ANNE-JOSEPH DE RIVAZ
MÉMOIRES HISTORIQUES SUR LE VALAIS
(1798-1834)
PUBLIÉS PAR
ANDRÉ DONNET
/5/
CINQUIÈME PARTIE
LE VALAIS DU DÉPART DES FRANÇAIS A L’ENTRÉE DANS LA CONFÉDÉRATION HELVÉTIQUE
(Noël 1813-1815)
Tantae molis erat romanam condere gentem
[Virgile, Enéide, I, 33]
CHAPITRE PREMIER
Installation d’un gouvernement provisoire 1 (1814)
Le préfet [Rambuteau] et le général [Hénin] reçurent apparemment ordre en novembre de prendre des mesures pour garder le Simplon et défendre le département. En conséquence on y fit venir de Genève une dizaine de pièces de canon et deux obusiers et des munitions en proportion. Le général les fit de suite transporter au château de Valère et fit faire quelques réparations à ses fortifications qui ne consistèrent qu’à en relever quelques pans de murs tombés de vétusté. On adjugea définitivement le couvent des capucins au département de la Guerre, qu’on se proposa de convertir en caserne fortifiée. Arriva au pays un capitaine d’artillerie, qui fit fermer la porte du pont de Saint-Maurice contre le canton de Vaud qui avait envoyé au district d’Aigle quelques compagnies de miliciens pour garder cette frontière. On mit une petite garnison au château de Saint-Maurice et quelques pièces de canon pour la défense du pont. On mura les portes de la ville de Sion, sauf les deux principales de Loèche et de Conthey et de celle du Rhône, où on établit des corps de garde. A la première nouvelle qu’une armée autrichienne sous la conduite du prince de Schwarzenberg avait passé le Rhin sur le territoire suisse, le préfet et le général pensèrent à la retraite. On encloua les canons, on brûla la poudre, on roula dans le Rhône une partie des boulets, les autres sont restés en Valère. On convoqua à Sion tous les préposés, qu’on posta à tous les ponts sur le Rhône pour prévenir que quelques mécontents en les abattant ne coupassent la retraite au peu de troupes qui étaient en Valais. /8/ Enfin il vint apparemment un ordre de Genève au général d’évacuer le pays. Le préfet partit quelques jours avant Noël, laissant l’administration du département à ses conseillers de préfecture et nommant pour sous-préfet de l’arrondissement et pour vice-préfet de tout le département le sieur [Ignace] Lang. Enfin, le jour de Noël, le général partit à la tête des garnisons de Brigue et de Sion, des gendarmes et des préposés de tout le Haut-Valais pour Martigny où le préfet, qui avait passé quelques jours à Saint-Maurice, vint le joindre, et se retirèrent en Savoie par le Faucigny en montant la combe de Martigny et sortant du pays par le Trient qui est à son sommet. Ils arrivèrent le premier jour de leur fuite à Vallorcine et le second jour à Sallanches, d’où ils se sont acheminés vers Chambéry et de là à Grenoble. M. le préfet prenant congé du conseil municipal leur représenta que « c’était pour ne pas exposer la ville aux maux d’un siège ni le pays au hasard de l’anarchie qu’il s’était enfin résolu à le quitter, et qu’il ne le quittait qu’à la veille d’être occupé par l’ennemi; mais qu’en cette fâcheuse crise des affaires politiques de l’Empire français, il leur conseillait : 1° d’éviter soigneusement toutes les voies de fait à l’égard de ceux des Valaisans qui s’étaient montrés affectionnés au gouvernement français, crainte des représailles si faciles à prendre si les affaires françaises venaient à se rétablir, ce qui après tout ne tenait qu’à ce que la campagne prochaine fût plus heureuse que les deux dernières, et 2° de ne point oublier que ce pays s’était toujours bien trouvé de la protection de la France. »
Le lendemain de la fête des Innocents [29 décembre 1813] arrivèrent enfin les Autrichiens qu’on attendait comme de nouveaux Moïses qui venaient tirer le peuple valaisan de la servitude d’Egypte, au nombre de quatre à cinq cents hommes, savoir trois ou quatre compagnies d’infanterie et une soixantaine de hussards, la plupart croates, commandés par un colonel qui se nomme le baron de Simbschen, lequel fit publier au son du tambour la proclamation aux Français émanée du secrétariat du prince de Schwarzenberg. Cette troupe s’est conduite en Valais comme en un pays non conquis, mais occupé. Des « Messieurs » du Haut-Valais se trouvèrent à Sion au moment de leur arrivée, ayant à leur tête le baron Stockalper revenu depuis quelques /9/ jours de Lyon où il faisait les fonctions de conseiller en la cour impériale, accompagné du comte Eugène de Courten et du baron Werra. Ces « Messieurs » prièrent le colonel autrichien de vouloir bien recevoir le pays de Valais sous la haute protection de S.M. impériale apostolique [François II], et de prendre sur lui de lui donner un gouvernement provisoire. Il en nomma donc président le baron Stockalper, et il autorisa les maires des dizains de s’assembler pour procéder à l’élection d’un député par dizain à un Comité central chargé de ce gouvernement provisoire. Furent donc nommés : pour Conches, le sieur Taffiner; pour Brigue, Son Exc. l’ex-bailli de Sépibus, lequel se trouvant assez malade a subdélégué son frère Casimir; pour Viège, le sieur Lang, ex-conseiller de préfecture; pour Rarogne, le sieur Nicolas Roten fils, ex-juge de paix de son canton; pour Loèche, le sieur Zen Ruffinen, gendre du baron Stockalper; pour Sierre, M. Maurice Courten; pour Sion, M. * Joseph * de Lavallaz, qui de maire de la ville en est redevenu bourgmestre; pour Hérémence, le sieur Rion, ex-substitut du procureur impérial; pour Martigny, le sieur Morand, maire de cette grande commune; pour l’Entremont, le sieur Luder, maire de Sembrancher, et le sieur Pittier, président du tribunal de première instance à la place du sieur Delasoie, ex-vice-bailli; de Saint-Maurice, M. Pierre-Louis Du Fay, ex-président du dizain de Monthey, et pour Monthey, le sieur Isaac de Rivaz, ex-conseiller de préfecture.
Ces nouveaux administrateurs du pays trouvèrent à propos d’envoyer une députation au prince de Schwarzenberg, général en chef de l’armée autrichienne, qui avait pour lors son quartier général à Berne * (ou à Zurich) *. On la composa de cinq députés, trois du Haut-Valais et deux du Bas-Valais, et ce furent MM. baron Stockalper, baron Werra, comte Courten, Delasoie et Jacques Quartéry, ex-maire de Saint-Maurice. Mais ces messieurs n’ayant pas trouvé à Zurich * (ou à Berne) * le prince de Schwarzenberg, allèrent le chercher à Altkirch, sous Huningue en Alsace.
En attendant leur retour, le colonel autrichien qui occupe le pays en ce moment a mis à la protection qu’il nous accorde le prix assez haut que voici : 1° que nous entretenions sa troupe, et 2° que nous lui fournissions un contingent de 400 hommes. En moins de dix jours ces 400 hommes ont été levés et équipés. On /10/ dit que le comte de Courten en sera le commandant. En outre, il a fait main basse sur les canons qu’ont laissés les Français, qu’il a fait conduire en Suisse, et sur le sel et le tabac des fermes et régies, qu’il a vendus à notre gouvernement provisoire pour le prix de [- - -] dont il solde sa troupe. Le Comité central le revend à son profit pour les frais du gouvernement actuel, à la charge duquel est la nourriture de cette troupe autrichienne et du contingent valaisan. Il s’occupe aussi des moyens de se procurer des fonds pour les frais de la députation au prince de Schwarzenberg et du salaire des membres du Comité lui-même, qui sans doute ne fera pas plus la guerre à ses propres dépens que le colonel Simbschen.
Cet officier fit partir l’autre semaine deux compagnies, qui se portèrent au Grand Saint-Bernard pour en débusquer quelques gendarmes français qui s’en étaient emparés et qui soutinrent, sept à huit, dit-on, une espèce de petit siège * non seulement * contre ces deux compagnies, mais encore contre quelques centaines de paysans de l’Entremont dont elles s’étaient fortifiées, ignorant en quel nombre étaient les assiégés qui décampèrent à la vue d’une armée si nombreuse, non sans tirer quelques coups de carabine auxquels les nôtres ripostèrent. Il en résulta un tué du côté des gendarmes et deux ou trois blessés qui furent faits prisonniers. La garnison autrichienne y a été remplacée par les conscrits de l’Entremont et des dizains de Saint-Maurice et de Monthey. Les volontaires du Haut-Valais ont été envoyés à Brigue accompagnés de deux compagnies autrichiennes. On les croit destinés à passer le Simplon et à aller garder le canton du Tessin pour la libre communication de l’armée d’Alsace avec l’armée d’Italie.
Nos « Messieurs » revinrent de leur députation le 21 janvier [1814]. Ils étaient partis le jour de l’an. Ils écrivirent de Berne qu’ils n’y avaient pas trouvé le prince de Schwarzenberg, lequel avait transféré son quartier général à Altkirch en Alsace. Ils l’y allèrent joindre. Ce prince leur conseilla de passer le Rhin et de se rendre auprès des empereurs [François II et Alexandre Ier] à Fribourg-en-Brisgau où était alors leur quartier général. Le comte de Metternich leur donna toute espérance que le Valais serait compris comme partie intégrante du Corps helvétique au /11/ futur traité de paix, soit qu’il lui fût incorporé comme vingtième canton, soit qu’il préférât de faire une république à part, mais alliée des Suisses. Ce ministre les présenta à l’empereur François qui les accueillit avec beaucoup de bonté et de simplicité, et leur donna les mêmes espérances. On les remercia du bataillon de volontaires qu’ils avaient offert ou qu’ils avaient laissé lever au baron de Simbschen, commandant de la troupe autrichienne qui a occupé le Valais. Et à leur visite de congé, le ministre leur fit don de la part de son maître du sel et du tabac que les Français nous avaient laissés. Mais le sel se trouvait déjà en grande partie payé. Cependant le pays gagna à cette libéralité quatre à cinq cents louis.
Le lendemain, les empereurs transportèrent leur quartier à Bâle où nos « Messieurs » les suivirent et assistèrent à une revue de 30 000 hommes d’infanterie, et le lendemain à un passage du Rhin par un corps de 14 000 cosaques qui défilèrent au galop devant le roi de Prusse [Frédéric-Guillaume III].
A leur retour, ces messieurs rendirent compte du succès de leur députation au gouvernement provisoire, et les jours suivants ayant exposé à l’officier autrichien commandant en Valais que ce gouvernement provisoire serait trop dispendieux pour le pays, l’engagèrent à en réduire les membres à un quinquevirat. Ce qu’il fit en en nommant lui-même les cinq hommes qui sont MM. le baron Stockalper, président, Taffiner, vice-président, baron Werra, Du Fay de Lavallaz, maire soit bourgmestre de Sion, et Delasoie, ex-juge de paix du dizain de Sembrancher, seul Bas-Valaisan, et pour les suppléer en cas d’absence, deux adjoints, savoir MM. Isaac de Rivaz et Maurice de Courten.
Ces messieurs se sont d’abord occupés des moyens d’avoir de l’argent en rétablissant les droits d’entrée qui existaient à l’époque de la réunion du pays à la France; ensuite, de se procurer du sel qui nous fera faute vers le mois de mai. A cet effet, on a dépêché M. Charles Odet au Bas-Valais pour le rétablissement du droit d’entrée, et le sieur Delacoste, percepteur à Monthey, est allé négocier une emplette de sel blanc aux salines de Salins qui sont en ce moment au pouvoir des Autrichiens.
Ensuite, ils se sont occupés de ne point laisser le pays sans officiers de justice. A cet effet, après avoir supprimé le tribunal /12/ de première instance, on a rétabli dans les treize dizains les grands châtelains qui sont : à Monthey, M. Pierre-Marie de Lavallaz, ex-juge de paix; à Saint-Maurice, M. Joseph de Nucé, ex-grand châtelain de ce dizain; à Martigny, M. Claivaz, ex-juge et ex-grand châtelain; à Sembrancher, M. Luder; à Sion, M. Joseph-Libérat de Courten, ex-châtelain de nuit de la ville; à Hérémence, l’ex-grand châtelain Theiler; à Sierre, l’ex-grand châtelain de Chastonay; à Loèche, M. de Zen Ruffinen, gendre du baron Stockalper; à Rarogne, M. l’ex-juge et ex-grand châtelain Nicolas Roten fils; à Viège, un M. Indermatten; à Brigue, le fils aîné [Gaspard-Emmanuel] de M. le baron Stockalper; à Mörel, le sieur Casimir de Sépibus, frère de l’ex-bailli de ce nom, et à Conches, l’ex-grand châtelain Bircher, gendre du feu bailli Sigristen.
Peu après, le baron de Simbschen voyant que Milan tardait à se rendre et prévoyant qu’il pourrait entrer dans le plan de défense du vice-roi [Beauharnais] de tenter de faire passer une colonne de son armée par le Simplon et par le Valais, pour aller dégager Genève déjà au pouvoir des Autrichiens et Lyon qu’ils menaçaient, se fait autoriser à requérir que nous organisions une landwehr ou un landsturm. En conséquence, le Conseil d’Etat provisoire ordonne la levée de la première élection dans tout le pays, et en nomme les capitaines ou autorise les assemblées de dizain de s’en donner à leur gré, auxquels on ordonne d’exercer la milice de leur dizain. Ce furent, à Sion, M. Alexis de Torrenté, mort en charge cinq ou six semaines après, auquel on a substitué M. Adrien de Riedmatten, fils du feu colonel Hyacinthe de Riedmatten; à Sierre, M. Antoine Preux; à Loèche, je ne sais qui; à Martigny, M. Bruno Gay; à Saint-Maurice, je ne sais qui; à Monthey, le sieur Trombert, de la val d’Illiez, qui a servi au commencement de la révolution franco-helvétique comme officier dans les régiments d’élite, etc., etc.
Les troupes autrichiennes, pendant les deux mois de février et de mars, ne font qu’aller et venir de Genève au Simplon, toujours nourries par le pays, et le peu de solde qu’on leur paya fut, ou de l’argent du sel, ou une somme de 14 000 francs que le pays emprunta du baron Werra pour prêter à leur commandant. Le baron de Simbschen peu courtisé à Sion fixe son domicile à /13/ Saint-Maurice. Mais, soit là, soit ici, soit à Brigue, partout il fit payer à notre Etat ses frais d’auberge.
On ne fut pas peu surpris d’apprendre qu’il faisait fortifier le poste de Saint-Maurice en continuant les travaux qu’y avaient commencés les Français, savoir une terrasse pour y placer une batterie contre le district d’Aigle, et en mettant le château à l’abri de la bombe au moyen d’une plate-forme couverte de terre à la hauteur de cinq à six pieds; ce qui occasionna une coupe de nos plus beaux sapins dans les forêts voisines et au Bas-Valais des corvées de 400 ouvriers durant près d’un mois, auxquels on dut donner l’étape ainsi qu’aux troupes à nos frais.
Au moment que les généraux français Marchand et Dessaix tenaient Genève bloquée, les Français-Italiens tentent de forcer le pas du Simplon et méditent de faire passer une colonne par le pays de Valais pour venir les aider à reprendre cette ville. Ils sont repoussés avec courage par la landwehr valaisanne des trois plus hauts dizains accourus au secours d’une poignée d’Autrichiens et de nos conscrits qui la veille avaient fui à leur approche. On les surprend le lendemain matin à l’endroit dit l’hôpital de Bérisal, un peu au-dessous du village du Simplon sur le territoire valaisan. On leur tua quelques hommes; on fait le reste prisonnier, et surtout l’état-major. Deux jours après on intercepte leur correspondance et les vivres qu’ils envoyaient au bataillon surpris et environné et forcé de mettre bas les armes. Voyez dans les gazettes de ce temps-là les détails de cette affaire de poste, qui fut glorieuse pour les Valaisans et avantageuse pour les Autrichiens bloqués dans Genève et commandés par le comte de Bubna. Sur le rapport qui fut rendu de ce glorieux fait d’arme de la landwehr valaisanne à l’empereur François, il fit distribuer à six de nos braves la plaque d’argent suspendue à un ruban rouge, entre autres au fils aîné [Gaspard-Emmanuel] de M. le baron Stockalper avec une petite pension de six kreutzer par jour, si je ne me trompe.
Sur ces entrefaites vient à mourir après avoir traîné longtemps d’une maladie de poitrine M. le prévôt Rausis dont je fais l’éloge ailleurs 1. MM. les chanoines du Saint-Bernard s’empressent de /14/ lui donner pour successeur Rd M. Genoud, curé de Sembrancher, longtemps digne prieur du monastère hôpital, soit de Mont-Joux ou sommet du Pennin. La circulaire de convocation au chapitre électoral fut bien aussi adressée aux chanoines de l’abbaye de Saint-Maurice, s’ils jugeaient à propos d’y venir prendre part; mais ces deux maisons ne se tenant plus pour unies du moment de la retraite des Français et s’estimant chacune rentrée dans ses droits d’indépendance l’une de l’autre, MM. de l’abbaye laissèrent MM. de Saint-Bernard procéder sans eux à l’élection de leur prélat, et déclarèrent ne reconnaître désormais d’autre supérieur au temporel comme au spirituel que leur révérendissime abbé [Pierraz]. Le colonel autrichien commandant le Valais et le Conseil provisoire de notre république récemment ressuscitée les laissèrent faire. Le nonce de Lucerne [Testaferrata] ne tarda pas d’agréer l’élection et de confirmer l’élu. Peu après, cette prélature n’étant point consistoriale, il lui envoya ses bulles, et selon le droit qu’en ont nos évêques de Sion envers les prévôts de Saint-Bernard, le nouveau prévôt invita notre révérendissime ordinaire [de Preux] de vouloir bien prendre la peine de venir faire la cérémonie de sa bénédiction à Martigny même, l’ordinaire résidence de MM. les prévôts. L’évêque s’y rendit le dimanche dans l’octave de l’Ascension [22 mai 1814], assisté de M. l’abbé de Saint-Maurice et du chanoine Pignat, notre grand doyen, son grand vicaire, et accompagné du chanoine Zen Ruffinen, chantre de la cathédrale, de ses deux aumôniers, les chanoines titulaires Fr. de Riedmatten, recteur de la Sainte-Trinité, et Antoine de Preux, son neveu, des pères [Sineo] de la Tour et Godinot, supérieurs du collège de Sion, etc. La fête fut aussi brillante que le comportèrent les circonstances.
On reçut à Sion le jour de Pâques [10 avril 1814] la nouvelle officielle de la prise de Paris par les puissances coalisées et la déchéance, soit l’abdication de l’empereur Napoléon. Te Deum solennel chanté à Sion à ce sujet dès le lendemain, lundi de Pâques, qu’on annonça au peuple la veille et le matin par le son de toutes les cloches de la ville à la manière française. Le colonel Simbschen fait aussi chanter le Te Deum à Saint-Maurice et donne un bal et une collation en réjouissance de cette heureuse contre-révolution. Le dimanche suivant, savoir de Quasimodo [17 avril], on /15/ se rendit processionnellement * (en habits des confréries) * à l’église de Valère, où l’évêque chanta une messe d’action de grâces pour l’heureux retour du pays à son ancienne liberté et pour la conservation de notre sainte religion.
Peu après on apprit encore la délivrance du pape [Pie VII]. Encore plus grande réjouissance à Sion à ce sujet. La veille et le matin de la * fête, qui eut lieu le second dimanche du mois de mai [8], toutes * les cloches furent sonnées en branle. On tira du sommet du clocher de la cathédrale les mousquets de cibe; Monseigneur officia dans la plus grande pompe possible. Il fit prêcher ce jour-là le père Godinot qui, soit pour complaire au prélat, soit pour se contenter lui-même, parla des maux que nous avaient faits les Français et qu’ils voulaient nous faire, avec l’exagération et l’imprudence que j’ai déjà reprochées au curé de la ville [Amherd] et à son premier vicaire [Beeger] 1. L’évêque traita le Conseil d’Etat, les chefs du conseil municipal et tout le chapitre. Il y eut le soir de la fête illumination générale dans toute la ville et feu d’artifice à la Planta. La maison de ville fut très mesquinement illuminée, mais la grande porte de la cathédrale le fut assez somptueusement et aussi élégamment que nous en sommes capables et que nos facultés le comportent, ainsi que la maison des Calendes; surtout l’évêché et le collège se distinguèrent. On n’entendit toute cette nuit-là que pétarades continuelles partir du clocher ou du collège, et de la tour des Chiens entre Tourbillon et la Majorie. L’évêque offensa la troupe de Sion pour ne lui avoir pas fait distribuer du vin et pour n’avoir pas invité son capitaine à son banquet. Mais on ne pense pas à tout dans de tels moments d’une joie si enivrante.
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CHAPITRE II
Le projet d’une nouvelle constitution 1
(diétine de juillet 1814)
Dès avant ces heureux événements, les Haut-Valaisans, surtout les dizains allemands, s’agitent au sujet du Conseil provisoire qui leur déplaît. Ils s’assemblent dans les dizains à l’effet de le faire cesser. On répand dans le public une circulaire latine composée, dit-on, par les curés de Loèche [Lorétan] et de Mörel [Wenger], et colportée par le chanoine Julier, dont le but était de rétablir toutes choses en Valais sur le pied où elles étaient à l’époque de la révolution franco-helvético-valaisanne, et de reprendre la constitution qui existait en 1797. Elle avait fait le bonheur de nos pères sans gouvernement central, elle ferait infailliblement celui de leurs enfants. On y flattait l’évêque [de Preux] de lui rendre la préfecture et ses juridictions; on y flattait les Haut-Valaisans de leur soumettre de nouveau le Bas-Valais ou du moins de lui faire acheter sa liberté au prix d’une grosse somme à titre de juste indemnité. Ce qui enhardissait ces messieurs à tracer ce plan était le bruit qu’on faisait courir que Berne, assurée de la protection de l’empereur François, allait rentrer dans tous ses droits sur le pays de Vaud et sur l’Argovie, ou du moins n’y renoncerait qu’au moyen de quatorze millions de livres suisses que ce pays lui payerait, s’il voulait conserver à ce prix sa liberté. /17/
Nous avions beau leur dire que le sort du Bas-Valais ne dépendait ni de leur bienveillance ni de leur malveillance, parce qu’infailliblement il suivrait celui des cantons de Vaud et de l’Argovie, et des autres portions de la Suisse devenues libres par l’effet de la révolution de 1798; qu’il était tout à fait improbable que les hautes puissances coalisées consentissent que des peuples libres depuis 15 à 16 ans redevinssent de nouveau sujets ou payassent si chèrement leur liberté; qu’il était pareillement tout à fait improbable que la préfecture fût restituée à l’évêque, tandis qu’il paraissait au contraire qu’elles ne restitueraient rien aux électeurs ecclésiastiques, aux autres évêques et aux abbés, princes de l’empire d’Allemagne, et qu’il était connu qu’elles avaient éconduit l’évêque de Bâle [Neveu] et l’abbé de Saint-Gall [Vorster] qui se flattaient chimériquement de semblable restitution; qu’il était pareillement impossible de rétablir en Valais l’ancienne constitution et de faire payer aux seuls Bas-Valaisans les frais du gouvernement, vu que restant libres, comme il y avait tout lieu de le présumer, ils ne payeraient que leur rate-part des impositions et des tributs; qu’il faudrait pour que les Haut-Valaisans en fussent exempts que les Bas-Valaisans redevinssent leurs sujets; ils n’en allaient pas moins leur train, persuadés que Berne appuyée de l’Autriche ferait la loi à tout le reste de la Suisse nouvellement libre et lui imposerait de nouveau le joug.
En conséquence de cet équitable projet, à l’instigation de quelques prêtres et par les menées de quelques notaires, tels qu’un M. Deschallen et un M. Zurbriggen, de Viège, un de Chastonay et un Bonivini, de Sierre, les frères Lorétan, de Sion et des Bains [de Loèche], un Julier dit de Badenthal, du village de Varone, ils convoquèrent une diète illégale, d’abord à Sierre, puis à Viège. Mais le colonel de Simbschen défend très sévèrement toute semblable assemblée comme anarchique et séditieuse tant que le pays sera sous le provisoire et ordonne d’attendre que le sort du Valais soit réglé par les hautes puissances par la protection desquelles il a recouvré sa liberté. Sa proclamation très vigoureuse est datée de Saint-Maurice et est du 27 mars [1814]. Il faut dire à la louange des dizains de Conches et de Loèche qu’ils ne se prêtèrent presque point à cette mesure anarchique. /18/
Les troupes autrichiennes cantonnées en Valais que commandait le colonel de Simbschen évacuèrent le pays peu après que Milan eut ouvert ses portes à celles que commandait en Italie le feld-maréchal de Bellegarde. Il nous fait ses adieux en nous recommandant de nouveau de rester tranquilles.
Le Conseil provisoire pense seulement alors à envoyer à Zurich des députés pour renouer avec le Corps helvétique nos anciennes liaisons. Mais au lieu d’aller à Zurich, trois des cinq administrateurs se députent eux-mêmes vers la fin de mai, ou se font députer par leurs collègues, à Paris, auprès des empereurs [François II et Alexandre Ier] et de leurs plénipotentiaires à l’effet de les prier de nous déclarer république libre et indépendante, seulement alliée des Suisses. Mais à peine étaient-ils partis pour Paris qu’on reçoit du sieur Schraut, plénipotentiaire de l’empereur François à la diète de Zurich, une lettre datée du 2 mai, par laquelle il nous invite tant en son nom qu’en celui du comte de Capo d’Istria, envoyé de l’empereur de Russie, et du baron de Chambrier, envoyé du roi de Prusse [Frédéric-Guillaume III], ses collègues à la même diète, par laquelle, dis-je, il nous invite à faire des démarches auprès de cette diète à l’effet d’être incorporés à la Suisse à titre et avec rang de canton.
Le Conseil provisoire la communique aussitôt aux douze dizains et les invite d’envoyer à Sion leurs députés pour délibérer en commun sur cette importante missive et procéder à une nomination régulière de députés du pays auprès du Corps helvétique. On les autorise à demander notre incorporation comme canton si le pacte fédéral n’établit point en Suisse de gouvernement central et laisse à chaque canton la liberté de se donner une constitution propre la plus rapprochée que possible de nos anciennes habitudes.
S’étaient députés à Paris MM. les barons Stockalper et Werra qui s’associèrent M. Delasoie, de Sembrancher. On députe à Zurich les sieurs de Sépibus, ancien bailli, Joseph-Libérat de Courten, grand châtelain de Sion, et Pierre-Marie Du Fay de Lavallaz, grand châtelain de Monthey.
Quelques jours auparavant les Bas-Valaisans menacés de perdre leur liberté et voyant que les Haut-Valaisans ne s’occupaient /19/ que de leurs intérêts et qu’on les oubliait, ne s’oublient point eux-mêmes. Ils s’assemblent à Martigny et députent à Zurich les sieurs Jacques Quartéry, bourgmestre de Saint-Maurice, et l’ex-sous-préfet Dufour, de Monthey, et ils envoient à Paris M. Louis de Preux, moderne * vice * - grand châtelain de Saint-Maurice, sous prétexte * d’aller visiter * sa belle-mère, femme du sieur Helflinger, autrefois résident de France en Valais. Le vrai but de son voyage était de dérouter, s’il y avait moyen, la députation de Paris qui y allait négocier la république seulement alliée des Suisses contre le vœu du Bas-Valais qui désire l’incorporation à la Suisse comme canton. Il est à croire que M. Charles-Emmanuel de Rivaz, qui resta à Paris jusqu’à la séance royale du 6 juin [1814] comme membre au Corps législatif pour le Département du Simplon, connu avantageusement de M. de La Harpe, instituteur de l’empereur Alexandre, sollicitait vivement sa protection auprès de son auguste élève à l’effet d’assurer au Bas-Valais sa liberté, ainsi qu’il est notoire qu’il l’a procurée efficacement au canton de Vaud dont il est originaire, contre les tentatives de l’aristocratie bernoise pour le faire repasser sous sa domination. Ces messieurs n’arrivèrent à Paris que le 2 juin au soir, et le lendemain de grand matin l’empereur François, en qui ils mettaient toute leur espérance, en partit pour s’en retourner dans ses Etats. Ils s’adressèrent au prince de Metternich, son ministre, qui n’ayant pas le temps de les admettre à son audience, les renvoya au comte de Stadion qui, ne connaissant point les relations politiques du pays de Valais comme Etat libre, indépendant et détaché de la Suisse, leur conseilla de ne point séparer leurs intérêts des autres pays autrefois comme eux simples alliés du Corps helvétique, qui recherchaient tous en ce moment l’honneur et l’avantage d’en devenir parties intégrantes sous le nom et avec le rang de nouveaux cantons; sinon qu’ils pourraient tenter au congrès qui allait prochainement se tenir à Vienne, d’obtenir un sort qui fût plus conforme à leur politique si celui-ci ne leur agréait pas. Ils quittèrent Paris comme ils avaient quitté Bâle quelques mois auparavant 1 sans avoir salué l’empereur Alexandre et /20/ sans même avoir demandé une audience à son plénipotentiaire. Mais ils en demandèrent une au prince de Bénévent qui leur répondit, comme le comte de Stadion, qu’il ne connaissait point quelles relations politiques pouvait avoir le pays de Valais avec la France revenue à son roi légitime comme Etat isolé du reste de la Suisse. Donc après un séjour à Paris de six jours seulement, durant lequel ils furent spectateurs de la pompe de la séance royale et des acclamations du peuple de Paris en l’honneur de Louis XVIII, avisés par une lettre du Conseil provisoire de la députation de Zurich sur la proposition des plénipotentiaires des hautes puissances, ils se résolurent de retourner au pays où ils arrivèrent le samedi au soir, 18 juin, un peu honteux du peu de succès de leur mission et fort courroucés contre ceux en Valais qu’ils soupçonnent d’avoir traversé leurs desseins politiques et très mécontents de ce que le pays fait négocier à Zurich auprès des Suisses contradictoirement à ce qu’ils étaient allés négocier à Paris. Ensuite, se piquant au jeu, ils se prennent de querelle avec le sieur Taffiner, vice-président du Conseil d’Etat provisoire, et des reproches venant aux injures, ils donnent le lendemain leur démission qu’on finit par accepter après les avoir suppliés à diverses reprises de rester à leur poste. Le vrai sujet de la brouillerie est qu’il y a toute apparence que la première magistrature du pays sera déférée au sieur de Sépibus, honoré en ce moment de toute la confiance des Haut et des Bas-Valaisans.
Ils ne sont pas malheureusement les seuls qui ne voient de bonheur pour le Haut-Valais qu’à redevenir ce qu’il était en 1797. L’évêque, tous les chanoines allemands de naissance et de langage, presque tous les curés de la Morge à la Furka, la plupart des individus des meilleures familles de la ville et du pays ci-devant souverain partagent leur opinion à cet égard, * sur ce qu’il leur semble qu’il n’y aura point de vraie liberté pour eux sans cette omnimode indépendance, et que d’ailleurs notre incorporation à la Suisse nous prive à jamais des avantages du service étranger et du relief que pourrait donner à quelques familles la dignité de grand bailli, etc. *; tandis que les Bas-Valaisans désirent fortement que le pays devienne canton, persuadés qu’ils sont qu’il n’y aura pour eux ni de liberté assurée /21/ ni de parfaite égalité que par cet unique moyen, et ne cachent point que ce nouvel ordre de choses est l’objet de tous leurs vœux. Enfin, nos députés à Zurich nous écrivent qu’on leur insinue fortement que le seul moyen de sauver notre indépendance est de nous réunir à la Suisse aux mêmes conditions que le seront Genève et Neuchâtel et leurs nouveaux territoires.
On reçoit le jour de la Saint-Jean [24 juin] un exemplaire du pacte fédéral par le canal de nos députés à Zurich qui nous mandent en même temps leur prochain retour.
* M. de Rivaz le législateur arrive de Paris le [sur-] lendemain dimanche [26]. Quelques jours auparavant étaient arrivés de Zurich MM. Quartéry et Dufour.
* Sont actuellement membres du Conseil provisoire : MM. Taffiner, de Conches, de Lavallaz, de Sion, Delasoie, de Sembrancher, mon frère Isaac et Maurice de Courten.
* Quelques jours avant l’octave de la Fête-Dieu, notre révérendissime évêque et le Conseil d’Etat provisoire reçoivent de Son Exc. Mgr le nonce de Lucerne [Testaferrata] l’avis officiel de la rentrée du Souverain Pontife [Pie VII] à Rome, et dans son siège et dans ses droits *.
Nos députés à Zurich arrivent à Sion le 28 juin à midi. Dans le compte qu’ils rendent de leur mission, ils rapportent qu’ayant été présentés au sieur Schraut, plénipotentiaire de l’empereur d’Autriche, et que lui ayant déclaré que l’objet de leur commission était leur réunion à la Suisse, ce ministre exigea d’eux de s’expliquer nettement si c’était de lui être incorporé comme canton, ce qui entrait parfaitement dans les vues des hautes puissances protectrices de la liberté helvétique, ou bien seulement à titre de république alliée, ce qui souffrirait beaucoup plus de difficulté. Il finit l’audience par leur insinuer que le moyen le plus propre d’assurer l’indépendance de leur pays était de chercher à tenir à la Suisse par les liens les plus intimes qui seraient en même temps les plus forts. Ils trouvèrent M. le landammann Reinhard et la commission diplomatique * qu’il préside * dans les mêmes dispositions ainsi que la plupart des députés des grands cantons.
A la vérité, ils ajoutèrent que sur leur route, en s’en retournant au pays, ils se sont rencontrés à l’auberge avec des magistrats /22/ des petits cantons catholiques qui leur parurent peu disposés à voter la réunion du Valais comme nouveau canton, prétendant que cet accroissement de territoire serait à la longue funeste à la Confédération helvétique et que Berne n’a point encore perdu l’espoir que les choses seront rétablies en Suisse sur l’ancien pied; qu’en général la Suisse paraît divisée d’opinion sur le nouvel ordre de choses que se sont proposé les faiseurs du pacte fédéral; enfin qu’il n’est pas bien sûr qu’il soit adopté par la grande majorité des diètes cantonales. M. de Sépibus conclut son rapport en ayant l’air de convenir que les relations avec le Corps helvétique qui nous conviendraient le mieux seraient celles de république alliée, mais que n’étant pas tout à fait maîtres de notre choix, le plus convenable et le plus sûr était de céder aux circonstances qui nous font une nécessité de lui être incorporés à titre de canton; qu’il lui a paru que c’était là le plan arrêté des plénipotentiaires des hautes puissances avec les membres actuels à la diète de Zurich les plus renommés et les plus actifs; qu’on les avait renvoyés avec promesse de les rappeler dès que notre incorporation aurait passé à une notable majorité des diètes cantonales, et qu’on pouvait en attendant travailler en Valais à une constitution qui fût assez basée sur les principes fondamentaux du pacte fédéral pour pouvoir obtenir la ratification de la diète helvétique. De plus, ils ajoutèrent qu’interrogés par la commission diplomatique quelle était la part des évêques au gouvernement, ils ont répondu que l’évêque assistait aux diètes et y avait voix délibérative comme un dizain; interrogés enfin quels étaient les rapports politiques du Bas-Valais au Haut-Valais, [ils] ont répondu qu'ils espéraient que ces relations seraient fixées par la nouvelle constitution à la satisfaction des Bas-Valaisans.
Circulaire du Conseil d’Etat provisoire aux douze dizains, qui croit devoir s’entourer de douze conseillers pour ébaucher cette constitution, à l’effet que dans des conseils de dizain ils procèdent à l’élection d’un député des plus sages et des plus intègres pour concourir à cet important travail en une diétine assignée au 11 de juillet.
Monseigneur rassemble le chapitre chez lui, le 6 juillet, après-dîner, pour nous communiquer le rapport officiel de MM. nos /23/ députés à la diète de Zurich et nous demander que nous nommions deux chanoines avec lesquels il puisse concerter la conduite qu’il doit tenir avec l’Etat dans la diétine convoquée pour le 11 de ce mois d’un député de chacun des dizains appelés par le Conseil d’Etat provisoire pour ébaucher la nouvelle constitution. En conséquence, le chapitre lui adjoint M. le grand doyen [Pignat] et M. le grand sacristain [Kalbermatten] auxquels on enjoint de rendre compte au chapitre des démarches de Monseigneur pour recouvrer la prérogative temporelle de son siège, s’il y a lieu et moyen, ou touchant la manière de protester qu’il n’entend pas que sa présence aux diètes puisse ni [ne] doive être réputée un abandon d’icelle, se réservant d’en demander la restitution si les circonstances y devenaient opportunes et qu’on vît en Allemagne les prélats princes y rentrer dans leurs anciens droits dont ils n’ont été, ainsi que les évêques de Sion, de Coire et de Bâle et l’abbé de Saint-Gall, dépouillés que par le nouveau droit public que la Révolution française a introduit en Europe par la force et par la contrainte.
Le jeudi 7, conseil du dizain de Sion tenu pour nommer son député à la diétine du 11. Ce qui le rend tumultueux, c’est que la faction Duc n’y veut admettre que deux députés de la ville qui y en avait envoyé sept. La décision de ce différend est déférée au Conseil d’Etat provisoire, qui ne lui en accorde que quatre. Après de vifs reproches faits par eux à l’ambition et à l’improbité des Duc, les députés de Sion parviennent à détacher de leur parti quelques voix; on en achète quelques autres; enfin, à dix heures du soir, le résultat d’un scrutin contredit souvent par la faction Duc ne donne que dix voix au banneret Duc et onze à M. Joseph-Libérat de Courten, qui est reconnu par le Conseil d’Etat légalement élu et nommé à cette diétine par le dizain de Sion. M. le banneret Duc ayant reproché à ces « Messieurs » qu’ils avaient acheté quelques suffrages à beaux deniers comptants, ces « Messieurs » lui répondirent qu’il convenait bien à lui, banneret Duc, qui depuis quinze ans ne fait point d’autre métier que d’acheter et de vendre des voix, de leur faire semblable reproche.
Aujourd’hui, 11 juillet, le Conseil d’Etat provisoire et les députés des XII Dizains — * les députés à cette diétine furent /24/ MM. Bircher pour Conches, l’ex-bailli de Sépibus pour Brigue, le grand châtelain Indermatten pour Viège, Nicolas Roten le père pour Rarogne, Julier de Varone pour Loèche, le grand châtelain de Chastonay pour Sierre, le grand châtelain [Libérat] de Courten pour Sion, le grand châtelain Theiler pour Hérémence, le Dr Gay pour Martigny, le grand châtelain Luder pour Sembrancher, l’ex-législateur de Rivaz pour Saint-Maurice et l’ex-sous-préfet Dufour pour Monthey; et le Conseil d’Etat provisoire se trouvait actuellement composé des sieurs Taffiner, président, bourgmestre de Lavallaz, l’ex-vice-bailli Delasoie, Isaac de Rivaz et Maurice de Courten * - font chanter une messe solennelle du Saint-Esprit à la cathédrale, à laquelle l’évêque et le chapitre assistent. On y dresse au milieu du chœur un prie-Dieu très orné pour Monseigneur avec un vaste fauteuil, et on place le président de la commission [de Sépibus] à sa droite et celui du gouvernement à sa gauche. A en juger par ce fastueux prie-Dieu, le clergé et le peuple se persuadèrent que déjà l’évêque était redevenu le prince du pays puisqu’on lui en décernait les honneurs, et les Haut-Valaisans se flattèrent que tout allait recommencer en Valais sur le pied de l’ancienne constitution.
Dès le lendemain [12 juillet], les membres de cette commission législative, présidée par M. l’ancien bailli de Sépibus, firent lecture des instructions qu’ils avaient reçues des conseils de leurs dizains respectifs. Toutes celles des dizains du Haut-Valais portaient en tête deux points qu’ils regardaient comme devant être fondamentaux des opérations de cette haute commission : le premier, de tout rétablir sur le statu quo de 1797, et le second, de restituer par conséquent à l’évêque toutes les prérogatives temporelles dont son siège jouissait à cette date. Ce fut sur ce principe que Monseigneur, tant en son nom qu’au nom de l’abbé de Saint-Maurice [Pierraz], revendiqua les juridictions de l’évêché et de l’abbaye, que la ville de Sion et la contrée de Sierre revendiquèrent les charges désénales, que les députés des dizains prirent place en cette session non plus selon l’ordre que le sort leur assignait comme on l’avait fait depuis la révolution, mais selon l’ordre topographique comme on le pratiquait anciennement, et qu’on y arrêta qu’on voterait non plus par tête mais par dizains; /25/ que le pays serait divisé en dix dizains comme il l’était autrefois en dix bannières; qu’il n’y aurait plus de Conseil d’Etat exerçant au nom de la république le pouvoir exécutif, mais qu’on reviendrait à l’ancienne forme des deux diètes souveraines de mai et de décembre; et que dans l’intervalle de ces deux diètes le grand bailli gérerait les affaires publiques tant au-dehors qu’au-dedans; et qu’à cet effet on élirait à l’accoutumée tous les deux ans un grand bailli, un vice-bailli, un secrétaire d’Etat et un trésorier d’Etat, * et que deux de ces quatre charges seraient toujours confiées à des Valaisans de la Raspille au lac [Léman] et deux à des Valaisans de la Raspille à la Furka *; qu’on rétablirait les anciennes charges militaires des bannerets et des capitaines de dizain, que ces charges seraient à vie, et que ceux qui en seraient revêtus seraient députés-nés aux diètes; qu’on rétablirait les juges de dizain sous le nom de grands châtelains ou de grands majors avec les mêmes attributions que par le passé, lesquels seraient juges au civil en seconde instance, et des sentences desquels on pourrait appeler au Tribunal suprême, mais qui jugeraient, comme autrefois, souverainement au criminel; que ce Tribunal suprême serait composé à chaque diète de membres nommés par ses députés; que pour être apte à être député aux diètes, il faudrait avoir 25 ans révolus, être notaire, ou avoir été juge dans son dizain, ou bien officier en quelqu’un des services étrangers avoués par la république, et que pour être éligible à quelqu’une des quatre premières magistratures du pays, il faudrait y avoir exercé quelqu’une des grandes charges désénales. Ce qui n’est pas tout à fait conforme à l’ancienne organisation de notre magistrature, où les seuls bannerets et capitaines de dizain étaient éligibles à ces quatre premières magistratures. Au surplus, on aristocratisa tant qu’on put les charges de communautés. Il fut donc arrêté que les communautés auraient des conseils municipaux dont les membres seraient à vie; que ces conseils se recruteraient désormais * en faisant nommer à l’office vacant de conseiller par leur peuple respectif un sur trois * candidats qu’ils lui proposeraient; qu’il en serait de même de l’élection du juge local que le peuple ferait sur la présentation de trois candidats membres desdits conseils. On laissait à chaque dizain à régler de combien de petites communes serait composé /26/ le ressort, soit le district d’une châtellenie. * Il fut aussi arrêté que * les communes selon leur étendue pourraient se donner un conseil composé pour le minimum de cinq membres et pour le maximum de vingt-cinq. Il fut encore arrêté (mais prenez garde que c’est toujours par les sept anciens dizains) que le plus grand des dizains ne supporterait pas plus de charges publiques que le plus petit et ne fournirait pas plus d’hommes d’élite à la milice. Enfin, le dernier jour de la session, les Haut-Valaisans eurent l’air de mettre en question si le Bas-Valais pouvait se prévaloir des circonstances politiques à la faveur desquelles il se tenait pour libre depuis 1798, et ils insinuèrent à ses députés que le Haut-Valais se croyait fondé en justice à répéter des Bas-Valaisans une indemnité considérable en argent, au moyen de laquelle ils seraient admis sans conteste à participer avec eux de tous les avantages de la liberté et de la souveraineté. — * On déclara la religion catholique, apostolique et romaine la seule autorisée en tout le pays. On arrêta en outre qu’à l’avenir tous les actes émanés des diètes souveraines seraient stipulés en langue allemande. Enfin, il fut convenu qu’on soumettrait cette nouvelle constitution à l’acceptation libre du peuple valaisan représenté par ses députés au conseil général de chaque dizain. Je ne sais si l’on traita la question des conditions requises pour être réputé citoyen valaisan, ni si on régla le sort des étrangers habitants-nés ou non-nés au pays *.
Nous avons vu qu’à la fin de mai les Haut-Valaisans avaient été d’accord avec les Bas-Valaisans d’envoyer à Zurich une députation à l’effet de demander leur incorporation comme canton au Corps helvétique. A cette fois, la politique des meneurs du Haut-Valais fut que le pays continuât à être une république libre et indépendante seulement alliée des Suisses comme autrefois, c’est-à-dire comme avant la révolution. C’était évidemment Berne qui, par ses insinuations et par son argent, avait opéré ce changement notable dans la politique valaisanne. Aussi durant les trois semaines et demie que dura cette commission législative, il ne fut pas question une seule fois d’asseoir notre constitution sur les bases du pacte fédéral, et quand les députés du Bas-Valais représentèrent que si le pays ne tenait à la Suisse que par ce faible lien, cette constitution n’obtiendrait probablement aucune /27/ garantie des hautes puissances protectrices et garantes de la liberté helvétique, les Haut-Valaisans leur répondirent que le pays étant indépendant se constituait comme il l’entendait et n’avait pas plus besoin à présent que personne lui garantît sa constitution qu’il n’en avait eu besoin dans les temps passés.
On pense bien sans que je le note qu’une telle constitution ne pouvait pas convenir en plusieurs de ses points principaux aux Bas-Valaisans. Réduits à une minorité de quatre suffrages contre neuf y compris celui de l’évêque qui par reconnaissance et par intérêt disait amen à tout ce que proposaient et arrêtaient les Haut-Valaisans, ils durent se borner à marquer à la marge de cette nouvelle constitution les articles qu’ils rejetaient. C’était premièrement la division du pays en dix sections et de voter aux diètes par dizain; ce qui ne donnant aux Bas-Valaisans que trois suffrages contre huit du Haut-Valais, leur représentation aux diètes souveraines n’aurait point de proportion avec leur population, et que faisant plus d’un tiers du pays ils demandaient qu’on leur y adjuge le tiers de députés et de suffrages.
Secondement que les relations actuelles du pays beaucoup plus étendues qu’autrefois demandaient que le pouvoir exécutif y fût confié à un Conseil d’Etat et que l’expérience démontrerait que ce Conseil d’Etat ne coûterait pas plus que tant de diétines qu’il faudrait tenir dans l’intervalle des deux diètes ordinaires et que les affaires y seraient bien plus sûrement et bien plus promptement expédiées.
3° Que nommer à chaque diète les membres d’un Tribunal suprême et nommer par contre à vie une partie notable des représentants du peuple aux diètes souveraines, c’est faire à rebours ce que font toutes les constitutions modernes qui rendent les offices de judicature à vie, tandis qu’elles ne nomment qu’à des termes assez courts les députations aux diètes; que c’était un des défauts les plus marquants de notre ancienne constitution qu’il fallait non pas conserver, mais profiter de l’occasion pour le réformer; qu’au moins fallait-il comme on l’avait fait durant les cinq ans de notre indépendance garantie par les Républiques française, cisalpine et helvétique, statuer que ce Tribunal serait composé des grands châtelains en charge des XII dizains; que /28/ ce changement de juges tous les six mois ou tous les ans, ou même seulement tous les deux ans, serait sujet à des inconvénients qui sautaient aux yeux les moins clairvoyants sans qu’il fût nécessaire d’en faire une exacte énumération.
4° Que c’était n’entendre rien en administration que de s’imaginer que le chariot de la république pourrait constamment marcher d’un pas égal, en n’exigeant pas plus de contributions aux charges publiques de la part d’un dizain riche et peuplé que d’un dizain petit et pauvre; et que si ces contributions n’étaient pas proportionnées à leurs facultés et à leur population, on ne tarderait pas à crier à l’injustice et à voir de la désunion dans le pays, et les dizains pauvres en venir contre les dizains riches des murmures à une rupture ouverte, ou au moins à l’inexécution des lois fiscales et des lois d’administration sur la confection et l’entretien des ponts et des chaussées, et refuser leur rate-part des dépenses extraordinaires.
5° Quant à restituer à l’évêque et à l’abbé et par suite aux seigneurs particuliers leurs juridictions, il n’y avait pas d’apparence que le peuple suisse aux cantons de Vaud, de l’Argovie, de Saint-Gall et du Tessin voulût ressusciter le régime féodal en faveur de quelques prélats et de quelques couvents. D’autant plus que les grandes communes de Martigny, de Bagnes, de Salvan, d’Ardon, d’Anniviers et des deux rives du Rhône en l’ancien dizain de Sion, etc., redevenant juridictionnaires de l’évêque ou de l’abbé, demeureraient exclues de l’égalité civile, qui les rend aptes à posséder en leurs dizains et en tout le pays les charges désénales, la députation aux diètes et de parvenir même aux premières magistratures du pays et de l’Etat. Et d’ailleurs les cinq dizains d’en haut en votant la restitution des juridictions à l’évêque et à l’abbé faisaient les généreux d’un bien d’autrui, car ces juridictions épiscopales et abbatiales sont situées de la Raspille en bas, aux dizains de Sierre, de Sion, de Martigny et de l’Entremont. Et il n’y avait aucune probabilité que Martigny et Bagnes, deux des plus grandes communes du Bas-Valais, et surtout Martigny, l’un des plus considérables chefs-lieux du Bas-Valais, consentissent jamais en repassant sous la domination de l’abbé ou de l’évêque de s’exclure à perpétuité de la représentation nationale; car dans l’ancien régime qu’on cherche à renouveler, /29/ l’évêque seul représentait aux diètes toutes ses juridictions et que c’était parce que toutes réunies ensemble elles faisaient un dizain plus fort et plus peuplé qu’aucun des sept autres, que nos pères avaient accordé à l’évêque que sa voix compterait en diète comme celle d’un dizain.
6° Qu’ils trouvaient fort bizarre qu’en un pays où il y a 40 000 âmes qui parlent romand contre 23 000 qui parlent allemand, on décrétât la langue allemande nationale et dominante, tandis qu’elle n’est que la langue des anciens dominateurs.
7° Qu’il était aisé de se convaincre que les dizains allemands cherchaient par le rétablissement de tout l’ancien régime de se donner constitutionnellement un droit d’aînesse et une supériorité et une prépondérance sur le pays romand et surtout sur le Bas-Valais, qui réduirait leur liberté à peu de chose en détruisant entre eux et les anciens dizains une véritable égalité de droits politiques.
Enfin, quand ils entendirent les Haut-Valaisans mettre en question même leur liberté, ils ne purent s’empêcher d’en témoigner et de la surprise et de la douleur, et leur exhibant divers actes authentiques par lesquels ils ont renoncé à diverses reprises aux droits de souveraineté qu’ils avaient sur eux, ils protestèrent formellement qu’ils n’entendaient pas soumettre à la décision des sept anciens dizains une cause dans laquelle ils étaient partie, et que, quant aux indemnités qu’on répétait d’eux, ils entreraient volontiers en composition avec l’ancien Etat sur les biens et les fiefs par eux acquis au Bas-Valais depuis la conquête sous Walter Supersaxo et sous Adrien Ier [de Riedmatten], mais que, quant aux domaines du duc de Savoie, leur ancien souverain, ils ne payeraient d’indemnité que quand ils verraient le pays de Vaud et les autres sections de la Suisse devenues comme eux libres à l’époque de la révolution de 1798, en payer à leurs anciens souverains.
Comme on leur reprocha à ce sujet d’avoir lié la partie avec le pays de Vaud, ils rétorquèrent qu’il leur était aussi libre et aussi permis de le faire qu’aux Haut-Valaisans de lier la leur avec les Bernois, et de n’avoir fait en toute cette diète que suivre leurs errements et d’avoir fait presque toutes leurs propositions pour ainsi dire sous la dictée de ces aristocrates. /30/
La ville [de Sion] présenta une supplique où elle demandait que son bourgmestre fût député-né à la diète et que le grand banneret du dizain et le grand châtelain fussent pris dans son conseil municipal. Elle consentait à laisser la charge de grand capitaine aux demi-« Messieurs » des villages de son ressort. Quant à l’indemnité exigée des Bas-Valaisans, elle déclara n’en point répéter d’eux, mais avec réserve de sa rate-part, s’ils venaient à en payer une.
Le grand châtelain d’Hérémence [Theiler], au nom du dizain de ce nom, protesta que ses commettants demandaient à continuer de faire un des dizains de la république.
Sur ces entrefaites, on apprit que Berne avait unanimement voté la réunion du Valais comme canton à la République helvétique.
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CHAPITRE III
Les réactions que suscite le projet de constitution 1 (septembre 1814)
Sur ces entrefaites passe à Sion, le premier septembre, lord Canning, ministre d’Angleterre près le Corps helvétique. On le logea à la ci-devant préfecture, où le gouvernement provisoire lui offre un souper qu’il accepte avec une garde d’honneur. * On y invita les trois ou quatre conseillers d’Etat qui se trouvaient alors à Sion, les deux gendres du bourgmestre [de Lavallaz], MM. de Courten et de Riedmatten [corr. : P.-L. et Emm. de Riedmatten], et M. Louis de Kalbermatten qui ne le fut probablement que parce que le ministre anglais était logé chez lui *. — Il déclare à nos « Messieurs » sans façon et sans détour qu’on est surpris à Zurich que le Valais reste ainsi dans l’inaction au regard de son incorporation à la Suisse qu’il leur donne de nouveau comme l’unique moyen d’assurer leur liberté; que, s’ils ne savent s’accorder sur une constitution, on leur en donnera une, et qu’ils ont grand tort de se croire tellement indépendants qu’ils soient maîtres de disposer d’eux-mêmes et de leurs ci-devant sujets comme ils l’entendent; que c’est aux hautes puissances médiatrices que le Valais, comme le reste de la Suisse, doit le recouvrement de sa liberté; qu’à ce titre elles se croient avoir quelque droit de s’immiscer dans son gouvernement et d’exiger d’eux que les nouvelles constitutions puissent faire le bonheur de la totalité de la nation et pas seulement de quelques castes ou de quelques sections d’icelle; * qu’il concevait aisément que tout le monde se passionnât pour la liberté, parce que cet amour de la liberté est /32/ inné dans l’homme et qu’il lui a été mis dans le cœur des mains de la nature, mais qu’il lui paraissait innaturel qu’une poignée de paysans voulussent être seuls libres et avoir des sujets; * qu’il a souvent conseillé à ses amis de Berne de renoncer à leur chimère des indemnités; qu’il faut absolument au Valais un Conseil d’Etat permanent, soit un gouvernement central; qu’il conseille à ces messieurs de s’occuper incessamment des moyens de rendre certaine leur incorporation au Corps helvétique et de ne pas trop compter que le congrès de Vienne soit plus favorable aux prétentions des Suisses anciennement souverains qu’aux droits nouveaux de leurs anciens sujets; qu’il ne leur répond pas que si ce congrès les trouve désunis et discordants, il ne dispose d’eux comme d’un peuple incapable de bien user de son indépendance; qu’il ne comprend rien à leurs finesses et que leurs délais lui semblent dangereux; enfin, qu’ils feront bien de s’occuper au plus tôt à procurer la tranquillité et le bonheur de leur pays.
* « Il vous faudra acheter la paix, leur disait-il, au prix de quelques sacrifices. Croyez-vous que l’Angleterre n’en ait point fait pour la procurer à la France et à l’Europe ? » — Mais nos ministres valaisans en savent cent fois [plus] qu’un ministre anglais en fait de politique, et ce fut Gros-Jean qui remontrait son curé *.
MM. Taffiner et de Courten ayant fait la balourdise de lui dire qu’il paraissait avoir été endoctriné par les « Messieurs » du Bas-Valais, il a l’air de n’en pas convenir; qu’au reste il approuvait fort que cette portion du pays souhaitât l’incorporation du Valais à la Suisse à titre de canton comme la garantie la plus sûre qu’elle puisse avoir de ne point perdre sa liberté.
A la fin du souper, il leur demanda à voir cette fameuse constitution dont sont accouchés si péniblement les législateurs haut-valaisans par l’adresse incomparable de l’habile accoucheur, l’ex-bailli de Sépibus, leur président. On fit bien des façons pour lui en remettre aux mains un exemplaire. Maurice Courten l’impatientant avec ses ergotisations politiques * appuyées par le président Taffiner, grand homme d’Etat *, il rompit plusieurs fois les chiens et lui tourna le dos. Le sieur Taffiner ne s’en tient pas moins assuré que si Berne a tort à Zurich, elle aura raison à Vienne, et que sa politique vaut mieux que celle de cet ambassadeur, auquel il /33/ regrette d’avoir fait politesse au nom de la République valaisanne, puisqu’il n’a aucun droit de se mêler de nos affaires domestiques.
Il était accompagné d’un M. Douglas, membre de la Chambre des Communes, fils aîné d’un père, membre de la Chambre des Pairs. Il est entré dans le pays par la Forclaz de Martigny, revenant de Chamonix où il s’était rendu de Genève pour voir le mont Blanc, et il en est sorti par la Gemmi se rendant à Berne.
On disait ces jours passés que la fameuse constitution avait été proposée aux conseils des dizains d’en haut; que ceux de Conches ne l’avaient pas laissé lire en entier au sieur Taffiner, se bornant à lui demander si c’était l’ancienne constitution du pays, et sur ce qu’il leur répondit que c’était elle en gros et qu’elle contenait du vieux et du neuf, ils lui dirent : « Si c’est du vieux, il est inutile de nous la lire, car nous la connaissons; si c’est du nouveau, il est également inutile de nous la lire, parce que nous n’en voulons pas. » Et toutefois on dit qu’ils ne veulent point de grands bannerets, ni de grands capitaines, quoique ce soit là du vieux; mais seulement un grand châtelain et un député à la diète par dizain. On dit aussi que ceux de Brigue n’en veulent point non plus en haine de M. de Sépibus, qui croit par cette belle constitution mériter le baillivat, dont eux ne croient personne digne que leur baron Stockalper. Ceux de Loèche ne veulent pas non plus de bannerets, ni de capitaines à vie. Ceux de Viège et de Rarogne disent amen, en vue de faire nommer à l’évêché le chanoine Kalbermatten ou le chanoine Roten, à tout ce que propose l’ex-bailli de Sépibus. Les paysans de Sierre, d’Hérémence et de Sion en veulent encore moins et ne souffrent pas qu’on leur parle de faire revivre les anciens droits de la ville et de la Noble Contrée. Sion et Sierre voudraient * un pouvoir exécutif, un gouvernement central, un Conseil d’Etat permanent; les autres ne veulent qu’un grand bailli et un secrétaire d’Etat, comme autrefois, et des diètes ordinaires et extraordinaires. Le Bas-Valais se borne à protester qu’ils ne veulent ni prou ni peu de cette fameuse constitution, comme les remettant en quelque sorte dans la dépendance et à la merci de leurs anciens maîtres. Ces trois derniers veulent conserver la division actuelle du pays /34/ en douze sections; les cinq allemands tiennent fort et ferme à l’ancienne division. D’autres disent que le pays va bien sous le régime provisoire et que rien ne presse que nous en sortions. Enfin, c’est la tour de Babel et la confusion des langues. Car, à la fin d’août, on a amené le peuple des dizains allemands à ne plus rêver que la république seulement alliée des Suisses, que l’indépendance de notre pays la plus absolue, et à oublier entièrement qu’on a envoyé en juin à Zurich une députation demander notre incorporation comme canton au Corps helvétique, tandis que le Bas-Valais la réclame à cor et à cri *.
A peine les députés de cette commission législative étaient-ils retournés chez eux pour y négocier l’acceptation de cette constitution que le gouvernement provisoire reçut de Zurich une lettre signée des ministres plénipotentiaires d’Autriche, de Russie et d’Angleterre, par laquelle ils nous témoignaient leur surprise que le pays de Valais, ayant recherché en juin son incorporation comme canton à la Suisse, ne donnât plus aucun signe de sa persévérance dans ce dessein, « qui est, leur disent-ils, le seul moyen solide de conserver leur liberté »; qu’il leur semblait qu’ils avaient eu le temps de rédiger une constitution et qu’ils ne devaient point tarder de la soumettre à l’examen et à la censure des ministres plénipotentiaires des hautes puissances garantes et médiatrices de l’indépendance du Corps helvétique et de la liberté de tous les petits Etats dont il se compose, et à la ratification de la diète de la Confédération 1. /35/
Nos Allemands, toujours persuadés que Berne avec son argent et ses canons parviendrait à faire rejeter par la pluralité des cantons le pacte fédéral et à se soumettre de nouveau ses anciens sujets, tiennent cette lettre cachée, la regardent comme non avenue et vont toujours leur train. Il est à croire que les Bas-Valaisans vont aussi le leur. En attendant que notre sort se décide ou par la raison ou par la force, le pays reste sur le provisoire, et on ne se hâte ni au Haut-Valais ni au Bas-Valais de faire accepter ou contredire par les communes cette constitution où l’ignorance des Haut-Valaisans ne se manifeste pas moins que leur cupidité, puisqu’il faut être insensé pour se persuader qu’on pourra forcer un million de Suisses, qui sont libres depuis seize ans, à reprendre des fers et à se remettre sous le joug de quelques villes aristocratiques et d’une poignée de paysans démocrates. Le tort impardonnable des Haut-Valaisans est donc de se vouloir donner une constitution à laquelle ils ne peuvent se flatter de réduire le Bas-Valais qu’à la faveur d’une guerre civile en Suisse, encore à supposer que l’issue en fût favorable aux villes aristocratiques et aux petits cantons qu’elles ont séduits par des sophismes ou gagnés par leur argent. Et voilà l’intrigue dans laquelle donne à plein collier notre évêque [de Preux] qui n’aurait dû jouer d’autre rôle en cette circonstance que celui de père et de pasteur commun, pour leur recommander de préférer constamment l’honnête à l’utile et de se donner une /36/ constitution de nature à entretenir l’union, la concorde et la tranquillité publique entre les Romands et les Allemands, tous également les enfants de la patrie et les brebis de son troupeau.
Il y avait plus de six semaines que la commission législative avait accouché de cette fameuse constitution sans que les dizains allemands eussent reconnu son sexe, si elle était mâle ou femelle, et sans qu’ils l’eussent ni acceptée ni rejetée; les Bas-Valaisans n’en voulaient absolument point comme n’étant qu’un avorton informe, indigne du grand jour. On cabalait dans les dizains de Sierre, d’Hérémence et de Sion pour la faire rejeter par les communes de ces dizains, n’étant que du goût de leurs seuls chefs-lieux. On tint à Sion, le jeudi 7 septembre [1814], un conseil général de la bourgeoisie qui en accepta, sur le préavis de son petit conseil, 16 articles, adoptant la division du pays en dix dizains et, au cas que cette division ne pût avoir lieu, demandant qu’il le fût en quatorze, savoir la ville se résolvant à faire à elle seule un dizain et accordant la même prérogative aux deux communes de Mörel et de Grengiols, plutôt que de redevenir, comme sous l’indépendance, le huitième seulement du dizain de Sion d’alors. La ville demandait aussi qu’on conservât de cette constitution de 1802 un gouvernement central, soit un Conseil d’Etat permanent. Elle demanda positivement la réunion du pays comme canton au reste de la Suisse. Elle déclara ne vouloir rien ôter à Mgr l’évêque de ses anciennes prérogatives, mais aussi ne vouloir rien lui restituer, laissant aux intéressés à se pourvoir des moyens qui leur sembleraient les meilleurs pour procurer la décision de cet article. Elle accorda de voter par dizain, au cas qu’il n’y en eût que dix, mais par tête au cas qu’il y en eût quatorze. Elle refusa le ad referendum, qui en dernière analyse rendrait le peuple maître souverain arbitre des lois et du gouvernement. Elle adopta la langue allemande, non comme dominante en Valais, où elle n’est que la langue de ceux qui veulent y dominer, mais comme étant la langue du plus grand nombre des petits Etats qui composent la Confédération helvétique.
Quelques jours après, on tint à Sion, savoir le samedi suivant [10 septembre 1814], le conseil du dizain où les députés des communes ne furent guère d’accord avec ceux de la ville. Ils témoignèrent /37/ vouloir voter par tête et non par dizain. Ils crurent user d’une grande générosité envers la ville de lui laisser le tiers des charges désénales; on ne dit mot de la restitution des juridictions à l’évêque, regardant cette prétention comme tout à fait insoutenable dans les circonstances.
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CHAPITRE IV
La médiation des ministres plénipotentiaires 1
(octobre 1814)
Sur ces entrefaites, le gouvernement provisoire désirant convoquer une diète constituante pour mettre une fin quelconque à l’affaire si difficile de nous donner une constitution, mais observant que l’assemblée législative avait oublié de faire de la manière de convoquer les diètes un article constitutionnel, en rappela les membres pour le lundi 11 septembre à l’effet de régler ce point. Mais il donna lieu à agiter de nouveau la question qui divise principalement le Bas-Valais du Haut-Valais, savoir si l’on y votera par dizain ou par tête; les cinq dizains allemands prétendaient qu’il avait déjà été décidé à la pluralité des voix que ce serait par dizain; sur ce, le Bas-Valais prétendit que l’opinion pour [voter] par tête devait l’emporter, parce qu’elle se trouvait maintenant fortifiée par l’adhésion du dizain d’Hérémence tout entier et même des dizains de Sierre et de Sion, leurs chefs-lieux exceptés. Les Haut-Valaisans comptant Mörel pour un dizain et l’évêque pour un autre, et la ville [de Sion] pour un troisième, prétendaient avoir pour eux la pluralité des suffrages, et loin de rien relâcher de leurs prétentions, ils parlaient plus que jamais du droit qu’ils ont d’exiger du Bas-Valais de grandes indemnités, et on les entendait faire mine de ne vouloir en rien rabattre, et que leurs communes n’entendaient pas raillerie sur ces deux articles, et qu’ils étaient résolus à soutenir leurs droits par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. La veille, le sieur Taffiner avait dit par manière /39/ de conversation qu’il ne tenait qu’à lui d’avoir quand il voudrait 4000 hommes et 20 canons à son service. On parlait à Sion depuis un mois que dans certains dizains allemands on s’exerçait fêtes et dimanches, surtout ceux de Loèche et de Rarogne qui devaient avoir une revue générale le jour de la Saint-Maurice [22 septembre], qu’ils s’étaient fait des espèces d’uniformes distingués les uns des autres par des revers et des parements, verts ou rouges, qu’ils avaient des armes et des munitions assez. A les entendre, Berne était armée jusqu’aux dents, prête à fondre sur l’Argovie et sur le pays de Vaud. Enfin, les cinq dizains allemands et le bourg de Sierre et la ville de Sion parlaient plus fièrement que jamais.
On avait appris que M. de Courten, le curé de Viège, employait toute son éloquence à persuader aux Haut-Valaisans à revenir sur la démarche précipitée de la demande faite à Zurich de l’incorporation du pays comme canton à la Suisse. C’était aussi la politique du chanoine Kalbermatten, qui essaya à plusieurs reprises pareillement de me le persuader à moi-même, lorsque, le mercredi 13 du mois, nos messieurs du Conseil d’Etat reçoivent une lettre des ministres plénipotentiaires, qui mandent aux Valaisans par leur organe, 1° qu’ils s’étonnent que le Valais continue à mettre en question s’ils sont oui ou non réunis à la Suisse comme canton, tandis qu’on les a assurés plusieurs fois et de vive voix et par écrit que telle était l’intention bien fixe des hautes puissances; 2° que le pacte fédéral vient enfin d’être adopté à la grande majorité des XIX Cantons et qu’il est devenu une loi fondamentale de la Confédération helvétique, et 3° que, si le Haut-Valais et le Bas-Valais ne savent pas s’entendre sur une constitution, on les invite à envoyer de part et d’autre des députés à Zurich où on tâchera de les accommoder, comme ils sont déjà parvenus à en accommoder d’autres, et qu’enfin on leur offre la médiation des trois plénipotentiaires. Cette lettre fut un coup de foudre qui atterra les Haut-Valaisans, et les Bas-Valaisans profitèrent de leur étourdissement pour les presser d’accepter la médiation que les plénipotentiaires leur offraient au nom de leurs couronnes. A quoi les Haut-Valaisans se résignèrent dans un conseil privé présidé par l’évêque [de Preux] et le bailli de Sépibus. En conséquence, /40/ l’assemblée législative convint qu’on enverrait à Zurich de part et d’autre six ou neuf députés, trois ou deux de chacun des trois arrondissements du pays, * 1 savoir du Centre, de l’Est et de l’Ouest, qui seraient nommés par les députés de leurs conseils désénaux.
* Cette missive arrivée si à propos guérit le Bas-Valais de la peur qu’on lui faisait d’une descente des Valaisans allemands, et ils regardèrent comme une signalée victoire remportée sur leurs anciens souverains qu’on les ait forcés de se soumettre à l’arbitrage des Confédérés neutres ou des plénipotentiaires des puissances restauratrices et garantes de la liberté helvétique. Et cette subite séparation des deux partis prêts à en venir aux mains nous a rappelé ce trait de Virgile où, comparant une émeute populaire à une bataille d’écoliers, il dit qu’à l’approche du préfet du collège, homme sévère et redoutable, tous aussitôt se taisent et se retirent l’un à droite, l’autre à gauche :
Si forte virum
quem conspexere silent [Enéide, I, 151-152] *.
Dès le lendemain de la levée de cette seconde session de l’assemblée constituante, le bailli de Sépibus se députe lui-même et s’adjoint M. le comte Eugène de Courten et se fait suivre de son gendre, M. Kuntschen, de Sion, en qualité de secrétaire de légation, et part pour Zurich en toute hâte. Il est à croire qu’il s’est fait postérieusement autoriser par la diétine de Tourtemagne. Les Bas-Valaisans informés aussitôt de la précipitation avec laquelle ces messieurs avaient pris l’avance, envoient sur-le-champ les sieurs Dufour et Morand, auxquels ils adjoignent dans leur diétine tenue à Martigny [le 23 septembre], MM. [Ch.-E.] de Rivaz et Pittier, qui arrivent à Zurich seulement deux jours plus tard que les députés Haut-Valaisans.
