ANNE-JOSEPH DE RIVAZ
MÉMOIRES HISTORIQUES SUR LE VALAIS
(1798-1834)
PUBLIÉS PAR
ANDRÉ DONNET
/5/
SIXIÈME PARTIE (Suite)
JOURNAL HISTORIQUE DE 1828 A 1834
/6//7/
CHAPITRE XIII
Journal de 1828
1 1. — Peu après la diète de mai eut lieu une revue générale de notre milice cantonale. C’est un M. Fischer, de Berne, colonel fédéral, qui vint la passer. Il était accompagné d’un de ses fils qui remplissait auprès de lui les fonctions d’aide de camp, et d’un lieutenant-colonel fédéral du corps de génie chargé d’inspecter le matériel de notre contingent. Nos officiers, passé la revue, lui offrent un dîner qu’il accepte cédant à leurs instances, car il est homme simple qui n’aime pas à faire du bruit ni à causer des dépenses aux officiers et aux gouvernements des cantons dont il inspecte la milice.
2 2. — Quelques dimanches après la Pentecôte, Mgr [Zen Ruffinen] notre évêque fut invité par les RR. PP. jésuites et les « Messieurs » de Brigue au nom de la bourgeoisie de ce bourg à la translation solennelle d’un corps saint — * tiré à ce qu’il paraît des catacombes de Rome auquel on donna le nom d’Auxilius, martyr d’Antioche, dont il est fait mention dans le martyrologe en octobre *, [et] donné, dit-on, à une archiduchesse par le pape Pie VII des mains de laquelle il passa en celles de l’ex-jésuite * Paccanari * qui ressuscita en quelque sorte l’ordre de la compagnie de Jésus sous le nom de la Foi et qui le céda au père Sineo de la Tour lorsqu’il vint en Valais pour y tenir le collège de Sion qui n’était tenu depuis la bulle de suppression que par des prêtres séculiers. Le père de la Tour l’apporta en /8/ Valais dans une caisse dûment scellée dont il fit reconnaître les sceaux à feu Mgr Blatter qui pour lors gouvernait l’Eglise de Sion. Peu après, le collège de Brigue ayant été abandonné par les pères des Ecoles pies et restitué aux jésuites, le père de la Tour destina cette relique à ce collège qui est d’une tout autre importance que celui de notre capitale. On y conserva longtemps ce corps saint sans penser à en décorer l’église de ce collège. Enfin, l’année dernière, les jésuites de Brigue furent encouragés par ledit père de la Tour et par les « Messieurs » de Brigue de l’exposer à la vénération des fidèles dans leur église. On l’envoya d’abord à Fribourg pour le faire renfermer dans une châsse passablement ornée, que six hommes de Brigue apportèrent de Fribourg à Brigue clandestinement, parce qu’il faut traverser le pays de Vaud protestant pour se rendre de cette ville, capitale du canton, au pays de Valais. Je ne sais point encore si ce fut au su du nonce ou de son auditeur, mais on a représenté à Mgr de Sion une attestation de Mgr de Lausanne [Yenni] qui en constate l’identité.
Les chefs de la bourgeoisie de Brigue ayant témoigné aux jésuites du collège et du pensionnat qu’ils tiennent en ce lieu qu’ils désiraient fort qu’il se fît de ce corps saint une translation aussi solennelle que possible en ce pauvre pays, le père recteur [Krupski] consulta leur provincial, le P. Drach, qui n’approuva pas, dit-on, qu’on exposât un corps saint tiré des catacombes avec la même solennité qu’on ferait à la lévation du corps d’un saint personnage qui viendrait d’obtenir du Saint-Siège les honneurs de la béatification. * Quelques-uns de nous furent du même sentiment, quoique non consultés *. Mais ces « Messieurs » de Brigue ayant insisté, soit par une dévotion spéciale envers ce saint Auxilius, soit pour donner quelque célébrité à leur endroit et y attirer un pèlerinage, les révérends pères crurent devoir céder à leurs instances et leur accorder leur demande. En conséquence, il fut arrêté qu’on déposerait cette précieuse relique dans l’église de Glis qui est la paroissiale de Brigue, et qu’on inviterait à en faire la translation solennelle Mgr l’évêque, M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] et M. le prévôt de Saint-Bernard [Genoud], quelques chanoines de la cathédrale — * savoir le chanoine de Riedmatten, doyen de /9/ Valère, et le chanoine Julier, vicaire général du révérendissime seigneur évêque * et quelques autres ecclésiastiques les plus constitués en dignité des dizains environnants. Et pour donner encore plus de solennité à cette cérémonie religieuse, on y invita aussi trois des membres du Conseil d’Etat. Ces invitations furent faites avec des instances si vives que les trois prélats et le Conseil d’Etat ne crurent pas pouvoir désobliger ces « Messieurs » en se refusant à leurs désirs. Donc, le IVe ou Ve dimanche après Pentecôte [15 ou 22 juin] fut le jour assigné à cette grande cérémonie. La veille, les trois prélats avec leur comitive et M. de Rivaz, vice-grand bailli à la place de Son Excellence baillivale [de Sépibus] qui se trouva en ce moment retenue à Sion par une assez grave indisposition, M. de Courten, le trésorier d’Etat, et M. le conseiller d’Etat Allet d’Augustini s’y rendirent accompagnés d’un familier et d’un sautier. Le son des cloches de la cathédrale annonça leur départ et leur retour en ville. L’évêque logea au collège; l’abbé, chez M. Maurice Stockalper; le prévôt, chez M. Ferdinand Stockalper et le Conseil d’Etat, à l’une des deux bonnes auberges de ce bourg. On carillonna et on sonna à l’aller et au retour au passage des prélats dans toutes les paroisses qui se trouvent sur la route.
On se rendit le dimanche matin processionnellement de Brigue à Glis. La milice du dizain avait pris les armes à l’occasion de cette cérémonie et y brûla force poudre. Elle marchait la première; la suivait une troupe de jeunes filles vêtues de blanc et parées de rubans bleus et rouges, ayant sur la tête des couronnes de fleurs artificielles. Puis venaient les étudiants du collège et du pensionnat, enfin un clergé assez nombreux ayant à sa tête l’évêque * en habits pontificaux au milieu des * deux autres prélats, [et] que la crosse seule distinguait de ses deux assistants. Comme ils étaient tous trois mitrés, le peuple haut-valaisan, qui n’avait jamais vu jusqu’alors ces trois prélats ensemble, les prit tous trois pour des évêques. Arrivés à la belle église de Glis, quatre jésuites revêtus de dalmatiques chargèrent la châsse sur leurs épaules et on la transporta processionnellement au son des deux grosses belles cloches de Glis et de Naters à Brigue. La suivait fort dévotement un peuple nombreux accouru à cette cérémonie religieuse. Elle passa sous trois arcs de triomphe décorés /10/ de branches vertes de mélèzes entremêlées de fleurs artificielles, l’un dressé à l’entrée du bourg, l’autre à la maison de ville, et le troisième devant l’église des dames ursulines. Le portail * de l’église * des jésuites n’avait d’autre décoration que quelques textes de l’Ecriture relatifs à la gloire des saints martyrs. Mais dans l’intérieur de l’église se faisaient remarquer quatre magnifiques colonnes torses et dans le chœur deux trophées richement dorés et ornés de guirlandes de ces belles fleurs qui se fabriquent dans les couvents d’Italie. On dit que pendant près de six mois quelques frères jésuites ont été occupés de cette décoration. Sans parler des lampions de la corniche, 1600 bougies artistement arrangées et faisant un très bel effet décoraient le grand autel. Cette cérémonie dura trois jours de suite. L’évêque y officia pontificalement le dimanche; le lundi, ce fut l’abbé, et le mardi, le prévôt. Il y eut trois sermons prononcés par trois des pères du collège. Les élèves du pensionnat y firent entendre une musique qui prouva qu’ils avaient déjà fait des progrès très notables dans la musique vocale et instrumentale. Le premier jour, les jésuites traitèrent tous les invités à cette auguste cérémonie; le second jour, la bourgeoisie leur donna un somptueux dîner à la maison de ville, et le troisième jour, le repas se fit dans une des salles du pensionnat. On ne tira que le lundi au soir un feu d’artifice qui réussit fort bien. On ne permit point le mercredi matin à MM. les prélats et MM. les conseillers d’Etat de monter en voiture sans qu’ils eussent accepté un ample et délicat déjeuner. Quelques jésuites et MM. Stockalper les accompagnèrent jusqu’à Viège où l’on se sépara. En arrivant à Tourtemagne, on y trouva une table très bien servie qu’y avait fait préparer l’évêque qui en fit les honneurs et les frais. Et enfin, entre jour et nuit, les cloches de la cathédrale nous annoncèrent leur retour à Sion. Et le jeudi matin, après avoir déjeuné chez l’évêque et pris congé de lui, les deux autres prélats s’en retournèrent chacun chez eux.
3 1. — Inondation du Rhône à la suite des grandes chaleurs des premiers jours de juillet, qui a gâté dans beaucoup d’endroits /11/ de la plaine, * surtout à Sion *, les jardins à gros légumes. Ceux qui ont le plus souffert sont les blés de Turquie, soit le maïs et les pommes de terre * printanières *. Ce que cette inondation a de remarquable, c’est que ce ne sont que les rivières, soit les torrents de la chaîne méridionale dont les glaciers plus vite fondus * par un vent chaud * que ceux de la chaîne septentrionale, [qui] firent subitement hausser le Rhône, depuis presque ses sources jusqu’à son embouchure dans le lac [Léman].
Un violent orage précédé d’une grêle chassée du Piémont sur notre pays par un vent sud-ouest, qui eut lieu vers le milieu du mois de septembre (événement fort rare en ce pays en une saison si avancée), occasionna des dommages plus ou moins considérables, à commencer du vignoble des Evouettes, paroisse de Port-Valais, à ceux du dizain de Loèche; ceux qui s’en ressentirent le plus furent ceux des deux grandes paroisses d’Ardon et de Conthey. Les dizains de Sion et de Sierre en eurent leur part. Mais le grand désastre causé par cet ouragan fut la chute d’une trombe, soit d’un sac d’eau qui, * tombé sur * le revers oriental de la Dent-du-Midi, enfla tellement les deux torrents du territoire de Saint-Maurice, l’un dit de Vérolliez [Mauvoisin] et l’autre du Bois-Noir [Saint-Barthélemy], qu’ils roulèrent dans la plaine, outre un éboulement effroyable des terres les plus voisines du pied de ce pic, entremêlées de cailloux, de pierres énormes, éboulement qui a couvert de ses ruines la meilleure portion des vignes dites des Perrières, * au moment qu’on s’en promettait la plus belle récolte *, à une telle hauteur qu’on a perdu tout espoir de jamais pouvoir remettre ce petit territoire inondé en aucune espèce de culture. On évalue à plusieurs milliers de louis la perte qu’en ont soufferte plusieurs particuliers de cette ville.
4 1. — Dans ce même mois ont eu lieu deux décès notables, celui au dizain de Conches du sieur Weger, homme respectable, commandant de la milice de l’arrondissement de l’Est; l’autre, au dizain de Saint-Maurice, de M. le vidame de Quartéry, * vieux garçon mort plus que nonagénaire *, qui toute sa vie a été un /12/ grand exemple de probité, de piété et de politesse à toute la noblesse de cette ville. Il a laissé à ses neveux un héritage, pour ce pauvre petit pays, fort riche.
Le 16 octobre, fête de sainte Thérèse, passa à Sion la princesse Hélène, femme du grand duc Michel, frère des empereurs Alexandre et Nicolas, le dernier des fils de Paul Ier, empereur de Russie. Cette princesse est nièce du roi du Wurtemberg [Guillaume Ier], fille de son frère Paul. Elle n’est âgée que de 21 ans et mère d’une fille de deux ans et demi. Elle venait de Saint-Maurice où elle fut retenue deux jours entiers par une fluxion sur les yeux. Elle ne fit qu’un déjeuner dînatoire à Sion et alla coucher à Tourtemagne pour le lendemain dîner à Brigue et coucher au Simplon. Sa suite est composée de huit voitures dont trois à six chevaux chacune, contenant chacune quatre dames. Elle n’était accompagnée que d’un seigneur russe décoré de quelqu’un des principaux ordres de cet empire. Elle admit le Conseil d’Etat à son audience, étant absents MM. Allet et Dufour. Son Excellence baillivale [de Sépibus] la complimenta en français ainsi qu’une députation du conseil de la ville au nombre de six députés. * Elle se fit un peu prier pour admettre à son audience une députation du conseil municipal d’une aussi petite ville et fit quelques largesses aux miliciens qui furent chargés du soin de garder ses équipages *. Elle refusa à Sion ainsi qu’à Saint-Maurice les honneurs militaires et la musique du bataillon du Centre sur ce qu’elle venait d’apprendre la mort de sa grand-mère, reine douairière de Wurtemberg [Charlotte]. Quand elle partit, une quarantaine de nos miliciens lui présentèrent les armes et on battit aux champs. Le seigneur russe prévenu sans doute du dessein qu’avait le gouvernement de la complimenter, alla chercher le Conseil d’Etat au logement du grand bailli. Je ne sais si la princesse a fait quelque largesse à la troupe; mais le seigneur russe fit don de sa part au sieur Darbellay, de Monthey, et au sieur Escher qui inspecte le Simplon, * commis par le Conseil d’Etat pour lui faire faire diligemment le service des postes *, de deux belles montres à répétition qu’on estime valoir chacune au moins 25 louis.
Je note tous ces menus détails pour qu’en semblable occasion nos successeurs sachent quelle étiquette on employa en 1828 /13/ pour faire les honneurs de la république à une princesse de sang royal 1.
5 2. — Dans le courant de cette année, il arriva de notables changements dans l’état-major de notre milice, par la promotion de M. Adrien de Riedmatten, du grade de major de l’un de nos bataillons, au grade de lieutenant-colonel fédéral à la place de M. Eugène de Stockalper devenu lieutenant-colonel du bataillon levé pour le service de Naples, et par le décès du sieur Gard, commandant de l’arrondissement de l’Ouest, et du sieur Weger, commandant de l’arrondissement de l’Est. La diète de mai nomma pour remplacer M. Gard le sieur Xavier Cocatrix, qui de major devint * ainsi * colonel sans passer par le grade de lieutenant-colonel. M. Charles Odet n’ayant pas été fait commandant de l’Ouest, prétendant qu’il devait l’être comme l’ancien du sieur Cocatrix, donna sa démission. * Par le même motif *, son exemple est imité par M. Louis Ganioz qui en était major. Sur ce, la diète de décembre nomme lieutenant-colonel, à la place de M. Odet, le sieur Besse, de Bagnes, major de l’un de nos bataillons, et major à la place de M. Louis Ganioz, son frère M. Germain Ganioz. Et pour remplacer M. Weger, la diète de décembre nomme M. le major Amacker, * de Rarogne *, commandant de l’Est, et en devient major à sa place le sieur Valentin Jost, du dizain de Conches. M. de Werra, de Loèche, se trouve ainsi l’ancien des commandants et M. Zimmermann, l’ancien des lieutenants-colonels, et le sieur [Jos.] Bruttin, de Sion, est fait major de l’arrondissement du Centre, et un M. [P.-Ant.] Preux, de Sierre, qui a servi en Espagne, en est nommé lieutenant-colonel. D’où il résulte qu’à l’arrondissement de l’Est sont commandant, le sieur Amacker; lieutenant-colonel, le sieur Zimmermann; major, le sieur Valentin Jost; à l’arrondissement du Centre : commandant, le sieur Werra; lieutenant-colonel, le sieur Preux; major, le sieur Bruttin; à l’arrondissement de l’Ouest : commandant, le sieur Xavier Cocatrix; lieutenant-colonel, le sieur Besse; major, le sieur Germain Ganioz.
/14/
CHAPITRE XIV
Débats autour de la première loi scolaire valaisanne 1 (1828-1829)
Voici comment cette affaire fut menée et mécontenta le clergé et fit de la peine à Mgr [Zen Ruffinen] et lui causa de l’embarras.
Le Conseil d’Etat s’occupait depuis quelque temps de l’instruction publique, et comme ces messieurs sont la plupart vraiment religieux, il leur vint en pensée de former une commission composée de cinq membres, dont deux ecclésiastiques et trois messieurs pris dans la magistrature, tous cinq notables dans leur ordre. Quand on en vint à l’exécution, le Conseil d’Etat y appela du clergé M. le grand vicaire [Julier] et M. le curé de la ville [Berchtold], et de la magistrature M. Delasoie, président du Tribunal suprême, M. Emmanuel de Riedmatten, bourgmestre régnant de la ville, et M. Allet surnommé d’Augustini, actuel conseiller d’Etat. On chargea ces messieurs d’ébaucher entre eux un plan, soit un projet d’instruction publique et une méthode uniforme d’enseignement dans toutes nos petites écoles. Les deux grands faiseurs furent le curé de la ville et M. le grand juge. Ces messieurs s’étant concertés à cet égard, ils dressèrent un plan qu’ils communiquèrent au Conseil d’Etat et au seigneur évêque qui en parurent très satisfaits. Leur projet principal était l’établissement d’une école normale où les régents apprendraient à /15/ enseigner d’une manière uniforme, mesure qui obtint une approbation assez générale quoiqu’elle soit d’une exécution difficile et dispendieuse, et celui d’un comité central qui examinerait les élèves de cet école normale et approuverait ceux qu’on trouverait capables et dignes qu’on leur confiât l’emploi de régent. Ce comité central d’instruction publique devait être composé de quatre membres laïcs au choix du Conseil d’Etat que présiderait l’évêque en personne ou, en son défaut, son vicaire général.
Ce plan soit ce projet servit de base au préavis du Conseil d’Etat et aux rédacteurs de la loi sur l’instruction publique qu’adopta la diète de décembre sous la réserve de l’approbation des conseils désénaux, qui ne firent point de difficulté de l’accorder de confiance à MM. leurs députés et au Conseil d’Etat. En conséquence, la diète de mai proche passé donna commission au Conseil d’Etat de la faire promulguer et de procéder de suite à son exécution. Comme on n’imprime point les lois, les ecclésiastiques du Haut-Valais non plus que ceux du Bas n’en eurent point connaissance que sur des ouï-dire assez vagues, en sorte qu’elle ne donna lieu à aucune réclamation du clergé que quand elle parvint à la connaissance (je ne sais par quelle voie) du curé de Sierre [Beeger] et du chanoine Briguet, surveillant du dizain de ce nom. Ces deux messieurs, plus instruits que la plupart des autres ecclésiastiques de cette question par la lecture assidue de ce qui s’en écrit en France, remarquèrent dans cette loi des articles qui leur semblaient méconnaître ou compromettre l’autorité pastorale. Sur quoi le curé de Sierre, de l’avis de son surveillant, se transporte à Viège pour prier le curé de ce bourg [Bircher], l’un des plus doctes et des plus zélés ecclésiastiques du diocèse, de convoquer incessamment les autres surveillants, savoir ceux d’Ernen [Mutter], de Naters [G.-J. Stockalper] et de Rarogne [A. Roten], à une conférence où celui de Sierre leur communiquerait cette loi pour en censurer, s’il y avait lieu, les articles où il leur semblerait que l’autorité civile n’a pas assez respecté l’autorité ecclésiastique. Cette conférence eut effectivement lieu à Viège les premiers jours du mois de juin, et le résultat en fut qu’elle députa à Monseigneur le chanoine Briguet et le curé de Viège pour lui faire des représentations sur les articles qui avaient encouru la censure de ces messieurs. /16/
L’évêque, ayant appris cette démarche des surveillants du Haut-Valais, l’envisagea de prime abord comme une insurrection contre son autorité et il s’en tint très offensé. Il en fut de même du curé de la ville et du grand vicaire, surtout quand il leur revint aux oreilles que l’évêque s’en laissait mener comme un enfant en bas âge par ses tuteurs. Véritablement ces messieurs, surtout les curés de Rarogne et de Sierre se plaignaient hautement qu’il ne prît que * d’eux conseil en * une matière de cette importance, comme s’il n’y avait qu’eux en tout le diocèse qui entendissent quelque chose à de semblables affaires; qu’il aurait dû consulter son chapitre, les surveillants du Haut et du Bas-Valais, ainsi que l’abbé [Fr. de Rivaz] et le prévôt [Genoud] qui, ayant une vingtaine de cures à leur nomination, ont un grand intérêt à la chose. J’omets tous les propos bons ou mauvais que la manière leste de procéder en cette affaire fit tenir * assez unanimement * contre eux au reste du clergé. Cependant à la fin Monseigneur termina l’audience qu’il accorda aux députés des surveillants en leur disant qu’il prendrait en considération leurs représentations, et dès le lendemain son aumônier [Kronig] vint prier de sa part Son Excellence baillivale [de Sépibus] de vouloir bien obtenir du Conseil d’Etat de surseoir à l’exécution de cette loi jusqu’à ce qu’il eût pris l’avis du vénérable chapitre et des ecclésiastiques les plus notables du Bas-Valais, pour [que], s’il se trouve conforme à celui de ceux du Haut-Valais, il puisse convenir amiablement avec la haute magistrature des modifications à apporter à certains articles de cette loi qui causent * de l’inquiétude * à son clergé, ce que ces messieurs, toujours enclins à favoriser le clergé, lui ont gracieusement accordé.
Sur ce, le curé de Sierre, par le conseil du chanoine Briguet, retourna au Haut-Valais aviser MM. les surveillants du succès de leur mission auprès du prélat. On en fit un crime à ce curé, qui véritablement ainsi que celui de Rarogne a parfois un zèle indiscret, auprès de l’évêque qui pour lors était aux bains [de Loèche] pour raison de santé. Mais quand on sut le vrai motif de sa seconde tournée au Haut-Valais, Monseigneur et ses conseillers ordinaires se radoucirent à son égard.
Quand Monseigneur eut fini sa baignée, il monta de suite aux mayens, après avoir chargé son grand vicaire de communiquer /17/ au vénérable chapitre tout ce que je viens de raconter et de lui demander ce qu’il pense de cette loi qui a tant effarouché MM. les surveillants du Haut-Valais. Le grand vicaire voulait qu’on convoquât aussitôt une calende pour lui en dire notre avis. Mais nous lui demandâmes le temps d’en causer entre nous et d’y faire nos réflexions. Sur ces entrefaites, cette calende n’eut pas lieu à raison de l’absence du grand doyen [Kalbermatten] qui était à Saint-Maurice, du petit doyen [de Riedmatten] qui monta aux mayens, et du chanoine Lorétan détenu au lit par une grave maladie. En sorte que nous nous bornâmes pour le moment, les chanoines [Anne-Jos.] de Rivaz, Roten, Balleys, Gard et [Antoine] Preux, d’en causer entre nous, et nous fûmes assez unanimement du même avis que les surveillants du haut pays, qui ont donné * au reste du clergé * l’éveil sur les articles de cette loi qui blessent l’autorité pastorale et dont, dans un mémoire que j’ai adressé à Monseigneur en forme d’humbles remontrances, nous suppliions sa révérendissime Grandeur de demander au souverain Etat le rapport ou le redressement.
Invité par Monseigneur à venir lui tenir compagnie au mayen, j’acceptai sa gracieuse invitation dans l’espérance qu’il causerait avec moi de cette loi de l’Etat et que j’en prendrais occasion de lui communiquer mon mémoire. Monseigneur ne m’en a dit mot, mais je m’en suis entretenu plus d’une fois avec l’aumônier et le chanoine Julier qui m’ont paru disposés à satisfaire les surveillants sur l’article de réclamer pour les curés la présidence des conseils locaux, mais sur le reste, surtout sur l’article du conseil central, de n’en solliciter aucune rectification.

isaac de rivaz
1752-1828
Portrait par Antoine Hecht, 1827
Propriété de Mme Doebli-Lenzinger, à Zurich
Ce qui me détermina, lorsque, sur l’avis que mon frère Isaac se mourait, je quittai les mayens, de remettre mon mémoire à l’aumônier le priant de prier l’évêque d’en vouloir bien prendre ou entendre la lecture. A-t-il pris la peine de le lire et quel jugement en porte-t-il, c’est ce que j’ignore 1. Le clergé du Bas-Valais ne connaissait encore que très vaguement le motif de cette espèce d’insurrection des surveillants du Valais allemand, parce que nul des présidents des dizains ne leur donne jamais communication des nouvelles lois qui se portent à chaque diète, lors même /18/ qu’elles touchent la religion ou intéressent le clergé. Le surveillant et le curé de Sierre en avaient cependant appris quelque chose de positif à M. le prieur de Martigny [Jos. Darbellay] qui fit part de ce qu’il en savait à Sa Rév. M. le prévôt. J’en touchai quelque chose à M. l’abbé dans une lettre que je lui écrivis à l’occasion de la mort de mon frère Isaac. Il en apprit quelques détails de plus en en conversant avec Son Excellence de Rivaz, parfaitement instruit de la démarche des surveillants sinon des motifs qui peuvent la justifier.
Tandis que les conseillers de l’évêque se persuadaient peut-être que les surveillants, crainte de se compromettre avec l’Etat, laissaient tomber à terre leurs réclamations, ces messieurs s’endormaient si peu sur une affaire de cette importance qu’ils se rendirent dans le courant de septembre à Saint-Maurice pour en entretenir M. l’abbé et se transportèrent même au Val-d’Illiez pour en informer M. le chanoine [Caillet-] Bois, prieur curé de ce lieu. Ces messieurs de la surveillance de Monthey parfaitement au fait de la question dont il s’agit par la connaissance pleine et entière qu’ils ont de ce qu’on en pense aux diocèses d’Annecy et de Fribourg, et de ce qui s’en écrit journellement en France, jugèrent très équitable et très nécessaire de s’unir à MM. les surveillants du Haut-Valais pour obtenir du souverain Etat par l’entremise de Mgr notre évêque le rapport ou le redressement des articles de cette loi qui méconnaissent ou compromettent l’autorité ecclésiastique et ne lui font pas à l’instruction chrétienne et morale de la première jeunesse la part principale qu’elle tient de Dieu et de l’Eglise.
Sur ces entrefaites, j’apprends par Son Excellence de Rivaz que l’évêque voyant que ses surveillants d’en haut ne perdent pas de vue cette affaire, s’est enfin décidé de donner avis à MM. du Conseil d’Etat, qu’il a convoqué à une conférence sur ce sujet les ecclésiastiques les plus notables de son diocèse, laquelle conférence se tiendra à Sion, le 4 novembre prochain [1828]. Comme je mettais la plume à la main pour informer M. le prévôt et M. l’abbé qui m’honorent de leur amitié et de leur confiance et par eux les ecclésiastiques des surveillances de Monthey et de l’Entremont, de ce qui sera la matière de la délibération afin qu’ils ne s’y rendissent pas pas préparés et qu’ils sussent d’avance /19/ de quoi il s’agit, voici que M. l’abbé, qui n’avait point encore reçu l’avis de la convocation de cette conférence, monte à Sion dans le courant de la 3e semaine d’octobre pour conférer de l’affaire avec Sa Rév. Grandeur et Son Excellence baillivale. Ces deux prélats s’y intéressent fortement, ayant entre eux deux la collation d’une vingtaine de cures, surtout M. l’abbé, qui le fait à un titre de plus qui est la juridiction épiscopale dont il est investi sur trois des paroisses du Bas-Valais. Le grand bailli lui a montré qu’il serait pénible au Conseil d’Etat de revenir sur une loi qui a passé à l’acceptation du peuple souverain; mais par contre l’évêque lui a paru tout disposé à entrer franchement dans les vues de son clergé et de faire droit à leurs réclamations, en demandant instamment au Conseil d’Etat les rectifications jugées nécessaires au maintien de l’autorité pastorale à qui compète de droit divin la part principale à l’organisation et à l’inspection des petites écoles et surtout au choix et à la direction des régents. Fasse le ciel que nos premiers magistrats comprennent qu’en accordant aux ecclésiastiques du pays les modifications qu’ils demandent, ce sera le moyen de rendre leur loi éminemment religieuse, ainsi (nous n’en doutons * pas * de magistrats aussi attachés à la religion de nos pères et aussi sincèrement affectionnés à ses ministres) qu’ils en ont eu l’intention ! Car le vice de cette loi le plus évident est l’incompétence de ceux qui l’ont portée. C’est aussi celui que les prêtres du Haut-Valais * ont presque uniquement signalé *, tant il saute aux yeux que, puisqu’on voulait que cette loi fût éminemment religieuse, il fallait y faire intervenir comme partie principale l’autorité spirituelle que le divin instituteur de la religion que nous professons a spécialement chargée du soin de l’enseigner : Euntes ergo docete omnes gentes... docentes eos servare * omnia quaecumque * mandavi vobis (Matth., 28, 19-20). Donc de tant de reproches à faire à cette loi, il en est surtout trois qui sautent aux yeux : le premier, qu’elle est portée par une autorité incompétente; le second, qu’elle ne fait pas à l’évêque, * en sa qualité de source dans son diocèse de toute espèce de puissance spirituelle *, la part principale qu’il doit avoir à sa confection, ni aux curés la part principale qui leur compète en vertu de leur ministère pastoral à son exécution, qui consiste au droit qu’ils tiennent de Dieu par /20/ l’Eglise d’inspecter les petites écoles de leurs paroisses et de surveiller la doctrine et les mœurs de tous ceux à qui sous leur autorité est confiée l’éducation religieuse de la jeunesse chrétienne. Ces principes avoués, il en découle nécessairement qu’appartient à l’évêque seul sous le rapport de l’enseignement religieux le droit d’instituer et de destituer les régents, soit les maîtres de leurs petites écoles, conformément à cet axiome du droit canon qui porte que illius est destituere cujus est instituere.
Le 30 octobre [1828], Monseigneur nous appelle tous tant que nous sommes de chanoines à une conférence. Il en fit l’ouverture pour se plaindre de l’espèce d’insurrection des surveillants du Haut-Valais dont les deux moteurs se sont si peu amendés qu’après avoir agité le Haut-Valais, ils se sont permis de remuer pareillement le Bas, comme il nous le prouve en faisant lire au grand vicaire une petite supplique * de la façon du prieur de la Val-d’Illiez, surveillant de Monthey *, à lui adressée et munie de sa signature et de celles de l’abbé de Saint-Maurice, du prévôt de Saint-Bernard et du prieur de Martigny, surveillant de l’Entremont, par laquelle ces messieurs, qui ne savaient point encore que l’évêque * avait le dessein * de convoquer à un petit synode pour les premiers jours de novembre les ecclésiastiques les plus notables du diocèse, l’avisent que cette loi, qui est venue fort tard à leur connaissance, leur paraît n’avoir pas fait à l’ordre pastoral à l’éducation primaire de la jeunesse chrétienne la part principale qui lui compète de droit divin, et que d’ailleurs elle leur paraît émanée d’une autorité incompétente. Il ajouta qu’il était extrêmement peiné qu’on se soit si généralement persuadé qu’il n’y avait d’autre moyen de lui faire entendre qu’il avait donné trop de confiance aux commissaires nommés par le Conseil d’Etat pour dresser un nouveau plan d’instruction publique, que de se soulever contre eux avec tant d’éclat et de murmures qu’on l’a fait; qu’on n’a pas daigné s’informer si en diète il n’a pas fait ses exceptions contre les articles de cette loi qui ont le plus effarouché son clergé; qu’il en a fait sans que les grands faiseurs y aient fait beaucoup attention et aient discontinué d’aller leur train, etc. Après autres semblables propos, il nous déclara qu’il était tout disposé d’ailleurs à entendre la vérité de quel côté et de quelle bouche qu’elle lui vînt, mais surtout de celle du vénérable chapitre, qui est plus autorisé que personne à la lui dire. /21/
Sur ce, il dit qu’il entendrait volontiers la lecture du mémoire que je laissai en descendant du mayen à M. l’aumônier * pour le lui communiquer * 1, dont pour lors il s’était contenté que ledit sieur aumônier lui rendît compte en substance, ayant dès lors pris la résolution de convoquer tous les surveillants du diocèse pour conférer avec eux de cette loi et apprendre d’eux-mêmes les articles de cette loi qui leur paraissent compromettre la dignité épiscopale et l’autorité pastorale.
A fur et mesure que je lisais mon mémoire où j’ai ménagé tant que j’ai pu l’amour-propre du curé de la ville et du grand vicaire, tantôt celui-ci, tantôt celui-là m’interrompait pour défendre ou pour commenter les articles de la loi les moins soutenables, l’un en nous faisant des arguments tout à fait libéraux, l’autre en cherchant à nous intimider par l’inutilité de notre résistance à la volonté du souverain et par l’improbabilité de parvenir à le faire reculer.
Cependant le résultat de cette conférence a été que nous avons tous été unanimes à trouver que ces deux messieurs à force de faire des concessions à l’autorité séculière, avaient compromis l’autorité spirituelle, et que le vice le plus marquant de cette loi est de n’y avoir pas fait à l’évêque et aux curés une part aussi grande à l’instruction primaire de la jeunesse chrétienne qu’elle compète de droit divin à l’ordre pastoral. Enfin ces deux messieurs, subjugués par l’unanimité de nos suffrages appuyés par ceux des deux professeurs du séminaire [Pierre-Jos. de Preux et Machoud] appelés comme nous à cette conférence, ont entendu lire sans presque plus rien répliquer un second mémoire de la façon de M. le chanoine Gard, qui prêchait à peu près la même doctrine que le mien. Alors le curé a proposé à l’évêque de demander au Conseil d’Etat de nommer une nouvelle commission composée de trois membres ecclésiastiques et de trois membres laïcs pour s’entendre amiablement sur les articles dont on le priera d’accorder au clergé la rectification. Personne de nous qui n’ait goûté, * ainsi que Monseigneur *, cette proposition, pourvu toutefois que les trois membres ecclésiastiques parviennent à persuader à ces messieurs des articles suivants qui nous ont paru fondamentaux et sans l’admission desquels il sera impossible à l’autorité /22/ ecclésiastique de s’entendre et de convenir avec l’autorité civile sur ce sujet.
Ces articles sont : 1° que dans le préambule de la loi, il sera dit que le Conseil d’Etat s’occupant de l’instruction publique et considérant que la réforme des petites écoles et l’introduction d’une méthode uniforme d’enseignement public ne pouvait se faire et s’exécuter solidement et fructueusement que par le concours des deux autorités qui y ont un intérêt commun, il a invité le révérendissime seigneur évêque à concourir avec le souverain Etat à cette œuvre dont l’utilité et même la nécessité est sentie et avouée par tous les bons esprits en plaçant le révérendissime évêque et ses curés, comme c’est leur droit en vertu de leur titre de pasteurs des âmes, à la tête de tout ce qu’il projette et fera exécuter pour donner à la jeunesse valaisanne une éducation vraiment et éminemment religieuse, parce que, de même que la suprême direction et la haute surveillance des petites écoles appartiennent au Conseil d’Etat respectivement à l’instruction littéraire, ce droit * de direction et de surveillance * respectivement à l’éducation religieuse et morale sur ces mêmes petites écoles appartient au révérendissime évêque qui dans l’ordre spirituel est chef suprême * dans son diocèse * au nom de notre sainte mère l’Eglise, ainsi que dans l’ordre politique l’est le Conseil d’Etat dans tout le pays au nom du peuple souverain de notre république.
2° Le principe posé, que Monseigneur nommera conjointement avec le Conseil d’Etat les membres du comité central où le clergé réclame au moins deux membres sur les cinq qui le composeront, et nous avons estimé qu’il ne convient pas que Monseigneur le préside, puisqu’* en vertu de son titre de premier pasteur *, lui appartient la censure ou l’approbation de son organisation et de ses principales opérations en tout ce qui concerne l’éducation chrétienne, ainsi que la censure de tous les livres, méthodes et modèles qui dans ces petites écoles seront mis aux mains des maîtres et des disciples.
3° Que Monseigneur réclamera au nom de ses curés que cette loi les maintienne aux termes des constitutions synodales du diocèse et des visites épiscopales dans le droit de présider les conseils locaux, leur assure une part principale au choix des /23/ régents et leur adjuge l’inspection des petites écoles de leurs paroisses et la surveillance sur la doctrine et les mœurs de leurs adjoints et de leurs régents, et que ce sera à Monseigneur à juger s’il y a lieu sur la plainte des curés à les destituer de leur office, * lorsqu’ils se rendront légitimement suspects par l’hétérodoxie de leur doctrine et par leurs mœurs peu chrétiennes *.
4° * 1 Et que Monseigneur étant l’inspecteur suprême en tout son diocèse de l’enseignement religieux, nul ne pouvant s’en mêler sans son autorisation, et vu que tous ceux qui en sont chargés doivent recevoir de lui leur mission, ces messieurs prendront d’un commun effort toutes les précautions possibles pour que dans ces petites écoles l’étude de la religion y soit ce dont on s’y occupe le plus. Par conséquent cette loi réservera à Monseigneur l’approbation des régents sans laquelle le comité central ne pourra ni ne devra délivrer à personne des brevets d’idonéité à être employé comme régent par les conseils locaux *.
Voilà les articles fondamentaux qui doivent servir de base à cette composition amiable entre le clergé et l’Etat. On a ensuite observé qu’il y en avait beaucoup d’autres qui demandaient d’être modifiés; à quoi le curé a répondu qu’il ne doutait nullement qu’en s’y prenant de bonne façon avec le Conseil d’Etat, on n’en obtînt facilement le redressement. Quod faxit Deus !
Toutes précautions qu’on a cru devoir prendre pour qu’à l’occasion de l’instruction littéraire * par la négligence ou peut-être la connivence * des membres des conseils locaux, les régents n’essayent pas d’insinuer dans l’esprit de leurs élèves des doctrines irréligieuses. Car nous n’avons pu nous dissimuler que cette loi telle qu’elle est actuellement stipulée n’ait une forte tendance au libéralisme qui veut mettre le clergé sous ses pieds et vise sourdement à envahir toute espèce d’autorité. Ce n’est pas le Conseil d’Etat actuel qui a ce mauvais dessein, ni même la majorité de la diète. Mais on doit et on peut prévoir qu’il y a, surtout au Bas-Valais, plus d’un personnage qui, sans trop s’en découvrir pour le moment, travaille sous main à parvenir à ce funeste but. Il est donc très sage que nous nous tenions sur la défensive pour faire passer les droits de notre ordre dans toute /24/ leur intégrité à ceux que la divine Providence destine à nous succéder dans le ministère pastoral.
Le petit synode convoqué par Monseigneur à l’effet de lui procurer une connaissance encore plus exacte de ce que les notables de son clergé pensent de cette loi, s’assembla le 5 novembre [1828]. Il était composé de l’abbé de Saint-Maurice, du prévôt de Saint-Bernard, du prieur de Martigny, surveillant de l’Entremont, et du prieur de la Val-d’Illiez, surveillant de Monthey (le chanoine Balleys, surveillant d’Ardon, alité par une maladie assez grave, ne put pas s’y rendre, mais il avait chargé M. le chanoine Gard de parler pour lui et au nom des prêtres de sa surveillance). Représentaient le vénérable chapitre le doyen de Valère [de Riedmatten], le grand sacristain [Anne-Jos. de Rivaz], le curé de la ville, le grand vicaire, les chanoines Preux et Gard. Ensuite cinq des surveillants du Haut-Valais, savoir ceux d’Ernen, de Naters, de Viège, de Rarogne et de Sierre; plus le jeune Werra, tout récemment nommé curé de Loèche, et les deux professeurs du séminaire. L’évêque, comme de raison, présidait l’assemblée, et le chanoine Kronig, son aumônier, y faisait la fonction de secrétaire.
Plusieurs des appelés à ce synode avaient composé de petits mémoires sur ce sujet; ils obtinrent facilement de Monseigneur la liberté de les lire. Les mieux raisonnés servirent de base à la rectification demandée des articles qui déplaisaient le plus généralement au clergé du diocèse. Tous s’accordèrent, surtout les surveillants du Haut-Valais, à regarder cette loi comme émanée d’une autorité incompétente. On établit unanimement que l’autorité civile aurait dû inviter l’autorité ecclésiastique à concourir avec elle à la confection d’une loi sur l’éducation primaire de la jeunesse chrétienne; 2° que Monseigneur étant suprême arbitre en son diocèse de tout ce qui a un rapport direct à la religion, et nul ne pouvant l’enseigner publiquement en son diocèse qu’envoyé et autorisé par lui, il avait en vertu de son titre de premier pasteur la haute surveillance sur toutes les petites écoles des paroisses qui le composent, * et nommément sur l’école normale qu’on se propose d’ériger pour former les régents à un enseignement uniforme *, et le droit de censurer ou d’approuver l’organisation du comité central, ainsi que /25/ l’approbation de tous les livres élémentaires qui y seront à l’usage des maîtres et des disciples. C’est pourquoi on n’a pas estimé convenable que cette loi déléguât à Monseigneur la présidence de ce comité central, mais bien qu’il ait part à la nomination des cinq membres qui doivent le composer. 3° Et puisque cette loi n’a pas eu cet égard pour l’ordre des pasteurs de décréter les curés présidents-nés des conseils locaux, nous avons demandé * que la loi reconnaisse dans un article ad hoc * que les curés tiennent de Dieu par l’Eglise le droit dont ils ont jusqu’à présent usé en tout pays catholique de surveiller la doctrine et les mœurs des régents, et * qu’elle se bornera à les exhorter * de redoubler de zèle à l’effet que l’enseignement de la religion devienne dans ces petites écoles la base de l’éducation éminemment religieuse que le souverain Etat professe au préambule de cette loi vouloir être donnée à la jeunesse valaisanne. Et Monseigneur voulant à son tour maintenir ses révérends curés dans ce droit, a déclaré que nul de ceux qui obtiendraient des brevets de régence du comité central ne pourrait régenter dans une paroisse que d’année en année il n’obtienne du curé du lieu un certificat de saine doctrine et de bonnes mœurs, précaution qui assure aux curés, comme nous le demandions tous, une part principale au choix du régent, et que l’évêque sera juge s’il y a lieu sur la plainte du curé à le déposer de son office, * au cas qu’il méritât par des propos irréligieux ou par des mœurs scandaleuses de perdre sa confiance *.
On a cru devoir prendre toutes ces précautions pour qu’à l’occasion de l’enseignement littéraire les laïcs qui composeront les conseils locaux ne puissent pas faire glisser par le moyen des régents dans l’âme tendre de la jeunesse chrétienne les maximes perverses de la philosophie antireligieuse de notre siècle : ne ubi seminavit paterfamilias bonum semen, inimicus homo zizania superseminet [D’après Matth., 13, 25].
La première séance de ce petit synode fut donc employée à convenir du principe et la seconde, à en arrêter les conséquences. MM. les surveillants du Haut-Valais insistèrent surtout sur la non-compétence de l’autorité qui portait cette loi, et ce fut par eux que nous apprîmes qu’au referendum deux dizains et la moitié d’un troisième l’avaient rejetée * pour ce motif *. A cet /26/ effet, Monseigneur nomma pour le second travail une commission composée de deux membres du Centre, deux du Bas-Valais et deux du Haut-Valais, et le chanoine Gard en fut le secrétaire. Monseigneur pria M. l’abbé de vouloir bien la présider. En furent du Bas-Valais les deux prieurs susnommés et du Haut-Valais les curés de Viège et de Rarogne, et du chapitre le doyen de Valère et le curé de la ville. Ces messieurs mirent à rectifier ou à modifier un certain nombre des 46 articles de la loi huit heures d’horloge et firent de la si bonne besogne que toute la conférence admise à la censurer n’eut que des louanges et des remerciements à leur faire. Monseigneur parut pareillement satisfait du résultat de cette consultation, et il chargea le chanoine Gard d’en dresser une analyse qu’il fera mettre sous les yeux de MM. du Conseil d’Etat par M. le doyen de Valère, pendant la longue absence du grand doyen chef du vénérable chapitre, si toutefois dans la commission mixte que nous avons vu ci-dessus avoir été proposée par M. le curé de la ville, on parvient à s’entendre sur les articles fondamentaux. Et il y a tout lieu de présumer que ce résultat sera non seulement jugé équitable * par de si dignes et de si chrétiens * magistrats, mais même que dans leur nouveau préavis à la diète, ils se feront un plaisir non moins qu’un devoir de disposer les membres de la future diète au redressement des articles de cette loi demandé par Monseigneur au nom des notables de son clergé, et que par leurs efforts réunis aux nôtres on viendra à bout de vaincre la répugnance qu’auront peut-être quelques députés de la diète d’accorder à l’autorité ecclésiastique une part aussi considérable à la confection d’une loi sur l’instruction publique qui leur a paru être uniquement de la compétence de l’autorité civile.
Au reste, tous, tant que nous fûmes appelés à cette conférence pour discuter cette loi, [nous] fûmes très attentifs à ne rien dire qui eût l’air de faire la leçon à Monseigneur, et on ménagea tant qu’on put l’amour-propre de ses deux conseillers ordinaires. Il n’y eut que le Dr Machoud qui s’échappa à les blâmer ouvertement des timides concessions faites par eux à l’autorité civile au préjudice des droits inaliénables de l’autorité pastorale. Le grand vicaire s’en fâcha tout rouge, mais céda assez facilement aux résolutions si unanimement prises par toute l’assemblée, /27/ au lieu que le curé de la ville, moins * affecté de ce * reproche que son collègue, manifesta beaucoup moins de déférence à plusieurs des rectifications unanimement proposées, nous donnant sans cesse à entendre qu’on ne devait pas tant exiger de l’autorité séculière si l’on voulait en obtenir quelque chose. Mais il y a tout lieu de croire, je le répète, que l’Etat ne sera pas aussi difficultueux qu’il nous le fait craindre.
Il ne fut pas très difficile à MM. les surveillants allemands de rentrer en grâce avec Monseigneur. Ils s’excusèrent * par l’organe du curé de Viège * du mieux qu’ils purent de s’être assemblés * sans l’en avoir prévenu * pour délibérer sur ce qu’il y avait dans cette loi qui offusquait les curés des dizains supérieurs. Mais pour dire les choses comme elles sont, il faut convenir que sans cet esclandre des prêtres du Haut-Valais, nos deux confrères Berchtold et Julier auraient laissé fort inconsidérément promulguer la loi et se seraient prêtés à son exécution, en sorte que ce n’est pas à tort qu’on leur impute * à grande imprudence * l’inaction de l’évêque et le silence qu’il gardait contre cette loi où les droits de l’autorité pastorale étaient si fort compromis, et dont ce leur était un devoir de conseiller à l’évêque de les prendre sous sa tutelle et de ne pas souffrir qu’on en dépossédât ses curés. Cette mesure hardie des surveillants allemands a été en même temps une manière indirecte de lui faire entendre qu’en matière grave un évêque ne doit pas donner exclusivement sa confiance à un ou deux conseillers comme si dans tout un diocèse il n’y eût qu’eux capables de lui donner quelque bon avis.
* Les deux jours de suite*, Monseigneur traita à dîner généreusement, sans profusion toutefois, toute la conférence. MM. les surveillants, * avant que de s’en retourner chez eux *, eurent l’attention de faire visite aux dignitaires du chapitre, et ceux-ci à leur tour aux prélats du Bas-Valais et aux deux messieurs qui les accompagnaient.
Le surveillant de Sierre, le prieur de la Val-d’Illiez, le chanoine Gard et M. Machoud furent ceux qui me parurent avoir le mieux compris l’état de la question et l’avoir discutée le plus méthodiquement. Le surveillant de Viège ne parla qu’en allemand, mais si longtemps et avec une élocution si facile que nous ne nous sommes pas étonnés que ses collègues du haut pays l’aient /28/ pris pour leur organe. On m’a dit qu’il affecte, ainsi que le curé de la ville, de parler l’allemand le plus pur. Mais on m’a ajouté qu’il noie le peu de pensées qu’il met en œuvre dans un grand flux de paroles. Quoi qu’il en soit, c’est un ecclésiastique d’un vrai mérite qui ne tardera pas, sur la haute idée qu’ont conçue de son savoir * et de son éloquence * ses confrères allemands, à être fait chanoine de la cathédrale.
* J’oubliais de noter que M. l’abbé termina son avis par réserver ses droits de juridiction quasi épiscopale sur les trois cures de Salvan, de Finhaut et de Choëx, et que le prieur de la Val-d’Illiez fit observer à Monseigneur que la moitié de la paroisse de Saint-Gingolph étant du diocèse d’Annecy, cette loi ne manquerait pas de venir à la connaissance de l’évêque de ce diocèse [de Thiollaz], à qui elle paraîtrait très probablement fort défectueuse, quand ce ne serait que comme émanée d’une autorité incompétente *.
Conséquemment à ce qui fut arrêté en cette conférence, Monseigneur en donna un court précis à Son Excellence baillivale en lui proposant en même temps une commission mixte pour en conférer et en convenir amiablement. Son Excellence fait part de cette proposition au Conseil d’Etat qui l’agrée et y nomme trois de ses membres, savoir le grand bailli, Son Exc. de Rivaz et M. le trésorier de Courten. Le choix de ces trois messieurs dont la religiosité depuis nombre d’années est pour tous les habitants de cette ville un grand sujet d’édification, fait présumer au vénérable chapitre que le Conseil d’Etat est tout disposé à engager la souveraine diète d’accorder au clergé du diocèse le redressement des articles de cette loi qui ont le plus formalisé les curés et qu’on la réformera de telle sorte qu’elle fasse aux curés * ainsi qu’à l’évêque * la part principale qui leur compète en leur qualité de pasteurs à sa confection et à son exécution. Car c’est à ces deux points que * sans doute * se réduisent les instructions que Monseigneur doit donner aux trois ecclésiastiques qu’il députera à cette commission mixte.
Nous apprenons le 20 novembre que l’évêque nomme à sa part membres de cette commission le grand vicaire, le curé de la ville et le chanoine Gard. Les chanoines de l’opposition s’étonnent qu’il n’ait pas au moins associé au chanoine Gard le petit /29/ doyen en ce moment chef du chapitre, et qu’il continue à accorder une confiance si exclusive à ces deux messieurs dont la première négociation a encouru le blâme de tant de * notables * ecclésiastiques qu’il a appelés au petit synode tenu le 5 et 6 de ce même mois, * et encore plus que ces messieurs n’aient pas eu la délicatesse de se refuser de continuer une négociation qu’ils ont si mal entamée*. Ils s’en prévalent tellement qu’ils ne se sont pas cachés de déclarer nettement au chanoine Gard que Monseigneur n’est pas tenu de déférer au vœu si unanimement manifesté des chefs de son clergé, et qu’il a droit de faire à l’autorité civile les concessions qu’il jugera de nature à entretenir la bonne intelligence entre l’Etat séculier et l’ordre ecclésiastique. A ce compte, il a été fort inutile d’assembler pour discuter cette loi ce petit synode, s’il voulait si constamment préférer les conseils de ces deux messieurs à l’avis unanime de tous ceux qu’il y a appelés. Ce qui nous fait pressentir que le curé, homme très entier dans les sentiments qu’il a une fois adoptés, ne manquera pas dans la conférence mixte de s’en écarter de manière à forcer les surveillants et les curés à réclamer de nouveau contre les nouvelles concessions qu’il s’apprête à faire à l’Etat séculier, qui comme les premières seront insuffisantes à faire de cette loi une loi favorable à l’autorité pastorale. Dans ce dessein, lui et son collègue étaient d’avis de ne proposer les amendements arrêtés d’un commun accord qu’en gros et de vive voix, et d’essayer à force de témoignages d’estime et de confiance pour le Conseil d’Etat ce qu’on pourra en obtenir. Il ne fut rien conclu ce jour-là sinon que la commission mixte s’assemblerait le lendemain en la maison du gouvernement.
Elle eut lieu le lendemain 21 novembre [1828]. Le grand vicaire et le curé de la ville n’abordèrent la question, comme ils se l’étaient proposé, que vaguement; mais le chanoine Gard * ayant eu * le courage d’insinuer que ces messieurs du Conseil d’Etat s’en mettraient au fait bien plus facilement si on leur communiquait sans détour les conclusions prises le dernier jour du synode, ces messieurs demandèrent qu’on leur en fît la lecture article par article. En les discutant l’un après l’autre, ces messieurs reconnurent qu’effectivement cette loi faisait une trop petite part aux pasteurs à l’instruction publique de la jeunesse /30/ chrétienne, et témoignèrent qu’ils la leur auraient faite plus grande si MM. les commissaires ecclésiastiques les en avaient avertis. Le curé de la ville craignant apparemment que tant d’amendements demandés par le clergé ne fussent cause du rapport ou de l’ajournement de la loi qu’il chérit tendrement s’en regardant comme le père, sans trop oser combattre * ouvertement * le sentiment de ceux qui les croient nécessaires au maintien de l’autorité pastorale, tandis que le chanoine Gard observait que ces amendements ne nuisaient en rien à ce que la loi statuait de bon au regard de l’instruction littéraire; le curé, dis-je, ne cessait de dire : Transeant, modo non pereat lex adeo necessaria, comme s’il voulait par là donner à entendre que le clergé du diocèse en tant l’entravant manifestait assez se soucier peu qu’on tirât enfin le peuple valaisan de la crasse ignorance où on l’a laissé si longtemps croupir, comme s’il n’y avait que lui qui reconnût non seulement l’utilité, mais même la nécessité d’introduire dans les petites écoles du pays un enseignement uniforme. Bien au contraire, plusieurs dispositifs de cette loi ont été goûtés et applaudis assez généralement par les convoqués à ce petit synode, et le clergé sait grand gré au magistrat d’avoir pris des mesures fort sages pour endoctriner les régents et forcer les parents à envoyer leurs enfants à ces écoles. M. le curé de la ville en manifestant ainsi une mésestime si marquée pour le plus grand nombre des curés du diocèse (ce qu’il a déjà fait en plusieurs autres occasions), se donne un nouveau tort et donne à penser à ceux qui ne sont pas en tout point de son avis qu’il a une trop haute opinion de ses propres sentiments. Pour nous, * nous estimons cette loi utile et nécessaire, mais de telle sorte que l’évêque ait une part principale à sa confection et les curés, à son exécution, et à notre tour nous ne cessons de dire : Vigeat illa lex, modo faciat auctoritati ecclesiasticae partem quae jure divino ipsi competit *.
Au reste, cette commission mixte a donné lieu à ces messieurs du Conseil d’Etat de réfléchir sur les articles dont le clergé demande la rectification. Le surlendemain, M. le trésorier fit au nom des trois commissaires séculiers au Conseil d’Etat un rapport détaillé de ce qui y avait été proposé au nom du clergé par les trois commissaires ecclésiastiques. Tous les membres de ce /31/ Conseil protestèrent qu’ils avaient cru avoir ménagé dans cette loi à la jeunesse du pays une éducation vraiment chrétienne sur ce qu’ayant été stipulée d’après le plan, soit le projet, de la commission préalable à sa confection dont étaient ces deux messieurs honorés de l’entière confiance de Monseigneur, elle n’avait pas été contredite en pleine diète par Monseigneur lui-même lorsqu’elle fut rédigée et portée par le souverain Etat, en sorte qu’ils s’étaient persuadés qu’elle avait parfaitement atteint ce but si désirable, mais que puisque le clergé trouvait que l’autorité pastorale n’y était pas suffisamment ménagée, ils étaient tout disposés de lui accorder à cet égard toute la satisfaction qu’il se croit en droit d’exiger. D’autant plus qu’il est facile de prévoir qu’au Haut-Valais surtout où ce sont des prêtres qui tiennent les petites écoles, le peuple continuera à leur accorder pour l’éducation * chrétienne * de leurs enfants plus de confiance qu’à des régents laïcs, et qu’au Bas-Valais il y a toute apparence que si les curés n’en ont pas la direction et l’inspection, l’enseignement de ces petites écoles ne tardera pas à devenir suspect à ceux qui sont consciencieusement catholiques. D’où ils paraissent avoir conclu que le meilleur moyen de mettre en activité l’enseignement uniforme, qui est le principal but de cette loi, est, comme le demande le clergé, que les deux autorités concourent à la confection de cette loi et que les curés aient la part principale à son exécution.
Pour les acheminer plus aisément à cette conclusion, Son Excellence de Rivaz leur fit observer que le premier article de notre constitution actuelle assure au clergé du diocèse non seulement toute protection de la magistrature du pays, mais leur promet en outre son entière déférence à la doctrine qu’il professe; 2° que le haut magistrat du pays lui paraît devoir cette déférence à l’avis si unanime d’une assemblée composée de tout ce qu’il y a de plus notable et de plus éclairé dans le clergé du diocèse; 3° que s’il se trouve dans cette magistrature quelques membres qui répugnent à revenir sur une loi arrêtée en diète souveraine et acceptée par presque tous les conseils de dizain, le Conseil d’Etat a pour les engager à passer outre sur cette difficulté l’exemple de la Haute magistrature du canton de Fribourg, qui n’a pas cru compromettre son autorité souveraine en retirant sur les /32/ fortes représentations de Mgr l’évêque de Lausanne [Yenni] l’ordonnance par laquelle elle avait autorisé l’introduction de l’enseignement mutuel et de la méthode lancastrienne dans toutes les petites écoles de leur canton, comme en fait foi le mandement de ce prélat du 25 février 1823 dont il leur fit lecture, et qui laissa à ce prélat le soin d’organiser lui-même les conseils d’éducation comme il l’entendrait, qu’il n’a composé, ainsi que le prouve un autre de ses mandements, qui est du 20 avril 1819, que d’ecclésiastiques, savoir de tous les curés de chaque décanat présidés par leur archiprêtre auxquels il adjuge la direction et l’inspection des petites écoles, sans que l’autorité séculière s’en mêle autrement qu’en y ajoutant quelques règlements sur l’instruction purement élémentaire 1; qu’enfin le prétexte le plus plausible qu’allèguent les faiseurs de tout le dispositif de la loi telle qu’elle est pour le moment stipulée, est que la magistrature a cru devoir prendre sur elle le soin de la première éducation de l’enfance, voyant que ce devoir était si négligé par MM. les curés. Mais quand ce reproche fait aux curés serait mérité, ce n’est pas un motif suffisant pour leur enlever la part principale que leur y donne leur qualité de pasteurs. Il y a un moyen plus légitime et même plus efficace à redresser ce tort certainement exagéré à l’égard de beaucoup de curés qui s’en rapportent peut-être quant à l’instruction littéraire aux régents, la plupart, vu leur grand nombre, inévitablement sous ce rapport fort ignorants, mais qui, quant à l’instruction religieuse, s’acquittent au plus près de leur conscience de ce devoir pastoral, c’était d’exhorter Mgr l’évêque de donner spéciale commission à ses vicaires forains, comme on le fait au diocèse de Lausanne, de surveiller de très près les curés de leurs décanats s’ils s’acquittent diligemment de leur devoir à cet égard et d’exiger d’eux qu’ils aient à lui dénoncer nominativement ceux qui s’en acquitteraient négligemment * pour les réprimander et les en punir, en cas de récidive, selon les saints canons *; qu’au reste le clergé en reviendra toujours à dire que tant grande que puisse être sous le rapport de l’instruction religieuse la part qu’une loi de cette nature peut /33/ faire à l’autorité ecclésiastique, on ne saurait voir en quoi cette part peut déroger à l’autorité des magistrats au regard de l’organisation, de la police, de la direction et de l’inspection de l’instruction littéraire qui leur semble être uniquement de leur ressort.
* 1 Il y a donc tout lieu d’espérer que le Conseil d’Etat dans son nouveau préavis disposera de son mieux les députés à la diète de décembre qui va s’ouvrir, à concerter avec l’évêque une nouvelle loi plus favorable à l’autorité pastorale que celle à laquelle le clergé sédunois a cru nécessaire de faire tant d’amendements et de demander au souverain Etat d’en redresser ou d’en modifier un certain nombre d’articles, non pour rivaliser d’autorité, comme on l’en accuse à tort, avec l’autorité civile, mais bien pour perpétuer dans nos petites écoles une instruction vraiment catholique et éminemment religieuse à notre postérité et prévenir autant qu’il est possible que l’homme ennemi ne vienne sursemer de l’ivraie là où le père de famille s’efforce de ne semer que du bon grain : Ne scilicet ubi pater familias bonum semen satagit seminare, ab aliquo inimico homine zizania superseminari attentetur [D’après] Matth., 13, 24 *.
Le 23 et le 24 [novembre 1828], Monseigneur mande à sa résidence les trois membres ecclésiastiques de cette commission mixte pour convenir de nouveau des termes dans lesquels doivent être proposés au Conseil d’Etat les amendements qu’on demande qui soient faits à quelques articles de la loi en question. Les trois députés du Conseil d’Etat leur accordent sans peine : 1° que dans le considérant de cette loi ils reconnaîtront formellement qu’une loi de cette nature a dû être et a été arrêtée par l’autorité civile de concert avec l’autorité ecclésiastique; 2° que l’évêque et le Conseil d’Etat nomment les membres qui doivent composer le conseil cantonal et que tous les livres élémentaires seront soumis à l’approbation du révérendissime ordinaire; 3° que les aspirants à un brevet de régence seront présentés, moitié par le conseil de la commune, moitié par le curé de la paroisse, au conseil cantonal qui admettra les uns et rejettera les autres selon qu’il le jugera raisonnable et équitable. Ces messieurs se montrent très /34/ disposés à accorder une part bien suffisante à l’autorité épiscopale, mais ils la font toujours trop petite à l’autorité pastorale, et ils la lui feraient beaucoup plus grande si les deux conseillers intimes de Monseigneur ne se montraient pas aussi peu favorables aux curés que les moins bienveillants de nos magistrats. C’est ce qui fait qu’on réserve à l’article 43e en termes bien vagues et bien maigres le droit et le devoir qu’ont les curés en vertu de l’autorité qu’ils tiennent de Dieu par l’Eglise de surveiller la doctrine et les mœurs de ceux qui sous leur autorité sont préposés à l’instruction religieuse de l’enfance chrétienne, * et cela par une injurieuse mésestime de la classe des curés du diocèse dont ces deux messieurs, peut-être aussi un peu par ressentiment de ce qu’ils ont relevé si brusquement leurs nombreuses inconsidérations en cette négociation, se corrigent si peu que, quand j’ai pris la confiance de remontrer qu’il était en une telle occasion du devoir d’un évêque de ne pas moins soigner les droits du corps de ses curés que les siens propres *, le grand vicaire, loin d’appuyer ma motion, n’a cessé de se plaindre de la négligence de la plupart d’eux et de l’incurie de presque tous à sortir le peuple valaisan de la crasse ignorance où ils le laissaient croupir, comme aussi du peu de déférence qu’ils ont montré au sujet de cette loi aux bonnes intentions de l’évêque lui-même et de ceux qu’il honore de sa confiance, propos dont le curé de la ville de son côté ne cesse pareillement de rebattre les oreilles de ceux de nos magistrats que son libéralisme affectionne plus particulièrement à sa personne.
Tant il s’en faut qu’il ait été aussi difficile qu’ils le persuadèrent à Monseigneur et qu’ils cherchèrent à le persuader aux chanoines et aux surveillants de faire revenir le Conseil d’Etat et par lui la souveraine diète sur le dispositif de cette loi où ils avaient si peu pensé à faire adjuger à l’autorité ecclésiastique la part principale qui lui compète de droit divin à l’éducation religieuse de la jeunesse chrétienne.
Le grand vicaire alla le lendemain faire part au nom de l’évêque au Conseil d’Etat du résultat de cette dernière conférence. Il trouva ces messieurs si disposés à accorder à Monseigneur tous les amendements qu’il croirait devoir demander qu’ils s’offrirent à lui donner communication du dispositif entier de la nouvelle loi tel qu’ils le proposeront à la diète tenante. /35/
Cette fois-ci, Monseigneur appela à une dernière conférence qui eut lieu le dimanche après dîner, 7 décembre, quelques chanoines pour lui dire avec son conseil ordinaire leur dernier mot sur cette loi. Nous eûmes beau, le chanoine Gard et moi, insister de nouveau sur la nécessité d’énoncer comme ci-dessus l’article 43e, ce fut peine perdue, sous le prétexte qu’à l’article 39e, il est réservé à l’évêque le droit de destituer les régents dont la doctrine et les mœurs seraient à juste titre suspectes à leurs curés. Car le grand vicaire et le curé de la ville persistent à croire que le laconisme de cet article est plus que suffisant au maintien de leur autorité : qui laconismus per me liceat, dum modo ordo parrochorum eo contentetur, disait M. Gard; mais laconisme dont certes je ne me contenterais pas, moi, répliquai-je, si j’étais encore curé, parce que je prévois combien dans la suite des temps il mettra souvent l’autorité pastorale aux prises avec les conseils locaux et par suite avec le comité central. Au reste, ces messieurs disent que Monseigneur pourra suppléer par une circulaire adressée aux curés ce qu’il y aurait dans cette loi d’insuffisant pour exprimer assez catégoriquement les droits des pasteurs. Mais dans une circulaire * de cette nature *, on leur parle plutôt de leurs devoirs à cet égard que de leurs droits et ainsi cette circulaire ne suppléera rien, et magis ac magis de die in diem apud plebem christianam vilescet pastorum auctoritas. Quod avertat Deus !
Le résultat final de cette affaire, pour laquelle Monseigneur a été forcé en quelque sorte de consulter les notables de son clergé, a été que MM. du Conseil d’Etat et la souveraine diète ont admis, sans se rendre trop difficultueux, la plupart des amendements demandés par le synode, et ils en auraient même accordé davantage si le grand vicaire et le curé de la ville avaient eu autant à cœur que plusieurs de leurs confrères les droits de l’autorité pastorale.
Dans * la nouvelle rédaction de cette loi *, au préambule de l’Abscheid, soit aux considérants, on reconnaît en termes formels qu’une loi de cette nature ne devait être portée par l’autorité civile que de concert avec l’autorité écclésiastique. En conséquence, l’évêque nomme conjointement avec le Conseil d’Etat les cinq membres du comité central dont deux au moins seront /36/ ecclésiastiques, ainsi que les deux professeurs de l’école normale. 2° La loi reconnaît que de même que le Conseil d’Etat a toute autorité de régler l’instruction littéraire, pareillement appartient à l’évêque de régler l’instruction religieuse. 3° Nul des livres élémentaires ne pourra être à l’usage des maîtres, ni mis aux mains des disciples qu’il n’ait obtenu l’approbation de l’évêque. 4° Les petites écoles seront visitées de temps en temps par des visiteurs nommés par les deux hauts commettants. 5° La loi maintient l’évêque dans le droit de retirer le brevet de régence à ceux des maîtres dont la doctrine et les mœurs lui seront et à ses curés suspectes à juste titre. 6° Ils seront nommés par le comité central sur une présentation de sujets estimés idoines dont moitié seront du choix des curés et moitié, du choix des conseils locaux.
Nous aurions désiré que l’article 43e énonçât formellement que « la présente loi ne déroge en rien au droit que les curés tiennent de Dieu par l’Eglise non seulement d’inspecter leurs petites écoles, mais encore de surveiller la doctrine et les mœurs de tous ceux à qui dans leur paroisse est confiée sous leur autorité l’éducation religieuse de la jeunesse chrétienne ». Le grand vicaire et le curé de la ville ont persuadé à Monseigneur de se contenter que ce droit des curés y soit énoncé en ces termes vagues, savoir : 7° « Que la présente loi ne change rien aux droits qu’ont les curés à cet égard en vertu de leur ministère », et le révérendissime ordinaire juge qu’au moyen de ces amendements, cette loi peut être promulguée sans avoir à éprouver quelque nouvelle contradiction de la part du clergé sédunois.
C’est ici le cas de rapporter un petit tour de passe-passe de la façon du sieur Morand, secrétaire français de la diète, rédacteur de la loi ainsi amendée. Un des articles de cette nouvelle rédaction de la loi portait que « le Conseil d’Etat conjointement avec l’évêque retirerait le brevet de régence au maître d’une petite école qui le mériterait à raison de ses principes ou de son incapacité ou de sa négligence à remplir les devoirs de son office ». Cet article ayant été lu en pleine diète, * Monseigneur * protesta que cet article blessait son autorité de premier pasteur et demanda insertion de sa protestation au protocole des secrétaires, ce qui lui fut accordé, mais regardé par quelques députés /37/ à la diète comme un nouvel accroc imaginé par le clergé pour retarder la confection de cette loi, sa promulgation et son exécution. Cependant Monseigneur et son conseil reprochaient avec fondement deux choses à cet article ainsi énoncé : la première, qu’il aurait fallu au moins au mot « principes » joindre l’épithète « religieux » et y faire mention des mœurs du régent; la seconde, de n’avoir pas adjugé à l’évêque seul la destitution d’un régent d’une orthodoxie suspecte ou de mœurs scandaleuses et même peu chrétiennes. Et par « orthodoxie suspecte », comme une loi ne saurait être exprimée en termes trop précis, il fallait énoncer qu’on entend par là un régent non seulement qui enseignerait * à ses élèves * une autre doctrine que celle contenue au catéchisme du diocèse, mais surtout un régent qui dans les compagnies ou dans les cabarets s’échapperait en propos irréligieux ou qui combattrait quelqu’un des dogmes de la foi catholique ou quelques maximes de la morale chrétienne; et par « des mœurs scandaleuses et une vie peu chrétienne », non seulement un régent qui commettrait quelque action déshonnête ou tiendrait quelques propos libertins devant ses élèves, mais surtout un régent qui serait notoirement libertin ou ivrogne ou querelleur, et même un régent qui ne ferait pas ses pâques et manquerait souvent aux offices divins. De tels régents sans doute qui scandaliseraient une paroisse par leurs propos ou par leurs actions ne mériteraient pas qu’on leur confiât l’éducation religieuse et morale de la jeunesse au jugement même de magistrats chrétiens, à plus forte raison à celui d’un évêque et de ses curés.
