat de Cologne, qui devaient accéder en 1405 à la dignité comtale. Lointain cousin du roi de France, certains chroniqueurs nous le montrent érudit et sage. A vrai dire, il fut querelleur et /97/ prodigue, comme tant de princes-évêques du XIVe siècle 320. Boniface IX le confirme comme administrateur le 13 octobre 1391 321. Ce prélat opportuniste et avide ne voyait certes pas un service dans cette commende qui lui tombait brusquement du ciel, mais l’occasion de tirer quelque revenu supplémentaire et, qui sait, d’accroître ses chances de parvenir à une des églises métropolitaines électorales, qui aurait fait de lui l’un des principaux princes allemands. Le chapitre, probablement d’autant plus divisé que la situation financière était mauvaise, voyait dans ce prélat lointain l’occasion de garder les rênes de l’évêché, et singulièrement la faction des Kibourg et d’Henri de Massevaux. La situation ne s’améliore guère et la débâcle financière s’accroît 322. Un coup de théâtre vient mettre une fin subite à cet épiscopat discutable: Frédéric, qui a réussi à se faire attribuer le riche évêché d’Utrecht par Boniface IX 323, s’enfuit dans la nuit du 20 au 21 juillet 1393 de Strasbourg 324.
Le chapitre unanime élit, le 19 août 1393, le prévôt Conrad Münch de Landskron, qui prête aussitôt serment 325. Le nouvel /98/ évêque appartenait à une famille de la noblesse bâloise qui dominait alors le chapitre: deux de ses frères, Rodolphe, le doyen de Bâle, et Johann, le chantre, étaient dignitaires du chapitre; trois autres Münch, parents éloignés, étaient chanoines.
Boniface, cependant, avait saisi l’occasion de cette vacance pour attribuer le siège épiscopal de Bâle à un de ses prélats in partibus, Guillaume de Cordenberghe, qui ne parvenait pas à s’imposer à Tournay 326. Il faut noter à ce propos que cette nomination ne va pas pour autant pousser le chapitre bâlois à un rapprochement avec Avignon; le clémentisme est bien mort, mais sans pour autant que l’adhésion à Rome soit passionnée. Loin de là. Cette adhésion est très proche de l’indifférence. Le chapitre fait dresser acte authentique du serment du nouvel élu. Du pape romain, on n’attend plus qu’une bénédiction qu’il ne saurait refuser. Le chapitre cependant est trop accaparé par une aristocratie déclinante pour jouir d’un appui populaire et politique suffisant et pour que la désignation de l’évêque échappe pratiquement au pape avec la sanction de la ville. Faute de cet appui politique et par le fait aussi des difficultés financières, cette indépendance accrue du chapitre ne durera guère au-delà du Concile de Constance. D’ailleurs, les chanoines désiraient-ils /99/ vraiment rester maîtres du choix de l’évêque ? Car si l’évêché est pauvre, les chanoines disposent de ressources importantes et, faute de mieux, ils s’accommodent fort bien d’une situation qui laisse intacts leurs avantages matériels. L’évêque Conrad n’a-t-il pas un différend au sujet de dettes avec l’ancien évêque Imier de Ramstein ? pour lequel, détail piquant, ils demandent l’arbitrage d’un dignitaire clémentin, le doyen de Saint-Dié 327.
Après avoir accru lui aussi le nombre de biens mis en gage, Conrad se retire devant les difficultés en août 1395, et redevient prévôt de Bâle. L’égoïsme des chanoines et des dignitaires ne permet pas un redressement financier. Il ne restait plus qu’une chose à vendre: la dignité d’évêque. Le chapitre va trouver un acquéreur en la personne du comte Thibaud VI de Neufchâtel, en Bourgogne. Ce prince avait profité des embarras de l’évêque pour accroître sa puissance et ses domaines 328. Il voit en 1395 l’occasion de caser l’un de ses fils, Humbert, tout en parachevant sa main-mise sur le Jura. Le chapitre et le comte tombent d’accord sur les points suivants: Thibaud requerra auprès du pape la confirmation pour son fils « demandé pour évêque de Bâle »; il entretiendra le jeune prélat pendant quatre ans et toutes les recettes épiscopales iront à l’extinction des dettes; si le pape refuse la reconnaissance, il rendra au chapitre toutes les places fortes 329. Thibaud administrera l’évêché de 1395 à 1399, au nom de son fils qui sera reconnu le 5 février et pourvu le /100/ 14 juin 1399, non sans que le pape ait exigé une pension annuelle de 150 florins pour Guillaume de Cordenberghe 330.
Tel fut le sort du diocèse de Bâle sous le pontificat de Clément VII. Les troubles apportés par le schisme, les manœuvres du chapitre et la gestion lamentable des évêques auront eu du moins pour résultat l’indépendance de la commune bâloise.
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Nous allons découvrir au siège épiscopal de Constance 331 une situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’évêché de Bâle. L’évêque de Constance, depuis le 15 mai 1357, est Henri de Brandis, issu d’une vieille famille baronniale de l’Emmental et dont l’épiscopat ne fut pas exempt de critiques. Lui aussi se trouve en opposition avec sa ville épiscopale, toute bouillonnante alors d’une activité que son effacement ultérieur (qui semble prendre fin cependant) minimise sérieusement à nos yeux. Henri de Brandis, attaché à la cause autrichienne, embrasse peu à peu le parti d’Avignon 332, tandis que sa ville se déclarait pour Urbain VI, et il ne peut y résider 333. Tous les territoires de ce grand diocèse, où la double pression de l’évêque et du duc d’Autriche peut s’exercer, se tournent vers Avignon: ainsi Fribourg-en-Brisgau et les abbayes de la Forêt-Noire, Schaffhouse, Aarau et l’Argovie, /101/ les abbayes de Beromünster, Schönenwerd, Zofingue, Winterthour, la Thurgovie. Mais Zurich, Lucerne, Saint-Gall ou Einsiedeln, bref ! les Confédérés et ceux qui tenaient leur parti, se rangent alors du côté d’Urbain 334. Au décès de l’évêque Henri, survenu à Klingnau le 22 novembre 1383, après un épiscopat de 28 ans jugé catastrophique par les contemporains, c’est son neveu, l’abbé du puissant monastère nullius de Reichenau, Mangold de Brandis, que le chapitre élit le 27 janvier 1384 et que Clément VII confirme le 24 octobre suivant 335. De son côté, le pape de Rome désigne à la succession d’Henri de Brandis un chanoine de Magdebourg /102/ et de Breslau, Nicolas de Riesenbourg 336, aussitôt soutenu par les bourgeois de Constance. Mangold, cependant, constitue vicaires généraux le clémentin Jean de Randegg et l’urbaniste Nicolas Schnell et désigne comme official le chanoine Hartmann /103/ (Hermann) de Bubenberg, fils de l’avoyer bernois Jean de Bubenberg le Jeune. Ulm, la principale des villes de la ligue souabe, fidèle à Urbain VI, le reconnaît et lui accorde sa combourgeoisie (7 mai 1384), de même que Constance. Mangold tarde cependant à venir y prendre possession du siège épiscopal et, brusquement, Constance se déclare pour Nicolas de Riesenbourg, le 14 juin 1384, et, en juillet, chasse de ses murs les clémentins. Mangold, apparenté à la noblesse suisse, a l’appui de Léopold III de Habsbourg et des comtes Albert IV de Werdenberg et Frédéric VII de Toggenbourg. Mais il va rapidement se trouver pris dans la lutte entre les communes et les puissances féodales en déclin. Le 21 février 1385, Berne, Zurich, Zoug, Soleure, les villes de Souabe (y compris Bâle, admise en 1384, Constance et même Appenzell, etc.) et celles du Rhin, de Strasbourg à Mayence, signent pour neuf ans une alliance dirigée contre l’Autriche 337. Peu après, Léopold III se brouille avec l’empereur Venceslas, qui retire au duc l’avouerie de la Souabe et requiert les villes impériales de poursuivre les clémentins, cherchant par là principalement à atteindre le duc d’Autriche. Dans ces circonstances, en butte à l’hostilité des villes, abandonné par la majorité de ses chanoines, Mangold sent son domaine se rétrécir. Alors qu’au début de son épiscopat il était reconnu dans la plus grande partie du diocèse, il n’était plus guère obéi maintenant que sur les terres du duc de Habsbourg et de ses alliés. Il avait contre lui les villes de Souabe, les cantons et les seigneurs adversaires de Léopold III (qui pour faire pièce au prince autrichien soutenaient l’évêque urbaniste); une partie de son clergé et de ses sujets /104/ faisaient donc défection 338. Alors qu’il se préparait activement à entrer en campagne pour reconquérir les positions perdues, il meurt subitement à sa résidence de Kaiserstuhl en montant à cheval, le 19 novembre 1385 339. Ce décès allait entraîner encore d’autres défections pour le parti clémentin, tandis qu’il suffit qu’une élection amène au pouvoir à Lucerne un avoyer démocrate 340, pour que les Lucernois engagent à Rotenbourg les hostilités avec l’Autriche qui aboutiront à la catastrophe habsbourgeoise de Sempach. Cette défaite entraîne un tournant décisif pour le diocèse de Constance, comme pour celui de Bâle. Plusieurs des principaux champions de la cause avignonnaise avaient perdu la vie: Léopold III duc d’Autriche, le plus puissant, mais aussi son capitaine, le prévôt de Strasbourg Jean d’Ochsenstein, le comte Walram IV de Tierstein et son frère, le chanoine bâlois Jean de Tierstein, Jean de Randegg, chanoine de Constance, etc.
La défaite de Näfels, où d’autres partisans d’Avignon tomberont, dont Henri de Randegg, frère du chanoine Jean, Jean de Klingenberg, bailli du Hegau, parent probablement de l’évêque clémentin de Castoria coadjuteur de celui de Constance, et tant d’autres seigneurs habsbourgeois, aggrave le désastre. On oublie habituellement, en célébrant ces victoires suisses, l’influence qu’elles exercèrent sur le Grand Schisme d’Occident et, /105/ à travers la sèche évaluation numérique des chevaliers tués, on évoque rarement les personnalités, dont la disparition pesa si lourdement sur la suite des événements politiques ou religieux.
Après Sempach, Albert III de Habsbourg s’empare de la tutelle de ses trois neveux et donne presque l’impression d’avoir, sur le plan des affaires religieuses, pris une revanche sur son frère, dont il jalousait les talents et les domaines. Il annonce que son premier acte serait de ramener les terres habsbourgeoises à l’obédience romaine (14 février 1387) et envoie une ambassade à Rome pour demander l’absolution pour son frère. Ses neveux cependant tempéreront de leur mieux son zèle et Léopold IV finira, en 1397, par promulguer un édit de tolérance pour ramener la paix religieuse dans ses Etats. Albert III lui-même en vient à accepter au moins très partiellement le fait du schisme, puisqu’il protège les couvents, schismatiques à ses yeux, de Beromünster et de Muri et qu’il nomme chapelain l’abbé clémentin de Saint-Blaise en Forêt-Noire.
Désemparés par la mort de Léopold III, d’autres partisans de Clément VII passent au parti adverse. Les chanoines de Constance Rodolphe Tettikover et Jean de Steinegg se réconcilient avec l’évêque Nicolas et deviennent bourgeois de Constance (21 août et 8 novembre 1386). Nicolas de Riesenbourg triomphait, mais il ne sait pas se faire apprécier. Sa position devient intenable, car il dissipe les derniers biens de l’évêché. Au printemps de 1387, ce prélat dépensier et qui devait se sentir quelque peu en exil sur les bords du Rhin, louche vers un riche évêché de son pays devenu vacant, celui d’Olmütz, et intrigue pour l’obtenir. Il se rend même en Italie à cette fin. Urbain VI le lui accorde et, tout heureux, Nicolas de Riesenbourg, le 4 mai 1387, résigne Constance et se met en route pour Olmütz. Enchanté de ce départ, le chapitre élit, sans plus tarder, pour lui succéder, le prévôt Bourcard de Hewen. C’était compter sans la réserve pontificale, puisque Constance avait été résignée en Cour de Rome, et sans l’empereur Venceslas, qui demandait à la même époque Olmütz, pour le prince Jean Sobieslaw de Luxembourg, frère des margraves Josse et Procope de Moravie. Urbain VI, qui ne peut le désobliger, confirme le choix impérial et, pour que Nicolas ne se trouve pas sans évêché, refuse l’élection de Bourcard de Hewen et tente de /106/ revenir sur la résignation. Nicolas, tout penaud, revient à Constance pour récupérer son siège épiscopal. Il entre en pourparlers avec Bourcard et les deux prélats tombent finalement d’accord pour laisser à Bourcard l’administration de l’évêché et à Nicolas la prévôté de Constance accompagnée d’une grosse pension viagère, qui va amoindrir encore sensiblement les ressources épiscopales 341. Mais Bourcard devra attendre plus d’un an la ratification d’Urbain VI qui lui permet, le 14 août 1388, de confirmer les franchises de Constance et, le 19 août, de prendre possession de la cathédrale avec la pompe habituelle.
Ni batailleur et violent comme Mangold, ni dilapidateur et aussi ouvertement avide que Nicolas, Bourcard de Hewen est issu du même milieu qu’eux et, comme eux, il voit surtout dans l’épiscopat la seigneurie ecclésiastique. Mais il est probablement plus accommodant, et c’est la raison de sa popularité et les motifs de son élection. Il a accepté de bonne grâce la limitation de ses droits et de sa juridiction et ne s’est pas fait prier pour confirmer les franchises de sa cité épiscopale. Ses succès politiques sont /107/ minces. Il sait conserver l’évêché, mais non point triompher du schisme. On le voit peu enclin à agir énergiquement contre les clémentins du diocèse, dont son frère, le prévôt de Beromünster, est un des piliers. Il ne peut remédier à la ruine financière de l’évêché, qu’il aggrave par de fâcheuses aliénations (Klingnau, Gottlieben). La ruine de l’évêché de Constance fait ainsi le pendant de celle du siège de Bâle. Bien des éléments sont identiques: situation confuse en limite d’obédience, caractère et nature des prélats, milieu dont sont issus les chanoines, ascension des bourgeoisies et déclin seigneurial, aboutissement du mouvement communal. C’est dans le détail de cette évolution, bien plus que dans les combats héroïques, que se précise cette formation de la Suisse des cantons. Plus que les foudres romaines et les censures ecclésiastiques, plus que les menaces d’un empereur fantasque, c’est la ligue des villes souabes qui finit par imposer son choix au diocèse, ce sont les bourgeois de Constance qui, en refusant aux clémentins leur combourgeoisie et en les chassant de leurs murs (et de leurs sources de revenu), obligent les chanoines /108/ à suivre le prélat urbaniste, pour lequel ils se sont prononcés. Du fait qu’il était influent auprès des princes, Clément VII ne trouve pas grâce auprès des communes. Un monde l’en sépare et tragiquement il ne sait pas leur parler. Pour les communes suisses et les villes de Souabe, il ne sera que le « Widderbabest », auquel on décide souverainement de ne point adhérer, d’autant qu’il est le pape du duc d’Autriche 342. Cette distance réelle, comme aussi l’insuffisance et probablement le caractère très unilatéral des informations parvenant en Avignon, expliquent que Clément VII n’ait pas su mettre à profit le faux départ de Nicolas de Riesenbourg et les atermoiements d’un Urbain VI envers Bourcard de Hewen en 1387. Instruit par l’exemple de Mangold, Bourcard, déçu de Rome, ne cherche pas une confirmation de son élection auprès du pape d’Avignon, qui pourtant attend seize mois avant de repourvoir le siège de Constance. En effet, pour remplacer Mangold et restaurer son parti dans ces vastes régions d’Allemagne méridionale et de Suisse, Clément VII va faire appel à l’un de ses chapelains, chambriers et ardents partisans, l’archidiacre de Cambrai, maître Henri Bayler, qu’il pourvoit du siège de Constance le 22 mars 1387 343. Henri /109/ Bayler était chanoine de Constance et originaire de ce diocèse. Il tente d’entrer en possession de son évêché, mais il se voit contraint d’y renoncer, malgré les appuis sérieux qu’il peut trouver en Argovie et à Fribourg-en-Brisgau notamment, qui reste un /110/ milieu clémentin actif 344. Parmi les chanoines clémentins du chapitre de Constance, Jean de Randegg, l’archidiacre de Thurgovie, est mort à Sempach; Rodolphe Tettikover, le prévôt, s’est rapproché de Nicolas de Riesenbourg; il reste encore Jean de Landenberg, l’official Hartmann de Bubenberg, Heinrich Truchsess; le sous-collecteur Jean d’Altstetten ou Kalchofen vit probablement en Avignon; il y possède une maison, où il meurt en décembre 1390.
Rebuté par les difficultés, Henri Bayler se fait transférer à l’évêché de Valence et Die le 15 juin 1388, tout en conservant /111/ l’administration de l’évêché de Constance 345; mais il habite Avignon. Deux ans plus tard, il est transféré une nouvelle fois et devient évêque d’Alet, le 27 mai 1390 346, tout en séjournant à la Cour pontificale, où le retiennent l’essentiel de ses fonctions. D’ailleurs le pape lui donne une maison, celle précisément de Jean d’Altstetten qui vient de décéder. C’est donc de bien loin qu’il essaie de maintenir vivace une obédience au pape d’Avignon qui a fortement décliné. Car le parti clémentin subsiste malgré tout, comme en témoigne le nombre de clercs du diocèse qui sont nommés dans les registres avignonnais et que E. Göller a patiemment relevés dans son répertoire. Il énumère une vingtaine de chanoines de la cathédrale avec ou sans prébendes, plus de quarante monastères et près d’une centaine d’églises et de chapelles, dont le titulaire ou le postulant s’adressent au pape d’Avignon 347, surtout dans la première moitié du pontificat. Il est néanmoins certain que, dès la mort de Léopold III, le parti de Clément VII s’effrite redoutablement, sans que ce déclin soit aussi prononcé qu’à Bâle. /112/
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A Coire 348, si l’évêque Jean II von Ehingen (monté sur le trône épiscopal le 2 avril 1376) reste fidèle à Urbain VI, le chapitre penche au contraire vers Clément VII 349. Quand l’évêque Jean II meurt, le 30 juin 1388, Clément VII lui donne pour successeur, le 24 octobre suivant, Hartmann de Werdenberg-Vaduz, sans rencontrer beaucoup d’opposition. L’évêque Hartmann était issu de la famille des comtes de Werdenberg, la plus puissante famille féodale de la haute vallée du Rhin 350. Les couvents grisons suivent le même parti et l’on ne /113/ s’étonne pas trop de voir un chanoine soleurois rechercher la cure engadinoise de Zuoz 351.
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Au moment où le schisme éclate, le Valais est encore secoué par les luttes et les troubles consécutifs au meurtre de l’évêque Guichard Tavelli, précipité le 8 août 1375 d’une fenêtre du château de la Soie, par ordre d’Antoine de la Tour-Châtillon. La vallée et ses accès, ainsi que l’évêché, sont disputés âprement par le comte de Savoie aux communiers du Haut-Valais, qui cherchent à sauvegarder leurs pouvoirs et leurs droits face à l’emprise croissante des Savoyards. A ce jeu politique déjà complexe, se superposaient les efforts des familles féodales, qui sentaient la situation peu à peu leur échapper et cherchaient à sauver leur domination contre les communautés paysannes des dizains, de plus en plus fortes. Ces luttes, s’entrecroisant dans la vallée, maintenaient un climat de violence, dont l’ensemble /114/ de la population finissait par souffrir très fortement. Les passages des documents contemporains mentionnant la détresse financière de l’évêché et la ruine du pays ne nous paraissent nullement exagérés.
Le pape Grégoire XI avait donné pour successeur à l’évêque assassiné un prince savoyard, cousin au second degré du comte Amédée VI, Edouard de Savoie-Achaïe, qui fit son entrée à Sion le 6 janvier 1376 352. Le nouvel évêque, qui semble avoir été un homme assez faible et influençable, inaugura son épiscopat par une grave erreur politique. En achetant au comte de Savoie, le 9 juillet 1376, pour 46 000 florins, la majeure partie des biens d’Antoine de la Tour, l’assassin de son prédécesseur, il fit le jeu du Comte Vert et se mit dans des difficultés financières inextricables 353.
Edouard de Savoie avait dû son élection à l’appui de la noblesse opposée aux Haut-Valaisans, ainsi qu’au soutien du Comte Vert. Par reconnaissance il ne sut pas s’opposer à cet achat, dont le principal bénéficiaire était Amédée VI, qui gardait ainsi pour 4000 florins tous les biens des nobles de la Tour en Bas-Valais, depuis la Morge de Conthey. De plus, il ne restait réellement du domaine acquis si cher le 9 juillet 1376, que le château de Châtillon qui résistait encore. L’évêque ne s’exagérait-il pas l’importance stratégique de cette place 354 ? /115/ Les Haut-Valaisans, vainqueurs à Saint-Léonard, avaient occupé tout le reste et assujetti le Lœtschental. Le prix accepté par Edouard de Savoie pour ces droits était donc hautement discutable. Il est difficile de préciser dans quelle mesure le chapitre approuvait cette politique, mais l’official Henri de Blanches de Villate est le seul chanoine présent à la Majorie à Sion, lorsque l’évêque donne procuration pour traiter cette vente 355.
Les difficultés créées aux dignitaires du diocèse par les Haut-Valaisans n’avaient pas cessé et Grégoire XI désigne, le 7 janvier 1378, des conservateurs chargés de protéger les biens du chapitre de Sion 356. L’évêque multiplie les mesures d’apaisement 357, mais les rentrées de fonds ne doivent guère s’améliorer, car en 1378 Edouard de Savoie n’a pu payer que le quart de ce qu’il devait au Comte Vert. Dans l’été, il envoie à Rome Jacques Mochonis, de Belley, chargé de solliciter des secours d’Urbain VI et des cardinaux 358. Mais ni ce secours, ni la taille extraordinaire 359, levée pour faire face à cette dette, ne permettent à l’évêque de satisfaire à ses engagements.
Dès le début du schisme, le diocèse de Sion se range dans l’obédience de Clément VII, ce qu’atteste par exemple le rôle de suppliques présenté par Edouard de Savoie le 27 novembre 1378 360. Comme il ne parvenait pas à payer ni son service commun, ni les quatre services subséquents, il est excommunié, ainsi que le sous-collecteur Henri de Blanches, par le collecteur /116/ de Lyon, Guillaume du Lac 361. Au début de 1379, l’évêque doit encore 34 200 florins au comte Amédée VI et supplie le pape de lui venir en aide. Clément VII accepte, le 28 mars 1379, de secourir le prélat si embarrassé, en payant cette dette directement au comte de Savoie, sur les revenus pontificaux de la dîme, prélevée sur les terres de ce comte 362. L’évêque entretient à l’époque de bons rapports avec ses ouailles. Un de ses futurs adversaires, le chanoine Henri de Blanches, l’assiste comme official, sous-collecteur et juge général du Valais 363; son frère, Albert de Blanches, reçoit la jouissance viagère d’une tour épiscopale à Valère 364 et les habitants de Sion lui font un don gratuit important pour l’aider à payer les biens des frères de la Tour 365. L’évêque remet le chapitre en possession de certains biens et droits le 1er août 1381 366 et le chapitre confirme des concessions épiscopales le 1er mars 1384 367. Un acte du 17 mai 1383 nous montre Henri de Blanches agissant comme sous-collecteur de Clément VII et faisant percevoir le nouveau subside imposé par Guillaume de Vermont au nom de ce pape 368.
Examiné d’après les seuls documents d’archives publiés par l’abbé Gremaud, le soulèvement des Haut-Valaisans et du chapitre paraît subit, vrai coup de foudre dans un ciel plutôt serein, même s’il s’inscrit dans le cadre de la longue lutte des dizains contre la puissance savoyarde.
En fait, les difficultés financières n’avaient pas cessé pour Edouard de Savoie, qui n’avait point payé ses dettes envers la Chambre apostolique et que le collecteur de Lyonnaise, Guillaume du Lac, avait une nouvelle fois excommunié ainsi que le sous-collecteur Henri de Blanches. Le 14 mai 1382, le pape les relève tous deux de l’excommunication, tout en exigeant le paiement /117/ des annates et autres dettes 369. Le 8 avril 1385, Clément VII est encore obligé d’assigner une somme de 4000 florins par an pendant 3 ans, à verser au comte de Savoie, pour éteindre cette dette 370.
A cette date, en outre, le pape d’Avignon pouvait-il compter tous les Valaisans dans son obédience ? Certains actes des archives pontificales sont révélateurs à ce sujet. Le 7 janvier 1380, Clément VII prive le puissant official valaisan et sous-collecteur Henri de Blanches de son canonicat sédunois et de sa cure de Vissoie, pour les accorder à un clerc savoyard, Rodolphe Covet 371. Par la personnalité du chanoine déchu, certainement appuyé par d’autres chanoines, dont son frère Albert de Blanches, cette mesure révèle l’adhésion urbaniste d’une partie importante du clergé. De plus, elle s’avère inefficace 372. Loin d’être l’homme de confiance de l’évêque de Sion 373, Henri de Blanches nous apparaît comme un des champions du parti anti-savoyard et le véritable meneur du chapitre, conduisant probablement son double jeu entre l’évêque qu’il assiste et inspire parfois, et les Haut-Valaisans, ou peut-être cherchant à influencer les décisions épiscopales en qualité de porte-parole de ce que nous appellerions aujourd’hui un groupe de pression.
Les positions sont cependant loin d’être tranchées et nous voyons les bourgeois de Loèche présenter au pape d’Avignon, les 24 et 26 août 1381, un rôle de suppliques, une demande de réconciliation de leur église, polluée par une effusion de sang, et même une demande de dispense matrimoniale 374. Nous pouvons trouver /118/ ces hésitations, quant au parti à prendre, jusque dans les rangs des chanoines, où nous voyons le chantre Guillaume Guyon, cité avec les chanoines rebelles en 1384, conserver pourtant sa chantrerie et sa prébende, alors que les frères de Blanches sont privés de leurs bénéfices 375. Devant ces témoignages, nous ne pouvons que rester prudent, quand il s’agit de préciser les positions et les choix valaisans.
La tension cependant montait entre les Haut-Valaisans et leur évêque. Le 1er juin 1384, Clément VII envoie un nonce, afin de ménager la paix, et le recommande aux Sédunois 376. C’est à cette époque qu’il faut situer l’expédition haut-valaisanne qui chasse l’évêque et le parti savoyard et les refoule jusqu’au Chablais, provoquant une nouvelle chevauchée savoyarde.
Fin août, le comte de Savoie et l’évêque signaient à Sion la paix avec les Haut-Valaisans des Sept Dizains 377. Au cours des hostilités, Edouard de Savoie avait remplacé Henri de Blanches comme vicaire général par un chanoine de Saint-Maurice, Jean de Balmo 378; mais, au traité de paix d’août 1384, il doit reconnaître de nouveau ce titre à Henri de Blanches. La paix n’était cependant pas complète car, peu après, le clerc haut-valaisan Georges Matricularii se plaint au pape de ne pouvoir rejoindre la cure d’Ernen, qui vient de lui être conférée (17 septembre 1384) 379.
L’évêque s’est réconcilié avec les Haut-Valaisans et réside à Sion. Il confie bien la châtellenie de Naters à Rodolphe de Rarogne, mais il s’appuie plus que jamais sur la Savoie, dont le capitaine et bailli pour le Bas-Valais, Rodolphe de Gruyère, est en même temps bailli épiscopal du Valais 380. /119/
Son second séjour à Sion va cependant peu durer; car, le 21 février 1386, Edouard de Savoie devient archevêque de Tarentaise et gagne bientôt un diocèse qui lui réservera moins de déboires 381. Clément VII confirme, le 18 avril 1386, le traité de paix entre le comte de Savoie, l’évêque sortant et ses sujets Haut-Valaisans 382, puis désigne, le 27 avril, pour succéder à Edouard de Savoie, l’abbé de Saint-Claude, Guillaume de la Baulme Saint-Amour 383. Cet évêque n’a probablement pas résidé dans son évêché et nous savons par ailleurs qu’il a continué à toucher les revenus de l’abbaye de Saint-Claude, où il décède probablement avant la fin de l’année 384.
Le chapitre de Sion se hâte d’élire, le 6 janvier 1387, Robert Chambrier 385, chanoine de Sion dès 1362, ancien official de Genève et le chanoine le plus en vue de cette cathédrale, qui était de plus le vicaire général de l’évêque Jean de Murol. /120/ Ce choix n’était pas mauvais; car Robert Chambrier n’avait-il pas été élu évêque de Genève par le chapitre genevois une dizaine d’années auparavant, sans que Grégoire XI ne ratifie cette élection 386 ?
Le 9 octobre 1387, par le traité de Salquenen, conclu entre le comte de Savoie et la commune de Loèche, Amédée VII s’engageait à faire son possible pour obtenir du pape la désignation d’Humbert de Billens comme évêque de Sion 387. Il nous paraît évident que ce prélat, doyen de Neuchâtel et prévôt in partibus de Bâle, était tout dévoué à la cause savoyarde; et l’absence de toute référence au chapitre dans cette clause du traité n’est-elle pas fort significative ? Le 2 décembre 1387, Clément VII accédait au désir exprimé à Salquenen 388.
Humbert de Billens ne sera pas reconnu partout. Il semble en effet qu’une partie du chapitre, la majorité peut-être des chanoines résidents, se retire dans le Haut-Valais. Pendant quelque temps, ils continuent à voir dans Edouard de Savoie leur évêque légitime, ignorant ou refusant le transfert de ce prélat 389, tandis que les hostilités ont repris avec la Savoie.
A l’approche de la Noël de 1388, les Haut-Valaisans remportent à Viège une éclatante victoire sur les troupes savoyardes. Cette victoire assure l’indépendance des dizains supérieurs, sans toutefois leur permettre de chasser les Savoyards du Valais. Humbert de Billens continue de résider à Sion, ayant à ses côtés une bonne partie des chanoines, protégé par Rodolphe de Gruyère, bailli du Valais.
C’est après le 17 décembre 1388, et même probablement entre la bataille de Viège et le 24 janvier 1389, qu’il faut placer la soustraction d’obédience des dizains supérieurs. Ils étaient sans /121/ doute encouragés par les trois défaites successives du parti des grands féodaux clémentins à Sempach, Näfels et Viège, car l’effet de cette libération des communes du Plateau suisse, qui paraissait irréversible à la fin du XIVe siècle, dut se faire également sentir en Valais, préparant le terrain aux traités d’alliance de 1403. Urbain VI saute sur l’occasion et ratifie le choix de l’official et chanoine Henri de Blanches comme évêque de Sion. Le 24 janvier 1389, il lui donne pouvoir d’absoudre tous les schismatiques du diocèse, adhérents de Clément VII 390. Le pape de Rome était peu au courant de la situation, car le 5 février suivant il écrit à l’évêque Henri d’absoudre Edouard de Savoie qui avait été touché par la grâce et de lui faire prêter un long serment de fidélité, dont la formule est jointe dans la lettre 391. Le chapitre de Sion prive alors Henri de Blanches de son canonicat et de sa prébende, pour les accorder au Savoyard Jean de Vernet 392, neveu homonyme du maréchal de Savoie.
Il est difficile de préciser la frontière des deux obédiences. L’abbé Gremaud ne cite aucun acte émané de l’épiscopat urbaniste d’Henri de Blanches. Si la cure de Saint-Léonard est aux mains d’un schismatique 393, le prieuré de Saint-Pierre-de-Clages paraît assez sûrement acquis à l’obédience avignonnaise, pour que le cardinal de Brogny le revendique et soutienne un procès pour l’obtenir 394. A la Cour d’Avignon, toutefois, on n’est pas /122/ toujours au clair sur la situation réelle. Après avoir privé de ses bénéfices le chanoine schismatique Albert de Blanches 395, Clément VII lui fait assigner un délai de trois mois pour reprendre sa place au chapitre 396. Tandis que les Haut-Valaisans recherchent la sympathie des communautés suisses 397, la situation d’Humbert de Billens se dégrade brusquement. Alors que le Haut-Valais est aux mains de Guillaume de Rarogne, dont nous parlerons plus loin, Humbert avoue à Clément VII que la majorité de ses ouailles lui refusent l’obéissance et qu’il vit des subsides de ses amis. Clément VII lui assigne, le 3 juillet 1392, une réserve sur les bénéfices vacants jusqu’à concurrence d’un revenu de 500 florins 398 et la même grâce bénéficiale sur des bénéfices situés au diocèse de Lausanne, avec préférence sur tous les autres candidats 399. D’autres prélats ou clercs valaisans, partisans de Clément VII, sollicitent d’ailleurs des biens dans d’autres diocèses 400. La guerre a repris et les chanoines de Sion obtiennent du pape avignonnais l’incorporation de la cure de Bex aux biens du chapitre 401. Humbert de Billens s’est réfugié au château de Gruyères 402. Manifestement lâché par la Savoie 403, Humbert de /123/ Billens ne s’est jamais résigné et six ans plus tard il revendique encore cet évêché 404. Il doit jouir d’une partie de la mense épiscopale, celle qui était située sur les terres du comte de Savoie, en Bas-Valais, mais c’était la part des revenus de beaucoup la plus faible 405.