* 2 Les Bas-Valaisans tinrent leur diétine à Martigny le lendemain de la Saint-Maurice [23 septembre]. Ils persistèrent à /41/ rejeter le projet de constitution et arrêtèrent d’envoyer à Zurich plaider la cause de leur liberté, laquelle pour être moins ancienne que celle des Haut-Valaisans n’en doit pas être moins pleine ni moins entière. Et il leur semble être de toute équité que la représentation nationale soit proportionnée, ainsi que leur rate-part aux charges publiques, à leur population non moins qu’à leurs facultés. Ainsi que les Haut-Valaisans, ils députèrent à la diète confédérative les trois messieurs ci-dessus nommés 1 et ils ajoutèrent deux nouveaux députés aux deux qu’ils ont déjà à Zurich, savoir M. de Rivaz et l’avocat Pittier.
* A entendre les Haut-Valaisans, il leur semble qu’en accordant au pays romand le vote aux diètes à raison de la population, c’est pour eux cesser d’être libres, tandis que ce n’est que cesser d’être dominants. Ils se plaignent que les Bas-Valaisans, qui naguère étaient leurs sujets, affectent aujourd’hui de devenir leurs maîtres. On conçoit aisément qu’une révolution qui les égalise parfaitement à eux peut leur déplaire et les chagriner; mais tant que les Bas-Valaisans ne leur demanderont que le plein exercice des droits qu’elle leur a procurés, la chose pourra leur être dure, mais elle ne sera pas pour cela injuste; et on ne voit pas pourquoi les Bas-Valaisans modernes voudraient au préjudice de leur postérité leur en rien relâcher. Quant aux indemnités, les Bas-Valaisans leur ont toujours dit qu’ils ne demandaient pas d’être libres à de meilleures conditions que le pays de Vaud, que l’Argovie, que les cantons de Saint-Gall et du Tessin, et que si le reste de la Suisse devenu comme eux libre par le double fait de la Révolution française et de cette contre-révolution, en payait à leurs anciens souverains, ils se conformeraient à leur conduite. Restera à voir comment les cantons neutres devenus arbitres légals d’un si grave différend le termineront. En attendant, le Bas-Valais, avisé qu’il n’y a maintenant qu’un cri au Haut-Valais pour se plaindre que leurs anciens sujets devenus si récemment libres travaillent et intriguent pour rendre esclaves leurs anciens maîtres, leur protestent que pour en finir une fois pour toutes avec eux, ils vont demander à la Confédération leur isolement entier du Haut-Valais et /42/ qu’on partage le pays en deux sections indépendantes l’une de l’autre quant à son gouvernement et à son administration, n’ayant de commun entre elles que les emplois militaires et les charges confédérales. Au moyen de quel arrangement le Bas-Valais laisse au Haut-Valais son évêché et son baillivat pour lesquels cette querelle leur est suscitée, laquelle deviendrait interminable autrement que par les armes, si la liberté du Bas-Valais ne lui était pas garantie par l’incorporation du pays à la Suisse comme canton, étant évident que c’est l’intérêt et la vanité qui la fait durer si longtemps; quoique d’ailleurs il soit vrai de dire que l’évêché de Sion appartient autant au Bas-Valais qu’au Haut-Valais et qu’il n’y aurait rien de moins équitable que de prétendre faire entre frères le partage de Montgomery, tout d’un côté et rien de l’autre. Ce qu’on propose là n’est point insolite en Suisse : tels sont séparés le Haut et le Bas-Unterwald, les Rhodes intérieures et extérieures au canton d’Appenzell, etc. Et lors même que cet isolement servirait peu à la prospérité du Bas-Valais, il contribuera au moins à son repos et à la tranquillité publique *.
* 1 Peu après la dissolution de cette seconde assemblée législative et en conséquence de l’arrêté qui ordonne et autorise trois diétines, l’une des dizains du Centre, l’autre des dizains de l’Est et l’autre des dizains de l’Ouest, les communes des dizains du Centre proposent à la ville de s’assembler à Sion; mais la ville refusant de reconnaître Hérémence pour un dizain et les autres communes des deux rives se tenant pour la portion la plus considérable de leurs dizains et ces communes se prétendant égales en droits politiques à leurs anciens chefs-lieux, la ville [de Sion] et le bourg de Sierre, elles s’assemblent à Bramois, le jour de la Saint-Matthieu [21 septembre], s’engageant de nouveau leur parole de persister fermement à rester dizain et toutes à demander le vote par tête et la représentation nationale à raison de leur population.
* Quelques jours auparavant on avait tenu à Sion un second conseil du dizain, où le grand châtelain Libérat de Courten /43/ avait exposé combien il avait été dur et humiliant pour la ville peuplée des familles les plus nobles du pays et où résident depuis des siècles les descendants des magistrats qui ont le mieux mérité de la patrie, de s’être vue réduite à ne faire depuis la révolution de 1798 que le huitième du dizain de Sion, et de se voir gouvernée par des parvenus nés paysans dont les plus intrigants et les plus ambitieux étaient gens « sans probité et sans mœurs », par où il désignait le châtelain Jacquier et le banneret Duc. Ceux-ci sans se déconcerter lui répartirent que s’il se croyait en état de pouvoir fournir des preuves légales des vices qu’il reprochait à ceux dont il entendait parler, il n’avait qu’à leur intenter une action criminelle et les mettre en justice réglée; qu’au reste il n’était pas rare dans les démocraties que le peuple accordât sa confiance à des gens mal notés dans l’opinion des « Messieurs », et que quand il serait vrai qu’il faisait souvent de mauvais choix, ce n’était point une raison pour le priver du droit de se faire représenter par qui lui paraissait le plus dévoué à ses intérêts, et qu’anciennement comme de nos jours, il avait donné sa confiance à des personnes suspectes aux nobles qui les jalousaient de n’être ni de mœurs ni de probité irréprochables; et que, puisque Messieurs les barons de Sion voulaient faire bande à part, ils les prévenaient qu’ils allaient s’assembler à Bramois où ils useraient du droit que leur donne la constitution du pays, dont le fond est la pure démocratie, pour nommer des députés chargés d’aller maintenir à Zurich devant la diète des XIX Cantons le droit qu’ils ont de requérir qu’ils soient maintenus dans la liberté que leur assure l’incorporation du pays à la Confédération helvétique à titre de canton suisse. Effectivement ils députèrent le sieur Duc, syndic de Conthéy, le sieur Jacquier, ex-juge de paix, et le Dr Monnier, natif d’Anniviers, qui exerce la médecine à Sierre depuis bien des années et y a exercé plusieurs magistratures depuis notre révolution.
* Les choses en étaient à ce point-là, qui assurait au système des Bas-Valaisans le suffrage des trois anciens dizains romands et par conséquent rangeait au parti qui veut qu’on vote par tête 40 000 âmes contre le parti des dizains allemands qui n’en compte que 23 000, lorsque les Haut-Valaisans imaginèrent de /44/ convoquer une diète à Tourtemagne et d’y faire venir un certain nombre de paysans *.
Au même temps, la ville [de Sion] trouve le moyen de gagner les Saviésans qui retirent au notaire Jacquier leur confiance et la donnent à leur châtelain Buys [= Dubuis] qui les porte à se réunir à la ville et à s’en laisser conduire. Leur exemple est imité par quelques communes du dizain d’Hérémence qui se détachent du parti bas-valaisan pour s’attacher à la ville. Mais les communes les plus considérables de ce dizain, savoir Hérémence, Saint-Martin et Vex, députent le banneret Duc à Zurich pour y aller défendre l’avantage que cette vallée a depuis seize ans de faire un dizain; on lui adjoint quelque dix jours après le sieur Sierro. En sorte que la députation entière à Zurich des trois arrondissements se monte à deux députés des cinq dizains allemands, quatre des quatre dizains du Bas-Valais, et deux des portions des dizains romands du Centre fidèles à la politique bas-valaisanne, savoir d’Hérémence et de Sion. La ville qui prétend se les réunir comme avant la révolution, oppose à ces derniers trois de ses « Messieurs », savoir le grand châtelain de Courten, le colonel Augustin de Riedmatten et Louis de Kalbermatten, fait tout récemment chevalier de Saint-Maurice, membres de son conseil municipal, qu’elle charge de réclamer les anciennes prérogatives de la ville, capitale de tout le pays.
* 1 Les Allemands persuadent à l’évêque d’envoyer aussi à Zurich quelqu’un des chanoines pour y faire valoir ses prétentions. En conséquence de ce conseil, Monseigneur ne perdant point l’espoir que tout réussira à Zurich au gré de leurs désirs si l’évêque, le chapitre et les Haut-Valaisans continuent à se prêter un mutuel appui, nous fait proposer un lundi après vêpres que nous ayons pour agréable qu’il députe quelqu’un de nous à Zurich pour y ménager les intérêts de l’évêché, du chapitre et de tout le clergé séculier et régulier du diocèse; et le chapitre lui en ayant laissé le choix, il honore de sa confiance en cette circonstance le chanoine Julier, le plus jeune et le dernier du collège. Ce choix étonne la plupart d’entre nous; moi je l’approuve en observant /45/ que notre confrère Julier possède à fond les deux langues et a tout le zèle nécessaire à une pareille négociation; d’autres observent par contre qu’il n’a peut-être pas encore toute la science et toute la prudence qui y seraient nécessaires. Je réplique que de bonnes instructions que lui donnera Monseigneur y pourront suppléer. Là-dessus, le chanoine Roten me dit qu’il vaudrait mieux « qu’il les eût dans sa tête que dans sa poche »; un autre cite un proverbe patois qui porte que « les meilleures... sont pour les plus mauvais... » Mais, somme toute, on trouve que M. Julier n’avait pas encore la barbe assez noire ni assez touffue pour une députation de cette importance. Monseigneur, avisé que ce choix n’agréait pas au chapitre à raison de la grande jeunesse et du peu d’expérience de notre dit confrère Julier, propose de lui associer le curé des Bains [de Loèche, Berchtold], chanoine titulaire. Sur le refus que font le grand doyen [Pignat], le grand sacristain [Kalbermatten] et le curé de la ville [Amherd], qui jugent que cette députation coûteuse ne produira pas un plus grand effet que l’envoi aux ministres plénipotentiaires d’un mémoire bien circonstancié et bien raisonné qu’on peut faire présenter et appuyer par Mgr le nonce [Testaferrata], qui ne manquera pas sans doute de se trouver à Zurich pour une diète générale de cette importance, Monseigneur ainsi rebuté prend ce dernier parti.
* Bien lui en prit, car au moment où les débats entre les députés du Bas-Valais et ceux des dizains allemands, dont le parti fortifié des suffrages de l’évêque, de la ville [de Sion] et du bourg de Sierre, devenaient plus vifs, et où ceux-ci s’obstinaient à ne vouloir rien rabattre de leurs prétentions et surtout de la supériorité qu’ils veulent s’arroger sur le Bas-Valais en ne démordant pas de leur prétention de voter par dizain, ce qui leur assurerait à perpétuité de gouverner le pays comme ils l’entendront et surtout de se garder l’évêché, le baillivat et les emplois de la république les plus honorables et les plus lucratifs, il arriva une lettre de M. de Reinhard, bourgmestre de Zurich, écrite au nom de toute la Confédération helvétique, contresignée « Mousson, secrétaire », qui nous mandait la nouvelle officielle de l’incorporation de notre pays à la Suisse en qualité de canton et ordonnait à nos gens de se hâter de convenir d’une constitution, et les avisait qu’au cas que nous /46/ ne puissions en convenir entre nous, de soumettre nos différends à l’arbitrage des cantons neutres, soit au droit helvétique ou, à leur défaut, à la décision des plénipotentiaires des trois hautes puissances garantes de l’indépendance de la nation suisse, avec laquelle le pays de Valais vient de resserrer des nœuds plus étroits que jamais.
* Les Bas-Valaisans continuèrent par les menées du banneret Duc et de l’ex-juge de paix Jacquier d’amener les communes des trois anciens dizains romands, Hérémence, Sierre et Sion, au système de demander que la part de chaque dizain à la représentation nationale fût basée sur la population ainsi que le sera la rate-part de chaque dizain aux charges publiques; et la ville [de Sion] employa les curés, des promesses et peut-être même un peu d’argent, à mettre dans les intérêts des Haut-Valaisans qu’elle croit être les siens, quelques autres préposés des communes de ces dizains, à en porter le peuple à revenir à l’ancien ordre des choses. Le plan de ces meneurs est de recomposer son dizain des communes de l’une et de l’autre rive. Il lui fut facile de gagner Grimisuat, Saint-Léonard, Bramois, Salins et autres hameaux de sa banlieue *.
Ces messieurs restent plus de cinq semaines à Zurich. Les ministres plénipotentiaires des hautes puissances protectrices et médiatrices sont assaillis de mémoires pour et contre. Enfin, après pleine connaissance du différend et mûre délibération, ils ne trouvent point de moyen plus propre à pacifier les troubles du Valais que de diviser le pays en treize dizains, dont les cinq anciens dizains allemands, quoique leur population ne soit que de 18 000 âmes, savoir Conches, Brigue, Viège, Rarogne et Loèche, forment l’arrondissement de l’Est; [les] trois dizains de Sion, d’Hérémence et de Sierre formant l’arrondissement du Centre; * que prenant en considération que le Bas-Valais libre depuis seize ans a un droit égal à tous les avantages de la liberté ainsi que le Haut-Valais et que l’esprit du pacte fédéral de la Confédération helvétique dans lequel le Valais vient d’entrer demande qu’on ait égard à sa population plus forte de 11 000 âmes que celle des cinq dizains allemands, ils ont cru devoir décréter que * le Bas-Valais, dont la population est de 29 000 âmes, sera désormais divisé en cinq dizains, ce qui lui assure le tiers de la représentation /47/ nationale aux diètes souveraines. Les plénipotentiaires accordent pareillement une voix à l’évêque comme si à lui seul il faisait un dizain, prérogative dont l’Eglise ne doit aucune reconnaissance aux magistrats valaisans, puisqu’ils ne se sont portés à la lui continuer que pour continuer, eux, sous le prétexte de la séance de nos évêques aux diètes, de s’entremettre dans leur élection selon les formes usitées dans les deux derniers siècles. * Ils leur accordent à tous le vote par dizain. Ce qui fait en tout quatorze suffrages. Au cas qu’ils se trouvent également partagés, la voix du bailli sera prépondérante; mais il ne la donnera que dans ce seul cas *. Ensuite les plénipotentiaires conseillent fortement aux Valaisans de se donner un Conseil d’Etat permanent, au défaut duquel ils entendent que le grand bailli ait deux conseillers tous deux décorés du titre de vice-bailli. Si le grand bailli est de l’arrondissement du Centre, les vice-baillis seront pris, l’un dans l’arrondissement de l’Est, et l’autre dans l’arrondissement de l’Ouest. On ne laisse au peuple le ad referendum que pour accepter ou rejeter les règlements financiers et les lois fiscales. Et ils finissent leur décision arbitrale en ces termes : « Au moyen de laquelle décision nous estimons que MM. les députés du pays de Valais peuvent s’en retourner chez eux et qu’ils ne nous quitteront que bien persuadés de l’équité qui nous l’a dictée, et qu’aussitôt après leur retour, ils se hâteront de la mettre à exécution ». Et se sont signés à l’acte original les trois ministres d’Autriche, de Russie et d’Angleterre 1.
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CHAPITRE V
La diète constituante de Tourtemagne 1
(15 novembre-3 décembre 1814)
Cette nouvelle, qui nous est arrivée le jeudi 27 octobre, afflige les Haut-Valaisans autant qu’elle réjouit les Bas-Valaisans, surtout la ville [de Sion] qui n’a obtenu des plénipotentiaires aucune prérogative. On dit que ces messieurs répondirent à leur plus fort argument, qui était de dire que toutes les autres villes aristocratiques de la Suisse en avaient obtenu, que c’était parce que ces villes avaient fait dans les anciens temps et faisaient encore en grande partie les unes le tiers, les autres les deux tiers des frais du gouvernement. Aussi, indignés de cette décision des plénipotentiaires, font-ils courir le bruit que les Haut-Valaisans ne les ont point pris pour arbitres de leurs différends avec les Bas-Valaisans, que leur décision diplomatique n’étant pas une prononciation arbitrale n’est pas un jugement irréformable, qu’ils ne la regardent que comme un avis et un conseil qu’ils sont libres de suivre ou de rejeter; que d’ailleurs le bailli de Sépibus n’a pas hésité à réclamer l’acceptation libre du peuple souverain au nom duquel il négociait, et à protester hautement qu’une telle constitution ne peut convenir au Haut-Valais et qu’il ne l’acceptera jamais tant qu’il sera libre et qu’on n’emploiera pas la force à l’y contraindre. En sorte que ces messieurs regardent tout cela comme non avenu et de nul effet, n’étant pas émané d’une autorité compétente ayant droit de prescrire la loi à ceux que l’affaire touche. D’où il résulte que cette députation si coûteuse, loin d’avoir apaisé les troubles du Valais, ne servira qu’à les accroître, les Haut-Valaisans /51/ s’obstinant à ne vouloir de constitution que celle qu’il leur plaira d’accorder aux Bas-Valaisans, et ceux-ci s’obstinant à dire : « Tant que nous ne serons pas vos égaux en droits, nous nous estimerons vos sujets; or, nous ne sommes pas sujets; donc nous voulons être vos égaux. »
Le comte [Eugène] de Courten et le bailli de Sépibus ne rendirent compte au Conseil provisoire de ce qui s’était fait à Zurich que de vive voix et par manière de conversation, insinuant à MM. les administrateurs que c’était une besogne à refaire et qu’il leur paraissait que ce que le pays avait de mieux à faire était de continuer à vivre sous le provisoire, en attendant que la Suisse devînt tranquille et eût un pacte fédéral plus assorti à l’ancienne constitution du Corps helvétique; qu’il y avait lieu de croire qu’on aurait plus égard à Vienne qu’à Zurich aux droits et aux prétentions des anciens cantons souverains, et qu’il fallait attendre ce que le congrès de Vienne réglerait touchant les relations extérieures de la Suisse avec les couronnes qui l’entourent, et que probablement ce congrès ne se mêlerait point de ses relations intérieures et lui laisserait le soin de les régler elle-même en toute liberté.
On s’attendait que ces deux messieurs convoqueraient des diétines chacun dans leur arrondissement pour faire leur rapport aux communes du succès de leur négociation. Mais comme M. de Sépibus, cherchant à traîner en longueur l’affaire de donner au pays une constitution dans l’espérance que le Valais pourrait revenir de la démarche qu’il a faite pour être incorporé à la Suisse, ne se remuait pas assez vite au gré des passions des notaires de plusieurs dizains, tels que ceux de Viège, de Rarogne, de Loèche et de Sierre, le grand châtelain de Loèche [Zen Ruffinen] ayant lié la partie avec grand nombre d’agitateurs de ces quatre dizains prit sur lui de convoquer une diétine à Tourtemagne pour le mercredi 8 [corr. : 9] de novembre. M. de Sépibus en ayant été informé crut remédier à ce qu’avait d’illégal cette convocation faite par un simple magistrat du second ordre et qui n’a aucune autorité hors du ressort de son dizain, en en convoquant une, comme président de la diète constituante, au même lieu, mais pour le samedi suivant [12] où il se propose, dit-on, de faire enfin ledit rapport et de proposer à l’acceptation /52/ libre du peuple souverain du Haut-Valais la constitution arbitrée par les ministres plénipotentiaires des trois hautes puissances accrédités près la diète helvétique tenante à Zurich. Cette diétine se tint effectivement à Tourtemagne ce jour-là avec le succès que nous verrons plus bas.
* Dès que les députés bas-valaisans furent de retour de Zurich, ils convoquèrent leur diète à Martigny où ils firent leur rapport à leurs commettants et leur communiquèrent la décision arbitrale desdits plénipotentiaires, que l’assemblée accepta unanimement, en déclarant que le Bas-Valais voulait se contenter pour le bien de paix et pour prouver aux Haut-Valaisans qu’ils veulent l’acheter par quelque sacrifice, de la petite part à la représentation nationale que leur fait cet acte qu’on nomma là et qu’on nomme depuis le pronuntiatum de Zurich, puisqu’à toute rigueur de droit ils auraient pu demander d’avoir six voix et non pas seulement cinq aux diètes souveraines. Cette diétine de Martigny se tint un samedi 5 novembre.
* On en indiqua une seconde à Martigny pour le jeudi 9 [corr. : 10] du même mois, où se trouva le banneret au nom des communes de Conthey et de Nendaz, parce que son objet était, en exécution du pronuntiatum de Zurich, de procéder à la dismembration du dizain de Martigny pour composer le cinquième dizain du Bas-Valais des trois grandes communes de Conthey, de Nendaz et de la majorie [d’Ardon], soit de la paroisse d’Ardon de la Morge au pont de Riddes et à la Salentse qui sépare Chamoson de Leytron. On y arrêta provisoirement que le bourg de Conthey serait censé le chef-lieu de ce nouveau dizain *.
Sur ces entrefaites, les meneurs de ces quatre dizains en question leur mettent dans la tête que nulle puissance au monde n’a droit de leur faire la loi ni de se mêler de nos dissensions domestiques, ni de nous donner une constitution et de nous en prescrire la mise en activité, et que puisque les « Messieurs » du pays ne savent pas s’accorder sur une constitution, c’est en dernière analyse au peuple seul qu’appartient en Valais le droit de se constituer comme il l’entend. En conséquence, ils méditent une constitution qu’ils se flattent de faire agréer aux communes du Bas-Valais. D’après ce plan un certain Zufferey, d’Anniviers, qui /53/ passe pour un grand orateur parmi les gens de sa classe, un certain Pott, de Venthône, et un nommé Walker, de Rarogne, vont dans le Bas-Valais y disposer les esprits des paysans. Mais ils s’en reviennent sans avoir pu persuader à nos gens de concourir à une constitution du pays sans l’avis de leurs magistrats, soit de leurs « Messieurs ». Cette première négociation n’ayant pas réussi au gré des négociateurs, ils envoyèrent une députation plus solennelle aux Bas-Valaisans, composée de personnages un peu plus notables, tels que M. Weger, ancien capitaine au service de France, du dizain de Conches, qui passe pour être fort probe et fort modéré, un Theiler, de Brigue, un Indermatten, de Viège, un Lorétan, des Bains [de Loèche], l’avocat Julier, fils de l’ancien trésorier d’Etat, de Loèche, un Bonivini, ancien grand châtelain de Sierre, et quelques autres, leur faire part que le Haut-Valais s’est résolu à un conventus national, qu’on nomme en allemand le landsgmein, qui doit se tenir le mardi 15 novembre, où le peuple conjointement avec ses magistrats fera lui-même sa constitution, les invitant de s’y rendre deux personnes par communauté.
Sur la nouvelle de ce landsgmein, les espérances de l’évêque [de Preux] et de la ville [de Sion] presque mortifiées par le peu de succès des négociations de Zurich se raniment, et pour attirer sur cette assemblée nationale les lumières de l’Esprit-Saint par l’intercession de la Vierge Marie, sa chaste épouse, le curé de la ville [Amherd] annonce au prône du second dimanche de ce mois [13 novembre] qu’une messe solennelle de Beata sera chantée le lendemain en l’église Saint-Théodule pour conjurer le ciel de faire tourner à la tranquillité publique cette réunion des députés du Haut et du Bas-Valais.
* 1 Cette diète fut présidée par M. Taffiner, vice-président du gouvernement provisoire. L’évêque, qui y fut invité, y députa à sa place le chanoine Amherd, curé de la ville. La ville y envoya six membres de son conseil, savoir le grand châtelain de Courten, le colonel Augustin de Riedmatten, M. Louis de Kalbermatten, M. Joseph-Marie de Torrenté, M. Alexis Wolff et M. Pierre-Louis de Riedmatten *.
Sierre s’y rendit au nombre de 32 personnes. Il s’y trouva des /54/ paysans de Conches et des autres dizains. Ceux du dizain de Loèche n’y parurent qu’ayant à leur tête le sieur Julier, de Varone. Aucun des « Messieurs » du bourg de Loèche ne s’y rendit. Je ne sais si les dizains de Sion et d’Hérémence y furent invités, mais ils s’y trouvèrent. L’assemblée, quoique nombreuse, ne fut point tumultueuse. On y affecta beaucoup de cordialité et de franchise, et les dizains allemands protestèrent qu’ils tenaient les Bas-Valaisans pour leurs chers frères et vrais compatriotes. Peut-être qu’un mois auparavant on aurait mis en question leur liberté et leur indépendance. Mais elle venait de leur être assurée et garantie par notre incorporation comme canton à la Suisse; aussi cette démonstration tardive de fraternité ne toucha que médiocrement les Bas-Valaisans et ne fut pas de nature à exciter en eux un bien vif sentiment de reconnaissance. Ensuite, ils déclarèrent vouloir tout conserver sur l’ancien pied, n’avoir que sept dizains et voter par dizain, mais ne contribuer qu’à raison de la population et des facultés; n’avoir point de Conseil d’Etat permanent, mais seulement un grand bailli et deux diètes par an; point de Tribunal suprême et rendre la justice criminelle sans appel aux grands châtelains de chaque dizain. Le curé de la ville que Monseigneur y députa pour y tenir sa place et y parler en son nom, n’ayant fait aucune motion sur la comté et préfecture de nos évêques, ni sur la restitution de leurs juridictions soit seigneuries, il n’en fut pas du tout question. On arrêta seulement que l’évêque aurait séance aux diètes et voix comme un dizain et qu’un député du chapitre pût donner sa voix aussi comme un dizain à l’élection du bailli. Cette assemblée supposa que notre incorporation à la Suisse était consommée, puisque sur la proposition du curé de la ville, elle nomma à l’unanimité trois députés pour en aller signer l’acte à Zurich et y prêter le serment de fidélité à la Confédération. Ces trois députés sont le bailli de Sépibus pour les dizains allemands, le comte de Courten pour les dizains du Centre et M. l’ex-législateur de Rivaz pour ceux d’en bas de la Morge. C’est que le Conseil provisoire en évitation de frais avait autorisé ces diétines à procéder à l’élection de cette haute députation 1. /55/
* 1 Pendant que le bailli de Sépibus faisait traîner en longueur son rapport aux dizains supérieurs de ce qui s’était passé à Zurich, les plénipotentiaires, sans doute à l’instance de M. Dufour que les Bas-Valaisans avaient laissé à Zurich, écrivirent vers la fin d’octobre à MM. de Rivaz, de Saint-Maurice, de Courten, de Sierre, et de Sépibus, de Mörel, comme aux trois plus notables magistrats du Valais, qu’avertis qu’il y avait dans le pays des troubles, ils prissent un soin tout particulier d’empêcher tout rassemblement du peuple et de leur en dénoncer les agitateurs, avec menace s’ils connivaient à quelque insurrection, d’être regardés eux-mêmes comme fauteurs de ces troubles et perturbateurs de la tranquillité publique; leur insinuant fortement que les hautes puissances, au nom desquelles ils avaient agi et intervenaient dans les affaires intérieures de la Suisse et nommément du Valais, ne souffriraient pas que le peuple méconnût le droit qu’elles ont de s’en mêler. On dit qu’ils ont subséquemment fait espérer aux Bas-Valaisans, au cas que les Haut-Valaisans se portassent à leur égard aux dernières extrémités, tout l’appui non seulement de la Confédération, mais même de leurs princes respectifs. On ajoute même qu’ils leur ont donné l’espérance qu’au cas qu’il ne leur fût pas possible d’amener le Haut-Valais à une constitution qui établisse une parfaite égalité de droits entre les frères aînés et les frères cadets, ils emploieraient tous leurs bons offices auprès de leurs princes et de la Confédération à l’effet de les isoler du Haut-Valais et de faire du Bas-Valais un canton à part.
* M. de Rivaz ne manqua pas de communiquer aux Bas-Valaisans dans une diétine tenue à Saint-Maurice cette lettre des ministres protecteurs; mais M. de Courten et M. de Sépibus la tinrent cachée aux Haut-Valaisans et ne leur en soufflèrent mot, tant leur politique était de laisser ignorer au peuple des dizains allemands et à celui des dizains romands du Centre la protection ouverte qu’ils accordent aux Bas-Valaisans. C’est sans doute là de la finesse qui frise à la fourberie.
* Cependant ces lettres ne laissèrent pas que de mettre la puce à l’oreille à l’évêque, à la ville [de Sion] et au bailli de Sépibus. C’est pourquoi on chercha à régulariser autant que l’on put à l’assemblée /56/ de Tourtemagne le landsgmein projeté en envoyant aux Bas-Valaisans douze députés pour les engager à s’y rendre en assez grand nombre de préposés de communes pour y convenir définitivement d’une constitution qui fût à la satisfaction commune des Romands et des Allemands.
* Il a donc commencé, ce fameux landsgmein, un mercredi [corr. : mardi] 15 de novembre. On y déféra la présidence à l’évêque comme au doyen d’âge et à raison de sa dignité.
* 1 Les plus notables personnages de cette assemblée sont les sieurs Bircher, grand châtelain, et le capitaine Weger, de Conches; Casimir de Sépibus et le capitaine de dizain Wegener, de Brigue; de Viège, les sieurs Deschallen et Indermatten; de Rarogne, le bailli de Sépibus et Nicolas Roten fils; de Loèche, M. Ignace Werra et le sieur Lorétan, des Bains; de Sierre, l’avocat Julier, le grand châtelain de Chastonay et Preux d’Anchettes, ancien banneret du dizain; enfin, pour Sion, le grand châtelain de Courten, le colonel Augustin de Riedmatten, Louis de Kalbermatten, etc. Les sieurs Jacquier et Buys [= Dubuis], de Savièse; Fardel, d’Ayent, etc.; du Bas-Valais, les sieurs Charles-Emmanuel de Rivaz, et Pierre-Louis Du Fay, de Monthey; de Saint-Maurice, Jacques de Quartéry, le capitaine Chapelet, le curial Bioley; de Martigny, Morand, Dr Gay et Claivaz; de l’Entremont, l’avocat Pittier, les sieurs Luder, de Sembrancher, Vaudan, de Bagnes, Ribordy, de Liddes, Produit, de Leytron; enfin du nouveau dizain de Conthey, les père et fils, Michelet, de Nendaz, et les deux syndics d’Ardon et de Chamoson. Personne n’y comparaît au nom du vénérable chapitre qui n’y est point invité, quoique anciennement il ait eu part à la confection du statut sous Hildebrand de Riedmatten, comme avec l’évêque partie intégrante en la république de Valais du pouvoir législatif **.
* Monseigneur en fit l’ouverture par un discours où il observa d’abord qu’en sa double qualité d’évêque et de prince, il lui convenait de se trouver à une assemblée dont le but était d’aviser aux moyens de terminer les dissensions existantes dans le pays au sujet d’une constitution et d’exhorter tous les partis de faire à la tranquillité publique quelques sacrifices de leurs prétentions respectives, /57/ à quoi on parviendrait de part et d’autre si on prenait en considération les avantages de la concorde et les inconvénients de la discorde; faisant craindre à mots couverts aux Haut-Valaisans de tomber dans la disgrâce des puissances médiatrices et aux * Bas-Valaisans la guerre civile.
* Les Bas-Valaisans trouvent que l’évêque n’aurait pas dû tant tarder à prêcher aux Haut-Valaisans la concorde et la paix, et qu’il aurait dû jouer beaucoup plus tôt le rôle de conciliateur entre les deux partis; tandis qu’il n’est malheureusement que trop notoire qu’il a toujours été d’accord avec le bailli de Sépibus pour tenir les Bas-Valaisans dans une espèce d’infériorité envers les Haut-Valaisans et qu’il les a jusqu’ici soutenus dans leurs prétentions les plus exagérées, dans l’espérance de recouvrer par leurs intrigues ses juridictions et même quelque chose de l’ancienne prérogative temporelle de son siège et de sa mense *.

léopold de sépibus
1759-1832
Portrait par Félix Cortey, 1808
Propriété de Mme Alphonse de Sépibus, à Mörel
On procéda ensuite à l’élection d’un président qui fut M. de Sépibus, des deux secrétaires, l’un romand, l’autre allemand, qui sont les sieurs Ignace Werra, de Loèche, et Michel Dufour, de Monthey. Ensuite le bailli de Sépibus, voyant qu’il n’y avait plus moyen pour le Haut-Valais de décliner l’influence des puissances protectrices et qu’il ne lui en restait aucun de revenir sur les démarches faites par le pays pour son incorporation à la Suisse comme canton, représenta à l’assemblée qu’il avait été avisé par les magistrats des villes de Genève et de Neuchâtel que les nouveaux cantons ne seraient admis dans la Confédération helvétique que quand ils seront convenus d’une constitution sage et basée sur les principes libéraux du pacte fédéral; qu’en conséquence ils prenaient comme voisins la confiance d’exhorter le pays de Valais à ne plus différer de s’en donner une qui méritât l’approbation du Corps helvétique et la sanction des puissances protectrices, et que c’était pour arriver à ce but que se tenait la présente assemblée; qu’en conséquence on commencerait la discussion des articles constitutionnels par celui du nombre des dizains qui auraient droit de voter aux diètes souveraines.
Monseigneur, consulté la veille sur cette question préliminaire et fondamentale par les chefs des députations des dizains allemands, leur répondit sans la moindre hésitation qu’il était d'une justice évidente que le Bas-Valais ne fît que trois dizains et que le /58/ Haut-Valais se réorganisât aux sept anciens dizains, ce qui faisait le compte de la ville [de Sion] et des dizains allemands, mais ne faisait pas celui des Bas-Valaisans, ni des communes romandes de l’arrondissement du Centre. Il paraissait au contraire aux Bas-Valaisans qu'il était d'une équité palpable qu’ils eussent à la représentation nationale une part un peu plus proportionnée à leur population qui excède de 11 000 âmes celle des cinq dizains allemands, et aux communes des environs de Sion qu’on ne pouvait accorder à la ville des prérogatives sans qu’elles devinssent les moins libres de tout le pays. Cependant le bailli de Sépibus ne cessa durant tout le cours de cette négociation, soit au pays, soit à Zurich, de sacrifier les intérêts de ces nombreuses communes aux prétentions de la ville, ce qui a fait conjecturer avec beaucoup de vraisemblance que la ville l’avait mis dans ses intérêts en lui promettant de lui donner gratis sa bourgeoisie.
* 1 Après le bailli de Sépibus, presque perpétuellement occupé à faire les propositions du Haut-Valais, ceux de ces députés qui parlent et agissent le plus sont son frère Casimir, moins astucieux mais plus violent que lui, MM. Indermatten, de Viège, l’avocat Julier, le grand châtelain de Chastonay, etc.; ceux du Bas-Valais sont MM. Dufour, Pittier, Morand et le Dr Gay. M. Dufour est leur orateur en chef; il tient tête au bailli de Sépibus et se fait un point d’honneur de ne laisser sans réponse aucun de ses sophismes. Aussi les Haut-Valaisans le détestent-ils bien cordialement, et quelques-uns de ses collègues plus modérés lui reprochent que son animosité contre eux lui fait souvent exagérer son dévouement à la cause de son parti. Le bailli de Sépibus et le comte de Courten ont trouvé en lui à Zurich un antagoniste redoutable. Si ce dernier n’a pas craint de lui reprocher en face devant les ministres d’avoir commandé les Bas-Valaisans qui prirent les armes en 1799 contre la mère patrie, lui n’a pas craint de reprocher en face au bailli de Sépibus que pour appuyer les prétentions de la ville, il a eu la mauvaise foi de tromper les ministres par une information mensongère des relations politiques des communes de l’ancien dizain de Sion avec la ville qui en était /59/ le chef-lieu, en dissimulant que, quoique par l’ancienne constitution juridictionnaires de l’évêque, ils ne laissaient pas que d’élire les chefs militaires du dizain, d’assister et de voter à ses conseils avec le droit de leur donner leurs instructions, et qu’ils jouissaient ainsi que le peuple des dizains supérieurs du droit d’admettre ou de rejeter les Abscheids, soit les ordonnances des diètes générales.
* Autre trait qui ne fait pas honneur à la bonne foi de ces « Messieurs ». A la séance du vendredi, un M. Theiler (je ne sais si c’est celui de Sion ou bien celui de Brigue) affirma que des paysans du Haut-Valais au nombre de 40, ayant entouré une vingtaine de paysans du Bas-Valais, les derniers avaient assuré aux premiers que pour eux ce leur était fort égal que le Bas-Valais fît quatre dizains ou bien cinq, mais que c’était leurs « Messieurs » qui par ambition personnelle n’en voulaient pas démordre; au même moment ces paysans bas-valaisans se lèvent en masse et lui en donnent un démenti formel. C’est avec la même mauvaise foi que le grand châtelain de Chastonay parlant au nom du dizain de Sierre, eut l’effronterie de dire que les communes de ce dizain ne demandaient pas mieux que de laisser à la Noble Contrée son ancienne prérogative (j’ai déjà expliqué plus haut 1 en quoi elle consistait); des paysans de Lens et d’Anniviers l’en démentirent en pleine assemblée et lui dirent qu’il n’y avait rien de plus faux et qu’ils lui fermeraient la bouche s’il continuait ainsi à parler à crédit et à déroger à leurs nouveaux droits pour faire sa cour à leurs dépens à la Noble Contrée.
* C’est aussi par suite de cette mauvaise foi que leurs « Messieurs » pour faire peur aux Bas-Valaisans font courir le bruit que les Haut-Valaisans sont résolus à dirimer par les armes leurs différends et qu’ils ne souffriront pas que leurs anciens sujets leur dictent des lois et se croient leurs maîtres. Enfin c’est de part et d’autre une lutte où l’orgueil joue presque un aussi grand rôle que la cupidité, se vantant réciproquement les uns les autres de se faire reculer tour à tour *.
Donc le second jour du landsgmein [16 novembre], le bailli de Sépibus, qui le présidait, déclara aux Bas-Valaisans que les Haut-Valaisans ne leur pouvaient accorder que de faire quatre dizains /60/ et de n’avoir que quatre suffrages aux diètes souveraines. Le Bas-Valais représenta que s’étant déjà contenté à Zurich pour le bien de paix de n’y avoir que cinq suffrages en ne faisant que cinq dizains, il leur était impossible d’en rien rabattre davantage, et qu’ils s’en tiendraient à cet égard au pronuntiatum de Zurich. Et les communes de la vallée d’Hérens, parvenues enfin à demander unanimement qu’elles demeurassent dizain sous le nom de dizain d’Hérémence, déclarèrent aussi vouloir qu’on s’en tînt à leur égard au pronuntiatum de Zurich. Ce que voyant la ville [de Sion] être par ces communes un parti irrévocablement pris, ses députés déclarèrent vouloir se prévaloir pareillement dudit pronuntiatum à l’effet de faire à elle toute seule un dizain, laissant aux communes de Savièse et d’Ayent la liberté de s’unir auquel des deux autres dizains du Centre elles croiraient convenir mieux à leurs intérêts, pensant par là « Messieurs » de Sion mettre ces communes dans un grand embarras, ce qui leur est effectivement arrivé comme je le raconterai plus bas 1.
Le vendredi au soir (18 novembre), le bailli de Sépibus, après un long comité des six dizains supérieurs où l’évêque se trouva, fit aux Bas-Valaisans comme leur ultimatum les propositions suivantes : ou qu’ils eussent à accepter les quatre dizains et les quatre suffrages que leur offraient les Haut-Valaisans, ou bien (puisque la ville s’était résolue à faire à elle seule un dizain) qu’on ferait quatre demi-dizains des communes : l’un des communes sous la Morge dont les Bas-Valaisans projetaient de faire un dizain; l’autre des communes qui sous l’indépendance ont formé le dizain d’Hérémence; le troisième des deux paroisses de Savièse et d’Ayent, et le quatrième du ci-devant tiers de Rarogne composé des paroisses de Mörel et de Grengiols; ou bien, puisque les Bas-Valaisans se prévalaient si fort du pronuntiatum de Zurich, qu’ils feraient cinq dizains puisqu’ils n’en voulaient pas démordre, mais qu’ils fussent bien convaincus qu’en le leur accordant, les Haut-Valaisans ne le faisaient que par force pour céder aux menaces que leurs députés à Zurich ont extorquées des ministres plénipotentiaires. Cette dernière proposition fut accueillie des Bas-Valaisans comme elle devait l’être, des uns avec indignation, des autres avec douleur, et elle fut comme de raison /61/ prise pour un refus formel et pour une espèce de déclaration de guerre. Puisqu’on devait s’en rétracter le lendemain, il ne fallait pas la mettre en avant si imprudemment la veille. Mais ça a été la coutume constante des Haut-Valaisans durant tout le cours de notre révolution d’avancer pour reculer, et quand j’en aurai fini l’histoire, je prendrai la peiné d’énumérer toutes leurs reculades 1, pour leur en faire honte, * s’ils sont susceptibles de rougir de quelque chose *, et pour en divertir mes lecteurs.
Le lendemain [19 novembre] donc les Bas-Valaisans représentèrent aux Valaisans allemands combien il était affligeant pour eux de les voir si rétifs à leur accorder une demande aussi juste et aussi modérée que la leur, et que puisqu’il n’y avait pas moyen de les amener à un partage plus égal entre frères jouissant tous des mêmes droits politiques, ils se verraient contraints, quoiqu’à contre-cœur, de demander à la Confédération et aux puissances médiatrices leur séparation d’avec le Haut-Valais, et que si l’on n’avait pas de propositions plus équitables à leur faire, cette conférence ne pouvant servir à la conciliation des intérêts, ni à un solide rapprochement des esprits entre les deux sections principales du pays, il ne leur restait qu’à s’en retourner chez eux, ainsi que le portent les instructions qu’ils ont reçues de leurs dizains respectifs, et que ce serait ensuite aux Confédérés et aux plénipotentiaires des puissances à juger de quelle part venait le plus grand obstacle à la paix publique au pays de Valais.
Une réponse si ferme et si résolue des Bas-Valaisans déconcerta un peu la marche tortueuse du rusé bailli. Voyant que les Bas-Valaisans le mettaient au pied du mur et le forçaient dans ses derniers retranchements, et qu’il était inévitable d’accéder en ce point au prononcé de Zurich sans s’exposer au blâme des Confédérés et de toute autre, personne neutre, justes estimateurs de la résistance active des Haut-Valaisans et de la résistance passive des Bas-Valaisans, faisant un dernier effort en faveur de son parti, il proposa le samedi au soir (19 novembre), après une longue conférence qu’eurent entre eux les députés des dizains allemands, qu’on voulait bien leur accorder de faire cinq dizains, /62/ mais à la condition expresse : 1° qu’on laisserait le peuple valaisan jouir de son ancien droit de ad referendum dans lequel il fait consister le principal exercice de sa souveraineté; 2° que le bailli seul serait le pouvoir exécutif du pays, qu’il n’y aurait ni Conseil d’Etat ni Tribunal suprême, et que tous les députés aux diètes seraient comme anciennement juges en dernière instance de toutes les causes civiles.
Les Bas-Valaisans poussés à bout en voyant les Haut-Valaisans si difficultueux en négociations, incapables de leur rendre justice qu’en la leur vendant à des conditions onéreuses impérieusement exigées, et prétendant qu’ils n’avaient aucun droit de leur prescrire les conditions auxquelles ils condescendaient à les reconnaître pour leurs égaux, dédaignèrent fièrement l’offre de cette justice tardive à des conditions si dures. Et dans la confiance que leur liberté leur était suffisamment garantie par l’incorporation du pays à la Confédération suisse et leur sort réglé par le prononcé arbitral des trois ambassadeurs des puissances garantes de la liberté de tous les Suisses anciennement sujets devenus libres comme eux par le fait de la révolution franco-helvétique de 1798, ils parlèrent plus haut que jamais de chercher dans leur protection la justice que les Haut-Valaisans leur déniaient ou leur rendaient de si mauvaise grâce. La nuit cependant calma un peu leur indignation; et prenant en considération qu’il vaut mieux avoir deux cordes à son arc qu’une, ils se résolurent le lendemain matin de témoigner aux Haut-Valaisans que s’il ne fallait que leur accorder le referendum pour les contenter, le Bas-Valais devant user du même droit, on serait bientôt d’accord sur cet article; mais que quant aux deux autres, savoir le Conseil d’Etat et le Tribunal suprême, leurs instructions portaient formellement de n’en traiter que désénalement, c’est-à-dire qu’après qu’on aurait définitivement arrêté que le Bas-Valais ferait cinq dizains et aurait cinq suffrages aux diètes.
Après de longs pourparlers, enfin le samedi au soir [19 novembre], une commission de deux membres de la députation de chaque dizain du Haut-Valais vint annoncer à une semblable commission du Bas-Valais qu’on avait arrêté que, conformément au pronuntiatum de Zurich, le pays serait divisé en treize sections sous le nom de dizains, dont les cinq anciens du Valais allemand, /63/ les cinq du Bas-Valais et les trois du Centre, savoir la ville de Sion, celui d’Hérémence et celui de Sierre, et que le révérendissime seigneur évêque aurait une voix aux diètes de même qu’un dizain ainsi que le porte l’Acte de Médiation et qu’il en usait dans l’ancienne constitution du pays, et que le peuple valaisan tant sous la Morge qu’au-dessus userait du droit souverain de sanctionner toutes les ordonnances émanées des diètes générales, sans laquelle sanction elles n’auraient point force de loi.
Le dimanche 20, grand débat entre la ville [de Sion] et le dizain d’Hérémence au sujet de Bramois que la ville désire garder et dont ce dizain veut faire son chef-lieu.
Le 21, nouveaux débats au sujet d’un Tribunal suprême qui ne sera plus composé comme autrefois de tous les députés à la diète, mais de treize membres nommés par la diète elle-même, un par dizain; l’évêque demande d’en être le 14e membre, ce que lui refusent certains dizains et ce que d’autres veulent lui accorder. Mais débats bien plus violents au sujet d’un gouvernement central contre lequel se déclare l’évêque, mais pour lequel se déclare la ville [de Sion] avec les Bas-Valaisans, et qui déplaît tellement aux Valaisans allemands qu’ils menacent les Bas-Valaisans de leur faire la guerre pour les reconquérir.
Personne ne raconte mieux que M. Louis de Kalbermatten ce que ces débats eurent de scandaleux et d’odieux. Il n’a pas craint de me dire en présence même d’un gendre [Kuntschen] du bailli de Sépibus, de MM. Zimmermann et Zenklusen, l’un de Viège et l’autre de Brigue, qu’il est évident que les « Messieurs » du Haut-Valais n’ont amené à cette assemblée tant de paysans de leurs dizains que pour intimider les Bas-Valaisans par les clameurs de ces hommes grossiers et féroces, et qu’il est maintenant palpable que le sieur de Sépibus s’en sert selon ses vues pour perpétuer dans le Haut-Valais l’office de bailli. Il ne se plaint pas moins ouvertement de l’évêque qui contre toute raison et équité s’est vendu au parti allemand au prix de quelques-unes des anciennes prérogatives de son siège qu’ils veulent bien lui restituer, tels le vote aux diètes comme dizain, d’être membre du Tribunal suprême qu’il vient d’obtenir à la pluralité et la police des mœurs soit la fiscalie des délits contra sexum qu’il réclame et qu’il espère obtenir par les intrigues de ses affidés de Sierre. /64/

michel dufour
1768-1843
Portrait par un anonyme, ca 1800
Propriété de M. Henri Dufour, à Sion
On ne sait pourquoi Hérémence a voté pour le baillivat sans Conseil et contre le gouvernement central, à moins que ce ne soit en haine de la ville [de Sion] qui, à cet égard ainsi qu’en plusieurs autres, a maintenant lié la partie avec le Bas-Valais, tandis que les Bas-Valaisans commencent à se désunir entre deux partis, celui des puristes qui a [à] sa tête M. Dufour qui ne veut pas qu’on cède un pouce de terrain * à la faction allemande *, et celui des modérés, qui est présidé par M. de Rivaz, qui craint qu’en ne leur cédant en rien on ne les pousse à bout, et persuadé d’ailleurs qu’on pourra revenir à Zurich sur ce qu’il y aura de mal statué dans la constitution dont le pays accouche en ce moment si laborieusement. De là vient que la minorité composée des cinq dizains d’en bas et de la ville (car Hérémence et l’évêque ont rejeté le Conseil permanent) ont fait protocoler leur opposition au baillivat permis dans le prononcé des plénipotentiaires comme contre une mesure qui adjuge aux dizains allemands une supériorité sur les dizains romands qui exclut ceux-ci de toute part à l’administration des affaires, ne laisse que très peu d’espoir à la ville de parvenir jamais à aucun des premiers emplois de la république et la prive de plusieurs avantages qu’elle retirerait de la résidence à Sion d’un Conseil d’Etat permanent, dont le principal est que leur jeunesse employée dans ses bureaux s’y formerait aux affaires. Là, on espère avec fondement que pour déjouer cette intrigue du bailli de Sépibus, il sera statué que le baillivat se promènera d’arrondissement en arrondissement, car il n’y a pas d’autre moyen d’empêcher cette supériorité si redoutée qu’affectent et que prennent les cinq dizains allemands sur les cinq dizains du Bas-Valais et sur les trois du Centre. Tant qu’une section du pays cherchera à dominer les autres il n’y aura que discorde dans le pays, et la jalousie n’y sera plus comme autrefois de particuliers à particuliers, mais d’une grande minorité des citoyens contre une petite majorité, ce qui tôt ou tard ne manquera pas de troubler la tranquillité publique. J’avoue que la ville a reconnu un peu tard le tort qu’elle se faisait en séparant ses intérêts de ceux du Bas-Valais, mais enfin ses yeux sont dessillés et elle commence à y voir clair.
Effectivement, ayant remis sur le tapis les jours suivants la question d’un gouvernement central, la ville se déclare pour cette /65/ forme constitutionnelle et son exemple amène à ce sentiment, qui est celui du Bas-Valais, tout le dizain d’Hérémence et la partie la plus considérable de celui de Sierre. Monseigneur, qui jusque-là avait constamment tenu pour les cinq dizains allemands, dans la crainte de déplaire à la ville et de l’irriter contre le clergé qui y réside, soit qu’il ne sente pas comme ces « Messieurs » qu’il serait dangereux à la liberté de faire du bailli une espèce de roi dans l’intervalle des diètes, soit qu’il veuille autant qu’il lui est possible éliminer les Bas-Valaisans de l’administration de la chose publique, croit devoir garder la neutralité; mais on sait que sous main, il encourage les Allemands à ne se point relâcher de ce point, ce qu’on conjecture assez sûrement d’après l’opinion connue de ses deux conseillers, les chanoines Kalbermatten et Julier. Il en résulte que plus les Bas-Valaisans persistent à vouloir un gouvernement central, plus les dizains allemands s’obstinent à le rejeter. L’assemblée nationale devient tous les jours plus tumultueuse; et les Haut-Valaisans poussent à bout les Bas-Valaisans par les propos qu’ils ont sans cesse à la bouche, que si le Bas-Valais ne leur cède point sur cet article, il n'y a rien de fait. Sur ce propos si souvent répété, les Bas-Valaisans parlent à leur tour du projet qu’ils ont de demander à la Confédération leur entière séparation d’avec le Haut-Valais, puisqu’il leur est impossible de le déprendre de la supériorité qu’il affecte sur le Bas-Valais. Les modérés (qui malheureusement sont en très petit nombre) proposent un terme moyen, qui est d’en faire pour le moment un article constitutionnel, mais avec l’exception que si cet ordre de choses paraît dans la suite des temps, ou inutile à la marche du gouvernement, ou préjudiciable à la liberté publique, la diète se réserve le droit de l’abroger à la majorité de neuf voix contre cinq, étant à présumer que quand une majorité aussi forte se déclarera contre cette institution, ce ne sera que parce que l’expérience aura démontré que ses inconvénients surpassent de beaucoup les avantages qu’on s’en promet.
Les meneurs des dizains allemands, à qui elle est odieuse sous deux rapports, savoir 1° qu’elle initie toujours quelque Bas-Valaisan à l’administration de la chose publique, et 2° qu’elle entrave l’exercice du baillivat qu’ils espèrent devoir être le plus souvent possédé par un Haut-Valaisan, voudraient que cette /66/ institution pût être abrogée à une majorité seulement de huit suffrages contre cinq 1, tant ils se flattent qu’avant peu d’années les dizains du Centre reviendront à lier la partie avec eux pour tenir le Bas-Valais dans une sorte de dépendance. On emploie trois jours à argumenter pour et contre un article en apparence si peu important. Les meneurs de part et d’autre pérorent avec tant d’aigreur que plus on dispute, moins l’on s’entend, et que les paysans du Valais allemand entraînés hors d’eux-mêmes par les sophismes de leurs orateurs s’échappent en propos méprisants et menaçants contre les Bas-Valaisans. Sur quoi, M. Claivaz, grand châtelain de Martigny, le plus doux des députés du Bas-Valais après M. de Rivaz, ne peut s’empêcher de s’émouvoir assez pour se sentir le courage de dire en apostrophant les députés allemands : « Messieurs, pas tant de bruit; nous ne souffrirons ni mépris ni menaces ». Néanmoins, malgré ce sage avis, le dimanche au soir, 27 novembre, les Allemands, irrités que la ville [de Sion] et le dizain de Sierre se soient rangés au parti des Bas-Valaisans au regard du terme moyen dont je viens de rendre compte, recommencent leurs clameurs méprisantes et menaçantes et leurs orateurs s’indignent qu’une villotte comme Sion veuille singer les grandes villes aristocratiques de la Suisse; il s’excite parmi eux un murmure si bruyant que M. Dufour avertit jusqu’à deux fois le bailli de Sépibus de vouloir bien l’apaiser, et ce tapage continuant, M. Dufour, qui s’en impatiente, dit au bailli : « Monsieur le président, faites donc cesser ces clameurs, sinon on sera fondé à penser et à dire que vous les autorisez dans l’espoir d’en tirer avantage ». Le bailli, piqué de cette observation, quitte son fauteuil et se démet de la présidence. Il se fait, au moment même que le président fait semblant de céder sa place au secrétaire, un mouvement tumultueux parmi les Allemands, qui pousse leur premier rang sur les députés bas-valaisans, et le chapeau de M. Jacques de Quartéry en est renversé de dessus sa tête et foulé aux pieds des Haut-Valaisans. Les députés les moins endurants du Bas-Valais en prennent occasion de dire qu’on viole en leur personne le droit des gens et qu’il n’y a plus de sûreté pour eux dans une telle assemblée, et sortent précipitamment de la /67/ salle suivis du reste de la députation bas-valaisanne. Ceux-ci ne parlent que de s’en retourner dès le lendemain chez eux; les Allemands les plus ardents, c’est-à-dire les plus orgueilleux et les plus violents, ne parlent que de mettre le feu à la ville qui les trahit et de descendre mettre à feu et à sang le Bas-Valais qui les brave.
* Les Allemands cherchent à s’excuser de ce mouvement tumultueux sur ce que les sieurs Dufour, Pittier, Morand et Gay leur sont extrêmement odieux comme ayant pris à tâche de contredire en toute chose leur oracle, le bailli de Sépibus. Mais c’est un fait qu’ils ne peuvent nier que, dès les premiers jours de cette assemblée nationale, ils se sont montrés impérieux, que leurs prétentions étaient toutes ou manifestement iniques ou effrontément exagérées, et que dès qu’on les contredisait en la moindre chose, ils se mettaient à battre des mains, à trépigner des pieds, à crier d’un ton menaçant qu’ils voyaient bien qu’on les forcerait à redescendre en armes mettre les Welsches à la raison, etc. C’est ce que MM. Louis de Kalbermatten et Janvier de Riedmatten m’ont certifié cent fois, et j’en prends à témoin tous les députés des dizains du Centre *.
Cependant le capitaine Weger, qui avait déjà contenu la fougue allemande et la plupart des Conchards les moins emportés des Haut-Valaisans, fait sentir au bailli de Sépibus que les Bas-Valaisans ont quelque raison de se plaindre qu’il autorise les clameurs de son parti contre eux et l’engage à renouer les négociations par le moyen du Conseil d’Etat, qui le lendemain matin se transporte chez les meneurs des Allemands, qui se prêtent d’assez bonne grâce à cette proposition; mais les meneurs du Bas-Valais sont plus rétifs à l’accepter. Enfin, MM. de Rivaz, Quartéry et Duc, après bien des contradictions, parviennent à les y résoudre, et ils le font par un écrit adressé au Conseil médiateur, mais sous la condition expresse qu’à l’avenir ils y jouiront de la liberté la plus pleine d’émettre leur opinion et de contredire celle d’autrui, qu’on y discutera tranquillement les points controversés, que toute cohue et tout tapage sera à l’avenir interdit aux Allemands, et surtout qu’on ne se permettra plus aucun propos de mépris ou de menace. La lettre est signée par les chefs de la députation de chacun des cinq dizains du Bas-Valais. Ceux de Sion et /68/ d’Hérémence persistent à adhérer avec le Bas-Valais à vouloir que l’institution du gouvernement central provisoire ne puisse être abrogée par une diète qu’à la majorité de neuf suffrages contre cinq et non pas de huit contre six.
Ce ne fut pas non plus sans grande contestation qu’on parvint à persuader à la bourgeoisie de Sion que l’intérêt de la ville était, et que le bailli haut-valaisan ne fût pas trop maître dans l’interstice d’une diète à l’autre, et de ne pas s’isoler entièrement du Bas-Valais où elle a, ainsi que l’évêché et le chapitre, tant de biens-fonds et de capitaux placés. Le conseil municipal, ainsi que la bourgeoisie, se trouve partagé en ce moment en deux partis bien opposés, l’un dit le parti de la mairie, l’autre le parti des jeunes gens; le parti, dis-je, de la mairie, que celui des jeunes gens appelle le triumvirat, parce que les trois chefs en sont M. de Lavallaz, ci-devant maire, le grand châtelain de Courten, et M. le capitaine Eugène de Courten, auquel adhèrent tous les zélateurs et zélatrices de la ville inspirés par le vicaire Beeger dont le fanatisme est connu, parmi lesquels on compte principalement le petit Theiler, le châtelain Lorétan, l’architecte Andenmatten et quelques autres petits bourgeois. Le parti des jeunes gens est composé de tous les autres « Messieurs » de la ville qui pour la plupart ont au moins 40 ans, et qui compte dans ses rangs l’ancien bourgmestre [Joseph-Alexis] Wolff, le conseiller Lamon, le capitaine Odet père, le colonel Augustin de Riedmatten, tous vieillards respectables; MM. Louis de Kalbermatten, Alexis Wolff et Janvier de Riedmatten en sont les chefs. Ils ont gagné depuis peu à leur parti les deux gendres du maire [P.-L. et Emm. de Riedmatten] et même le capitaine Kuntschen, quoique gendre du bailli de Sépibus. Et maintenant la grande majorité de la bourgeoisie s’est rangée à ce parti qui s’intitule le « parti des neutres » entre les Haut et les Bas-Valaisans, parce qu’il fait profession de vouloir désormais être de l’avis qui lui paraîtra le plus raisonnable et le plus juste. S’il a montré les dents au grand châtelain de Courten, c’est qu’il a eu l’infidélité de voter pour huit voix tandis qu’on lui avait ordonné de voter pour neuf.
Si l’on me demande pourquoi le parti de la mairie en veut tant au Conseil d’Etat, c’est que le vicaire Beeger, organe des /69/ curés et des chanoines d’après les opinions desquels Monseigneur a d’abord réglé ses principes et ses démarches politiques, reproche à l’ancien Conseil d’Etat d’avoir fait des lois irréligieuses, comme la suppression des fêtes, et immorales, comme celle, par exemple, qui promet l’impunité aux maris adultères et aux prêtres concubinaires, etc. On leur répond que semblable inconvénient n’est plus à craindre du nouveau Conseil d’Etat qui n’est qu’un pur pouvoir exécutif et à qui la présente constitution ne donne aucune part au pouvoir législatif puisque la diète se l’est réservé tout entier, et que ledit Conseil n’a ni l’initiative ni la sanction des lois. Donc, le vrai motif de le rejeter, c’est qu’ils n’aient point la vue blessée par la présence d’aucun Bas-Valaisan siégeant à Sion comme membre du gouvernement.
Ils objectent aussi que le Conseil coûtera beaucoup d’argent quoiqu’on prévoie qu’il sera assez inutile. On leur répond que l’expérience seule démontrera son utilité ou son inutilité, et que d’ailleurs l’épargne qu’ils proposent n’est qu’un prétexte, puisque tout en parlant d’épargner les deniers publics, ils viennent d’arrêter une diète de 54 membres qui leur coûtera 150 louis de plus que ne coûtait l’ancien gouvernement du temps de l’indépendance sous la constitution de 1802. Donc, le vrai motif de le rejeter, c’est qu’ils n’aient pas la vue blessée par la présence de quelque Bas-Valaisan siégeant à Sion comme membre du gouvernement.
L’un des derniers jours de la semaine précédente, Monseigneur, de l’avis de son chapitre, perdant enfin toute l’espérance que lui avaient donnée le bailli de Sépibus et les Haut-Valaisans pour l’engager dans leur parti, de la restitution de ses juridictions ou du moins d’une forte indemnité, envoie à la diète une protestation en due forme tant en son nom qu’au nom du chapitre et de tout le clergé de son diocèse séculier et régulier, qu’en acceptant la petite part qu’on veut bien lui laisser à l’administration de la république, il n’entend pas qu’on en conclue qu’il abandonne les prérogatives temporelles de tout temps annexées à son siège et à son Eglise, se réservant de faire valoir en temps et lieu ses droits, surtout au congrès de Vienne, par l’entremise de Son Eminence le cardinal Consalvi, qui a bien voulu se charger des intérêts des prélats et des églises de la /70/ Suisse si injustement dépouillés et dégradés par le fait de la Révolution française et de l’omnipotence impériale.
* Le mardi matin (22 novembre), les dizains allemands se résignent à accepter la réunion aux conditions proposées par les Bas-Valaisans; et, profitant de la leçon de droit des gens et de politesse qu’on vient de leur donner, on met très paisiblement fin en peu de jours au grand ouvrage de la charte constitutionnelle. En sorte que le soir même de cette journée, on arrête que l’institution d’un gouvernement central n’en pourra être effacée qu’à la grande majorité de neuf dizains au moins votant son abrogation.
* A la vérité, les dizains d’en haut de l’arrondissement de l’Est font protocoler leur protestation contre cette mesure; mais elle n’en passe pas moins à l’unanimité des suffrages des dizains de l’arrondissement du Centre et de celui d’en bas.
* Monseigneur insista fort le lendemain sur ce que le chapitre eût une petite part à l’élection des membres du Conseil d’Etat en compensation de la grande part que la diète a à l’élection de l’évêque. Il n’eut pas grand-peine de le persuader à ces messieurs, qui n’ont accordé quelques prérogatives à l’évêque et au chapitre que pour se maintenir eux-mêmes en quelque sûreté de conscience dans celles qu’ils ont usurpées successivement sur l’Eglise et sur l’évêché, se flattant qu’à la faveur de concessions si modiques, le clergé ne les importunera plus de ses réclamations et protestations, et qu’il ne demandera point qu’on le dédommage plus amplement de la perte de ses juridictions. On arrêta donc que les trois membres du Conseil d’Etat permanent seraient pris un par arrondissement et que le vénérable chapitre concourrait à leur élection, y ayant voix comme un dizain; que le bailli élu ne restera que deux ans en charge et ne pourra être réélu qu’après l’expiration des deux années de son successeur, précaution prise contre les intrigues d’un bailli ambitieux qui cabalerait pour se perpétuer dans cette première magistrature du pays, comme nous avons vu que le tenta en 1807 le bailli Augustini 1 *. /71/
Cela fait, on régla le salaire des trois membres du gouvernement central. Il fut arrêté qu’étant convenable que le grand bailli tînt maison à Sion, son salaire serait de 120 louis, et celui de ses deux conseillers, de 80 louis chacun.
Ensuite le bailli de Sépibus fit décréter à la hâte, sans trop en peser les avantages et les inconvénients, pour acquérir par cette complaisance une plus grande popularité, que notre monnaie reprendrait sa valeur primitive et que le batz courant vaudrait le bon batz, comme avant l’opération du préfet Derville, dont j’ai parlé en son lieu 1.
Et c’est ainsi que vint au monde, après un accouchement laborieux de quatre à cinq mois, la charte constitutionnelle du canton de Valais, où l’on voit sensiblement que le peuple ne doit pas se mêler de législation parce qu’il n’y entend rien, et que les conventus nationaux sont nécessairement tumultueux parce que les passions y prévalent sur la raison et l’ignorance, sur le savoir. Ce qui confirme la maxime des plus sages politiques, que les législateurs fassent tout pour le peuple, mais rien par le peuple.
Effectivement, il est remarquable que cette assemblée a rejeté de l’ancienne constitution ce qu’elle avait de meilleur, savoir l’institution aristocratique des grands bannerets et des grands capitaines, charges à vie, députés-nés aux diètes souveraines, qui tempérait ce que la pure démocratie a de tendance à l’anarchie, du corps desquels se tiraient les baillis et les trois autres chefs de l’Etat; et elle a fait tout ce qu’elle a pu pour rejeter de la constitution de 1802 ce qu’elle avait de meilleur, savoir son gouvernement central également imaginé pour contrebalancer le pouvoir d’une diète trop démocratique. L’évêque en a usé de même : il a attaché une très grande importance à ce que le chapitre obtînt une part à l’élection du bailli, et il n’en a attaché aucune à ce que le chapitre le représentât aux diètes lorsque par maladie ou pour affaires il serait forcé de s’en absenter, et surtout durant les vacances du siège; il a compté pour beaucoup une voix au Tribunal suprême, et il a négligé de faire /72/ des instances pour se procurer la restitution de la police des mœurs.
Enfin, les Haut-Valaisans n’ayant rien tant à cœur, disaient-ils, que de faire cesser l’anarchie qui régnait en Valais depuis bientôt un an, anarchie que le gouvernement provisoire était trop faible et trop peu avoué pour contenir, se croient en droit de ne point se séparer qu’ils n’aient procédé à l’élection du gouvernement * central * qui vient d’être établi par la nouvelle constitution. Mais les Bas-Valaisans se refusent à la proposition qu’on leur fait d’y prendre part, sur ce que leurs commettants ne les ont envoyés que pour convenir en commun avec les Haut-Valaisans d’une constitution équitable, et dont les mêmes communes des cinq dizains inférieurs s’étaient réservé le rejet ou l’acceptation, et que d’ailleurs il leur paraissait que l’élection des membres du gouvernement central et du Tribunal suprême n’était pas de la compétence d’un conventus national, qui ne pouvait avoir d’autre pouvoir que celui d’arrêter une constitution, et que l’organisation du gouvernement ne pouvait être opérée que par une diète convoquée légalement, c’est-à-dire selon les formes prescrites par la constitution; qu’il fallait donc préalablement à ce que ladite constitution fût mise en activité ou à exécution qu’elle obtînt l’approbation et la sanction du peuple des trois grandes sections du pays; qu’ils ne voyaient point d’inconvénient à retarder d’une dizaine de jours l’élection proposée, pour leur donner le temps de faire à leurs communes leur rapport des opérations de cette assemblée constituante et d’en avoir obtenu d’elles l’approbation, et de recevoir des pouvoirs et des instructions relativement à la mise en activité d’icelle et pour coopérer à l’organisation du nouveau gouvernement et à l’élection de ses membres. Mais le bailli de Sépibus et ses adhérents craignant avec sujet que les Bas-Valaisans justement mécontents de la manière astucieuse dont il en a usé constamment avec eux depuis son retour de sa première députation à Zurich, n’intriguassent [avec] les dizains du Centre pour le supplanter et faire élire à sa place grand bailli le baron Stockalper, son antagoniste, ne se rendirent point à ces raisons toutes plausibles qu’elles fussent, et persuadèrent aux dizains du Centre qu’il suffisait, pour que l’élection proposée fût valide, d’inviter officiellement les Bas-Valaisans /73/ à y prendre part, et qu’ils pouvaient se flatter que le besoin de sortir du provisoire qui se faisait sentir depuis longtemps, excuserait à Zurich auprès des ministres plénipotentiaires et de la diète helvétique ce qu’elle pouvait avoir d’illégal. En conséquence, la ville et le chapitre y donnent les mains, et dans l’après-dîner du samedi 3 décembre, * on y procède * sous la présidence de l’évêque, malgré le refus constant des Bas-Valaisans d’y prendre part. Et sont nommés à l’unanimité des cinq dizains supérieurs, de la ville et des dizains du Centre, de l’évêque et du chapitre, grand bailli, le bailli de Sépibus, de l’arrondissement de l’Est; vice-bailli, M. Charles-Emmanuel de Rivaz, de l’arrondissement de l’Ouest, et trésorier d’Etat, M. Libérat de Courten, grand châtelain moderne de la ville de Sion, de l’arrondissement du Centre. Après quoi on procéda à l’élection des membres du Tribunal suprême, et furent élus pour le dizain de Monthey, M. l’ex-sous-préfet Dufour; pour celui de Saint-Maurice, un des frères Cocatrix; pour celui de Martigny, le grand châtelain Claivaz; pour celui d’Entremont, l’ex-vice-bailli Delasoie; pour Sion, le petit Theiler; pour Hérémence, l’ex-juge de paix Jacquier; pour Sierre, l’avocat Julier; pour Loèche, M. Ignace Werra; pour Rarogne, M. Nicolas Roten fils; pour Viège, le sieur Deschallen; pour Brigue, le sieur Walden, et pour Conches, le sieur Bircher. La nomination du bailli de Sépibus excita dans toute l’assemblée les plus vifs applaudissements. On envoya à M. de Rivaz une députation de deux membres pour l’aviser qu’ainsi que le grand bailli il avait été élu vice-bailli à l’unanimité de tous les votants, et l’inviter de se rendre à l’assemblée où on lui promettait d’être accueilli avec de semblables applaudissements. C’était les sieurs Emmanuel de Riedmatten, vice-bourgmestre de la ville, et Indermatten, grand châtelain de Viège. Il les pria de témoigner aux représentants de tous les dizains de l’ancien Haut-Valais combien il se tenait honoré de tant de témoignages d’estime et de confiance qu’ils lui avaient prodigués depuis son retour de Paris; qu’il était et qu’il serait toujours disposé à se laisser employer au service de la république, mais qu’il les priait de le vouloir bien excuser auprès de l’assemblée électorale s’il se refusait cette fois aux empressements flatteurs qu’elle lui faisait témoigner par eux de le voir dans son /74/ sein, sur ce qu’étant en ce moment l’un des représentants du dizain de Saint-Maurice, il ne pouvait accepter que conditionnellement la préférence qu’on avait bien voulu lui marquer que lorsque le peuple du Bas-Valais aurait * accepté la constitution et régularisé par son adhésion à la présente élection, s’il le jugeait * opportun au rétablissement de la paix publique, comme il l’espérait, ce que cette élection pouvait avoir d’illégal et de précipité. Ces messieurs l’assurèrent qu’en attendant son acceptation, son fauteuil resterait vide au Conseil d’Etat.