Cette explication ainsi articulée de la protestation de Monseigneur étant venue aux oreilles du Conseil d’Etat, ces messieurs mandèrent les deux secrétaires de la diète [Morand et N. Roten] et leur affirmèrent que cet article tel qu’ils l’avaient énoncé n’exprimait ni le préavis du Conseil d’Etat ni le vote assez général de la souveraine diète. Ces deux messieurs prétendirent qu’ils l’avaient très fidèlement énoncé. Mais MM. les conseillers d’Etat opposèrent leur témoignage à celui du rédacteur français dont le rédacteur allemand n’est ordinairement que le traducteur, et ils exigèrent de lui la rectification de cet article au sens demandé par l’évêque. Il s’en choqua jusqu’à demander que ces messieurs /38/ s’informassent par une circulaire adressée aux députations des treize dizains quel avait été leur vote sur cet article; ce qu’on lui a refusé en lui observant que le droit prétendu par l’évêque relativement à la destitution des régents dans le cas que leur orthodoxie fût suspecte et leurs mœurs scandaleuses était une conséquence du principe avoué par la dernière diète que l’autorité épiscopale au regard de l’éducation religieuse est souveraine comme l’autorité civile l’est au regard de l’éducation littéraire. Je crois que finalement MM. les secrétaires aux instances réitérées du Conseil d’Etat ont rectifié cet article au sens de l’amendement proposé par Monseigneur pour ne pas faire éprouver de nouveaux retards à la promulgation et à l’exécution d’une loi si impatiemment attendue par les libéraux du pays, surtout voyant que leur chef (le sieur Dufour) ne le désirait pas moins que ses quatre autres collègues.
Il y avait tout lieu de l’espérer au moment où j’écrivais ceci d’après ce que Son Excellence de Rivaz m’avait rapporté que telle était la disposition d’esprit de MM. ses collègues, et il n’y comptait pas moins que moi lorsqu’il partit pour Saint-Maurice le jour de la Saint-Jean [27 décembre 1828] pour y employer quelques semaines à soigner ses propres affaires. Il ne fut pas peu étonné de trouver à son retour qu’en son absence le Conseil d’Etat, pour ménager probablement l’amour-propre de MM. les secrétaires de la diète, s’était laissé persuader par le sieur Morand que pour bannir de cette loi tout ce qui pourrait donner à l’arbitraire il fallait adopter l’article * tel quel, quoique protesté par le révérendissime *, parce qu’il pourrait arriver dans la suite qu’un curé qui aurait l’oreille de l’évêque et qui nourrirait dans son cœur quelque aversion injuste contre le régent de sa paroisse, le dénoncerait à l’évêque comme homme mal pensant sur la religion ou comme homme de mauvaises mœurs, et que le prélat sur la dénonciation de ce curé en destituant le régent compromettrait son honneur et lui ferait perdre son morceau de pain; qu’il était pourtant dur que sur un simple soupçon un honnête homme et un bon chrétien perdît sa réputation et sa fortune, d’autant plus que les deux agents * de l’évêque * n’y voyaient aucun inconvénient, et qu’il y avait même quelque apparence qu’ils étaient parvenus à le persuader au prélat lui-même. /39/
Cependant cette nouvelle concession étant venue à la connaissance du chanoine Gard par le grand vicaire lui-même, qu’il se flattait peut-être de ramener par cette confidence à son sentiment, et ledit chanoine lui ayant témoigné combien était grande la peine qu’il en ressentait, le grand vicaire lui avoua que ce n’était pas sans quelque hésitation qu’il l’avait faite, cette concession, et qu’il aurait plus volontiers adopté un amendement que lui avait proposé le sieur Bonjean, de Vouvry, l’un des députés à la diète pour le dizain de Monthey, qui revenait assez à celui par nous proposé, mais qu’il en avait été détourné par le sieur Morand et quelques autres * de nos * magistrats qui lui avaient fait observer que ces mots « suspect dans sa doctrine et dans ses mœurs » ouvraient une large porte à l’arbitraire, et que c’était là le motif pour lequel il avait cru devoir donner les mains à cet article tel qu’il se trouve stipulé dans la nouvelle rédaction de la loi. Ce fut inutilement que le chanoine Gard lui représenta que s’il y avait quelque inconvénient à n’adjuger qu’à l’évêque seul la destitution du régent pour cause de mauvaise conduite et de doctrine erronée, l’inconvénient d’attribuer au Conseil d’Etat le droit de juger avec l’évêque de l’orthodoxie de sa doctrine et de la religiosité de ses mœurs était cent fois plus grand, et que quand on dit qu’un régent qui serait suspect sous l’un ou l’autre de ces deux rapports et perdrait ainsi la confiance de l’évêque et de son curé, en ce cas-là, à l’évêque seul appartient le droit de lui retirer son brevet de régence, on entend que l’évêque ne se servira de la dénonciation du curé que pour prendre toutes les informations propres à se convaincre que ce régent le mérite effectivement par ses mœurs scandaleuses et par sa doctrine anticatholique.
Le grand vicaire ne se rendant pas à ce raisonnement, le chanoine Gard me fit part alors de tout ce que je viens de raconter, et plus inquiet que jamais il me fit partager ses inquiétudes. Il n’avait pu s’empêcher d’en faire part également à Sa Révérence M. l’abbé. Celui-ci sur-le-champ en écrivit à Son Excellence baillivale qui, pour le rassurer, lui promit que la nouvelle rédaction de la loi ne serait pas envoyée dans les dizains sans être de nouveau soumise à l’approbation de l’évêque et de lui, abbé. /40/
Instruit donc par mon excellent cousin de retour à Sion que le Conseil d’Etat s’était résolu à adopter sans modification quelconque la rédaction du sieur Morand sur ce que le curé de la ville et le grand vicaire n’y trouvaient aucun inconvénient, mes honorés confrères, le doyen de Valère, M. le chantre [M. Roten] et les chanoines Balleys, Preux et Gard s’assemblèrent chez moi un des premiers jours du mois de janvier [1829] pour aviser aux moyens que cet article non modifié ne passât pas cette année comme l’année dernière à l’acceptation des conseils désénaux * par suite de l’extrême confiance que l’évêque et le Conseil d’Etat * accordent à la prudence et aux lumières des deux grands faiseurs. Comme ni eux ni le prélat n’en disaient jamais mot à personne de nous, nous engageâmes M. l’abbé d’en écrire à l’évêque pour lui représenter que si certes quelque chose est important, * c’était qu’un évêque ne permette pas * à la puissance séculière de tripoter à son gré de la discipline ecclésiastique, encore moins de lui abandonner les pouvoirs spirituels que l’Eglise lui a confiés pour les transmettre en entier sans diminution quelconque à ses successeurs entrant légitimement dans la suite des premiers pasteurs du diocèse qu’ils administrent ad tempus et pro tempore. Qu’en pareil cas juris et officii est canonicorum cathedralium invigilandi ne per incuriam praelati sui praerogativa episcopalis aliquid detrimenti patiatur. Il ajoutait qu’il ne concevait pas qu’il ne sautât pas aux yeux de ces messieurs que nul, ni clerc, ni laïc, ne peut s’ingérer dans l’enseignement public des dogmes * et de la morale * de la religion chrétienne qu’il ne soit envoyé et autorisé par l’évêque, qui en tout son diocèse est la source unique de toute espèce de juridiction spirituelle * en ce qui concerne l’éducation religieuse *, c’était à proprement parler à lui seul qu’appartenait le droit d’instituer les régents des petites écoles et par conséquent * pareillement à lui seul qu’appartient * celui de les destituer conformément à cet axiome si connu du droit canon qui porte que illius est destituere cujus est instituere. Quoi donc, continuait-il, sur la plainte fondée d’un curé un évêque peut déplacer à volonté un vicaire non institué qui n’aurait pas sa confiance, et il faudrait pour retirer à un régent qui aurait mérité de perdre celle de son curé lui faire une espèce de procès /41/ criminel ! Que c’était là, pour dire la vérité comme on la pense, une singulière espèce d’inamovibilité inouïe jusqu’à nos jours et donner un peu trop d’importance à la personne de ces régents de nouvelle fabrique. Enfin, il finissait par lui dire pour l’encourager à tenir ferme qu’il avait pour lui l’unanimité des bons sentiments de son clergé et de son chapitre, et que pour ce qui le concernait lui personnellement, qui a aussi un petit troupeau à conduire, Sa Grandeur ne devait point douter qu’il ne fût tout dévoué à prendre dans une cause commune part au combat au cas qu’il fallût combattre.
Il paraît que cette lettre de M. l’abbé commença à mettre en soupçon Monseigneur que nous ne perdions pas de vue ce que devenait sa protestation et s’il laisserait passer sans l’amender l’article en question. Ces deux messieurs qui n’ignoraient pas que nous nous remuions fort et ferme à ce sujet, s’obstinant néanmoins à ne nous en rien dire qui pût nous tranquilliser, et avertis que le Conseil d’Etat ne retardait l’expédition de cette affaire que parce que M. le trésorier était retenu à Sierre depuis une dizaine de jours par une fluxion sur les yeux * et que le Conseil d’Etat l’avait chargé de présenter cette loi à l’approbation plutôt qu’à la censure de Monseigneur *, nous nous pressâmes, dès que nous apprîmes qu’il était arrivé, d’écrire de nouveau à M. l’abbé pour nous informer en quel sens l’évêque avait répondu à sa lettre du 26 janvier [1829]. Il nous répondit le beau lendemain que cette réponse, la plus laconique peut-être qui se soit jamais écrite au secrétariat de l’évêché, portait que « la nouvelle rédaction de la loi sur les écoles normales n’était pas encore définitivement arrêtée et qu’il y avait lieu d’espérer qu’elle subirait avant sa publication les modifications qu’exigent les intérêts de l’Eglise ».
Plusieurs jours se passèrent sans plus en entendre parler, lorsque, le lundi 9 février [1829], Monseigneur nous appela à une conférence pour lui en dire notre avis. Nous crûmes devoir au préalable prendre celui du grand doyen revenu à Sion peu avant Noël du long séjour qu’il a fait l’année dernière à Saint-Maurice, qui se défendit d’abord de se mêler de cette affaire sur ce que, s’il s’en mêlait, l’évêque et ses deux conseillers ordinaires pourraient s’imaginer qu’il ne déprécie la manière /42/ dont ils l’ont négociée que dans le dessein de les décrier; qu’au reste, il sautait aux yeux que nul autre que l’évêque n’a droit d’envoyer et d’autoriser ceux à qui il confie l’éducation religieuse de la jeunesse chrétienne et que par conséquent nul autre que lui n’a droit de leur retirer sa confiance et de les destituer, s’ils méritent de la perdre par des propos irréligieux ou par des mœurs libertines, et que faire exercer ce droit au Conseil d’Etat conjointement avec l’évêque, ce serait rendre les laïcs juges de la doctrine et livrer pieds et poings liés l’autorité spirituelle à l’autorité séculière.
Forts d’un tel suffrage et de celui de M. l’abbé, nous nous rendîmes à cette conférence * bien assurés les uns des autres * de l’unanimité des nôtres. Nous nous rendîmes à la conférence dont l’évêque fit l’ouverture en nous représentant que cet article lui ayant paru blesser le droit qu’il croit appartenir à lui seul comme premier pasteur du diocèse d’instituer et de destituer tous ceux qui sont chargés de l’enseignement public de notre sainte religion à la jeunesse chrétienne, il avait formellement protesté en pleine diète qu’il faisait exception de cet article et qu’il n’y donnait pas son approbation; et que ne se tenant pas assuré que le sieur Morand eût inséré, ainsi qu’il l’en avait requis, ladite protestation au protocole du recès de la diète, il en avait pris à témoin MM. du Conseil d’Etat. * Quoique * le susdit sieur Morand * s’excusât sur ce qu’il n’avait pas entendu l’évêque y faire exception * [et] avait infidèlement rendu cet article dans cette nouvelle rédaction, il s’en était plaint à ces messieurs qu’il avait trouvés tout disposés à admettre les amendements qu’il jugerait devoir demander, soit pour le maintien de son autorité au regard de l’éducation religieuse, soit pour se justifier envers son clergé d’avoir laissé passer cet article sans en demander la rectification; que, dans ce dessein, il avait cru devoir s’appuyer de nouveau de l’avis de son chapitre, et que c’était l’objet qui allait se traiter en cette présente conférence.
Quand nous en fûmes venus à la discussion de cet article, les sieurs Berchtold et Julier employèrent pour nous dissuader d’y rien changer leur argument ordinaire qu’en tant exigeant de l’Etat, nous n’en obtiendrions rien, que c’était pousser à /43/ bout le magistrat suprême que ne nous pas contenter de ce qu’il nous avait déjà accordé; qu’on le forcerait en se rendant si difficultueux à se passer du concours * de l’évêque * dans la confection et dans l’exécution de cette loi d’une utilité sentie et reconnue par tous les bons esprits, et que nos exigences pourraient à la fin devenir la cause d’une guerre ouverte entre le clergé et la magistrature. C’était nous dire que nous étions des brouillons qui mettaient le feu aux quatre coins du pays. Nous nous bornâmes à répondre qu’une preuve que nous estimions cette loi utile était que nous en avions admis les 43 articles et que nous n’en contredisions que le dernier; qu’il serait sans doute bien fâcheux que pour avoir demandé la rectification de celui-ci, on nous regardât comme ennemis de la paix publique; que nous ne le contredisions que parce qu’il est en manifeste contradiction avec le principe avoué par le Conseil d’Etat qu’en tout ce qui concerne l’éducation religieuse l’autorité de l’évêque est souveraine, de même que l’est celle de l’Etat en tout ce qui concerne l’éducation littéraire; que si pareil malheur arrivait, nous nous y résignerions en nous souvenant que jamais l’Eglise n’a acheté la paix avec le siècle aux dépens de la justice et de la vérité; qu’au reste nous présumions mieux qu’eux de la déférence religieuse de nos magistrats qui sans doute n’avaient de nouveau soumis à la censure de Monseigneur cette nouvelle rédaction de la loi que bien disposés à lui accorder l’admission de tout amendement qu’il se croirait fondé en droit de leur demander, ce qui nous donnait la confiance d’espérer qu’ils entendront raison cette fois-ci comme ci-devant et qu’ils feront droit à la requête de Monseigneur et de son clergé; * que si d’un côté le mécontentement des magistrats est à craindre au clergé, celui de la grande majorité du clergé est à craindre à son prélat *. Le grand vicaire prétendait en outre que nous mettions en danger par nos exigences non seulement la paix publique en tout le pays en mettant ainsi aux prises le clergé avec la magistrature, mais la religion elle-même que nous rendions odieuse aux laïcs en mettant tant d’obstacles « aux développements et aux progrès de la perfectibilité humaine ». Cette phrase libérale nous parut assez déplacée dans la bouche d’un prêtre qui doit * trouver d’une bien plus grande importance * /44/ de mettre dans la tête de notre jeunesse force maximes de la morale chrétienne que plus ou moins d’orthographe ou d’arithmétique. Quoi que nous puissions dire, le curé ne voulait absolument point qu’il fût stipulé dans la loi qu’« à l’évêque seul, etc. ». Et subtilisant à son ordinaire, il nous disait que cet article était à la vérité énoncé en termes équivoques, mais que tout le texte de la loi donnait suffisamment à entendre qu’il ne devait pas être pris collectivement. Nous, nous ne voulions pas qu’un article de cette importance fût énoncé dans une loi d’une manière équivoque qui pourrait dans la suite des temps mettre l’autorité ecclésiastique en un fâcheux conflit avec l’autorité civile.
Enfin, après maints autres débats, le prélat ayant recueilli les suffrages, et ceux des chanoines assistant à cette conférence faisant la majorité, Monseigneur, qui nous sembla ne demander pas mieux cette fois-ci que de fortifier son propre sentiment de nos suffrages, nous déclara que le plus sûr moyen de tranquilliser sa conscience et celle d’un grand nombre de ses curés, à qui il savait que cet amendement de cet article était fortement à cœur, lui semblait être de tenter s’il n’y aurait pas moyen de le faire agréer au Conseil d’Etat et par lui aux conseils désénaux à l’acceptation desquels cette loi est à la veille d’être envoyée pour la seconde fois, et qu’il avait lieu d’espérer de la religiosité connue des messieurs qui le composent qu’ils ne s’y refuseraient pas. Ce qu’ayant * ouï * le curé, qui est toujours pour les mezzi termini, quand il se voit forcé de revenir sur ses pas, il proposa de rédiger cet article de la sorte : « Que tout régent qui se rendrait * à l’évêque * légitimement suspect de doctrine erronée ou de mœurs peu chrétiennes, ainsi que tout régent qui par sa mauvaise conduite ou sa négligence habituelle perdrait la confiance du Conseil d’Etat, chacun d'eux dans son ressort lui retirerait son brevet de régence. »
Cependant le curé piqué au vif de n’avoir pu subjuguer notre opinion, en finit par nous dire qu’il était si persuadé que si cette loi qui nous effarouche tant était soumise à la censure du nonce [Ostini] ou du pape [Léon XII], la loi prise dans son ensemble mériterait l’approbation apostolique, conseillant à Monseigneur d’en venir à cet expédient. Nous donnâmes tous les mains à cette proposition, et l’évêque surtout, qui comprit /45/ qu’au cas que le Conseil d’Etat et les députés de la diète fussent aussi difficultueux à admettre l’amendement proposé par MM. les chanoines que nous le font craindre ses deux agents, il prendrait ce parti extrême au moyen duquel on verrait à Rome et à Lucerne qu’il y avait été consciencieusement et que la décision apostolique quelle qu’elle fût le mettrait à l’abri du blâme de ceux de son clergé qui se sont permis d’être d’un avis différent de celui de ses deux conseillers ordinaires. Sur ce, Monseigneur nous pria d’admettre la rédaction de l’amendement proposé par le curé en ajoutant à l’article tel qu’il est stipulé dans la nouvelle rédaction au mot « principes » celui de « religieux », puis « mœurs chrétiennes », et surtout les mots « chacun d’eux dans son ressort », * mots qui expliquent et qui corrigent le sens dans lequel il faut entendre l’article qui adjuge au Conseil d’Etat conjointement avec l’évêque l’institution des régents *. Modification qu’il se propose de faire passer au grand bailli par son aumônier qu’il chargera d’informer Son Excellence de l’état de la question.
Advienne que pourra. Mais il nous a paru qu’un des résultats de cette conférence est que l’évêque commence à s’apercevoir que ses deux agents ont très mal négocié cette affaire et l’ont compromis envers la plus saine portion de son clergé et des bons catholiques du pays, et qu’il n’est pas sans quelque remords de leur avoir accordé une confiance si exclusive. Persistera-t-il dans cette bonne disposition, nous l’espérons sur ce que nous avons appris que son beau-frère, le Dr Gay, n’a pas été le dernier à lui mettre à cet égard la puce à l’oreille. Dieu veuille faire tourner le tout à bien !
Effectivement le lendemain Monseigneur envoya par l’aumônier à Son Excellence baillivale l’amendement rédigé dans les mêmes termes dont on était convenu en cette dernière conférence, et le surlendemain le grand bailli en donna communication à MM. ses collègues en leur demandant ce qu’ils en pensaient. Il est à croire que ces messieurs l’auraient très probablement admis de confiance si l’aumônier avait informé le bailli que sa rédaction était de la façon du curé de la ville lui-même. Mais ces messieurs le croyant avoir été dicté à l’évêque par les chanoines de l’opposition, on en pesa tous les termes comme on épluche une salade, /46/ surtout la clause « chacun en ce qui est de son ressort » qui ne parut pas admissible, comme exprimant la prétention de la part du clergé d’une omnimode indépendance de la puissance civile. Je ne note pas tous les propos dont cette discussion fut l’occasion, mais bien ce qu’ils ajoutaient que le clergé n’étant qu’une corporation dans l’Etat cherchait à s’émanciper du tout de l’autorité souveraine, et qu’on n’ignorait pas que les vieux chanoines se servaient de M. l’abbé pour entraîner les jeunes dans leur sentiment; que les talents de ce jeune prélat n’étaient pas encore reconnus si distingués qu’il n’y eût à lui quelque présomption de se croire destiné à endoctriner * toute * la magistrature du pays, comme si les ecclésiastiques du Bas-Valais n’avaient pas autant de droit que le curé de la ville et le grand vicaire de rappeler au souvenir de ces messieurs les premiers éléments de la constitution de l’Eglise catholique quand ils n’y donnent pas une attention suffisante. Mettons que ces deux messieurs soient plus habiles politiques que leurs confrères, mais pour autant nous ne les croyons pas plus savants canonistes. Enfin, après maints efforts d’esprit et d’imagination pour donner une tournure à cet amendement qui ne mécontentât pas MM. les secrétaires de la diète et qui pût être admis sans grande méfiance par le parti libéral des membres qui la composent actuellement, * avec autant de sollicitude que jadis les ariens * rejetaient dans toutes leurs formules de foi le redoutable « consubstantiel », MM. du Conseil d’Etat ont rejeté de leur loi l’inquiétante clause « chacun en ce qui est de son ressort » et on arrêta la rédaction que voici : « Que quand le révérendissime ou le Conseil d’Etat seront mécontents des principes ou des mœurs, ou de la négligence habituelle d’un régent, l’un et l’autre pourrait lui retirer son brevet d’approbation, soit de régence, et que par cet acte il deviendrait inhabile à en remplir les fonctions ».
Le dimanche suivant, M. le trésorier alla de la part du Conseil d’Etat proposer à Monseigneur d’adopter cet amendement ainsi par eux suramendé, qui ne s’y engagea qu’après qu’il aurait pris de nouveau l’avis des mêmes chanoines qui, à la dernière conférence, avaient à sa prière adopté celle qu’il leur avait fait communiquer par Son Excellence baillivale, s’efforçant M. le trésorier de lui persuader que si pour contenter les membres de la diète /47/ les plus difficultueux on n’avait pas admis * la clause * « à l’évêque seul appartient le droit de destituer le régent légitimement suspect de mauvaise doctrine », c’était aussi par déférence pour Monseigneur et pour son conseil qu’on avait consenti à y supprimer les mots « conjointement avec le Conseil d’Etat ». C’est ce que mon cousin * pour me rassurer * m’a pareillement affirmé ainsi que le grand vicaire, qui est venu de la part de Monseigneur nous demander si nous trouvions un très grand inconvénient à admettre l’amendement énoncé en ces termes. Nous en fiant sur la parole de ces messieurs qu’ils ont supprimé le mot « conjointement » qui, selon nous, donnait trop à l’autorité séculière et vu que tout semble indiquer que * le sens obvie * de cette nouvelle rédaction est disjonctif et non point collectif et que par là même elle exprime équivalemment notre clause « chacun en ce qui est de son ressort », nous y avons * tous, pour en finir une fois *, donné les mains, dans la persuasion d’ailleurs que si dans la suite des temps un Conseil d’Etat composé de membres moins religieux que les actuels venait à se prévaloir du peu d’équivoque qui reste en cette formule, un évêque vigilant et ferme ne manquerait pas pour en revenir de se prévaloir de la clause qui termine ce 44e article, * savoir * « qu’il n’est rien changé par la présente loi aux droits ni aux devoirs des ecclésiastiques chargés du ministère pastoral ».
Cependant l’affaire n’est point encore par là entièrement terminée, car ces MM. * du Conseil d’Etat * n’osent pas prendre sur eux de s’en tenir à cette nouvelle rédaction sans la soumettre * par circulaire * à l’acceptation des conseils désénaux, tant ils se tiennent peu assurés que le haut magistrat n’en prendra pas d’ombrage et ne leur reprochera pas d’avoir fait au clergé tant de concessions. Il faut donc attendre encore que le tout passe au sas de nos redoutés souverains les seigneurs patriotes, et si le tout conviendra au sieur Morand dont ils redoutent beaucoup plus la censure que celle des plus notables ecclésiastiques du diocèse. Je le demande, de tels procédés de nos magistrats sont-ils bien flatteurs pour notre évêque et pour son clergé ? Le magistrat fribourgeois en a usé bien plus respectueusement * et religieusement * envers l’évêque de Lausanne, son premier pasteur, lorsqu’il a déclaré, à ce qu’on nous a dit, dans sa loi /48/ sur l’instruction primaire, que tout régent qui mériterait de perdre la confiance de l’évêque perdrait par là même la sienne (c’est ce qu’il faudra vérifier). Et c’est ce que pourra vérifier tel de mes lecteurs qui aura occasion de lire le Règlement concernant les écoles primaires du canton de Fribourg, autorisé par le haut magistrat de ce canton par acte du 9 juin 1823, acte postérieur de quelques mois seulement à la lettre que Mgr de Lausanne leur écrivit le 25 février de la même année pour les supplier de supprimer dans lesdites écoles l’enseignement mutuel, ce qu’ils firent très promptement et de fort bonne grâce par déférence aux salutaires remontrances de leur premier pasteur.
/49/
CHAPITRE XV
Journal de 1829 1
1. — « Baillivat de M. Dufour » 2.
Depuis la diète de décembre 1828 jusqu’à la diète de mai 1829, il ne s’était rien passé au pays d’un peu mémorable que l’insurrection des gens de Conthey que je rapporterai un peu plus bas 3 parce qu’ * on ne connaît pas encore le résultat * d’une enquête qui en est la suite, et tout présageait qu’à l’exception de quelques petites intrigues qui ont ordinairement lieu aux diètes électorales, tout se passerait assez tranquillement. Cependant les premières et les dernières séances de cette dernière session n’ont pas été aussi tranquilles qu’on l’aurait cru. On s’attendait bien que M. Dufour aurait encore un certain nombre de voix qui le porteraient de nouveau au grand baillivat, * et qu’à cette fois les quatre voix de l’évêque [Zen Ruffinen] seraient pour lui *. Les Haut-Valaisans y portaient à leur ordinaire M. de Rivaz pour remplacer M. de Sépibus. Mais ils furent très surpris quand ils virent que M. Dufour dès le premier scrutin avait obtenu 29 voix, tout juste une plus la moitié, en quoi il réussit au moyen desdites quatre voix de l’évêque. Comme il y avait * de la part des Bas-Valaisans * une sorte de justice à décerner cet honneur à M. Dufour en récompense des grands services qu’il a rendus au Bas-Valais en 1815 lorsque les Haut-Valaisans, lors de l’accouchement si pénible de notre actuelle constitution, faisaient /50/ tous leurs efforts, * comme je l’ai raconté en son lieu et place 1 *, pour faire aux Bas-Valaisans la part la plus petite que possible à l’administration de la chose publique, et qu’il était pareillement juste d’avoir égard aux bons services qu’il rend à la patrie depuis une trentaine d’années qu’il est membre du Conseil d’Etat, le parti qui lui est le moins favorable prit facilement son parti sur sa promotion au grand baillivat. Il s’excuse lui-même de s’être laissé mettre encore cette année pour la troisième fois en concurrence avec M. de Rivaz, sur ce que, quoique son cadet de bien des années, sa mauvaise santé lui conseillait de profiter de la bonne volonté de ses amis et adhérents pour procurer à sa famille cette décoration, surtout à ses fils [à] qui, étant tous au service des princes avec lesquels nous sommes en des relations militaires, il peut être utile de pouvoir se dire les fils du premier magistrat de la république et canton de Valais. Et d’ailleurs il est aussi bien permis à M. Dufour d’avoir cette ambition à laquelle ses longs services permettaient d’aspirer, qu’à tout autre de nos compatriotes. Ce qui donna de l’inquiétude, c’est qu’on le regardait depuis longtemps comme le chef du parti libéral et qu’en ce moment il en était devenu la créature. Ce n’était pas tant sa personne * qu’on craignait * que sa queue, c’est-à-dire que les autres libéraux qu’il peut traîner à sa suite et faire entrer au Conseil d’Etat. Cette crainte faisait dire aux Haut-Valaisans que si elle se réalisait il ne serait pas honorable à la mémoire de Monseigneur qu’on eût à lui reprocher d’avoir mis dans la main du parti libéral l’administration du pays en en faisant grand bailli le coryphée qui y introduirait petit à petit à sa suite les plus chauds partisans. Le parti dit des aristocrates avisa donc aux moyens d’empêcher que le sieur Morand ne fût le premier à entrer au Conseil d’Etat, comme on le redoutait sur ce qu’on débitait que M. de Rivaz ayant cette fois manqué le baillivat allait exécuter le dessein dont il parlait souvent de se retirer des affaires publiques en un âge aussi avancé pour s’occuper désormais à régler ses affaires domestiques. On procéda de suite à la nomination du vice-bailli et selon la coutume et la raison on décerna cette seconde couronne au bailli sortant [de Sépibus]. /51/ Il fut ensuite question de la nomination du trésorier d’Etat; on y continua M. Maurice de Courten qui s’en acquitte si bien depuis un certain nombre d’années à la grande satisfaction du pays. Venait ensuite la nomination du conseiller d’Etat chargé de la police et du militaire. Les Haut-Valaisans par reconnaissance pour ses longs et bons services et par attachement à sa personne, et les Bas-Valaisans par un reste de pudeur proclamèrent presque à l’unanimité M. de Rivaz 4e membre du Conseil d’Etat, et M. Allet d’Augustini fut continué dans l’emploi de grand voyer de la république. M. de Rivaz remercia beaucoup ces messieurs les députés de la persévérance qu’ils mettaient à le conserver au Conseil d’Etat; mais il protesta que son âge avancé et ses affaires domestiques depuis si longtemps négligées et surtout le désir de la famille féminine de son fils aîné [Benjamin] l’engageaient à penser sérieusement à la retraite, vu que le pays ne l’avait que trop bien récompensé de ses services en lui montrant une trentaine d’années de suite tant d’estime et tant de confiance. Il insistait surtout sur ce que sa femme [Marie-Cath. de Nucé] sujette à des accès de mélancolie noire ne cessait de lui donner à entendre qu’elle en mourrait de chagrin s’il se laissait engager de nouveau au service de la république et qu’elle exigeait de son amitié que n’ayant plus qu’une année à vivre, il ne lui refusât pas la consolation de passer cette dernière année de sa vie réunie à un époux dont elle a consenti à vivre séparée la moitié du temps de leur mariage pour ne pas priver la patrie de ses services puisqu’elle se les croyait utiles. Les Haut-Valaisans autant par attachement pour sa personne que par la crainte qu’il ne fût remplacé par ce M. Morand, fils d’un Savoyard aubergiste à Martigny [Joseph Morand], homme par conséquent très nouveau, et d’ailleurs libéral renforcé, imaginèrent pour retenir M. de Rivaz au Conseil d’Etat de lui députer les présidents des treize dizains pour le prier de continuer à servir le pays de sa tête et de sa plume, lui offrant de la part de toute la diète qu’on laisserait à sa discrétion de prendre autant de vacances qu’il croirait nécessaire à la gestion de ses propres affaires. Il eût été par trop vain à M. de Rivaz de se refuser à des instances aussi insolites et aussi honorables. Il alla donc à Saint-Maurice engager sa femme à ne pas se désoler de ce surcroît d’égards dont le pays honorait sa /52/ vieillesse, et elle entendit raison beaucoup plus facilement que son mari et ses proches de Sion ne s’y attendaient, et M. de Rivaz promptement de retour à la capitale accepta avec sensibilité et reconnaissance la place qu’on lui avait conservée au Conseil d’Etat. Et pour consoler un peu le sieur Morand d’en avoir été repoussé si désobligeamment, ses partisans le continuèrent dans la députation en second à la diète fédérale, pour lequel emploi il n’obtint tout juste cependant que les 29 voix qui venaient de faire grand bailli M. Dufour.
2. — Diète de mai 1829 1.
Le reste de la diète fut employé à l’ordinaire à traiter paisiblement les affaires du pays. Mais dans les deux derniers jours le parti libéral remit sur le tapis l’affaire de la loi sur l’instruction primaire. Nous savions que la nouvelle rédaction et surtout l’amendement du 43e, soit du dernier article, avait passé sans contradiction dans les dizains allemands, mais qu’à celui de Sierre, cette loi avait semblé ne faire pas une part assez grande à l’autorité pastorale * dans l’éducation chrétienne de notre jeunesse *, tandis que, au Bas-Valais, à la plupart des dizains ce dernier article déplaisait parce qu’il leur semblait lui en faire une trop grande. Le vénérable chapitre s’était persuadé que les députés bas-valaisans reconnaissants de ce que le révérendissime seigneur évêque avait contribué plus que personne à leur faire avoir un grand bailli à leur gré, ne reviendraient pas à la charge sur cette loi où ils se sont montrés si difficultueux et si minutieux. Son Excellence de Rivaz m’en avait donné plusieurs fois l’assurance. Mais ne voilà-t-il pas que l’avant-dernier jour de la diète le dizain de Martigny fait la pétition de ne laisser ni au Conseil d’Etat ni à l’évêque la destitution des maîtres d’école sans au préalable avoir entendu dans leur juste défense ces maîtres d’école peut-être calomnieusement déférés par les curés au révérendissime ordinaire comme légitimement suspects dans leurs principes ou dans leurs mœurs. Aussitôt le Conseil d’Etat croyant devoir prendre en considération cette pétition la communique à /53/ l’évêque, qui représente au grand bailli [de Sépibus] et à M. le trésorier qu’il est désagréable au non plus qu’un seul dizain cherche à revenir sur ce que tous les autres ont agréé, et il persiste à demander d’être maintenu dans la prérogative attachée de droit divin à sa dignité de premier pasteur du diocèse de destituer après dues informations tout régent qui lui serait dénoncé comme légitimement suspect de mauvaises mœurs ou de principes antireligieux. Le lendemain matin M. le trésorier lui communique une nouvelle rédaction de cette pétition revêtue de la signature du sieur Darbellay au nom du dizain de Monthey, de celle du sieur Cocatrix au nom de celui de Saint-Maurice et du sieur Besse au nom de celui de l’Entremont, pour lesquels dizains ils se portent forts qu’ils n’entendent pas que ni l’évêque ni le Conseil d’Etat puissent ainsi arbitrairement destituer un maître d’école.
Sur cette démarche inattendue de ces quatre dizains, Monseigneur assemble son chapitre et dans l’exposé qu’il lui fait de l’état de la question, il manifeste assez combien il est fatigué de tant de mauvaise chicane qu’on ne cesse de faire à son clergé au sujet de cette loi, où certainement l’autorité pastorale n’a pas été ni respectée, ni ménagée de reste. Puis venant à ce qui regarde directement le sous-amendement proposé, il nous observe qu’il est profondément affligé que des magistrats chrétiens portent leur méfiance, pour ne pas dire leur mésestime, à l’égard de leur évêque jusqu’à supposer qu’il ne sait pas aussi bien qu’eux que nul prévenu de quelque faute grave ne doit pas être condamné sans avoir été entendu dans ses moyens, s’il en a, de défense et de justification; que c’est faire injure soit au Conseil d’Etat soit à l’évêque que de supposer qu’ils destitueront un régent sans de fortes raisons et sans avoir usé des délations des curés pour prendre toutes dues informations; que si par ces mots « être entendu » pris dans ce qu’ils ont de vague et d’incirconscrit, on entend que ces informations doivent être juridiques, il s’y oppose formellement, parce qu’alors la destitution d’un régent pourrait devenir l’occasion, ou d’un procès canonique lorsqu’il serait question de la doctrine religieuse, ou d’un procès criminel lorsqu’il s’agirait des mœurs; théorie qui aurait souvent dans la pratique l’inconvénient de mettre l’évêque aux prises avec les conseils /54/ locaux et même quelquefois avec le Conseil d’Etat lui-même, et qu’accorder ce sous-amendement à ces quatre dizains, c’est faire l’évêque partie dans une cause dont de droit divin il est le juge suprême.
Que pouvaient faire de mieux les chanoines que Monseigneur avait appelés à cette conférence que d’approuver de si sages observations de leur révérendissime prélat ? Quelques-uns de nous ajoutèrent qu’ils ne * devinaient * pas dans quel but on donnait une telle importance aux fonctions des maîtres d’école qu’une loi en fasse une nouvelle espèce de magistrature dont, pour les destituer, il faudra leur faire leur procès avec autant de formalités que s’il s’agissait de la destitution d’un curé institué, et que la destitution des régents avait été jusqu’ici considérée comme une affaire de police discrétionnelle, telle que le saint concile de Trente autorise tous les évêques de l’exercer à l’égard des membres de leur clergé qui exercent des emplois qui ne sont pas inamovibles de leur nature. Le grand vicaire [Julier] encouragé par la fermeté de son principal avoue qu’à ce coup tant de précautions que prennent les députés de ces quatre dizains lui paraissent non seulement inutiles mais même injurieuses à la probité des curés et à la sagesse de l’évêque dont ils semblent se méfier. Le chanoine [Antoine de] Preux ne dissimule pas que de la part de ceux qui les prennent elles lui sont suspectes de quelque arrière-pensée pseudo-philosophique qui lui font craindre quod non lateat anguis in herba [d’après Virgile, Eglogues, III, 93] et qui le décident à conseiller à Monseigneur de tenir bon et de ne pas faire de nouvelles concessions au parti qui affiche si constamment des prétentions par trop libérales.
Lorsque le tour de dire son avis arrive à M. le curé de la ville [Berchtold], il ressasse à satiété ses arguments ordinaires que si ce sous-amendement est contredit par le clergé, on mécontentera essentiellement une notable portion de la députation à la diète tenante en les forçant de renvoyer * à l’année prochaine * la promulgation et par là même l’exécution de cette loi si désirée; qu’il ne répond pas que ce nouveau délai, qui fait traîner en longueur cette affaire, ne compromette de plus en plus le clergé avec la magistrature, et que si dans cette négociation le magistrat se montre par trop méfiant du clergé, c’est que le clergé à son /55/ tour se montre par trop méfiant de la magistrature. Il nous réitère la menace qu’il a déjà plus d’une fois fait retentir à nos oreilles, que le magistrat pour en finir une fois sur cette loi touchant l’instruction primaire qu’il estime d’une grande importance que ne paraît pas sentir le clergé, prendra le parti extrême de séparer l’éducation littéraire qu’il dirigera de la meilleure manière qu’il l’entendra, de l’éducation religieuse qu’il laissera diriger aux ecclésiastiques comme ils l’entendront. On a beau lui répondre que nous avons trop bonne opinion du sincère catholicisme de nos magistrats pour craindre qu’ils en viennent à une mesure dont nous nous tenons assurés que notre peuple, continuant à être docile * comme il l’a été jusqu’à présent * à l’enseignement religieux de ses pasteurs, les désavouerait formellement s’ils avaient jamais l’inconsidération de se la permettre, et que d’ailleurs dans le cas même où cette séparation des deux espèces d’éducation aurait lieu, l’évêque et les curés n’en auraient pas moins le droit et le devoir de surveiller la doctrine et les mœurs de ceux qui seraient chargés de la donner à notre jeunesse, droit que les pasteurs tiennent de Dieu par l’Eglise et que certainement nos magistrats tant qu’ils seront chrétiens ne leur contesteront pas; il n’en persiste pas moins, tant il lui tarde, semble-t-il, de devenir l’exécuteur * principal * de cette loi dont il a été le moteur principal, à trouver inopportun de se refuser à une clause qui se sous-entend peut-être, mais qu’il est nécessaire d’exprimer formellement dans cette loi pour contenir le faux zèle de ceux d’entre nous qui croient * dangereux * à la religion de tirer notre peuple de la crasse ignorance où le tiennent depuis si longtemps ses prêtres et ses pasteurs.
Enfin Monseigneur voyant que M. le curé est seul de son avis conclut d’après les suffrages de ceux de ses chanoines qu’il a appelés à cette conférence qu’il se refuse à toute nouvelle concession et qu’il s’en tient à ce dont la grande majorité des dizains a arrêté sur cette loi, et qu’il charge MM. son grand vicaire et son aumônier [Kronig] d’expliquer de vive voix à Son Excellence baillivale, n’ayant pas le temps de le faire par écrit, ainsi qu’il s’en expliquera lui-même en pleine * diète *, les motifs ci-dessus énoncés qui l’empêchent d’admettre le sous-amendement proposé par lesdits quatre dizains, et qu’il espère qu’on n’imputera point /56/ ni à lui ni à son chapitre un délai qui n’aurait pas eu lieu, si on n’avait pas attendu tout exprès, semble-t-il, les derniers moments de la diète pour en obtenir une nouvelle concession dont le clergé a à peine le temps de leur faire sentir les nombreux inconvénients.
M. le curé aurait voulu que Monseigneur priât la diète de prolonger d’un jour cette session pour lui donner le temps de prononcer sur ce nouveau différend entre le clergé et la magistrature, mais il paraît que le prononcé sur cet incident est renvoyé à la diète prochaine, puisque 25 coups de canon viennent d’annoncer au public l’installation du nouveau bailli [Dufour], ce vendredi après vêpres, 22 mai de l’an du Seigneur MDCCCXXIX.
Effectivement nous apprenons le lendemain que ce nouvel échec fait à cette affaire est ajourné à la diète prochaine, à moins qu’on ne puisse par une circulaire la terminer au gré de Monseigneur et de son clergé en obtenant de MM. les députés libéraux qu’ils déclarent formellement que par ces mots « le régent et le conseil local être entendus dans leurs moyens de justification », [ils] ne prétendent pas que les dues informations qui se supposent d’elles-mêmes soient jamais des informations juridiques. Le Conseil d’Etat nous a protesté que ce n’était pas dans ce sens-là qu’ils l’avaient entendu et même le sieur Cocatrix, que ce n’était pas non plus dans ce sens qu’il avait signé la pétition des quatre dizains.
Voilà où en est cette affaire qu’on nous accuse de faire traîner en longueur dans le dessein que le souverain Etat retire cette loi sur * l’instruction primaire * comme Charles X vient de retirer celle sur l’établissement et l’organisation des communes.
3. — « Insurrection des hommes de la grande commune de Conthey le jour de la Saint-Joseph [19 mars 1829] à l’occasion de l’élection de leur châtelain qu'ils refusent de choisir sur les trois candidats mis en élection par leur conseil local » 1.
Le dimanche précédent [15 mars], ils s’étaient déjà refusés de se conformer à la loi organique et s’étaient arrogé le droit de nommer pour leur dit châtelain le sieur Dassonville, gendarme /57/ français du temps que notre pays était réuni au grand empire, qui a épousé une fille du village d’Aven [Catherine Papilloud], homme d’un grand sens et qui, par son industrie à laquelle on ne peut reprocher aucune déloyauté, a acquis non seulement l’estime générale du peuple de cette commune, mais celle de nos magistrats qui lui ont accordé avec plaisir des lettres de franc-patriotage, en suite desquelles il a été reçu communier de ladite communauté. Il fut donc nommé * à cette judicature * presque à l’unanimité desdits hommes prétendant ignorance de cette loi qui jusqu’à ce jour n’était connue que de membres du conseil pour n’avoir pas été mise en exécution dans les précédentes élections. Mais le conseil local vint à Sion porter plainte de cette nomination illégale au Conseil d’Etat qui la déclara nulle et jugea à propos d’envoyer sur les lieux deux commissaires accompagnés d’un sautier d’Etat et de quelques gendarmes pour faire procéder à une * nouvelle * élection aux termes voulus par la loi organique. Ces deux commissaires du gouvernement étaient deux députés à la diète, les sieurs Gross, châtelain de Martigny, et Bovier, président du dizain d’Hérémence. Ces messieurs leur lirent et leur expliquèrent la loi organique et leur enjoignirent de s’y conformer. Malheureusement ce jour-là la jeunesse de la communauté appelée par le sieur Dassonville à un exercice militaire, se rendit à l’assemblée avec leurs armes, et plusieurs se donnèrent les airs de voter tenant leurs fusils chargés de leurs baïonnettes. Et malgré cette injonction si solennelle de se conformer à la loi organique, ils entourent en foule les commissaires, les poussent de la main, renversent leurs sièges, enlèvent la table préparée au notaire secrétaire et s’écrient qu’ils ne veulent pour leur châtelain aucun des trois candidats et qu’ils n’en auront point d’autre que le sieur Dassonville qui mérite toute leur confiance. Les commissaires outrés de cette résistance violente s’en retournent à Sion rendre compte au Conseil d’Etat de l’insurrection de ce peuple.
Le lendemain arrivent au nom des insurgés le curial Putallaz et son neveu Coudray qui, loin de désavouer leur tort, aggravent leur faute en se plaignant de leur conseil local qui n’a mis en élection que des hommes universellement mésestimés; que cette candidature a été faite à dessein qu’ils renommassent le sieur /58/ Antonin qui n’a et qui n’aura jamais leur confiance; qu’il est bien dur qu’ils soient forcés de renommer à la judicature de leur commune le même homme qui les a mécontentés quatre années de suite; que l’exécution d’une pareille loi leur persuade qu’ils ne sont libres que de nom et leur fait regretter le temps où ils étaient sujets du Haut-Valais et tenus d’obéir à des gouverneurs, etc. Dassonville vient quelques jours après se présenter chez le bailli régnant [de Sépibus] et chez le vice-bailli [de Rivaz] pour protester qu’il n’avait été que passif dans toute cette affaire. Comme il est premier instructeur de ce dizain, on lui reproche de n’avoir pas fait déposer leurs armes à cette insolente jeunesse. Il s’excuse de ne l’avoir fait premièrement pour n’y avoir pas pensé, et secondement sur ce que deux de leurs officiers, qui étaient à cette assemblée, n’y ont pas plus pensé que lui. Il proteste d’ailleurs qu’il n’a distribué ni vin ni argent, ni engagé personne à cette insurrection.
Du reste, personne de la communauté n’imagine d’engager par des soumissions le Conseil d’Etat à leur pardonner cette incartade. Ce ne fut que le dimanche des Rameaux [12 avril] qu’ils apprirent que le Conseil d’Etat croyant devoir réprimer cette insurrection et ne la laisser pas impunie, fit publier que nul homme n’eût à sortir de la commune le mardi de Pâques [21 avril], qu’il renverrait les mêmes commissaires pour procéder une seconde fois à une élection légale de leur châtelain, accompagnés de deux compagnies de nos miliciens, l’une du dizain de Martigny et l’autre du dizain de l’Entremont, * qu’on mettra quelque temps en garnison en leurs familles jusqu’à pleine soumission de leur part et obéissance à la loi*, leur enjoignant sous peine d’indignation souveraine de se rendre tous l’après-dîner du mardi de Pâques au lieu où se tiennent ordinairement leurs assemblées communales. Ce qui décida le Conseil d’Etat d’en venir à cette extrémité, c’est autant les propos fiers que tenaient quelques écervelés que l’avis qu’il reçut que plusieurs paroisses environnantes, surtout celles de Savièse et de Nendaz, se proposaient de rejeter ainsi que ceux de Conthey la loi organique et de procéder à nommer leurs juges selon l’usage ancien de leur commune. Cette proclamation commença à leur mettre une puce à l’oreille. Le sieur Dassonville et le syndic Coudray vinrent /59/ trouver Son Excellence de Rivaz pour le prier d’intercéder en leur faveur auprès du Conseil d’Etat, s’offrant d’ailleurs à accorder à MM. les commissaires toute la satisfaction qu’il leur plairait exiger d’eux et promettant que le mardi de Pâques ils les trouveront résignés et soumis à la loi organique.
M. de Rivaz avec sa bonté ordinaire leur représenta que le Conseil d’Etat ne pouvait se dispenser de faire exécuter la loi et que leur longue résistance avait rendu nécessaire que les commissaires ne reparussent à Conthey que protégés par quelque peu de troupes et qu’ils pouvaient comprendre eux-mêmes qu’il faut que force demeure à justice. Revenus à la charge quelques jours après, il leur suggéra d’essayer de se faire recommander par leurs deux anciens curés, les chanoines [Anne-Joseph] de Rivaz et Julier, au seigneur évêque [Zen Ruffinen] qui pourrait par sa médiation obtenir quelque adoucissement au châtiment qu’ils s’étaient attiré. Ce fut seulement le vendredi que les plus notables des six villages insurgés vinrent prier les deux dits chanoines de remettre à Monseigneur une lettre de M. leur curé moderne [Roh] par laquelle il suppliait Sa Grandeur de leur ménager leur pardon en s’interposant entre eux et le Conseil d’Etat. Monseigneur les admit à son audience, et après leur avoir fait une verte réprimande qu’ils reçurent en toute humilité, il nous députa avec son aumônier [Kronig] au seigneur bailli solliciter leur grâce. Mais tout ce que nous pûmes obtenir fut qu’on allait sur-le-champ à la considération de Monseigneur contremander la compagnie de l’Entremont qui serait le plus à charge à leur bourse, et que celle de Martigny logée dans la paroisse d’Ardon ne paraîtrait à Conthey qu’au moment de l’élection. * Comme ils l’avaient promis *, les choses se passèrent fort tranquillement le mardi de Pâques, et des trois candidats proposés par le conseil, ils élurent celui qui leur déplaisait le moins, savoir le jeune curial Séverin Antonin, marié et domicilié à Vétroz. Ils en furent quittes ce jour-là pour donner à boire et à goûter à la troupe et à lui payer trois jours de marche argent comptant. Mais il fallut de plus pour payer les journées des commissaires, pour la solde des gendarmes, pour les repas * que les uns et les autres * prirent chez le jeune [François] Duc, [vice-] président de ce dizain, etc., que le conseil local empruntât une soixantaine de louis de M. le /60/ chanoine Joris sous sa responsabilité, sauf à les faire payer aux principaux moteurs de l’insurrection. Pour les découvrir et les en convaincre il demanda au Conseil d’Etat qu’il fût fait une enquête juridique. Le Conseil d’Etat la leur accorde et en charge le tribunal du dizain, présidé par [P.-Fr. Antonin], lequel s’assemblera à cet effet à Saint-Pierre de Clages. Nous, les anciens curés de Saint-Séverin, nous remontrons à ces messieurs du Conseil d’Etat les nombreux inconvénients moraux qu’aura une semblable enquête qui servira peu à la fin qu’on s’en propose et ne pourra qu’accroître l’animosité qui règne entre les membres du conseil local et les pères de famille des villages insurgés et donner lieu à des vengeances privées, et [qui] exposera grand nombre de témoins à se parjurer, crime fréquent chez les peuples grossiers qui, pour gagner ou épargner cinq batz, n’ont ni cœur, ni honneur, ni conscience; ces messieurs prévoyant ces inconvénients ainsi que nous laissent traîner en longueur la tenue de cette enquête. Mais tôt ou tard, il y faudra venir, à moins que les insurgés ne parviennent à engager les hommes de leurs villages respectifs à prendre dans leur bourse commune l’argent suffisant à rembourser * au chanoine Joris * les 60 louis * qu’ils en ont * empruntés. Et c’est certainement le conseil que le Conseil d’Etat lui-même devrait leur faire donner indirectement par quelque tiers, homme d’autorité, connu et estimé d’eux. Et il est également de l’intérêt des membres qui composent actuellement le conseil municipal de cette communauté de renoncer à cette enquête dont les frais surpassent probablement de beaucoup la somme empruntée pour payer ceux déjà encourus; parce qu’ils ont beau dire qu’elle est nécessaire à ce que les innocents ne payent pas pour les coupables, comme c’est principalement par esprit de vengeance qu’ils la poursuivent, ils ont à craindre à leur tour qu’on leur rende le mal pour le mal, et ils n’ont pas moins besoin pour leur propre sûreté que pour l’avantage commun de sacrifier généreusement leur ressentiment personnel au rétablissement de la paix, de l’union et de la concorde dans cette grande commune. C’est le conseil que je leur donne en ami et en ma qualité de leur ancien pasteur. /61/
4. — « Passage par le Valais au commencement de juillet (1829) de l’archiduchesse Marie-Louise, veuve de Napoléon Bonaparte, maintenant duchesse de Parme » 1.
Le Conseil d’Etat fut avisé par le consul suisse résidant à Milan que cette princesse devait passer par le Valais pour se rendre de Parme à Genève, mais que gardant l'incognito et se faisant appeler Mme la comtesse de Colorno, maison de campagne des ducs de Parme, elle faisait prévenir les gouvernements des pays par lesquels elle devait passer qu’elle désirait qu’on ne lui rendît aucun honneur ni civil ni militaire, mais qu’elle priait seulement qu’on tînt pour elle et pour sa suite 43 chevaux prêts à chaque poste, ce qu’ordonna le Conseil d’Etat. En conséquence, elle arriva de Domodossola à Brigue en passant le Simplon un dimanche au soir et le lendemain aussi au soir elle arriva à Sion. Cependant le Conseil d’Etat lui fit proposer si du moins elle n’agréerait pas qu’il vînt en corps la saluer et qu’on le tiendrait à faveur. Elle se prêta au désir de nos premiers magistrats de la meilleure grâce possible. Le grand bailli [Dufour] la harangua en peu de mots et en français. Elle mit la conversation sur le soin que le pays prend de bien entretenir la grande route. Le lendemain matin elle alla visiter notre cathédrale, et après un déjeuner dînatoire elle s’achemina pour Saint-Maurice. Comme elle en partit pareillement peu avant midi, M. l’abbé [Fr. de Rivaz] ayant appris qu’elle parlait d’aller voir le trésor de l’abbaye, alla lui offrir d’en être le cicerone; elle le reçut gracieusement, mais n’accepta pas son offre sous prétexte qu’elle n’en avait pas le temps. Elle a fait distribuer aux cantonniers du Simplon 100 francs et pareille somme aux domestiques du Lion d’Or. Et en général elle s’est montrée assez libérale envers tous ceux de nos gens qui ont été dans le cas d’être plus ou moins employés à son service. Elle se rend à Genève pour sa santé. C’est pour la 3e fois qu’elle vient en Valais. Elle y entra la première fois par la combe de Martigny venant de Chamonix 2, et la seconde fois allant de Milan à Berne par les bains de Loèche /62/ et la Gemmi. Ceux qui l’y ont vue dans les années qui ont suivi immédiatement les deux déchéances de Bonaparte l’ont trouvée extrêmement vieillie et que cette vieillesse * prématurée * ne l’a point embellie. Plusieurs Français l’accusaient de fierté du temps qu’elle était impératrice; pour nous, elle nous a toujours paru fort affable. Elle retourne en Italie en repassant par le Valais dans le courant d’octobre.
5. — « La Société helvétique des Sciences naturelles s'assemble vers la fin du même mois au Grand Saint-Bernard, c’est-à-dire du 19 au 21 juillet » 1.
Son Excellence de Rivaz, qui en est membre, fut averti dès la fin de 1828 par M. de Chavannes qui en a été le président l’année dernière qu’elle s’est assemblée à Lausanne, que cette société le priait d’en accepter la présidence pour 1829, et que de l’agrément de MM. les chanoines hospitaliers elle avait choisi le Grand Saint-Bernard pour le lieu où elle tiendrait ses séances; qu’en conséquence la société le priait de s’entremettre auprès du gouvernement de notre canton pour en obtenir son agrément et l’aviser en même temps qu’elle lui en avait décerné à cet effet la présidence. Il ne fut pas bien difficile à M. de Rivaz d’obtenir l’agrément du Conseil d’Etat qui, sachant que les autres cantons avaient contribué de 400 francs plus la dépense d’un repas au chef-lieu la veille du jour de la réunion de tous ceux de ses membres qui s’y rendent, fit tous les préparatifs nécessaires à ce sujet * au monastère-hôpital *. Il se concerta avec Sa Révérence M. le prévôt [Genoud] pour préparer à ces messieurs assez de lits propres et avec les préposés de Martigny pour s’assurer qu’ils y trouveraient assez de chevaux pour s’y rendre, et il pria M. le chanoine Biselx, curé de Vouvry, sujet distingué par ses talents de la maison hospitalière, de vouloir bien en accepter la sous-présidence, et le sieur Morand, président du dizain de Martigny, de vouloir bien lui prêter tout conseil et toute aide à l’effet que tout fût prêt à leur arrivée. Et le Conseil d’Etat ajouta /63/ 200 francs aux 400 ci-dessus pour leur offrir un goûter soupatoire à Martigny. Tout âgé et tout incommodé d’une hernie qu’est M. de Rivaz, son premier dessein avait été de s’y rendre en personne et de se faire porter au Saint-Bernard; mais lui étant survenu une espèce d’érysipèle à une jambe, il s’est vu forcé de renoncer à ce projet et de s’y faire représenter par son substitut, le chanoine Biselx.
On dit que M. le prévôt a fait au mieux les honneurs de sa maison et que MM. les sociétaires ne se sont point montrés ingrats envers cette maison. Ils s’y rendirent au nombre de près de 80 ayant à leur tête M. Usteri, ancien bourgmestre de Zurich. Il s’y trouva quelques savants prussiens. Nos orateurs firent comprendre à ces messieurs que les Valaisans qu’ils ont admis dans leur société ne pouvaient guère, par le défaut d’études et des livres nécessaires à approfondir les secrets de la nature, leur être utiles que comme agriculteurs, botanistes, lithographes, etc. Ces messieurs entendirent fort bien raison à cet égard. En conséquence les nouveaux associés valaisans furent * choisis dans * la classe de ceux des nôtres qui s’occupent des moyens d’améliorer la culture de nos champs et de nos vignes.
Le sieur Morand ne se trouva pas à cette assemblée de cette société au Saint-Bernard parce qu’il se trouvait alors à la diète helvétique comme député adjoint pour le canton de Valais. C’est M. Biselx et lui qui ont donné l’idée à MM. de Genève et de Vaud de s’associer en Valais quelques amateurs du genre de science que cette société cultive, et ils y firent nommer Son Excellence de Rivaz, ledit curé de Vouvry, ledit sieur Morand, le sieur Darbellay, de Monthey, le curé de Sion [Berchtold], le chanoine Julier, vicaire * épiscopal *, l’ingénieur en chef du pays, le sieur Venetz, le Dr Gay et le sieur Rausis, chef d’un institut d’éducation à Martigny, auxquels on a adjoint dernièrement Rd M. Werra, curé de Salquenen, M. Janvier de Riedmatten, bourgmestre régnant de la ville de Sion, le curé de Viège [Bircher], et quelques autres dont les noms ne me reviennent pas en mémoire à ce moment. Le séjour des sociétaires au Grand Saint-Bernard ne fut que de trois jours. Ils y trouvèrent bons lits, bonne table, accueil vraiment fraternel, et tous furent charmés de l’aimable simplicité de MM. les /64/ chanoines du monastère-hôpital. Le curé de la ville, l’ingénieur Venetz, le curé Biselx et le sieur Darbellay y furent les associés valaisans les plus notables. Le Dr Gay ne put quitter les bains de Loèche pour s’y rendre. M. de Rivaz ne pouvant s’y trouver en personne s’y représenta par une lettre d’un bon style où il témoignait aux sociétaires tout son regret * d’avoir été forcé de manquer une si belle occasion * de faire leur connaissance personnelle et de n’y avoir pu leur faire au nom du Conseil d’Etat les honneurs de la république, soit du canton. C’est lui qui en qualité de président * pour * la présente année est chargé d’expédier aux nouveaux associés du pays leurs lettres d’association; celles des premiers associés sont datées de Zurich et de la façon de M. le bourgmestre Usteri.
6. — « Mort prématurée de M. le chanoine Julier, vicaire général de Mgr l’évêque de Sion » 1.
Le 3 août [1829], nous apprenons presque aussitôt la mort que la maladie de ce confrère regretté et regrettable. Il était allé prendre ses vacances aux bains de Loèche où, affligé d’une hernie et s’étant imprudemment baigné plusieurs jours sans bandage, par suite du relâchement des intestins et d’un vomitif administré, dit-on, mal à propos, on en fut réduit en peu de jours à en venir à l’opération chirurgicale, laquelle, ou maladroitement, ou trop tardivement faite, mit en deux fois 24 heures notre confrère au tombeau. Se trouvèrent à ses funérailles à la part du vénérable chapitre M. le curé de la ville [Berchtold] et le chanoine [Antoine de] Preux, son procureur général, et à celle de l’évêque [Zen Ruffinen] son aumônier [Kronig] et son chambrier. Y assistèrent 15 ecclésiastiques et tout ce qui se trouvait alors aux bains de plus distingué s’aidèrent à lui rendre les derniers honneurs, savoir les honneurs funèbres. Il y fit son testament, qui fut reçu par un M. Werra, témoins deux de nos messieurs du Conseil d’Etat, les sieurs Allet et de Courten. Comme ses funérailles suivies selon l’usage du Haut-Valais /65/ d’un repas où se trouvèrent plus de 90 bouches coûtèrent beaucoup à ses héritiers qui ne sont pas riches, le chapitre fit au moins de dépense possible un septième pour le repos de son âme.
Quelques jours après, M. le curé de Sion monte aux mayens résigner sa cure entre les mains du révérendissime ordinaire, et le lendemain il nous fait savoir par M. le procureur général que Monseigneur ayant accepté sa résignation, il demande que par droit d’ancienneté le vénérable chapitre lui réserve la prébende vacante par le décès de M. le chanoine Julier.
* Il a prétexté pour demander sa retraite le mauvais état de sa santé; à la vérité, il a fait les premières années de son pastorat deux maladies assez graves et assez longues; mais depuis quelque temps il jouit d’une parfaite santé et il n’a pas encore 50 ans. On a conjecturé tout de suite, lorsqu’on le vit si subitement prendre cette résolution, que le motif qui l’y avait poussé était qu’il s’attendait à être nommé grand vicaire et de se faire donner par le conseil qui lui est tout dévoué pour successeur le curé de Viège [Bircher], son intime ami, qui ayant les mêmes opinions que lui pourra lui servir à les faire prédominer *.
On le préconise assez généralement pour le futur vicaire général. L’évêque délibère longtemps sur le choix du lieutenant qu’il se donnera; enfin, le 7 novembre au matin, il mande le chanoine Gard qu’il encourage à en accepter les lettres « avec charges et honneurs », personnage très digne par sa modestie, par sa prudence et par ses bons principes de toute la confiance du prélat. Nous espérons qu’il lui sera d’un grand secours par ses sages conseils dans l’administration du diocèse.
7. — « Brevet de libéralisme et de célébrité donné à MM. les chanoines Julier et Berchtold par le sieur de Miéville, rédacteur de la Gazette de Lausanne en son N° 74 de l’année courante 1829 » 1
« Mardi, 1er septembre. Valais.
» Ce canton vient de faire une perte presque irréparable dans la personne de M. le chanoine Etienne Julier, membre de la /66/ Société helvétique [des Sciences naturelles] et vicaire général du diocèse de Sion. Libre de ces préjugés qui font envisager l’émancipation du génie comme une atteinte portée à la religion, M. Julier osa le premier en Valais opposer à la force de l’habitude un zèle éclairé et un courage vraiment philanthropique. Par ses nobles efforts, il était déjà parvenu à faire adopter un plan pour les écoles publiques d’après lequel les principes régénérateurs de la civilisation eussent été à couvert contre les menées de l’obscurantisme et du fanatisme, lorsque la mort vint l’enlever à ses concitoyens pendant son séjour aux bains de Loèche, le 3 août de cette année. Nous osons espérer que M. Berchtold, membre, comme l’illustre défunt, de la Société helvétique, curé et chanoine de Sion, qui a pris tant de part aux efforts du défunt, voudra bien achever son ouvrage et éclairer ses concitoyens sur le plus essentiel de leurs devoirs, celui de procurer à leurs enfants une éducation libre et indépendante. »
Ce numéro de la Gazette étant arrivé à Sion devint dès le jour même le sujet de toutes les conversations, et l’on se demandait quels étaient donc les rares talents et les importants services de M. le chanoine Julier qui lui avaient mérité un éloge si emphatique de la part de l’auteur de la note et de l’éditeur de la Gazette, et les propos qui se tinrent à cette occasion donnèrent quelque inquiétude au curé de la ville qui ne se dissimula point que cette note jetait sur son ami un ridicule qui rejaillissait sur lui-même. En conséquence, il se hâta de concerter avec ses plus notables admirateurs une contre-note et de se transporter auprès de nos messieurs du pouvoir exécutif pour les prier d’engager le Conseil d’Etat du canton de Vaud d’exiger du sieur Miéville qu’il eût à l’insérer dans l’un de ses plus prochains numéros. Voici ce que chantait cette contre-note [du N° 76] :
« Il n’est que trop vrai, le canton a fait une perte irréparable dans la personne du chanoine Julier, vicaire général du diocèse, qu’une mort prématurée vient de nous enlever. Coopérateur zélé et éclairé de toute œuvre de bien, M. Julier ne pouvait que vivement s’intéresser aux progrès de l’instruction publique. Il y prenait en effet une part bien active; mais les principes, les intentions que lui prête le correspondant de la /67/ Gazette étaient tellement étrangers à cet ecclésiastique, ainsi qu’à ses collaborateurs, que sa voix s’élève même du tombeau contre son panégyriste.
» Quant à moi, qui ne m’attendais pas à être cité dans cet article, que son auteur n’espère jamais de me voir approuver ses principes d’éducation; que moins encore il espère de me trouver disposé à me servir d’un pareil flambeau pour éclairer mes concitoyens. Sion, le 3 septembre. Berchtold. »
Il vint alors en pensée à quelques-uns de nos confrères de donner au public par cette même voie de la Gazette de Lausanne une note justificative de l’opposition que nous apportions à certains articles de cette loi qui nous semblaient défavorables à l’autorité pastorale. Mais l’avis prévalut de laisser tomber à terre ce qui dans la note sur M. Julier et la contre-note de M. le curé blessait la réputation du vénérable chapitre et de MM. les surveillants * des dix sections ecclésiastiques * du diocèse. Cependant si l’on nous demande ce que nous pensâmes de la contre-note, c’était qu’elle nous parut égoïste et insuffisante. * Nous jugeâmes * la phrase qui la commence absurde au dernier point. L’auteur de la note disait seulement de M. le chanoine Julier que sa perte était « presque irréparable »; l’auteur de la contre-note dit tout court qu’elle est vraiment « irréparable ». Mais comme le chanoine Julier n’était au fond que son écho, car il ne savait en ce genre que ce dont l’endoctrinait le curé Berchtold qui se servait de lui comme le singe se sert de la patte du chat pour tirer les marrons du feu, c’est-à-dire pour donner cours à ses projets libéraux et engager l’évêque à les adopter et le Conseil d’Etat à les mettre à exécution, le sieur curé est là tout trouvé pour réparer cette perte irréparable. Car il reste pour continuer la bonne œuvre ledit sieur curé ainsi que son ami « libre de ces préjugés qui font envisager l’émancipation du génie comme une atteinte portée à la religion et animé ainsi que lui d’un courage philanthropique », pour exécuter dans les petites écoles du pays un « plan d’éducation primaire d’après les principes de la civilisation qui mette la génération qui nous succède à couvert des menées des prêtres fanatiques et obscurantins ».
Nous disons que cette contre-note est égoïste et insuffisante. Egoïste, parce que M. le curé s’y est réservé l’honneur d’avoir /68/ été en Valais pour sa bonne part avec M. le vicaire général le premier qui ait fait « de nobles efforts » pour faire adopter au gouvernement ce nouveau plan d’éducation, * et on trouvera sans doute ainsi que nous * qu’il y a un peu de vanité à M. le curé d’y entretenir le public du zèle et du soin qu’il veut mettre « à éclairer ses concitoyens ». Insuffisante, parce qu’il aurait dû ne pas laisser planer * (ou peser) * sur ses confrères et sur les plus notables et les plus doctes ecclésiastiques du diocèse l’accusation d’avoir fait « des menées » pour rendre inutiles « ses nobles efforts ». Car ses confrères n’ont pas attaqué ce qu’il y avait dans ce plan d’instruction primaire de propre à faire sortir le peuple valaisan de l’ignorance dans laquelle on suppose qu’il végète depuis des siècles, mais seulement en ce qu’il n’y paraissait pas suffisamment qu’on y donnât la religion pour base à l’éducation morale, et qu’on n’y avait pas fait à l’autorité de l’évêque une part assez considérable relativement à la mission et à la destitution des régents et à l’autorité des curés relativement * au choix desdits régents * et à l’inspection des écoles.