L’année 1393 voit le triomphe de Guillaume de Rarogne, chanoine de Sion et curé de Viège, fils de ce Pierre de Rarogne, sire d’Anniviers, qui avait su acquérir l’hégémonie en Valais, tant grâce à l’étendue de ses domaines dans la partie centrale de la vallée, que par une politique habile qui le mit à la tête des Haut-Valaisans, lors de la révolte de 1384. Pourtant les Rarogne commencèrent par être des partisans de Clément VII 406. Il est vrai qu’ils sont alors en bons termes avec le comte de Savoie 407.
En 1384, c’est en qualité d’adversaires d’Edouard de Savoie et du comte que nous retrouvons Pierre et Guillaume de Rarogne 408. La puissante famille valaisanne se réconcilie avec la maison de Savoie pour un temps, car autrement je ne m’expliquerais pas qu’il soit question de lui pour l’épiscopat en 1387, après le décès de Guillaume de la Baulme et cela dans les milieux /124/ savoyards 409. Nous avons vu qu’Humbert de Billens lui fut préféré, peut-être, en vérité, à la demande de quelques Valaisans 410.
Cet échec dut rejeter Guillaume de Rarogne dans les rangs des adversaires de l’évêque Humbert.
Le 19 septembre 1391, il paraît encore comme simple particulier dans une vente passée à Brigue 411. Le 25 novembre 1391, il est cité comme élu de Sion; il a succédé à Henri de Blanches, à qui Boniface IX demande de l’absoudre et de recevoir de lui un long serment d’allégeance à l’obédience romaine 412. L’évêque urbaniste réside alors à Loèche et son pouvoir s’étend jusqu’à la Lienne 413. Le 29 octobre 1392, Boniface IX lui accorde de choisir le prélat qui doit le consacrer 414. Le traité de Sion, cependant, conclu le 24 novembre 1392 entre les Valaisans et la comtesse de Savoie, ne le reconnaît pas, mais nous avons déjà dit que la Savoie abandonnait pratiquement Humbert de Billens, dès le moment où le reste du traité évitait soigneusement de préciser à quel évêque les forteresses reçues en gage par les Savoyards devaient être restituées. Il s’agissait pour les contemporains certainement de Guillaume de Rarogne 403 bis. /125/
Tandis qu’Henri de Blanches retrouvait canonicat et prébende, c’est à un autre official que Guillaume fait appel: Ardizon de Brusatis 415. Le parti urbaniste triomphe à Sion 416, tandis que les clémentins se lamentent d’être privés de leurs revenus 417.
Le pape avignonnais conservera toutefois le Bas-Valais en dessous de la Morge de Conthey, avec l’abbaye de Saint-Maurice et la prévôté du Grand-Saint-Bernard.
* * *
En fin de compte, le parti qui l’avait emporté est celui des communautés valaisannes, qui vont s’allier plus fermement avec les cantons suisses 418 dès l’avènement du neveu homonyme de Guillaume de Rarogne, à qui l’évêque confie en 1392 sa cure de Viège, avant de lui laisser dix ans plus tard le trône épiscopal. Comme à Bâle, où les bourgeois profitent du schisme pour se libérer de la tutelle de l’évêque, si le parti de Rome l’emporte à la fin, ce n’est pas que la position romaine y soit prédominante, car tant Guillaume de Rarogne qu’Imier de Ramstein ont commencé par être clémentins. Leur volte-face s’explique par le refus de Clément VII de leur confier le diocèse. Le pape d’Avignon, qui triomphe au début grâce à l’appui des princes, n’arrive pas à se dégager de leurs intérêts ou ne songe peut-être pas le moins du monde à s’en distancer suffisamment le jour où les communautés l’emportent sur les grands seigneurs féodaux. Les dix-huit mois qui s’écoulent entre juillet 1386 et décembre 1388 marquent bien un tournant. Confondue avec le parti des grands princes médiévaux, l’obédience avignonnaise perd du terrain. /126/
Mais ce n’est pas réellement au profit du pape de Rome, car, pour les communautés du Plateau suisse, le fait de jouer du parti adverse contre le pape d’Avignon ne grandit guère le pouvoir pontifical. Boniface IX, après Urbain VI et avec plus d’habileté que lui, est trop heureux de confirmer le candidat des communes triomphantes, quitte à désavouer sans autre le prélat que Rome a d’abord pourvu. En fin de compte, le vrai vainqueur est le pouvoir politique et, sur les terres helvétiques, les principales villes et les communautés rurales, unies désormais en une confédération solide.
Le pontificat de Clément VII
Acceptant son élection, Robert de Genève, qui n’avait que trente-six ans 419, choisit le prénom de Clément 420 et la devise figurant sur sa rota sera « Oculi mei semper ad Dominum » 421.
Le 24 septembre, les cardinaux notifient l’élection de Clément VII et sa validité canonique à leurs six collègues restés en Avignon, où la nouvelle ne fut connue que le 13 octobre 422. /128/
Le couronnement a lieu à la cathédrale de Fondi le 31 octobre 1378 423.
Nous avons trouvé aux Archives pontificales dans un registre d’obligations 424 un résumé succinct de ces événements donnant sûrement la version officielle de la Curie et dont voici la teneur:
« Nominatio intrusi
Anno quo supra et die VII mensis aprilis Bartholomeus de Pinhanno civis Neapolitanus, archiepiscopus Barensis, per potenciam et impressionem Romanorum in Summum Pontificem fuit nominatus et vocatus Urbanus sextus.
Coronatio intrusi
Anno quo supra et die XVIII ejusdem mensis aprilis, dictus Bartholomeus intrusus fuit per potenciam et impressionem dictorum Romanorum coronatus.
Declaratio intrusi
Anno quo supra et die nona mensis augusti, in civitate Anagnie, ubi domini cardinales residentiam faciebant, fuit declaratum dictum Bartholomeum non esse neque nunquam fuisse papam per patriarcham Constantinopolitanum de mandato et voluntate dominorum cardinalium predictorum.
Obitus cardinalis
Anno quo supra et die XX mensis augusti, in Roma, dominus Franciscus de Theobaldosis diem suum clausit extremum, qui de sequentibus servitiis nullam recipiet portionem.
Creatio pape
Anno quo supra et die XX mensis Septembris, dominus Robertus de Gebennis in civitate Fundorum, ubi omnes domini cardinales in partibus Italie existentibus presentes fuerunt, in Summum Pontificem fuit creatus hora prima, qui Clementem papam Septimum nominari voluit. /129/
Coronatio pape
Anno quo supra et die ultima mensis octobris, in civitate Fundorum, dictus dominus Robbertus de Gebennis papa septimus fuit coronatus.
Ordinatio pape
Eodem die fuit ordinatum per dictum dominum nostrum papam Clementem VII, quod comes Fundorum habeat istud privilegium quod, quandocumque papa creaveritur, in coronationem suam primo ponat coronam suam vocatam Tiara supra capud suum. »
Je joindrai à ce document un bref survol d’un livre de la Chambre apostolique. En effet on peut remarquer que la Curie ne se hâta pas de noter dans ses registres la déchéance d’Urbain VI. L’incertidude a peut-être régné en juillet, août et dans la première moitié du mois de septembre. Dès le 22 septembre, on trouve par contre la mention « sede vacante », tandis que la fin de ce registre mentionne Clément VII 425.
Le pape d’Avignon entame aussitôt le procès de son rival et de ses adhérents 426. /130/
Urbain VI, nous l’avons vu, avait déjà pris les devants et privé de leurs titres, pour les conférer à d’autres 427, les cardinaux qu’il jugeait les plus rebelles. Il va déclarer Clément VII antipape, déchoir tous les cardinaux, se réserver les bénéfices de tous les clercs ou prélats clémentins et les excommunier; de plus, il va excommunier et priver de leurs fiefs la reine Jeanne de Naples, le comte de Fondi, Jean Orsini et Rinaldo Orsini, comte de Tagliacozzo 428. /131/
Malgré l’appui des routiers gascons et bretons, de la reine de Naples et d’autres seigneurs d’Ombrie ou du Latium, le séjour du nouveau pape en Italie n’était guère agréable. Clément VII, pourtant, s’accrochait à la péninsule avec l’idée d’y évincer Urbain VI. Il reste jusqu’au 30 mars 1379 à Fondi, puis gagne le 31 le château de Sperlonga, non loin de Gaète, qui appartenait à Onorato Caetani 429. Valois attribue ce déplacement à une question de santé, car Fondi, située près des marais, n’était pas un séjour idéal pour Clément VII, qui venait d’avoir la malaria au début de 1379. Une défaite des troupes clémentines à Marino, le 30 avril, pousse la cour pontificale à se réfugier à Naples. Clément VII, accompagné de trois cardinaux, s’embarque donc le 9 mai à Gaète et gagne Naples, où il arrive le 10 au matin 430. La reine l’accueille au Castel dell’Ovo. Mais l’émeute le contraint à regagner précipitamment Sperlonga le 13 mai déjà 431. On le signale ensuite à Fondi le 18 mai 432. Le 19, il est à Sperlonga, comme le 17 et le 20 d’ailleurs 433. Le 22 mai, enfin, il quitte l’Italie pour toujours. De Sperlonga, il gagne l’île de Monte Cristo, où nous le trouvons le 25 434. Le 1er juin, il parvient à Nice 435, non sans que ses équipages se soient pris de querelle entre Aragonais et Provençaux. Le 7, le 8 et le 9, nous le trouvons /132/ à Toulon 436. Le 10, il arrive et débarque enfin à Marseille 437, où il reste le 11 et le 12 438. Le 14, il est à Auriol, puis à Saint-Maximin, où il passe la nuit 439. Le lendemain, il gagne Aix, où il reste trois jours 440. Enfin, il fait le 20 juin 1379 son entrée solennelle dans la cité d’Avignon 441. Dès lors, Clément VII ne quittera plus guère Avignon, ou en tout cas la région avignonnaise 442. /133/
A sa cour défilent princes et seigneurs. Sa mère et son frère, le comte Pierre, l’entourent avec de nombreux officiers ou fonctionnaires originaires de nos régions, et dont on trouvera les traces à la table des noms. Car, comme ses prédécesseurs, Clément VII va favoriser les hommes de son pays, par amitié autant que par prudence. On n’assistera pourtant pas à la même invasion de compatriotes que du temps des papes limousins. Dans tout le Sacré-Collège, je ne relève que deux cardinaux « romands », Jean de Brogny 443, qui fut semble-t-il un ami d’enfance, quoique d’origine modeste, et qui était par ailleurs doué d’une vaste intelligence, et Jacques de Menthonay, dont il fera son vice-chancelier. Faut-il y joindre, bien qu’il fût Auvergnat, Jean de Murol, qui fut quelques années évêque de Genève ? Notons encore le Bourguignon Jean de Neufchâtel et Amédée de Saluces, ses cousins 444.
* * *
Dès septembre 1378, le schisme était patent et la chrétienté devait choisir entre les deux papes rivaux. L’activité diplomatique internationale va se centrer sur cet objet et les positions vont peu à peu se préciser.
En Italie, Clément VII peut rapidement compter sur le comte de Fondi, recteur de la province de Campanie, dont il était l’hôte depuis l’été, ainsi que sur le royaume de Naples (20 novembre 1378) 445. Le Piémont, possession de la maison de Savoie, et le Montferrat, géré par Othon de Brunswick, mari de Jeanne de Naples, lui sont aussitôt acquis. Dans les Etats de l’Eglise, outre la Campanie et les domaines des Caetani, Clément VII peut compter sur Viterbe, tenue par le préfet de Rome, François de /134/ Vico, sur le seigneur de Marino, maître des monts Albains, Giordano Orsini. A Rome même, le château Saint-Ange était défendu en son nom par Pierre Gandelin et Pierre Rostaing. Enfin, les bandes de routiers bretons ou gascons sont à son service.
Urbain, pour son compte, bénéficiera, malgré ses défauts, de la popularité que lui attire sa nationalité italienne et que renforce dans la péninsule un Sacré-Collège tout neuf, peuplé en immense majorité d’Italiens, vivante preuve d’une italianisation active de la Curie. Entraînée ou non par la parole enflammée et xénophobe de Catherine de Sienne, l’opinion publique italienne était acquise au pape de Rome. Les villes d’Italie centrale, Florence, Pérouse, Pise, restent urbanistes, comme aussi l’Italie du Nord, Venise, ou le duc de Milan, qui ne seront pas pour autant des partisans inconditionnels du pape romain.
C’est alors que germe dans le cerveau de Clément VII l’idée de créer, sous le nom de royaume d’Adria, dans la partie septentrionale des Etats de l’Eglise, celle-là même que la papauté dominait très mal ou pas du tout, un royaume vassal, sur le type du royaume de Naples et couvrant au nord la Toscane et le Latium pontificaux 446. Il le confiait à Louis d’Anjou, frère du roi de France et l’un de ses plus chauds partisans. La bulle d’érection de ce royaume marquait bien ce souci d’établir un contrepoids efficace. Ces deux royaumes vassaux de Naples et d’Adria n’avaient le droit ni de se combattre, ni d’être unis par héritage dans la même main. Cette bulle copiait enfin les dispositions majeures de la bulle créant le 28 juin 1265 le royaume de Naples, pris comme modèle. On ne manqua pas de reprocher très vivement à Clément VII cette aliénation des terres de l’Eglise et il le reconnut plus tard comme une faute. En fait, n’oublions pas que les terres en question avaient échappé à l’Eglise et que ce royaume devait être tout d’abord conquis. Clément VII, comme légat, avait pu mesurer sur le terrain les difficultés d’une telle /135/ opération. Sous cet angle, le projet prend une autre apparence, comme aussi dans la perspective des idées de l’époque sur le fief et la souveraineté.
En France, dès le début, par sa correspondance avec les cardinaux, puis en juin par Pierre de Murles, l’un des ambassadeurs accrédités par Urbain VI à Paris 447, Charles V sait que l’élection d’Urbain a été entachée de violences et qu’elle est contestée. Néanmoins, Urbain VI est reconnu comme pape jusqu’à la fin d’août 1378 448. En août, mieux informé de la position des cardinaux par Jean de Guignicourt, Charles V leur accorde son appui financier et écrit aux routiers gascons et bretons de les secourir 449. Ayant reçu une nouvelle ambassade des cardinaux, composée de l’évêque de Famagouste et du dominicain Nicolas de Saint-Saturnin, maître du Sacré-Palais, Charles V convoque, le 11 septembre, une grande assemblée de prélats et de théologiens. L’assemblée se prononce très nettement pour l’expectative, fait toutes sortes d’objections pertinentes à la thèse cardinalice de l’illégitimité du pape, estimant les cardinaux juges et parties. A la demande du roi, la situation nouvelle, créée par une élection pontificale viciée et contestée, est examinée sous tous ses angles : clergé, élections d’évêque, bénéfices vacants, collecteurs, diplomatie. Enfin, l’assemblée suggère six voies pour résoudre le conflit, allant du concile général à l’arbitrage commun du roi /136/ et de l’empereur, préconisant encore les processions. L’assemblée cependant approuvait les secours apportés aux cardinaux 450.
La seconde promesse de subside était accompagnée d’une lettre personnelle du roi au cardinal de Genève; elle arriva pourtant à Fondi après le couronnement de Clément VII, trop tard pour avoir exercé une pression quelconque 451. Il semble cependant que Charles V ait pressenti l’élection de Robert de Genève, qui aurait ainsi fait figure de candidat papable à la fin du mois d’août, avant le départ du secrétaire de Charles V pour son voyage de retour. D’emblée donc, Clément VII bénéficie de l’appui du roi de France, son cousin éloigné.
L’élection de Fondi sera connue dès la mi-octobre dans toute la France. Le 16 novembre, Charles V réunit en assemblée son conseil, les prélats de passage à Paris et quelques théologiens et canonistes. L’assemblée se prononce pour Clément VII et le roi fait aussitôt publier l’élection du nouveau pape dans tout le /137/ royaume. Une nouvelle assemblée, le 7 mai 1379, confirme ce choix, suivie le 15 d’une nouvelle proclamation solennelle. Dans tout cela et sans hâte excessive, le roi de France se bornait à suivre les cardinaux. Il n’est en rien le fauteur du schisme que l’on a parfois présenté 452. Malgré la proclamation solennelle de l’élection de Clément VII dans toutes les églises, Urbain VI continue d’avoir quelques partisans en France 453. L’Université de Paris, enfin, qui est au courant des arguments de la thèse urbaniste, et qui compte de nombreux étrangers, notamment des maîtres et étudiants allemands, sera moins facile à entraîner. Officiellement, elle adhère le 30 mai 1379 à Clément VII, mais la Faculté des arts est divisée et les étudiants des « nations » anglaise et picarde restent secrètement urbanistes, influencés par le choix de leurs pays d’origine 454.
Dans l’ensemble, la France allait dès lors rester fidèle à Clément VII, dont elle sera la position majeure 455.
L’adhésion française en entraîne d’autres, mais il ne faudrait pas conclure que partout les raisons politiques l’aient emporté sur les convictions religieuses. Finalement, la diplomatie française recueillera à cette occasion plus d’échecs que de succès. Aucun des souverains ibériques, pourtant alliés de Charles V, ne se rend d’emblée à ses raisons 456. L’empereur Charles IV qui était son oncle, puis son fils Venceslas, le roi des Romains, refuseront /138/ toute avance à ce sujet. Même refus chez le roi Louis de Hongrie et de Pologne, de la maison d’Anjou 457. Charles V ne rencontre plein succès qu’auprès de petits princes, qui s’empressent de lui complaire, parce qu’ils dépendent un peu du roi de France 458; l’évêque de Toul Jean de Neufchâtel est apparenté à Clément VII ; celui de Verdun, Gui de Roye, qui avait suivi Grégoire XI en Italie, puis son successeur; l’évêque de Metz; l’évêque de Strasbourg, Frédéric de Blankenheim, apparenté à Charles V ; l’archevêque de Besançon, Guillaume de Vergy. Tous ces prélats s’appuyaient peu ou prou sur le roi de France ou sur des princes français, comme le duc de Bourgogne. Il faut y joindre le duc Jean de Lorraine, qui tente d’entraîner le clergé et les bourgeois de Trêves 459 et Robert, duc de Bar, beau-frère du roi de France, le duc de Juliers, Guillaume VI, Adolphe, comte de Clèves, et Engelbert III, comte de la Marck, le comte de Montbéliard. Le duc d’Autriche, Léopold III, se rallie à Clément VII, non sans se faire payer son adhésion, et il sera son meilleur partisan en Allemagne. Quant au comte de Genève, sa qualité de frère du nouveau pape allait faire de lui un champion de la cause avignonnaise et les liens de parenté qui unissaient leur maison à celle des comtes de Savoie suffisent à expliquer l’adhésion de la Savoie. La Provence était aux mains de la reine de Naples qui avait une des premières choisi le pape élu à Fondi.
Clément VII ralliera facilement, semble-t-il, le roi de Chypre, Pierre de Lusignan. Dans les Balkans, l’évêché de Budua (province de Raguse) est occupé de 1379 à 1401 par des évêques clémentins, sans compétiteur romain 460. Joignons enfin l’Ecosse où Robert II, autant par son opposition aux Anglais que par son alliance avec le roi de France, restera un ferme soutien de la cause avignonnaise. /139/
Urbain VI, de son côté, multipliait les efforts pour conserver ses partisans et les accroître. L’empereur Charles IV, dont il avait au printemps méprisé les avances et vexé les ambassadeurs 461, reste un de ses plus fermes soutiens. Après son décès (29 novembre 1378), son successeur Venceslas persévère dans l’obédience romaine et fait autant d’efforts pour l’accroître que les rois de France n’en déployaient pour augmenter leur parti.
Le Saint-Empire était loin d’être complètement rallié au pape de Rome. La partie occidentale, archevêque de Besançon, évêques de Toul, Metz, Verdun, Strasbourg, Liège pour un temps, les duchés de Lorraine, Bar, Julier, les comtés de Clèves, de la Marck, de Montbéliard, de Bourgogne, de Genève, de Savoie et de Provence, les terres du duc d’Autriche, qui échappaient en fait au contrôle impérial, étaient clémentins, comme nous l’avons vu. De proches parents du roi des Romains, son oncle et homonyme Venceslas, duc de Luxembourg et de Brabant 462; son beau-père, Albert de Bavière, régent de Hainaut, Hollande, Zélande et Frise 463; son cousin, le margrave Procope de Moravie 464, tenaient le parti de Clément VII. Malgré les efforts du pape de Rome et de l’empereur, Adolphe de Nassau, élu archevêque de Mayence, premier des électeurs et archichancelier du Saint-Empire, était résolument partisan du pape de Fondi et /140/ triomphait 465. Par-ci, par-là, d’autres adhésions au pape d’Avignon se manifestaient en Allemagne 466.
Hongrie et Pologne, unies sous le sceptre de Louis Ier d’Anjou, ne donnent aucune suite à la volte-face des cardinaux. Bien plus, le roi de Hongrie et Venceslas, roi des Romains, vont signer une déclaration de loyauté à Urbain VI 467.
Les Etats Scandinaves restent fidèles à Urbain VI, mais ils étaient de peu de poids. Quant à la Lithuanie, elle n’était pas encore christianisée.
Que le roi d’Angleterre, Richard II, choisisse le parti d’Urbain VI contre le pape soutenu par le roi de France, il n’y a là rien d’étonnant; et si en Guyenne les clémentins peuvent compter de solides appuis, ils ne peuvent entamer la foi urbaniste de l’Angleterre 468 qui entraîne l’Irlande dans l’obédience romaine.
A la fin de 1379, les positions s’étaient donc précisées et l’Europe se trouvait déchirée entre les deux pontifes.
Il était, cependant, des régions où les prélats et les clercs des deux obédiences se disputaient les bénéfices avec âpreté. En Flandre, les quatre évêques clémentins se heurtaient à l’hostilité du comte Louis de Male, de la population et du clergé local 469. Liège fut âprement disputée. Le parti d’Avignon commence par l’emporter avec l’élection d’Eustache Persand de Rochefort, mais, dès l’automne, Eustache n’est plus qu’un évêque in partibus, chassé par l’urbaniste Arnoul de Horne 470.
Dans les évêchés rhénans et du nord de la Suisse la lutte est également vive et opiniâtre, comme nous l’avons vu.
Sur un autre plan, Clément VII l’emporte sur son rival. Les /141/ principaux ordres religieux lui sont acquis. Plusieurs avaient leur siège en France ou dans des régions acquises au parti d’Avignon : Cluny et trois de ses « filles », Cîteaux et ses quatre « filles », Prémontré, La Grande-Chartreuse, Saint-Antoine-de-Viennois. Leurs abbés choisissent le parti de Clément. Les maisons des dominicains étaient mieux réparties en Europe, mais dans leur chapitre général, réuni à Lausanne le 13 mai 1380, la majeure partie de l’ordre suit le maître général, Elie Raymond de Toulouse, et opte pour Clément VII. Une minorité fait sécession et élit comme général l’urbaniste Raymond de Capoue. Les franciscains étaient surtout nombreux en Italie, mais Clément VII avait été frère mineur. Leur général, le Napolitain Leonardo Rossi de Giffonio les entraîne dans le camp clémentin 471. Clément VII pourra encore compter sur l’appui du grand maître des hospitaliers, Jean Fernandez de Heredia, qui fixera sa résidence en Avignon 472. Les ordres militaires, qui fleurissaient dans la péninsule Ibérique, vont également opter pour le pape d’Avignon, tandis que les chevaliers teutoniques resteront fidèles au pape romain.
Telles sont les positions initiales.
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Devant une telle situation, il y aura des réactions variées. Un puissant besoin d’information entraîne un nombre exceptionnel de témoignages contradictoires, qui ne sont pas tous publiés, tant s’en faut. Les juristes sont sollicités d’apporter leur concours. Un des premiers, avant la seconde élection déjà, Jean de Legnano, est sollicité pour un avis de droit, peut-être par les cardinaux italiens, alors qu’ils étaient à la recherche d’un accord possible 473. Le jugement de Legnano est à la base de l’argumentation /142/ urbaniste 474. Baldo degli Ubaldi, autre célèbre juriste du temps, écrivit deux traités, dont l’un en juillet 1378, sur demande du cardinal Jacques Orsini 475. Urbain trouvera des défenseurs jusqu’à l’Université de Paris 476. Du côté d’Avignon, les écrits se multiplient pour répondre à ceux qui défendaient la cause rivale 477.
Il ne manquera pas non plus de suggestions pour mettre fin au schisme. Quand l’accord entre les cardinaux et Urbain avait paru impossible, les cardinaux italiens avaient proposé la convocation d’un concile général. Sur cette « voie conciliaire », qui finira par triompher, l’on avait trébuché dès la question de la convocation. Seul le pape pouvait la faire. Mais, ce faisant, Urbain VI agissait donc en pape légitime, ce que le parti adverse ne pouvait admettre. Une convocation faite par l’empereur ou par un groupe de souverains ne serait pas canonique. D’ailleurs depuis la mort de Charles IV (29 novembre 1378), il n’y avait plus d’empereur couronné. Un accord des deux prétendants sur une convocation commune était impensable. Une série d’embûches se présentaient ainsi sur cette voie, qui, par le Concile de Constance en 1415, permettra la fin du schisme. A Pise, en 1409, ce sera un demi-échec, car des minorités demeureront attachées aux papes déposés. Déjà pourtant, la lassitude avait fait admettre /143/ que, pour résoudre le schisme, l’on n’avait guère à disposition de meilleur moyen. Qu’en aurait-il été, en 1378, de l’entente entre les nations, avant que l’expérience de ces luttes stériles ait amené l’un et l’autre parti à une certaine modération ?
On se flattera également d’obtenir l’abdication des papes, mais cette « voie de cession » ne sera jamais du goût des pontifes rivaux, même quand les collèges cardinalices prendront la précaution d’exiger des successeurs d’Urbain et de Clément le serment préalable de démissionner, si le rival en faisait autant.
Restera alors la « voie de fait », c’est-à-dire le recours à la victoire militaire, pour faire triompher son parti et accroître son obédience. N’est-elle pas baptisée parfois « voie de chevalerie » 478 ? ce qui indique bien quelle attraction la solution de force pouvait exercer sur l’imagination des hommes de ce temps, qui voyaient dans la guerre l’accomplissement d’une des fonctions sociales, celle de la noblesse, et n’avaient pas nos réticences horrifiées devant le fait militaire. La voie de fait, assortie d’une intense activité diplomatique, ne servira qu’à durcir les positions. Partout la différence d’obédience s’alignera sur des rivalités nationales ou locales et la division religieuse en arrivera à coïncider avec les « schismes » politiques, comme nous l’avons montré sur un territoire restreint, en esquissant l’évolution du schisme dans les communautés vivant entre le Jura et les Alpes. Mais, à ce point, la querelle religieuse ne pouvait guère être mieux résolue par la violence que les conflits politiques. Encore fallait-il qu’on en prît conscience.
En attendant, les deux papes vont faire assaut de diplomatie, surtout dans les pays « indifférents » (Espagne, par exemple, ou Italie du Nord) ou disputés (Flandre, Allemagne occidentale); mais les envoyés de Clément ne parviendront pas à présenter leur thèse aux souverains allemand, anglais ou hongrois, pas plus que les urbanistes ne pourront se faire entendre de la Cour de France 479. Bientôt, l’un et l’autre parti optera pour la voie de /144/ fait et se flattera d’éteindre le schisme par une victoire militaire, autant que par une manœuvre diplomatique. L’Histoire de l’Eglise parle d’une tentation de la violence 480. N’y a-t-il pas plus qu’une tentation au Moyen-Age, une véritable pratique, car le Moyen-Age est une époque violente un peu partout 481. C’était un climat général: il suffît de penser pour l’Espagne à Pierre le Cruel, aux ravages de la guerre de Cent Ans en France, tels que les conte par exemple le Journal d'un bourgeois de Paris, voire au caractère impitoyable des luttes que soutiennent les Confédérés et à la renommée de brutalité qu’ils s’attirèrent au loin après Sempach, /145/ si l’on en croit le Chronicon Moguntinum. Les Anglais n’ont pas gardé meilleur souvenir de la guerre des Deux-Roses. En Italie, les chroniques font constamment état de campagnes ravagées, et de luttes urbaines, non moins violentes, où les tortures (chevalet ou estrapade), sévices et exactions sont monnaie courante. N’est-il pas significatif qu’Ambrogio Lorenzetti ait peint face à l’allégorie du Bon gouvernement celle du Mauvais gouvernement au palais de la Seigneurie de Sienne ? En notre siècle, qui a donné une dimension inouïe à la violence, mais l’a en fait étroitement cantonnée à des durées relativement brèves, il était utile de rappeler à quel point, dans ce XIVe siècle finissant, la violence est partie intégrante du climat social de très vastes régions 482.
Rien d’étonnant à voir Urbain VI proclamer la croisade contre son rival, après avoir excommunié Clément VII et tous ses partisans, le 29 novembre 1378 (bulle Nuper cum vinea) 483.
Aux exploits des routiers, à la solde des cardinaux, puis de Clément VII, répondent les actes de force accomplis par les urbanistes 484. Les témoignages de l’un et l’autre camp rendent /146/ finalement le même son de cloche et témoignent d’une égale vigueur dans les deux papautés.
Ajoutons encore que chaque parti donnait à ces spoliations de clercs et de prélats le plus de publicité possible. Le cardinal Gentile de Sangro contraint, le 4 septembre 1381, et ce n’est point difficile ! les cardinaux clémentins prisonniers, Leonardo Rossi et Jacques d’Itri, à brûler leurs chapeaux et leurs habits cardinalices dans l’église Santa Chiara de Naples, avec d’autres défroques, sans songer qu’il faisait brûler les insignes dont il était lui-même revêtu 485. Voir un cardinal faire brûler la pourpre /147/ cardinalice, tout comme le spectacle de ces destitutions publiques, ne devait certes pas rehausser le prestige du clergé aux yeux de fidèles qui, la veille encore, honoraient les hommes ainsi tournés en dérision. Il n’y avait pas que la dérision ; une partie des sévices aussi était donnée en pâture à la population, qui ne pouvait manquer d’éprouver un très grand désarroi à ce spectacle. A travers ces pratiques, c’était l’essence même de l’Eglise qui était atteinte et son caractère sacré. Néanmoins chaque parti crut à la voie de fait.
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Voyons rapidement l’évolution du schisme.
Dans le sud de l’Italie, le royaume de Naples fut l’enjeu d’une âpre lutte. Venu pour venger le prince André de Hongrie 486, Charles de Durazzo se met au service d’Urbain VI, conquiert Naples (été 1381) et s’empare de la reine Jeanne Ire, qu’il fera étrangler l’été suivant. En été 1382, Louis d’Anjou, adopté le 29 juin par la reine Jeanne, et descendu en Italie pour la délivrer 487, conquiert à son tour les Pouilles, tandis que Charles se maintient à Naples. Mais la chevauchée angevine, qu’accompagnaient les comtes de Genève 488 et de Savoie et le maître d’hôtel de Clément VII, Georges de Marlioz 489, tourne court à la fin de /148/ l’automne 1384, après la mort inopinée de Louis Ier d’Anjou à Bari (21 septembre 1384) 490. Clément VII concède alors en fief le royaume de Naples au fils de Louis d’Anjou, Louis II, mais il n’était âgé que de sept ans 491. En attendant, Charles de Durazzo triomphait et restait maître du sud de la péninsule.
Mais Urbain VI, projetant de créer pour son neveu, Francesco Prignano, une vaste principauté dans le sud de l’Italie, n’allait pas tarder à entrer en conflit avec Charles de Durazzo, qui n’entendait point faire les frais d’une pareille dotation 492. En 1383, le pape romain avait fui Rome, où sévissait la peste et, contre le vœu de ses cardinaux, était venu à Naples, pour presser l’accomplissement de son projet familial 493. Urbain VI passe /149/ l’hiver 1383-1384 à Naples, plus en otage qu’en hôte, et s’échappe en juin pour se réfugier à Nocera, que son neveu avait obtenu depuis peu. Il ne tarde pas à y être assiégé par le roi de Naples, contre qui il prêche derechef la croisade. Mais cessant d’être une nouveauté, la croisade n’est plus qu’une image de style, dont par ailleurs le pontife romain avait déjà usé abondamment, et Charles de Durazzo va jusqu’à mettre la tête pontificale à prix, en réponse à l’excommunication journellement brandie du haut des murs 494. Urbain VI se brouille également avec une partie de ses cardinaux et de sa Curie, ce qui le conduit à faire preuve à leur endroit d’une cruauté indigne d’un pontife 495. Paradoxalement, Urbain VI doit finalement son salut aux barons angevins de Naples, ce qui prouve que leur haine de Charles de Durazzo l’emportait singulièrement sur leur adhésion à Clément VII 496. Il s’enfuit par Bénévent dans les Pouilles, qui étaient au pouvoir des barons angevins, où une flotte génoise vient, à prix d’or, le chercher. Au terme de cette aventure, au moment où Urbain VI traîne ses cardinaux, accusés de trahison et prisonniers, à Gênes, pour le dernier acte du drame 497, nous pouvons observer qu’une /150/ fois de plus des historiens relèvent que le pape n’a pas eu la main heureuse en choisissant ses envoyés auprès de Charles de Durazzo 498. A vrai dire, il saute aux yeux qu’aucun roi de Naples ne pouvait souscrire au projet politique d’Urbain. Plus que l’exécution de ce projet, c’est sa conception même qui pèche. Au contraire de son rival des bords du Rhône, le pape romain n’a jamais compris que la politique était l’art du possible. La situation dans le sud de l’Italie allait cependant évoluer de façon fort imprévue. Le 31 décembre 1385, Charles de Durazzo se fait couronner roi de Hongrie, mais il meurt assassiné au château de Visegrad le 14 février 1386 499, laissant deux trônes chancelants. Sa femme Marguerite et son fils Ladislas n’ont bientôt d’autres ressources que de s’enfermer dans Gaète, tandis que les Angevins commandés par Othon de Brunswick, dernier mari de Jeanne Ire, entraient dans Naples (juillet 1387). Le 18 avril 1389, Naples proclamait son adhésion à Clément VII et appelait au trône Louis II d’Anjou. Pour la quatrième fois, le parti avignonnais l’emportait.