Les Bas-Valaisans se bornèrent à protester contre l’illégalité de cette élection sans la contredire autrement et sans faire aucun acte schismatique. Mais leurs meneurs menaçaient d’en prendre occasion de séparer le Bas-Valais du Haut-Valais, prétendant qu’y avoir donné une voix au chapitre était une contravention au pronuntiatum de Zurich. Cependant ils restèrent encore à Sion quelques jours pour concourir à la rédaction et à la signature de la charte constitutionnelle, qui eut lieu le lundi suivant, 5 décembre. On en expédia un exemplaire à chacun des dizains muni de la signature du président et des deux secrétaires, qu’on scellera quand on aura fait graver le nouveau sceau de l’Etat aux treize étoiles, comme on en est convenu. Aussitôt après l’élection, on licencia la cohue des députés paysans qui s’en retournèrent chez eux bien consolés de toutes les reculades que leur ont fait faire les Bas-Valaisans par l’élection du grand avocat de leurs prétentions exagérées, inépuisable en artifices et de poumons infatigables, à la première magistrature du pays qu’ils regardent comme un triomphe remporté sur ses * nombreux * adversaires du Haut et du Bas-Valais; et on réduisit la députation totale à quatre députés par dizain. C’est ce qu’il aurait fallu faire avant l’élection et accorder le temps aux députés du Bas-Valais de faire faire à leurs commettants, pour constituer de ces députés réduits au nombre statué dans la nouvelle constitution une diète électorale. Les plus sensés des conseillers de la ville voulaient s’opposer à cette élection et faire en ce point cause commune avec les Bas-Valaisans. Mais le bailli de Sépibus en ayant été informé exigea que le conseil général de la bourgeoisie fût entendu. Ce conseil fut très tumultueux; le petit Theiler s’y prit de gros mots avec M. le colonel /75/ Augustin de Riedmatten, et les petits bourgeois endoctrinés par leurs prêtres ne virent de salut pour la religion en péril que dans la promotion de M. de Sépibus à la dignité baillivale.
Quelques jours auparavant les paysans de Savièse rebutés par le dizain d’Hérémence qui, ainsi que la ville, ne veut laisser aux paroisses de la rive droite que le tiers des charges désénales, ne sachant à quel saint se vouer, viennent à Sion par les conseils de leur curé [Luyet] le jour de la Saint-André [30 novembre] se donner à l’évêque à titre de juridictionnaires de l’évêché. Monseigneur déclare le lendemain à l’assemblée constituante qu’il a accepté leur offre et qu’il les prend sous sa protection; et il prend occasion de cette dédition libre de ce peuple d’exhorter tous ses anciens juridictionnaires d’imiter un si bel exemple de conscience et de justice, et de renouveler ses protestations qu’il n’entendait pas abandonner ses droits à la restitution de ses juridictions et, qui plus est, protestant (chose mal vue, à ce qu’il me paraît) qu’il ne reconnaîtrait jamais pour juges compétents de ses anciens juridictionnaires les grands châtelains des dizains respectifs. L’assemblée constituante, comme vous voyez, n’y a eu aucun égard, puisqu’en nommant le sieur Jacquier membre du Tribunal suprême pour le dizain d’Hérémence, elle a supposé par là même que les trois paroisses de sa rive droite feront portion de ce dizain. C’est par cette inutile et maladroite * protestation * que Monseigneur a fini le pauvre rôle qu’il a joué dans ce grand opéra, et par où il a prouvé ce dont nous nous doutions tous, qu’il s’en faut de beaucoup qu’il mérite la réputation de fin politique dont les Haut-Valaisans lui font honneur, tandis qu’il n’a été que l’instrument et la dupe de la leur, encore plus tortueuse et plus astucieuse que la sienne.
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CHAPITRE VI
Menaces de scission 1
(décembre 1814)
La question est maintenant de savoir quelle détermination prendront les Bas-Valaisans au sujet de cette élection faite illégalement et prématurément. On aime à croire ici qu’après avoir accepté la nouvelle constitution, qui est en tant de points principaux toute à leur avantage, ils finiront par adhérer pour le bien de paix à cette élection; d’autant plus qu’il est à présumer qu’en une chose aussi peu importante à la Confédération où il n’y a à redire qu’un défaut de forme, elle trouvera grâce à Zurich auprès des ministres plénipotentiaires qui ne voudront pas pour si peu de chose compromettre de nouveau la tranquillité publique au canton de Valais.
On dit que « la nouvelle constitution est en ses points principaux toute à l’avantage du Bas-Valais », car elle leur assure leur liberté et leur co-souveraineté avec le Haut-Valais; ils ont obtenu un tiers à la représentation nationale et à la commission exécutive; on ne leur parle plus d’indemnités envers l’ancien Etat ni de restitutions des juridictions à la mense épiscopale ou à l’abbaye de Saint-Maurice. Que le bailli ne puisse être en charge plus de deux ans leur ouvre une voie un peu plus large pour espérer d’arriver quelquefois au baillivat. Si donc après tant de reculades qu’ils ont fait faire aux Haut-Valaisans, ils allaient s’obstiner à vouloir leur faire faire encore cette dernière que de refaire cette élection, on aurait quelque raison de leur reprocher que si les Haut-Valaisans se sont montrés rusés et astucieux durant tout le cours de cette négociation, /77/ eux à leur tour se sont souvent montrés bien pointilleux et bien difficultueux.
Malgré toutes ces raisons plausibles de mettre fin aux troubles du pays par une acceptation pure et simple de la nouvelle constitution et par une adhésion complaisante à l’élection furtive des membres du gouvernement central, le samedi 10 décembre, diète du Bas-Valais à Martigny sur l’acceptation ou le rejet de la nouvelle constitution. Elle est présidée par M. Dufour, M. de Rivaz ayant cru ne devoir pas s’y trouver à raison de sa double nomination au vice-baillivat et à la députation à Zurich pour le serment solennel du pacte fédéral. Cent septante préposés des communes qui composent les cinq dizains de l’arrondissement de l’Ouest s’y rendent, et sur le rapport qu’y font leurs députés à l’assemblée constituante de la manière tantôt frauduleuse tantôt violente dont les choses s’y sont passées, ils se résolvent unanimement à rejeter la constitution qui y a été arrêtée, se fondant sur ces deux motifs principaux : le premier, que les Haut-Valaisans l’ont violée à leur égard en procédant sans eux à l’élection du bailli [de Sépibus] et des membres du Conseil d’Etat et du Tribunal suprême; et le second, que les protestations de l’évêque [de Preux] si souvent réitérées pour la restitution de ses ci-devant juridictions, rendent illusoire la reconnaissance que le Haut-Valais semble y faire de leur indépendance et de leur co-souveraineté, * parce que c’est leur ôter d’une main ce qu’on leur donne de l’autre, et qu’en un pays * où le fanatisme est aussi prompt à s’exalter et à s’émouvoir, il sera bien facile à l’évêque, sous prétexte du recouvrement de ses juridictions, d’armer les Haut-Valaisans contre les Bas-Valaisans pour leur ravir leur liberté et les remettre sous le joug. Et le lendemain dimanche, 11 décembre, ils se déclarent libres et indépendants; et vu qu’il leur est impossible de s’entendre avec les Haut-Valaisans pour la confection d’une constitution qui leur assure avec eux une parfaite égalité de droits politiques, ils se séparent d’eux et se constituent en république indépendante sous les auspices des XIX cantons confédérés et des hautes puissances protectrices et garantes de la liberté helvétique. En conséquence de quoi ils s’organisent un gouvernement provisoire de cinq membres, dont est, pour /78/ le dizain de Monthey, M. Dufour; pour celui de Saint-Maurice, M. de Rivaz; pour celui de Martigny, M. Morand; pour celui de l’Entremont, M. l’avocat Pittier, et pour celui de Conthey, M. le banneret Duc. Ils en défèrent la présidence à M. de Rivaz qui la refuse pour les mêmes raisons qu’il a refusé de se rendre à la présente diète. On lui substitue M. Louis de Preux, grand châtelain moderne du dizain de Saint-Maurice.
Cette nouvelle à laquelle on ne s’attendait pas à Sion y jette l’alarme et déconcerte un peu le bailli de Sépibus et ses adhérents. Il avait hésité toute la semaine à venir se mettre en possession de l’exercice de sa magistrature, lorsque ayant probablement appris l’extrémité à laquelle s’étaient portés les Bas-Valaisans, il se rendit seulement accompagné de son collègue, le grand châtelain de Courten, le lundi matin [12 décembre 1814], à la maison de ville où, après avoir fait faire lecture du verbal de son élection telle qu’elle est inscrite au protocole de la diète, il exigea des membres du Conseil d’Etat provisoire qu’ils leur cédassent la place et leur remissent les rênes du gouvernement. Il s’attendait que ces messieurs, à qui il en avait envoyé une copie authentique l’en auraient prié; mais ils étaient convenus entre eux, vu le peu de solennité de son installation, de ne lui remettre les clefs des archives et du trésor que quand il les en requerrait officiellement. Ils se retirèrent donc avec aussi peu de cérémonie qu’il en mit à les congédier et à les remplacer.
Quelques jours après le bailli de Sépibus reçoit des ministres une lettre fulminante où ils imputent à sa fausse politique et à son ambition personnelle la dissension qui règne en Valais et qui y compromet l’indépendance du pays 1. C’est seulement /79/ alors qu’il commence à s’inquiéter de ce que deviendra son élection. Et pour parer à ce coup que le Bas-Valais semble vouloir lui porter, il convoque une diétine à Sion pour le lundi 19 décembre, et ne se regardant que comme substitué provisoirement au gouvernement provisoire auquel il vient de donner de la pelle au cul, * il y rappelle mon frère Isaac pour tenir la place qui y attend mon cousin Charles *, espérant que MM. de Quartéry et de Rivaz auront assez d’ascendant sur le peuple du Bas-Valais pour l’amener à la réunion. C’est sentir trop tard les inconvénients de la séparation dont on les menaçait, séparation qui, si elle est avouée à Zurich, mettra le Haut-Valais dans un étrange embarras. Car ce n’est pas le Bas-Valais qui a besoin du Haut-Valais, c’est le Haut-Valais qui a besoin du Bas-Valais. A cette nouvelle, la petite bourgeoisie de Sion, les habitants allemands et le sexe dévot de la ville ne parlent que de fondre en armes sur-le-champ sur des sujets révoltés et d’y abattre quelques têtes; mais les « Messieurs », même les prêtres conseillers de l’évêque, voient bien que cette conquête ne sera pas aussi facile en 1815 qu’elle le fut en 1475 et en 1536, et qu’il est à présumer que les Bas-Valaisans n’ont pris ce parti extrême que se tenant bien assurés d’être puissamment secourus par leurs voisins. En conséquence, ils se plaisent à croire que la démarche des Bas-Valaisans sera blâmée à Zurich et qu’on enverra de là dans peu un commissaire qui mettra à la raison les deux partis. C’est ce que le temps nous apprendra.
Effectivement on fait l’ouverture de cette diétine le lundi /80/ à midi. Ne s’y rendent des dizains supérieurs que deux députés : de Conches, les sieurs Bircher et Weger; de Brigue, les sieurs Casimir de Sépibus et capitaine Wegener; de Viège, Indermatten et Deschallen; de Rarogne, Nicolas Roten fils et Hildebrand Roten; de Loèche, MM. Ignace Werra et Lorétan, des Bains; six de Sierre, savoir les sieurs grand châtelain de Chastonay, l’ex-grand châtelain Bonivini, l’avocat Julier, le ci-devant maire d’Anniviers [Clivaz], Briguet, ci-devant maire de Lens, je ne sais qui de la plaine; quatre de la ville [de Sion], presque tous personnages qui ont figuré dans le conventus national et chauds partisans de la supériorité teutonique. Plusieurs d’entre eux y apportent des dispositions si peu pacifiques et un esprit si peu conciliatoire qu’ils ne rêvent et ne parlent que d’employer la poudre et le plomb à soumettre les rebelles, ainsi que l’a dit un certain Perrig en commençant sa harangue au conseil général du dizain de Brigue.
On répand le bruit que la division commence à se mettre parmi les Bas-Valaisans — * la cause de cette division naissante est la prétention qu’affiche le Dr Gay de faire de Martigny le chef-lieu du Bas-Valais, ce qui ne peut convenir à Saint-Maurice qui l’a été depuis bien des siècles, soit sous la domination des comtes de Savoie, soit sous celle des Haut-Valaisans. On dit que M. Dufour branle au manche et que M. de Rivaz va parvenir à le détacher du parti des sépareurs. Cette division ne peut manquer d’apprêter à rire au bailli de Sépibus et à son parti et de leur préparer un triomphe dont ils jouiront insolemment. « Messieurs » de Saint-Maurice gardant une espèce de neutralité dans ce différend au regard de la séparation, la commission centrale du Bas-Valais quitte cette ville et va siéger à Martigny *; — que le dizain de Saint-Maurice influencé par MM. de Rivaz et de Quartéry ne veut pas de la séparation; que les communes de la val d’Illiez et de la majorie [d’Ardon] influencées par leurs curés qui sont chanoines titulaires [Caillet-Bois et Delaloye], ont écrit au bailli que, pourvu que Monseigneur rétracte ses protestations au sujet de ses anciennes juridictions au Bas-Valais, ils accepteront la constitution et se refuseront à la séparation. D’un autre côté, on dit que le gouvernement provisoire siégeant à Martigny a envoyé à Zurich pour exposer /81/ à la diète et aux ministres les motifs qui les ont portés à cette séparation et qui rendent nécessaire qu’ils l’autorisent.
Plus on s’efforce de faire entendre à l’évêque que ses protestations si nuisibles à la concorde nationale n’aboutiront à rien * qu’à le rendre extrêmement odieux à une grande partie de ses diocésains *, moins il en veut revenir, regardant sa parole comme aussi irrévocable que celle d’un roi. Il s’est proposé d’imiter l’exemple de l’abbé de Saint-Gall [Vorster] qui n’en démord pas quoique éconduit partout. On disait hier au soir (veille de la Saint-Thomas [20 décembre]) que la diétine allait envoyer à Zurich deux députés pour y plaider la cause des Haut-Valaisans, et on dit ce matin (21 décembre) que deux Bas-Valaisans — * ces deux députés étaient les sieurs Claivaz, grand châtelain moderne de Martigny, et Duc le fils, de Conthey, ancien grand châtelain du dizain de Sion * — députés au grand bailli viennent d’en obtenir audience. C’était pour l’aviser officiellement de la part de leurs commettants que le peuple bas-valaisan avait cru avoir de bonnes raisons de rejeter la constitution arrêtée à Sion au commencement de décembre, et qu’il s’était résolu d’envoyer à Zurich négocier auprès de la diète helvétique et des ministres plénipotentiaires son entière séparation d’avec le Haut-Valais, ou du moins qu’il puisse s’administrer isolément selon qu’il l’entendra convenir à ses intérêts.
Sur cette déclaration et résolution * des Bas-Valaisans *, la diétine * des Haut-Valaisans assemblée * à Sion arrête d’envoyer aussi à Zurich s’opposer à cette séparation comme également préjudiciable aux intérêts communs des deux principales sections du pays.
Cependant les Haut-Valaisans se rassurent de ce qu’elle a d’inquiétant et de mortifiant pour eux, sur ce qu’ils se flattent que leur démarche sera désavouée à Zurich, parce que la politique de la Confédération s’opposera à ce que le Valais, qui à lui seul fait la frontière de la Suisse au midi contre l’Italie, soit gardé par deux peuples rivaux et jaloux et nourrissant l’un envers l’autre un ressentiment plein de haine et de vengeance. Mais l’espoir inhumain dont se flattent le plus leur orgueil et leur entêtement est toujours que le congrès de Vienne ne peut /82/ manquer de se résoudre en une guerre universelle qui va de nouveau mettre l’Europe sens dessus dessous, à la faveur de laquelle les 200 000 Suisses anciens souverains parviendront à redonner des fers aux 1 500 000 Suisses, leurs anciens sujets, dont la liberté ne date, ainsi que celle des Bas-Valaisans, que de l’époque de la révolution franco-helvétique. Plusieurs de ces « Messieurs » de Sion, et entre autres le gendre [Kuntschen] du bailli, ne s’en cachaient point seulement hier (22 décembre) et me le disaient à moi-même chez M. Janvier de Riedmatten, en présence d’un nombreux rassemblement de parents et d’amis, qui a lieu chez lui deux fois par chaque semaine, surtout le dimanche et le jeudi.
Sont nommés à cette députation à la part des Haut-Valaisans, MM. Indermatten, de Viège, et l’avocat Julier, de Sierre, et à la part des Bas-Valaisans, le banneret Duc, de Conthey, et l’ex-sous-préfet Dufour. Dieu sait ce qu’elle produira pour la tranquillité du pays.
La diétine de Sion se sépare le 22 au soir, et le lendemain après dîner, conseil général de la bourgeoisie de Sion pour la nomination aux charges désénales et municipales. Les prêtres, les dévotes et la plupart des petits bourgeois portent à la charge de bourgmestre le petit Theiler parce qu’il est fort pieux et tout dévoué au clergé. Le conseil prétend y nommer comme anciennement sans que la petite bourgeoisie s’en mêle, ce qui occasionne un schisme dans la ville qui finira je ne sais quand ni comment.
Le parti aristocratique l’emporte sur le parti démocratique. M. le colonel Augustin de Riedmatten est élu à la pluralité seulement de quelques voix bourgmestre de la ville et par là même l’un des premiers magistrats du pays. Le parti aristocratique célèbre la victoire qu’il vient de remporter sur le parti démocratique par une sérénade à onze heures du soir, qui annonce son triomphe à toute la ville et réveille désagréablement les dévotes et leurs directeurs.
Si l’on me demande pourquoi cette élection de ce « Monsieur » leur déplaît, ce n’est pas parce qu’il est d’une des plus nobles familles du pays, ni parce que sa famille a donné au diocèse /83/ six évêques et au pays plusieurs baillis et à la ville plusieurs bourgmestres, mais c’est parce que, non content de négliger par trop les exercices du culte public, il s’est montré en cent occasions ce qu’on appelle « libre penseur », au moyen de quelle conduite peu retenue il passe dans l’esprit du peuple sédunois pour franc-maçon et pour pseudo-philosophe. Il faut convenir qu’en cela il a un tort très réel et dans le fond et dans la forme. C’est d’ailleurs un parfait honnête homme, tolérant et pacifique, d’un jugement sain et incorruptible, quoique malheureusement pour lui il ait lu beaucoup plus de mauvais livres que de bons, et il y a tout lieu d’espérer qu’il vivra beaucoup mieux avec le clergé que le clergé ne s’y attend. Quod faxit Deus !
Un samedi [24 décembre], veille de Noël, jour de marché, on procède à Sion à l’élection du grand châtelain, et malgré quelques intrigues menées par le parti de la ci-devant mairie en faveur de M. Emmanuel de Riedmatten, * quoiqu’il eût pris avec son compétiteur l’engagement de se contenter pour cette fois de la charge de châtelain de la ville *, celui de M. Janvier de Riedmatten l’emporte et parvient à le faire nommer grand châtelain du petit dizain de Sion.
Enfin, quelques jours après, on complète le corps municipal par la nomination de sept nouveaux conseillers. Ce sont MM. Eugène de Courten, ancien capitaine d’abord au service de France, puis au service d’Espagne, Antoine Roten, ancien grand banneret du dizain de Loèche, Guillaume de Lavallaz, aussi ancien capitaine en France et en Espagne, Charles Odet, Pierre-Louis de Riedmatten, Alexis Wolff et Philippe de Torrenté. Et c’est ainsi que les bonnes familles de la ville rétablissent leur ancienne aristocratie sans contradiction quelconque des paysans de sa banlieue.
Pendant que les députés du Haut-Valais s’agitent à Zurich auprès des plénipotentiaires pour le maintien de la constitution et s’efforcent de leur persuader qu’elle est très favorable aux Bas-Valaisans, ceux du Bas-Valais s’efforcent par contre à leur démontrer qu’elle n’est rien moins qu’équitable et qu’elle est de nature à les exclure à jamais des premiers emplois de /84/ la république, et que, ne pouvant jamais espérer que le Haut-Valais veuille de bonne foi entrer avec eux en un partage égal, ils demandent que leur séparation soit autorisée par toute la Confédération et garantie par les puissances protectrices. Les ministres ne leur dissimulent pas qu’elles n’accéderont à cette mesure qu’à la dernière extrémité, et leur promettent leurs bons offices auprès des Haut-Valaisans pour les engager à en venir avec eux à une reconnaissance moins équivoque et plus sincère de leur indépendance et de leur co-souverâineté. Cependant bien des semaines se passent sans qu’on apprenne rien de ce qui se fait à Zurich, jusqu’à ce qu’enfin, vers la mi-janvier [1815], on nous annonce le retour prochain des députés valaisans, sans que les plénipotentiaires aient voulu prendre sur eux de rien prononcer, vu que les députés haut-valaisans refusent de les tenir pour arbitres de leurs différends avec les Bas-Valaisans, sur ce qu’ils n’ont reçu aucun pouvoir de leurs commettants de leur en adjuger la décision et qu’ils n’ont été envoyés que pour plaider la cause de la constitution et s’opposer à la séparation. En conséquence, les ministres, attendant peut-être aussi que le congrès de Vienne décide du sort du Valais et assigne aux constitutions cantonales des bases générales, se bornent à ne voir dans la constitution valaisanne du commencement de décembre qu’un projet de constitution qu’ils estiment devoir souffrir de nombreux changements, et ils témoignent de vive voix ainsi que par lettres qu’ils désapprouvent la partialité que manifeste l’évêque qui ferait beaucoup mieux, selon eux, d’exercer sa juridiction spirituelle au tribunal de la pénitence que d’ambitionner un quatorzième siège à un tribunal civil, et parlent de l’élection du bailli comme d’une élection illégale et imputent en grande partie les troubles actuels à l’ambition personnelle du sieur de Sépibus. Ce qui autorise en quelque sorte les Bas-Valaisans qui sont dans le cas de correspondre avec lui pour divers objets, comme le sel, le droit d’entrée, etc., de ne le qualifier que « Monsieur le président * du gouvernement provisoire siégeant à Sion »; mais ils ont beau * finir toutes leurs lettres par la protestation qu’ils ne le reconnaissent pas pour grand bailli vu l’illégalité de son élection, il n’en va pas moins audacieusement son train. Il fait afficher clandestinement /85/ dans toutes les communes du Bas-Valais une proclamation émanée de la dernière diétine, adressée à leurs chers compatriotes du Bas-Valais * au nom de toutes les communes du Haut-Valais *, où elles prétendent que la constitution ayant été unanimement arrêtée par les députés tant du Bas que du Haut, ils ont tort de vouloir maintenant la rejeter comme si elle leur avait été donnée par force, et les avertissent que la séparation leur sera aussi nuisible qu’aux Haut-Valaisans dont ils se plaignent sans raison et dont ils cherchent à se venger par cette séparation.
* A cette proclamation *, les Bas-Valaisans n’opposent point une contre-proclamation, quoique injurieuse aux sépareurs qu’on y traite d’égoïstes et de brouillons; ils se bornent à faire sentir au peuple du Bas-Valais les avantages sans nombre qui résulteront de cette séparation pour cette section du pays. L’évêque toujours d’accord avec le bailli envoie à ses curés du Bas-Valais une circulaire où il se propose de leur faire envisager cette séparation comme une occasion prochaine de la perte totale de la foi et de la religion au Bas-Valais, sans qu’il y ait dans toute sa lettre un seul mot qui fasse espérer aux Bas-Valaisans qu’il s’emploiera à faire redresser aucun des torts des Haut-Valaisans à leur égard. Cette circulaire et cette proclamation n’ont d’autre effet que d’indigner et d’exaspérer de plus en plus les sépareurs. On déchire la proclamation à Monthey, à Martigny, à Sembrancher; on se procure une copie authentique de la circulaire, et ils envoient l’une et l’autre à Zurich pour les exhiber aux ministres et leur démontrer de nouveau que les Haut-Valaisans sont incapables de revenir sur leurs pas et de traiter avec eux équitablement. Enfin, il perce de toute part que le bailli de Sépibus a lié la partie avec Berne, Soleure, Fribourg et les petits cantons, que ce qui se passe en Suisse en ce moment fait bien voir s’être ligués ensemble et dont toute la politique ne vise qu’à conserver une sorte de supériorité sur les nouveaux cantons et surtout sur ceux qui étaient leurs sujets avant la révolution de 1798 1.
CHAPITRE VII
« Affaires ecclésiastiques » 1 (1814)
1° « Retour des pères capucins en novembre ». On leur rend les clefs de leur couvent pour la Toussaint, mais ils ne se réunissent en nombre suffisant pour faire une petite communauté que la semaine qui précède le premier dimanche d’Avent. En septembre, le père Riondet (soit le P. Cyprien), accompagné des pères Chrysogone et Théodule, se présente chez Mgr [de Preux] et au Conseil d’Etat provisoire pour les aviser que leur père provincial [Erasme] leur a mandé de reprendre l’habit de leur ordre et de se rendre pour la Toussaint en Suisse dans les différents couvents qui leur sont assignés dans des lettres d’obédience qu’ils recevront sous peu, à moins qu’il ne plaise au magistrat du Valais de rappeler les capucins en leur pays et de lui demander des religieux pour les deux couvents de Sion et de Saint-Maurice. Sur ce, et ces messieurs et Monseigneur, * connaissant d’ailleurs le vœu du peuple à cet égard ainsi que de quelle utilité ils sont à tout le diocèse en général et en particulier à messieurs les curés *, leur témoignent que leur rappel est bien avant dans leurs projets et que si on ne s’en est point encore occupé, c’est le manque d’argent pour les réparations nécessaires au couvent de Sion et autres dépenses en meubles de cave et de cuisine et en linge de table et en ornements d’église que nécessitera leur retour. Sur quoi, ces pères ayant certifié au Conseil et à l’évêque que de même qu’ils n’étaient pas sortis du pays les mains vides, ils n’y /87/ rentreraient pas non plus les mains vides et qu’ils comptaient que la Providence pourvoirait à son ordinaire à leurs plus réels besoins, l’évêque et le Conseil écrivirent de suite au P. provincial pour lui demander quelques religieux pour les deux couvents de Sion et de Saint-Maurice. En conséquence, arrivent à Saint-Maurice, le samedi au soir, 19 novembre, le P. Herménégilde, et à Sion, le lundi au soir, le père [Second] Lorétan, l’un et l’autre nommés supérieurs de ces deux couvents, qui pour cette année ne formeront l’un et l’autre que ce qu’on appelle un hospice, chacun composé de cinq à six religieux prêtres et [d’] un frère lai. Déjà les « Messieurs » de la ville leur ont donné en aumône une notable quantité de bon vin de la présente récolte, et il n’y a aucun lieu de douter que le peuple des paroisses des environs ne leur fasse leurs largesses accoutumées et que l’Etat ne les autorise de nouveau à faire leurs quêtes d’usage. Monseigneur s’engage de faire faire à leur église les réparations nécessaires et de les payer de sa poche; et le premier dimanche de l’Avent [27 novembre], il la réconcilie et en consacre de nouveau les autels; en sorte que de ce jour cette église a été rendue au culte public à la grande satisfaction des habitants de la ville et de la campagne. Les pères capucins qui viennent de se remettre en possession des deux dits couvents ont tenu leur parole : ils ont effectivement rapporté de Suisse et retiré de chez leurs amis du pays une grande quantité de meubles de cuisine et de linges d’église et assez d’argent pour que d’ici à Pâques les deux couvents se trouvent à peu près aussi garnis qu’ils l’étaient à l’époque où les agents français les en congédièrent. Ils ont recouvré leur bel ostensoir, don de la ville à qui ils l’avaient rendu, et le plus beau de leurs calices, don de l’évêque Supersaxo; leur ciboire leur sera restitué par le curé de Vionnaz [Favre] qui en avait fait présent à l’église de Revereulaz dont il a été le premier curé. Leur horloge du cloître, on sait qui l’a et on lui fera la leur restituer quoiqu’il fasse mine de la vouloir garder. On leur a déjà fait don de deux calices médiocres. Ils ont sauvé du pillage leurs plus belles aubes et leurs plus belles chasubles. La plus belle de leurs chapes, qui est à Saint-Séverin, leur sera rendue pour le prix qu’ils l’ont cédée en quittant le pays. Saint-Maurice et Monthey et les paroisses des deux dizains /88/ de ce nom ne leur ont pas montré moins d’empressement de les ravoir, ni moins de générosité pour remonter promptement leur église et leur couvent de Saint-Maurice.
2° « Les pères dits de la Foi de Jésus transformés en jésuites se chargent de nos deux collèges de Sion et de Brigue ». Il en est de même des nouveaux jésuites qui reviennent à Sion l’avant-veille de la Toussaint se remettre en possession du collège de la ville, dont le magistrat a tellement à cœur l’éducation de la jeunesse qu’elle fait à grands frais en moins de six semaines couvrir leur église neuve et en construire la voûte et faire dans l’intérieur même du collège les réparations convenables. Le P. Godinot y est envoyé supérieur. Sa communauté est composée de quatre professeurs, l’un de Philosophie, l’autre des deux Rhétoriques, le 3e des deux Syntaxes, et le 4e de la Grammaire et des Rudiments; et le chanoine Bay le neveu s’est chargé des Principes et est ce qu’on appelle le ludi magister, soit le maître de la petite école. Mais son école est à part des classes et il vit en son particulier.
* Je ne sais si j’ai noté 1 que dans le courant de cette année [1814] les pères de la Foi se laissent persuader à M. le baron Stockalper de quitter le collège de Sion qu’ils tiennent depuis quelques années et de venir tenir celui de Brigue qui est beaucoup mieux bâti, plus solidement fondé, et où ils auront une existence moins dépendante de la faveur ou de la défaveur du gouvernement. En conséquence, le père [Sineo] de la Tour, le P. Godinot et le P. Drach se laissant séduire à cette riante perspective, à la fin des classes montent à Brigue sous prétexte d’y aller passer les vacances, mais en effet pour se mettre promptement en possession de ce beau collège; je dis beau pour un aussi pauvre pays comme le nôtre. A peine y sont-ils placés qu’ils apprennent de leurs supérieurs de Rome que le pape [Pie VII] vient de rétablir l’ordre des jésuites et qu’en bien des pays catholiques on s’empresse de leur rendre les collèges qu’ils possédaient avant leur suppression par Clément XIV, et que s’ils se réunissent /89/ aux démarches qu’ils font pour y être incorporés, ils y seront reçus à bras ouverts. Ils ne demandaient pas mieux; mais il s’agissait de savoir si le Valais voudrait renouveler avec les jésuites ressuscités les engagements qu’il avait pris avec les anciens jésuites et leur confier de nouveau leurs deux collèges et aux mêmes conditions. En conséquence, le père de la Tour, après avoir fait part à l’Etat, à l’évêque [de Preux], au chapitre, de cette heureuse résurrection de l’ordre jésuitique, vint à Sion négocier de vive voix cette affaire avec nos magistrats, en leur insinuant que c’était à eux à en faire la demande au père jésuite nommé par le pape procureur général de l’ordre résidant à Rome; à quoi ces messieurs, aux instances de l’évêque, se prêtèrent de la meilleure grâce du monde. Mon frère [Isaac] écrivit donc à ce procureur général au nom du Conseil d’Etat une lettre en français que je traduisis en latin, où if exprimait en termes très flatteurs la haute opinion du clergé sédunois et du magistrat valaisan pour cet ordre, et en leur témoignant la reconnaissance que le pays leur conservait de leurs services passés et la confiance qu’il avait en leurs services futurs, il lui faisait la demande formelle que son ordre voulût bien de nouveau recevoir nos deux collèges et les faire régir par les professeurs actuels en les agrégeant à la Société de Jésus. Monseigneur lui en écrivit aussi à peu près dans les mêmes termes rendant pareillement un bon témoignage à la science, à la vertu, au zèle du P. de la Tour et de ses collègues, et de leur parfaite aptitude à enseigner la saine doctrine et à professer les belles-lettres. Sa réponse ne se fit pas longtemps attendre, mais elle fut trouvée plus froide qu’on ne s’y attendait après une avance si polie. Enfin, nos pères de la Foi transformés en pères jésuites et autorisés par leur agrégation à recevoir des novices, écrémèrent ce qu’il y avait de mieux dans le jeune clergé du diocèse, et alors ils proposèrent à « Messieurs » de Sion qu’au moyen de cette recrue ils pourraient se charger de leur collège, s’ils agréaient leurs services, et y tenir un nombre suffisant de professeurs. Ce fut pour les y attirer et les affectionner à la bonne œuvre que la ville a fait faire de suite les réparations à son collège dont je parle à la page précédente 1*. /90/
3° « Les sœurs blanches, dites les filles de la Retraite chrétienne, fondée par le vénérable M. Receveur, prêtre français, mort à Rome en 1804 en odeur de sainteté, nous quittent au mois d'août 1814 ». Par contre nous quittèrent vers la fin de l’été de cette même année 1814, une espèce de religieuses, appelées par nos gens les « sœurs blanches » à cause de leurs vêtements qui sont de laine grossière de cette couleur, mais dites en Lorraine, en Alsace, en Franche-Comté, en Bourgogne et en Provence où elles ont des établissements, les filles de la Retraite chrétienne fondée par le vénérable M. Receveur, prêtre français, mort à Rome en 1804 en odeur de sainteté, qui formaient à Sion depuis cinq ou six ans une petite communauté et que nous avions logées en notre château de Valère, où elles prenaient un très grand soin de notre église collégiale et y faisaient les maîtresses d’école aux petites filles des bourgeois et des habitants de la ville et leur apprenaient à lire et à écrire dans les deux langues, et qui y vivaient fort régulièrement et fort austèrement sous la discipline d’un prêtre du diocèse de Besançon nommé M. Cour, mais agrégé à la congrégation des prêtres séculiers préposés à la direction de cette nouvelle congrégation de filles; lesquelles ne pouvant subsister en Valais malgré leur vie frugale plus que de raison, ni du travail de leurs mains ni des charités du public, qui ne leur tint pas plus compte de leurs bons services que de leur sainte vie, leur supérieur général vint en Valais au commencement de l’été les visiter et payer leurs dettes criardes argent comptant, et il y revint vers la fin de l’été pour les dissoudre; il en laissa quelques-unes dans leurs établissements de Franche-Comté et de Bourgogne, il conduisit les autres à Aix-en-Provence où est le chef-lieu de leur ordre, et où le père Cour ne tarda pas à les suivre. Toujours laborieuses, toujours pauvres, toujours malades, malgré tant de titres à l’estime et à la bienveillance, personne ne s’est intéressé à elles en ce pays qu’elles ont inutilement édifié, et on les en a vu partir sans causer le moindre regret. Il est vrai que sans la protection ouverte que leur accorda le préfet Derville, n’étant encore que résident en Valais lorsqu’elles y arrivèrent, elles n’y auraient pas été admises. Il leur procura d’abord un petit établissement à l’hôpital de Martigny; mais comme par leur règle, qui les occupe beaucoup plus de la vie contemplative que de la vie active, elles /91/ ne donnaient aucun soin aux malades ni de l’hôpital ni de la ville, et qu’elles négligèrent de se rendre utiles en ce genre, les préposés et les prêtres de ce lieu, non seulement ne les prirent point en affection, mais même ils cherchèrent plus d’une fois d’un commun accord auprès de l’évêque à s’en débarrasser. Elles firent de vains efforts pour mettre en vogue en ce pays la dévotion aux Sacrés Coeurs de Jésus et de Marie auxquels elles sont spécialement dévouées. Enfin l’évêque, qui ne leur voulait pas de mal, mais qui aussi les estimait médiocrement utiles au diocèse, les laissa devenir ce qu’elles purent, et la faim, comme je l’ai raconté, força le loup à sortir du bois.
CHAPITRE VIII
Nouvelle médiation des ministres plénipotentiaires (janvier 1815) et 3e diète constituante 1 (13-23 février 1815)
* L’avant-veille de l’Epiphanie arrive à Sion M. le général Mallet, chargé par Louis XVIII de conclure avec les cantons anciens et nouveaux de nouvelles capitulations pour le service de France. Il avait déjà entamé cette négociation avec le gouvernement provisoire qui renvoya cette affaire à la décision de l’assemblée constituante. Il y fut arrêté que le Valais accorderait à la France trois compagnies de 120 hommes chacune commandées par quatre officiers; lesquelles compagnies seraient incorporées dans un régiment tout composé de Suisses catholiques des petits cantons de Zoug, Schwyz, Uri et Unterwald, ou des grands cantons de Lucerne et du Tessin; et qu’il obtiendrait une compagnie au régiment des gardes. Il ne trouva pas à Sion le bailli [de Sépibus] qui était allé passer les fêtes de Noël chez lui. Cet officier général chôma quatre jours de suite avant qu’il vît arriver le grand bailli, avec lequel il eut enfin le lundi une conférence où il proposa au Conseil d’Etat provisoire une capitulation semblable à celles qu’ont arrêtées les cantons de Fribourg et de Vaud, et où l’on conclut qu’il serait tenu pour son rejet ou pour son acceptation une diétine par chacun des trois arrondissements, dont les députés, s’ils l’acceptaient, nommeraient un député pour l’aller signer à Zurich ou à Berne vers la fin de ce mois.
* Elle fut en effet acceptée dans les trois arrondissements et on députa à Berne pour l’aller signer MM. François Perrig, de /93/ Brigue, Eugène Courten, de Sion, et le Dr Gay, pour le Bas-Valais. Il s’en faut de beaucoup que ce service soit maintenant aussi lucratif qu’il l’était avant la Révolution; mais les Bourbons font espérer à leurs bons, fidèles et anciens amis des Ligues suisses qu’il deviendra pour eux plus avantageux à proportion que leurs propres affaires deviendront meilleures *.
Les choses en étaient là, lorsque le 16 janvier arrive de Zurich de la part des trois ministres plénipotentiaires, * adressée au sieur de Sépibus qu’ils ne qualifient que de « président de la diète » *, une missive qui contenait deux pièces importantes, l’une une lettre en date du 10 dans laquelle ils lui reprochent en termes fort durs de se conduire en factieux intrigant et ambitieux, qui a employé l’ascendant qu’il a sur son parti à se faire nommer grand bailli au mépris du droit incontestable qu’ont les Bas-Valaisans de concourir à l’élection du chef de la magistrature, et à faire dresser une constitution où les droits d’une section du pays aussi considérable sont manifestement lésés. Ils reprochent également aux meneurs du Bas-Valais d’en avoir porté le peuple à un schisme politique sans avoir préalablement considéré si cette mesure extrême pouvait entrer dans les vues politiques de la Confédération helvétique et des puissances protectrices. Ils blâment le Conseil provisoire institué par le baron de Simbschen au nom des puissances coalisées d’avoir quitté leur poste et cédé le fauteuil à un gouvernement illégal et à un bailli intrus. Ils déclarent ensuite audit sieur de Sépibus trois choses : la première, qu’ils ne tiennent la constitution de son assemblée tumultueuse du commencement de décembre que pour un projet de constitution presque aussi informe que les précédents; 2° qu’étant évident qu’elle blesse le droit qu’a le Bas-Valais à une parfaite égalité avec leurs frères aînés, l’équité demande d’eux, ministres, qu’ils y fassent de nombreux changements; 3° que son élection ayant été furtive, ils la déclarent nulle ainsi que toutes celles qu’une moitié du pays a eu la témérité de faire au mépris du droit que l’autre moitié avait d’y concourir. Ils lui observent ensuite qu’ayant proposé à leurs députés les changements qu’ils estiment devoir être faits à ladite constitution, qui regardent principalement l’établissement constitutionnel /94/ d’un gouvernement central et de lois organiques qui soient absolument les mêmes pour tous les dizains, et que le vote aux diètes soit individuel et secret, ils n’ont pas peu été surpris que ceux du Haut-Valais aient pris la peine de venir si loin et à si grands frais pour ne rien faire à Zurich que de leur déclarer en fin finale qu’ils ne les tiennent pas pour juges ni arbitres de leurs différends; qu’ils ne savent trop s’étonner qu’ils mettent en question si eux, ministres plénipotentiaires des trois hautes puissances restauratrices et garantes de la liberté helvétique, ont droit de censurer et de réformer les constitutions cantonales, droit dont ils ont déjà usé à l’égard de plusieurs semblables constitutions sans que ce droit leur ait été contesté par les cantons que touchaient ces constitutions (il faut en excepter Berne, sur qui la faction du bailli se modèle en tout et partout). Enfin, ils l’avertissent d’aviser promptement au moyen de faire cesser la dissension qui règne en Valais, en s’obstinant à vouloir maintenir une constitution qui ne peut qu’y perpétuer un schisme politique et y introduire l’anarchie, et par là même compromettre l’indépendance du pays en y excitant la guerre civile. Que ce moyen ne leur a pas paru être d’envoyer sur les lieux des commissaires dont on ne méconnaîtra pas moins les pouvoirs qu’on méconnaît les leurs, mais de donner à leurs députés qui sont actuellement à Zurich des pleins pouvoirs de compromettre leurs différends entre les mains des ministres plénipotentiaires pour en juger comme arbitres souverains et de prendre avec eux l’engagement formel de se soumettre irrévocablement à leur prononciation. Ils terminent leur lettre en les prévenant que s’ils continuent à décliner leur arbitrage, ils les prendront pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire pour des gens qui affectent de désirer la paix, mais qui ne cherchent effectivement qu’à perpétuer les troubles, etc.
Cette lettre 1 ne tarda pas à être connue de tout Sion. Le bailli /95/ n’en parut point du tout déconcerté. Il faisait entendre à ses collègues du Conseil d’Etat que les ministres prenaient plus sur eux que ne portaient leurs instructions; qu’à teneur du pacte fédéral chaque canton était maître de se constituer comme bon lui semblait; qu’au reste si les puissances leur prescrivaient impérieusement d’accepter les modifications proposées, les Haut-Valaisans y souscriraient, mais en protestant que c’était à contre-cœur et contraints de céder à la force.
Mais il semble qu’il y a une souveraine injustice à ce que les Haut-Valaisans refusent aux Bas-Valaisans que des arbitres prononcent sur leurs différends respectifs; autrement se prétendre juges en une cause où ils sont partie, c’est en d’autres /96/ termes se réserver le droit de la dirimer par les armes. Cette manière d’agir était bonne du temps que le Haut-Valais était libre et indépendant, république isolée, et que les Bas-Valaisans étaient leurs sujets. Mais depuis notre incorporation à la Suisse, faisant partie de la Confédération helvétique à titre de canton, les juges naturels des différends qui peuvent s’élever de cantons à cantons et des anciens sujets avec les anciens souverains, ne peuvent être que les cantons neutres; c’est ce qu’on appelle le droit helvétique. Si en ce moment les cantons soit nouveaux soit anciens déclinent ce droit, c’est que véritablement il ne peut avoir lieu en cette contre-révolution, à cause de l’impossibilité de trouver en cette lutte des anciens cantons qui affectent de conserver une sorte de supériorité sur les nouveaux cantons et élèvent tant de prétentions sur le territoire, sur le rang, sur des indemnités, des cantons qui soient parfaitement neutres et étrangers auxdites prétentions. Il ne reste donc pour vider ces différends et tous autres semblables que deux voies, ou celle de la guerre civile (ce qu’à Dieu ne plaise et ce que ne souffriront pas les grandes puissances qui font de si grands efforts pour maintenir la paix dans l’Europe entière), ou de s’en rapporter /97/ à la décision des puissances protectrices qui nous ont généreusement offert leur garantie et leur médiation. Or voilà ce que l’intérêt personnel empêche les meneurs du Haut-Valais d’entendre, parce qu’ils se flattent que le congrès de Vienne se résoudra en discorde, à la faveur de laquelle les cantons ci-devant souverains reprendront, les armes à la main, sur leurs ci-devant sujets les droits dont on leur demande le sacrifice entier comme le seul moyen d’établir une union solide et durable entre tous les membres qui composeront désormais ce qu’on appelle le Corps helvétique. C’est à la postérité à juger quel fut le caractère moral de ces Suisses anciens souverains qui se résolurent à perdre plutôt la liberté de toute la nation que d’en partager les avantages avec les nouveaux Suisses devenus leurs égaux par le fait de la Révolution française.
Nos quatre députés arrivent tous ensemble à Saint-Maurice les derniers jours de janvier apportant de Zurich la constitution corrigée et augmentée par les ministres plénipotentiaires et accompagnée d’une lettre où ils motivent amplement les changement qu’ils ont cru devoir faire à celle arrêtée par la diète constituante, le 4 ou le 5 décembre dernier, et qu’ils ne qualifient que de projet de constitution. Ils déclarent en outre dans cette lettre qu’ils ne souffriront plus qu’on révoque en doute en Valais le droit qu’ils ont de censurer et de réformer les constitutions cantonales. Item, d’une seconde lettre au sieur de Sépibus, où ils lui donnent de nouveau à entendre qu’il n’y a d’autre moyen aux Valaisans d’assurer leur indépendance et la liberté du pays que d’engager leur peuple à l’accepter et à la mettre promptement en activité, ce qui étant fait en une diète composée, non d’un nombre indéterminé de députés, mais seulement de quatre par dizain, on procédera de suite à l’élection du bailli et des quatre autres membres du gouvernement central - * Cette dernière proposition sonna sans doute bien mal aux oreilles du sieur de Sépibus et elle fut probablement l’unique cause de ses nouvelles menées pour la non-acceptation de la constitution tout récemment réformée de la façon des ministres, comme je vais le raconter *.
En conséquence de cette dernière lettre, le Conseil d’Etat provisoire convoque une diète générale des XIII dizains pour le premier lundi du carême, 13 février, qui ne doit être composée /98/ que de quatre députés par chaque dizain. Effectivement les députés haut-valaisans se rendent à Sion quelques jours auparavant et tiennent une diétine le samedi des Cendres [11 février], dans laquelle Mgr [de Preux] commence enfin à faire entendre aux dizains allemands qu’une plus longue résistance aux pronuntiatums de Zurich pourrait être non seulement inutile, mais même dangereuse; et les députés du Centre témoignèrent que ce fâcheux provisoire dans lequel on vivait depuis si longtemps commençait à les ennuyer et à les fatiguer.
* Ce qui décida l’évêque à prendre le parti de revenir sur tant de fausses démarches que le bailli de Sépibus lui a fait faire, c’est qu’il n’ignorait pas que les « Messieurs » de Sion voyant que la ville avait tout à perdre et rien à gagner à la prolongation de cette dissension entre les cinq dizains de l’Ouest et les cinq dizains de l’Est, et ne voulant pas cesser d’être le chef-lieu du pays, s’étaient résolus à se détacher de ces Allemands que leur intérêt personnel uniquement rendait si opiniâtres, et à faire cause commune avec le Bas-Valais en acceptant la constitution dernièrement dressée et proposée au pays comme la dernière ressource de salut et d’existence. Et ce qui acheva sans doute à lui mettre la puce * à l’oreille était qu’outre que les plénipotentiaires avaient hautement déclaré qu’on ne souffrirait plus, encore moins qu’on n’admettrait plus les protestations, ni de l’évêque, ni du clergé, ni des anciens dizains, on avait fait entendre à ses conseillers que les Bas-Valaisans allaient en user à l’égard de Mgr de Preux ainsi que les Haut-Valaisans en avaient usé autrefois à l’égard de l’évêque Jost, avec cette notable différence toute à l’avantage des Bas-Valaisans que ce fut alors les magistrats du Haut-Valais qui arrachèrent frauduleusement et violemment à cet évêque la prérogative temporelle de son siège et commirent cette iniquité envers l’Eglise; au lieu qu’ici c’est par le seul fait de la Révolution française, qui a renversé tant de trônes et culbuté tant de fortunes, que nos évêques se trouvent maintenant dépossédés de ce qui leur en restait, sans que les Bas-Valaisans y aient d’autre part que d’en profiter sous la garantie des principales puissances de l’Europe.
Les esprits et les choses étant ainsi préparés, les députés bas-valaisans arrivent le dimanche au soir [12 février], et dès le /99/ lendemain matin l’évêque ouvre la diète générale par un discours où il s’efforce de nouveau de faire sentir surtout aux dizains allemands la nécessité de sacrifier leurs prétentions à la tranquillité publique nécessairement liée à une réconciliation sincère du Haut-Valais avec le Bas-Valais; que nos relations actuelles au-dedans et au-dehors nous font une nécessité d’accepter la constitution proposée par les ministres plénipotentiaires, et que les circonstances des temps difficiles où nous vivons exigent que nous nous hâtions d’organiser un gouvernement convenu et arrêté au gré des hautes puissances protectrices et médiatrices, crainte que de plus longs retards ne nous fassent manquer les avantages que nous devons nous promettre de notre incorporation à la Suisse et ne nous fassent courir le risque de perdre notre liberté et notre indépendance et de passer sous une domination étrangère. Ensuite de ce discours, on passa à la lecture et à la vérification des pleins pouvoirs des députés des trois arrondissements. Il paraît que ceux des cinq dizains allemands furent tous cinq écrits sous la dictée du bailli de Sépibus; ils énonçaient tous une volonté ferme et irrévocable de maintenir la constitution arrêtée les premiers jours de décembre et de mourir plutôt que de céder un pouce de terrain aux meneurs du Bas-Valais, sous la réserve toutefois que quand on leur exhiberait un acte signé de la propre main des trois puissances qui se sont ingérées dans les affaires domestiques de la Suisse, qui le leur commanderait impérieusement, ils accepteraient alors, et seulement alors, cette constitution si contraire à leur vœu, mais en protestant qu’ils ne le font qu’en cédant à la crainte d’encourir leur disgrâce. Ils ne furent pas peu étonnés d’entendre les trois dizains du Centre tenir un langage tout opposé et protester que c’était pour le bien de paix et pour faire enfin cesser en Valais l’état de discorde où il est plongé qu’ils l’acceptaient de bon cœur et de bonne volonté; et surtout le dizain de Sion prenant la confiance de leur remontrer que leur entêtement était de nature à faire perdre au Valais sa liberté, et à l’évêque qu’il aurait bien dû s’y prendre beaucoup plus tôt à jouer le rôle de pacificateur, mais enfin qu’il valait mieux tard que jamais. Et pour leur faire voir que c’est à tort qu’ils accusent ceux qu’ils appellent les meneurs du Bas-Valais pour les rendre de plus en /100/ plus odieux au peuple du Valais allemand, d’avoir voulu aristocratiser les diètes en en excluant de la députation aux diètes les châtelains des communes non-notaires, les députations des cinq dizains d’en bas se trouvèrent composées de deux « Messieurs » et de deux paysans. L’avocat Pittier contesta au bailli de Sépibus le droit de voter à la présente diète, quoiqu’on l’en eût reconnu pour président, sur ce qu’il n’y assistait pas comme grand bailli, mais seulement comme cinquième député de son dizain, puisque, outre que les Bas-Valaisans ont protesté contre son élection à laquelle ils n’ont pas dûment concouru, c’est que les ministres plénipotentiaires eux-mêmes la tiennent pour illégale comme ils ne le lui ont pas laissé ignorer, ce dont il ne peut prétexter cause d’ignorance.
Dès que la nouvelle se répand dans la ville que ses magistrats, les dizains du Centre et l’évêque lui-même penchaient à accepter cette funeste constitution, les dévotes et les prêtres sont tous en émoi : « Les francs-maçons prévalent, disaient-ils, et la religion est à deux doigts de sa perte si jamais quelqu’un du Bas-Valais parvient à la tête du gouvernement ».
Le mardi [14 février], messieurs les Allemands fort étonnés de voir que l’évêque et la ville leur tournent casaque et même que les paysans du dizain de Sierre entraînés par le sieur Briguet, ancien maire de Lens, et le sieur Clivaz, châtelain d’Anniviers, s’entendant avec les chefs du dizain d’Hérémence, ne se laissent plus mener par les « Messieurs » de la Noble Contrée, s’accordent à vouloir accepter la constitution, s’assemblent seuls pour la première fois et sont tout déconcertés de se voir ainsi isolés des dizains du Centre qu’ils avaient influencés jusque-là, et qu’il ne leur sert de rien d’avoir mis dans leurs intérêts les chanoines allemands. Les plus modérés d’entre eux commencent à s’apercevoir qu’ils courent de grands risques à vouloir s’obstiner plus longtemps à rejeter une constitution maintenant agréée par les huit dizains les plus peuplés et finalement consentie par l’évêque dont le suffrage ne manquera pas d’entraîner celui d’un grand nombre de leurs ecclésiastiques, quoique le bailli de Sépibus ne cesse de leur représenter que l’établissement constitutionnel du gouvernement central et d’un pouvoir exécutif à qui on attribue l’initiative des lois, renverse de fond en comble l’édifice antique /101/ de la liberté valaisanne et fait de chacun de ses membres autant de rois et de despotes, et réduit à presque rien la souveraineté de la diète et leur arrache des mains l’évêché et le baillivat dont l’ancienne constitution leur avait fait pour ainsi dire un bien patrimonial. Nul de son parti n’osant prendre sur lui de se déclarer ouvertement en faveur de la nouvelle, on marchande ce jour-là et le suivant avec les dizains du Centre sur cet article, qui est celui sur lequel ils se sentent le plus de répugnance à reculer, et ils proposent de réduire au moins à trois le nombre des membres de ce Conseil d’Etat qui ne leur est si odieux que parce que deux Bas-Valaisans y pourront dicter des lois aux Haut-Valaisans, s’ils ont l’adresse de gagner l’un des deux membres qu’y peuvent avoir les dizains du Centre. Ils s’efforcent de détacher les députés paysans de ces dizains du parti des constitutionnels en leur représentant combien coûtera au pays ce conseil composé de cinq membres, qui dans la suite des temps n’auront presque rien à faire que de venir à Sion faire les souverains et y jouer tous les jours à l’ambroisienne. Ce baillivat qui va leur échapper des mains est surtout ce qui leur tient le plus à cœur. On leur oppose que c’est précisément parce qu’ils voulaient démocratiser le gouvernement * en adjugeant à la diète le pouvoir exécutif en entier * que les ministres ont voulu l’aristocratiser en attribuant au Conseil d’Etat l’initiative ou la sanction des lois; qu’il a été juste que pour dédommager les Bas-Valaisans de n’avoir aux diètes que le tiers de la représentation, on leur ait accordé les deux cinquièmes au Conseil d’Etat; que s’ils se plaignent qu’on vote au scrutin secret, c’est l’abus qu’ils ont fait à l’assemblée constituante du vote par dizain qui a donné lieu à cette mesure; que l’intention bien connue des hautes puissances est qu’il y ait dans tous les cantons un pouvoir exécutif, et que les sieurs Indermatten et Julier doivent leur avoir rapporté que les ministres leur ont répété plusieurs fois qu’il n’y avait d’autre moyen de rétablir en Valais l’union et la concorde et d’y mettre en sûreté la liberté et l’indépendance, sinon que les Haut-Valaisans oubliassent, pour ne s’en ressouvenir jamais plus, que les Bas-Valaisans avaient été leurs sujets et de s’accoutumer enfin à voir en eux des frères et des égaux qui avaient les mêmes droits politiques qu’eux et sur lesquels on ne souffrirait pas qu’ils prétendissent se réserver /102/ aucune supériorité; que cette parfaite égalité n’était pas moins conforme à l’équité naturelle qu’aux sages vues des hautes puissances dont toute la politique est de lier tellement le Haut-Valais au Bas-Valais que ces deux grandes sections du pays soient tellement unies qu’il n’existe à l’avenir entre elles aucune autre différence que celle du langage; qu’autrement l’incorporation de ce pays à la Suisse ne servirait de rien à l’équilibre politique qui doit résulter de la réunion de tous les petits Etats anciens et nouveaux qui composent le Corps helvétique; enfin, parce que le bailli de Sépibus et son parti ne cessaient de prétendre que les ministres plénipotentiaires s’arrogeaient le droit de réviser les constitutions cantonales sans prouver que leurs instructions le leur adjugent, qu’ils ne doivent pas perdre de vue que lesdites hautes puissances ont acquis le titre de s’immiscer dans les affaires intérieures de chaque canton par le grand service qu’elles ont rendu à toute la Confédération en prenant son indépendance sous leur protection et sous leur garantie.
Le jeudi [16 février], Monseigneur les pérora de nouveau et leur fit sentir qu’ils devaient à son exemple pour mettre enfin un terme à nos discordes intestines faire le sacrifice de leurs prétentions, qu’elles n’étaient ni plus justes, ni plus anciennes, ni plus sacrées, ni mieux fondées que les siennes. Il leur fit de nouveau prendre en considération le malheur qui nous arriverait, si une nouvelle scission des cinq dizains supérieurs venait à avoir lieu; chose qui nous placerait dans la fâcheuse alternative, ou d’amener dans le pays des troupes étrangères, ou de porter les hautes puissances à l’extrémité de nous détacher de la Suisse et de nous céder à quelque voisin couronné; que ce refus obstiné de recevoir de la main de leurs ministres une constitution était un manque d’égard grave envers eux et qui pourrait exposer à leur ressentiment ceux qui en donnaient le conseil à la section allemande du pays, surtout maintenant que cette constitution avait obtenu les suffrages de la grande majorité des dizains et de plus des deux tiers du peuple valaisan.
Les châtelains de Lens et d’Anniviers parlèrent dans le même sens. La ville [de Sion] prit la liberté de représenter que les dizains de l’arrondissement de l’Est avaient tout à fait mauvaise grâce de lui savoir mauvais gré d’avoir donné l’exemple de faire au /103/ bien de la paix quelques sacrifices et de donner perpétuellement à entendre que pour eux, s’ils l’acceptaient jamais, ce ne serait qu’en cédant à la force et pour ne pas risquer de tomber dans la disgrâce des hautes puissances en mécontentant leurs ministres; que c’était à la raison et à la justice qu’on cédait quand on consentait enfin à tenir les Bas-Valaisans pour ses frères et pour ses égaux; qu’après une révolution qui a opéré tant de changements en toute l’Europe, ce serait être fou que se flatter que les choses peuvent rester en Valais sur le pied où elles étaient avant qu’elle nous eût atteints; que la République valaisanne était un édifice caduc qui menaçait ruine et qu’il fallait reconstruire sur de nouveaux fondements; que la nouvelle constitution était cette nouvelle maison construite sur les fondements libéraux de la liberté civile et de l’égalité politique; que si les Haut-Valaisans veulent s’obstiner à s’ensevelir sous les ruines de l’ancienne, pour eux ils courent se mettre en sûreté dans la nouvelle; que le haut pays est un malade, ou qui ne sent pas son mal, ou qui en refuse le remède parce qu’il lui est présenté de la main d’un médecin pour lequel il a de l’antipathie et de l’aversion. C’est M. Janvier de Riedmatten qui employa ces comparaisons qui furent fort applaudies du parti des constitutionnels.
Là-dessus, les députés des dizains allemands se retirèrent en comité secret, et le lendemain vendredi [17 février], ils se résignèrent enfin à accepter la nouvelle constitution, mais avec proteste qu’ils ne le faisaient que par égard pour les ministres plénipotentiaires et contre leur persuasion intime que cette constitution ne pouvait pas convenir au pays. Sur cette protestation, les dizains du Centre et de l’Ouest leur demandèrent s’ils croyaient faire à eux seuls tout le Valais, et refusèrent de laisser inscrire au protocole la dernière incise de cette phrase.
Les jours d’auparavant, ils prétendaient bien plus; ils voulaient qu’on y insérât que c’était par force et sur ce que les armements qui se font au pays de Vaud en ce moment paraissent dirigés contre eux et qu’ils sont fondés à croire que c’est aux instances des Bas-Valaisans à dessein de les intimider que le gouvernement de Lausanne a fait conduire peu de jours avant l’ouverture de la présente diète cinq pièces de canon à Aigle qui est à la porte de Saint-Maurice. La vérité est, comme le /104/ leur a fait entendre M. de Rivaz en leur communiquant une lettre de M. de Loës, préfet de ce district, que cet armement est de pure précaution et que ce n’est pas seulement vers la frontière du Valais qu’ils ont acheminé de l’artillerie, mais même vers la frontière de Berne, ayant pareillement fait conduire des canons au Château-d’Œx. Ils n’en soupçonnent pas moins M. Gay et M. Dufour de leur avoir suggéré cette précaution en ce moment pour les intimider. Sur quoi on aurait pu leur répondre qu’ils n’ont cessé que depuis fort peu de temps de faire peur aux Bas-Valaisans de leurs carabines et des munitions qu’ils ont reçues de Berne, et que les Bas-Valaisans ont le même droit de rechercher l’alliance des Vaudois que les [Haut-] Valaisans, celle des Bernois; que de même qu’ils protestent que c’est par force qu’ils souffrent que la nouvelle constitution les mette sous le joug d’un Conseil d’Etat permanent composé de cinq membres dont deux du Bas-Valais ayant l’initiative des lois, ils protestent eux aussi que ce n’est que par déférence pour les hautes puissances qu’ils ont consenti à ne faire que cinq dizains quoique la population du Bas-Valais excède de 10 000 âmes celle des dizains allemands. Tous arguments qu’il faut être bien aveugle et bien entêté pour ne s’apercevoir pas qu’ils ne prouvent rien, puisqu’ils sont si faciles à rétorquer.
Le samedi [18 février] devait être employé à rédiger l’acte constitutionnel et à en expédier des copies dûment authentiques. Après quoi on devait procéder aux élections des membres du pouvoir exécutif et du Tribunal suprême. On se rassembla le lundi 20. Mais les Haut-Valaisans, sans doute pour gagner du temps, perdirent toute la séance du matin à observer que si le Conseil d’Etat était composé de cinq membres, il en résulterait des frais énormes au pays; qu’en conséquence ils proposaient de réduire leurs appointements pour le soulagement du pauvre peuple en n’adjugeant au bailli que 100 louis et 60 seulement aux quatre conseillers d’Etat, sauf de donner à ceux qui ne seraient pas de la ville dix louis de plus pour leur loyer. Quoiqu’on pénétrât bien qu’ils ne proposaient cette économie que parce qu’ils prévoyaient qu’il arrivera souvent qu’ils n’auront qu’un seul membre de leur arrondissement au Conseil d’Etat, on leur accorda pour ne se pas montrer trop difficultueux ce /105/ point qui d’ailleurs n’étant point constitutionnel peut être amélioré dans les diètes ordinaires à une grande majorité des suffrages.
Le mardi matin [21 février], le bailli proposa de procéder aux élections cantonales. Mais les Bas-Valaisans ainsi que les dizains du Centre ayant déclaré qu’avant que de mettre en activité la nouvelle constitution il fallait en rédiger un acte authentique qui servît de preuve diplomatique qu’elle avait été unanimement * et volontairement * acceptée par tous les dizains des trois arrondissements, le bailli de Sépibus au nom des cinq dizains allemands protesta que comme ce n’était pas volontairement qu’ils acceptaient la constitution, ils requéraient qu’il fût protocolé que ce n’était qu’à contre-cœur, que cédant à l’empire des circonstances et par déférence forcée aux injonctions réitérées des ministres plénipotentiaires. A cette proposition, les Bas-Valaisans se récrièrent qu’accepter de la sorte la constitution, c’était se réserver le droit de la rejeter lorsque les circonstances leur en feraient moins impérieusement la loi. On leur fit observer qu’il fallait bien distinguer une nécessité de céder qu’imposent la prudence civile, le bien de la paix, l’amour de l’ordre, le rétablissement de la tranquillité publique, d’avec une coaction violente qui prive une des parties contractantes de son entière liberté, sans laquelle il n’y a point d’engagement solide ni durable. Le bailli riposta que telle était pourtant la coaction qui leur était faite; que les Bas-Valaisans les avaient fait menacer à plusieurs reprises par le ministre Schraut de la disgrâce des hautes puissances protectrices s’ils n’acceptaient purement et simplement une constitution qui leur enlève tous leurs anciens droits et les prive de leur antique liberté, sous le prétexte spécieux qu’il n’y a que ce seul moyen d’assurer l’indépendance du pays et de prévenir sa cession à quelqu’une des couronnes de notre voisinage; qu’un de ces jours derniers, M. l’avocat Pittier a fait sonner fort haut sur le Grand-Pont [à Sion] à quelques députés du Haut-Valais une lettre qu’il prétend avoir reçue du pays de Vaud, par laquelle le gouvernement de ce canton s’engage d’envoyer aux Bas-Valaisans un secours de 4000 hommes si les Haut-Valaisans * ne se mettaient pas cette fois-ci à la raison et continuaient à ruser et à tergiverser, et s’ils * refusent encore /106/ à cette diète de subir le joug que leur impose la dernière constitution qu’ils ont eu le crédit de faire dicter aux ministres plénipotentiaires par le sieur Mousson, originaire du pays de Vaud, secrétaire de la diète helvétique; qu’ils requéraient ledit sieur avocat Pittier d’exhiber cette lettre s’il n’aimait mieux passer pour un malveillant qui débite en l’air et à crédit de fausses nouvelles de nature à répandre l’alarme et à les induire en erreur. L’avocat Pittier, interpellé de rendre compte des propos qu’il avait tenus, observa d’abord qu’il imaginait qu’il était aussi permis aux Bas-Valaisans de faire parade de la protection qu’ils étaient fondés à attendre de leurs voisins du pays de Vaud, qu’aux Haut-Valaisans de faire parade de celle qu’ils se croient fondés à attendre de leurs voisins, messieurs de Berne; qu’au reste il ne s’était pas vanté que cette lettre fût d’un membre du gouvernement, mais d’un particulier de ce pays assez au fait de ses résolutions; qu’il ne nie pas qu’il a donné à entendre qu’en cas de nouveaux refus et de nouveaux retards, les Bas-Valaisans pouvaient se flatter que leur cause étant la même que celle des six à huit nouveaux cantons, ils osaient concevoir l’espérance qu’ils n’en seraient pas abandonnés, qu’au contraire en cas de besoin si on les attaquait, ils en seraient puissamment secourus.
Ces explications n’ayant pas contenté le bailli et sa séquelle, qui ne voulait souscrire la charte constitutionnelle qu’en la paraphant de semblables protestations, les Bas-Valaisans s’y refusent absolument et représentent que ne pouvant venir à bout de rien conclure il est inutile de continuer plus longtemps des discussions politiques qui dégénèrent tous les jours plus en mauvaises chicanes, et qu’il ne leur reste d’autre parti à prendre que celui de s’en retourner chez eux dès le lendemain. Effectivement ils saluent l’assemblée et se retirent à l’instant même. * C’était quatre heures de l’après-midi *. Les députés du Centre engagent les députés de l’Est à renouer les négociations et les Haut-Valaisans envoient vers les six heures du soir prier les Bas-Valaisans de rentrer à la maison de ville. C’était pour leur donner l’espérance que le lendemain matin on parviendrait peut-être à se rapprocher, ubi nox dedisset utrique parti sanius consilium. /107/
Le mercredi [22 février], les Haut-Valaisans mirent de nouveau sur le tapis qu’ils accepteraient la constitution moyennant qu’on leur accordât trois amendements qu’ils proposèrent, savoir 1° de réduire à trois les membres du Conseil d’Etat; 2° que le Conseil d’Etat fût purement et simplement pouvoir exécutif sans aucune part au pouvoir législatif, et 3° qu’on laissât au peuple valaisan son antique droit du ad referendum, soit la sanction des lois par son rejet ou son approbation librement donnée aux lois que la diète proposerait. Les dizains du Centre auraient bien désiré que les Bas-Valaisans leur eussent relâché ces trois points, sans toutefois revenir sur leur acceptation pure et simple de la dernière constitution, mais les Bas-Valaisans s’y refusèrent sur le prétexte, 1° que ce n’était pas eux, mais les ministres plénipotentiaires et le comité diplomatique qui voulaient absolument que le Conseil d’Etat eût l’initiative des lois pour contrebalancer ce que sans cette mesure le gouvernement du pays aurait de trop démocratique; 2° que, quant à le réduire à trois membres, ils n’y consentiraient que par force, puisque c’est au moyen des deux membres que la nouvelle constitution leur adjuge au Conseil d’Etat qu’ils sont faiblement dédommagés de n’avoir pas une part à la représentation nationale proportionnée à leur population; que si les Haut-Valaisans consentent à leur accorder 28 députés aux diètes, ils renonceront à avoir deux membres au Conseil d’Etat; enfin, que quant au referendum, comme cet article est égal pour tout le pays, ils y donneront les mains si les ministres plénipotentiaires ne s’y opposent pas.