8 1. — M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] ayant fait je ne sais à quelle occasion la connaissance de M. le prévôt de la collégiale de Saint-Nicolas de Fribourg [Fivaz] et ayant été par lui invité à venir pontifier à Saint-Nicolas le jour de la dédicace de cette église, cette fonction quasi épiscopale lui fournit l’occasion de faire une visite à Mgr de Lausanne et Genève [Yenni], qui l’accueillit avec la plus grande affabilité, et à un dîner que ce digne prélat lui offrit et que le seigneur abbé accepta, le monastère d’Agaune, son antiquité, * ses vicissitudes *, ses prérogatives furent la principale matière de la conversation, conversation qui donna lieu à M. l’abbé de proposer à Mgr de Lausanne de profiter de l’une de ses visites épiscopales pour faire le tour du lac [Léman] et qui inspira à ce prélat le pieux désir de faire un pèlerinage aux catacombes de nos martyrs. L’occasion s’en présenta la semaine avant la fête de saint Maurice [22 septembre], leur glorieux chef. Mgr de Lausanne étant venu dans la portion de l’ancien diocèse de /69/ Genève réunie à celui de Lausanne faire la dédicace de deux églises paroissiales, il effectua la tournée du lac par le Chablais, et se trouvant à Saint-Gingolph si près de Saint-Maurice, il s’y rendit accompagné seulement de son vicaire général [Gottofrey] et de son secrétaire épiscopal [Fasel], * et alla loger à l’abbaye qui se tint très favorisée de sa visite *. Ce digne prélat n’y séjourna qu’une journée entière dont il employa la matinée à célébrer la sainte messe en la basilique de nos martyrs et en un petit pèlerinage au Virolet, lieu de la scène de leur massacre, et à Notre-Dame du Sex. M. l’abbé pour lui faire de son mieux les honneurs de sa maison invita à un dîner somptueux qu’il offrit au prélat étranger, Son Excellence de Rivaz qui se trouvait pour lors à Saint-Maurice, et quelques autres personnes notables de la ville. Après dîner, ces messieurs engagèrent le prélat à aller visiter leur petit théâtre, soit le théâtre du collège qu’il trouva de bon goût. Comme il allait en sortir paraissent sur la scène une bande de jeunes demoiselles chantant des couplets à sa louange et commençant la première scène d’une petite pièce fort morale à la représentation de laquelle on parvint à l’engager d’assister jusqu’au bout. Il s’y prêta de la meilleure grâce sans trop s’en faire prier et il parut sensible à cet aimable impromptu ingénieusement imaginé pour occuper agréablement le reste de la journée qu’il voulait bien donner à l’abbaye et à la ville. Et le lendemain matin, après un succinct déjeuner, il se mit en voiture pour se rendre à Vevey.
9 1. — Un mois auparavant, savoir la veille de l’Assomption, * était * arrivé à l’abbaye un autre pèlerin d’un renom plus étendu que Mgr de Lausanne. C’est le célèbre abbé Desmasures qui s’est fait l’agent général et le quêteur en Europe des religieux franciscains auxquels est confiée depuis des siècles la garde du saint sépulcre. Il y prêcha le jour de la fête son itinéraire pieux de Paris à Jérusalem qui dure sept quarts d’heure. * On l’écoute avec une telle attention qu’on aurait entendu voler une mouche dans l’auditoire *. Comme il y était venu par pure dévotion, il n’y fit pas la quête, prévenu sans doute qu’en une /70/ si petite ville elle serait peu productive. Le dimanche suivant [16 août], il le prêche à Monthey où il est écouté avec la même attention. Cet abbé Desmasures est un homme de grande taille, de belle prestance et de bonne mine. Il est vêtu d’une soutane blanche et couvert du manteau court de drap noir, portant au col en sautoir le grand cordon de l’ordre dit du Saint-Sépulcre, qui est un ruban rouge auquel pend une médaille d’or.
10 1. — Retraite ecclésiastique pour les prêtres des surveillances des quatre dizains supérieurs. Il n’y assiste que 36 prêtres. Les surveillants de Rarogne [A. Roten] et de Viège [Bircher] font faute. Un père jésuite du collège de Fribourg la donne dans l’église du collège de Brigue. Elle ne dure que cinq jours, du lundi au vendredi inclusivement.
Il paraît que cette année il arrive de la nonciature à nos trois prélats une nouvelle exhortation de donner des retraites en commun aux ecclésiastiques qui leur sont subordonnés, soit soumis. Car Mgr notre évêque [Zen Ruffinen] se propose d’en donner une autre à Martigny, l’année prochaine, aux ecclésiastiques de la partie romaine, soit aux curés des surveillances de Monthey et de l’Entremont. Son premier projet avait été de prier M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] qu’elle fût donnée dans sa maison. Mais M. l’abbé voyant que Monseigneur tardait beaucoup à mettre à exécution ce louable projet, a pris sur lui d’en donner une lui-même à ses religieux qui en avaient grand besoin et d’en être lui-même le prédicateur. Le succès a été tel qu’on m’a rapporté que le plus insubordonné de tous rentrant en lui-même a reconnu son tort et est venu faire ses soumissions à son supérieur, lui protestant qu’à l’avenir il s’efforcerait de mériter son estime et sa bienveillance et qu’il expérimenterait son obéissance et son dévouement. Quod faxit Deus !
La maison de Saint-Bernard marche bien sous la direction de son vénérable prévôt [Genoud], sauf, dit-on, que quelques-uns de ses religieux accréditent l’enseignement mutuel et l’introduisent dans les paroisses dont ils sont les pasteurs contre le /71/ gré du révérendissime ordinaire et au grand déplaisir du chapitre de Sion et des prêtres des neuf autres surveillances. Il en est de même de quelques desservants, soit des titulaires de quelques cures qui appartiennent à l’abbaye. Nous nous étonnons que leurs supérieurs le tolèrent, entre autres à Bagnes et à Vouvry, et que l’évêque ne leur en porte pas plainte 1.
11 2. — Nous pensions que l’affaire de l’instruction primaire était terminée au moyen de la rédaction finale de l’article 43e convenu entre le Conseil d’Etat et le consistoire de l’évêque, lorsque le dernier ou l’avant-dernier jour de la diète de mai [1829], les députés de Monthey et de Martigny font la motion qu’il soit ajouté à cet article de la loi, sous prétexte de n’y rien laisser qui puisse donner lieu à l’arbitraire, que le révérendissime seigneur évêque ne pourra destituer un régent qu’après l’avoir entendu ainsi que les membres du conseil local d’éducation de la paroisse dans ses moyens de défense. Cette motion fut appuyée par le sieur Xavier Cocatrix, président du dizain de Saint-Maurice, qui la modifia cependant en offrant d’y ajouter que ce sera toutefois sans que le régent déféré à l’évêque puisse exiger de ses accusateurs d’en venir à la preuve légale.
Sur ce, l’évêque [Zen Ruffinen] convoque quelques-uns de ses chanoines pour savoir ce que nous pensons de ce nouvel anicroche. Nous sommes unanimes à estimer cette clause superflue, puisqu’il va sans dire qu’il est de droit naturel que nul ne doit être condamné sans être entendu, d’où vient que nous avions proposé de l’exprimer dans l’article en y ajoutant « après dues informations ».
Monseigneur nous rapporta à l’ouverture de cette conférence qu’il avait témoigné à la dernière séance de la diète qu’il était vivement affligé qu’on crût devoir prendre contre lui et ses curés tant de minutieuses précautions qui prouvaient de la part de la magistrature du pays bien peu d’estime et par trop de méfiance * qu’on avait pour eux *; que ces messieurs devaient /72/ supposer qu’un évêque userait avec * discrétion * du droit qu’il tient de l’Eglise d’instituer et de destituer ceux à qui est confiée l’éducation religieuse de la jeunesse chrétienne, et que la destitution des régents a été jusqu’ici en tout pays, comme en font foi les ordonnances des princes et les statuts des diocèses, laissée au pouvoir discrétionnel des évêques; qu’en attendant qu’il sût ce que pensaient ses surveillants de ce nouvel incident, il demandait qu’on inscrivît son refus de l’admettre au protocole de la présente séance, ce qui lui fut accordé par la diète qui déclara qu’elle s’en tiendrait * sur ce sujet * à ce que le Conseil d’Etat parviendrait à en convenir avec Sa Révérendissime Grandeur.
L’évêque fit effectivement part à MM. les surveillants de ce nouvel accroc par une circulaire dont il nous a laissé ignorer le résultat, mais probablement conforme à l’avis du chapitre. Comme nous pensions que le Conseil d’Etat mettrait volontairement en oubli cette nouvelle motion, voilà les derniers jours du mois d’octobre qu’arrive M. le trésorier [M. de Courten] qui vient proposer à Monseigneur de la part du Conseil d’Etat d’admettre cette clause modifiée à la manière du sieur Cocatrix qu’adoptent les dizains de Martigny et de Monthey.
L’évêque convoque à ce sujet quelques chanoines à une nouvelle conférence; elle se tient le 8 octobre. M. le curé de la ville [Berchtold] se fait l’apologiste de la clause exigée par les trois derniers dizains du Bas-Valais et soutient qu’il est de toute nécessité que la haute magistrature l’exige et de toute équité [que] l’évêque et son clergé ne s’y refusent pas. Et pour vaincre notre répugnance à leur laisser ainsi tripoter de la dignité épiscopale et de l’autorité pastorale, il nous fait entrevoir une interminable discorde entre le Sacerdoce et l’Empire, qui finira par forcer l’Etat séculier à rompre en visière avec un clergé si difficultueux en affaires et à user sans plus d’égards et de ménagements pour les sentiments du clergé de son pouvoir législatif dans toute sa plénitude et à se passer de son concours et de son approbation, et d’en venir à la fâcheuse extrémité d’organiser seul l’instruction primaire de la jeunesse valaisanne et de la séparer entièrement de son éducation religieuse qu’il laissera faire aux prêtres comme mieux ils l’entendront. On a /73/ beau lui représenter qu’on n’a pas si mauvaise opinion des députés même réputés les plus libéraux qu’on puisse craindre qu’ils en viennent jamais à prendre un si mauvais parti, et que c’est à lui qui a du crédit auprès de ces messieurs, à leur faire comprendre qu’il n’y aurait rien de si irréligieux que de séparer à cet âge-là l’éducation chrétienne de l’enseignement des éléments de la lecture, de l’écriture et du calcul, et qu’il doit se servir de la haute estime qu’ils lui accordent à leur faire comprendre ce qu’ils doivent d’égards et de confiance à l’autorité des pasteurs, soit des curés, nous n’en obtenons autre chose sinon qu’on obtiendra peut-être de ces messieurs du Conseil d’Etat un acte de reversis que quoique l’évêque soit soumis à entendre non seulement les régents, mais aussi les membres de conseils locaux, cependant on ne pourra exiger de lui qu’il soumette à la preuve légale les délateurs de leur * mauvaise * conduite ou de leur mauvaise doctrine. Et il ne sent pas comme nous ce que cette méfiance de la magistrature a d’injurieux pour les évêques, à la police discrétionnelle desquels le concile de Trente a adjugé la destitution d’employés d’une bien autre importance que des régents de petites écoles de paroisse, tels que d’ecclésiastiques approuvés par eux comme confesseurs et prédicateurs auxquels ils retirent leur approbation pro arbitrio suo, que ce saint concile a supposé qu’il serait ordinairement prudent et équitable. Et l’évêque de Sion ne pourrait pas obtenir des magistrats du pays, qui sont ses fils spirituels, une semblable marque d’estime et de confiance ? En ce cas ils ne pourraient pas trouver mauvais qu’en se méfiant tant des prêtres, les prêtres à leur tour se méfient d’eux, et que dans cette méfiance réciproque, ils exigent au moins que la modification Cocatrix soit insérée dans la loi et non pas seulement offerte et garantie par le Conseil d’Etat. D’ailleurs qui ne voit (puisqu’il saute aux yeux) que le moyen imaginé pour prévenir l’arbitraire ne servira qu’à le rendre plus odieux si l’évêque, sans égard à la prétendue justification * du régent * accusé que les conseillers laïcs estiment suffisante, croit devoir en conscience persister à lui retirer sa confiance et par suite son approbation ? Revenons-en donc à faire en Valais comme nous savons qu’on fait en tous les diocèses de France et, pour en produire des exemples plus rapprochés /74/ de nous, aux diocèses de Lausanne et d’Annecy où les magistrats ont déclaré que les régents qui perdraient la confiance de l’évêque perdraient aussi par là même la leur.
12 1. — Ce qui a donné lieu à cette nouvelle exigence de la part de notre Conseil d’Etat, ce fut un différend qui s’est élevé entre M. le prieur [Darbellay], curé de Martigny, et le sieur Gatto, régent de la petite école du bourg, section considérable de cette grande et importante paroisse. Etant revenu à M. le prieur que ce régent imbu de maximes libérales n’attachait pas à l’instruction religieuse toute l’importance qu’elle mérite et conservait une partie des manœuvres mécaniques de l’enseignement mutuel, il lui en témoigna son juste mécontentement. Ce monsieur ne tint compte des avertissements du pasteur et il s’échappa en discours sur son compte fort irrespectueux qui lui furent rapportés. Celui-ci s’en plaignit aux préposés du lieu, requérant d’eux que pour le maintien de l’autorité pastorale, ils eussent à exiger de ce régent qu’il vînt lui en faire des excuses. Quoique le sieur Gatto prétendît que M. le prieur n’avait aucune raison de se plaindre de lui, il se rendit au prieuré et fit de ces excuses dans lesquelles on ne convient point de ses torts et du ton d’un homme qui, se sentant soutenu par quelques notables de la paroisse, se croit indépendant de celui qui affecte sur sa conduite un droit de surveillance. M. le prieur se transporte le dimanche suivant au bourg et dans une assemblée des pères de famille il leur représente qu’en sa qualité de pasteur il croit avoir le droit et le devoir d’inspecter la petite école de leur endroit et de surveiller la conduite de leur régent; que le sieur Gatto, depuis qu’ils lui ont confié l’instruction de leurs enfants, en a agi à son égard comme s’il était entièrement indépendant sous ce rapport de l’autorité pastorale, mais de plus qu’il s’apercevait qu’il soigne * fort * négligemment leur éducation religieuse.
Ce jour-là, les pères de famille trouvèrent juste la plainte de leur pasteur et lui protestèrent qu’ils entendaient que le régent de leur petite école fût sous sa main. Mais huit jours /75/ après, dans une nouvelle assemblée, le peuple de ce bourg mené je ne sais par quel démocrate envisagea la chose sous un aspect libéral et ne vit dans les plaintes de M. le prieur qu’un dessein de leur faire perdre à eux un excellent régent et au sieur Gatto son morceau de pain. Et mon Gatto à faire d’autant plus le fier et de triompher insolemment de la victoire qu’il venait de remporter sur son curé !
M. le prieur ressentit vivement cet affront et vint à Sion accompagné de M. le prévôt [Genoud], son supérieur, se plaindre à l’évêque qu’une réprimande qu’il s’était permis de faire audit Gatto, l’a fait tomber dans la disgrâce de ses paroissiens du bourg et qu’il craint, s’il n’est soutenu de l’autorité épiscopale, que les libéraux de la ville n’en useront envers lui avec plus d’égard que les libéraux du bourg. Le prélat lui promet aussitôt toute protection auprès du Conseil d’Etat qui, sur la plainte d’un curé aussi notable et à tous égards aussi estimable que M. le prieur de Martigny, prend l’engagement de mater l’orgueil du sieur Gatto et de le subordonner à son pasteur * au regard de sa moralité religieuse *, et en cas de récidive de l’abandonner à Monseigneur qui prononcera sa destitution, mais toutefois que l’équité demande qu’avant d’en venir à cette mesure extrême, Monseigneur l’entende dans ses moyens de justification. L’évêque mande à Sion le régent qui exhibe au prélat force témoignages tous plus beaux les uns que les autres de sa capacité et de son zèle des autorités des lieux où il a exercé les fonctions de maître d’école, mais il n’en produit aucun des curés desdits lieux postérieurs aux démêlés du conseil de Monthey avec le curé de ce bourg [Chaperon] dont il a été en grande partie la cause causante 1. Il ne peut en disconvenir, mais c’est, dit-il, qu’il suffit qu’un régent obtienne la confiance des autorités séculières pour qu’il devienne par cela seul suspect à MM. les prêtres. Il en apporte en preuve * que M. le prieur *, le jour qu’il est allé lui faire les excuses qu’il a exigé sans motif raisonnable qu’il lui fît, lui a fait l’affront de ne pas le faire asseoir en sa présence, tandis que Sa Grandeur lui en fait la faveur. /76/
Je ne sais point encore au juste quelle conduite l’évêque lui prescrivit de tenir désormais à l’égard de M. le prieur, son curé; mais quelques jours après arrive à Sion le sieur Morand, président du dizain de Martigny, qui persuade au Conseil d’Etat de proposer à l’évêque qu’il soit convenu et arrêté entre lui et l’Etat qu’il ne procédera désormais à la destitution d’un régent qu’au préalable il n’ait entendu le régent et ses adjoints au conseil local d’éducation, ainsi que les dizains de Martigny et de Monthey, auxquels adhère celui de Saint-Maurice, en ont fait la demande à la dernière diète [de mai 1829].
Il faut que le Conseil d’Etat ait paru entrer entièrement dans cette vue du sieur Morand, puisque quelques jours après M. le trésorier vint présenter cette clause à ajouter à l’article 43e, avec la modification Cocatrix, comme je viens de le raconter 1.
Comme le prieur pensait avoir gagné son procès, il apprit que pendant son séjour à Sion ses paroissiens du bourg, comme pour le braver et pour dédommager le sieur Gatto des mépris de leur curé par de réitérés témoignages de leur confiance et de leur satisfaction de ses bons services, non seulement l’avaient arrêté comme régent de leur petite école pour l’année scolastique qui va recommencer à la Toussaint, mais même qu’ils lui ont proposé de s’engager à eux en cette qualité pour dix années de suite.
La 3e semaine d’octobre remonte à Sion M. le prieur de Martigny demandant plus que jamais que Monseigneur lui fasse justice du sieur Gatto qui ne cesse de cabaler contre lui et qui a eu le talent de mettre dans les intérêts de son insubordination, outre les habitants du bourg, une partie du conseil de la bourgeoisie et des notables de la ville. L’évêque en écrit ou en fait parler au Conseil d’Etat qui fait prier le sieur prieur de venir auprès d’eux plaider sa cause en personne. Il s’y rend accompagné de M. l’abbé [Fr. de Rivaz] qui prétexta pour assister à cette audience que, venant à Sion comme ayant à les entretenir d’affaires qui lui sont personnelles, M. le prévôt l’avait prié de leur recommander en son nom l’honneur et l’autorité de M. le prieur, le plus recommandable à bien des égards de ses /77/ religieux, comme aussi de vouloir bien prêter leur main à l’exécution de ce que Monseigneur croirait de sa justice d’ordonner pour mettre fin à cet odieux procès.
On s’attendait * (on se flattait) * que ces messieurs allaient enfin en dire leur dernier mot favorable à l’ordre pastoral, lorsque ces mêmes magistrats, qui ont bien su mettre à la raison les mutins de Brigue 1, ceux de Monthey 2 et ceux de Conthey 3, prennent le parti de traîner encore en longueur cette affaire, sous le prétexte qu’ils craignent que le peuple des deux Martigny, la ville et le bourg, n’en prennent occasion de s’insurger. Et voici qu’il faut qu’un curé d’un mérite aussi supérieur que M. le prieur Darbellay passe sous le bras du régent Gatto, que le Conseil d’Etat le cède au sieur Morand et l’évêque au Conseil d’Etat ! O portentum, etc. !
J’apprends en ce moment que cette affaire est terminée comme on les termine toutes en Valais, par des mezzi termini qui ne sont autre chose qu’une demi-justice qu’on rend aux gens dans les causes les meilleures et qu’ils auraient gagnée de plein saut à tout autre tribunal, c’est-à-dire que cette demi-justice consiste non à l’absolue destitution d’un régent suspect dans sa doctrine et insubordonné dans sa conduite, mais qu’on a fait consentir M. le prieur à se contenter qu’on le suspendît à terme illimité de toute fonction de maître d’école. Et encore M. le prieur ne pourra lui intimer le décret épiscopal qu’après le retour à Martigny du sieur Morand que le Conseil d’Etat mande pour l’engager à faire avaler cette pilule à cet étranger et à ses nombreux adhérents. Tout cela s’est fait * ainsi sans doute * d’après le conseil qu’en aura donné M. le curé de la ville [Berchtold], à qui est plus à cœur l’honneur d’un libéral qu’aurait compromis une sentence plus rigoureuse que celui d’un curé aussi notable et aussi respectable que ce digne prieur curé de Martigny, dût cette indulgence compromettre la dignité épiscopale et l’autorité pastorale. Et ce fait démontre ce que j’ai déjà dit ci-dessus 4, /78/ que les curés et l’évêque à leur tête doivent s’attendre d’après cette loi de tirer ordinairement la courte paille en tout semblable conflit auquel elle donnera souvent lieu entre l’autorité séculière et l’autorité ecclésiastique; d’où il arrivera que de telles causes qui ne devraient ressortir qu’au tribunal de l’évêque seront toujours préalablement portées au Conseil d’Etat qui selon la considération plus ou moins grande qu’il portera aux protecteurs de l’accusé, dictera à l’évêque jusqu’à quel point il pourra exercer son autorité judiciaire à son égard, et de misérables maîtres d’école l’emporteront souvent sur les pauvres curés faiblement protégés par leur prélat.
M. le doyen de Valère [P. de Riedmatten] et moi (le grand sacristain) prirent occasion de ce démêlé pour lors encore pendant entre M. le prieur de Martigny et le sieur Gatto d’observer à Monseigneur que nous l’avions prévenu dans presque toutes les * précédentes * conférences qu’un des grands inconvénients de cette loi serait de mettre souvent en conflit les curés avec les régents et l’autorité pastorale avec l’autorité communale ou municipale, voire même quelquefois l’évêque aux prises avec le Conseil d’Etat, et que c’était pourquoi nous avions tant insisté sur ce que Sa Grandeur fît entendre à ces messieurs qu’il est de son devoir d’exiger que * dans * cette loi si disputée et si disputable, [il] eût la part principale au choix des curés, l’inspection des écoles et la surveillance sur la doctrine et les mœurs des régents, et qu’il y soit articulé sans ambages qu’il tient de Dieu par l’Eglise le droit de les instituer et de les destituer.
Notez aussi que, quoique au commencement de la querelle du prieur de Martigny avec le régent Gatto, Monseigneur ait représenté au Conseil d’Etat qu’en cette occasion, la loi n’étant point encore promulguée, il avait tout droit selon l’usage constamment observé en ce diocèse de destituer sans autre un régent qui avait mérité de perdre sa confiance, ces messieurs ne s’en sont ni plus ni moins mêlés comme s’ils avaient eux aussi celui de prescrire à l’évêque l’usage qu’il doit faire du sien. /79/
13 1. — J’ai noté ci-dessus 2 que M. le chanoine Berchtold peu après le décès de M. le chanoine Julier était monté aux mayens résigner son bénéfice de la cure de Sion entre les mains de Monseigneur, qu’il le fit savoir au vénérable chapitre par l’organe de M. le chanoine [Antoine de] Preux, notre procureur général, * et qu’il nous prévint * que se prévalant de son droit d’ancienneté il se réservait la prébende qu’avait laissée vacante son ami le susdit chanoine Julier, ce qui lui fut accordé sans difficulté. Quand le public apprit cette résolution dudit sieur Berchtold, le magnifique conseil de la ville lui envoya une députation le prier de vouloir bien leur continuer ses services et lui témoigner combien ils étaient attristés du parti qu’il avait pris et le conjurèrent avec les plus grandes instances de s’en désister et de se laisser vaincre au désir si vif qu’ils avaient de le conserver comme leur pasteur. On ne peut disconvenir qu’il ne méritât d’eux ces témoignages d’estime et d’attachement.
* A la vérité *, le chapitre n’envisagea pas la retraite de M. le curé sous la même face. Comme il est assez jeune encore et qu’il n’a jamais joui d’une meilleure santé, nous ne pouvions assigner d’autre motif au parti qu’il prenait qu’à l’espérance de gouverner à sa mode le diocèse en devenant le vicaire général de notre révérendissime prélat, et qu’il profitait de cette occasion pour se démettre de sa cure en faveur de M. le curé de Viège [Bircher] dont il ne cessait de vanter les talents aux messieurs de la ville les plus admirateurs des siens. Effectivement depuis ce moment on ne nous parlait que de la convenance extrême que ces messieurs voyaient que le chapitre se recrutât d’un si rare sujet et qu’il le leur proposât pour remplacer autant que possible l’excellent pasteur qu’ils venaient de perdre et comme le plus éminemment idoine au gouvernement d’une paroisse aussi importante. Mais le chapitre n’ignorant pas * que, comptant sur la persévérance de la confiance qu’a en lui Monseigneur, ce qui portait * M. le curé à désirer d’avoir pour successeur en la cure de Sion M. le curé de Viège, était la parfaite conformité /80/ des opinions de son protégé à celles qui lui sont propres, redoutait de lui donner pour adjoint et pour coopérateur des réformes qu’il médite un confrère qui ne nous causerait guère moins d’embarras et d’inquiétudes que lui-même nous en a causés depuis quelques années par son excessif amour de dominer l’opinion de ses confrères fort dissemblable des siennes. Il avait pareillement infatué l’évêque de son curé de Viège comme de l’ecclésiastique le plus méritant de son diocèse et le plus capable de le remplacer dans la cure de la capitale qu’il convenait de ne confier qu’à un sujet marquant comme lui, qui ferait honneur au pays et servirait de modèle à tous les autres curés. Aussi Monseigneur, qui n’avait rien rabattu de la haute opinion qu’il lui faisait concevoir de son protégé et de son ami, ne désirait rien tant que le chapitre se recrutât d’un sujet si rare et le destinât à remplacer son chaud protecteur.
Le chanoine Berchtold s’étant convaincu de notre répugnance à nous agréger son protégé intriguait de plus en plus dans le public en sa faveur, sans discontinuer toutefois de nous donner plus d’un déplaisir dans différentes conférences auxquelles l’évêque nous appelait touchant l’amendement à l’article 43e de la loi sur l’instruction primaire des quatre dizains d’en bas, ainsi que je l’ai raconté plus amplement ci-devant 1. Ce n’était pas le moyen de nous engager à entrer dans ses vues sur son ami Bircher. Aussi, plus il intriguait auprès de l’évêque et des « Messieurs » pour le leur rendre recommandable, plus nous nous entendions à ne nous le point associer.
L’ex-curé crut qu’en faisant traîner en longueur la résignation de sa prébende au vénérable chapitre et qu’en inspirant à la ville de manifester hautement qu’elle ne voulait point d’autre pour curé que son protégé, il nous forcerait à l’accepter de sa main. Mais nous estimions que pour déprendre ces « Messieurs » et l’évêque, * qui ne nous l’avait recommandé qu’en manière de conversation *, du sieur Bircher, il nous suffirait de lui opposer Rd M. Pierre de Preux, directeur du séminaire, qui, lui étant * de beaucoup * supérieur en science ecclésiastique, ne lui serait certainement point inférieur en zèle pastoral. Nous nous résolûmes donc à /81/ manifester que nous le mettrions en tête des quatre candidats qu’il est d’usage ou de droit de présenter au conseil de la ville qui choisit celui qu’elle juge le plus digne de son estime et de sa confiance. Le curé qui en fut averti décriait d’autant plus ce M. Preux que nous le louions davantage et, pour le rendre odieux à ses plus chauds partisans, il le leur donnait pour un élève des jésuites, un ultramontain renforcé, un zélateur outré, un prédicateur sine fine dicens, * un ennemi des principes libéraux *, d’un caractère trop ferme et trop inflexible. Il est vrai que nous aussi nous parlions assez à cœur ouvert de son M. Bircher comme d’un homme entiché de libéralisme, d’un bavard éloquent, d’un homme dangereux en ce qu’il serait, ainsi que nous le reprochions à la mémoire de M. le chanoine Julier, l’écho des opinions du chanoine Berchtold et l’instrument dont il se servirait pour effectuer ses systèmes et ses innovations. S’il le donnait à l’évêque pour * un grand canoniste * d’une rare éloquence, parlant le plus pur allemand, nous disions, nous, du chanoine Preux qu’il était savant théologien, possédant à fond les trois langues, prêchant la pure parole de Dieu avec feu, avec onction, sans abstraction métaphysique et sans mélange de maximes pseudo-philosophiques.
Enfin la Saint-Martin venue [11 novembre 1829], il fallut bien que le chanoine Berchtold se résolût ou à garder la cure ou à en faire * une résignation formelle *. Ce dernier parti fut pris par lui en une calende tenue le 21 novembre où il nous signifia définitivement qu’il quittait la cure et qu’il nous résignait la prébende qui y est annexée. Après quelques compliments de part et d’autre usités en pareil cas, nous procédâmes d’abord, ainsi qu’il le désirait * dans l’espoir peu fondé qu’il avait conçu que son protégé serait du nombre des élus *, à la nomination des trois nouveaux chanoines. Mais nous trompâmes cruellement son espoir, car furent élus les révérends MM. François-Maurice Machoud, de la paroisse de Bagnes, docteur en théologie et professeur de morale au séminaire, Alphonse de Kalbermatten, recteur en la cathédrale et sous-vicaire de la ville, et Amédée Zimmermann, du bourg de Viège, curé de Bramois.
Mais avant qu’on procédât à la nomination de ces trois nouveaux chanoines, M. l’ex-curé nous donna charitablement l’avertissement de prendre garde de ne pas offenser le pays en refusant /82/ de recruter pour notre corps un sujet de talents aussi rares et aussi distingués, nous prévenant que toute la ville, petits et grands, désiraient vivement de l’avoir pour pasteur, refus qui nous mériterait l’indignation de toutes les personnes bien pensantes et attirerait sur nos têtes des tempêtes et des foudres, * et brouillerait irréconciliablement la ville avec le chapitre, en choisissant sur les 24 membres qui composent notre corps les quatre que nous estimions les plus idoines à exercer les fonctions pastorales en ce chef-lieu du diocèse *. Nous répliquâmes que nous ne contestions pas que le sieur Bircher n’eût de grands talents, mais qu’il ne nous semblait pas que ses talents fussent de nature à être suffisamment employés à l’usage de [notre] chapitre ni même à celui de la ville; et comme c’était, disait-il, pour la décharge de sa conscience qu’il nous donnait cet avis, nous lui répondîmes que nous consulterions aussi la nôtre dans le choix des candidats à la cure de Sion à laquelle nous allions procéder. Il prétendit alors qu’il n’était pas sans exemple qu’on eût mis en présentation des sujets qui n’étaient pas de gremio capituli; mais nous lui observâmes que depuis qu’on avait annexé à la cure une prébende, cette exception n’avait jamais eu lieu, parce qu’on ne pouvait se la permettre sans le tort d’un tiers, c’est-à-dire sans priver les chanoines titulaires existants du droit qu’ils ont de préférence à toutes les faveurs que peut accorder le chapitre.
Après tous ces préliminaires, nous procédâmes à l’élection des quatre candidats à la cure, et au premier scrutin sortirent de l’urne les chanoines titulaires dont suivent les noms, savoir les révérends MM. Antoine de Preux, procureur général du chapitre, son cousin Pierre de Preux, supérieur du séminaire, Hildebrand [corr. : Antoine] Roten, curé de Rarogne, et Antoine de Kalbermatten, recteur de Viège. Et dès le soir même, M. le chanoine Gard, notre secrétaire, en envoya de suite la liste par lettre adressée à M. Janvier de Riedmatten, bourgmestre régnant de la ville et président du magnifique conseil. Reste à voir si ce choix agréera à ces « Messieurs ».

joseph-antoine berchtold
1780-1859
Portrait par Laurent Ritz, 1847
Sion, hôtel de ville
Après l’ouverture du scrutin, le chanoine Berchtold prit son chapeau sans mot dire et se retira. Nous crûmes qu’il avait pris le parti de subir en toute humilité ou du moins en toute résignation le double coup de fouet qu’il venait de recevoir du chapitre; mais /83/ dès le dimanche suivant, il exhala son mécontentement en pleine chaire dans trois sermons consécutifs où il nous chapitra de la belle façon, le premier sur l’Hypocrisie, le second sur l’Envie et le troisième sur l’Ingratitude. On dit même que dans l’un d’eux il n’a manqué, pour que personne ne se méprît qu’il parlait du vicaire capitulaire [P. de Riedmatten] ou de l'auteur de ces Mémoires, comme chefs * 1 de la faction qui le contrarie et qui ont fait donner l’exclusion à son protégé, que de les montrer du doigt. Pour moi, j’ai dit aux confrères qui me l’ont rapporté que je regrettais fort de ne pas savoir l’allemand parce que j’aurais tâché de faire mon profit de la correction qu’il avait eu la charitable intention de nous faire. Le tour [est] à l’exemple de Photius qui après avoir entendu la sentence de déposition que prononça contre lui le IIe concile général de Nicée, s’imposa le plus strict silence, et interpellé de dire ce qu’il croyait pouvoir servir à sa justification, se borna à dire ce que l’un des Evangélistes rapporte de Notre Seigneur au tribunal de Caïphe : Jésus autem tacebat [Matth., 26, 63]; mais aussi à l’exemple de Photius qui s’en vengea en organisant un schisme formel de son Eglise d’avec l’Eglise romaine *.
14 2. — Peu avant la diète de décembre [1829], Son Excellence baillivale [Dufour] communique en personne à Monseigneur un projet de loi sur le mariage considéré, dit l'intitulation de cette loi, dans ses effets civils, loi calquée sur le code Napoléon, dont plusieurs articles sont de nature à effaroucher un clergé catholique, parce qu’elle déroge en des points qui nous ont paru capitaux aux lois ecclésiastiques et nommément au décret doctrinal sur le mariage de la session XXIVe du concile de Trente.
Premièrement, le mariage n’y est permis qu’aux mâles de 18 ans et qu’aux filles de 16.
2° Nul fils * et nulle fille * de famille ne pourra se marier que du consentement de leurs père et mère.
3° Les registres des baptêmes stipulés par les curés ne font pas foi pour prouver la légitimité des enfants; ce ne sera désormais /84/ que les registres tenus par un officier civil ad hoc constitué par les présidents ou les juges des dizains. Ces messieurs pour nous faire avaler cette pilule nous disent que nous pourrons * continuer * à les marier plus jeunes et même à les marier sans qu’ils aient obtenu le consentement de leurs parents, mais que les enfants qui naîtront de ces mariages défendus par la loi civile ne seront pas tenus dans la société civile pour légitimes et ne pourront pas prétendre à ce titre part égale avec leurs frères et leurs sœurs nés en mariage contracté à l’âge voulu par cette loi que le souverain Etat reconnaît seuls pour légitimes.
4° Tout mariage non annoncé au moins une fois, quoique ayant les époux obtenu de l’évêque la dispense des trois bans, par le sautier municipal de l’autorité du président ou du juge, sera réputé illégal.
5° Les enfants de famille qui se marieront, le garçon avant 23 ans et 21 ans la fille, seront privés de tous droits matrimoniaux, des avantages de leur contrat et du droit de se donner réciproquement quelque portion de leurs avoirs testamentairement. Outre cela, cette loi impose aux délinquants de fortes amendes pécuniaires et elle veut qu’il conste du consentement des parents et de la publication d’un ban au moins par acte reçu de main de notaire.
Le concile de Trente a bien manifesté qu’il avait en horreur les mariages clandestins, et il a généralement désiré que les enfants de famille ne se mariassent que du consentement de leurs pères et mères; mais néanmoins il a prononcé un anathème contre ceux qui tiennent pour nuls les mariages des enfants de famille contractés sans ce consentement, et frappé d’anathème ceux qui de leur autorité * privée * les tiennent pour nuls tant que l’Eglise ne les a pas irrités ni déclarés nuls, quoique les pères de ce concile, où assistaient en cette session XXIVe 36 prélats français, * fussent vivement sollicités au nom des rois de France de ce temps-là * par leurs ambassadeurs au concile de faire du non-consentement des parents un empêchement dirimant. Et sans doute les pères de ce grand concile ont eu de fortes raisons pour ne pas acquiescer à cette demande de ces puissants monarques.
(Voyez dans l’histoire de ce concile par le cardinal Pallavicino quels motifs les détournèrent de les contenter ou de les satisfaire /85/ sur ce point qui a toujours paru essentiel aux juristes et aux magistrats français).
Ces messieurs ont beau nous dire qu’ils ne déclarent pas nuls de tels mariages, mais dès qu’ils tiennent pour illégitimes les enfants nés de tels mariages, c’est là nous ôter d’une main ce qu’ils ont l’air de nous donner de l’autre.
Bien plus, une des conséquences de cette jurisprudence si nouvelle en Valais sera qu’ils s’établiront juges de certaines causes matrimoniales au mépris de l’anathème fulminé par ce saint concile au canon XIIe de la même session, et cette loi paraît contraire au chapitre IX de ce même décret doctrinal intitulé : Ne domini temporales aut magistratus (seculares) quidpiam matrimonii libertati contrarium moliantur. Ce que le concile leur défend en ces termes : Quare cum maxime nefarium sit, matrimonii libertatem violare, ... praecipit sancta Synodus omnibus, cujuscumque gradus, dignitatis et conditionis existant, sub anathematis poena, quam ipso facto incurrant, ne quovis modo directe vel indirecte subditos suos, vel quoscumque alios cogant, quominus libere matrimonia contrahant.
D’où il résulte qu’il semble que nos magistrats modernes ont une tendance à croire, ainsi que l’établissent en principe les législateurs français, que les souverains ont seuls le droit d’apposer des empêchements dirimants au mariage, quoique le concile de Trente frappe d’anathème au canon IVe ceux qui professent cette doctrine : Si quis dixerit Ecclesiam non potuisse constituere impedimenta matrimonium dirimentia, vel in iis constituendis errasse; anathema sit. Et voici le propre texte du canon XIIe : Si quis dixerit, causas matrimoniales non spectare ad judices ecclesiasticos; anathema sit.
Comme le grand bailli sollicitait vivement l’évêque de manifester incessamment avant la tenue de la diète son sentiment sur cette loi et que pour l’y engager il lui observa que cette loi était gardée en France sans aucune contradiction des évêques, Monseigneur lui répondit qu’il voulait consulter les canonistes et son chapitre et ses curés sur une loi de cette nature qui touche de si près à un sacrement. Et avant que de nous appeler à une conférence à ce sujet, il la communiqua aux deux professeurs du séminaire [P.-J. de Preux et Machoud]. Et quand nous nous /86/ rendîmes auprès de lui mandés pour lui en dire notre avis, il nous fit lire par Rd M. Gard, son nouveau grand vicaire, un mémoire de M. le chanoine de Preux, le supérieur du séminaire, qui a fait sur cette loi grand nombre de très bonnes observations qui nous ont donné lieu de conseiller * unanimement * à notre révérendissime prélat de répondre aux instances du Conseil d’Etat que pour se décider en une matière si importante et si difficile, il avait besoin de consulter la sacrée nonciature, comme aussi de s’informer de ce que les évêques français, entre autres ceux de Lausanne [Yenni] et d’Annecy [de Thiollaz], ses voisins, en pensaient, et qu’en évitation de controverses entre le clergé du diocèse et le magistrat du pays, qui ordinairement ne terminent rien et ne font qu’allonger les disputes, il estimait prudent de porter cette affaire au Saint-Siège qui nous dirigera à ce que nous ne rejettions pas de * ce projet * ce qu’il a d’admissible et que nous en admettions ce qu’il peut contenir de conforme à l’équité naturelle et d’avantageux à l’ordre social.
M. le chanoine Berchtold, * que nous qualifions maintenant entre nous de théologien du Conseil d’Etat et de la diète *, n’osa pas cette fois-ci se faire l’apologiste de cette loi; il eut cependant l’air de croire cet appel à Rome non nécessaire, quoiqu’il ne s’en soit pas expliqué en termes formels; mais il avoua que le pape [Pie VIII] assis sur un siège si élevé verrait sans doute mieux que nous ce qui convient en ce genre de loi à la Suisse, ainsi qu’il voit de plus haut que personne ce qui convient à l’Italie, à l’Allemagne, à la France, à l’Espagne; d’autant surtout que soit magistrats soit prêtres, on n’envisage souvent faute de science suffisante une question que sous la première face qu’elle se présente à eux, unilaterali notitia rei habita, tandis que pour la bien juger, il faudrait une science plus étendue qu’on ne l’a communément en cette vallée étroite. Et il nous a fait cette observation du ton d’un homme persuadé que cette loi qui nous effarouche tant obtiendra l’approbation romaine, ajoutant que quant à lui il ne laissait subjuguer ses sentiments par les opinions ni des docteurs romains ni des docteurs parisiens, par où il nous a semblé vouloir déprécier les opinions des chanoines Preux et de Rivaz.
Le grand vicaire porta cette résolution au seigneur bailli qui regarda comme frivole et superflu cette espèce d’appel au Saint-Siège, /87/ soit au pape, tant il lui parut certain ainsi qu’à ses collègues que cette loi ne touche en rien au dogme catholique et n’intéresse que l’ordre social. Il convint toutefois que nous avions là imaginé un moyen plausible de retarder jusqu’à la diète de mai de l’année suivante le bien que par l’acception qu’en fera indubitablement la souveraine diète le public en retirera.
Nouvelle pomme de discorde entre l’autorité séculière et l’autorité ecclésiastique !
15 1. — La diète de décembre commence le jour de la Saint-André [30 novembre]. L’évêque ne peut s’y rendre, retenu en chambre par des suffocations et des palpitations, qui sont les préludes d’une hydropisie de goitre très caractérisée et dont on craint que les progrès ne soient très rapides.
Dans le courant de la première semaine de cette * session, la * diète nomme pour remplacer M. le lieutenant-colonel Zimmermann, M. Germain Ganioz, qui venait d’être fait major à la place de M. son frère Louis Ganioz, retiré du service; et le remplace comme major du 2e ou du 3e bataillon M. Hippolyte Pignat, l’un des capitaines des carabiniers.

augustin zen ruffinen
évêque de Sion 1817-1829
Portrait par un anonyme, 1818
Propriété de M. le Dr Raymond Zen Ruffinen, à Loèche
16 2. — Le 21 décembre 1829, Mgr Augustin Zen Ruffinen, notre révérendissime prélat, meurt entre 4 et 5 heures du soir d’un coup d’apoplexie, qui a terminé sa longue et douloureuse maladie en moins de temps que je n’en ai mis à écrire ces quatre lignes. Il y a tout lieu de penser * qu’ayant toujours vécu en prêtre très fidèle à une si haute vocation *, il aura fait heureusement le grand voyage du temps à l’éternité.
Dès le lendemain, M. le grand doyen [Kalbermatten] nous convoque à une calende en laquelle on nomme vicaire capitulaire pour administrer le diocèse pendant la vacance du siège Rd M. Polycarpe de Riedmatten, doyen de Valère, et on confie l’administration du temporel de l’évêché à M. le chantre, le chanoine Roten.
Les obsèques ont lieu le jeudi [24], veille de Noël. Y assistent le Conseil d’Etat, le conseil de la ville, le corps des officiers de la /88/ milice de l’arrondissement du Centre, etc. Le deuil est mené par l’aîné des neveux de Monseigneur et par M. le Dr Gay, son beau-frère. La famille noble de la maison épiscopale entoure le cercueil; marche ensuite le chapitre en manteau et en chapeau, suit le Conseil d’Etat, etc. On reconduit les porteuses d’offrandes et les parents ainsi qu’il est de coutume en cette ville à tous les autres enterrements. — * Notez qu’aux enterrements de nos évêques on sonne douze émodes au clocher de la cathédrale et autant à celui de notre église de Valère; que le corps du défunt quand on le conduit à la sépulture est entouré de 24 pauvres revêtus chacun comme en écharpe d’une aune de drap du pays, et que 24 dames de la ville en grand deuil portent l’offrande d’un pain de deux batz et d’un cierge d’une livre à six autels auxquels on dit six messes à la fois pour le repos de l’âme du prélat *. — La cérémonie a duré depuis onze heures à une heure et demie qu’il a été descendu au tombeau des évêques qui n’a que quatre pieds de profondeur sur deux de large. Il est étonnant qu’aucun de nos évêques, qui meurent ordinairement si riches pour un aussi pauvre pays que le nôtre, n’ait pas eu la générosité de se creuser au chœur de leur église cathédrale un caveau voûté pour soi-même et pour ses successeurs.
Ensuite, le secrétaire du chapitre annonce cette mort à la sacrée nonciature * et au chef de notre Etat, et ses deux lettres sont signées par le grand doyen et contresignées par le chanoine secrétaire, sous le grand sceau du vénérable chapitre *; et le vicaire capitulaire l’annonce aux neuf surveillants par lettre circulaire qu’ils communiquent aux curés de leurs districts par laquelle on leur ordonne de faire chacun dans leurs églises un service solennel pour le repos de l’âme du défunt prélat. Le Conseil d’Etat écrit pareillement aux présidents des dizains une semblable annonce avec injonction aux autorités désénales et municipales d’y assister en costume. Le septième se célébra le mardi suivant, 29 décembre. Les héritiers de l’évêque invitent ce jour-là tout le chapitre à un dîner à la fin duquel il assiste, comme il en a le droit, à l’ouverture du testament. S’il était mort ab intestato, le chapitre aurait été son seul et unique héritier. Quand le cas arrive, il se fait à lui-même la part qu’il prétend à sa succession. Le cas étant arrivé à la mort de l’évêque Ambuel, /89/ le chapitre se contenta d’être compté pour un tronc parmi les héritiers naturels vu que l’héritage était considérable et que les héritiers du sang en firent au séminaire [de Géronde] une autre part pareillement notable pour se conformer à l’intention connue du prélat qui de son vivant disait à tout le monde que le séminaire aurait une grande part à son héritage.
17 1. — Le lendemain du septième de notre défunt évêque [30 décembre], le conseil de la ville qui avait laissé traîner plus d’un mois le choix de son curé, droit qu’il prétend en vertu d’une transaction passée entre le chapitre et la ville du temps (ni fallor) du nonce Farnèse, sur quatre candidats que nous mettons en élection, et le sieur Berchtold persistant dans la résolution qu’il a prise de vivre uniquement pour lui-même, comme le lui a finement donné à entendre notre grand doyen [Kalbermatten], s’assemble à cet effet; et son choix entre neuf et dix heures du matin tombe sur le chanoine Antoine de Kalbermatten, enfant de la ville, de l’une de ses plus nobles familles. Quoique nous estimions et que nous chérissions ce confrère, nous ne nous attendions cependant pas à ce qu’on le préférerait à M. le chanoine Pierre de Preux que nous avions placé à la tête de nos quatre présentés, comme éminemment le plus savant, le plus prudent, le plus pieux et par là même le plus digne et le plus capable de remplacer M. le curé résignant [Berchtold]. Mais il ne nous a que trop convaincu qu’il a craint d’avoir pour son successeur un homme qui éclipserait au moins, s’il ne l’effaçait, sa réputation de grand orateur et diminuerait le regret de sa perte dans le cœur de ses plus chauds partisans, et qu’il n’a eu rien moins à cœur que d’employer l’ascendant qu’il a sur leur esprit à raison de la haute opinion qu’ils ont conçue de son rare savoir et de sa haute prudence pour les engager à se choisir celui que ses confrères estimaient le plus propre à procurer en cette ville la gloire de Dieu et le salut des âmes, en le leur donnant au contraire pour un élève des jésuites, pour un ultramontain de doctrine et pour un zélateur outré.
/90/
CHAPITRE XVI
Journal de 1830 1
1 2. — Le nouveau curé [Antoine de Kalbermatten] auquel la ville avait député MM. Emmanuel de Riedmatten, ancien bourgmestre, et Pierre-Louis de Riedmatten, secrétaire du conseil, se laisse persuader, * cédant à leurs instances ainsi qu’à celles de * M. son frère [Alexandre] qui les accompagnait, d’accepter la cure de Sion; il y arrive l’avant-veille de l’Epiphanie et prend possession de sa stalle comme chanoine résidant aux premières vêpres de cette solennité et après s’être présenté au grand doyen [Kalbermatten] et au vicaire capitulaire [P. de Riedmatten] qui lui confère les pouvoirs nécessaires à l’administration de la paroisse au spirituel, il prend possession * le même soir * de la maison de la cure que le chanoine Berchtold avait vidée le même jour pour venir s’établir dans la maison qu’habitait le feu chanoine Julier, son ami.
Quelques jours auparavant, les héritiers du feu évêque [Zen Ruffinen] nous envoient une copie authentique de son testament. On nous en fait lecture en une calende tenue la veille de l’Epiphanie pour que tout le chapitre ait connaissance d’un legs de 500 louis que le prélat y fait à la fabrique de la cathédrale, à condition que ces 500 louis seront employés à la décoration du chœur selon le plan dont il est convenu avec le chanoine Berchtold qu’il institue pour cet objet son exécuteur testamentaire; que si le chapitre ne goûte pas ce plan et se refuse à son exécution, il réduit ce legs à la valeur ordinaire de la « cappe », c’est-à-dire /91/ de l’ornement pontifical qne les évêques ont coutume de léguer à leur cathédrale. Ce plan consiste à construire un autel de marbre à la romaine au beau milieu de notre chœur actuel, de transporter nos belles stalles au chevet de l’église où est actuellement le sanctuaire et d’environner notre chœur actuel du grillage en fer qui s’appuiera sur un talus de marbre à la hauteur de quelques pieds. La plus plausible raison pour adopter ce plan est que par ce moyen on pourrait établir des bancs dans les deux branches de la croisée qui restent ordinairement vides, ce qui pourrait faire entrer dans la cathédrale un plus grand nombre de personnes qui ont peine, au retour du sermon français qui se prêche * en l’église de * Saint-Théodule, à trouver place au bas de la cathédrale les jours de dimanche et des grandes solennités. * M. le Dr Gay, soufflé sans doute par l’ex-curé, voulait que nous eussions en cette calende accepté ou rejeté ce legs, mais * nous demandons terme pour délibérer sur un objet de cette importance et si dispendieux, et dont la pleine exécution exigera que le chapitre y emploie peut-être une somme plus forte que celle du legs lui-même.
2. — « Mort du grand doyen Kalbermatten » 1.

CHANOINE EMMANUEL DE KALBERMATTEN
1757-1830
Lithographie contemporaine
éditée par la Kunsthandlung zum Freyenhof, à Lucerne
M. le grand doyen qui depuis plus d’une année menaçait ruine et qui dans l’octave de Pâques s’était trouvé si mal qu’il consentit à recevoir la communion en viatique, succombe enfin à une hydropisie de poitrine * jointe à un asthme sec *, la nuit du 22 au 23 janvier de la présente année (1830), âgé de 75 ans moins quelques mois. C’était un homme très docte, parlant supérieurement latin, irréprochable dans ses mœurs, mais d’une mélancolie si noire qu’il en était souvent à charge à soi-même et aux autres par la causticité de son caractère enclin * à la critique et même * à la satire, n’aimant pas son état de chanoine tant il aimait à être sui juris et dont il cherchait à charmer les ennuis par de fréquentes et de longues absences de la résidence que son état lui avait assignée. Doué /92/ de grands talents, * le vénérable * chapitre en aurait tiré grand profit s’il avait pu l’assujettir à quelque occupation qui demandait un peu de persévérance, et s’il avait pu vaincre une paresse naturelle à laquelle il s’était laissé tellement dominer que la moindre application un peu durable lui faisait peur et le décourageait. Malgré cette insurmontable indolence, il ne laissait pas cependant que d’aspirer à la prélature, dont certainement il aurait été très digne s’il avait pu vaincre cet éloignement habituel de toute espèce de travail et d’affaires. Pour le guérir de cette négligence habituelle des devoirs de son état, ses confrères employèrent, tantôt la menace de le destituer, tantôt de le fixer à Sion en lui confiant tour à tour les chaires de théologie dogmatique et de droit canon, tantôt en ne l’appelant que tard aux dignités du chapitre; enfin, nous crûmes en le mettant à la tête de notre corps le réveiller de cette léthargie morale, ce fut inutilement : aucun de ces moyens ne nous réussit, le naturel l’emportant promptement à son émancipation accoutumée, en sorte que ce mot d’Horace : Naturam expelles furca, tamen usque recurret [Epîtres, I, 10, 24], ne s’est jamais mieux vérifié sur personne que sur ce confrère si estimable sous bien d’autres rapports. Car il était d’un rare désintéressement et aussi peu soucieux d’amasser pour ses propres besoins que pour ceux de ses plus proches parents. Et quoique malgré ses défauts ses confrères ne pussent s’empêcher de l’estimer, * non moins que tout le clergé du diocèse *, un de ses travers était que nous lui voulions tous du mal quoiqu’on ait constamment usé à son égard des ménagements les plus indulgents, et se mettant toujours au-dessus du qu’en-dira-t-on, quoiqu’il eût l’air de le craindre et la coutume de s’en plaindre. Au reste, il a laissé ses affaires domestiques en beaucoup moins mauvais état qu’on ne s’y attendait parce qu’il n’avait aucune espèce de luxe et quoique dépensant à être mal hors de chez lui ce qui aurait suffi à lui procurer une certaine aisance chez soi. Dieu l’absolve et veuille l’avoir en sa gloire ! /93/
3. — « Election de l’évêque Maurice-Fabien Roten en mars de 1830 » 1
Dans le courant de la seconde semaine du carême, le vénérable chapitre reçut une lettre du Conseil d’Etat pour lui faire savoir que le terme des trois mois de la vacance du siège devant expirer vers la fin de mars, il avait résolu de convoquer * par circulaire adressée à tous les présidents des dizains *, une diète extraordinaire pour quelques jours avant la Saint-Joseph à l’effet de procéder à la désignation du nouvel évêque, en nous invitant de tenir au plus tôt une calende où nous élirions selon l’ancienne coutume les quatre d’entre nous que nous estimons les plus dignes de l’épiscopat et les plus idoines à son administration pour les présenter à la souveraine diète qui selon le même usage ancien choisit celui des quatre candidats qui lui agrée le plus.
La désignation de l’un d’eux ayant été définitivement fixée au 15 [mars] suivant, * cette grande opération * ne put avoir lieu ce jour-là et fut renvoyée au 17 parce que le chanoine Berchtold, au moment que nous allions procéder à l’élection des quatre candidats, ayant demandé la parole, nous représenta qu’antécédemment à l’élection de nos évêques le bruit n’avait jamais été plus général que cette fois, que les aspirants (dont le nombre se bornait aux chanoines de Riedmatten et Roten) s’étaient procuré des suffrages parmi les membres de la diète par argent ou par promesses; qu’il était impossible qu’une si épaisse fumée n’indiquât pas qu’il y avait du feu, c’est-à-dire du malheureusement trop vrai dans cette rumeur si publique et si générale; qu’il en résultait que le peuple fidèle fortement persuadé que l’évêché s’achetait et se vendait, recevait de ce trafic simoniaque un grand scandale qui tournait au déshonneur du sacerdoce et au discrédit de l’autorité ecclésiastique et à l’avilissement de la dignité épiscopale; que lui paraissant qu’un si grave inconvénient procédait du mode actuel de l’élection de nos évêques où la puissance séculière a la principale part, il croyait devoir lui contester les droits qu’elle y prétend, droits que tolèrent mais que n’autorisent pas les papes dans les bulles qu’ils accordent à nos /94/ nouveaux évêques ainsi irrégulièrement élus, droit d’ailleurs contraire aux saints canons qui excluent des élections des évêques la puissance laïque à cause des abus qu’elle a presque toujours faits de la part qu’on leur y avait laissé prendre dans les premiers siècles de l’Eglise en les troublant * quelquefois * par des cabales et y vendant souvent leurs suffrages à beaux deniers comptants, outre qu’il constait que les patriotes eux-mêmes au commencement du XVIe siècle avaient demandé aux papes et en avaient obtenu que l’Eglise de Sion fût comprise dans le concordat germanique passé vers le milieu du siècle précédent entre le pape Nicolas V et l’empereur Frédéric III, lequel concordat adjuge aux chapitres seuls des églises cathédrales l’élection libre et canonique de leurs prélats; que tous ces motifs réunis lui faisaient une obligation de conscience de protester contre un abus si intolérable et si souvent répété dans les élections de nos évêques, et qu’il exigeait de nous en conséquence que nous eussions à insérer sa dite protestation au protocole de la présente calende et même de la communiquer à MM. du Conseil d’Etat.
Sur quoi lui ayant représenté que, quoique presque aussi persuadés que lui-même que cet abus avait fréquemment eu lieu dans * quelques-unes des précédentes * élections et que nous n’en gémissions pas moins que lui, nous ne voyions pas dans la circonstance aucun autre moyen de l’empêcher que de nous en plaindre à la haute magistrature du pays et de la prier de vouloir bien aviser avec nous aux moyens de le réformer s’il est en leur pouvoir et au nôtre; mais que pour cette fois sa protestation était intempestive et qu’en proposant à l’Etat de retarder la présente élection en en pressant la réforme, ce serait nous exposer à passer dans l’opinion des députés actuels à cette diète électorale pour des perturbateurs de la tranquillité publique en mettant de nouveau en question les droits qu’ils prétendent y avoir acquis par la longue tolérance tant du Saint-Siège que du vénérable chapitre.
Alors ledit chanoine notre confrère, dans la confiance sans doute que les abus qui s’y glissent deviennent d’élections en élections plus révoltants, plus scandaleux et par là même plus intolérables, nous déclare que sa conscience ne lui permet pas, si /95/ nous arrêtons d’y procéder selon l’usage accoutumé, d’y prendre aucune part; et après avoir de nouveau exigé de nous de rendre publique sa protestation en en donnant communication au Conseil d’Etat, il se refuse de concourir à la présente élection en renonçant à y avoir voix active et passive. Et cela dit, il se retire de la calende et nous laisse faire comme nous l’entendrons. Nous procédâmes donc de suite à l’élection des quatre candidats, et l’ouverture du scrutin qui n’a lieu que le jour de la désignation de l’élu par la souveraine diète, apprend au public que ce sont les trois dernières dignités et le chanoine Balleys qui ont été mis en présentation à la majorité absolue des suffrages de leurs confrères.
Jusque-là tout semblait aller bien. On avait donné commission au chanoine secrétaire d’en aviser le Conseil d’Etat. Celui-ci crut propre à inspirer à ces messieurs la même vive et juste indignation que nous causaient les soupçons assez probables de manœuvres simoniaques qui pesaient plus ou moins sur quelques parents de l’un et de l’autre des deux aspirants, l’insertion dans sa lettre d’avis de la protestation du chanoine Berchtold, courageuse quant à la dénonciation publique de ces manœuvres sacrilèges, mais imprudente quant à la motion de priver l’Etat de la part qu’il prend à l’élection de nos évêques. Mais faute d’avoir expliqué dans cette lettre que c’était seulement sous ce premier point de vue et pour donner au zèle de M. le chanoine Berchtold quelque cours et quelque satisfaction, ces messieurs loin d’interpréter bénignement la chose en ce sens que notre conduite subséquente leur donnait suffisamment à entendre, n’y virent qu’une adhésion formelle du chapitre à sa motion d’une tentative à faire pour changer ce mode accoutumé de l’élection de nos évêques que rend si vicieux le droit qu’y prétend le magistrat du pays, et les voilà qui se mettent aussitôt sur la défensive et qu’ils se croient obligés d’en aviser la diète électorale pour qu’elle ait à prendre avec eux leurs précautions contre cette tentative insidieuse du chapitre dont ils exigent qu’il ait à insérer dans son calendaire la protestation formelle, que loin de renoncer jamais aux droits qu’un long usage a prescrits en leur faveur, ils useront de tous les moyens à eux possibles pour s’y maintenir; ce qui retarda de deux jours /96/ la cérémonie de l’élection définitive qui n’eut lieu que le 17 [mars] au lieu du 15, parce qu’ * ils ne nous expédièrent * leur contre-protestation que le matin même de cette mémorable journée.
Nous y répondîmes en leur disant que nous ne prétendions ni nier ni avouer leurs droits, ni les diminuer ni les augmenter; que nous étions résolus de leur reconnaître tous ceux dont le Saint-Siège les laissait jouir sans toutefois les autoriser formellement, et que d’ailleurs nous étions à mille lieues en les leur contestant de penser à renouveler d’anciennes contestations survenues à ce même sujet entre le haut clergé du diocèse et la haute magistrature du pays, sorte de guerre que l’expérience de leurs pères et celle de nos prédécesseurs avait démontré n’être guère plus profitable à l’Etat qu’à l’Eglise, et que nous les priions de nous rendre la justice de croire que nous sommes très éloignés de chercher à troubler en agitant de nouveau semblable question la tranquillité publique.
Mais nous n’avons pas jugé convenable de donner à ces messieurs cette explication des termes de notre lettre d’avis dont ils se sont si fort alarmés sur ce qu’ils appellent leurs droits, sans avoir fait sentir auparavant au sieur Berchtold qu’il nous a bien imprudemment compromis par sa protestation avec la puissance séculière et sans lui avoir demandé qu’il nous indiquât comment il faudra à l’avenir nous y prendre pour la tranquilliser sur ce qu’elle appelle les empiétements du clergé qu’elle ne cesse d’accuser de vouloir envahir toute l’autorité et de méconnaître la sienne.
Passant donc cette fois-ci sur les soupçons de simonie dont les deux partis s’accusent réciproquement, et le Conseil d’Etat ayant conseillé à la diète de s’en purger en exigeant de ses membres le serment individuel de ne s’être permis qu’une certaine préférence d’estime et d’amitié dont on ne peut leur faire un crime accordée à l’un des contendants plutôt qu’à l’autre, on procéda avec les formalités d’usage dont j’ai déjà rendu compte à l’endroit de ces Mémoires où je raconte ce qui s’est passé aux élections précédentes 1, on procéda, dis-je, à la désignation /97/ du nouvel évêque, et ce qui étonna tout le monde, c’est que celui des deux candidats dont la moralité est plus certaine que celle de l’autre n’obtint tout juste néanmoins que la majorité strictement absolue, savoir 27 suffrages sur 52 votants. Et le seigneur bailli [Dufour] annonça à la souveraine diète retournée au chœur de la cathédrale que c’était M. le chanoine Roten, chantre de notre église, qui avait obtenu cette majorité * au premier scrutin *, et qu’en conséquence il se faisait un plaisir de le proclamer évêque élu de ce diocèse, proclamation à laquelle le clergé et le peuple répondirent par des signes d’approbation. L’élu répondit brièvement au compliment gratulatoire que lui en fit le chef de la république, et sans trop de façon il se soumit à la volonté de Dieu qui venait de se manifester en sa faveur par l’organe des représentants du peuple valaisan : Vox populi, vox Dei. Et la cérémonie se termina par le chant du Te Deum.
Au sortir de l’église, nous accompagnâmes l’élu jusqu’au seuil de la porte de la maison qu’il habite et le lendemain nous lui fîmes une visite de corps pour lui annoncer que nous confirmions * son élection * in quantum nos poteramus et ipse indigeret.
4 1. — Et le jour de Saint-Joseph [19 mars], nous tînmes une autre calende pour nommer au grand décanat vacant * depuis le fin de décembre [Corr. : janvier] * par le décès du chanoine Kalbermatten. Le chanoine Berchtold prévoyant que nous y nommerions M. le chanoine Polycarpe [de Riedmatten], doyen de Valère, * affecta un * voyage pour une affaire urgente afin de ne pas concourir à ce choix qui n’est pas de son gré. Démarche encore plus blâmable que son imprudente protestation, puisqu’elle a achevé de persuader à MM. de la ville et à tous les nobles parents de l’élu à la première dignité de notre chapitre, qu’en se la permettant aussi inconsidérément il donnait à penser à ceux qui ne l’estiment déjà pas de trop qu’il ajoute foi à l’odieuse diffamation de sa conduite dans son jeune âge, ce qui est un tort impardonnable que le parti du doyen reprochera toujours à bon droit au parti du chantre; diffamation dont tous les honnêtes gens se sont plus scandalisés que de l’imputation /98/ vague de manœuvres simoniaques dont les deux partis se chargent mutuellement.
Le 22 [mars] suivant, à une grande majorité est élu doyen de Valère le digne et respectable chanoine Lorétan.
Nous apprenons peu après que notre révérendissime élu se propose d’envoyer à Lucerne pour le procès de doctrine et de mœurs les chanoines Berchtold et Gard. Nul de nous ne s’attendait que l’auditeur ayant les facultés d’internonce dans sa réponse à la lettre par laquelle le vénérable chapitre l’avait avisé de l’élection soit de la désignation de notre nouvel évêque, nous manderait que le droit canon adjuge aux chapitres des cathédrales le choix de ces deux députés qui doivent être pris de gremio ipsiusmet capituli. Et la raison que les canonistes apportent de ce droit, c’est que des chanoines du choix de l’élu pourraient être soupçonnés moins impartiaux que des chanoines du choix même du chapitre. On se souvenait que les chanoines députés par les deux derniers évêques avaient été uniquement de leur choix sans que le chapitre s’en fût mêlé 1. Cependant M. notre nouveau grand doyen nous proposa en une calende, tenue le 6 avril, de nous en tenir à ce que nous prescrit M. l’auditeur, vu surtout qu’il insinuait la même marche à tenir en cette occurrence dans sa réponse à notre révérendissime élu, où il lui mande qu’il pourra lui envoyer les deux chanoines élus par le chapitre quand il voudra après la quinzaine de Pâques. Mgr l’élu, qui assistait à cette calende, * s’en retira sans nous recommander les chanoines de son choix *, lorsqu’il sut que nous avions arrêté de nous prévaloir de la marche que nous avait tracée l’auditeur pour les choisir nous-mêmes. On fit ce choix au scrutin secret, et au premier tour sortit à une grande majorité M. le chanoine Gard. Mais au second scrutin la majorité n’eut point d’égard à l’autre choix de l’évêque élu, et à la place du chanoine Berchtold elle fit choix du chanoine [Antoine] de Preux. L’ex-curé a dû cette nouvelle marque de défaveur de la part du chapitre à l’affront qu’il a fait le jour de la Saint-Joseph * au chanoine Polycarpe * lorsqu’il s’est refusé à concourir à l’élection * où nous l’avons nommé * notre nouveau grand /99/ doyen, et il lui est arrivé ce que dit quelque part dans l’un des livres sapientiaux l’Ecriture Sainte : Sicut fecisti alteri, sic et tibi fiet [D’après Tobiae, 4, 16]. Et le chapitre s’en excuse envers Monseigneur sur ce que tout le public est persuadé que ledit sieur Berchtold a beaucoup intrigué auprès des députés partisans de ses opinions libérales pour le parti Roten et contre le parti de Riedmatten, opinions, je le dis sans détour, qui lui font perdre tous les jours de plus en plus l’estime et la confiance du clergé.
Enfin en cette même calende, M. notre procureur général [Antoine de Preux] mit aux voix la proposition si l’on refuserait ou si l’on accepterait le legs de 500 louis fait par feu Monseigneur * pour la décoration du chœur de la cathédrale *, et si l’on adopterait ou bien rejetterait le plan de décoration proposé par M. le chanoine Berchtold, * qui consiste à * construire un autel à la romaine au milieu de notre chœur actuel et de placer nos stalles au chevet de l’église qu’occupe le sanctuaire actuel. Notre révérendissime élu pense que nous ne devons pas refuser un legs aussi considérable et que nous ne pouvons pas non plus rejeter le plan de M. Berchtold que nous avons eu l’air d’accepter du vivant du prélat, et que nous étant rapportés au jugement qu’un architecte * de Turin * de grand renom porterait de ce plan, * qui n’y a rien trouvé à redire *, nous n’étions plus à temps de nous refuser à son exécution que feu Monseigneur avait confiée testamentairement audit sieur chanoine Berchtold.
Néanmoins, le vénérable chapitre se résout à refuser ce legs s’il faut, pour qu’il soit acquitté par les héritiers de feu Monseigneur, adopter le plan de M. Berchtold pour les motifs suivants : 1° que ce legs réduit à sa stricte valeur, soustraction faite de 2000 écus qui sont la valeur à laquelle est communément estimée une belle « cappe » pontificale qu’il est d’usage que nos évêques laissent à la sacristie de leur cathédrale, n’est que de 200 louis, et que ces 200 louis sont évidemment insuffisants à la décoration du chœur telle que l’a conçue et que la propose ledit chanoine, et que par conséquent l’exécution de son plan mettrait le chapitre dans le cas de contracter une dette de 400 louis au moins, somme qu’il ne sera pas de longtemps en état de rembourser vu l’état actuel de ses finances qui est tel qu’il a toutes les peines du monde /100/ d’égaliser sa recette avec ses dépenses annuelles; 2° que le plan dudit chanoine est trop grandiose pour un emplacement aussi petit que l’espace qu’occupent en notre église le chœur et le sanctuaire actuels; 3° que dans le projet de construire un autel à la romaine au milieu de notre chœur actuel et de placer le nouveau chœur au chevet de l’église, ce nouveau chœur sera manifestement trop étroit pour contenir le clergé de la cathédrale augmenté aux grandes solennités de l’année de 20 à 25 séminaristes; 3° [bis] que dans certaines occasions, comme de l’élection * ou du sacre * d’un évêque, la haute magistrature du pays ou la comitive d’un nonce ou de tout autre évêque consécrateur ainsi que celle de nos deux prélats mitrés seraient très incommodément * et très inconvenablement * placées à l’entour de cet autel à la romaine, et que dans les jours de grande solennité où l’évêque pontifie, les messieurs et les dames placés dans les bancs des deux branches de la croisée de l’église seraient pour le célébrant et ses ministres un sujet, tout involontaire puisse-t-il être, d’une inévitable et grande distraction; 4° que par l’exécution de ce plan on ne fera pas entrer dans la cathédrale plus d’une centaine de personnes, ce qui est pourtant le motif le plus plausible qui avait porté feu Monseigneur à l’adopter; [5°] enfin, qu’il n’est personne qui ne convienne que le culte divin y perdrait sa principale pompe qui consiste à y voir un nombreux clergé dans le recueillement et les chanoines revêtus de leurs habits de chœur, outre l’inconvénient de découper en deux chacune de nos belles formes, et celui de supprimer les six autels de la branche transversale de notre église cathédrale.