En Italie centrale, si Clément VII perd quelques positions, il conserve de fougueux partisans avec, au premier rang, le comte de Fondi 500. Après l’assassinat de Francesco di Vico (8 mai 1387), Viterbe, Todi et Amelia tombent au pouvoir du légat d’Urbain VI, /151/ comme en 1386 Montefiascone. Mais la région de Soriano, Orvieto, Spolète 501 est toujours aux mains des routiers clémentins de Bernardon de la Salle et du comte de Tagliacozzo 502, qui enserrent Rome d’une véritable zone de guérilla et d’insécurité. Le pape d’Avignon pousse la sollicitude envers les Ecorcheurs qu’il a pris à son service jusqu’à pourvoir à leurs besoins spirituels 503. Les apparences sont sauves. Plus au nord, Clément VII peut compter sur les da Polenta, seigneurs de Ravenne 504.
Milan, aux mains des Visconti 505, et Bologne, avec sa célèbre université, louvoient entre les deux obédiences, s’adressant tour à tour aux deux papes. En 1389, cependant, Bologne était en principe clémentine 506. Mais n’était-ce pas que cette ville /152/ pontificale voyait dans cette allégeance le moyen de sauvegarder sa liberté en se déclarant pour le pontife le plus éloigné ?
Rome passait par des alternatives de révoltes et de soumission à l’égard d’Urbain, sans pour autant esquisser le moindre geste envers Avignon. Quant à la réforme prêchée par Urbain, elle n’avait point survécu au prône du 3 mai 1378 sur le Bon Berger, et les cardinaux romains avaient le même train de vie que les Avignonnais 507.
En fin de compte, l’Italie centrale et méridionale vivait dans un état d’anarchie permanente, où pullulaient les bandes de brigands, de l’un et l’autre camp, car la soldatesque utilisée par les deux pontifes était une seule et même engeance.
In extremis, Urbain VI s’était réconcilié avec les Romains, auxquels il avait fait miroiter les profits d’un jubilé, dont il abrégeait l’intervalle à trente-trois ans 508. Pour une ville dont les témoins s’accordent à souligner la profonde dépression économique, la perspective d’un afflux exceptionnel de pèlerins était de nature à faire espérer un renversement de conjoncture, même provisoire, et qui sait ? une série d’années meilleures. C’est peut-être un des motifs qui incita les Romains à sacrifier une part de leur liberté après une dernière émeute 509.
Lorsque, sur ces entrefaites, Urbain VI décéda dans la lassitude de son parti et la déconsidération, le 15 octobre 1389, on put croire un instant le schisme terminé. Clément VII, qui avait accueilli les deux cardinaux transfuges, Pileo da Prata 510 et /153/ Galeotto Tarlato di Pietramala 511, avait prouvé à l’envi qu’il respecterait les situations acquises. Ainsi le schisme, où Clément VII avait juridiquement un certain avantage sur son rival par la quasi-unanimité en sa faveur du collège cardinalice de 1378, mais partageait à peu près également avec lui les suffrages du peuple chrétien, pouvait prendre fin honorablement.
Or, le 2 novembre déjà, dans une hâte suspecte, quatorze cardinaux urbanistes élurent un des leurs, le Napolitain Pierino Tomacelli, comme successeur de Barthélemy Prignano, et se hâtèrent de le couronner une semaine plus tard, sous le nom de Boniface IX. Ce n’est, semble-t-il, qu’au début de décembre, que Clément VII apprit le décès de son rival, et ce délai n’a pas de quoi nous surprendre. Jules César ne se vantait-il pas d’avoir fait un trajet analogue en huit jours de chevauchée harassante dans un pays uni et pacifié et d’avoir à cette occasion battu un record ? Sans relations directes prévues entre les deux papautés, la nouvelle devait mettre près de trois semaines pour parvenir de Rome en Avignon. La précipitation romaine marque donc le désir d’empêcher toute discussion et fait éclater la gravité du schisme, qui perd ainsi ce caractère d’accident juridique que la double élection confuse lui avait imprimé. Jusqu’au 2 novembre 1389, on pouvait juger sévèrement le schisme à l’obstination des deux papes à conserver à tout prix la tiare contestée, bien loin de se faire l’assaut de charité que l’on était en droit d’attendre de chefs spirituels chrétiens. Le décès de l’un d’eux pouvait faire espérer une fin honorable et fortuite du procès. Cette querelle /154/ apparaissait semblable à ces litiges entre clercs, qui abondent dans nos documents, simplement plus impressionnante par l’importance de l’enjeu. Mais voilà que, ce 2 novembre 1389, la coupure montre sa gravité profonde: de litige particulier, de querelle de personnes, le schisme est vraiment devenu un conflit de parti. Quitter ou refuser la tiare désormais, c’est peut-être trahir un parti. Il faudra s’en souvenir lorsqu’on juge la politique de Clément VII, tout aussi bien que l’élection, trop rapide elle aussi, de son successeur Benoît XIII. Seul un concile pourra restaurer l’unité, et encore, une génération sépare le Concile de Constance de la fin réelle du schisme, dans nos régions tout spécialement.
En attendant, Clément VII ne pouvait que tirer les conséquences du geste des cardinaux romains, ce qu’il fit le 27 novembre 1389 512.
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Boniface IX était aimable, jeune et beau, et contrastait en cela avec son prédécesseur. Il ne manquera pas d’habileté et de sens de la manœuvre et grâce à lui la cause romaine, qui allait déclinant, va reprendre une nouvelle vigueur. Il restaurera profondément l’autorité pontificale sur Rome et l’Italie centrale et son obédience va gagner du terrain en Italie et en Allemagne notamment. Sa fortune avait été subite 513, mais il était peu lettré, n’avait pas fait d’études complètes, et il était peu au /155/ courant du fonctionnement des bureaux pontificaux 514. La chance le servit en politique, estime Thierry de Nyem, très critique à son endroit 515. Surtout il pratiqua hautement le népotisme 516 et sous son règne la vénalité et la simonie devinrent illimitées 517. Sa famille, surtout sa mère et ses deux frères, /156/ s’est taillé une belle réputation d’avidité en amassant le plus d’argent possible à la Cour de Rome 518. Il pouvait faire preuve à l’occasion d’une certaine cruauté 519. Ajoutons enfin qu’il eut une santé fragile et finit par être emporté par la maladie 520.
Boniface va soutenir Ladislas, prétendant au trône napolitain, mais le parti de Louis II d’Anjou l’emporte dans presque tout le royaume, et sa venue à Naples en 1390 en est l’éclatante démonstration.
En Italie centrale cependant, la situation était moins brillante. Rinaldo Orsini est assassiné le 14 avril 1390 et Spolète tombe au pouvoir de Boniface qui y installe un de ses frères 521. Les routiers clémentins avaient repris Toscanella, Montefiascone, Viterbe même (23 octobre 1390). Mais le cardinal légat de Clément VII, Pileo da Prata, faillit faire tout échouer en trahissant le pape d’Avignon au profit du romain (février 1391). Viterbe tient bon, appelant un neveu de Francesco di Vico, Giovanni /157/ Sciarra. Après la mort de Bernardon de la Salle, les routiers eurent pour chefs le Cahorsin Jean Jandon de Grammont et le Genevois Raymond de Chissé 522, ainsi que Tandon de Badefol, à qui Clément VII remet Soriano le 15 février 1393 523. Le pape d’Avignon accordait d’ailleurs en septembre 1392 à trois de ses familiers le pouvoir d’organiser les conquêtes de Bernard de Serres et de ses acolytes 524. A la fin de son règne et malgré quelques abandons, Clément VII avait maintenu l’essentiel de ses positions en Italie 525, plus peut-être du fait du caractère des papes romains que par adhésion sincère. La voie de fait avait en fin de compte lamentablement échoué, tant d’un côté que de l’autre.
En Espagne, Clément VII allait triompher, malgré les efforts de son rival et des légats urbanistes Perfetto da Malatesta, Menendo, évêque de Cordoue, et du cardinal Colonna. Face à eux, Clément VII avait dépêché le cardinal Pierre de Luna, le futur Benoît XIII, et Martin de Zalba, évêque de Pampelune. Le roi de Castille avait voulu se documenter à fond. Le 23 /158/ novembre 1380, il réunit à Medina del Campo 526 une assemblée pour juger des résultats de l’enquête et, le 19 mai 1381, le roi Jean Ier proclame l’adhésion de la Castille à Clément VII 527.
Tant qu’il fut en vie, Pierre IV d’Aragon maintint son royaume dans l’« indifférence » 528, mais à peine est-il mort (5 janvier 1387), que son successeur, Jean Ier, obtient, le 24 février 1387, qu’une assemblée rattache l’Aragon à l’obédience d’Avignon 529. Le cardinal Pierre de Luna y avait beaucoup contribué, de même que saint Vincent Ferrier.
Charles le Mauvais avait, lui aussi, maintenu son royaume de Navarre dans l’indifférence 530 jusqu’à son décès (1er janvier 1387), bien qu’il eût recouru à Clément VII à plusieurs reprises dès 1384, mais l’adhésion officielle se fera attendre jusqu’au 6 février 1390.
Le Portugal 531, indifférent en 1378, avait opté en 1380 pour le pape d’Avignon. Mais le 19 août 1381, est-ce dû aux efforts anglais ? est-ce dû à l’antagonisme entre Portugais et Castillans ? Ferdinand Ier se déclarait pour Urbain VI. Dès 1382, redevenu fortement clémentin 532, le Portugal allait changer de nouveau /159/ d’obédience, lorsque le roi meurt le 29 octobre 1383, sans laisser d’héritier. Fondateur d’une nouvelle dynastie, Jean Ier d’Aviz, fils naturel de l’avant-dernier souverain portugais, adversaire acharné des Castillans, amène le royaume lusitanien à se rattacher définitivement au pape de Rome (1385).
Dans l’ensemble, après des années d’indifférence, les royaumes espagnols, glissant toujours plus vers le pape d’Avignon, avaient fini par proclamer leur adhésion, non sans souhaiter qu’un concile vînt trancher le problème insoluble.
En Irlande, Clément VII avait fini par prendre pied, malgré l’acharnement des Anglais à combattre le parti avignonnais 533.
L’Angleterre 534 restait beaucoup plus une adversaire résolue du pape d’Avignon, en qui elle voyait une créature des rois de France, qu’une alliée fidèle des papes de Rome. En fait, à l’extérieur, elle cherchait à mener des croisades contre Clément VII (Flandre, Espagne), elle luttait contre ses agents 535 au Portugal, en Italie, en Gascogne, voire même en Provence; mais c’est aussi l’époque où le Parlement se déchaîne contre les taxes pontificales, l’époque de Wyclif et des Lollards, dont l’action n’est pas sans affaiblir la position du pape romain.
Dans les Flandres, la victoire de Charles VI à Roosebeke (fin 1382) permet d’installer de force des prélats clémentins, mais les villes flamandes resteront foncièrement acquises au parti romain. La croisade anglaise, cependant, dont les buts politiques rejoignaient les intérêts spirituels, s’achève par un échec (été 1383). Le pays demeurait donc divisé 536. A partir de 1392, l’influence de Clément VII croît.
En Allemagne 537, le roi Venceslas mène une campagne active contre le pape d’Avignon. A plusieurs reprises, il fait approuver /160/ par la Diète la reconnaissance d’Urbain VI 538 et la condamnation de Robert de Genève, son cousin au troisième degré, le frère d’un de ses vassaux, à qui il venait de demander d’être l’un de ses interprètes dans une démarche délicate 539. A part les diocèses occidentaux échappant au contrôle de l’empereur et qui ont été déjà mentionnés, Clément VII aura quelques succès pour la plupart initiaux dans certains évêchés. Bâle, Constance et Coire, comme nous l’avons vu, étaient sous l’influence du duc d’Autriche. Il faut y joindre Brixen et en partie Salzbourg, qui étaient dans le même cas. A Mayence, le pape avignonnais bénéficie de la rivalité entre Louis de Misnie et Adolphe de Nassau 540, qu’il patronne et qui triomphe. Le frère d’Adolphe, Jean de Nassau, qu’il désigne à Spire, animera lui aussi un foyer clémentin 541. /161/
A Utrecht, n’est-ce pas l’appui d’Albert de Bavière qui explique les foyers clémentins d’Utrecht même et de Deventer ? 542
Nous trouvons encore d’autres foyers clémentins à Münster 543, en Westphalie, ou à Würzbourg 544. Au cœur de l’Allemagne, Erfurt obtient de Clément VII la fondation d’une université le 16 septembre 1379 545.
A Strasbourg, l’évêque Frédéric de Blankenheim s’est prononcé d’abord pour lui 546 et la cause avignonnaise semble avoir été assez largement entendue. Jusqu’en 1386, Clément VII y conservera de bonnes positions 547. /162/
Dans l’archidiocèse de Cologne, malgré l’opposition, nette dès le début, de l’archevêque Frédéric, Clément VII peut compter sur certains appuis ou intelligences, dans le chapitre cathédral lui-même, dans plusieurs des huit collégiales de la ville 548, parmi les chanoines de Bonn 549. Peut-être est-ce dû à l’appui clémentin du comte Engelbert de la Marck, mais ce patronage n’explique pas tout, car Cologne et Bonn sont au cœur du territoire épiscopal. Reste l’opposition politique à l’archevêque-électeur.
On trouve aussi quelques clémentins dans le diocèse de Worms 550.
Il existera également un foyer clémentin à Prague, où le doyen Hinko et son frère Henri s’efforceront vainement de défendre le parti d’Avignon 551. Je ne pense pas que Leitomischl ait été vraiment un centre clémentin, l’évêque Hinko n’y a probablement jamais été reconnu. A Breslau par contre, un foyer clémentin très vif se développe autour de l’évêque Theodoricus 552. /163/
A Brême, on note aussi quelques chanoines clémentins, et l’archevêque est incité à poursuivre les schismatiques 553.
Ailleurs, un peu partout, les archives pontificales avignonnaises signalent des clercs ou des bénéficiaires. D’une part, il faut admettre que ces clercs isolés sont ceux qui se plaignent aussi de ne point jouir de leurs bénéfices. D’un autre côté, ils vont entretenir, contre le pape de Rome, une agitation qui trouvera, à plus d’une reprise, des oreilles attentives, celles des clercs et des laïcs que la fiscalité romaine met en état de révolte.
Le parti d’Urbain obtient cependant quelques succès éclatants. Le retournement de la situation à Liège en 1379, où l’évêque Eustache perd sa mense; ou bien le revirement de Frédéric de Blankenheim à Strasbourg, en 1380, en sont des exemples. En 1381, Venceslas se réconcilie avec Adolphe de Nassau, l’archevêque-électeur de Mayence et archichancelier 554. Dès lors Mayence passe à l’obédience romaine. C’était un point d’appui sérieux qui s’écroulait. Mais la perte la plus sensible est la mort de Léopold III à Sempach. Clément VII qui, grâce à lui, pouvait agir dans toute la partie méridionale de l’empire, y perd le 9 juillet 1386 la plus grande part de son pouvoir 555. L’évêque de Brixen se rallie à Urbain, tandis que les clémentins de l’évêché de Constance se réfugiaient dans les collégiales suisses ou à Fribourg-en-Brisgau.
Après les démarches infructueuses du début, Clément VII ne fut pas le seul à tenter de rallier peu à peu l’empereur à son parti. Les rois de France, Charles V, puis Charles VI, renouvelèrent /164/ leur tentative, et l’une des plus imposantes est bien l’ambassade de 1383 à Prague, mais ce fut peine perdue 556.
Le 13 février 1382, Urbain VI écrit vraisemblablement à tous les évêchés allemands pour faire publier les indulgences qu’il accorde à ceux qui combattent Clément VII, Louis d’Anjou, les comtes de Savoie et Genève, etc. 557. Les efforts d’Urbain VI et de Boniface IX n’empêcheront pas cependant le pape d’Avignon de compter sur quelques princes, Léopold d’Autriche, puis plus tard ses fils, qui protégeront les clémentins dans les domaines habsbourgeois de l’Autriche antérieure (Argovie, Thurgovie, Forêt-Noire, etc.), ainsi que des seigneurs rhénans, le margrave de Bade 558, le comte Eberhard III de Wurtemberg 559 et temporairement des bourgeoisies, comme celles d’Erfurt ou de Lübeck.
Des efforts fournis pour accroître chaque obédience, va résulter une surenchère entre les pontifes. Clément VII gagne des monastères en y incorporant des cures 560, fait des remises de dettes aux prélats 561. Urbain VI ne procède pas autrement. /165/ Un exemple éloquent suffira: le 14 mai 1380, il fait remise à Frédéric, archevêque de Cologne, de 120 000 florins dus pour certains motifs, plus 11 000 florins dus pour des services 562.
Tout en restant foncièrement opposée au pape d’Avignon, l’Allemagne va se détourner quelque peu d’Urbain VI. Il est significatif de constater que les trois princes archevêques rhénans refusent en 1384 le chapeau de cardinal, préférant, à n’en pas douter, le pouvoir effectif dans leur électorat à la dignité cardinalice, bien déconsidérée dans l’obédience romaine 563.
Lentement, la politique de Boniface IX regagnera le terrain perdu, sans pour autant éteindre toute activité avignonnaise.
Clément VII entretient des intelligences plus lointaines encore. Un évêque clémentin réussit un temps à Dorpat 564 en Livonie (1379-1385) et certains actes concernent les diocèses de Riga ou d’Œsel 565. Le pape d’Avignon désigne un évêque d’Œsel 566 et un dominicain au siège de Strengnäs 567 en Suède. Il correspond, en 1389, avec la reine de Danemark et Norvège, Marguerite de Waldemar 568. Mais ces actions isolées ne peuvent constituer que des coups d’épingle pour l’obédience urbaniste. En Pologne, une tentative avignonnaise auprès de l’héritière de Louis Ier, Hedwige, échoue 569. Mais en Hongrie et Dalmatie, Clément VII entretiendra une agitation en sa faveur 570 qui alimentait /166/ d’ailleurs pas mal d’illusions. Néanmoins, il eut sur place des prélats et des clercs de son obédience.
En Orient, le pape d’Avignon peut compter d’emblée sur le roi de Chypre, Pierre II de Lusignan. Il est reconnu aussi à Corfou, où il peut lever les décimes 571, en Morée, etc. Si, sous l’influence des républiques marchandes italiennes, Gênes et Venise, le royaume de Chypre lui est disputé 572, Clément VII obtient sans doute l’appui des Catalans, qui s’arrogent aux dépens des Italiens une place dans le commerce du Levant, ce qui expliquerait la présence de clercs du parti avignonnais en Grèce et au Péloponnèse. Plus encore, l’appui des Hospitaliers permet au pape d’Avignon de rattacher à son obédience les terres que l’ordre domine : Rhodes, Smyrne et la « Romanie » 573. Il y délègue, de 1387 à 1390, le patriarche de Jérusalem, Aymon Séchaux 574, prévôt du Grand-Saint-Bernard, mais il faut lui rendre cette justice que, s’il y lève les taxes apostoliques, c’est pour les consacrer aux besoins de la défense, principalement de Smyrne, menacée par les Turcs. /167/
* * *
Quinze années de luttes ont permis de constater l’échec de la manière forte, la voie de fait, pour résoudre la crise. Jusqu’au décès d’Urbain VI, le parti avignonnais progresse, mais dès 1389, Boniface IX redresse la situation. Toutefois, on s’achemine vers une lutte indécise, où ce que gagne un parti dans un pays est compensé par ce qu’il perd ailleurs, et si l’obédience avignonnaise s’accroît en Flandre et s’y consolide, elle s’affaiblit par contre en Italie. Voyant l’inutilité relative de tels efforts ou du moins leur coût disproportionné, l’opinion publique se lasse d’une querelle sans issue. Des conceptions se font jour aussi qui menacent la structure traditionnelle de l’Eglise. En Angleterre, pour John Wyclif « les deux papes se disputent le pouvoir comme deux chiens se disputeraient un os: la seule manière de les apaiser, c’est de leur enlever l’os, autrement dit le pouvoir temporel » 575. A l’Université de Paris, l’idée ne germait-elle pas que chaque nation pouvait avoir son propre pape ? 576. La conception de l’unité de l’Eglise était cependant trop forte, pour que ces deux thèses mûrissent rapidement. On espère encore fermement que l’Eglise saura se régénérer. Car les faits sont là : la crise a précipité le mouvement de décadence de l’Eglise; matériellement, les deux papes sont dans une détresse financière impressionnante 577. On a fortement insisté sur la fiscalité du parti clémentin, mais n’est-ce pas l’Allemagne, où la fiscalité romaine tout aussi exigeante n’a pas été freinée comme en Angleterre par un Parlement, qui va insister le plus fermement au Concile de Constance sur les limites à imposer aux appétits pontificaux ? 578 Les besoins d’argent des deux papes rivaux ont pesé donc des deux côtés plus lourdement qu’avant sur les populations. Car les dépenses se sont accrues considérablement. Il y a tout d’abord l’entretien de deux Cours de Rome. Si Boniface IX a cherché à s’enrichir personnellement et à faire /168/ la fortune de sa famille, Clément VII en sera réduit à utiliser, dès 1392, sa fortune patrimoniale pour boucher les trous de la caisse pontificale. De son côté, Urbain VI, qui aura toujours une cour relativement modeste, ne sera pas mieux loti.
Les pontifes rivaux ne sont pas responsables entièrement de cet état de fait. Car, au cours de sa lente centralisation, l’Eglise n’a jamais prévu des moyens financiers cohérents, réguliers et suffisants, pour faire face à l’entretien de cet appareil administratif 579. Le schisme avait doublé ce coût en doublant l’appareil. De plus, l’entretien et l’indemnisation de nombreux prélats « in partibus schismaticorum » et de moult clercs dépossédés avait grevé chaque obédience. Enfin, la voie de fait a coûté, tant en cadeaux et subsides qu’en subventions et soldes, des sommes vertigineuses 580. /169/
En nous penchant sur les questions financières, nous comprenons mieux l’accusation de rapacité portée contre Clément VII (ou contre ses rivaux) et qu’un Nicolas de Clamanges ait pu écrire: « L’origine du schisme, la racine de tout le désordre, c’est l’argent. 580 bis »
Par ailleurs, il ne faudrait pas négliger l’évolution de la conjoncture. Le XIVe siècle est une époque de crise. J’en ai souligné les aspects violents. Il serait bon de réfléchir aux incidences économiques de cette crise 581. L’effet de la crise sur l’Eglise /170/ me paraît assez bien illustré par l’état matériel des églises, bâtiments de culte, presbytères, etc. des pays victimes des troubles du XIVe siècle 582. Le renversement de conjoncture a ainsi affecté gravement les revenus ecclésiastiques, tout comme elle affectait les assises économiques du monde seigneurial. Faut-il tellement s’étonner, dès lors, que souvent la détresse financière, jointe aux impératifs de la diplomatie, ait mis chacun des deux pontifes à la merci des princes temporels et leur ait, de ce fait, dicté des démarches ou des attitudes, qui trouvèrent des censeurs énergiques pour les condamner ? Le début du concile de Constance fera bien voir le discrédit frappant en 1415 le pape et les cardinaux dans l’opinion publique 583.
En attendant, dans les dernières années du siècle, on commençait à préférer la voie de cession 584, c’est-à-dire l’abdication simultanée des papes, à une voie de fait si onéreuse et si décevante. C’était cependant ce que redoutait chaque pontife dans son obédience et, pour son compte, Clément VII espérait encore recouvrer l’autre moitié de la chrétienté, grâce à une expédition française conduite par Charles VI. Au début de 1392 cependant, des difficultés surgissaient, notamment entre la France et l’Angleterre, et le projet de chevauchée en Italie subissait quelque retard 585.
C’est dans ces alternatives d’espoirs et de déceptions que Clément VII allait brusquement être le dernier prince de la maison de Genève. En mars 1392, le comte Pierre de Genève rendait le dernier soupir en Avignon, à la cour de son frère; il ne laissait pas d’enfants. Comme dans son testament il avait /171/ déshérité son plus proche parent, Clément VII 586, conformément déjà au testament de leur frère Aimon III 587, la succession ne va pas sans difficultés. Clément VII, se fondant sur sa parenté avec Pierre de Genève et sur les testaments de son père, Amédée III 588, et d’un autre frère, le comte Jean 589, hérite du comté. Il n’y remettra pas les pieds 590, se contentant de goûter de loin aux fromages et vacherins de son pays 591. Il confie l’administration de ses terres à sa mère et à quelques hommes de confiance et de métier. Il nomme receveur général Nicolas des Graviers 592, et chancelier du comté un clerc de la Chambre apostolique, Pierre de Juys 593. Il met la main sur le trésor comtal, car comme toujours il avait un pressant besoin d’argent. Pierre de Juys en effet recueille le 8 juin 1392 dans une tour du château d’Annecy 2099 écus d’or et 3401 florins de 12 sous genevois et, le 17 juillet, il reçoit de Jean Pollier, marchand d’Annecy, 816 florins de Genève comme solde de compte 594.
Clément VII doit négocier avec sa belle-sœur, la comtesse de Genève et de Vaudémont, Marguerite, qui devait se marier une troisième fois avec un fils du duc de Lorraine en 1393. Une transaction a lieu le 10 juin 1392 595. Clément VII avait délégué trois hommes de confiance: Pierre de Juys, nouveau chancelier du comté, le donzel Nicolas de Hauteville, capitaine général du Comtat Venaissin, et Guillaume de Vienne, sire de St-Georges et Ste-Croix, époux de Louise de Villars, nièce du pape. Puis Clément VII assure à la maison de Villars, selon le testament de son frère Pierre, l’héritage du comté de Genève, en la personne de son neveu Humbert, fils d’Humbert VII de Villars et de Marie de Genève. Il était en excellents termes d’ailleurs avec cette /172/ famille, puisqu’il avait choisi Odon de Villars, frère d’Humbert VII, d’abord comme capitaine d’Avignon le 22 juin 1381 596, puis comme vice-recteur et régent du Comtat Venaissin, en remplacement d’Henri de Sévery.
Enfin il récompense une foule d’amis et de serviteurs, et accorde à ses sujets certaines faveurs: le 5 janvier 1393, il oblige les ecclésiastiques d’Annecy à contribuer à la construction de l’enceinte de leur ville et exempte tous les habitants du comté de répondre en justice hors du comté pour un délai de cinq ans 597.
Vis-à-vis du comte de Savoie, Clément VII se sent mal à l’aise. Comme pape, il se refuse à prêter hommage de fidélité pour certaines terres. On trouve finalement une solution: le comte de Savoie accordait aux envoyés de Clément VII, Pierre de Juys, chancelier, Nycod (ou Nicolas) de Hauteville, bailli du comté de Genève, et Pierre Girin, un délai de deux ans pour prêter serment (12 mars 1393) 598.
Ce délai était plus long qu’il ne fallait. Après une légère indisposition de trois jours 599, comme le pape rentrait dans ses appartements après avoir entendu le messe, le mercredi 16 septembre 1394 au matin, il fut foudroyé par une attaque d’apoplexie /173/ « circa horam diei decimam », avant même d’avoir pu prendre un verre de vin pour se réconforter 600. Certains pensent que la lettre de l’Université de Paris sur le schisme, qu’il avait reçue et jugée perfide et qui l’avait rendu mélancolique, fut pour quelque chose /174/ dans sa disparition inattendue 601. Il n’avait que cinquante-deux ans, dont seize années de pontificat.
Il fut enseveli en Avignon le vendredi 18 septembre, en présence de vingt-deux cardinaux, dans la cathédrale de N.-D. des Doms, à côté du tombeau de Jean XXII 602. C’était une sépulture provisoire et, le 8 septembre 1401, il est transféré solennellement dans l’église en construction du couvent des Célestins, qu’il avait /175/ fondé, et son tombeau y subsistera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il y reposait près des reliques du fameux Pierre de Luxembourg, qu’il éleva au cardinalat à l’âge de dix-sept ans et qui fut canonisé peu après sa mort. Il se mettait ainsi sous la protection d’un saint qui l’avait ardemment soutenu dans le conflit d’obédience et dont les miracles avaient contrebalancé les mérites de Catherine de Sienne 603. /176/
La Révolution, qui détruisit tant d’œuvres d’art, ne nous a légué du monument funéraire pontifical que la tête du pape, d’ailleurs fort mutilée, conservée de nos jours au musée Calvet d’Avignon [Voir page 1]. Valois a repéré un autre portrait dans un missel qui /177/ a appartenu à Clément VII 604. Pour compléter l’iconographie, citons le dessin à la plume que nous avons retrouvé dans un des registres de lettres, et qui fut exécuté en novembre 1386 par un des copistes du palais d’Avignon 605.

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Pl. II. Lettrine représentant le pape Clément VII.
Première page d’un cahier de la neuvième année (1386/7).
La lettre concerne Jean de Brogny, originaire du comté de Genève.
Archivio Segreto Vaticano, R. Av. 248, f. 138 r. (H. 29 cm, L. 22 cm)
C’est peu de chose, mais nous pouvons compléter ces documents par les récits de contemporains 606. De taille élevée et de /178/ mine affable, Clément VII avait le front haut et large, les traits assez réguliers 607; il était plutôt maigre. Il louchait, ce que confirme le dessin des archives du Vatican. D’une stature avantageuse, il avait de la prestance, de l’aisance, quoiqu’il fût légèrement boiteux. Sa santé semble avoir été excellente. On ne remarque qu’une fois la mention d’une maladie, en automne 1388 608. Il écrivait avec facilité et parlait bien plusieurs langues, d’une voix sonore. On appréciait l’élégance avec laquelle il célébrait les offices, l’agrément de sa conversation, sa générosité. Intelligent, voire rusé, il avait peut-être plus de sens politique que de piété.
Issu d’une famille princière, il en avait la formation, mais aussi les préjugés, encore qu’il ne faille pas lui attribuer sur le chapitre noblesse l’idée exclusive qu’en aura plus tard l’Ancien Régime: il réservera autant de faveur en fin de compte à un Jean de Brogny, de modeste origine, qu’à un Jean de Murol, ami d’enfance, issu de la famille des comtes d’Estaing. Mais il n’en reste pas moins qu’il ne s’opposera guère à l’évolution qui portait les papes à considérer prieurés et abbayes plus comme des fermes à partager entre favoris et princes de l’Eglise, que comme des maisons de Dieu. Son énergie et ses talents sont attestés par sa légation de près de deux ans en Italie du Nord et l’activité qu’il y déploya. C’est dans ses qualités d’homme d’Etat et d’action que ses collègues du Sacré-Collège placèrent leurs /179/ espoirs: ils songèrent à lui quand la situation devint franchement mauvaise, dans l’été de 1378, alors qu’au printemps aucun d’entre eux probablement n’eût soutenu sa candidature 609. Ils ne furent pas trompés et Clément VII se montra meilleur diplomate que son rival. Plaça-t-il sa tiare au-dessus des intérêts supérieurs de la chrétienté ? N’oublions pas que ces « intérêts supérieurs » ne devaient pas être si apparents et nettement définis pour les acteurs du drame. Avant d’accuser son ambition, il faut encore se souvenir qu’ambition et conscience devaient forcément se mêler étroitement dans une telle situation et qu’en acceptant l’arbitrage d’un concile, même universel, il plaçait le concile au-dessus du Saint-Siège, en contradiction avec un des critères majeurs et les principes les plus stricts de la politique pontificale de tous les temps, qui finit par imposer à l’Eglise romaine son régime de monarchie absolue universelle. Un Grégoire VII ou un Innocent III auraient-ils accepté l’arbitrage d’un concile ? Elu et couronné, intronisé, imbu de la réalité de sa mission, un pape peut-il s’avouer intrus après plusieurs années de règne ? Peut-il se reconnaître coupable de ce péché d’orgueil et s’avouer tout bonnement « diabolico spiritu instigatus » ? Non, abdiquer n’était pas si simple !...
Cependant, pour la première fois, la chrétienté était scindée en deux moitiés de forces sensiblement égales. L’obédience de Rome était plus étendue et elle comprenait cet atout majeur qu’était le véritable siège apostolique. Le succès du Jubilé de 1390 avait fait voir quelle en était l’importance aux yeux des fidèles 610. Mais bien des contrées urbanistes étaient périphériques, peu peuplées et fort éloignées du siège pontifical. En revanche l’obédience avignonnaise formait un bloc plus /180/ homogène de territoires contigus. La position centrale d’Avignon en facilitait le contrôle et le gouvernement.
L’excellente étude de M. Jean Favier a fait ressortir l’inégalité de la capacité financière des deux obédiences 611. Clément VII eut pour sa part les pays où l’organisation administrative et la fiscalité pontificales s’étaient le plus développées 612. Les meilleurs contribuables sont donc dans le camp avignonnais, les moins bons, dans celui d’Urbain VI.