On s’assembla de nouveau le jeudi [23 février], et même la séance fut prolongée jusqu’à neuf heures et demie du soir, quoiqu’on s’attendît bien de part et d’autre qu’on se séparerait sans avoir rien fait. Mais le bailli voulut expérimenter l’effet qu’auraient produit sur les Bas-Valaisans plusieurs nouvelles qu’il avait débitées les jours précédents, savoir qu’on lui avait mandé de bonne part que l’empereur Alexandre ne voulait plus se mêler des affaires de la Suisse, que le ministre autrichien [Metternich] avait fait passer la porte à M. Monod, landammann du canton de Vaud; que le congrès [de Vienne] était dissous ou à la veille de l’être; que les Bernois avaient reçu de leur député /108/ audit congrès la nouvelle positive que l’Argovie leur serait restituée; que le parti aristocratique y avait repris le dessus; que Berne venait de lancer dans le public une proclamation qui était une espèce de déclaration de guerre au pays de Vaud; que Fribourg demandait raison aux Vaudois de leurs armements; en un mot, que les canons et l’argent de Berne feraient reprendre dans peu aux anciens cantons la supériorité qui leur appartient dans la Confédération sur les nouveaux cantons, et qu’il faudrait bien que ceux-ci entrassent avec ceux-là en composition sur de justes indemnités. Mais les Bas-Valaisans persuadés que ces nouvelles ne sont pas aussi certaines qu’elles le paraissent aux Haut-Valaisans, protestaient à ceux qui les leur débitaient que quand ils verraient l’Argovie et le pays de Vaud repasser sous la domination des Bernois, le Bas-Valais se résignerait à repasser sous celle des Haut-Valaisans.
Cependant les Bas-Valaisans prient les députés allemands de vouloir bien leur dire leur dernier mot. Le bailli leur fit entendre qu’ils étaient résolus à attendre le résultat des opérations du congrès relatives à la Suisse. Sur quoi les Bas-Valaisans lui observèrent que si on leur avait communiqué plus tôt cette résolution finale de son parti, on aurait épargné les 200 louis que cette nouvelle diète vient de coûter au pays et la tenue de conférences inutiles qui n’ont servi à rien qu’à aigrir toujours plus les esprits.
Enfin, pour raccommoder un peu les choses, les Haut-Valaisans firent inscrire au protocole que les dizains allemands rendraient compte aux ministres plénipotentiaires des bonnes raisons qu’ils croyaient avoir pour proposer les trois amendements en question, qu’ils leur déclaraient franchement que sans ces trois amendements ils n’accepteraient jamais que par force leur dernière constitution, et encore en les priant de leur déclarer sans détour s’ils leur en donnent seulement le conseil, ou bien s’ils le leur commandent impérieusement au nom de leurs augustes commettants. M. Dufour, secrétaire français de cette diète, inséra au protocole cet ultimatum des Valaisans allemands sous la dictée mot pour mot du seigneur bailli, et le lendemain [24 février], chacun s’en retourna chez soi.
/109/
CHAPITRE IX
Le Valais au début des Cent-Jours 1 (mars-avril 1815)
* On m’assure qu’effectivement le bailli de Sépibus s’est occupé ces jours-ci de la rédaction du mémoire que son parti a arrêté d’envoyer à Zurich, et que les députés du Bas-Valais se sont assemblés à Martigny pour y concerter entre eux une relation exacte de ce qui s’est passé à cette dernière diète. Et le Centre attend la réponse des ministres plénipotentiaires à ces deux missives contradictoires sans s’inquiéter beaucoup des nouvelles terrorisantes que le bailli a répandues dans le public la semaine dernière. Au surplus, cette diète n’a pas été aussi inutile qu’on le penserait bien, car les Bas-Valaisans y sont parvenus à détacher entièrement du parti allemand les dizains du Centre et à isoler les cinq dizains de l’arrondissement de l’Est, ce qui n’est pas avoir gagné peu de terrain *.
L’issue malheureuse de cette diète confirme la ville [de Sion] et les dizains du Centre, ainsi que les Bas-Valaisans, dans la pensée que le bailli est non seulement en correspondance avec Berne, mais encore qu’il est aux gages des aristocrates de cette ville. Mgr [de Preux] indigné des tergiversations interminables du parti allemand refusa le mercredi [22 février] et le jeudi [23] de revenir en diète y occuper son fauteuil, et fit dire au bailli par ceux qui vinrent l’y inviter de sa part qu’il ne reparaîtrait dans l’assemblée que lorsqu’on procéderait aux élections. M’étant avisé deux jours après la levée de cette session de louer devant quelques-uns de mes confrères l’évêque d’avoir conseillé aux députés des dizains allemands de sacrifier à son exemple leurs prétentions surannées /110/ à la tranquillité publique et à la nécessité urgente d’organiser en notre pays un gouvernement et d’y faire enfin cesser le provisoire, ils réfutèrent cet éloge en m’observant que d’aussi bons esprits que moi estimaient au contraire qu’il n’avait gagné par sa politique versatile que la réputation d’une girouette qui tourne à tous vents. Enfin j’appris que les habitants allemands, que les petits bourgeois débitaient que le bailli avait reçu de Berne de bonnes lettres, que les Haut-Valaisans seraient incessamment en mesure de se faire justice à eux-mêmes par la voie des armes et de mettre fin à la mutinerie insolente des Bas-Valaisans en reconquérant le Bas-Valais, propos que nos jeunes prêtres ont sans cesse à la bouche depuis même que la défection de l’évêque aurait dû leur faire changer, sinon d’avis, au moins de langage.
Pendant qu’on attendait de Zurich une réponse péremptoire 1, /111/ le Bas-Valais ne reconnaissant dans le gouvernement provisoire du Haut-Valais aucun pouvoir légal, réorganise son comité central dont on parvient à engager M. de Rivaz d’accepter la présidence. /112/
Et les Haut-Valaisans persistant à se croire libres de se refuser aux instances que les ministres plénipotentiaires leur ont faites si souvent d’accepter leur dernier projet de constitution, sur ce /113/ qu’ils aiment à se persuader que leurs souverains respectifs, ni même la diète helvétique, n’ont aucun droit de se mêler de nos affaires intérieures, puisque notre incorporation à la Suisse n’étant pas encore un fait bien assuré n’est encore pour eux qu’un problème, s’exercent au maniement des armes, sans doute dans le dessein d’intimider les Bas-Valaisans et leur donner à entendre qu’ils en appellent au droit du plus fort; * on a même de fortes raisons de présumer qu’ils se sont nommé un chef que je nommerai quand il en sera temps 1 *; l’on est instruit à n’en pouvoir douter qu’on construit à Viège des canons de bois dur doublés de fer-blanc, et on les entend faire sonner fort haut leurs fusils, leurs carabines, et les 20 000 cartouches que Berne leur a envoyées. Ce qui refroidit un peu en eux cette humeur guerrière, c’est qu’on apprend que le pays de Vaud ayant protesté qu’il ne demande rien à personne et ne dissimulant pas qu’il se tient sur la défensive en cas qu’on l’attaque, la diète a prié Berne et Lausanne de ne plus inquiéter la Confédération par leurs armements, de mettre fin à ces démonstrations hostiles et d’attendre tranquillement ce que le congrès de Vienne déterminera touchant la Suisse. Enfin la nouvelle s’étant répandue, le vendredi 10 mars, que Bonaparte était rentré en France et que Grenoble et Lyon lui avaient ouvert leurs portes, et qu’il y avait toute apparence qu’une grande partie de la troupe de ligne quitterait les drapeaux du roi [Louis XVIII] pour se ranger sous les siens, comme ont déjà fait les garnisons de ces deux villes, le bailli de Sépibus croit devoir s’entourer en des circonstances si critiques des conseils d’un député par chaque dizain. La circulaire est aussi envoyée aux Bas-Valaisans, qui ne voyant dans cette démarche qu’un piège qu’on leur tend pour leur faire reconnaître indirectement le gouvernement provisoire et son chef illégalement élu, refusent de s’y prêter et proposent de correspondre * par lettres * avec les Haut-Valaisans sur les mesures à prendre pour assurer l’indépendance de notre territoire et en empêcher la violation. On leur envoie deux députés, l’un de Sion, l’autre de Viège ou de Brigue, pour leur demander s’ils prétendent en cette occasion s’isoler du reste du pays et faire bande à part. /114/ Ils renvoient à leur tour trois députés (savoir les sieurs Gay, Duc et Morand) protester en leur nom qu’ils se rendront volontiers à une diète légalement convoquée et qu’on doit s’attendre qu’ils mettront autant que quelque autre Valaisan que ce puisse être le plus grand intérêt à concourir avec tout le reste de la Suisse à la défense commune de l’indépendance helvétique. On dit qu’en attendant cette diète que le Conseil d’Etat conscrit aussitôt, ledit Conseil a écrit à Zurich pour insister sur ce que notre incorporation à la Suisse soit définitivement déclarée et qu’il fait espérer à la diète et aux ministres qu’en cette diète valaisanne on parviendra à s’entendre sur la nouvelle constitution.
* Parmi les députés des dizains haut-valaisans qui se rendent auprès du Conseil d’Etat sur l’invitation du bailli, on remarque le baron Werra qu’on s’étonne de voir reparaître sur la scène politique après avoir protesté si souvent et si haut qu’il ne se mêlerait jamais plus de la chose publique. Le comte de Courten s’y était rendu pour le dizain de Sierre; mais à la nouvelle de la contre-révolution qu’on dit être sur le point de s’opérer en France en faveur de Napoléon, il quitte Sion, tout déconcerté. M. Nicolas Roten le père est ici pour le dizain de Rarogne; il ne cesse de dire que les « Messieurs » du Valais allemand accepteraient bien la constitution, mais que ce sont leurs paysans qui n’en veulent absolument point entendre parler et qu’ils se porteront plutôt aux dernières extrémités que de céder aux Bas-Valaisans les trois points dont ils ont demandé l’amendement à la dernière diète. Les autres membres composant la haute commission centrale sont : pour Conches, le capitaine Weger; pour Brigue, François Perrig; pour Viège, M. Zimmermann, ancien capitaine en Piémont; pour Sierre, M. le grand banneret Preux; pour Sion, M. Pierre de Riedmatten, président du dizain, et pour Hérémence, le président Favre. S’y joignent une dizaine de jours plus tard, pour les raisons que je déduis un peu plus bas 1, les députés des cinq dizains du Bas-Valais qui sont : pour Conthey, le banneret Duc; pour l’Entremont, l’avocat Pittier; pour Martigny, le Dr Gay; pour Saint-Maurice, M. Louis Preux, et pour Monthey, M. Darbellay, ex-maire de ce bourg*. /115/
Monseigneur effrayé à la nouvelle des succès inattendus de l’insurrection bonapartienne, ordonne la collecte contra hostes ecclesiae et patriae. On soupçonne que Bonaparte a, à Saint-Maurice, Sion et Brigue, grand nombre de partisans secrets qui seraient promptement consolés de ses succès, si en reprenant le Valais il les mettait à même d’en profiter. Du moment que cette nouvelle s’est répandue, les Haut-Valaisans, pour donner le change aux Bas-Valaisans, disent que leurs préparatifs de guerre n’avaient pour objet que d’offrir leurs services à la Confédération pour la garde de nos importants passages de France en Italie. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’on les faisait déjà plusieurs semaines avant qu’on apprît que Bonaparte s’était échappé de son île [d’Elbe]. On est si persuadé à Saint-Maurice qu’il arrivera à Paris sans coup férir pour y remonter sur le trône et en faire descendre Louis XVIII, et même qu’il recouvrera le royaume d’Italie, ce qui entraînerait la reprise du Valais et nous ferait immanquablement repasser sous sa domination, que la bourgeoisie de Saint-Maurice parle à partager ses avoirs en biens-fonds, en argent et en obligations. Nous avons appris officiellement ces fâcheuses nouvelles par un bulletin des nouvelles courantes que le gouvernement de Genève nous envoie régulièrement trois fois par semaine. Un bulletin de Lyon achève de répandre parmi nous l’alarme en ne parlant de la tentative de Bonaparte que comme d’un coup de main qui ne peut lui manquer. Tous les généraux sont dans ses intérêts, toute l’armée se déclare pour lui, le roi est trahi par son ministre de la Guerre [Soult] et abandonné de tout le monde, ou du moins n’a qu’un bien faible parti. Ce qui nous rassure un peu, c’est que la Suisse, la Hollande et la Prusse paraissent décidées à soutenir le parti du roi et sont à la porte de la France prêtes à y aller mettre le holà. En attendant, voilà la guerre civile commencée en ce beau royaume et la paix de l’Europe troublée de nouveau. Les gens de bien * s’indignent de tant de trahisons et les personnes affectionnées * à la religion s’inquiètent de ce que deviendra notre pauvre petit pays au milieu de ce nouvel orage politique. En attendant que le temps nous l’apprenne, Dieu veuille que nous en soyons quittes comme la première fois pour quelques éclaboussures !
Sur ces entrefaites, on reçoit des lettres de Zurich où le pays /116/ de Valais est invité de ne point tarder en levant sa milice à concourir avec les autres membres de la Confédération au maintien de son indépendance. Les Bas-Valaisans qui reçoivent probablement aussi de Zurich une semblable missive, ne font alors aucune difficulté d’envoyer à Sion cinq députés pour y traiter en commun avec les huit députés des dizains haut-valaisans de la défense commune. On y arrête unanimement une levée de 1 300 jeunes gens, soit de 100 hommes par dizain.
Le vendredi saint 24 mars, à onze heures du matin, arrive à Sion un courrier qui nous apporte de Genève la nouvelle que Bonaparte est entré à Paris le 20, à 4 heures du soir. Nous avions appris la veille que les troupes napolitaines s’étaient emparées de Rome, que le pape [Pie VII] s’était sauvé et retiré en Sardaigne, que le cardinal Pacca avait été tué dans une émeute populaire. Ces épouvantables nouvelles qui nous représentent le feu de la guerre rallumé dans peu dans toute l’Europe nous ont fait chanter un bien triste Alleluia, aujourd’hui samedi saint que j’écris ces lignes. En sorte que nous passerons aussi tristement les fêtes de Pâques de cette année que nous avons passé gaiement celles de l’année dernière. En attendant, notre gouvernement se presse de faire afficher aux portes de la maison de ville la proclamation contre Bonaparte des ministres plénipotentiaires des huit puissances qui ont concouru et garanti le traité de Paris. Je ne sais point encore si c’est à l’invitation du comité diplomatique ou seulement de la ville de Berne, comme me le donne à penser de ce qu’il est marqué au bas de l’exemplaire affiché : « Chancellerie de Berne. »
Les derniers jours de la semaine de Pâques se fait la levée de la milice décrétée la semaine sainte. Le Conseil d’Etat provisoire et les députés des dizains ses adjoints nomment pour les chefs des deux bataillons, le comte Eugène de Courten, chevalier de Saint-Louis, ci-devant major d’un régiment suisse au service d’Angleterre, et M. Gard, de Saint-Maurice, aussi chevalier de Saint-Louis, ci-devant major du régiment valaisan au service d’Espagne. La haute commission nomme pareillement les capitaines des cent hommes de la milice de chaque dizain et leur attribue de pouvoir se choisir eux-mêmes leurs lieutenants et leurs sous-lieutenants, tous officiers qui ont servi ou en France /117/ ou en Espagne ou en Piémont ou même dans les armées de Bonaparte. Mais on craint que la plupart des premiers et des derniers ne refusent sur ce qu’ils ont obtenu ou espèrent obtenir du gouvernement français des pensions de retraite, ou se trouvent en ce moment au pays en activité de service avec la demi-paie; lequel cas arrivant, il ne sera pas facile de les remplacer par des officiers qui aient tous servi dans la troupe réglée.
* 1 Effectivement la plupart des Bas-Valaisans anciens officiers au service de France ou pensionnés du gouvernement français envoient à la haute commission leurs lettres de remerciements pour les emplois auxquels elle les a nommés, qu’ils refusent, les uns sous un prétexte, les autres sous un autre, dont les plus apparents sont que ceux-là ne veulent pas être commandés par leurs cadets, et que ceux-ci compromettraient le seul moyen d’exister qu’ils ont. En conséquence de leur refus, on en nomme d’autres à leur place qui acceptent; et M. Wegener, ancien capitaine au service de France, est nommé chef du second bataillon à la place de M. le gros major Gard. Mais on n’équipe pour le moment que le premier bataillon qui sera commandé par le comte Eugène de Courten. Il va la semaine après celle de Pâques faire la revue et l’examen des conscrits du Bas-Valais. Il y est non seulement bien accueilli, mais même défrayé dans la plupart des chefs-lieux. Les Bas-Valaisans, membres de la haute commission, déclarent franchement aux Haut-Valaisans qu’ils se laisseront organiser dès ce moment, mais qu’ils ne se laisseront employer que lorsque le pays aura enfin une constitution et qu’il aura organisé le gouvernement qu’elle statuera.
* Arrive une quinzaine de jours après Pâques un officier de l’état-major de l’armée de la Confédération qui vient concerter avec le bailli de Sépibus et le comte de Courten les opérations militaires. Il a avec le bailli un long entretien à la suite duquel le bailli paraît se résigner à envisager le Valais comme incorporé à la Suisse à titre de canton. C’est depuis lors que dans deux ou trois actes émanés de la haute commission on donne au pays la qualification de « canton de Valais ». Le principal de ces actes concerne le tableau de la rate-part du contingent en argent que /118/ chaque dizain doit payer pour l’impôt de guerre. C’est la moitié de l’impôt foncier que nous devions payer aux Français en 1814 *.
On voit par la Gazette de Lausanne du 28 mars, N° 25, que le 20 mars le Conseil d’Etat de la république de Valais siégeant à Sion écrivit à la diète helvétique pour exprimer son vœu que ce pays, soit ce canton, soit compris dans l’organisation des contingents pour la défense des frontières. Quelques jours après, savoir le 30 mars, le pays offre à la Confédération que son contingent en argent soit réglé à une somme de 52 000 livres de Suisse.
Le jeudi de Pâques [30 mars], arrive à Sion par la poste de Berne la proclamation que les députés à la diète helvétique adressent à tous leurs chers Confédérés, datée de Zurich, le 24 mars, et signée en son nom par M. Wyss, bourgmestre de cette ville, et contresignée Mousson, chancelier de la Confédération, où leurs représentants leur dénoncent Bonaparte non seulement comme l’ennemi des Bourbons et de la France, mais même de l’Europe entière, et comme un désorganisateur dangereux de l’ordre social et un perturbateur de la paix récemment rétablie en Europe par les communs efforts de toutes les puissances qui vont de nouveau se coaliser pour la maintenir. Ils exhortent leurs concitoyens à concourir de tous leurs moyens à un si louable dessein. Je ne sais pas pourquoi on ne l’affiche pas aux portes de la maison de ville.
Le même jour, le Conseil d’Etat reçoit une missive de la plus haute importance relative à nos affaires domestiques. C’est une lettre dudit président de la diète helvétique rédigée à ce qu’il paraît par le sieur Mousson, son chancelier, où il avertit de la part de son comité diplomatique les meneurs du parti allemand d’en finir une fois sur l’article de la constitution du pays en acceptant enfin celle que les ministres leur ont proposée dernièrement, puisqu’elle agrée à plus des deux tiers du pays, à la ville [de Sion], à l’évêque, et de sortir promptement du provisoire en la mettant aussitôt en activité; de procéder en conséquence incessamment à l’élection du gouvernement central afin que la Confédération sache avec qui correspondre et qu’il ait l’assurance et la consolation de voir enfin le Valais sorti de l’état anarchique où ses dissensions politiques le plongent tous les jours davantage, faute de quoi faire on les prévient que la Confédération helvétique les /119/ rejettera de son sein et les abandonnera au funeste isolement que plusieurs d’entre eux semblent désirer par leur opiniâtreté à soutenir des prétentions peu équitables et inadmissibles dans une république toute composée de sections égales en droits politiques. Mon frère [Isaac] s’obstine à soutenir que le bailli de Sépibus a raison de dire que puisque les ministres plénipotentiaires ne le leur commandent pas plus impérieusement cette fois que ci-devant, c’est une preuve qu’ils ont outrepassé leurs pouvoirs et que c’est Mousson tout seul d’accord avec les meneurs du Bas-Valais qui donne au pays cette constitution que les Haut-Valaisans n’accepteront jamais que par force. Je ne sais jusqu’à quel point il est venu à bout de le persuader à mon cousin [Ch.-E. de Rivaz], mais je m’attends qu’il ne le persuadera jamais ni à M. Dufour ni à M. Gay, encore moins à Morand et à Pittier, ni au banneret Duc, ni à son gendre, le capitaine Gard. Il est toutefois bien fâcheux qu’il se fasse l’apologiste du sophisme plein de mauvaise foi du bailli de Sépibus et qu’il autorise de son suffrage l’entêtement de ce parti. * (Voyez quelques pages plus haut la démonstration logique 1 que le dilemme du bailli est un pur sophisme, et que ce n’est qu’avec une mauvaise foi des plus caractérisées qu’il le propose et que son parti en fait son cheval de bataille. Mais j’entends dire que plutôt que de faire cette dernière reculade, ils rejetteront au risque de perdre le pays, l’incorporation à la Suisse qui, s’ils l’acceptent, leur rendra indéclinable l’arbitrage des puissances protectrices et garantes de la liberté helvétique) *. Car, quoiqu’il couvre en plein Conseil d’Etat la liberté qu’il prend non seulement de les contredire, mais encore de les contrecarrer, du prétexte « qu’il vaut mieux aux Bas-Valaisans que le pays ait une mauvaise constitution librement consentie par les Haut-Valaisans, qu’une excellente constitution qu’ils n’accepteraient que forcément », il est facile de s’apercevoir à qui connaît combien il est entier dans son sentiment et persuadé que lui seul, parce qu’il sait un peu de mathématiques * et de chimie *, sait raisonner conséquemment, qu’il en fait une affaire d’amour-propre blessé au vif du peu de déférence pour les conseils qu’il s’est mêlé de leur donner sans qu’ils les lui demandassent. /120/ Ce que je note, lui demandant toutefois pardon, si je suis ici par trop sincère.
* 1 Quant à ce qu’il dit « qu’il vaudrait mieux aux Bas-Valaisans que le pays eût une mauvaise constitution librement consentie par les Haut-Valaisans qu’une excellente constitution qu’ils n’accepteraient que forcément », on convient qu’au commencement des discussions à ce sujet, c’était parfaitement bien voir la chose, et il est très véritable que les Bas-Valaisans se seraient alors contentés d’une constitution beaucoup moins avantageuse pour eux que la dernière que les ministres plénipotentiaires ont fait proposer à l’acceptation des Haut-Valaisans. Mais quand on vient à réfléchir sur le peu qu’ils cédaient aux Bas-Valaisans par leur premier projet de constitution, il n’est pas étonnant que ces derniers ne refusent pas des arbitres naturels de ces différends et de la main des ministres mieux informés à chaque députation de la justice des réclamations des Bas-Valaisans et de l’exagération des prétentions des Haut-Valaisans, toute la part que cette dernière constitution leur accorde à l’administration de la chose publique.
* Mais, ajoute mon frère pour confirmer son dire, « au moyen de cette concession libre que les Haut-Valaisans leur auraient faite d’une constitution quelconque, les Bas-Valaisans auraient eu deux cordes à leur arc ». Sans doute qu’il vaut mieux avoir deux cordes à son arc qu’une seule, mais quand l’une est si mal tordue qu’on peut raisonnablement craindre qu’elle ne tardera pas à casser, tandis qu’on est bien fondé à croire que l’autre étant forte sera durable, on ne voit pas qu’il vaille la peine d’acheter à haut prix cette seconde corde inutile et d’en avoir l’obligation à des aînés qui montrent si peu de générosité à leurs cadets. Je dis à haut prix, car c’était en acceptant d’être presque nuls dans le gouvernement et en renonçant pour ainsi dire au baillivat.
* 2 Au commencement de ces débats, mon cousin (M. de Rivaz Charles-Emmanuel) proposa au Bas-Valais que le moyen le plus assuré d’obtenir des Haut-Valaisans la représentation nationale /121/ à raison de la population, d’où se serait ensuivie la parfaite égalité des droits politiques, lui semblait être d’offrir trois ou quatre mille écus à chacun des sept anciens dizains à titre de dédommagement des droits utiles que la révolution leur avait fait perdre, somme que les frais de tant de députations et de diètes qu’on aurait épargnés, si cette offre eût été agréée, eût couverte en grande partie. Ce qui en même temps aurait rempli les vues de mon frère qui s’efforçait de leur persuader qu’il importait aux Bas-Valaisans que, quelle que fût la constitution, pourvu qu’ils l’obtinssent des Haut-Valaisans de gré à gré et librement par eux consentie. Mais ce projet si sage ne fut pas goûté, parce que nos gens persuadés que le Bas-Valais ne pouvant jamais avoir de garantie solide de cette égalité tant désirée que dans la reconnaissance formelle de la liberté et de la souveraineté des nouveaux cantons par le congrès de Vienne, jugèrent que toute la politique des Bas-Valaisans en des circonstances où les anciens cantons ne parlaient que de tout rétablir sur l’ancien pied, et surtout Berne qui avait une si grande influence au Haut-Valais sur l’opinion publique, était de demeurer étroitement unis avec le pays de Vaud, de confondre nos intérêts avec les siens et de courir les mêmes chances que lui et l’Argovie, son intime alliée. En sorte qu’ayant déjà lié la partie avec le pays de Vaud, qui ne voulait entendre à aucune indemnité envers Berne, à moins qu’elle ne lui fût impérieusement imposée par les hautes puissances protectrices et garantes de la souveraineté et de l’indépendance des nouveaux cantons, il n’y eut pas moyen de les amener à acheter à beaux deniers comptants cette égalité dont ils jouissaient depuis 15 à 16 ans, et dont ils se flattaient qu’il ne serait jamais plus au pouvoir des Haut-Valaisans de les dépouiller et qu’ils croyaient ne devoir rien coûter aux autres Suisses devenus comme eux, de sujets, libres en 1798 *.
On apprend officiellement le lendemain [31 mars] ou le surlendemain [1er avril] qu’il est enfin arrivé de Vienne le décret du congrès qui déclare la Confédération suisse composée de vingt-deux cantons que les hautes puissances prennent sous leur garantie et sous leur protection. On ne tardera pas à nous envoyer une copie authentique de ce décret si longtemps attendu, qui assure aux Bas-Valaisans leur parfaite égalité en droits politiques avec /122/ les francs-patriotes des sept louables dizains de la ci-devant république du Haut-Valais, leurs ci-devant très redoutés et très cléments souverains seigneurs. De laquelle ci-devant république puisse l’âme désormais reposer en paix ! Ainsi soit-il !
Sur ces entrefaites, le public apprend qu’il va venir au pays une compagnie bernoise. Les uns disent que cette troupe est envoyée par la Confédération * pour protéger la liberté de la prochaine diète *; les autres disent qu’elle lui a été demandée par le chef de notre gouvernement provisoire de l’avis des membres de la haute commission, à l’effet de tenir en respect les gens du pays qui se montreraient favorables à la ligue bonapartienne. Quoi qu’il en soit, elle arrive le 18 avril à Saint-Maurice, où on en laisse un détachement de 25 hommes et un sous-lieutenant; on les y régale aux frais du gouvernement. Le 19, le reste monte à Sion et y arrive à une heure après midi. On conduit de suite cette troupe à la maison de la Cibe où la ville lui fait servir un bon dîner consistant en pain blanc, soupe et bouilli, jambons et rôtis, pommes de terre et salades, et du vin à discrétion, * et aux officiers un dîner splendide à l’auberge de la Croix-Blanche *. L’évêque et le chapitre y contribuent chacun pour un setier de vin rouge. Le surlendemain, un détachement aussi de 25 hommes monte à Brigue commandé par le lieutenant de la compagnie. Restent ici 50 hommes sous la conduite du capitaine et d’un sous-lieutenant. Le capitaine est un M. de Watteville, de Berne, jeune homme fort instruit, qui parle aussi bien français qu’allemand. On les caserne le 21 au soir. Le dimanche au soir [23 avril] arrivent les 600 conscrits valaisans du premier bataillon que commande le comte de Courten. Nos conscrits sont logés chez les bourgeois et les habitants de la ville. Ils séjourneront ici environ un mois pour les équiper, les armer et les exercer. Le lundi au soir [24] et le mardi matin passent à Sion deux compagnies vaudoises qui traversent le pays pour se rendre, par les alpes du dizain de Conches, dans le canton du Tessin, fort bien équipées et déjà bien disciplinées. On en loge une à Vétroz et l’autre à Bramois.
Quant à nos différends domestiques, la diète helvétique doit avoir écrit au bailli de Sépibus ou au gouvernement provisoire /123/ siégeant à Sion que la Confédération n’attend pour nous admettre dans son sein à titre et avec le rang de XXe canton que nous soyons enfin convenus d’une constitution et que nous ayons organisé notre gouvernement. Les ministres se taisent parce qu’on leur fait espérer que les dizains allemands vont enfin accepter celle qu’ils nous ont fait proposer au mois de février. Le bailli de Sépibus en donne l’espérance aux Bas-Valaisans. En conséquence il a convoqué une diète légale, c’est-à-dire de quatre députés par chaque dizain, pour le premier lundi du mois de mai [1er]. On ne sait si l’on peut espérer que cette nouvelle diète parviendra à opérer la parfaite réunion de tant d’esprits discords et la conciliation de tant d’intérêts opposés.
Lucien Bonaparte passe en Valais allant de Rome à Paris les premiers jours d’avril. Il ne dissimule point son nom. Il était accompagné d’un religieux observantin chargé par le pape d’une commission pour Lucerne. Le nonce de Lucerne [Testaferrata] venait d’annoncer à Monseigneur que le souverain pontife était sorti de Rome le 22 mars sans trop savoir où il aurait un pied-à-terre assuré, et recommande l’Eglise romaine et le chef de l’Eglise aux prières du clergé et du peuple valaisan.
Nous avons cette année un printemps extrêmement précoce; mais le dimanche matin 19 avril une forte gelée endommage notablement nos vignes et nos arbres à fruit. — * Ceci me rappelle qu’en 1813, en Valais même, il gela dans la plaine tous les mois de l’année, sauf le mois d’août, et que les trois dernières années de suite les vignes y ont été gelées tant en automne qu’en printemps *.
Le sel manque dans l’arrondissement du Centre, ce qui en fait beaucoup murmurer le peuple qui croit y voir quelque manigance des chefs du gouvernement dont toutefois il ne sait se rendre compte. C’est tout bonnement l’effet de l’économie déplacée et de l’imprévoyance de nos administrateurs qui changent à tout moment. Des gens riches qui persuadés à la nouvelle que Bonaparte a reparu en France que le Valais va repasser sous sa domination, en achètent de grandes quantités; /124/ il n’en reste pas assez pour le détail. On dit que quelques-uns d’entre eux, vils accapareurs, le vendent clandestinement aux pauvres gens à qui il fait grand-faute trois batz la mesure plus que ne le vend le gouvernement. Voilà ce que nous vaut l’espèce d’anarchie à laquelle est livré le pays. Il en arrive enfin après une privation de plus d’un mois que notre peuple supporte avec sa patience ordinaire.
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CHAPITRE X
Acceptation de la constitution et organisation des autorités 1 (diète de mai 1815)
Les députés des dizains se rendent à la diète convoquée pour le premier lundi de mai [1er mai] au nombre de quatre par dizain.
* Le sont : de Monthey, MM. Dufour et Darbellay, Trombert, de la val d’Illiez, et Cornut, de Vouvry; de Saint-Maurice, MM. Jacques de Quartéry, Charles-Emmanuel de Rivaz, Louis de Preux et Charles [Macognin] de la Pierre; de Martigny, MM. le Dr Gay, grand châtelain Claivaz, ex-président Morand et le notaire Produit, châtelain de Leytron; de l’Entremont, MM. capitaine Gard, avocat Pittier, Deslarzes, président de Bagnes, curial Ribordy; de Sion, MM. Augustin de Riedmatten, bourgmestre régnant, Libérat de Courten, trésorier d’Etat provisoire, Pierre de Riedmatten, président du dizain, Janvier de Riedmatten, grand châtelain moderne; d’Hérémence, le président Favre, Jean Maître, d’Evolène, le châtelain Dubuis, de Savièse, et Théodule Blanc; de Sierre, MM. l’ancien grand banneret Preux, d’Anchettes, le maire Clivaz pour Anniviers, le maire Briguet, de Lens, et Perruchoud, de Chalais; de Loèche, MM. Ignace Werra, Augustin Julier, de Varone, châtelain Zen Ruffinen, et François Julier, de Varone; de Rarogne, MM. Nicolas Roten père et Nicolas Roten fils, Aloys Roten, major, et un M. Walker, de Mörel; de Viège, MM. Fr. Indermatten, Luc Deschallen, Donat Andenmatten, et un M. Gattlen, de Stalden; de Brigue, MM. le baron Stockalper, son fils Eugène, l’ancien capitaine /126/ du dizain Wegener, et Casimir de Sépibus, de Naters; et de Conches, le capitaine Weger, grand châtelain Bircher, le major Steffen et le major Walpen.
* Secrétaire allemand de la diète, M. Ignace Werra, et secrétaire français, M. Michel Dufour*.
On ne s’assemble que le mardi [2 mai] après-dîner, parce que les députés de Saint-Maurice n’arrivent que le mardi matin et qu’on juge à propos d’attendre un peu ceux de Loèche, quoiqu’on soit prévenu que le conseil général de ce dizain a résolu de ne députer personne à cette diète, motivant leur refus sur ce qu’ils ne veulent ni en blanc ni en noir accepter une constitution au moyen de laquelle il peut arriver que les cinq dizains allemands n’auront qu’un membre au Conseil d’Etat, tandis que les Bas-Valaisans en auront deux. En sorte que leur aversion pour un Conseil d’Etat permanent composé de cinq membres cesserait bientôt si on leur accordait d’en avoir deux comme la constitution l’accorde à ceux du Bas-Valais. On répand le bruit que le baron Stockalper, qui est chef de la députation de Brigue, appuie fort et ferme le sentiment de ceux qui soutiennent que les ministres plénipotentiaires n’ont aucun droit de se mêler de nous prescrire ou même conseiller une constitution, sur ce que l’empereur François ou le prince de Metternich lui ont dit de leur propre bouche qu’ils entendaient que le peuple valaisan fût maître absolu de se constituer comme bon lui semblerait.
Ce bruit ne s’est trouvé que trop vrai. Dès la séance de l’ouverture de la diète et après la vérification des pouvoirs, le baron Stockalper manifesta son sentiment, qui était que les ministres plénipotentiaires n’étaient nullement autorisés par leurs hauts commettants à se mêler de nos affaires domestiques et n’avaient aucun droit de se prétendre juges ou arbitres de nos différends politiques, et que son dizain entre autres n’entendait pas recevoir une constitution de leurs mains. — * Le baron Stockalper ajouta qu’en conséquence ils demandaient aux Bas-Valaisans qu’ils eussent à s’expliquer clairement s’ils étaient résolus à ne rien rabattre de ce que la constitution arrêtée à la diète de décembre dernier leur adjugeait; auquel cas ils avaient ordre dans leurs instructions de s’en retourner de suite chez eux, en évitation des grands frais que causent au pays toutes ces inutiles /127/ diètes*. On lit ensuite une lettre de ceux de Loèche, qui déclaraient que pour eux ils n’avaient pas jugé à propos de se rendre à cette diète, parce qu’ils estimaient que c’était le temps de s’occuper de la défense du pays et non de lui donner une constitution.
Là-dessus les Bas-Valaisans et les dizains du Centre demandèrent aux députés des dizains allemands qu’ils voulussent proposer par écrit leurs exceptions à ladite constitution et les amendements qu’ils demandent qui y soient faits à une commission qu’ils allaient nommer pour en faire l’examen et la discussion, et voir jusqu’à quel point on peut pour le bien de paix se relâcher de l’acceptation qu’en ont faite avec eux à la dernière diète l’évêque et la ville [de Sion], sur laquelle acceptation il leur semblait pourtant que les Haut-Valaisans n’ont aucun droit d’exiger qu’ils reviennent.
Monseigneur s’excuse d’assister assidûment à cette diète sur le dérangement notable de sa santé qui demande de lui de grands ménagements incompatibles avec la longueur des séances et le désagrément de ces interminables débats. Cependant il s’y rend le 3 mai et exhorte fortement les deux partis à un rapprochement; et le baron Stockalper, qui avait effrayé la veille le parti constitutionnel par sa sortie véhémente contre une constitution de la façon et des mains des ministres plénipotentiaires, l’étonne beaucoup le lendemain en se rapprochant entièrement d’eux au regard du Conseil d’Etat, qu’il consent être composé de cinq membres. Mais l’amendement qui leur tient le plus à cœur est de démocratiser autant qu’ils peuvent le gouvernement en laissant le moins qu’ils, pourront d’autorité à ce Conseil d’Etat par le referendum aux conseils des dizains le plus vague, puisqu’ils * veulent * l’étendre non seulement aux lois financières, mais même aux dépenses les plus imprévues et aux affaires les plus urgentes. Au reste, ils lui laissent l’initiative des lois, mais ils en réservent la sanction au bon et sage peuple si affranchi de toute passion et dont le bon sens vaut la politique raffinée de ses plus rusés magistrats.
Cette douce espérance de toucher enfin au terme de nos honteuses dissensions se soutient tout le jour de la fête de l’Ascension [4 mai]. Pour y parvenir encore plus vite, on députe deux /128/ graves personnages à Loèche pour y faire tenir un nouveau conseil de dizain et les amener à venir vendredi [5 mai] se réunir au reste du Haut-Valais résolu à en finir enfin avec les Bas-Valaisans à des conditions presque déjà convenues entre les deux partis.
On disait aujourd’hui vendredi à midi que les Loécherans ont enfin envoyé des députés à cette diète et que les esprits y sont tournés à la conciliation, et que bientôt je pourrai annoncer à mes lecteurs d’agréables nouvelles.
Le bailli de Sépibus avec sa ruse ordinaire trouve moyen de laisser écouler toute la semaine sans aborder la question principale, qui est l’acceptation de la constitution arrêtée en décembre dernier; c’est qu’il attend de Berne de nouvelles instructions. Or les circonstances difficiles où se trouve la Suisse en ce moment compliquant tous les jours davantage sa politique, Berne, qui ne voit pour elle de salut que dans l’extermination de Bonaparte et de son parti, est en Suisse à la tête du parti qui voudrait que les Suisses agissent offensivement dans la guerre que lui préparent les puissances coalisées; les Bas-Valaisans avec la plupart des nouveaux cantons estiment au contraire qu’il serait beaucoup plus prudent aux Suisses de garder la plus exacte neutralité et de s’en tenir à la défense de leur territoire, soit à la garde de leurs frontières; tandis que l’inclination des Haut-Valaisans est de mettre leur contingent d’hommes à la solde de l’Angleterre et de marcher contre Bonaparte à la suite des formidables armées que les puissances sont sur le point de faire entrer en France pour y ruiner à jamais ce parti, qui se fait tant redouter à toutes les anciennes dynasties de l’Europe.— * Ce qui est d’autant plus certain que mon frère [Isaac] m’a assuré que depuis une dizaine de jours le bailli et ses partisans ne parlent au Conseil d’Etat que de la nécessité fâcheuse, semblent-ils en convenir, mais inévitable à la Suisse, de se laisser entraîner par les puissances coalisées à prendre part à la guerre qu’ils vont porter au cœur de la France; quoiqu’ils se doutent bien que les Bas-Valaisans sont dans un tout autre sentiment qu’eux à cet égard, mon frère ne cessant de leur représenter les suites funestes que ce parti violent peut avoir sur les futures destinées de la Confédération tout entière*. Voilà pourquoi après avoir reculé sur les cinq membres du Conseil /129/ d’Etat, le bailli de Sépibus marchande maintenant sur ce que son élection du mois de décembre soit ratifiée par les Bas-Valaisans. Les Bernois qui se tiennent assurés de sa volonté persévérante à diriger la politique du Valais sur les intérêts de leur ville, désirent qu’il soit confirmé dans l’office du grand baillivat, et que les Haut-Valaisans, qu’ils savent être animés du même fanatisme qu’eux contre le parti napoléoniste, cabalent de manière à ce que le député ordinaire du Valais comme canton à la diète helvétique se range au parti des cantons qui veulent prendre à cette guerre des puissances coalisées contre lui une part active. Aussi le baron Stockalper, qui paraît être avec Berne dans les mêmes engagements que les dizains allemands et peut-être même l’évêque et la ville, flatte-t-il en ce moment les Bas-Valaisans de leur accorder au Conseil d’Etat les deux membres qu’ils y réclament, mais à la condition qu’ils feront à leur tour le sacrifice de leur juste ressentiment contre le bailli de Sépibus, et les porte à user de générosité à son égard en lui pardonnant son intrusion et en lui laissant le baillivat; et il s’attend qu’en reconnaissance de ce qu’il a fait pour engager les Haut-Valaisans à accepter cette constitution toute déplaisante qu’elle leur soit, les Bas-Valaisans concourront à lui décerner cette importante députation à la diète helvétique. Les modérés du Bas-Valais ont du penchant à se prêter à ces vues du baron Stockalper pour en finir une fois sur l’article de la constitution, quoiqu’ils répugnent fortement à tout projet d’agir offensivement contre le gouvernement français actuel, n’en prévoyant que des maux incalculables pour la Suisse, dont le plus prochain est qu’elle devienne le premier théâtre de cette désastreuse guerre, et le final, la perte de sa liberté, si le ciel voulait que Bonaparte restât le vainqueur; tandis que les plus ardents d’entre eux ne voient au contraire de garantie solide * et durable * à la liberté des nouveaux cantons que dans de grands ménagements à l’égard de ce Napoléon qui la leur a procurée en 1802 par l’Acte de Médiation et avec lequel ils pensent qu’il serait infiniment imprudent de se brouiller à couteaux tirés, et ils voudraient qu’on donnât au moins au baron Stockalper pour collègue dans cette députation ordinaire à la diète helvétique un Bas-Valaisan qui, réglant sa politique sur celle des nouveaux cantons, rendît nul le suffrage du Valais en /130/ le neutralisant. * Car il est probable que les instructions qu’ils recevront de la diète ne seront pas si précises qu’ils ne puissent se ranger au parti qui prévaudra selon ce qu’ils verront sur les lieux être plus opportun*. A cet effet, ils demandent que lundi 8 [mai] du courant soit le terme péremptoire où les Haut-Valaisans acceptent ou rejettent la constitution. Mais on s’attend que le bailli de Sépibus trouvera quelque anicroche pour retarder la décision finale de cette affaire, qui est pourtant l’objet principal de la convocation de cette diète, pour se donner le temps de recevoir de Berne les instructions qu’il attendait déjà vendredi et qui lui ont manqué.
Au reste, les Bas-Valaisans font les fiers et les résolus à proportion de l’embarras qu’ils aperçoivent dans les Haut-Valaisans et ne parlent de rien moins, au cas qu’on ne veuille pas en finir bientôt avec eux au regard de la constitution et de l’organisation du gouvernement, de se retirer eux et les hommes qu’ils ont fournis au bataillon qu’on discipline en ce moment à Sion, et de se séparer de nouveau de ces Haut-Valaisans dont les intérêts contrecarrent perpétuellement les leurs, à moins que les dizains du Centre ne veuillent faire cause commune avec eux et se séparer comme eux des dizains allemands qui, dans leur isolement, se gouverneront comme ils l’entendront et régleront leur politique sur celle de Berne tout à leur aise.
Il paraît que le bailli fut informé * dans la journée de dimanche [7 mai] * que Berne à une pluralité de 134 voix contre 37 avait enfin accepté le pacte fédéral, le 1er mai, et s’était soumise à la décision du congrès de Vienne, puisque aujourd’hui, * lundi * 8 mai, entre une et deux heures après-midi, les dizains allemands acceptent la dernière des constitutions dressées par les ministres plénipotentiaires, après un court mais vif débat avec les dizains du Centre, lesquels prétendaient avoir toujours de droit un des trois membres que le Haut-Valais doit fournir au Conseil d’Etat. * (Et à juste titre, car ce dernier projet de constitution le porte expressément. On dit que la politique des Bas-Valaisans a été en ceci de se faire rechercher des Haut-Valaisans qui seraient désireux de ces places au Conseil d’Etat auxquelles nul des « Messieurs » des dizains du Centre ou des dizains allemands ne pourront parvenir sans se ménager les suffrages des cinq dizains /131/ du Bas-Valais. Les cadets ont eu, comme vous voyez, bientôt appris de leurs aînés la science cabalistique *.) Mais la ville abandonnée (du moins s’en plaint-elle) des Bas-Valaisans perd son procès. Plaidait pour le Centre le bourgmestre régnant [Aug. de Riedmatten], et pour les dizains allemands, le baron Stockalper. Voilà donc enfin la constitution reçue et acceptée avec quelques légères modifications auxquelles les Bas-Valaisans ont consenti pour le bien de paix, telles que la part au pouvoir législatif accordée au Conseil d’Etat assez notablement restreinte, et le referendum en beaucoup trop de choses laissé aux conseils des dizains. Mais comme la chose est égale pour toutes les sections du pays * et que * l’égalité politique à laquelle les Bas-Valaisans aspiraient principalement n’en est pas blessée, ils y ont accédé sans beaucoup de difficulté. On leur a aussi accordé le vote par scrutin auquel ils attachaient une grande importance. Reste à voir maintenant comment on procédera demain aux élections des membres du Conseil d’Etat et du Tribunal suprême.
Ce point principal étant convenu et arrêté, on procéda aux élections. Pour le bien de paix, les plus modérés des Bas-Valaisans s’étaient engagés à réélire les trois membres du gouvernement central élus à l’assemblée constituante du mois de décembre, pourvu toutefois que ces messieurs reconnaissant que leur élection avait été illégale, ouvrissent cette séance par donner leur démission, comme n’ayant été que provisoirement commission exécutive en une section du pays. Ce qu’ils firent de bonne grâce, se tenant presque assurés d’être réélus à une grande majorité de votes, soit de suffrages. Effectivement, M. de Sépibus fut réélu bailli presque unanimement aux suffrages de 48 votants sur 52. Il en fut de même de M. de Rivaz, réélu vice-bailli. Mais quand on vint à la nomination du trésorier d’Etat, M. Libérat de Courten, vu sa nullité comme homme d’Etat, eut un compétiteur dans la personne de M. Augustin de Riedmatten, qui ne parvint toutefois qu’à lui enlever une douzaine de suffrages. Comme au commencement de la séance plusieurs députés du Bas-Valais parlaient assez haut pour que le bailli de Sépibus l’entendît, de déférer le baillivat au baron Stockalper, lui Stockalper observa que quoiqu’il eût pu y prétendre, l’étant actu lorsque le pays /132/ passa sous la domination des Français, il ne voulait cependant pas contester cette place à son cher cousin, M. de Sépibus, qui la remplissait dignement, et que ne convenant pas qu’ayant été bailli il devînt simple conseiller d’Etat, il priait messieurs les députés de ne point penser à lui pour le faire entrer audit Conseil. Mais on pensa à son fils Eugène, jeune homme honnête et instruit, qui fut nommé à la quatrième place du Conseil d’Etat. La cinquième fut déférée par les intrigues du Dr Gay au banneret Duc. Les motifs de cette intrigue méritent d’être développés.
Il faut savoir que la passion dominante du Dr Gay est de faire évêque son beau-frère, le chanoine Zen Ruffinen, et lui-même a l’ambition de devenir bailli, ou du moins d’avoir une part principale au gouvernement du pays sous le nom de son dit beau-frère s’il devient évêque, dont il sera l’économe et le conseiller, disposant à son gré des quatre voix que la constitution adjuge à l’évêque en diète. Comme en ce moment les Roten, aidés du bailli qui est leur proche parent, convoitent aussi l’évêché pour leur abbé Roten, le plus jeune de nos chanoines, il a fallu au docteur aviser de loin au moyen de se débarrasser de ce redoutable compétiteur. Pour en venir à bout, il * travaille en même temps à éloigner du baillivat M. de Rivaz * auquel il en veut depuis longtemps, parce que du temps qu’il était préfet et sous l’indépendance, il s’est refusé quelquefois d’entrer dans ses intérêts et de servir son ambition. Maître de disposer des voix de son dizain et de celui de l’Entremont, il a lié la partie avec le banneret Duc qui peut disposer pareillement de toutes les voix de son dizain et de presque toutes celles du dizain d’Hérémence. Or, si le chanoine Zen Ruffinen est mis en l’élection par le vénérable chapitre, comme il n’y a aucun lieu d’en douter, vu ses bons services et qu’il est l’un de ses dignitaires, les voix des dizains de l’Entremont et de Martigny, jointes aux voix des dizains de Conthey, d’Hérémence et de Loèche, et de quelques autres des dizains de Conches et de Sierre, toujours achetables comme il vient de les acheter pour faire nommer le banneret Duc conseiller d’Etat, lui assurent pour son beau-frère l’évêché et pour lui-même le baillivat; surtout pour peu que les voix des autres dizains supérieurs se partagent, comme il est probable qu’il arrivera, entre les chanoines Roten et Kalbermatten, qui sont les seuls sur qui le reste du Bas-Valais /133/ pourrait jeter les yeux, * et celles pour le baillivat entre quelqu’un du Haut-Valais et quelqu’un des dizains de Monthey et de Saint-Maurice *. Et d’ailleurs ce qui l’aura décidé à commencer dès à présent à nouer cette intrigue, c’est le mauvais état de la santé de Monseigneur, qui est menacé de finir avant deux ans par une hydropisie de poitrine ou cutanée. — * Cette intrigue tient encore à d’autres fils et à des ramifications dont voici les plus connues : 1° si le banneret Duc conserve son crédit sur les députés qui viennent de le nommer, le Dr Gay devient bailli dans deux ans et M. de Rivaz est mis sous la remise; 2° elle a aussi pour objet de faire nommer M. Dufour à la députation de Zurich et d’en exclure M. Jacques Quartéry que le baron Stockalper désire avoir pour collègue et qui lui serait beaucoup plus agréable que M. Dufour; 3° une arrière-pensée de ce parti est d’ôter la poste du Valais à MM. Fischer, de Berne, et d’en traiter de nouveau avec le canton de Vaud, etc., etc.*
Pour déjouer cette intrigue du Dr Gay, le parti Roten en a ourdi une autre que voici. Sous prétexte que le banneret Duc a été mis en justice du temps des Français comme ayant friponné par un testament supposé sa belle-sœur, Marie-Ignace Bovier, sœur de sa seconde femme la bannerette Jean 1, on a inspiré aux officiers du bataillon valaisan nouvellement levé et qu’on exerce en ce moment à Sion, de réclamer contre la nomination du banneret Duc comme d’un homme taré, dont la réputation de probité a reçu un échec trop marquant lors de ce procès, pour que des gens d’honneur comme eux veuillent recevoir de lui des ordres à titre de membre du pouvoir exécutif. Le comte de Courten, leur commandant, qui a aussi à se plaindre personnellement du banneret Duc, donne à plein collier dans cette levée de boucliers du corps de ses officiers contre cet homme si décrié, et dès le lendemain de sa nomination il envoie une pétition signée de tous les Haut-Valaisans 2, à l’exception de quatre, nés paysans comme /134/ lui. Cette pétition jette toute la députation non seulement dans un grand étonnement, mais même dans un grand embarras. Car quoique d’un côté on ne soit pas fâché de l’humiliation profonde de cet ambitieux intrigant, de l’autre côté on ne sait pas bien jusqu’à quel point on doit permettre à une milice de s’immiscer dans les opérations du gouvernement et de les entraver. Il est vrai qu’ils ne demandent pas que la diète revienne sur cette élection ni qu’on contraigne le banneret Duc à donner sa démission; mais c’est eux qui donnent la leur au cas que ledit banneret ne se résigne pas à se retirer de lui-même du Conseil d’Etat. En conséquence d’un accroc si inattendu, on a nommé une commission pour examiner jusqu’à quel point on peut et on doit avoir égard à cette étrange démarche de ce corps d’officiers qu’il serait très difficile de remplacer; d’autant plus qu’on a lieu de s’attendre /135/ que les officiers du second bataillon, qu’on va lever incessamment, imiteront l’exemple que ceux-ci viennent de leur donner, ce qui doublera l’embarras où se trouve la diète. Comme on a voté au scrutin secret * (il a eu 32 voix) *, il est à croire que plusieurs de ceux qui lui * ont donné leur voix * abandonneront le banneret Duc, et on ne voit pas qu’il ait d’autre parti à prendre que de céder pour le moment à l’orage qui est venu fondre sur lui, en se réservant de mettre en œuvre les moyens qu’il croit avoir de démontrer au public qu’il ne mérite point cette persécution.

jean-joseph duc
1748-1821
Portrait par un anonyme, 1803
Propriété de Mlle M. Grenat, à Conthey
Or, quoique les députés les plus sages et les plus modérés ne dissimulent pas qu’il y a bien de l’irrégularité dans la démarche des officiers et de leur chef à s’arroger ainsi un droit d’exclusion * dans l’élection des magistrats à nos diètes *, comme certaines couronnes l’exercent dans les conclaves à l’élection des papes envers les cardinaux qui ne leur sont pas agréables, il leur semble cependant qu’il n’y aurait pas de mal que nos constitutions démocratiques adjugeassent à une portion notable du public le droit d’exercer quelquefois cette rigide censure, ce qui servirait d’avertissement aux ambitieux qui aspirent aux premières magistratures d’un pays de soigner un peu plus leur réputation qu’on ne le fait depuis un certain temps. Quoi qu’il en soit, le banneret Duc s’est borné jusqu’ici à remettre à la diète * un mémoire, soit une supplique, où il propose de se tenir éloigné * des diètes et de ne point venir prendre sa place au Conseil d’Etat jusqu’à ce que le Tribunal suprême auquel il a appelé des jugements rendus contre lui par le tribunal de première instance et par la cour impériale de Lyon, ait révisé sa cause et prononcé sur l’imputation de friponnerie dont on l’accuse, devant lequel il se flatte de se justifier pleinement et de démontrer que sa vie publique ayant été non seulement irrépréhensible, mais même utile à la patrie, on doit présumer de lui qu’il viendra à bout de vider ses différends avec les particuliers qui croient avoir à se plaindre de lui par les voies de la justice civile, se faisant fort de s’en tirer toujours à son honneur 1. /136/
Le samedi [13 mai], veille de la Pentecôte, dernière ruse du bailli de Sépibus, du baron Stockalper et des Haut-Valaisans. Ils proposent d’ajouter à la charte constitutionnelle un article qui porte que, si l’expérience démontre que la présente constitution ne convient point au pays, la diète souveraine la pourra changer et modifier dans cinq ans d’ici, si 39 des députés (ce qui en fait les deux tiers) sont d’accord à demander ce changement de constitution. Les Bas-Valaisans, à l’exception presque du seul Dr Gay, leur accordent cet article, au moyen duquel les dizains allemands se flattent de revenir dans cinq ans d’ici sur tout ce qu’il y a en cette constitution qui leur déplaît. Or, ce qui leur y déplaît, c’est presque tout ce qui égalise la condition des Bas-Valaisans à /137/ la leur. Ce serait un coup de partie qui la leur ferait gagner s’ils savaient s’entendre entre eux et s’ils parvenaient à mettre l’évêque, qui y a quatre suffrages, dans leurs intérêts. Mais Dieu, s’il lui plaît, y mettra la main.
On procède ensuite à l’élection des députés ordinaires à la diète helvétique. Ce sont MM. le baron Stockalper et l’ex-sous-préfet Dufour. Quelques jours après, on arrête les instructions qu’on leur donnera, dont le point principal est de s’entendre avec les cantons qui font tous leurs efforts pour que la Suisse ne prenne aucune part active à la guerre qu’on prépare en ce moment contre la France et qui tiennent le plus fortement au système de la plus stricte neutralité. Cependant on ne leur laisse que trop de latitude, ainsi que nous l’avions prévu ci-dessus 1, au cas que l’opinion contraire obtienne une grande majorité. En général, le pays et ses députés ne veulent que la défensive, mais les chefs les plus distingués nés haut-valaisans tels que le bailli de Sépibus, le baron Stockalper, le comte de Courten, etc., ne se prononcent que trop ouvertement pour l’offensive, et il est facile d’en pénétrer les motifs, dont les deux plus sensibles sont l’intérêt personnel et l’influence de Berne.
Les jours suivants, on s’occupe des moyens d’avoir de l’argent pour solder les troupes, pour faire les frais du gouvernement et pour payer la dette nationale. On adopte un système de finance.
Outre le sel, le droit d’entrée, les péages, les censes des capitaux qui représentent les fiefs rédimés, on met le sucre, le café et le tabac en régie. Ensuite on procède à l’élection des treize membres du Tribunal suprême. Ce sont : pour Monthey, M. Dufour; pour Saint-Maurice, M. Louis Preux; pour Martigny, M. Claivaz; pour l’Entremont, l’avocat Pittier; pour Conthey, le fils aîné [Jean-Séverin] du banneret Duc; pour Sion, M. Janvier de Riedmatten; pour Hérémence, le châtelain Dubuis; pour Sierre, M. Jacques Preux; pour Loèche, M. Ignace Werra; pour Rarogne, M. Nicolas Roten fils; pour Viège, M. Ignace Lang; pour Brigue, M. Casimir de Sépibus, et pour Conches, M. Bircher. Le vendredi matin [19 mai], ces messieurs s’assemblent pour organiser leur tribunal. Ils se nomment un président dans la personne de /138/ M. Dufour;un vice-président, c’est M. Ignace Werra, et deux rapporteurs, ce sont MM. Jacques Preux et le grand châtelain Claivaz; enfin, un greffier qui est le notaire Bastian, et un huissier qui est je ne sais qui.
Le même jour, au soir, la diète prend le parti de déclarer nulle l’élection du banneret Duc, sur ce qu’étant domicilié à Sion depuis bien des années et y ayant exercé naguère un office municipal, il ne peut prétendre à aucun des emplois réservés aux Bas-Valaisans 1. C’est le mezzo termine qu’on a imaginé pour faire raison aux officiers du bataillon sans trop le compromettre. Et de suite on élit à sa place M. Delasoie, de Sembrancher, ancien conseiller vice-bailli de notre Etat du temps de l’indépendance, personnage très recommandable par lui-même et très agréable aux Haut-Valaisans.
Enfin, après lecture du protocole de cette diète et de la charte constitutionnelle, et remise au Conseil d’Etat des rênes du gouvernement, ces messieurs se séparent en se faisant réciproquement toutes démonstrations de satisfaction et toutes protestations de concorde. Dieu veuille que de longtemps rien ne vienne la troubler !
Dès le samedi matin [20 mai], les membres du Conseil d’Etat s’installent et s’organisent, et nomment chef de ses bureaux mon frère Isaac sous le titre honorable de secrétaire d’Etat et lui adjugent 60 louis d’appointements. On lui donne pour adjoint M. Benjamin de Nucé, qui possède assez bien les deux langues /139/ avec 35 louis d’appointements, et sous eux quatre autres secrétaires copistes, dont le premier est en même temps caissier de l’Etat : c’est M. Antoine de Lavallaz, fils unique de l’ex-maire de Sion.
MM. Werra et Dufour, secrétaires de la diète, restent à Sion encore quelques jours pour rédiger la charte constitutionnelle, la signer, la sceller et en expédier à Zurich une copie authentique. Le Conseil d’Etat est apparemment chargé d’annoncer à la diète helvétique l’heureux résultat de cette dernière diète valaisanne. On a tout lieu de croire et d’espérer que sa réponse nous apportera sa ratification et nous annoncera notre incorporation finale au Corps helvétique à titre de canton et qu’elle nous assignera conformément au décret du congrès de Vienne le vingtième rang; qu’ensuite elle nous proposera d’accepter le pacte fédéral et ledit décret du congrès et qu’enfin elle appellera nos députés pour venir prendre à la diète nationale la place qui leur est destinée, ce qui donnera lieu dans moins d’un mois d’ici à une diète extraordinaire. La diète valaisanne a voté des remerciements aux hautes puissances protectrices et garantes de notre liberté de ce qu’elles ont fait passer le Valais du rang d’Etat allié de la Suisse à celui de canton et de membre de la Confédération; ainsi qu’à leurs ministres plénipotentiaires, de la main desquels le pays tient enfin, tout en s’en défendant, sa constitution. Quoi qu’il en soit de la reconnaissance des Haut-Valaisans qu’ils leur ont fait exprimer assez faiblement, ce signalé bienfait impose aux Bas-Valaisans à leur égard le devoir d’une reconnaissance éternelle.
Nos deux députés à la diète helvétique partent de Saint-Maurice pour Zurich le dimanche matin, 4 juin.
Le Conseil d’Etat reçoit le 7 juin une lettre de M. le comte de Courten, commandant le premier bataillon valaisan, * promu par la diète helvétique au grade de * colonel fédéral, * par laquelle il l’avise * qu’il vient d’être nommé général d’une brigade suisse et qu’en conséquence il a laissé provisoirement le commandement de ce corps qu’on lui avait confié à M. le capitaine Alexis Werra, qui en a été nommé par eux major, et qu’on le destine (lui Courten) à commander l’avant-garde d’une division de l’armée helvétique.
Le mardi 12 juin arrive à dix heures du matin M. le comte de /140/ Courten, dépêché par le baron de Bachmann et chargé de nous venir annoncer que la semaine suivante 50 000 Autrichiens passeront le Simplon et traverseront le pays pour se rendre à Genève pour le 27 de ce mois. Il était accompagné d’un colonel autrichien, qui portait au général en chef de cette armée un décret de la diète helvétique qui accorde aux armées des puissances coalisées le passage sur son territoire, avec protestation toutefois que la nation suisse n’entend pas par là abandonner son système de neutralité, et déclaration qu’à moins que les Français lui faisant un crime d’avoir souffert ce qu’elle ne pouvait empêcher, ne viennent à l’attaquer sur son propre territoire, auquel cas elle repoussera la force par la force et regardera cette attaque comme une injuste agression et prendra alors une part active à la guerre qui se prépare.
Arrive de Zurich le lendemain mercredi par la Gemmi M. le Dr Dufour, qui était envoyé par la commission diplomatique pour venir nous annoncer officiellement la même nouvelle. Il fut fort surpris en passant à Loèche et à Sierre de voir que dès la veille on avait été instruit de cette résolution de la diète qu’il avait ordre de n’ébruiter qu’en arrivant à sa destination.
Il nous apprit aussi que la députation valaisanne avait été accueillie à Zurich fort gracieusement et qu’on leur avait dit d’un ton enjoué : « Arrivez donc, Messieurs les Valaisans; vous vous êtes bien fait attendre. Il y a longtemps que ces fauteuils vous tendaient les bras. » Au reste la plupart des cantons ont déjà souscrit notre incorporation et dans peu on nous en enverra le témoignage diplomatique.
Peu après nous apprenons par les gazettes, avant que de l’apprendre par une missive officielle, que notre incorporation à la Suisse est ratifiée solennellement en pleine diète helvétique, le 17 juin, et que nos députés y prennent séance à leur rang, le 19, après avoir accepté et signé le pacte fédéral au nom du peuple valaisan en vertu des pleins pouvoirs qu’ils en avaient reçus à la fin de la diète constituante du mois de mai proche passé. Notre Conseil d’Etat en reçoit de la plupart des cantons des lettres de félicitations.
Vers la fin de juin, la diète helvétique nous fait part de cette admission solennelle du pays de Valais dans la Confédération /141/ suisse à titre et avec le rang de vingtième canton, comme aussi de la ratification et de la garantie de notre constitution par une lettre très honnête, où elle dit entre autres choses en parlant de la constitution dont nous sommes enfin convenus, « qu’elle est l’une des plus sages que se soient donnée les cantons ».
Enfin tous les cantons ayant accepté que le Valais fût incorporé au Corps helvétique à titre de canton et qu’il y prît le vingtième rang et que ses députés aux diètes générales prissent le pas sur ceux des deux autres nouveaux cantons, Genève et Neuchâtel, on procéda l’un des premiers jours du mois d’août à la cérémonie de la prestation du serment solennel du pacte fédéral (dont voyez les détails dans les gazettes suisses, allemandes et françaises). L’archiduc Jean l’honora de sa présence.
En toute la Suisse on chanta des Te Deum à l’occasion de l’acceptation solennelle du pacte fédéral; il n’y a qu’en Valais où cet heureux état des choses, qui nous élève à la dignité et au rang d’Etat souverain, membre du Corps helvétique, reste sans aucune démonstration de joie publique et sans aucun témoignage de reconnaissance envers la Providence. C’est que les dizains allemands regardent comme un malheur * pour eux * ce qui fait le bonheur des Bas-Valaisans, et qu’ils sont plus humiliés d’avoir * leurs anciens sujets pour frères et pour * égaux qu’ils ne se trouvent honorés d’être devenus les égaux et les frères des anciens Suisses.
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CHAPITRE XI
« Journal historique » de fin mai à septembre 1815 1
A la nouvelle d’un passage de troupes aussi nombreuses, l’inquiétude s’empare de tous les esprits. Où trouver 50 000 rations de pain et de viande à huit étapes ? Ce qui causera le plus d’embarras, ce sera la voiture de 50 pièces d’artillerie et la pâture de 5000 chevaux. Cependant le Conseil d’Etat appelle les présidents des dizains et des lieux d’étapes pour concerter avec eux les réquisitions à faire de blé et de bétail, et la manière de répartir une si lourde charge sur les communes, laissant l’embarras de l’exécution aux personnes les plus intelligentes et les plus actives du Haut et du Bas-Valais. On craint qu’elles ne s’en tirent assez mal. Ce qui rassure un peu, c’est qu’on croit que ces 50 000 hommes se réduiront peut-être à 30 000.
Pendant qu’on se remuait ainsi de toute part en Valais pour préparer des vivres à cette armée autrichienne, on exerçait tous les jours à force le premier bataillon de notre contingent réuni à Sion, au maniement des armes et aux marches et manœuvres militaires; et son chef, le comte de Courten, pria l’évêque [de Preux] de vouloir bien en bénir solennellement le drapeau aux nouvelles armes de la république, qui sont treize étoiles sur un fond blanc et rouge. Monseigneur, quoique languissant — * sa mauvaise santé ne lui permet que d’assister pontificalement à la messe solennelle de cette grande fête, mais non de suivre la procession * — vient à cet effet à la cathédrale le jour de la Fête-Dieu [25 mai], bénir ce drapeau, qui lui est /143/ présenté par ledit sieur comte de Courten, colonel fédéral, aux mains duquel, la bénédiction faite, le prélat le remit, le bataillon sous les armes étant dans l’église. Ce bataillon fait ensuite parade à la procession du Saint-Sacrement, et après vêpres, l’évêque, le chapitre et le gouvernement lui font distribuer quelques setiers de vin. Le vendredi matin, * le Conseil d’Etat fait reconnaître le comte de Courten pour chef et commandant de ce bataillon, et * le colonel prête le serment de fidélité au gouvernement, et la troupe, au colonel. A cet effet, le Conseil d’Etat se transporte à la Planta, et le comte de Courten avec son corps d’officiers s’avance à sa rencontre. Les officiers à son exemple prêtent aussi leur serment après que M. Nicolas Roten fils a lu à la troupe, en sa qualité de secrétaire de la diète, le décret qui ordonne la prestation solennelle de ce serment au gouvernement entre les mains du bailli [de Sépibus]. Ensuite le Conseil d’Etat enjoint aux soldats d’obéir à leurs officiers. Enfin tous les soldats mettant leurs chapeaux au bout de leurs fusils sur la pointe de leurs baïonnettes et les élevant en l’air s’écrient tous d’une voix : « Nous le jurons. Vive la patrie ! »
Le samedi après la Fête-Dieu [27 mai], le bataillon quitte Sion et se rend dans le canton de Berne où il est mandé pour se réunir à la division du Centre.
Le mardi suivant [30 mai], arrivent à Sion tous les conscrits des dizains qui doivent composer le second bataillon. Ce second bataillon est commandé par M. Weger, de Conches, ci-devant capitaine au service de Piémont. En est major Meinrad Werra, de Saint-Maurice, qui a été capitaine au bataillon levé en [1806] pour le service de Napoléon Bonaparte. Les capitaines sont MM. Ganioz, de Martigny, Grégoire de Riedmatten, de Sion, Taffiner, de Conches, Lagger, de Rarogne, François de Bons, de Saint-Maurice, et un Preux, de Sierre.
Le jour de l’octave de la Fête-Dieu [1er juin], l’archiduc Jean, vice-roi du royaume vénéto-lombard, couche à Sion venant de Milan pour se rendre à Bâle. Il s’était arrêté deux jours aux îles Borromées où l’illustre famille de ce nom lui donne une fête magnifique. Il avait couché la veille au Simplon et il devait aller coucher le lendemain à Vevey. Notre Conseil d’Etat va le saluer. Il l’accueille très gracieusement et leur /144/ donne le premier la nouvelle que Naples s’est rendue aux Autrichiens et aux Anglais, et qu’il en est à peu près fait de Joachim Murat.
Le passage des troupes qu’on nous avait annoncé la semaine dernière commence à s’effectuer le lundi 19 [juin] vers les dix heures du matin, et vers les dix heures du soir le reste de l’avant-garde de cette armée forte, dit-on, de 8 400 hommes arrive à Sion, * commandée par le général Merville. Le Conseil d’Etat et le conseil de ville vont le saluer en corps. On le logea à la ci-devant préfecture. Le comte de Courten accourut de Saint-Maurice pour le saluer aussi *. L’infanterie bivouaque à la grande Planta, et la cavalerie, à la petite Planta, soit au pré de la foire. Il faisait le plus beau temps du monde. Elle quitte Sion * à trois heures après * midi pour se rendre à Martigny par une pluie d’orage qui, ayant duré toute la soirée, l’aurait contrainte à se loger tant au bourg qu’à la ville, dans les granges non moins que dans les maisons.
Le mercredi [21] à midi et tout le reste de la journée, en arrivent plusieurs régiments et un régiment de cavalerie.
Le jeudi [22] passe une troisième colonne d’environ 8 000 hommes, la plupart Hongrois.
Le vendredi [23], un régiment de cavalerie et quelque artillerie.
Le samedi [24], une quatrième colonne, forte aussi d’environ 8 000 hommes, et force artillerie, canons, obusiers et des munitions à proportion.