Par tous ces motifs que M. le chanoine Berchtold avoue lui-même être de quelque poids, nous avons unanimement conclu que nous ne pouvions point accepter le legs en question à la condition apposée par le révérendissime testateur, * mais * que nous avions * néanmoins * la confiance qu’en faisant connaître aux héritiers de Mgr Zen Ruffinen quels sont les motifs de la répugnance presque invincible qu’a le vénérable chapitre de rejeter le plan proposé par M. le chanoine Berchtold, ils ne prendraient pas en mauvaise part que nous donnions la préférence à un plan à la vérité moins somptueux, mais plus proportionné à l’ensemble de notre église; que nous nous étions flattés, /101/ si Dieu ne nous avait pas enlevé si tôt un si bon père, un si digne prélat, de venir à bout de lui faire sentir les graves inconvénients du plan que ledit sieur Berchtold était parvenu à lui faire adopter, et que nous aimons à croire que nous parviendrons nous aussi à persuader à ses nobles héritiers * de vouloir bien * interpréter in sensu lato l’intention bien connue de leur révérendissime frère et oncle de faire un legs considérable à son église cathédrale pour la décoration de son chœur et de son sanctuaire, et que leur piété et leur générosité les feront consentir à aider le chapitre à mettre incessamment la main à cette décoration sur un plan à la vérité moins somptueux, mais aussi moins dispendieux qu’après dues informations et mûre délibération le vénérable chapitre aura définitivement adopté, * et qu’ils s’encourageront les uns les autres consciencieusement à employer une portion de ses épargnes en œuvres pies *; que si ces messieurs se prévalent de cette clause du testament du prélat pour ne nous donner que la « cappe » épiscopale, nous les supplierons de vouloir bien au moins nous en compter la valeur en argent, au moyen de laquelle somme dont nous nous contenterons nous puissions en y ajoutant pareille somme du nôtre faire une décoration suffisante à masquer le défaut de la fenêtre du fond de l’église et à couvrir la nudité actuelle de notre sanctuaire qui blesse les yeux non moins des indigènes que des étrangers, qui depuis qu’une belle route dans toute la longueur du pays les conduit de France en Italie, ou d’Italie en France, passent à Sion et en visitent la cathédrale.

jean-pierre genoud
prévôt du Grand Saint-Bernard 1814-1830
Portrait par un anonyme, 1815
Martigny, prévôté
5 1. — Le diocèse fait encore cette année, le dimanche * dans l’octave de l’Ascension [23 mai] *, une nouvelle perte dans la personne de Sa Révérence M. le prévôt de Saint-Bernard-Mont-Joux [Genoud], * frappé coup sur coup d’une apoplexie séreuse *, prélat d’une grande vertu et d’un rare mérite, aussi modeste que docte, de la vie la plus exemplaire pouvant servir de modèle tant aux ecclésiastiques * séculiers * que réguliers, d’une prudence consommée et d’une douceur inaltérable. M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz], son intime ami, détenu lui-même pour /102/ raison d’infirmité dans ses appartements, ne peut se rendre à ses obsèques qui ont lieu quelques jours après son décès; mais il se rend accompagné de huit des chanoines de sa maison au trentième célébré la veille du jour que MM. les chanoines du Grand Saint-Bernard tiennent leur chapitre électoral, * il a lieu le mercredi de la semaine de Pentecôte [2 juin] *, pour lui donner un successeur. Ils s’en donnent un fort digne dans la personne de Rd M. le chanoine Fr.-Benjamin Filliez, natif de Bagnes, actuellement gérant le temporel de leur maison en qualité de procureur. Il passe assez généralement dans l’opinion du clergé du Bas-Valais, à qui il est mieux connu qu’au clergé du Haut-Valais, pour le membre de ce collège qui a le plus de science ecclésiastique et profane. Dieu veuille rendre sa prélature aussi utile à sa congrégation que le public l’espère et l’attend !
6 1 — Le petit jubilé accordé par le pape régnant Pie VIII a été célébré à Sion, * entre l’octave de Pâques et la Fête-Dieu *, avec aussi peu de zèle de la part des ecclésiastiques qui exercent le ministère pastoral et avec moins encore d’empressement de la part des ouailles que le grand jubilé de Léon XII 2, tandis que dans beaucoup de paroisses du diocèse, les curés de la campagne ont fait marcher ensemble les exercices des missions et les bonnes œuvres prescrites pour le gagner, s’aidant entre eux et aidés par les RR. PP. jésuites et capucins. On voit bien par ce peu que j’en dis que ce jubilé n’a pas été pour la ville épiscopale, ni une belle occasion de conversion * pour les pécheurs, ni un grand sujet d’édification pour les personnes pieuses *.
7. — « Diète de mai » 1830 3.
Notre élu [Roten] n’ayant point encore reçu de Rome sa confirmation s’abstient de se rendre aux séances de la diète de mai. Il ne s’y règle rien de bien important. On y nomme à /103/ quelques emplois militaires devenus vacants par le décès de quelques-uns des chefs de notre milice. On s’y occupe beaucoup à l’ordinaire du perfectionnement de notre grande route. On construit à Martigny un nouveau et beau pont de bois couvert sur la Drance, etc.
Son Excellence de Rivaz meurt très chrétiennement le 19 août à 9 heures du soir, après moins de deux jours de maladie, et est enterré le surlendemain très honorablement. Il était mon trop proche parent pour que je lui consacre en ces Mémoires historiques une oraison funèbre. — * D’ailleurs mes lecteurs peuvent juger d’après ce que j’y ai raconté de ses œuvres si sans flatterie il n’en méritait pas une. Je me bornerai de lui appliquer ce texte du dernier chapitre des Proverbes qui termine l’éloge de la femme forte : Et laudent eam in portis opera ejus [Prov., 31, 31] *. Mais je rapporterai en temps et lieu 1 l’éloge plein de vérité et de sentiment qu’en a fait M. le trésorier de Courten, son digne collègue, dans la circulaire par laquelle il annonce aux autorités désénales la grande perte que vient de faire en sa personne notre gouvernement, et un article nécrologique inséré en quelques-unes de nos gazettes suisses, écrit par l’une des plumes les mieux taillées des cantons où l’on parle la langue romande 2.
8. — Le sacre de l’évêque Maurice Roten (24 août) 3.

maurice roten
évêque de Sion 1830-1843
Portrait posthume par Laurent Ritz, 1846
Sion, évêché
Le sacre de Mgr notre élu a lieu le 24 août, fête de saint Barthélemy. Mgr le nonce de Lucerne, Philippe de Angelis, archevêque de Carthage, arrive à Saint-Maurice le 13 dans l’après-dîner du vendredi de la 2e semaine dudit mois. Le gouvernement du pays prévenu de son arrivée le fait complimenter sur sa bienvenue par MM. Cocatrix, président du dizain, et [Macognin] de la Pierre, président de la ville, et on lui rend quelques honneurs /104/ militaires. Il s’arrête une heure ou deux à l’abbaye qui lui offre un goûter qu’il accepte et après lequel il se rend à Martigny où M. le prévôt élu [Filliez] l’attendait; et le lendemain, il monte au Grand Saint-Bernard avec ledit seigneur prévôt, où il célèbre la fête de l’Assomption, auquel jour il y a chaque année un grand concours de pèlerins des deux vallées de l’Entremont et de la val d’Aoste, mais en plus grand nombre de celle-ci que du pays de Valais. Son Excellence avait fait espérer à M. le prévôt qu’il comptait lui donner à cette solennité la bénédiction abbatiale; mais ses bulles n’étant pas arrivées à temps, il s’y est rendu ni plus ni moins pour consacrer un autel * d’une chapelle latérale * et y déposer le corps d’une sainte vierge nommée Faustine, envoyée de Rome au monastère hôpital, dans l’emplacement de laquelle les Français avaient placé du temps que notre pays fut réuni au grand empire le mausolée du général Desaix par ordre de l’empereur Napoléon 1. On n’a pas fait disparaître ce mausolée de cette église, mais on lui a assigné une autre place. M. le nonce avait le projet d’employer le reste de cette semaine à visiter l’évêque de la Cité [d’Aoste, Agodino], mais il en fut empêché par le mauvais temps qu’il fit sur cette montagne dès le lendemain de son arrivée. Il y tomba force neige et un froid de cinq degrés au-dessous de zéro s’y fit sentir. Il en descendit le vendredi [20] pour se rendre à Sion en s’arrêtant à Martigny où il chanta la grand-messe le dimanche suivant [22], octave de l’Assomption, * et y conféra les ordres sacrés * à quelques religieux de l’abbaye et du Saint-Bernard. Et le même jour il arriva à Sion à 7 heures du soir au son des cloches et du canon. Notre élu envoya à sa rencontre jusqu’à Martigny deux de nos confrères qu’il venait de nommer ses grands vicaires, savoir MM. les chanoines Lorétan et Gard, et MM. [Nicolas] Roten [fils], l’aîné de ses frères, * président du dizain de Rarogne *, et Maurice Stockalper, président du dizain de Brigue. Après les compliments de bienvenue d’usage de la part du Conseil d’Etat, de celui de la ville et du corps des officiers, comme au sacre de nos deux derniers évêques, il [y] eut un souper de 20 couverts auquel Mgr notre élu nous invita, M. le chantre [Balleys] et moi. Le lundi /105/ matin [23], M. le nonce fit visite en voiture à Son Excellence Dufour, le grand bailli de notre république, qui la lui rendit le même jour pareillement en voiture. Puis accompagné de notre élu, il fit visite aux jésuites, aux capucins et à trois de nous, savoir le doyen de Valère [Lorétan], le grand sacristain [Anne-Jos. de Rivaz] et le chanoine Gard, grand vicaire. Notre grand doyen [P. de Riedmatten] ne descendit du mayen que ce jour-là comme nous sortions de vêpres. Nous l’attendions pour aller faire notre visite de corps à Son Excellence le nonce qui la reçut très gracieusement, quoiqu’un peu tardive.
* Le même jour * vers midi arriva à Sion le contingent du Valais de retour du camp de Bière où il s’était rendu dès les derniers jours de juillet. Le gouvernement le retint à Sion pour augmenter la pompe de la cérémonie du sacre. Elle commença le 24 vers 9 heures du matin et ne finit qu’à midi et demi. Y assistèrent le Conseil d’Etat, la majeure partie des membres de la diète, le conseil de la ville, et grand nombre d’officiers de la milice valaisanne et des corps que nous avons en France et à Naples en grand uniforme.
Le clergé ayant à sa tête les chanoines résidants et titulaires alla en procession chercher les deux prélats pour les amener à la cathédrale et les reconduisit de même après la cérémonie chez M. le bourgmestre Alphonse de Torrenté, beau-frère de notre évêque, où on a logé le nonce. Firent les fonctions des évêques assistants M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] et M. notre grand doyen * à la place de M. le prévôt à qui, n’étant pas encore béni, nous assignâmes pour lui rendre honneur à cette cérémonie la première stalle qui est celle de notre dit doyen qu’occupent nos évêques quand ils assistent au chœur en rochet et en camail *. Voyez le détail de toutes les autres cérémonies tel que je l’ai déjà donné à l’article du sacre de l’évêque de Preux 1. Mais je ne dois pas omettre de dire qu’il est difficile de pontifier avec plus de piété et de dignité que l’a fait Mgr le nonce, qui lit parfaitement bien le latin et le prononce si distinctement que quiconque sait cette langue a pu facilement entrer dans le vif sentiment de piété et de foi qui animait ce prélat durant cette longue et /106/ auguste fonction du ministère pastoral réservée aux chefs de la hiérarchie chrétienne.
Le grand repas du sacre a été splendide et préparé par un cuisinier français venu de Genève ou de Lyon, et on y tabla cinq heures d’horloge. L’évêque y porta un toast au Saint-Père [Pie VIII] et à son digne légat; puis le vice-bailli de Sépibus (le grand bailli [Dufour] pour raison de santé absent) porta celle [la santé] du nouvel évêque, * en lui souhaitant un long épiscopat qu’appuyèrent nos acclamations d’ad multos annos *, — l’un et l’autre par un court compliment bien pensé et bien dit, l’un en latin et l’autre en français.
Le nonce accepte le lendemain [25] le dîner que le gouvernement lui fait offrir par l’organe de son chef. Il se donne à la maison de ville. On y boit, respectivement, le vice-bailli à la santé du pape, et le nonce à celle du souverain Etat et de son pouvoir exécutif.
M. le nonce n’était accompagné que de son auditeur et d’un jeune parent à lui dit le chevalier Galleffi, neveu du cardinal de ce nom, d’un valet de chambre et de deux laquais parés d’une riche livrée, plus quatre chevaux à sa voiture. Tout le monde de Sion a été enchanté de l’affabilité et de la politesse de l’auditeur, étant l’un et l’autre dans la société d’un commerce fort décent quoique peu gênant.
Il quitte Sion le jeudi 26 du courant. L’accompagnent à son retour de la part de Monseigneur les mêmes deux chanoines et les deux mêmes messieurs qui étaient venus à sa rencontre * jusqu’à Martigny *. Il y a dîné à la prévôté et il va coucher à l’abbaye, s’y repose le vendredi, y pontifie solennellement le samedi, fête de saint Augustin, et repart le dimanche matin, très satisfait de l’accueil qu’on lui a fait partout « au très heureux canton du Valais », pour retourner à sa résidence en passant à Fribourg et à Soleure, et de là à Notre-Dame des Ermites, dont le révérendissime abbé [Müller] l’a invité à venir y célébrer la Nativité de la Sainte Vierge * d’où peu de jours après * il se rendra à sa résidence. /107/
9. — « Fâcheux résultats de la révolution française des 26, 27 et 28 juillet 1830 pour le pays de Valais » 1.
Nous ne tardons pas à apprendre que les « héros parisiens » qui opèrent cette révolution s’étant portés à la caserne des gardes-suisses de la rue de Babylone, où M. Guillaume Du Fay, gros major du régiment de Salis, était enfermé avec une centaine de soldats fraîchement recrutés, n’ayant pu y pénétrer y mirent le feu pour les forcer d’en sortir. Sur quoi ledit major s’étant résolu, pour faciliter au gros de sa troupe de se retirer par une porte de derrière sur l’Ecole militaire où se trouvait un autre petit corps de soldats suisses du même régiment, à essayer d’enfoncer à la baïonnette la foule qui l’assiégeait dans son poste, n’en fut pas plutôt sorti qu’il reçut un coup de feu au beau milieu du front et que les dix hommes qu’il commandait, lui onzième, furent au même instant massacrés « par la pensante et agissante jeunesse » qui avait déployé le brillant courage de venir déloger cette poignée de Suisses de leur cantonnement. Cette mort héroïque de ce chef s’exposant ainsi à un péril imminent pour conserver * à Charles X * une centaine de serviteurs fidèles et dévoués, a acquis sans doute à sa noble famille, désolée d’ailleurs de la perte d’un parent qui lui était si cher et si utile (car sage célibataire, il employait ses économies à lui faire du bien), la faveur constante de la famille royale, si la divine Providence la fait remonter une seconde fois sur le trône qui lui appartient. Et son nom mérite d’être inscrit aux fastes militaires de la nation helvétique.
Mais ce n’est pas là le seul mal que nous fait cette seconde révolution. Elle fait perdre par le licenciement des régiments suisses tant de la garde que de la ligne un état honorable et une honnête aisance à une cinquantaine d’individus des familles les plus notables de notre pays. Elle a mis pour ainsi dire sur le pavé trois MM. de Kalbermatten, trois de Nucé, des Quartéry, des de Bons, des de Werra, etc., et surtout MM. de Courten qui, pour s’avancer à ce service, avaient dépensé presque tout leur patrimoine. * Voilà encore une fois les Suisses victimes de leur fidélité aux couronnes, soit aux princes qu’ils servaient *. /108/
A peine avions-nous appris ces fâcheuses nouvelles qu’arrive au pays une certaine quantité de jeunes jésuites qui étudiaient en théologie, les uns de leur maison de Dole et les autres de leur maison de Saint-Acheul, se rendant les uns en Italie, les autres au collège de Brigue pour y continuer leurs études.
Samedi 28 [juillet] arrive à Sion Mgr Tharin, évêque résigné de Strasbourg, chargé de l’éducation, comme l’on sait, du petit duc de Bordeaux, qui se présente à notre nouvel évêque et au Conseil d’Etat, les priant d’agréer qu’il prenne * pour quelque temps * son domicile en cette ville en attendant qu’il apprenne où définitivement Charles X aura fixé le sien avec toute son auguste famille. En attendant un logement plus commode, il a agréé le second étage de la maison du décanat que M. notre grand doyen [P. de Riedmatten] lui a offert, d’où il ne sort guère que pour faire quelques promenades hors de ville, et aller dire la messe à l’église du collège. MM. du Conseil d’Etat ont l’attention de lui procurer tous les papiers publics qui apportent à Sion trois fois par semaine les nouvelles de Paris. Notre évêque lui donne à dîner le dimanche, lendemain de son arrivée. Il n’est accompagné que d’un ecclésiastique de ses amis ou de ses protégés qui était actu aumônier de l’Ecole polytechnique, et d’un valet de chambre. C’est un prélat * de belle taille *, de bonne mine, beau parleur, et qui a toute la tournure d’un prélat de cour, grand ami des jésuites et leur apologiste comme il l’a prouvé par l’écrit intitulé : Les Jésuites devant les deux chambres, écrit anonyme, mais dont on sait qu’il est l’auteur.
10. — « Diète de décembre 1830 » 1.
Elle s’ouvre à l’ordinaire le dernier lundi de novembre, 29e de ce mois. Le nouvel évêque [Roten] y assiste pour la première fois. Le grand bailli [Dufour] félicite l’assemblée de posséder au milieu d’elle un prélat irréprochable dans ses mœurs, doux et pacifique, de la sagesse et de la prudence duquel elle a tout lieu d’attendre que ses avis ne pourront tourner qu’à l’avantage de /109/ la religion et de la patrie, surtout en ces temps difficiles où certains esprits amateurs de nouveautés dont l’essai est hasardeux et l’exécution difficile chez un peuple qui tient à ses anciennes coutumes et habitudes autant que le valaisan, travaillent sourdement à nous les faire et goûter et adopter.
On procède ensuite à l’élection d’un cinquième membre du Conseil d’Etat, dont les lumières et le dévouement à la chose publique puissent dédommager le pays de la perte qu’il a faite l’été dernier en la personne si estimable et si regrettable de Son Excellence Ch.-Emm. de Rivaz. Le choix tombe sur le sieur Morand, président du dizain de Martigny et secrétaire français de la souveraine diète depuis bientôt une vingtaine d’années, qui a bien mérité, surtout du Bas-Valais, par la constance et l’intrépidité avec laquelle il a combattu les premières années de notre restauration politique pour le maintien de la liberté du peuple ci-devant sujet du Haut-Valais et pour assurer aux Bas-Valaisans une parfaite égalité avec les Haut-Valaisans, ci-devant leurs très redoutés seigneurs, * metuendissi[mi] domini nostri, domini patriotae superioris Vallesii, comme le portent tous les actes de la reconnaissance de leur souveraineté *. Il avait pour compétiteur le sieur Gross, châtelain de Martigny, magistrat d’une probité éprouvée, d’une sagesse rare, d’une piété solide, que les Haut-Valaisans et tout le clergé du diocèse estimaient le plus digne et le plus apte de cet important emploi, que l’un briguait depuis longtemps et auquel l’autre n’aspirait qu’autant que son mérite seul l’y portât; mais les libéraux du pays, aidés des suffrages des patrons du nouvel évêque à l’élection duquel il a coopéré plus que personne, par estime et par reconnaissance lui ayant donné leurs voix, il a obtenu la préférence. Au reste, on dit qu’il n’a été élu pour remplacer M. de Rivaz que de cette diète à la prochaine de mai de l’année qui vient, en laquelle il sera, ou continué, ou remercié de ses services.
On procède ensuite à la nomination du secrétaire * français * de la diète, et 29 voix en adjugent les fonctions à M. Cocatrix, président du dizain de Saint-Maurice et commandant de l’arrondissement de l’Ouest.
Le canton directeur estimant que cette seconde révolution française agitant tous les peuples environnants et les portant /110/ tous plus ou moins à s’insurger contre leurs gouvernements (ce qui a lieu en ce moment même en Suisse où les sujets devenus libres il y a vingt ans veulent l’être encore bien davantage et à cet effet demandent et obtiennent des villes aristocratiques incapables de leur résister l’abolition du patriciat), le canton, dis-je, directeur estimant d’ailleurs que cette nouvelle révolution menace l’Europe entière d’une guerre générale, convoque une diète fédérale extraordinaire à l’effet de convenir des mesures à prendre pour que le Corps helvétique soit maintenu dans la neutralité que les grandes puissances lui ont garantie dans leurs derniers traités. Le canton de Valais invité à y envoyer ses députés substitue au sieur Morand, qui était le second des deux qu’il y envoie annuellement et qui en devenant conseiller d’Etat a cessé de l’être, M. Macognin de la Pierre, président de la ville de Saint-Maurice, neveu (ex sorore [Fanchette de Rivaz] filium) de feu Son Excellence de Rivaz, et l’adjoint à M. le baron Maurice de Stockalper, président du dizain de Brigue. Ces deux messieurs arrivent à Berne la veille de l’ouverture de cette diète fédérale, soit l’avant-veille de Noël.
On décrète qu’il sera levé cinq nouveaux bataillons composés de la landwehr dont on nomme les principaux officiers, savoir les majors, en attendant leur formation entière, et alors on en nommera les lieutenants-colonels. Ce sont M. Taffiner, qui commandait l’un des bataillons de l’un des régiments * de ligne * que nous avions en France; M. le comte Pancrace de Courten, chevalier de Saint-Louis; M. Baptiste Duc, capitaine au susdit bataillon, chevalier de Saint-Louis; M. Robatel (Maurice), quartier-maître du bataillon de notre milice de l’arrondissement de l’Ouest (ou son frère Louis aussi capitaine en France au susdit bataillon); M. Louis Dufour, fils aîné du grand bailli actuel, ci-devant aide-major * (soit adjudant-major) * en France au même bataillon.
Enfin pour honorer la mémoire de feu Son Excellence de Rivaz, la diète reconnaissante décrète sur la proposition du Conseil d’Etat que l’éloge si touchant qu’a fait de ses services et de ses mérites M. le trésorier d’Etat [M. de Courten] dans la circulaire par laquelle il a annoncé son décès aux présidents des treize dizains sera inséré * dans les deux langues * au protocole * ou à l’Abscheid * de la présente diète. /111/
J’oubliais de noter qu’en cette diète le souverain Etat prend à charge et honneur la régie de la poste et de la diligence qu’il avait affermée à une société pour le terme de 15 ans, comme je l’ai noté ci-dessus 1 et en confie l’administration au Conseil d’Etat, lequel en établit régisseur en chef M. le trésorier d’Etat qui a une grande aptitude à la chose.
11 2. — * Seduni, in ecclesia cathedrali *. Sanctissimo patri et domino nostro Pio PP VIII° piae memoriae et felicis recordationis parentatur die jovis 3ae hebdomadis Adventus Domini. Assistent en corps à cette cérémonie le Conseil d’Etat et la souveraine diète. L’évêque y officie et y assiste Mgr l’ancien évêque de Strasbourg [Tharin].
/112/
CHAPITRE XVII
Journal de 1831 1
1 2. — Notre révérendissime seigneur évêque [Roten] dûment autorisé par Son Excellence Mgr le nonce [de Angelis] de bénir en son nom et en sa place M. le chanoine Filliez, élu prévôt du Grand Saint-Bernard, est invité par ledit sieur prévôt élu de vouloir bien se rendre à Martigny pour procéder le jour * de la fête * de la Purification [2 février] à cette cérémonie * en l’église paroissiale de ce lieu *. Y sont pareillement invités MM. les abbés de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] et de Hauterive [Girard]. Deux chanoines de la cathédrale y accompagnent Monseigneur, savoir MM. Gard, son grand vicaire, et [Antoine] de Preux, procureur général du vénérable chapitre. En trois jours, tout est bâclé, c’est-à-dire que l’évêque descend à Martigny le 1er février et en remonte le 3, au son de notre grande cloche et au carillon des petites.
2 3. — Il nous fallut, quelques mois après le licenciement des troupes que nous avions au service de France, équiper * au commencement du carême * un bataillon de notre milice à Genève pour garder notre frontière occidentale que menaçaient * les carbonari piémontais retirés en France *, tandis que les Genevois en envoyèrent un des leurs au Haut-Valais qu’on stationna à Brigue pour garder notre frontière méridionale menacée, disait-on, d’être /113/ violée par une armée autrichienne, — * deux compagnies vaudoises à Martigny, plus une centaine de sapeurs bernois à Saint-Maurice *. Dès le commencement de cette année un état-major suisse vint s’établir à Saint-Maurice. Peu avant le licenciement de ces deux bataillons * qui a lieu vers la mi-avril *, le général Guiguer, nommé général en chef de toute la milice helvétique, arrive à Sion. Le Conseil d’Etat lui fait les honneurs du pays en le saluant à son arrivée de 22 coups de canon et en lui offrant un dîner somptueux qu’il accepte, à l’issue duquel il s’achemine au Simplon pour voir quelle espèce de fortification il serait opportun d’y construire, d’où il se rend à Bellinzone, chef-lieu du canton du Tessin, où l’on a également établi un état-major dont le chef est notre vaillant général Roten qui, par une proclamation remplie du pathos révolutionnaire à l’usage des généraux des Cortès espagnols, apprête à rire aux Suisses non moins qu’aux Autrichiens. * On dit que * de Bellinzone le général en chef retourne à Lucerne par le Saint-Gothard.
Sur ce qu’on apprit que MM. de Genève avaient accueilli fort amicalement notre bataillon et en avaient traité magnifiquement les officiers, le Conseil d’Etat en use de même à l’égard des officiers du bataillon genevois. L’Etat les traite au Lion d’Or à leur arrivée, et ce fut la ville * qui les traita * à leur retour; ce que fit pareillement le conseil municipal de la petite ville de Saint-Maurice à l’exemple de l’abbaye qui, quelques semaines auparavant, avait fait semblable politesse à tout l’état-major y stationné.
Cet armement coûteux et inutile fut jugé par la diète fédérale * nécessaire pour le maintien de notre propre indépendance * d’après les bruits d’une guerre générale qu’on regardait comme inévitable à la suite d’une révolution si ennemie du gouvernement monarchique et des droits que les nations européennes ont si longtemps tenus pour légitimement acquis aux familles royales. Heureusement que le nouveau roi [Louis-Philippe] que la France s’est donné en août dernier a eu besoin pour assurer sur sa tête une couronne si chancelante de se montrer pacifique à tous les autres souverains de l’Europe, et que l’argent qu’il leur a fallu pour mettre sur le pied de guerre leur garde nationale et leurs troupes de ligne surchargeant déjà la nation d’impôts, a fait /114/ * renoncer * son gouvernement au projet de propager le dogme de la souveraineté populaire et d’encourager en d’autres pays la sainte insurrection des peuples qui veulent jouir de la liberté qui de droit naturel appartient au genre humain contre une poignée d’hommes qui se croient les maîtres absolus de disposer arbitrairement de leurs biens et de leurs fortunes.
La Suisse s’est ainsi ressentie de cette seconde révolution qui a replongé la France dans la discorde et la misère. Dieu veuille que ceux qui la gouvernent actuellement parviennent à en arrêter les funestes progrès qui menacent l’Europe entière d’un bouleversement général, et que la nation française n’en soit pas punie par la perte totale de son christianisme ! En attendant, la Suisse en est pour beaucoup d’argent que lui a déjà coûté sa si courte neutralité armée.
3 1. — Nous nous étions flattés que la loi projetée sur l’éducation primaire ne nous causerait plus d’embarras lorsque tout à coup le sieur Gatto redevient régent de la petite école à Martigny. M. le prieur curé [Darbellay] accourt aussitôt à Sion pour en informer notre nouvel évêque qui, cédant aux conseils du chanoine Gard, son grand vicaire, croit ne pouvoir et ne devoir pas revenir sur ce qu’a réglé à cet égard feu Mgr [Zen Ruffinen], qui en a interdit à tout jamais les fonctions à ce personnage. Aussitôt le Conseil d’Etat, à la persuasion du sieur Morand qui n’en est membre que depuis la diète de décembre, le prend sous sa protection et à deux reprises vient solliciter l’évêque de ne pas lui faire cet affront. On se résout à lui tenir tête, et lui croit devoir tenir bon. Comment finira ce conflit d’autorité, nous ne pouvons pas le prévoir, puisque pour qu’il finisse à l’avantage de l’autorité ecclésiastique il faudrait plus de fermeté au prélat que nous ne lui en supposons, et que MM. du Conseil d’Etat ne continuassent pas à se laisser conduire en cette affaire par les conseils de notre confrère [Berchtold], leur théologien. /115/
4. — « Quatrième baillivat de M. de Sépibus » 1.
La diète qui vient de s’ouvrir le 2e jour de mai s’en occupera-t-elle, le temps nous l’apprendra. En attendant, elle défère pour la 4e fois le grand baillivat à Son Excellence M. de Sépibus. M. Dufour est nommé vice-bailli à une très forte majorité ainsi que sont confirmés les trois autres conseillers. Et la diète presque à l’unanimité continue sa confiance à MM. Maurice de Stockalper et Macognin de la Pierre, nos derniers députés à la * longue * diète fédérale commencée à Berne et continuée à Lucerne. Au Tribunal suprême, il n’y a rien de changé, sinon qu’on substitue au sieur Taffiner M. Victor Jost, du dizain de Conches, et M. Gross, de Martigny, à M. l’avocat Claivaz.
5 2. — Après maintes et maintes négociations entre le vénérable chapitre et les héritiers de feu Mgr [Zen Ruffinen] au sujet de son legs de 500 louis, nous venons à bout par les bons offices de M. le Dr Gay d’en obtenir 315. Il nous fallut pour les mériter, ces bons offices du beau-frère, lui aliéner trois peurs de vigne situés à la porte de Loèche, dont il paya à la vérité en bon argent comptant assez chèrement l’estime et la convenance, à la condition que nous les emploierons à construire au sanctuaire actuel de notre cathédrale un autel en marbre aux deux angles duquel seront gravées les armoiries du révérendissime légateur. — * Et c’est ainsi que l’obstination de M. le chanoine Berchtold à vouloir nous forcer à poser au milieu de notre chœur moderne cet autel à la romaine, nous a fait perdre 200 louis sur ce legs épiscopal, en suggérant à feu Monseigneur d’apposer à cette clause de son testament la condition sine qua non dont ont cru pouvoir se prévaloir MM. ses héritiers. Grand bien leur fasse ! * — Pour en venir une fois à la décoration de notre église si vivement désirée et si longtemps projetée, le vénérable chapitre en commence les travaux après Pâques par faire creuser au chœur un caveau pour la sépulture de nos évêques et par le paver en carreaux de marbre noir et blanc en attendant que nos finances nous permettent d’en faire davantage les années qui vont suivre. /116/
6 1. — Mgr de Tharin se trouvant déplacé à Sion entre un bataillon de Genevois et quelques compagnies de Vaudois et de Bernois, nous quitte le mercredi de Pâques [6 avril] et va, dit-on, chercher en Autriche un asile plus éloigné des mouvements révolutionnaires. Le jour de Pâques, il assiste à la messe pontificale de notre révérendissime ordinaire, accompagné de deux chanoines, * l’un son frère, l’autre son ami, revêtus * du costume maintenant usité ès cathédrales françaises. * Ce prélat * méritait d’être plus courtisé qu’il ne l’a été par les membres du clergé sédunois et par les magistrats et la noblesse de la ville, à l’hôpital et aux pauvres de laquelle il a fait des dons assez notables pour un prélat français que cette seconde révolution aura sans doute privé * plus ou moins de * sa fortune et mis par là même assez mal à l’aise.
Ce n’est pas sans raison qu’il se trouvait dans les circonstances déplacé à Sion, car s’étant rendu dans le courant de décembre dernier à Saint-Maurice pour y avoir une entrevue avec son intime ami, Mgr l’évêque de Nancy [Forbin-Janson], nos gazetiers protestants, qui n’aiment pas les jésuites * ni leurs amis *, crièrent aussitôt à la conspiration contre la liberté du peuple français et contre le nouveau roi qu’il s’est donné. L’une même de ces gazettes s’est donné le plaisir à peu près vers le même temps de qualifier nos deux députés à la diète fédérale, dont l’un leur est très affectionné et l’autre ne leur veut pas du mal, de les qualifier, dis-je, de jésuites à courte robe.
7. — « Insurrection, de ceux de la commune de Martigny à l’occasion de la loi organique à laquelle ils ne veulent pas se soumettre et dont ils avaient demandé peu avant la dernière diète l’abrogation au Conseil d’Etat » 2.
On agita effectivement les derniers jours de cette diète la question si on rapporterait cette loi organique, vu qu’on n’avait pas oublié qu’il n’y avait encore que deux ans qu’elle avait /117/ suscité une insurrection du peuple dans la commune de Conthey 1. Mais cette loi ayant été jugée très salutaire pour prévenir les cabales et les intrigues qui de tout temps ont eu lieu en ce pays et surtout au Bas-Valais lors des élections aux charges communales et même désénales, tant le peuple de langage romand est curieux de cette sorte d’honneurs civiques et n’épargne ni vin ni argent pour parvenir à s’y faire nommer; comme cette portion surtout du pays avait plus besoin de cette loi que le Valais allemand où, loin d’ambitionner ces titres de conseiller et les emplois de judicature, il faut en quelque sorte les contraindre de les accepter en les réputant mauvais patriotes s’ils refusent de servir le public, on la confirma de nouveau, et il fut arrêté que les communes du Bas-Valais l’ayant acceptée il y a quelques années, continueraient à la mettre en pratique et s’y conformeraient aux prochaines élections qui se font tous les deux ans ordinairement dans la semaine qui suit la diète de mai, soit dans les premiers jours du mois de juin.
Je ne sais pas au juste si dès le lundi de Pentecôte [23 mai] on procéda dans celles de Martigny et de Bagnes à l’élection des autorités communales, mais on apprit à Sion par un gendarme envoyé de Martigny le même jour au soir que des habitants tant de la ville que du bourg et de tous les villages de cette grande commune, s’étant rassemblés au son de la grosse cloche peu après midi, s’étaient permis de planter au beau milieu du préau de la foire un arbre de liberté surmonté d’un chapeau à la Guillaume Tell auquel était attaché un sabre nu, et que cette cérémonie s’était faite en plein jour au vu sinon aux applaudissements de nombreux spectateurs de tout sexe et de tout âge; que ceux qui eurent cette audace armés de tricots de bois de frêne avaient pris la précaution de se munir de quelques armes blanches et à feu et d’environner leur arbre de quelques chariots chargés de cailloux pour les jeter à la tête de ceux qui tenteraient de les en empêcher.
A la nouvelle d’une insurrection aussi caractérisée, le Conseil d’Etat dépêche deux commissaires qui furent, pour que ce peuple les respectât davantage, MM. de Courten et Allet, tous /118/ deux membres du Conseil d’Etat, en les chargeant de prendre sur les lieux mêmes tous les renseignements nécessaires à constater le fait et le délit de cette insurrection, * de s’informer quelle en était la cause et le prétexte *, et de voir si les autorités désénales et le conseil municipal y avaient pris quelque part, et concerter avec elles les meilleurs moyens à prendre pour l’étouffer à son berceau. On leur adjoignit deux membres de la diète, savoir MM. Joseph-Marie de Torrenté et Pierre-Louis de Riedmatten, et ces messieurs précédés d’un des deux sautiers du Conseil d’Etat arrivèrent à Martigny d’assez bonne heure le mardi [24 mai] pour pouvoir de suite procéder aux informations qu’ils étaient chargés de prendre. A cet effet, ils convoquèrent aussitôt le conseil municipal qui se défendit d’avoir pris aucune part à l’insurrection et qui ne dissimulèrent point à ces messieurs que la cause et le motif du mécontentement du peuple de cette grande commune * vient * de ce que la dernière diète n’a point eu d’égard * à la demande qu’elle * a eu la confiance de lui faire d’abroger la loi organique et de leur laisser la liberté de nommer aux charges communales * ceux qu’ils estiment dignes de leur estime et de leur confiance * et non sur une candidature de trois membres à eux présentée par le conseil qui ne se recrute que de ses parents et de ses amis.
La commission souveraine les ayant requis de s’entremettre pour ramener les insurgés à la subordination et à l’obéissance qui est due aux lois, et les engager à abattre ce signe de rébellion, ils se rendirent au bourg et en revinrent rapportant à MM. les commissaires qu’il n’y avait pas moyen de leur faire entendre raison et qu’ils s’obstineraient à garder leur arbre de liberté jusqu’à ce que l’Etat * eût fait droit à leur pétition et * leur eût accordé de nommer à leur choix leurs juges et leurs conseillers.
MM. les commissaires voyageant de nuit revinrent de Martigny rapporter au Conseil d’Etat le peu de succès de leur mission. On jugea au Conseil d’Etat qu’il fallait, pour que force demeurât à justice, appeler aussitôt quelques compagnies de notre milice pour aller mettre à la raison par la force ces opiniâtres de mutins et d’insurgés, dans la persuasion qu’il suffirait de les loger à discrétion chez eux pour les faire venir a jube, comme l’on dit, /119/ et les faire repentir de leur forfanterie ou les en punir par ce qu’il leur en coûterait pour payer les frais de cette expédition.
Mais ce qui retarda de faire marcher ces deux compagnies de suite contre eux, c’est qu’on apprit le mercredi [25 mai] que la commune de Bagnes venait de planter aussi un arbre de liberté par le même motif et sous le même prétexte. Alors le Conseil d’Etat imagina qu’il fallait faire marcher contre les insurgés des deux communes les plus populeuses du pays un bataillon entier précédé de deux pièces de canon de petit calibre, soit deux pièces de campagne; et pour leur en faire la peur, on les sortit aussitôt de l’arsenal de Sion et on les posa devant la maison de ville. Mais ce qui embarrassa le plus le Conseil d’Etat, c’est qu’il apprit que ceux de la vallée de Salvan et ceux * de Vérossaz * s’étaient, à l’exemple de ceux de Bagnes et de Martigny, enhardis à planter aussi des arbres de liberté et à s’unir avec ces derniers pour demander et obtenir l’abrogation de la loi organique.
Arrivent à Sion dès le vendredi matin [27 mai] deux compagnies composées en grande partie de soldats des paroisses de Conthey, de Savièse, de Vex et de Nendaz, qui ne cachent point à leurs officiers qu’ils se refuseront d’aller faire le coup de poing avec leurs frères du Bas-Valais, sachant surtout que leurs communes désirent fort le rapport de cette loi, comme * ceux de celle de Conthey * l’ont déjà témoigné lors des élections faites en 1829.
Le samedi matin [28 mai] arrive une 3e compagnie composée de soldats du dizain de Sierre qui sont dans les mêmes sentiments et ne s’en cachent pas plus à leurs officiers que ceux des deux premières. On se résout alors à en attendre deux autres du Haut-Valais composées de soldats de dizains allemands.
Une semblable disposition de la troupe fait prendre alors la résolution au Conseil d’Etat de convoquer une diétine composée des présidents des treize dizains qui se rendent en toute hâte à Sion mais qui apprenant de quoi il est question ne veulent pas plus prendre sur eux la responsabilité que le Conseil d’Etat lui-même, de la mesure d’employer la force armée contre tant de communes que cette loi organique insurge ainsi simultanément, loi cependant promulguée et mise de plein gré à exécution /120/ depuis déjà plusieurs années, demandée et acceptée par ceux mêmes qui refusent maintenant de l’observer. En attendant le résultat de cette diète extraordinaire, les troupes séjournent à Sion, ce qui ne peut manquer de fatiguer les citoyens de la capitale et d’occasionner à l’Etat de grands frais.
Voilà où en étaient les choses le samedi au soir [29 mai], veille du dimanche de la Trinité que j’ai mis la main à la plume pour commencer le récit de cette fâcheuse affaire.
On nomme pour instigateurs de cette révolte à Martigny * les sieurs Saudan et Revaz encouragés, à ce que l’on conjecture, sous main bien ou mal par * les Gay et les Gross que les Morand ont supplantés et qu’ils laissent sous la remise, s’étant accaparés depuis une quinzaine d’années des emplois les plus honorables et les plus lucratifs. On en donne même pour preuve qu’une dame du bourg, femme de l’un de ces messieurs écartés des emplois, femme d’esprit mais mauvaise tête, a empêché un de ces derniers jours quelques-uns des insurgés qui commencent à craindre qu’ils ne soient punis de leur révolte, étant sur le point de l’abattre [l’arbre], en ranima le courage défaillant en prodiguant à l’arbre ses embrassements et en leur versant à boire le vin de son mari. Car en ce pays ainsi et peut-être plus qu’ailleurs les femmes et les mères sont pour le moins aussi ambitieuses que leurs maris et que leurs fils.
Les deux députés à la diète qui étaient restés à Martigny en reviennent le samedi [28 mai] peu après dîner. On ne sait point encore quelles nouvelles ils apportent, si les insurgés persistent dans leur rébellion ou si, leur tête ayant eu le temps de se refroidir un peu, ils se sont résolus à s’en remettre à la prudence et à la discrétion de la diétine extraordinairement convoquée pour entrer avec eux en amiable composition s’ils obéissent, ou pour leur déclarer la guerre s’ils s’obstinent à méconnaître l’autorité souveraine.
On apprend le dimanche 29 mai que les insurgés de Martigny se voyant menacés d’une expédition militaire cherchent à entraîner le plus qu’ils peuvent de communes du Bas-Valais dans leur révolte. Ils parviennent à débaucher ceux de la vallée de Salvan et ceux de Vérossaz et de Saxon qui plantent aussitôt * chez eux des * arbres de liberté. A Vétroz, il est aussitôt /121/ relevé par quelques individus des insurgés qu’abattu par quelques militaires dévoués au parti du moderne conseil de cette commune. L’embarras du Conseil d’Etat et ses inquiétudes s’accroissent et s’augmentent à proportion que la rébellion fait des progrès et se recrute de tout ce qu’il y a de mauvais sujets dans les communes bas-valaisannes.
Samedi 22 se tient la diétine. On y conclut de continuer à faire mine de vouloir réduire par la force les insurgés et de faire venir de tous les dizains des miliciens de l’élite en nombre suffisant pour faire marcher contre eux un bataillon complet. Cependant les présidents des dizains n’osent pas, les circonstances devenant chaque jour plus épineuses et le nombre des insurgés plus grand, n’osent, dis-je, pas prendre sur eux la responsabilité de leur déclarer, encore moins de leur faire la guerre, et ils proposent d’en venir à la convocation d’une diète extraordinaire.
Le 26, on apprend que les insurgés prévoyant que s’ils se soumettent, le gouvernement leur fera payer les frais de cet armement, font à leur tour quelques démonstrations de s’armer et font courir le bruit que si on prétend les punir au moins pécuniairement ils défendront leur argent ainsi que leur liberté au péril de leur vie. A cette nouvelle, il vient en pensée à quelques-uns de nos gouvernants que le meilleur moyen de pacifier ces troubles serait de soumettre le différend à l’arbitrage de quelques notables de la Confédération. Les choses en sont là aujourd’hui matin, 30 mai.
Nous apprenons dans l’après-dîner de ce jour qu’on a planté à Saint-Maurice entre trois et quatre heures du matin l’arbre de la liberté. Aussitôt le conseil municipal convoque une assemblée générale de la bourgeoisie, où M. [Macognin] de la Pierre, président de la ville, déclame à son ordinaire sur cette mesure anarchique. Quoiqu’à force de cris * eux aussi demandant l’abrogation de la loi organique *, on ait cherché à lui fermer la bouche, il ne réussit pas moins à force de blâmer cette inutile insurrection à obtenir de ce peuple mutiné d’abattre ce signe de révolte en leur faisant entendre que pour obtenir leur demande du Conseil d’Etat et de la diète qui va s’ouvrir, * le meilleur moyen serait *, en se joignant aux autres communes du Bas-Valais qui auraient déjà probablement obtenu [le retrait] de cette loi qui leur déplaît /122/ tant, si au lieu de s’insurger comme elles ont très mal fait de le faire, elles s’étaient entendues à s’unir toutes pour une pétition commune énonçant fortement mais respectueusement leur vœu unanime à ce sujet. Cette assemblée d’abord si tumultueuse s’apaise et consent à l’abattis de cet arbre insigne de rébellion contre l’autorité légitime. Et dans l’après-dîner de ce même jour, on le scie en trois ou quatre rondins et on le porte aux capucins pour qu’ils en chauffent leur fourneau.
On dit que dès demain toutes ces communes insurgées demandant à cor et à cri l’abrogation de la loi organique envoient à Sion une nombreuse députation en faire au gouvernement une pétition solennelle. Par contre, ceux de Martigny s’obstinent à ajouter à l’exemple de la révolte qu’ils ont donné aux autres communes, le tort de menacer le gouvernement d’en venir à une résistance armée s’il continue à prétendre leur faire payer la moindre portion des frais de l’armement qu’il a cru nécessaire d’opposer à leur audace pour la contenir et à leur levée de boucliers pour la réprimer.
* Effectivement, la veille de la tenue de la diétine arrive à Sion une députation des insurgés de Martigny et de Bagnes qui demande audience au Conseil d’Etat; le bailli [de Sépibus] leur fait dire que le Conseil d’Etat ne les écoutera pas qu’au préalable ils n’aient abattu leurs arbres de liberté. Ils s’en retournent chez eux tout découragés, la queue entre les jambes comme un chien voleur qu’on a pris sur le fait et qu’on a bien rossé *.
Grâce à la surveillance et à la fermeté de ses autorités désénales, le dizain de Monthey est préservé de ce vertige révolutionnaire. Il vint en esprit à M. Du Fay, qui en est le président, à la première nouvelle de l’insurrection de Martigny, de convoquer aussitôt le conseil du dizain, qui s’étant réuni, prend unanimement la résolution bien ferme de s’opposer énergiquement à toute plantation d’arbre de la liberté, déclarant par une proclamation solennellement publiée * au peuple assemblé au son de la caisse le 29 mai *, portant qu’il rend responsable de toutes les suites de l’anarchie * et de la rébellion dont * il est le funeste signe, quiconque se rendrait coupable d’un délit si grandement et si pernicieusement antisocial. Et M. Du Fay fait de suite part de cette sage mesure au Conseil d’Etat en lui envoyant une copie de cette proclamation, /123/ que ledit Conseil d’Etat trouve si opportune qu’il l’adopte, la fait imprimer et, dès le lendemain, 30 mai, l’envoie par les gendarmes à toutes les communes du canton. C’était une précaution que les chefs de ce dizain crurent devoir prendre contre le sieur Zumoffen, Haut-Valaisan qui s’est établi à Monthey en devenant gendre de cet officier Guillot qui eut la tête tranchée en 1791 pour s’être fait le chef d’une semblable insurrection à l’instigation d’un propagandiste français lors de la première révolution, lequel Zumoffen profitant mal de cette leçon domestique avait tenté quelques mois avant * celle de la commune de Martigny * d’insurger celle de Monthey en arborant l’arbre fatal qui en est le signal, mais qui à la prompte arrivée d’un commissaire du gouvernement avait fait sa soumission en termes qui lui parurent sincères et suffisants.
Deux jours après en parut une du gouvernement lui-même, du triple plus longue, qui contient un détail circonstancié de l’insurrection de ceux de Martigny. Cette proclamation nous apprend qu’en outre de la demande du rapport de la loi organique, les mutins forment bien d’autres prétentions et imputent au Conseil d’Etat pour excuser leur insurrection bien des desseins attentatoires à la liberté du peuple, comme par exemple de l’augmentation du prix du sel, d’une taxe sur le bétail, qu’on a décrété en dernière diète un impôt foncier, que d’après une nouvelle loi nul ne pourrait voter dans une assemblée communale qu’il ne jouisse d’un certain revenu, et que pour être du conseil d’une commune il faut avoir une fortune de quelque mille florins, et cent autres imputations si manifestement incroyables que ce leur est un nouveau tort de faire semblant de les avoir crues, comme encore par exemple que les parents ne seraient plus habiles à succéder que jusqu’au second degré et que toutes autres successions seraient échues à l’Etat, et que les jeunes gens non fortunés ne seraient point admis aux grandes écoles, ce qui exclurait des emplois du gouvernement la plus grande partie d’un peuple composé presque tout de propriétaires cultivateurs, et plusieurs autres semblables allégations plus mensongères les unes que les autres. On y a aussi fourré la religion et le clergé, comme si nos magistrats actuels n’en avaient guère et chagrinaient le clergé par des lois peu chrétiennes, et pour donner à entendre que ce n’est pas moins * pour le maintien * de la religion que pour celui /124/ de la liberté qu’ils se sont insurgés. Ce sont là, si vous voulez, des propos en l’air mais qui ne laissent pas que de nuire, parce qu’on fait aisément accroire à un peuple ému les calomnies les plus invraisemblables.
Cette proclamation nous apprend encore une chose essentielle et qui répond au reproche fait au Conseil d’Etat, qu’il n’aurait pas dû à la première nouvelle de l’insurrection recourir à la voie des armes pour la réprimer et en arrêter les progrès, et même on s’est permis de lui en contester le droit. Mais outre qu’il a en sa faveur deux antécédents où cette voie lui a réussi, la première fois en 1816 contre quelques mutins de Brigue 1 et la seconde fois contre ceux de Conthey en 1829 2, c’est que l’article 15e de la constitution du pays l’y autorise formellement et lui en fait même un devoir.
Elle finit, cette proclamation, par dire que nouvelle sommation est en conséquence faite aux insurgés de se dissoudre immédiatement, de détruire tout signe de rébellion et notamment d’abattre cet arbre dit de liberté qui n’a jamais porté que des fruits de licence et d’anarchie; qu’on espère toutefois que les insurgés ne tarderont pas, par la conviction de leur impuissance à soutenir leur levée de boucliers et par la crainte de l’immense responsabilité qui pèse sur la tête de ceux qui en ont été les principaux instigateurs, à se soumettre aux lois et à se désister incessamment de jouer l’indigne rôle de perturbateurs de la tranquillité publique, et à se confier à l’équité de leurs magistrats sous la protection de cette divine Providence qui a si constamment protégé la fidèle et religieuse peuplade du Valais. Est signé au nom du Conseil d’Etat : « le grand bailli de Sépibus ».
Outre ces deux proclamations, l’évêque [Roten] fait lire en chaire dans toutes les paroisses du diocèse le dimanche dans l’octave de la Fête-Dieu [5 juin] une petite lettre circulaire où, après avoir fait entendre quel crime c’est à une peuplade qui jusqu’ici s’est signalée par sa juste confiance à des magistrats qui gouvernent paternellement la patrie et par son attachement à la religion de ses pères, qui ne prêche que soumission aux lois, qu’union et que concorde entre des frères, s’insurge sans trop /125/ savoir pourquoi et plante des arbres de liberté, insigne funeste de désordre et de discorde, quoique l’expérience du passé ait dû leur apprendre que ces arbres n’ont jusqu’à présent porté que des fruits de licence et d’irréligion. Monseigneur leur dit ensuite que le véritable arbre de la liberté chrétienne est la croix sur laquelle le divin Auteur de notre sainte religion est mort pour nous affranchir de l’esclavage du péché et de la tyrannie du démon. Il la termine en ordonnant d’ajouter aux prières des bénédictions fréquentes en cette octave de la Fête-Dieu quelques prières pour le rétablissement de la tranquillité publique en ce pays jusqu’ici si ami de l’ordre et de la paix.
Ceux de Bagnes ayant eu connaissance que le dizain de Monthey restait tranquille et que ceux de Saint-Maurice avaient abattu leur arbre de liberté le soir même du jour qu’ils l’avaient planté, sont les premiers de l’Entremont à abattre le leur, et le samedi matin ceux mêmes de Martigny commencèrent à faire quelques démonstrations de soumission et se présentèrent à deux de MM. les commissaires du gouvernement, ayant pour orateurs M. Delasoie, le grand juge, et MM. Gard, ancien président * du dizain * de l’Entremont, et Claivaz, grand châtelain de celui de Martigny, qui protestèrent pour leurs clients qu’on ne demandait autre chose de la diète qu’ils savaient qu’on allait convoquer sinon le rapport de la loi organique, ce que ces messieurs se portèrent fort de leur obtenir s’ils bornaient leurs demandes à la libre élection de leur conseil municipal et de leur juge local. Ils se hasardèrent alors de se plaindre de ce que la diète dans la nouvelle loi organique projetée donne la préférence aux jeunes notaires et aux jeunes officiers de la milice cantonale sur les gens de la commune d’un âge plus mûr, de mœurs moins équivoques, et qui ayant passé par beaucoup de petites charges communales ont acquis par une longue expérience la connaissance des affaires et des intérêts de la commune. Enfin, quelques-uns de ceux qu’on soupçonne avoir été les disséminateurs de faux bruits et les instigateurs de l’insurrection s’échappèrent à donner à entendre que leur soumission tenait à ce que la diète les déclarât irrecherchables et quant à la coulpe et quant à la peine, c’est-à-dire qu’ils n’en fussent pas même punis pécuniairement en les faisant entrer dans les frais que leur insurrection a causés à l’Etat. /126/
Ces messieurs leur répondirent qu’ils n’avaient point d’instruction à cet égard et que c’était à eux par leur bonne conduite à l’avenir et par leur soumission présente à mériter et à solliciter du gouvernement d’être traités avec une clémence aussi plénière.
On apprend le dimanche au soir que ceux de Martigny ont abattu leur arbre de liberté, mais qu’ils l’ont laissé couché sur la place tout près de l’endroit où ils l’avaient dressé. * Cependant bien loin de l’avoir relevé, ils l’abandonnent quelques jours après à un particulier du bourg qui en fait des chevrons pour le toit d’une maison qu’il vient de bâtir à neuf *. En attendant l’ouverture de la diète, on licencie les miliciens les plus voisins de la ville, mais tout le reste au nombre de plus de 500 hommes sont toujours sur les crochets de ses habitants jusqu’à nouvel ordre.
Cette diète extraordinaire s’assemble le samedi 4 juin. On n’y entend qu’un rapport circonstancié de ce qui s’est passé relativement à l’insurrection de quelques communes * bas-valaisannes * depuis le lundi de Pentecôte jusqu’au présent jour. Le dimanche dans l’octave du Saint-Sacrement [5 juin], elle assiste en corps à la procession plus solennelle qu’à l’ordinaire de la confrérie de l’habit blanc parce qu’on n’a pas pu cette année la faire le jour même de la Fête-Dieu à cause d’une pluie abondante qui est tombée à Sion ce jour-là, procession à laquelle Monseigneur officia lui-même et durant laquelle on tira quelques coups de canon et la troupe logée à Sion parada sur le Grand-Pont et la compagnie des carabiniers fit haie et escorte.
On reçoit l’avis que le lundi [6 juin] les insurgés enverront à Sion quelques députés présenter à la diète leurs plaintes et leurs réclamations. Arrivés à Sion, on exige d’eux que ce soit par le canal du Conseil d’Etat qu’ils demandent que l’Etat assemblé en diète les admette à son audience, formalité à laquelle ils se refusent, et ils se présentent hier au soir, 6 juin, à la grande porte de la maison de ville où la diète s’assemble et veulent y pénétrer en droiture. Mais les soldats du corps de garde qui y est posé ont la consigne de leur en défendre l’entrée. Ces députés sont le sieur Saudan et un ancien sergent aux gardes-suisses rentré au pays à l’époque du licenciement de ces gardes qui a eu lieu en août de l’année dernière. Alors ils font connaître par écrit au gouvernement ce que leurs commettants demandent, savoir le rapport /127/ entier de la loi organique de 1822 (ni fallor) sur le mode d’élection des autorités cantonales, désénales et communales. Loin d’y employer aucun terme qu’on puisse interpréter comme exprimant la moindre subordination, ils y emploient le langage ci-devant usité dans les ordonnances royales ou souveraines : « Nous voulons », « nous entendons », « car tel est notre bon plaisir », et, comme parlant au nom du peuple bas-valaisan, ils traitent d’égal à égal avec les représentants des deux grandes sections du pays, soit avec sa souveraine magistrature. Cette insolence en irrite si fort les membres qu’on se résout, sur ce qu’on apprend que les autres communes de l’Entremont ont abattu leurs arbres de liberté et se sont résolues de ne porter leurs pétitions au sujet de la loi organique que par les voies légales, à faire marcher quelques troupes contre ces mutins de Martigny. On le voulait hier au soir, peut-être aujourd’hui veut-on leur accorder encore quelques jours pour faire leurs réflexions, tant la haute magistrature du pays répugne à en venir avec eux aux voies de fait, et tant on espère qu’ils n’auront pas la témérité d’opposer la force à la force, et tant on s’est flatté qu’il suffirait de leur faire la peur d’une expédition militaire pour les faire marcher au pas avec tous les autres patriotes. * Car on ne veut ni les tuer ni les ruiner, à moins qu’on ne pousse à bout leur longanimité par une opiniâtreté qui tourne à un grand détriment de la tranquillité publique et du trésor national *.
Enfin la troupe elle-même s’ennuyant de son oisiveté demande à descendre mettre les insurgés à la raison ou à s’en retourner chez eux vaquer à leurs travaux domestiques. D’ailleurs les mécontents faisaient des prosélytes dans plusieurs communes du Haut-Valais de langage romand * et même parmi la troupe *, ce qui causait de nouvelles inquiétudes à la magistrature. Mais on parvint à leur faire abandonner les mutins du Bas-Valais à leur mauvais sort; on se décida alors à les faire marcher sur Martigny dont la section dite la ville n’a point pris part à l’insurrection, savoir six compagnies de fusiliers y compris une compagnie de carabiniers et une demi-compagnie d’artilleurs, commandées par Casimir Dufour, le plus jeune des fils de l’ex-bailli de ce nom. Les chefs de l’état-major de ce bataillon sont M. le commandant Alexis Werra, chevalier de Saint-Louis, M. Hippolyte /128/ Pignat, major de l’arrondissement de l’Ouest, et aide-major M. Louis de Courten, fils aîné du comte [Eugène] de Courten, * maréchal de camp *, ci-devant colonel d’un de nos deux régiments de la garde-suisse à Paris, puis aide de camp du petit duc de Bordeaux, colonel général des Suisses au service de France. Les accompagnent cinq commissaires du gouvernement, tous cinq députés à la diète, savoir MM. Maurice Stockalper, de Brigue, * Maurice de Courten, trésorier d’Etat *, Burgener, de Viège, Bovier, d’Hérémence, et Bonjean, de Vouvry. Leur instruction porte qu’arrivés à Martigny, ils feront entendre aux insurgés que la souveraine diète leur accorde 24 heures pour venir faire leurs soumissions entre leurs mains et d’arrêter ceux qui se refuseront à subir cette humiliation si méritée. La troupe part de Sion à 3 heures du matin et arrive peu avant midi à Martigny. Le mercredi 8 [juin], sur ce que les insurgés montagnards ne viennent qu’en très petit nombre se faire inscrire ce jour-là, MM. les commissaires à la prière de M. le prévôt de Saint-Bernard [Filliez] leur accordent 24 heures de plus. Tous à l’exception d’une quinzaine profitent de cette amnistie. Les autres s’enfuient de chez eux et se cachent dans leurs mayens. Le sieur Saudan leur échappe et n’osant se retirer ni en Savoie ni en la val d’Aoste, descend à Saint-Maurice et a la hardiesse de se montrer au colonel fédéral * Forer *, chef de l’état-major que la Confédération poste à Saint-Maurice où il continue de faire faire quelques fortifications. Ce digne homme lui conseille de se mettre de lui-même à la discrétion du Conseil d’Etat. Comme il retournait seul à pied de Saint-Maurice à Martigny, il se laisse arrêter sans aucune résistance par deux gendarmes qu’on envoyait pour s’en saisir. Il arrive à Sion le vendredi [Corr. : jeudi] vers midi (16 juin), * sur un char à bancs escorté de six carabiniers et des deux dits gendarmes *, et se laisse conduire tranquillement à la tour [des Sorciers] qui est la prison de la ville. Vu sa soumission qui paraît sincère, on se borne à l’enfermer dans la chambre des arrêts, et interrogé par l’un des jeunes gens du secrétariat du gouvernement comment il veut y être nourri, il désire un ordinaire honnête qu’il entend payer de sa poche. J’imagine qu’on fera traîner un peu en longueur son procès, nos magistrats pensant qu’il suffira peut-être pour le corriger /129/ de le tenir quelques semaines à l’ombre, pour donner à sa tête qui est trop chaude le temps de se refroidir.
Effectivement, on apprend par deux lettres munies de sa signature qu’on a interceptées, qu’il n’a pas tenu à lui que le parti des insurgés n’ait tenté d’opposer la force à la force. Par une de ces lettres, il exhortait ses adhérents de la vallée de Salvan à prendre les armes, et par l’autre, ceux de l’Entremont. C’est M. Delasoie, le grand juge, dans les mains duquel celle-ci est tombée (on ne m’a pas dit comment) qui en a donné aussitôt communication à MM. les commissaires et au colonel Werra qui commandait la petite armée que le pays a fait marcher contre les rebelles. A cette nouvelle, cette petite troupe jusqu’alors assez indifférente au succès de cette expédition militaire, commence à entrer tout de bon dans le juste ressentiment de notre haute magistrature. On jugea expédient de la faire bivouaquer la première et la seconde nuit, puis de la faire camper, et pendant le jour elle se formait en bataillon carré ayant à son centre les commissaires du gouvernement et à sa tête ses deux pièces de campagne chargées à mitraille. Heureusement que la plupart des factieux ne poussèrent pas l’esprit de révolte * aussi loin que leur chef, c’est-à-dire * jusqu’à essayer d’en venir aux mains avec les soldats de la patrie qui, déjà fatigués des tergiversations des insurgés, s’étaient enfin résolus à leur faire une bonne guerre.
Les jours suivants, les commissaires écrivirent au gouvernement que les insurgés intimidés par la bonne contenance de cette petite armée qui au besoin aurait été accrue de la réserve, venaient à composition, réclamant toujours cependant l’abrogation de la loi organique ou du moins sa modification quant aux élections communales, et ceux * surtout * du bourg de Martigny, à qui la troupe alla faire visite vendredi ou samedi dernier, lui firent la politesse de lui offrir une mérende en vin, pain et fromage dont ils refusèrent le payement qui leur fut offert par MM. les commissaires. Le lundi suivant, le lendemain de la foire de juin qui fut très paisible quoique très nombreuse, toute la troupe remonte à Sion, où il n’en reste le mercredi que deux compagnies, soit pour la sûreté du gouvernement, soit comme noyau d’un nouvel armement qui serait promptement /130/ exécuté s’il prenait fantaisie au parti insurgé de recommencer à remuer.
Les deux lettres interceptées ont fait connaître au Conseil d’Etat que puisque le sieur Saudan les écrivait comme secrétaire du comité des huit paroisses qui prirent part à l’insurrection, elles avaient réellement pris entre elles l’engagement de repousser la force par la force, il leur mandait que le moment était venu de remplir cet engagement, ce qui aggrave notablement leur tort et sert à justifier les mesures prises par le Conseil d’Etat et la diète de faire marcher contre elles une troupe un peu nombreuse et capable de leur en imposer. Comme à l’arrivée à Martigny de cette troupe armée on sonna le tocsin au bourg de Martigny, à Fully, à Salvan et même à Saxon, les chefs de cette troupe et les commissaires du gouvernement crurent devoir se tenir sur leurs gardes, et c’est la raison principale pour laquelle on la fit bivouaquer les deux premiers soirs et se former en bataillon carré durant le jour, et c’est aussi ce qui donna lieu à l’arrestation de quatre à cinq autres principaux instigateurs de l’insurrection et à l’établissement d’une chambre chargée de l’enquête juridique de tous ceux qui se sont le plus compromis dans ce trouble politique. Il faut qu’il y ait eu quelque forte récidive de la part du sieur Zumoffen, de Monthey, puisqu’il y eut aussi un décret de prise de corps lancé contre lui auquel il fit semblant de vouloir se soumettre, mais saisi par deux gendarmes il supplia humblement M. le président du dizain [P.-L. Du Fay] de lui épargner l’affront d’être conduit à Sion lié et garrotté comme un voleur ou un assassin; qu’il voulait imiter l’exemple du sieur Saudan qui s’était de son plein gré constitué prisonnier d’Etat. Comme il eut le talent de persuader à ce magistrat aussi humain * envers les particuliers * que ferme quand il s’agit de l’intérêt public, il l’en crut sur sa parole; mais quand le char qui le conduisait fut à la hauteur du pont d’Outre-Rhône, il profita de l’inattention de ses gardes pour s’évader et gagna par un sentier existant sur la rive droite du fleuve l’extrême frontière du canton de Vaud, d’où il se rendit à son loisir à Lausanne où il trouva de nombreux amis et même des patrons de la sainte cause pour laquelle les oligarques de son pays le persécutaient. /131/
Tout ce que je sais en ce moment d’un peu certain de ce que la diète a arrêté au regard des insurgés, c’est qu’ils paieront les frais de l’expédition militaire et ceux du procès criminel que la partie publique intente en ce moment contre les principaux artisans de ce trouble politique. Ils sont, m’a-t-on dit, 400 environ qui ont déjà fait leur soumission, et on a calculé approximativement que les frais seuls de l’expédition militaire montent de 1500 * à 2000 louis *. Dans cette supposition, ce serait cinq louis par tête qu’il en coûterait à chacun de ces 400 insurgés, si toutefois on ne trouve pas plus juste de faire payer les violons * principalement * à ceux qui ont ouvert le bal.
Le Conseil d’Etat informe ensuite le public * de tous ces faits * par une seconde proclamation datée du 15 juin, où il rend compte de ce qu’il a résolu de faire à l’avenir, au cas qu’on cherchât de nouveau à agiter le peuple valaisan sous le prétexte de lui procurer une liberté plus large encore que celle dont il a le bonheur de jouir, et on le prévient que ses représentants à cette dernière diète ont pris à l’unanimité la résolution de marcher en masse contre les particuliers du premier dizain qui tenteraient de lever l’étendard de la révolte et d’en abandonner la vindicte publique envers ceux qui oseraient y prendre part de quelque dizain que ce soit au magistrat du dizain où l’insurrection aurait commencé, résolution prise au referendum des conseils des treize dizains qui tous pareillement à l’unanimité y ont acquiescé et en ont pris l’engagement.
Nous savons enfin quelles modifications a subies la loi organique dont ce qui réglait la nomination aux charges communales était odieux au peuple de langage romand de notre canton * et a été la cause * ou a servi de prétexte à l’insurrection de ceux de Conthey en 1829 et dernièrement à celle de ceux de Martigny et de quelques autres communes du Bas-Valais. Il est connu qu’elle ne plaisait pas davantage à ceux d’Anniviers, de Lens, de Savièse, de Nendaz, etc. On a supprimé la candidature pour le choix des membres de conseils de communauté, on ne l’a conservée que pour la nomination des châtelains qui seront nécessairement choisis dans la classe des notaires, ce qui équivaut chez nous à ce qu’on appelle ailleurs « hommes de /132/ loi », et le président du conseil communal sera choisi par les membres qui le composeront. Ces conseillers de commune ne le seront que pour six ans et tous les deux ans le tiers sortira de charge, mais les sortants pourront être réélus s’ils conservent la confiance du peuple. On laisse à leur choix de procéder à ces élections à la majorité absolue ou à la majorité relative. Cette loi ainsi modifiée a été acceptée par les communes des dizains presque unanimement. On n’a rien changé au reste de la loi touchant la nomination des autorités désénales et cantonales, sinon que pour être apte à être nommé assesseur au tribunal du dizain, il faut être homme lettré, par où on n’entend pas seulement de savoir lire et écrire, mais d’avoir fait ses basses classes dans l’un de nos trois collèges, et on a mieux proportionné le nombre des députés de chaque commune aux conseils de dizain à la population respective de chaque commune. Reste à voir si cette nouvelle loi leur agréera plus longtemps que l’ancienne.
Le résultat jusqu’à présent connu de ces élections faites d’après ce nouveau mode est à Martigny qu’à une majorité assez nombreuse le sieur Saudan est élu d’abord conseiller de cette grande commune et ensuite que le conseil presque en entier renouvelé se le donne pour président. Saint-Maurice fait aussi à peu près maison neuve. On enlève à M. [Macognin] de la Pierre la présidence de la ville et même on l’exclut du conseil municipal. Monthey par contre procède conformément à la loi organique et recompose son conseil en confirmant ses derniers choix. Conthey se prévaut des modifications de la nouvelle et bannit de son conseil le sieur Antonin que le conseil désénal console de cet affront en le continuant dans la charge de grand châtelain et en le nommant député à la diète. Le parti libéral de cette assemblée souveraine se fortifie d’un membre qui passe pour l’être grandement, savoir du sieur Grasset, qui en a l’obligation à son argent accepté avec plaisir en 1831 1 par les mêmes individus qui le refusèrent dédaigneusement en 1829 2.