Après les territoires et les ressources, voyons les services. D’emblée, et nous savons pourquoi, Urbain VI s’était aliéné la majeure partie de la Cour de Rome, notamment toute la Chambre apostolique, ce qui le privait des services administratifs et des archives. Dans les trente années qui suivirent, les papes de Rome se montrèrent incapables de se constituer une administration comparable à celle de leurs rivaux 613 et nous soulignons plus loin combien la continuité avignonnaise fut profitable à l’Eglise 614.
Ainsi donc, de par leurs forces et leurs faiblesses, les deux obédiences s’équilibraient et pour peu que les cardinaux d’Avignon se décident, eux aussi, à donner un successeur à leur pontife défunt, le schisme allait durer.
Deuxième partie
L’ÉDITION DES LETTRES, SUPPLIQUES ET ACTES DIVERS DE CLÉMENT VII ET LA CHANCELLERIE DE CE PONTIFE
L’édition des actes de Clément VII
La première impression qui frappe le jeune archiviste venu travailler à l’Archivio Segreto et qui le change des archives provinciales, pittoresques comme la tour de Valère, où l’électricité n’était pas encore parvenue, ou fonctionnelles comme les archives vaudoises de la rue du Maupas, c’est la masse, la masse accablante de documents. Nul ne peut dire combien de millions de pages se cachent derrière les quelque 27 000 volumes que Mgr Mercati, amusé et condescendant, laissait tomber dans la conversation, du haut de sa chaire, aux Américains naïfs venus photocopier l’ensemble des Archives pontificales pour leur Université. Cette masse, qui les accabla malgré les myriamètres de film dont ils étaient certainement pourvus, accable aussi une fois ou l’autre qui s’y risque. Et c’est avec la papauté avignonnaise que l’ample développement des archives commence, bien qu’une masse énorme d’actes, la majorité probablement, soient perdus. Le professeur Lenzweger de Linz évaluait (on ne peut songer à compter), pour les lettres et suppliques seulement, de 1305 à 1378, les 206 Regesta Avenionensia, les 250 Regesta Vaticana et les 49 Regesta Supplicationum à environ 375 000 pages.
Si je reprends les chiffres de M. Lenzweger pour les appliquer aux pièces de Clément VII, j’obtiens pour les Registres d’Avignon, du Vatican et les Suppliques ainsi que pour les autres séries le total de plus de 110 000 pages, dont 17 000 environ concernent les pièces comptables. Cent mille pages, où les abréviations, une, parfois deux et plus par mot, réduisent de la bonne moitié la dimension du texte, posent de tout autres problèmes de publication que le manuscrit littéraire d’une œuvre ou tel cahier, ou tel registre d’archives. Publier l’ensemble est impensable actuellement et d’ailleurs pour avoir contribué à reclasser un ou deux documents, égarés parmi les miens dans le /184/ beau désordre que nous a légué le passé, je ne puis affirmer que désormais la totalité des pièces soient connues, mais ce que l’on retrouvera ne sera guère que l’exception.
Dans ces conditions, la présente édition 1 appelle quelques explications préliminaires, avant que nous ne passions à la description des rapports entre la chancellerie et les clercs.
Présentant essentiellement les bulles et les suppliques, nous avons excepté de cette publication les actes de caractère financier, soit les quittances, les ordres de paiement, etc., les réservant pour une recherche ultérieure. Ils ont une importance considérable, mais leur caractère particulier nous a incité à les mettre à part. Par contre, notre choix s’est porté sur:
— tous les documents mentionnant un lieu de nos diocèses;
— tous les documents mentionnant un fonctionnaire originaire de nos diocèses, cité à propos d’une autre contrée. Nous avons cependant résumé brièvement en français ce qui n’est pas intéressant pour la région délimitée par nos diocèses de Genève, Lausanne et Sion et l’Ajoie comprise dans le diocèse de Besançon ;
— tous les actes ou pièces intéressant la carrière d’un personnage issu de nos diocèses.
Il faut toutefois faire quelques réserves. D’abord seul un dépouillement sur fiches de tous les actes, bulles ou suppliques, permettrait une publication parfaite de tous ces documents. /185/ Il se peut donc que quelque bulle ou quelque supplique nous ait échappé 2. Par contre, après l’analyse scrupuleuse des registres et après avoir éliminé, dans ce fouillis, ce qui était d’un autre pontificat 3, nous pensons pouvoir garantir la date de tous les actes donnés. Une autre réserve concerne les noms de personnes : quand le diocèse est nommé, il n’y a pas de doute possible; mais ce n’est pas toujours le cas et même si le personnage est un Romand, il peut être question d’un diocèse d’une tout autre région. De là certaines hésitations. Le nom de Favre, Lefèvre, Fabre, Fabri, etc. est bien fréquent. Tous les personnages désignés par Fabri ne sont donc pas des Fabri de la Roche-sur-Foron 4. Ainsi, par exemple, nous avons écarté avec bien d’autres Fabri, un Geraldus et un Raymundus Fabri 5 mentionnés au diocèse de Cahors; et ce Pierre Fabri 6, viguier d’Avignon, mentionné le 24 décembre 1380, il est téméraire d’en faire un Romand. Autre cas: la famille de Albiaco. Si Fabri peut paraître commun, Albiacum, un village, peut sembler plus sûr. Détrompez-vous : il y a bien Alby au comté de Genève, mais aussi Albiez en Maurienne, par ailleurs bien proche. De fait, les trois de Albiaco, Aymon, Martin et Jean, accusés d’homicide, sont d’Albiez 7. Un dernier cas: Jean de Murol, évêque de Genève de 1378 à 1385, devint cardinal du titre de S. Vital, avec tout ce que ce rang comporte de lettres, de parts à la curée sur les bénéfices. Fallait-il mentionner chaque prieuré ou chaque portion d’un canonicat en Espagne ? Nous avons écarté cet Auvergnat pour tout /186/ ce qui ne concernait pas le diocèse de Genève. Que ceux qui songeraient à nous le reprocher jettent un coup d’œil sur la table des noms, à Jean de Brogny, par exemple, qui n’eut pas plus de bénéfices que lui. Il fallait donc une limite.
De plus, nous ne faisons que citer en note les doubles, les copies, ce qui va de soi, et aussi les suppliques dont nous avons la bulle correspondante. Comme la bulle est rédigée d’après la supplique et qu’elle est plus importante, nous avons évité de dire deux fois exactement la même chose. L’exemple donné plus loin justifiera ce point de vue. Il va de soi que si la supplique donne un détail de plus, nous l’avons mentionné.
Enfin nous avons exclu les actes in eodem modo qui ne fournissent pas le nom de l’exécuteur, mais seulement son titre ou sa fonction. C’était sans importance pour nous.
Il ne faut pas perdre de vue en outre que ces pièces exclues ou citées seront un jour publiées par celui qui s’attachera à l’étude du diocèse qu’elles concernent.
Les suppliques dont nous n’avons pas retrouvé la lettre correspondante sont intercalées chronologiquement. Parfois nous avons eu quelques difficultés, la même demande étant représentée sous une autre date dans un autre registre 8. D’autre part, les rotuli émanés de personnes de nos diocèses sont en principe jugés comme faisant un tout et publiés comme tels, en conservant leur disposition particulière.
Tous les actes sont donnés dans l’ordre chronologique, sans tenir compte des différences de nature, ou du volume qui les a fournis; ils sont numérotés et c’est ce numéro qui est cité comme référence dans les tables ou les notes. La bulle in eodem modo est considérée comme formant un acte distinct, puisque c’était effectivement le cas.
Les abréviations ont été limitées à un choix restreint 9; elles ne sont pas toujours utilisées, lorsque leur emploi eût rendu le sens moins clair. Nous avons tenu compte du fait que cette édition n’était pas réservée à des spécialistes du latin médiéval, /187/ qui nous pardonneront ici et là une explication de grammaire ou de vocabulaire qui leur paraîtra élémentaire.
Le commentaire, limité, est donné à la fin de chaque acte. Nous avons cherché, à l’aide de ces notes, à faciliter la consultation de ces pièces d’archives et parfois à en aider l’interprétation. Par exemple, nous ne donnons pas une date comme le Corpus Domini, trop connue, mais nous indiquerons la Saint-Antoine, etc. Par-ci, par-là, nous avons mis un nom de pape, indiqué une source d’information qui sera, pensons-nous, de quelque utilité pour un début de recherche, note qui n’est pas exhaustive, il va sans dire. Nous avons aussi corrigé ici et là, très rarement, il est vrai, une orthographe erronée. Chaque fois l’italique signale les lettres changées et nous fournissons la graphie du manuscrit en note. De même l’italique indique dans le texte un mot essentiel, mais disparu ou omis par le copiste. Le commentaire précise, chaque fois qu’il s’agit d’une omission du copiste, que le mot manque dans le manuscrit. Les variations dans l’orthographe des noms propres sont d’ailleurs respectées avec soin. Bien des textes hélas ont souffert de l’humidité au point de n’être plus qu’une trame légère, où l’illisible le dispute aux lacunes pures et simples.
L’aspect de cette édition a frappé plusieurs personnes à qui j’en ai montré quelques pages. Cette succession de mots séparés par des points de suspension a de quoi surprendre. Elle s’inspire pourtant à la fois des éditions françaises de l’Ecole du palais Farnèse et des travaux belges de Hanquet ou Berlière. Plutôt que de traduire l’essentiel en français, ce qui donne un texte plus long ou des phrases impossibles, plutôt que de mettre juste une référence à la mode du Repertorium de Göller, ce qui peut entraîner des erreurs 10 et n’est pas une publication de documents, nous avons préféré donner de chaque acte l’essentiel, le squelette du texte, en le dépouillant des innombrables formules creuses ou /188/ adjonctions, dont l’effet rhétorique ne nous émeut plus, mais pourrait par ailleurs dérouter un lecteur ou fausser une citation. Ainsi, nous avons cherché à respecter à la fois le texte original, la grammaire et le sens d’une part, le temps de l’historien et une économie raisonnable du papier d’autre part. Chaque phrase se tient, la ponctuation étant résolument moderne, car le lecteur d’aujourd’hui n’est pas habitué à la ponctuation fantaisiste d’autrefois. De plus, quand les lettres se confondent, c et t par exemple, et lorsqu’il fallait résoudre une abréviation, nous avons donné l’orthographe qui se rapproche le plus de celle utilisée par les textes scolaires. Le procédé est arbitraire, mais la lecture est facilitée et notre but est avant tout de mettre les documents que nous avons recueillis à la portée du plus grand nombre d’historiens ou d’amateurs cultivés 11. Parfois nous n’avons pu résister au plaisir de donner des extraits plus longs que nécessaire, mais qui donnent leur saveur au texte 12. Ils sont hélas rares, de tels passages, perdus dans la masse des pièces administratives !
L’« arenga », ce préambule que l’usage plaçait au début des lettres pour leur conférer un caractère juste, les situer sur le plan moral, et donner en quelque sorte à une décision intéressée et contingente le caractère de cas particulier dans le cadre d’une éthique universelle, a été laissé soigneusement de côté, sauf s’il avait une certaine valeur pour le texte 13.
Voici d’ailleurs quelques exemples qui illustreront la méthode employée. Tout d’abord un exemple de bulle complète du 5 septembre 1387. Nous donnons en italique les mots que nous avons conservés 14 et en caractères ordinaires ceux qu’il nous a paru inutile de publier. /189/
Bulle pontificale accordant au cardinal Jean de Brogny le canonicat et l’archidoyenné de Sagonte en Espagne.
R. Av. 248, f. 36 r-37 v
5 septembre 1387
Dilecto filio Johanni tituli Sancte Anastasie presbytero cardinali salutem et apostolicam benedictionem.
Dum ad personam tuam, quam divina clementia magnis dotavit muneribus gratiarum, paterne considerationis dirigimus intuitum et attente perspicimus quod tu Romanam ecclesiam, cuius honorabile membrum existis, tuorum honoras magnitudine meritorum, dignum reputamus et congruum ut Sedem apostolicam reperias in exhibitione gratie munificam et etiam liberalem.
Dudum siquidem omnes dignitates, personatus et officia ceteraque beneficia ecclesiastica quorumcumque capellanorum Sedis apostolice tunc vacantia et in antea vacatura collationi et dispositioni nostre reservavimus, decernentes extunc irritum et inane si secus super hiis a quoquam, quavis auctoritate, scienter vel ignoranter, contingeret attentari, et deinde, archidiaconatu de Muroveteri in ecclesia Valentina, quem quondam Johannes de Cabrespino, archidiaconus de Muroveteri in eadem ecclesia dicteque Sedis capellanus dum viveret, obtinebat, per obitum ipsius Johannis, qui extra Romanam Curiam diem clausit extremum, vacante, tu, sicut accepimus, reservationis et decreti predictorum inscius vigore quarundam litterarum nostrarum, per quas duo beneficia ecclesiastica in civitate et diocesi Valentinen. consistentia, etiam si dignitates vel personatus et unum eorum in dicta ecclesia existerent, ad quorumcumque collationem, provisionem, electionem, presentationem seu quamvis aliam dispositionem pertinentia expectabas, archidiaconatum predictum sic vacantem infra tempus debitum acceptasti et de illo tibi provideri fecisti licet de facto. Cum autem dictus archidiaconatus adhuc per obitum dicti Johannis vacare noscatur nullusque preter nos hac vice de illo disponere potuerit neque possit, reservatione et decreto obsistentibus supradictis, nos, volentes tibi, ut incumbentia tibi expensarum onera, que te oportet continue subire, facilius supportare valeas, de alicuius subventionis auxilio providere gratiamque facere specialem, canonicatum ipsius ecclesie ac dictum archidiaconatum sic vacantem, etiam si dictus Johannes /190/ fructuum et proventuum Camere apostolice debitorum collector vel subcollector seu hospitiorum Romane Curie taxator aut dicte Sedis familiaris vel alias officiarius fuerit, cum plenitudine juris canonici ac omnibus juribus et pertinentiis suis, motu proprio, non ad tuam vel alterius pro te nobis super hoc oblate petitionis instantiam, sed de nostra mera liberalitate, apostolica tibi auctoritate conferimus et de illis etiam providemus. Prebendam vero, si qua in dicta ecclesia vacat ad presens vel cum vacaverit, quam tu per te vel procuratorem tuum ad hoc legitime constitutum infra unius mensis spatium, postquam tibi vel eidem procuratori vacatio illius innotuerit, duxeris acceptandam, conferendam tibi post acceptationem huiusmodi cum omnibus juribus et pertinentiis suis motu simili donationi apostolice reservamus, districtius inhibentes venerabili fratri nostro episcopo et dilectis filiis capitulo Valentinensibus ac illi vel illis, ad quem vel ad quos in eadem ecclesia prebendarum collatio, provisio, presentatio, seu quevis alia dispositio pertinet communiter vel divisim, ne de huiusmodi prebenda interim etiam ante acceptationem eandem, nisi postquam eis constiterit quod tu vel procurator predictus illam nolueritis acceptare, disponere quoquo modo presumant, ac decernentes irritum prout est et inane, si secus de dicto archidiaconatu a quoquam, quavis auctoritate, scienter vel ignoranter attemptatum forsan est hactenus vel de ipso et aliis premissis contigerit imposterum attemptari, non obstantibus de certo canonicorum numero et aliis quibuscumque statutis et consuetudinibus dicte ecclesie et illo presertim, quod caveri dicitur, quod nullus ibidem dignitatem, personatum vel officium obtinere valeat, nisi sit ipsius ecclesie canonicus actu prebendatus, contrariis juramento, confirmatione apostolica vel quacumque firmitate alia roboratis, aut si aliqui apostolica vel alia quavis auctoritate in eadem ecclesia in canonicos sint recepti vel ut recipiantur insistant, seu si super provisionibus sibi faciendis de canonicatibus et prebendis ac dignitatibus, personatibus vel officiis ipsius ecclesie speciales aut aliis beneficiis ecclesiasticis in illis partibus generales dicte Sedis vel legatorum eius litteras impetrirent, etiam si per eas ad inhibitionem, reservationem et decretum vel alias quomodolibet sit processum, quibus omnibus in archidiaconatus, in prebende vero predictorum, /191/ assecutione ceteris preterquam auctoritate nostra in ecclesia ipsa receptis vel prebendas expectantibus in eadem te volumus anteferri, sed nullum per hoc eis quoad assecutionem prebendarum ac dignitatum, personatuum vel officiorum aut beneficiorum aliorum prejudicium generari, aut si eisdem episcopo et capitulo vel quibusvis aliis communiter vel divisim a predicta sit Sede indultum, quod ad receptionem vel provisionem alicuius minime teneantur et ad id compelli non possint quodque de canonicatibus et prebendis ac dignitatibus, personatibus vel officiis ipsius ecclesie aut aliis beneficiis ecclesiasticis ad eorum collationem, provisionem, presentationem seu quamvis aliam dispositionem, coniunctim vel separatim spectantibus nulli valeat provideri per litteras apostolicas non facientes plenam et expressam ac de verbo ad verbum de indulto huiusmodi mentionem et qualibet alia dicte Sedis indulgentia generali vel speciali cuiuscumque tenoris existat, per quam presentibus non expressam vel totaliter non incertam effectus huiusmodi nostre gratie impediri valeat quomodolibet vel differri et de qua cuiusque toto tenore habenda sit in nostris litteris mentio specialis, aut si presens non fueris ad prestandum de observandis statutis et consuetudinibus ipsius ecclesie solitum juramentum ad cuius presentationem, dummodo per procuratorem ydoneum illud prestes, te volumus non teneri. Nos enim tecum, ut dictum archidiaconatum libere recipere et una cum ecclesia Sancte Anastasie de Urbe, que titulus tui cardinalatus existit, ac prioratibus, dignitatibus, personatibus, officiis, canonicatibus et prebendis, ecclesiis et aliis beneficiis ecclesiasticis secularibus et regularibus, cum cura et sine cura, que obtines et expectas et in quibus et ad que jus tibi quomodolibet competit, quotcumque et qualiacumque fuerint, licite retinere valeas, generalis concilii et quibuscumque aliis constitutionibus apostolicis et statutis et consuetudinibus supradictis contrariis nequaquam obstantibus, motu simili auctoritate predicta de uberioris dono gratie dispensamus, proviso quod prioratus, dignitates, personatus et officia, canonicatus et prebende, ecclesie et alia beneficia supradicta debitis non fraudentur obsequiis et animarum cura in eis, quibus illa imminet, nullatenus negligatur. Nulli ergo omnino homini liceat paginam nostre collationis, provisionis, /192/ constitutionis, dispensationis et voluntatis infringere vel eis temerario contraire. Si quis autem hoc attemptare presumpserit, indignationem omnipotentis Dei et Beatorum Petri et Pauli apostolorum eius se noverit incursurum.
Datum apud Ruppemmauram Avinionensis diocesis nonis septembris pontificatus nostri anno nono.
In eodem modo venerabilibus fratribus Aniciensi et Vasionensi episcopis ac dilecto filio officiali Valentinensi salutem et apostolicam benedictionem.
Dum exquisitam etc. usque negligatur. Quocirca discretioni vestre per apostolica scripta mandamus quatenus vos vel duo aut unus vestrum per vos vel alium seu alios eundem Johannem cardinalem vel procuratorem suum eius nomine exnunc auctoritate nostra in dicta ecclesia in canonicum recipi faciatis et in fratrem, stallo sibi in choro et loco in capitulo ipsius ecclesie cum dicti juris plenitudine assignatis, inducentes eum vel procuratorem suum eius nomine in corporalem possessionem archidiaconatus juriumque et pertinentiarum predictorum et deffendentes inductum, amoto exinde quolibet detentore, ac facientes ipsum vel dictum procuratorem pro eo ad huiusmodi archidiaconatum, ut est moris, admitti. Prebendam vero per vos, ut premittitur, reservatam, si tempore reservationis huiusmodi vacabat aut postea vacavit, vel cum vacaverit, eidem Johanni cardinali post acceptationem predictam cum omnibus juribus et pertinentiis supradictis, auctoritate predicta, conferre et assignare curetis, facientes ipsum vel procuratorem pro eo dicte prebende pacifica possessione gaudere sibique de ipsorum canonicatus et prebende et archidiaconatus fructibus, redditibus, proventibus, juribus et obventionibus universis integre responderi, non obstantibus omnibus supradictis, seu si prefatis episcopo et capitulo vel quibusvis aliis, communiter vel divisim, a predicta sit Sede indultum quod interdici, suspendi vel excommunicari non possint per litteras apostolicas non facientes plenam et expressam ac de verbo ad verbum de indulto huiusmodi mentionem. Contradictores auctoritate nostra appellatione postposita compescendo. Datum ut supra, (Expedita... mentio deficit). Tradita parti XII kalendarum aprilis anno decimo. Johannes (Abonis). /193/
Voici un autre exemple de bulle complète, d’un autre modèle, que nous réduisons généralement très fortement.
R. Av. 212, f. 462 r-v
X
A
X
Clemens episcopus servus servorum Dei a dilecto filio officiali Gebennensi, salutem et apostolicam benedictionem.
Dignum arbitramur et congruum, / ut illis se reddat Sedes apostolica gratiosam, quibus ad id propria virtutum merita laudabiliter / sufragantur b. Volentes igitur dilectum filium Aymonem Fabri, presbiterum Gebennensis diocesis apud / nos de vite ac morum honestate aliisque probitatis et virtutum meritis multipliciter / commendatum, horum intuitu favore prosequi gratioso, discretioni tue per apostolica scripta mandamus, quatenus, si / post diligentem examinationem dictum Aymonem ad hoc ydoneum esse repperieris, super quo tuam / conscientiam oneramus, beneficium ecclesiasticum cum cura vel sine cura, consuetum clericis secularibus / assignari, cuius fructus, redditus et proventus, si beneficium ipsum in partibus in quibus antiqua / taxatio decime ad medietatem eiusdem taxationis non est reducta c et cum cura sexaginta / et si sine cura quadraginta, si vero in aliis partibus et cum cura quadraginta et si / sine cura extiterit triginta librarum turonensium parvarum secundum taxationem huiusmodi decime valorem / annuum non excedant, ad collationem, provisionem, presentationem seu quamvis aliam dispo/sitionem dilectorum filiorum prioris et conventus prioratus Sancti Vitoris extra muros Gebennenses d /Cluniacensis ordinis communiter vel divisim pertinens, si quod vacat ad presens vel cum vacaverit, quod / idem Aymo per se vel procuratorem suum ad hoc legitime constitutum infra unius mensis spa/cium, postquam sibi vel eidem procuratori vacatio illius innotuerit, duxerit acceptandum, con/ferendum eidem Aymoni post acceptationem huiusmodi cum omnibus iuribus et pertinentiis suis au/ctoritate nostra donationi tue reserves, districtius inhibendo eisdem priori et conventui, ne / de huiusmodi beneficio interim etiam ante acceptationem eandem, nisi postquam eis constiterit, quod / Aymo vel procurator predicti illud noluerint acceptare, disponere quoquomodo presumant / ac nichilominus beneficium /194/ huiusmodi, quod reservabis e, si, ut preffertur, vacat vel cum va/caverit, eidem Aymoni, post acceptationem huiusmodi cum omnibus iuribus et pertinentiis antedictis / eadem auctoritate conferre et assignare procures, inducens per te vel alium seu alios / eundem Aymonem vel procuratorem suum pro eo in corporalem possessionem beneficii ac iurium et pertinentium / predictorum et deffendens inductum ac faciens sibi de ipsius beneficii fructibus, redditibus, / proventibus, iuribus et obventionibus universis integre responderi, contradictores per censuram ecclesiasticam appellatione / post posita compescendo, non obstante si aliqui super provisionibus sibi faciendis de / huiusmodi vel aliis beneficiis ecclesiasticis in illis partibus speciales vel generales dicte Sedis vel lega/torum eius litteras inpetrarint, etiam si per eas ad inhibitionem, reservationem et decretum vel / alias quomodolibet sit processum, quibus omnibus preterquam auctoritate nostra huiusmodi beneficia ex/pectantibus dictum Aymonem in assecutione beneficii huiusmodi volumus anteferri, sed // nullum valeat f per hoc eis quo ad assecutionem beneficiorum aliorum preiudicium / generari, seu si eisdem priori et conventui vel quibus aliis communiter vel divisim a predicta / sit Sede indultum, quod ad receptionem vel provisionem alicuius minime teneantur / et ad id compelli aut quod interdici, suspendi vel excommunicari non possint quodque de huiusmodi vel aliis / beneficiis ecclesiasticis ad eorum collationem, provisionem, presentationem seu quamvis aliam dispositionem con/iunctim vel separatim spectantibus nulli valeat provideri per litteras apostolicas non facientes plenam / et expressam ac de verbo ad verbum de indulto huiusmodi mentionem et qualibet alia dicte Sedis / indulgentia generali vel speciali, cuiuscumque tenoris existat, per quam presentibus non expressam / vel totaliter non insertam effectus earum impediri valeat quomodolibet vel differri et de qua, cuiusque / toto tenore habenda sit in nostris litteris mentio specialis, seu si hodie pro alio vel aliis / super equali vel equalibus gratia vel gratiis de simili beneficio ad collationem, provisionem, presentationem seu quam/vis aliam dispositionem dictorum prioris et conventus communiter vel divisim pertinente litteras / nostras duxerimus concedendas. Nos enim tam illas quam presentes /195/ effectum sortiri volumus, / quacumque constitutione apostolica contraria non obstante. Et insuper, si dictus Aymo ad hoc repertus / fuerit ydoneus, ut prefertur, exnunc perinde irritum decernimus et inane, si secus super hiis / a quoquam quavis auctoritate scienter vel ignoranter contigerit g attemptari ac si die date h / presentium huiusmodi beneficium, si quod tunc vacabat vel cum vacaret, quod idem Aymo per se vel / procuratorem suum, ut premittitur, duceret acceptandum, conferendum eidem Aymoni donationi apostolice / cum interpositione decreti duxissemus specialiter reservandum.
Datum Fundis XVI kalendas decembris pontificatus nostri anno primo.
Notes: a) Ces mots manquent dans le ms., car ils sont le plus souvent omis dans nos registres. Ils figurent par contre en tête des bulles, b) Le ms. porte sufrangatur. c) Le ms. porte reduta. d) Le ms. porte Geben. e) Le clerc avait écrit reservabit et corrigea son mot en transformant le t final en s. f) Ce mot est exponctué sur le ms., mais reste nécessaire au sens. g) Le ms. porte contingerit. h) Le ms. porte dat.
Ramené à l’essentiel, ce texte prendra la forme suivante dans notre édition :
165 R. Av. 212, f. 462 r-v
16 novembre 1378
D. f. officiali Gebennen. ...
... d. f. Aymonem Fabri, presb. Gebennen. dioc. ... mandamus quatenus... benef. ecclesiasticum cum cura vel sine cura, consuetum clericis secularibus assignari, (fructus cum cura 60/40, sine cura 40/30 Lib. T. p.), ... ad coll. ... prioris et conventus prioratus S. Vitoris extra muros Gebennen. clun. o. ... pertinens, ... conferendum eidem Aymoni... reserves... .
Dat. Fundis XVI kal. dec. p. n. a. primo.
A titre de curiosité, nous donnons ici un texte de supplique relativement peu abrégé, tel qu’on peut le lire en réalité; les points remplacent un signe d’abréviation plus ou moins bien tracé. Nous le faisons suivre du texte complet, tel qu’il doit être transcrit, puis de la version que nous en donnons. /196/
R. Supl. 77, f. 56 v
2 février 1390
Item silem gram facien. Jacobo de Arsina pbro Gebennen. dioc./ de bnficio ecciastico cu cura ul sine cura vacan. ul vacaturo spectan. / coit. ul divisi ad coll &c. Epi ppositi & capli singulor.q. cancor. eccie / Gebennen. nec non curator. civitat. et. si in dicta eccia catheli fu.it/ dicto Ja. digni mir. pvide. non obstan. q. dictus Jacobus quandam / ppetuam capellania in eccia Gebennen. obtineat & cum cet.is no/ obstan & clis oportun. « fiat p omnbus » G.
Datu Avinion scdo Idus febr. Anno duodecimo.
Sine alia lectoe &cu comiss. examis ad pt. pro Absent.
fiat. G.
Item similem gratiam facientes Jacobo de Arsina presbitero Gebennensis diocesis / de beneficio ecclesiastico cum cura vel sine cura vacante vel vacaturo spectante/ communiter vel divisim ad collationem etcetera episcopi, prepositi et capituli singulorumque canonicorum ecclesie / Gebennensis, nec non curatorum civitatis, etiam si in dicta ecclesia cathedrali fuerit, /dicto Jacobo dignemini misericorditer providere, non obstante quod dictus Jacobus quandam/ perpetuam capellaniam in ecclesia Gebennenis obtineat, et cum ceteris non/ obstantibus et clausulis oportunis. Fiat pro omnibus. Gebennensis. / Sine alia lectione et cum commissariis / examinis ad partes pro absente. Fiat. Gebennensis. / Datum Avinione secundo idus / februarii anno duodecimo.
4301 R. Suppl. 77, f. 56 v
12 février 1390
Item... Jacobo de Arsina, presb. Gebennen. dioc., de benef. ecclesiastico cum cura vel sine cura... ad coli. ... episcopi, prep. et capituli... ecclesie Gebennen. necnon curatorum civitatis... dignemini... providere, non obst. quod d. Jacobus quandam perpetuam capellaniam in ecclesia Gebennen. obtineat... .
Fiat pro omnibus. G. ...
Dat. Avinione II id. febr. a. duodecimo.
Enfin, dans l’exemple suivant, nous mettons en parallèle une bulle et la supplique correspondante, concernant la reconstruction d’un pont. /197/
| Bulle | Supplique |
| R. Av. 253, f. 395 r. | Cod. Barberini lat. 2101, f. 63 r. |
| ... Universis ... | Beatissime Pater Ex parte devotarum filiarum vestrarum priorisse et conventus domus Melani ordinis carthusiensis Gebennensis diocesis ... V.S. exponitur |
| Cum itaque ... quidam pons supra riperiam Gifferie, prope domum Molani cartusiensis ordinis Gebennensis diocesis, Christi fidelibus... | quod cum pons supra rippariam Giffrie, prope dictam domum situatus, |
| oportunus, de novo construatur ope valde sumptuoso | de novo construatur sumptuose de lapidibus et idem pons summe sit eisdem neccessarius totique patrie propter periculum dicte aque impetuose defluentis, |
| et ad constructionem ... sint ipsorum Christi fidelium suffragia non modicum oportuna, ... nos ... | |
| dignetur E.S. | |
| omnibus vere penitentibus et confessis | |
| qui ad constructionem ... manus porrexerint adjutrices, | ad dicti pontis refectionem, manus suas porrigentes adjutrices, |
| unum annum et 40 dies de injunctis eis penitentiis... relaxamus... . | tres annos et tres quadragesimas de injunctis penitentiis... relaxare.... |
| Dat. Avinione VIII id. dec. p.n.a. decimo. | Concessit dominus noster annum et quadragesimam VIII id.dec.a. decimo. |
Il était naturellement inutile de reproduire exactement le même texte 15. Aussi avons-nous choisi, quand supplique et bulle concernent le même objet, de publier la seconde qui nous donne la décision pontificale et qui de ce fait présente à nos yeux une valeur plus grande. Nous mentionnons alors la supplique dans les notes. Si d’aventure, comme dans le cas que nous avons choisi pour illustrer notre mode de faire, la supplique présente une variante (ici les moniales de Mélan sensibles à la surenchère des indulgences désiraient trois ans et trois quarantaines et le pape ne leur en accorda que le tiers), ou une différence d’orthographe, ou un détail supplémentaire, nous en avons rendu fidèlement compte dans les notes.
Certains actes sont d’un type si stylisé que leur texte, même réduit, ne présente plus guère d’intérêt. C’est surtout le cas des nominations de protecteurs (littere de conservatoribus) 16 ou de certaines grâces spirituelles pour lesquelles une simple indication latine après l’adresse suffisait. L’autorisation d’avoir un autel portatif et d’y faire célébrer la messe, comme la faculté de faire dire les offices en lieu interdit, celle de la messe avant le lever du soleil, ne prenaient dans leur formule assez brève que peu de place et nous les avons conservées. De même l’absolution plénière, malgré des différences de formules, présente en fait un seul renseignement intéressant l’historien.
Nos cahiers distinguent soigneusement les grâces faites aux cardinaux, les provisions des prélats, les lettres concernant les bénéfices vacants, ceux en expectative, les canonicats, etc. et par contre ne tiennent aucun compte de l’ordre chronologique. Nous avons donc fait le contraire, donnant à la date la place essentielle dans le classement, les tables permettant les regroupements d’actes désirés.