Enfin, le dimanche [25] arrive vers onze heures du matin le quartier général.
Le général en chef, le comte ou le baron de Frimont, feld-maréchal général, fait passer une cinquième colonne par le Grand Saint-Bernard, et arrive lui-même à Martigny, le 23. Le comte de Courten s’y rend aussitôt pour le saluer.
Cette troupe est d’une assez belle tenue, surtout la cavalerie et on ne peut pas plus paisible, et les officiers en sont très peu incommodes. Les vivres, grâce à Dieu, ne leur manquent pas.
On apprend vendredi [23 ?] qu’il y a eu une affaire d’avant-poste au pas de Meillerie, entre Evian et Saint-Gingolph, où /145/ le général Dessaix avait posté 150 hommes avec quelques pièces de canon pour, en retardant la marche de l’armée ennemie, avoir le temps d’enlever du Bas-Chablais tout le bétail, et par ce moyen lui faire éprouver les embarras de la disette et du manque de vivres. Le bataillon autrichien de son avant-garde, qui marchait en avant avec trop de sécurité, en est accueilli par une décharge de ces deux ou trois canons chargés à mitraille, qui lui tue ou lui blesse, les uns disent 150 hommes, les autres disent 50 seulement. Il recule jusqu’à Saint-Gingolph, ce qui cause dans le Bas-Valais un engorgement de ces troupes depuis Martigny jusqu’à ladite frontière, qui force les généraux à tenter de faire passer une colonne de cette armée par le pays de Vaud. Un bataillon de Bernois, qui était en cantonnement dans le gouvernement d’Aigle, lui refuse le passage. On leur refuse même un contingent de vivres, que l’un de ces généraux avait fait requérir d’eux par le Conseil d’Etat du pays de Valais pour venir au secours de leurs frères du Bas-Valais qu’affame le retard de la marche de troupes aussi nombreuses. Le feld-maréchal de Frimont, indigné d’un procédé si inattendu de la part de Confédérés, les leur demande impérieusement avec menace de les leur arracher de vive force. Il paraît qu’il y eut de la part des Vaudois plus de mésentendue que de malveillance, car, quant aux vivres, il en vint de Vevey plusieurs bateaux par le lac [Léman] et du gouvernement d’Aigle en passant le Rhône à la porte du Sex.
On disait dès avant-hier au soir que les chasseurs autrichiens s’étaient rendus maîtres du poste de Meillerie en en délogeant la petite troupe qui le gardait et s’étaient emparés de ses canons, et que l’armée filait enfin vers Genève sans nouveaux obstacles, sur ce que le général Dessaix, informé sans doute de la force de cette armée autrichienne, avait jugé à propos de se retirer à quinze lieues loin du territoire de Genève.
Peut-être aussi venait-il d’apprendre la déroute complète de l’armée française dite du Nord, commandée par Napoléon lui-même, victorieuse le 16 [juin] contre les Prussiens seuls, mais battue les 18 et 19 par le général Wellington à la tête des Anglais et des Hollandais. La nouvelle officielle en arrive à Zurich par un courrier extraordinaire envoyé par le prince de Schwarzenberg. /146/ La diète la mande au baron de Bachmann, général en chef de l’armée suisse, qui la fait passer de suite à notre gouvernement par le canal du comte de Courten qui commande le contingent valaisan. Enfin on en reçoit la confirmation par un bulletin du duc de Wellington lui-même à lord Stewart, ambassadeur d’Angleterre en Autriche, publié aussitôt par la chancellerie bernoise. — * Cette importante nouvelle est annoncée à Sion au public à 4 heures de l’après-midi du 20 ou du 21 [juin] par 51 coups de canon de l’artillerie autrichienne, accompagnés du son de toutes les cloches de la ville *.
Quelques jours après, savoir le 29 au matin, fête de saint Pierre, nous recevons de Zurich par le canal de M. Dufour, l’un de nos députés à la diète, la nouvelle plus agréable encore que Bonaparte, voyant [que] l’entreprise de lutter seul avec son parti qui s’affaiblit de jour en jour, loin de s’accroître et de se fortifier, par la défection d’une partie de ses troupes et l’insurrection de la plus grande partie des provinces, est désavouée par la majorité de la nation et des notables, abdique de nouveau la couronne et se réduit de nouveau à la condition privée, et que les deux Chambres des Pairs et des Communes ont envoyé au quartier général des monarques coalisés leur demander en attendant la paix la suspension des hostilités.
Lorsqu’on apprit que cette armée était arrêtée dans sa marche au pas de Meillerie, les Haut-Valaisans se figurant la résistance des Français devoir être plus longue qu’elle ne l’a été en effet, et les croyant sur notre frontière prêts à fondre sur notre pays, nous envoyons quelques compagnies du second bataillon pour en garder les passages qui sont au sommet de nos Alpes occidentales, et il se forme promptement une compagnie de volontaires des dizains de Loèche et de Rarogne, tous jeunes gens, qui volent aux frontières avec autant de gaieté que s’il s’agissait de courir à une partie de plaisir. Heureusement qu’on n’a pas eu besoin d’eux; mais leur zèle et leur dévouement méritent les justes éloges que le Conseil d’Etat leur a décernés aussitôt après leur retour, quoique sans coup férir, en leur faisant de publics remerciements.
Le mardi, 4 juillet, passage à Sion de la caisse de l’armée qui a passé le Simplon et traversé le pays. /147/
Les derniers jours de la première semaine de juillet, commencent à en passer à Sion l’ambulance, * les hôpitaux et * la chancellerie. Et c’est par les nombreuses voitures de ces deux corps et encore plus des vivres qui suivent cette armée que finit ce passage qui continue quatre à cinq semaines de suite.
Le passage de cette armée autrichienne cause au Conseil d’Etat et aux conseils municipaux des lieux d’étapes de grands embarras et beaucoup de dépenses à tout le pays, et il ne s’opère pas sans causer de grands dégâts à nos routes et quelques graves dommages à plusieurs particuliers.
On porte de 25 à 30 000 louis ce qu’il nous en a coûté seulement pour les rations de pain et de viande, pour le bois et le fourrage. Tandis qu’on se flattait qu’il ne durerait que huit jours, comme cette armée traînait à sa suite une nombreuse artillerie et des munitions à proportion, et que l’Autriche prit la précaution, en cas de reculade, d’établir au pays trois grands magasins de vivres, à Brigue, à Sion et à Monthey, nous n’en vîmes la fin qu’à la fin de juillet. — * Effectivement pendant tout le mois de juillet continue le passage des vivres et des équipages, et de grand nombre de traîneurs et de gens attachés à cette armée du baron de Frimont. Et l’hôpital de Sion ne fut pleinement évacué de ses blessés et de ses malades que vers la fin de septembre *.
Pour soutenir notre courage et nous tenir en haleine, le trésorier de la division que commande l’archiduc Jean fait compter au nom de l’empereur François, à Zurich, à MM. nos députés pour le pays de Valais, la somme de 4000 ducats, acompte à ce qu’il nous doit pour les vivres fournis à cette armée, * et cet argent nous est apporté par M. Dufour, l’un d’eux *. Le Conseil d’Etat s’empresse d’en aviser les présidents des dizains, soit pour leur rendre compte des argents qu’il reçoit, soit pour soutenir l’espérance que ce puissant prince est trop juste et trop généreux pour qu’il veuille que ce passage nous ait coûté autre chose que beaucoup de peine et d’embarras. Quelques jours après le Conseil d’Etat reçoit l’agréable nouvelle qu’une somme beaucoup plus forte, qui ne serait pas moindre de 4 000 louis, leur sera comptée avant qu’il soit longtemps. /148/
En attendant qu’elle vienne, on exerce à force le second bataillon qui étant enfin entièrement habillé, équipé et armé, son chef [Weger] en fait bénir le drapeau le mardi de la seconde semaine de juillet [11], et le Conseil d’Etat lui assigne le lundi de la semaine suivante [17] pour la prestation du serment de cette troupe et de ses officiers au gouvernement central. Monseigneur fait la première de ces cérémonies à la cathédrale, y prononce en français un assez long discours, * que le curé de la ville [Amherd] rend en allemand à la portion allemande de ce bataillon *, et y donne d’une voix assez forte sa bénédiction solennelle à la troupe qui, au sortir de l’église, le salue par une décharge de mousqueterie ainsi que le drapeau qu’il vient de bénir. Et le lundi matin, 17 juillet, le Conseil d’Etat costumé en noir et l’épée au côté, se rend à la Planta où le bataillon l’attendait sous les armes. — * Cette cérémonie ne fut que la répétition de celle qui eut lieu à la prestation du serment exigée du premier bataillon. Mais comme j’en ai omis la description à son lieu 1, j’ai jugé à propos de donner ici la description de cette seconde qui pourra servir de renseignement à notre postérité en pareil cas *. — M. Pierre-Louis de Riedmatten, commissaire des guerres, leur lut dans les deux langues l’acte de la diète qui ordonne la levée de ce bataillon, celui de la haute commission qui en nomme les officiers, enfin celui du Conseil d’Etat actuel qui les fait reconnaître pour tels à la troupe. Et d’abord il en proclama chef et commandant sous le titre de lieutenant-colonel M. Weger, et enjoignit à la troupe de le respecter et de lui obéir en cette qualité en tout ce qui concerne le bon ordre, la bonne discipline et le service militaire. Puis le commandant en proclama major M. Meinrad Werra. Ils furent admis l’un et l’autre à l’accolade du bailli et des autres conseillers d’Etat présents à cette cérémonie. Ensuite le major, au nom du chef, proclama les six capitaines. Les capitaines proclamèrent leurs lieutenants et sous-lieutenants, et ceux-ci, les bas officiers de leurs compagnies. Enfin le major proclama l’aumônier, le quartier-maître, le chirurgien-major, le porte-drapeau et le tambour-major. Les tambours battaient la diane à chaque proclamation du chef, du /149/ major et des capitaines; et une dernière plus longue pour la clôture de ce premier acte de cette cérémonie.
Cela fait, le commissaire des guerres requit des chefs sous le drapeau et des officiers le serment de fidélité dont il leur lut la formule; ils répondirent : « Nous le jurons », tête nue et l’épée à la main. Ensuite le chef ordonna à la troupe de crier simultanément ainsi qu’eux ces mots sacramentaux : « Nous le jurons »; ce qu’ils firent aussitôt, et ayant mis leurs chapeaux au bout de leurs fusils sur la baïonnette, ils crièrent trois fois de suite : « Vive la patrie ! Vive la * république ! Vive la * Confédération ! » * Quoi fait, les tambours battirent une diane fort longue *.
Enfin le commissaire des guerres lut pareillement à la troupe dans les deux langues une proclamation où le Conseil d’Etat leur expose qu’il ne doute pas que la plupart des conscrits au service de la Confédération serviront à la manière des anciens Suisses avec autant de fidélité que de bravoure; mais qu’il croit ne devoir cependant pas négliger de promulguer solennellement ce jour les peines portées au code militaire de la nation contre les déserteurs, portant peine de mort contre les déserteurs à l’ennemi, peine de six mois à deux ans de fers contre les simples déserteurs, et recours sur leurs biens de ce qu’il en coûterait à leurs communes respectives pour les remplacer; et en cas de récidive, perte de leurs droits de communiers et de franc-patriotage. Ce troisième et dernier acte finit par un roulement très long de tous les tambours du bataillon. Alors le chef pria ces messieurs d’attendre pour s’en retourner que le bataillon eût défilé devant eux en ordre de bataille. Ce qui fait, il s’en retourna en ville dans le même ordre.
Nous avions appris quelques jours auparavant par les gazettes la reddition de Paris, et ce même jour-là, nous apprîmes par la même voie que Louis XVIII était rentré le 8 de ce mois [juillet] dans sa capitale et remonté sur son trône. Mais pour en faire quelque réjouissance publique, nous attendons de Zurich la confirmation officielle de ces bonnes nouvelles.
Cependant le séjour si prolongé de ce bataillon dans la ville commence à en ennuyer extrêmement et à en fatiguer fortement les citoyens. Sur quoi, le Conseil d’Etat écrit à Zurich qu’on ait, ou à l’employer incessamment, ou à le licencier provisoirement, /150/ d’autant plus que les chaleurs excessives de cet été causent la fièvre à un grand nombre de conscrits montagnards.
Enfin le Conseil d’Etat, avisé que notre premier bataillon qui était allé jusqu’auprès de Besançon rentre en Suisse, se décide à licencier le second, et ce licenciement a lieu effectivement le 27 juillet. Quoiqu’il ne soit plus en activité de service, ni à la solde de la république, il continue à former un bataillon de milice nationale, qui prendra les armes et manœuvrera aux premiers ordres de ses officiers, auxquels on a délivré seulement ces jours derniers leurs brevets et assigné leur rang. Il en résulte que M. Ganioz est premier capitaine, M. Lagger, le second, M. de Bons, le 3e, M. de Riedmatten, le 4e, M. de Preux, le 5e et M. Taffiner, le dernier.
Une compagnie de ce bataillon restera encore ici à Sion en activité de service aux ordres du gouvernement. On a tiré au sort, outre les volontaires, les soldats qui doivent la composer et les officiers qui doivent la commander. Il est tombé sur M. Ganioz, qui en est le capitaine, et ses officiers sont un M. Werra, demi-frère du sieur Meinrad Werra, major du bataillon, lieutenant, et MM. Antoine de Courten et Speckli, de Brigue, sous-lieutenants.
Hier, 26 juillet, vers midi, arrivent à Sion Madame Laetitia, mère de l’ex-empereur Napoléon, et son demi-frère le cardinal Fesch, prisonniers d’Etat, conduits à Rome par des officiers autrichiens. Ils ne s’arrêtent ici qu’autant de temps qu’il en faut pour relayer des chevaux de poste à leurs berlines.
Dimanche matin [30 juillet ?], le grand bailli monte dans le Haut-Valais. On dit qu’il se rend en Conches pour faire entendre aux paysans de ce dizain qu’ils doivent se résoudre à contribuer, ainsi que le reste du pays, aux charges publiques et surtout au contingent d’hommes et d’argent que le pays devenu canton s’est engagé de payer à la Confédération. Ils ne sont pas les seuls des dizains allemands qui se font tirer l’oreille à ce sujet. En attendant son retour, il laisse la présidence du Conseil d’Etat à M. le vice-bailli Charles-Emmanuel de Rivaz.
Le Conseil d’Etat reçoit les premiers jours de cette semaine (seconde d’août) une lettre du comte de Courten qui lui annonce que l’archiduc Jean lui a fait l’honneur dernièrement en sa qualité /151/ de colonel fédéral de l’inviter à manger à sa table; lequel archiduc lui ayant demandé à quelle somme il pensait que pourrait se monter ce que le passage de l’armée du baron de Frimont avait occasionné de frais au pays de Valais, et lui Courten l’ayant porté à 30 000 louis au moins, ce prince trouva la somme un peu forte, mais qu’il lui dit en lui serrant le bras : « En tout cas, soyez persuadé, Monsieur, que l’empereur sera juste et reconnaissant envers les Valaisans ». C’est ce que le temps nous apprendra.
Le siège de Huningue retarda la levée de la première session de la diète générale du Corps helvétique, qui n’eut lieu que les derniers jours de ce mois d’août, nos députés au pays revenant de Zurich le lundi [4] ou le mardi [5] de la première semaine de septembre. Ils se louent beaucoup du bon accueil que leur ont fait tous les députés des autres cantons et des témoignages d’estime et de fraternité qu’ils en ont reçus.
On apprend en même temps que la place de Huningue s’est enfin rendue aux armes victorieuses de l’archiduc Jean et que la plupart des bataillons cantonaux sont licenciés et renvoyés dans leurs foyers. Le nôtre ne retourne pas au pays que couronné de quelques branches de laurier dont les Suisses ont fait ample cueillée à ce siège. Toutes les gazettes font foi que M. le comte de Courten est l’un des trois premiers officiers de la nation qui s’y sont le plus distingués.
Ce bataillon arrive à Sion, le mardi 12 septembre. Le Conseil d’Etat en régale les officiers dans un somptueux dîner qu’on leur avait fait préparer au Lion d’Or, et il fait distribuer à cette troupe du pain, du vin et du fromage à la Planta où il lui témoigne sa satisfaction, le loue de sa subordination et de sa vaillance, et le licencie avec action de grâces de ses bons services. Le drapeau est remis aux mains du bailli qui le dépose à l’hôtel de la ci-devant préfecture, maintenant maison du gouvernement.
Après les fêtes d’août, Mgr l’évêque dont la santé contre toute attente paraît se rétablir assez solidement, quitte Sion pour aller en villégiature au séminaire de Géronde et en revient toujours mieux portant pour officier en sa cathédrale le jour de la fête de saint Maurice [22 septembre], ce qui ajourne beaucoup d’espérances que sa maladie a fait naître et beaucoup d’intrigues que sa mort développera. /152/
Le bailli absent depuis plus d’un mois revient à Sion accompagné de Madame son épouse. C’est une grande femme, d’un port de reine, mais fière, haute et presque dédaigneuse envers les dames des premières familles du Bas-Valais. L’embonpoint qu’elle a acquis depuis quelques années a donné lieu à un chanoine titulaire du Haut-Valais de * mes amis de * me dire en plaisantant qu’elle peut maintenant plus que jamais par comparaison à sa hauteur et à son ampleur les qualifier de damettes. Les prêtres et les dames du Haut-Valais seront les derniers à voir des égaux dans les Bas-Valaisans; mais il faut espérer que le temps effacera peu à peu ce préjugé et opérera cette révolution.
La dernière semaine de juillet, le Tribunal suprême est assemblé pour juger la cause des héritiers naturels du crétin Bovier d’une part, et des sieurs Duc père et fils puîné de l’autre, au sujet d’une donation * par lui faite en 1802 * de tous ses biens à sa petite-nièce Mansuette de Riedmatten, fille de M. Janvier de Riedmatten, pour lors ex-syndic de la ville de Sion, maintenant grand châtelain du dizain de ce nom. Cette donation fut jugée par le public dès le moment même qu’elle parvint à sa connaissance illégale et extorquée, sur ce qu’on apprit que, pour la faire faire audit Bovier, que jusque-là ses sœurs et beaux-frères avaient traité en crétin incapable d’être admis aux sacrements des adultes jouissant de l’usage de la raison, dans l’intention probablement d’empêcher qu’il ne se mariât, le banneret Duc, dans le dessein de lui faire donner tous ses avoirs à ladite demoiselle Mansuette de Riedmatten, femme depuis quelques années de son second fils, lui fit faire clandestinement sa première communion, âgé de plus de cinquante ans, dans le galetas de la maison de sa sœur aînée, veuve Jean, remariée depuis quelques années au banneret Duc, aïeule maternelle de la dite demoiselle Mansuette, intrigue à laquelle s’était prêté le chanoine Polycarpe de Riedmatten, son oncle paternel, pour lors seulement vicaire de la ville, en lui administrant la Sainte Eucharistie. Et ce fut le sieur Augustini, qui venait d’être nommé grand bailli, par amitié et par reconnaissance pour le banneret Duc, à qui il en avait en grande partie l’obligation, ce fut, dis-je, ce premier magistrat de notre république qui stipula cette donation, partie en latin, partie en allemand, partie en français (voyez-en la copie dans ma Diplomatique /153/ où j’ai jugé à propos de l’insérer à cause de sa singularité 1). Ce n’est ni une disposition causa mortis, ni une donation entre vifs. * Aucun des parents de cet * imbécile, qui était alors sous tutelle, n’y paraît pour l’y autoriser. Quelque temps * auparavant *, le bailli Augustini avait engagé Madame Blanc, née Bovier, autre sœur dudit crétin Bovier, de faire aussi, * dans son contrat de mariage *, une donation à sa dite petite-nièce, femme du sieur Duc fils. Elle répondit à cette proposition que son intention était de la favoriser dans son testament. Le sieur Augustini n’en stipula pas moins dans ledit contrat que ladite dame en avait pris sous son serment l’engagement formel. Ce que toutefois ladite dame, indignée de la surprise qui lui fut faite alors, ne ratifia point ce prétendu engagement dans son testament. Aussi cette donation a-t-elle été déclarée invalide et de nul effet, sur ce que ladite dame n’ait point dicté dans l’acte qu’en stipula le sieur Augustini qu’elle y ait été autorisée par son mari le sieur Blanc, pour lors officier de milice. Outre cela, le banneret Duc avait eu l’adresse et le crédit dans le temps de sa prospérité de faire agréer aux parents dudit Bovier de ladite Blanc * une transaction * fort préjudiciable * aux intérêts * de Marie-Ignace, leur sœur, fille un peu simple et d’une sienne fille naturelle. Le jugement définitif du Tribunal suprême casse ces trois actes, savoir le testament du crétin Bovier, la clause du contrat de * mariage * de la demoiselle Mansuette et la transaction dont je viens de parler. En sorte qu’en vertu de ce jugement, la demoiselle Mansuette, qui se croyait propriétaire de la maison que sa grand-mère habitait, de tous les biens de son grand-oncle Tonnelet Bovier, et d’une partie de l’héritage de sa grand-tante Blanc, et s’était approprié la part qui revenait de tout cela à sa grand-tante Marie-Ignace, vient d’en être judiciellement spoliée; et quoique les juges se soient abstenus de motiver aucun article de leur décision, et qu’ils aient l’air de supposer que la jeune Duc a joui de bonne foi, le public ne laisse pas que d’accuser d’une insigne mauvaise foi son beau-père. C’est un jugement à la valaisanne — * sur ce fondement que ledit Tonnelet Bovier ne jouissait pas de l’usage assez plein de la raison pour échapper aux moyens employés /154/ pour le circonvenir et l’amener à préférer sa dite petite-nièce à tous ses autres héritiers, sœurs et beaux-frères, qui pour la plupart lui ont survécu * — où les juges se sont appliqués à ménager l’honneur du banneret Duc sans ménager sa bourse, en le condamnant à la restitution du tout, les dépens compensés de telle sorte que les Duc en paient les deux tiers, les héritiers, l’autre tiers. Ces dépens se montent pour les seuls frais judiciaires à près de 75 louis. Dieu sait ce qu’auront coûté les avocats et les faux frais.
L’ex-bailli Augustini plaida cette cause désespérée cinq jours de suite contre l’avocat Ducrey qui eut constamment les rieurs pour lui, chaque fois qu’il tapait un peu fort sur les Duc ou qu’il ripostait par quelque épigramme bien salée aux grossiers sarcasmes de l’ex-bailli, qui s’est excusé de la plaider sur ce qu’il est l’ami à pendre et à dépendre du banneret Duc. Cette cause lors même qu’ils l’auraient gagnée, n’aurait pas beaucoup servi à réhabiliter la réputation de probité de l’un ni de l’autre dans l’opinion publique; à plus forte raison maintenant qu’ils l’ont perdue. C’est une intrigue à ajouter à celles de M. Louis de Kalbermatten 1 du mariage de la demoiselle [Madeleine] Stockalper avec le chevalier [Ignace] Werra, de son baillivat à vie 2 et de son capitanéat de Brigue manqué.
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CHAPITRE XII
Suite du « Journal historique » jusqu’à la fin de décembre 1815 1
J’ai déjà noté 2, s’il me souvient bien, que la dernière opération de la diète de mai fut d’envoyer MM. Eugène Stockalper et Isaac de Rivaz à Lyon y négocier du sel au meilleur marché que possible. On écrivit en octobre ou au commencement de novembre une lettre à M. le duc de Richelieu par laquelle on lui demandait les permis nécessaires pour faire arriver ce sel au pays sans payer aucun droit; il y répondit dans le sens de la lettre de M. le prince de Bénévent, * alors premier ministre (ce prince avait, dit-on, un intérêt dans cette société) *, qu’il désirait que le Valais s’approvisionnât de sel avec une société qui en fournit au reste de la Suisse qui comme nous se sert de sel français. Ce qui n’accommode point nos « Messieurs », qui prennent la liberté de représenter à ce ministre que les rois de France, prédécesseurs de Louis XVIII, ont toujours laissé à notre pays, dont les profits qu’il fait sur le sel sont le principal revenu, la liberté de se le procurer de là où il le trouve à meilleur marché. On attend sa réponse dans la résolution, si elle n’est pas favorable, de s’adresser au roi en personne. — * J’ai appris depuis que je notais ceci que le comité diplomatique de Zurich a fait entendre à nos « Messieurs » que par suite de notre incorporation à la Suisse, à teneur du dernier traité d’alliance et de commerce conclu avec Louis XVI, les sections de la Suisse qui se servent de sel français le recevraient /156/ de la même société. En sorte que nous en sommes pour les frais de ce voyage à Lyon de deux messieurs que nous y avions envoyés *.
La diète ordinaire de décembre commence le dernier lundi de novembre [27]. La mauvaise santé de Mgr notre évêque [de Preux], qui devient de mois en mois plus hydropique, l’empêche d’y assister. On a négligé dans le temps, comme je m’en suis déjà plaint 1, de faire stipuler dans la charte constitutionnelle qu’il pourrait en semblable cas s’y faire représenter par quelqu’un du chapitre. Heureusement que les membres qui la composent actuellement sont incapables d’y rien tramer au préjudice ni de la religion ni de l’Eglise. Les membres les plus marquants de cette session sont, après MM. de Sépibus et de Rivaz, le baron Stockalper, le sieur Dufour, grand juge actuel, [Macognin] de la Pierre, de Saint-Maurice, Alexis Werra, de Loèche, le Dr Gay, etc. On y discute fort lentement, mais très pacifiquement tous les objets que propose le Conseil d’Etat, qui dirige avec autant de modestie que de sagesse cette assemblée, en sorte qu’elle n’en prend aucun ombrage.
* La première affaire sur laquelle on y a délibéré est * l’institution d’une police générale et la nomination du directeur de cette police, l’établissement et la levée d’une gendarmerie de 25 hommes à pied, commandée par trois officiers, un par arrondissement.
Ensuite on s’y est occupé : 1° de l’établissement d’une régie de tabac, et on y a arrêté d’en donner la ferme à un particulier de Mulhouse, qui en fabrique du très bon à Bex et qui a pris l’engagement d’en cultiver en Valais; 2° de la poste aux lettres qu’on ne veut plus laisser à MM. Fischer à moins qu’ils ne fassent une meilleure part que par le passé à l’Etat des profits considérables qu’ils y font; 3° du rétablissement d’une nouvelle diligence de Besançon à Milan par Lausanne et le Valais; 4° du transit et de la voiture des marchandises et par conséquent de l’entretien de la route du Simplon et de l’ouverture d’une nouvelle route par la Gemmi que Berne propose au Valais; 5° de nos relations politiques et commerciales avec le roi de Sardaigne auquel on se /157/ propose d’envoyer une députation; 6° enfin, de quelques additions à l’administration de la justice criminelle.
Le dernier jeudi de novembre [30], le Conseil d’Etat est avisé que le prince de Metternich arrive le lendemain, 1er décembre, de Genève à Sion, se rendant par le Simplon à Milan où il est attendu le 4. La diète adopte la proposition que lui fait le Conseil d’Etat de lui rendre quelques honneurs à son passage et de lui offrir un dîner soupatoire. Mais il n’arriva qu’à onze heures du soir. Il accepte le repas qui l’attendait depuis les huit heures du soir, mais il refuse de passer la nuit dans le logement qu’on lui avait préparé chez M. Barberini, et il admet à son audience le Conseil d’Etat, une députation de la diète et une députation du conseil municipal, qui viennent lui présenter leurs respects et lui recommander les répétitions du Valais, qu’il accueille très gracieusement et qu’il trouve juste d’appuyer de son suffrage auprès de l’empereur [François II], son maître, leur assurant qu’il le connaît dans la disposition d’être non seulement reconnaissant, mais même libéral à leur égard. Il a ensuite la complaisance de se mettre à table quoiqu’il eût dîné à Martigny; il n’y mange presque rien, mais il converse très agréablement et très affablement. Il se remet en voiture à minuit et demi, pressé de passer le Simplon avant que le temps, qui était ce soir-là couvert, ne se résolve en neige. Effectivement il a l’aimable attention d’écrire à nos messieurs de Domodossola qu’il avait heureusement passé le Simplon avant la neige. En nous disant adieu, il avise nos messieurs qu’il y a à Bâle en ce moment pour le Valais un acompte de 100 000 francs bien comptés.
Sur ces entrefaites, l’avocat Pittier attaqué d’étisie depuis plusieurs années et qui ne prolongeait sa carrière qu’à force de ménagements, se trouve beaucoup plus mal que de coutume et ses amis s’inquiètent fort de son état qui devient très alarmant. Comme il passait pour grand maître d’une petite loge de francs-maçons tenue durant quelque temps à Martigny, puis à Bex au gouvernement d’Aigle, et que depuis de longues années il ne fréquentait point les sacrements, pas même à Pâques, nos prêtres craignaient qu’il ne donnât au peuple le scandale de les refuser même à l’heure de la mort, scandale qui aurait été d’autant plus grand qu’il était actuellement membre de la diète. /158/ L’évêque lui avait envoyé monition sur monition avec menace, s’il ne s’acquittait point cette année-ci du devoir pascal, de le faire dénoncer publiquement à l’église de la cathédrale par le curé de la ville [Amherd], et on savait que le prélat se proposait de demander à l’Etat assemblé d’ajouter à l’article de notre nouvelle constitution, qui déclare la religion catholique la seule professée en Valais, que, à l’avenir, tout patriote qui se ferait soupçonner de philosophisme et d’irréligion par le refus obstiné de faire ses pâques, fût déclaré incapable de posséder aucune magistrature et qu’il en fût privé s’il en avait une. En conséquence, le Dr Gay, M. Dufour, M. de la Pierre et quelques autres de ses amis tout en le visitant à ce titre lui annoncèrent qu’il était plus près de son terme qu’il ne lui semblait, et lui conseillèrent de penser sérieusement à faire une fin chrétienne. Il leur répondit que c’était bien son intention et que dès le lendemain il ferait appeler le grand vicaire [Pignat], à qui il protesta que, quoiqu’il n’eût pas vécu en chrétien, il ne voulait pas mourir en païen. Il ébaucha même avec lui une confession générale; mais, pour la finir on fit venir de Saint-Maurice le prieur Ody en qui il montrait avoir plus de confiance. Enfin, le vendredi matin, * afin que toute la ville fût édifiée de sa déférence aux charitables avis de ses amis et de ses pasteurs *, il fit prier le grand vicaire de venir lui-même, avec la permission de M. le curé, lui administrer vers midi le viatique qu’il reçut humblement, demandant pardon du scandale que sa vie peu chrétienne avait donné au public et protestant qu’il mourait dans la religion catholique. Enfin les prêtres ayant signé ses passeports pour l’autre monde, comme il le dit lui-même à ses amis ce soir-là, il perdit connaissance dans la matinée du lendemain, 7 décembre, et dans un dernier accès de toux il rendit paisiblement son âme à son Créateur entre les mains du prieur Ody, à huit heures du matin. A onze, la grande cloche de la cathédrale annonça au public que sa fin avait été chrétienne; ce qui édifia fort le public qui avait les yeux fixés sur la manière dont il terminerait sa carrière et consola beaucoup les ecclésiastiques qui craignaient qu’il ne mît de la vaine gloire à mourir en philosophe. Auquel cas l’évêque et le clergé de la ville, assurés que la majorité de la diète approuvera cette mesure, étaient bien résolus de lui refuser la sépulture /159/ chrétienne, et lequel cas arrivant, un sieur Ribordy de ses amis tenait un chariot tout prêt pour enlever son cadavre et le conduire à Bex pour l’y faire inhumer à la manière des protestants. Dieu veuille avoir son âme ! Les prêtres qui l’ont visité et assisté dans ses derniers jours témoignent uniformément qu’il leur a paru qu’il a agi en cette grande affaire avec toute la sincérité désirable et qu’il leur a protesté plusieurs fois que durant tout le cours de sa vie il a été plutôt un chrétien lâche qui ne pouvait s’assujettir à l’exacte morale de l’Evangile, qu’un déserteur de la foi de ses pères. A présent qu’il est mort, chacun aime à oublier ses torts et ses défauts, et à ne parler que de ses talents et de ses bonnes qualités. C’est l’exstinctus amabitur idem d’Horace [Epîtres, II,1,14]. En conséquence de cette fin chrétienne qui a réparé le scandale de sa vie païenne, ses obsèques, qui eurent lieu le 8, fête de la Conception, furent honorées de la présence de toute la diète et de presque tous les « Messieurs » de la ville, et on laisse à Dieu, au jugement duquel il vient de comparaître, à juger jusqu’à quel point cette tardive pénitence a suffi à l’acquittement de ses dettes envers la justice divine. * Ergo requiescat in pace. Amen *.
Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il faut que mon lecteur apprenne qu’au commencement du carême, Monseigneur, voyant que depuis le temps que la Révolution française se fut propagée dans nos contrées, le philosophisme osait s’y montrer à front découvert, et qu’en beaucoup de paroisses de la plaine, les mauvais catholiques justement soupçonnés d’irréligion se voyant soutenus par les agents du gouvernement français et croyant pouvoir braver impunément l’autorité ecclésiastique, ne se gênaient pas de donner au public le scandale de ne point s’acquitter du devoir pascal, il jugea utile et nécessaire de se prévaloir de ce retour universel de la France à un meilleur ordre de choses pour arrêter et prévenir cette scandaleuse désertion de la foi et du culte de nos pères et, * en sa qualité de premier pasteur, mû de sa propre sollicitude pour ses ouailles et talonné par les instances de ses plus notables coopérateurs *, il autorisa par un mandement exprès les curés du diocèse de prévenir ses paroissiens que ceux qui depuis plusieurs années au mépris des censures ecclésiastiques ne faisaient point leurs pâques, seraient par son ordre et de son autorité dénoncés publiquement à l’église comme /160/ mauvais catholiques, et que, si cette première mesure restait insuffisante à leur donner une salutaire confusion de leur coupable négligence et à faire cesser le scandale qu’ils donnaient au reste des fidèles et qui ne manquerait pas de devenir contagieux s’il restait impuni, il en viendrait enfin à la pleine exécution du canon du IVe concile de Latran qui les prive de l’entrée de l’église pendant leur vie et à leur mort de la sépulture chrétienne. Tous les fervents catholiques ainsi que la plupart des prêtres applaudirent à cette mesure, mais elle fut improuvée par beaucoup de « Messieurs » qui disaient que cette discipline pouvait avoir été bonne pour le temps où ce concile la décréta, mais qu’elle ne convenait point au siècle que nous vivions et que sa pratique ne ferait que des hypocrites et susciterait nombre d’ennemis aux curés. — * Et on en donne pour exemple un magistrat de marque de la ville qui a fait ses pâques pour contenter l’évêque et son clergé, mais ne se cache pas à qui veut l’entendre qu’il n’en est pas meilleur croyant pour cela. On cite aussi à Loèche un pareil exemple d’un notable particulier à la conversion duquel personne ne croit, quoiqu’il soit venu s’asseoir à la Sainte Table au vu et au su de toute la paroisse *. — On leur répondit qu’il y avait moins d’inconvénients à ce que quelques hommes gangrenés de philosophisme fissent quelques communions sacrilèges, que de les laisser plus longtemps donner au public le scandale d’une vie païenne et d’une ouverte désobéissance à l’Eglise leur mère; qu’on pouvait espérer de plusieurs d’entre eux que cette sévérité leur deviendrait une occasion et un motif de prendre des mœurs plus chrétiennes et de mieux finir qu’ils n’avaient commencé, et que contraints de faire la bonne œuvre pour éviter de se compromettre avec leurs pasteurs et d’achever de se perdre de réputation dans l’opinion publique, ils se résoudraient à la bien faire, c’est-à-dire à la faire utilement pour le salut de leur âme et le repos de leur conscience, non moins que pour se soustraire aux tracasseries des pasteurs et au blâme des peuples.
Quoi qu’il en soit de la solidité des motifs de cette ordonnance épiscopale, les curés de Monthey [P. Gard], de Martigny [Murith], de Sion [Amherd] et de Loèche [Lorétan], etc., sans respect humain pour quelques « Messieurs » qui se flattaient peut-être qu’on ne se permettrait jamais d’en venir avec eux à cette /161/ extrémité, les dénoncèrent courageusement. Celui qui eut le plus à souffrir de ce courage fut le curé de Monthey qui, ayant dénoncé deux jeunes gens [Louis et Pierre-Marie Dufour], fils d’un des premiers magistrats du pays et nourris dès leur première adolescence dans la licence antimorale et antichrétienne des camps napoléonistes, eurent l’insolente audace de lui résister en face et de s’insurger contre lui en pleine église et intra missarum solemnia, comme au sortir de chanter l’évangile, il était monté en chaire pour en faire au peuple la lecture en langue vulgaire et lui en faire l’explication, ce qui scandalisa fort toute la paroisse, et ce qui étant parvenu aux oreilles de l’évêque l’indigna comme de raison et lui fit sentir la nécessité de ne point laisser impunie une aussi grave insulte faite au propre curé * en pleine église et au beau milieu des plus sacrées fonctions du ministère pastoral *, constitué d’ailleurs en dignités ecclésiastiques puisqu’il est surveillant et chanoine titulaire de la cathédrale.
Le père était absent, employé en ce moment pour le pays à une députation honorable et importante à la diète générale de la Confédération helvétique. Ses jaloux prirent occasion de l’incartade de ses fils pour l’insimuler lui-même de peu de religion, disant que s’il en avait il en aurait inspiré à ses fils. Mais à son retour de Zurich, ce magistrat fit bien voir que c’était à tort qu’on l’accusait d’avoir négligé de donner à ses fils une éducation chrétienne, en observant qu’entrés dès l’âge de 15 à 16 ans dans la carrière militaire, il n’avait pu les préserver de la licence des camps et de la contagion des maximes antireligieuses et des exemples scandaleux de la plupart de leurs camarades. Et aussitôt il vint à Sion témoigner à Monseigneur combien il désapprouvait l’insurrection de ses fils et convenir avec lui de la satisfaction qu’il était en droit d’en exiger en réparation du scandale qu’ils avaient donné à tout le pays. Pour les ménager comme officiers, et par égard pour le père revêtu d’une magistrature distinguée, Monseigneur se contenta d’exiger que le plus coupable des deux frères écrivît à Monsieur son curé une lettre d’excuses où il avouerait son tort, prierait le curé de lui pardonner son insolence et l’autoriserait, en réparation du scandale par lui donné à toute la paroisse, de lire sa lettre au prône. Ce jeune homme marchandant longtemps avec son père sur cette dernière clause de cet accommodement, /162/ comme l’exposant aux railleries de ses camarades et aux provocations en duel, Monseigneur en porta plainte au Conseil d’Etat qui engagea le père à user de toute l’autorité paternelle à contraindre son fils de subir une si légère humiliation en punition d’une si grave faute, ne pouvant se persuader qu’un jeune étourdi compromette son honneur en réparant le scandale de son insubordination par un humble désaveu de sa révolte. Reste à voir si ce jeune homme aimera mieux se perdre de réputation, de probité et de christianisme parmi ses compatriotes que de la sacrifier à un vain et faux point d’honneur humain dans la crainte d’essuyer quelques railleries de la part de quelques-uns de ses camarades aussi irréligieux que lui.
* C’est précisément le parti qu’a pris ce malheureux jeune homme. Je tiens de la propre bouche de M. son père et de son oncle maternel [P.-L. Du Fay] qu’il a mieux aimé quitter le pays et renoncer aux avantages du service que nous allons reprendre en France, que non pas de subir la moindre humiliation. Victime de son libertinage et mal conseillé par l’orgueil sous le nom de l’honneur, il est allé tenter fortune en France. Au reste on se félicite qu’il ait vidé le pays; c’est un mauvais sujet qui ne le scandalisera plus et dont nous voilà débarrassés *.
Cette diète qu’on croyait ne devoir durer qu’une quinzaine de jours dure deux semaines de plus et ne finit que l’avant-veille de Noël. La cause en fut certaines intrigues à l’occasion de la ferme de la poste aux lettres que je vais raconter.
MM. Fischer, de Berne, avaient en Valais la poste aux lettres depuis plus d’un siècle, sur laquelle on prétend qu’ils ont gagné plus de cent mille écus. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils faisaient sur cette poste de gros profits dont ils faisaient une très petite part à notre Etat. C’était la faute de nos antécesseurs qui ne sachant aucun calcul n’osaient se livrer à aucune spéculation de commerce. A l’époque de la révolution franco-helvético-valaisanne, le pays de Vaud trouva le moyen d’enlever la poste * du Valais * à ces messieurs bernois et s’associèrent trois Valaisans pour lors en charge et accrédités dans le pays, savoir le bailli Augustini, le sénateur Duc et le Dr Gay 1. /163/ Mais notre pays étant passé sous la domination française à titre de département du Simplon, cette association cessa, et la poste du Valais ressortit de la régie des postes impériales. A peine les Français nous eurent-ils quittés que MM. Fischer reparurent en Valais et que l’administration d’alors, conformément au vœu des Haut-Valaisans, qui était de tout rétablir sur l’ancien pied, leur rendit la poste. Mais, grâce à la protection des hautes puissances, le Bas-Valais étant parvenu au mois de mai dernier à obtenir de leurs frères aînés une constitution équitable, comme je l’ai raconté ci-dessus 1, M. Charles-Emmanuel de Rivaz fit comprendre à nos magistrats que le temps était venu de laisser gagner à des patriotes ce que depuis si longtemps on laissait gagner à des étrangers, et s’étant associé MM. Jacques de Quartéry, Emmanuel de Riedmatten et capitaine Zimmermann, il leur démontra qu’il y aurait encore pour eux un profit notable à faire sur la poste en proposant à l’Etat de la leur affermer durant 15 ans pour 4000 livres suisses par année. Il s’en ouvrit au sieur de Sépibus, grand bailli moderne, que MM. Fischer avaient déjà mis dans leurs intérêts au moyen sans doute d’une somme plus forte que 150 louis, puisqu’il refusa pareille somme que lui offrit M. de Rivaz au nom de ses associés. Toutefois voyant que la majeure partie des députés penchait à adopter la proposition de la société valaisanne, tout ce qu’il put faire en faveur de MM. Fischer, qui avaient en ce moment à Sion quelqu’un des leurs, fut de mettre la poste à l’enchère. Ce que la diète lui accorda par un reste d’égard pour ces bourgeois de Berne qui s’étaient fait spécialement recommander par leurs premiers magistrats auprès du bailli et de ses adhérents qui à cette fois ne purent l’emporter sur ceux de la société valaisanne. Car M. de Rivaz trouva le moyen de mettre dans ses intérêts, outre tous les députés du Bas-Valais, trois de Sion, trois de Sierre, les quatre d’Hérémence, deux de Rarogne, savoir les deux MM. Roten, le père et le fils, oncle maternel et cousin germain du sieur Zimmermann, deux de Brigue, savoir le baron de Stockalper, qui se déclara en faveur des associés valaisans par considération pour M. Jacques de Quartéry, dont le fils Eugène /164/ [Stockalper] a épousé la nièce [Henriette de Quartéry], et un de Conches qu’on croit être le sieur Weger qui croit devoir au Bas-Valais quelque reconnaissance de lui avoir procuré le commandement du second bataillon 1 et la croix de Saint-Léopold 2.
Peu avant cette dernière diète, je disais hautement qu’il fallait laisser jouir les Valaisans allemands de leur reste et je n’assignais à la supériorité qu’ils affectent sur les Valaisans romands qu’une vingtaine d’années au plus. Mais ce qui vient de se passer à cette première diète constitutionnelle semble présager que ce terme sera plus court de moitié et démontre au moins que l’influence bernoise ira de diète en diète s’affaiblissant.
On trouve peu patriotique que le bailli de Sépibus ait intrigué si ouvertement pour enlever ce morceau de pain à des compatriotes * et qu’il ait essayé de faire du bail de cette ferme une affaire d’Etat, en disant que l’enlever aux sieurs * Fischer, c’était manquer de reconnaissance envers Berne qui nous avait aidés dans ces derniers temps de son crédit et de son argent, et s’exposer à perdre son appui si les circonstances redevenaient favorables aux justes prétentions des cantons anciennement souverains. * Cette louable politique n’empêcha pas * les trois messieurs de Riedmatten [Augustin, Pierre et Janvier], députés du dizain de Sion, de voter pour la société valaisanne. Ce qu’il y eut de plus singulier dans tout ceci, c’est que M. de Rivaz eut tout le Conseil d’Etat contre lui, à l’exception de M. Eugène Stockalper, jusqu’au sieur Delasoie qui, avec M. de Courten, appuyèrent franchement, il est vrai, mais fortement l’intrigue du bailli en faveur des Fischer. Il est vrai que l’Etat doit à cette intrigue l’avantage que l’enchère a été portée jusqu’à 6 600 livres suisses par la société valaisanne. MM. Fischer n’en voulurent pas à un si haut prix, et comme ils ont la poste de Genève, ils ont fini par s’arranger avec nos « Messieurs » pour le transit de leurs malles par le Chablais et par la Gemmi.

jacques de quartéry
1750-1826
Portrait par Félix Cortey (?), 1797
Propriété de M. André Bioley, à La Chaux-de-Fonds
Cette affaire terminée, on confia à M. de Rivaz la direction générale de la haute police, et on arrêta d’envoyer à Turin /165/ une députation au roi de Sardaigne. Ont été nommés à cette ambassade M. le baron Stockalper père, M. Charles-Emmanuel de Rivaz et M. Jacques Quartéry. — * On arrête en cette diète que le gouvernement recommencera à donner au public avec l’année que nous allons commencer un Bulletin officiel toutes les semaines une fois *.
* Au reste * cette diète fut très pacifique et les Allemands s’entendirent assez bien avec les Romands. Seulement le dernier jour, le grand bailli proposa aux Bas-Valaisans de se reconnaître d’une certaine somme en forme de bouquet aux sept anciens dizains, au moyen de quoi les Bas-Valaisans jouiraient de leur liberté non plus à titre de conquête, qui invalide le consentement plus ou moins forcé de leurs anciens souverains, mais à titre d’un contrat de vente et d’achat librement passé entre les parties intéressées. A cette proposition, les Bas-Valaisans répondirent que leur intention était de ne se point prévaloir de ce qu’ils appelaient la conquête de leur liberté pour partager avec eux la valeur des domaines et des fiefs qu’ils avaient possédés au Bas-Valais et qu’ils leur en rendraient un bon et fidèle compte.
Cette diète finit seulement l’avant-veille de Noël. Puissent les suivantes être tout autant pacifiques !
* Revient de Genève, la première semaine de décembre, la compagnie de conscrits du second bataillon qui y était en garnison depuis près de trois mois. Celle qui est en garnison à Saint-Maurice, sous le commandement de M. Grégoire de Riedmatten, y restera tant qu’il plaira à la Confédération de l’y tenir et de la solder. Elle en est revenue vers Noël.
* On reçoit dans le courant de novembre l’avis officiel que l’empereur François accorde gracieusement la décoration de la croix de son ordre de Saint-Léopold au grand bailli, à M. Jacques Quartéry et à M. Weger, commandant du second bataillon. Le comte de Courten l’avait déjà reçue quelques mois auparavant des mains mêmes de l’archiduc Jean. Le Conseil d’Etat l’avait invité au repas qu’il a donné au prince de Metternich 1 *.
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SIXIÈME PARTIE
JOURNAL HISTORIQUE DE 1816 A 1834
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CHAPITRE PREMIER
Journal de 1816
1. — « Nomination du chanoine Berchtold, curé des Bains, à la cure de Sion » 1.
Rd M. le chanoine Bay, doyen de Valère, après avoir traîné quatre à cinq ans de suite, finit très chrétiennement son honorable carrière, à neuf heures du matin, le 20 janvier [1816].
Le jeudi de la semaine qui suivit son septième, le vénérable chapitre procéda à l’élection de son successeur en cette seconde dignité de notre église. Tous les suffrages se réunirent sur la personne de M. le chanoine Zen Ruffinen, qui de chantre de Sion fut ainsi fait doyen de Valère.
Dans l’intervalle entre la mort du chanoine Bay et la promotion du chanoine Zen Ruffinen, le chanoine Amherd, affligé d’affections nerveuses souvent accompagnées de violentes convulsions, et qui depuis qu’il est prêtre fait presque tous les ans une maladie qui le met en danger de mort, excédé d’ailleurs de fatigues et ayant absolument besoin de repos pour le rétablissement de sa santé entièrement délabrée, se résout à quitter la cure de Sion et la résigne entre les mains de Mgr [de Preux], notre révérendissime prélat, qui l’accepte bien à contre-cœur, sachant que sa retraite chagrine beaucoup tout ce qu’il y a à Sion de personnes pieuses et attachées à la religion. Effectivement, le peuple de cette ville le regrette fort et craint qu’il ne soit pas /170/ facile au vénérable chapitre de le remplacer par un ecclésiastique aussi zélé et aussi charitable que lui. Le vénérable chapitre, partageant les regrets de Monseigneur et du public et voulant lui donner une marque de considération particulière, le fait chantre de la cathédrale.
Quelques jours après, nous nous rassemblons pour lui donner un successeur dans la charge pastorale. * Selon la forme usitée avant la révolution de 1798 *, trois autorités y concourent en cette ville. Le chapitre a droit de présentation, c’est-à-dire qu’il présente quatre candidats qu’il juge tous les quatre idoines à remplir cette importante place, au conseil de la ville qui choisit celui des quatre présentés par le chapitre qui lui convient le mieux, auquel l’évêque donne l’institution canonique s’il le juge digne de sa confiance. Nous mîmes donc en présentation MM. Delaloye et Julier, chanoines capitulaires, et MM. Lorétan, curé de Loèche, et Berchtold, curé des Bains, chanoines titulaires. Notre confrère Polycarpe de Riedmatten aspirait à cette cure et se tint offensé qu’étant bourgeois de Sion nous ne l’eussions pas mis en élection sans égard au nom qu’il porte et au vœu des premiers magistrats de la ville qui, cette année, sont tous de sa noble famille. Effectivement, M. le bourgmestre régnant [Aug. de Riedmatten] s’en plaignit au chapitre et nous demanda, mais en son propre et privé nom, que nous eussions à substituer à MM. Delaloye et Lorétan, auxquels il donne l’exclusion comme peu aptes à ce poste, deux sujets agréables au conseil et à la bourgeoisie. Nous nous y refusâmes, soutenant que c’est à l’évêque seul à juger si notre présentation lui paraît faite consciencieusement et judicieusement. Ce que nous fîmes, soit pour soutenir les droits du chapitre * que cette exclusion éluderait *, soit par prévoyance de la grande conséquence que pourrait avoir ce droit d’exclusion qu’on chercherait à introduire par analogie dans la présentation de quatre chanoines pour la dignité épiscopale. Nous savions d’ailleurs que l’opinion publique n’était pas pour notre confrère Polycarpe de Riedmatten et que notre présentation serait accueillie par la plupart des membres du conseil de la ville et n’indisposerait contre nous que ses plus proches parents. Nous tînmes donc ferme à notre présentation, déclarant que nous prétendions que Monseigneur seul avait le droit de la /171/ réformer, et jour fut pris pour assembler le magnifique conseil, qui fut le vendredi 16 février [1816].
Le bourgmestre s’y plaignit amèrement du peu d’égard qu’a le chapitre pour la ville, mais le plus grand nombre des conseillers ne partagèrent point son ressentiment. Ce conseil se lève sans avoir rien arrêté, sinon que le lendemain sans plus tarder on procéderait à la pluralité des voix au choix d’un pasteur parmi les quatre chanoines présentés par le chapitre. Effectivement, le lendemain matin, le curé des Bains, le chanoine Berchtold, obtint cette pluralité, et à midi toute la ville apprit cette nouvelle qui fut applaudie de la grande majorité des bourgeois et des habitants, et qui fut très agréable à l’évêque qui désirait fort que la chose prît cette tournure. Nous espérons que MM. de Riedmatten sont trop généreux pour qu’ils retirent au vénérable chapitre leur bienveillance et leur protection pour ne s’être pas entendu avec eux pour cette fois seulement.
On ne dépêche point, contre la coutume, au nouveau curé le sautier de la ville pour lui annoncer sa nomination, mais c’est pour ne lui pas faire perdre les revenants-bons de son office à l’acceptation d’une douzaine de nouveaux bourgeois qui devait avoir lieu quelques jours après. Effectivement, le vendredi 23 février, on en reçoit 13 à différents prix, dont les deux principaux sont MM. Jacquier, de Savièse, et Bovier, de Vex. Le taux des sportules qu’ils paient à cette occasion vaut la peine d’être noté. Chaque nouveau bourgeois paie un écu neuf à chaque bourgeois votant, deux écus neufs à chaque membre du conseil, un louis d’or au bourgmestre et un louis d’or au secrétaire de ville, sans compter un grand repas qu’ils donneront à la bourgeoisie qui les adopte. Les uns ont été reçus pour la finance de 1000 écus bons; à d’autres, elle se monte jusqu’à 1500 écus selon la quantité d’enfants mâles qu’ils ont actuellement.
Aussitôt qu’il est avisé de sa nomination * à la cure de la capitale *, le chanoine Berchtold descend des Bains et arrive à Sion le vendredi avant dîner, 23 du mois, et se rend de suite chez Monseigneur qui parvient à surmonter ses craintes et à le faire consentir à se charger de ce lourd fardeau; à quoi il se résout ce soir-là même par déférence aux instances que lui en fait son supérieur majeur. Et en conséquence, il annonce par lettre à /172/ M. le bourgmestre que plus épouvanté de la pesanteur de la charge que le choix de ces messieurs lui impose, que flatté de la marque d’estime et de confiance que vient de lui donner le magnifique conseil, mais comptant sur leur indulgence et résolu à les servir de son mieux, il a cédé aux ordres de Monseigneur, et qu’il accepte cette cure avec reconnaissance et dévouement, et l’avise qu’il se propose de revenir à Sion dans une quinzaine de jours prendre possession du bénéfice et commencer à en exercer l’office, chose qui presse d’autant plus que M. Amherd ne peut plus guère faire les fonctions pastorales en qualité d’administrateur à raison de ses attaques de nerfs qui deviennent de semaine en semaine plus fréquentes.
Le chanoine Berchtold arrive ici précédé d’une grande réputation de talent et de zèle; nous ne doutons pas qu’il la soutiendra à l’honneur du vénérable chapitre et à l’avantage de ses nouveaux paroissiens. Il est * savant * théologien et prédicateur distingué, et à la science de son état il joint plusieurs talents agréables, surtout la musique et comme artiste et comme compositeur. Il sait peu de français mais il l’aura bientôt appris. Durant son pastorat aux Bains, ses sermons se faisaient écouter avec plaisir par les étrangers même acatholiques que leurs infirmités y amènent dans la belle saison, et ses manières polies jointes à un extérieur très décent lui ont attiré de leur part plusieurs témoignages flatteurs de leur estime et de leur bienveillance. On ne lui reproche qu’une chose, c’est de s’être montré ces deux dernières années d’une manière trop prononcée en faveur du retour de l’ancien régime et d’avoir servi à Berne même la mauvaise cause de l’évêque et du bailli [de Sépibus] et des cinq dizains allemands sans aucun égard aux droits politiques nouvellement acquis par les paysans des deux anciens dizains romands et des Bas-Valaisans. Mais on croit que lors même qu’il parviendrait à prendre quelque ascendant dans cette ville sur les esprits, notre état politique est maintenant assez consolidé pour n’en avoir rien à redouter.
M. le nouveau curé se rend à Sion pour le second dimanche de carême [10 mars], auquel jour il prend possession de sa stalle comme chanoine. Mais il ne se met en possession de sa chaire que le dimanche suivant (3e de carême [17 mars]) qu’il fait son /173/ discours d’entrée. Ce premier discours a répondu, m’a-t-on dit, à sa réputation de prédicateur distingué. Dieu veuille répandre sa bénédiction sur ce qu’il plantera et sur ce qu’il arrosera, et faire fructifier ses travaux pastorals ! Amen.
2. — « Insurrection de quelques mécontents du dizain de Brigue promptement réprimée en avril 1816 »1.
Nous ne nous attendions guère qu’avant même l’année révolue de * l’acceptation * libre de la plus équitable constitution qu’ait pu se donner le canton de Valais au jugement même de toute la Confédération 2, quelques va-nu-pieds et quelques meurt-de-faim du dizain de Brigue mettraient de nouveau en question et péril la liberté des Bas-Valaisans et entreprendraient de troubler la tranquillité publique. Ils commencèrent par des murmures sourds au sujet des dépenses occasionnées par diverses députations que le gouvernement dut faire en Suisse au sujet du renouvellement d’une capitulation militaire au service de France; à Turin, pour renouer avec le roi de Sardaigne [Victor-Emmanuel Ier], dont les Etats nous bornent au midi dans une frontière de 40 lieues, les anciennes relations de bonne intelligence, de bon voisinage, de commerce et de service; à Lyon, pour y négocier un achat de sel au meilleur marché possible. L’institution d’une police générale sollicitée par le canton directeur et les Bernois nos voisins, et la levée d’une petite troupe de gendarmes * portant un uniforme français *, pour parcourir le pays dans toute sa longueur, en chasser les gens sans aveu et arrêter les malfaiteurs, leur parurent des dépenses * inutiles et * ruineuses. Avoir mis en ferme le droit de patente et les droits d’entrée, et en régie la vente du tabac au profit de l’Etat pour lui procurer les moyens d’en faire marcher le chariot sans charger les peuples d’aucun impôt territorial, fut envisagé par eux comme des imitations du régime français et comme des nouveautés portant atteinte à la liberté individuelle. Mais ce n’était là que des prétextes; la vraie cause /174/ de ces murmures est le déplaisir mortel que leur donne une constitution qui établit une parfaite égalité politique entre les Bas et les Haut-Valaisans; c’est ce Conseil d’Etat permanent où siègent deux Bas-Valaisans pour y veiller à ce que les gouvernants allemands n’y machinent rien au préjudice de la liberté bas-valaisanne; c’est l’espérance dont ils ne peuvent se déprendre de reconquérir le Bas-Valais et de faire payer aux Bas-Valaisans comme ci-devant les frais de leur gouvernement. Ces murmures sourds commencèrent à éclater dans le courant d’avril à Brigue, à Mörel, à Naters, et furent alimentés par des complaintes séditieuses de quelques prêtres brouillons et de demi-« Messieurs » ruinés, aussi fanatiques actuellement de souveraineté qu’ils l’ont été précédemment de liberté, dont les plus notables et les plus accrédités sont le docteur Tenisch, curé de Tourtemagne, le nouveau curé de Mörel [Roth], les trois frères Perrig, surtout celui qui se nomme Amand, à Viège, l’ex-familier Zurkirchen déjà mal famé pour plusieurs friponneries, à Varone, le sieur Julier dit de Badental, et l’ex-grand châtelain Bonivini, étant à eux, du caractère inquiet dont ils sont, chose impossible de ne point chercher à jouer quelque rôle chaque fois que quelques mécontents essaient de remuer au Haut-Valais en faveur de l’antique souveraineté de ses habitants sur le Bas-Valais.
Quelques sincères amis de l’ordre et de la paix, MM. Stockalper et Theiler, de Brigue, le sieur Indermatten, président du dizain de Viège, MM. Roten, de Rarogne, etc., voyant qu’il se formait quelque orage et se fomentaient quelques nouveaux troubles, qu’on s’assemblait clandestinement, qu’on menaçait hautement de s’insurger contre le Conseil d’Etat et de s’armer pour la défense de l’ancienne liberté au mépris de la nouvelle constitution, en avisèrent ledit Conseil d’Etat, lequel voyant bien que négocier et composer avec cette poignée de séditieux, c’était compromettre la souveraineté de la république et la dignité du gouvernement central, prit la résolution de n’attendre pas que les factieux descendissent en armes jusqu’à Sion entraînant avec eux tous les mécontents des dizains allemands et du dizain de Sierre, mais, pour leur faire voir qu’on ne les craignait pas et qu’on était décidé à les contenir, de faire incessamment marcher contre eux le demi-contingent de l’arrondissement /175/ du Centre. En conséquence, du jour au lendemain, quatre compagnies se trouvèrent rassemblées à Sion, celle du dizain de Martigny commandée par M. le capitaine Ganioz, celles des dizains de Conthey, d’Hérémence et de Sion, par M. le capitaine Grégoire de Riedmatten. Le dizain de Sierre appelé sous les drapeaux envoya protester par son président, l’ex-banneret Preux, pauvre sire s’il y en a un dans notre Etat, et par son cousin Marc Preux, mauvais sujet, qu’il voulait garder la neutralité. Celui de Loèche accorda 50 hommes sous le commandement de je ne sais qui. Le Conseil d’Etat nomma pour commandant en chef de l’expédition M. Eugène de Courten, * de Sion *, revêtu en même temps du caractère de commissaire du gouvernement. Ses instructions portaient de ne rien négocier avec les députés des mutins au cas qu’ils lui en envoyassent pour parlementer avec lui, mais seulement de laisser passer toute députation qui se rendrait à Sion pour venir faire au Conseil d’Etat leur soumission et le prier de rappeler les troupes. C’est effectivement ce qui arriva de la manière que je vais le raconter.
La compagnie que commandait M. Grégoire de Riedmatten s’avança jusqu’à Viège. Là lui vinrent à la rencontre une députation de Brigue qui le prièrent de ne pas aller plus loin; que ceux de Brigue s’étonnaient qu’on vînt leur faire la guerre à l’occasion de quelques mutins qu’ils désavouaient, observant à M. Eugène de Courten, le commissaire du gouvernement, que s’il se portait sur Brigue, toutes les communes de ce dizain, au premier son du tocsin, prendraient les armes et repousseraient la force par la force, et qu’ayant si peu de monde à ses ordres il succomberait infailliblement sous le nombre. M. de Courten leur répondit que le gouvernement ne les avait pas envoyés pour faire la guerre au peuple de ce dizain, mais seulement pour contenir les mutins par la présence de la force armée et s’assurer de la personne des plus rebelles et des auteurs de cette insurrection, et qu’ils avaient ordre de ne tirer aucun coup de fusil qu’au cas qu’on leur tirât quelques coups de carabine, auquel cas, s’il ne se voyait pas en état de se mesurer avec ceux qui lui opposeraient quelque résistance, ils se retireraient; mais que ces messieurs feraient sagement de leur représenter que /176/ le Valais étant devenu membre du Corps helvétique, le canton directeur enverrait au gouvernement central à sa première réquisition pour le soutenir le demi-contingent fédéral, qui n’était pas moindre de quinze mille hommes. Pour leur laisser le temps de faire leurs réflexions, M. Eugène de Courten consentit à faire faire halte à sa troupe à Viège. Et dès le lendemain revint une seconde députation composée de six personnes des plus notables des communes insurgées, qui demandèrent qu’on leur permît de se rendre à Sion. Le commissaire du gouvernement les prévint que s’ils s’y rendaient non pour faire leur soumission mais pour négocier comme d’égal à égal, il avait ordre de ne les pas laisser passer outre. La députation lui ayant affirmé que ce n’était pas pour autre [chose], il leur fit ouvrir ses rangs. Effectivement, arrivés à Sion, ils protestèrent au Conseil d’Etat que la grande majorité de leurs communes désavouaient les mutins et se portèrent fort que leur dizain marcherait au pas ainsi que les autres dizains du pays. Le Conseil d’Etat n’exigea point d’autre garantie sinon qu’on livrât à la troupe qu’on avait fait marcher contre eux les principaux auteurs ou fauteurs de l’insurrection. Tout en s’en défendant sur ce qu’ils ne les connaissaient pas bien, ils en prirent l’engagement et s’en retournèrent chargés d’un ordre du Conseil à M. son commissaire de redescendre avec sa troupe. Elle arriva à Sion le dimanche au soir, 5 mai. Elle était montée le mercredi précédent [1er mai].
On veut mettre maintenant en question si cette insurrection était assez nombreuse et assez sérieuse pour rendre nécessaire cette mesure extrême et coûteuse prise par le gouvernement central. On pense qu’il a été très sage et très prudent, vu combien il a été facile à quelques démagogues, ces dernières années et les deux premières de notre révolution, d’insurger les paysans des dizains allemands, d’obstare principiis et d’intimider les brouillons. Ils ont tenu vaille que vaille parole en amenant aujourd’hui cet Amand Perrig et trois ou quatre autres qui se flattent de parvenir à se justifier pleinement. Tant mieux pour eux s’ils y parviennent, mais en attendant le gouvernement regarde cette tentative comme avortée et la diète va prendre des mesures ad praecurrendum relapsum. Ce qu’il y a de certain et en même temps d’inexcusable dans leur conduite, /177 c’est 1° qu’ils ont menacé les gendarmes de les tuer s’ils se montraient à Brigue; 2° qu’ils ont convoqué plusieurs assemblées illégales où ils ont délibéré de s’insurger et de s’armer, et 3° qu’ils ont couru de dizains en dizains, de communes en communes et de foires en foires, pour se faire des adhérents, déclamant tout haut dans les cabarets contre le gouvernement central et contre la constitution actuelle. * 1 On cherche aussi à les excuser sur l’extrême détresse où les a plongés le passage de l’armée autrichienne 2 et la disette de l’année dernière, et qu’on les a exaspérés en tardant à leur payer leur rate-part de l’argent que l’empereur François nous a déjà envoyé à compte de ce qu’il nous doit pour les frais de ce passage. A quoi on répond que ce payement n’a pas pu se faire avant que la commission de liquidation eût réglé la quote-part de chaque dizain; qu’on ne peut nier que les membres du Conseil d’Etat sont tous gens à ménager l’argent de l’Etat comme le leur propre, et que c’est leur faire une grave injure que les soupçonner de détourner cet argent à d’autres usages que celui de soulager les communes sur lesquelles ce passage a pesé davantage, et que d’ailleurs il y a des lieux d’étape tout le long de la plaine du pays qui en ont plus souffert qu’eux; que si la misère se fait sentir parmi eux, c’est qu’ils n’ont point d’industrie, qu’ils devraient imiter l’exemple que leur donne le dizain de Conches; que naguère il n’y avait point d’endroit dans tout le pays où il circulât plus d’argent qu’à Brigue; enfin que c’est précisément parce qu’ils se prétendent les plus pauvres des patriotes qu’ils ne doivent pas en être les plus fiers, et que leurs curés devraient, au lieu de flatter et de caresser leur fierté républicaine, leur répéter sans cesse ce beau texte d’un des livres sapientiaux : Sex... odit Dominus... pauperem superbum et septimum abominatur anima illius; qui seminat discordias inter fratres [D’après Prov., 6, 16 et 19]. M. le baron Stockalper, à peine arrivé à Sion de la députation à Turin, en partit le lendemain pour Brigue où il se pressa de se rendre pour achever d’aller faire entendre raison aux mécontents de son dizain. — Le bailli de Sépibus, /178/ personnellement l’objet de leur haine et le but auquel ils visaient, soit par bonté d’âme, soit que les coupables aient composé avec lui, se fit médiateur entre eux et la partie publique *.
Sur ces entrefaites et comme les troupes étaient déjà à Viège, arrive de Turin par le Bas-Valais la députation que nous y avions envoyée 1 et qui y a séjourné trois mois de suite. Ce qu’elle y a négocié le plus à l’avantage du pays, c’est que le sel qui nous vient d’Italie nous coûtera 250 louis de moins par an que par le passé; 2° que le roi de Sardaigne s’est reconnu débiteur envers le Valais de 36 000 livres de Piémont, pour les pièces de sa monnaie ayant cours au pays avant la révolution, qu’il avait retirées de nos mains pour les rebattre; 3° que le passage de ses troupes par le Valais en cas de guerre avec la France, loin d’être onéreux au pays, lui sera avantageux, et que le droit d’aubaine demeure à perpétuité aboli pour ses sujets que le commerce aura attirés en Valais ou qui l’auront habité sans s'y être fait naturaliser. D’ailleurs, il nous a remerciés de l’offre que nous lui faisions de lui laisser lever pour son service un bataillon de nos gens sur le prétexte qu’il n’a pas pour le moment les moyens de le solder convenablement. Du reste, il a accueilli notre députation avec l’affabilité ordinaire aux princes de cette auguste maison, et il s’est montré reconnaissant du sincère attachement du pays de Valais à son égard comme au souverain leur plus proche voisin et leur ancien allié, en favorisant M. Louis de Kalbermatten d’un brevet de capitaine de sa garde et de la croix de Saint-Maurice; * il a décoré M. l’abbé de Saint-Maurice [Pierraz] de la grand-croix de l’ordre et lui a envoyé en 1817 quatre petites croix avec pouvoir de les distribuer à ceux de ses religieux qui lui paraîtront les plus dignes de cette faveur *, et il a fait l’honneur à M. Jacques de Quartéry de tenir sur les fonts baptismaux le fils [Victor-Emmanuel] qui lui est né dernièrement de la demoiselle de Lazary. /179/
3. — « Le roi de Sardaigne est parrain du fils né à M. Jacques Quartéry de la demoiselle Lazary » 1
Cette cérémonie eut lieu le lundi 29 avril [1816], à Chambéry, au retour de la députation valaisanne, où la mère et l’enfant [Victor-Emmanuel] se trouvaient à part chez M. le comte de Lazary, beau-père de M. de Quartéry. Le roi [Victor-Emmanuel Ier] se fit représenter par M. le comte de [Salmour], grand collier de l’ordre et commandeur de Saint-Louis, gouverneur général du duché de Savoie, et la reine [Marie-Thérèse] par Madame son épouse, qui vinrent chercher en voiture l’enfant, le père et la mère, le grand-père et la grand-mère. Les députés du Valais, MM. le baron Stockalper et le chevalier de Rivaz y furent invités. Les cérémonies du baptême furent suppléées en l’église cathédrale par M. l’abbé de Thiollaz, qui en est prévôt, en présence de l’évêque, Mgr Dessolles, qui y assista en rochet et en camail, de son autre grand vicaire, M. l’abbé Bigex, docteur de Sorbonne (maintenant évêque de Pignerol, — j’écris ceci en 1818), de tout le chapitre, de toute la noblesse, de tout le Sénat et de tous les officiers de la garnison. Après le baptême, on dit une messe basse, au sortir de laquelle le parrain et la marraine reconduisirent l’enfant à la maison paternelle, où ils avaient accepté le déjeuner qui leur fut offert par M. et Mme de Lazary. Et de là, on s’en revint dîner chez M. le gouverneur qui traita au nom du roi toute la noble comitive. Après le café, on donna aux convives le spectacle de voltigeurs à cheval qui se trouvaient par hasard à Chambéry ces jours-là, et la fête se termina par un petit bal domestique. Le gouverneur général fit donner à l’église un prie-dieu d’honneur à nos députés qui partagèrent tous les autres honneurs de la cérémonie avec M. de Quartéry, leur collègue.