gaspard-étienne delasoie
1768-1844
Portrait par un anonyme, 1812
Propriété de l’hoirie Paul Voutaz, à Sembrancher
Le dizain de l’Entremont fait de meilleurs choix /133/ qu’à la précédente élection. Il fait rentrer à la diète M. Delasoie qu’il retenait sous la remise depuis une quinzaine d’années et se redonne pour président le capitaine Gard dont il s’était débarrassé à la précédente élection pour en gratifier le sieur lieutenant-colonel Besse. Je ne sache pas que ce * nouveau mode * d’élection ait donné lieu au Haut-Valais à aucune notable intrigue.
Sur la nouvelle que quelques Haut-Valaisans s’amusent en passant le Simplon à démolir ou du moins à dégrader quelques-unes des redoutes qu’on y a construites, l’état-major général ordonne au gouvernement du canton d’y tenir en garnison une compagnie de ses miliciens. En conséquence de cet ordre, on y caserne une compagnie de Bas-Valaisans commandés par un M. [Valentin] Morand, de Martigny, qui s’y achemine vers la Saint-Laurent [10 août].
Dans les premiers jours de juillet, cinq des chefs des insurgés cités à comparaître devant la commission établie pour enquêter ce procès criminel voyant l’inutilité d’une plus longue désobéissance qui ne servirait qu’à aggraver leurs torts, se résolvent à venir à Sion soumettre leur incartade politique à la rigoureuse censure de leurs juges. On n’en écroue que deux des plus coupables et les autres sont renvoyés chez eux à condition qu’ils y garderont les arrêts et se représenteront à la justice * chaque fois * qu’ils en seront juridiquement requis. Et dès le lendemain de leur soumission, le Conseil d’Etat licencie le reste de la troupe à laquelle on faisait tenir garnison à Sion aux dépens des prévenus qui différaient de se rendre à discrétion. On conjecture que s’ils ne tergiversent pas à confesser leurs torts, ce procès ne sera ni bien long ni fort rigoureux, sauf les frais de l’expédition militaire pour les punir pécuniairement du crime d’Etat dont ils sont convaincus d’ailleurs par le fait de leur insurrection qui est de toute notoriété.
* Tandis que la commission d’enquête continue ses opérations paraît dans le public un écrit, dit-on très bien écrit, imprimé à Fribourg ou à Lausanne, qui est d’une part la justification la plus pleine de la démarche séditieuse des communes insurgées et de l’autre une censure amère des mesures employées par le Conseil et par la souveraine diète pour la réprimer. Comme il n’est point /134/ encore tombé entre mes mains, je ne saurais dire pour le moment ce que j’en pense * 1.
Le sieur Zumoffen, ennuyé de son exil volontaire, a pris en octobre dernier le parti de revenir de Lausanne au pays et de se constituer prisonnier. S’il l’eût pris plus tôt, il n’aurait pas aggravé ses torts comme il l’a fait en communiquant avec les constituants les plus exagérés du pays de Vaud et en employant les feuilles périodiques les plus révolutionnaires de cette ville à décrier, pour ne pas dire à calomnier, le gouvernement de sa patrie. Relâché sous due caution, il n’en sera sans doute pas quitte à aussi bon marché que le sieur Saudan qui s’y est pris bien plus à temps opportun à faire ses soumissions.
En historien fidèle, je ne dois pas omettre que le haut magistrat de la patrie croit avoir à se plaindre du peu de dévouement que le clergé de cette portion du pays lui a montré en cette circonstance et d’avoir connivé en quelque sorte aux mauvais desseins des insurgés en n’employant pas leur influence et leurs exhortations à les en détourner. On les accuse, les uns de n’avoir pas osé comme des chiens muets ouvrir la bouche pour blâmer hautement l’insurrection, les autres de n’avoir pas même lu en chaire la circulaire de l’évêque; la plupart de s’être montrés très indifférents aux embarras qu’elle causait au gouvernement. Aucun à la vérité n’est convaincu d’avoir innocenté la plantation [de l’arbre] de la liberté; mais plusieurs sont soupçonnés d’avoir légitimé la demande faite si illégalement du rapport de la loi organique. On blâme nommément (est-ce à tort ou à raison ?) le prieur de Martigny [Darbellay] et M. le prévôt [Filliez]. Pour moi, je m’abstiens d’apprécier la conduite qu’ils ont tenue en cette circonstance jusqu’à ce que leurs moyens de justification soient parvenus à ma connaissance. * On croit avoir de bonnes raisons d’imputer à quelques individus des deux maisons régulières (surtout de l’abbaye) d’être les auteurs de quelques écrits apologétiques 2 où l’on excuse l’insurrection si non ex toto, saltem ex tanto, et où l’on met les plus grands torts du côté du gouvernement /135/ dont la sévérité outrée, y est-il dit ou dit-on, n’a servi qu’à la prolonger *.
Il faut bien qu’il y ait quelque chose de vrai à cette accusation et de fondé à ces soupçons et que quelques ecclésiastiques se soient effectivement compromis au commencement de ce mouvement populaire en ne le désapprouvant pas, peut-être même en l’encourageant, puisqu’aux instances du Conseil d’Etat Mgr notre évêque a cru devoir donner, par circulaire du 13 juillet adressée aux surveillants, aux curés et à tout le clergé du diocèse, le conseil de ne se point immiscer dans ce différend politique d’une très petite portion du peuple valaisan avec ses premiers magistrats; de ne point critiquer les mesures qu’ils ont estimé dans leur sagesse être les plus propres à contenir et à punir cette insurrection, bien au contraire de prendre en considération que l’intérêt de la religion demande que le clergé s’entende avec la magistrature pour réprimer toutes semblables insurrections, que l’expérience qu’on en a déjà acquise par ce qui s’est passé et se passe encore en France démontre qu’elles ne tournent jamais à l’avantage de la religion, et que l’Eglise, loin d’y avoir à gagner quelque chose, n’y a jamais eu qu’à perdre, et que d’ailleurs l’affaire et le devoir du clergé en pareil cas est de prêcher au peuple la soumission aux autorités et l’obéissance aux lois et de lui en donner l’exemple.
Puis des prières publiques ordonnées par mandement épiscopal bien pensé et bien écrit pour qu’il plaise à la divine miséricorde éloigner de nous le fléau de cette peste asiatique connue sous le nom de cholera morbus 1.
8. — « Evénements ecclésiastiques » 2.
Pendant la tenue de la diète extraordinairement tenue au mois de juin, des trappistes du monastère de Bellevaux de nouveau /136/ déportés de France ayant été repoussés par les nouveaux gouvernants du canton de Fribourg qui, fortement imbus des préjugés du temps, ne voient dans ces saints religieux ainsi que dans les jésuites que des amis des tyrans et des ennemis du peuple, de leur demande de retourner à la Valsainte, autrefois chartreuse, où l’ancien gouvernement de ce canton les avait si bien accueillis et si longtemps logés du temps de la première révolution, se sont adressés cette fois-ci à l’évêque de Sion et à l’Etat de Valais, qui les ont admis à habiter les bâtiments de la maison de Géronde en qualité de fermiers du séminaire. Ils sont redevables de cet asile aux bons offices de M. le chanoine Pierre de Preux, directeur du séminaire maintenant fixé en notre château de Valère. Il y avait à peine quelques mois qu’ils y étaient établis, qu’ils invitent l’évêque et ses grands vicaires [Gard et Lorétan] à y venir vénérer la relique d’un saint de l’ordre de Cîteaux, * saint Pierre, archevêque de Tarentaise *, fondateur de la maison qu’ils occupaient en France. Monseigneur, accompagné de M. le directeur du séminaire et de quelques autres notables ecclésiastiques de la ville et du dizain de Sierre, a pour eux cette complaisance, et il y officie à la messe pontificalement et il accepte au réfectoire le dîner de la communauté qui fut en maigre et fort maigre.
L’évêque fait faire trois retraites peu après la fête de la Nativité de Notre-Dame [8 septembre] au clergé du diocèse : l’une à Sion en l’église du collège * pour les prêtres de l’arrondissement du Centre *; l’autre à Brigue pareillement aux jésuites de ce bourg * pour ceux de l’arrondissement de l’Est *, et la troisième à Saint-Maurice en l’église de l’abbaye * pour ceux de l’arrondissement de l’Ouest *. — * Ce sont trois pères jésuites qu’il charge d’en régler les exercices et d’y prêcher les devoirs et les vertus sacerdotales *. Y prêche à Sion le P. Neltner, recteur du collège, à Brigue un autre jésuite prédicateur de la dominicale allemande, et à Saint-Maurice le P. Martin, jésuite français de famille au collège de Brigue qui quelques semaines auparavant avait déjà donné une retraite à MM. de l’abbaye, ce missionnaire aussi pieux pour ne pas dire aussi saint qu’éloquent et pathétique. * Ses vertus et ses talents changent en faveur de la Société de Jésus l’opinion de ces messieurs qui lui avait été jusqu’alors assez peu favorable *. /137/
En septembre, le Diario, de Rome, et le journal de Fribourg dit le Véridique nous apprennent que M. notre grand doyen [P. de Riedmatten] vient d’être nommé par le pape régnant [Grégoire XVI] camérier d’honneur de Sa Sainteté extra Urbem, dignité qui lui donne toutes les entrées au palais pontifical. Comme il se persuade que cette dignité en cour romaine est une prélature importante et que dans les almanachs de cette cour MM. les camériers sont titrés de Monsignori, il s’en prévaut pour se qualifier dans celui de Sion de Monseigneur Polycarpe de Riedmatten, chambellan de N.S.P. le pape. On lui conteste que cette dignité soit une prélature sur ce qu’on voit dans l’almanach romain que ces camériers ne paraissent qu’au huitième ou neuvième rang parmi les officiers de la cour pontificale, où les éminentissimes cardinaux, les prélats membres des diverses congrégations, les prélats assistants au trône pontifical, les prélats domestiques, les auditeurs de la rote, les chefs d’ordres, les chapelains secrets de la chapelle papale, les protonotaires apostoliques, les camériers secrets, les uns et les autres actuellement employés, ont le pas sur ces camériers d’honneur tant ecclésiastiques que gentilshommes. Nos députés à la diète fédérale [M. Stockalper et Macognin], * qui se tient ces deux années-ci à Lucerne *, ayant eu occasion d’en causer avec Son Excellence Mgr le nonce [de Angelis], tiennent de lui que cette dignité romaine ne lui donne d’autre prérogative que de porter la soutane et le camail violets, sans aucun autre insigne de la dignité épiscopale.

polycarpe de riedmatten
1769-1833
Portrait par un anonyme, 1808
Propriété de M. Jacques de Riedmatten, à Sion
Toutefois M. notre doyen en a pris occasion de se parer d’une croix pectorale pendue à une chaînette d’or, s’y croyant suffisamment autorisé sur ce qu’il existe une tradition vague dans le vénérable chapitre que ses grands doyens ont droit de s’en décorer. Dans leur temps, consulté par les doyens Oggier, Pignat et Kalbermatten si j’avais trouvé aux archives de Valère quelque document authentique de ce prétendu privilège, j’ai été forcé par ma véracité connue de leur déclarer que je n’en avais découvert trace quelconque, et que je croyais que cette tradition vague n’était fondée que sur ce qu’il existait en quelques portraits assez récents de quelques-uns de nos doyens qui tenant * ce privilège pour douteux n’ont * presque jamais osé la porter, mais se permettaient d’en décorer leurs portraits respectifs. J’ai vu /138/ à la vérité un portrait d’Adrien II [de Riedmatten] qui n’étant encore que doyen de Sion était décoré de la croix pectorale, mais c’est qu’il la portait comme abbé élu et commendataire de l’abbaye de Saint-Maurice.
Comme notre grand doyen actuel a assez de fortune pour se donner le decorum de prélat du second rang, je lui ai conseillé d’employer les patrons qu’il a à la cour de Rome pour en obtenir un bref qui convertisse cette tradition vague en une concession authentique de ce privilège qui tournera à l’honneur du chapitre en en décorant ses chefs. Mais si ses successeurs veulent s’en prévaloir, il faudrait augmenter leur revenu, s’ils veulent comme lui avoir un domestique à livrée et se faire précéder à la manière de nos évêques d’un chambrier de bonne famille, train fort inusité en cette ville et qui prêtera beaucoup à la critique jusqu’à ce qu’on s’y soit accoutumé. * Tel est effectivement le costume sous lequel il s’est montré à la cathédrale le jour de Noël, décoré en outre de la croix pectorale, précédé d’un laquais en livrée, d’un chambrier et même d’un aumônier, auquel [jour] il a officié solennellement à la place de Monseigneur forcé par un mal de pied à garder la chambre * 1.
9 2. — Les événements principaux qui ont eu lieu de la diète de juin à celle de décembre, c’est 1° que la révolution parisienne du mois de juillet de 1830 ayant donné de nouveaux développements au dogme de la souveraineté populaire, les peuples de la Belgique, de la Pologne, de l’Angleterre elle-même, à l’exemple du peuple français cherchant à agrandir à chaque semblable époque leur liberté, se sont adjugé le droit de réviser leurs constitutions, ce qui ne se peut faire qu’en se soulevant contre l’autorité qu’elles avaient établie. Les Suisses de plusieurs cantons * de la campagne * se sont à leur exemple insurgés contre les villes à qui la dernière constitution garantie par les quatre plus grandes puissances de l’Europe avait conservé quelque reste de /139/ privilèges aristocratiques. Fribourg, Zurich, Soleure, Berne même où il en restait encore quelques-uns s’en sont laissé dépouiller, sans pouvoir opposer à leur insurrection aucune résistance, * et il leur a fallu renoncer à leur ancien patriciat et même à la noblesse héréditaire *. Il n’y a que Bâle qui bataille encore en ce moment pour les siens. Ceux du canton de Neuchâtel en sont même venus jusqu’à détrôner le roi de Prusse [Frédéric-Guillaume III] de sa seigneurie de Neuchâtel. * Le peuple du pays de Vaud et les paysans du Bas-Valais se sont insurgés contre leurs magistratures qui à leur gré ne se sont pas encore trouvées être suffisamment démocratiques *. Ces insurrections se succédant les unes aux autres, la diète fédérale a dû prolonger sa session qui n’est ordinairement que de deux mois, en sorte que les députés du Valais n’en sont revenus qu’à la fin de novembre.
Mais du moment que la diète fédérale a acquis la conviction que [par] la soumission forcée des Polonais et l’indépendance de la Belgique, le maintien de la paix générale est assuré en Europe, elle a retiré les états-majors qu’elle tenait aux frontières, entre autres celui de Saint-Maurice, et l’état-major général de la milice helvétique a confié l’inspection et la garde des fortifications faites audit poste * de Saint-Maurice * à M. Hyacinthe de Nucé, officier dernièrement licencié de l’un de nos régiments au service de France. Et le général Roten couvert de lauriers est revenu se reposer au sein de sa famille de ses glorieux faits d’armes contre les Autrichiens de l’armée d’Italie. Néanmoins nos députés à la diète fédérale [M. Stockalper et Macognin] y ont été rappelés * par le directoire central pour le 15 décembre *, à l’occasion des troubles qui continuent aux cantons de Bâle et de Neuchâtel. Ces troubles causent de grands embarras à toute la Confédération.
10. — Diète de décembre : « Affaire du sieur Grasset » 1.
La diète de décembre commence par une diatribe virulente du sieur Favre, châtelain de Bramois, vice-président du dizain de Sion, qui assiste à la présente diète comme suppléant de M. /140/ Pierre-Louis de Riedmatten, détenu en chambre par raison de maladie, contre le sieur Grasset, directeur général de la forge d’Ardon, auquel il conteste la légalité de sa nomination de député du dizain de Conthey, sur ce qu’on a acquis la connaissance certaine qu’il n’a quitté la France que par suite d’une faillite où sa probité s’est trouvée compromise, quoiqu’il lui plaise de ne l’imputer qu’à la malveillance d’un concurrent qui * ne fit bien ses affaires * qu’au préjudice de celles de son concurrent. Quoique le Conseil d’Etat soit favorable au sieur Grasset, sur ce qu’il lui a exhibé un certificat de la Chambre de commerce du Dauphiné comme quoi il s’est mis en règle avec tous ses créanciers dont il exhibe pareillement des quittances générales, ledit conseil a cru devoir soumettre cette question à la décision de la diète, et à cet effet on a nommé une commission chargée de prendre toutes les informations nécessaires à sa décision. En attendant, le sieur Grasset continue à siéger en cette diète, après laquelle il offre d’aller en France chercher de nouvelles preuves que cette faillite qu’on lui reproche n’a pas été de nature à compromettre sa réputation d’honnête homme. La section de la diète qui, lors de l’élection du nouvel évêque [Roten], portait à l’épiscopat le chanoine * Polycarpe * de Riedmatten et qui en veut à cet étranger comme client de la section qui y portait le chanoine Roten, s’est servie en cette occasion de l’organe de ce sieur Favre, qui à la vérité n’est pas un Normand qui fait métier de jurer pour qui lui paie ses faux serments, mais qui est d’une intrépidité rare à déblatérer contre qui que ce soit qu’il a pris en grippe et à qui il a intérêt pour le moment de nuire en le décriant. Une première commission composée des présidents des treize dizains chargée de l’examen de cette question la résout conformément au préavis du Conseil d’Etat; mais * l’avis d’une seconde commission * demandée assez impérieusement par plusieurs membres de la diète, chargée d’examiner la question plus à fond, y est entièrement contraire. Sur quoi le Conseil d’Etat prétend qu’en pareil cas de deux rapports contraires * sur la même question * de deux commissions, la constitution du pays l’établit juge du différend; parmi les députés, les uns lui contestent cette compétence, tandis que les autres la lui adjugent. Enfin, le dernier jour de la diète après de vifs débats, la majorité reconnaît que la /141/ compétence réclamée par le Conseil d’Etat lui appartient, et en conséquence lui renvoie la décision de cette cause au grand déplaisir des plus animés du parti de Riedmatten contre le parti Roten.
Le Valais en cette diète se déclare vouloir être du nombre des cantons qui refusent la demande faite par quelques autres d’un gouvernement central et se refuse pareillement à la séparation de la campagne de celui de Bâle d’avec sa ville capitale.
Un rapport de M. le trésorier d’Etat [M. de Courten] sur l’état de nos finances fait connaître que la recette est diminuée de beaucoup et que nos dépenses ont de beaucoup augmenté.
11. — « Addition à l’article intitulé : Insurrection de la commune de Martigny à l’occasion de la loi organique, » 1.
Après avoir lu attentivement cette brochure intitulée L'Arbre de la liberté en Vallais, il m’est venu en pensée que son auteur y a disséminé de bonnes vues, mais qu’il les a proposées d’un ton trop magistral et qu’il a un tort dont il aura peine à se purger, celui de s’être permis de censurer certaines démarches de notre magistrature non seulement d’un ton aigre, mais encore d’un ton qui dégénère souvent en insolence.
Les inconvénients de la loi organique y sont bien développés, et je ne puis disconvenir qu’elle introduisait dans quelques communes une véritable oligarchie. J’en désirais qu’on en demandât le rapport mais par voie légale; mais j’ai désapprouvé et je désapprouverai toujours qu’on l’ait demandé par voie d’insurrection et encore plus de plantation d’un arbre de liberté, ce qui n’est autre chose que sonner le tocsin de la révolte et de l’anarchie, et est sans doute le plus inexcusable de tous les torts et le plus grave des griefs qu’on reproche aux patriotes mécontents de cette loi et qui seul suffit à légitimer les mesures d’extrême sévérité prises par la magistrature pour en punir les instigateurs, surtout s’étant refusés à l’abattre à la première sommation que leur en fit faire le gouvernement par la première commission qu’on leur dépêcha.
Je n’ai point encore connaissance de ces chefs de la députation /142/ que les communes insurgées envoyèrent à Sion, le 31 mai [1831], magistrats distingués, dit l’auteur du libelle, par leurs vertus sociales, par leur solide piété et qui avaient rempli ou qui remplissaient encore de hautes fonctions administratives et judiciaires. Seraient-ce les sieurs Delasoie, de Sembrancher, Claivaz, de Martigny, et Gard, de Bagnes ? Si c’est eux qui à leur retour engagèrent les communes insurgées à abattre les arbres de liberté, on peut leur pardonner d’avoir rompu leurs arrêts, ce qui pourtant ne soit rien moins qu’une méconnaissance ouverte de l’autorité des premiers magistrats du pays. Quand on a besoin d’indulgence, c’est une preuve qu’on s’est rendu coupable. Ceci me rappelle qu’un jour le comte de Maurepas, premier ministre de Louis XVI, chargé par le roi de faire au comte d’Artois une verte réprimande d’une grave incartade que ce jeune homme recevait avec moins de docilité qu’il n’aurait dû et qu’il repoussait même avec fierté en demandant au ministre d’un ton arrogant : « Et que me peut faire le roi mon frère ? » — « Monseigneur », lui répondit le ministre, « il peut vous le pardonner ». C’était lui dire : « Il pourrait vous en punir ».
L’auteur de la brochure se plaint ensuite que le gouvernement ne se soit pas contenté de cette demi-soumission et qu’il ait jugé nécessaire de faire descendre à Martigny un bataillon et deux pièces d’artillerie pour faire plus amplement respecter son autorité. Le gouvernement ne le fit qu’autorisé par le souverain Etat assemblé en diète extraordinaire. Ce n’est donc plus seulement du Conseil d’Etat dont se plaint l’auteur de la brochure, mais de toute [la] haute magistrature du pays. Il dissimule à ses lecteurs que ce qui nécessita cette mesure sévère fut qu’on intercepta des lettres du sieur Saudan aux insurgés qu’il exhortait d’opposer la force à la force et de commencer par là la guerre civile, comme on l’a vu * malheureusement, peu avant l’insurrection de Martigny, au canton de Bâle et * peu de mois après au canton de Neuchâtel. Des lettres de cette nature ne sont pas des on dit dont le reste de cette brochure est farci. On sait bien qu’en pareil cas, on tient de part et d’autre bien de sots propos. Mais ce n’est pas sur ces sots propos qu’il faut juger lequel des deux partis a tort ou raison, ou lequel des deux a de plus grands torts à se reprocher. Pour moi, j’opine que quand notre Etat /143/ aurait eu quelque tort dans la forme, * il est incontestable qu’il avait * raison dans le fond et qu’un souverain peut et doit mettre à la raison une poignée d’insurgés qui ont l’insolence de prétendre traiter avec lui d’égal à égal.
Quoique je pense comme l’auteur de la brochure ce qu’il dit en très bons termes (p. 13), * que la promesse du rapport de cette loi organique si désiré par les insurgés faite par le gouvernement * aurait effectivement suffi à étouffer l’insurrection à son berceau, mais s’il ne le fit pas assez tôt, c’est qu’il lui fallait avant tout punir le crime politique de la plantation des arbres de la liberté.
On essaie à la page 17 de repousser ce reproche et on prétend s’en justifier sur ce que dans plusieurs autres cantons on en a planté impunément. Là, la révolte a été générale et les gouvernements n’ont pu s’en faire justice; en Valais, elle n’était que partielle et l’insurrection d’une poignée d’individus de quelques communes est un grand tort qu’ils ont eu envers la grande majorité de leurs compatriotes * et une grave imprudence *, qui en troublant * la tranquillité * publique dans la patrie pouvait y commencer la guerre civile, ce qui est le plus grand fléau qui puisse affliger les sociétés humaines. Connaît-on un pays où la plantation de cet arbre n’ait été un signal de désordre et n’ait enhardi ceux qui n’étaient rien et qui n’avaient rien à opprimer ceux qui avaient des emplois et de la fortune ?
Le ton insolent se fait principalement remarquer aux pages 19 et 20. Sans les désigner par leurs noms, c’est surtout à M. le trésorier [M. de Courten] et à M. [Macognin] de la Pierre que l’auteur du libelle en veut le plus. Mais quoi qu’il fasse, récriminer n’est pas se justifier. Si le gouvernement a commis une imprudence en ne s’empressant pas de rapporter la loi organique à l’ordre impérieux que leur en ont donné les insurgés, c’est que de même qu’un gouvernement ne doit pas établir des lois par la force des armes, pareillement il y aurait * à lui * de la faiblesse pour ne pas dire de la bassesse de céder aux violences d’une poignée de rebelles qu’il peut repousser. Il s’agissait effectivement de la stabilité de nos institutions. La constitution porte qu’on n’y apportera quelque changement ou qu’on n’y fera quelques modifications que lorsqu’un certain nombre de dizains /144/ s’entendront pour les réclamer et les demander dans les formes voulues et prescrites par la loi. Or la constitution a sans doute entendu que ces dizains feraient faire cette réclamation par leurs députés au conseil général de la patrie et non par quelques mécontents qui tenteraient d’y contraindre la * haute * magistrature par des voies de fait qui troubleraient la tranquillité * du pays * et occasionneraient une forte brèche à ses finances.
Qu’on ait ajouté à la devise de ces arbres — * qui cependant jusqu’ici n’ont porté en tout pays que des fruits funestes aux mœurs et à la religion * — aux mots « d’ordre et de liberté » celui de « religion » et qu’on ait fait à Martigny cette année avec un recueillement édifiant la procession de la Fête-Dieu, nos magistrats ont pu dans leurs proclamations ne pas trop se fier à ces démonstrations d’attachement à la religion de nos pères et se souvenir qu’à la première révolution française les libéraux affectèrent une insolite assiduité aux offices divins lorsqu’ils étaient célébrés par les prêtres schismatiques, devoirs religieux qu’ils négligeaient habituellement du temps que c’étaient des prêtres légitimes qui les célébraient. En pareilles circonstances l’obéissance, dit la Sainte Ecriture, vaut mieux que le sacrifice, et Dieu compte pour peu de chose le culte extérieur qui n’est pas la sincère expression du culte intérieur qui seul nous obtient ses grâces et ses faveurs. Et une expérience de quarante années n’a que trop prouvé que, [en] tout pays, la plantation de cet arbre a été préjudiciable aux mœurs et à la religion, et Mgr [Roten] a fort bien fait d’avertir dans sa circulaire du mois de juin son clergé que ce n’est pas l’affaire des prêtres de s’immiscer dans les démêlés politiques qui s’élèvent entre ceux qui ont le devoir d’obéir et ceux qui ont le droit de commander.
Ce n’est pas que je révoque en doute que les braves gens de Martigny et de Bagnes ne soient beaucoup plus sincèrement attachés à notre sainte religion que * la plupart des * notabilités privilégiées parmi lesquelles la loi organique obligeait les communes à choisir leurs préposés. Mais on a vu en France et ailleurs que les grands faiseurs des révolutions n’en ont guère et sont tous plus ou moins infectés d’un philosophisme irréligieux et anti-chrétien. On le voit à Fribourg, on le voit /145/ à Lucerne, on le voit en Belgique, on le voit dans la Romanie, etc. Donc nos magistrats et Monseigneur ont bien fait de ne pas trop se fier à ce mot de « religion » qu’on n’accouple au commencement des insurrections que pour entraîner plus facilement, * en les rassurant à cet égard *, ceux qui craindraient pour elle dans les émeutes populaires.
Outre le ton insolent qui règne dans toute cette diatribe, ce qui met le comble au tort inexcusable de la plantation de l’arbre dit de la liberté, ce sont les menaces de récidive qu’on lit au post-scriptum du libelle.
Ce post-scriptum commence par ces mots : « Victoire ! Victoire ! » Personne dans cette guerre n’a eu raison de chanter victoire. Les officiers de notre milice ont eu tort de permettre à leurs soldats, à leur retour de Martigny, de mettre en signe de victoire de petites branches de buis à leurs chapeaux. Ils ignoraient sans doute que les Grecs et les Romains ne décernaient jamais les honneurs du triomphe aux généraux de leurs troupes qui avaient soumis des citoyens factieux parce qu’ils regardaient la guerre civile comme la plus grande des calamités publiques. Et l’auteur de ce libelle a un nouveau tort de faire honneur aux Martignolains du plein résultat de leur résistance au gouvernement et aux lois du pays, puisqu’ils pouvaient gagner leur procès, s’ils l’avaient plaidé, par les voies légales et par de respectueuses remontrances à leurs magistrats sans méconnaissance formelle de l’autorité souveraine. Si le rapport de la loi organique a été tardif, la soumission des insurgés l’a beaucoup trop été pour qu’on l’attribue à humble aveu des graves torts dont ils se sont rendus coupables envers la patrie et ses magistrats, et d’un retour durable de leur part à l’ordre qui ne peut s’obtenir que par la subordination.
/146/
CHAPITRE XVIII
Journal de 1832 1
1. — Dans le courant de l’année 1832, le nouveau roi de Sardaigne [Charles-Albert] prend par un motif d’économie la résolution de licencier les cent-suisses de sa garde dont depuis quelques années était capitaine M. Louis de Kalbermatten, neveu des deux derniers généraux de ce nom au service de cette royale maison. M. de Kalbermatten ayant négocié à la satisfaction commune de cette cour et du directoire suisse à l’effet que ce licenciement fût également honorable et utile aux soldats et aux officiers de ce petit corps, le roi Charles-Albert l’en a récompensé très généreusement en honneurs, en décorations et en pensions, car il lui a donné un diplôme de comte, un brevet de major-général à son service et il lui a accordé une pension de 4 000 livres et l’a décoré de la croix de commandeur de l’ordre de Saint-Maurice dont il était déjà chevalier depuis un certain nombre d’années. Je pense que j’ai noté sur quelqu’une des années précédentes 2 que le second des trois frères [Victor-Emmanuel Ier] l’un après l’autre rois de Sardaigne, lui avait confié le commandement de la province de Faucigny d’abord et peu après celui de la province du Genevois, et que ce fut Charles-Félix qui le nomma capitaine de sa compagnie des cent-suisses./147/
2. — « Diète de décembre 1832 » 1.
Cette diète n’a rien eu d’extraordinaire et de remarquable qu’une espèce de mésintelligence qui y régna huit à dix jours de huit dizains contre cinq au sujet de l’insurrection de la campagne du canton de Bâle contre la bourgeoisie de la capitale. Nos députés aux fréquentes diètes fédérales [M. Stockalper et Macognin] tenues dans le dessein et dans l’espoir de concilier la ville avec la campagne professèrent constamment qu’ils regardaient comme une violation manifeste du pacte fédéral ce que sept cantons se permirent de légitimer cette scission en accordant aux paroisses insurgées le droit d’envoyer des députés à la diète fédérale. Les trois petits cantons catholiques, le Valais et Neuchâtel opposèrent au concordat de ces sept cantons un contre-concordat où il fut résolu de se séparer plutôt du reste de la Confédération que d’admettre ce principe destructeur de l’association helvétique que l’insurrection d’une section d’un canton puisse être autorisée par une diète fédérale au gré de quelques novateurs contre le gré de ceux qui respectant leurs serments adhèrent fermement au pacte qu’ils ont juré en commun.
Les députés de cinq cantons de retour de cette dernière diète fédérale s’assemblèrent à Sarnen, et là, bien persuadés que les sept cantons concordants n’avaient pu traiter si favorablement les paroisses insurgées de la campagne de Bâle sans que tous les cantons qui sont entrés avec eux dans la Confédération helvétique au moyen du pacte juré en commun en 1815, n’y eussent consenti librement, * prennent la résolution — qui est de cesser d’envoyer leurs députés aux diètes fédérales, si les autres cantons y admettent des députés des paroisses insurgées de la campagne de Bâle — toutefois en la soumettant au referendum de leurs peuplades les plus démocratiques de toute la Suisse * [et] subordonnent leur conclusum au referendum de leurs Conseils d’Etat et de leurs diètes cantonales.
Notre Conseil d’Etat vit tout de suite de graves inconvénients à prendre un parti aussi extrême. Il convenait sans peine que le droit que se sont arrogé les sept cantons qui accordent /148/ auxdites paroisses insurgées des députés à la diète fédérale est une incontestable violation du pacte de 1815. Mais il crut devoir nous avertir que courir le risque, pour soutenir la cause de la ville de Bâle, de perdre, nous Valaisans, tous les avantages de la Confédération en nous en isolant ou en nous en séparant, est peut-être plus faire que l’honneur et l’intérêt national ne l’exigent de nous; qu’en prenant ce parti extrême nos dizains allemands ont lieu de craindre que le Bas-Valais, qui a tant d’intérêts commerciaux avec le pays de Vaud et Genève, ne se séparât à l’exemple de la campagne de Bâle du Haut-Valais. Et que deviendrait le Haut-Valais, pays étroit et stérile, à l’exception de la ville [de Sion] et de sa banlieue, s’il était réduit à ses propres ressources pour faire les frais de son gouvernement ?
* Par contre *, les dizains allemands regardent la protection que les cantons protestants accordent aux insurgés bâlois comme une profession publique des opinions les plus libérales, et persuadés que la majorité des députés aux diètes fédérales qui conspirent à demander une révision du pacte de 1815 ne le font que pour parvenir à établir en Helvétie un gouvernement central, gouvernement qui ne peut convenir au Valais accoutumé depuis des siècles à une omnimode indépendance et au plein exercice de la souveraineté locale, ni compatir avec la religion qu’on y professe; les dizains allemands, dis-je, étaient d’avis que, puisque dans cette hypothèse notre séparation d’avec le reste de la Suisse est inévitable, il valait autant dès ce moment en subir les fâcheux résultats à l’occasion de l’actuelle violation du pacte fédéral que d’attendre plus tard qu’on y soit forcé par la nécessité impérieuse du maintien de notre religion et de notre indépendance. C’était l’opinion des quatre dizains allemands à laquelle adhéraient fortement et l’évêque [Roten] et le chapitre et le conseil de la ville par le motif supérieur à tous les autres du péril que courrait la religion qu’on supposait être déjà en un danger imminent de souffrir de fortes atteintes. Monseigneur pérora à l’avant-dernière session de cette diète pour exhorter les représentants du peuple valaisan à accorder à la religion le premier rang sur toute autre considération politique; mais il ne conseilla ni ne déconseilla pour le moment de s’unir aux petits cantons au risque d’une scission avec tous /149/ les autres. Mais les dizains du Bas-Valais et les trois dizains d’Hérémence, de Sierre et de Loèche ne croyaient pas ce danger si prochain, et ils disaient qu’il serait assez temps de s’inquiéter à ce sujet lorsqu’il serait question de réviser le pacte actuel et d’en adopter un nouveau moins favorable au catholicisme.
Le préavis du Conseil d’Etat était d’abord que nos députés se rendissent à la diète, mais n’y ouvrissent pas la bouche si on y admettait les députés de Liestal. C’était leur faire jouer ce qu’on appelle au théâtre scenam mutam. Ensuite, le Conseil d’Etat proposa que quand il s’agirait du différend de Bâle et de sa campagne, les députés du Valais s’abstiendraient de prendre part aux délibérations, sauf le cas où il s’agirait d’une réconciliation entre les deux parties; les dizains allemands qui dès lors pensaient à rompre en visière avec la Confédération en n’envoyant plus de députés aux diètes fédérales, se ravisent tout à coup et comprenant seulement après huit jours de vifs débats les inconvénients d’une telle scission, prennent le parti d’envoyer nos députés à Zurich qui s’y conduiront dans le sens de ce dernier préavis du Conseil d’Etat 1.
/150/
CHAPITRE XIX
Affaire de l’érection de la paroisse de Chamoson par dismembration de celle d’Ardon (1832-1834) 1
1. — « Affaire de la réérection de la chapelle de Saint-André de Chamoson en église paroissiale » 2.
Il y avait plus de 40 ans que les hommes de Chamoson, * qui faisaient à peu près les deux tiers de la population de leurs paroissiens *, se plaignaient à nos évêques que les curés d’Ardon étant tenus d’entretenir un vicaire pour le service de leur chapelle qui était une espèce d’annexe ou de succursale, en étaient habituellement mal servis; d’où il résultait que leur jeunesse ne pouvant pas commodément, surtout en hiver, se rendre aux catéchismes, et les personnes adultes, assister assidûment aux messes de paroisse en l’église d’Ardon, leur peuple était en général assez peu instruit dans la doctrine religieuse et que les mœurs de cette grande section de la paroisse d’Ardon se ressentaient notablement de ce manque d’instruction chrétienne et y devenaient d’années en années plus dissolues; enfin qu’il arrivait /151/ aussi souvent de là que plusieurs de leurs malades mouraient sans sacrements. Ils ne cessaient de représenter à nos évêques qu’il n’y avait d’autre moyen de remédier à ces graves inconvénients que de leur donner un prêtre qui résidât chez eux et qui eût sur eux toute l’autorité pastorale. Aucun de nos évêques jusqu’à l’évêque Zen Ruffinen (Augustin-Sulpice) n’accueillit favorablement leur demande à laquelle personne ne répugnait tant que le vénérable chapitre auquel appartient la collation du bénéfice cure d’Ardon dont il est patron.
Cependant ceux de Chamoson avaient appris par le peu de titres qui leur restent dans leurs archives communales qu’anciennement, c’est-à-dire dans les XIIIe et XIVe siècles leur chapelle de Saint-André était desservie par un prêtre qui résidait parmi eux et se qualifiait curé de Chamoson; que leur endroit était dans ces siècles-là et longtemps encore après le chef-lieu de la majorie d’Ardon, la seconde en rang et en revenus des seigneuries de l’évêché, et qu’une inondation du torrent [Losentse] qui coule le long de leur territoire au couchant et le sépare de celui de la vidondé de Leytron ayant submergé leur village et abattu leur église, ils s’étaient trouvés dans la nécessité de porter leurs enfants baptiser et d’ensevelir leurs morts à Ardon.
* Ne perdant cependant pas de vue * le dessein de rentrer dans leurs droits primitifs ni l’espérance que tôt ou tard quelqu’un de nos évêques se ferait une conscience de leur rendre un propre pasteur, ils commencèrent par se bâtir sur l’emplacement de leur chapelle dédiée à saint André une assez belle église dont ils firent faire la dédicace solennelle par l’évêque Ambuel, et ils revinrent à la charge sous l’évêque Zen Ruffinen l’oncle, soit l’ancien (dit Melchior de son nom de baptême), à demander leur séparation omnimode d’avec Ardon et le rétablissement de leur ancienne paroisse. Cet évêque avait pour grand vicaire M. le chanoine Jos.-Maurice de Courten qui avait la réputation méritée de savant théologien et d’habile jurisconsulte, lequel pour se rendre agréable au vénérable chapitre composa un mémoire pour établir qu’il n’y avait aucune nécessité réelle à accorder aux hommes de Chamoson une demande qu’ils ne fondaient d’ailleurs que sur une vague tradition et sur de simples ouï-dire. Ceux-ci firent de nouvelles instances /152/ auprès de l’évêque Blatter qui succéda à l’évêque Melchior, * dès la première année de son épiscopat *. Mais ce nouvel évêque, aussi peu versé dans l’histoire ecclésiastique de son diocèse que très versé dans la théologie dogmatique, * dans le droit canon * et dans les écrivains ascétiques, se laissa facilement persuader que leur demande en séparation d’avec la cure d’Ardon n’était pas fondée en motifs suffisants; et comme ils répétaient en même temps qu’on enlevât aux curés d’Ardon * au moins la moitié de leurs revenus actuels pour les adjuger à leur nouveau curé et surtout * une dîme de 132 fichelins de seigle à la mesure de Sion qu’ils avaient anciennement payée annuellement à leur propre curé et aux curés d’Ardon du moment qu’ils s’étaient réunis à leur église pour en commencer la congrue de leur nouveau bénéfice cure, ce digne évêque estimant que le vénérable chapitre ne consentirait jamais qu’on dépouillât le bénéfice de la cure d’Ardon d’une portion aussi considérable de son revenu actuel, se laissa pareillement facilement persuader à M. le chanoine Preux, pour lors grand sacristain et collateur de ce bénéfice, qu’il était de l’intérêt et de l’honneur du vénérable chapitre de lui conserver sa dotation tout entière qui en fait la plus riche cure du diocèse au Bas-Valais. * Et on lui extorqua un décret par lequel il imposait silence à ceux de Chamoson et rejetait leur demande comme mal fondée et leurs prétentions comme manifestement exagérées *. Cependant quoique l’évêque Blatter trouvât cette prétention de ceux de Chamoson par trop exagérée, comme il était d’une conscience très timorée, il jugea être de la prudence et de la justice de leur laisser une voie pour en revenir dans la suite des temps, en terminant son décret par ces paroles sacramentelles : Aliis tamen non visis [scilicet probationibus assertionum] novisque causis non emergentibus.
Les choses en restèrent là pendant tout cet épiscopat qui fut de 17 années. Arriva sur ces entrefaites la révolution franco-helvético-valaisanne qui fit cesser les instances presque importunes de ceux de Chamoson et fit dormir cette affaire ou du moins l’ajourna à des temps plus tranquilles.
Comme c’était l’évêque Preux qui avait obtenu de son prédécesseur l’évêque Blatter ce décret si défavorable aux demandes de ceux de Chamoson, ils se tinrent cois les dix années de son /153/ épiscopat. Mais à peine eut-il fermé les yeux qu’ils les renouvelèrent auprès de l’évêque Zen Ruffinen (Augustin-Sulpice), qu’ils réitérèrent avec * encore plus * d’importunité lorsqu’il fit sa visite des paroisses du Bas-Valais.
Il faut savoir, avant d’aller plus loin, que feu Rd M. Carrupt, qui était curé d’Ardon du temps des premières instances que firent ceux de Chamoson à nos évêques Zen Ruffinen l’oncle et Blatter II, et qui s’amusait aussi à lire les vieux parchemins et à écrire quelques lambeaux de notre histoire nationale, avait soutenu à nos évêques au risque de déplaire au vénérable chapitre que la tradition de ceux de Chamoson au regard d’avoir fait à eux seuls anciennement une paroisse et d’avoir été longtemps leur village réputé chef-lieu de la majorie, n’était pas aussi vague que l’avait persuadé à nos évêques et à MM. les chanoines d’alors M. le docteur de Courten. Mais n’osant lutter contre le chapitre qui dès lors, loin d’examiner la chose en soi et de près, ne l’envisageait que sous le rapport de l’intérêt qu’il avait de conserver au bénéfice cure d’Ardon sa dotation entière, il me pria, étant devenu son voisin en ma qualité de curé de Leytron et puis de Conthey de rechercher dans mes volumineux recueils sur l’histoire de notre pays et de notre église s’il ne s’y trouverait pas quelques documents qui vinssent à l’appui des assertions des hommes de Chamoson, dont le peu qu’il leur en restait ne lui avait pas permis de douter. Effectivement, je trouvai dans des notes prises sur des originaux des archives de Valère et de l’abbaye [de Saint-Maurice] qu’au XIIIe siècle était curé de Chamoson sous l’évêque Landri [de Mont] un nommé Pierre, sous l’évêque Henri de Rarogne un Willenchus et sous Boniface de Challant au commencement du XIVe siècle un nommé Willelmus, soit Guillaume; qu’ensuite de l’inondation de leur torrent dit la Losentse dont les ravages les forcèrent à se réunir à Ardon, ils eurent néanmoins un prêtre nommé Gérard qui à la vérité ne se qualifiait que vicaire de Chamoson, mais qui y résidait et desservait jusque vers le milieu de ce siècle XIVe leur chapelle de Saint-André — * n’ayant pu se rebâtir qu’une chapelle * — que les notaires du temps cependant qualifiaient ordinairement d’église de Saint-André * par réminiscence sans doute de ce qu’elle avait été naguère *. /154/ Des titres subséquents nous apprirent dès lors que nos évêques obligèrent les curés d’Ardon à tenir un vicaire pour * aller faire en cette chapelle de Saint-André les offices paroissiaux * à l’instar des églises paroissiales les jours de fêtes et de dimanches pour épargner aux hommes de Chamoson la fatigue de se rendre par un très mauvais chemin au moins une bonne moitié de l’année à leur église de Saint-Jean. Ils la rebâtirent plus grande sous l’évêque Guillaume III de Rarogne IV qui en fit la dédicace en 1441. On voit par l’acte de cette dédicace qu’on y chantait aux grandes solennités tout l’office canonial comme on le faisait alors dans les plus grandes paroisses du diocèse, telles que Naters, Viège, Loèche, Martigny, etc. On y enterrait les morts au cémitière du prieuré de Saint-Pierre [de Clages], et il y a des titres du XVe siècle qui font mention de l’ancien cémitière de Chamoson. Tout au commencement du XVIe siècle, les gens de cet endroit se plaignirent au cardinal Schiner, qui n’était encore qu’évêque de Sion, d’une ordonnance qu’on * lui avait subrepticement extorquée et par laquelle il obligeait * les curés d’Ardon qui négligeaient entièrement de faire faire les offices régulièrement les dimanches et fêtes de l’année, sous prétexte * qu’ils pourraient profiter des instructions pastorales en les obligeant à venir * à l’église de Saint-Jean toute l’année assister à la messe de paroisse. Mais ces hommes de Chamoson lui ayant représenté le droit qu’ils avaient que cet office paroissial se fît chez eux dans leur chapelle, il convint qu’ils avaient tout droit de l’exiger et ordonna aux curés d’Ardon de se conformer à l’ancien usage, sauf quelques restrictions qu’il y apposa. Sous l’évêque Jordan, il fallut de nouveau que ces bonnes gens de Chamoson recourussent à l’autorité de l’évêque pour contraindre MM. les curés d’Ardon à desservir leur chapelle et leur endroit selon leurs droits et l’usage ancien. Ce fut bien pire encore sous Adrien V [de Riedmatten]. Le curé Jergen, cousin germain de cet évêque, se prévalant d’une si proche parenté, prétendait n’être point tenu à entretenir un vicaire pour aller faire à Chamoson les offices de paroisse, quoique le vénérable chapitre eût jugé qu’il y était tenu et l’y eût formellement obligé. Ceux de Chamoson s’étant ensuite adressés à l’évêque pour qu’il fît de leur décret * capitulaire * la matière /155/ d’un décret épiscopal, s’y étant refusé six années de suite, ces bonnes gens se virent forcés de s’en plaindre à la sacrée nonciature qui écrivit à l’évêque que si dans le terme de six semaines il ne prononçait point sur cette question qui était de sa compétence, le nonce, * pour le punir de ce refus de justice *, le déclarerait suspens de toute autorité et de toute fonction épiscopales et se réservait de faire droit à leurs justes répétitions, conformément à ce qu’en avait jugé le vénérable chapitre. Le peu de documents que j’ai eus à manipuler sur cette affaire ne m’en apprennent pas davantage; mais dès les premières années du pastorat du sieur Cortey, Bagnard, qui voulait aussi s’épargner la dépense de l’entretien d’un vicaire, les gens de Chamoson ayant eu recours à l’évêque Blatter, l’oncle, soit l’ancien, en écrivit sèchement audit curé et rendit un décret qui lui enjoignait de s’acquitter de son devoir à cet égard et de respecter le droit de ces hommes de Chamoson.
Depuis ce temps-là ces bonnes gens pensèrent plus que jamais à demander leur séparation d’avec Ardon et la réérection de leur chapelle en église paroissiale. Ils consultèrent le peu de titres * de leurs archives * que les inondations et les incendies avaient épargnés, et ils virent distinctement, surtout dans l’acte de la fidélité qu’ils jurèrent en 1572 à l’évêque Hildebrand de Riedmatten que ce prélat avait cru sur la parole de leurs pères quod reverendissimus episcopus et princeps debet agnosci et recipi ut supremus Majoriae dominus Chamosoni ante ecclesiam sancti Andreae juxta usum antiquitus observatum. Nam, * ajoute l’acte *, asseritur quod olim fuerit ecclesia sancti Andreae parochialis et demum per inundationem et impetuositatem torrentis illic labentis corpora mortuorum ad sepeliendum et infantes suos ad baptizandum ad Ardonum transportare coacti fuerint. Et notez bien qu’en cette franchise, l’évêque Hildebrand dit qu’il ne fait que confirmer les précédentes accordées par ses révérendissimes prédécesseurs qui avaient péri aut per vim bellorum aut per ignis infortunium aut alium quempiam adversum casum eidem communitati ereptas et substructas, eo usque quod in quocumque necessitatis et controversiae eventu nihil in medium producere aut exhibere possint, etc. En sorte que pour prévenir les débats qui pourraient naître au sujet desdites franchises et coutumes * entre ces hommes de /156/ Chamoson et les évêques leurs seigneurs *, il a jugé à propos de les faire écrire sur la déposition des jurés et des anciens de ce lieu et de la paroisse. C’est donc aussi, non sur une tradition vague et sur de simples ouï-dire, mais sur la déposition des préposés du lieu préalablement assermentés, qu’il est déclaré en cette franchise que la coutume immémoriale est que la réception du révérendissime évêque comme seigneur de la majorie se fasse à Chamoson devant l’église de Saint-André; et pourquoi à Chamoson plutôt qu’à Ardon ? Parce qu’on assure que cette chapelle de Saint-André a été autrefois église paroissiale et que le village de Chamoson a été de tout temps le chef-lieu de cette seigneurie épiscopale; d’autant plus qu’on conservait en cette commune les archives de la majorie, que leurs révérendissimes seigneurs y avaient fixé le siège de la justice et que leurs lieutenants sous le nom de majors y tenaient leurs assises, tradition que corroborent puissamment tous les titres dont j’ai donné ci-dessus l’analyse et par moi mis en œuvre dans le long mémoire que j’ai composé, * il y a dix ans *, en faveur de ceux de Chamoson en réfutation de celui que M. le docteur de Courten avait composé il y en a plus de 40 en faveur de ceux d’Ardon.
L’évêque Zen Ruffinen, par ordre * et pour l’instruction duquel je * composai ce mémoire, était assez porté à leur accorder une demande si nécessaire et si juste. Mais il y trouva le grand sacristain d’alors très opposé. C’était le chanoine de Kalbermatten peu enclin à faire quelque concession aux Bas-Valaisans. Il avait pris sous sa protection la cure d’Ardon * tout au commencement de ce procès * contre le gré du curé Carrupt, presque aussi convaincu que moi-même qu’au XIIIe siècle Chamoson avait eu son propre pasteur. Mais il n’en fut pas cru sur son témoignage parce qu’il était natif de cet endroit, et il parvint à persuader aux plus notables de nos confrères qu’il était de l’honneur et de l’intérêt du vénérable chapitre de maintenir les curés d’Ardon dans le degré de considération et d’opulence où nous et nos devanciers les avions trouvés * et d’adopter sans nouvelle discussion * le mémoire du docteur de Courten qui avait péremptoirement démontré qu’il n’y avait aucune nécessité réelle de donner à ceux de Chamoson un curé et qu’ils n’avaient aucun droit à rien répéter des revenus actuels de la cure d’Ardon. /157/
Si le chanoine de Courten s’était borné dans son mémoire à démontrer l’exagération de la prétention de ceux de Chamoson aux deux tiers ou du moins à la moitié du revenu actuel de la cure d’Ardon, j’aurais été le premier à lui donner gain de cause; mais il prétendait de plus qu’il n’y avait aucun motif raisonnable même pour leur accorder la séparation; il niait leur assertion d’avoir eu dans un temps un curé et leur contestait le besoin qu’ils avaient d’en avoir de nouveau un.
Cependant, comme ce dernier article devenait d’année en année toujours plus notoire, l’évêque Augustin [Zen Ruffinen] leur donna toute espérance du bon succès de leur persévérance à demander un propre pasteur à la condition qu’ils modéreraient leur prétention aux deux tiers des revenus actuels de la cure d’Ardon manifestement exagérée, et il les autorisa à lui présenter ainsi qu’au chapitre des suppliques dont l’objet était de mettre en cause leurs demandes.
Leur grand adversaire, le chanoine Kalbermatten, devenu grand doyen, s’y opposa tant qu’il put et eut le talent de faire entrer la plupart des confrères dans un refus net de toute innovation contraire au décret de l’évêque Blatter. Mais étant venu à mourir au commencement de 1830, ils revinrent de nouveau à la charge et se flattèrent plus que jamais de l’espérance de gagner enfin une cause qu’ils plaidaient depuis si longtemps. * Cependant cet évêque ami de son repos et aimant à dormir tranquillement in utramque aurem laissait traîner cette affaire et, dans la crainte d’être contredit par le vénérable chapitre, il hésitait d’en venir à la conclusion. Pour autant ceux de Chamoson ne s’endormaient point. Se tenant forts du mémoire que j’avais composé en leur faveur, ils venaient de temps en temps le prier de vouloir bien s’occuper de leur affaire. Ennuyés de ces délais interminables, ils trouvèrent des amis qui en entretinrent le nonce Nasalli, lequel informé que tant de délais avaient toute l’apparence d’un déni de justice, exhorta fortement l’évêque d’en finir une fois avec ceux de Chamoson et de porter un décret quoiqu’il crût être de l’équité de le rendre, qui les mît dans le cas, ou d’y déférer s’il leur était favorable, ou d’en appeler s’ils le trouvaient leur être trop préjudiciable. L’évêque s’excusa de ces retards sur son état habituellement maladif, mais enfin il avait pris son /158/ parti en 1829, de terminer ce long procès lorsqu’il tomba malade de sa maladie de mort (qui eut lieu peu de jours avant Noël de 1829). On lui donna pour successeur le chanoine Roten actuellement régnant *.
Leurs amis de Valais ou de Fribourg parvinrent pareillement à mettre dans leurs intérêts le nouveau nonce [de Angelis] qui étant venu à Sion sacrer le nouvel évêque 1 lui recommanda expressément de mettre fin au procès de ceux de Chamoson avec les curés d’Ardon. Il est à noter que Monseigneur actuel n’étant que simple chanoine jurabat in verba decani Kalbermatten et par conséquent n’avait jamais été rien moins que favorable à leurs demandes et à leurs prétentions. Toutefois, devenu évêque et averti par le nonce de s’occuper sérieusement de cette affaire, il lut soigneusement et fit lire au chanoine Kronig, son aumônier, le mémoire en faveur de ceux de Chamoson par lequel je me vantais d’avoir réfuté victorieusement celui de M. le docteur de Courten en faveur de ceux d’Ardon. Il y apprit bien des faits et y trouva des raisonnements qui servirent à le déprendre des préventions que lui avait inspirées le doyen de Kalbermatten au désavantage des premiers, et il se fit un devoir de conscience de donner au plus tôt à ceux de Chamoson un curé dont ils faisaient la demande depuis plus de 50 ans, comme l’unique moyen d’arrêter parmi eux les progrès de l’immoralité et d’y accroître une connaissance distincte de la foi et de la loi chrétienne.
La mort venait d’enlever après une maladie de langueur Rd M. Dorsaz, curé d’Ardon, et je m’étais fortement et efficacement employé, malgré les vues contraires de presque tous les confrères, à y faire nommer le sieur André de Rivaz qui a fait ses études ecclésiastiques à Rome avec beaucoup de fruit, jeune prêtre de 28 ans; première faveur à laquelle quelques mois après le vénérable chapitre a ajouté celle, à la recommandation de M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz], de le créer chanoine titulaire.
Il est ici à noter que, quoique évêque depuis près de deux ans et quoique je lui fisse assez assidûment ma cour et qu’il continuât à me traiter en ami jusqu’au jour qu’il m’écrivit pour /159/ me citer en ma qualité de grand sacristain * comme collateur de la cure d’Ardon * lors de la première conférence où il appela des députés d’Ardon et de Chamoson pour essayer de parvenir à les concilier sur leur différend, jamais Monseigneur ne m’a dit la moindre parole qui pût me faire venir en pensée qu’il s’occupait de cette affaire et qu’il penchait à la terminer à la satisfaction de ceux de Chamoson. Ce seul jour-là il me demanda si j’étais toujours dans les mêmes sentiments qu’exprimait mon mémoire, maintenant que la cure d’Ardon est possédée par un curé qui porte mon nom et a probablement la même origine que nous, que lorsqu’elle était possédée par M. Dorsaz, natif de l’Entremont. Je lui répondis qu’ayant toute ma vie consacré ma plume à la vérité et à la justice, il y aurait bien de la bassesse à moi de changer de manière de voir cette affaire par un aussi vil motif et pour un si petit intérêt, et que j’en avais même prévenu le jeune curé et son patron, M. l’abbé, pour qu’ils ne fussent pas étonnés que je persévérasse à penser et à dire qu’il est de toute nécessité et de toute équité de donner un curé aux hommes de Chamoson. J’en prévins pareillement le chapitre que, quoique collateur de la cure d’Ardon, je ne croyais pas pouvoir ni devoir agir contre ma conviction intime; qu’il m’avait toujours paru juste de toute justice de donner un propre pasteur à ceux de Chamoson et d’accorder * à leur futur curé * une part considérable à la dîme de 132 fichelins qu’ils payent aux curés d’Ardon depuis qu’ils se sont vus forcés par des inondations et des incendies à se réunir à cette paroisse; que comme dit l’apôtre, je pouvais tout pour la vérité et pour la justice, mais rien contre la justice et contre la vérité : Omnia possumus pro veritate, at nihil contra veritatem [D’après 2 Cor., 13, 8]; qu’au reste, si par cette manière de voir la chose, je paraissais suspect de partialité au vénérable chapitre et au curé d’Ardon, je ne me tiendrais nullement offensé que ces messieurs nommassent quelque autre des confrères qui fît en cette cause les fonctions d’avocat de ceux d’Ardon contre ceux de Chamoson au gré du vénérable chapitre ainsi que des préposés de la commune d’Ardon et de leur jeune curé.
A la première comparaissance, Monseigneur essaya en vain d’engager les conseils des deux communes de s’assembler pour /160/ s’entendre à l’amiable sur ce que ceux d’Ardon voudraient céder à ceux de Chamoson pour commencer la congrue de leur futur curé. Ceux-ci observèrent à Monseigneur qu’il était impossible qu’ils s’entendissent jamais sur cet objet parce que, quoiqu’ils demandent très peu, ceux-là s’obstinaient à ne vouloir rien donner. C’est pourquoi d’après l’avis que le feu évêque Zen Ruffinen leur avait donné à plusieurs reprises de modérer de beaucoup leurs prétentions à cet égard, ils ne demandaient qu’une part à la dîme qu’arbitrerait Monseigneur et qu’ils accepteraient * par accommodement * en place de quelques dizaines de fichelins de plus ou de moins un mauvais champ [de Gruz] de la cure d’Ardon que ceux de Chamoson avaient offert de leur céder quand le procès commença sous l’évêque Zen Ruffinen.
Ce fut en vain que je m’efforçai de persuader au nouveau curé d’Ardon de ne jouer le rôle de défenseur des droits de son bénéfice qu’avec une grande modération et de ne contrarier la bonne œuvre qu’après avoir acquis une connaissance distincte des faits et des motifs qui portaient l’évêque à se montrer plus favorable à ceux de Chamoson qu’à ceux d’Ardon. C’est précisément ce qu’il ne fit pas, préférant aux miens les conseils de M. le chantre (le chanoine Balleys) qui nourrit dans son cœur depuis de longues années une forte animosité contre le sieur Delaloye à qui il a fait par ses intrigues manquer deux fois de suite sa nomination à la cure d’Ardon, * et qu’il prévoyait que l’évêque nommerait à la nouvelle cure de Chamoson *, et contre lequel il était parvenu à m’indisposer moi-même en me le donnant pour un prêtre sans zèle et d’ailleurs godailleur. Ce jeune curé présomptueux et inconsidéré commença par se mettre bien avant dans la tête de se déclarer bien décidé à ne jamais avouer, * et par écrit et de vive voix *, qu’il fût même utile de donner un propre pasteur aux hommes de Chamoson et encore moins bien résolu à ne leur pas lâcher un sol du revenu actuel de sa cure; quoique le vénérable chapitre ait eu la déférence pour l’opinion publique d’accorder à Monseigneur qu’il était, sinon absolument nécessaire de le faire, au moins bien évidemment utile.
Monseigneur leur ayant ensuite proposé à la seconde comparaissance qu’il trouvait convenable et même équitable que ceux d’Ardon cédassent quelque chose des revenus actuels de leur /161/ cure pour en commencer ou en compléter la dotation de la nouvelle cure de Chamoson; qu’il lui semblait que la cure d’Ardon n’y perdait rien, qu’elle y gagnait au contraire puisque par l’érection de la chapelle de Chamoson en église paroissiale le curé d’Ardon se trouverait déchargé de l’entretien d’un vicaire, le jeune curé ne prenant conseil que de sa cupidité et d’ailleurs animé et échauffé par les conseils du chanoine Balleys auxquels se joignirent bientôt après ceux des chanoines [Antoine de] Preux et Gard, soutint mordicus que ceux de Chamoson n’ayant rien apporté du leur au bénéfice d’Ardon n’avaient rien à en réclamer, quoique l’évêque par l’organe de son aumônier et celui de M. Joseph-Marie de Torrenté faisant en ces comparaissances à sa cour l’office de secrétaire, leur eussent représenté à plusieurs reprises que ceux de Chamoson avaient au moins apporté à la cure d’Ardon lorsqu’ils s’y réunirent leur dîme de 132 fichelins de seigle.
Cependant Monseigneur à la fin de cette seconde conférence voyant que le curé d’Ardon et les députés du conseil de cette commune * persistaient à * ne vouloir rien céder, s’étant montré décidé dès ce jour-là même de trancher la question en portant illico son décret de séparation et de dismembration, * soit de division d’une faible part du revenu de la prétendue mère église *, les deux parties s’attendant bien que ce décret serait tel que je ne cessais de le prévoir et d’en prévenir le jeune curé et le sieur Bérard, et craignant sans doute de courir les hasards et les frais d’un long et dispendieux procès, acquiescèrent enfin à l’accommodement que leur proposa le révérendissime juge, l’une avec grand plaisir et l’autre non sans un vif chagrin.
J’en fis le rapport dès le lendemain au vénérable chapitre qui tout mécontents qu’en furent quelques notables de confrères y donnèrent les mains sur l’observation que leur fit M. le chanoine Gard qu’on n’en pouvait revenir qu’en soumettant la cause aux strictes formes de la justice réglée, ce que pourtant le vénérable chapitre s’était déclaré lors de la première calende où l’on traita de cette affaire ne vouloir pas faire, vu les inconvénients moraux et pécuniaires de se mettre en procès avec son prélat pour l’intérêt si peu considérable qu’y prenaient si vivement le jeune curé d’Ardon et le conseil de sa commune. /162/
C’est cependant ce que dès le lendemain de cette calende le chanoine Balleys conseilla de faire au jeune curé qui se pressa d’écrire au vénérable chapitre que ceux de Chamoson n’avaient accepté cet accommodement que sous la réserve expresse du consentement formel * de messieurs les chanoines *, les suppliant instamment de vouloir bien en considération de leur droit de patronage faire cause commune avec lui et de ne pas souffrir qu’on dépouillât son bénéfice pour enrichir celui de Chamoson.
C’est seulement alors que les trois chanoines ci-dessus nommés et le grand doyen [Polyc. de Riedmatten] lui-même prirent aussitôt son parti, * commencèrent à feuilleter quelques auteurs de droit canon * où ils prétendirent avoir trouvé qu’effectivement un évêque ne pouvait point sans le consentement du chapitre, ni ériger la chapelle de Chamoson en église paroissiale, ni enlever une obole à la cure d’Ardon, leur propriété comme patron d’icelle, ni même faire aucune espèce d’aliénation sans l’intervention et le consentement formel de son chapitre cathédral.
Cependant, comme le concile de Trente veut que les patrons soient aussi entendus, l’évêque invita par lettre le chapitre à lui communiquer par écrit en quoi ils faisaient consister les canons * et les raisons * en vertu desquels ils prétendaient pouvoir empêcher qu’il prît quelque chose sur les revenus actuels de la cure d’Ardon pour l’adjuger à la nouvelle cure qu’il se proposait d’ériger à Chamoson. Nos messieurs chargèrent alors le chanoine Gard de les déduire dans un mémoire qu’on envoya à l’évêque muni de la signature du grand doyen et du secrétaire du chapitre. Il y était dit que le chapitre n’avait consenti à la dismembration d’une portion de la dîme et à l’aliénation de ce champ qu’à la condition très expresse que l’évêque lui adjugerait la collation du nouveau bénéfice, condition sine qua il ne consentirait à aucune innovation qui diminuerait les revenus d’un bénéfice dont il est de l’honneur du chapitre de maintenir la dignité et l’aisance.
Mais l’évêque considérant que par le décret qu’il méditait il ne faisait aucun tort ni à son chapitre ni aux curés d’Ardon, tint le mémoire pour équivalent à l’audition à laquelle le concile de Trente veut que les évêques en pareil cas accordent aux patrons, et sachant que le chapitre s’obstinait à prétendre que, /163/ parce qu’il est collateur de la cure d’Ardon, il le devient par là même de sa filiale érigée en paroisse (quoiqu’il existe dans le diocèse vingt exemples du contraire et que le chapitre n’en a pu produire qu’un seul de sa prétention, antérieur de plus d’un siècle au décret du concile de Trente sur cette matière), l’évêque embarrassé à qui adjuger la collation de la nouvelle cure a cru devoir, vu le droit que les canons donnent aux laïcs qui fondent de nouveaux bénéfices de les en déclarer patrons, et pour qu’on ne l’accusât pas qu’il ne la refusait au chapitre que pour en gratifier sa mense, se décida enfin à l’adjuger aux hommes de Chamoson à qui la construction de leur église, de la maison curiale et le reste de la dotation de leur nouveau bénéfice cure coûtera 8000 écus au moins, y compris ce qu’ils y ont déjà dépensé et ce qu’il leur en coûtera à l’avenir.
Et enfin le 22 mai * 1832 *, il rendit son décret et le fit connaître d’office au curé d’Ardon le 15 juin et au chapitre le 16, et huit jours plus tôt aux hommes de Chamoson. Et comme le grand conseiller du jeune curé d’Ardon trouvait inconséquent de séparer ceux de Chamoson sans leur donner au même instant un propre prêtre, l’évêque qui ne pensait pas moins que lui à cette prétendue inconséquence se hâta de choisir * dix à quinze jours après la notification juridique de son décret aux susdits chapitre et curé *, sur trois candidats que lui présentèrent les préposés de Chamoson au nom de toute leur population, pour leur premier curé Rd M. Joseph-Marie Delaloye, ancien curé de Nendaz et de Massongex, qui accepta sa nomination, qui prit possession solennelle le jour de la Fête-Dieu de cette nouvelle cure et depuis lors y réside et y exerce toutes les fonctions pastorales.
Le vénérable chapitre eut durant dix à douze jours une velléité, non d’appeler de ce décret, mais de demander à l’évêque, * à la sollicitation des chanoines Balleys et Preux *, la révision de cette cause. Comme on ne s’entendait pas bien sur l’étendue que pouvait avoir ce terme de révision et si ce n’était pas là prétendre que ce décret épiscopal n’avait pas mis fin à ce procès, le chapitre, * depuis quelques observations du grand doyen et du chanoine Preux lui-même, dans l’intention de laisser peser sur le chanoine Balleys tout seul l’odieux d’une plus longue résistance au pieux dessein de notre révérendissime prélat *, en revint /164/ le lendemain à l’idée simple de tenir cette cause pour définitivement jugée et se résigna à n’en demander au révérendissime juge ni appel ni révision. Ce fut alors qu’on apprit que le sieur Delaloye était nommé à cette cure de Chamoson et y exerçait depuis quelques jours le ministère pastoral. Le curé d’Ardon voyant que le chapitre ne lui donnait aucune espérance de se compromettre plus longtemps à son profit avec l’évêque sembla alors se résigner à prendre son mal en patience. Mais le chanoine Balleys travaillait sous main à troubler le curé de Chamoson dans la paisible possession de son nouveau bénéfice. Nous apprenons le samedi au soir, au moment où nous y pensions le moins, par une lettre du sieur Bérard, président du conseil d’Ardon, que cette communauté, se prétendant grièvement lésée par ce décret épiscopal dans ses avoirs et dans ses droits, en a appelé à la sacrée nonciature, implore l’assistance du vénérable chapitre et l’exhorte à entrer dans son ressentiment et à l’aider de ses conseils et de son adhésion à cet appel à l’effet que meilleure justice * lui soit rendue à un nouveau tribunal * que celle qu’on leur avait rendue à celui de l’évêque de Sion. Comme les chanoines Balleys et Preux devaient quitter Sion le lundi suivant pour aller prendre leurs vacances, l’un aux bains de Loèche et l’autre à son mayen de Vercorin, je fus des premiers à engager le grand doyen à convoquer une calende le beau lendemain pour délibérer et conclure sur cet avis et sur cette proposition de ceux d’Ardon. Elle se tint donc le dimanche après vêpres. Ces deux messieurs auxquels se joignit le chanoine Gard y soutinrent qu’effectivement le décret épiscopal était en soi nul de toute nullité et murmurèrent hautement contre moi de leur avoir donné, * pour les engager à accorder la transaction de la seconde comparaissance *, la trompeuse espérance que l’évêque était tout disposé à leur adjuger la collation de la nouvelle cure. On se reprocha d’avoir mal soutenu les droits des curés d’Ardon et des habitants de cette commune. Cependant on ne jugea pas à propos, vu que le chapitre n'y avait rien à gagner, d’entrer de nouveau en cause commune avec eux, ce qui entraînerait le chapitre dans un procès long et dispendieux; * que c’était aussi l’opinion de quelques ecclésiastiques versés dans le droit canon et docteurs en théologie *. Mais pour se justifier d’avoir fait tout son possible auprès /165/ de l’évêque pour leur conserver les revenus de leur cure dans toute leur intégrité, on décida qu’on répéterait de l’évêque le mémoire de M. Gard, qui en ferait foi certaine et indubitable et qu’on le leur communiquerait. Ceux d’Ardon demandaient de plus qu’on leur donnât en ma place un collateur qui fût le réel défenseur des droits du chapitre et de leur cure et non pas l’avocat des prétentions frivoles de ceux de Chamoson. On n’estima pas nécessaire de me faire cet affront, vu que le chapitre leur déclarant ne vouloir plus prendre part dans cette cause, ni par lui-même ni par le grand sacristain qui à leur nom a la collation de leur bénéfice, leur proposition tombait par là même à plat. Et on chargea le chanoine Gard d’écrire à l’évêque pour * retirer de ses mains * le mémoire en question et de faire savoir au conseil d’Ardon qu’on leur laissait le soin et la charge de démêler leur différend à la nonciature sans que le chapitre y voulût plus participer d’une manière quelconque. La chose en est là ce jourd’hui 12 juillet. La suite à l’ordinaire prochain.