* * *
Le soin apporté à l’écriture de ces registres est très variable. Si les registres de suppliques et l’une des séries de registres de /199/ lettres, dits du Vatican, sont écrits avec soin sur un parchemin de qualité et parfois comparables à de beaux manuscrits littéraires 17, il n’en va pas de même des registres avignonnais, destinés à être recopiés peu après, ou d’une façon générale des actes sur papier. L’écriture est parfois microscopique 18 et il n’est pas rare de trouver des textes où la hauteur des lettres est de l’ordre de un ou deux millimètres. Certaines pages serrées dépassent même les soixante lignes. Les mains nombreuses alternent au hasard des cahiers, bien que l’on puisse à l’occasion reconnaître dans toute une série d’actes la besogne d’un seul copiste. Les lettrines sont rares, même dans les volumes de parchemin, où parfois la lettre est inachevée, quoique simple. Dans les volumes de papier on trouve de ces initiales, œuvres maladroites d’un copiste poussé à introduire un peu de fantaisie dans un travail dont nous comprenons fort bien le caractère fastidieux. Ainsi, outre le portrait du pape que nous reproduisons [ILL pl II] 19, on rencontre au détour d’une page un clerc de la Curie, par exemple Gilbert 20 ou Jean de Naples 21. Ici c’est une figure féminine qu’accompagnent les armes du comté de Genève 22, là les mêmes armoiries ornent une trompette dont le joueur, pris dans l’orbe imparfait du C initial, semble quelque clair de lune romantique 23. D’autres armoiries se rencontrent, comme ce fanion de trompette orné d’une bande et de croisettes 24. D’autres symboles se retrouvent encore, telle la fleur de lys 25. Ailleurs l’artiste maladroit s’est inspiré du bestiaire médiéval, notamment le poisson, jadis déjà cher aux copistes irlandais 26. Et même j’ai trouvé une curieuse lettrine moderne, presque cubiste, présentant une bande de /200/ parchemin aux replis symétriques, qui forme un S ingénieux 27. Enfin on descend jusqu’à l’absurde 28.

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Pl. III. Page d’un manuscrit de suppliques:
début du Rotulus quorundam Gebennensium non intitulatus (16 nov. 1378)
La lettrine porte les armoiries de Clément VII surmontées de la tiare.
Archivio Segreto Vaticano, R. Suppl., 56, f. 148 r. (H. 42 cm, L. 29 cm)
Ordinairement les lettrines marquent un début de cahier et rares sont celles qui se trouvent dans le corps même du cahier au verso d’un folio 29.
De toute façon il s’agit là d’un reflet bien pâle des enluminures du temps, inspiré parfois par une certaine verve caricaturale non dépourvue d’impudence et l’on peut imaginer sans peine le ravissement du bureau à la vue du pape représenté louchant.
D’un tout autre intérêt sont les remarques faites dans la marge. En général, ce sont des remarques de service, telles que scriptus in pergameno huc usque 30, rubricatus est 31, collatio facta est cum originali. J. Derleke 32. Elles sont précieuses, quand elles indiquent le motif d’une radiation, qu’il s’agisse d’un ordre supérieur ou de la suppression d’une copie à double, ce qui est encore relativement fréquent. Quelques rares remarques concernent d’autres objets ou apportent des précisions sur un personnage, voire même un vœu, tel que celui dont nous respectons l’orthographe: « Qui scripcit scribat semper cum Domino. Vivat. Amen » 33.
Sans prétendre expliquer complètement le fonctionnement de la Chancellerie pontificale à la fin du XIVe siècle, ce qui serait hors de notre propos, nous pensons utile de fournir quelques détails simples à propos de ces sources. Notons tout d’abord que la reliure de ces ouvrages est tardive. Effectuée pour les lettres au XVIIIe siècle, elle mélange les cahiers. Qu’on se reporte par exemple à l’analyse du R. Vat. 298, qui donne l’ordre que connut le copiste de l’époque et la correspondance avec les registres /201/ d’Avignon, tels qu’ils se présentent après la reliure 34. Ainsi donc ni la reliure qui mêle jusqu’aux pontificats, ni la classification, sommaire dans de telles conditions et de surcroît tardive, ne sauraient nous guider sûrement.
Nous allons tenter de décrire le cheminement de l’acte dans la Chancellerie pontificale à l’aide des détails que nous fournissent les manuscrits du temps de Clément VII.
La supplique
En principe toute provision apostolique et toute grâce pontificale font l’objet d’une demande, la supplique (supplicatio), présentée par l’impétrant ou un représentant dûment mandaté, le procureur (procurator), qui suivra avec une sollicitude intéressée le cheminement de l’acte à travers les bureaux. Ce procureur est parfois un laïc 35, parfois un clerc, toujours initié au mécanisme savant de la lourde bureaucratie pontificale. Souvent peut-être, il fait partie des services apostoliques et arrondit de la sorte ses gages ou revenus, ce que déplorera un esprit moderne, prévenu contre la confusion des fonctions. C’est le cas lorsque le prieur de la chartreuse de Pierre-Châtel, Jean d’Orgelet, entame des négociations difficiles pour réunir à sa chartreuse qui n’est pas démunie, comme le fera remarquer l’abbé de Saint-Rambert, le prieuré d’Yenne au diocèse de Belley. Ce prieuré vient de passer, moyennant une pension, des mains d’un cardinal, l’évêque d’Ostie, à celles d’un autre membre du Sacré-Collège, Jean de Brogny. Fin mars 1391, le prieur, d’une part, va payer mille florins à deux donzels de Belley, dont le concours et l’appui furent décisifs, dit-il, et de l’autre va constituer six procureurs ou nonces, soit quatre clercs dont nous savons qu’ils travaillent dans les bureaux d’Avignon: Jean de Verbouz, chambrier du pape, qui travaille à la Chancellerie, dirigée dès fin juillet par Jean de Brogny lui-même; Pierre Berchiet, familier de ce cardinal; Gui d’Alby, docteur en lois, employé à la Chambre apostolique et dès l’automne suivant collecteur des provinces de Sens et Rouen, et maître Pierre de Petrafixa; les deux derniers clercs, Pierre de St-Maurice et Gui de Martello, sont peut-être dans ce cas, mais /204/ nous ne pouvons l’affirmer 36. Comme l’affaire est délicate, les chartreux de Pierre-Châtel, plus conscients semble-t-il des difficultés de la captation de prieuré que des règles de saint Bruno, multiplient les procureurs paraissant efficaces et paient une fortune 37 à ces deux donzels, les deux frères Pierre et Guillaume de Martello, qui portent le même patronyme qu’un des procureurs avignonnais 38. Ainsi s’esquisse à nos yeux une activité parallèle à celle des services ordinaires de l’Eglise et que les textes habituels laissent à peine entrevoir aux non-initiés.
La supplique faisait donc l’objet d’une première rédaction sur papier ou sur parchemin selon un style particulier, dénommé dans nos actes stilus cancellarie, proposé obligatoirement aux suppliants dès le XIIe siècle par des formulaires officiels 39. Cette rédaction porte le nom d’originalis dans nos registres de suppliques 40 et elle n’était pas datée. Présentée au pape, elle recevait /205/ sa griffe 41 et la mention « fiat » en cas d’acceptation (nous trouvons aussi les formules « fiat ut petitur », « fiat sine alia lectione »), elle était déchirée, biffée de deux traits ou ignorée en cas de refus 42. Parfois, il s’y ajoutait des remarques ou des instructions, par exemple des remarques de service 43; des demandes de renseignements supplémentaires, comme « exprime valorem » 44; une condition qui prouve la connaissance que le pape a de la situation de St-Maurice d’Agaune, dont il ne convient pas de surcharger le nombre des chanoines 45 ; ailleurs Clément VII, jugeant la foule des clercs qui attendent un canonicat à Liège trop considérable, offre une autre église: « Va à Lavaur » 46. Le pape peut refuser une des demandes d’une supplique qu’il juge excessive, tout en acceptant d’accorder une grâce 47. Enfin le pontife pouvait revenir sur sa décision et biffer son acceptation initiale 48. Souvent une remarque en marge « responsio domini nostri » souligne l’intervention papale.
Lue et acceptée par le pape, la supplique n’était pas au bout de ses vicissitudes. Elle était confiée à un secrétaire qui dépistait /206/ à l’occasion un vice de forme. C’est pour cette raison que le secrétaire du pape, Ponce Béraud, refuse d’expédier une bulle, car le droit à la collation pontificale, d’un bénéfice vacant par le décès d’un soi-disant familier, ne lui semble pas suffisamment établi. Toute la question revient alors à Clément VII avec une nouvelle supplique et, dans le cas évoqué, il tranche en accordant le bénéfice en vertu d’une autre réserve apostolique 49.
Les suppliques étaient présentées soit en nom propre, soit par l’entremise d’un personnage influent: prince souverain, dignitaire ou prélat, parent du pontife, voire d’une collectivité, commune ou université. L’appui d’un grand personnage ou d’un proche du souverain assurait pratiquement le succès, à cette époque où le lien personnel, exalté par la féodalité, gardait encore toute son utilité dans les nominations. De même il était avantageux d’être patronné par une de ces collectivités influentes, telle l’Université de Paris, qui constituaient à cet égard ce que nous appellerions de nos jours un groupe de pression. Que l’appui vînt d’un homme ou d’une communauté, le quémandeur n’était en général pas seul, mais compris dans un groupe de protégés. Humbert de Colombier demande pour tous ses fils qui font carrière dans l’Eglise et pour son chapelain 50, Mahaut de Genève, mère du pape, pour une foule de sujets, excités par la chance inespérée d’un fils de leur ancienne souveraine devenu maître tout-puissant et dispensateur de tant de bénéfices 51, et la commune de Fribourg quémande pour tous ses curés 52. Ces /207/ demandes étaient donc groupées en un rôle (rotulus) 53 qui était lu au pape.

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Pl. IV. Page d’un manuscrit de suppliques isolées
Dans la seconde, la comtesse de Genève, Mahaut de Boulogne, demande à son fils Clément VII de confirmer la collation de la cure de Lonay (Vaud), faite à son chapelain Jean Basset de Malval (Genève). La dernière concerne un moine de Talloires, qui demande un bénéfice à la collation de l’abbé de Savigny, avec l’aide d’un familier du pape (20 mai 1379?).
Archivio Segreto Vaticano, R. Suppl. 51, f. 13 r. (H. 42 cm, L. 29 cm)
La présentation par rôles n’avait pas que des avantages intéressant les postulants, elle en présentait aussi pour la Chancellerie, car elle permettait d’ordonner l’afflux des demandes en dossiers plus ou moins bien classés; aussi ce mode de faire jouit-il à la fin du XIVe siècle d’une faveur considérable, qui fut d’ailleurs éphémère, et l’on en arriva à grouper artificiellement les demandes éparses par rotuli. Certains de ces rôles se justifièrent par un appel à la charité du vicaire de Jésus-Christ en des occasions, où l’usage ne lui permet point de se dérober, occasion ecclésiastique (rotulus de Septimana Sancta, etc.) ou profane: rôle de la Joyeuse Entrée (rotulus de aduentu domini nostri apud Avinionem, etc.) 54. Dans de tels groupements, l’archiviste ne trouvera guère de lien organique, les diocèses sont mêlés, les types de demandes ou de bénéfices aussi. Ces rôles peuvent être considérables 55. En principe et pour respecter une fiction, ils sont sous le patronage de quelqu’un; je présume d’ailleurs que c’est le clerc qui a groupé les demandes et va les présenter au pape; pour les rôles de Jean de Brogny, de Gilles Bellemère, de l’évêque de Viviers ou de Jean de Verbouz par exemple, il n’en faut point douter, puisqu’ils travaillent à la Chancellerie. Dans ce cas, les formules d’obséquieuse soumission font place à d’autres, empreintes de sécheresse et de concision 56. A la rigueur, on peut se passer d’un patron et se contenter d’un titre de ce genre: « rotulus aliter non intitulatus » 57. L’idée initiale de patronage a disparu, mais le /208/ rôle subsiste. Ces rôles artificiels vont se multiplier au cours du pontificat même si cette façon de grouper les suppliques peut aller jusqu’à montrer un aspect absurde, tel ce rôle où l’on voit un simple curialiste, Guillaume Bye, présenter des suppliques des cardinaux Pierre Corsini, Jean de la Grange, Jacques de Menthonay et Thomas degli Ammanati 58. Les vrais rôles se maintiennent cependant durant tout le règne, tel celui des familiers du cardinal défunt Jacques de Menthonay, qui sont unis par le souvenir d’un protecteur, ami de Clément VII, disparu prématurément 59. Chaque rôle, une fois établi, était fermé et scellé 60.
Malgré les formulaires, les suppliques peuvent être variées et cela non seulement par les détails des demandes, mais encore par les tournures. Certaines mêlent les constructions en une syntaxe acrobatique 61, d’autres, telle celle de Fribourg, témoignent d’une certaine rusticité dans le maniement du latin 62. Les candidats redoutaient beaucoup une modification, aussi ajoutent-ils souvent la remarque : « signez tel quel » 63. Parfois certains renseignements touchant les bénéfices déjà possédés et les grâces bénéficiales reçues étaient indiqués à la Chancellerie, mais ne figuraient pas sur la supplique. Une allusion à ces faits « in curia » ou « in cancellaria declaranda 64 » nous permet de le signaler. Très exceptionnellement des pièces pouvaient être annexées, cousues à la supplique 65.
L’usage des suppliques est si bien admis, qu’on en fait même pour les actes donnés motu proprio, bien que la « supplication » /209/ exclue un geste « spontané » du pape ! 66 Peut-être passait-on sur cette considération logique par esprit pratique, parce que la supplique servait de base à la composition de la bulle.
Comment expliquer que les dates des suppliques et des bulles ne coïncident pas toujours ? Erreur ou intention 67 ? J’y ajouterai cette interprétation qui est peut-être la bonne: il arrive qu’un quémandeur particulièrement inquiet présente plusieurs fois la même demande. J’ai même trouvé trois suppliques et toutes les trois enregistrées ! pour une seule bulle correspondante, du 25 avril 1387 68. Dès lors, si nos dates divergent entre bulle et suppliques, on peut croire à l’existence d’une seconde demande disparue, et qui aurait porté la date de la lettre: la divergence est très souvent faible, mais deux ans et demi de délai s’écoulent entre la supplique datée du 10 avril 1389 et la lettre accordant une paroissiale du diocèse d’Uzès, le 23 septembre 1391 69. N’y a-t-il pas là de quoi nous rendre circonspect sur la valeur des suppliques et sur leur date ? La date enfin pouvait être révisée: sur une supplique et son original ce fut le cas, mais pas sur le registre des lettres où figure directement la date définitive 70. Mais la correction était-elle toujours faite ? On peut en douter, car elle devait nécessiter une certaine recherche, étant donné le manque de classement rationnel, si l’on songe, par exemple, que j’ai trouvé des demandes datées du 22 novembre 1378 dans neuf registres différents et pêle-mêle dans ces registres 71.
D’une façon générale, peu de suppliques et de bulles /210/ correspondent; le R. Suppl. 79 n’a même qu’une seule correspondance à signaler; c’est assez dire, après avoir émis une réserve, que l’étude des suppliques se justifie pleinement à côté de celle des lettres communes. Cette importance était déjà reconnue au XIVe siècle, puisque l’intéressé faisait souvent enregistrer à ses frais sa demande, une fois agréée, dans un registre, le registrum supplicationum, où elle était copiée très soigneusement.
Acceptée avec ou sans modifications, la supplique recevait une date 72. Comme cette date, par les droits d’antériorité qu’elle confère, a une valeur considérable et souvent décisive, il n’est pas étonnant que ce soit un homme de confiance qui inscrivît ces mots essentiels. A Jean de Brogny, évêque de Viviers, dont la carrière fut éclatante, succédera Pierre Gérard, évêque de Lodève, et tous deux seront promus par Clément VII au cardinalat 73. A l’intérieur même du rôle, la date peut varier d’une supplique à l’autre, suivant le cas ou la qualité des personnages 74.
Le fait que de très nombreux actes soient antidatés apparaît déjà évident à quiconque songe à la disproportion entre le nombre de pièces datées de la première année du pontificat et celles des années suivantes, d’autant plus que c’est pendant la période où la vie de la Chancellerie clémentine fut la plus agitée avec les déplacements et séjours provisoires en Italie, que les bureaux auraient prétendument le plus œuvré. Ayant réintégré leurs locaux habituels en Avignon, ils auraient vu leur travail régresser, alors qu’ils étaient désormais bien installés. Enfin le 22 novembre 1378, ils auraient expédié, rien que dans nos régions et uniquement pour les actes que l’on se soucia d’enregistrer, 267 bulles, c’est-à-dire en réalité, car les actes n’étaient pas tous /211/ copiés, probablement au total de 1000 à 1200 actes pour trois diocèses (dont l’un, il est vrai, était subitement devenu privilégié le 20 septembre précédent, avec l’élection d’un de ses clercs au magistère suprême). La fiction de cette performance cependant fut si bien admise et respectée, qu’elle ne m’apparut jamais dénoncée par un clerc évincé et que les actes sont rares, qui nous permettent par un détail surprenant ou saugrenu d’affirmer leur caractère antidaté. Il est évident que chaque fois qu’il est question d’un décès la date est bien réelle, mais il est tout aussi évident que le 27 novembre 1378, Etienne Gresset, doyen d’Ogoz, ne peut pas savoir que le 3 juin 1388 une prébende sera vacante au chapitre de Sion 75. La bulle est expédiée le 13 juin et livrée le 19 juin 1388. C’est donc le 3 juin 1388 qu’une grâce en expectative devient intéressante pour Etienne Gresset, mais pour que la bulle soit efficace, il faut en faire remonter la date d’attribution dix ans en arrière. Le même cas se retrouve par exemple pour la prébende que revendique Jean Balliod, à Sion également, vacante le 10 mars 1392 et cette pièce nous amène à nous poser un certain nombre de questions sur la valeur réelle de certains rotuli et des dates qui y figurent 76. D’autres exemples sont aussi éloquents: une supplique mentionne une dispense accordée postérieurement; une bulle mentionne par erreur un bénéfice accordé quatorze mois plus tard 77. Un rôle entier est accordé le 28 novembre 1378 à l’occasion du retour de Clément VII à Sperlonga, or il n’y est allé que le 30 mars 1379 ou à la rigueur le /212/ 19 mai qui suivit 78. Ainsi encore le rôle de la Joyeuse Entrée du pape en Avignon fut daté du 28 novembre 1378, alors que Clément VII rentra dans la cité des papes le 20 juin 1379. Il y a donc une séparation nette à faire entre l’occasion qui parut propice à la présentation d’une demande et la date obtenue pour prendre rang 79.
Certaines de ces dates fictives étaient fixées par le pape, pour créer ainsi les tours de faveurs qu’il désirait réserver aux différentes catégories de solliciteurs 80.
Aussi ne faut-il point s’étonner de voir les clercs prendre l’habitude de demander « propter multitudinem impetrantium » 81 une date précise 82, ou celle d’un séjour du pape 83, ou encore la date d’un rôle bien défini 84, voire plus simplement « cum data fructuosa » 85 et justifier cette démarche insolite 86. Ainsi cette décision de fixer une date arbitraire pour quelques catégories de clercs privilégiés finissait-elle par augmenter l’anarchie et la confusion du système et se révéler source de procès. Enfin ajoutons encore que la date pouvait être modifiée plus tard par le pape 87. Il est évident que ces questions de dates n’avaient réellement de sens que lorsque le clerc, au lieu d’une bonne cure /213/ ou d’une fructueuse sinécure vacantes, ne touchait qu’une réserve, une grâce ou une prébende en expectative. Par contre les collations de bénéfices précis ne peuvent évidemment pas être antidatées.
Même avec des dates de faveur, la foule des clercs en quête de revenus était gênante, quand on ne pouvait accorder qu’une expectative, et j’imagine assez qu’il devait se trouver des services à récompenser, des familiers de princes ou de prélats à ménager, pour qui l’offre d’une simple grâce bénéficiale équivalait presque à une fin de non-recevoir. Il fallut donc pallier l’excès de générosité, que l’habitude avait créé peu à peu et que la situation fausse du schisme n’allait certes pas diminuer, et ce fut la clausula anteferri, qui permit de recommencer à distribuer des expectatives susceptibles de devenir des réalités. Cette clause donnait la préséance à tout clerc porteur de cette bulle, hormis sur les grands privilégiés comme les cardinaux et les familiers du pape. Mais bien naturellement les clercs se mirent aussitôt à la revendiquer et, comme il n’était pas toujours opportun de la leur refuser, la clausula anteferri perdit rapidement de sa valeur, témoin cette supplique du 6 décembre 1391, où un ecclésiastique demande à être préféré même à ceux dont la bulle porte ou portera la clause convoitée 88. On trouvera peut-être que je me suis étendu sur des détails, mais ne mettent-ils pas en lumière la circonspection avec laquelle il faut analyser ces documents médiévaux ? La nécessité de cette prudence était, nous semble-t-il, à démontrer./214/
La lettre
Une fois la demande admise et notée au bureau des suppliques, l’expédition de la lettre était obligatoire dans les six mois, car il fallait bien un délai pour que des examinateurs vérifient la qualité et la capacité des postulants, que ce fût en Avignon ou ailleurs. L’examen fait, l’expédition des bulles commençait 89.
L’opération est à peu près décrite dans l’un de nos actes et nous allons nous contenter d’en reprendre les détails en les complétant. L’abréviateur 90 confectionnait une minute (nota ou minuta) donnant la substance de la bulle; un correcteur 91 vérifiait la minute, puis la passait au bureau de la grosse, où les scribes (grossarii, scriptores litterarum apostolicarum 92) grossoyaient la /216/ bulle définitive en multipliant les synonymes, en précisant les cas d’application et les réserves d’usage, en ornant la décision d’un préambule moral et en achevant la lettre par des menaces diverses de sanctions, brandies sur ceux qui ne la respecteraient point; bref, ils enrobaient la matière de la grâce dans l’ampleur des formules et des clauses de chancellerie. Un correcteur reprenait alors pour le vérifier le document et l’auscultator le collationnait avec la minute. Enfin le rescribendarius taxait la lettre pour les émoluments. Les lettres retournaient alors au correcteur qui les divisait en deux séries, celles qui étaient à lire devant le pape et celles qui seraient lues à l’audience des lettres contredites. Ce tribunal cherchait à dépister les contestations possibles, mais n’empêchait pas toujours les cas de double collation du même bénéfice. Enfin la lettre était scellée par les bullatores 92 bis.
Une dernière opération attendait parfois la bulle: l’enregistrement. Soit sur ordre de l’administration pontificale, désireuse de garder copie d’une lettre importante, soit sur demande d’un clerc soucieux de se garantir en cas de contestation ou d’éviter que les aléas pouvant frapper les archives personnelles n’aient /217/ des conséquences catastrophiques, la bulle pouvait être enregistrée, c’est-à-dire copiée sur un des registres de lettres qui nous sont parvenus.
Pour apprécier la proportion des lettres qui nous sont ainsi connues, il faut tenir compte de deux circonstances déterminantes. D’une part, tous les cahiers, où ces bulles étaient enregistrées, ne sont pas arrivés intacts jusqu’à nous. Nous ne nous étendrons pas longuement sur ces accidents. Comme les rubriques ne furent pas toujours reliées dans le même volume que les lettres et qu’une partie du bullaire fut recopiée sur parchemin, nous pouvons estimer que les lettres communes enregistrées de Clément VII nous sont parvenues quasi en totalité. Par contre ses lettres secrètes ont entièrement disparu, comme nous l’indiquons plus haut. Mais son rival fut moins heureux et, des archives d’Urbain VI, il ne subsiste que des épaves.
D’autre part, variable selon les papes, l’enregistrement ne couvre qu’une partie des actes émanés des bureaux pontificaux, et il est difficile de se faire une idée de la proportion des lettres enregistrées dans l’ensemble de la correspondance apostolique. Les registres de Boniface VIII, soixante-quinze ans plus tôt, contiennent 8097 bulles pour près de neuf ans; avec les actes expédiés en plusieurs exemplaires, c’est entre 10 000 et 11 000 lettres dont nous aurions la trace et ce serait en neuf ans le travail de cent scribes ! environ une lettre par mois et par scribe ! L’invraisemblance saute aux yeux. Certains registres permettent de s’en rendre compte. R. Fawtier a démontré que le registre 46 A, recueil de bulles concernant la question de Sicile, comportait plus de 50 % de lettres qui ne furent pas copiées dans les registres ordinaires, malgré leur caractère important. Reprenant les comptes de la Chancellerie, il a extrait les chiffres suivants d’achat de plomb pour les bulles. En 1299: 9705 livres (à 327 gr la livre romaine) soit 3173,135 kg de plomb et 19 livres, soit 6,214 kg de soie pour une partie seulement des cordonnets (qui étaient tantôt de soie, tantôt de chanvre). En 1302, il trouve 572,250 kg de plomb et 2,180 kg de soie. Les bulles de Boniface VIII pèsent en moyenne 40 gr; en comptant 50 gr avec le déchet, le savant français arrive à plus de 63 000 bulles écrites en 1299 et plus de 11 000 en 1302. Or les registres révèlent respectivement /218/ 1073 bulles pour 1299 et 1500 bulles pour 1302 93. Même en tenant compte des expéditions diverses d’un même acte à divers diocèses ou personnes, ces chiffres nous incitent à ne voir dans nos registres qu’une partie mineure de l’activité de la Chancellerie. Le dépouillement des comptes de Clément VII permettra peut-être de mieux l’évaluer. Nous ne pouvons pas cependant articuler une proportion précise des lettres qui furent enregistrées.
Les regestratores 94 déterminent dans quel cahier la bulle est copiée et surveillent cette besogne. Pour une raison que j’ignore, la Chancellerie d’Avignon procéda à une double opération. La lettre fut d’abord copiée sur un cahier de papier, puis ce cahier fut à son tour recopié avec soin sur un autre cahier d’excellent parchemin. Que les registres sur parchemin soient la copie de ceux établis sur papier ne fait aucun doute 95. D’autre part il faut exclure que les registres sur papier aient jamais constitué les minutes. En effet, les actes se suivent souvent de la même main, mais, s’ils ne sont pas sur le même objet, jamais ils ne respectent l’ordre des suppliques. Ils donnent donc l’impression d’être non pas la mise au net d’un cahier ou d’un rôle de demandes, mais la copie en vrac d’un tas de lettres de destinations diverses, quoique d’un même secteur, tas analogue aux pièces d’un casier de correspondance d’une de nos administrations modernes. De plus ils comportent très peu de ratures et l’écriture ne révèle généralement aucune hésitation ou repentir, enfin on y trouve /219/ des fautes de copie typiques, mots sautés ou saut d’un mot au même mot répété plus bas 96. Enfin toute administration compte en ses rangs des nigauds, ou simplement des débutants maladroits, et mal chapitrés; ainsi celle d’Avignon a-t-elle vu, entre autres, un de ces benêts copier intégralement une grande bulle complète avec sa rota et ses subscriptions cardinalices. Jamais un secrétaire n’aurait pu imaginer des jours à l’avance les cardinaux présents à la signature, il avait donc la pièce sous les yeux 97.

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Pl. V. Page d’un manuscrit des lettres communes
avec le début de la grande bulle érigeant l’église Saint-Jacques de Sallanches en collégiale (8 mai 1391).
Archivio Segreto Vaticano, R. Av. 268, f. 435 v. (H. 29 cm, L. 22 cm)
Un certain désordre régnait malgré tout dans ces bureaux. Bien des bulles sont enregistrées par mégarde deux fois, parfois le double reste inachevé au milieu d’une phrase, parfois il est radié avec une remarque 98, parfois on ne s’en est pas aperçu 99. Généralement les copistes sont différents et les cahiers aussi. J’ai pourtant trouvé des actes copiés trois fois 100. Ailleurs un copiste recopia la même bulle à la suite de la première version 101. Plus troublantes sont les bulles qui concernent le même objet, tout en présentant des variantes dans le texte qui excluent la pure copie. Y eut-il deux minutes confectionnées sur la même supplique par deux abréviateurs distincts 102 ? Enfin une /220/ supplique comportant une double demande peut faire l’objet de deux bulles 103. Parfois l’existence de deux actes semblables s’explique par la présence de l’un d’entre eux dans des cahiers de bulles camérales 104.
En effet une série particulière de cahiers groupe des actes émanés ou recopiés dans les services de la Chambre apostolique: les lettres camérales. Nos registres les appellent bulles camérales 105. Leur intérêt pour la Curie saute aux yeux. Les clercs de la Chambre devaient avoir la liste des nouveaux bénéficiaires pour percevoir les taxes et les annates. Parfois nos actes font allusion à ce souci et demandent qu’un nom soit communiqué à ces comptables. Mais était-il nécessaire de recopier la bulle entière ? Une simple liste aurait suffi. D’ailleurs il est probable que ces listes existaient, analogues à celles des chapelains d’honneur et de fonctionnaires que nous trouvons parfois dans certains de nos registres. Si donc quelques-uns de ces actes sont des copies d’actes ou de bulles au nom de Clément VII, on en lit qui sont émanées de la Chambre elle-même ou du Trésorier 106. /221/ Certaines de ces lettres nous montrent que la correspondance officielle se doublait d’une correspondance plus simple et parfois familière 107. Toutefois le scrupule et le souci de la forme restaient très vifs, témoin les actes du 23 juillet 1385, où, accompagnant une lettre du camerlingue, le clerc annonce, dans un billet qu’il joint, la bulle pontificale 108. Trois lettres et trois enregistrements sur le même objet, c’est beaucoup, même s’il s’agit de la nomination d’un collecteur. Ces bulles camérales étaient visées par le camerlingue et non plus par le vice-chancelier 109. Quand ces actes étaient de nature financière, nous avons utilisé les renseignements d’ordre administratif qu’ils présentaient, mais en en réservant la publication avec l’ensemble des pièces comptables ou de nature analogue.
La forme habituelle de la lettre est la lettre gracieuse (littere gratiose) adressée au bénéficiaire de la nomination ou de la collation. L’exécution de la grâce dut se révéler vite ardue ou impossible pour un clerc dépourvu d’une autorité ou d’une puissance suffisante. C’est pourquoi la lettre gracieuse se doubla d’une lettre exécutoire (littere executorie), par laquelle le pape confiait à trois ecclésiastiques, les juges exécuteurs, le soin de rendre efficace la première 110.
Les exécuteurs étaient choisis parmi les ecclésiastiques d’une autorité reconnue, capables de promulguer les censures, parmi les officiaux, les chanoines, les prélats, les doyens, les supérieurs de monastères. Ils pouvaient agir ensemble, individuellement ou même par procuration au moyen d’un sous-exécuteur. En général un seul, celui qui recevait la lettre, se chargeait de la démarche, /222/ après avoir vérifié l’authenticité de l’acte qui lui était remis. Le choix des exécuteurs est difficile à préciser. Tantôt on trouve des personnages de premier plan, deux évêques et un official par exemple 111, tantôt il ne s’agit que de simples chanoines ou prieurs 112. Dans certains cas, il n’est pas douteux que l’intéressé a choisi lui-même ou suggéré des noms. L’importance de ces mandataires n’est pas toujours dictée par celle du bénéficiaire 113. Ils peuvent se trouver les trois dans le diocèse concerné 114 ou tous les trois réunis en Avignon 115. Souvent un des exécuteurs est un évêque, un autre est un official. En général il semble qu’on ait cherché à désigner tout d’abord soit un personnage de la cour pontificale (ou résidant en Avignon comme les doyens de Saint-Agricol et de Saint-Pierre, l’archiprêtre de Saint-Didier ou le prévôt de la cathédrale), soit un des évêques suburbicaires de cette nouvelle Rome (évêques de Vaison, de Viviers, de Carpentras, d’Apt, de Saint-Paul-Trois-Châteaux, de Maguelone, d’Uzès, de Nîmes, de Lavaur ou d’Orange); avec celui-ci, tantôt un ecclésiastique du diocèse concerné ou son official, tantôt l’évêque ou l’official d’un diocèse voisin ou parfois un abbé d’une abbaye proche. Souvent le titre de ces personnages paraît surprenant, s’agissant d’un exécuteur nommé pour un clerc romand. Mais quand les mandataires sont les évêques de Lavaur ou d’Alet, cités perdues dans le Midi, de Rennes en Bretagne ou de Beauvais en Oise, il faut savoir que ces prélats sont en Avignon, soit qu’ils y travaillent comme Gui de la Roche, Henri Bayler, Antoine de Lovier, soit qu’ils s’y trouvent pour un long séjour « ad limina ». Et pour prendre un cas précis, il ne faut pas s’étonner de voir un de nos clercs avoir pour juges-exécuteurs le prévôt de Saint-André à Grenoble, l’archiprêtre de Capdroc au diocèse de Sarlat /223/ et un chanoine de Narbonne, car ce sont trois de ses compatriotes employés à la Cour d’Avignon 116.
La lettre exécutoire 117 comprenait, après l’adresse et les salutations d’usage, le texte de la grâce à rendre effective, puis le mandat impératif de faire le nécessaire et la clause laissant toute latitude aux juges d’agir seuls ou par délégation de pouvoirs. Dans nos manuscrits, la lettre exécutoire suit la lettre gracieuse. Précédée des mots « in eodem modo » 118, elle est fortement abrégée dans la première partie qui n’est que la copie de la lettre précédente. La date, identique, est très rarement répétée et remplacée par la formule « Datum ut supra ». Il peut arriver que la lettre exécutoire soit seule enregistrée, c’est le cas lorsque la bulle porte la triple adresse habituelle aux lettres de cette nature 119. Il peut aussi arriver que par inadvertance la lettre exécutoire soit enregistrée deux fois, une fois à sa place habituelle, à la suite de la lettre gracieuse, et une seconde fois indépendamment dans un autre cahier 120. Les originaux retrouvés, comme aussi ces constatations, nous ont incité à traiter la lettre exécutoire comme un acte en soi et par conséquent à lui attribuer un numéro, tout en en restreignant le texte au strict nécessaire.