Nous verrons un peu plus bas 2 que l’honneur qu’a M. de Quartéry de dire « le roi mon compère », « la reine ma commère », lui a valu, outre un brevet de comte, une croix de Saint-Maurice en diamants et à Mme de Quartéry, quelques bijoux de grand /180/ prix. C’est ainsi que ces princes de la maison de Savoie ont été soigneux dans tous les temps d’entretenir en Valais le bon voisinage en en traitant avec distinction quelques individus des familles qui se sont fait connaître à leur cour par des services militaires, ou qui par leur influence dans le pays y ont fait réussir leurs négociations au gré de leur politique. Cependant on m’a fait confidence que Sa * Majesté * sarde n’avait pas fait des présents d’une grande valeur à cette dernière députation valaisanne.
Pour revenir aux mutins de Brigue, on arrêta effectivement et même on emprisonna quelques-uns des plus notables excitateurs de ces nouveaux troubles. C’étaient le sieur Amand Perrig, de Brigue, le sieur Saudan, de Martigny, le nommé Frederich, boucher de Brigue, dont le père est mort boucher à Sion, grand et fort jeune homme qui se chargeait personnellement de défaire les amis de l’ancien ordre de choses du bailli de Sépibus et qui ne parlait que de descendre faire main basse sur les « Messieurs » de Sion. Ils furent détenus à la prison de la ville qu’on appelle la tour [des Sorciers], d’où on les a souvent amenés devant une commission d’enquête nommée par la diète de mai, laquelle commission est composée de trois membres qui sont MM. Janvier de Riedmatten, grand châtelain de Sion, qui en est le président, Bircher, grand châtelain du dizain de Conches, et Gross, châtelain de Martigny. Les enquêtes finies, le jugement de cette cause a été attribué par la même diète au tribunal de Sion, sous la réserve que le Conseil d’Etat puisse en appeler a minima, s’il juge qu’il y ait lieu, de la sentence de ce tribunal au Tribunal suprême. Il y a déjà trois mois que ce procès criminel dure; je ne sais à quoi il tient qu’il ne soit jugé.
Tous les accusés, à l’exception du sieur Amand Perrig, furent successivement mis hors de cour et de procès. Ils en furent quittes pour la peur; Frederich fut légèrement amendé pour la hardiesse de ses propos. Il fut prouvé que le sieur Saudan n’était point du complot; on fit écrire aux prêtres qui y avaient applaudi d’être plus discrets à l’avenir. Tous s’en tirent probablement avec de l’argent. Le tribunal de Sion se récusa, et le Tribunal suprême auquel la cause fut renvoyée ne condamna le sieur Amand Perrig, /181/ leur chef, qu’à une prison de trois mois et aux frais de la procédure. Le pays paya ceux de l’expédition militaire qui poussa jusqu’à Viège pour contenir les factieux. Et encore, peu après, cette peine d’emprisonnement fut commuée en un arrêt perpétuel dans son dizain sous la surveillance des autorités locales et sous la responsabilité de ses parents. Nous avons vu deux cents ans auparavant un Pierre [corr. Antoine] Stockalper n’en être pas quitte à si bon compte : il en perdit la tête.
4. — Diète constitutionnelle de mai 1816. — Renouvellement d'une capitulation militaire avec la couronne de France 1.
On en fit l’ouverture le 6 de ce mois. Cette diète, après avoir tiré au clair l’insurrection avortée des communes du dizain de Brigue et pris les précautions qu’une sage politique commande pour prévenir la contre-révolution projetée, pour en prévenir l’explosion et les effets, on en confie l’enquête à trois commissaires; on en adjuge le jugement au tribunal de Sion et la révision au Tribunal suprême 2. * Et on s’y occupa principalement de la levée de dix compagnies au service de France que nous avions offertes au roi [Louis XVIII], et de la nomination aux emplois d’officiers en ce service *.
A cette diète ordinaire, on députa auprès de M. l’ambassadeur de France [Talleyrand], à Berne, pour négocier la nouvelle capitulation MM. Eugène Courten et François Perrig, anciens capitaines au régiment de Courten et M. le Dr Gay, qui y avaient déjà été envoyés en 1814 pour traiter du même objet avec le général Mallet 3. On ajourne à leur retour la nomination des officiers, qui aura lieu à une diète extraordinaire où on décidera si les officiers, qui prendront service dans les quatre compagnies /182/ aux gardes et dans l’un des régiments de ligne, y seront placés selon leur ancienneté de service ou bien selon leur grade. Ce dernier paraît ne pouvoir avoir lieu parce que plusieurs de ceux qui ont servi sous Napoléon sont parvenus au grade de capitaine après trois ou quatre années de service seulement.
* Je ne me souviens pas si j’ai déjà parlé 1 d’une * diète extraordinaire qui fut tenue à Sion la seconde semaine du carême de 1816, de deux députés par chaque dizain. On y délibéra sur une capitulation militaire à arrêter avec les ministres de Louis XVIII. Elle s’ouvre le mercredi matin et se lève le samedi soir. On y arrête d’offrir au roi de France dix compagnies de chacune 125 hommes, * dont deux tiers de soldats valaisans, l’autre tiers pourra être recruté d’étrangers *, commandées par quatre officiers, un capitaine, deux lieutenants et un sous-lieutenant; desquelles dix compagnies, quatre serviront à Paris dans l’un des deux régiments des gardes-suisses et les six autres dans l’un des régiments suisses de ligne. On procède à une nomination des trois députés qu’on envoie à Berne pour y négocier une nouvelle capitulation avec M. le général Mallet, citoyen de Genève, maréchal de camp, honoré de la confiance de Monsieur [le comte d’Artois], frère du roi, désigné colonel-général des troupes suisses au service de sa Majesté très chrétienne; ce sont MM. Eugène de Courten, de Sion, et François Perrig, de Brigue, et M. le Dr Gay, ex-vice-conseiller d’Etat.
Depuis cette diète, il ne s’est rien passé d’important que la nomination par le roi des personnes à qui Sa Majesté a fait la faveur d’accorder les emplois d’officiers aux quatre compagnies que nous avons aux gardes-suisses et aux six qui feront partie d’un des régiments de ligne tout composé de Suisses catholiques. Ces capitaines aux gardes sont M. Pierre de Courten, de Metz, Louis de Courten, le plus jeune des frères Courten, fils du feu comte Pancrace de Courten, lieutenant-général, * cordon rouge *, Ferdinand Venetz, qui se surnomme lui-même le comte de Saas, et Théodore Kalbermatten, député du dizain de Viège. Les capitaines dans un des régiments de ligne dit de Freuler du nom de /183/ son colonel sont M. Pignat, neveu du grand doyen, Meinrad Werra, établi à Saint-Maurice, Joseph Lagger, du dizain de Rarogne, Emmanuel Du Fay, établi à Sion, François Taffiner, du dizain de Conches, et Ignace Preux, du dizain de Sierre; adjudants-majors, MM. Duc et de Bons; * Rd M. Thenen, aumônier audit régiment de ligne *; Rd M. Mühlacher, ex-directeur de séminaire, aumônier aux gardes; le sieur Zenklusen, du dizain de Brigue, commandant d’un bataillon audit régiment de Freuler, et M. le comte Eugène de Courten, chevalier de Saint-Louis et de Saint-Léopold d’Autriche, lieutenant-colonel du premier régiment des gardes-suisses dit de Hoegger du nom de son colonel.
Je ne dirai pas que cette nomination fit beaucoup de mécontents tant dans le Bas que dans le Haut-Valais. Les Bas-Valaisans se plaignirent que sur dix compagnies on ne leur en eût donné que deux, tandis que c’est cette portion du pays qui fournira le plus grand nombre de soldats lorsqu’on recrutera, et qu’on ait préféré M. Zenklusen à M. Gard, ancien officier au service de France, chevalier de Saint-Louis, longtemps major du régiment de Courten et de Preux au service d’Espagne, et qui a 49 ans de service et encore point de pension de retraite. Les Haut-Valaisans ont vu avec peine MM. Pierre de Courten, marié et fixé à Metz où il est riche propriétaire, et Théodore Kalbermatten, né en France d’une mère française et d’un père capitaine en Courten, retraité en France * à la vérité à l’époque de la Révolution * et dont la famille ne reviendra probablement pas reprendre un domicile en Valais, prendre compagnie aux gardes, tandis que la capitulation réserve expressément que nul qui n’est point domicilié dans le pays n’y puisse recruter des hommes, et leur paraissant de toute équité * que * les seuls Valaisans domiciliés fassent les petits profits que le pays pourra retirer de ce nouveau service. Aussi met-on de part et d’autre des entraves à ce recrutement qui n’avance pas. Et cette inique distribution de ces places où l’Entremont, le plus peuplé des treize dizains, n’a qu’un seul officier, tandis que Sion, le plus petit de tous, en a une huitaine, et Sierre et Saint-Maurice, les deux tiers du reste, a donné lieu à la dernière diète de décembre [1816] à un décret qui prive les capitaines du droit que leur adjuge la capitulation de nommer eux-mêmes /184/ leurs sous-lieutenants, et qui l’adjuge par tour aux dizains, sauf les emplois dont le roi s’est réservé la nomination 1.
Cette seconde capitulation ayant été signée à Berne par l’ambassadeur, * M. de Talleyrand, pair de France *, et par les députés des cantons catholiques, la ratification du roi se fit attendre plus d’un mois. Les articles de cette capitulation qui touchent à mon sujet, c’est, outre qu’elle accorde au Valais quatre compagnies aux gardes-suisses et six à l’un des régiments de ligne, 1° [que] le roi s’est réservé la nomination de tous les chefs et officiers supérieurs sur la présentation du colonel-général qui est Son Altesse Royale, Monsieur, frère du roi, ci-devant le comte d’Artois, et qu’il s’est réservé pour la première formation de nommer à tous les emplois d’officiers, soit dans les états-majors, soit dans les compagnies; 2° que les appointements des capitaines aux gardes sont de 5 000 francs par an, ceux des lieutenants, de 2 500 francs et ceux des sous-lieutenants, de 1 800 francs; que les appointements du chef de bataillon aux régiments de ligne sont de 4 000 francs, ceux des capitaines, de 2 400 livres [sic], ceux des lieutenants de seconde classe, [de] 1 500 francs, soit 62 louis et demi, [ceux des] lieutenants de première classe, de 1 800 francs, ceux des sous-lieutenants de seconde classe, de 1 200; 3° que le recrutement des soldats est à la charge des capitaines à 200 francs par homme, et que l’engagement est pour quatre ans; 4° que les compagnies aux gardes sont de 60 et tant d’hommes et celles des régiments de ligne, de 100 et quelques hommes; enfin que les officiers ne viennent en semestre qu’un par compagnie et n’obtiendront de pension de retraite proportionnée à leur grade qu’après trente ans de service. Ces régiments suisses porteront le nom de leurs colonels.
En vertu de l’article qui laisse au roi la nomination à tous les emplois, on attendit impatiemment qu’on eût connaissance par une liste officielle des choix du roi. Et on fut fort étonné quand on y vit qu’il était tombé presque tout entier sur des jeunes gens des meilleures familles du pays qui n’ont servi ni les Bourbons, ni Bonaparte, qu’on y avait donné l’exclusion à des officiers de /185/ talent et de naissance pour s’être montrés trop dévoués à la dynastie usurpatrice. MM. de Courten reçurent en cette occasion la récompense de leur constance à dédaigner les bienfaits de Napoléon, et le comte d’Artois leur a obtenu du roi des préférences qui ne leur ont point été enviées parce qu’on a eu le bon esprit de comprendre qu’il était juste et naturel que le roi les favorisât plus que tous autres et qu’il se ressouvînt en faveur d’enfants de généraux et de colonels des services de leurs pères qui ont servi son auguste famille avec un dévouement qui ne s’est jamais démenti, pas même dans les temps si malheureux de leur longue dégradation.
En conséquence, on reçoit dans les derniers jours d’août l’avis officiel que M. le comte Eugène de Courten a été nommé par le roi colonel du second régiment des gardes-suisses, et que M. Zenklusen, du dizain de Brigue, ancien officier au service de Piémont, [l’a été] chef d’un bataillon du régiment de Freuler. M. le comte de Courten comme lieutenant-colonel aux gardes a 8 000 francs d’appointements. M. Guillaume Du Fay, de Monthey, ancien quartier-maître au régiment suisse qui, sous Napoléon, a été longtemps en garnison à Naples, est nommé capitaine payeur aux gardes; ses appointements sont de 200 louis par an. Ce qui donne du pain à 14 enfants du pays au régiment des gardes et à 26 au régiment de ligne, qui font en tout 40 officiers.
* Il y a cinq Courten nommés aux gardes; l’un d’eux mort d’accident a été remplacé par Charles de Rivaz, fils cadet de M. Charles-Emmanuel, pour lors vice-bailli, maintenant [1817] grand bailli de la république; cinq de Riedmatten, quatre Du Fay de Tanay, un Du Fay de Lavallaz, deux de Werra, deux de Preux, deux Kalbermatten, deux Venetz, deux de Nucé, le fils [Gaspard] et le gendre [Kuntschen] du bailli de Sépibus, deux de Quartéry, etc., etc.
* Les trois plus anciens capitaines de chaque régiment ont un supplément d’appointements de 400 francs par an.
* Nous avons en ce régiment de Freuler deux aides-majors, MM. Duc et de Bons, et le capitaine grand juge qui est M. Grégoire de Riedmatten*.
Le canton de Vaud nous avait d’abord sollicités de prendre du service avec eux en Hollande, mais outre que nous ne nous /186/ soucions guère de ce service, les Vaudois eux-mêmes s’en sont dégoûtés et qu’ainsi que nous ils ont fini par offrir leurs services au roi de France, et il y a tout lieu de croire qu’ils seront agréés, ce qui rend les Bas-Valaisans d’autant plus assurés d’en être en toute occasion traités en frères et en voisins.
On avait reçu vers le même temps des nouvelles de notre députation de Turin. Tout ce qu’on apprit de ces messieurs (je crois avoir déjà noté 1 que c’étaient MM. le baron Stockalper, ancien grand bailli, M. Charles-Emmanuel de Rivaz, vice-grand bailli, et M. Jacques de Quartéry, président du dizain de Saint-Maurice), c’est qu’ils furent présentés au roi, le 13 février, et le 16, à la reine; qu’ils en ont été très gracieusement accueillis, mais que l’offre faite par eux de la part du Valais de fournir au service du roi un bataillon n’en fut pas absolument rejetée, mais qu’elle est au moins ajournée indéfiniment, parce qu’en ce moment ce prince a tant de ses sujets officiers à demi-paie qu’il s’occupera d’abord des moyens de leur donner du pain en leur donnant du service 2.
5. —L'empereur d'Autriche décore quelques Valaisans de la croix de Saint-Léopold et leur fait don de quelques pièces de canon » 3.
Le 10 juin [1816] arrive à Sion vers midi, comme on ne l’attendait pas et comme on n’en était nullement prévenu, un aide de camp du baron de Frimont, feld-maréchal d’empire, * commandant général des troupes qui sont en Italie *, accompagné de M. Jacques de Quartéry chez qui il avait logé la veille, et qui venait en Valais de la part de Sa Majesté impériale François II décorer de la croix de Saint-Léopold les trois de nos messieurs auxquels ce prince l’a gracieusement accordée l’automne dernier, comme je l’ai raconté ci-devant 4. /187/
Cet aide de camp s’appelle le chevalier Agnesi, d’une famille distinguée de Milan; il est décoré lui-même des ordres de Léopold et de Saint-Maurice. C’est un jeune homme qui n’est encore que capitaine de hussards. Aussitôt arrivé, il est allé faire visite au grand bailli [de Sépibus], visite que le grand bailli lui a rendue fort peu de temps après. Ils sont convenus que la cérémonie * qui l’amenait en Valais * aurait lieu l’après-dîner vers les deux ou trois heures. En conséquence, le Conseil d’Etat en corps s’est rendu à la maison de ville avec son secrétaire en chef [Isaac de Rivaz], le bailli précédé de son sautier, de ses deux familiers et des deux premiers secrétaires, François de Kalbermatten et Charles de Rivaz. On y avait invité le bourgmestre régnant [Aug. de Riedmatten] et deux anciens bourgmestres, MM. Wolff et de Lavallaz. On a mandé le secrétaire d’Etat et ses deux adjoints le recevoir au pied du grand escalier de la maison de ville. Introduit dans la grande salle, il a fait un petit discours dans lequel il a dit que l’empereur, son maître, voulant donner au peuple valaisan un témoignage public de son affection et de sa reconnaissance pour les bons services qu’on lui a rendus l’année dernière à l’occasion du passage de son armée commandée par le feld-maréchal baron de Frimont, qui n’avait eu qu’à se louer auprès de Sa Majesté du zèle et du dévouement des * premiers * magistrats du pays, comme il constait par cette lettre qu’il avait l’honneur de leur présenter, ledit feld-maréchal l’avait envoyé à l’effet de décorer de la croix de Saint-Léopold le respectable chef de cet Etat, Son Excellence le grand bailli de Sépibus, [M. Jacques de Quartéry] et M. Weger, colonel commandant le second bataillon du contingent valaisan, et qu’il se félicitait personnellement de cette honorable commission qui lui procurait l’avantage de connaître personnellement les hommes de mérite dont le Valais a composé son Conseil d’Etat.
Le grand bailli a répondu en homme modeste qu’à la vérité le pays s’était porté de grand cœur à se rendre utile au service de Sa Majesté dans une cause aussi juste et aussi générale que celle qui l’a mise dans la nécessité de faire passer en Valais une armée considérable; que ses services personnels étaient trop peu de chose pour qu’il ne vît pas, dans la faveur que lui fait l’empereur, que ce grand prince a voulu récompenser en sa personne /188/ le zèle et le dévouement de MM. ses collègues et de toutes les autorités locales qui l’ont secondé de tous leurs moyens, et qu’il prenait la respectueuse confiance de recommander le pays aux bonnes grâces de Sa Majesté impériale, royale et apostolique. Ensuite le chevalier Agnesi a demandé à ces trois messieurs qu’ils agréassent qu’au nom de l’empereur il les créât chevaliers de cet ordre et qu’il leur en passât lui-même la décoration à la boutonnière de leurs habits. Ce qu’étant fait, il leur donna à tous trois l’accolade.
La cérémonie finit par les remerciements que lui firent ces messieurs de la politesse affectueuse avec laquelle il s’était acquitté de sa commission, et ils le chargèrent de lettres d’action de grâces à l’empereur et au feld-maréchal baron de Frimont. Les lettres que celui-ci a adressées à chacun de ces messieurs en particulier sont on ne peut pas plus flatteuses pour eux. Le surlendemain [12 juin], le grand bailli et les deux autres nouveaux chevaliers de Saint-Léopold ont donné un dîner un peu somptueux à M. le chevalier Agnesi, auquel on a invité une vingtaine des plus notables personnes de la ville pour lui faire honneur et compagnie. Comme le lendemain tombait la Fête-Dieu [13 juin], ce jeune et estimable officier est resté à Sion pour assister à la grand-messe et à la procession solennelle du Saint-Sacrement, après laquelle il a invité le grand bailli et le colonel Weger à dîner avec lui; et le soir de ce même jour, il est allé coucher chez M. le comte Eugène de Courten, aussi chevalier de Saint-Léopold, mais qui ne s’est pas trouvé à cette cérémonie pour avoir reçu dès l’été dernier cette décoration des mains du prince de Metternich ou du prince de Schwarzenberg 1. M. le chevalier Agnesi assure que les chevaliers de Saint-Léopold sont réputés chevaliers d’empire et qu’à la cour de Vienne ils s’assemblent dans la salle des chambellans.
Il n’y a dans aucun canton de la Suisse autant de personnes décorées d’ordres étrangers qu’en Valais, quoiqu’il y ait dans plusieurs autres cantons beaucoup plus de nobles titrés. Nous comptons en ce moment en Valais cinq ou six croix de Saint-Louis, savoir le vieux colonel Elie Courten, le comte Eugène /189/ Courten, M. le capitaine Louis Odet, M. le capitaine Joseph Chapelet, M. le capitaine Joseph Courten, mon frère Emmanuel de Rivaz, maréchal de camp, M. le commandant de Bons; comte chevalier grand-croix de l’ordre des SS. Maurice et Lazare : M. le révérendissime abbé de Saint-Maurice [Pierraz]; simples chevaliers : quatre de ses religieux, M. le comte de Quartéry, M. le capitaine Barman, M. Louis de Kalbermatten, un M. Schiner, anciens officiers au service de Piémont; quatre chevaliers de l’ordre de Saint-Léopold : MM. Eugène Courten, comte Quartéry, colonel Weger et bailli de Sépibus; deux chevaliers de l’ordre de Charles III : M. l’ancien bailli Augustini et M. le grand bailli moderne Charles-Emmanuel de Rivaz; membres de la Légion d’honneur : feu l’évêque Xavier de Preux, qui vivait encore lorsque j’écrivais ceci, le susdit bailli de Sépibus, le susdit M. de Rivaz, M. le baron Stockalper, M. Jost, de Saint-Maurice, M. Blanc, commandant retraité du bataillon que nous levâmes au service de Napoléon quand il reconnut notre indépendance et qui vient d’être en outre décoré de la croix de Saint-Louis, M. Grégoire de Riedmatten, et peut-être quelques autres que j’oublie. — * 1 M. Pierre de Courten et M. Louis de Courten, capitaines aux gardes, chevaliers de Saint-Louis, M. le capitaine Kalbermatten, frère de notre grand sacristain, M. le lieutenant-colonel Gard, M. le capitaine Chapelet, de Saint-Maurice, et M. Joseph de Courten, de Metz, ancien officier aux gardes, le sieur Bruchez, lieutenant aux gardes-suisses *.
Voilà les distinctions que vaut au Valais l’avantage d’avoir une longue frontière qui le met en relation de voisinage avec les maisons d’Autriche et de Savoie. Ses relations militaires avec la France et l’Espagne lui sont communes avec le reste de la Suisse.
Déjà dans les premiers jours de 1816, le Conseil d’Etat reçut du prince de Metternich une lettre fort polie par laquelle il leur annonçait que l’empereur son maître voulant témoigner au peuple valaisan, qui l’a si affectueusement aidé de tous ses moyens dans le courant de la dernière campagne, son estime et sa reconnaissance, lui fait don de dix pièces de canon et de deux obusiers tout /190/ neufs qu’il fait fondre en ce moment aux armes de son auguste maison avec cette honorable inscription :
Franciscus I Austriae imperator strenuae et devotae
Genti Vallesianae grati et propensi animi monumentum.
(A dire le vrai, c’est plutôt une restitution qu’un don. Car le baron de Simbschen, qui commandait le bataillon de Croates qui occupa le Valais dans l’hiver de 1814, nous prit les deux obusiers et les dix canons que nous avaient abandonnés les Français en se retirant du pays aux fêtes de Noël de 1813 * et les envoya à Genève *.) — * Nous les avions réclamés dans le mémoire que le Conseil d’Etat remit aux mains du prince de Metternich lors de son passage à Sion 1 *. — Ce qu’il s’empresse de nous faire savoir en attendant que nous en recevions l’avis officiel qu’a ordre de nous en donner le ministre de la Guerre de Sa Majesté impériale.
Cependant ce n’est point non plus tout à fait une restitution. Car l’empereur François faisant occuper le Valais, qui avait cessé d’être partie de la Confédération helvétique, avait droit de s’emparer de tous les effets militaires et de tout le matériel qu’avaient abandonnés les Français; et d’ailleurs ce serait au roi de France [Louis XVIII] à nous faire restitution des 15 pièces de canon qui composaient notre artillerie à l’époque de la révolution que le proconsul Mangourit et le général Lorge nous enlevèrent en 1798. Le gouvernement français, depuis l’Acte de Médiation, restitua aux XIX cantons l’artillerie que Brune et Masséna et le commissaire Rapinat leur avaient enlevée et la fit reconduire à Bâle, où chacun des cantons alla reconnaître ce qui lui avait appartenu et l’emporta. On ne sait pourquoi Bonaparte, qui venait de reconnaître notre indépendance, ne fit pas la même faveur au Valais. Ou pour mieux dire, nous ne le savons que trop; c’est qu’il ne voulait pas donner de l’artillerie à un pays qu’il avait dès lors le projet de réunir à l’Empire français. Ainsi donc nous avons le droit de réclamer dans un temps plus opportun de la générosité française la restitution de notre ancienne artillerie, et nous sommes fondés à espérer que Louis XVIII ne se /191/ montrera pas ni moins juste, ni moins généreux envers nous que l’empereur François. Alors notre artillerie se trouvera en proportion avec celle des autres cantons catholiques. Toutefois, nous aurons à regretter quelques-uns de ces anciens canons, qui faisaient foi que nous avions pris quelquefois part aux guerres des autres Suisses pour le maintien de la liberté commune et que nous les avions acquis ainsi qu’eux au prix de notre sang dans de glorieux combats où ils avaient remporté la victoire. — * NB. Anno 1532, 21 julii, Vallesiani auxilium tulerunt forte cantonibus catholicis contra zwinglianae perfidiae fautores. Ex quo praelio octo tormenta bellica cesserunt et obvenerunt Vallesianis. — Recueil des Roten, p. 311 *.
Quoi qu’il en soit, tous ces procédés obligeants de la part de l’Autriche sont de bon augure pour l’avenir et nous font espérer que nous serons payés en entier de toutes les avances que nous avons faites à celle de ses armées que commandait le baron de Frimont.
6. — « Diète de décembre 1816 » 1.
La diète de décembre fut principalement et presque uniquement occupée de vérifier le travail de la commission de liquidation de la dette nationale. Elle se trouva moins forte qu’on ne s’y attendait et les ressources pour l’acquitter, plus abondantes, en sorte qu’on se flatte d’être au puits dans cinq à six ans d’ici.
On avait arrêté au Conseil d’Etat de proposer à la diète de procéder en cette session à l’élection d’un nouveau grand bailli, à la manière du peuple romain qui désignait six mois d’avance les consuls de l’année suivante : consules designati. C’était une ruse du bailli de Sépibus pour faire manquer le baillivat à M. [Ch.-E.] de Rivaz et le procurer à M. le baron Stockalper, comme étant juste * et convenable * que n’ayant régné que quelques mois par suite de notre réunion à la France, il obtînt cette magistrature où le choix du peuple l’avait appelé déjà une fois de préférence à tout autre qui peut y prétendre par ses mérites et par ses /192/ services. Pour faire mieux réussir cette intrigue, il remit sur le tapis l’indemnité que les sept anciens dizains se croyaient fondés de répéter des Bas-Valaisans en dédommagement de quelques bâtiments et domaines et de certains droits utiles qu’ils avaient acquis au Bas-Valais durant tout le temps qu’ils ont possédé cette portion du pays en toute souveraineté. Or ils ne répétaient pas moins de 80 000 livres suisses, soit 40 000 écus petits. On leur faisait entendre que s’ils étaient coulants à les accorder, on pourrait penser dès cette fois à leur donner un grand bailli, mais que s’ils marchandaient trop pour en rabattre la moitié, comme le proposait surtout M. Dufour à la tête des députés du dizain de Monthey, ce serait pour eux partie remise à une autre fois. D’un autre côté, M. de Rivaz s’opposait à ce que les députés de Saint-Maurice ne se montrassent trop faciles à accorder une si forte indemnité, pour qu’on ne les accusât pas d’avoir voulu lui acheter le baillivat aux dépens de la bourse des communautés du Bas-Valais. Cependant on se trouva assez d’accord à leur accorder une indemnité quelconque. Et plusieurs des députés de Martigny et de l’Entremont se laissèrent persuader que pour en finir une fois avec les Haut-Valaisans, il était bon de faire le sacrifice de quelque argent et de leur payer de bonne grâce le bouquet qu’ils demandent. Les Duc surtout, toujours empressés à leur complaire et à se concilier leur faveur, étaient plus que personne disposés à leur accorder tout ce qu’ils demandaient. En sorte qu’après de longues discussions sur les avantages et les inconvénients de cette leur répétition, jugée prodigue et injuste par M. Dufour et estimée équitable et opportune par le plus grand nombre des députés du Bas-Valais, ni on la rejeta, ni on l’admit, mais on l’a prise ad referendum, c’est-à-dire pour la soumettre à la décision des communes dont on leur dira le dernier mot à la diète de mai de l’année suivante. Sur ce, on renvoya la nomination du bailli à la prochaine diète. Certaines personnes * ont combiné, dit-on *, une profonde politique; vu que Mgr [de Preux] lutte depuis deux ans avec la mort, il est probable que le printemps l’emportera; les deux élections du bailli et de l’évêque concourant ensemble, il leur sera plus facile de mener leurs intrigues et de trafiquer des voix en faveur d’un nouveau bailli pour en acheter d’un nouvel évêque. /193/
7. — « Affaires ecclésiastiques ». — Mort du prieur Murith (1816) 1.
J’ai oublié de noter l’élection du nouveau prévôt de Saint-Bernard dans la personne du chanoine Genoud, à la place du très regrettable prévôt Rausis qui mourut en 1816 2 plus plein de mérites que d’années. Le nouveau prévôt est un excellent religieux non moins docte que pieux, de vie exemplaire et dont l’administration, s’il marche sur les traces de ses derniers devanciers, comme il y a tout lieu de s’y attendre, sera aussi utile à sa maison que douce à ses confrères. Rome ne lui fit pas attendre bien longtemps la confirmation de son élection; et comme c’est non seulement d’usage, mais de droit que les prévôts de Saint-Bernard se fassent bénir * abbés * par nos évêques, l’évêque Preux fut invité à en venir faire la cérémonie à Martigny même, leur résidence ordinaire.
Cette cérémonie coûta la vie au digne prieur de Martigny, M. Murith, homme vraiment docte pour un pays surtout comme le nôtre où l’on a sous la main si peu de moyens d’acquérir de la science. Car étant venu à la rencontre de l’évêque pour lui faire honneur jusque vers Charrat, une décharge d’armes à feu faite imprudemment trop près des chevaux de son char à bancs leur fit si peur qu’ils en prirent le mors aux dents et culbutèrent le char et ceux qui le montaient. Cette chute ne fut bien dangereuse que pour le prieur Murith qui en reçut une secousse si violente que depuis lors il ne fit plus que languir, * et cette secousse détermina dans un corps qui ne paraissait cependant pas encore usé *, une assez longue maladie à laquelle il a enfin succombé dans l’autome de 1816. C’était un homme de belle prestance, de bonne mine, qui parlait assez bien quoique avec beaucoup d’emphase, grave dans ses mœurs et empesé dans ses manières, poli et généreux, chez qui l’économie fut la mère de la libéralité. Il possédait dans les antiquités romaines, dans la numismatique, la botanique, la lithologie et l’agriculture, bien /194/ des connaissances qui le faisaient remarquer des étrangers savants qui passaient le Grand Saint-Bernard et dont quelques-uns ont fait de son savoir une mention honorable dans les relations de leurs voyages qu’ils ont données au public. Il était âgé de 76 ans, et il y avait une trentaine d’années qu’il était prieur de Martigny.
/195/
CHAPITRE II
Journal de 1817
1. — « Mort de l'évêque Preux » ( 1er mai 1817) 1.
L’an du Seigneur 1817, le 1er mai, fête des apôtres saint Jacques et saint Philippe, notre révérendissime évêque, Mgr Xavier de Preux, après une longue maladie de plus de deux années * et un épiscopat de dix ans moins une quinzaine de jours *, meurt de la mort des justes comme nous avons tout lieu de le croire, à l’âge de 76 ans et demi, vers les trois heures et demie de l’après-midi, sacro viatico saepe refectus omnibusque spiritualibus auxiliis Christianis moribundis impartiri solitis rite munitus. Requiescat in pace. Amen.
Le vénérable chapitre s’assemble le même jour à sept heures du soir pour procéder à l’élection d’un vicaire capitulaire et d’un économe du temporel de l’évêché et du séminaire. On élit unanimement, quoique au scrutin, pour vicaire capitulaire M. le grand doyen [Pignat] et pour économe M. le chanoine Zen Ruffinen, doyen de Valère et procureur général du chapitre. Après vêpres, les deux doyens s’étaient transportés à la résidence du feu évêque pour y apposer le sceau du chapitre sur les archives épiscopales et sur les papiers du défunt prélat. Son cadavre était déjà exposé dans sa chapelle domestique revêtu de ses habits pontificaux. Son neveu, le jeune chanoine [Antoine] Preux, faisant auprès de lui depuis cinq à six ans les fonctions d’aumônier et de secrétaire, se prête de la meilleure grâce à tout ce que le chapitre est d’usage de faire en semblable circonstance. Il /196/ n’extrait des papiers de son révérendissime oncle que son testament qu’il communiquera en temps et lieu au vénérable chapitre.
Le jour suivant [2 mai], le vicaire capitulaire écrit à Son Excellence Mgr le nonce apostolique [Zeno] près le Corps helvétique pour lui annoncer officiellement la mort de l’évêque et la vacance du siège de Sion, ainsi qu’au grand bailli de notre république [de Sépibus], et une lettre adresse circulaire aux neuf surveillants et autres curés, soit pour leur annoncer la perte que vient de faire le diocèse, soit pour ordonner un service solennel pour le repos de son âme et des prières publiques pour l’heureuse et pacifique élection de son successeur.
Les funérailles eurent lieu le dimanche suivant [4 mai] avec toute la pompe possible en cette petite ville. Le veille, on sonna en branle la grande cloche tant au clocher de la cathédrale qu’à celui de Valère neuf émodes consécutives, ce qui ne dura guère moins de six heures. Les chanoines, après avoir chanté les trois nocturnes de l’office des morts, quittèrent le rochet et le bonnet carré et se rendirent en manteau long et en chapeau à la résidence épiscopale où s’étaient déjà rendus le Conseil d’Etat et les membres du Tribunal suprême, qui se trouvaient assemblés à Sion dès le vendredi matin [2 mai], * ainsi que le bourgmestre [Lib. de Courten] précédé de son sautier à la tête du * conseil municipal. On y attendit la procession que présidait le grand doyen accompagné du chanoine chantre [Amherd], du chanoine fabricateur, du curé de la ville [Berchtold] et de ses deux vicaires. Marchaient les premiers, le collège présidé par les professeurs, ensuite les confréries du Rosaire et du Saint-Sacrement, puis les capucins et enfin le clergé de la cathédrale. Quarante-huit pauvres revêtus d’une aune et demie de drap du pays entouraient la bière; * tenant aussi des cierges allumés à la main *, suivaient immédiatement le corps du révérendissime défunt, les chanoines, le bailli précédé de son sautier, de ses familiers, du capitaine de la gendarmerie [Kuntschen], des secrétaires du Conseil d’Etat, après lesquels venaient les conseillers d’Etat, * les membres de la diète souveraine et du Tribunal suprême qui se trouvaient à Sion en ce moment *, le bourgmestre et le corps de ville, ensuite les parents et enfin les pleureuses au nombre de 24, toutes dames ou demoiselles choisies parmi les parentes /197/ du défunt ou prises dans les principales familles de la ville. Le convoi étant arrivé à la cathédrale, on plaça le corps sur un catafalque chargé d’une quarantaine de cierges allumés, cadavere versa ad populum facie exposito. Alors on chanta les laudes de l’office des morts et on célébra une grand-messe en noir, qui fut chantée en musique à l’orgue. On garda à l’offrande le même ordre qu’à la procession. Cette offrande consiste à la part des pleureuses en un pain de 4 batz et en un cierge d’une livre. Après la messe, on fit l’absoute avec les rites prescrits dans le cérémonial des évêques, et le corps du défunt descendu dans le caveau destiné à la sépulture des évêques, les chanoines, le Conseil d’Etat, le Tribunal suprême et le corps de ville retournèrent à la résidence épiscopale et se mirent en haie pour faire honneur aux parents et aux pleureuses; lesquels étant devant la maison * remercièrent la comitive en * saluant avec respect; on leur rendit leur salut et chacun se retira chez lui.
On fit le septième le mercredi suivant, 7 du mois; on y observa les mêmes cérémonies à aller chercher les parents et les pleureuses à la résidence épiscopale et les y reconduire, et même à l’offrande, si ce n’est que la diète souveraine se trouva au service du septième et alla à l’offrande desenatim, c’est-à-dire par dizain, tout de suite après les chanoines. Il faut noter que cette offrande se fait à six autels où six prêtres célèbrent à la fois, avec cette différence qu’au septième le sacristain remplace le fabricateur, et que cette grande offrande reste au sous-sacristain, au lieu que le fabricateur tient compte à la fabrique de celle du jour de l’enterrement, sauf le pain qui reste à son usage. Au retour, * les neveux remercièrent l’Etat et la ville de l’honneur qu’on leur avait fait d’assister aux obsèques de leur révérendissime oncle et donnèrent * à dîner au chapitre, au clergé, aux supérieurs du collège et des capucins, aux médecins du défunt prélat et à quelques-uns des musiciens; quant aux pleureuses, l’usage est le matin de l’enterrement et du septième de leur présenter un déjeuner de café à la crème, de chocolat, de vin sucré, de gâteaux et de tartes dont elles profitent immédiatement avant la cérémonie. Je ne sais quels sont en semblables occasions les émoluments des sonneurs que nous nommons marguilliers, des enfants de chœur et autres bas officiers de nos deux églises; /198/ mais ce que je sais, c’est que ces obsèques de nos évêques ainsi que celles des chanoines et des « Messieurs » de la ville sont fort dispendieuses, et que le salaire des marguilliers surtout est considérable * et qu’on y brûle force cire *; grand bien leur fasse ! Le tout se termine donc par du son et de la fumée. Et sic transit gloria mundi.
Le chanoine Berchtold, curé de la ville, prononça l’oraison funèbre où on remarqua quelques traits hardis. On la dit assez éloquente; comme je ne sais pas l’allemand, je n’ai pu en juger par moi-même, et je le crois sur parole.
Ce testament est véritablement marqué au coin de la parcimonie connue du testateur et de son népotisme qui n’est pas moins notoire. On trouve qu’il y a fait trop petite la part des pauvres et de l’Eglise, * et qu’elle n’est point en proportion avec le riche héritage qu’il laisse à ses neveux et aux épargnes considérables qu'un évêque aussi peu libéral et aussi économe que lui a dû faire sur les gros revenus de l’évêché dont il a joui dix années de suite *. Ce qui nous rappela un trait de l’histoire de Charlemagne, qui porte que ce prince ayant appris la mort d’un riche évêque, demanda à ceux qui lui en apprennent la nouvelle, combien il avait légué aux pauvres en mourant. — « Huit à dix livres d’argent », lui répondirent-ils. Sur ce, un jeune clerc de la chapelle du palais qui se trouvait présent ne put s’empêcher de s’écrier : « C’est là un bien petit viatique pour un si grand voyage ». Ce prince, très content de cette réflexion, dit au jeune clerc : « Soyez son successeur, mais n’oubliez jamais ce mot si bon qu’un jugement désintéressé vous a mis aujourd’hui à la bouche ».
On lui reproche aussi de n’avoir * presque * jamais traité ni l’Etat ni le chapitre, et de n’avoir pas eu le juste decorum de sa dignité, ni sur sa personne, ni dans son ameublement. Cependant, comme il faut écrire l’Histoire à charge et à décharge, je pense qu’on exagère beaucoup et ces revenus et ces épargnes, et je dirai de sa libéralité ce que j’en connais : 1° de son vivant, il a contribué à la fonte des nouvelles cloches de l’église de Sierre; il a fait faire des réparations à l’église du séminaire de Géronde et à celle du couvent des capucins de Sion; il a fait faire un orgue à l’église neuve du collège de la ville que tiennent les pères jésuites, et 2° dans son testament, il a légué 300 écus pour /199/ augmenter de douze messes la fondation de la chapelle que sa famille a dans l’église de Sierre, et pareille somme au chapitre pour le même nombre de messes qu’il veut être dites * par les 12 chanoines résidants * à la cathédrale pour le repos de son âme le jour anniversaire de son décès ou de ses funérailles; item, de son vivant, il a fait don à la sacristie d’un ornement rouge assez propre pour ce que nous appelons cappam suam, et dans son testament il lui lègue un ornement épiscopal de couleur rouge qu’on dit devoir être fort riche, et d’autres petits legs * pies * dont le détail serait ici ennuyant ou ennuyeux.
Au reste, c’était un prélat très appliqué à remplir les devoirs et les fonctions de la charge pastorale, réglé dans ses exercices de piété comme un papier de musique, qui s’est montré beaucoup plus docte qu’on ne le croyait lorsqu’il fut élu, officiant de la manière la plus noble et la plus édifiante, parlant très bien latin des choses de Dieu, entendant fort bien les affaires, sans être de vie trop austère s’occupant sérieusement de l’affaire de son propre salut, voulant que ses prêtres fussent aussi irréprochables que lui-même l’avait toujours été sur l’article des mœurs. Mes lecteurs connaissant déjà quel a été son genre de politique 1, je ne reviendrai donc point sur cet article.
2. — Diète de mai 1817. — « Election de Charles-Emmanuel de Rivaz au grand baillivat » (8 mai) 2.
La diète souveraine s’assembla selon que le porte la constitution le premier lundi de ce mois de mai [5]. Le chapitre reçut le samedi au soir une missive du Conseil d’Etat par laquelle on nous exhortait à faire en sorte qu’on pût procéder * incessamment * de part et d’autre à l’élection du futur évêque. Nous répondîmes que nous ne nous tenions pas assurés de pouvoir obtenir avant la levée de la présente session de la sacrée nonciature ou du Saint-Siège la sanction des articles que nous jugerions /200/ utiles à l’Eglise et à la patrie d’arrêter préliminairement; qu’au reste dans le dessein d’épargner des frais à l’Etat, nous ferions toute la diligence possible. En conséquence, nous tînmes calende, le lundi 5 mai, où nous donnâmes commission à quatre de nous d’en convenir entre eux et de les proposer le plus tôt possible à notre acceptation. Effectivement, en nouvelle calende, tenue le vendredi 9 du mois, ces messieurs nous firent leur rapport et nous arrêtâmes quelques articles dont je rendrai compte plus bas 1 lorsqu’ils auront obtenu la sanction apostolique.
La première chose qu’arrête la diète, c’est que le vendredi 9, on procédera avant toute autre chose à l’élection d’un nouveau grand bailli et d’un nouveau Conseil d’Etat, d’un nouveau Tribunal suprême et des députés du canton à la diète helvétique.
On s’attendait que les suffrages se partageraient entre M. le baron Stockalper et M. de Rivaz. Mais comme les prêtres ainsi que les dames donnaient hautement la préférence au premier, et vu le désir ardent d’un grand nombre d’anciens patriotes que la première magistrature du pays ne sortît pas des mains des Haut-Valaisans, et sous le spécieux prétexte * que M. Stockalper * n’avait exercé qu’une demi-année son grand baillivat, il leur semblait de toute justice qu’on le renommât bailli; en sorte que le tour de M. de Rivaz à leur gré arriverait toujours assez tôt. Cependant les députés même du Haut-Valais ne se dissimulant pas que M. Stockalper n’a jamais eu beaucoup le goût ni l’habitude du travail et que les affaires entre ses mains traîneraient en longueur, et qu’il ne désirait le baillivat que pour se désennuyer à Sion de la triste vie qu’il mène à Brigue loin de la société et des jeux, et que pourtant il fallait à la république un chef capable d’en gérer les affaires au-dedans et au-dehors, et les Bas-Valaisans pour la première fois s’étant entendus à porter unanimement M. de Rivaz à cette magistrature, il arriva, quoiqu’il eût un compétiteur de cette considération, qu’au premier scrutin M. de Rivaz fut proclamé grand bailli à une pluralité de 34 suffrages sur 52, d’où il résulte que M. Stockalper n’en obtint que 18. /201/

charles-emmanuel de rivaz
1753-1830
Portrait par Antoine Hecht, 1819
Saint-Maurice, abbaye
Les Haut-Valaisans considérant le besoin que la république avait d’un chef exercé aux affaires et d’un dévouement éprouvé, et avouant qu’il était juste d’ailleurs que ses longs et bons services obtinssent leur récompense, et les Bas-Valaisans que personne n’était plus favorablement placé que M. de Rivaz, * non moins honoré de l’estime et de la confiance des anciens que des nouveaux patriotes *, à devenir grand bailli, et que son baillivat serait une planche ou un pont à d’autres Bas-Valaisans pour parvenir à cette charge, * 1 la salle retentit d’applaudissements, et ceux-mêmes qui n’avaient pas voté pour lui convenaient qu’il en était digne et que nul ne l’avait mieux méritée *. M. de Rivaz, flatté de ce témoignage d’estime et de reconnaissance de la part de ses concitoyens, ne se fit pas trop presser d’accepter, les Bas-Valaisans surtout l’ayant prié de faire en sorte que sa modestie ne contrariât pas leur politique, qui est de consolider par sa nomination au baillivat l’égalité du Bas-Valais qui ne peut point avoir de plus grande preuve ni de meilleur garant de son existence que d’avoir possédé en commun avec les Haut-Valaisans la première magistrature du pays qui est en Valais notre bâton de maréchal.
* 2 Ainsi M. de Rivaz a eu pour devenir bailli presque autant de voix du Haut que du Bas-Valais, car on sait que trois Bas-Valaisans ont voté pour M. Stockalper *.
Ensuite on procéda à l’élection du vice-bailli qui fut M. le gouverneur Nicolas Roten, membre au commencement de notre révolution de la Chambre administrative, homme de bonne mine et de grande prestance, d’un génie médiocre, il est vrai, mais par sa probité et sa modération agréable autant aux Bas qu’aux Haut-Valaisans. On substitua ensuite M. Maurice de Courten, de Sierre, à M. Libérat de Courten, de Sion, dans la charge de trésorier d’Etat, sujet qui promet de devenir un jour un véritable homme d’Etat. Ensuite beaucoup plus pour son mérite personnel que par considération pour M. son père, M. Eugène Stockalper fut continué conseiller d’Etat et grand voyer du pays, et M. Dufour, * ex-conseiller d’Etat *, à la /202/ constante vigueur duquel le Bas-Valais est en grande partie redevable de sa liberté, fut fait de nouveau conseiller d’Etat, directeur général de la Police.
* 1 Pour consoler M. le baron Stockalper d’avoir manqué le baillivat, on le nomma député à Berne à une majorité de 42 suffrages, et on lui donna pour collègue M. Delasoie, ex-conseiller d’Etat.
* On procéda ensuite à l’élection des membres du Tribunal suprême, dont furent nommés des tous premiers Son Excellence l’ex-bailli de Sépibus et le susdit sieur Delasoie. M. de Sépibus en deviendra infailliblement le président, et M. Delasoie sera très probablement son lieutenant. Et Charles Odet, neveu du nouveau bailli, sans doute à sa considération, fut nommé le premier des trois suppléants par 32 des députés à la diète *.
Sans aller plus loin, il faut que je raconte ici un trait qui lui [à M. Dufour] fait beaucoup d’honneur. Comme M. de Rivaz s’attendait que les partisans de M. Stockalper l’emporteraient sur les siens et que, vu son peu d’aptitude aux affaires qui demandent un travail assidu, ce parti voulait lui donner un vice-bailli grand travailleur dans la personne de M. Dufour, M. de Rivaz lui dit en montant à la maison de ville qu’il le félicitait d’avance sur sa promotion au vice-baillivat. Sur quoi, M. Dufour lui dit : « J’avoue que pour me détacher de votre parti, on m’a donné l’assurance qu’on me nommerait vice-bailli; mais j’ai répondu qu’outre l’estime particulière que je dois à vos talents et à vos vertus, qui vous rendent digne plus que personne de la première magistrature du pays, je ne manquerai pas pour mille louis, quoique chargé de famille, une occasion si favorable de faire grand bailli un Bas-Valaisan. »
On ne sait pas trop se rendre compte pourquoi M. le baron Stockalper, déjà décoré du titre d’Excellence, ayant été une fois grand bailli et souvent président de la diète, s’est mis cette fois-ci sur les rangs pour le redevenir. On ne peut pas croire que ce soit par malveillance pour M. de Rivaz, mais on croit qu’il a été porté à cette démarche par ceux des siens qui conjuraient contre les Bas-Valaisans pour les empêcher, cette fois qu’ils /203/ avaient plus beau jeu que jamais, d’en tirer parti, et toutefois ils ont gagné la partie. D’autres disent que s’il avait prévu le peu de succès de cette tentative, il se serait borné à postuler le vice-baillivat qu’il aurait emporté d’emblée, dans le dessein de vivre à Sion en société de joueurs comme lui, ce qu’il aurait préféré à l’honneur de figurer un ou deux mois de l’année aux diètes helvétiques.
On a remarqué une chose en ce scrutin qui fait honneur aux deux concurrents : c’est qu’il faut nécessairement qu’ils se soient respectivement donné leur voix; ce qui prouve qu’ils s’estiment réciproquement.
Le vénérable chapitre dans la personne de ses deux doyens [Pignat et Zen Ruffinen], le conseil de la ville, les députés des dizains desenatim, les jésuites et les capucins vont saluer le bailli désigné et le nouveau vice-bailli. Et le chapitre députe le chantre [Amherd] et un simple chanoine vers les trois autres membres du nouveau Conseil d’Etat.
A la dernière séance de la présente session, le grand bailli de Sépibus proposa aux seigneurs députés à la souveraine diète, dans son discours de congé et de remerciements, d’installer le nouveau bailli avec un peu plus de solennité qu’on ne l’avait fait depuis la Révolution. En conséquence, après avoir loué les talents, les vertus, les services et les mérites de son successeur (éloges qui se rendent avec usure), * il proposa que * le bailli sortant de charge céderait le fauteuil de la présidence au bailli entrant * en charge * et lui remettrait le sceau de l’Etat, et qu’à la levée de la session, tous les députés en manteau et en épée, * marchant deux à deux *, desenatim, * précédés du sautier et des familiers et des secrétaires *, le conduiraient à l’hôtel du gouvernement, comme pour l’en mettre en possession. Honneurs qu’on rendit effectivement à M. de Rivaz et qu’on décréta de rendre à l’avenir à chaque nouveau bailli entrant en charge. /204/
3. — Diète de mai 1817. — Election du nouvel évêque Augustin Zen Ruffinen (25 mai) 1
Le vénérable chapitre procède le lundi 19 mai à l’élection de quatre de ses membres qu’il a coutume de présenter au sénat valaisan, lequel s’est arrogé le droit de demander pour évêque celui des quatre qui est le plus agréable à la majorité absolue des membres qui le composent. On y préluda par une messe solennelle du Saint-Esprit annoncée au public par une volée de toutes nos cloches et qui fut chantée en musique par les amateurs de la ville. L’après-dîner vers les deux heures, nous nous acheminâmes à notre château de Valère où nous tînmes une calende solennelle, également annoncée au public au son de la cloche qui nous rassemble aux calendes générales, pour procéder à cette élection que nous fîmes après être convenus de la manière dont on y procéderait, 1° que ce serait per viam scrutinii, in quo nomina et qualitates quatuor electorum exararentur, subscriptione cujuslibet suffragium ferentis muniti.
2° On élit deux scrutateurs pour faire le dépouillement du scrutin conjointement avec le secrétaire du chapitre [Julier], en leur enjoignant, ainsi que le prescrivent les canons, de livrer les premiers leur scrutin au secrétaire et le secrétaire aux deux scrutateurs, de vérifier ensuite si les douze scrutins étaient munis de la signature des douze chanoines votants et de n’estimer élus canoniquement que ceux qui le seraient à la pluralité absolue; puis au secrétaire de dresser acte du résultat du dépouillement du scrutin sous l’attestation des deux scrutateurs; et enfin, de brûler sur-le-champ les douze scrutins. Tout cela étant convenu, nous psalmodiâmes le Veni, Creator Spiritus et l’antienne du temps à Notre-Dame, et ayant inséré dans nos billets les noms des quatre chanoines que nous jugions les plus dignes de l’épiscopat, nous déposâmes nos billets sur le bureau entre les mains des deux scrutateurs et nous quittâmes la salle des calendes pour leur en laisser faire le dépouillement en toute liberté. Au bout d’un quart d’heure, ils nous firent rentrer dans la salle et nous annoncèrent que dès ce premier scrutin quatre /205/ des messieurs avaient obtenu la pluralité absolue que requièrent les canons et nos statuts, et en notre présence ils en munirent l’acte du sceau du chapitre qu’on confia au chanoine secrétaire, en représentant de nouveau à ces messieurs que les lois canoniques leur imposent sous peine d’infamie et de privation le plus strict secret. Le lendemain [20], le secrétaire, d’ordre du chapitre, avisa messieurs de l’Etat que nous avions procédé à notre élection, et on les pria de nous aviser à leur tour quel jour leur conviendrait pour s’assembler à la cathédrale et procéder à ce qu’ils appelent la nomination, mais qui n’est à proprement parler qu’une désignation de celui des quatre mis en présentation qui leur agréerait davantage. Car « nomination » est un terme juridique qui importe un droit canonique. Or l’Etat de Valais n’a aucun droit de s’immiscer dans l’élection de nos évêques fondé sur le droit canon ou avoué par le Saint-Siège. Il a usurpé ce droit dans des temps orageux où en évitation de plus grands maux le chapitre l’a souffert et les papes l’ont toléré.
Quoi qu’il en soit de ce droit que le magistrat valaisan s’arroge et qu’il croit lui être maintenant légitimement acquis par titre de prescription, comme la simonie ne s’est faite que trop ouvertement dans quelques-unes des précédentes élections au grand scandale des gens de bien et des vrais chrétiens, ce qui est pour le chapitre et pour l’élu lui-même, quoiqu’il prétende n’y avoir jamais une part directe, le juste sujet d’une vive inquiétude, nous enjoignîmes à notre secrétaire d’insérer dans la lettre d’avis une respectueuse mais forte et courageuse remontrance sur cet intolérable abus dont le seul soupçon rejaillit défavorablement sur un évêque et rend sa personne * et son caractère * moins vénérables, soit aux magistrats eux-mêmes, soit à ce qu’il y a dans le peuple de plus instruit et de plus religieux.
Le vendredi matin [23 mai], ces messieurs nous proposèrent que cette cérémonie eût lieu le jour même de la fête de la Pentecôte [25]. Nous y donnâmes les mains, et ce jour-là, à l’issue de la grand-messe solennelle à laquelle assista tout l’Etat présidé par le grand bailli de Sépibus, précédé de son sautier, de ses deux familiers, * du commandant de la gendarmerie [Kuntschen] *, des secrétaires du Conseil d’Etat et d’une musique militaire qui ne se fit entendre qu’à leur entrée dans l’église, le /206/ magistrat quitta les premiers bancs et vint au chœur se placer dans les stalles des chanoines du côté droit, les chanoines en rochet et en camail s’étant placés selon leur dignité ou leur ancienneté dans les stalles du côté gauche. Le petit Theiler, ci-devant grand châtelain du dizain d’Hérémence, fit l’ouverture de cette désignation par un discours de trois quarts d’heure qui parut à la plupart des auditeurs long et plat, farci de textes de l’Ecriture et d’auteurs latins, poètes et prosateurs. C’était un panégyrique et une apologie tout à la fois de l’évêque défunt et une véritable amplification de collège. On s’en ennuya d’autant plus que l’orateur, lisant son discours et faisant des gestes déplacés, croyait néanmoins parler d’or. Notre secrétaire, l’orateur du chapitre, fit un discours des deux tiers moins long, qu’il récita très bien de mémoire, plein de choses bien pensées et bien rendues sur l’obligation * de conscience * qu’avaient ces messieurs d’élire à leur jugement le plus digne de l’épiscopat, le plus utile à l’Eglise et à la patrie, et le plus approchant des grandes qualités que l’Apôtre et les canons requièrent dans un évêque. Ensuite il décacheta l’acte de notre présentation stipulé en latin et proclama élus par nous comme dignes de l’épiscopat les quatre dignités actuelles du vénérable chapitre, qui sont les vénérables hommes et révérendissimes messieurs le chanoine Alphonse Pignat, grand doyen, soit doyen de Sion, le chanoine Augustin Zen Ruffinen, petit doyen, soit doyen de Valère, les chanoines Emmanuel Kalbermatten, sacristain, et Aloys Amherd, chantre.
Le grand bailli riposta au discours de notre secrétaire par un discours assez long où il eut l’air de bien sentir cette obligation et de la bien faire sentir à ses cosuffragants. Le bailli finit son discours par inviter messieurs les chanoines, le magistrat et le peuple présent à la cérémonie d’invoquer les lumières du Saint-Esprit en chantant le Veni, Creator que l’orgue exécuta. Ensuite ces messieurs quittèrent le chœur et nous y laissèrent dans nos stalles et allèrent s’assembler dans la branche de la croisée de l’église qui conduit à la petite sacristie, et dans moins d’une demi-heure revinrent au chœur et nous annoncèrent par l’organe de leur président que le chanoine Zen Ruffinen, à une grande majorité, avait été élu, nommé ou désigné, comme il /207/ nous plairait de le dire, évêque par la souveraine diète. L’Etat lui en fit ses compliments, lui promit toute protection et toute assistance, en espéra la meilleure intelligence, et l’élu répondit d’un ton de voix peu élevé comme il convient à un bon prêtre qui se représente la pesanteur du fardeau qu’il consent de se laisser imposer, * reconnaissant qu’il était bien loin du modèle que l’orateur du chapitre avait proposé, mais espérant qu’avec la grâce de Dieu il s’efforcerait de se rendre utile, comme on voulait bien se le promettre de son dévouement et de son zèle au service de l’Eglise et de la patrie *, et après s’être recommandé à la faveur du magistrat du pays, aux conseils et aux services du vénérable chapitre, aux prières de tout le troupeau dont on l’établissait le premier pasteur, et s’être recommandé à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints patrons du pays, soit du diocèse, il se rendit au vœu du clergé et du peuple par l’organe desquels la divine Providence l’appelait à l’épiscopat; * puis * il quitta sa stalle et d’un pas non chancelant il se porta devant le grand autel où, lui-même, il entonna d’une voix assez ferme le Te Deum par lequel finit cette longue et grave cérémonie.
Le sénat magnifique se retira en saluant respectueusement l’élu que le vénérable chapitre reconduisit jusqu’au seuil de la porte de la maison des Calendes où il loge. De retour à la maison de ville, le sénat procéda de suite à l’élection d’une députation au nouvel évêque pour l’aller complimenter de la part de la souveraine diète, sur le choix que le pays venait de faire en sa personne d’un prélat à une aussi grande majorité de suffrages, car on sut tout de suite après-dîner qu’il avait obtenu 37 voix sur 52 votants. Tous les dizains vinrent aussi les uns après les autres lui rendre leurs devoirs et lui faire leurs compliments. Le vénérable chapitre ne lui fit sa visite de corps que le lendemain avant vêpres; il nous dit des choses fort aimables en un petit discours bien composé et qu’il avait parfaitement appris, car il écrit fort bien le latin quoiqu’il ne le parle pas très couramment, d’autant plus qu’il tient un peu du bègue et qu’il bredouille fort, soit en parlant, soit en lisant, ce qui est un défaut héréditaire dans sa famille.
* C’est le propre neveu de l’évêque Melchior *. Il est âgé de 52 ans. Il y en a 23 qu’il est entré au chapitre. Il s’est montré /208/ en tout temps très dévoué à ses intérêts et il en gère les affaires depuis six à sept ans avec beaucoup de diligence et d’habileté. Il s’y est toujours conduit en homme qui fait son capital de remplir exactement les devoirs de son état, ce qui nous inspire toute confiance qu’il s’acquittera très fidèlement des devoirs si multipliés de la charge pastorale. Il est de mœurs irréprochables, simple et droit dans ses manières et dans ses discours, fortement imbu de l’esprit ecclésiastique, * plutôt austère que relâché, se montrant peu dans les sociétés quoiqu’il n’y soit pas sauvage *, et ne se montrant en public que lorsque les affaires le demandent, aussi bon économe des deniers du chapitre que de son propre pécule, se tenant toujours très propre de sa personne, bien meublé, bien vêtu, quoique sans luxe, éloigné de tout faste et de toute ostentation, entendant l’agriculture et la bâtisse, ayant hérité de son révérendissime oncle ce qu’on appelle le goût de la truelle, très honnête envers ses confrères, très modéré dans tous ses avis, et durant la lutte qui a duré 18 mois entre le Haut et le Bas-Valais ces dernières années ayant gardé autant par modération que par discrétion une parfaite neutralité qui lui a concilié l’estime et la confiance des Bas-Valaisans sans trop le compromettre envers les Haut-Valaisans. Il a fait toutes ses études en Valais, n’en étant sorti que prêtre et déjà * nommé du vivant de son oncle l’évêque * chanoine titulaire de notre cathédrale, pour aller à Annecy profiter des leçons et des exemples de MM. les chanoines de Genève qui l’accueillirent avec distinction comme le neveu d’un évêque qu’avait sacré l’évêque Biord, l’un de leurs plus célèbres prélats. Il ne passe pas pour savant théologien ni pour bon prédicateur, mais c’est un homme prudent et modeste, qui ne fera rien d’important sans prendre conseil de plus docte que lui, et nous avons tout lieu d’espérer que son administration sera sage et discrète. Ce qui nous a fait singulièrement désirer de l’avoir pour évêque, c’est qu’il emploiera l’activité de son caractère à rebâtir le château épiscopal [de la Majorie] ruiné depuis près de trente ans par l’incendie de la ville arrivé en 1788 et qu’il a grandement * à cœur * la translation du séminaire de Géronde à Valère que nous avions déjà proposée au défunt évêque [de Preux] comme l’unique moyen de préserver /209/ les élèves du sanctuaire et les candidats en théologie du péril des mauvais exemples où ils sont exposés dans les pensions bourgeoises, et de leur faire faire en même temps leur théologie et leur séminaire sous les yeux de l’évêque et du chapitre, et par là même de mieux éprouver leur vocation et de les plier de bonne heure à des mœurs vraiment ecclésiastiques et de les préserver de la contagion des mœurs séculières. Outre qu’il se prête de la meilleure grâce du monde à tout ce qu’on lui propose qui peut tourner à l’utilité de l’Eglise et à l’édification publique. En sorte que, quoique son élection ne soit pas trop canonique, ainsi que celle de tous ses prédécesseurs depuis trois siècles, nous n’en pressons pas moins le Souverain Pontife [Pie VII] d’en suppléer les défauts par la plénitude de sa puissance apostolique et de nous donner pour évêque un chanoine aussi chéri qu’estimé de ses confrères et en qui le magistrat et le peuple du pays mettent leur confiance. Mais sera-t-il plus honorable et plus charitable que quelques-uns de ses devanciers, c’est ce que le temps nous apprendra.
Ainsi que M. de Rivaz eut pour le baillivat un concurrent redoutable dans la personne de M. le baron Stockalper, pareillement le chanoine Zen Ruffinen en a eu un non moins redoutable en la personne du chanoine Kalbermatten. Plus le Dr Gay travaillait pour le premier, plus le bailli de Sépibus travaillait pour le second qui a l’avantage sur le premier d’être un homme de belle prestance et que la réputation méritée de le surpasser de beaucoup du côté de la doctrine et de l’éloquence faisait désirer à la plupart des curés non moins du Bas que du Haut-Valais de voir à la tête du clergé sédunois; d’autant plus que la faction Roten accusait hautement la faction Gay de ne se faire aucun scrupule de faire parvenir le beau-frère chanoine à l’épiscopat par la voie de la simonie. Mais ce qui à cette diète a surtout gagné au chanoine Zen Ruffinen tant d’adhérents, ce fut que les députés jugèrent ainsi que nous que dans les circonstances nul n’était plus propre que lui à mettre à exécution les articles arrêtés entre nous dont j’ai parlé ci-dessus 1, d’une utilité palpable. Alors la faction viégeoise voyant qu’au moins /210/ à cette diète le seul motif du bien public et d’intérêt général déciderait en faveur du concurrent de son protégé la grande majorité des députés, les Roten disaient à qui voulait l’entendre que si la simonie ne se faisait pas à cette diète, c’est qu’elle s’était faite à la diète de décembre proche passé. Un autre mobile qui a fait préférer le chanoine loécheran au chanoine viégeois et que se dissimulent les Haut-Valaisans, c’est que les Bas-Valaisans se sont ressouvenus en cette circonstance que le chanoine Kalbermatten fut, durant les 18 mois de luttes dont nous avons parlé plus haut 1, le conseiller intime du bailli et de l’évêque [de Preux] pour redonner des fers aux Bas-Valaisans en les réduisant de nouveau à la condition de sujets. Enfin, le troisième mobile qui a fait prépondérer le parti loécheran au parti viégeois, c’est qu’il est arrivé cette fois-ci ce que je dis au vice-bailli Preux qui, un jour que je dînais chez son frère l’évêque, peu après son sacre, m’ayant pris dans l’embrasure d’une fenêtre, et après quelques faibles témoignages de reconnaissance de ce que mes parents bas-valaisans avaient eu grande part à sa nomination, m’assurait d’un ton de prophète qu’immanquablement mes talents distingués et ma nombreuse parenté me conduiraient * après son frère * à l’épiscopat, je pris ce propos pour ce qu’il était, c’est-à-dire pour une pure flagornerie, et je lui répondis d’un ton moitié sérieux moitié riant : « Votre Excellence, le tour des Bas-Valaisans d’être faits évêques ne viendra pas encore de longtemps; mais, grâce à Dieu, le temps que les Bas-Valaisans feront les évêques est déjà venu, et ce leur est assez pour le présent. » Effectivement, ce sont les Bas-Valaisans qui ont fait évêque le chanoine Preux, et c’est le Bas-Valais qui a fait évêque le chanoine Zen Ruffinen, car s’il n’avait pas eu un beau-frère bas-valaisan de l’entregent du Dr Gay, il est incontestable qu’il ne le serait pas. Je ne sais si ce dernier oubliera aussi promptement que le premier, mais l’évêque défunt n’en conserva qu’un bien faible souvenir, et les Bas-Valaisans n’ont pas à se louer qu’il leur ait jamais accordé quelque faveur marquée au coin de la reconnaissance, si ce n’est qu’il préférait ordinairement de parler en public en langue française. On aura /211/ tout le temps durant le long épiscopat que promet au chanoine Zen Ruffinen son âge peu avancé, d’expérimenter jusqu’à quel point nos prélats allemands sont susceptibles de se familiariser avec l’idée que les Bas-Valaisans sont maintenant leurs égaux et qu’ils ne doivent plus les traiter en cadets réduits à la légitime. Mais je prévois que cette idée entrera encore bien difficilement dans la tête des chanoines qui les entourent et qui les conseillent, qui seront toujours pour la plupart des dizains allemands et chez qui par conséquent se perpétuera le regret de l’ancienne domination et le désir de primer partout à titre de frères aînés, soit en vertu du droit d’aînesse.
4. — « Sacre du nouvel évêque Augustin Zen Ruffinen » 1 (12 octobre).
Depuis l’élection de l’évêque jusqu’à la diète de décembre il ne s’est rien passé d’important chez nous que la cérémonie du sacre du nouvel évêque. Elle eut lieu * le 12 octobre * par les mains du prélat Zeno qui, de nonce en Suisse devenu nonce en France, passa par le Valais allant à Rome prendre ses instructions et recevoir la bénédiction du pape [Pie VII] avant que de se rendre à sa nouvelle destination. En juin, l’évêque * élu * avait envoyé près de la sacrée nonciature les chanoines Amherd et de Rivaz pour le procès de doctrine et de mœurs, qui ne trouvèrent pas le nonce à Lucerne; il venait de se mettre en voyage pour se rendre à Karlsruhe auprès du grand-duc de Bade [Charles-Louis] à l’occasion de l’élection du nouvel archevêque de Ratisbonne [Wolf ?], dont la personne déplaisait au Souverain Pontife comme professant trop ouvertement les opinions philosophico-politiques du feu prince-primat [Dalberg]. Mais il avait donné commission à son auditeur, le chanoine Belli, de recevoir nos dépositions et de dresser le procès-verbal de cet examen canonique que les anciens et le pontifical romain appellent le scrutinium. Le sieur auditeur nous fit très gracieusement les honneurs de la table de son prélat le dimanche et nous /212/ promit qu’en juillet notre élu recevrait l’avis officiel de sa préconisation et que ses bulles lui seraient très probablement expédiées au plus tard peu après la fête de l’Assomption [15 août]. Le tout arriva ainsi qu’il nous l’avait annoncé. Effectivement, Monseigneur reçut le transsumptum authentique de ses bulles à la fin d’août. Le même jour, le grand doyen [Pignat], vicaire capitulaire durant la vacance du siège, remit à l’élu confirmé l’administration au spirituel de son Eglise, qui le même jour donna des lettres de grand vicaire audit grand doyen, qui avisa officiellement par une circulaire les curés du diocèse que l’évêque élu venait de recevoir ses bulles de confirmation et avait pris aussitôt les rênes du gouvernement, * leur enjoignant de commencer dès lors à le nommer au canon de la messe sous le nom d’Augustin-Sulpice : et pro famulo tuo antistite nostro Augustino Sulpicio *.
Aussitôt dit, Monseigneur s’occupa des moyens de former un pensionnat en Valère pour les étudiants en théologie pour les soustraire aux dissipations et aux dangers des pensions bourgeoises. Il passa une partie de l’été au mayen bâti et à lui légué par feu son oncle l’évêque * Melchior * Zen Ruffinen, pour se reposer des fatigues de l’élection; il en revint le sang rafraîchi et le teint éclairci un peu avant la Saint-Maurice [22 septembre].