2. — « Addition importante » 1.
Sur cette déclaration si franche de ma constante adhésion à une opinion 2 à laquelle je tiens d’autant plus qu’il y a dix ans que j’étudiais cette question pour que je ne laisse pas sans réponse les objections * par lesquelles * je prévoyais qu’on entreprendrait de la combattre, Mgr [Roten] me dit qu’il espérait que si MM. les chanoines voulaient prendre comme lui la peine de lire attentivement mon mémoire réfutatif du mémoire de feu M. le docteur Courten, il ne doutait point qu’ils ne revinssent de leurs préventions ainsi qu’il en était revenu lui-même et qu’ils ne jugeassent comme lui-même que les faits maintenant mieux connus, les motifs devenus plus notoires et plus urgents, la cause mieux discutée, il était enfin temps de rendre un curé aux hommes de Chamoson et d’obliger ceux d’Ardon à leur relâcher une portion un peu notable de la forte dîme qu’ils ont payée jusqu’à présent aux curés d’Ardon quand ils auront cessé d’être le leur. /166/
Mais c’est précisément une peine que nul d’eux n’a daigné prendre pour se convaincre par eux-mêmes si effectivement l’avocat * de ceux * de Chamoson n’avait pas mieux vu la chose et plus approfondi la question que l’avocat de ceux d’Ardon. Tandis qu’au contraire de petits factums de la façon du jeune curé [A. de Rivaz] copiant quelques-uns des arguments du mémoire Courten leur paraissaient des plaidoyers de la plus grande force qui pulvérisaient (ce sont ses propres termes) les sophismes et les conjectures et l’érudition apocryphe du vieux chanoine de Rivaz. Personne ne triomphait plus de ma défaite immanquable que les chanoines Balleys, [Antoine de] Preux et Gard, et le grand doyen [P. de Riedmatten] n’était pas trop fâché que j’eusse trouvé * quelqu’un * à qui parler, quelqu’un en état, comme ils disaient, de me river les clous et de m’apprendre que mon chien, tout fort aboyeur qu’il est, n’est après tout qu’une bête. On lisait en calende toutes les diatribes du jeune curé * auxquelles on prêtait complaisamment l’oreille droite parce * qu’il ne m’épargnait pas les qualifications de faussaire, de faiseur de contes, d’homme qui s’était persuadé qu’il lui suffisait d’afficher une vague érudition pour réfuter le mémoire solide d’un grand jurisconsulte, et jamais il ne vint en pensée à quelqu’un de ces messieurs de prêter leur oreille gauche à la lecture du mémoire de Rivaz si peu prisé du jeune homme qui ne daigna pas plus que ses conseillers en prendre connaissance. Etait-il possible que ce M. de Rivaz, Bas-Valaisan, licencié seulement * en la faculté de Reims in * utroque jure, en sût plus et raisonnât mieux que M. de Courten, docteur en théologie de l’université de Dillingen ? Et surtout que le grand sacristain de Rivaz vît la chose plus judicieusement que le grand sacristain [Xavier] de Preux et que l’évêque Roten fût plus éclairé et plus courageux que l’évêque Blatter ? Car c’était là le grand argument qu’ils avaient sans cesse à la bouche * et qu’on m’objectait souvent en calende *, surtout le chanoine Preux qui craignait que la victoire que remporterait le mémoire de Rivaz ne compromît la réputation de haute sagesse du grand sacristain, depuis l’évêque de Preux, son révérendissime oncle, fondée sur la profonde jurisprudence du docteur Courten.
Je n’ai jamais bien compris quel motif a engagé si avant le chanoine Gard dans le dessein formé par les chanoines Balleys /167/ et Preux de faire prévaloir l’opinion du docteur Courten à la mienne, si ce n’est de mériter qu’on le fasse dignitaire du chapitre pour le récompenser d’avoir eu le courage, quoique grand vicaire de l’évêque, de contrecarrer son dessein qu’il ne dissimulait point d’accorder aux hommes de Chamoson tout ce que je m’efforçais de leur persuader qu’il serait injuste de toute injustice de leur refuser. Quant au grand doyen, ce n’était pas moi seulement qui voyais * que mal affectionné à un concurrent qui a emporté sur lui la mitre et la crosse, il ne se montrait * si facile à entrer dans toutes les combinaisons qui pouvaient faire manquer à Monseigneur le but auquel il visait, que dans le dessein de se faire la réputation qu’il se serait mieux entendu que lui en affaires majeures.
Cependant, à l’exception du chapitre que l’intérêt qu’il croyait avoir à la chose aveuglait, presque tous les autres ecclésiastiques du diocèse, séculiers et réguliers, en état de juger un peu sainement une œuvre de cette nature et de cette importance témoignèrent à Monseigneur, avant et après qu’il eut porté son décret sur cette affaire, qu’il leur paraissait qu’il l’avait vue et jugée en prélat éclairé et consciencieux.
Quoi qu’il en soit, c’est une affaire finie. Utinam finiatur et falsologia et animositas et acrimonia querularum contradicentium !
Le chanoine de Preux eut de plus un très grand tort. Ce fut à l’installation de nos trois derniers chanoines, lorsque les haranguant en sa qualité de procureur général du chapitre, il loua en présence même de l’aumônier de Monseigneur, en termes très emphatiques le jeune curé d’Ardon d’avoir opposé une si constante résistance aux machinations de ceux qui entreprenaient de dégrader son bénéfice cure, lui faisant un très grand mérite d’avoir montré en cette circonstance un si courageux dévouement à l’honneur et aux intérêts du vénérable chapitre.
Nos messieurs étaient si peu au fait de ce que le droit canon a réglé en cette matière de l’érection de nouvelles paroisses qu’à la première calende que nous tînmes lorsque l’évêque cita le collateur du bénéfice d’Ardon à la première comparaissance à son tribunal, soit en sa résidence, * nos messieurs sur le suffrage * du grand doyen et surtout du chanoine Balleys s’étaient mis dans la tête que le vénérable chapitre en sa qualité de patron /168/ de ce bénéfice était juge avec l’évêque de cette affaire. Ce fut le chanoine Berchtold qui les tira de cette erreur en leur disant que le chapitre en sa qualité de patron et de collateur n’y paraîtrait non plus que le curé et le conseil d’Ardon que comme partie aussi bien que ceux de Chamoson.
Quand le vénérable chapitre commença à contrecarrer le pieux dessein de l’évêque, le premier article qu’on lui contesta fut qu’il pût enlever au curé d’Ardon la moindre portion de son revenu actuel pour en commencer ou en compléter la congrue du futur curé de Chamoson. Cependant le concile de Trente y autorise formellement les évêques pourvu qu’il reste à l’ancien curé une congrue suffisante. Or, disaient les conseillers de l’évêque, le bénéfice d’Ardon peut valoir, les bonnes années compensant les mauvaises, environ 90 louis. Mais comme il est tenu pour desservir la chapelle de Chamoson éloignée de 40 minutes de l’église de Saint-Jean, à l’entretien d’un vicaire qui lui coûte au moins une vingtaine de louis, quand on aura rendu à ceux de Chamoson un propre pasteur, le curé d’Ardon n’aura plus besoin par là même de ce vicaire, et il lui restera au moins 70 louis pour administrer en bonnet de nuit et en pantoufles, comme on dit, une paroisse toute ramassée autour du clocher de son église, dont la population se monte à moins de 100 familles. L’évêque peut donc exiger de lui qu’il partage du moins avec la cure de Chamoson cette forte dîme de 132 fichelins, dîme qui se perçoit toute sur le territoire de la commune de Chamoson, sans lui faire essuyer une diminution considérable de son revenu actuel.
Le curé d’Ardon voulait qu’on comptât * pour beaucoup * la diminution de son casuel qu’il portait fort haut, puisqu’il le portait jusqu’à 15 louis par an. Il y avait là une énorme exagération, car lorsque j’étais curé de Conthey, d’une paroisse de 300 feux, mon casuel s’élevait à peine à 3 louis par an, * y compris les obventions des montagnes *.
Cette première objection ainsi résolue, on en faisait une autre que voici. M. Balleys disait : « Plus un bénéfice est gras, plus il est honorable pour le vénérable chapitre d’en être collateur et patron ». M. Gard ajoutait qu’il est honorable pour le chapitre d’avoir la collation d’un bénéfice dont le titulaire peut entretenir un vicaire. /169/
Pour moi, je faisais consister l’honneur du chapitre à concourir de bonne grâce à la bonne oeuvre et de préférer à des petits intérêts temporels le grand avantage spirituel qui en résulterait. C’était aussi la pensée de l’évêque et de ses autres conseillers.
Cette seconde objection ainsi résolue, on en imagina une troisième, savoir que la cure d’Ardon appartenait au chapitre de Sion et par conséquent que l’évêque n’en pouvait rien distraire que du consentement du chapitre.
Les conseillers de l’évêque répondaient à cela que le patronage de la cure d’Ardon et la nomination du curé appartenaient au chapitre, mais non les biens et les revenus qui composent la congrue du prêtre qui en est titulaire, et que par la réérection de la chapelle de Saint-André en église paroissiale l’évêque ne faisait aucun tort au chapitre, puisque son droit de collation sur cette cure lui restait en entier, d’une cure non pas moins riche qu’avant cette opération, puisque le curé d’Ardon, loin de souffrir quelque diminution de son revenu personnel, l’augmente au contraire de près d’une dizaine de louis.
On prétendit ensuite que si le chapitre consentait que la cure d’Ardon cédât la moitié de la dîme, le chapitre par cette cession acquérait le droit de conférer la nouvelle cure, et qu’étant patron de la mère église, il le devenait par là même de la filiale devenue paroisse. Et ces messieurs le prouvaient par un seul exemple, qui est celui de la cure d’Evolène érigée en paroisse au milieu du XVe siècle par l’évêque Guillaume III de Rarogne IV qui est restée filiale de Saint-Martin; lesquelles deux cures sont toutes deux de la collation du vénérable chapitre.
A cet unique exemple, les conseillers de l’évêque opposaient plusieurs exemples contraires, entre autres celui de l’église de Glis, pendant bien des siècles * filiale * de celle de Naters, à laquelle Gaspard Stockalper, dit le Grand Stockalper, obtint de bon gré mal gré le chapitre son omnimode séparation et dont la collation fut adjugée * par le nonce Farnèse * à l’évêque sur une présentation de trois candidats que ce nonce adjugea à la bourgeoisie de Brigue. Mais d’ailleurs comme les autres exemples qu’auraient peut-être pu produire nos messieurs semblables à celui d’Evolène étaient tous antérieurs au concile de Trente, /170/ Monseigneur y répondait en disant que le concile de Trente avait établi à cet égard un nouveau droit et que c’était celui-là seul que depuis le nonce Farnèse les évêques ses prédécesseurs avaient constamment observé en pareil cas; et de plus, qu’il n’avait vu dans aucun des canonistes qu’il avait consultés au nombre de dix à douze que le droit de collation sur une église mère ou prétendue telle engendrât en faveur des patrons laïcs ou ecclésiastiques le droit de patronage sur l’église filiale érigée en église paroissiale.
Si on s’était borné en conséquence de cette réponse à cette 4e objection de demander à titre de faveur qu’il plût au seigneur évêque d’accorder au chapitre la collation de la nouvelle cure, peut-être l’aurait-on obtenue de la bienveillance connue du nouvel évêque pour les chanoines ses anciens confrères. On avait d’abord nommé une commission pour examiner conjointement avec M. le collateur, si le chapitre n’y avait point un droit incontestable. Je répétai à la commission que pour moi je ne le croyais pas. C’est ce que j’avais déjà essayé de faire entendre en une calende où le procureur général me ferma brusquement la bouche en me disant que je ne siégeais pas en calende pour y patrociner en faveur de ceux de Chamoson, mais pour y défendre les droits du chapitre comme collateur en son nom de la cure d’Ardon. Cependant on nous députa le chanoine Preux et moi à l’évêque pour le prier de nous faire cette faveur. Il ne nous en * donna * qu’une légère espérance. Le chanoine Gard peut se ressouvenir que Monseigneur tout au commencement du procès tenait déjà à l’idée d’adjuger * la nomination de leur futur curé * aux hommes de Chamoson comme fondateurs quasi ex integro de leur nouveau bénéfice cure, selon l’axiome de droit que patronum efficiunt dos, aedificatio, fundus. Et Sa Rév. Grandeur peut elle-même me rendre ce témoignage que je lui ai toujours montré une extrême répugnance à laisser aux peuples le choix de leurs pasteurs.
Nos messieurs ne s’en obstinèrent pas moins à se prétendre collateurs de Chamoson parce qu’ils l’étaient d’Ardon. Le jeune curé conseillé sans doute par les Balleys et les Preux écrivit au chapitre qu’il prétendait qu’à lui seul, selon la constitution d’Alexandre III, innovée par le concile de Trente dans son /171/ décret de la session * XXI, ch. 4, De Reformatione *, appartenait la collation du futur curé de Chamoson, mais qu’il renonçait en faveur du vénérable chapitre pour lui témoigner toute sa reconnaissance du double bienfait qu’il en avait reçu, il y avait seulement quelques mois. Et le chanoine Gard se laissa tellement prévenir de ce prétendu droit du chapitre augmenté par la cession que faisait le jeune curé de celui qu’il y prétendait pareillement, que, chargé par le chapitre de répondre à une dernière missive de l’évêque par laquelle il requérait MM. les chanoines de lui déduire clairement la part qu’ils * croyaient devoir définitivement * prendre dans cette cause et les motifs pour lesquels ils croyaient avoir droit d’empêcher qu’il ne la décidât selon qu’il jugerait être de l’équité et de la raison, il lui répondit formellement que le chapitre ne consentait à rien de tout ce qui avait déjà été arrêté à l’amiable pour l’amener à sa conclusion, qu’autant que l’évêque * lui * adjugerait la collation du nouveau bénéfice et la nomination du futur curé.
J’eus beau représenter à nos messieurs que le chapitre formait en cela une prétention qui n’était nullement fondée ni sur le droit ni sur la coutume; de ce moment ils commencèrent à ne me plus dissimuler leur malveillance.
Toutefois du jour que ce mémoire de M. Gard eut été expédié à l’évêque, je m’abstins pour ne pas me rendre de plus en plus suspect * à mes confrères * de partialité en cette cause, de me remontrer à l’évêché, et je laissai à Monseigneur et à ses autres conseillers le soin d’écarter ce nouvel obstacle * qu’avaient imaginé ses contradicteurs * d’opposer à la prompte conclusion de cette affaire.
Enfin, au bout d’un mois, dans un moment que des députés de Chamoson étaient chez moi à me solliciter de leur obtenir du vénérable chapitre qu’au cas que l’évêque lui adjugeât le droit de collation, au moins pour cette première fois il voulût bien leur permettre de lui présenter trois candidats, tous trois pris parmi les ecclésiastiques natifs d’Ardon, se proposant par ce procédé de prouver à leurs anciens comparoissiens leur estime et mériter leur bienveillance, entre chez moi M. l’aumônier à qui je manifeste de nouveau mon extrême répugnance à laisser à des paroissiens le choix de leurs curés, à quoi il me répondit que /172/ c’était pourtant le parti qu’avait pris Monseigneur pour se conformer aux canons qui, dans le cas présent, accordent * le droit de patronage * surtout aux laïcs fondateurs de bénéfices qu’ils dotent convenablement ainsi que le font ceux de Chamoson qui ont pris avec le révérendissime ordinaire l’engagement d’élever la congrue de leur curé à un revenu fixe de 300 écus, monnaie de Sion, et qu’il venait d’ailleurs de la part de Monseigneur me demander mon avis si on pouvait obliger la nouvelle paroisse de Chamoson à quelque hommage envers l’église d’Ardon à laquelle ils ont été réunis durant tant de siècles, j’exhortai les hommes de Chamoson là présents à le faire au moins par dévotion pour saint Jean longtemps tenu par eux pour leur patron, s’ils répugnaient à s’y soumettre comme vrais paroissiens de cette église; et ce fut Monseigneur lui-même qui décréta qu’on ne pouvait exiger d’eux que cet hommage surpassât celui que ceux de Glis font à leur ancienne mère église de Naters, qui ne consiste qu’en deux cierges chacun d’une livre qu’ils offrent à saint Maurice, patron de cette église.
Alors les sieurs Balleys et Preux recommencèrent à feuilleter quelques auteurs de droit canon et ils crurent y avoir trouvé que les évêques ne peuvent faire aucune espèce d’aliénation des biens d’église sans le consentement de leurs chapitres cathédraux et qu’à ce seul titre (et non à celui de collateur) celui de Sion pouvait refuser son consentement à tout ce qui avait été fait jusqu’à présent en faveur de ceux de Chamoson et au préjudice de ceux d’Ardon; ce qui leur parut un argument péremptoire tiré de la bulle de Paul II Ambitiosa, qui pulvérisait tous les raisonnements de l’avocat de ceux de Chamoson et donnait complètement gain de cause aux avocats de ceux d’Ardon.
Un seul mot réfutait cependant victorieusement cette découverte : c’est que cette même bulle fait à cette règle générale une exception essentielle applicable au cas présent : Nisi in casibus a jure reservatis vel jure permissis. Autrement, en dernière analyse, ce ne serait pas les évêques à qui le concile de Trente aurait donné autorité d’ériger de nouvelles paroisses et de les doter en partie du surplus des revenus superflus des églises mères, ce serait leur chapitre cathédral qui pourrait dire à l’évêque : « Vous le voulez, mais je ne le veux pas »; ce qui serait donner aux /173/ chapitres * cathédraux * un veto absolu dont ils pourraient user arbitrairement au gré de l’affection ou de l’aversion qu’ils auraient pour leurs prélats.
Un si puissant moyen de faire repentir l’évêque de ne s’être tant avancé que pour avoir l’humiliation de reculer, ne l’empêcha plus toutefois de juger définitivement cette cause à la satisfaction des hommes de Chamoson et selon la manière dont l’avait si constamment vue le vieux chanoine de Rivaz, leur avocat. Tout en se résignant, à n’en pas appeler, le mécontentement des conseillers du jeune curé n’en fut pas moindre; et à force de leur entendre répéter que le décret épiscopal est nul de toute nullité, les préposés de la commune d’Ardon (non inconsulto apparemment hoc curato) se sont encouragés à faire mine d’en vouloir appeler à la nonciature; procédé sans doute qui n’a pu que déplaire au révérendissime juge. Mais comme le vénérable chapitre leur a déclaré nettement ne vouloir plus faire cause commune avec eux dans la reprise de ce procès si elle a lieu, on présume qu’ils ne poursuivront pas leur appel. C’est ce que le temps nous apprendra.
Cependant si ce décret épiscopal est aussi nul de toute nullité * que quelques-uns de nos messieurs * affectent de le dire, il paraît qu’il aurait été du devoir ainsi que de l’intérêt du chapitre d’en appeler. Car en ce cas il était du devoir du chapitre de défendre les droits de l’église d’Ardon dont il a le patronat et de ne souffrir pas la moindre diminution des revenus actuels de la cure de ce lieu, comme aussi de son intérêt propre de se maintenir dans le droit qu’il prétend à la collation de la nouvelle cure. Et s’ils ont renoncé pour le bien de la paix à ce droit prétendu par eux comme un moyen efficace de faire reculer l’évêque, ils devraient par le même motif exhorter le jeune curé et le conseil d’Ardon de faire de bonne grâce le sacrifice d’une partie de la dîme de Chamoson en faveur du prêtre que l’évêque a nommé à la nouvelle cure. Et c’est une inconséquence manifeste de dire : ce décret épiscopal dépouille injustement la cure d’Ardon * d’une portion notable de son revenu * et est manifestement préjudiciable à notre droit de patronage; et cependant nous renonçons au droit que nous aurions d’en appeler pour ne pas prolonger la mésintelligence que ce procès a causée entre nous et l’évêque, /174/ et exciter indirectement les paroissiens d’Ardon à continuer ce procès en le portant au tribunal de la nonciature. L’autre motif qu’ils allèguent pour justifier le parti qu’ils ont pris de négliger de propos délibéré d’appeler à temps de ce si injuste décret et si nul de toute nullité, c’est que l’évêque ayant refusé au chapitre la collation de la nouvelle cure, il n’a plus d’intérêt à continuer de prendre part à ce procès qui ne peut manquer d’être long et dispendieux, s’il vient à être plaidé hors du pays. Mais pouvez-vous en conscience, parce que vous n’avez plus l’intérêt personnel que vous vous imaginiez y avoir, cesser d’accorder votre appui à l’intérêt qu’y ont ceux d’Ardon ainsi que votre qualité de patron vous en fait un devoir ?
Toutes choses qui prouvent évidemment, ce me semble, que nos messieurs en toute cette affaire n’ont marché qu’à tâtons et sans trop savoir où irait férir leur contradicitur. Explicit.
3. — Additions diverses 1.
1° « Nouvelle objection » 2. Mgr [Roten] se targue, disent les patrons du jeune curé [André de Rivaz], que tous les ecclésiastiques du pays auxquels il parle de son décret en faveur de ceux de Chamoson, y applaudissent en lui disant qu’en le portant il a fait une bonne œuvre qui était d’une nécessité morale et d’une utilité spirituelle si évidente et si palpable que c’est une justice qui n’a été que trop tardivement rendue au peuple de cette communauté. Cependant les conseillers du jeune curé reprochent à l’évêque qu’il n’ait pris conseil de personne du chapitre, pas même de ses deux grands vicaires [H. Lorétan et P. Gard] ni des deux professeurs du séminaire [Pierre de Preux et Machoud], * et qu’il s’est laissé circonvenir par un seul conseiller, le chanoine grand sacristain, savoir par l’auteur des mémoires qui l’ont induit en erreur*. Moi-même je suis persuadé /175/ que s’il en avait causé confidemment avec ces messieurs, il les aurait facilement amenés à son sentiment et qu’il se serait épargné le déplaisir d’apprendre qu’ils ne se cachent pas de répéter d’après quelques-uns de mes confrères que son décret est nul de toute nullité. Or, il est à croire que si Monseigneur avant que de le porter leur en avait demandé leur avis, ils lui en auraient fait connaître, s’il y en a, les vices et en prévenir les inconvénients 1.
Mais ce n’est pas seulement sur la désapprobation de quelques-uns de nos messieurs que le jeune curé d’Ardon s’est fondé pour en venir à un appel et pour se résoudre à le poursuivre. C’est encore M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] et quelques-uns des plus notables messieurs de cette petite ville. Prenant cette année mes vacances à l’abbaye, je me suis aperçu que M. l’abbé était entré dans les intérêts de la cause que soutient son parent et son protégé, le jeune curé d’Ardon. Lorsque j’ai voulu l’informer du véritable état de la question, il a refusé de m’entendre, et par conséquent il l’a préjugée ainsi que plusieurs de mes confrères sans connaissance de cause. Me trouvant encore à l’abbaye quand le jeune curé est revenu de Lucerne, il m’a donné à entendre que ce jeune homme ne manquait en aucune manière à Monseigneur en se prévalant du droit que laissent les canons à ceux qui sont fondés à penser que leur cause a été mal jugée au tribunal de première instance, d’en appeler à un tribunal supérieur; et interrogé par moi s’il croyait que le jeune curé était résolu à poursuivre son téméraire appel, il me répondit affirmativement en homme persuadé qu’en le faisant il ferait bien.
Comme je cherchais à me rendre raison du motif pour lequel M. l’abbé, qui m’avait toujours traité en ami intime, se refroidissait si visiblement à mon égard et épousait si chaudement la cause du jeune curé, * je commençai à soupçonner qu’il avait quelque intérêt majeur * au succès des démarches hardies et imprudentes qu’il fait pour la gagner; j’appris par lui-même qu’au même temps que ceux de Chamoson négociaient l’érection de leur chapelle de Saint-André en église paroissiale, les /176/ hommes de Vérossaz, depuis des siècles et des siècles paroissiens de Saint-Maurice, faisaient quelques démarches auprès de Monseigneur pour obtenir pareillement l’érection de leur chapelle de Sainte-Marguerite en église paroissiale. M. l’abbé s’est mis à la traverse de cette tentative, parce que cette chapelle de Vérossaz appartient à l’abbaye et qu’elle en nommait autrefois recteur un de ses chanoines sous la qualification de recteur de la Grange, c’est-à-dire de la ferme de Vérossaz, ainsi que le prouve M. Charles dans son catalogue raisonné des titres des archives de l’abbaye. Et il a mis dans les intérêts de son contradicitur MM. du conseil de la bourgeoisie de Saint-Maurice en leur donnant à entendre qu’ils auraient droit ainsi que l’abbaye de s’opposer à cette tentative, si l’évêque en leur accordant un curé allait comme il vient de le faire en faveur de ceux de Chamoson donner à ceux de Vérossaz une part de la congrue actuelle des curés de Saint-Maurice.
Nous y voilà donc enfin et nous savons maintenant par quel motif M. l’abbé a non seulement approuvé, mais même encouragé le zèle excessif, pour ne pas dire outré, avec lequel le curé d’Ardon défend les droits de son église qu’il croit être notablement lésés par le décret épiscopal dont il a fait appel à la sacrée nonciature, et par quel motif il m’a parlé dernièrement avec admiration de la Notice historique du jeune curé, où selon lui il a fait montre d’un talent d’écrire * et de raisonner * bien précoce en ce pays et bien remarquable en son protégé qui n’a guère encore que 28 ans.
Je ne m’étonne plus non plus que rebattant sans cesse comme il le fait les oreilles de mes parents les plus proches que je travaille à dépouiller son bénéfice de près de 30 louis par année, ils me paraissaient depuis la reprise de ce procès à l’audience de Monseigneur s’inquiéter de ce que j’y faisais l’avocat de ceux de Chamoson; et quoiqu’ils ne me dissent pas ce qu’ils en pensent, leur silence me disait assez qu’ils sont persuadés qu’il a toute raison de se plaindre de moi. Le pire de tout, c’est que de même que M. l’abbé, ils préjugent cette cause sans connaître l’état de la question et qu’ils sont si prévenus en faveur du jeune curé qu’ils refusent d’entendre ce que je pourrais leur dire pour les tirer de leur prévention. La publication de ce mémoire et l’issue /177/ de ce procès démontrera qui, du vieux chanoine ou du jeune curé, a tort ou a raison, et si le jeune curé possède un talent d’écrire et de raisonner aussi remarquable qu’en juge M. l’abbé sur l’échantillon qu’il vient d’en donner au public.
On peut cependant répondre 1 que Monseigneur ne se dissimulant pas qu’il y avait un parti dans le chapitre tout disposé à le contrarier dans cette bonne œuvre, et qui excitait le jeune curé à entrer et à faire entrer ses paroissiens d’Ardon dans leur ressentiment, et voyant que ce parti ne voulait pas s’instruire à fond de l’état de la question et la préjugeait d’après le sentiment commun de leurs prédécesseurs qui, sur la parole du chanoine de Courten, n’avaient vu que nombre d’inconvénients à accorder à ceux de Chamoson un propre pasteur, tels qu’ils se trouvent énoncés dans le pronuntiatum provisoire de Mgr Blatter, et qui, dédaignant d’examiner s’ils étaient aussi graves que le leur avait donné à entendre cet adroit avocat de ceux d’Ardon, sont de ceux dont le psalmiste a dit : Nolunt intelligere ut bene agant [D’après Psal., 35, 4], mon dit seigneur, notre révérendissime prélat, a cru ne devoir prendre conseil que du dictamen de sa conscience qui lui disait qu’en décrétant l’érection de la chapelle de Chamoson en église paroissiale, il ne faisait qu’user du pouvoir que les saints canons et surtout ceux du concile de Trente attribuent à cet égard aux évêques diocésains, et il s’est dit, comme le dit le moraliste de la fable du meunier et de son âne, ainsi qu’il a tout lieu d’espérer qu’on le dira à la sacrée nonciature : « J'en veux faire à ma tête »; il le fit, et fit bien.
2° « Nouveau tort du chapitre envers l’évêque » 2. M. le grand doyen [P. de Riedmatten], qui d’ailleurs ne fait jamais de visite à l’évêque ni n’accepte aucune de ses invitations aux dîners qu’il donne de temps en temps à tout le chapitre, s’excusant cette année comme toujours de présider le chapitre lorsqu’il va encore, ainsi qu’il est de son devoir, souhaiter au prélat la nouvelle année, sur une légère quinte d’asthme qui lui coupe le souffle pour quelques minutes quand il lui faut monter quelque /178/ peu pour se rendre d’un lieu à un autre; prétexte dont il [se] sert pour s’exempter de rendre en personne ses devoirs à son prélat, et surtout pour s’épargner en même temps la peine et l’embarras de le complimenter en latin selon l’usage de nos devanciers, M. le grand doyen, dis-je, avait prié M. le doyen de Valère [H. Lorétan] de vouloir bien se charger cette fois de cette petite harangue. Mais celui-ci indisposé lui-même sérieusement par un catarrhe naissant, craignant aussi pour sa santé le froid humide de la saison, me pria à son tour de vouloir bien m’en charger à sa place; et avec ma facilité ordinaire à obliger mes confrères, j’avais presque pris avec lui l’engagement de porter aux oreilles de Monseigneur les vœux du chapitre en cette occasion, ainsi que je l’ai déjà fait maintes et maintes fois pour obliger notre doyen. Mais cette fois-ci, ayant pris en considération qu’il est d’usage qu’outre l’expression de nos vœux, le chapitre loue la circonspecte et vigilante administration du prélat et lui offre et lui promette de le seconder en tous ses pieux desseins, ce serait désavouer la conduite que le chapitre a tenue cette année à son égard où il s’est permis de le contrecarrer constamment dans l’affaire de l’érection de la nouvelle cure de Chamoson, et qu’en lui protestant à l’ordinaire notre dévouement, ce serait tenir un langage démenti au su de tout le public de cette ville par l’approbation indirecte que le chapitre a donnée au libelle du jeune curé d’Ardon si irrespectueux envers ce digne prélat, car ne l’avoir pas désavoué formellement * peu après sa publication *, c’est l’avoir approuvé * tacitement *. Monseigneur a toute raison de se tenir offensé que M. le grand doyen ait accepté au nom du chapitre la dédicace que lui en a faite ledit curé et d’avoir autorisé qu’on nous en distribuât à chacun un exemplaire. Il semble que notre chef aurait dû en cette occasion imiter au moins l’exemple de M. l’abbé qui vint à Sion témoigner à Sa Grandeur et même à moi qu’il désapprouvait sinon le fond, au moins la forme de cet insolent écrit. Et le chapitre, en n’en témoignant à l’évêque aucun déplaisir, a tout l’air d’approuver que cet orgueilleux écervelé lui ait procuré une si injurieuse humiliation. Cette conduite du chapitre est jugée par ce qu’il y a au pays de plus sensé et de plus notable soit dans la magistrature soit dans le clergé, très blâmable et très faite pour chagriner ce bon prélat. /179/ Et on regarde le silence qu’a gardé en cette occasion le chapitre comme un blâme public de son administration. Il est effectivement de nature à persuader au public qu’il est, ainsi que l’en accuse cet impudent jeune homme, injuste par ignorance.
Or convenait-il que ce fût moi qui ne sais ni mentir ni dissimuler, conseiller principal de l’évêque en cette affaire, qu’on chargeât d’être l’organe du vénérable chapitre, à moins qu’autorisé de désavouer en son nom l’inexcusable * imprudence * de ce présomptueux jeune homme, ainsi que M. l’abbé nous en avait donné l’exemple, procédé de notre part qui d’ailleurs n’empêche pas qu’il n’appelle du décret épiscopal au tribunal de la nonciature, s’il persiste à croire que les intérêts de son église lui en fassent une obligation indispensable ! Après cela pouvons-nous nous vanter d’avoir plus de prudence que nous accusons le prélat d’en avoir manqué en toute cette affaire ?
3° Quand 1 les chanoines [Antoine de] Preux et Balleys se récrièrent que ce n’était pas eux seulement, mais encore d’habiles théologiens qui étaient bien convaincus que ce décret épiscopal était nul de toute nullité, il ne me fut pas bien difficile de deviner qu’il s’agissait des deux professeurs du séminaire dont l’un est Rd M. Pierre de Preux, directeur du séminaire, prévenu par son cousin germain, M. notre procureur général [Antoine de Preux], et l’autre Rd M. Machoud, professeur de morale, tous deux chanoines titulaires de notre cathédrale, ce dernier prévenu par M. le chantre [Balleys]. C’était effectivement eux; surtout le chanoine Machoud lequel, à la sollicitation peut-être aussi de M. le chanoine Gard, Bagnard ainsi que lui, se mêla aussi de donner des conseils au jeune curé, quoiqu’il ne fût informé de l’affaire que de ce que ce jeune homme leur en rapportait. Or que pouvait-il leur en rapporter que ce qu’il en avait appris dans le mémoire de M. le Dr Courten qui l’avait discuté plutôt en avocat rusé qu’en jurisconsulte consciencieux, et sans daigner prendre la peine de lire mon mémoire en faveur de Chamoson, se tenant les uns et les autres assurés que celui du chanoine de Courten en faveur d’Ardon était irréfutable, parce que le /180/ feu doyen de Kalbermatten l’avait jugé tel ? C’est-il là ne juger qu’après avoir entendu les deux parties et avoir acquis une pleine connaissance de la cause ? M’étant permis quelque temps après de lui reprocher cette imprudence et de nous faire, avec le jeune curé et son principal conseiller M. le chantre, à moi, l’injure de penser à tort et à travers, * que j’ai pris sous mon bonnet que les habitants de Chamoson ont eu autrefois leur propre pasteur * (Dieu sait quels sont les motifs qu’ils supposent qui m’ont porté à me charger d’un patrocinium si pénible et de ceux qui me portent à le leur continuer malgré tant de contradictions ?) et à Mgr notre évêque que, circonvenu par moi et s’en fiant aveuglément à mon dire, il dépouille l’ancienne cure d’Ardon pour enrichir la nouvelle cure de Chamoson, dont il a érigé sans motifs suffisants la chapelle en église paroissiale, M. le professeur [Machoud] a eu au moins l’ingénuité d’avouer qu’effectivement consulté par ces deux messieurs il avait cru qu’après les informations qu’on lui donna de l’état de la question, pouvoir conseiller au jeune curé de former appel de ce décret épiscopal à la sacrée nonciature. Mais tout en faisant cet aveu il croit se justifier d’avoir opiné que ce décret était nul 1° parce que le Rme juge avait négligé d’entendre en leurs motifs d’opposition le curé d’Ardon et le conseil de cette communauté, ainsi que le vénérable chapitre qui, comme patron et collateur de ce bénéfice cure, avait droit et intérêt d’intervenir dans cette cause, formalité essentiellement requise en toute espèce de cause même sommairement jugée et formellement prescrite en celle-ci par le saint concile de Trente.
Mais cette première plainte n’est pas fondée, car à la seconde comparaissance devant Monseigneur le sieur André de Rivaz ayant requis l’évêque que lecture fût prise d’un mémoire de sa façon où il déduisait ses raisons de s’opposer à l’érection de la chapelle de Chamoson en église paroissiale et à la cession d’une portion des revenus actuels de son bénéfice pour en compléter la congrue du nouveau curé de Chamoson, lecture en fut faite d’ordre de Monseigneur * par son greffier, soit secrétaire, M. le président de Torrenté *, [qui] dura une bonne demi-heure; lecture que j’entendis très patiemment sans me plaindre des traits injurieux qui s’adressaient à ma personne comme auteur des mémoires /181/ en faveur de ceux de Chamoson, dont il me faisait un crime de m’être fait leur avocat tandis que [en] ma qualité de grand sacristain collateur de leur cure au nom du chapitre qui en est patron, j’aurais dû défendre les droits et les intérêts de son église. Et quelques semaines après, le vénérable chapitre s’étant laissé persuader par M. le chantre et par M. le grand doyen de se déclarer en faveur de ceux d’Ardon et prétendant qu’étant patron de leur cure il avait à ce titre droit de prétendre à la collation de la nouvelle cure dont ceux de Chamoson demandaient l’érection et de s’opposer à ce que l’on ne diminuât pas d’un écu le bénéfice d’Ardon, Monseigneur requit officiellement nos messieurs de lui faire entendre les canons et les raisons sur lesquelles ils fondaient leurs prétentions et leurs oppositions à la bonne œuvre qu’il méditait, ce que le chapitre fit par un écrit lu et approuvé capitulairement, puis envoyé à l’évêque muni de la signature du grand doyen et du contreseing du secrétaire du chapitre [Gard]. Après cela, comment peut-on reprocher à l’évêque d’avoir négligé d’entendre ainsi que le prescrit le décret du concile de Trente le recteur et les patrons de la prétendue mère église ?
Le second conseil plus nuisible que ce premier au repos et à la bourse des deux communautés plaidantes que M. le professeur Machoud a fait donner au jeune curé par son grand conseiller M. le chanoine Balleys, c’est que le jeune curé étant tenu en conscience de défendre les droits de son bénéfice et les intérêts de ses paroissiens d’Ardon, non seulement il pouvait, mais il devait appeler du décret épiscopal, et même que le vénérable chapitre n’avait pas pu ni dû cesser d’intervenir dans cette cause comme partie, parce que sa qualité de patron de la cure d’Ardon lui impose l’obligation d’en aider le titulaire à conserver à ce bénéfice cure de sa collation tous ses droits et tous ses avantages.
Le jeune curé s’appuyant avec la plus entière confiance sur des conseils si analogues à sa propre manière d’envisager cette affaire, et s’étant laissé facilement persuader que cette cause n’avait pas dû être ni discutée ni jugée sommairement, espérant d’ailleurs d’être constamment soutenu par le vénérable chapitre mené pas ses quatre grands faiseurs, ainsi que fort du suffrage des deux professeurs du séminaire, le jeune curé, dis-je, ne se /182/ contenta pas d’appeler du décret épiscopal à la sacrée nonciature, mais regardant sa cause comme imperdable à ce second tribunal et se flattant qu’il paraissait à tout le monde aussi évident qu’à lui-même que tout le bon droit est de son côté, il s’est permis d’appeler du jugement de son évêque au tribunal du public par un écrit qu’il a intitulé Notice historique sur l’église d’Ardon dans lequel il cherche à décrier ceux des conseillers du prélat qui par de faux allégués et par des menées sourdes ont arraché à son zèle peu éclairé un décret si préjudiciable aux intérêts de son bénéfice et de sa paroisse.
Comme il ne faut pour réfuter cet écrit ni beaucoup de logique ni beaucoup d’érudition, et qu’il ne peut nuire qu’à son auteur en en décelant tout à la fois l’ignorance et la suffisance, il a été facile aux conseillers de l’évêque de le réfuter page par page, car il n’y a pas un alinea où il n’y ait quelque chose à redire et à reprendre. Mais ils ne se presseront pas de rendre publique cette réfutation, tant que la sacrée nonciature n’aura pas officiellement annoncé à notre Rme ordinaire qu’elle a admis cet appel dont le jeune curé a cru nous faire peur. Alors, forcés de prendre soin de leur réputation d’hommes instruits et d’hommes droits, ils la publieront, aux frais, à ce qu’ils espèrent, de ceux qui prolongent témérairement et imprudemment ce procès; et ce sera au Rme juge en seconde instance à juger si l’évêque de Sion l’a jugé à la légère et à l’aveugle et si les écrits des patrons de ceux de Chamoson font honneur à leur jugement, quoique le jeune curé le nie formellement par sa Notice historique.
Quelques mois après la publication de cette brochure, * les préposés de la nouvelle paroisse * m’ayant vivement sollicité de la réfuter et me refusant obstinément aux instances qu’ils m’en faisaient, ils jugèrent qu’il ne fallait cependant pas la laisser sans réponse et pour cela ils s’adressèrent à leur avocat, M. Emmanuel Ganioz, et au père vicaire [P. Ignace Galster] des capucins de Sion. Ce fut avec la permission non seulement de l’évêque mais même du Conseil d’Etat qu’ils la firent imprimer. Ces deux autorités majeures ont fort blâmé le jeune curé d’avoir fait imprimer à Sion sous leurs yeux sa brochure sans en avoir demandé la permission à personne, comme si la liberté de la presse fût un article de notre constitution ainsi qu’elle l’est aux /183/ cantons de Vaud et de Fribourg. Cette réponse a paru les premiers jours de décembre. Dès que le jeune curé en a eu connaissance, il a aussitôt remis la main à la plume pour y répliquer et il se vante qu’il ne lui sera pas très difficile de fermer la bouche à ses contradicteurs. Pour cela il s’est absenté d’Ardon pour aller à Saint-Maurice la concerter avec M. l’abbé, son protecteur, et à Monthey avec M. le curé du lieu [Chaperon], son proche parent, et ensuite il se rend, à ce qu’il a dit, à Lausanne pour la faire imprimer. En attendant son retour, le curé de Monthey lui a cédé pour administrer sa paroisse pendant son absence un jeune prêtre qui l’aide dans ses fonctions pastorales.
Les auteurs de cette réponse se sont proposé deux choses en la publiant : 1° de faire ressortir au public les inconvenances de la brochure et les torts qu’il a envers Monseigneur; et 2° de démontrer qu’il y fait le savant antiquaire tandis qu’elle fourmille de balourdises historiques. Ses partisans la trouvent outrée, et ils s’indignent qu’on s’y soit acharné d’y donner à l’auteur de la brochure de si forts et de si fréquents coups de griffe. Les personnes qui se piquent de modération, tout en en blâmant la forme, en approuvent le fond et excusent l’acrimonie de la censure sur l’insolence de la provocation. On a envoyé les deux brochures à la nonciature qui certainement n’en fera pas grand cas, car ni l’une ni l’autre n’est écrite avec le sérieux convenable à la question qui s’y traite.
En attendant ce qu’en ordonnera la sacrée nonciature, nous nous tenons cois, Monseigneur et moi, qui toutefois avons au besoin des armes toutes prêtes pour convaincre d’ignorance et de suffisance le jeune curé qui, tout en croyant faire passer son prélat pour un juge inconsidéré et moi pour un faussaire et un intrigant, n’a montré que de l’audace et de l’étourderie (ou n’a manifesté que son audace et son étourderie) 1.
4° Nos messieurs 2 se mettent aussi en tête qu’ayant porté appel à la nonciature du décret épiscopal, ni l’évêque ni la nouvelle paroisse ne pouvaient exiger l’exécution d’aucun de ses /184/ points. C’est pourquoi le jeune curé d’Ardon ne tient le nouveau curé de Chamoson [J.-M. Delaloye] que comme un prêtre gagé pour quelques mois par ceux de Chamoson pour leur chanter des messes et leur administrer quelques sacrements, et en conséquence il se refuse d’en venir avec lui au partage du champ dont l’évêque a adjugé 20 fichelinées à la nouvelle cure, et de la leur livrer appointée [ ?] comme il l’a reçue. Et cependant il s’est contenté de ne prendre sur les 132 fichelins de la dîme en blé dite de Chamoson que les 90 que lui a laissés le décret épiscopal. Sur ce refus du curé et de son conseil, l’évêque leur a fait intimer un second mandat où il leur prescrit de procéder au partage dudit champ, d’en livrer la portion qu’il en a adjugée à Chamoson dûment investie, se réservant le Rme ordinaire d’autoriser ceux de Chamoson en cas d’un refus opiniâtre d’en retenir la semature et la récolte présumée sur la part à la dîme de Chamoson qui compète au bénéfice cure d’Ardon. Ce nouvel accroc nous donna lieu à consulter les canonistes et nous vînmes à bout de trouver une bulle de Benoît XIV qui commence par ces mots : Ad regimen universalis ecclesiae licet immeriti divina providentia vocati, qui déclare formellement que dans le cas présent l’appel à un tribunal supérieur ne peut retarder l’exécution d’un tel décret épiscopal, puisqu’il est censé fondé sur le besoin urgent et patent de donner un propre pasteur à une section du peuple d’une ancienne paroisse, et que, puisqu’il a été jugé nécessaire de lui donner un prêtre, il en résulte qu’il est nécessaire de le faire jouir [ ?] de la congrue que l’évêque a estimé juste de lui assigner sur les revenus surabondants de l’ancienne cure. On en a écrit à Lucerne de part et d’autre, et l’auditeur du nonce a répondu que la nonciature ne tarderait pas à s’occuper de cette cause portée à son tribunal par voie d’appel.
Nous avons vu que le vénérable chapitre, par les menées du grand doyen et du chantre, le chanoine Balleys, avait l’air de vouloir prendre fait et cause dans ce procès d’appel pour son intérêt propre, qui est la prétention qu’il forme sur le droit de collation de la nouvelle cure et pour soutenir comme patron l’intérêt qu’a la paroisse d’Ardon de ne laisser pas déshabiller Saint-Jean pour revêtir Saint-André. On dit à présent que les quatre protecteurs de ceux d’Ardon se refroidissent beaucoup à /185/ cet égard par la considération qu’un tel procès pourrait bien être et long et dispendieux, et qu’ils se sont maintenant résolus à en laisser tout l’embarras et tous les frais au curé d’Ardon et à ses paroissiens. C’est le parti le plus sage que le chapitre ait à prendre, sauf qu’il devrait, comme je le lui ai conseillé plusieurs fois, user du devoir qu’il a de les protéger comme patron de leur bénéfice, leur conseiller sincèrement de renoncer à cet appel et de se résigner à exécuter sans aucun délai toutes les clauses du décret épiscopal qui en soi est juste et inappelable.
Ensuite de la résolution prise par le chapitre d’aider ceux de Chamoson à revenir en tout ou en partie à la nonciature de ce décret de l’évêque, on donna un acte procuratoire au chanoine Preux, notre procureur général, pour agir comme collateur en ma place à la cure d’Ardon, mais cet acte procuratoire ne nous a pas été communiqué calendairement, comme il aurait dû l’être, ce qui le rend nul au cas qu’il articule formellement que le chapitre se joint au curé et à la paroisse d’Ardon pour poursuivre leur appel à la nonciature comme partie au procès avec eux. Nous apprîmes de plus que le grand doyen et le nouveau collateur chargèrent le chanoine Gard, secrétaire du chapitre, de composer un mémoire où il exposerait au nonce les droits ou plutôt les prétentions du chapitre à la collation de la nouvelle cure. Nous savons de plus que ce mémoire a été envoyé à Lucerne sans nous avoir été pareillement communiqué calendairement. Il paraît qu’il n’y a pas fait fortune, et que la réponse n’a pas été favorable, puisqu’on ne nous en a pas dit un mot, ni depuis la mi-carême qu’il a été expédié à Lucerne, ni en notre dernière calende générale que nous avons tenue les premiers jours de la seconde semaine du courant mois de juillet et qu’on ne s’en est point targué ni directement ni indirectement. Et depuis un certain temps il paraît que le chanoine Gard n’est plus si chaud partisan du jeune curé ni si complaisant fauteur des moyens dilatoires et tergiversations que ne cesse d’imaginer le chanoine Balleys, son principal conseiller.
Au reste, on craint à l’évêché que le curé d’Ardon n’ait mis fortement l’auditeur dans ses intérêts et qu’il n’attende pour poursuivre son appel que le départ de Son Excellence le nonce pour Lisbonne, nonciature à laquelle Sa Sainteté [Grégoire XVI] l’a nommé depuis près d’une année. /186/
Depuis lors, ces messieurs désespérant de pouvoir parvenir à rétablir sur l’ancien pied les relations religieuses des hommes de la communauté de Chamoson, semblent se borner à obtenir de la sacrée nonciature qu’elle décide qu’à l’avenir ils auront un propre prêtre domicilié chez eux, mais qui ne sera que recteur de leur chapelle, et qu’ils continueront comme du passé d’être réputés paroissiens de l’église d’Ardon dont le Rd curé sera le propre pasteur et duquel ils dépendront quant aux baptêmes, aux mariages et aux sépultures, et auquel ils continueront de payer la dîme entière sans être tenus d’en laisser une part audit recteur à l’entretien duquel ils pourvoiront sans qu’il en coûte un écu au bénéfice cure d’Ardon, moyennant quoi le vénérable chapitre ne prétend plus à la collation de ce nouveau rectorat qui ira à qui de droit.
Dans ce dessein nos messieurs ont envoyé à Lucerne à la fin d’août M. l’avocat Ducrey le fils, leur procureur, en faire la proposition à Son Excellence Mgr le nonce qui jusqu’à présent n’a encore point signé leur mandat d’appel du décret épiscopal qui érige la chapelle de Chamoson en église paroissiale, quoiqu’il y ait plus d’une année qu’ils ont interjeté cet appel. Et l’affaire en est là à la fin de septembre que j’écris ceci.
5° Le mercredi 1 des Cendres, M. notre grand doyen [P. de Riedmatten] convoque une calende qu’il ouvre en nous donnant communication d’une lettre du conseil d’Ardon par laquelle ce conseil * informe * le chapitre qu’il vient de recevoir de Lucerne l’avis que Son Excellence Mgr le nonce les cite à comparaître à sa cour vers la fin du mois, qu’il en a prévenu pareillement Mgr notre évêque, pour y plaider leur cause, et qu’il espère que le vénérable chapitre ne leur refusera pas en sa qualité de patron de leur bénéfice de se porter avec eux partie en ce procès et d’en partager les embarras et les dépens; que leur refuser leur patronage en épousant juridiquement les intérêts de leur église serait de leur part manquer essentiellement aux devoirs que cette qualité leur impose et s’exposer à perdre un si beau droit. Lecture faite de cette lettre, M. le grand doyen, sans aucun égard à ce /187/ que le chapitre a fait écrire à ceux de Chamoson une quinzaine de jours après que l’évêque lui eut fait remettre par mes mains son décret, qu’il n’avait pas cru devoir en appeler ni prendre à l’avenir aucune part directe à ce procès s’ils croyaient être de leur intérêt de le porter à un second tribunal, cherche à nous persuader qu’il est du devoir, de l’honneur du vénérable chapitre de prêter son appui à l’église, au curé et à la communauté d’Ardon. A quel effet il fait trois propositions au chapitre : la première de se porter appelant avec ceux d’Ardon du décret épiscopal, la seconde d’accepter enfin l’offre que je leur ai faite si souvent de nommer un défenseur spécial à la poursuite de ce procès, * et que je [ne] m’en tiendrais nullement offensé *, et enfin d’examiner et de décider quelle somme le chapitre pourrait et voudrait sacrifier en ce procès dans lequel il se croit obligé d’entrer pour le maintien de ses droits et pour l’acquittement de ses devoirs comme patron du bénéfice cure d’Ardon. Ensuite tenant à la main le décret épiscopal, il en censure plusieurs points; mais ceux sur lesquels il insiste plus particulièrement sont que l’évêque l’a porté inauditis rectore et patrono; qu’il y a privé le chapitre du droit qu’il a à la collation du nouveau bénéfice cure de Chamoson, et qu’en privant le chapitre de ce droit, il l’expose à la perte de la part qu’il a à la dîme de Chamoson; que c’est se moquer des gens que d’avoir affranchi ceux de Chamoson, qui ci-devant faisaient les deux tiers de la paroisse d’Ardon, de leurs deux tiers de contribution au maintien de l’église et des bâtiments de ce bénéfice au moyen de la modique somme de 200 écus une fois payés et que l’évêque n’y a pas suffisamment décerné le droit honorifique qui compète aux églises mères sur les églises filiales; enfin que ce décret est nul [par]ce que l’évêque n’y parle de la dîme arrêtée que ceux d’Ardon payaient aux curés d’Ardon que comme d’un fief qui n’existe pas, et il finit son allocution en proposant au chapitre de s’expliquer sur ces trois propositions par la voie du scrutin secret.
Sur l’offre que je réitère de me démettre du patrocinium de cette cause en faveur d’Ardon, déclarant de nouveau, comme je l’ai fait vingt autres fois, que je puis tout, comme dit l’apôtre, pour la vérité et pour la justice, mais que je ne puis rien contre ce dont j’ai la conviction la plus intime qui serait contre la justice /188/ et la vérité, et après s’être assez unanimement refusé à la proposition insidieuse du vote secret, sans cependant que personne de nous ait eu le courage de faire sentir au grand doyen combien le vote secret est inadmissible en une cause de cette nature, on procède d’abord à la nomination d’un nouveau défenseur de la cause des gens d’Ardon et du chapitre, et on nomme à ma place M. le procureur général, le chanoine [Antoine] de Preux. Alors le grand doyen propose de nouveau qu’il soit décidé par la voie du scrutin secret s’il veut prendre part à l’appel que ceux d’Ardon ont fait du décret épiscopal à la sacrée nonciature et s’il veut en partager les embarras et les dépens. Sur quoi le chanoine Preux opine qu’avant qu’on prenne une résolution finale sur cet article, il faudrait tenter une révision du décret épiscopal et voir s’il n’y aurait pas moyen de prévenir les inconvénients d’un long et dispendieux procès en proposant aux parties de terminer leurs différends par une transaction amiable à laquelle il y a tout lieu d’espérer que Monseigneur, aussi sincère ami de la concorde et de la paix, donnerait très volontiers les mains. Le grand doyen et M. le chantre [Balleys] voient avec peine que le chapitre hésite à prendre aussi lestement son parti sur cette proposition qu’ils le voudraient bien. M. le chanoine Berchtold demande que lecture soit faite par le secrétaire du chapitre [Gard] de ce qui a été conclu capitulairement dans les calendes précédemment tenues sur cette affaire. On y trouve effectivement que le chapitre a non seulement laissé s’écouler de propos délibéré les dix jours que le droit canon lui accordait pour appeler à la nonciature de ce décret épiscopal, mais de plus qu’il a fait écrire à ceux d’Ardon qu’il ne voulait plus prendre aucune part à ce procès à raison du désagrément de vivre en mésintelligence avec l’évêque et de rester plus longtemps exposé aux hasards et aux risques d’un long et dispendieux procès. Sur ce, le chapitre adopte la proposition modérée de son procureur général et la seconde proposition ainsi résolue, on ajourne la troisième à une nouvelle calende où il rendra compte du succès des démarches qu’il va faire pour engager les deux communautés à en finir par une transaction amiable. Dieu veuille qu’il y réussisse ! Car pour ceux mêmes de Chamoson un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès. /189/
6° Le lendemain 1 de nos élections, je reçois la visite de M. notre confrère [Antoine] Preux, * comme il descendait de son mayen de Vercorin *, qui vient me remercier de ce que je lui ai donné mon vote pour le faire dignitaire en qualité de chantre. Venait précisément d’entrer chez moi le sieur Pont, président de la commune de Chamoson, qui me faisait part de l’espérance que lui a donnée le père Ignace, maintenant gardien des capucins de Fribourg, que Mgr le nonce ne se presserait de longtemps de signer, s’il y avait lieu, l’appel qu’ont fait du décret épiscopal le curé et le conseil d’Ardon. Surpris en conférence sur cette affaire avec ledit sieur Pont, je demandai avec ma franchise ordinaire à mon dit confrère, s’il était vrai, comme le bruit en courait, que le chapitre eût joint son appel à celui de ceux d’Ardon, et s’il y avait été autorisé par ledit chapitre à cet effet calendairement convoqué et assemblé. Il me répondit avec la même franchise que le feu grand doyen [P. de Riedmatten] lui ayant fait présenter à signer un mémoire rédigé par le chanoine Gard sur la prétention du chapitre à la collation de la nouvelle cure de Chamoson et qui contenait à sa conclusion un appel du chapitre muni * du sceau du chapitre et des * signatures dudit feu notre grand doyen et du moderne doyen de Valère, le chanoine Balleys, il a cru ne pouvoir refuser lui aussi de le signer en sa double qualité de procureur général du chapitre et de patron de la cure d’Ardon à moi capitulairement substitué, et qu’il a supposé que le chapitre calendairement assemblé avait donné à ces trois messieurs le pouvoir de faire cet appel au nom du vénérable chapitre. M’étant alors récrié sur l’illégalité de cette nouvelle démarche sans qu’on en ait fait part au chanoine Lorétan, pour lors doyen de Valère, ni à moi le grand sacristain, ni au chanoine Berchtold, ni peut-être même au curé de la ville [G.-Ign. Stockalper] (c’est ce dont il me faudra prendre plus ample information), il se retira sans m’en laisser dire davantage. Sur quoi le sieur Pont me dit : « Nous savons au moins à présent à quoi nous en sommes ».
* Quelques jours après *, M. le président Pont séjournant quelques semaines à Sion comme député à la diète de décembre, /190/ se fait courage d’aller faire une visite à notre dit confrère, le chanoine Preux, qui lui raconte que ne l’ayant pas trouvé disposé ce printemps à entrer en accommodement avec Ardon et le chapitre, il avait cru devoir joindre l’appel du chapitre à celui du conseil d’Ardon par le mémoire qu’ils ont adressé à Son Excellence Mgr le nonce; lequel leur a répondu qu’il était de leur devoir comme patron de la cure d’Ardon d’en défendre les droits et qu’il avait accepté leur appel et qu’il les avait avertis de ne plus tarder de le produire à sa cour; que lui, chanoine Preux, prévoyait cependant que l’affaire traînerait encore quelque temps et qu’on n’en viendrait peut-être jamais à l’exécution si Monseigneur trouvait quelque occasion d’appeler à Sion M. le chanoine curé [André] de Rivaz; que pour lui personnellement il s’engageait à contrecœur en un procès qui peut animer de plus en plus les deux communautés l’une contre l’autre et peut-être les ruiner toutes deux, ainsi qu’être fort dispendieux au chapitre lui-même qui n’a pas d’argent de reste à faire manger aux avocats, surtout après les dépenses extraordinaires qu’il vient de faire pour la décoration du chœur de la cathédrale 1 et la perte de 4000 écus que lui a causée la négligence de ses recouvreurs.
Pour moi, je ne sais que conclure de tous ces propos, si ce n’est que nos faiseurs en appelant du décret épiscopal ne se sont proposé que d’en faire la peur aux hommes de Chamoson pour les amener à leur accorder la collation de leur cure et les porter à relâcher à l’ancienne cure ce que ce décret accorde à la nouvelle. Et le tout démontre de nouveau que ce que ces faiseurs savent le mieux, c’est d’employer la ruse où le droit leur fait faute.
Je ne me tiens point pour assuré que ces propos aient été véritablement mandés au vénérable chapitre par Mgr le nonce; mais je sais de science certaine que le jeune curé les lui a prêtés au retour de son voyage de Lucerne, et il se peut qu’ils soient sortis de la bouche de M. l’auditeur qu’il prête au nonce lui-même pour leur donner plus de poids.
Quant au mémoire du chanoine Gard, il a été présenté à /191/ Son Excellence par le jeune avocat Ducrey qu’ils ont envoyé à Lucerne cet été pour sonder plus profondément les dispositions du nonce à leur égard, lequel, s’il faut en croire le père Ignace, n’est pas aussi chaud en faveur des appelants qu’ils voudraient bien parvenir à le persuader à leur partie adverse.
Outre que de propos délibéré ils ont laissé passer le terme fatal statué par les canons pour former cet appel et que quand ils apprirent que le conseil de Chamoson avait appelé, ils lui écrivirent qu’en évitation d’une plus longue mésintelligence du chapitre avec l’évêque * et des embarras d’un long et dispendieux procès *, ils ne prendraient point part à leur appel. Depuis lors, plusieurs fois M. le chanoine Berchtold les a détournés, * par ces deux motifs *, de plaider contre le châtelain de Bramois [Favre] et contre les tuteurs des héritiers du grand châtelain Theiler, et ce n’est que quand il s’agit de s’opposer à une bonne œuvre qui ne s’est fait que trop longtemps attendre pour humilier leur évêque en faisant casser le premier décret qu’il a été dans le cas de porter et pour chagriner un confrère qui ne l’a jamais contrarié qu’en coopérant * plus que personne * à cette bonne œuvre, qu’ils ne redoutent ni le scandale que donne au public une * chicane * si sophistiquement prolongée qu’il n’ignore pas n’être que l’effet du ressentiment trop vif que garde dans son cœur leur chef, que dans la dernière élection d’un nouvel évêque le parti Roten l’ait emporté sur le parti de Riedmatten.
Quant à ce qu’avance le chanoine Preux, qu’il ne s’est permis de prendre part au nom du chapitre à cet appel de ceux d’Ardon, que parce qu’il a trouvé le président Pont peu disposé à entrer en accommodement, on a vu ci-dessus 1 les solides raisons qu’a eues ce printemps ledit sieur Pont de ne se point porter fort pour les hommes de Chamoson sans que le patron substitué de l’église d’Ardon leur eût fait connaître distinctement par écrit les conditions * auxquelles * le vénérable chapitre et le conseil d’Ardon les flattaient de vouloir bien entrer avec eux en composition amiable de leur différend sans en avoir obtenu des pleins pouvoirs de traiter en leur nom sur cette base. /192/
Et que serait-ce de cet appel du chapitre signifié, dit-on, à la sacrée nonciature par le mémoire rédigé par le chanoine Gard dont nous avons parlé ci-dessus 1, si quelques-uns de nous se plaignaient judiciairement de contemptu pour avoir été muni * du sceau du chapitre et * de la signature des quatre meneurs de cette affaire sans l’autorisation formelle du chapitre calendairement assemblé, contradictoirement à ce qu’il avait arrêté dans l’une de nos dernières calendes qu’au cas qu’on ne pût en venir à l’accommodement que proposait à ceux de Chamoson notre procureur général, on remettrait sur le tapis la question si définitivement on prendrait part à cet appel et qu’on le poursuivrait coûte que coûte ?
De toutes ces fausses démarches et de tous ces propos prétendus tenus par Mgr le nonce, je conclus qu’il demeure de plus en plus démontré que ce que nos grands faiseurs savent le mieux c’est d’employer la ruse où le droit leur fait faute.
Au reste, il faut espérer que M. notre grand doyen de Riedmatten ayant emporté avec lui dans la tombe son animosité contre l’évêque Roten, nos confrères sédunois n’opineront plus tant du bonnet comme ils le faisaient de son vivant pour lui complaire.
Et je pourrai, quand je le voudrai, agere de contemptu et rescindere nonnulla in hoc negotio Chamosonensi irregulariter et illegaliter acta per defunctum decanum sedunensem et secretarium capitularem * canonicum Gard *. Voici leurs torts.
Le vénérable chapitre m’ayant substitué, de mon consentement, pour négocier cette affaire le chanoine de Preux maintenant chantre, on proposa en calende de lui donner un acte procuratoire pour agir en ma place au nom du chapitre comme collateur de la cure d’Ardon, sous la réserve expresse que toutefois il ne pourrait pas prendre part à l’appel porté par ceux d’Ardon à la sacrée nonciature que du consentement exprès du vénérable chapitre, pour lequel être donné légalement il était et serait besoin de convoquer une nouvelle calende où l’on examinerait s’il serait opportun de le faire. Néanmoins, quelques jours après, M. le grand doyen donne commission au chanoine /193/ Gard d’expédier audit chanoine de Preux un acte procuratoire qui ne m’a pas été communiqué et où peut-être on l’a autorisé de prendre part comme partie au nom du chapitre en ce procès porté par appel à la nonciature sans que le chapitre se soit calendairement expliqué au regard de cet article, s’il est énoncé audit acte procuratoire.
S’est-il tenu une calende qui l’y ait autorisé, je n’y ai point été convoqué. Quelque temps après, dans le courant de l’été, le grand doyen charge le chanoine Gard d’envoyer à Lucerne un mémoire exposant à Son Excellence Mgr le nonce les griefs du chapitre contre le pronuntiatum du décret épiscopal et réclamant le droit de collation de la nouvelle cure dont ce décret le prive. Ce mémoire a-t-il été lu et approuvé calendairement, c’est ce qu’on m’a laissé ignorer. Mais ce que je sais positivement, c’est que je n’ai point été non plus convoqué à cette autre calende.
Or, tous ces procédés de ces deux messieurs à mon égard sont manifestement contraires à deux de nos statuts capitulaires, qui portent l’un au § 9 : Quod nullus actus nec epistola alicujus momenti a secretario capituli alicui mittatur vel extradatur nec sigillum capituli sedunensis ecclesiae apponatur, nisi actus hic aut scriptura aut epistola capitulariter praelecta fuerit, et l’autre au n° 10 du § 7 : non legitime convocati possunt agere de contemptu et a capituli conclusa rescindere, etiamsi unicus sit canonicus.
7° 1 M. notre procureur général [Antoine de Preux] ne tarde pas à appeler auprès de lui MM. de Chamoson par une lettre où tout en leur proposant de se prêter à un accommodement ainsi que ceux d’Ardon s’y prêtent avec empressement, il leur insinue que le vénérable chapitre s’est résolu, au cas qu’il ne puisse venir à bout de les amener à une transaction amiable, de se déclarer partie en ce procès s’il est porté à la nonciature, ce qui est contraire à ce qui a été conclu à la calende du mercredi des Cendres où le chapitre a ajourné la proposition qu’en a faite le grand doyen 2. M. Pont, président de la commune de Chamoson, /194/ accompagné de M. le capitaine Maye, se rend à cette invitation où le chanoine Preux discute avec eux les points objectés par le grand doyen [P. de Riedmatten] contre le décret épiscopal. Les députés de Chamoson lui demandent qu’il veuille bien leur donner par écrit les articles dont le chapitre croit pouvoir exiger la correction afin de les communiquer à leur conseil et après * les avoir pris * en mûre délibération en rapporter au chapitre pour son organe ce qu’il en pense. Chemin faisant, ils lui font comprendre que d’avoir écrit « fief » pour « dîme » au décret épiscopal est un lapsus calami ou un defectus memoriae facilement émendable, en tout cas une méprise qui ne peut pas suffire à l’appel qu’en ont interjeté messieurs d’Ardon, et en même temps, ils le prient de rassurer le vénérable chapitre sur l’inquiétude qu’on a plusieurs fois témoignée soit à Monseigneur soit à M. le grand sacristain qu’il courait risque, s’il n’obtenait la collation de leur nouvelle cure, de perdre la part qu’il a à la dîme de Chamoson; qu’ils ne croient pas avoir jamais mérité qu’on prît à leur égard une inquiétude aussi injurieuse à leur probité, et qu’au reste pour rassurer le vénérable chapitre sur cet article, ils lui donneront, s’il l’exige, une nouvelle reconnaissance par main de notaire public, qu’ils sont tenus envers le chapitre à lui payer annuellement 18 muids de seigle à la vieille mesure. Quant à ce que le chanoine Preux insiste sur le droit que le chapitre prétend à la collation et au patronage de leur nouvelle cure, ces messieurs lui proposent en plaisantant, au cas que sa prétention ne soit pas fondée en droit, d’en pactiser avec eux en échangeant, si l’évêque y consent, le droit que son décret leur adjuge contre l’abandon que leur ferait le chapitre du droit réel et certain qu’il a à cette dîme.
Cette première démarche se termine par la promesse que leur fait M. le procureur général de leur envoyer incessamment les conditions au moyen desquelles, s’ils les acceptent, le vénérable chapitre est disposé de s’entremettre pour mettre fin à ce fâcheux procès.
Mais il n’en fait rien, et après s’être borné à se concerter avec M. le grand doyen [P. de Riedmatten] sur une nouvelle démarche à faire à cet effet, il mande par une seconde missive MM. de Chamoson à se rendre de nouveau chez lui le 24 février nantis /195/ de pouvoirs suffisants pour convenir avec les députés d’Ardon mandés pareillement à cette seconde conférence d’une transaction amiable. A cet effet le grand doyen ordonne au secrétaire du chapitre [Gard] de donner une procuration spéciale au chanoine Preux pour agir au nom du chapitre patron de la cure d’Ardon comme * en cette affaire * nommé défenseur à la place du collateur. Mais M. Pont étant à Sion comme membre de la diète extraordinaire qui s’y tient en ce moment pour l’affaire si compliquée de la révision du pacte fédéral 1, lui répond qu’il ne peut se rendre ces jours-ci à cette invitation ni se faire autoriser suffisamment à rien conclure avec ceux d’Ardon et le vénérable chapitre qu’au préalable ceux de Chamoson ne sachent à quelles conditions on leur propose la paix, et par conséquent il le prie de nouveau de les leur communiquer par écrit. Et l’affaire en est là ce vendredi 1er mars que j’écris ceci.