A la suite de nos actes se trouve souvent la formule Expedita avec une date ou encore Tradita parti avec une autre date. On ne la trouve pas dans les premiers actes 121. Le sens en est clair, il faut entendre « expédiée » 122, « livrée » à l’intéressé. Mais dans l’exemple que je viens de citer, il y a dix ans entre la date de /224/ la bulle et celle de son expédition. C’est beaucoup. Passe pour un bénéfice en expectative, mais pour une cure un tel retard serait impensable 123. Souvent l’« expedita » est enregistrée en même temps que la bulle. Par contre la mention « tradita » est généralement plus tardive 124. Enfin il semble que ce ne soient pas les mêmes clercs qui procèdent aux « expéditions » et aux « livraisons » 125. Une bulle nous aidera peut-être à trouver: le 10 août 1387, Clément VII accorde un canonicat de Saint-Jean-de-Maurienne à Jacques Poralis. Comme il y a numerus clausus, c’est un canonicat en expectative et le pape accorde trois ans pour revendiquer une place vacante, soit jusqu’au 16 août 1390. Or la bulle mentionne une expédition le 30 et une livraison le /225/ 31 août 1390 126. Il semblerait donc que notre candidat se soit précipité en Avignon en août 1390 pour se faire délivrer une expédition de cette bulle qu’on lui remit le lendemain, mais il est plus plausible que Jacques Poralis se précipita en Avignon lors d’une vacance au chapitre, survenue précisément le 16 août 1390, et que pour lui assurer des chances supplémentaires ou encore parce que le titre du dernier possesseur n’était pas exempt d’un vice de forme quelconque, la lettre fut antidatée.
On trouve dans nos textes plusieurs fois des allusions à des grâces expectatives dont les lettres apostoliques ne furent pas faites 127. Il semble bien que, devant le résultat très aléatoire de telles bulles, certains clercs aient reculé devant des frais de chancellerie. Peut-être alors faisait-on enregistrer la supplique par précaution. Puis à l’occasion d’une vacance ou à cause d’un procès, cette grâce prenait tout à coup une valeur réelle ou décisive. Ainsi des mois ou des années plus tard la lettre était-elle confectionnée et expédiée 127 bis.
On peut trouver trace d’une double expédition à quelques semaines d’intervalle et comme le même scribe a signé les deux expéditions, il ne s’agit certainement pas d’une erreur, mais c’est un cas exceptionnel 128. Les deux dates d’« expedita » et de « tradita » n’étaient pas mises en même temps, aussi peut-on trouver seulement la date d’expédition ou uniquement celle de livraison ou encore, ce qui est plus typique, dans le cas d’une bulle enregistrée deux fois par mégarde, sur une des copies l’expédition et sur l’autre la livraison 129. Ces dates n’étaient donc pas toujours marquées ; probablement les clercs de la Chancellerie se souciaient-ils peu de remuer les piles de cahiers ou de faire des recherches pour les noter 130, ce qui est fâcheux, car elles /226/ peuvent être pour l’historien moderne d’une certaine utilité 131. Et l’on nous posera la question: là où elles manquent, peut-on les restituer ? Il est tentant de le faire parfois, mais dans des cas fort limités et il faut être d’une extrême prudence 132. Personnellement nous nous sommes abstenu. /227/
Langue et onomastique
Sans prétendre faire l’étude de la langue de nos textes, car cette analyse nous entraînerait trop loin, nous pensons que quelques remarques ne seront pas superflues. Entraînés par des humanistes, dont le souci d’épurer les langues antiques déboucha sur une préciosité philologique comparable aux préciosités littéraires et autres gongorismes des milieux intellectuels du temps, conditionnés par les préceptes arides et impérieux des philologues des cent dernières années, nous nous sommes mis à écrire un mauvais latin d’une docte platitude, à faire de la grammaire au lieu de cultiver une langue. Et nous avons eu l’outrecuidance condescendante de juger dédaigneusement le latin médiéval et ceux qui le parlaient avant qu’il ne soit devenu une langue morte. Nos clercs parlent encore parfois latin dans la vie courante, car, dans cette cour cosmopolite d’Avignon, chacun ne peut pas toujours utiliser son patois, et l’on va jusqu’à traduire dans cette langue son patronyme, puisqu’on n’a pas encore tout à fait oublié qu’il recèle une signification. La prononciation joue parfois des tours 133, mais avec raison on a remplacé la diphtongue -ae par -e, en suivant une prononciation au moins quinze fois séculaire et de même on prononce « mencio specialis », comme nous parlons d’une mention spéciale 134. Par contre, nous pouvons /228/ affirmer que nos scribes connaissent le latin classique et certaines de leurs tournures sont recherchées 135; enfin, s’ils imposent le « stilus cancellarie », leur souci d’une expression claire et précise n’est-il pas aussi la meilleure façon de défendre leur langue 136 ?
Ce n’est certes pas dans le cadre d’une langue d’administration que la richesse du style et du vocabulaire peut s’épanouir, et l’on ne s’en étonnera point. Toutefois le préambule moral donne une très modeste possibilité à la verve des rédacteurs, si contenue par les clauses officielles du style de chancellerie, et certaines formules révèlent des dons d’humour inattendu, comme lorsqu’un rédacteur parle de Louis, duc d’Anjou et de Calabre, « qui status eiusdem ecclesie relevamen sue potentie bracchiis viriliter amplexus est » 137. L’image n’est pas sans évoquer d’autres métaphores, telle l’alliance du trône et de l’autel, chère au XIXe siècle. Que pensait réellement celui qui écrivait d’un ton docte à l’étudiant en droit désirant rester dans son université: « cum... tu juris civilis studio, ut equum ab iniquo et licitum ab illicito decernere valeas, cupias immorari » 138 ?
Plus souvent ce souci littéraire, qui rappelle en son genre la verbosité des grands rhétoriqueurs, s’épanche dans une prolixité dont nous ne sommes plus friands et dont nous donnons quelques exemples en note 139. D’ailleurs ils n’étaient pas sans faire école /229/ et les clercs de province pouvaient enchérir dans le genre et tomber franchement dans le plus mauvais goût 140.
Mais sous la plume de nos scribes, le latin administratif reste clair et net et la difficulté principale vient de l’absence des coupures, que nous avons pris l’habitude de mettre dans nos textes; et cela malgré une notation surabondante des faits où la précision est cherchée davantage dans la multiplication des synonymes que dans la propriété des termes. C’est pourquoi, malgré le souci de clarté que nous discernons chez ces clercs de la Chancellerie, cette habitude du pléonasme transforme certaines lettres apostoliques en un monumental galimatias. /230/
Un problème se posait dans cette langue véhiculaire qui n’était plus la langue de tous les jours, celui des noms propres. Faut-il dire Schwarzenbourg ou Nigrum Castrum ? En fait il n’y eut jamais une décision nette à ce sujet et l’usage flotta. La difficulté peut exister dans le corps même de la lettre: Evrard Cerrod se nomme « Cerrodi alias Blancheti », mais dans un autre acte il se fait appeler « Albi » 141; ailleurs la traduction est indiquée, quand la lettre précise à propos du patronyme d’un Veveysan: « Johannes Magni, alias Grant » 142, mais elle se devine facilement derrière des noms comme « Oliverius Maligenerii » (Maugendre) ou « Johannes Nigri » 143, « Huguetus Cavallerii, seu Militis » 144 ; un Leschet se fait appeler ailleurs Leccatoris 145. Mais que penser de « Jacobus Aperiocculos » 146 ? Les abréviations peuvent être une source de difficultés et bien des toponymes ou des patronymes sont l’objet d’audacieuses tentatives de réduction. Seul alors un autre texte nous permet de comprendre 147. La préposition de ne se trouve pas toujours (on trouve « Matheus de Peillonay » ou « Matheus Peillonay » 148; elle peut être soudée: « Girardus Darlo » (Gérard d’Arlod) 149. Une autre source d’hésitation vient de la confusion qui existe au sujet de certains prénoms: on sait que Guillaume a plusieurs formes latines, mais on peut trouver tantôt Nicodus, tantôt Nico, tantôt Nicolas 150 pour le même personnage. Enfin certains noms semblent avoir défié l’imagination orthographique des scribes, comme ceux de /231/ Pierre de Begnins ou de Pierre Bouczan 151. Cela s’explique particulièrement quand il s’agit en fait de noms patois ou qu’une prononciation locale s’en mêle: nous trouvons ainsi « Aix » pour Château-d’Œx 152 et « Chandouro » pour Champdor 153. /232/
La Curie sous Clément VII
Voilà donc esquissé le fonctionnement de cette lourde machine qu’était devenue la Curie Romaine sous la crosse des pontifes d’Avignon. Sous Clément VII, elle fonctionnera sans faille, car en fait, malgré le schisme, notre pape a hérité de l’appareil administratif de ses prédécesseurs. C’est lui que tous les anciens cardinaux ont élu, c’est aussi lui que la majeure partie 154 des services a choisi, celle restée en Avignon et une part difficile à évaluer de ceux qui suivirent Grégoire XI en voyage. Nous avons évoqué, dans un autre chapitre, comment Urbain VI pleura d’amertume de se voir à tel point délaissé. Pour la moitié de la chrétienté, la période avignonnaise continue. A la tête de cette administration, ce n’est que peu à peu que des Genevois s’introduiront; il était d’usage en effet pour un pape de désigner à son avènement la plupart des titulaires des fonctions dirigeantes, mais la coutume voulait que si l’administration centrale de l’Eglise était confirmée 155, seule la maison privée du pape, pour autant que la distinction ait pu se faire entre ces deux parties de la Curie Romaine, changeait de responsables. Clément VII confirma /234/ le camerlingue (camerarius) Pierre du Cros 156, archevêque d’Arles, un Limousin, qu’il élèvera au cardinalat le 23 décembre 1383; puis il choisira un des vassaux de son père, François de Conzié 157, qui restera camerlingue plus de trente-cinq ans. Le camerlingue était assisté du trésorier: Pierre de Vernols 158 (jusqu’à son décès en 1389), puis Antoine de Lovier 159 de 1389 à 1405. Aidés des quatre clercs de la Chambre, ces deux personnages dirigeaient une quarantaine de fonctionnaires. Clément VII garda également le cardinal vice-chancelier Pierre de Monteruc 160 jusqu’à son décès; il eut ensuite de 1385 à 1391 Jacques de Menthonay 161, d’une famille de la noblesse genevoise, puis Jean de Brogny 162, qui restera vice-chancelier de 1391 à son décès en 1426, à travers tous les avatars du schisme.
Les carrières parallèles, et que je ne peux guère imaginer si indépendantes l’une de l’autre, du chef de la Chancellerie et cardinal-doyen Jean de Brogny, considéré à Constance en 1417 comme papable, et du chef de la Chambre apostolique, l’archevêque François de Conzié, ont une certaine importance que je /235/ désire brièvement souligner ici. Par ces deux ministres de Clément VII, la continuité administrative de la Curie fut assurée à travers tout le schisme. Au-dessous d’eux, les fonctionnaires et les scribes gardèrent une certaine cohésion et une certaine identité de gestion. Grégoire XI, Clément VII, Benoît XIII (un temps renié) et, après le Concile de Pise (1409), Alexandre V, puis Jean XXIII; enfin, après le Concile de Constance, Martin V: voilà une succession de pontifes qui n’est pas orthodoxe, peut-être, mais qui marque les choix successifs de l’appareil de la Curie romaine à travers les positions prises par ceux qui la dirigèrent en fait. Paradoxalement ils incarnèrent la continuité, stupéfiante au travers d’un monde en désarroi, d’une institution plus d’une fois menacée de dislocation complète. Leur carrière témoigne donc à sa manière de la permanence des institutions pontificales auxquelles ils présidaient, et leur choix fut dans ses grandes lignes celui d’une partie notable de l’Europe et entre autres de nos régions romandes. Pour cela aussi leur attitude n’est pas dépourvue d’intérêt 163.
Le vice-régent de la Chancellerie sera Gilles Bellemère, un juriste célèbre de l’époque, qui semble avoir remplacé dès le début du pontificat de Clément VII Barthélemy Prignano, devenu Urbain VI, qui tenait cet office à la fin du règne de Grégoire XI.
A la pénitencerie, Clément VII confirma de même le cardinal-régent ou grand pénitencier Jean de Cros 164; après son décès, il fit appel à Pierre d’Ameil, qui garda la pénitencerie jusqu’à sa mort, survenue le 10 août 1389. Jean de Brogny lui succéda 165, puis céda cet office au cardinal Pierre Gérard, quand il reprit la Chancellerie en 1391 166. /236/
A part ces grands postes de responsabilités, d’autres charges étaient des offices perpétuels et le pape confirmait les titulaires dans leurs fonctions 167.
Les offices assurant le maintien de l’ordre et la sûreté du pontife sont confiés à des hommes sûrs, tantôt laïcs, tantôt ecclésiastiques. Le vice-recteur et régent du Comtat fut dès 1379, pendant une douzaine d’années, le prieur de Romainmôtier, plus tard évêque de Maurienne, puis de Rodez, Henri de Sévery 168; il fut remplacé par un parent des comtes de Genève, Odon ou Eudes de Villars 169, chevalier lyonnais, puis par Pons de Langy 170, un Auvergnat (comme la moitié de la parenté du pape). Le capitaine général sera Nicolas de Hauteville 171, puis Gérard de Ternier 172, deux vassaux des comtes de Genève. Le capitaine d’Avignon sera Odon de Villars 173, auquel succéderont Nicolas de Hauteville 174, puis François de Menthon 175, que Benoît XIII conservera 176. Citons encore parmi ces nobles du Genevois le châtelain du Palais des papes, Nicolas de Foras 177, les viguiers de Banon 178 (François de Syon), Carpentras 179 (Jacques de Mionnaz), l’Isle-sur-la-Sorgue 180 (Nicolas de Hauteville), Mornas 181 (Etienne de Menthonay), Mormoiron 182 (Nicolas de Foras), Pernes 183 (François le Camus de Chanayo), les sous-viguiers /237/ successifs d’Avignon 184 (Henri de la Balme, Jean de Vernier ou Verneyo, Jean de la Naz).
Mais c’est dans l’entourage immédiat de Clément VII que le nombre de Genevois est le plus grand. D’abord ce sont les chambriers dont le rôle est important, où nous trouvons les noms de Jean de Brogny, Jacques de Menthonay, Guillaume de Lornay, Guillaume de Menthonay, Jean de Verbouz, etc. On mesure l’importance de la place en constatant que pour plusieurs d’entre eux ce poste fut un marchepied, avant d’accéder à un évêché ou un titre cardinalice. Il faut noter encore
— le maître d’hôtel, Georges de Marlioz 185 (ou Marie), qui sera également plus tard sénéchal de Provence;
— l’acheteur du pape (« emptor coquine ») Guillaume Pollier 186, puis son neveu Guyonnet de Vourey 187 ;
— le panetier, Boson de Ballaison 188 ;
— les bouteillers Jacques Pollier 189 et Aynard de Domo de Musièges;
— le maître de la cire, Guillaume Thonerat 190 de 1378 à 1387, puis Nicolas des Graviers 191, un Belge, secrétaire de son frère le comte Pierre de Genève;
— le maître de la maréchalerie (« magister palafrenarie ») Jean de la Naz 192 ;
— le gouverneur de la Pagnote 193, Anserme de Chavanne et peut-être à la fin du pontificat Girod Mestral. /238/
Il faudrait ajouter certains évêques non résidents des évêchés suburbicaires d’Avignon (Saint-Paul-Trois-Châteaux, Vaison, Viviers, même Genève, etc.) et des laïcs, comme le comte Pierre de Genève, qui sont constamment à sa cour et furent appelés à diverses missions; on trouverait encore des compatriotes nombreux parmi les aumôniers, comme Gérard du Pas, les maîtres huissiers, les portiers, les sergents d’arme, les courriers et les scribes de la pénitencerie ou de la Chancellerie. La liste serait alors longue à dresser.
Nous avons renoncé à faire ici une étude des Genevois et Romands à la Curie d’Avignon sous Clément VII. D’abord M. S. Stelling-Michaud, sur la base des suppliques qu’il a dépouillées, a traité déjà ce sujet 194; certes le dépouillement des registres de lettres et d’autres actes que nous donnons permet d’en avoir une idée plus nette, mais seul le dépouillement des séries des Collectories, Obligationes, Introitus et Exitus, etc., que nous avons commencé, permettra de dresser un tableau complet de la situation. En attendant, un coup d’œil à l'index rerum de l’ensemble des actes, qui cite les fonctionnaires du pape sous leur titre latin, permettra une mise à jour provisoire des connaissances.
Si néanmoins nous avons fait figurer ces quelques noms et désignations, c’est pour donner d’ores et déjà un aperçu de la situation sous Clément VII. Ce pape pratiqua peu le népotisme, en comparaison des papes du XIVe siècle ses prédécesseurs, ou par rapport à ses rivaux, Urbain VI 195 et Boniface IX 196. De même, s’il est en proie aux embarras financiers et recourt à de multiples moyens discutables pour se procurer de l’argent (levée /239/ de procurations, mise en gages), c’est pour les besoins de l’Eglise et de son obédience, et non pour lui-même ou ses proches. Au contraire, il a plutôt utilisé les ressources du comté de Genève entre 1392 et 1394, au moment où cet Etat lui échoit 197, pour combler ses déficits, alors que tant d’autres pontifes, avant et surtout après lui, utiliseront les ressources de leur pontificat pour doter et établir fastueusement leur famille (que l’on songe aux titres ou aux fortunes de certaines familles princières romaines ou italiennes 198). Cette honnêteté ne lui a pas été fondamentalement contestée par ses rivaux, qui attaquent en lui le fauteur du schisme et l’ambitieux. S’ils avaient pu l’accuser sur ce chapitre, eux, qui le dénonçaient comme l’Antéchrist, ils n’auraient pas manqué de le souligner avec éclat. Deux circonstances expliquent en partie cette honnêteté, sans d’ailleurs en diminuer absolument le mérite. D’abord Clément VII est d’une famille princière, du rang de celles des Habsbourg ou des Savoie. La tiare peut procurer aux neveux ou aux frères du pape régnant des fiefs ou des domaines 199, elle peut difficilement procurer une monarchie, comme César Borgia en fera l’expérience. Il n’y a pas de couronne vacante à briguer pour la maison de Genève. Face à l’argent et aux titres, le parent du roi de France a l’attitude de ses pairs: il est au-dessus de certaines cupidités, parce qu’il n’a jamais envisagé, même un seul instant, d’être plongé dans le dénuement. Les faiblesses d’Urbain VI pour son neveu Francesco Prignano témoignent d’une autre origine sociale. Enfin, pour pratiquer un népotisme de grande envergure, il faut, comme Clément VI, avoir de nombreux neveux et Clément VII en a peu. Dernier homme de la lignée légitime des comtes de Genève, ses soucis dynastiques sont d’un autre ordre. Il aurait pu combler de faveurs les enfants de ses sœurs, mais il ne l’a pas fait. Il éleva au cardinalat son cousin Amédée de Saluces 200, mais des raisons /240/ de famille ne militaient pas seules en faveur de cette promotion, car le beau-frère d’Amédée, le marquis de Saluces, Frédéric II, affermirait l’obédience en Italie du Nord.
La présence plus nombreuse de gens du comté de Genève à la cour du pape s’explique par d’autres considérations. Chaque pape à son avènement confirmait une série de dignitaires, ceux qui étaient nommés pratiquement à vie, et insérait sa propre maison dans l’appareil de l’Etat pontifical, en pourvoyant aux offices dont le titulaire était nommé pour la durée du pontificat. Le schisme ne semble pas avoir eu beaucoup de répercussions sur ce mode de faire, car certains bureaux avaient été en partie dédoublés pour le voyage de Grégoire XI en Italie et une grande partie était restée en Avignon. Clément VII confirma donc les dignitaires nommés du temps de Grégoire XI et s’il choisit un vice-régent de la Chancellerie, c’est à Gilles Bellemère, dont le talent est reconnu, qu’il fit confiance. Dans ces postes, c’est au fur et à mesure des décès ou des promotions, que des Genevois parviendront aux places élevées de camerlingue ou de vice-chancelier. De même, une fois arrivés, ils resteront en fonctions de pape en pape et un Jean de Brogny sera encore, trente ans plus tard, vice-chancelier de Martin V.
Comme ses prédécesseurs, Clément VII fit confiance à des gens de son pays, en l’occurrence aux vassaux de son frère, pour les places garantissant sa sécurité, et il casa sa propre maison cardinalice en l’élargissant pour le service particulier de sa personne. Dans cette cour cosmopolite, l’intimité fraternelle que créait l’usage d’un même patois, renforçait la cohésion de la « famille » pontificale. Cette clientèle ressemble, à notre avis, curieusement à celle qui, sous le nom de « brain trust », entoure chaque président américain, et l’on a pu observer à diverses occasions combien ces hommes étaient liés et dévoués non pas aux intérêts de l’Etat, mais à ceux de la personne qui les avait désignés. Cette comparaison nous aidera à comprendre les raisons qui poussaient chaque pontife à placer ses hommes aux postes clés. Clément VII ne manquait point d’hommes de confiance dans son comté natal.
La politique bénéficiale du pape et celle des clercs
En l’absence des lettres secrètes, les lettres communes donnent aux bénéfices ecclésiastiques la première place dans la correspondance de Clément VII qui nous est parvenue. Qu’on ne s’étonne pas des précautions dont elle était entourée et que j’ai décrites, ni de l’importance qu’elle revêtait aux yeux des contemporains. La politique bénéficiale était un des moyens essentiels de la papauté pour asseoir son pouvoir et exercer son autorité. Le Saint-Siège était entré dans un processus de centralisation qui dura des siècles. Au XIVe, et depuis fort longtemps, puisque le mouvement remontait à la réforme grégorienne, il avait enlevé à l’autorité laïque non seulement la nomination des prélats, mais encore et surtout la vraie possession de centaines de principautés temporelles, détenues par des évêques ou des abbés, et de milliers de domaines. De tout cela, il tirait des revenus énormes et la multiplicité des obligés, des assistés et des protégés augmentait encore sa puissance. La large répartition de tous les éléments de ce pouvoir aurait pu être une faiblesse, mais la nature du magistère faisait de cette universalité une force. Un des éléments essentiels de cette force, qui n’eut pas d’équivalent dans l’histoire, est la politique bénéficiale, qui se développa à partir du milieu du XIIIe siècle et mit en cent ans (de Clément IV à Urbain V), au moyen du droit de collation, l’essentiel des biens de l’Eglise à la disposition du Saint-Siège. Même si elle soulève des rancœurs et des passions, cette politique donne au pape la possibilité de récompenser à l’infini ses hommes de confiance et tisse à travers l’Europe un réseau immense d’obligés qui lui doivent tout et que double la trame de ceux qui espèrent tout de sa part pour leur carrière. Il n’est pas jusqu’aux grâces spirituelles, qui ne détournent vers l’église de son choix le pactole ingénu d’un modeste ou d’un grand pèlerinage ou n’en /242/ amplifient le rapport. Après des siècles de décadence de ce pouvoir, vivant dans une économie d’échange, nous ne mesurons plus de nos jours l’importance primordiale de ces faits. Il nous a paru utile, même dans le cadre d’une introduction forcément succincte, d’esquisser quelques traits de la politique bénéficiale du pape à quoi correspond, tout aussi logique, la politique bénéficiale des clercs, qui en est comme le répons.
Il ne s’agit que d’éclairer et d’expliquer quelques aspects de cette situation, où la politique des papes, consciente et autoritaire, rivalise avec les combinaisons plus ou moins naïves et ingénieuses des clercs. J’ai cherché ici et là à démonter le mécanisme complexe des mutations bénéficiales, pour examiner quelle était la logique interne qui présidait aux changements de titulaires. Ce que j’en donne ne peut être qu’un petit échantillonnage et une proposition de méthode pour l’utilisation du matériel publié. Le faire plus amplement m’aurait pris encore des mois et ce que j’en donne me paraît suffisant pour rendre le lecteur attentif aux questions à poser, face à ces textes et aux renseignements qu’ils nous proposent.
* * *
Sans entrer dans la genèse de l’institution, nous partirons de cette excellente définition quasi officielle du bénéfice: un office sacré ou spirituel auquel l’autorité ecclésiastique a annexé le droit perpétuel de percevoir les revenus de biens d’Eglise 201. On peut y discerner quatre éléments: l’exercice d’une fonction de caractère sacré et l’accès à cette fonction d’une part et, de l’autre, le droit de jouir de certains revenus et le caractère viager de ce droit 202. Parce que la structure de l’institution lui permettait de contrôler l’exercice de la fonction en question et de la confier à quelqu’un dont il était sûr, en application de sa doctrine de la papauté, le pape est intéressé par les deux premiers éléments du bénéfice, et l’exercice de cette surveillance et de cette collation, /243/ s’il dépouille les évêques ou d’autres prélats, renforce d’autant plus son magistère. La recherche de la dignité de l’Eglise, face à certains excès du pouvoir temporel, et le souci d’une plus grande assise de son autorité l’intéressent donc à cette démarche. Les deux derniers caractères, par contre, sont ceux qui intéressent au premier chef les clercs. Comme les objectifs se complètent et ne s’opposent guère, les deux politiques bénéficiales vont se manifester parallèlement à propos de chaque collation.
Avant de montrer quelques exemples de cette curée sur les bénéfices, si souvent dénoncée, il nous paraît opportun de présenter l’action pontificale, ses modalités et sa dimension.
Si les bénéfices sont sous la main des papes, ils ont restreint un peu la portée de cette mainmise par un choix de ce qui les intéressait. Ils décident souverainement des nominations épiscopales en cassant au besoin les élections capitulaires, comme ils le firent à Genève, où ils refusèrent Robert Chambrier en 1377/8 ou Gui d’Alby, en 1423 et en 1426. Pourtant ces chanoines avaient eu, pour d’autres charges, toute leur confiance 203 et les papes leur accordèrent des compensations. Ils se réservent aussi les abbayes, les dignités importantes des chapitres. Ainsi la double hiérarchie séculière et régulière dépend d’eux. Plus que du clergé, l’opposition à leur libre choix vient des monarchies ou des Etats naissants, qui ont aussi leurs candidats à proposer. De là, la lutte pour les évêchés de Sion, Humbert de Billens contre Henri de Blanches 204; de Bâle, Werner Schaler contre Imier de Ramstein 205 ; ou de Constance, Mangold de Brandis et Henri Bayler contre Nicolas de Riesenburg.
Ensuite, comme le Saint-Siège emploie une administration nombreuse, qu’il faut rémunérer, il se réserve de disposer des bénéfices de tous les curialistes décédés, ce qui lui permet de conserver pour son personnel ces ressources indispensables. Comme les papes y joignent également des bénéfices déclarés vacants en Cour de Rome et provenant de clercs décédés à leur /244/ cour ou chemin faisant pour y aller et en revenir, la masse des bénéfices à la disposition du Saint-Siège croît au fil des ans.
Enfin les papes s’intéressent aussi aux bénéfices de moindre importance, soit par des réserves générales en leur faveur, soit en accordant ces réserves à de hauts personnages de l’Eglise, ou plus simplement en octroyant des grâces bénéficiales en expectative, bénéfices non désignés ou canonicats. Ce système présente l’avantage de permettre au pape de favoriser immédiatement quelqu’un, surtout à son entrée en fonctions, de se créer ainsi une clientèle dévouée et intéressée, sans avoir à tenir un compte minutieux et compliqué de toutes les vacances. Pourvu de son expectative, le clerc surveille alors les bénéfices qui viennent à vaquer et cherche à en obtenir un à tout prix... Son ambition, quelque peu apaisée par l’espoir, est canalisée sur un objectif immédiat et guette l’occasion favorable. L’intérêt lie désormais le clerc au pontife bienfaiteur. Que le système entraîne des procès n’est point fâcheux pour le Saint-Siège, car les procès lui rapportent 206 et surtout aboutissent devant ses instances, ce qui renforce d’autant son pouvoir.
Dans la répartition de cette masse de revenus divers, quelques catégories d’ecclésiastiques sont privilégiées dans l’attribution des bénéfices vacants. Nous trouvons là les cardinaux, les notaires du Saint-Siège, le correcteur des lettres apostoliques, les référendaires du pape, les auditeurs des causes et les autres familiers et officiers du pape 207. D’autre part un ensemble de règles compliquées vint définir les droits limitant la valeur ou la nature des bénéfices qu’on pouvait obtenir et qu’il est hors de propos d’évoquer ici 208.
Il pouvait arriver que le requérant eût oublié dans sa supplique de préciser son propre nom ou celui du bénéfice ou de son /245/ collateur ordinaire. Bon prince, le pontife accordait parfois la demande en blanc-seing 209. (Il est vrai que les autres limites étaient assez précises sur la lettre pour éviter des surprises.)
Lorsqu’un clerc, dont les bénéfices se trouvaient dévolus au pape, décédait, ses bénéfices étaient assez rapidement repourvus. Ainsi quand le chanoine de Lausanne Jean Billet trépasse le 16 janvier 1385 210, la nouvelle met bien huit jours pour gagner Avignon. Or le pape accorde le 27 janvier son canonicat lausannois à Jacques Pollier et sa cure d’Essertines à Jean de Bettens 211 et le 11 février 1385 son personnat de Peney à Grégoire de Bayle 212.
L’intervention pontificale pouvait survenir plus tard, si, en cas de contestation, le pape était amené à confirmer la possession d’un bénéfice. Ainsi cela arrivait souvent, lors des échanges de bénéfices dont nous parlerons plus loin. Prenons la situation d’Othon Chifflet de Clairvaux-sur-le-Doubs. Cet honorable clerc a fait une excellente affaire en troquant avec un compatriote sa chapellenie d’une église bisontine contre le canonicat de Lausanne, mais il craint fort d’être inquiété (« posse super eisdem molestari »), quand son partenaire aura constaté que les revenus des deux bénéfices sont loin d’être de même valeur et qu’il a perdu au change. Clément VII devra donc le rassurer et sa confirmation arrangera définitivement les choses 213.
Le résultat cependant était que certains bénéfices échappaient de la sorte totalement au contrôle des gens du pays. Quand il s’agissait d’une partie des canonicats, les chapitres cathédraux pouvaient le supporter sans autre; certains bénéfices comportant la simple prière, également. Que la messe de telle chapelle pour l’âme d’un défunt fût négligée ou expédiée au plus pressé n’était peut-être pas si grave en soi; par contre, il en allait autrement /246/ du sort des paroisses, comme nous le verrons plus loin à propos de l’absentéisme.
Les papes réagirent à ce danger et Clément VII exclut nettement les églises paroissiales des bénéfices touchés par ses réserves 214. Il n’empêche que de nombreux cas d’absentéisme se produisaient, où Clément VII était engagé par des situations acquises sous ses prédécesseurs, sans que ce fût toujours au bénéfice de fonctionnaires du Saint-Siège. A Sallanches, la cure passait déjà d’un titulaire absent à un autre, longtemps avant la naissance du pontife 215. Mais voici un exemple net et qui touche la Curie. La paroisse d’Arzens, dans l’Aude, est transmise d’un curialiste à l’autre et nous voyons que, lors d’un changement de titulaire, le 22 décembre 1393, un cardinal, un chambrier, un abréviateur et trois autres juges exécuteurs sont mêlés à ce changement. Ils sont tous originaires du diocèse de Genève et tous résident en Avignon 216. Les ouailles du curé devront encore longtemps se contenter d’un remplaçant.
Certains bénéfices sont d’une parfaite inutilité et il faudra s’en souvenir lorsque sonnera dans certaines régions le glas de la hiérarchie ecclésiastique. On pourrait penser que le « trésorier » d’un chapitre et d’un diocèse est une personne indispensable. Détrompez-vous, car à Lausanne, le trésorier est un noble Savoyard, Jacques d’Arenthon, qui vit en Avignon 217. Un comptable lui succède 218, Guillaume Pollier d’Annecy, mais il est acheteur du pape (« emptor coquine ») et sa charge le retient étroitement à Avignon. Lorsqu’il décède, c’est un étudiant de dix-neuf ans, Richard Georges 219, qui lui succède, parce qu’il a /247/ besoin d’argent pour vivre en étudiant et qu’on vient delui retirer une grosse pension de 100 florins par an 220.
Tandis que les paroissiens maugréent et que l’on cherche à éviter ces inconvénients dans les fondations pieuses par des prescriptions de résidence, d’ailleurs tournées, ou par l’augmentation des ecclésiastiques de la paroisse, comme les habitants de Sallanches 221, les églises importantes et les cathédrales s’efforcent de redevenir maîtresses des nominations de chapelains ou de chanoines. Elles cherchent à obtenir des bulles excluant ces bénéfices de la griffe du Saint-Siège et obligeant le titulaire à résider et à remplir lui-même son office 222. Mais elles ne sont pas à l’abri d’exceptions et le pape est le premier à en créer, malgré les privilèges concédés, pour payer les fonctionnaires de la cour pontificale 223.