Le vénérable chapitre procéda alors à l’élection de la dignité de doyen de Valère * que possédait notre élu *, déclarée vacante dans ses bulles de confirmation. Le chanoine Amherd, de chantre de Sion fut fait doyen de Valère, et le chanoine de Riedmatten (Polycarpe) fut élu chantre à sa place. Il eut pour compétiteur le chanoine Roten porté par le chanoine Kalbermatten, grand sacristain. Voyant que ni l’évêque élu ni le grand doyen ne pensaient à moi et ayant été informé qu’il entrait dans les combinaisons politiques de l’évêque, de son beau-frère le Dr Gay et de son conseiller intime le chanoine Julier que ce fût le chanoine de Riedmatten qui devînt à cette époque dignitaire du chapitre, je lui donnai ma voix au moyen de laquelle il l’emporta sur son rival.
Notre élu nous avait chargés d’inviter de vive voix avec beaucoup d’instances Mgr le nonce de vouloir bien venir en Valais faire lui-même la cérémonie du sacre; il l’en pria par /213/ lettres réitérativement; ce qu’il agréa avec plaisir, mais en témoignant qu’il désirait fort que cette cérémonie pût avoir lieu dans la belle saison, vers la Saint-Maurice. Mais Monseigneur lui représenta que le sacre des évêques étant en Valais une espèce de fête nationale où l’on donnait de grands repas, il ne lui serait guère commode de ne la donner qu’en automne après la Toussaint, qui est la saison de l’année où toute la récolte est faite et où le pays abonde en gibier et en poisson. * Et il se proposait de lui faire une réception d’autant plus honorable que le Souverain Pontife lui avait fait don de 75 louis sur le coût des bulles qu’il devait revenir à ce que les Italiens même en latin appellent la « papine du pape » *.
Sur ces entrefaites, on apprit que le prélat Zeno venait d’être nommé à la nonciature de Paris et qu’il allait quitter Lucerne pour se rendre à Rome. Il en fit informer notre élu par son auditeur en lui proposant en même temps de le sacrer à son passage par le Valais, qui aurait lieu du 10 au 13 octobre. L’évêque qui n’avait encore ni vêtements épiscopaux ni meubles meublants, lui fit témoigner son regret de ne pouvoir profiter de son offre gracieuse et la refusa sur ce que ce projet ne lui laissait pas le temps nécessaire à faire les préparatifs de cette fête. Cependant il le priait de lui faire l’honneur et la faveur en passant à Sion de venir loger chez lui, c’est-à-dire dans l’appartement qu’il lui ferait préparer chez quelqu’un des plus notables de la ville. Mgr le nonce pressé de se rendre à Rome s’achemina par Berne et Fribourg en Valais, tellement persuadé que ce ne serait pas lui qui sacrerait le nouvel évêque de Sion qu’il laissa à Fribourg son auditeur, le chanoine Belli, nommé internonce en Suisse jusqu’à l’arrivée du nouveau nonce qui n’aura lieu, dit-on, qu’au printemps prochain. Cependant le gardien du couvent de Lucerne avisa notre élu que Mgr Zeno avait témoigné quelque déplaisir de ce que l’élu de Sion se refusait au désir qu’il lui avait si souvent témoigné de le sacrer. Sur quoi l’évêque par les conseils de son beau-frère se décide tout à coup à profiter de l’occasion du passage par le pays de ce prélat pour s’en faire sacrer, et fait à la hâte les préparatifs de cette cérémonie. Aussitôt on en donne avis à l’abbé de Saint-Maurice [Pierraz] et au prévôt de Saint-Bernard [Genoud]. En conséquence, M. l’abbé /214/ pria le nonce par une lettre qui lui fut remise à Vevey de venir loger à l’abbaye. Il y arriva le jeudi [9 octobre] au soir, à huit heures et demie, et ce fut à Saint-Maurice seulement qu’il reçut une lettre de notre élu qui le priait de vouloir l’ordonner et le sacrer évêque. Comme le prélat Zeno ne demandait pas mieux, il accepta la proposition avec plaisir. Le vendredi matin [10 octobre], il chanta une grand-messe en l’église de l’abbaye à l’honneur des martyrs thébains et dans la visite qu’il fit du trésor de leurs reliques, il vénéra surtout avec beaucoup de dévotion la Sainte Epine, don du saint roi Louis IX, et après un déjeuner dînatoire, il vint souper et coucher à Martigny, à la prévôté de Saint-Bernard, où l’évêque envoya à sa rencontre son frère [Alexis] et son beau-frère et les chanoines Kalbermatten et Berchtold. Le samedi [11], le nonce arriva à Sion un peu après quatre heures de l’après-midi. Il y fut reçu au son des cloches et de quelques boîtes à défaut de canons. Le Conseil d’Etat dès la veille avait fait venir de l’arrondissement du Centre une centaine de nos miliciens pour donner une garde d’honneur à ce prélat si honoré de la faveur du Souverain Pontife. L’évêque élu à la tête de son chapitre se rendit à la belle maison neuve de M. l’ancien bourgmestre Augustin de Riedmatten fort proprement meublée pour le recevoir. A son arrivée, la troupe lui présenta les armes. Sa voiture était précédée de trois autres, dans la première desquelles étaient le frère et le beau-frère de notre élu, dans la seconde, quelques « Messieurs » de Saint-Maurice, et dans la troisième, les deux chanoines envoyés à sa rencontre. L’évêque élu, après l’avoir salué, le harangua en latin en le remerciant de ce qu’il se prêtait de si bonne grâce à le sacrer et s’excusa de la réception moins honorable qu’on lui faisait sur la hâte avec laquelle on s’était décidé à profiter de son passage par le Valais pour cette auguste cérémonie. Ensuite arriva le sieur Isaac de Rivaz, chancelier de la république, précédé d’un familier et du sautier, pour le complimenter au nom du Conseil d’Etat, qui le harangua en français. Vint ensuite une députation du conseil de la ville ayant en tête le bourgmestre régnant, M. Libérat de Courten; enfin, M. Alexis Werra, commandant de la milice de l’arrondissement du Centre, lui présenta le corps des officiers. Le nonce répondit en latin à l’évêque et en français /215/ aux autres députations. Monseigneur invita au souper pour faire compagnie au nonce le grand bailli [de Rivaz] et le vice-bailli [N. Roten], le bourgmestre, le grand doyen, le grand sacristain et quelques autres personnes notables de la ville et du clergé, — * 1 [et] les deux jésuites préposés aux deux collèges de Brigue et de Sion, savoir les pères Sineo de la Tour, Piémontais, et Godinot, Français, et des capucins de la ville *. — * 2 M. Vuarin, curé de Genève, s’y trouva. Mgr le nonce lui avait donné rendez-vous à Sion pour conférer avec lui d’affaires relatives à l’état des paroisses savoyardes du diocèse de Genève cédées par les derniers traités à ce nouveau canton de la Confédération helvétique *.
Le lendemain, dimanche 12 octobre, la cérémonie du sacre concourut avec la solennité de la dédicace de la cathédrale. On alla chercher sous le dais à sa résidence le prélat consécrateur, précédé des deux abbés crossés et mitrés, au milieu desquels marchait notre élu qu’on allait sacrer évêque. Assistèrent à la cérémonie, outre le Conseil d’Etat, quelques chanoines titulaires et quelques surveillants et quelques députés à la diète des dizains les plus voisins de la ville, le temps ayant été trop court pour que les plus éloignés pussent se rendre à la cérémonie. On y observa tous les rites prescrits dans le pontifical romain. Le public parut très édifié de l’extérieur dévot du prélat consécrateur. La cérémonie avec grand-messe où il y eut une musique digne d’une plus grande ville et d’une plus grande cathédrale que les nôtres, ne finit qu’à une heure et demie.
Dans l’intervalle de la messe au dîner, Mgr le nonce fit aviser le Conseil d’Etat qu’il se proposait de lui rendre la visite dont il avait bien voulu le prévenir chez M. le grand bailli. En conséquence, ces messieurs se rendirent chez leur président où peu après arriva Mgr le nonce accompagné du nouvel évêque et des deux moindres prélats. Pour le recevoir avec quelque dignité, il trouva à l’antichambre le sautier baillival, dans la première chambre les deux familiers, dans laquelle le bailli et ces messieurs vinrent à sa rencontre, et dans la 3e chambre à cheminée, où il /216/ trouva grand feu, on le pria de s’asseoir, ce qu’il fit et il causa amicalement tout près d’une heure. On le reconduisit jusqu’au bas de l’escalier.
On ne se rendit à la maison de ville pour le dîner qu’à quatre heures du soir. Pour avoir été préparé si à la hâte, il fut assez somptueux, mais mal cuit et mal servi. Il dura trois heures au moins. Au dessert, l’évêque porta la santé du pape et le nonce, celle de la république; puis l’évêque porta celle du nonce et le nonce, celle de l’évêque. Vers les huit heures du soir, les prélats ayant eu le temps de finir leurs offices, il y eut concert chez M. le grand bailli où ils assistèrent et où furent invités les prêtres, les magistrats, les officiers, les messieurs et les dames de la ville et du pays qui s’étaient rendus à Sion pour la cérémonie.
Le lundi matin [13 octobre], Mgr le nonce alla dire la messe à l’église neuve du collège et après un déjeuner dînatoire, il prit congé de l’évêque et monta en voiture et partit pour Brigue au son des cloches et du canon. L’accompagnèrent de la part de l’évêque, outre son frère et son beau-frère, les chanoines de Riedmatten et Julier, et le père [Sineo] de la Tour. A Loèche, un fort détachement de nos miliciens firent des décharges d’artillerie à son honneur. A Tourtemagne, le fameux curé Tenisch vint à sa rencontre en procession à la tête de ses confréries de l’habit et du voile, précédées d’une petite troupe de miliciens qui brûlèrent aussi de la poudre à son honneur. A la sortie du village, le nonce Zeno descendit de voiture pour leur donner solennellement sa bénédiction et remercier ce curé de sa grande dévotion envers le Saint-Siège et les nonces apostoliques. On arriva de nuit à Brigue où personne que les ecclésiastiques ne le vinrent saluer. On y soupa et on y déjeuna aux frais de l’évêque. Ce fut là qu’on lui renouvela tous les remerciements de notre révérendissime évêque et qu’on lui souhaita un bon voyage et toutes prospérités dans sa nouvelle légation.
On avait disposé dans la grande salle de la maison de ville pour le dîner une grande table ronde au milieu d’autres tables dressées tout le long de cette salle en fer à cheval. Au milieu de la table ronde fut placé M. le nonce, ayant à sa droite le grand bailli, * lequel avait à sa droite l’ex-bailli baron Stockalper*, et à sa gauche l’abbé de Saint-Maurice, et vis-à-vis M. le nonce, on /217/ plaça le nouvel évêque, ayant à sa droite le vice-bailli et à sa gauche le prévôt de Saint-Bernard, lequel avait à sa droite l’ex-bailli Augustini, puis les autres conseillers d’Etat entremêlés des quatre dignitaires du chapitre; puis le bourgmestre régnant, * le comte Quartéry *, le curé de Genève, le père [Sineo] de la Tour, le père gardien [Herménégilde], * le secrétaire d’Etat *, M. Werra, le commandant de la milice de l’arrondissement, M. Zenklusen, le commandant du bataillon que nous avons au service de France, le Dr Gay, les bourgmestres Augustin de Riedmatten et Joseph de Lavallaz, etc.
Ce que je note pour l’instruction de nos neveux lorsqu’ils se trouveront en pareille circonstance.
Ce sacre fait si à la hâte et pour ainsi dire en passant a été * moitié moins somptueux mais aussi * moitié moins dispendieux que s’il eût été fait avec toute la pompe qu’il exigeait s’il eût été fait à loisir. Effectivement, on en fut quitte à l’abbaye et à la prévôté pour le passage et l’évêque pour un souper la veille et un déjeuner le lendemain. On épargna les dîners que l’Etat et le chapitre avaient arrêtés de lui donner, outre l’entretien et la solde de trois à quatre cents hommes de milice, épargne qu’on évalue de 150 à 200 louis.
5. — Transfert du séminaire de Géronde à Valère (novembre 1817), — Diète de novembre-décembre 1817 1.
Depuis la cérémonie du sacre, Mgr [Zen Ruffinen] s’est * principalement * occupé de la translation du séminaire de Géronde à Valère, en y préparant des chambres en nombre suffisant et en y procurant les meubles nécessaires à y loger une petite communauté de 20 à 25 séminaristes. Ils s’y rendirent tous dans la première semaine de novembre, et ils y vivent sous la discipline de M. le chanoine Lorétan qui a bien voulu prendre sur lui la difficile direction de ce naissant séminaire dont le règlement est calqué sur ceux de * France * que dirigent MM. les Sulpiciens. Ces novices prêtres descendent de Valère à la cathédrale tous les /218/ dimanches et grandes fêtes de l’année pour assister à nos * grand-messes * et même, dit-on, ils viendront depuis Pâques aux fêtes solennelles nous aider à chanter matines. Ils descendent aussi tous les jours de classe le matin et l’après-midi dans une salle près du collège pour les leçons de théologie dogmatique et morale que leur font les deux anciens professeurs, les chanoines Pignat et Kalbermatten, et le chanoine Berchtold, curé de la ville, leur donne en outre deux fois par semaine des leçons d’Ecriture sainte. La pension n’y est que d’un louis par mois pour les élèves du diocèse et de six écus neufs pour les étrangers. Mais comme plusieurs de nos candidats en théologie sont peu moyennés de chez eux et qu’au moyen des préceptorats dans quelques bonnes maisons de la ville ils faisaient leurs hautes classes sans qu’il en coûtât rien à leurs parents pour leur table, Monseigneur concerte en ce moment avec son chapitre et le Conseil d’Etat les moyens de leur faire faire * gratuitement leurs * trois à quatre années de séminaire. Quand on sera convenu de ces faits à cet égard on proposera le tout à l’approbation du Saint-Siège et à la sanction de la diète souveraine.
L’ouverture de la seconde diète de cette année a eu lieu à l’ordinaire le dernier lundi de novembre [24] avec les formalités accoutumées, si ce n’est que le nouveau grand bailli [de Rivaz] et le nouvel évêque y pérorèrent l’un et l’autre en français et que toutes les affaires s’y proposent et s’y délibèrent en cette langue, parce que finalement c’est celle des deux tiers des habitants du pays, et que tous les messieurs du Haut-Valais, même dans l’âge viril, l’apprennent avec la plus grande facilité, tandis que ceux-là seuls des Bas-Valaisans parviennent à le parler vaille que vaille qui ont eu l’occasion de l’apprendre dès leur bas âge. C’est à quoi il faut bien faire attention pour comprendre que le décret de l’une de nos nouvelles constitutions, qui exigeait des députés bas-valaisans qu’ils sussent les deux langues, n’était ni raisonnable ni équitable. Cependant il y a toujours à l’ordinaire, parce que la chose est nécessaire, deux secrétaires de la diète, l’un allemand, l’autre romand.
Cette diète procède très pacifiquement dans toutes ses opérations et il règne à la grande satisfaction de tous les bons citoyens /219/ entre les députés du Haut et du Bas-Valais une parfaite égalité et une concorde vraiment fraternelle.
Le premier dimanche de décembre [7], Monseigneur a donné un grand et bon dîner à toute la députation, auquel il a invité le vénérable chapitre. On y a tablé cinq heures d’horloge et on n’y a bu que la santé de l’évêque portée par le grand bailli au nom de la souveraine diète, qui a fait retentir les salles du cri réitéré de Ad multos annos, et nous autres chanoines nous répondions Fiat ! Fiat ! Amen, Amen ! Dans ces repas que nos évêques donnent à l’Etat, la coutume est que l’évêque garde pour lui la place d’honneur et que le bailli n’occupe que la seconde, parce que nos magistrats honorent en sa personne leur père spirituel à titre de premier pasteur du pays; ce qui a pareillement lieu aux séances des diètes où par vénération pour le caractère épiscopal, il a un fauteuil à la gauche de celui du grand bailli qui les préside.
* 1 Les Bas-Valaisans présentent aux Haut-Valaisans à la fin de la diète * de décembre * un mémoire dont l’objet est d’établir que la demande que font ceux-ci à ceux-là n’est pas fondée en droit; qu’à en juger stricto jure ils ne leur doivent rien, mais que pour leur témoigner leur reconnaissance de ce que depuis la révolution ils fraternisent de bon cœur avec eux et qu’ils les ont associés à tous leurs honneurs en se donnant pour chef un Bas-Valaisan, ils les prient d’agréer une somme de 40 000 francs en dédommagement en partie des pertes que leur a causées la révolution; qu’ils n’entendent pas par là payer la liberté, parce que la liberté ne s’achète pas et qu’elle est un don de la Providence * qui a eu ses desseins * en la leur procurant plus tard qu’à eux. Les Haut-Valaisans ont demandé du temps pour délibérer entre eux s’ils accepteront cette offre et qu’ils diraient leur dernier mot aux Bas-Valaisans à la diète prochaine. Il paraît que de part et d’autre chaque partie en fera un moyen de faire parvenir au baillivat et au vice-baillivat ses créatures *. /220/
6. — Disette de 1816-1817 1
Une des plus considérables calamités dont le pays ait jamais été affligé est le long hiver de 1816 suivi d’un printemps très tardif et d’un été pluvieux. Ce qui préjudicia grandement d’abord aux vignes dont la sortie fut petite, surtout du rouge; les pluies froides et fréquentes de l’été firent manquer la floraison et firent couler le peu de vin qui était né. Les foins furent assez abondants, mais les regains, presque nuls. Le blé eut grand-peine à mûrir dans les hauteurs, et dans la plaine il rendit peu de grain. Par surcroît de malheur, un froid très vif au commencement d’octobre gela le raisin qui commençait à peine à tourner, et les blés de Turquie furent si retardés au Haut-Valais et * les châtaignes, au Bas-Valais * que même sans cette gelée prématurée, ils auraient eu peine à mûrir. Les rats dans le dizain de Conches et les taupes dans celui de Monthey endommagèrent beaucoup les pommes de terre et le jardinage. Il n’y eut presque point de fruits et fort peu de noix. On ne monta que très tard aux hautes alpes et les neiges forcèrent d’en descendre à plusieurs reprises; on ne put faire paître le bétail en quelques-unes, parce qu’il ne fit jamais assez chaud pour y fondre la neige. Aussi par suite d’une telle intempérie le pays essuie-t-il en ce moment (j’écris ceci en novembre 1817) une telle disette que le seigle depuis quelques mois se Vend de 80 à 100 batz le fichelin et le froment, de 110 à 120, et le vin, plus d’un louis le setier en gros et plus de 10 batz le pot en détail. Le pain de froment se vend à Sion et à Saint-Maurice, 3 batz la livre de 16 onces.
Ce qui augmente la disette est d’une part la grande consommation de denrées qu’a occasionnée l’année dernière le passage d’une armée autrichienne et, d’autre part, cette année une exportation plus considérable qu’à l’ordinaire de notre blé, soit au pays de Vaud par nos bacs sur le Rhône au Bas-Valais, soit au Haut-Valais par le Simplon. On connaît les accapareurs et on les laisse profiter de la misère publique. Il est vrai que notre gouvernement n’a pas défendu la sortie du blé ni de nos autres denrées, mais les pauvres de la campagne et les artisans des /221/ villes sont les tristes victimes de la cupidité de quelques individus qui ont fait cet indiscret commerce au moment même où la disette commençait à se faire le plus sentir et les mauvaises saisons, à ruiner les espérances des propriétaires et des cultivateurs.
Mais cette année, à la diète de décembre, notre gouvernement, malgré qu’on prétende qu’en vertu de l’Acte fédéral on ne puisse faire en Suisse de canton à canton de règlement prohibitif du commerce des denrées, * vient de prendre * les précautions d’usage pour préserver le pays d’une famine en règle. Comme à Sion les propriétaires travaillent eux-mêmes à grands frais leurs vignes, la nullité des vendanges de ces trois dernières années est pour eux, comme le disait feu Mgr [de Preux], un damnum emergens et un lucrum cessans, et presque tous, nous autres chanoines, dont le vin fait la moitié de notre congrue, pouvons dire ce qu’un de mes confrères me disait l’autre jour, qu’il avait récolté cette année un setier de vin qui lui coûtait 15 louis, soit 100 écus bons. Tempora temporibus dent istis dii meliora !
Pour venir au secours des malheureux de la ville, le magistrat leur a fait distribuer à l’hôpital des soupes à la Rumford, et tous les citoyens aisés ainsi que l’évêque et le chapitre en ont fait les frais. Dieu le leur rendra sans faute.
La récolte de cette année (1817) est, grâce à la Providence, plus que suffisante en tout, sauf celle du blé, * surtout du seigle *, et celle du vin qui est presque nulle. Mais cependant nos gens auront de quoi vivre jusqu’à celle de 1818.
On continuera de distribuer à Sion des soupes à la Rumford durant tout l’hiver qui nous fera passer de cette mauvaise année à l’année prochaine que nous espérons * devoir être * meilleure que les trois dernières 1.
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CHAPITRE III
Journal de 1818 1
1. — Diète de mai.
* La diète de mai de cette année n’a pas été fertile en événements qui vaillent la peine d’être écrits, et c’est le cas de dire : « Point de nouvelles, bonnes nouvelles ». Car il résulte de l’insignifiance de cette session que la nouvelle république marche passablement bien et que le Bas n’a pas à se plaindre du Haut, ni le Haut, du Bas, si ce n’est toutefois que ces deux grandes sections du pays ne sont pas encore entièrement d’accord sur le bouquet en argent que le Haut répète du Bas. Toutefois on espère que cette affaire se terminera dans peu à leur commune satisfaction *.
2. — La débâcle du Giétroz (juin 1818).
L’an 1818 fera époque dans l’histoire du pays par la catastrophe que je vais raconter.
Il souffla tout le printemps de cette année un vent chaud qui fit tomber au sommet de la vallée de Bagnes dans la gorge étroite où coule la Drance une portion considérable de glacier, lequel glacier intercepta le cours de cette rivière, en sorte qu’il se forma au-dessus de la barre de glace qui s’étendait des parois d’un mont à l’autre, un lac qui acquit en peu de semaines une longueur de trois quarts d’heure sur une largeur de je ne sais combien de /223/ toises. On prévit qu’à l’arrivée des grandes chaleurs ce lac pourrait fondre tout à coup sur la plaine de la vallée de Bagnes et sur celle de Martigny, et l’inquiétude était si grande et le danger si imminent qu’on chargea le conseiller [Stockalper], inspecteur des chemins, et le sieur Venetz, ingénieur du pays, de vider petit à petit ce lac au moyen d’une galerie qu’on tailla dans la masse de glace qui avait obstrué le cours de la rivière. On en vint à bout jusqu’à un certain point; mais les chaleurs ayant redoublé vers la mi-juin, la barre manqua tout à coup du côté où elle s’appuyait non sur un roc vif, mais sur une terre meuble, et il se fit tout à coup une débâcle qui jeta une masse d’eau énorme sur les deux plaines en question.
Cette inondation de la vallée de Bagnes et de la plaine de Martigny causée par l’irruption subite quoique prévue du lac qui s’était formé au-dessus du fond cultivé de cette vallée et dont se sont ressenties quelques portions du territoire des paroisses de Vollèges, de Sembrancher et de Bovernier, eut lieu le 16 juin vers les cinq heures du soir à Bagnes et moins d’une demi-heure plus tard à Martigny. Cet immense volume d’eau, haut d’une trentaine de pieds, s’écoula en quinze minutes traînant avec lui des pierres qu’il déposa presque toutes dans la vallée de Bagnes et en versa une partie à sa sortie de cette gorge sur les beaux vergers du bourg [de Martigny]; mais arrivé à la ville, il ne roulait plus qu’une eau * chargée d’un limon noir * comme de l’encre, qui a laissé son dépôt sur les champs et les prés de la plaine de Martigny, lequel en leur servant d’engrais les fertilisera à ce qu’on espère dès l’année prochaine.
A Martigny la ville, cette montagne d’eau couvrit toutes les terres, mais n’abattit aucune maison; mais elle entraîne avec elle toutes les granges et les bâtiments en bois, renverse les murs de tous les jardins et de tous les vergers, et fait perdre en outre aux habitants du lieu la récolte de l’année courante qui promettait beaucoup. Mais au bourg, elle n’a pas été à beaucoup près aussi modérée dans ses ravages; elle y a démoli quelques maisons, a entraîné toutes les usines construites le long de son cours, moulins, tanneries, tous les ponts et surtout celui de la Bâtiaz à Martigny même; elle a raflé une forte digue qu’on lui avait opposée au sommet du bourg sans en laisser le moindre /224/ vestige. C’est encore bien pire à Bagnes dont elle a couvert les belles prairies qui bordaient ses deux rives dans une longueur d’une lieue et demie, de cinq, dix et jusqu’à quinze pieds d’un mauvais gravier et d’un sable infécond, sans compter les terres qu’elle a corrodées, les maisons de trois villages qu’elle a emportées, etc., dommages qui s’élèvent, dit-on, à 250 000 écus tant à Martigny qu’à Bagnes, y compris les lieux intermédiaires, surtout Sembrancher. Par bonheur que cet immense volume d’eau parvenu à la plaine s’est presque tout jeté dans les marais de Martigny vers le hameau qu’on appelle le Guercet, qu’il a desséchés en partie à la quantité, dit-on, d’une cinquantaine de séteurs. On compte je ne sais pas au juste combien d’hommes et de femmes, mais peu d’enfants, qui ont péri dans cette inondation; malheur qu’on pouvait éviter si les signaux eussent été mieux servis, * et qui eussent été mieux servis s’ils eussent été plus surveillés *. On en impute la faute à trop de sécurité de la part des commissaires que le gouvernement tenait depuis un mois à Bagnes même. Des Anglais qui arrivaient au moment même de la débâcle à Martigny y ont perdu leurs voitures, mais ils y ont heureusement sauvé leurs personnes, et des voyageurs que la curiosité de voir ce lac amenait à Bagnes rencontrèrent la débâcle un peu au-delà de Bovernier; ils en furent quittes pour la peur. Le Rhône a été si peu haussé par les eaux qui ont pu rouler jusqu’à son lit qu’on s’en est à peine aperçu à Saint-Maurice, si ce n’est qu’il était fort trouble. Il n’a fait aucun ravage (grâce à Dieu) ni sur l’une ni sur l’autre de ses rives de Martigny à Saint-Maurice, encore moins dans le district d’Aigle et dans le dizain de Monthey.
On apprend à Sion le 19 au soir que le lac est entièrement évacué. On travaille à force à faire rentrer la Drance dans son lit et à rétablir le pont de la Bâtiaz. Après cela tout ira bien.
La rivière a charrié une prodigieuse quantité de bois soit vif soit mort, mais surtout des maisons et des granges de la vallée de Bagnes qu’elle a rencontrées sur sa route. Ces bois se sont en partie arrêtés à Martigny où ils ont longtemps encombré la grand-rue; le reste est allé par le Rhône au lac [Léman] où messieurs du pays de Vaud en bons voisins sont venus le pêcher pour le couper en bûches et le vendre au profit des plus pauvres /225/ submergés. On en a disposé de la même sorte à Martigny par ordre du gouvernement sur qui ce malheureux accident ne pèse pas guère moins que sur les plus infortunées victimes des paroisses de Bagnes et de Martigny par les grands frais et les dépenses extraordinaires qu’il lui a fallu faire depuis plus de six semaines en députations de commissaires et d’ingénieurs et en réparations de la grande route et du pont de La Bâtiaz. L’évêque [Zen Buffinen], la ville [de Sion], * Saint-Maurice *, Bex, Aigle, Vevey et Villeneuve sont aussitôt accourus au secours des naufragés pour leur procurer des vivres, et ce qu’il [y] a de plus remarquable, c’est que Martigny, couvert des eaux de la Drance, manqua plusieurs jours de suite d’eau potable et que plusieurs de ses habitants pensèrent mourir de soif.
Comme je pense que la plupart de mes lecteurs liront diverses brochures * qu’ont publiées sur ce triste événement * de bonnes plumes du pays de Vaud, entre autres M. le pasteur Bridel qui en toutes occasions se montre si bienveillant envers notre canton, qui rapportent d’une manière très exactement circonstanciée les dégâts de la Drance grossie par cette chute subite de l’énorme masse d’eau qui s’était accumulée dans ce lac de Giétroz, je n’entrerai point sur cette catastrophe désastreuse dans de plus grands détails; mais partageant la vive reconnaissance des premiers magistrats du pays, je dois consigner * ici * à la postérité que nos chers Confédérés des cantons de Vaud, de Genève, de * Zurich et de * Berne sont venus en excellents voisins * et avec une rare générosité * au secours des malheureux qu’a faits cette inondation. M. Maurice de Courten, trésorier de notre Etat, envoyé à Berne il y a une quinzaine de jours pour d’autres affaires, en a rapporté un secours de 4 000 livres suisses. * Par ordre du gouvernement *, on a fait la quête dans tout le pays de Vaud en leur faveur un jour de dimanche qui a produit une somme considérable. Genève n’a pas tardé à suivre cet exemple. Beaucoup d’Anglais qui passent en Valais laissent tous quelque chose, qui quatre louis, qui dix napoléons. Ceux qui passent à Berne et vont saluer l’ambassadeur de leur nation [Canning] mettent tous quelque or dans un tronc qu’il a fait placer dans son salon avec une inscription qui les avertit de ne le quitter pas sans se montrer philanthropes envers les submergés du Valais. /226/ * Les Suisses qui pour leurs affaires de commerce séjournent à Lyon et à Londres se sont aussi souvenus des inondés du Valais et les princes, comte d’Artois et duc de Berry, nous ont fait passer par les mains de l’ambassadeur de France [Talleyrand] en Suisse chacun mille écus petits *. Nos députés à la Confédération ne reviendront pas au pays sans avoir obtenu quelque semblable contribution caritative de tous les cantons. Sed quid haec inter tantos [d’après Joan., 6, 9] ? Car on porte les dommages aux Bagnards et à ceux de Martigny et de Sembrancher à 250 000 écus petits. Cependant nous nous ressentons en cette occasion de l’avantage qu’il y a de n’être plus un Etat isolé comme nous l’étions ci-devant et de tenir à une grande et riche corporation. En sorte que, quoique ces secours tout abondants qu’ils sont n’aient point de proportion aux dommages causés par cette épouvantable débâcle, ils ne laissent pas que d’avoir fait entrer en Valais un capital de 60 000 écus petits au moins, qui y augmentera considérablement le numéraire en argent blanc.
Depuis lors ce qui occupe le plus le Conseil d’Etat, c’est l’emploi des secours d’argent que les cantons nous envoient pour aider les plus pauvres des inondés à se nourrir et à se rebâtir des maisonnettes; les principaux et les plus généreux des cantons consultés par nos conseillers d’Etat sur l’emploi de ces secours ont paru désirer qu’avant tout on mît en réserve le tiers de la somme totale qu’on emploierait * pour se précautionner à l’avenir contre pareil accident *, à creuser une galerie dans la paroi de roc vif par laquelle les eaux de la Drance pourraient s’écouler au cas qu une nouvelle chute du glacier en barrât de nouveau le cours.
3. — On reçoit peu après l’avis officiel de l’arrivée très prochaine des dix pièces de canon et des deux gros obusiers dont l’empereur François fait don 1 à notre république, dont deux de 24 livres de calibre que nous nous proposons d’échanger avec Berne ou Genève contre six pièces de campagne pour les trois bataillons de notre milice cantonale. Pour nous en /227/ reconnaître autant que nos petits moyens nous le permettent, le Conseil d’Etat a décrété qu’une boîte d’or de 25 louis serait donnée en présent à l’officier d’artillerie chargé de nous les conduire jusqu’à Brigue et un écu neuf pour boire à chaque canonnier et voiturier.
4. — « Diète de décembre 1818 ».
* Elle se passe fort tranquillement. Les Bas-Valaisans continuent à avoir lieu d’être très satisfaits des bons procédés des Haut-Valaisans et de la vraie fraternité qu’ils leur témoignent. Les messieurs de l’Etat sont en général assez contents de l’évêque [Zen Ruffinen]; mais * ils ne le sont guère du chapitre et des curés qui se refusent à la contribution annuelle qu’on voudrait nous imposer pour les frais de guerre. Au reste, on nous a donné le temps d’y penser et de leur en dire notre dernier mot à la diète de Noël.
En attendant ces messieurs se proposent d’en écrire au pape [Pie VII] et je pense que Monseigneur s’informera auprès du nonce [Macchi] et de l’évêque de Fribourg [Yenni] de ce qui se passe en Suisse à ce sujet et si le clergé catholique y a subi ce joug.
5. — Sur ces entrefaites, le magistrat municipal de la ville de Sion, en conseil général de la Saint-Martin, accorde sa bourgeoisie à M. le grand bailli de Rivaz, et les deux classes de citoyens lui donnent à cette occasion les témoignages les plus flatteurs et les plus honorables du vif plaisir qu’elles ressentent de le compter au nombre de leurs plus distingués bourgeois. Plusieurs de ces messieurs emploient leur part des sportules qu’il est d’usage de payer à chaque votant à lui donner un somptueux dîner auquel on invite l’évêque et quelques chanoines. Au-dessous de son portrait qu’on avait placé dans le lieu le plus apparent de la salle à manger se lisait cette inscription :
karolo emmanueli de ripa
hispanico et gallico equiti
magno reipublicae vallesianae ballivo /228/
anno dni m. d ccc. xviii
suum in civem
conscripto
d. d. d.
in bonum patriae ac civitatis decus
diu vivat !
Quelques-uns de ces messieurs voulaient qu’on ajoutât à cette inscription latine celle-ci en français :
« Bon mari, bon père, bon parent, bon chrétien.
Bon citoyen, homme docte, grand magistrat,
Il n’y a en tout le pays
Qu’une voix pour faire son éloge
Et qu’un cœur pour le chérir. »
Mais sa modestie aurait été blessée au vif d’un éloge si emphatique et peut-être quelques jaloux en auraient relevé l’exagération.
6. — « Translation de quelques-uns des sacrés ossements de martyrs thébains de l'église de Valère en l'église cathédrale faite solennellement la veille de leur fête de l'an 1818 » 1
Quelques semaines avant la Saint-Maurice, MM. les chanoines Amherd et Roten et moi, l’auteur de cette Chronique, le chanoine Amherd, parce qu’il a été longtemps curé de la paroisse de Naters dont le principal patron est saint Maurice; le chanoine Roten, parce que saint Maurice est son patron de baptême, et moi, parce que, né bourgeois de Saint-Maurice, j’ai sucé avec le lait la dévotion à ce grand saint dont mon père a défendu la vérité du martyre de sa légion dans un ouvrage que j’ai publié à Paris en 1779, intitulé Eclaircissements... etc., et moi j’ai composé l’histoire de ce célèbre monastère d’Agaune, soit de l’abbaye de Saint-Maurice; nous trois, dis-je, ayant extrêmement à cœur d’introduire en notre église cathédrale /229/ le culte de ces glorieux martyrs, les plus anciens et les plus spéciaux patrons de notre chère patrie, où ils ont arrosé de tout leur sang l’arbre de la croix, qui depuis lors y a jeté heureusement pour nous les plus profondes racines, de telle sorte que depuis le IVe siècle nous n’avons cessé par la grâce de Dieu d’être un peuple catholique fort attaché à l’Eglise romaine malgré les efforts que fit au XVIe siècle l’hérésie calvinienne pour y prévaloir sur l’ancienne foi, nous nous proposâmes de transporter avec quelque solennité de l’église supérieure, soit de Valère, notre ancienne cathédrale, à l’église inférieure, notre cathédrale moderne, dans une châsse antique de bois de chêne, revêtue d’une couverture d’argent ornée de figures en bosse, quelques-uns des sacrés ossements des martyrs thébains que l’on conserve en cette église de Valère de temps immémorial et de les exposer durant l’octave de la fête de ces saints martyrs à la vénération des fidèles, et ensuite de les déposer et de les garder religieusement dans l’ancienne chapelle de l’ossuaire, dite autrement du Saint-Crucifix, que nous avons réparée à neuf en grande partie, mais non encore embellie et que nous avons destinée à être à l’avenir la chapelle de saint Maurice et de ses compagnons, patrons du pays. Il ne nous fut pas très difficile de faire entrer la plupart de nos confrères dans ce pieux dessein; M. le grand doyen [Pignat] y donna tout de suite les mains; même le chanoine Kalbermatten que nous craignions d’y trouver contraire, ne fit que point ou peu de difficultés de concourir à la bonne œuvre en sa qualité de grand sacristain, ainsi que M. le chantre, le chanoine Polycarpe de Riedmatten. Mais M. le curé [Berchtold] et le chanoine Julier objectaient deux choses : l’une, que ces reliques étaient douteuses; l’autre, que semblables translations étaient réservées au Saint-Siège et que les évêques ne pouvaient les faire qu’après s’être fait autoriser par le Souverain Pontife. Nous répondions à la première difficulté * que nous, constant * que ces ossements ayant été de temps immémorial vénérés en Valère comme des compagnons de saint Maurice, et en cette qualité nos évêques en ayant fait des distributions non seulement aux églises de leur diocèse, mais même au-dehors, tous les canonistes s’accordaient à dire que les anciennes reliques devaient continuer à être vénérées comme du passé, /230/ étant d’ailleurs plus que probable que nos évêques, qui furent les premiers abbés du monastère d’Agaune, * ayant fait de siècle en siècle de grandes élargitions de ces ossements des martyrs thébains aux églises des Gaules et de l’Italie *, s’en étaient réservé une part notable dont ils avaient fait don à leur propre église. Nous répondions à la seconde en consultant les canonistes que nous avions sous la main, Ligorio, Ferraris, Jagnani, Sanchez, etc., que tous répondent affirmativement à la question qu’ils se proposent eux-mêmes, savoir si les évêques peuvent transférer d’une de leurs églises à une autre des reliques de saints honorés et vénérés de tout temps en leurs diocèses, avec cette restriction remarquable que s’il s’agissait de les aliéner, ils ne le pourraient que du consentement du Saint-Siège.
Toutes les incertitudes ayant cessé par ces observations, notre révérendissime seigneur évêque, à l’instance et du consentement du vénérable chapitre, statua que la veille de la fête [21 septembre] le chœur de la cathédrale monterait processionnellement en Valère au premier coup des premières vêpres pour aller chercher ladite châsse, qu’on y insérerait en présence de l’évêque et des révérends pères capucins invités à la cérémonie quelques ossements des martyrs thébains conservés de temps immémorial et enfermés dans un grand coffre fermé et placé au sanctuaire de l’église supérieure, ainsi que tout ce qu’on trouverait * d’ossements * dans nos autres reliquaires intitulés Martyrum Thebeorum, et que le tout serait transporté processionnellement à l’église cathédrale au chant des hymnes d’assez belle poésie de l’office propre desdits martyrs que l’abbaye de Saint-Maurice chante le jour de leur fête avec approbation et autorisation du Saint-Siège. Pour rendre cette translation un peu solennelle, on y invita, comme je l’ai déjà dit, les RR. PP. capucins et les confréries du voile et de l’habit. Si les pères jésuites, modérateurs du collège sédunois, n’y furent pas invités, c’est qu’ils sont en vacances, les uns à Brigue, les autres à la campagne. Le Conseil d’Etat et les magistrats de la ville n’y furent pas invités, parce qu’il ne s’agissait pas de la translation de toutes les reliques que nous gardons en Valère, mais seulement de celles de quelques-uns des martyrs thébains et que nous en laissons la plus grande part à cette église pour /231/ continuer à en distribuer aux églises du diocèse ou du voisinage qui nous en demandent de temps en temps. Et Monseigneur officia pontificalement aux premières vêpres durant lesquelles cette châsse fut exposée sur une crédence * placée * en face du siège épiscopal, ainsi qu’à la messe solennelle et aux secondes vêpres de la fête, après lesquelles elle fut portée processionnellement à la chapelle neuve destinée au culte spécial de saint Maurice, où elle est restée durant toute l’octave exposée à la vénération des fidèles, et on dressera procès-verbal de cette translation. Le peuple de la ville fut très édifié de cette cérémonie et redoubla de dévotion envers saint Maurice et ses compagnons, et nous y gagnâmes de l’affectionner et de l’intéresser à la chapelle neuve que nous leur avons dédiée et que nous embellirons lorsque nous en aurons les moyens.
Le chœur de Valère avait coutume avant la réunion des deux chœurs à laquelle l’incendie de 1788 donna lieu par les grandes dépenses que le chapitre fut dans le cas de faire pour rebâtir les maisons des chanoines; le chœur de Valère avait, dis-je, coutume de se rendre processionnellement à la grand-messe à laquelle l’évêque officiait pontificalement en y apportant sur les épaules de deux prêtres du bas chœur revêtus de tuniques, une statue de Notre-Dame, le jour de la fête de l’Assomption, une statue de saint Théodule, le lendemain matin, et une statue de saint Maurice, le jour de la fête de ce saint primicier de la légion thébaine. Lorsque les Français livrèrent la ville au pillage, la première année de notre révolution, et exigèrent en outre de l’évêque [Blatter] et du chapitre une énorme contribution 1, le chapitre qui avait employé ses argents à rebâtir ses maisons, se vit réduit à leur livrer l’argenterie des deux églises et, entre autres, cette statue de saint Maurice. Sans doute qu’on permit à notre doyen d’alors [Oggier] et autres dignitaires de notre chapitre d’en extraire les reliques. Quoiqu’il ne * se soit écoulé * que vingt ans du depuis, personne du chapitre actuel ne sait cependant pas ce que sont devenues ces reliques * du glorieux chef de la sainte légion *; ce qui nous a réduits à ne proposer maintenant que ces reliques de ses illustres /232/ compagnons. Cette incurie de nos contemporains en un siècle si éclairé peut nous faire comprendre quelle fut celle de nos devanciers dans les siècles d’ignorance ou de relâchement.
7. — « Suite et conclusion de l'affaire du sieur Louis [Macognin] de la Pierre » (1815-1827) 1.
Nous avons vu ci-devant 2 que ce jeune homme, religieux défroqué * de l’abbaye de Saint-Maurice *, avait obtenu du nonce Testaferrata un bref de sécularisation et la licence de ceindre le baudrier, manente nihilo * minus votorum * suorum substantia. Son frère aîné [Charles] ayant perdu l’espoir d’avoir des enfants de son épouse [Louise Gard], se mit dans * la tête que * son frère Louis, qui était devenu capitaine en l’un des régiments de la garde royale de Sa Majesté très chrétienne, pourrait à la faveur de sa noblesse, de sa bonne mine et de sa petite fortune militaire, faire en France quelque mariage avantageux. Il l’enhardit en conséquence à présenter à la sacrée nonciature une supplique par laquelle il demandait qu’on lui fît son procès canonique à l’effet d’être relevé de ses vœux comme ayant été émis par lui * non seulement * avec toute l’inconsidération imaginable, mais de plus en quelque sorte séduit par Madame sa mère [Fanchette de Rivaz] et par le prieur de l’abbaye [Vannay], son père-maître. En conséquence, la cause fut plaidée en première instance, ainsi que le prescrit la bulle de Benoît XIV, au tribunal de l’évêque diocésain [de Preux] qui, bien convaincu de cette double assertion, prononça de l’avis de M. l’abbé [Pierraz] son prélat, qu’il y avait tout lieu, dans ce qui concernait la manière plus que leste dont il avait fait son noviciat et émis ses vœux, à espérer que le Souverain Pontife [Pie VII] voudrait bien user de la plénitude de la puissance apostolique pour l’en relever ou l’en dispenser. /233/
Ayant au préalable, * par le canal de l’agent de notre évêque en cour romaine à qui on envoya le procès-verbal de toute la procédure faite en Valais à ce sujet *, obtenu la restitution de la cause en entier, et la non-protestation de la nullité infra quinquennium ne lui ayant pas été imputée à raison des circonstances qui l’avaient empêché de profiter du bénéfice de cette loi, son oncle, le sieur Ch.-Emmanuel de Rivaz, pour lors grand bailli, pour obliger sa sœur qui se désolait de voir son fils Louis, qui gardait fort mal son vœu de chasteté, dans la voie de la perdition, prit la confiance de supplier Pie VII, de sainte mémoire, de vouloir bien faire à ce malheureux jeune homme et à sa noble famille la grâce que cette cause fût plaidée sommairement en cour romaine, ce que ce saint pontife lui accorda gracieusement en nommant pour en connaître et la juger une commission de trois cardinaux. Deux de ces éminences jugèrent que la séduction et l’inconsidération présentées n’étaient pas des motifs suffisants à le déclarer relevé de ses vœux. Mais sur ce qu’il est usité en cour romaine que, quand les trois commissaires ne sont pas tous du même avis, on peut pour dernière ressource supplier le pape d’en nommer une plus nombreuse à laquelle il commet la révision de la cause, ce bon pape daigna bien encore avoir cette condescendance pour le sieur de Rivaz qui, dans sa nouvelle supplique, conjurait Sa Sainteté que s’il n’y avait lieu à le relever de ses vœux, Elle voulût bien user à son égard de toute son indulgence paternelle pour lui en accorder la dispense. Enfin, quoique, soit les chanoines de l’abbaye, soit ceux de Sion, crussent qu’il y ait de la présomption à nous de l’espérer et encore plus de la demander, nous obtînmes de ce bon pontife cette faveur insigne que ne sollicitèrent pas moins vivement que nous-mêmes les deux abbés Pierraz et de Rivaz, et les deux évêques de Preux et Zen Ruffinen, tant ils étaient persuadés ainsi que nous qu’il y avait tout lieu à présumer que des vœux solennels émis avec une telle inconsidération méritaient toute l’indulgence possible du père commun du clergé catholique et du peuple fidèle.
Ces événements sont des deux dernières années de l’épiscopat de Mgr Preux et des deux premières de celui de Mgr Zen Ruffinen. Mais le bref de dispense n’est que du second baillivat [1825-1827] de Son Excellence de Rivaz. /234/
Ce Louis de la Pierre s’était prévalu de son bref de sécularisation pour accepter une place d’officier au bataillon que le Valais ne put refuser à Bonaparte devenu dictateur perpétuel de la grande nation sous le titre de consul à vie. Tant qu’il gouverna la France en cette qualité d’abord, ensuite comme empereur des Français, Louis de la Pierre ne se mit point en souci à chercher de se faire relever de ses vœux, pensant que si l’occasion se présentait à lui de faire un bon mariage, il obtiendrait la protection de ce prince à la recommandation de quelqu’un de ses généraux en chef auprès du pape à l’effet de le pouvoir légitimement et canoniquement contracter. Mais à l’époque de sa déchéance, n’ayant pas été des derniers à quitter les drapeaux de Napoléon pour suivre ceux de Louis XVIII et ayant suivi le roi * durant * les Cent-Jours lorsqu’il se retira de Paris à Gand, et ayant été fait, en récompense de son dévouement à la cause de la légitimité, capitaine aux gardes de ce prince enfin solidement rétabli sur le trône de ses augustes ancêtres, il pensa pour lors à se prévaloir de ce bref de sécularisation pour demander dispense de ses vœux.
Le plus grand obstacle à l’obtenir était qu’après qu’il se fut enfui de l’abbaye, il y était revenu quelques mois après et s’était soumis à la pénitence canonique, acte par lequel il était censé avoir renouvelé ses vœux et avoir reconnu qu’il les avait émis en toute liberté et connaissance de la chose. Aussi fut-ce sur ce fait que les premiers commissaires jugèrent les motifs allégués par lui non suffisants à être relevé de ses vœux. Je n’avais pas dissimulé cette fâcheuse circonstance dans la première supplique très détaillée que nous fîmes passer à Rome au cardinal Consalvi par le jeune abbé Belli, d’auditeur de la nonciature de Lucerne devenu, en l’absence du nonce Zeno, internonce.
Ce jeune homme méritait peu par lui-même l’intérêt que nous prîmes, mon cousin [Ch.-E. de Rivaz] et moi, à son affaire; nous ne nous en mêlâmes que pour tranquilliser la conscience de sa pieuse mère, l’une des plus estimables femmes de notre pays, pour qui c’était une grande peine d’esprit que d’avoir connivé aux coupables complaisances du père-maître envers un novice si inconsidéré et dont on éprouvait si mal la vocation. Car au même temps que nous travaillions à le faire dispenser de ses vœux, il /235/ quitta le service du roi pour s’attacher à une femme de petite condition qu’il épousa civilement. En étant devenu veuf quelques années après, il a pu rentrer au service comme capitaine dans un régiment de ligne où l’on espère que mûri par l’âge et l’adversité, il persévérera jusqu’à ce qu’il ait obtenu la croix de Saint-Louis et une pension de retraite.
Pour en finir avec ce jeune homme, il faut en dire encore qu’étant venu au pays en semestre en 1827, décoré de la croix de Saint-Louis, il s’y est marié avec une demoiselle [Virginie] de Preux qui, ainsi que lui, n’a guère de fortune. Mais au moins c’est-il un mariage sortable. En viendra-t-il postérité, c’est ce que le temps nous apprendra.
/236/
CHAPITRE IV
Journal de 1819 1
1. — Les premiers jours de janvier, le chanoine Belli, internonce à Lucerne depuis le rappel du nonce Zeno jusqu’à l’arrivée du nonce Macchi, passe par le Valais pour s’en retourner à Rome. Il essaie en passant à Saint-Maurice si par sa médiation il pourra amener à un accommodement la ville et l’abbaye en grave différend au sujet du partage * fait entre elles * de la prairie de Vérolliez; il quitte Saint-Maurice sans y avoir réussi, mais néanmoins avec l’espoir que les esprits se rapprochent et que les choses s’acheminent à une conclusion pacifique. Il loge à Sion chez Mgr [Zen Ruffinen] qui lui fait l’accueil le plus gracieux et qui le traite aussi somptueusement qu’il aurait pu le faire au nonce en personne. Le bailli [de Rivaz] et l’évêque lui recommandent l’affaire de M. Louis [Macognin] de la Pierre dont je donnerai une courte notice quand elle sera terminée 2.
2. — On tint à Sion casernés durant l’été près de trois mois les militaires * de l’arrondissement du Centre * destinés à être sergents instructeurs aux frais de l’Etat. On leur payait une solde de 11 batz par jour. Il y avait en même temps une école de jeunes tambours qui apprennent à battre de la caisse. Sion ressembla pendant tout ce temps-là à une place d’armes ayant garnison. Il en fut de même à Brigue, chef-lieu de l’arrondissement de l’Est, et à Saint-Maurice, chef-lieu de l’arrondissement de l’Ouest. Et on exerça * l’élite et la réserve * en tout le pays aussi longtemps qu’il fit beau temps. /237/
Depuis la diète de décembre 1818 jusqu’à la diète de mai 1819, il ne s’est rien passé en Valais de bien remarquable. Ce qui y a le plus occupé le Conseil d’Etat a été l’organisation des trois bataillons de notre milice. On en nomma les officiers dont on trouvera la liste dans l’Almanach du pays de 1820 ou de quelqu’une des deux années suivantes.
Celui de l’Ouest est composé de [---] compagnies d’élite, de [---] compagnies de réserve et se monte à 1100 fantassins. Celui du Centre a de plus une compagnie de chasseurs et se monte à environ mille fantassins. Celui de l’Est est le moins fort et ne se monte guère qu’à 900 hommes. Il y a en outre deux compagnies de carabiniers.
On passa au printemps trois revues, l’une à Sion, * dans la Planta *, l’autre à Saint-Maurice, * à la plaine des Sablons sur Evionnaz *, et la troisième à Brigue, * dans une prairie sur les bords du Rhône sous Glis *, où l’on remit leurs brevets aux officiers en leur donnant l’accolade et qu’on fit reconnaître pour tels à leur troupe. Pendant l’hiver, il y eut en ces trois chefs-lieux une école d’instruction pour les officiers comme il y [en] eut une l’année dernière pour les * instructeurs * et les tambours. Cette troupe est maintenant presque toute habillée et équipée au Bas-Valais et au Centre. On n’a pris pour officiers que des jeunes gens qui aient fait leurs études ou aient eu ci-devant quelque charge désénale. Le corps d’officiers se trouve par là assez bien composé. On a plaint en Valais la dépense de leur équipement, mais nous n’avons fait en Valais à cet égard que la dépense que font les cantons du second rang et qui ne sont pas plus riches que le nôtre. Je n’entre pas dans de plus grands détails à ce sujet; il suffît que j’observe que notre troupe valaisanne ne sera pas la moins bien composée ni la moins bien exercée des troupes cantonales de la Confédération helvétique.
3. — « Diète de mai 1819 ».

gaspard-eugène stockalper
1750-1826
Portrait par Félix Cortey, 1807
Propriété de M. Etienne Dallèves, à Sion
* Il était trop juste que les bons et longs services que M. le baron Stockalper a rendus à la patrie et sous l’ancien régime et sous le nouveau régime fussent récompensés une seconde /238/ fois par les honneurs de la présidence aux diètes et au Conseil d’Etat. Son élection fut également agréable aux deux grandes sections du pays qui toutes deux l’estiment et le chérissent à l’envi *. M. de Rivaz y est prié instamment et unanimement de continuer ses services à la république en qualité de vice-bailli. On y nomme Son Excellence l’ancien bailli Augustini et M. Isaac de Rivaz, secrétaire d’Etat, députés à la diète nationale. M. Augustini, chef de la députation, y pérore à deux reprises avec son assurance ordinaire, sa mémoire imperturbable et sa voix de stentor. La première fois, ce fut pour faire entendre à l’ancienne Confédération que de tous ses alliés nul n’avait mieux mérité que le Valais, par ce qu’il avait fait en faveur de sa propre liberté et de la liberté commune, l’honneur de l’adoption en canton suisse, et par son cœur suisse que ses habitants avaient surtout manifesté si hautement lors de la vexation turreauenne et lorsque les Haut-Valaisans arrêtèrent au Simplon la troupe italienne qui essayait de s’y porter pour fermer la retraite à l’armée de Frimont au cas qu’elle fût arrêtée par les Savoyards au pas de Meillerie, comme effectivement ils le tentèrent, et forcée de rebrousser chemin 1. La seconde fois, ce fut pour faire * au nom du pays * de publics remerciements aux Confédérés de l’extrême générosité avec laquelle ils viennent d’accorder des secours si abondants aux submergés de Bagnes et de Martigny par la débâcle du lac de Giétroz 2. Plusieurs des députés de cette diète nationale furent touchés, dit-on, de ces deux discours jusqu’à verser des larmes, et on en parla généralement avec estime et admiration comme sortant de la tête et de la bouche d’un orateur presque octogénaire.
4. — De cette diète de mai à celle de décembre, il ne s’est rien passé de plus remarquable en Valais que le passage du prélat Macchi, de nonce de Lucerne nommé à la nonciature de Paris. Ce prélat dîne à Saint-Maurice à l’abbaye le jeudi 10 octobre, soupe et couche à Martigny à la prévôté le même jour, et vient le lendemain dîner à Sion chez l’évêque qui l’attendant /239/ la veille avait préparé un somptueux dîner en gras où l’on avait pour le régaler force gibier. On le régale le vendredi avec force poisson qui ne manqua pas sans doute en cette saison ni au dîner ni au souper du jeudi. Il mérite le bel éloge qu’on en a publié dans le Nouvelliste vaudois. C’est un prélat aussi pieux que docte, parlant aussi bien français qu’italien, qui paraît rompu aux grandes affaires et qui passe pour habile négociateur. Le nouveau Simplon procurera souvent à nos évêques l’honneur et le plaisir de loger ces nonces apostoliques, surtout lorsqu’ils voyageront en hiver. Il a été harangué à St-Maurice par M. le président [Macognin] de la Pierre, et à Sion par mon frère Isaac au nom du Conseil d’Etat et par M. Janvier de Riedmatten au nom de la ville. L’évêque les retient au dîner pour faire compagnie * au prélat * et il y invite le grand bailli [Stockalper] et le bourgmestre régnant [de Torrenté].
5. — « Diète de décembre 1819 ».
La seule chose importante qui s’y soit traitée a été l’emploi que MM. de Saint-Bernard doivent faire du superflu des revenus des biens que l’empereur Napoléon leur a donnés en Italie pour l’entretien d’un hospice au sommet du Simplon. L’Etat exige d’eux qu’ils l’emploient à finir les bâtiments que les Français ont commencés, et leur déclare qu’il entend qu’aux termes de cette concession, ils aient à lui rendre * compte * de l’emploi d’iceux revenus, ainsi qu’ils étaient tenus de le faire aux préfets du ci-devant département du Simplon. MM. de Saint-Bernard s’y refusent d’abord d’assez mauvaise grâce, et de part et d’autre on se propose d’en écrire au pape [Pie VII].
Il en a été de même de la contribution militaire exigée du clergé. L’évêque, au nom de son clergé, sans la refuser formellement, a déclaré ne pouvoir se la laisser imposer sans en avoir informé le pape. Sur quoi on ajourne la question jusqu’à réponse du nonce [Nasalli] qu’on attend de part et d’autre avec non moins d’inquiétude que d’empressement.
Au reste, en ces dernières diètes, les anciens dizains fraternisent assez cordialement avec les nouveaux, et il paraît que /240/ de part et d’autre on a un désir sincère de vivre en parfaite union, ce qui fera la force et le bonheur de la commune patrie.
On continue d’organiser et d’exercer notre jeune milice, ce qui se fait à grands frais et nécessite la levée d’une contribution de 24 000 francs suisses sur tout le Valais.
Les trois chefs de nos trois bataillons se transportent de dizains en dizains pour en faire la revue peu après les vendanges.
/241/
CHAPITRE V
Journal de 1820 1
Diète de mai. * 2 Cette diète est plus livrée à l’intrigue qu’aucune des précédentes. On y discute longuement le différend survenu entre le jeune de Sépibus, fils de l’ancien bailli de ce nom, officier aux gardes-suisses, et le sieur Guillaume Kalbermatten, neveu du grand sacristain, aussi officier aux gardes, lequel des deux doit le premier prendre compagnie. L’ex-bailli Augustini plaide en faveur du jeune de Sépibus. La décision de cette cause est ajournée à une diète extraordinaire qui aura lieu quand le jeune Kalbermatten aura répondu depuis Paris au mémoire de cet astucieux avocat.
* MM. de Saint-Bernard s’entendent enfin au sujet du Simplon avec l’Etat qui agrée leur ultimatum. Ils consentent à employer une partie notable des revenus des biens d’Italie à continuer les bâtiments que Bonaparte y avait élevés déjà à une certaine hauteur. On commencera par les mettre sous toit *.
Le Conseil d’Etat et la souveraine diète veulent à toute force que le clergé contribue à l’imposition militaire. Le clergé s’y oppose tant qu’il peut avec la même persévérance et cherche au moins à gagner du temps, * parce qu’en temporisant * on rétablit souvent ses affaires. On convient ensuite d’en écrire à Rome et on se promet réciproquement de s’en tenir à sa décision. Les réponses du cardinal ministre [Consalvi] sont favorables au dessein de l’Etat. Le pape [Pie VII] consulté par l’évêque [Zen Ruffinen] répond que les circonstances des temps où nous vivons exigent que le clergé s’y résigne. Il recommande à l’Etat /242/ que lorsque ses finances seront améliorées par la diminution des dépenses, il en décharge le clergé. L’évêque propose à la diète d’agréer que la part de cette contribution qu’on pourrait exiger du clergé soit plutôt employée à l’entretien de la milice cléricale qu’à celui de la milice cantonale. — * 1 L’évêque distribue aux députés des dizains à cette diète un mémoire où il propose à l’Etat, si l’on consent à dispenser le clergé du pays de la contribution militaire, de lui en faire payer une qu’il s’offre de se laisser imposer au profit du séminaire, au moyen de laquelle les jeunes clercs feront leur théologie et leur noviciat sans qu’il en coûte rien à leurs parents ou à leurs familles, et les prêtres valétudinaires auront une retraite assurée et convenable à leur état dans leurs vieux jours *. La majorité de la diète acquiesce à cette proposition. Mais les dizains qui ont le plus d’intérêt à la chose, savoir ceux de Sion, de Martigny, de Monthey et même de Saint-Maurice, où l’évêché, le chapitre, l’abbaye, le Saint-Bernard ont leurs plus beaux biens, demandent le vote favorable au projet de l’évêque et qu’on le soumette à la confirmation des dizains — c’est ce que nous appelons que la chose soit prise ad referendum, et proposent de tenir quitte le clergé au moyen d’un fort don gratuit. Le clergé s’efforce principalement à éviter que cet impôt soit annuel et devienne perpétuel. On ajourne cette affaire à la prochaine diète du mois de décembre.
* 2 Quand on en vint à l’exécution, le clergé haut-valaisan et celui sous Morge ne se fit pas tirer l’oreille pour acquitter cette imposition, à l’exception de la surveillance de Monthey qui n’offrit * ainsi que le Saint-Bernard et l’abbaye qu’un * don gratuit une fois payé, prétextant pour la décliner que les communes du dizain de ce nom leur font déjà payer de fortes contributions pour les barrières du Rhône et autres charges publiques. Dès la seconde année, le clergé ayant appris que les communes elles-mêmes ne payaient plus la contribution militaire, l’évêque n’osa plus en exiger une de lui au profit de son séminaire *. /243/
On arrête qu’immédiatement après la diète on ouvrira à Sion une école d’instruction pour les officiers et pour les commis d’instruction des trois bataillons ainsi que pour les tambours. Commande en chef ce rassemblement M. le colonel Gard, commandant du bataillon de l’Ouest, * qui a le commandement tout à la fois honnête et ferme *, [et] qui a été longtemps major du régiment que nous avions en Espagne. Cette école s’ouvre le mardi de Pentecôte [23 mai].
* 1 M. Antoine Preux, lieutenant-colonel du bataillon du Centre, meurt d’hydropisie en janvier 1820, âgé seulement d’une cinquantaine d’années. C’était un excellent officier, de bonne mine, qui avait le commandement très honnête et des manières aussi nobles que sa naissance. Il est beaucoup regretté *.
Feu M. Antoine Preux est remplacé dans l’office de lieutenant-colonel du bataillon du Centre par M. Pierre-Marie Dufour, qui était major du bataillon de l’Ouest, et est nommé major de ce bataillon M. Eugène Stockalper, * capitaine des carabiniers *, ex-conseiller d’Etat, tout récemment décoré par Louis XVIII de la croix de la Légion d’honneur, qui a fixé depuis quelques années son domicile à Saint-Maurice.
Monseigneur descend la dernière semaine du mois d’avril au Bas-Valais pour y faire la visite du couvent des religieuses bernardines de Collombey, qui n’avait point été visité depuis sa restauration. La sœur Améline [Granger], qui en a été la restauratrice, en résigne le gouvernement après neuf années de supériorité * ou de supériorat *, et Monseigneur préside à l’élection d’une nouvelle supérieure, qui est la sœur Chappex, née paroissienne de Monthey, et il y donne le voile à trois postulantes. Ce couvent est maintenant composé de plus de 25 religieuses, presque toutes de Troistorrents ou de la Val-d’Illiez. Cette communauté est tout aussi fervente en ce moment qu’elle l’était avant la révolution. Dieu veuille les conserver dans l’esprit de leur vocation et dans l’observance exacte de leur règle !
* On l’accueille [l’évêque] à Saint-Maurice et à l’abbaye à l’accoutumée avec toute honnêteté et toute libéralité. Il honore de sa présence les obsèques de feu Madame la bannerette Du Fay *. /244/
Monseigneur a commencé le lundi de Pentecôte [22 mai] sa visite épiscopale dans les dizains de Sion, Sierre et Loèche, par la paroisse de Savièse. Il la finira cette année par la visite de celle de Nendaz. Il y emploiera sept semaines. Dieu lui donne la force nécessaire de corps et d’âme à supporter les fatigues et les embarras de cette fonction épiscopale 1 !
La Drance donne quelques inquiétudes durant le mois d’avril, parce qu’elle semblait vouloir de nouveau remplir le lac de Giétroz, mais on en est quitte pour la peur.
On continue la belle route en droite ligne de Riddes à Martigny à travers les îles et les marais; il y en a déjà plus de la moitié d’exécutée.
MM. Duc exploitent cette année avec assez de bonheur les bois qu’ils font flotter par le Rhône jusqu’au lac [Léman] et y font de grands profits.
MM. le major Zimmermann et Lacoste, de Monthey, sont envoyés peu après cette diète * en mission par le Conseil d’Etat * pour aller de Besançon à Bâle, de Bâle à Zurich, de Zurich à Milan, de Milan à Gênes et de Gênes à Turin, voir s’il y a moyen de faire comprendre aux négociants de ces villes qu’ils ont toute sorte d’intérêts à faire passer * une bonne partie * des marchandises * qui sont l’objet de leur commerce * par la route du Simplon de préférence à toute autre. C’est cent louis que le pays dépense pour en gagner peut-être à l’avenir 3 000 par an. Utinam ! Fiat !
Depuis quelques années, l’état militaire de notre pays nous apprend que notre milice cantonale consiste en trois bataillons, dont le plus fort est composé de 6 compagnies et les deux autres chacun de 5, plus une compagnie de carabiniers.
Et nous avons au service de France 4 compagnies aux gardes et un bataillon dans l’un des régiments suisses de ligne, et un bataillon aussi de 6 compagnies au service de Naples.
/245/
CHAPITRE VI
« Ce qui s’est passé en Valais de mémorable sous le second baillivat du sieur Augustini » (1821-1823) 1
L’ex-bailli Augustini était sous la remise depuis le moment que Napoléon Bonaparte envoya * pour s’emparer du Valais * une petite armée dont une division y entra par le Simplon, l’autre par le Grand Saint-Bernard, et une troisième y vint de Genève et y entra par les districts d’Aigle et de Monthey, et le réunit à son grand empire. On n’a jamais bien su la raison pour laquelle cet homme jusqu’alors si dévoué à la France en fut totalement oublié et qu’il n’en obtint ni emploi ni décoration. Le Valais étant redevenu un gouvernement démocratique, le sieur Augustini, malgré qu’il eût vécu trois ans et demi dans la disgrâce des Français et qu’il n’en eût pu obtenir un regard favorable, n’en fut pas moins traité par ses compatriotes comme un animal amphibie qu’on ne sait s’il est terrestre ou aquatique, et il ne fut pour rien dans les débats auxquels la confection de notre nouvelle constitution donna lieu entre les Haut et les Bas-Valaisans. Il y avait une dizaine d’années qu’il était nul de toute nullité et qu’il était réduit pour vivre d’aller faire l’avocat des causes les plus minimes de cours de villages en cours de villages, riant lui-même sincèrement des bizarreries de la fortune qui à diverses reprises l’avait fait de rhéteur consul, et puis de consul rhéteur, lorsqu’il prit fantaisie à notre Conseil d’Etat de donner un code à la nation. Mais comme les vrais jurisconsultes sont aussi rares parmi nous qu’y sont communs les avocats, on jeta d’abord les yeux sur le sieur Augustini, à qui on ne peut pas refuser d’être plus versé /246/ dans le droit qu’aucun de ses collègues, et sur le Dr de Courten qui, de chanoine de Sion et grand vicaire de l’évêque [Melchior] Zen Ruffinen, par dépit de n’avoir pas été mis par ses confrères en élection pour l’épiscopat, * s’était démis non seulement de son canonicat, mais même * avait rompu en visière avec le vénérable chapitre jusqu’à renoncer à la dignité de chanoine honoraire et de juge de l’officialité épiscopale, s’était remis à exercer le métier d’avocat, quoiqu’il fût devenu curé de Viège et surveillant, homme docte non moins versé dans le droit que dans la théologie dont il fut à Sion durant plusieurs années professeur. On leur associa l’ancien bailli de Sépibus et quelques-uns de nos meilleurs avocats tant du Haut que du Bas-Valais. Voilà donc le sieur Augustini en qualité de législateur du pays remonté sur sa bête et considéré de nouveau comme un personnage important. Il en profita pour se faire nommer par le dizain de Loèche qu’il habite député à la diète souveraine, et il y reparaît environné d’une grande partie de son ancienne considération, et aidé de ses deux gendres Stockalper et Allet, il s’y ménage efficacement assez de faveur pour se flatter d’être élu grand bailli au moment où allait expirer le baillivat de M. le baron Stockalper. Ce qui ne manqua pas d’arriver comme on s’y attendait dès la diète de mai de l’année précédente * qui se prêta à cette intrigue tramée par son fils Maurice de la meilleure grâce du monde *, et n’ayant de concurrent redoutable que l’ancien bailli de Rivaz que desservirent en cette occasion les députés du dizain de l’Entremont pour se venger d’avoir concouru à faire nommer officier aux gardes-suisses de Sa Majesté très chrétienne un petit-fils d’une de ses sœurs au préjudice du fils [Louis] du sieur Gard, leur président.
J’ai oublié 1 de noter qu’à la diète électorale de 1821, M. Dufour fut continué dans le vice-baillivat, que * Son Excellence * de Rivaz sortit alors du Conseil d’Etat et que M. le Dr Gay le remplaça comme le second des conseillers d’Etat pour le Bas-Valais. Alors on députa M. de Rivaz à la diète fédérale et on lui donna /247/ pour adjoint le baron Maurice, fils puîné de Son Excellence Stockalper, et le dizain de Saint-Maurice le pria de continuer à être l’un de ses quatre députés à notre diète cantonale. Et M. Maurice de Courten, résolu pareillement de quitter le Conseil d’Etat, — * dans la crainte l’un et l’autre de ne s’entendre pas bien avec le nouveau bailli [Augustini] * — cédant enfin aux sollicitations très instantes de ses parents, de ses amis et des députés des dizains de Monthey et de Saint-Maurice, consentit à continuer d’exercer la charge de trésorier d’Etat. * Son Excellence de Sépibus fut continué dans la présidence du Tribunal suprême *.