J’ai oublié de noter qu’à la première conférence M. le chanoine de Preux avait proposé aux sieurs Pont et Maye que s’ils voulaient tenir le vénérable chapitre pour patron et collateur de leur nouvelle cure, le chapitre consentirait de n’y nommer que sur la présentation faite par eux de trois candidats ainsi que l’évêque le leur a accordé par son décret du 22 mai [1832] proche passé. Ces messieurs rendant compte à Monseigneur de cette leur conférence avec M. notre procureur général lui insinuent cette offre du chapitre. L’évêque leur répond qu’il n’y répugnerait pas, s’il était bien convaincu qu’il le peut sans nuire au droit de ses successeurs et que c’est ce qu’il examinera à loisir et sur quoi il veut prendre conseil de qui de droit.
Comme aussi que, dans sa seconde lettre au sieur Pont, M. le chanoine Preux propose à ceux de Chamoson d’en venir à une transaction amiable qui finira heureusement le procès, si les parties se prêtent à le terminer comme le comprend le vénérable chapitre. A quoi M. Pont répond qu’avant que d’obtenir de leur peuple de pleins pouvoirs pour en finir heureusement, il voudra entendre comment le comprend le chapitre. C’est pourquoi il le prie de nouveau pour qu’il lui plaise leur donner par écrit les conditions auxquelles il entend leur proposer la paix. /196/
Ce même jour, M. Pont me communique une nouvelle brochure du jeune curé d’Ardon qu’on annonce au titre de celle-ci devoir être suivie de plusieurs autres où * il n’assigne pour cause unique * de tous les reproches que lui ont faits MM. de Chamoson dans leur réponse à sa Notice historique que d’avoir appelé du décret épiscopal à la sacrée nonciature; ce qui n’est pas vrai, car personne ne lui a contesté qu’il ne pût user du droit d’appel, et que dans cette réponse de ceux de Chamoson, on lui fait seulement un crime d’en avoir appelé au jugement du public par de pitoyables brochures où il s’excuse fort maladroitement d’avoir vilipendé son prélat et traité le patron principal de ceux de Chamoson de faussaire et d’intrigant. Nous pourrons, s’il est nécessaire, en temps opportun lui faire quelques autres observations sur cette nouvelle brochure par laquelle il a mis dans un nouveau jour son indomptable orgueil et son esprit litigieux.
8° « Anno 1834 » 1. Quoiqu’il y ait maintenant deux ans passés que ceux d’Ardon ont appelé à temps, à ce qu’ils prétendent, du décret épiscopal et qu’ils ne cessent de menacer ceux de Chamoson de le poursuivre, cependant il n’arrive point de Lucerne de mandat citatoire, et l’affaire traîne en longueur, on ne sait pas trop imaginer par ou pour quel motif. En attendant que ce procès se révise juridiquement à la nonciature, ceux de Chamoson ont obtenu de l’évêque en exécution de son décret le partage du champ de Gruz qu’il a fait faire d’autorité. Ceux d’Ardon l’ayant souffert, mais n’y ayant pas consenti, le jeune curé a répété qu’on lui payât les 90 fichelins de seigle que lui laisse le décret pour sa part à la dîme de Chamoson. Sur cette répétition, les collecteurs de ladite dîme ont obtenu de Monseigneur qu’ils lui en payassent 20 de moins pour les dédommager de s’être refusés deux ans de suite à leur abandonner les 20 fichelinées que le décret leur adjuge * investie comme il l’a reçue *, et il a séquestré entre leurs mains la part du curé à la dîme de 1833 qui la répète tout entière sans en vouloir point rabattre : prétention de ceux de Chamoson à laquelle ceux d’Ardon se refusent aussi déraisonnablement qu’à tout le reste, qui pouvait facilement se discuter et se composer /197/ à l’amiable par des arbitres du diocèse sans en venir à l’extrême moyen d’un appel dispendieux qui [avive] le procès et par là l’animosité des parties.
Tandis que l’évêque n’entendant plus parler de l’affaire de Chamoson la croyait morte et enterrée avec Monsignore le chambellan [P. de Riedmatten], vu surtout que dans sa correspondance habituelle avec la nonciature ni le nonce ni son auditeur ne lui en avaient jamais dit mot ni officiellement ni officieusement, voilà que tombe comme une bombe à laquelle on ne s’attendait guère une lettre de M. l’auditeur au sieur Pont, président de Chamoson, dans laquelle cet agent de la nonciature supposant que le curé et le conseil d’Ardon ont appelé à temps opportun et que ceux de Chamoson à qui cet appel n’a jamais été notifié d’une manière légale l’ont accepté, il lui mande qu’il ait à convenir avec lui du jour où ils pourront comparaître en contradictoire à son audience par un procureur chargé de plaider cette cause au nom de leur commune, à moins qu’ils n’aiment mieux au préalable lui envoyer un mémoire où soient déduits les moyens dont ils croient pouvoir soutenir que le décret épiscopal ne contient rien de contraire aux droits que les canons adjugent aux évêques dans l’érection des nouvelles cures, ni qu’il soit entaché d’aucun des injustes dispositifs dont ceux d’Ardon se prétendent énormément lésés. Cette lettre est datée de Lucerne du 9 mai. Cependant M. Pont ne sait comment elle ne lui est venue de la poste de Riddes que le 22 de ce mois. Il a consulté l’avocat de leur cause (le sieur Emmanuel Ganioz) qui lui a conseillé d’observer dans sa réponse au seigneur auditeur que pour le moment ils ne se croient pas tenus * par les canons * de se représenter à Lucerne par un avocat chargé de leur procure : 1° parce qu’ils n’ont aucune connaissance officielle de l’appel de ceux d’Ardon; 2° parce qu’ils prétendent qu’ils n’ont pas appelé à temps fixé; 3° parce que leur appel, lors même qu’ils prouvent qu’ils ont appelé à temps opportun, est frivole en ce qu’ils ne parviendront jamais à prouver que par le décret épiscopal ils sont énormément lésés dans leurs droits; 4° parce que le vénérable chapitre n’ayant pareillement pas appelé à temps opportun n’a pas pu ensuite s’associer à l’appel de l’église d’Ardon comme patron de leur cure et en cette qualité se prétendre lésé dans leur droit de collation /198/ de ce bénéfice cure 1; 6° qu’à la vérité ils leur ont officiellement communiqué un mandat de Mgr l’évêque de Sion qui les avertissait que ceux d’Ardon appelaient de son décret, mais qu’ils pensent que cet avis devait leur venir de la nonciature, soit du juge ad quem appellatur; 7° qu’avant de plaider à Lucerne, ils veulent connaître distinctement quelle est dans cette cause leur contrepartie et qu’on y établisse d’une manière claire et précise les reproches qu’ils font au décret épiscopal et les prétentions tant celles du vénérable chapitre que celles du curé d’Ardon et de leurs paroissiens; 8° enfin que si ceux d’Ardon veulent absolument pour de légers incidents qu’on pouvait facilement composer en Valais par voie d’arbitrage et pour une foule de petits incidents, réviser une cause dont le fond est si notoirement équitable et inattaquable, ceux de Chamoson se résigneront coûte qu’il coûte à plaider si leur appel est légal et n’est pas jugé frivole * à la sacrée nonciature *, vu surtout que notre Rme seigneur évêque a pris dans son décret ainsi qu’il y était autorisé par le saint concile la double qualité de juge ordinaire en semblables causes et de délégué du Saint-Siège.
La chose en est là, et l’on attend pour passer outre une seconde lettre du seigneur auditeur 2.
9° 3 Pour tout délai que ceux de Chamoson attendaient que M. l’auditeur leur accorderait, on leur intime très irrégulièrement un mandat de la nonciature qui les cite à comparaître contradictoirement à l’officialité quasi métropolitaine le 10 du mois de septembre avec les procureurs de ceux d’Ardon. Ils s’y rendent donc sur-le-champ. Mais n’ayant pu préparer si à la hâte leurs moyens de défense et d’opposition, ils se bornent à me prier de leur remettre tous les mémoires que j’ai composés pour le soutien de leur cause et de vouloir bien m’en avouer l’auteur en les munissant de ma signature, leur avocat étant fortement persuadé que ces mémoires qui leur ont fait gagner leur /199/ procès à Sion le leur feront pareillement gagner à Lucerne. Fatigué et indigné de voir le chanoine Balleys par ses chicanes éterniser ce procès, qui commence à scandaliser le public [autant] que les fréquentes promenades du jeune curé du pays à Lucerne, de la mésintelligence qui règne entre le chapitre et l’évêque et entre quelques-uns de nous conseillers de l’évêque et quelques autres conseillers du curé, je me suis prêté à leur désir en signant ces mémoires et je les adresse à M. l’auditeur par une lettre où je lui mande que ce qui a tardé de les soumettre à sa censure, c’est que je ne pouvais me mettre dans la tête que le jeune curé d’Ardon et ses conseillers auraient la témérité de poursuivre cet appel si manifestement frivole surtout quant à la question principale, qui est l’érection de la chapelle de Chamoson en église paroissiale qui était d’une nécessité indispensable et d’une utilité spirituelle incontestable. Lesdits procureurs de ceux de Chamoson trouvèrent M. l’auditeur très prévenu contre le décret épiscopal par deux motifs principaux : le premier, parce que tout le chapitre jugeait contradictoirement à l’évêque qu’il n’y avait aucune nécessité réelle à cette érection; et le second, que ce serait déjà beaucoup si on établissait à Chamoson un rectorat dans le genre de celui de Champéry. Il ajoutait qu’il importait peu de discuter le fait si Chamoson avait eu autrefois un curé, puisque à le supposer même certain, ce fait ne sert de rien à leur cause, vu qu’il est prescrit par une possession de plus de six siècles, possession qui milite en faveur des curés d’Ardon. Il leur fit entendre de plus qu’il se proposait de faire informer de la nécessité de cette érection par un juge délégué choisi par les ecclésiastiques du pays, et qu’ensuite chacune des parties, pour leur épargner des fatigues et des frais, lui enverrait leurs mémoires d’après lesquels il porterait son décret approuvant ou désapprouvant le décret épiscopal. Puis il les congédia en leur disant qu’il leur laisserait tout le temps nécessaire à rédiger en un seul les mémoires qu’ils lui exhibaient, ce qui fit que les procureurs de ceux de Chamoson n’employèrent qu’une douzaine de jours à aller à Lucerne et à en revenir et à y séjourner trois à quatre jours.
Ceux de nos messieurs conseillers de ceux d’Ardon ayant appris leur prompt retour ont presque sur-le-champ renvoyé à Lucerne /200/ leur procureur en chef qui est maintenant leur curé lui-même, et peut-être a-t-il percé quelque chose des plaintes de ceux de Chamoson portées à la nonciature et peut-être aussi leur est-il revenu quelque chose des projets de l’auditeur.
J’oubliai de noter en commençant ce nouvel article que le jeune curé a pour sa part déserté hypocritement [la part] qu’il avait prise à cet appel (le chapitre en fera probablement autant); je dis hypocritement, parce qu’en même temps il s’est fait donner sans doute par les conseils du chanoine Balleys procure générale et spéciale qui l’autorise de poursuivre cet appel au nom de ses paroissiens ou du moins du conseil de sa communauté. Que fait-il à Lucerne à ce troisième voyage, qu’imagine-t-il ? C’est ce que le temps nous apprendra.
J’ai aussi oublié de dire que lorsque les procureurs de Chamoson arrivèrent à Lucerne, ceux d’Ardon venaient d’en sortir, pour y être arrivés et les y avoir attendus durant quelques jours. Je ne sais si M. l’auditeur admettra leurs excuses de non-comparaissance au jour qu’il leur avait assigné et s’il les condamnerait aux frais de la contumace dont le curé d’Ardon n’aura probablement pas manqué de prendre acte contre eux.
Quoi qu’il en soit, MM. de Chamoson se sont hasardés le dernier dimanche du mois de septembre de faire la ronde chez tous les chanoines sans en excepter un seul, en se recommandant qu’ils veuillent bien employer leurs bons offices à l’effet de persuader à ceux d’Ardon d’abandonner leur appel et de soumettre leurs prétentions touchant la congrue de leur bénéfice à l’arbitrage d’amiables compositeurs choisis dans le clergé du pays. Ils ont nommé le chanoine Lorétan, notre grand doyen actuel, très disposé à s’employer de tous ses moyens en leur témoignant qu’entre plusieurs il est le premier qui a toujours pensé que personne du chapitre n’aurait dû s’immiscer dans ce procès et que le chapitre n’avait pas de raisons suffisantes pour contredire le décret épiscopal; telle a aussi été la conviction intime de M. le chanoine Berchtold. La plupart des autres confrères leur ont pareillement témoigné qu’ils ne veulent pas faire l’affront à Monseigneur d’attacher leur blâme au premier acte judiciaire émané de son autorité en une matière aussi grave ni que le vénérable chapitre coure les hasards de ce long et dispendieux /201/ procès. Il n’y eut que MM. les chanoines Balleys, Gard et le procureur général, le chanoine de Preux, le quatrième des dignitaires, qui se sont déclarés ouvertement fauteurs de cet appel, se plaignant selon eux à juste titre du décret épiscopal comme peu nécessaire et utile en soi et comme lésant manifestement les droits du chapitre sur le bénéfice cure d’Ardon dont il a le patronage et la collation.
Un des jours suivants, je reçois la visite de M. leur avocat accompagné de M. le président Pont, qui me disent qu’ils ont revu le grand doyen et le chanoine Berchtold, qui tous les deux sont entrés dans le détail de ce qu’ils se proposent de faire en leur faveur, c’est-à-dire de faire précisément ce que je priai le grand doyen dans une lettre que je lui ai écrite à cette occasion sur cette affaire, que ce n’était pas assez pour que sa bienveillance leur soit utile, qu’il obtienne du chapitre l’assurance qu’il ne veut prendre aucune part à l’appel des paroissiens d’Ardon, mais de plus qu’il faut le faire déclarer s’il trouve comme on l’a persuadé de vive voix et par écrit à M. l’auditeur : 1° que tout le chapitre en corps a blâmé et qu’il improuve encore le décret épiscopal comme lésant les droits de patronage et de collature qui lui appartiennent sur la cure d’Ardon et ceux des curés de cette paroisse, et 2° qu’ils désavouent cette information envoyée au nom du chapitre illégalement puisque non calendairement à son Excellence Mgr le nonce ou à son auditeur par laquelle on leur a mis dans la tête que le vénérable chapitre continue à penser qu’il n’y avait aucune nécessité physique ni morale d’ériger la chapelle de Chamoson en église paroissiale; ensuite de leur représenter qu’il y a plus de véritable honneur pour le chapitre de concourir à cette bonne œuvre et de bien vivre avec son Révérendissime prélat, que d’attacher un vain honneur à résister à la raison en la contrariant sous prétexte de défendre un droit au moins douteux, et qu’en hommes sages et prudents ils peuvent et doivent prévoir que quant au fond du procès, qui est cette érection, ce décret est irrévocable, quand ce ne serait que parce qu’on ne pourra jamais que par des moyens violents parvenir à le mettre à exécution.
/202/
CHAPITRE XX
Journal de 1833 1
1. — Le projet de révision du pacte fédéral 2.
La chose était ainsi convenue lorsque, dans le courant de janvier, le Vorort communique à notre Conseil d’Etat le projet d’un nouveau pacte fédéral et un rapport bien écrit et spécieusement raisonné sur ce projet de la façon d’un M. Rossi, citoyen de Genève, mais italien d’origine. Le Conseil d’Etat ne voulant point donner son préavis sur une affaire d’une telle importance sans grande précaution, le soumet à l’examen et à la discussion d’une commission de sept membres de la diète qui sont MM. Maurice Stockalper, * président du dizain de Brigue *, [Ignace] de Werra, président du dizain de Loèche, Bovier, président du dizain d’Hérens, Janvier de Riedmatten, président de celui de Sion, * Delasoie, président de celui de l’Entremont, président du Tribunal suprême*, Cocatrix, président de celui de Saint-Maurice, et Du Fay, président de celui de Monthey. Ces messieurs y trouvent du bon et du mauvais. Sur les représentations du clergé, on avoue que ni l’indépendance de l’Eglise, ni la liberté du culte catholique, ni les propriétés de nos établissements religieux * en cantons protestants * n’y ont aucune garantie, à supposer même que cette révision du pacte de 1815, en procurant à la Suisse un gouvernement central, donnerait à la Confédération helvétique plus d’unité et par conséquent plus de force. Cependant chacun des petits Etats qui la composent /203/ ont une répugnance presque invincible à se laisser entraver le moins du monde dans le plein exercice de la souveraineté cantonale. On ne nous y admet qu’à la condition que notre constitution sera soumise à la censure de la diète fédérale, et on ne nous dit point s’il nous sera libre dans ces constitutions cantonales de proscrire par exemple en Valais, pays tout catholique, l’exercice public de tout autre culte; s’il nous sera libre d’empêcher chez nous la liberté de la presse, les mariages mixtes, une instruction primaire dont la religion catholique ne serait pas l’objet le plus essentiel et dont l’inspection des maîtres et des écoles ne serait pas confiée à l’évêque et aux curés. On observe de plus que ce nouveau pacte projeté change du tout au tout notre système financier, prive le Valais de plusieurs avantages que lui procure sa position topographique sur l’extrême frontière méridionale de la Suisse; en un mot, qu’il nous ôte beaucoup et ne nous donne presque rien.
D’après toutes ces observations, le Conseil d'Etat et cette commission sont d’avis d’en appeler à une diète extraordinaire qui est convoquée pour les premiers jours du carême.
En attendant, on envoie à Sarnen deux députés qui y avaient été appelés par les petits cantons plus Zoug. Mais ni ceux de Bâle, ni ceux de Neuchâtel [ne] s’y étant rendus, cette diétine se résout en une simple conférence où l’on ne conclut rien, mais dont le résultat est cependant qu’à cette portion de la Suisse déplaît fort cette révision du pacte fédéral.
Cette diète extraordinaire s’est ouverte le lundi de la première semaine du carême [25 février]. Les Haut-Valaisans s’y sont rendus bien résolus de rejeter le nouveau pacte et même de ne point envoyer leurs députés à la diète fédérale extraordinairement convoquée à Zurich, à l’effet de le faire recevoir par tous les cantons. Mais il n’en est presque aucun de ceux mêmes qui jugent nécessaire de réviser l’ancien, qui ne demandent au plan du nouveau de grandes modifications. Notre Conseil d’Etat et la plupart des députés bas-valaisans opinaient qu’il fallait envoyer nos députés pour y proposer ainsi que d’autres cantons les exceptions que nos intérêts religieux et politiques et nos moyens financiers nous forcent * de faire contre * plusieurs dispositifs de ce projet. Cet avis n’a pas été accueilli par les députés haut-valaisans. Ils ont /204/ seulement consenti que nos députés [MM. Stockalper et Ch. Macognin] s’y rendissent pour protester qu’ils n’en voulaient pas. On a en outre arrêté qu’ils se rendront auparavant à Schwyz pour s’informer de la résolution finale des cantons catholiques qui le rejettent en partie ou en totalité, et qu’ils conformeront leur conduite à la leur. Ce qui passe à une majorité de 32 contre une minorité de 24 * votants *.
Conformément à leurs instructions, nos députés se rendent à Schwyz. Ils y trouvent les petits cantons et Neuchâtel résolus autant et plus que nous de n’envoyer personne des leurs à cette diète extraordinaire, selon eux inconstitutionnelle et par conséquent illégale, pour discuter une révision d’un pacte auquel ils adhèrent plus fermement que jamais et qui a suffi jusqu’à présent à la liberté et à la prospérité de la Suisse. Quand on leur conseille de prévoir les funestes conséquences que pourra amener leur refus de prendre part à la confection d’un nouveau pacte, ce qui n’est rien moins que de brouiller la plus grande et la plus forte contre * une si petite portion de la Suisse *, et que de pareilles mésintelligences finissent ordinairement pour un déplorable schisme qui pourrait même entraîner à sa suite une guerre civile, ils répondent que ce n’est pas eux qui se séparent; que c’est eux qui violent l’ancien pacte qui leur convenait pour en adopter un nouveau qui ne leur convient pas; que ce schisme n’est imputable qu’à ceux qui ne veulent les maintenir dans la Confédération qu’à des conditions contraires à celles qui les avaient engagés à y entrer; qu’au reste ils espèrent que les hautes puissances qui ont garanti en 1815 l’indépendance de la Suisse, l’intégrité de son territoire et les constitutions que se sont données alors les cantons catholiques, feront entendre aux cantons protestants qu’il est juste qu’ils ménagent les catholiques de la Suisse, et que leur pis aller sera, au cas qu’une scission soit inévitable, de se liguer entre eux et de négocier quelque alliance avec les souverains catholiques qui les avoisinent pour se mettre en état au besoin de repousser la force par la force, si les protestants essaient de les réduire par la voie des armes à demeurer malgré eux et contre leurs intérêts les plus chers, unis à une majorité offensive à leur égard par le dessein qu’elle ne manifeste que trop de faire prévaloir en Suisse le protestantisme du XVIe siècle et le libéralisme du XVIIIe; /205/ enfin, qu’ils recommandent à la Providence le sort de leur postérité à laquelle ils sont persuadés que leur accession à un nouveau pacte serait plus nuisible qu’avantageuse. Toutes ces considérations fortifient nos députés valaisans dans la résolution * de demeurer inviolablement attachés au pacte qu’on veut réviser à Zurich et d’y déclarer que le pays de Valais ne saurait s’accommoder du nouveau qu’on y prépare * et de le rejeter avec les trois anciens cantons, les pères de la liberté suisse, et eux aussi espèrent que les puissances garantes de l’intégrité du territoire suisse considérant que notre pays par sa longue frontière sert de forteresse à la France libérale contre l’Italie autrichienne, et à l’Italie autrichienne contre la France libérale, loin de nous laisser opprimer par les Suisses protestants nous protégeront et ne permettront pas qu’ils nous rejettent de la Confédération helvétique.
Arrivés à Zurich et introduits dans la diète, nos députés voyant que ceux de Liestal y sont admis et qu’on y discute la révision projetée, refusent d’y prendre leur place et demandent la parole pour protester que c’est à regret qu’ils renoncent cette fois-ci à y siéger, parce que le Valais continue à désapprouver qu’on y admette les députés de la campagne de Bâle, et que d’ailleurs le peuple valaisan estime que le pacte de 1815 suffit à sa liberté et à sa prospérité, et sur ce ils prient la Confédération d’agréer qu’ils ne prennent point part aux délibérations de la présente diète, protestant qu’en tout le reste le Valais est aux ordres du Vorort quand il ne s’agira que de remplir les engagements pris par ce pays lorsqu’on lui a fait la faveur de l’admettre dans la Confédération comme le vingtième membre du Corps helvétique. Et après avoir déposé leur protestation sur le bureau, ils se retirent et repartent le surlendemain pour Schwyz comme adhérents aux cantons négatifs, soit de l’opposition. Et ils sont de retour à Sion le 23 mars à 3 heures après-midi et se transportent de suite à la maison où s’assemble notre gouvernement pour lui faire le rapport de leur négociation.
Ils nous apprennent en outre que la plupart des députés des cantons mêmes qui jugent profitable à la Suisse un gouvernement plus central que ne l’a été jusqu’à présent le Vorort, les ont vus partir à regret et leur ont paru comprendre qu’il est d’une grande /206/ importance à la Confédération de se conserver uni le canton de Valais, et qu’ils espéraient que les Haut-Valaisans comprendraient aussi peut-être à la longue * qu’il n’est pas moins de leur intérêt * de ne se détacher point de la Suisse, pour que leur pays ne serve pas tour à tour aux Autrichiens pour envahir la France et aux Français pour envahir l’Italie, ce qui les exposerait à un continuel passage de troupes et d’armées qu’il faudrait nourrir sans être jamais bien assuré d’être payé de la dépense qu’occasionnent de tels passages, surtout quand ils deviennent fréquents, pour ne pas dire habituels, comme ils l’ont été sous le règne de Bonaparte, et que d’ailleurs * ils avaient à craindre que * leur scission d’avec les cantons les plus nombreux et les plus peuplés de la moderne Suisse ne fût promptement suivie de la scission des cinq dizains du Bas-Valais d’avec les huit du Haut-Valais. C’est ce que le temps nous apprendra.
2. — Remous à Monthey 1.
Et c’est ce que le temps ne nous a que trop malheureusement appris. Car les derniers jours de la semaine sainte, Son Excellence Dufour descend à Monthey sous le prétexte d’inspecter le travail de ses vignes, mais en effet pour y découvrir la disposition des esprits.Tout en arrivant sur la place de ce bourg, il y remarque quelques groupes de jeunes gens portant à la boutonnière un ruban aux couleurs du drapeau fédéral, dont les uns affectent de lui tourner le dos et les autres de lui lever à peine le chapeau. Le lendemain, il assemble chez M. le président Du Fay, son beau-frère, quelques-uns des préposés de Saint-Maurice et du dizain de Monthey qu’il estime les plus sensés et les plus modérés pour dissuader * les cinq dizains du Bas-Valais * de se rendre le jeudi suivant à Martigny desenatim, * c’est-à-dire trois députés par dizain *, comme on l’avait presque arrêté quelque temps auparavant pour y délibérer sur l’acceptation ou le rejet * de la révision * du pacte fédéral; démarche qu’il leur fait envisager comme un commencement de scission qui se projetterait du /207/ Bas-Valais d’avec le Haut-Valais. Comme il proposait à l’assemblée les inconvénients d’une résolution si précipitée, arrivent deux députés des partisans d’un nouveau pacte, qui viennent se plaindre que cette assemblée délibère sans eux et peut-être même en sens contraire au leur et sans les entendre. M. Dufour trouvant cette hardiesse de ce parti irrespectueuse envers sa personne actuellement chef de la souveraine magistrature du pays, les congédie en leur manifestant qu’il s’en tient offensé. Cependant la nuit arrivant, des particuliers de ses amis ou qui feignent de l’être, lui conseillent de souper et même de coucher cette nuit-là chez M. son beau-frère; mais lui, en homme résolu à qui un peu de bruit ne fait pas peur, se rend en sa maison prenant pour toute précaution d’inviter le sieur Bonjean, de Vouvry, de lui faire compagnie jusqu’au lendemain matin. Vers les dix à onze heures du soir, on entend tirer dans le lointain quelques coups de fusil ou de pistolet, puis un son de porte-voix se rapproche; enfin l’inquiétude qu’on se propose de lui causer se termine par un charivari. Le lendemain, il attend chez son beau-frère si le conseil de la commune viendra désavouer l’insulte que lui a faite une bande d’étourdis; midi sonne sans que personne vienne la désapprouver et les désavouer. Alors il prend le parti d’aller coucher à Martigny ce soir-là et, arrivé à Sion, il rend compte au Conseil d’Etat de sa mésaventure et des inquiétudes qu’elle lui cause; qu’il y a au dizain de Monthey des têtes dont on échauffe le fanatisme libéral en faveur de l’acceptation pure et simple d’un nouveau pacte. On fait d’ailleurs circuler une chanson qui est, dit-on, de la façon de l’écervelé Louis Gard dont le refrain est : « Unissons-nous à la jeune Helvétie », etc., injurieuse à l’ancienne magistrature et aux familles les plus distinguées du Haut-Valais qu’on y traite d’oligarques orgueilleux qui méditent de redonner des fers aux Bas-Valaisans. — * Ce charivari est du samedi saint au soir, 6 avril, selon le Véridique *.
Cette jeunesse libérale, qui fit si mauvaise mine à Son Excellence Dufour, voyant qu’il était parvenu à ajourner la diétine projetée à Martigny pour y faire les députés des cinq dizains d’en bas Morge se déclarer en faveur de la révision du pacte, se piquèrent au jeu et ne s’en obstinèrent que davantage à cabaler pour faire prévaloir au Bas-Valais leur forte adhésion au parti qui en /208/ Suisse la goûte et la veut. En conséquence, comme il se tient tous les ans une foire à Monthey le mercredi de la semaine de Pâques, ils font leurs préparatifs pour procurer à leur drapeau fédéral les hommages des Vaudois et des Savoyards qui viennent à cette foire, pour leur prouver que la révision du pacte de 1815 a au pays des partisans nombreux et distingués. Les habitants des deux grandes paroisses de Troistorrents et du Val-d’Illiez qui ne sympathisent point avec eux, informés de ces préparatifs, forment de leur côté la résolution de se rendre à cette foire munis de bâtons et d’y insulter au moins le drapeau fédéral s’ils ne peuvent venir à bout de s’en emparer ou du moins de le faire disparaître. Tous ces projets de part et d’autre divulgués, la faction des réviseurs du pacte placent, dit-on, au château de Monthey, sous le canon duquel les montagnards de cette vallée passent nécessairement pour entrer au bourg de ce nom, une quarantaine de fusils chargés à balle et y conduisent quelques chariots de cailloux pour les accabler s’ils ont l’air de venir les attaquer hostilement. Les autorités respectives s’entendent heureusement sur les moyens de conjurer cet orage. Pour en venir à bout, celles de cette vallée obtiennent de leurs gens de renoncer au projet de se rendre à cette foire attroupés et armés, et celles de Monthey ont bien de la peine à obtenir de leurs réviseurs du pacte qu’ils en déroberont l’insigne * au moins pour ce jour-là * à la vue de ces bons montagnards. Au moyen de ces sages précautions, cette foire se passe sans tapage et sans rixe. Mais les réviseurs donnent le mot à leurs adhérents des dizains de Monthey et de l’Entremont, dont les chefs s’étaient probablement rendus à cette foire, de se réunir le lendemain à Martigny pour y tenir, au défaut de la diétine bas-valaisanne qu’on y avait projetée pour l’acceptation pure et simple du nouveau pacte, un rassemblement où ils déploieraient aux yeux de leurs partisans secrets, mais timides, ce drapeau signe de ralliement, pour les encourager à s’enrôler dans leur parti. /209/
3. — La bastonnade de Martigny (11 avril) 1.
Il faut savoir préalablement à la scène que je vais décrire qu’il n’y a point de suppositions absurdes qu’ils n’aient mises en avant pour séduire le menu peuple. Les faiseurs de cette faction lui faisaient entendre que les Haut-Valaisans en se séparant de la Suisse et en s’isolant comme ils l’étaient avant la révolution franco-helvétique avaient le dessein de rétablir leur république sur le statu quo de 1798 et par conséquent de se soumettre de nouveau le peuple bas-valaisan et de lui rendre des gouverneurs. Quoiqu’il sautât aux yeux que quand ils auraient conçu un pareil dessein, il leur serait impossible de le mettre à exécution parce que bien certainement nulle des puissances qui ont garanti la liberté de tous les habitants de la Suisse ne souffrirait qu’il y reparût un seul individu non libre et sujet proprement dit, il y a pourtant partout des hommes simples qui ajoutent foi aux suppositions les plus palpablement absurdes. Cependant l’événement que je vais raconter a bien fait voir que peu de nos paysans se sont laissés prendre à un piège si grossier.
Donc, la réunion projetée des députés des cinq dizains du Bas-Valais n’ayant pas eu lieu, les partisans d’un nouveau pacte se donnent le mot de se réunir à Martigny le jeudi de Pâques [11 avril] et attirent à leur parti des jeunes gens, la plupart notaires * des dizains de Monthey et de l’Entremont *. Ils s’y rendent en effet au nombre d’une cinquantaine de personnes du dizain de Monthey, recrutés depuis Saint-Gingolph jusqu’à Saint-Maurice, décorés du ruban et précédés du drapeau fédéral. Vont à leur rencontre les fédéraux de Martigny présidés par le sieur Germain Ganioz, lieutenant-colonel du bataillon du Centre; la bande venue de Monthey l’était par le sieur Pignat, de Vouvry, major du bataillon de l’Ouest, et celle qui vint de l’Entremont, par le sieur Besse, lieutenant-colonel de ce même bataillon, et c’était le jeune Louis Gard, fils du président du dizain de ce nom [Frédéric Gard], qui portait le drapeau fédéral. S’étaient laissé enrôler dans cette association M. Antoine /210/ Du Fay, le fils aîné de M. Du Fay, président de celui de Monthey, et l’aîné des frères Devantéry et un Hyacinthe de Nucé, de Saint-Maurice, etc. On dit qu’une vingtaine de paysans de la vallée de Salvan vinrent les joindre lorsqu’ils furent arrivés à Martigny. Leur arrivée y fut annoncée par le son de la grande cloche. Mais peu après quelqu’un du parti des * fidèles * patriotes contents du pacte de 1815 s’étant mis à sonner le tocsin, tout le peuple, hommes et femmes, des villages de la montagne de cette grande paroisse, armés de bâtons et de fourches, prévenus que les réviseurs du pacte viendraient ce jour-là essayer de leur prêcher l’adhésion à leur parti, les accueillirent par des huées et opposèrent à leur « Vive la jeune Helvétie ! » des cris qui forcèrent au silence les orateurs de la loge qui les péroraient des fenêtres de l’auberge dite la Tour. Cette multitude regardant cette bande comme un attroupement de séditieux qui venaient troubler chez eux la tranquillité publique et les engager dans une révolte commencée contre la commune patrie, exigea d’eux qu’ils cachassent leur ruban fédéral et même qu’ils cessassent de déployer à ses yeux le drapeau fédéral. Et elle crut avoir le droit d’exiger d’elle qu’après s’être rafraîchie en ladite auberge durant quelques heures, elle rebroussât chemin sans tambour, comme on dit, et sans trompette. Ce qu’ayant refusé de faire ces messieurs les réviseurs, qui pour braver cette multitude les assourdissaient de leurs chansons patriotiques et venaient de temps en temps les saluer ironiquement de leur drapeau fédéral, on s’échappa de part et d’autre à se dire des gros mots, et des injures on en vint aux coups. En sorte que la bande joyeuse des réviseurs s’obstinant à prolonger son séjour à Martigny et à insulter cette multitude qu’elle traitait de vile populace, irritée au dernier point contre les factieux qui n’étaient venus chez eux que pour les entraîner dans leur insurrection, après les avoir forcés de retirer leur drapeau en cassant les vitres de la fenêtre à laquelle ils l’avaient arboré, et les assiégés * qui s’étaient barricadés dans cette auberge * ne cessant de les insolenter n’étant plus maîtres de leur indignation, elle enfonce les portes de la cour et pénètre jusqu’à la salle où les factieux prenaient leur réfection, lesquels se voyant les plus faibles prirent trop tard le parti de céder au nombre et de s’en retourner /211/ avec moins de pompe qu’ils n’étaient venus. Mais quelques-uns d’entre eux échauffés tout à la fois par l’orgueil et par le vin ayant voulu résister à la force par la force reçurent, qui sur la tête, qui sur le visage, qui sur le dos, des coups de bâton plus ou moins fortement appliqués qui en mirent une dizaine hors de combat. On dit que le sieur Pignat, * l’orateur de la loge*, s’en est retiré avec la mâchoire brisée et la lèvre supérieure fendue. Après lui, le plus blessé a été le sieur Exhenry, de Champéry. Les Darbellay, les Devantéry, les de Nucé se sont garés en se retirant promptement de la bagarre et en se cachant dans quelque autre auberge à l’autre extrémité de la ville.
* 1 M. Antoine Du Fay fut des derniers qui échappèrent au ressentiment des plus fâchés de ces montagnards. On raconte que l’un d’entre eux s’étant saisi de sa personne le tint longtemps accolé à une muraille le menaçant de lui faire un mauvais coup s’il ne lui demandait grâce, mais qu’un gendarme l’apercevant dans cette posture humiliante vint à son secours et obtint du paysan qui l’y avait réduit sa liberté sur ce qu’il lui fit valoir les services considérables que M. son père avait dans un temps rendus à la cause de la liberté des Bas-Valaisans, en considération desquels ce paysan dit au gendarme : « Je te le lâche, mais fais-le incessamment disparaître de notre territoire, crainte que quelqu’un des nôtres plus malveillant que moi ne le maltraite davantage selon qu’il ne l’a que trop mérité. » — Ex relatione per eundem virum armatum ad ipsummet consilium status officialiter facta *.
On raconte aussi qu’un M. Bertrand, tanneur à Monthey, voyant que la rixe entre la bande des réviseurs et les montagnards de Martigny finirait probablement par une bataille de foire ou de cabaret, monta à cheval et courut à toute bride chercher du renfort à Monthey, et recruta effectivement une quarantaine de jeunes gens qui accoururent au secours de leurs frères assiégés dans l’auberge de la Tour, mais qu’ils les rencontrèrent à Vernayaz s’en retournant chez eux comme les chiens battus la queue entre les jambes, où ils leur racontèrent leur déconfiture.
Quant au renfort venu de Bagnes, les montagnards de Martigny /212/ ne les laissèrent pas venir jusqu’à la ville. Ils allèrent à leur rencontre jusqu’au préau de la foire et les exhortèrent à rebrousser chemin exigeant d’eux qu’ils leur livrassent leur drapeau. On ne parvint à l’arracher des mains du jeune Gard qu’en lui assénant quelques coups de bâton sur les bras, et les montagnards s’en étant mis en possession le déchirèrent en mille morceaux.
La première nouvelle qu’on eut à Sion du mauvais accueil fait par les montagnards de la grande paroisse de Martigny aux réviseurs du pacte de 1815, réjouit beaucoup les Haut-Valaisans sur ce qu’ils en conclurent qu’il n’était pas vrai que tout le peuple du Bas-Valais fût résolu à se séparer d’eux au cas qu’ils persistassent à se détacher eux-mêmes de la Confédération helvétique. Mais quand on apprit que la rixe avait fini par des coups de bâton, le Conseil d’Etat et les personnes sensées et modérées s’affligèrent fort que cette échauffourée se soit terminée par une telle voie de fait. Ce qu’il y a de plus déplorable dans cette fâcheuse affaire, c’est qu’on ait à compter parmi les chefs de l’insurrection trois députés à la diète, savoir M. Gard, président du dizain de l’Entremont, et les sieurs Besse et Pignat, en outre officiers supérieurs de notre milice.
Presque tous les jeunes notaires du Bas-Valais étaient de cette conjuration qui se serait probablement propagée jusqu’à la Morge, si sa tentative avait réussi à Martigny.
La gazette de Lausanne, intitulée le Nouvelliste vaudois, n’a pas tardé à rendre de cette bataille un compte très infidèle et d’imputer l’opposition des montagnards de Martigny comme conseillée par le prieur de Martigny [Jos. Darbellay] et par les curés de Monthey [Chaperon] et de Sembrancher [G.-L. Darbellay]; d’autres même l’imputent à M. l’abbé [Fr. de Rivaz] et à M. le prévôt [Filliez] (c’est ainsi qu’à Paris on imputait aux jésuites les causes de la révolution des glorieuses journées du mois de juillet de 1830, et nos journalistes suisses libéraux, quand nos peuples ne goûtent point et n’adoptent point leurs innovations disent de même que c’est par les intrigues et les insinuations du parti-prêtre : si est malum in civitate quod non fecerint jesuitae vel sacerdotes ministri cultus romani, ennemis-nés de l’honneur de la patrie et du bonheur du peuple); qu’ils leur ont prodigué le vin jusqu’à leur en faire boire six setiers /213/ sur le champ de bataille qui a été inondé du sang pur et courageux de ses meilleurs amis; * que c’est le curé de Monthey qui est monté au clocher de Martigny, y a sonné lui-même le tocsin, etc. * Mais le curé de Monthey a prouvé invinciblement son alibi et une calomnie si maladroitement inventée ne peut atteindre ses prétendus complices.
Quel est le résultat de cette rixe ? C’est qu’il est faux que la masse du peuple du Bas-Valais veuille se séparer du Haut-Valais. Mais quelles en seront les suites ? On n’en prévoit que des haines invétérées, que des représailles sanglantes, que de fâcheux démêlés à la très prochaine diète de mai, etc., etc. Dieu nous soit en aide !
Et voilà les belles choses que fait chez nous cette jeunesse pensante et agissante qu’on a tant louée et encouragée en France de faire des siennes. Elle vient aussi d’essayer à Francfort d’en faire de belles en Allemagne. Vive donc la jeunesse « pensante et agissante » !
On a imprimé dans le Véridique une relation de cette échauffourée de Martigny faite par un officier carabinier qui se donne pour témoin oculaire et auriculaire des faits qu’il raconte. Quoique ma relation soit assez conforme à la sienne, il y donne des détails qui m’ont été certifiés d’ailleurs et qui par là même valent la peine que je les ajoute ici à ce que j’en ai déjà rapporté.
J’aurais dû parler d’une proteste du parti réviseur présentée par le sieur Darbellay, député du dizain de Monthey, * au nom des Bas-Valaisans qui cependant ne lui en avaient pas donné légalement la commission *, le 16 mars, à la diète extraordinaire contre la décision de la majorité qui se déclara opposée absolument à cette révision du pacte sous lequel nous avons vécu depuis 1815. On raconte que le sieur Darbellay n’étant point parvenu à la faire insérer au protocole, demanda tout interdit à Son Excellence vice-baillivale [Dufour] qui présidait la diète ce qu’il devait faire de cette proteste; à quoi celui-ci lui répondit : « Mettez-la dans votre poche », réponse qui apprêta à rire à tous les députés. Alors messieurs les réviseurs pareillement sans autorisation légale la rendirent publique par la voie du Nouvelliste /214/ vaudois, première irrégularité de leur conduite en cette affaire. Ce fut alors qu’ils établirent, le 24 mars, un club à Monthey et le mirent sous la protection du drapeau fédéral et qu’ils lièrent la partie avec les réviseurs vaudois. Il paraît que M. Monnard, de Lausanne, n’a point été étranger à ce que ce club de Monthey a machiné pour induire le Bas-Valais à se séparer du Haut, ainsi que l’ont fait quelques sections des cantons de Bâle et de Schwyz, et que ce fut à ses insinuations que nos réviseurs concertèrent cette diétine du Bas-Valais qui devait se tenir à Martigny — * et on croyait avoir gagné tout celui de Martigny en faisant de ce bourg la capitale de la petite république bas-valaisanne * — où devaient se rendre quatre députés de chacun des cinq dizains sous Morge ayant commission d’y nommer un député en leur nom à la diète de Zurich où se discute la révision du pacte. Seconde irrégularité.
Le lendemain, 25 mars, le drapeau fédéral fut porté de guinguette en guinguette de Monthey à Saint-Gingolph, où on le fêta ainsi qu’à Vouvry et aux Evouettes, de force orgies dont on ne sait pas encore au juste qui payera les frais.
Vint ensuite le charivari donné à Son Excellence Dufour qui était descendu pour faire manquer la diétine projetée de Martigny, à laquelle je sais positivement que le dizain de Conthey avait déjà nommé ses quatre députés. Les conseils de la plupart des communes de l’Entremont avaient tous donné les mains à ce beau projet, au moyen qu’on avait répandu le bruit que toutes les communes du dizain de Monthey avaient arrêté d’envoyer un député à Zurich au nom du Bas-Valais. Donc la scission * d’avec le Haut-Valais * aurait infailliblement eu lieu si ces messieurs avaient réussi dans leur projet.
On ne parlait en ce club que de se soustraire à la domination * sacerdotale *, car comme on fourre les jésuites partout dans la révolution française du mois de juillet de 1830, de même on fourre partout les prêtres dans la révolution suisse de 1832. Il est véritablement à présumer que les curés du Bas-Valais n’envisageant pas la révision du pacte du même œil que la plupart des préposés de leurs paroisses en disaient franchement ce qu’ils en pensaient à ceux de leurs paroissiens qui leur en demandaient leur avis. Voyez-en une addition considérable /215/ qui se trouvera à la fin de cette relation 1, comment je les en justifie et où je soutiens qu’en s’en expliquant de la sorte ils n’ont rien fait de contraire aux lois * de la prudence * ni de nuisible au peuple ou à l’Etat. C’était le lundi de Pâques [8 avril] qu’on avait résolu de tenter une insurrection générale des dizains de Monthey et de l’Entremont, mais il paraît que la sainteté d’une si grande fête y mit obstacle. On se flatta que la chose réussirait * mieux * le jour de la foire de Monthey qui se tient tous les ans le mercredi de Pâques, parce qu’on y serait aidé par une partie notable des Vaudois qui s’y rendent. Mais les réviseurs prévenus que les bons habitants de la vallée d’Illiez regardant le drapeau fédéral comme l’insigne d’une coalition en faveur d’un nouveau pacte, avaient manifesté vouloir s’opposer à tout * hommage * public que les partisans de la révision pourraient tenter ce jour-là de lui rendre, ils se réunirent au château où ils l’avaient arboré et y préparèrent quelques armes à feu et quelques chariots de pierres pour les accabler s’ils descendaient à la foire dans une allure hostile, comme c’était effectivement leur projet si leurs prêtres ne les en avaient détournés.
Effectivement, le 10 avril, on battit la générale dans les trois communes pactistes de Saint-Gingolph, de Port-Valais et de Vouvry, dans lesquelles les réviseurs recrutèrent une centaine d’hommes qui, armés de bâtons et drapeau déployé, arrivèrent sur le marché de Monthey vers les onze heures du matin et peu après se rendirent au château où flottait le drapeau fédéral. Mais la foule ne fit que rire de pitié de cette marche militaire, et la tranquillité publique n’en fut pas troublée un seul instant. Mais le lendemain [11 avril], cette poignée d’insurgés se rendit à Martigny, grossie par quelques individus de Monthey même, portant au bras le brassard fédéral, drapeau déployé, trompette en tête, dans le dessein de se recruter des braves pactistes des dizains de Martigny et de l’Entremont. Mais des montagnards de Sembrancher et de Martigny prévenus de leur arrivée se groupèrent sur la place neuve de Martigny la ville et les y attendirent de pied ferme. Le sieur Germain Ganioz, major d’un des /216/ bataillons de notre milice, va à leur rencontre et les complimente au nom du peuple de cette grande commune sans y avoir été autorisé que par le * petit * conseil auquel se trouvait en ce moment le sieur Morand qui l’a présidé tant d’années jusqu’à la diète de 1831 où il a été fait conseiller d’Etat. A cette nouvelle, les montagnards sonnent le tocsin, malgré lequel les réviseurs font à Martigny leur entrée solennelle au chant de la Parisienne. Arrivés devant l’hôtel de l’Aigle où ils recrutent quelques habitants de la ville et du bourg, ils se rendent à l’hôtel de la Tour où ils se barricadent. Là, fiers de leur retranchement, ils se mettent à haranguer les montagnards, lesquels ne répondant que par des huées, ils en viennent à les accabler d’injures en leur criant à tue-tête : « A bas les prêtres ». Cette multitude irritée de ce cri leur envoie dire qu’on leur accorde trois heures de séjour pour se reposer et se rafraîchir, au bout desquelles on les engage sérieusement à se retirer pour ne s’exposer pas à quelques mauvais traitements de la part d’une multitude provoquée par leur imprudente démarche. Mais ceux-ci qui attendaient un renfort de l’Entremont retardaient les mesures de leur départ et continuaient leurs propos insultants. A midi, le tocsin se fit de nouveau entendre, et alors parurent quelques centaines d’hommes armés de bâtons qui firent entendre aux réviseurs que s’ils ne se retiraient bientôt de leur bon gré, on emploierait la force à les y contraindre. Sur cette menace, les réviseurs députèrent quelques-uns des leurs à M. le prieur de Martigny [Jos. Darbellay] pour l’engager de congédier son peuple qui piqué de leur agression la leur reprocha en termes assez vifs. Nouvelle sommation leur ayant été faite de se retirer, ils s’y refusèrent. On raconte qu’un réviseur ayant jeté un verre de vin à la figure d’un montagnard, celui-ci riposta par un coup de bâton et que c’est ainsi que commença la bastonnade. Alors les réviseurs se voyant les plus faibles se retirèrent à la débandade. Mais dans le fort de la bataille, M. le capitaine Valentin Morand se transporta à la prévôté supplier M. le prévôt [Filliez] de venir interposer ses bons offices à l’effet de faire finir cette rixe de cabaret; cédant aux instances réitérées de ce préposé, personnage modéré, M. le prévôt se transporta sur le champ de bataille tout en lui disant : « Eh bien ! j’y vais et vous direz cependant /217/ comme l’autre année que c’est moi qui ai fomenté cette émeute » — * c’est effectivement ce qui n’a pas manqué d’arriver comme M. le prévôt en a informé lui-même le public dans l’article qu’il a cru de son honneur et de celui de sa maison d’insérer au No [34 (erreur pour 35), du 30 avril 1833] du Véridique *, et il parvint à séparer les combattants. Arrivèrent au même moment les Entremontains qu’il fallut aussi bâtonner pour leur faire rebrousser chemin. Arrivés à Sembrancher, sans doute pour se venger du non-succès de leur entreprise qu’ils attribuaient calomnieusement aux prêtres de la maison de Saint-Bernard, ils se portent à la maison du curé de ce lieu, en brisent les fenêtres à coups de pierres, mettent en fuite le curé [G.-L. Darbellay] et pillent sa maison.
Cependant les premiers échappés de cette bagarre répandent en passant à Saint-Maurice et à Monthey qu’on égorge à Martigny les meilleurs patriotes et qu’il faut se hâter d’aller venger tant de sang répandu par des brigands fanatisés. Aussitôt à Monthey, le sieur Torrent, capitaine des carabiniers et président du conseil de ce bourg, fait battre la générale et forme d’une soixantaine de volontaires une compagnie qui, commandée par Casimir Dufour, * le plus jeune des fils de Son Excellence vice-baillivale *, vole à leur secours. Mais cette petite troupe apprenant à moitié route que le carnage se réduisait à une dizaine de combattants un peu trop fortement battus, rebrousse chemin sans trop murmurer. Mais les volontaires des Evouettes qui étaient sur le point de se joindre à ceux de Monthey apprenant la défaite des braves de leur parti s’en consolèrent en buvant l’argent dont leur commune les avait fournis pour les frais de cette expédition, et l’un des auxiliaires qui en avait pris une trop forte dose ayant porté à sa grange une chandelle allumée sans lanterne, y mit le feu et causa ainsi un incendie de ce village où 17 maisons et autant de granges ont été la proie des flammes. Heureusement il n’y a péri personne, et des secours de tout genre leur ont été procurés par les Vaudois, leurs voisins * des districts d’Aigle et de Vevey *, avec un empressement et une générosité au-dessus de tout éloge.
Ce fut le dimanche des Rameaux [31 mars] que dans une orgie on y arbora le drapeau fédéral, et ce fut le dimanche /218/ de Quasimodo [14 avril] que cet incendie plongea dans les larmes et dans la misère presque toutes les familles de ce village. A Saint-Gingolph, on y noya aussi son chagrin dans le vin, et hommes et femmes s’obstinèrent à charger de malédictions le curé de Monthey [Chaperon], leur concommunier, comme l’un des prêtres qui avaient le plus travaillé à faire manquer une entreprise qui devait enrichir à jamais leur commune ainsi que celles des Evouettes et de Vouvry, qui ont un commerce journalier avec Vevey et ses environs au levant et au couchant.
Ceux de Monthey depuis cette leur mésaventure ont cessé de déployer leur drapeau fédéral; * les têtes se sont refroidies et les esprits se * sont calmés. * Et le curé de Monthey qui se tenait caché à l’abbaye ou à Ardon chez ses parents, durant une quinzaine de jours, est rentré tranquillement à Monthey et y a repris ses fonctions pastorales sous l’égide de la plupart de ses paroissiens qui l’estiment et qui le chérissent *. Et lors de l’élection de leurs nouveaux officiers, ils ont éliminé du conseil le sieur Darbellay. Mais ce drapeau est encore déployé, m’a-t-on dit, à Vouvry et à Saint-Gingolph.
Deux prêtres de la surveillance de Monthey se trouvent compromis dans cette malheureuse affaire, mais dans un sens diamétralement opposé au rôle que les réviseurs prétendaient calomnieusement y avoir été joué par les prêtres de la maison de Saint-Bernard. Ce sont le sieur Bandelier 1, * qui a administré quelque temps un petit rectorat *, qui aidait M. le curé de Monthey dans ses fonctions pastorales, et un sieur Durand, prêtre savoyard, mais incorporé au diocèse de Sion, qui ensuite est allé chercher meilleure fortune en France et y est parvenu à administrer deux petites paroisses réunies et mixtes au diocèse de Nîmes et qui, on ne sait pas trop pourquoi, est revenu au pays peu après la déchéance de Charles X et les glorieuses journées de juillet 1830, sollicitant depuis lors un bénéfice quelconque en Valais qu’il n’a pu encore obtenir. Ces deux ecclésiastiques se sont jetés par ambition peut-être plutôt que par opinion à la tête des chefs du parti des réviseurs, espérant, /219/ le premier, de remplacer à Monthey M. le curé Chaperon que ce parti regarde comme l’un de ses antagonistes le plus actif à déjouer ses intrigues et ses menées; l’autre, réduit à ce qu’il paraît par l’infortune à faire le métier de parasite qu’il faut payer comme on sait en flattant ceux qui nous donnent à dîner. Dès avant la bagarre de Martigny, M. le curé de Monthey s’était aperçu que le sieur Bandelier qui mangeait à sa table et logeait chez lui, l’espionnait depuis quelque temps, * violant les droits sacrés de l’hospitalité *, fréquentait les chefs du parti réviseur, leur rapportait ses discours, et avait assisté à quelques-unes de leurs orgies, et applaudissait aux hommages qu’ils rendaient et qu’ils faisaient rendre au drapeau fédéral, approuvant toutes leurs démarches pour propager leur dessein d’engager tout le Bas-Valais à rompre en visière avec le Haut-Valais. M. Chaperon s’en plaignit à Mgr [Roten] et à son grand vicaire, M. le chanoine Gard, quand il monta à Sion la veille du jour que MM. les réviseurs se rendirent à Martigny. De son côté, le sieur Durand ayant décoré son chapeau d’une cocarde aux couleurs dudit drapeau, se fit porteur d’une lettre des partisans d’un nouveau pacte adressée à M. le préfet [Clavel] du district de Villeneuve [sic pour Aigle], pour lui donner cours jusqu’à Lausanne, par laquelle ils informaient les clubistes vaudois de leur déconfiture à Martigny, et en sollicitaient conseil et aide en un si fâcheux état de leurs machinations contre le vœu maintenant plus que jamais devenu notoire de la grande majorité des autorités * haut-valaisannes * et du peuple bas-valaisan. Mais il n’alla pas plus bas que Bex où il apprit que se trouvait en ce moment-là ce monsieur de Villeneuve qui, loin de l’accueillir gracieusement comme il s’y attendait, témoigna qu’il méprisait souverainement ce prestolet mal avisé de s’être chargé d’une telle commission auprès de lui et lui fit dire que ce n’était qu’à la prière de l’ami qu’il était venu voir à Bex qu’il avait renoncé à la pensée de le faire conduire par des gendarmes aux prisons de Lausanne, un brouillon et mauvais sujet. Ces deux équipées ayant été dénoncées à Monseigneur par le curé de Monthey et * certifiées * par la plainte des autres prêtres de la surveillance de Monthey désavouant et blâmant fort l’indigne conduite de ces deux ecclésiastiques, Monseigneur les mande officiellement /220/ tous deux de venir lui en rendre compte à son audience. Le sieur Durand fut jugé le moins coupable comme n’ayant à se reprocher que son imprudente course à Bex. Mais le sieur Bandelier en fut traité un peu plus sévèrement. Il avoua ses torts et il eut l’air de s’en repentir sincèrement sur ce qu’il se soumit humblement à ce qu’exigea de lui Monseigneur pour expier sa faute et réparer le scandale qu’il avait donné. C’était d’être enfermé une dizaine de jours à la chambre de Saint-Pierre, d’y faire une retraite avec le père supérieur du collège de Sion [Neltner] et de s’abstenir de dire la messe durant ces dix jours de pénitence.

PIERRE-LOUIS DU FAY
(1768-1843)
Portrait par Buecher, 1789
Propriété de M. Paul Martin, à Monthey
Mais il pria l’évêque de lui permettre d’avoir * un entretien * [avec] M. Du Fay, président du dizain de Monthey, qui assiste à la diète tenante du mois de mai de la présente année, homme respectable et estimé généralement autant des Haut-Valaisans que des Bas-Valaisans pour ses vertus morales et magistrales, d’ailleurs proche parent de l’évêque, ce que le prélat eut l’indulgence de lui accorder à la condition qu’il se remettrait entre ses mains à la nuit tombante. Mais au lieu de se rendre chez M. le président Du Fay, il se rend à l’auberge de la Croix Blanche où des frères et amis l’attendaient qui n’eurent pas grand-peine à lui persuader de rompre ses arrêts et de s’en retourner avec eux à Monthey sur un char qui se trouva tout préparé, et voyageant toute la nuit ils arrivèrent de grandissime matin à Saint-Maurice, d’où le sieur Bandelier se réfugia à Bex pour mettre sa personne en sûreté et où les frères et amis vont de temps en temps le visiter et le consoler d’avoir encouru la disgrâce épiscopale.
Les réviseurs de Monthey, quoique fortement humiliés par le mauvais succès de leur équipée de Martigny, ne se tiennent pas pour autant suffisamment battus et méditent des projets de vengeance. Ils ne parlent tous les jours que de se défaire d’une manière ou de l’autre de leur curé qui a joué à leur égard, disent-ils, l’odieux rôle de délateur auprès de l’évêque et de l’Etat. Aux menaces ils ajoutent pour l’en faire repentir les injures, et pour lui faire peur on dresse de nuit des échelles aux fenêtres de son presbytère. Tout résolu qu’il soit * de son naturel *, il commence cependant à craindre que quelque tête échauffée du fanatisme révolutionnaire n’en vienne à l’assassiner. En conséquence, il a /221/ offert à Monseigneur sa résignation à ce bénéfice cure, et on dit que le prélat l’a acceptée. Ce qui l’y avait enfin décidé, c’est qu’un jour les sieurs Du Fay fils et Darbellay, son bel-oncle, se sont amusés à faire une promenade à Bex, d’où ils retournèrent faisant semblant d’en ramener comme en triomphe leur protégé le sieur Bandelier, qu’ils préconisent leur futur curé. S’il est vrai que ce jeune prêtre se soit prêté à cette farce — * N.B. Il ne s’y est pas prêté * —, il se serait rendu coupable du nouveau tort et des plus graves, car ce ne serait là rien moins que de braver insolemment son prélat et se déclarer plus formellement que jamais partisan d’une opinion que réprouve tout le reste du clergé du diocèse. Que fera l’évêque, que fera le pays pour mettre à la raison ces contradicteurs et ces insurgés contre l’opinion publique, c’est ce que le temps nous apprendra.
* 1 Voilà comme on nous a raconté l’affaire à Sion. Mais les libéraux la racontent bien autrement. « C’est un brigandage affreux suivi d’un horrible massacre », et ce sont les moines du monastère hôpital de Mont-Joux-Saint-Bernard qui ont organisé ce brigandage et animé les brigands à faire main basse sur ces vertueux patriotes, qui étaient venus les trouver dans la meilleure intention du monde, pour leur avantage et pour leur bien. Et cependant sauf quelques coups de bâton, qui véritablement sont de trop dans cette émeute populaire, il n’y a eu personne de dangereusement blessé et on n’en compte qu’une dizaine qui aient été trop fortement frappés. Au reste, la manière dont eux-mêmes racontent cette rixe fait foi que les réviseurs du pacte ne pourront jamais se justifier d’avoir été les agresseurs, en ce sens qu’ils s’étaient rendus à Martigny dans le dessein concerté entre eux d’attirer à leur parti ces simples mais bons montagnards, et de les engager à se liguer contre les nombreux patriotes du Haut-Valais qui, fortement persuadés que le pacte de 1815 a procuré au pays une suffisante liberté dont les Bas-Valaisans eux-mêmes paraissent se contenter, rejettent la révision de ce pacte qui a suffi depuis une quinzaine d’années à notre tranquillité, /222/ et désirent continuer à vivre sous la constitution qu’il nous a garantie, persuadés de plus que souvent le mieux est ennemi du bien, comme l’expérience n’a que trop démontré qu’en substituant si rapidement tant de constitutions les unes aux autres, on donne lieu de penser aux personnes réfléchies que la première de toutes n’était rien moins que le nec plus ultra de la sagesse politique.
* On ajoute, sur ce que le Conseil d’Etat a ordonné une enquête contre les montagnards qui se sont portés à une voie de fait si violente contre les réviseurs du pacte, qu’il semble qu’une pareille enquête aurait dû être ordonnée contre lesdits libéraux réviseurs manifestement agresseurs dans cette malheureuse échauffourée; à moins qu’en cette enquête on se soit proposé moins de rechercher les brutaux qui se sont servis du bâton pour les punir de cette imprudente agression (pour n’en pas dire pire) que de découvrir à l’instigation de quels prêtres ils en sont venus à cette blâmable extrémité.
* Le curé de Monthey a prouvé si invinciblement son alibi que M. le président du dizain [Du Fay] de ce nom a cru ne pouvoir pas lui refuser de faire publier par l’huissier de ce bourg, à la sortie du service divin, que le conseil du lieu le tenait pour pleinement justifié des bruits calomnieux disséminés dans le public pour lui faire perdre l’estime et la confiance de ses paroissiens. Et M. le prévôt du Saint-Bernard [Filliez] vient de faire insérer dans le Véridique, journal qui s’imprime à Fribourg, que lui personnellement et son confrère M. le prieur de Martigny, * amis sincères de la concorde et de la paix *, ne se sont mêlés de cette rixe de cabaret que pour, à la prière de quelques notables du bourg ou de la ville, venir mettre le holà entre les combattants, et qu’ils ont eu le bonheur de pouvoir les séparer et d’engager les montagnards à laisser MM. les réviseurs du pacte s’en retourner tranquillement chez eux, sans crainte d’en être poursuivis hostilement; qu’au reste tous les membres de la congrégation qu’il préside se sont comportés et se comporteront toujours en bons et fidèles patriotes qui défèrent comme de droit et de raison à ce que veut et arrête la majorité des députés aux diètes souveraines; que ç’a été là et que ce sera à l’avenir toute leur politique, recommandant cependant sa maison hospitalière, à l’existence de laquelle il aime à croire que non seulement la Suisse mais l’Europe entière s’intéresse, à la protection de la haute magistrature du pays *. /223/
4. — Addition 1.
Ce ne sont pas seulement les factieux partisans de la révision du pacte qui se plaignent de l’influence qu’ils prétendent que les prêtres ont exercée sur nos peuples pour la leur faire rejeter; c’est le gouvernement lui-même. Mais je ne vois pas bien pour quelle raison le gouvernement se plaint d’eux. Serait-ce peut-être parce que son opinion propre était que nos députés restassent à la diète de Zurich et qu’ils y discutassent le projet de révision se bornant à demander qu’on nous accordât les exceptions que nous croyions pouvoir faire à plusieurs de ses articles comme contraires à notre constitution présente à la faveur de laquelle notre pays a joui d’une concorde qui n’est pas moins propre à rendre un peuple heureux, qu’un peu plus ou qu’un peu moins de liberté et de prospérité ? Serait-ce qu’on ne voyait pas de mauvais œil le Bas-Valais se coaliser pour faire prévaloir son préavis d’alors ? * 2 On soupçonne ici et on commence même à s’en expliquer ouvertement que cette promenade des réviseurs du pacte à Martigny avait été concertée avec quelques membres du Conseil d’Etat, et que le charivari donné le samedi saint [6 avril] au vice-bailli n’était qu’un semblant convenu avec lui pour donner le change aux Haut-Valaisans, qu’il n’était point d’accord avec eux et qu’il ne tenait plus à l’idée de les forcer de renvoyer nos députés à la diète tenante de Zurich * 3. Mais, vu que les Haut-Valaisans s’obstinaient à ne vouloir ni prou ni peu d’un nouveau pacte, il devait prévoir que l’obstination contraire des Bas-Valaisans amènerait à sa suite la scission de ces deux grandes sections de notre pays, scission qui ne saurait être profitable à aucune des deux; ne vaudrait-il donc pas mieux que l’une et l’autre aimassent vivre sous la constitution que nous nous sommes donnée lorsque nous sommes entrés comme partie contractante dans le pacte de 1815 ? Et à supposer même que cette espèce de gouvernement central qu’on nous propose d’adopter soit réellement propre à faire de la Suisse une Confédération plus unie et /224/ par conséquent plus forte, notre peuple qui en doute n’est-il pas le maître de préférer le bien certain qu’il possède à un mieux incertain et non encore éprouvé ? Surtout quand une expérience d’une cinquantaine d’années lui a appris qu’à toutes ces constitutions qui se sont si rapidement succédé les unes aux autres, la religion et les moeurs, loin d’y gagner, n’y ont fait que de déplorables déchets.
Supposons maintenant que quelques-uns de nos curés * consultés * par quelques-uns de leurs notables paroissiens sur la question de savoir s’il y avait effectivement à craindre que le nouveau pacte fût nuisible à nos intérêts religieux, à en juger d’après, je ne dis pas ce qui se passe en France, mais seulement ce qui se passe à Fribourg, à Soleure, à Lucerne, où les gouvernements nouvellement réorganisés à la française, mènent tambour battant non seulement leur clergé, mais même leurs évêques, qui peut nier que si le parti libéral prenait le dessus en Valais, il ferait marcher nos prêtres au pas des prétendues lumières du temps présent, où le dernier scribe serait libre de censurer le clergé et de réformer même la religion, car tout ce que savent faire nos faiseurs suisses, c’est de se traîner servilement sur les traces fangeuses des colimaçons révolutionnaires dont le prototype est à Paris. Or, qui peut mieux que le clergé opposer * aux sophismes du libéralisme * les vrais principes d’une saine politique, non seulement qui s’accorde avec la religion mais même qui s’y appuie (c’est trop peu dire), qui s’y fonde ? Nous les avons appris dans nos livres saints où se trouvent les principes constitutifs de tout gouvernement social tant civil qu’ecclésiastique. Etudiez-les dans la politique sacrée de Bossuet qui en est un excellent commentaire. Etudiez-les dans le Télémaque de Fénelon, ouvrage si vanté par les philosophes du XVIIIe siècle et si dédaigné par ceux de celui-ci. Etudiez-les dans l’ouvrage de droit du sage et religieux Domat, le plus profond de vos jurisconsultes. Etudiez-les dans l’ouvrage de l’ex-jésuite Barruel contre la souveraineté populaire écrit ensuite du Contrat social [de Rousseau], dogme dont il est dit avec un abbé jurisconsulte polonais du XVIIe siècle dont je n’ai pas en ce moment le nom présent à la mémoire, qu’il est après l’athéisme le plus propre à troubler sans fin la tranquillité publique et ruiner toute moralité et toute justice. /225/
Mais pour juger si toutes les innovations projetées par nos modernes législateurs seront utiles ou nuisibles à la religion et aux mœurs, nos ecclésiastiques ont-ils besoin d’approfondir les questions les plus subtiles du droit naturel et du droit positif ? Ne leur suffît-il pas d’avoir appris par une expérience de près d’une cinquantaine d’années que tous ces nouveaux systèmes, pour quelques avantages temporels qu’ils ont procurés aux peuples qui les ont adoptés, leur ont fait mille maux moraux en les inondant d’écrits irréligieux qui ont de plus en plus perverti les opinions et corrompu les mœurs et, * en affaiblissant la leur *, les préparent à voir avec indifférence arriver la ruine totale de la religion dans laquelle ils ont eu le bonheur de naître et qu’ils se sont fait honneur jusqu’à présent de professer ?
Quant au péril plus ou moins prochain que court la religion dans une telle perversité d’opinions et dans une telle corruption de mœurs que nous empruntons tous les jours de la France, qui mieux que le clergé est en état de le prévoir et d’en prévenir les peuples qu’ils dirigent au moral et au spirituel ? C’est-il un crime à nous que d’avertir le peuple que le libéralisme athée ou matérialiste ne cesse de menacer l’édifice religieux et travaille persévéramment à la ruine totale du christianisme ? Et de qui voulez-vous que le simple peuple prenne conseil en matière de morale que de ses officiers de morale comme vous appelez les prêtres ? On nous accuse, nous, ministres de paix, de prêcher la guerre. Mais est-il nouveau dans le monde que la vérité et l’erreur, le vice et la vertu, et l’irréligieuse philosophie et la sagesse chrétienne se fassent la guerre ? Nous qui la devons prêcher sur les toits au péril même de notre vie, nous nous tairions quand il est de notre devoir de parler ? Malheur à nous si en chose d’une telle importance nous nous taisions ! Vae mihi qui tacui, id est si tacuerim, comme le dit le prophète Isaïe [6,5],
Et même sur des innovations politiques dont tout le monde parle en Suisse et qui font la matière ordinaire des conversations, quelle loi sociale a ôté au clergé, aux individus de la classe la plus instruite et la plus clairvoyante, ou du moins la plus prévoyante, la liberté d’en dire ce qu’il en pense ? Sommes-nous montés en chaire pour déclamer contre le gouvernement actuel ? Puisqu’il est constitutionnel, il est le seul qui aurait le droit de /226/ nous imposer silence, si nous nous mêlions de censurer ses actes conformes à la constitution que nous avons tous jurée en commun et à laquelle le clergé non moins que le peuple s’est soumis. Et de bonne foi croyez-vous que ce soit les curés de Troistorrents [Hiroz], de Monthey [Chaperon], de Martigny [Jos. Darbellay] ou de Sembrancher [G.-L. Darbellay] qui aient conseillé aux montagnards de Martigny et à quelques-uns de l’Entremont de tomber à bras raccourcis sur les réviseurs du pacte et de les assommer à coups de bâton ? Prenez-vous pour parole d’Evangile toutes les absurdes et atroces calomnies du Nouvelliste vaudois ? * Et sans doute vous ne les condamnerez pas sur une rumeur populaire sans avoir entendu ce qu’ils ont à dire pour se justifier du reproche qu’on leur fait d’ameuter le peuple et de l’exciter à des voies de fait contre ceux qui, sous le prétexte d’améliorer son sort, sèment parmi lui la discorde et le portent à la révolte *. Au lieu donc de vous aider à rendre vos prêtres de plus en plus odieux aux libéraux factieux, prenez-les sous votre protection et excusez de votre mieux sur leurs bonnes intentions quelques excès de leur zèle. Car en défendant en ce pays la cause de la religion, ne doutez pas qu’ils ne servent en même temps la cause de la tranquillité publique, puisqu’ils travaillent à déprendre le simple peuple de l’engouement pour ces funestes innovations que les libéraux leur inspirent en le prenant par le faible de l’intérêt commercial, comme s’il devait entrer en comparaison avec les avantages infiniment plus précieux de la moralité religieuse des peuples, qui seule peut les contenir dans l’obéissance aux lois et dans la soumission qu’ils doivent à leurs magistrats. Souvenez-vous que c’est en considérant la religion sous ce rapport qu’on peut dire avec l’apôtre qu’elle a les promesses de la vie présente aussi bien que celles de la vie future : Ad omnia utilis est pietas, promissiones habens vitae, quae nunc est et futurae [1 Tim., 4, 8]. /227/
5. — « Diète de mai 1833 » 1.