Quoi qu’il en soit, nous constatons que la notion d’office sacré s’était nettement séparée de celle du bénéfice dès le XIIe siècle. Si les règles contre la simonie empêchaient qu’on l’achetât ouvertement, il n’était pas interdit de procéder à de savantes combinaisons d’échange ou à des cessions faites en faveur d’un proche, et ces pratiques, interdites à l’origine et qui présentaient souvent des aspects simoniaques, se développèrent singulièrement jusqu’à la fin du XIVe siècle et au-delà. On avait aussi la possibilité de céder son bénéfice contre une pension, avec droit de le récupérer en cas de vacance; de plus, le paiement de l’annuité était garanti par les censures ecclésiastiques. En fait, on avait là purement et simplement affaire à une sorte de simonie organisée et contrôlée. Nous avons naturellement quelques bons exemples de ces trafics. Qu’on ne me reproche pas dans les pages suivantes, ici et là, un terme plus propre au langage d’affaires qu’au langage ecclésiastique, /248/ car il me semble traduire plus heureusement le type de préoccupations de certains de mes clercs, plus pêcheurs de deniers que d’âmes, et rendre un son plus vrai. J’ai déjà cité le troc auquel se livra Othon Chifflet pour devenir chanoine de Lausanne [p. 245] et il n’est que de parcourir les pièces publiées pour en voir abonder les exemples. Cependant, il me paraît intéressant de noter un fait comme le trafic organisé entre collègues d’un bureau, la Chancellerie, et patronné par le vice-chancelier. Jacques de la Rochette est prévôt de Genève et en tant que tel, chanoine prébendé. Il obtient du pape d’être nommé chanoine de cette cathédrale avec expectative de prébende 224, car il désire échanger la prébende, mais garder la prévôté. Cela fait, il échange sa prébende genevoise contre un canonicat prébendé à Embrun, possédé jusqu’ici par Pierre de Magnier, un abréviateur 225, qui désirait depuis seize ans s’introduire au chapitre de Genève 226. La dernière phase de cette opération n’a pas pu laisser de trace: Jacques de la Rochette n’a plus qu’à attendre la première prébende genevoise vacante pour la revendiquer et, à moins qu’il ne faille l’accorder à un cardinal, on ne saurait décemment la refuser au prévôt de Saint-Pierre.
On peut aussi échanger des prieurés, puis s’apercevoir que l’affaire est décevante et pour cela les rétrocéder mutuellement quatre ans plus tard. Ainsi procèdent le cardinal Jean de Brogny et Thierry Ozile avec les prieurés de Saint-Gilles (Marne) et de Saint-Amatre à Langres 227.
Nous donnerons encore un exemple de trafic de personnats, échangés pour leur valeur comme de simples titres boursiers. Jean de Marcossey, neveu de l’évêque Guillaume Fournier, cède, le 19 novembre 1381, les quatre personnats de Jussy, Grilly, Faucigny et Arâches à Jacques d’Arenthon 228. Celui-ci, le 7 /249/ décembre 1381, complète le lot par le canonicat et la prébende de Saint-Géry à Cambrai, accompagnés de la chapelle de la Paix dans la maison des échevins. Il échange le tout contre la paroisse de Montreux, que lui cède Guillaume Thonerat, d’Evian 229. Guillaume Thonerat va bientôt se défaire, le 11 juin 1382, de trois des quatre personnats, ceux de Grilly, Jussy et Faucigny, qu’il échange avec Mermet Dutruit contre le canonicat de Beaune 230.
L’on pourrait ainsi continuer l’étude de ce singulier marché, mais nous nous arrêterons plutôt sur deux questions: tout d’abord nous ne sommes pas sûr que l’on puisse, comme on pourrait le supposer, étalonner la valeur des bénéfices. Montreux est taxé, au compte de la décime du XIVe siècle, 25 livres lausannoises 231, soit la valeur d’une prébende du chapitre cathédral de Lausanne (20-25 livres) ou un peu plus. D’autre part, le chapitre de Beaune est taxé en moyenne 35 livres de Dijon, soit près du double des prébendes du chapitre cathédral d’Autun son diocèse (20 livres) 232 et cela également selon un compte de la décime du XIVe. Quant à Cambrai, dans un compte de la décime de 1362, je trouve pour la prébende de Saint-Géry la taxe de 42 livres tournois et celle de 30 livres tournois pour la chapelle de la Paix, soit au total 72 livres tournois, équivalentes à trois bonnes chapelles ou à la moyenne d’un archidiaconé, ou encore un peu inférieures à une prébende du riche chapitre cathédral cambrésis 233. Ainsi, si j’additionne aux quatre personnats, que j’estime ensemble à 30 livres tournois, les bénéfices de Cambrai, j’obtiens au moins quatre fois la valeur de la paroisse de Montreux. Même si l’on m’objecte que l’éloignement et les aléas du schisme aient pu faire fléchir les rendements, ce que l’intérêt répété de Savoyards pour le chapitre de Saint-Géry suffirait à /250/ combattre en partie, il n’en reste pas moins qu’il y a là un marché inégal. De même, l’échange de trois personnats d’une région plutôt pauvre contre un canonicat richement doté et convoité de Bourgogne ne saurait à nos yeux être équitable. Dès lors se pose toute la question des compensations non dévoilées par nos textes et qui accompagnaient ces curieuses transactions.
En conclusion provisoire, nous constaterons que le bénéfice ecclésiastique devient objet d’échange et prend les aspects d’un titre obligataire, de créance ou de gratification, si l’on veut. Quand, dans le dernier des exemples évoqués, nos trois clercs, qui sont tous trois chanoines de Genève et dont deux sont domiciliés à la Cour d’Avignon, échangent personnats et prébendes contre des paroisses, se préoccupent-ils de la fonction ecclésiastique attachée à ces titres de rente ? Il n’est jamais question du ministère; pour eux, une cure se jauge en florins d’or ou en livres tournois, jamais en âmes. Si même elle échappe à la taxe par sa pauvreté, c’est l’occasion de le proclamer, le droit de se plaindre de l’insuffisance de ses ressources et d’en revendiquer une autre. Parallèlement, soit dit en passant, le bénéfice laïc est devenu le fief et il a pris, lui aussi, la même valeur obligataire en se dépouillant peu à peu des services auxquels il obligeait à l’origine. L’illusion se maintiendra jusqu’à la fin du XVIIIe siècle où, croyant abolir des sujétions, on soldera ou supprimera d’un coup des titres de rentes, en une gigantesque dévaluation. Si l’étude du clergé relève de l’histoire ecclésiastique, celle des bénéfices ressortit aussi à l’histoire économique, susceptible d’en tirer des études fécondes.
Aux bénéfices s’ajoutent les pensions prélevées sur les revenus des églises et des monastères, pour qui elles sont un fléau. Chaque cardinal essaie d’acquérir le maximum de prieurés ou de bénéfices, puis, les ayant gardés quelques mois, il les cède contre une forte pension, et les exemples de cette pratique abondent dans nos textes, car les cardinaux, qui se considèrent un peu comme les grands feudataires du pape, entretiennent un train princier, qui est peut-être encore loin de soutenir la comparaison avec le train de vie des cardinaux du XVe ou du XVIe siècle, mais qui suscite déjà d’âpres commentaires. A la mort de l’Eminence, la Cour romaine essaie de faire reverser la pension sur un autre /251/ cardinal. On ne touche pourtant pas aux grands monastères ou aux diocèses, à quelques rares exceptions près, comme on le fera au siècle suivant; on se contente encore de multiplier les prestimonies, les canonicats, les prieurés ou les dignités, dont la somme arrive à composer ces fortunes imposantes 234. Enfin, comme c’est encore insuffisant pour ces avidités, le pape tente sans motif de frapper les monastères d’une pension, mais il doit souvent la révoquer devant les réactions 235.
Le bénéfice peut avoir encore une utilité sociale, que les deux exemples suivants laisseront entrevoir. François Valengnière de Clermont a servi trente ans au prieuré de Saint-Victor et se retrouve, à cinquante ans, vieillard et démuni, sollicitant des secours. Clément VII lui accorde de recevoir pour le restant de ses jours l’équivalent de ce que reçoit un autre moine du prieuré, à titre de pension 236. Il n’y a pas à l’époque d’assurance sociale: l’institution de la retraite implique qu’il y ait un certain nombre de vieillards et qu’ils soient doués d’une certaine longévité. Comme les vieux sont rares, l’Eglise est là pour les secourir et elle ne songe pas à développer une institution spéciale. Les hospices pourvoient aux cas ordinaires et l’attribution d’un modeste bénéfice résoudra une situation, où la reconnaissance le disputerait à la charité.
Gérard Mestral, de Dingy, étudiant en droit civil en Avignon, n’est que diacre; il est probable que la prêtrise le rebute, car elle est un pas définitif vers le célibat. Si Grégoire VII imposa la règle du célibat pour tous les ordres majeurs, cette loi rencontra bien des résistances et les papes durent souvent la rappeler avec force. Au XIVe siècle la discipline s’était bien relâchée et, quoique /252/ diacre, Gérard Mestral espérait peut-être faire une carrière laïque fructueuse dans le notariat, voie d’accès fréquente à la noblesse occidentale. Il est cependant curé de Veigy (Haute-Savoie, Canton de Douvaine) et devient chanoine prébendé de Besançon le 19 août 1388 237. L’octroi d’un bénéfice remplace pour lui une bourse d’étude. Ces bourses existent, et le cardinal de Brogny par exemple en créera vingt-quatre au collège Saint-Nicolas en Avignon, au début du XVe siècle, mais elles sont rares et l’on en vit misérablement. Le bénéfice peut accroître l’aisance de l’étudiant ou doter le fils d’un notable, comme dans le cas évoqué ci-dessus. Par ce moyen, le pape peut à sa guise proportionner les revenus à la qualité de l’étudiant. Là encore, on utilise le bénéfice pour répondre à un besoin social. Dans l’appréciation de la politique bénéficiale des papes, c’est un élément qu’il ne faut point négliger.
L’acquisition et la « possession pacifique » d’un bénéfice n’allaient malheureusement pas toujours sans vicissitudes. Les cas étaient nombreux où une circonstance imprévue écartait le bénéfice convoité: statut particulier d’une église ou valeur du revenu 238, mais aussi naissance non noble ou manque de titres universitaires pour un canonicat, défaut d’âge pour les clergeons 239, défaut de naissance pour les bâtards 240. Des dispenses opportunes, requises auprès du Saint-Siège, levaient les difficultés, mais celles confectionnées pour les fils illégitimes étaient souvent empreintes de réticences et devaient être complétées en cours de carrière. Le formalisme pédant de l’époque pesait sur les malheureux. Exclus dans certaines régions de l’héritage et de la condition de leur père, ils l’étaient encore, et cela nous choque, des fonctions ecclésiastiques, pour lesquelles des dispenses presque toujours conditionnelles devaient être accordées. Si le père est un seigneur illustre, le fils naturel s’en prévaut, comme Dunois qui signe « le bâtard d’Orléans », ou Antoine, le Grand Bâtard /253/ de Bourgogne, qui revendiquent ainsi leur part, si modeste soit-elle, d’un lignage illustre. Le défaut de naissance apparut comme particulièrement grave à l’Eglise par l’infraction à la règle chrétienne du mariage et à son indissolubilité, qu’il représentait. Due peut-être à d’autres motifs, l’attitude de l’Eglise est toute semblable à celle de la société civile, et la « macula infamie » se trouve décrite avec une précision qui nous fait comprendre qu’il y a là quasi une gradation dans la bâtardise, comme il y en a dans le juste lignage. Nos textes distinguent les postulants nés « de soluto et soluta » 241, « de soluto et conjugata » 242, « de presbytero et soluta » 243; ils peuvent aller jusqu’à des détails intéressants, comme quand l’acte spécifie qu’Aymon Bourgeois souffre de « defectu natalium, quem pateris de canonico ordinis Sancti Augustini in presbyteratus ordine constituto et soluta » 244 ou que Pierre de Pellier est « de presbitero religioso cluniacensi genitus et soluta », ce qui nous indique qu’il faut probablement voir en lui le fils du prieur de Saint-Victor, Humbert de Pellier. On peut assister à des échanges de cures entre fils de prêtres, comme celui des cures de Chancy et de Reignier 245 et il est probable que cette irrégularité provoqua mainte inscription dans nos registres; car, comme ces clercs étaient plus menacés dans la possession de leurs bénéfices, ils étaient peut-être davantage portés à s’entourer de précautions: si François de Bettens, bâtard d’un curé et d’une jeune fille, n’avait pas craint ce défaut pour la jouissance paisible de la cure de Conthey, aurait-il fait confirmer sa cure par Clément VII 246 ? Des restrictions les frappaient encore, même s’ils étaient dispensés, lorsqu’ils voulaient changer de bénéfice ou lorsqu’ils visaient une situation plus haute, puisqu’un fils de prêtre (ce qui semble avoir été considéré comme un cas plus grave) ne peut obtenir de dispense que pour des bénéfices allant jusqu’au prieuré, /254/ « dignitatibus abbatialibus exceptis » 247. Ce n’est que vers l’extrême fin de l’époque médiévale et au XVIe siècle, que la règle s’assouplit considérablement, d’après ce que nous pouvons juger. Des bâtards pourront accéder à l’épiscopat comme Jean-François de Savoie à Genève (1513-1522) ou à la papauté comme Jules de Médicis (1523-1534, sous le nom de Clément VII). S’il était si désavantageux d’être le fils d’un ecclésiastique, être par contre son neveu était un avantage souvent décisif pour une carrière. Simple curé, l’oncle pouvait vous céder sa cure, mais, s’il était cardinal, la carrière était éblouissante; Gui de Boulogne conduisit Robert de Genève par l’épiscopat au cardinalat et Jacques de Menthonay, malgré son décès prématuré, valut à Guillaume son épiscopat juvénile à Lausanne. Le contraste est frappant.
Si le clerc besogneux pouvait admettre ces difficultés contre lesquelles nulle plainte ne s’exhale dans nos textes, il n’en était pas de même d’une circonstance qui ne pouvait lui être imputée: la masse des porteurs de grâce en expectative qui rendait sa bulle illusoire. Jean Baillod, chanoine le 29 novembre 1378, ne fut prébendé que le 5 juin 1384 248; Jean de Pougny attendit douze ans peut-être un bénéfice à la collation de l’archevêque de Toulouse 249; Etienne de Dommartin sollicite en 1378 un canonicat à Lausanne, mais il n’aura sa prébende qu’en troquant le 17 juin 1393 sa chapelle du Pont du Rhône contre la prébende de Gouraud Mosseres 250. Trop de grâces demeurent inefficaces pour cause de procès 251, mais surtout « ces lettres sont inutiles à cause de la foule des clercs qui attendent un bénéfice et précèdent » le malheureux candidat 252. Mathieu Cologny qui était pourtant, /255/ comme sous-collecteur, de ceux qu’on ménageait, attendra plus de treize ans sa prébende genevoise, car il a reçu son canonicat avec expectative de Grégoire XI 253. La guerre ou le schisme allaient ajouter d’autres aléas aux difficultés ordinaires déjà présentées. Clément de Vulbens, curé de Saint-Léonard en Valais, n’en jouit pas « propter guerras, que ibidem diutius vigerunt prout vigent » 254 ; un Allemand clémentin se trouve dépouillé par les urbanistes 255; Pierre de Bretigny, prieur de Colmar, se réfugie à Payerne, heureux de n’y pas laisser la vie 256, et l’on peut tenir pour assuré que le chantre de Sion, Guillaume Guyon, ou le curé de Sierre se trouvent dans une situation identique, même s’ils ne le disent pas expressément 257. Et la difficulté d’entrer en possession d’un bénéfice peut aller jusqu’à inquiéter un cardinal-évêque 258. Un dernier cas me paraît significatif de ces situations, où le clerc s’engageait dans une longue suite de querelles et de procès, et de l’âpre lutte qu’on se livrait autour d’un bénéfice. Jacques de Ponthouz, issu pourtant d’une famille importante du pays fribourgeois, chanoine de Sion et sous-collecteur, curé de Serraval (Haute-Savoie, canton de Thônes) et pourvu d’autres bénéfices, déjà engagé dans une bonne carrière ecclésiastique, a obtenu sous Grégoire XI une réserve de prébende à Lausanne. Le 14 mai 1378, à la mort de Jean de Fiez, il réclame donc sa succession, la co-prébende de Pully, mais il aura successivement quatre adversaires face à lui, dont trois clergeons. Le premier, Jacques de Colombier, triomphe le 15 mai 1378 259, fort de la puissance de son père Humbert, /256/ seigneur de Vullierens; en 1381, un autre fils d’Humbert, Henri, âgé de 12 ans, reprend la co-prébende 260, malgré les efforts de Jacques de Ponthouz, puis il la passera à un autre chanoine, aussi jeune, mais bien pourvu d’appuis, Aymon de Penthéréaz 261. Au décès d’Aymon, emporté prématurément, un Piémontais, Melozzo di Medino, chanoine de Turin, lui dispute le bénéfice, et si Jacques de Ponthouz finit par triompher de l’ultramontain, c’est au cours d’un procès 262. Nous imaginons sans peine la colère de l’homme mûr, qui voit ces jeunes adversaires l’emporter et siéger au chapitre convoité.
A côté de ces ennuis, un autre pouvait surgir, d’ailleurs aisément surmonté. Si étonnant que cela puisse paraître, un clerc important et choyé pouvait dans cette pénurie être trop comblé. Ainsi Jean de Verbouz se vit gratifier de deux canonicats avec deux prébendes à la cathédrale de Langres par des procureurs différents, agissant et prenant possession en son nom 263.
Face à ces difficultés, nous comprenons mieux ce phénomène que l’on a appelé la curée sur les bénéfices, dont le XIVe siècle ou l’époque du Grand Schisme furent loin d’avoir le monopole. Nous nous permettons de montrer quelques objectifs visés par nos clercs et de suggérer quelques méthodes utilisées pour obtenir un peu plus que la portion congrue; et cela à l’aide de quelques textes pris dans la masse de ceux que nous éditons 264. Les objectifs étaient variés. Tel clerc vise un poste important par de longues études, dont il vante d’ailleurs plus la durée que le résultat, car de nos jours le passage à l’université semble rapide en comparaison du temps d’étude médiéval. On peut observer en effet une préférence du Saint-Siège à accorder des évêchés ou des abbayes à des gradués en droit ou en théologie. Le droit, /257/ qui permet d’obliquer sur une carrière laïque, recueille les préférences. Dans ce cas, les personnats ou les canonicats, surtout ceux des villes d’études (Paris, Toulouse) sont recherchés. C’est la voie choisie par Mermet de Châtillon, fort de ses douze ans d’étude et qui ne demande qu’à continuer 265, ou de Jean Moine, qui a passé six ans à Bologne, auxquels il ajoutera plus de trois ans en Avignon 266. Ce fut la voie suivie par un Jean de Brogny, docteur en droit à vingt-huit ans, qui par sa science arrivera au cardinalat et serait peut-être parvenu à la papauté. C’est aussi la voie où s’engage Guillaume de Menthonay, pour aboutir à l’évêché de Lausanne.
D’autres clercs visent moins haut et travaillent à se tailler une situation plus modeste, mais lucrative. Tous sont gênés par l’incompatibilité de certains bénéfices, c’est-à-dire par les règles qui veulent qu’un clerc ne possède qu’un bénéfice avec cure à la fois et les papes n’accordent pas volontiers des dispenses pour ces charges. Jean de Marcossey, chanoine de Genève et neveu de l’évêque Guillaume Fournier, croit trouver son avantage dans l’accumulation des personnats, ces bénéfices qui n’impliquent pas de cure d’âmes, ni de juridiction, et dont les obligations vagues peuvent s’exercer à distance. Non résidentiels, ils sont compatibles, quoique doubles. Il en possédera jusqu’à quinze, mais il finira par en échanger quatre contre la cure de Copponex 267, outre sa prébende et probablement d’autres sources de revenus.
D’autres collectionnent les canonicats, mais de tels cumuls sont plus difficiles à réaliser: Guillaume Thonerat obtiendra, entre autres bénéfices, les canonicats de Lausanne, Genève, Sion, Saint-Géry à Cambrai, et Beaune; Guillaume de Menthonay va rafler successivement les canonicats de Genève, Lausanne, Reims, /258/ Chartres, Saint-Paul à Narbonne, enfin Paris, où il étudie, probablement.
Adhémar Convers d’Argonnex, pour son compte, procède à des échanges avantageux. Ce familier du cardinal de Brogny est plus éclectique: il cède la paroisse de Vandœuvres, non loin de Genève, contre celle de Dieupentale 268, proche de Toulouse, et cette dernière contre celle d’Arith 269 en Haute-Savoie; de même, il troque le canonicat de Sion « in partibus schismaticorum » contre celui, plus substantiel, de Besançon 270. Si je prends les comptes de la décime, je trouve que, dans le même compte, Vandœuvres est taxée 7 livres et Arith, 20 livres 271 et, dans des comptes à peu près contemporains, je trouve en moyenne 5 ou 11 sous pour une prébende sédunoise, mais 30 sous pour une prébende moyenne bisontine 272. Adhémar Convers a donc pu tripler ses bénéfices pour le moins.
D’autres encore groupent des prestimonies en Espagne, comme le cardinal de Brogny 273, ou fondent de vains espoirs sur les bénéfices valaisans, qu’on est peut-être d’autant plus enclin à leur accorder qu’ils sont moins demandés. Rodolphe Covet de Bonne se signale par cette spéculation, mais semble n’en avoir guère retiré qu’amertume et désillusions.
Plus pratiques, enfin, certains s’attachent à un terroir, dont ils exploitent les ressources. Jean Belin est de ces sages. Chapelain du château de Gray (en Haute-Saône), il a obtenu la chapelle de l’église Saint-Maurice de Gray-la-Ville (à un kilomètre de là) et il devient chapelain du cimetière de Gray 274. Je pense que cet horizon lui plaisait.
Après ces quelques objectifs, voyons les moyens mis en œuvre. Il faut être attentif à certains engouements, car il semble bien que la soudaine floraison de grâces bénéficiales à la collation /259/ du prieur de Rougemont (c’était alors le cardinal Jean de Neufchâtel), soit à mettre en rapport avec la vacance de l’église de Château-d’Œx 275. Des actes qui s’annulent réciproquement témoignent des hésitations à la collation et sont le reflet des luttes dans l’attribution des bénéfices 276.
Il ne fallait échanger son bien que lorsqu’on était sûr de son affaire, car une fois la résignation admise, même dans un cas d’échange, il fallait une décision pontificale pour revenir en arrière 277. Certains clercs savaient user du formalisme de l’administration. C’est le cas de ce Jean de Chessenaz qui échangea sa chapelle de la Vierge à la cathédrale de Genève contre la cure de Scionzier (Haute-Savoie, canton de Cluses). Peu après, Grégoire XI mourut et notre clerc conçut l’espoir de recouvrer sa chapelle. Résignée par son titulaire, elle avait été conférée à quelqu’un par le légat pontifical auprès du comte de Savoie. Or Jean de Chessenaz, profitant du changement de pontife et espérant qu’un pape issu de la maison de Genève va contester qu’un légat, dont les pouvoirs sont limités aux Etats du comte de Savoie, puisse valablement accorder une chapelle à Genève, recourt et demande son ancienne chapelle, malgré l’appel interjeté par son adversaire 278. Ce n’est peut-être pas très correct, mais il n’est pas le seul à chercher son avantage de la sorte.
Pour qui était adroit, un bénéfice en expectative pouvait devenir rapidement une substantielle prébende. Ainsi, quand Clément VII accorde le 2 septembre 1385 un bénéfice non précisé aux diocèses de Lausanne ou Genève à un clergeon, Jean Martin, âgé de dix ans et fils du chevalier Aymon Martin 279, il pense certainement que cet adolescent n’a qu’une possibilité assez lointaine d’obtenir quelque chose. Mais c’est sûrement ce papier que Jean Martin présente au chapitre et qui lui permet d’obtenir, /260/ le 18 novembre 1385, la succession de Pierre de Laubegg, la prébende de Belmont 280. En agissant rapidement, ce jeune clerc ou son père et le chapitre complice mettaient les autres postulants et même le pape devant le fait accompli. Il s’ensuivit d’ailleurs un procès 281. Mais que faut-il penser de Mermet Piaget, qui demande naïvement à porter l’habit des clercs et chapelains de la cathédrale de Lausanne, auquel il n’a pas droit, tout en cherchant à obtenir un bénéfice à la collation de l’évêque ? Peut-être estime-t-il que l’habit fait le moine et que le reste ne saurait tarder 282 ?
Amusés par l’astuce des Martin ou par le moyen de pression saugrenu de Mermet Piaget, nous serons tentés d’être plus sévères parfois, car la poursuite du revenu ecclésiastique atteignait partout un degré que nous avons appris, depuis, à estimer indécent, par exemple quand des clercs demandent à recevoir la chapellenie des lépreux pour prélever leur tribut sur les dons faits à ces infortunés 283. Ils étaient peu nombreux et les léproseries, qui abondaient au bord des routes, attiraient vaille que vaille pas mal d’aumônes modestes des gens émus par le terrible état de ces malheureux. Aussi leur chapelain y trouvait-il son compte. Mais nos ancêtres étaient moins délicats que nous sur ce chapitre, peut-être parce que leur niveau de vie était sensiblement plus bas.
Toutefois la chasse au bénéfice s’avérait souvent le travail d’une coterie, où réussissait le clerc qui bénéficiait d’appuis et de complicités étendus. Trois cas vont nous permettre d’illustrer ce que nous avançons.
Jean de Pougny fut précepteur des donzels du diocèse de Lausanne Pierre et Guillaume Claret, probablement établis en Languedoc 284, aussi ne faut-il pas s’étonner qu’après avoir demandé un bénéfice à la collation de l’ordinaire de son pays d’origine, l’évêque de Genève, il cherche fortune ailleurs devant la masse des postulants et attende un bénéfice à la collation /261/ de l’archevêque de Toulouse 285. Là encore, il n’est point satisfait, car en douze ans il n’a rien obtenu. Une « clausula anteferri » vient le 30 juillet 1390 lui redonner quelque espoir 286 et un mois plus tard, il est pourvu de la cure de Miremont 287, non sans qu’il doive s’engager dans un mauvais procès, car la cure de Miremont excède la valeur maximale du bénéfice, définie sur la lettre qu’on lui avait accordée. Juridiquement sa bulle du 20 novembre 1378 était sans valeur pour Miremont. Un autre clerc s’en aperçut et dans l’automne 1390, attaqua en nullité la collation ainsi faite. Si je me fonde sur les dates d’expédition des bulles, je puis reconstituer ainsi les faits 288. Clément VII confirma d’abord simplement la paroisse à Jean de Pougny 289. Une réplique de l’adversaire provoqua une autre réponse du pape: il écartait alors toute autre prétention sur Miremont 290. Ce n’était pas tout, et le concurrent dut faire observer que le fond du problème restait en suspens, quand bien même il venait d’être écarté brutalement, car l’église de Miremont était un trop beau bénéfice, excédant les termes de la lettre jadis reçue par Jean de Pougny. C’est pourquoi ce n’est que le 24 avril 1392 que fut expédiée la bulle qui portait à 60 livres la valeur du bénéfice toulousain réservé à Jean de Pougny. En l’antidatant au 20 novembre 1378, la Curie levait les dernières difficultés, car si elles avaient été datées réellement de 1392, ces lettres n’auraient pas été applicables à cette église 291 et le procès aurait pu durer bien davantage. /262/
Il nous a paru utile de donner cet exemple, qui permet de mieux saisir les mécanismes de la Chancellerie et des causes bénéficiales.
Etienne Wachet de Cologny fut moins heureux dans le procès qu’il soutint contre Jean Trenchent pour la cure de Rumilly. Jean Trenchent n’hésita pas à céder ses droits à un parent du cardinal de Murol, puis à ce cardinal lui-même, pour l’emporter sur Etienne Wachet; celui-ci éliminé, Trenchent put enfin et moyennant une forte pension recouvrer de l’Eminence la cure tant convoitée 292. J’imagine que de tels cas faisaient l’objet de maints commentaires dans cette cour pontificale, peuplée de fins juristes et divisée en autant de coteries qu’il y avait de cardinaux et de hauts dignitaires.
Après cette admirable combinaison, un autre exemple d’astuce et de complicité sera tout aussi révélateur. Quand le jeune Guillaume de Menthonay, peut-être parce qu’il y étudie, lorgne un canonicat de Notre-Dame de Paris, les espoirs sont plutôt minces. Dans une ville d’étude d’une telle renommée, capitale du plus riche des royaumes chrétiens, la position de chanoine doit exciter bien des ambitions et les stalles de ce chœur doivent être pour la plupart hors de portée d’un simple étudiant. Et pourtant grâce à son oncle cardinal, il va entrer au chapitre sans trop de peine. Pourvu d’une expectative ordinaire, même le neveu d’un cardinal, adolescent de seize ans en troisième année de droit, aurait pu attendre quelques années son tour. Voici par quel moyen il s’évita cette longue attente si souvent inutile. Comme son oncle Jacques de Menthonay est lui-même chanoine prébendé de Notre-Dame, il suffira qu’il cède ce bénéfice en faveur de ce neveu et le résigne entre les mains du pape, pour que la prébende ainsi libérée soit conférée à Guillaume de Menthonay 293. Quant à l’oncle cardinal, il ne perdait pas trop, car une bulle lui accordait le même jour une expectative de prébende à Paris, où son rang le désignait pour la première vacance qui suivrait, et même une dispense opportune lui permettait de ne pas manquer dans l’intervalle /263/ une dignité intéressante, si elle se présentait 294. Si d’oncle à neveu un tel service allait de soi, on peut se poser d’autres questions, notamment celle du prix versé en compensation, quand on voit un Vaudois, Girard Bataillard de Baulmes, ancien curé d’Agiez et familier d’Henri de Sévery, s’assurer de la même manière une prébende à la cathédrale de Lausanne avec la complicité d’un cardinal italien, qui ne lui est, semble-t-il, nullement parent ni obligé, Jean de Placentinis 295.
De telles manœuvres se concertent à plusieurs et nous ont amené à nous pencher sur certaines séries dans la transmission des bénéfices et sur certains groupes d’intérêt dépassant le cadre du simple népotisme. Un double favoritisme règne, facilitant l’accès aux bénéfices: privilège de naissance, mais aussi de clientèle.
Le privilège de naissance concerne au premier chef les nobles. La noblesse a commencé à accaparer certaines places, par exemple les chapitres cathédraux : à Lyon 296 la noblesse est une condition indispensable, puisque les chanoines de Saint-Jean sont collectivement comte de Lyon. Ailleurs, il faut être noble ou gradué. Souvent le clerc qui demande une place souligne sa qualité de noble, parfois son appartenance à une famille de chevaliers 297 ; Imier de Ramstein mentionnera son origine baronniale 298. Mais l’influence de familles très bourgeoises peut être plus efficace, si l’un des membres de la famille est un prélat en vue. Adhémar Fabri, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux (puis de Genève), en fournit plusieurs bons exemples: il accorde une cure de son diocèse, celle de Lamotte, à Humbert Fabri (d’ailleurs archidiacre de son diocèse) 299 ; Humbert cède alors la chapelle Sainte-Croix à Ramus Fabri 300, qui à son tour résigne la paroisse de Chevrier en faveur de Jean de Lavenay 301, un autre parent originaire /264/ lui aussi de la Roche. Enfin plus simplement un oncle pouvait céder sa cure à un neveu 302, ou, si les bénéfices sont trop beaux, obtenir pour le jeune clerc une compensation. Ainsi Guillaume de Musièges, chanoine de Besançon et curé d’Arith, désire certes faire passer ses revenus à Nicolas et Pierre Brunet de Musièges. Un familier du cardinal de Brogny, Adhémar Convers, saisit alors comme nous l’avons déjà signalé, l’occasion d’un fructueux échange. Il reprend les bénéfices de Guillaume de Musièges et remet à son tour sa cure de Dieupentale à Nicolas Brunet et son canonicat de Sion à Pierre Brunet 303. L’amitié, ou des liens que nous ne pouvons toujours préciser, peuvent expliquer aussi certaines cessions 304.
Faire partie d’une clientèle dut être l’espoir de bien des clercs du XIVe siècle, d’une clientèle au sens antique, c’est-à-dire d’une « familia ». Ce privilège est signalé dans nos textes, car l’expression « familiaris pape » ou « familiaris cardinalis » ou encore familier d’un autre dignitaire, justifie par avance la faveur qui va échoir à l’heureux postulant. Pour nous ce terme évoquera très souvent un non-résident, car le familier a des devoirs qui le retiennent auprès du prélat ou à la cour d’Avignon. Chaque cardinal entretient une cour sur le modèle de celle du pape, plus modeste bien sûr, mais qui finit par grouper plusieurs dizaines de personnes, dont les plus favorisées ont ce titre de familier. Les familles cardinalices sont les plus importantes de ces clientèles 305. Elles semblent compter environ deux douzaines d’ecclésiastiques en moyenne 306, quand elles ont atteint toute leur ampleur. Parce qu’ils se connaissent, mais aussi parce qu’ils ont des intérêts communs qui les lient, les familiers échangent entre /265/ eux les bénéfices 307. Il est plus frappant de constater combien les bénéfices restent dans les familles cardinalices, constituant une sorte de catégorie de bénéfices pratiquement réservés, à l’instar de ceux que la « familia » pontificale se transmet. Ainsi la cure de Flérier (Haute-Savoie) reste dans le cercle entourant Jacques de Menthonay 308. La cure de Dieupentale (Tarn-et-Garonne) passe d’un familier du cardinal de Brogny à l’autre, comme celle de Vandœuvres 309. Lors des décès, l’héritage est soigneusement réparti entre des familiers survivants: à la mort de Rodolphe de Presles, sa cure de Saint-Léger à Genève et sa chapelle de Saint-Pierre passent à deux autres clercs, familiers comme lui du cardinal de Brogny: son parent Pierre de Presles et Adhémar Convers; Pierre décède peu après et c’est un troisième familier, Jacques Bochard, qui reçoit Saint-Léger 310.