On s’attendait que les premières sessions de cette diète seraient fort orageuses, que les députés haut-valaisans y feraient de vifs reproches à ceux des députés du Bas-Valais qui se sont si fort compromis en prenant part comme chefs du parti des réviseurs du pacte à la belle équipée de Martigny, et que peut-être refuseraient-ils même de les admettre à siéger avec eux. Mais point du tout; ils y ont comparu sans presque paraître humiliés du mauvais succès de leur imprudente entreprise, et on ne leur en a pas * témoigné * le moindre blâme, ni fait pour autant moins bonne mine qu’à l’ordinaire; qui plus est, le sieur Grasset, directeur de la forge d’Ardon, y a été spécialement convoqué et il a pris rang parmi les députés du dizain de Conthey. Seulement les Haut-Valaisans y ont constamment voté comme bien persuadés que la grande majorité du peuple du Bas-Valais n’est pas plus curieuse qu’eux-mêmes de changer le pacte de 1815 contre le nouveau que les cantons qui se sont entièrement démocratisés ces années dernières ont un si grand intérêt de faire agréer à toute la Confédération pour consolider et légitimer * ce qu’il y a eu d’illégal dans leur * levée de boucliers contre le peu qui restait d’aristocratie dans leurs constitutions.
Les jours suivants, on procède selon l’usage à la nomination des charges cantonales et surtout de la haute magistrature du pays par celle d’un nouveau grand bailli. Et d’une voix unanime l’est proclamé M. Maurice de Courten, depuis douze à quinze ans trésorier d’Etat. Le remplace en cette qualité M. le conseiller d’Etat Allet, grand voyer du canton, et son Excellence Dufour est continué dans le vice-baillivat. On procède ensuite à l’élection de deux nouveaux conseillers d’Etat pour remplacer feu Son Excellence de Sépibus et le sieur Morand, devenu de plus en plus odieux aux Haut-Valaisans pour s’être fortement prononcé en toute occasion favorable à la révision du pacte proposée par quinze des cantons, nos Confédérés. Ces deux nouveaux conseillers d’Etat sont M. l’ancien vice-bailli Delasoie, grand juge, soit président du Tribunal suprême, * auquel on adjuge le département /228/ de la Police *, et M. le baron Maurice Stockalper, * qui est chargé de l’inspection générale des ponts et chaussées du pays *, et qui, cessant par sa promotion à être le chef de la députation cantonale à la diète fédérale, est en cette qualité remplacé par M. Emmanuel de Riedmatten, ancien bourgmestre de Sion. M. [Macognin] de la Pierre qui comme l’ancien aurait été nommé s’il l’avait voulu le chef de la députation, s’est contenté, ne sachant pas l’allemand, de n’être que son collègue. M. Tousard d’Olbec, qui depuis la mort de mon frère [Isaac] faisait les fonctions de chancelier de la république et de rédacteur français, se retire tout à fait des affaires et va finir sa carrière déjà très avancée à Saint-Maurice.
Dans la seconde semaine, on décide à une faible majorité que ces deux messieurs nommés députés à la diète fédérale y retourneront pour la Saint-Pierre, car M. Stockalper se prévalant un peu trop de l’entière confiance qu’ont en lui les cinq dizains supérieurs et qui a gagné à son parti le conseil de la ville en faisant nommer l’un de ses membres à cette députation, intriguait pour que sans autre on rompît en visière avec les cantons partisans de la révision de l’ancien pacte, pour ne faire plus que cause commune avec les petits cantons qui n’en veulent pas plus que les Valaisans. On a eu de la peine à lui faire comprendre et à ses adhérents qu’il est plus politique et plus convenable d’attendre que ce soit les cantons réviseurs qui nous chassent de la Confédération que si nous nous en séparions nous-mêmes. Cependant, si, cette fois-ci encore, on admet à la diète fédérale les députés de la campagne de Bâle et des schismatiques du canton de Schwyz et qu’on y délibère sur l’acceptation d’un nouveau pacte, nos députés s’en reviendront au pays après avoir protesté qu’ils approuvent et consentent tout ce qui s’y fera d’ailleurs conformément au pacte de 1815.
Ordinairement nos diètes ne durent que trois semaines. Comme on était sur le point de licencier celle-ci, arrive de Zurich une missive du Vorort qui communique à notre Conseil d’Etat un nouveau projet de la révision du pacte modifié en beaucoup de ses articles, surtout ceux qui concernent le système financier de chaque canton, ce qui fait prendre la résolution au gouvernement de prolonger de quelques jours la diète tenante. On lui propose /229/ de nommer une commission pour examiner ce qu’il y a dans ce nouveau projet qu’on pourrait admettre. Presque tous les députés haut-valaisans s’y refusent par acclamation; * c’est en vain que le vice-bailli et ses collègues essaient de calmer cette effervescence anti-confédérale; le nouveau grand bailli refuse de voter et se retire de l’assemblée *, et M. Stockalper parvient à faire conclure à une très grande majorité que le peuple valaisan ne voulant point d’autre pacte que celui de 1815, c’est perdre du temps mal à propos que de s’occuper de ce nouveau projet. L’évêque [Roten] et la ville sont aussi de cet avis qui fait qu’on passe à l’ordre du jour, sur ce préavis du Conseil d’Etat qui en toute cette diète a le déplaisir d’en être constamment contrarié dans toutes ses vues.
On croyait en finir par là, mais une seconde question ne s’y débat pas moins chaudement : c’est si, sur la plainte des chefs des réviseurs du pacte si malhonnêtement maltraités à Martigny, il faut continuer l’enquête commencée et faire de cette rixe de cabaret une cause criminelle dont il faille laisser le jugement aux tribunaux ordinaires. La majorité des députés, surtout les Haut-Valaisans, manifestaient hautement qu’étant notoire que les réviseurs avaient été dans cette échauffourée incontestablement les agresseurs et prenant en considération l’attachement des montagnards * bas-valaisans * à la commune patrie et à la religion de nos pères, la diète pouvait et devait en une telle circonstance user de ses droits souverains pour accorder non moins au parti batteur qu’au parti battu l’indulgence plénière. L’avis du Conseil d’Etat était bien aussi d’en finir par accorder aux deux parties cette indulgence plénière, mais seulement après qu’une instruction juridique aurait fait voir de quel côté ont été les plus grands torts. Les réviseurs ne manquaient pas d’avocats qui, pour les innocenter, avaient fait bonne provision de sophismes, mais on a jugé plus opportun de couper court à cette enquête qui n’aurait servi qu’à entretenir plus longtemps l’animosité entre les parties et la discorde entre les deux grandes sections du pays. Puisse cette indulgence de la souveraine diète servir d’exemple et de motif aux deux partis pour les porter à l’oubli du passé et à une parfaite réconciliation !
Cette seconde question résolue, on en agite une 3e qui n’est guère moins vivement débattue. Dans le courant de la 3e semaine /230/ de la tenue de cette diète arrivent à Sion plus de 60 montagnards de la grande paroisse de Martigny, qui présentent au Conseil d’Etat une supplique par laquelle ils réclament le rapport de la loi organique, sur ce que la ville et le bourg avec les deux villages de Charrat en abusent pour ne nommer membres du conseil de la commune que des particuliers de la plaine, tous créatures entièrement dévouées au sieur Morand et à sa famille, et qu’eux, qui font une des plus fortes sections de cette grande commune, sont * habituellement exclus des charges communales * comme s’ils étaient des bâtards qui n’ont aucun droit à la succession paternelle, et qu’il en résulte que le conseil de la commune est une véritable oligarchie * qui se fait une espèce de propriété de ces mêmes charges *. A quoi l’autre section inculpée de partialité répond par l’organe de M. l’avocat Claivaz, ci-devant grand châtelain de Martigny, qu’il faut que cette fois-ci encore le quartier de la montagne prenne patience, vu qu’on a déjà en partie procédé légalement à la nomination des membres de leur conseil communal dans le courant d’avril, et qu’ils arrivent trop tard pour demander le rapport de cette loi organique considérablement modifiée par la diète * de décembre de 1831 *, et par eux-mêmes au moyen de ces modifications acceptées et réduites en pratique. C’est aussi l’avis du Conseil d’Etat, qu’il n’est ni de l’équité ni de l’honneur des législateurs de rapporter cette loi au moment où les nominations déjà faites sont valables, puisqu’on y a procédé légalement, et qu’il serait injuste de priver les membres déjà nommés du droit qu’ils y ont acquis par le fait d’une nomination légale. La décision de cette affaire a été renvoyée par une majorité moins forte à l’arbitrage du Conseil d’Etat qui n’oubliera pas sans doute que l’honnête doit prévaloir sur l’utile, comme Cicéron l’enseigne dans ses Offices.
Enfin la diète a fini pour s’obliger durant quelque temps à contribuer de sa poche à l’entretien de ces Polonais qui se sont clandestinement introduits en Suisse, et, sur l’invitation du gouvernement du canton des Ligues grises proposant à celui du canton de Valais de s’unir à lui pour essayer de rétablir la concorde entre les schismatiques des cantons de Bâle et de Schwyz avec ceux de leurs compatriotes dont ils se sont si illégalement séparés, on arrête qu’il sera envoyé à l’assemblée des cantons /231/ non nouveaux pactistes, qui se tient au chef-lieu du dernier de ces deux cantons, deux députés valaisans. On ne sait pas trop ni pourquoi ni comment au lieu d’y députer les deux membres de la diète déjà nommés députés à la diète fédérale, il prend la fantaisie d’exclure de cette nouvelle députation M. l’ancien bourgmestre Emmanuel de Riedmatten, à la place duquel un scrutin très en règle nomme un second Bas-Valaisan dans la personne du sieur Torrent, capitaine d’une de nos compagnies de carabiniers, vice-président du conseil municipal de Monthey, qui sait l’allemand aussi bien que le français. Contre ce choix s’élèvent en masse les députés haut-valaisans, mais la régularité du scrutin et d’ailleurs le désir impatient de mettre fin à cette orageuse diète les calment aussitôt et ils y donnent les mains. Ensuite, après les discours et les cérémonies d’usage, on met le nouveau bailli en possession de la présidence de la souveraine diète et du Conseil d’Etat, * au son du canon et d’une musique militaire
6. — Diète extraordinaire 1.
Et le même jour, Mgr [Roten] commence sa visite épiscopale en commençant par la paroisse de Lens, au dizain de Sierre, accompagné des chanoines Lorétan et Berchtold. Et comme il se rapprochait de la ville en se rendant de la paroisse d’Hérémence à sa maison de campagne, soit des mayens de Sion, pour se reposer des fatigues de la visite, le Conseil d’Etat le prie instamment d’en descendre pour venir assister à une seconde diète extraordinaire convoquée pour délibérer d’après le rapport de la députation que nous avions envoyée à Sarnen, d’où elle devait de nouveau se rendre à Zurich, sur la part que veut prendre le Valais dans le parti extrême pris par les cantons réviseurs du pacte pour soumettre Schwyz intérieur, qui sous la conduite de son général Ab Yberg conduisit une petite armée à Küssnacht pour en secourir les habitants contre les libéraux de Schwyz extérieur, et Bâle la ville qui en a fait marcher * à son grand /232/ détriment * une bien plus forte contre Bâle-Campagne, car donnant dans un corps moins fort de libéraux liestalois, elle est défaite et mise en fuite avec une perte considérable de ses hommes et de son artillerie, sans compter que plusieurs de ses plus habiles officiers et de ses meilleures familles y ont péri.
Les Haut-Valaisans appuyés par la ville [de Sion] font instances sur instances à l’évêque pour lui persuader d’employer ses quatre suffrages dans le sens des patriotes allemands, c’est-à-dire dans le sens que nos députés doivent déclarer qu’ils persistent à penser et à agir dans le sens de la conférence de Sarnen. Mais l’évêque, après avoir hésité quelque temps s’il paraîtrait en diète pour y prendre part à une affaire purement politique aussi délicate qu’importante, se laisse cependant persuader que l’intérêt général du maintien en Suisse de la paix publique doit l’emporter sur l’intérêt particulier de quelques cantons en différend entre eux, et se range à cette fois au préavis du Conseil d’Etat légèrement modifié par la commission à la délibération de laquelle on l’avait préalablement soumis, et il est conclu assez paisiblement à la dernière session de cette diète que notre députation ordinaire retournerait sur le champ à Zurich et tâcherait de s’y entendre avec les députés des cantons les plus modérés pour y parvenir avec eux au rétablissement de l’ordre et de la concorde troublée par ces deux incursions hostiles, dont voyez les détails dans les journaux du temps.
7 1. — Pendant la tenue de la diète fédérale ordinaire, les ultra-libéraux du dizain de Monthey s’avisent d’écrire aux députés de la nation qu’ils approuvent d’avance tout ce qu’on y conclura à la majorité des suffrages, et même l’adoption d’un nouveau pacte. Peu après cette missive * à la diète fédérale *, ils font imprimer une proclamation qu’ils font afficher aux chefs-lieux des cinq dizains du Bas-Valais pour en porter le peuple à demander par une députation qu’on enverra * à Zurich que désormais la députation du Bas-Valais * à la diète cantonale soit proportionnée à la population de chacun des treize dizains et que /233/ l’évêque n’y ait à l’avenir qu’un seul suffrage et non plus quatre, * parce que la dernière heure de l’aristocratie et du privilège a sonné en tout le reste de la Suisse et qu’eux aussi veulent se prévaloir de l’égalité civique à laquelle sont enfin parvenus les cantons chez lesquels existaient encore quelques restes du régime aristocratique, et qu’enfin le temps est aussi venu pour eux de s’affranchir à jamais du joug honteux que s’est arrogé la minorité de quelques anciens dizains sur le peuple bas-valaisan, rien n’étant plus manifestement injuste que de lui faire supporter les charges à raison de sa population tout en le privant du droit de se faire représenter par un nombre de députés proportionné à cette même population *. On dit que les cinq dizains du Bas vont tenir incessamment à Martigny une diétine à ce sujet. Il y a tout lieu de craindre que la diète fédérale leur accorde cette modification à notre constitution cantonale, ce qui pourrait amener que le Haut-Valais prît le parti extrême de se séparer du bas pays. C’est ce que le temps nous apprendra. Vae ! Vae ! Ubique vae !
Dans l’intervalle de la diète de mai à celle de décembre, les Bas-Valaisans ne cessent de s’agiter pour s’émanciper, comme ils le disent, de la tutelle des Haut-Valaisans. Ils envoient effectivement une députation à Zurich pour déclarer en leur nom qu’ils désavouent et désapprouvent que les Haut-Valaisans se soient permis et se permettent de prendre quelque part au schisme politique qui se prépare et se mitonne à Sarnen, et protestent que pour eux ils resteront inviolablement attachés au gros de la nation et tout disposés à accepter sans modification quelconque tous les changements qu’il plaira à la diète fédérale de faire au pacte de 1815. Or la population des cinq dizains d’en bas, soit du Bas-Valais ou du Valais occidental, est de 34 122 âmes, et celle des cinq dizains totalement allemands, soit du Valais oriental, est de 21 646 âmes, et celle des trois dizains du Centre est de 17 499 âmes. Le Valais oriental envoie à la diète cantonale 20 députés, le Valais occidental, aussi 20 députés, et le Centre en fournit 12. Et comme l’évêque est ordinairement haut-valaisan, ses quatre suffrages ajoutés aux 32 des huit dizains de l’ancien Valais souverain lui donnent 36 suffrages aux diètes cantonales, tandis que le Bas-Valais presque /234/ aussi fort en population n’en a que 20, puisque celle du Haut-Valais ne l’excède que de 5023 âmes. Et voilà de plus que le Bas-Valais sur ses 34 000 âmes fournit à la milice du pays 1216 hommes, tandis que le Haut-Valais n’en fournit que 768. D’où il résulte que pour contribuer aux charges publiques, les Bas-Valaisans sont 34 000 pour payer et ne sont pour parler en diète que 21 000.
C’est ce qu’ils avaient déjà fait entendre aux Haut-Valaisans dans un écrit intitulé Réponse des Bas-Valaisans aux députés des dizains supérieurs signataires d’une déclaration * du 18 mai * des dizains allemands et de la ville de Sion, adressée au peuple du Bas-Valais, aux vives sollicitations de M. le baron Maurice Stockalper, pour lors chef de notre députation à la diète fédérale et en même temps en correspondance très active avec la conférence de Sarnen. Ils les préparaient par cet écrit à la pétition qu’ils porteront à la prochaine diète où ils demanderont sans ambages la parfaite égalité des droits politiques par l’abolition de tout privilège des lieux et des personnes. Ils s’y plaignent principalement de ce que les Haut-Valaisans, * aux insinuations des prêtres *, donnent à entendre au peuple du Bas-Valais que la religion est perdue si une fois le libéralisme prévaut en ce canton dans la magistrature du pays. La vérité est que tout le clergé du diocèse tant du Bas que du Haut-Valais partage avec la haute magistrature du pays une si juste inquiétude fondée premièrement sur l’immoralité et l’irréligiosité de la plupart des novateurs de la fin du dernier siècle et de la première moitié de celui-ci; secondement sur ce que nous voyons s’être depuis lors pratiqué à l’exemple de la France dans les pays où il leur a été donné d’inoculer le virus révolutionnaire et, sans sortir de chez nous, la manière leste et despotique avec laquelle on commence à traiter en Suisse les curés, les évêques et même le pape à Lucerne, à Saint-Gall, à Soleure, etc. * Et quel bon chrétien qui la professe de bouche et la croit divinement révélée peut entendre sans s’effrayer sur son sort à venir les propos * qui se tiennent à Berne et à Lausanne, dans les grands conseils de ces villes à l’occasion de l’enseignement religieux qu’il s’agit de donner à la jeunesse dans les écoles primaires ? Propos qui ne manifestent que trop qu’on a de la tendance à /235/ remplacer le christianisme ancien révélé, mystérieux et miraculeux, par un christianisme raisonnable, un christianisme sans les mystères et sans les miracles (socinien-Locke); et les nôtres pour mieux singer encore les premiers faiseurs de la Révolution française commencèrent par avilir le clergé dans l’opinion publique comme un moyen de parvenir plus facilement à le dépouiller. Car ils n’en veulent pas moins aux richesses des églises qu’à la religion qu’elle enseigne.
Les Haut-Valaisans espérant qu’en traînant un peu au loin la réponse qu’ils exigent si « impérieusement », le peuple du Bas-Valais détrompé par de bons écrits estimera que l’union des deux sections * du pays * et la tranquillité publique sont de beaucoup préférables à un peu plus ou un peu moins de parfaite égalité, à laquelle d’ailleurs on ne pourra forcer les anciens dizains sans exciter une guerre civile * qui y fera couler du sang * et sans amener au pays quelques troupes de l’armée fédérale, ce qui le ruinera d’argent et finira par une irréconciliable animosité du parti vaincu contre le parti vainqueur, et qu’ils feront à la conservation de la sainte religion que nous avons héritée de nos pères * et qu’ils ont sans doute à cœur de transmettre à leur postérité *, le sacrifice d’une plus grande part à l’exercice de la souveraineté cantonale, et que redoutant une suite si déplorable de toutes ces pernicieuses innovations, ils profiteront de l’intervalle de cette diète à la prochaine pour envoyer au gouvernement des contre-pétitions munies de quelques milliers de signatures. Car ils espèrent, au cas que la diète fédérale donne gain de cause aux libéraux du Bas-Valais, qu’elle ne leur refusera pas d’en appeler, non au referendum des conseils désénaux, mais au peuple en masse moins démoralisé et moins décatholisé que ses meneurs, des sinistres desseins desquels ils commenceront à se méfier. Mesure d’autant plus sagement conçue que je me rappelle avec une sensible peine qu’en 1798 que je pris possession de la cure de Conthey, * je trouvai que le peuple de cette grande commune, entraîné dans la révolution * comme tant d’autres par ces mots Liberté et Egalité, flatteurs à l’orgueil humain, * avait déjà bu à longs traits cette coupe de séduction, et je le vis se * consoler facilement de la privation du culte public de notre sainte religion * dont nous étions menacés /236/ à cette époque * 1, et prêter complaisamment l’oreille à ceux de leurs préposés qui leur disaient qu’en pareil cas il suffisait de rester catholique dans son cœur, comme si une religion pouvait se conserver longtemps dans le cœur du simple peuple que chez * ceux-là seuls qui l’apprennent * un peu solidement par leur assiduité aux exercices de son culte public.
8. — « Diète de décembre 1833 » 2.
Cette diète est beaucoup moins orageuse qu’on ne s’y attendait. Le Conseil d’Etat démontre à la souveraine assemblée que malgré tant de dépenses causées au-dedans par tant de diètes extraordinaires et tant de députations au-dehors, l’état de nos finances était prospère et qu’il restait en bourse de quoi faire face à celles qu’on prévoit qui auront lieu l’année prochaine. On envoie à Berne un député (M. Emmanuel de Riedmatten) s’informer de quelle manière le gouvernement de ce canton et les officiers du régiment qu’il a au service de Naples prenaient la proposition faite par l’ambassadeur du roi François d’une diminution notable des avantages pécuniaires qu’a faite à ses * auxiliaires suisses * la capitulation passée entre eux et le duc de Calvello qui en a été le négociateur il y a sept à huit ans 3. M. de Riedmatten, de retour de cette députation, dit dans son rapport que les officiers bernois ont écrit à leur gouvernement qu’ils préfèrent leur licenciement avec la moitié-paie de leurs appointements à revenir sur ladite capitulation qui leur assurait une retraite honorable au bout de 25 à 30 ans de service. En conséquence de cette information, notre diète présumant que nos officiers valaisans ne se montreront pas en cette occasion plus mercenaires que les officiers bernois, confie la négociation de cette affaire à notre Conseil d’Etat. Et les Bas-Valaisans ayant obtenu les derniers jours de la diète que ledit Conseil d’Etat portât à la connaissance de la diète leur fameuse pétition de la représentation proportionnée à la population, ils consentent que les /237/ Haut-Valaisans prennent durant l’intervalle de cette diète d’hiver à la prochaine d’été leur demande en mûre considération pour leur en dire alors leur dernier mot affirmatif ou négatif, * comme ils croiront devoir le dire en leur âme et conscience *, et comme ils le trouveront utile et convenable au maintien de l’union en ces deux grandes sections du pays, quod videbimus infra.
Cependant à peine de retour chez eux, paraît dans le Nouvelliste vaudois un article sur le Valais qu’on croit être de la façon de M. Bonjean, de Vouvry, la meilleure plume de leur parti, écrit fièrement, où ils avertissent du ton le plus hostile les Haut-Valaisans que s’ils se refusent à reconnaître le droit qu’a le Bas-Valais de répéter d’eux une représentation proportionnée à leur population, ils ont plus d’un moyen de les y contraindre et qu’ils savent à qui en appeler s’ils s’obstinent plus longtemps à méconnaître que le gouvernement démocratique a pour base le dogme de la souveraineté populaire, qui consiste essentiellement en la pleine jouissance de l’égalité politique. Et la semaine d’après en paraît un autre dans la Gazette de Lausanne qui nous apprend qu’ils sont parvenus à engager dans leur pétition le dizain d’Hérémence, ce qui fait monter leur population à 41 000 âmes.
Cette déclaration est suivie peu de jours après d’un écrit qu’on croit être de la façon de l’auteur de la brochure intitulée Démophile, dans la première moitié duquel il y a de bonnes choses contre la révision du pacte fédéral de 1815, mais dont la dernière moitié est une virulente diatribe contre * les principaux membres * du parti libéral et contre son chef présumé contre lequel il se déchaîne sans mesure et le qualifie de Catilina valaisan, mais qui trouvera dans la personne de notre moderne grand bailli [M. de Courten] un nouveau Cicéron qui est à la piste de ses intrigues et saura déjouer ses mauvais desseins.
Si cette brochure est l’ouvrage d’un ecclésiastique, comme on le conjecture, il est à craindre que les chefs du parti libéral, s’il est victorieux, ne se vengent atrocement des peintures affreuses qu’il y fait de leurs mœurs et de leurs intrigues, surtout le clergé du Bas-Valais, et qu’ils ne réalisent le dessein, qu’ils ne prennent plus la peine de dissimuler depuis quelque temps, de faire payer /238/ aux couvents et même au chapitre de la cathédrale les frais de la révolution qu’ils préparent et de s’en adjuger une part pour se récompenser des peines qu’ils se donnent pour la faire réussir.
9 1. — * Enfin *, à la fin de l’été et au commencement de l’automne, le vénérable chapitre met à exécution l’érection d’un nouveau grand autel en marbre noir et y emploie les 300 louis légués à cet effet par feu Mgr Zen Ruffinen. Cette première dépense en nécessite de nouvelles pour achever la décoration du chœur et du sanctuaire, savoir d’une balustrade en fer dont tous les fleurons sont dorés, d’une boiserie en noyer d’un nouveau siège épiscopal, et d’un grand tableau qui couvrira la fenêtre du milieu du chevet de l’église pour en masquer l’irrégularité. Tous ces objets nous coûteront autant au moins que le grand autel, et par conséquent se monteront au moins à 600 louis. On profite de cette occasion pour repolir le marbre pareillement noir de l’autel de Notre-Dame, dit l’autel du curé, et dorer les corniches de ses colonnes et refaire à neuf son tabernacle. Ce sont des bienfaiteurs de la ville qui en font les frais. L’évêque moderne [Roten] y sera pour ceux de la construction d’un caveau pour la sépulture de nos évêques et la confection d’un nouveau siège épiscopal. Restera en outre la cérémonie de la consécration du nouveau grand autel, cérémonie qui coûtera * au chapitre *, à en juger par ce qui a eu lieu en semblables cas, la dépense d’un dîner au prélat et à sa comitive.
O. ad M.D.G. et in H.B.V.M.
Matris Dei, Matris nostrae.
Notre grand autel ne finit d’être entièrement posé que le 23 novembre, et le 25, fête de la Sainte-Catherine, nous rentrons dans la cathédrale pour y faire les offices divins et le lendemain y chanter la messe du Saint-Esprit à l’occasion de l’ouverture de la diète d’hiver, et le même * jour * pour y faire * les funérailles * de notre révérendissime grand doyen [P. de Riedmatten], mort le matin du dimanche précédent, 24e jour du mois.
/239/
CHAPITRE XXI
Journal de 1834 1
L’année 1834 commence par deux ou trois événements qui sont de mauvais augure pour le reste de l’année.
1. — Rixe à Bagnes.
Un jeune homme de Bagnes nommé Troillet qui fait son cours de droit à Sion étant allé passer les fêtes de Noël dans sa famille, est reconnu au sortir de la messe de paroisse de l’une de ces fêtes par un M. Bruchez, ci-devant capitaine aux gardes-suisses de Paris, qui en a été renvoyé sans obtenir aucune espèce de pension à cause de son caractère altier, emporté et violent, et des mauvais procédés dont il usait envers une fille unique [Eve de Brady], demoiselle de qualité qui lui avait donné avec sa main une jolie fortune. Devenu libéral ou par séduction ou par mécontentement, ce monsieur, abordant le jeune juriste, pour tout salut lui demande s’il est du nombre des hommes de Bagnes qui signent une pétition qu’ils envoient au Conseil d’Etat contre la motion que la plupart des autorités désénales et communales du Bas-Valais viennent de faire en pleine diète que désormais la représentation des dizains aux diètes cantonales soit proportionnée à la population de chacun d’eux. Ce jeune homme ne dissimulant point qu’il est du nombre des contre-pétitionnaires en est traité d’ignorant, d’imbécile, de mauvais citoyen, et sur ce il s’engage entre eux une controverse politique qui attire à eux un certain nombre de /240/ paysans de l’une et de l’autre opinion. Mais personne ne se mêle plus de cette controverse qu’un membre du conseil de cette grande commune qui se range au sentiment du jeune Troillet. Accourt au même moment l’écervelé Louis Gard au secours de son cousin, l’ex-capitaine Bruchez, qui se sentant fort d’un tel auxiliaire repousse brutalement ce juré en lui adressant quelques paroles offensantes, et le jeune Troillet lui reprochant ce procédé malhonnête, on lui crache à la figure. Est-ce Gard ? Est-ce Bruchez ? Je ne le sais pas encore au juste. Alors les paysans contre-signataires prennent fait et cause pour leurs deux champions, et ceux du parti libéral pour celui de l’ex-capitaine; et comme ils étaient sur le point d’en venir aux mains, quelques notables de la commune les séparent et s’emparent du sieur Bruchez qu’il reconduisent à sa maison située sur la place qui sert de parvis à l’église de ce lieu et le quittent en apparence calmé. Mais à peine ont-ils tourné les talons qu’il ouvre sa fenêtre, armé d’un fusil de chasse à deux coups et le promène sur cette multitude comme cherchant sur qui le décharger. Alors les principaux préposés de la commune retournent chez lui pour lui remontrer l’indignité de ce procédé, et il a l’air de céder à leurs remontrances. Mais quelque demi-heure après que la foule s’est retirée, mais qu’il reste * encore * sur la place deux groupes, l’un des contre-signataires le plus nombreux, l’autre des libéraux qui l’est moins, il sort en furieux de sa maison armé de deux pistolets, cherchant des yeux ses deux antagonistes, et il fallut en venir à le désarmer de vive force et le garder à vue jusqu’à ce que l’attroupement fût entièrement dispersé. Enfin entièrement calmé il quitta Bagnes et se retira à Sembrancher chez sa mère remariée à un M. [E.-Jos.] Delasoie qui a été durant quelques années capitaine au bataillon que nous avons au service de Naples. * 1 Quelques jours après cette équipée, le sieur Bruchez descend à Monthey et y passe quelques jours chez les frères et amis qui vénèrent et caressent en lui un vaillant champion de la bonne cause *. Il résulte de cette rixe que les habitants * de cette populeuse paroisse se divisent maintenant en deux factions dont la moindre qui fait portion du parti libéral veut le mouvement en avant, /241/ et la plus nombreuse est du parti qui se contenterait facilement de la part de liberté et d’égalité dont le pacte de 1815 a fait jouir le Bas-Valais ces quinze à vingt dernières années *. Les libéraux de ce dizain de l’Entremont qui de tout temps vivent mal avec les prêtres du Saint-Bernard et de l’abbaye [de Saint-Maurice], pour se venger d’avoir tiré la courte paille en cette occasion, incriminent plus que jamais leurs pasteurs, qui sont de l’une ou de l’autre de ces deux maisons, de fanatiser leurs peuples et les vouent plus que jamais à la haine et aux insultes de leurs paroissiens les moins religieux, en sorte que chacun d’eux appréhende le sort qu’a déjà subi l’année dernière le curé de Sembrancher [G.-L. Darbellay], leur confrère, ainsi que les curés de Port-Valais [Dunoyer] et de Monthey [Chaperon], et que vient de subir quelques jours avant la fête des Rois le digne prieur [Jos. Darbellay] de Martigny 1.
2. — Attentat contré le prieur de Martigny 2.
Dans la première semaine de cette année, on ne sait pas bien à quel propos, si ce n’est peut-être de la brochure qu’on conjecture être l’ouvrage d’un ecclésiastique 3, qui n’est que trop propre à irriter les chefs du parti libéral contre ce qu’ils appellent le parti prêtre, quelqu’un de leurs plus échauffés partisans est allé un de ces derniers soirs de la nouvelle année la lui souhaiter en brisant les vitres d’un certain nombre de fenêtres de son presbytère et même en tirant un coup de fusil dans l’une de ses chambres. Comme il n’y loge presque jamais, M. le prieur est sincèrement persuadé que l’individu qui lui a donné cette sérénade ne l’a fait que pour lui faire peur, et en conséquence de cette persuasion, ce méfait ne serait pas devenu notoire, si ses domestiques et le vitrier qui a remis les vitres cassées s’en étaient aussi tu que lui-même. Mais comme il vient naturellement à l’esprit que cette voie de fait a été inspirée à cet individu par dévouement à celui que cette brochure signale pour le chef présumé de la faction /242/ libérale, le sieur Morand se hâte de venir à Sion se défendre du soupçon que le public de cette ville fait peut-être peser sur lui qu’il en a été l’instigateur, * surtout contre les montagnards de sa commune qui lui en veulent plus ouvertement que personne autre et qui le jour de l’Epiphanie se rendent en armes à l’église paroissiale pour y parader et y brûler de la poudre à l’honneur des trois Rois Mages *, et se plaindre en même temps que l’auteur de cette brochure, qui a été peut-être la cause ou l’occasion de cette nouvelle insulte faite au clergé du diocèse dans la personne de son respectable pasteur, ne s’est pas contenté de le diffamer dans sa vie publique, mais même dans sa vie privée; qu’il soumet sa vie publique à la censure du Conseil d’Etat et, s’il le faut, de la diète souveraine, mais que, quant à sa vie privée, et ne pouvant intenter un procès d’injures en réparation de son honneur à son diffamateur, puisqu’il garde l’anonyme, il ne lui reste pour se réhabiliter dans l’opinion publique que la voie d’un contre-libelle où il espère se justifier pleinement des injustes reproches qui lui sont faits dans cet écrit dont l’auteur se montre acharné à le déshonorer. Il ajouta que ce libelle était de nature à lui faire dix fois plus d’ennemis qu’il n’en a déjà et qu’il avait tout lieu de craindre que quelqu’un des plus échauffés, pour venger M. le prieur, pourrait prendre le parti d’user à son égard ou à l’égard des siens, de quelques représailles et peut-être même attenter à sa vie, par où il insinuait fortement à ces messieurs de lui donner quelque garantie de sa sûreté personnelle. Pour le tranquilliser à cet égard, le Conseil d’Etat députe deux commissaires, savoir M. Joseph-Marie de Torrenté, bourgmestre régnant de la ville, et M. le capitaine [Jean-Baptiste] Duc, président de la commune de Conthey, pour, par leur présence sur les lieux, en imposer à ceux qui auraient quelques mauvais desseins contre sa personne et contre ses partisans, et en même temps pour prendre des informations sur la voie de fait dirigée contre M. le prieur. Et ces messieurs de retour à Sion rapportèrent au Conseil d’Etat que véritablement l’état moral des deux communes ressemblait à cet amas de matières combustibles qui forment les éclairs et les tonnerres et souvent finissent par se décharger en foudre.
Cette démarche du sieur Morand jette le Conseil d’Etat dans une cruelle anxiété. Une réponse à l’écrit intitulé Le Vallaisan /243/ désabusé sera un nouveau libelle diffamatoire qui servira peu à déraciner dans un certain public les préjugés qu’il a contre le sieur Morand et ne manquera pas de compromettre l’auteur présumé de la brochure, et le tout au lieu de calmer les passions ne servira qu’à aigrir de plus en plus les partis l’un contre l’autre. Au reste, il y a entre eux cette différence notable qu’on ne peut reprocher à l’un que d’être très enclin à mal parler et à commettre nombre d’imprudences, mais à l’autre (ce qui est pire), d’être très enclin à mal faire et à en venir aux voies de fait. L’affaire en est là en ce moment. Nous verrons comment le Conseil d’Etat s’y prendra pour empêcher l’explosion de cette nouvelle machine infernale qui menace de ruiner tous les jours davantage la tranquillité publique en ce pauvre pays.
Il faut bien qu’il y ait quelque chose de réel * à craindre de la vengeance * dont quelques hommes violents du parti libéral menacent les prêtres du Saint-Bernard, puisque Sa Révérence M. le prévôt [Filliez] est venu à Sion peu de jours * après * l’Epiphanie s’en plaindre au Conseil d’Etat et lui demander quelque sorte de garantie pour sa maison et ses religieux; et comme on lui en veut personnellement * jusqu’à le menacer, dit-il, de l’assassiner *, il s’est retiré à Lens chez le prieur [Genoud], son ami, où il est resté jusque vers le 20 janvier. En s’en retournant à Martigny, il s’arrête un jour à Sion, et pour persuader à nos messieurs du Conseil d’Etat que sa crainte qu’il a que quelques mauvaises têtes du Bas-Valais, dont l’ultralibéralisme frise au jacobinisme, n’en viennent à l’exécution de leurs projets hostiles contre sa maison, il restitue au trésor de l’Etat une somme de 700 louis qu’elle en avait empruntée pour finir leur hospice du Simplon, demandant remise, en cas de malheur, de quelques intérêts arriérés, se pressant, dit-il, de leur faire cette restitution pour que cet argent ne tombe pas aux mains des brigands qui parlent de piller leur monastère hôpital ou leur résidence de Martigny. On lui propose pour le rassurer de cette terreur qui le préoccupe de mettre une vingtaine d’hommes en garnison au Grand Saint-Bernard; il le refuse sur les grands frais que semblable mesure de sûreté leur causerait au préjudice de l’hospitalité qu’ils exercent envers les pauvres gens qui voyagent à pied d’Italie en France et de France en Italie. /244/
On apprend que quelques jours après la jeunesse pensante et agissante de Martigny la ville s’est donné le plaisir d’aller assiéger dans leur logement à l’hôpital les deux ou trois religieuses françaises ou savoyardes auxquelles les meilleurs catholiques de ce bourg ont confié l’éducation de leurs jeunes filles * (on en brise le vitrage à coups de pierres, dont quelques-unes sont tombées sur les religieuses qui étaient déjà au lit) *, instruite probablement de ce qu’elles se sont permis de gémir publiquement des insultes réitérées qu’on fait à M. le prieur qui leur a procuré cette petite école; c’est là encore, * selon les libéraux *, un délit politique qui mérite une punition exemplaire.
3. — Rixes à Monthey et à Vionnaz 1.
Quelques jours auparavant, on s’était battu à Monthey, un jour de marché, * entre des gens de la val d’Illiez et des libéraux de Monthey *. La cause de cette rixe était aussi une controverse politique. L’un des combattants a été laissé mort sur la place, mais ses blessures ne se sont pas trouvées mortelles. On ajoute que les gens de la val d’Illiez envoient à Sion une députation demander au Conseil d’Etat qu’il avise aux moyens de les mettre à l’abri des insultes des libéraux de Monthey quand ils viennent au marché de ce bourg les mercredis de toutes les semaines, sans quoi ils se verront contraints de repousser la force par la force et de se rendre justice par eux-mêmes.
Ce sont là, si je ne me trompe, des symptômes bien marqués d’anarchie et même un commencement de persécution contre le clergé.
Mais un fait plus saillant est celui raconté au « Supplément » du No 8 du Nouvelliste vaudois. Le président de la commune de Vionnaz [Bressoud] au dizain de Monthey, donne communication à M. le châtelain de ce lieu [Veuthey] d’une contre-pétition conçue en termes très clairs, écrite sans emphase et par là même à la portée du simple peuple, où celui de cette commune déclare ce qu’il pense de la pétition de ce petit nombre de « Messieurs » /245/ ou de demi-« Messieurs » de ce dizain désavouée par la portion la plus considérable du peuple bas-valaisan. Voici cette pièce qui mérite son insertion en ces Mémoires :
« Nous soussignés, membres de la commune de Vionnaz, jouissant des droits politiques, fidèles à nos serments, jurons en ce jour de vivre et de mourir pour le maintien pur et simple, et du pacte qui nous unit à la Suisse depuis 1815, et de la constitution que nous nous sommes librement donnée à la même époque, qui a fait notre bonheur depuis 18 ans. Nous ne voulons être ni Autrichiens, ni Sardes, ni Vaudois, ni Français; nous ne voulons ni commander aux Haut-Valaisans, ni ramper devant eux; mais nous voulons, comme depuis plus de 15 ans, vivre avec eux comme de loyaux compatriotes, de vrais amis et de bons frères, et protestons formellement contre toutes menées illégales ayant pour but le renversement de l’ordre de choses actuel. Nous protestons contre tout changement à la constitution qui nous régit, si, pour opérer ces changements, on ne suit pas en tout point la marche tracée par elle. Nous repoussons et repousserons par tous les moyens légaux cette pétition faite par quelques députés du Bas-Valais pour obtenir une différente représentation cantonale, et présentée en diète au nom de leurs commettants qui ne la connaissent point; pétition faite dans le but d’établir une république unitaire, après avoir semé l’anarchie parmi nous, et de mettre ensuite sous le despotisme de 4 ou 5 dizains populeux le reste du pays. Dès lors plus de lien fédéral entre les dizains; tout serait sacrifié au profit de quatre ou cinq localités, et les places parquées dans le sein de quelques familles.
« C’est dans la conviction de la justice de leur cause que les signataires présentent au Conseil d’Etat les votes * librement * émis, sans circonvention, sans dol ni fraude. Ils tiennent à cœur de conserver pure cette constitution, palladium de notre indépendance, la seule arme qui nous reste pour sauver la religion de l’hypocrisie et la liberté de l’anarchie et du despotisme ». (Suivent les signatures.)
A Vionnaz, par les soins de M. le président du lieu, elle est couverte de 75 à 80 signatures, ce qui fait la grande majorité des citoyens actifs de cette commune. Le châtelain en office, /246/ zélé doctrinaire et propagateur des opinions nouvelles, la lui arrache des mains et veut la jeter au feu, mais le président dont le poing est plus solide que le patriotisme adosse contre un mur le châtelain qui est ainsi forcé de lâcher prise. Quelques jour après cette pétition tombe entre les mains des faiseurs ou des partisans de la pétition que celle-ci contrecarre; ils l’examinent avec soin, et leur chef croit y reconnaître et l’écriture et le style du curé de Vouvry [Biselx], et en avise aussitôt le conseil de sa paroisse qui ne tarde pas à voir dans cet écrit un appel à la guerre civile. Indigné de voir qu’un prêtre ne soit pas de son opinion, le conseil se transporte en masse au presbytère et commence avec son pasteur une altercation si peu polie * que pour éviter qu’on en vînt aux gros mots *, il prit le parti de se retirer et de les planter là.
4. — Nouvelle rixe à Monthey 1.
Ce fait a donné lieu à l’injuste procès intenté le 15 ou le 16 janvier à un nommé Chervaz, de Collombey, * qui prouve que les voies de fait ne cessent point d’être à l’usage des libéraux du dizain de Monthey *. Voici en abrégé ce que c’est que cette procédure. Ce particulier encourage avec succès quelques chefs de famille de Collombey et de Muraz de signer une contre-pétition à peu près semblable à celle qu’on attribue au curé de Vouvry [Biselx]. Il y est dit comme en celle-ci que la constitution qui nous régit depuis 1815 ou 1816 est le palladium de notre religion et de notre liberté. Les pétitionnaires de la représentation proportionnée à la population lui en font un crime. On le cite trois fois à comparaître devant le grand châtelain du dizain, le sieur Favre, de Troistorrents. Il avoue le délit et ne se défend que d’avoir abusé de la bonne foi des signataires et d’avoir ajouté de fausses signatures aux leurs. On exige de lui qu’il en exhibe l’original, mais il ne l’a plus puisqu’il l’a envoyé à Sion au Conseil d’Etat. A la 3e comparaissance, on met à ses trousses un accusateur public; c’est le sieur Rappaz. /247/ Alors il demande du temps pour répondre, ce qu’on lui accorde. La séance levée, il demande à boire en payant au maître de l’auberge où la cour de justice s’était tenue. Aussitôt il est entouré de trente à quarante chauds amis de la part la plus égale que possible au plein exercice de la souveraineté populaire, dont les uns le frappent à coups de poing et les autres déchirent ses vêtements et ensanglantent son visage. Au sortir de l’auberge, un nommé Durier, membre du conseil municipal de la vallée d’Illiez, accourt à son secours et prend son parti. Aussitôt un coup de pierre reçu à la tête jette celui-ci sur le carreau. Arrive presque au même temps un autre Val-d’Illien qui voyant son concommunier si grièvement blessé se plaint amèrement de la brutalité des assaillants qui pour l’en punir lui arrachent son bâton et l’en frappent à coups redoublés. Quoique cette rixe se passe sur la place de Monthey, un jour de marché, vers les deux heures après dîner, personne ni de la police ni de la justice ne se montre pour mettre le holà et séparer les combattants. Le Val-d’Illien craignant pour lui-même * quelque plus mauvais coup * regagne le plus vite possible son endroit et raconte aux autorités de sa commune comme on l’a maltraité lui et le municipal Durier à Monthey, lesquelles autorités, comme je l’ai déjà dit ci-devant 1, dépêchent aussitôt une députation à Sion au Conseil d’Etat pour lui demander qu’il pourvoie à la sûreté de leurs personnes quand leur commerce les appelle au marché de Monthey. Mais le Conseil d’Etat leur insinue que, pour le moment, « ils ne peuvent que les exhorter à la patience ». O tempora ! O mores !
Il est véritablement digne de remarque que les mêmes « Messieurs » et demi-« Messieurs » du Bas-Valais qui ne voulaient pas en 1831 qu’on apportât aucune modification à la loi organique, quoique tout le peuple bas-valaisan se fût aperçu que cette loi établissait, surtout dans les chefs-lieux des dizains, une véritable oligarchie, et qui avaient décrété que nul que des gens à écritoire et porte-épaulettes ne serait éligible aux emplois de juge et d’assesseur, en quoi ils s’étaient montrés zélés aristocrates, se montrent en ce moment zélés partisans du gouvernement démocratique /248/ jusqu’à en tirer la conséquence la plus éloignée, qui est que nul patriote, lors même qu’il n’aurait pas un pouce de terre et serait obéré de dettes, ne peut être privé de la jouissance des droits civils. On soupçonne qu’il y a dans un si subit changement de système politique quelque arrière-pensée qui est, ou de rétablir au pays l’aristocratie de fait qui y subsiste depuis quelques siècles, ou peut-être même d’en venir à un gouvernement central. C’est ce gouvernement central auquel répugne tant en Valais le clergé catholique et qui lui fait dire et écrire que « notre présente constitution est le palladium de notre religion et de notre liberté ». Qui peut raisonnablement disconvenir que le patronage des Haut-Valaisans très sincèrement et très fortement attachés ainsi que les trois anciens cantons à la religion catholique et à la souveraineté cantonale ne soit au clergé, soit régulier, soit séculier, un plus assuré patronage que celui des réviseurs du pacte de 1815 et des partisans d’un gouvernement central qu’ils composeront, presque tous, ou protestants, ou pseudo-philosophes ?
5 1. — Depuis lors, il n’est rien venu à ma connaissance qui vaille la peine d’être noté, que la très petite part qu’a prise notre gouvernement à l’invasion manquée de la Savoie par les Polonais réfugiés en Suisse, aidés de quelques carbonari piémontais et de quelques mécontents savoyards, entreprise mal concertée qui causa quelque embarras réel ou feint aux cantons de Vaud et de Genève. A leur exemple, notre gouvernement fit marcher à notre frontière une compagnie de nos miliciens et députa M. le conseiller d’Etat Allet s’informer sur les lieux du véritable état de cette agression inattendue. Il ne tarda pas de revenir à Sion nous rassurer de toute inquiétude à ce sujet 2. /249/
6. — Rixe à Saint-Maurice. — Vive discussion à l’abbaye 1.
Nous apprenons la première semaine du carême de cette année que le mardi-gras [11 février] les libéraux de Monthey [commettent] de nouvelles voies de fait envers Rd M. Michaud, chanoine de Mont-Joux, et Sa Révérence M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz]. M. Michaud, qui est natif de cette villotte, revenant de la quête de Fribourg, accompagné d’un sien frère, crut devoir en passant faire une visite aux hôtes de l’Ecu du Valais, à l’éducation du fils desquels il a donné durant quelques années quelques soins du temps qu’il faisait ses basses classes au collège de cette petite ville. Arrive presque au même instant, comme il acceptait un verre de vin que lui offrait l’hôtesse, un nommé Jardinier, de Monthey, libéral 2 très échauffé à en juger par ses œuvres qui, dès qu’il reconnaît en la personne de Rd M. Michaud un prêtre de la maison du Saint-Bernard, l’apostrophe en le qualifiant de moine fanatique. Le prêtre ne relève pas ce premier propos malhonnête. Mais peu après le libéral Jardinier tout en continuant à le qualifier de moine lui demande s’il est tout autant fanatique [que] l’ex-curé de Monthey, le sieur Chaperon, et s’il est de ses amis. A cette fois, le chanoine Michaud ne désavoue pas d’être l’ami de M. Chaperon en qui il n’a jamais vu qu’un prêtre vertueux et zélé, très exemplaire et irréprochable dans ses mœurs et dans sa conduite. Ce témoignage rendu au caractère de M. Chaperon par ce chanoine Michaud irrite à un tel point le libéral Jardinier que pour l’en faire dédire il le serre dans son anglaise et l’adosse à la paroi de la chambre. Mais le chanoine aussi fort que lui le prend au collet et lui serre si fortement la gorge qu’il le contraint à le lâcher. Arrivent au même instant quelques-uns des tireurs à un prix franc qu’on donnait ce jour-là même à Saint-Maurice qui, ignorant le sujet de cette rixe, accablent de mauvais propos le prétendu moine [et] * prennent fait et cause pour leur camarade le sieur Jardinier décoré, dit-on, d’un hausse-col. Pensez un peu quelle audace à un prêtre de tenir tête à /250/ un officier * ! Mais M. le capitaine avocat Torrent, mieux informé du sujet de la rixe, le prend sous sa protection, donne tort à son subalterne et parvient à calmer les esprits qui commençaient à s’échauffer outre mesure.
On ajoute que Rd M. Revaz, chanoine de l’abbaye et curé de Massongex, étant venu faire carnaval à l’abbaye le même jour avec ses confrères, et la conversation étant tombée sur la controverse politique qui s’agite en ce moment entre les libéraux qui veulent le mouvement et le progrès, et les patriotes contents du statu quo et de la part de liberté que nous a faite la constitution de 1815 et le pacte fédéral de 1815, quand on en fut venu à reprocher à nos libéraux que tous les moyens leur paraissent bons pourvu qu’ils arrivent à leur but et que même les mesures les plus violentes leur paraissent légitimes, et qu’on se plaignait des voies de fait dont ils usent surtout envers les prêtres qu’ils n’ont pu amener à leur parti et dont ils déplorent l’influence sur le peuple bas-valaisan, le chanoine Revaz se mit à se féliciter du repos dont il jouissait dans sa paroisse, observant qu’il s’en croyait redevable à ce qu’il ne parlait jamais à son monde de politique ni en public ni en chaire, « et encore moins en se mêlant d’en écrire ». On ne sait si M. l’abbé [Fr. de Rivaz] prit ce propos de son religieux pour une censure d’une conduite toute contraire qu’on prétend qu’il tient dans ces circonstances difficiles, mais il lui en témoigna un si vif déplaisir qu’il lui donna à entendre qu’il aurait bien dû faire son carnaval ailleurs qu’à l’abbaye, s’il n’y était venu que pour contrarier l’opinion commune de ses confrères et de son supérieur. * Le chanoine Revaz * s’échappa-t-il ensuite en propos encore plus inconvenants que celui-là, c’est ce que je ne sais point encore. Mais le résultat de ces amours-propres froissés de part et d’autre fut que M. Revaz sortit de l’abbaye si rapidement et si échauffé qu’on s’aperçut bien en ville que son dîner à l’abbaye ne l’avait rien moins qu’égayé. Cette scène également désagréable pour M. l’abbé lui remua la bile et la nuit suivante il en eut une toux si continue suivie d’un crachement de sang si abondant qu’on en craignit pour ses jours et qu’il demanda lui-même les sacrements que l’Eglise administre à ses enfants dangereusement malades. On les lui administra de suite dans la crainte que cette toux violente n’eût cassé en sa poitrine quelque veine principale. — * On apprend que /251/ le vomissement n’a pas eu lieu les jours suivants au moyen de saignées qu’il commandait impérieusement*.
J’ai oublié dans ce récit deux circonstances importantes que voici : la première, c’est qu’un prix franc avait attiré ce jour-là à Saint-Maurice les plus fameux mousquetaires de Monthey et des environs.
La seconde, c’est que les deux petites avanies ci-dessus racontées ne furent que le prélude d’une grave insulte faite à M. l’abbé. Ces deux premières petites voies de fait ayant monté la tête à quelques-uns de ces tireurs à la cibe que ce prix franc avait amenés à Saint-Maurice et le vin probablement aussi y étant pour beaucoup, vers les 10 à 11 heures du soir, on ne sait comment on plaça entre la jalousie et la fenêtre d’une des fenêtres de l’appartement de l’abbé un pétard immodérément chargé de poudre dont l’explosion fut si forte qu’elle brisa en mille morceaux la jalousie qui barricadait cette fenêtre et en cassa toutes les vitres, et par l’ébranlement du bâtiment y éveilla tout le monde, même les plus endormis dans un premier sommeil. Peu s’en fallut que M. l’abbé déjà ému par la scène désagréable du dîner ne pensât en mourir de peur. C’est alors que lui prit cette toux si violente qui lui causa l’hémorragie dont j’ai parlé ci-dessus qui l’affaiblit à un tel point que lui-même se croyant en danger de mort demanda qu’on lui administrât les sacrements.
Heureusement les plus fraîches nouvelles que nous avons de son état sont tranquillisantes, et toutefois ne sont pas si rassurantes qu’on ne craigne qu’une si grande faiblesse ne dégénère en une maladie chronique.
Ces détails ont été en grande partie donnés à M. le curé d’Ardon [André de Rivaz] par M. le chanoine Maurice Barman, procureur de l’abbaye, qui les a communiqués à notre confrère, M. le chanoine Gard, de la bouche duquel je les tiens.
7. — Menaces de scission au conseil communal de Martigny 1.
Vers la fin de mars, le gouvernement informé qu’il s’élève dans la grande commune de Martigny de nouveaux débats entre la /252/ montagne d’une part et la plaine de l’autre au sujet de la loi organique, à laquelle [---] 1 du sieur Morand et du conseil qu’il a composé de membres qui plus ou moins sont de ses parents ou de ses amis, et dont par conséquent l’avis souvent préjudiciable aux montagnards prévaut par là même presque toujours sur celui * du petit nombre * des leurs, quoique souvent les hommes les plus probes et les plus sensés et les plus expérimentés de la commune, et en conséquence se refusent absolument à subir plus longtemps leur joug et méconnaissent leur autorité. Sont à la tête du parti des montagnards M. l’avocat Claivaz, ancien grand châtelain de ce dizain, souvent député à la diète cantonale, et M. Gross (Joseph), vice-grand juge, deux des plus respectables de leurs préposés. M. [Eugène] Gay, président de la commune, les ayant inutilement convoqués à diverses reprises de se rendre aux séances du Conseil communal, ils s’y refusent constamment et font bande à part. Ce refus plusieurs fois répété a mis une telle désunion et causé une animosité si grande d’un parti contre l’autre, que le Conseil d’Etat a cru devoir députer l’un de ses membres, M. Delasoie, ci-devant grand juge, soit président du Tribunal suprême, et M. [Charles] de Rivaz faisant les fonctions de chancelier du canton, prendre sur les lieux mêmes la plus exacte information que possible de l’état des choses et des motifs de ce schisme et voir s’il n’y aurait pas moyen de mettre d’accord deux partis si échauffés l’un contre l’autre. Mais les montagnards cités à venir déduire devant ces deux députés leurs sujets de plainte, quoique descendus à Martigny pour assister à l’office divin (c’était un jour de dimanche), s’en retournent chez eux sans vouloir entrer en aucune composition et déclarent à ces messieurs qu’ils sont irrévocablement résolus à ne jamais plus prendre part aux affaires de la commune par ceux des leurs qui sont membres de leur conseil municipal tant que ledit conseil n’aura pas été nommé par une assemblée générale de tous les communiers et non sur une dictature du sieur Morand qui le composant de ses proches et de ses affidés en a fait un véritable corps oligarchique. Et ces messieurs ne pouvant parvenir à leur faire entendre raison, ni même à les /253/ engager de prendre au moins patience jusqu’à la prochaine élection des conseils communaux, ils reviennent à Sion et rapportent au gouvernement le peu de succès de leur mission et que nul des deux partis ne paraît disposé à en vouloir démordre.
Une ou deux semaines après s’assemble la diète ordinaire du mois de mai. Comme le parti de la plaine a pour soi une élection légale conforme à la loi organique modifiée à la diète de mai 1832, cette diète de mai 1834 pense qu’il est de son devoir et de son honneur d’accorder son appui aux préposés qui en conformité à cette loi ont été élus, et en conséquence elle somme officiellement avec menace * de les y réduire *, au besoin, par voie coercitive à obéir à la loi et de prendre patience jusqu’à une nouvelle élection où la plaine pourra avoir un peu plus d’égards pour la montagne qu’elle n’en a eu jusqu’à présent. On dit que les montagnards s’obstinent plus que jamais à méconnaître [l’autorité] de leur conseil communal actuel quel que puisse être le résultat final de leur désobéissance.
Comme on a de très fortes raisons de craindre d’après leurs propos séditieux qu’ils ne viennent une belle nuit fondre sur la ville et sur le bourg et se faire eux-mêmes la justice qu’ils prétendent que l’Etat leur refuse injustement, et que cependant pour les intimider on leur eût sifflé aux oreilles assez intelligiblement que s’il fallait faire marcher des troupes contre eux, les soldats y resteraient à discrétion jusqu’à ce qu’ils eussent payé les frais de l’expédition, précaution qui faute d’avoir été prise * lors de l’expédition * de l’autre année 1, a coûté à l’Etat 26 000 francs, le Conseil d’Etat ne voulait pas les pousser à bout, et cependant il ne voulait pas non plus compromettre l’autorité souveraine, tout embarrassante que fût la position où se trouvait la diète à cet égard, on imagina * pour s’en tirer * un mezzo termine qui réussit à merveille. Cette diète a duré quatre semaines entières * et on s’attendait que la fin en serait très orageuse *. Outre l’affaire de Martigny, on s’attendait que les libéraux du Bas-Valais reviendraient à la charge avec leur pétition de la représentation à raison de la population. Mgr [Roten], à qui ces deux questions paraissaient difficiles et dangereuses à résoudre, /254/ s’était dispensé, sous prétexte de sa surdité, d’assister aux séances de cette session; il lui répugnait de voter sur la première dans le sens de ceux qui voulaient qu’on employât des patriotes du Haut-Valais à mettre à la raison des patriotes du Bas-Valais, disant pour s’en excuser que Ecclesia abhorret a sanguine; sur la seconde, il voulait « laisser les morts enterrer leurs morts » selon le conseil évangélique, quoiqu’on lui représentât que la religion était intéressée à ce que les choses restassent au pays sur le statu quo [où] l’avait mis le pacte fédéral de 1815 et qu’il conservât en diète les quatre votes que lui adjuge la constitution cantonale de 1815. Enfin, il se laissa persuader de se rendre en diète les derniers jours de sa tenue; et pour ne pas compromettre de nouveau l’autorité du gouvernement plusieurs fois méconnue par les montagnards de Martigny, Monseigneur offrit de se mêler de ce différend de ces anciens vassaux de l’évêché avec la souveraine diète, auxquels il députa les chanoines Balleys et Gard, lesquels s’étant associé M. le prieur de Martigny [Jos. Darbellay] et M. le prévôt du Saint-Bernard [Filliez] et aidés de M. le Dr Gay, persuadèrent aisément auxdits montagnards de se conformer à la loi jusqu’à ce qu’ils fussent dans la position légale d’en demander le rapport, ce qu’ils promirent de faire pour le bien de la paix et par égard aux conseils * et à la médiation * du seigneur évêque, se rappelant avec un souvenir plein de reconnaissance combien leurs pères étaient heureux et tranquilles du temps que les évêques de Sion étaient les gracieux seigneurs de leur grande commune.
Quant à la pétition des libéraux des dizains bas-valaisans, ils se sont laissé persuader qu’elle n’était pas très opportune dans les circonstances extraordinaires où l’expédition manquée des Polonais jacobins * sur la Savoie * a mis la Suisse et qu’il fallait l’ajourner jusqu’à ce que la Providence ramène l’ancienne tranquillité dans notre commune patrie. Ils ne se le sont pas fait dire deux fois et ils ont consenti à l’ajournement avec non moins de plaisir que son acceptation en a causé à ceux qui le leur proposaient, et l’on s’est séparé bons amis. /255/
8. — Députations au roi de Sardaigne, à Thonon (juin 1834) 1.
On apprend dans les premiers jours de juin que Sa Majesté sarde [Charles-Albert] viendra en Savoie dans le courant de ce mois pour visiter les unes après les autres les six petites provinces de ce duché qui donne son nom à sa royale maison. On apprend en même temps que le Vorort suisse se propose d’envoyer à Chambéry une députation le complimenter au nom de toute la Confédération et que ces députés sont MM. de La Harpe, du canton de Vaud, et Rigaud, ancien premier syndic de Genève, accompagnés de M. Am Rhyn, de Lucerne, chancelier général de la Confédération. Jamais le Valais ne manque, lorsque ces rois de Sardaigne viennent en leur duché de Savoie comme voisin immédiat et ayant avec leurs Etats une frontière d’une trentaine de lieues, d’envoyer une députation les complimenter et les remercier du bon voisinage qu’ils entretiennent depuis bientôt quatre siècles avec notre pays. Aussi cette fois leur députe-t-on MM. Emmanuel de Riedmatten et Macognin de la Pierre, qui sont déjà nos députés à la diète fédérale. Ils arrivent à Thonon le 18 juin au soir et sont présentés le lendemain 19 à ce jeune roi qui les accueille très gracieusement, répond à leur compliment en disant qu’il sait et qu’il vient encore dernièrement de s’en convaincre de plus en plus par les faits que les Valaisans sont les bons amis de sa maison et qu’ils peuvent se tenir assurés qu’il ne leur en saura pas moins bon gré qu’aucun de ses augustes prédécesseurs. Puis il les invite à sa table et fait l’honneur à M. de Riedmatten, chef de la députation, de l’y placer à sa droite; et le lendemain il leur fait donner en présent des tabatières d’or ornées de son chiffre en diamants. Il avait déjà reçu à Chambéry la députation de la Confédération qu’il n’accueillit guère moins bien et qu’il gratifia pareillement de tabatières plus riches puisqu’elles étaient en outre ornées de son portrait enrichi d’une couronne de diamants. Il a paru, sur leur protestation de vouloir mériter son estime et son amitié, ne point leur garder une grande rancune de l’expédition manquée des Polonais et des carbonari et très disposé à révoquer conjointement avec l’Autriche les /256/ entraves mises au commerce des deux peuples. M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] retenu au lit par une maladie de langueur lui députe MM. les chanoines Gallay, curé de Saint-Maurice, décoré de la petite croix de l’ordre royal de ce nom, et Boccard, son neveu. Et M. le comte de Kalbermatten, major-général de ses armées, ci-devant capitaine des cent-suisses de sa garde, profite de cette occasion pour lui aller faire sa cour et lui témoigner sa reconnaissance. Le prince lui parle avantageusement de son fils [Louis] qui sert dans sa cavalerie et lui donne à entendre qu’il prendra quelques soins de son avancement. Et nos députés à peine revenus de Thonon partent pour Zurich avec quelque confiance que les inventeurs de la révision du pacte auront mis un peu d’eau dans leur vin, confiance fondée sur un avis du Vorort qui mande à notre gouvernement que les puissances avec lesquelles on vivait depuis quelque temps en mauvaise intelligence se radoucissent à proportion qu’on se modère en Suisse.
De retour de la diète fédérale, nos députés nous ont rapporté qu’ils se sont constamment refusés ainsi que les petits cantons et quelques autres, comme les Grisons, Zoug, Neuchâtel, et même ceux de Vaud et de Genève, par beaucoup de modifications qu’ils y apportaient, à la révision du pacte fédéral, sans rejeter toutefois quelques améliorations dont il est susceptible, sans toucher à son fondement, qui est la souveraineté cantonale, et se refusant par conséquent à tout gouvernement central qui la réduirait à n’être plus qu’un vain nom.
9. — Dédicace du nouvel hospice du Simplon 1.
Mgr [Roten] emploie près de deux mois à visiter les paroisses de son diocèse aux dizains allemands. Ce qui allonge un peu la visite de cette année, c’est la cérémonie pontificale de la dédicace du nouvel hôpital du Simplon et de son église dédiée (je ne sais point encore à quel saint), achevée courageusement par MM. du Saint-Bernard selon le plan conçu par les ingénieurs de Bonaparte, /257/ fondateur et insigne bienfaiteur de cet établissement érigé en prieuré et en cette qualité uni au monastère hôpital du Grand Saint-Bernard-Mont-Joux, et aussi per aliquam moram solito majorem tractam Brigae propter lautiora convivia reverendissimo ordinario et proceribus patriae gubernii moderatoribus per nobiles Brigenses exhibita.
10. — Décès de l'abbé François de Rivaz 1.

FRANÇOIS DE RIVAZ
abbé de Saint-Maurice 1822-1834
Portrait par Emmanuel Chapelet (?), 1822
Saint-Maurice, abbaye
Ce jourd’hui, 30 août, nous apprenons la mort du révérendissime seigneur M. François de Rivaz, abbé de Saint-Maurice, qui ne gouvernait cette abbaye que depuis 1823, arrivée le 29 après une longue maladie de poitrine, courant la 47e année de son âge. On l’inhume le 4 septembre. Il est fort regretté des pieux ecclésiastiques et de ceux de nos magistrats qui ont à cœur la pratique des conseils évangéliques, parce qu’il était enfin venu à bout en combattant avec persévérance le relâchement qui s’était introduit dans cette maison religieuse, à y rétablir la régularité. On aurait désiré que le ciel lui eût accordé au moins dix autres années pour consolider cette si utile et si désirée réforme par tous les gens de bien. Dieu veuille lui donner un successeur qui ait à cœur et qui sache y maintenir l’ordre et l’union, et d’y joindre la science à la piété !
J’ai déjà noté que ce lui fut un grand chagrin que d’être retenu dans ses appartements par sa maladie qui devenait chaque jour plus grave lors du voyage que fit cet été le jeune roi de Sardaigne [Charles-Albert] dans son duché de Savoie 2. Quand on lui eut fait connaître que les princes de la maison de Savoie ont de tout temps affectionné l’abbaye d’Agaune par suite de leur grande dévotion à saint Maurice et à sa bienheureuse légion qu’ils ont pris pour leur patron et celui de tous leurs Etats, celui-ci fit savoir à ce pauvre abbé se mourant qu’au lieu d’être commandeurs [ou] * chevaliers * de leur ordre royal dont saint Maurice est le titulaire, les abbés d’Agaune en seraient à l’avenir grand-croix, /258/ et leurs patrons auprès du jeune roi leur firent espérer qu’ils pourraient l’engager à faire don à l’abbé d’une grosse cloche qui manque à la sonnerie de leur clocher. L’abbé lui avait député pour l’aller saluer de sa part le curé de Saint-Maurice [Gallay] et le chanoine Boccard, son neveu.
On peut dire à la lettre de cet aimable abbé François de Rivaz, dont l’extérieur était très agréable, l’esprit vif, * ayant assez d’érudition et de littérature pour n’être pas embarrassé de dire son mot dans une assemblée de savants; aussi fut-il toujours traité avec beaucoup de considération et de bienveillance par les grands de la cour de Turin et par les prélats de la Savoie *, et d’une élocution facile, — que chez lui la lame a usé le fourreau. Il aimait un peu à se prélasser et à se produire au grand monde, ce qui joint aux politesses qu’il faisait aux étrangers de marque dont les visites * ou de dévotion ou de curiosité * n’ont jamais été plus fréquentes que sous sa prélature, et à ses fréquentes indispositions qui le conduisaient de temps en temps [à] des voyages à Lausanne et à Genève, les procureurs de sa maison n’auront pas fait de grandes économies.
Dans ces dernières années il se fatigua beaucoup à griffonner du papier contre les libéraux du pays, et tout le profit qu’il en retira fut de porter son sang déjà très échauffé de la poitrine à la tête et de la tête au cerveau même, ce qui empira sa maladie chronique et acheva de ruiner le peu de force qui lui restait. Dieu le voie en [sa] gloire et le récompense du zèle dont il a été animé pour le rétablissement de la régularité dans sa maison !