Dans la famille cardinalice de Jacques de Menthonay, un autre cas est tout aussi révélateur. Lorsque son familier Pierre Pascalet, chanoine de Lausanne et de Genève, décède en Avignon, le cardinal dispose en fait de ses bénéfices et procède à une nouvelle répartition entre d’autres protégés : ses neveux Guillaume de Menthonay et Nicolas de Darmaz et son cousin Gérard Mestral de Dingy, tous trois étudiants, son chapelain, Jacques Dunant, et Guillaume de Grigny 311. Quand Jacques Dunant décédera, /266/ Guillaume de Menthonay reprendra la prébende de Genève 312. Ainsi les bénéfices restent bien dans le même cercle étroit qui avoisine les dignitaires.
Tant s’en faut qu’il n’y ait que les cardinaux qui protègent une clientèle. Nous en trouvons aussi autour du camerlingue, François de Conzié, c’est ce qui explique que le prévôt d’Agde (Hérault), Arnaud André, ait pour successeur le Savoyard Guillaume de Vermont, curé de Chessenaz. Le bénéfice passe d’un collecteur de Narbonnaise à un clerc de la Chambre apostolique, il ne sort pas de ce cercle 313. Ailleurs, on peut deviner la protection d’Henri de Sévery, le recteur du Comtat.
Ce n’est pas seulement en Cour de Rome que l’habitude de ces clientèles s’est installée, on la trouve dans les diocèses, autour des prieurés et des abbayes. J’ai cité l’entourage de l’évêque Adhémar Fabri (notes 299 à 301). Mais celui de Nicolas de Begnins, évêque de Belley, est tout aussi révélateur 314. Même le prieur de Lutry a ses protégés et la « famille » change au décès du prieur 315. La mainmise du groupe est nette, et le procédé si général que même des clercs d’importance moyenne jouent ce rôle de patron. Ainsi à la suite de Guillaume Thonerat ses compatriotes d’Evian se glissent dans les places 316. Avant de décéder, Guillaume Thonerat a songé aux siens.
De telles pratiques n’allaient pas sans provoquer des résistances. Clément VII avait attribué le « tabularium » de la curie épiscopale de Carpentras à l’un de ses protégés, le donzel Perceval d’Arenthon 317. L’évêque de Carpentras protesta et entama un /267/ procès 318. Clément VII s’obstina, mais en vain, car Perceval renonça devant les frais et la perspective d’avoir ces soucis pour un résultat improbable 319. Clément VII s’inclina et remit le choix du titulaire à l’évêque qui s’était montré si tenace 320. Pour un office analogue en Avignon, le pape put imposer son client, mais c’est un office des causes civiles et le pape détient le pouvoir comtal sur le pays 321. Un autre cas de résistance aux nominations pontificales est fourni par les difficultés de Gui de Penthéréaz, adolescent de seize ans, au doyenné de Neuchâtel en 1387 322.
Une étude de nos pièces multiplierait les constatations de ce genre sur les relations de nos clercs et les groupes sociaux, sur leur rôle. Notons encore toutefois que ces méthodes aboutissent à deux résultats également fâcheux pour l’Eglise: la mainmise d’étrangers sur certaines églises qu’ils se passent entre eux et l’instabilité des titulaires, pris dans un tourbillon d’échanges. Financièrement c’est un mouvement d’affaires, socialement les responsables en titre sont de plus en plus nombreux à laisser leurs responsabilités à des remplaçants, et du point de vue ecclésiastique, c’est une calamité, dont témoigne la désolation de certaines églises ou paroisses. La succession des curés savoyards à Dieupentale en Tarn-et-Garonne est significative du premier de ces défauts, car à Guigonet Chamonis succède Adhémar Convers (d’Argonnex), puis Nicolas Brunet (de Musièges), âgé de dix-huit ans 323. Tous trois vivent à la Cour d’Avignon. Les mutations font l’objet de savantes combinaisons. Quand le prieuré de Saint-Hugues devient vacant par le décès d’Aymar des Arces, familier du pape, c’est un autre familier et non des moindres, Girard du Pas, curé de Marigny, qui s’en fait pourvoir 324, soi-disant « motu proprio ». Aussitôt, Nicolas Morel abandonne sa cure de Corsier pour celle de Marigny 325, Guichard de Freynet /268/ lâche sa cure de Vinay contre celle de Corsier 326 et Jean Gaillard, chapelain de Grésy, accède à la dignité de curé avec la paroissiale de Vinay, pour laquelle il supplie le pape 327.
L’accaparement des bénéfices, l’instabilité des titulaires, le règne de ces coteries ne sont pas les seuls défauts de l’Eglise médiévale; le cumul, l’absentéisme et la distribution de bénéfices à des clergeons les accompagnent et sont tout aussi nuisibles, et ce n’est ni Clément VII, ni les autres papes du temps, qui vont y porter remède, car leur résistance est molle aux appétits et aux abus des clercs. Le cumul 328 peut prendre des proportions impressionnantes, gigantesques chez les cardinaux, si l’on songe qu’un Jean de Brogny couvre de ses réserves pratiquement toute l’Espagne, à raison des deux bénéfices par évêché qu’il peut revendiquer dans deux provinces ecclésiastiques et onze autres diocèses 329; ou que Clément VII accorde à Pierre Corsini, cardinal-évêque de Porto, une réserve de bénéfices dans vingt-deux diocèses différents 330. Le cumul reste considérable chez des dignitaires d’importance moyenne: un Guillaume Thonerat d’Evian acquiert par voie d’échange, le 11 juin 1382, un sixième canonicat, celui de Beaune. Il est pourtant bien pourvu : chanoine de Lausanne, Genève, Sion, Rouen, Saint-Géry à Cambrai, il y joint la sous-chantrerie de Lausanne, une chanoinie seigneuriale à Sion, le personnat d’Arâches en Haute-Savoie, la chapelle de la Paix à Cambrai, et il attend de pied ferme un bénéfice à Rouen. De plus, il est maître de la cire à la cour pontificale et, par conséquent, absent de tous ses bénéfices. Jean de Marcossey, simple neveu d’un évêque, posséda en plus de son canonicat de Genève /269/ jusqu’à quinze personnats, dont il trafique allègrement, comme nous l’avons déjà remarqué 331.
Guillaume de Menthonay se taille en quelques années un domaine en tous points comparable à celui de Guillaume Thonerat. Chez lui le népotisme et le cumul se conjuguent avec un autre défaut, celui de l’âge. A dix ans, il reçoit une dispense générale pour l’obtention de bénéfices, et le jour même, il devient chanoine de Thérouanne 332. Guillaume Barbier est chanoine de Sion à douze ans 333, et nous avons bien d’autres cas signalés dans nos tables 334. Nous n’avons pas trouvé de chanoine de moins de quatre ans, mais il est significatif d’en trouver de cet âge, quand on songe qu’ils ont plus de vingt ans devant eux avant d’avoir l’âge légitime; et il est intéressant de noter que, si nous connaissons un chanoine aussi jeune au temps de Clément VII, nous pouvons, sans remonter à de tristes périodes de décadence de l’Eglise, citer le cas analogue d’un enfant admis le 25 juin 1286, sous Honorius IV 335. Nous ne pouvons donc en charger exclusivement la mémoire des papes d’Avignon. Un autre clergeon d’une douzaine d’années, Jean Barbier (ou ses représentants) attend un bénéfice au diocèse de Paris, dispute à un autre clerc une chapelle champenoise et obtient déjà un canonicat sédunois, tout en renonçant à celui de Saint-Anatoile à Salins 336.
Le cumul et la désignation d’enfants entraînent fatalement l’absentéisme chez les responsables de très nombreuses dignités; /270/ c’est aussi le fait des prélats occupés à la cour pontificale. A ces dignités il faut joindre les bénéfices souvent importants accordés aux évêques « in partibus infidelium », comme l’archevêque de Nazareth, Jordan d’Ecublens, et le patriarche de Jérusalem, Aymon Séchaux 337, comme aussi à ceux que l’on pourrait appeler les évêques « in partibus schismaticorum » comme l’évêque de Padoue, Raymond, à qui il faut fournir des ressources. Moins importants, mais nombreux sont les bénéfices des étudiants qui restent dans leurs universités. Enfin l’absentéisme atteint aussi ceux que quelques lieues séparent de leurs ouailles: un Robert Chambrier, curé de Cruseilles, mais official et vicaire général du diocèse de Genève, est de ces clercs que retient le chef-lieu ou un autre bénéfice. La plupart des titulaires nommés dans les archives pontificales ne sont pas ceux qui baptisent, marient, consolent et enterrent, ou ils ne sont à leur ministère que d’une façon intermittente. La cure d’Essertines est amodiée par son curé, Jean Billet 338, chanoine de Lausanne, d’ailleurs en possession d’une autre cure, celle de Saint-Martin-Bellevue 339. Il décède le 16 janvier 1385, et la cure d’Essertines passe aux mains de Jean de Bettens, doyen d’Annemasse, qui n’y met pas les pieds et la résigne; le 25 novembre, le pape la confère à un clerc de Maguelone, Jean Colomb, qui attend une prébende au Puy 340. Le recteur de la léproserie de Moûtiers-Tarentaise décède en Avignon 341, et je ne saurais conclure sur un meilleur exemple que cette plainte des habitants de Sallanches, datée du 9 juillet 1389, qui notent que « ... dans cette église qui compte un doyen rural et un recteur, tenu d’assumer la cure, les curés successifs depuis soixante ans et le curé actuel depuis dix-huit ans ne furent jamais personnellement résidents; c’est pourquoi les édifices croulent, les droits se perdent, le culte est amoindri et nombre /271/ de paroissiens sont morts sans confession, nombre d’enfants décédés sans baptême... » 342.
A ce déclin du culte, nous pouvons ajouter l’imposante floraison des procès. Souvent le litige est indiqué, le juge nommé, mais nous sommes loin de connaître toutes les causes. L’examen de plusieurs confirmations pontificales m’a conduit dans chaque cas où un clerc demande une telle grâce au pape, à proposer l’hypothèse d’un procès en cours ou imminent. Cette hypothèse a toutes les chances d’être vérifiée 343.
Quelques mots sur l’origine et la marche d’un procès ne seront peut-être pas de trop dans cette introduction. A part un rappel succinct des grandes lignes de la procédure 344, nous essaierons de donner un aperçu des causes de procès et de l’évolution de certains litiges, à titre d’orientation générale.
Habituellement, l’affaire commence par la constatation pénible du bénéficier (ou de son procureur) se présentant à son collateur, que ses droits sont contestés et il se doute « quod acceptatio et provisio viribus non subsistunt ». Il cherche alors à prévenir les suites désagréables, moyennant une bonne confirmation papale de son bénéfice, à moins qu’il ne sollicite cette pièce une fois solidement engagé dans l’affaire, car il est naturel à l’époque de dater la confirmation d’une collation de la date d’une première bulle accordant canonicat ou bénéfice en expectative. Le procès engagé 345, la procédure suit le schéma suivant: individuellement ou par procuration, le demandeur remet au juge un libelle (libellus), en principe rédigé par un avocat. Le juge convoque les parties et dans cette première audience donne lecture du libelle. Le défendeur accepte, refuse ou demande un délai. Le refus du défendeur, avec ou sans délai, entraîne le procès, qui débute /272/ par la « litis contestatio » : Les deux parties comparaissent et après une seconde lecture du libelle, le demandeur essaie de faire avouer l’adversaire sur certains points (articuli) ou positions; s’il ne provoque pas l’aveu, il doit fournir la preuve de ce qu’il avance. Le défendeur se défend de la même façon. Tous deux se sont engagés à agir de bonne foi par le serment « de calumnia ». Les articles sont adressés au juge, qui n’en donne connaissance qu’à l’interrogatoire dans les causes contentieuses. Les articles étant traités, les plaidoiries des avocats résument la cause et les positions des parties. D’acte en acte (actus) le procès touche à sa fin. Un jour est alors assigné aux parties pour renoncer à la discussion et parvenir à la conclusion. Le juge alors rend sa sentence.
La cause soumise à l’official du diocèse (curia ordinaria) pouvait être l’objet de deux appels, d’abord auprès de l’officialité métropolitaine (curia loci metropolitani) ou en dernier ressort auprès de la Curie pontificale. Certains degrés de juridiction peuvent être supprimés par la clausule « appellatione remota », mais dans certains cas bien précisés.
Plus que les modalités de la litiscontestation, que chacun peut approfondir sans trop de peine, il nous paraît intéressant de dépeindre à l’aide de quelques cas la somme de soucis et de frais dans laquelle un bénéficier peut se voir engagé.
Le cas le plus courant est celui de la double collation. Cette double collation peut être celle de l’ordinaire opposée à celle du pape. Au décès de Giroud Bolend, l’église de Villard est l’objet d’un litige de cette nature. Benoît Roger en a été pourvu par le pape et Louis de Freynet par l’évêque de Genève 346. Mais il peut y avoir une double collation apostolique, comme dans la cause touchant le canonicat de Lausanne et la prébende de Pierre de Laubegg: Jean Martin se prévaut d’une réserve conçue en termes généraux et se fait admettre au chapitre, puis Guichard Bonjour en est régulièrement et spécifiquement pourvu 347. /273/
Il existe des cas limites: les bénéfices des chapelains des papes deviennent de collation pontificale. Mais qu’en est-il, quand un chapelain, comme Rodolphe de Presles, décède entre sa nomination de chapelain du pape et la prestation du serment 348 ? Les juristes alors peuvent s’attendre à un beau procès. Jean de Saint-Sixte et Gérard Aude se font confirmer les 20 et 24 septembre 1390 la cure de Féternes en Haute-Savoie par le pape qui ne s’aperçoit pas de cette double collation 349. Comment expliquer ces doubles désignations du pontife ? Il faut ici incriminer l’organisation de la Chancellerie. Apparemment les bureaux pontificaux paraissent des modèles du genre et chaque chancellerie européenne cherche à en copier le style et les méthodes. Vue de loin, en effet, la Curie romaine semble parfaitement organisée, mais vue dans le détail, elle laisse une impression beaucoup moins avantageuse. Sinon par l’enregistrement, on ne garde pas trace de l’acte passé et les lettres enregistrées le sont au petit bonheur, dans le plus singulier des désordres, et nous avons évoqué ces actes copiés par erreur deux fois, voire trois. Cent scribes s’affairent, mais l’on aimerait savoir comment. Le pape n’est pas seul à disposer des bénéfices. L’ampleur de la tâche l’oblige à des délégations de pouvoirs. Bien des cas, qui sont simples, sont tranchés en fait par Gilles Bellemère, le gérant de la Chancellerie ou par le vice-chancelier en titre 350. Le nom du pape, uniformément et majestueusement mis en exergue, cache ces défaillances, tout comme les dates du début de pontificat, attribuées à chaque catégorie de clercs, faussent au départ le sens réel de tant de lettres et infirment tant de déductions qui pourraient en être tirées. Les insuffisances du système sont grandes. Créée pour gérer le patrimoine de Saint-Pierre, aux besoins administratifs alors restreints, et pour un volume d’affaires limité, même s’il englobait la chrétienté, la Chancellerie du pape est devenue, sans changer sa conception initiale, une énorme machinerie qu’il domine, mais ne contrôle plus. D’autres administrations princières ont /274/ connu ces maladies de croissance, inhérentes à toute centralisation. Simplement l’apparence ne doit pas nous abuser. Apparemment Clément VII attribue la même chapelle de la cathédrale de Carpentras à deux clercs différents 351. L’a-t-il fait lui-même ? l’a-t-il su plus tard ? On peut en douter. Même si le pape entendait toutes les suppliques, comment pourrait-il prêter une oreille attentive à tant de désirs différents, à côté de l’importance de certaines questions et des autres obligations de son magistère ? En tout cas, il n’est pas dupe, et il est conscient parfois d’accorder ou de voir accorder involontairement le même bénéfice à deux clercs différents 352. Ainsi les défauts du système sont: la possibilité d’opposer réserve générale et collation spécifique; l’impossibilité de dominer un bureau de cent scribes avec les méthodes d’un modeste secrétariat; la masse des cas qui sont réellement traités par le pontife d’une manière parfois si incidente, qu’il est à la merci de la collaboration de ses scribes entre eux; l’absence de répertoires ou d’archives méthodiques. En plus il faut compter avec les traquenards que tendent à la Curie les clercs ambitieux et dénués de scrupules: les combinaisons compliquées, du genre de celle dont fut victime Etienne Wachet et que nous avons rapportée 353, où est impliqué un cardinal, Jean de Murol. Les laïcs s’en mêlent, ainsi Humbert de Villars veut déloger Pierre Paluat, curé de Saint-André-le-Panoux (Ain), pour installer dans ce presbytère son ancien précepteur Jean Savarin ou plutôt lui en assurer les revenus. Il use d’un artifice de droit 354 pour faire invalider la collation faite à Pierre Paluat dix ans auparavant et le remplacer par une de ses créatures, déjà pourvue d’une paroisse et d’autres grâces bénéficiales, quoique simple clerc, et qui va solliciter des paroisses /275/ jusque dans l’Agenais 355. Les lettres pontificales sollicitées après coup peuvent aviver les querelles et alimenter les procès 356, comme aussi le formalisme juridique des autorités ecclésiastiques, qui font qu’un curé peut douter au bout d’un certain temps des droits à la paroissiale du recteur qui précéda son prédécesseur immédiat et se trouver sous la menace d’un procès. Considéré comme intrus, pour avoir succédé au successeur d’un intrus, il pourra être délogé, alors que les deux curés précédents purent exercer tranquillement leur ministère. Il ne lui reste que la ressource de s’en apercevoir à temps, pour qu’une confirmation pontificale, passant par-dessus ces circonstances, crée un droit nouveau, partant d’une situation nouvelle 357.
Le procès engagé, le pape peut intervenir, si les parties ont des droits égaux. Ainsi deux prêtres lyonnais se disputaient la cure d’Anthon (Isère). S’ils sont à égalité de droits, décide Clément VII, qu’on confère Anthon au clerc genevois Pierre Bruerie. Certaine fable de La Fontaine n’est-elle pas inspirée par un cas analogue 358 ? Certaines causes prennent fin par une transaction. C’est ainsi qu’il faut interpréter la fin d’un procès par la renonciation d’une des parties, qui reçoit certainement une compensation: Thierry de Montlaurent et Rodolphe Covet se disputent la cure d’Ardon. Durant le procès, Thierry reçoit la cure de Romont et renonce à Ardon 359. Dans d’autres cas analogues, la compensation ne peut être précisée 360. L’autre partie demande à être subrogée dans le droit du cessionnaire. Les procès durent, aussi peuvent-ils prendre fin par le décès d’un des plaideurs 361. Mais on pouvait subroger un autre clerc dans les droits du défunt : le litige au sujet du prieuré de Cessy est arrivé à une phase décisive, quand le cardinal Nicolas de Saint-Saturnin meurt inopinément. François de Droisy lui est subrogé, et le procès peut aller vers son dénouement 362. Dans un autre cas, un scriptor, /276/ non sans un humour involontaire, précise la raison d’une subrogation analogue: « ne ecclesiam predictam, si lis hujusmodi legitimo defensore careret, qui prosequeretur eandem, absque institutione canonica detineri contingat... » 363. Le procès canonique décidément deviendrait-il une fin en soi ?
Grave querelle ou simple affaire de contentieux, le procès était coûteux: Etienne Wachet s’avoue trop pauvre pour soutenir sa cause contre un cardinal. Il demande que son expectative soit reportée sur un autre bénéfice 364. D’autres s’y jettent corps et biens et se retrouvent sans le sou, comme ce Pierre Picolerii qui « pour ce procès et sa poursuite vendit ses biens et consomma sa ruine au point qu’il n’a plus de quoi vivre, qu’il est dans la plus noire misère... » 365. Il est difficile de chiffrer les frais d’un procès. Une fois, j’ai pu le faire. Un procès en cour de Rome sur le personnat de Peney (Vaud) a coûté 40 florins d’or, 3 sous et 6 deniers 366. C’est probablement largement le revenu de deux ans de ce bénéfice 367. C’est en tout cas le prix d’une maison en Avignon 368. De plus, la justice était loin d’être rapide et nos actes citent un procès pour le prieuré de Mouthe (Doubs) qui dura douze ans jusqu’au désistement d’une des parties 369.
« Un bénéfice ecclésiastique avec ou sans cure, même s’il s’agit d’un office dans une église cathédrale, d’un doyenné rural ou d’une paroisse, dont les fruits, revenus et produits n’excèdent pas en valeur annuelle, si c’est avec cure, cent, mais si c’est sans cure, soixante livres tournois, à la collation de n’importe qui... » Page après page, le refrain revenait, à peine varié par l’oubli du doyenné ou de la cathédrale, une différence de prix /277/ et la variété des collateurs. Diocèses, monastères, prieurés disparaissaient dans cette quête dévorante de revenus, avec ou sans cure d’âmes. De temps en temps, la valeur d’une église apparaissait, toujours en florins ou en livres tournois, et la description avait le style d’une estimation fiscale. A la longue, pour qui lit et travaille ces textes pendant des mois, le refrain monétaire en devient obsédant.
Il est évident que nous sommes choqués par l’avidité de clercs comme Rodolphe Covet de Bonne, même si ce bâtard rêve de châteaux en Valais et jette son dévolu sur des bénéfices rapportant plus de désillusions que de florins, ou par celle d’un Guillaume Thonerat ou d’un Guillaume de Menthonay, quoique nous leur reconnaissions quelques mérites: à l’un, les services rendus au pape comme fonctionnaire et maître de la cire, et à l’autre, les qualités qu’il déploya: orphelin de bonne heure et, semble-t-il, doué, il étudia rapidement et parvint assez vite à regagner Avignon, bachelier en droit, pour devenir, à vingt-deux ans, évêque de Lausanne.
L’atmosphère monacale faite d’étude et de sérénité et le silence majestueux de la Salle des archives pontificales étaient favorables à des méditations portées vers l’absolu. Aussi, souvent, au sortir du palais du Belvédère à Rome et rendu au tourbillon bruyant de notre monde matérialiste, je me suis posé la question: ces clercs du XIVe siècle, ne vivaient-ils que pour l’argent ? Les exemples cités et tant d’autres nous inclinent à la sévérité envers leurs manœuvres et l’état d’esprit que révèlent certains textes, car après tout, chaque bénéfice suffisait en principe à l’entretien d’un de ces religieux. Vocation religieuse ou vocation pécuniaire finit-on par se demander ? Quand un Jean de Pougny quémande un bénéfice en Anjou, un autre en Savoie, un autre encore au pays de Toulouse 370, on peut légitimement s’interroger: où n’en prendrait-il pas, pour peu qu’on le lui offrît ? De même, quand un Guillaume Fabri obtient la cure d’Yvignac en Bretagne avec le canonicat d’Aigueperse, se soucie-t-il des âmes qui lui sont confiées ? En vérité, cette paroisse, dont il ne sait pas le nom exact et qu’il appelle tantôt Evignac, /278/ tantôt Guignac 371, il l’ignore totalement; elle ne l’intéresse au début que parce qu’elle accompagne le canonicat d’Aigueperse qu’il a visé. C’est son revenu qui lui importe. Son successeur à Yvignac, las d’un procès, lâche prise dès qu’il obtient un autre bénéfice. Ils n’ont jamais vu leurs ouailles bretonnes, ni leur presbytère de granit gris couvert de chaume.
Le titre de curé est pour eux un mot vide de sens. Une cure est un bénéfice administrativement un peu moins simple à cumuler qu’un autre. Pour beaucoup, la cure d’âme est donc un inconvénient attaché à certains revenus et pour lequel il faut composer en Cour de Rome. Ces étudiants, obligés de passer par l’Eglise pour obtenir leurs grades universitaires, ont besoin de ces bénéfices qui leur servent de bourses d’études, mais répugnent à la prêtrise, exigée pour certains offices et qui les condamnerait au célibat, au risque de perdre leur cure. N’est-ce pas cette situation socio-économique qui pousse encore de nos jours au séminaire tant de jeunes gens de l’Italie du Sud ou des pays ibériques ? Que peut-on leur reprocher, quand on sait que, pour faire carrière ou simplement échapper à la morne misère, ils doivent passer coûte que coûte par la sacristie, quitte à la traverser le plus vite possible. Comme à ces contemporains, l’Eglise rendait ce service immense à certains jeunes gens du XIVe siècle, l’accès par les études à une situation meilleure. D’un autre côté évidemment, toutes les ambitions n’étaient pas purement ecclésiastiques.
Du haut en bas de l’échelle, ce clergé est donc intéressé, prodigieusement intéressé. La différence ? le pape l’est à la façon d’un seigneur par des questions de vassalité, les cardinaux font percevoir avec énergie le « subside charitable », mais pratiquent le prêt à des taux que l’on cache et les chanoines sont bourgeoisement capitalistes. Est-ce à dire que leur foi est inexistante, qu’ils ne vivent que pour l’argent, bref qu’ils ont remplacé le Christ par Mammon ? C’est une position que l’on voit souvent. Trop d’auteurs sont des nostalgiques de la foi médiévale, comme un Péguy, un Huysmans et chez nous un Reynold, ou des /279/ contempteurs de l’Eglise. Je pense que le problème est mal posé. La foi du XIVe siècle est tiède, comme la nôtre d’ailleurs, et l’on peut croire que, malgré tant de textes illusoires, elle n’a jamais été essentiellement différente, pour qui mesure le caractère relatif de tout témoignage en cette matière. Les archives abondantes jettent un jour cru sur la vie du XIVe siècle; leur rareté à d’autres époques ne masque-t-elle pas la réalité ? Nous avons saint Marius et saint Prothais à l’église de Lausanne, mais qui connaît l’histoire des VIe et VIIe siècles au Pays de Vaud ? Si un Guillaume de Menthonay finit, dit-on, assassiné, ne fut-ce pas le sort de ses prédécesseurs David en 850 et Henri Ier en 1019 ? Je ne rappelle ces faits, que pour faire ressortir l’erreur qu’il y aurait à établir des parallèles sans tenir compte de la qualité de notre information et à utiliser celle-ci à de fausses comparaisons entre siècles différents. Nous avons trop d’archives au XIVe siècle pour que l’histoire rejoigne l’hagiographie.
Nous pouvons maintenant en revenir à la foi de ces clercs. Apres au gain, ils ne sont pas moins préoccupés de grâces spirituelles. Ils amassent de l’argent certes, mais s’ils en ont beaucoup, ils fondent des chapelles ou des couvents. L’avidité du cardinal de Brogny s’épanouit dans le faste qu’il déploie et trouve sa fin dernière dans les diverses fondations destinées à perpétuer sa mémoire (chapelle, collèges 372). A leur heure dernière, nos clercs sont préoccupés de leur salut et impressionnés par l’approche de leur propre décès. Il m’apparaît évident que l’on peut, comme eux, tout à la fois chercher son salut et chercher à s’enrichir. Peut-être ne pénètrent-ils pas la signification de certaines paroles bibliques ? peut-être oublient-ils le sens profond et étymologique du mot ministère, que nous voudrions leur voir vivre ? mais ils sont certainement sincères. La critique et le ressentiment animent déjà des mouvements de révolte, dont le valdéisme, les spirituels, les hérésies de Wyclif puis de Huss sont les plus marquants, avant d’amasser la colère qui jaillira à la Réforme. Pour l’heure, aux XIVe et XVe siècles, l’Eglise est une occasion d’enrichissement. Pour le comprendre /280/ réellement, il faut se rappeler que l’évolution a changé les sources de la richesse avec la grande mutation de notre époque technicienne. Il n’y eut d’ailleurs pas que l’Eglise qui offrît jadis des perspectives alléchantes, mais qui la dénaturaient. Qui songe de nos jours à s’enrichir par une activité fiscale, comme les fermiers-généraux du XVIIIe siècle français ? Demain peut-être cherchera-t-on la fortune dans la science, comme on y cherche déjà la considération. Au moins, cela attirera à la recherche des talents plus nombreux. Avant-hier l’Eglise était une affaire, parfois la seule affaire possible, pour qui n’avait pas trouvé un sceptre, grand ou modeste, dans son berceau; la seule affaire universelle, car les places de négoces sont de rares villes privilégiées. Pour comprendre nos gens, il faut s’en pénétrer: n’est-ce pas encore, dans certaines régions arriérées, l’Eglise qui est l’unique manière pour un enfant intelligent d’échapper à la condition du paysan sans terre, le seul espoir d’améliorer matériellement son avenir ? N’est-ce pas tout près de nous ce que rêva Catherine Djougachvili pour son fils, devenu Staline ? Quand Jacques de Menthonay, inopinément, se retrouve avec trois neveux sur les bras 373, il n’a pas grand choix: à l’un, la modeste seigneurie; la fille, étant unique et bientôt nièce de cardinal, pourra trouver mari; mais le frère cadet ne pourra qu’entrer dans l’Eglise. L’oncle vivra assez, pour que le neveu assure ses bases et se fasse connaître. Il ne deviendra évêque de Lausanne qu’après la mort de son oncle et tuteur.
Mais l’Eglise, financièrement, devient si vaste et si importante que la disproportion éclate entre le but de l’institution et sa réalité présente. L’Eglise n’a pas été conçue pour être une carrière, mais pour être un service, et tout dans son vocabulaire et sa titulature le rappelle. Avant d’être un bâtiment, la cure est une sollicitude. De plus, l’Eglise est mal outillée pour transformer cette source de richesse en progrès social et économique. Elle s’y essaie pourtant: elle améliore parfois les communications. On voit notre pape accorder des indulgences ou des revenus pour la construction d’un pont ou l’entretien d’hospices; il /281/ attribue des cures ou des sinécures à des étudiants, pour leur assurer des moyens d’existence pendant leurs études. Mais c’est malgré tout un emploi marginal. Une chapelle de plus, quand il y en a déjà trop, n’est-ce pas un investissement discutable dans un cadre paroissial ?
Bien que fort nombreux, les clercs pourraient être davantage, si l’on considère le cumul des bénéfices. D’innombrables procès déplaisants accaparent et détournent leurs énergies. A travers tout cela, la Réforme s’avère indispensable. Réforme ou enlisement. Nous n’avons pas à discuter ici des modalités 374; un siècle et demi, au cours duquel les défauts et incohérences du système vont s’aggraver, nous sépare de l’irrémédiable éclatement de notre institution. Déjà, cependant, ces contradictions apparaissent comme anciennes et établies, et c’est ce que nous ne voulions pas entièrement passer sous silence.
Nos clercs font donc souvent preuve d’une avidité qui nous choque. Elle s’explique par la situation économique et sociale de l’époque et l’importance du domaine ecclésiastique en Europe occidentale. La richesse des archives pontificales du XIVe siècle donne faussement l’impression que cette époque fut plus matérialiste que d’autres, pour lesquelles les archives sont misérables et les pièces administratives très peu nombreuses ou inédites.
La même remarque sur l’abondance des documents vaut pour d’autres défauts reprochés aux papes d’Avignon. Si le cumul qu’ils tolèrent est condamnable, il existait avant eux. Notons simplement qu’il va devenir plus grave: Jean de Brogny cumule les prieurés, mais Jules de Médicis, cousin de Léon X, cumulera les diocèses et les abbayes. L’un ramasse en fait des domaines, songeons aux prieurés du genre de ceux de Bettens ou Burier, il prive de revenus d’autres ecclésiastiques, mais affecte peu le culte. L’autre trouble profondément l’Eglise dont il décapite /282/ les provinces, les diocèses ou les monastères 375. La papauté des XVe et XVIe siècles amplifiera les défauts que révèlent les archives avignonnaises.
Quelle fut la situation des clercs originaires de nos diocèses ? N’allons pas croire que la présence de Romands à la Cour d’Avignon ne date que de Clément VII. Rodolphe de Chissé, Etienne Galopin, Boson de Ballaison s’y trouvaient déjà treize ans auparavant, et ils n’étaient pas les seuls 376. L’installation en Provence du siège pontifical allait les attirer à la Cour de Rome en plus grand nombre qu’on ne les trouvera antérieurement ou postérieurement. Cet attrait des pays du Sud, s’il entraînait nos gens en Provence, incitait aussi les Suisses alémaniques à s’établir en terre romande 377 et Berthin Röthi, venu à dix ans de Lenzbourg, veut y rester pour toujours 378. La faveur de Clément VII amplifia ce mouvement et l’on trouvait cela naturel à l’époque. Un préambule moral en tête de certaines lettres pontificales ne le dit-il pas ? « Bien que nous étendions favorablement notre main libérale à chaque personne dévouée à l’Eglise romaine, nous l’étendons d’autant plus favorablement et efficacement à celles qui nous sont unies par des liens de parenté que, un degré plus proche dans la charité aidant, nous reconnaissons être davantage leur obligé... » 379 Cette phrase illustre bien l’esprit qui présidait à cette faveur; elle en contient tous les caractères, et cette interprétation de la charité et de l’obligation envers son lignage, que nos idées égalitaristes nous ont fait abandonner, étaient des /283/ réalités à l’époque. Face à cet état d’esprit universel qu’on rencontre aussi bien chez un chevalier, un prieur ou un évêque que chez un pape, l’effet de la faveur de Clément VII ne nous paraît pas exceptionnel.
Les avantages d’avoir eu un pontife originaire de nos régions se firent encore sentir pendant quelque temps, car, selon l’usage, Benoît XIII garda un certain nombre de hauts fonctionnaires désignés par son prédécesseur. Nous sommes à peu près sûr qu’aucune époque, ni avant, ni après, n’aura vu tant d’actes émanés de la Cour de Rome et concernant les clercs et les églises des diocèses de Genève, Lausanne et Sion.