Autant il [Augustini] avait agi en despote lors de son premier baillivat, autant à ce second baillivat est-il déférent au résultat des délibérations du Conseil d’Etat qu’il préside. Il est vrai qu’âgé de près de 80 ans, sa tête faiblit, mais toutefois son activité est toujours la même; travaillant à son accoutumée du matin au soir, il ne prend aucune espèce de récréation et paraît n’avoir besoin d’aucune relâche. Mais ce qui prouve qu’il n’est pas tellement occupé des affaires publiques qu’il ne s’occupe encore plus des siennes, c’est qu’on apprend tout à coup que le roi de Sardaigne [Charles-Félix] l’a fait marquis sans qu’on se soit aperçu le moins du monde qu’il négociât auprès de cette cour à l’effet d’en obtenir quelque faveur, ni même qu’il ait pu la mériter par aucun service de quelque importance. Quoique si longtemps sous la remise, son ambition ne dormait point; elle s’occupait des moyens de croître sinon en richesses, au moins en honneurs. Nous avons vu 1 qu’il fit de vains efforts en 1811, à Paris, auprès du sieur Marescalchi, ambassadeur auprès de Napoléon pour le royaume d’Italie, à l’effet d’en obtenir la décoration de la couronne de fer. * Le baron Simbschen, commandant des Croates qui remplacèrent chez nous en 1813 les Français et y commanda quelque temps au nom de l’empereur François, ne fit pas plus attention à lui que les préfets de l’empereur Napoléon *. Mais Louis XVIII ne fut pas plutôt * remonté * sur le trône de ses pères qu’il sollicita le rétablissement d’une pension de 25 à 30 louis qu’il avait obtenue anciennement * de Louis XVI * comme officier /248/ retraité au régiment de Courten, ou du moins qu’à défaut d’argent, il avait insinué dans sa supplique qu’il désirerait que le titre de comte que le ministre français lui avait quelques fois donné dans ses missives, lui fût solennellement confirmé par des lettres patentes. Le duc de Richelieu, pour lors premier ministre, trouva plus commode de lui accorder cette dernière faveur et lui annonça officiellement que le roi la lui accordait sauf à en payer la finance lors de l’expédition du brevet, laquelle n’a pas encore eu lieu, faute par ledit sieur Augustini de pouvoir faire cette finance, ce qu’on sut à Berne par l’ambassadeur Talleyrand de Périgord. Dans le même temps, il négociait à Rome un brevet de chevalier apostolique, et ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il y employa auprès du nonce de Lucerne, non pas l’évêque Preux, mais le grand doyen Pignat, à la mort [1822] duquel, moi, chargé par le chapitre avec le chanoine Kalbermatten, notre nouveau doyen, * et l’aumônier [Kronig] de notre moderne évêque *, de trier de ses papiers ceux qui pouvaient concerner ou le chapitre ou l’évêché, nous y trouvâmes une liasse sous enveloppe à l’adresse dudit chanoine Pignat de l’écriture dudit bailli Augustini, qui contenait des copies dûment collationnées et homologuées par le Conseil d’Etat et munies du sceau de la république sous le baillivat de son compère le baron Stockalper, des actes, probant sa noblesse et successivement ses accroissements d’honneurs et de dignités, dont toutefois le premier est copie d’un témoignage de noble extraction à lui rendu par l’évêque Melchior Zen Ruffinen pour lui obtenir un brevet d’officier ou sa pension de retraite. Je n’eus pas le temps d’en voir davantage et je remis aussitôt le paquet aux mains de l’aumônier pour ne pas être soupçonné d’une curiosité indiscrète et jalouse. Au reste, il est plus que probable que celui-ci peut, s’il veut, en rendre bon compte et que Monseigneur l’aura communiqué à son beau-frère, le Dr Gay, qui, s’il a jamais intérêt à le faire, ne manquera pas d’en dire ce qu’il en sait. L’adresse de ce paquet portait : « à Monseigneur, Monseigneur Sa Révérendissime Dignité, le seigneur chanoine * Alphonse * Pignat, grand doyen, grand vicaire, etc. », et elle était couverte de vingt autres ou titres ou épithètes toutes plus honorifiques les unes que les autres et les plus propres à flatter son amour-propre. * Elle finissait en /249/ se disant « son très honoré patron et son très cher parent » *. Cette faveur n’est pas difficile à obtenir de la cour romaine, et il n’avait pas besoin pour l’obtenir de produire tant de titres. Si donc il les envoya à Rome, ce fut pour s’y faire connaître et apprécier pour un personnage important. Aussi l’avons-nous vu quelque temps après décoré d’un ruban rouge et de la croix papale qu’il associait de temps en temps à sa croix d’Espagne.
Ce n’était là que le prélude des honneurs que son ambition lui fit aller chercher à la cour de Turin auprès du nouveau roi Charles-Félix. Il paraît qu’il y fit valoir son zèle contre une poignée de carbonari piémontais qui se réfugiaient en Valais et qu’il n’y laissa pas tranquilles. Ce prince, pour se reconnaître d’un si grand service, lui fit expédier une copie vidimée d’un brevet contresigné par son ministre des Affaires étrangères, le sieur de Cholex, avocat savoyard, par lequel non seulement il le fait marquis, mais l’autorise à adopter, à défaut du fils de grande espérance qu’il a perdu [Antoine], ses deux gendres, à la postérité masculine et féminine desquels il pourra transmettre le titre de marquis d’Augustini, avec remise entière de la finance qui n’est pas moindre de 12 000 livres de Savoie. Un beau matin que le Conseil d’Etat était assemblé * et qu’on ne s’attendait à rien moins *, il se lève avec dignité et demande la parole ayant, dit-il, à leur communiquer une affaire qui lui est personnelle. Il se garde un profond silence; alors d’un ton modeste, après leur avoir fait observer combien les princes voisins amis ou alliés qu’il a eu le bonheur d’intéresser à sa personne, se reconnaissent de son dévouement et de ses services, il leur lit la lettre du ministre et fit lire au chancelier [I. de Rivaz] le brevet qui le crée marquis piémontais. Ces messieurs furent tellement stupéfaits * qu’à peine * leur vint-il en bouche quelques paroles pour le féliciter d’une faveur si signalée. Il en avisa le même jour son gendre Maurice de Stockalper par une lettre dont l’adresse portait : « Au très noble seigneur, le sieur baron Maurice de Stockalper, comte français, marquis d’Augustini ». Et depuis lors, il signe « le marquis d’Augustini, grand bailli de la république et canton de Valais ». Cependant comme en cette dernière qualité il est titré d’Excellence, le mot de marquis n’est point encore, en lui parlant, échappé de la bouche d’aucun de nos anciens nobles, mais ils ne peuvent s’empêcher qu’il ne vienne /250/ au bout de leur plume lorsque leurs affaires demandent qu’ils lui écrivent. Son baillivat d’ailleurs n’a rien eu qui lui ait fourni l’occasion de faire briller ses rares talents pour l’administration ou pour l’éloquence.
J’ai rendu compte ailleurs 1 des revues de notre milice en mai 1821 par un colonel fédéral.* Dans * l’été de 1822, quatre cents hommes d’icelle se sont montrés avantageusement au pays de Vaud, lorsqu’ils se sont rendus au camp de Bière. Cette troupe était commandée [par] M. Zimmermann, lieutenant-colonel du bataillon du Centre, et par M. le major Adrien de Riedmatten. Elle fut partout gracieusement accueillie et généreusement tout le long de sa route, à Bex, à Vevey, à Lausanne, où l’on fit des haltes pour les soldats et où on donna des dîners ou des soupers à nos officiers. Ceux d’Aigle se tiennent encore à présent offensés que M. Zimmermann se soit refusé à la halte qu’ils avaient préparée à la troupe valaisanne comme elle se rendait à Vevey, sous prétexte de se rendre à ce poste à point nommé et à l’heure assignée, ce qui fut véritablement observer trop à la lettre * et trop scrupuleusement * les ordres qu’il avait reçus. On fut d’autant plus satisfait de la taille distinguée de nos gens et de la belle tenue de nos officiers qu’on s’attendait de voir des demi-crétins et des goitreux. Au contraire, notre troupe fut trouvée l’une des mieux équipées et des mieux exercées. Et les rapports soit du colonel fédéral soit du général du camp sont tous les deux à la louange de notre milice. Il en coûta au Valais des tentes qui se trouvèrent les plus élégantes du camp.
On ne s’occupa guère dans les diètes de cette année, ainsi qu’au Conseil d’Etat, que de nos routes, qui effectivement se régularisent et se perfectionnent tous les ans davantage, et sont fréquentées en été et en automne par un nombre prodigieux de riches voyageurs. Le congrès qui se tient en ce moment à Vérone nous a procuré dernièrement l’honneur de voir dans notre pays le roi de Prusse [Frédéric-Guillaume III] et ses deux fils puînés [Frédéric-Louis et Charles]. Le Conseil d’Etat averti de son passage nomma en cette circonstance son ingénieur, le sieur Venetz, inspecteur des postes. Elles furent servies avec la plus /251/ grande exactitude, et ce grand prince, pour lui en témoigner sa satisfaction, lui a fait présent d’une bague de prix, de la valeur, dit-on d’abord, de 80 louis qu’on a de puis mise au rabais de 40.
Il arriva à Saint-Maurice, venant de Lausanne, vers les deux heures de l’après-midi, et ne se proposant que d’aller coucher le lendemain à Tourtemagne, * et de mettre deux jours à passer le Simplon pour en voir en détail tous les travaux *, et ne sachant que faire en son logis, il alla se promener à Notre-Dame du Sex, après avoir visité son église et sa bibliothèque, et même son trésor qui n’est rien moins que riche, mais qui renferme quelques antiquailles. Il y dîna seul dans le plus petit appartement de cette auberge on ne peut pas plus sobrement, et le grand dîner qu’on lui avait préparé fut mangé par les seigneurs de sa suite. Il admira depuis Notre-Dame du Sex qu’à la fin d’octobre toute la campagne environnante fût encore verte comme au second mois du printemps. Il arriva à Sion vers midi, le dimanche 20 dudit mois. Comme il gardait l’incognito, il fit taire d’un signe de la main les tambours de la garde d’honneur qui l’attendait devant la maison de ville, mais il laissa tirer les 24 coups de canon dont le Conseil d’Etat le fit saluer, et quelques semaines après il en fit faire ses remerciements à notre gouvernement par son ambassadeur en Suisse. Arrivé à Tourtemagne, il admit à son audience l’ingénieur Venetz, avec lequel il s’entretint plus d’une demi-heure de la débâcle du lac de Giétroz et des moyens imaginés pour prévenir à l’avenir semblable accident. Parvenu le lendemain au soir au Simplon, il avoua avec admiration que cette superbe route était une grande et belle entreprise parfaitement bien exécutée. Il parut très satisfait du service de nos postes et fit payer en prince les postillons, observant d’ailleurs que les rois doivent à la vérité être plus généreux que les particuliers, mais toutefois mettre des bornes à leur générosité, puisque c’est de l’argent de leurs peuples qu’ils font les généreux. Il ne s’informa pas si le peuple valaisan était bien gouverné, mais s’il était heureux, le pays lui paraissant pauvre. On lui répondit qu’il n’y avait de pauvres en Valais que les « Messieurs », mais qu’on y vivait en « Messieurs » à beaucoup meilleur marché que partout ailleurs. Voilà tout ce que j’ai pu recueillir du passage du roi de Prusse en Valais venant de Suisse et se rendant à Milan par le Simplon à la fin du mois d’octobre de cette année 1822.
/252/
CHAPITRE VII
Journal de 1822-1823 1
1. — « Diète de mai » (1823).
M. le marquis d’Augustini y résigne le grand baillivat. Il ne s’en faut que d’une voix que M. le vice-bailli Dufour ne devienne grand bailli. Il avait pour lui les voix du gouvernement de Monthey que M. Du Fay, son beau-frère, * président de ce dizain *, lui avait ménagées, toutes celles du dizain de l’Entremont, toutes celles du dizain de Conthey que lui avait ménagées M. [Séverin] Duc, président de ce dizain, beau-frère de sa femme, celles du dizain d’Hérens que lui avait ménagées l’avocat Bovier, son gendre, les quatre de l’évêque [Zen Ruffinen] que lui avait ménagées le Dr Gay, beau-frère du prélat, et partie de celles de Martigny et de Loèche. Au 4e scrutin, il perd plusieurs voix, et au 5e, Son Excellence Stockalper obtint la majorité absolue. On continue le vice-baillivat à M. Dufour et la trésorerie à M. de Courten. Son Excellence Augustini accepte d’être le 4e conseiller d’Etat et Son Excellence de Rivaz, * qu’on pria avec instance de rentrer au Conseil d’Etat *, d’être le 5e. Cependant l’usage s’établit qu’au Conseil d’Etat et dans les cérémonies publiques, les conseillers ex-grands baillis prennent le pas sur le vice-bailli et le trésorier.
On députe à la diète fédérale Son Excellence de Sépibus et on lui donne pour adjoint M. le baron Eugène Stockalper, ancien conseiller d’Etat. On laisse l’inspection générale de la police à M. Dufour et celle des chemins à M. de Rivaz. /253/
2. — Peu après la clôture de la diète, M. d’Augustini se sentant mourir, se fait voiturer à Loèche; il y meurt au bout d’une dizaine de jours, âgé, disent les uns de 83 ans, et les autres courant seulement la 81e. Il fait un testament où il y a plusieurs clauses, dit-on, par lesquelles il s’est proposé d’éterniser son nom. Les uns prétendent qu’il a laissé à chacune de ses filles environ 100 000 florins; d’autres disent que la moitié au moins n’est pas liquide, et que les moines d’Einsiedeln ont contre lui une créance de 12 000 écus bons. Quoi qu’il en soit, on dit aussi qu’il a légué à son petit-fils [Gaspard] Stockalper 800 louis et à son petit-fils [Alexis] Allet, 400 seulement, à la condition expresse qu’ils adopteront ses armoiries et prendront son nom, c’est-à-dire * s’appelleront Augustini et * se qualifieront marquis.
Il a exercé son second baillivat avec assez de modération et de politesse envers ses collègues. Il pérorait avec une grande facilité, mais en style d’écolier de Rhétorique. De ses nombreux discours dont il a fait imprimer quelques-uns, les plus mémorables sont celui tenu lors de la levée de la session de 1804 qui commence par ces mots : « Ils sont passés ces beaux jours de fête, etc. » et dont chaque période finit par quelques apophtegmes des anciens orateurs grecs et latins qu’il puisait dans la Polyanthe; et celui qu’il prononça à Paris, lorsqu’il fut admis à l’audience de Napoléon comme chef de la députation que le Valais lui envoya pour le complimenter sur sa promotion à la dignité d’empereur, où il voudrait être un autre Josué pour commander au soleil de ne se jamais coucher pour le grand homme.
Celui de ses discours qui montre le plus combien bassement il faisait la cour aux Français dans l’intention de perpétuer son baillivat est du 30 octobre 1804. Il n’y parle que de la familiarité amicale avec laquelle l’immortel Bonaparte lui parlait du bien qu’il voulait faire au Valais. Item, voyez son discours du jour anniversaire de notre indépendance, du 5 août 1803.
(Le lecteur trouvera tous ces discours dans les bulletins officiels de notre canton aux années assignées.)
Je ne sais point encore auxquels de ses gendres ou de ses petits-fils ont passé sa boîte d’or, présent de Napoléon, et sa croix de diamants, présent du roi d’Espagne [Charles IV]. /254/

chanoine alphonse pignat
1750-1822
Portrait par un anonyme, 1811 (copie de 1827)
Monthey, cure catholique
3. — Cette année [1822], le mardi de Pâques [1er avril], meurt notre grand doyen, M. le chanoine Pignat, qui fut le vicaire général de nos évêques depuis l’époque de notre révolution franco-helvético-valaisanne. Il avait longtemps auparavant professé la philosophie et la théologie. C’était un excellent prêtre, très assidu au chœur, infatigable au confessionnal, et dont on peut dire ce que Salomon dit de la femme forte, que panem otiosus non comedit [Prov., 31, 27]. Quoique né avec peu d’esprit et de mémoire, un travail forcé (labor improbus) avait vaincu chez lui le peu de talents qu’il avait reçus de la nature. Le vénérable chapitre lui donne pour successeur le chanoine Kalbermatten, et confère au chanoine [Anne-Joseph] de Rivaz la dignité de grand sacristain devenue vacante par la promotion dudit chanoine Kalbermatten à celle de grand doyen. Les deux surveillances de Monthey et d’Ardon, devenues vacantes par l’entrée des chanoines Gard et Balleys au chapitre, sont confiées par le révérendissime évêque, celle de Monthey au prieur de la Val-d’Illiez [Caillet-Bois], chanoine titulaire, et le chanoine Balleys exerce encore par interim celle d’Ardon.
Monseigneur fait cet été sa visite épiscopale au Bas-Valais, accompagné des chanoines dignitaires * de Rivaz *, grand sacristain, et de Riedmatten, chantre de la cathédrale. Il est partout bien vu, bien reçu et même fêté. On lui rend partout, mais assez sobrement, les honneurs militaires. Il y fait à contretemps la dédicace de la belle église que ceux de Vouvry se bâtissent en ce moment, ainsi que celle de la jolie petite église paroissiale de Massongex.

etienne-germain pierraz
abbé de Saint-Maurice 1808-1822
Portrait par un anonyme, 1808
Saint-Maurice, abbaye
Peu après la visite épiscopale meurt après une courte maladie l’abbé Pierraz, n’ayant guère plus de 40 ans. Tourmenté toute sa vie d’humeurs froides, infirmité commune dans sa famille dont un frère à lui [Joseph], chanoine de Mont-Joux et curé de Vouvry, périt comme lui presque à la fleur de son âge, il n’a poussé si avant sa carrière qu’au moyen de la vie la plus sobre, de l’usage fréquent de lait, surtout en été. J’ai déjà rendu à sa mémoire les dus éloges à l’endroit de ces Mémoires où je raconte l’union forcée de la maison de Saint-Bernard à la royale abbaye par l’autorité française 1. /255/
4. — Pendant le cours de cet été [1822], M. le curé de la ville [Berchtold] qui parle et qui écrit, dit-on, supérieurement en allemand, succomba à la tentation de donner un échantillon de son savoir-faire en ce genre en donnant au public un opuscule sur les relations * respectives * des troupeaux et de leurs pasteurs.
Monseigneur, de l’avis du chanoine Julier, son grand vicaire, en ayant goûté le fond et le style, lui en avait permis l’impression. Mais au lieu de la petite satisfaction d’amour-propre qu’il en attendait, ce fut pour lui un sujet de diverses tracasseries que lui firent quelques chanoines et quelques autres prêtres du Haut-Valais qui en relevèrent quelques propositions ou quelques expressions qui leur parurent d’une orthodoxie équivoque ou d’une théologie peu exacte, ce qui ne chagrina guère moins les approbateurs que l’auteur lui-même de ce petit écrit. Le premier qui donna l’éveil à ce sujet fut le chanoine François de Riedmatten, aumônier d’honneur de l’évêque, qui fut * aussitôt * appuyé du suffrage du chanoine Amherd et du vicaire Beeger, grands zélateurs non seulement de la saine doctrine, mais même de certaines opinions laissées à la liberté des écoles, et ennemis jurés de tout ce qui leur paraît sentir la nouveauté, et au Haut-Valais, l’antesignanus des désapprobateurs de cet opuscule fut le promoteur [Chrétien] Julier, l’ancien des chanoines titulaires, et le curé des Bains, le sieur Rey, * maintenant [1825] curé de Glis *, qui n’étant encore que * simple clerc et * le disciple du chanoine Berchtold faisant pour lors les fonctions de directeur de séminaire, s’était pris avec lui de quelques querelles théologiques et qui depuis ce temps *- là ne se cachait pas que * la doctrine du curé de Sion lui était suspecte. Le chanoine Berchtold averti par le grand vicaire, son plus intime ami, de ce soulèvement contre son livre, accompagné de menaces de le déférer à la nonciature si les conseillers de l’évêque en soutenaient l’auteur, prit le parti de protester au prélat qu’il était tout prêt à se rétracter sur les points où il pourrait s’être trompé et sur ceux où il pourrait s’être mal expliqué, requérant toutefois Monseigneur de soumettre au préalable son écrit à la censure de deux doctes ecclésiastiques mais qui fussent étrangers au diocèse. En conséquence de cette disposition d’esprit et de cœur du curé qui /256/ de suite tranquillisa ses contradicteurs, l’évêque lui proposa pour nouveaux censeurs le curé de Lucerne [Th. Müller] et le père Ignace * Dillmann *, Bavarois, des Ecoles pies, aumônier des ursulines de Brigue, tous deux renommés pour leur savoir et pour leur éloquence. Tous les deux en censurèrent quelques propositions comme mal sonnantes, d’autres comme étant d’une théologie peu exacte, et d’autres enfin comme équivoques, ayant besoin d’être plus clairement énoncées; mais tous deux tempérèrent la sévérité de leur censure en témoignant que ce petit écrit leur avait donné une haute idée de la pure germanicité et de l’élégance du style de l’auteur. Sur ce, le chanoine Berchtold passa condamnation sur tout ce qu’on voulut, mais ne put s’empêcher pendant quelque temps de croire que ce fût autant par jalousie que par zèle qu’on lui procura cette mortification, et cette affaire en resta là. Au reste, la vérité exige de moi que je dise pour excuser ses contradicteurs que le chanoine Berchtold a indisposé contre lui quelques confrères en se manifestant en plus d’une rencontre peu bienveillant envers les jésuites et partisan plus qu’il ne faudrait des opinions libérales.
L’évêque est contrarié par le clergé des dizains allemands et mal secondé par le vénérable chapitre dans son projet de finir irrévocablement le séminaire à Sion au château de Valère. En attendant, il en continue la direction au chanoine Lorétan et en nomme nouveaux professeurs de théologie nos deux alumnes du collège romain, les abbés [Pierre-Joseph] Preux, de Sierre, et Machoud, de Bagnes.
Le pays n’est pas plus content de la maison de Saint-Bernard qui ne veut se prêter en rien aux vues de l’Etat pour la bâtisse de l’hôpital du Simplon.
Le sieur Maret, chanoine de l’abbaye, [est] mal noté à Sion et à Lucerne pour son libéralisme fougueux et son droit canon plus politique que papal.

janvier de riedmatten
1763-1846
Portrait par un anonyme, 1796
Propriété de M. Jacques de Riedmatten, à Sion
5. — J’ai oublié de dire qu’à la diète de décembre [1823] qui suivit le décès du bailli Augustini, on lui donna pour successeur au Conseil d’Etat Son Excellence de Sépibus, auquel succéda dans la présidence du Tribunal suprême M. l’ex-vice-bailli Delasoie; et alors le baron Eugène Stockalper est nommé /257/ premier député à la diète fédérale et on lui adjoint M. Janvier de Riedmatten, bourgmestre régnant de la ville de Sion.
On ne s’occupe guère en ces deux diètes que du nouveau code qu’on nous prépare, de nos routes et de nos finances.
Parmi les affaires ecclésiastiques, la seule notable a été l’élection du curé d’Ardon, contrecarrée par l’évêque et le grand doyen, et la résistance d’un certain nombre de familles de ce village à la nomination du sieur Dorsaz, qu’on ne peut vaincre qu’en les terrorisant par l’appareil d’une commission solennelle de l’évêque et du chapitre avec laquelle concourut spontanément une commission non moins solennelle du Conseil d’Etat pour les mettre à la raison, et on y parvient 1.
En cette année 1823, aucun grand et notable personnage ne passe en Valais que le cardinal de La Fare se rendant de France à Rome par le Simplon pour le conclave où est élu le pape régnant Léon XII.
On rend à Sion des honneurs funèbres assez magnifiques pour une aussi petite ville et une aussi pauvre cathédrale au feu pape de sainte mémoire Pie VII. Requiescat in pace. Amen.
6. — « Election d’un nouvel abbé de Saint-Maurice » (1822).
La seconde semaine du mois de novembre, on procède * à l’abbaye * à l’élection d’un nouvel abbé. Le nonce de Lucerne [Nasalli] informé que le chanoine [François] de Rivaz en avait été nommé, * sede vacante *, administrateur vivae vocis oraculo, selon la coutume de cette maison, et non pas au scrutin écrit, comme le prescrivent les canons, déclara nulle cette nomination, craignant qu’elle ne fût le résultat d’une cabale, soit d’une intrigue, et sur ces entrefaites lui substitua d’office en cette qualité le senior de la maison, le chanoine Louis Barman, recteur de l’hôpital. Mais informé par Monseigneur notre évêque qu’on /258/ y avait procédé de bonne foi, il en accorda audit chanoine de Rivaz des lettres sanatoires et l’exhorta à convoquer au plus tôt le chapitre électoral; ce qu’il fit en en assignant l’ouverture au 19 novembre. * Les électeurs s’y rendirent au nombre de 20 *. On préconisait entre autres ledit chanoine Barman, le chanoine Gallay, curé de la ville, et le chanoine de Rivaz, professeur de Rhétorique, jugés par le public les plus idoines à cette importante prélature. Effectivement, le chanoine Barman obtint cinq ou six scrutins de suite jusqu’à 8 suffrages, ce qui n’étonna personne parce qu’on avait prévu que les chanoines forains, la plupart ses amis, lui donneraient leurs voix. On s’attendait par contre que les claustraux endoctrinés par le chanoine Maret s’entendraient à se donner pour abbé l’un d’entre eux, sous le nom duquel ledit chanoine Maret gouvernerait l’abbaye au-dedans et au-dehors selon ses vues. Ce qui ne manqua pas d’arriver, car dans la matinée du mercredi [20], le chanoine Paccolat, procureur de l’abbaye, jeune prêtre pieux et doux, obtint jusqu’à neuf suffrages. On reprit le travail de l’élection après-dîner, et il arriva que les amis du chanoine Barman, voyant qu’ils ne parviendraient jamais à la majorité absolue et ne voulant pas d’un abbé qui se laisserait maîtriser par leur confrère Maret, se tournèrent vers le chanoine de Rivaz, lequel ayant obtenu tout juste onze suffrages fut proclamé * au son des cloches et du canon * vers les trois heures et demie abbé légitimement * et canoniquement * élu à la majorité absolue d’une voix plus la moitié des votants, au grand contentement non seulement de tout Saint-Maurice, mais même des lieux voisins, tels que Bex et Monthey. La nouvelle en arriva à Sion le surlendemain et y fut très agréablement apprise par Mgr l’évêque, par le vénérable chapitre, par le Conseil d’Etat, et généralement applaudie comme le résultat d’une plus sage combinaison qu’on ne l’espérait d’un chapitre composé de deux partis depuis plusieurs années opposés l’un à l’autre.
Cette élection fut si agréable à Mgr le nonce, informé par notre révérendissime seigneur évêque du mérite de l’élu, que pour le lui témoigner il lui accorda en attendant ses bulles tout pouvoir d’administrer au temporel comme au spirituel.
/259/
CHAPITRE VIII
Journal de 1823-1824 1
1. — Ses bulles [de l’abbé Fr. de Rivaz] ne tardèrent point à arriver et Mgr [Zen Ruffinen] accepta avec plaisir son invitation de descendre à Saint-Maurice pour y faire la cérémonie de sa bénédiction. Elle eut lieu en l’église de l’abbaye, le 4e dimanche après Pâques [27 avril 1823]. * Furent de sa comitive les chanoines de Rivaz, grand sacristain, et de Riedmatten, chantre *. Y fit la fonction de premier assistant M. le prévôt [Genoud] de Saint-Bernard, et celle de second assistant le chanoine de Rivaz. De même qu’au sacre de l’évêque Preux, le nonce Testaferrata y fit porter la mitre au grand doyen Oggier 2, pareillement à cette bénédiction de M. l’abbé, le nonce Nasalli autorisa ledit seigneur abbé de la faire porter au grand sacristain.
Assistèrent à la cérémonie quelques ministres du voisinage qui en parurent édifiés et trouvèrent que notre imposition des mains avait quelque chose de plus auguste que celle qu’ils reçoivent de leurs premiers magistrats et des ministres de leur Académie et convinrent quod venerandam saperet antiquitatem. Comme elle est un peu longue, ils compatissaient à la fatigue du seigneur évêque et le saluèrent fort respectueusement lorsqu’on passa de l’église au réfectoire.
M. l’abbé dûment béni officie pontificalement pour la première fois en son église le jour de la Pentecôte [18 mai].
Comme l’ardeur avec laquelle ce jeune abbé (car il n’a guère plus de 36 ans) a professé la Rhétorique a échauffé son sang et lésé sa poitrine, on lui a conseillé de venir à Sion pour y prendre /260/ les bouillons d’une dame * Lorétan, veuve * d’un M. Ryff, proto-médecin de cette ville, dont grand nombre de poitrinaires se trouvent bien quand l’étisie n’est pas trop avancée. * Comme * on les prend, qui trois semaines, qui un mois durant, il arriva que M. l’abbé se trouva encore à Sion à la Fête-Dieu [29 mai]. Comme il avait pensé que le vénérable chapitre lui-même trouverait convenable qu’il assistât à la procession solennelle du Très Saint-Sacrement et qu’il s’attendait qu’on l’y inviterait, il s’était muni de son rochet, de son camail et d’une croix pectorale un peu riche. Mais il n’y fut invité ni de la part de l’évêque ni de celle du chapitre, sur ce qu’on trouva embarrassant de lui donner le pas sur le grand doyen [Kalbermatten], quoiqu’il l’eût prévenu qu’il n’y prétendait aucun rang et qu’il y cacherait même sa croix si elle faisait ombrage à quelqu’un.
Il semble qu’en tout autre pays que le nôtre, on se serait fait en pareille circonstance un devoir religieux d’augmenter la pompe de cette procession en y invitant * un prélat aussi décoré que le sont les abbés de Saint-Maurice, ayant la juridiction quasi épiscopale * depuis plus de sept siècles, l’abbé de la plus ancienne abbaye existant en ce moment dans l’Eglise latine. Il n’y a point de doute que s’il se fût trouvé à Annecy ou à Fribourg à pareil jour, le chapitre et l’évêque de ces villes ne lui eussent donné rang immédiatement après les évêques * et qu’il ne serait venu en tête à aucun de ces prélats * qu’en lui donnant le pas sur les doyens ou prévôts et dignitaires de leurs cathédrales, ils en compromettraient les droits et le rang. Il me paraissait à moi qu’il n’y avait aucun inconvénient à le faire marcher placé entre nos deux doyens. Personne ne s’y opposa tant que le chanoine Polycarpe de Riedmatten, qui n’aime pas les de Rivaz depuis que quelques honneurs ecclésiastiques et civils les ont tirés de la foule. On excusa cette impolitesse antichrétienne sur le motif que M. l’abbé étant ici pour sa santé, une si longue procession en une saison si chaude ne pourrait que nuire aux bons effets de la cure qu’il faisait. M. l’abbé naturellement modeste ne parut point affecté d’un procédé aussi peu flatteur, auquel il ne s’attendait pourtant pas, surtout de la part du grand doyen qui a passé à l’abbaye à diverses reprises des demi-années entières, considéré et fêté de toute /261/ manière sans que MM. de l’abbaye en aient jamais attendu d’autre reconnaissance que sa bienveillance et sa protection en cas de besoin; ce qu’ils firent toujours par considération pour le nom qu’il porte et pour la dignité de grand sacristain qui le décorait alors. Si ce ne fut pas un scandale pour le peuple allemand de cette ville qui n’aime pas y voir figurer les « Messieurs » romands, plusieurs de ses plus notables magistrats et quelques membres du Conseil d’Etat en témoignèrent au moins à M. l’abbé leur grand étonnement. Et tous tant que nous sommes ici de Bas-Valaisans, nous avalâmes cette pilule sans faire la moindre grimace. * Nous autres, de Rivaz, fîmes bonne mine à mauvais jeu *, et eux sans doute de s’en applaudir entre eux.
2. — La diète de mai 1824 est remarquable parce que le Conseil d’Etat y proposa d’accorder quelques compagnies au roi de Naples [Ferdinand] qui s’était fait recommander au Corps helvétique par la France et par l’Autriche à l’effet qu’on lui accordât la levée de quelques régiments. Le duc de Calvello, son envoyé extraordinaire * auprès des * Suisses, leur offre une capitulation très avantageuse aux soldats et surtout aux officiers, et beaucoup plus que ne l’était encore l’ancienne capitulation française du duc de Choiseul. Lucerne s’engage de leur fournir six compagnies, soit un bataillon. Soleure et Fribourg lui accordent un régiment entier. Berne lui en promet aussi un, mais il n’est pas sûr qu’elle lui tienne parole. Il ne demande au Valais que trois compagnies * qu’il veut associer à autant de compagnies grisonnes *. Mais MM. Stockalper et de Sépibus, qui ont l’espérance d’y voir occuper les premières places par quelqu’un des leurs, engagent le Conseil d’Etat de proposer à la diète la levée d’un bataillon entier. Le préavis du Conseil d’Etat est qu’à la vérité ce service de Naples pouvait peut-être nuire au service de France, mais que, puisque les deux plus puissants amis de la Suisse, l’empereur François et le roi très chrétien [Louis XVIII], s’intéressent à ce que la Suisse accorde des troupes à Ferdinand, il est d’une saine politique de faire pour leur complaire un effort en faveur de ce prince. Nos libéraux, aussi ennemis des rois que les Manuel et les Constant, /262/ emploient toutes sortes d’arguments moraux pour empêcher cette levée. M. [Macognin] de la Pierre, président de Saint-Maurice, au nom de la commission, parle en faveur du projet conformément au préavis du Conseil d’Etat. Les sieurs [P.-L.] Du Fay, au nom du dizain de Monthey, Morand, au nom de celui de Martigny, Gard, au nom de celui de l’Entremont, Duc, au nom de celui de Conthey, les Bovier, les Taffiner, les Zurbriggen, MM. Roten, pour les dizains d’Hérémence, de Viège, de Conches et de Rarogne, déclament contre par l’organe du sieur Morand. La chose est prise ad referendum, et on en renvoie la décision à une diète extraordinaire qui se tiendra le 21 juin.
On objecte que ce service épuisera le pays d’hommes propres au travail manuel, et que ce service est encore plus dangereux pour la santé et la moralité de notre jeunesse que celui de France. Nos prêtres du Bas-Valais en pensent et en parlent de même. C’est par ces deux motifs que le curé de Sion [Berchtold] et le chanoine Julier ont dissuadé Monseigneur de voter en faveur du projet. L’envie, qui est le vice dominant des petits pays, entre aussi pour beaucoup dans le refus de plusieurs des dizains. * Comme on préconise commandant de ce bataillon * le jeune baron Eugène de Stockalper, [et] capitaine recruteur à poste fixe chez lui le fils aîné [Gaspard] de Son Excellence de Sépibus, qu’au moment de sa création les compagnies et les places d’officiers seront pour des enfants des meilleures familles du pays, les dizains paysans ou qui n’ont que des demi-« Messieurs » jalousent ceux des bourgs peuplés de bonnes et anciennes familles. Tous les honneurs, tous les titres, toutes les décorations sont pour elles. Les princes les créent marquis, comtes, barons, leur prodiguent les croix de Saint-Louis, de Saint-Maurice, de Saint-Léopold, de Charles III, de la Légion d’honneur. Aussi n’y a-t-il que Saint-Maurice, Sion, Sierre, Brigue et partie de Loèche qui aient intérêt à la réussite de ce projet. Nous verrons dans peu 1 ce que ses partisans auront gagné en traînant cette affaire en longueur.
Les exemples en étaient récents. De même que le bailli Augustini venait de marquiser ses deux gendres [Stockalper et /263/ Allet], Son Excellence de Rivaz, fortement recommandé au roi de Sardaigne Charles-Félix * par quelques * seigneurs de sa cour * et son ministre des Finances, le sieur de Cholex, son ami intime *, qui le font valoir pour lui obtenir quelque témoignage signalé de son estime et de sa faveur comme étant depuis 25 ans le modèle de toutes les vertus magistrales, ce prince le crée comte par diplôme du [14 février 1823] pour lui et toute sa postérité masculine avec remise de la finance. Peu après M. de Rivaz en fait enregistrer la patente au sénat de Savoie.
Ce fut une chose fort agréable à ce monarque lorsque l’année d’après, lors de son voyage en Savoie, il vit arriver * à Chambéry * ledit M. de Rivaz comme chef de la députation que le Corps helvétique estima devoir envoyer vers ce prince pour le saluer, le congratuler et l’assurer des vœux ardents que fait la Suisse pour la prospérité constante de sa royale maison et lui protester son plus sincère désir de continuer à vivre avec un si auguste * voisin et * si ancien allié dans la meilleure intelligence.
M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] profita aussi de cette occasion pour aller recommander son monastère à la protection de sa royale personne et le remercier des bienfaits dont les ducs de Savoie, devenus rois de Sardaigne, n’ont cessé de le combler, ajoutant pour ainsi dire de règne en règne faveurs sur faveurs.
Cette députation eut lieu dans le courant de l’été 1824.
Le comité directorial fut très satisfait des discours que M. de Rivaz prononça lorsque la députation helvétique fut admise à saluer ce prince et à en prendre congé. Et le secrétaire d’Etat faisant les fonctions de ministre des Affaires étrangères [Sallier de la Tour] près de ce prince durant son séjour en Savoie, ne tarda pas de faire présent de sa part à M. de Rivaz et à son collègue, M. de Naville, du Grand Conseil de Genève, d’une tabatière d’or enrichie de quatre gros diamants et de son chiffre en brillants.
3. — Depuis quelque temps on lisait dans les gazettes, surtout les libérales, * à l’article Espagne *, qu’un officier suisse * du pays de Valais *, nommé [Antoine] Roten, figurait en qualité /264/ de général dans le récit des exploits de l’armée constitutionnelle. Il y avait longtemps que sa famille même n’en avait point de nouvelles et qu’elle ne savait pas trop ce qu’il était devenu. Quoiqu’elle n’approuvât pas ouvertement la cause qu’il avait embrassée, elle ne put s’empêcher de laisser apercevoir qu’elle était cependant flattée que sa bravoure et ses talents présumés l’eussent fait parvenir à un grade si supérieur. Et quand on apprit qu’il était gouverneur de Barcelone et qu’il en soutenait le siège en homme résolu, nos jeunes libéraux virent en lui un défenseur héroïque de la sacrée cause de la liberté et de l’égalité. Il s’est marié en Espagne. Les uns disent que sa femme [Françoise de Guzman] a été l’une des maîtresses du prince de la Paix [Godoy]; d’autres disent qu’elle est sa fille naturelle. * Il en a deux fils [Nicolas et Adolfo] *. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il a dû en partie à cette alliance son avancement. Comme il s’était bien montré du temps que les Français guerroyaient contre les Espagnols attaché à leur roi Ferdinand VII, ce prince récompensa son dévouement en lui confiant quelques postes d’importance et en l’élevant à un grade supérieur lorsqu’il fut nommé de l’expédition qu’il envoyait en Amérique pour y contenir le parti naissant des créoles révolutionnaires. Mais à cette époque, il fut un des officiers qui s’insurgèrent contre * Ferdinand en l’île de Léon, justifiant leur trahison * par le spécieux prétexte de forcer le roi de mettre à exécution la constitution des Cortès de 1812 qu’il avait admise en rentrant dans son royaume. Et nous apprîmes par les Quotidiennes que Roten fut un des plus chauds partisans de ce nouvel ordre des choses et qu’il se fit auprès des chefs de ce parti, * de son fanatisme révolutionnaire * un moyen d’avancement et de fortune. Nous allons bientôt voir ce qu’il faut en penser 1.
4. — « Addition importante ».
J’ai oublié dans le temps de raconter la longue discorde qui a existé entre MM. de Saint-Maurice agissant au nom de leur bourgeoisie, qui voulaient se prévaloir de ce qu’ils étaient avant /265/ la révolution les administrateurs-nés de la police et de la justice et des biens communs dans leur vaste commune qui comprenait alors les villages de Vérossaz, Evionnaz et Outre-Rhône, et les hommes de ces trois lieux prétendant que par le fait de la révolution, ils avaient acquis l’égalité politique. Ce différend se plaida longuement devant le Conseil d’Etat qui, quoique porté d’inclination à favoriser les prétentions de MM. de Saint-Maurice, ne put s’empêcher de reconnaître qu’effectivement Saint-Maurice n’était plus dans le nouvel ordre de choses établi par notre actuelle constitution qu’une commune ayant à la vérité conservé quelques droits à l’administration des anciens communs, mais n’ayant pas plus de droit * d’être nommés * aux charges désénales que la moindre commune de son ressort. Pour se maintenir dans les droits nouveaux que leur assure l’actuelle constitution du pays, les hommes de ces villages demandèrent d’abord leur séparation de la commune de Saint-Maurice quant aux droits civils et judiciaires; le Conseil d’Etat ne vit pas qu’il y eût moyen de le leur refuser. Ces villages firent autant de communes à part qui se donnèrent chacune un châtelain et s’organisèrent un conseil communal. Et pour narguer ces « Messieurs » qui prétendaient que les paysans ne pouvaient nommer aux charges désénales que des conseillers de leur ville, ils s’entendirent à nommer en juin 1823 à la représentation nationale deux villageois, l’un de Vérossaz, nommé Morisod, l’autre de Salvan, nommé Guex, et en exclurent MM. [Eugène] de Stockalper et [Macognin] de la Pierre pour se venger d’en avoir été traités un peu trop cavalièrement durant tout le cours de la chicane, soit de la procédure. Il fallut à ces « Messieurs » avaler cette pilule sans trop faire de grimace. La constitution nouvelle du pays était trop contraire à leurs prétentions pour qu’ils pussent gagner ce procès auprès de juges trop intègres pour, par complaisance pour un endroit dont ils affectionnent les nobles familles, commettre une injustice palpable.
Quant à l’administration des communs dont la bourgeoisie de Saint-Maurice se porte pour propriétaire primitive et principale, la cause est encore pendante au Conseil d’Etat. /266/
5.— J’ai aussi oublié de parler d’un legs fait à notre église * cathédrale * par le prince-abbé de Saint-Gall [Vorster]. Ce prélat a fondé il y a quatre ou cinq ans en notre église, ainsi que dans la plupart des églises collégiales de la Suisse catholique, comme à Saint-Gall même, à Coire, à Lucerne, à Zoug, * Unterwald *, à Fribourg, à Altdorf, un grand office anniversaire pour les fondateurs, bienfaiteurs et religieux de son abbaye de Saint-Gall supprimée par l’indigne rapacité des protestants saint-gallois, qu’on doit acquitter avec toute la solennité possible au son de toutes les cloches des églises où on le célébrera, aux premières vêpres et à l’office du matin. Il sera chanté par dix prêtres que présidera le curé de la ville. Ce sera le curé qui chantera la grand-messe * avec diacre et sous-diacre *. On y dressera un catafalque entouré convenablement de cierges et on en allumera six au grand autel. Pendant la messe, il y aura orchestre à l’orgue. La cérémonie finira par une absoute chantée solennellement avec encens. Le legs est de 6000 florins suisses * valant chacun 10 batz *, soit de 360 louis, dont la rente à 3 pour 100 est de 300 de ces florins. Le chapitre est responsable de cette somme et retire le tiers de la cense pour la responsabilité. L’autre tiers doit être annuellement distribué aux pauvres de la ville le jour même de l’anniversaire. Le troisième tiers doit être distribué au clergé qui l’acquittera de la sorte : 10 francs au curé, 6 à chacun des dix prêtres qui y assisteront. Les 30 autres se partageront entre le marguillier et l’orchestre. Il en revient quelque chose à la fabrique pour le luminaire et quelque chose aux enfants de chœur. * Cet anniversaire * doit se célébrer annuellement le jour de la fête de saint Gall [16 octobre], à moins qu’elle ne tombe un dimanche. Nous avons déjà touché cette somme il y a trois ans. Nous ne sommes pas encore bien d’accord avec M. le curé [Berchtold] sur la manière de mettre à exécution ce legs considérable.
Enfin 1, après maints et maints débats entre MM. les chanoines et le curé de la ville sur la responsabilité et la distribution de la cense * d’un capital si considérable *, qui furent discutées en nombre de calendes, on est convenu, mais seulement en 1827, /267/ que nous en céderions à la ville la moitié, à la charge d’en prendre sur elle la responsabilité et d’en distribuer tous les ans à la saint Gall les 100 florins qui en reviennent aux pauvres, et le chapitre s’est constitué responsable de l’autre moitié, à la charge que les 100 florins destinés à la rétribution de ceux d’entre nous qui officieront ou assisteront à l’office anniversaire seront distribués à la lettre du titre de la fondation.
/268/
CHAPITRE IX
« Affaire du général Roten » 1 (1823-1825)
Vers la fin de 1824 [Corr. : 1823], le bruit se répand que le général Roten revient d’Espagne au pays si enrichi qu’il se transporte, disait-on, de Gênes à Turin dans une magnifique voiture, que son cousin Zimmermann est allé à sa rencontre et doit nous le ramener par le Simplon comme en triomphe. Mais on apprend peu après que son train est beaucoup plus modeste et qu’arrivé à Turin, le gouvernement sarde le fait accompagner par un gendarme jusqu’à Genève. Là, les libéraux et les carbonari piémontais l’accueillent comme un héros de leur parti et lui donnent une fête dont le Nouvelliste vaudois régale ses souscripteurs.
Arrivé à Sion, il y est de suite entouré de toute notre jeunesse qui ne peut assez lui prodiguer des témoignages d’admiration, * par quelques-unes de nos dames et demoiselles endoctrinées par elle, et même par quelques ecclésiastiques de la ville à moitié libéraux. Sa nièce Patience Roten, Madame Wolff (Rosine Bertrand), les demoiselles Joris, répètent avec délectation tout ce qu’elles lui ont entendu dire au désavantage de la cour, de la noblesse, des prêtres et des moines, et surtout de l’Inquisition *, et on l’y régale d’une sérénade. Après avoir été à Rarogne saluer et embrasser ses parents, il revient à Sion et peu après il descend à Monthey chez M. le président [P.-L.] Du Fay, son parent, qui se laisse persuader par ses beaux-frères [M. Dufour et Sév. Duc], grands libéraux, de lui donner un grand dîner auquel on invite tous les présidents des communes de ce dizain et où on lui rend les honneurs militaires. On admire en lui le bras droit de Mina, qui dans leur opinion va de pair avec les /269/ Riégo et les Quiroga. Le général Roten, en retour de tant de courtoisie, fait le récit de ses faits d’armes. Il se justifie d’avoir embrassé la cause de la liberté sur les abus intolérables de l’ancienne constitution si multipliés qu’une réforme était absolument indispensable et que cette réforme n’est devenue un peu violente que parce qu’en tout pays les castes privilégiées ne consentent que par force à faire le sacrifice de quelques-uns de leurs privilèges au bonheur de la nation entière et que, vivant eux dans l’abondance, ils ne s’embarrassent guère que le pauvre peuple meure de faim. Il les entretient du roi [Ferdinand VII] comme d’un imbécile qui a été trop heureux que les Cortès aient bien voulu le prendre sous leur tutelle. Il se montre à Sion à l’église cathédrale et sur le Grand-Pont en grand et riche uniforme de général espagnol, décoré son chapeau de la cocarde révolutionnaire et sa poitrine couverte des rubans et des croix de nouvelle fabrique. Premier faux pas de ce jeune général qui fut noté par le Conseil d’Etat, qui venait de recevoir l’avis du canton directeur, à la prière des ambassadeurs, de ne le point perdre de vue et d’observer de près ses démarches. Succèdent quelques mortifications à un accueil si flatteur. Il fait des visites à l’évêque [Zen Ruffinen], au bailli [Stockalper], etc., qui ne les lui rendent pas, * M. Dufour excepté *. L’évêque donne des dîners auxquels on ne l’invite pas. MM. du Conseil d’Etat cessent de fréquenter la maison de son oncle le banneret Roten, où ils se réunissent souvent pour faire la partie et y prendre le café, pour n’être pas dans le cas de vivre familièrement avec lui. C’est qu’on apprend à n’en pouvoir plus douter qu’un des articles secrets de la capitulation de Barcelone a été que Mina se retirerait en Angleterre et Roten, dans son pays. Lui par contre pour instruire le public de ce qui concerne sa personne se sert de la plume d’un Français libéral, nommé Pommier, à qui le vice-bailli Dufour a procuré une place de secrétaire rédacteur à la chancellerie valaisanne, de ses amis et de ses admirateurs, pour faire insérer au N° 103 de la Gazette de Lausanne [du 19 décembre 1823] la notice suivante sur sa personne et sur ses services :
« M. Antoine Roten est né à Rarogne (Valais) en 1780, d’une famille respectable et dont les membres ont été ou sont encore revêtus des premières magistratures de ce pays. /270/
» En 1796, il entra comme officier, dans le régiment de Preux, au service d’Espagne, et il y servit avec honneur jusqu’en 1808, époque à laquelle son régiment, cerné de près par une armée française sous les ordres du général Dupont, fut sommé de se rendre pour être incorporé à l’armée d’invasion. Fidèle à la cause de l’Espagne et du roi [Charles IV], Roten prit la résolution de se soustraire à cet ordre, et, secondé par quelques officiers, il réussit à se rendre à Utrera, en Andalousie, avec une partie du régiment et vint se réunir au corps du général Castanos.
» Ce général ne se dissimula point l’importance de cette acquisition. Roten fut placé à la tête de l’Institut militaire de Grenade, d’où il passa dans le régiment d’Alméria qui faisait partie de la division Reding, stationnée en Catalogne. Tarragone était alors assiégée par les Français; Roten en fut nommé gouverneur; mais cette place ayant capitulé avant même qu’il en eût pris le commandement, il fut fait prisonnier de guerre et conduit en France, où il resta jusqu’en 1814, époque de la paix générale.
» En 1817, les événements ramenèrent Roten sur le territoire espagnol. Il fut nommé chef de demi-brigade de l’armée d’Outre-mer sous les ordres du comte de l’Abisbad; mais ce corps ayant été dissous, il passa dans le régiment d’Aragon dont il fut nommé colonel.
» Les derniers événements offrirent au général Roten une nouvelle carrière. Il commandait, en 1822, la 3e division de l’armée de Mina, et, en 1823, à l’entrée des Français en Espagne, il fut nommé 2e commandant général de la 7e division et gouverneur de Barcelone.
» Le général Roten est de taille moyenne; son regard est pénétrant, sa figure agréable, ses manières douces * et simples, son caractère ferme et courageux. Pendant le cours de sa carrière militaire, il a obtenu une réputation de bravoure, d'humanité et de désintéressement, qui ne s’est jamais démentie et qui lui a obtenu la confiance des Espagnols, l’affection du soldat et l’estime du gouvernement, qui s’est empressé de le lui témoigner par les marques honorifiques dont il est décoré. »
La diète de décembre fut agitée à l’occasion que voici. Le général Roten, au lieu de jouir tranquillement de la fortune qu’il a faite en Espagne, qu’on fait monter à 60 000 louis et /271/ qu’il doit avoir placée sur la banque de Gênes, a l’ambition de se faire députer à la diète cantonale en remplacement de M. le vice-bailli, son père; lequel pour complaire à ce fils témoigna au conseil de dizain * assemblé la veille ou l’avant-veille de l’ouverture de cette diète *, qu’étant souvent empêché de se rendre aux diètes à raison d’une érysipèle qui une ou deux fois l’année le force de garder la chambre des mois entiers, on lui ferait grand plaisir de nommer à sa place son fils Antoine. A quoi les membres de ce conseil se portèrent unanimement pour obliger ce respectable vieillard qu’ils chérissent comme le bon papa de tout le dizain. Lorsque la nouvelle en arriva à Sion, le Conseil d’Etat ne vit dans cette démarche du général Roten que, ou le dessein de se réhabiliter dans l’opinion publique, ou le projet de se mettre à la tête des libéraux du pays. Car il ne se dissimule point qu’il passe dans l’esprit de ceux qu’on qualifie de serviles dans le parti qu’il a embrassé, pour un homme fortement imbu des principes révolutionnaires et qui a été complice en différentes occasions des crimes qu’ils ont fait commettre en Espagne et en Italie aussi bien qu’en France et en Angleterre. Il ne pouvait pas ignorer qu’on n’avait point approuvé qu’à son retour il se fût montré au public en uniforme des Cortès et paré des décorations dont elles ont reconnu son zèle et son dévouement; qu’on lui faisait un crime de s’être laissé fêter par les frères du club genevois, et d’avoir souffert que nos musiciens et un certain nombre des officiers de notre milice aient fêté, soit à Sion, soit à Martigny, son retour comme d’un défenseur et d’un héros de la liberté. Quoiqu’il se prévalût de ce qu’il avait été admis par le maréchal Moncey qui commandait en chef les troupes françaises dans la Catalogne à paraître dans la capitulation de Barcelone et qu’il en conclût que ce fait seul l’amnistiait et le maintenait dans ses grades et honneurs, il était assez notoire qu’il avait été enjoint à Mina et à lui de vider l’Espagne et de se rendre, lui chez ses parents, et Mina à Londres. On savait en Valais que La Quotidienne lui reprochait d’avoir signalé son gouvernement par des actes qui respiraient une sévérité cruelle et un cupide intérêt. Celui qui lui a prêté sa plume dans la notice de ses services et de son avancement qu’il a fait publier dans la Gazette de Lausanne, a dissimulé qu’il a été un des officiers /272/ marquants * de cette funeste révolution *, qui ont commencé en s’insurgeant en l’île de Léon et en se conduisant à l’égard du roi en serviteurs infidèles et désobéissants. Il n’avait donc rien de mieux à faire pour se réhabiliter dans l’opinion publique que de vivre tranquille et ignoré au sein de sa famille et parmi ses compatriotes. C’était le moyen qu’on lui pardonnât le rôle qu’il a joué dans la révolution espagnole. On aurait cru qu’il y avait été entraîné par de malheureuses circonstances où il se serait trouvé et par suite de ses * anciennes * relations avec quelques-uns de ses chefs, ses patrons et ses bienfaiteurs.
Mais loin de paraître guéri de son libéralisme * par la contre-révolution opérée *, par ses propres mésaventures et par le rapide succès de l’armée française en Espagne, il ne cessait dans sa famille et dans le peu de bonnes maisons qu’il fréquentait, de parler avec une exagération philosophique des abus réels ou prétendus de l’ancien gouvernement de cette nation, sans s’apercevoir que par ces propos indiscrets, il inspirait à nos jeunes gens l’esprit libéral et fortifiait nos libéraux dans l’enthousiasme des principes révolutionnaires. Aussi les plus sages de nos magistrats le regardaient-ils comme un homme dangereux, disséminant dans le pays de funestes doctrines. On s’en aperçut bien lorsqu’il fut question d’accorder au roi de Naples [Ferdinand] la levée de quelques compagnies. Personne n’y mit une plus vigoureuse et plus persévérante opposition que le dizain de Rarogne et les députés des autres dizains qui ont des relations de parenté avec sa famille.
D’après tous ces faits, le Conseil d’Etat prit en considération si sa députation à la diète était admissible. On ne doutait pas qu’elle ne fût vue de mauvais œil par le directoire fédéral qui avait donné avis qu’on surveillât sa conduite et ses discours, et qui tout récemment avait donné dans ses instructions à la députation qu’on envoya au roi de Sardaigne [Charles-Félix], l’injonction de rassurer ce prince sur les inquiétudes que lui causait l’accueil imprudent que certains Suisses avaient fait aux carbonari piémontais, par l’organe de Son Excellence de Rivaz, chef de cette députation. D’ailleurs le baron Stockalper, le grand bailli régnant, ne pouvait pas moins que d’être défavorable à un homme qui avait fait tout ce qu’il avait pu pour empêcher que /273/ son fils Eugène ne devînt chef du bataillon valaisan que le roi de Naples désirait pouvoir lever en Valais. Il en était de même du bailli de Sépibus qui par ce refus voyait son fils [Gaspard] privé des appointements de capitaine recruteur de ce bataillon. M. Maurice de Courten, trésorier d’Etat, mieux informé que personne par le comte Eugène de Courten, son cousin, colonel de l’un des deux régiments de la garde-suisse * au service de S.M.T.C. *, comme ayant fait la campagne d’Espagne à la suite du prince généralissime, à combien de titres cet homme déplaisait, à la cour de France et à celle de Turin, était tout aussi éloigné que ces messieurs de favoriser en cette circonstance l’ambition inopportune de cet embarrassant personnage. M. de Rivaz qui, à la prière de ses collègues, donna par écrit son avis sur ce fait, le motiva sur ce que l’admission du sieur Antoine Roten à la diète comme député ne pourrait que compromettre le Valais avec les puissances qui ont garanti notre indépendance et avec les princes nos alliés * et nos protecteurs * qui nous taxeront de nous montrer peu soigneux d’entretenir le bon voisinage, si nous donnons notre confiance à des hommes qui font profession publique d’être mal affectionnés au gouvernement monarchique. Il n’y eut des cinq membres qui composent le Conseil d’Etat que le sieur Dufour, vice-bailli, qui prît ouvertement le parti du général Roten, soutenant que la constitution de notre pays étant démocratique, nous avions tout droit d’élire pour le gouverner des hommes amis chauds du républicanisme, sans que les princes nos alliés ou nos protecteurs aient droit aucun de le trouver mauvais, encore moins de s’en plaindre. Et ce principe si publiquement avancé fut tellement goûté de la plupart des députés à la diète que si le général Roten avait osé leur demander qu’on l’admît à l’instant même dans son sein sans le préavis ou contre le préavis du Conseil d’Etat qui ne lui fut pas favorable, il aurait indubitablement obtenu pour son admission la grande majorité des voix et des suffrages. Ce qui le retint de prendre ce parti extrême fut qu’il apprit que si, bravant le préavis du Conseil d’Etat, * il avait l’audace de se prévaloir de son élection * pour venir s’asseoir sur nos treize étoiles, quatre des membres dudit Conseil et les députés de Sion, de Sierre, de Saint-Maurice de Viège et de Brigue, l’évêque lui-même, se seraient retirés à /274/ l’instant même, ce qui aurait causé un vrai schisme politique dans notre petit Etat et l’aurait livré durant quelque temps à l’anarchie jusqu’à ce que la Confédération helvétique se fût mêlée de cette affaire.
Mais vers la fin de la diète, le général Roten fit demander par son frère aîné [Nicolas] au Conseil d’Etat, président du dizain de Rarogne, qu’il eût à lui donner par écrit les motifs pour lesquels il avait jugé son élection illégale. C’est que M. Dufour et ses partisans lui disaient que c’était uniquement parce que vivant habituellement à Sion et n’y ayant pas encore une année révolue qu’il était revenu au pays, il avait manqué à la formalité voulue par la constitution du domicile d’une année en quelqu’un des endroits du dizain qui vous députe. Mais comme ce seul motif n’aurait fait que retarder jusqu’à la diète suivante l’élection du général Roten à la députation du dizain de Rarogne, ces quatre messieurs du Conseil d’Etat crurent opportun de lui écrire franchement que les égards que le peuple devait aux puissances garantes de notre indépendance exigeaient qu’il ne fît plus semblable tentative de devenir l’un des représentants du peuple valaisan jusqu’à ce qu’il fût notoire qu’il était nommément compris dans l’amnistie générale que le roi d’Espagne doit accorder à tous ceux qui comme lui ont figuré en chef dans l’insurrection des Cortès.
Sur ces entrefaites, le Conseil d’Etat consulta le * directoire fédéral * en lui communiquant ce qui se passait en Valais; lequel tout en détestant l’impudence du général Roten et déplorant qu’il eût en Valais tant * de partisans de ses opinions et * tant de personnes disposées à servir son ambition, répondit que la question touchant de si près le libre exercice du droit d’élection, il estimait qu’il était prudent de n’en rien préjuger, mais qu’il leur conseillait de se prévaloir des mauvaises notes officielles qu’on avait reçues de Paris et d’Espagne par la voie des ambassadeurs près le Corps helvétique, qui accordent à la vérité à cet officier quelque bravoure, mais peu de talent, d’esprit et de jugement, et qui dans ses différents gouvernements s’est montré révolutionnaire exagéré, cupide et sanguinaire. On conserve au Conseil d’Etat ces notes officielles pour les lui représenter s’il continue à intriguer pour parvenir parmi ses compatriotes à la /275/ représentation nationale. Ces messieurs paraissent entièrement rassurés sur toutes nouvelles tentatives de ce * genre que * pourrait tenter ce personnage embarrassant pour parvenir à ce but. Mais ce qui est plus propre que tout le reste à les tranquilliser à cet égard, c’est qu’une des Quotidiennes du mois de février, à l’article Barcelone, a publié par ordre du roi l’extrait d’un mandat du juge royal de la province de Catalogne, en date du 1er février 1825, qui cite le général Mina, Don Antoine Roten, ex-gouverneur de Barcelone, et cinq autres personnages notables, qui y exerçaient au nom des Cortès le pouvoir judiciaire et administratif, de se rendre à Barcelone et de s’y constituer prisonniers pour s’y purger du crime de l’horrible assassinat commis sur la personne de l’évêque de Vich [Strauch] et d’un religieux qui l’accompagnait, dont ils sont prévenus, à faute de quoi il sera procédé contre eux selon le droit.
/276/
CHAPITRE X
Journal de 1825 1
1. — « Diète de mai 1825 ».
Longtemps avant la tenue de cette diète, on préconisait ouvertement grand bailli M. Dufour, conseiller d’Etat et vice-bailli, qui déjà à la diète électorale précédente n’avait manqué le baillivat que d’une seule voix 2. Les cinq dizains supérieurs, à qui la personne de ce conseiller d’Etat est médiocrement agréable, contrecabalent contre son parti. Il était assuré de toutes les voix du Bas-Valais sauf celles du dizain de Saint-Maurice, des quatre du dizain d’Hérémence dont l’avocat Bovier, son gendre, est président, de celles du dizain de Conthey dont M. [Sév.] Duc, beau-frère de sa femme, est président, de celui de Monthey dont il est originaire et dont il influence les suffrages. Il pouvait aussi compter sur plusieurs voix de Sion, de Sierre et de Rarogne. Il ne s’agissait plus que de mettre l’évêque [Zen Ruffinen] de son côté. On craignait que le prélat influencé par son beau-frère, le Dr Gay, ne se déclarât pour lui. Mais MM. Stockalper réunis à MM. de Sépibus redoutaient non seulement le libéralisme connu de M. Dufour, mais encore qu’il ne fît entrer à sa suite au Conseil d’Etat des libéraux plus * exagérés * que lui-même, outre son gendre [Bovier], le sieur Morand, président du dizain de Martigny, qui y auraient remplacé, l’un Son Excellence de Rivaz, et l’autre M. le trésorier de Courten. Mais ce qu’on redoutait le plus, c’est que le parti /277/ libéral l’emportant en cette diète sur le parti aristocratique, il aurait infailliblement admis comme député à la diète le général Roten, homme dont l’influence pouvait être d’autant plus funeste qu’il est maintenant certain qu’il a emporté d’Espagne une fortune considérable, ce qui lui donne un si grand relief dans les dizains populaires qu’ajoutant à la séduction des principes libéraux celle de quelques quadruples, on présumait qu’il lui serait facile d’entrer dans deux ans d’ici au Conseil d’Etat, et peut-être même de devenir de plein saut le premier magistrat de ce canton. Or, on savait de bonne source que non seulement le succès de ces combinaisons du parti libéral serait pour les ambassadeurs de France, d’Espagne et de Sardaigne un sujet de déplaisir, mais même qu’il serait pour les cantons artistocratiques un sujet d’inquiétude. Le Conseil d’Etat avait reçu des lettres de l’ambassadeur de France [Moustier] qui lui donnait avis que le général Roten s’était conduit durant tout le cours de la révolution espagnole plutôt en jacobin avide d’or et de sang qu’en homme séduit par les principes libéraux, et que c’était à tort qu’il se réclamait de la France pour avoir été admis à capituler avec le maréchal Moncey comme si la France l’avait par là mis hors de cour et de procès avec Ferdinand VII et les Espagnols royalistes. Et même le canton directeur avait formellement avisé le Conseil d’Etat 1 qu’à la vérité il ne pouvait pas empêcher que la majorité de la diète valaisanne ne fît la bassesse de l’admettre dans son sein, mais qu’il ne doutait pas que la plus notable portion de la Confédération verrait de très mauvais œil qu’elle honorât de sa confiance un homme justement perdu dans l’opinion de toutes les personnes modérées par l’excès de son libéralisme. Il vint aussi à la connaissance de notre évêque que s’il n’avait pas directement trempé dans l’assassinat de l’évêque de Vich [Strauch], il avait fait fusiller de sang-froid plusieurs prêtres, qu’en diverses occasions il s’était montré l’ennemi implacable du clergé fidèle au roi. Il dit bien pour s’excuser que les plus doctes et les plus vertueux prélats d’Espagne * s’étaient mis à la tête du parti libéral et * avaient autorisé la constitution des Cortès par leur adhésion /278/ et leurs signatures, entre autres le cardinal de Bourbon, archevêque de Tolède, ainsi que l’archevêque de Séville [Mon] et quelques autres évêques et ecclésiastiques des plus renommés par leur science et par leur vertu. De sorte qu’il ne fut pas très difficile au parti formé des plus notables personnes des dizains supérieurs qui portaient au baillivat M. de Rivaz pour en exclure M. Dufour, de mettre notre évêque dans leurs intérêts et de le faire entrer dans leurs vues. Ce qui acheva de le déterminer, ce fut l’arrivée d’un secrétaire de l’ambassadeur de France, qui arriva à Sion précisément la veille du jour qu’on devait procéder aux élections, porteur d’une lettre de cet ambassadeur au Conseil d’Etat, où il lui mandait de nouveau que c’était sans fondement que le général Roten se prévalait de la capitulation de Barcelone pour se croire maintenu dans tous ses grades et irrecherchable dans sa conduite, et que le gouvernement français ne faisait rien moins que de le prendre sous sa protection.
En conséquence, on procéda à l’élection, le mardi 3 mai, seconde journée de la diète, où M. Dufour obtint au premier scrutin 28 voix, c’est-à-dire la moitié moins un des suffrages pour le grand baillivat. A ce premier scrutin, M. de Rivaz et M. de Sépibus se partagèrent les autres. Il en fut de même au second scrutin. Mais enfin, au 3e, M. de Rivaz l’emporta d’une seule voix sur son compétiteur, et il fut proclamé grand bailli au grand étonnement et au grand dépit de la faction libérale.
2. — Il faut maintenant que j’explique ce que nous appelons en Valais la faction libérale. Les premières années que par la retraite des Français le pays recouvra sa liberté en 1813 et que nous fûmes de nouveau admis dans la Confédération suisse comme le XIXe canton, les dizains du Bas-Valais ainsi que ceux du Haut continuèrent, * à l’exemple de leurs pères *, à donner leur confiance à des individus d’un certain nombre de familles qu’ils étaient accoutumés depuis un, deux, trois siècles, de voir occuper les magistratures comme ayant bien mérité de la patrie par de longs et loyaux services. Mais l’esprit révolutionnaire ayant cependant gagné les députés des dizains où il n’y a que des parvenus de très fraîche date, ils ont vu d’un œil jaloux que ce n’était guère que les familles les plus distinguées du Haut /279/ et du Bas-Valais qui parvenaient aux premières charges de la république et que ces « Messieurs » avaient le talent de s’en prévaloir auprès des puissances étrangères avec lesquelles notre pays a d’anciennes et de nouvelles relations pour en obtenir des honneurs et placer presque exclusivement leurs enfants à leurs services; ce qui est vrai et dont on ne peut disconvenir. La jalousie les a donc rendus plus libéraux qu’ils ne l’étaient déjà d’opinion et d’inclination. Ces nouveaux « Messieurs » ont nourri leur libéralisme en dévorant le Constitutionnel et les écrits de l’abbé de Prades, et ils ont su faire entrer le peuple dans leur ressentiment contre les anciens « Messieurs ». Il est bientôt temps, disaient-ils peu avant cette dernière diète, que le pays soit enfin délivré de la domination des oligarques * qu’il leur fait envisager comme une poignée d’aristocrates qui se croient nés pour primer sur tous leurs concitoyens *. Cependant ils ne peuvent disconvenir que ces oligarques administrent le gouvernement avec i autant d’économie que de sagesse et qu’ils ont fait preuve d’autant de désintéressement que de capacité, ce qui a fait acquérir au Valais une considération parmi les Confédérés qu’il n’aurait pas, si notre pays se livrait aux démagogues et encanaillait de plus en plus sa représentation nationale. Ce fut par un effet de cette rivalité qu’ils se sont opposés à la levée de quelques compagnies au service de Naples, parce que le principal profit en aurait été pour MM. Stockalper et de Sépibus. Quelques-uns d’entre eux ont même fait la motion d’exclure de la députation aux diètes les individus titrés de baron, de comte, de marquis, ou même décorés de croix de Saint-Louis, de Saint-Maurice, d’Espagne ou d’Autriche; car nous avons de tout cela, et même en abondance 1. Et comme parmi nous comme ailleurs, les libéraux se montrent peu religieux, ils n’ont ni l’estime ni la confiance du clergé. Aussi, en cette occasion, il n’a peut-être manifesté que trop haut combien il se réjouissait que le parti aristocrate l’ait emporté sur le parti libéral. Ce n’est pas M. de Rivaz qui a supplanté M. Dufour, car il a été absolument passif dans cette élection comme dans la précédente 2, où son seul mérite /280/ lui a fait décerner la première magistrature du pays. Il n’en résulte pas moins que les Bas-Valaisans et M. Dufour lui-même n’aient eu un tort très réel envers M. de Rivaz d’avoir voulu lui passer sur le ventre, parce que les bons services qu’il leur rend depuis 25 ans méritaient bien qu’ils s’entendissent au contraire à le rappeler au baillivat, ainsi qu’y sont parvenus à plusieurs reprises ses collègues Stockalper et de Sépibus, puisqu’il n’a pas moins bien mérité qu’eux de la patrie ni moins bien servi la république, et que d’ailleurs M. Dufour est encore assez jeune pour qu’il devienne grand bailli lorsque le tour du Bas-Valais reviendra. Quoi qu’il en soit, M. de Rivaz continue à les servir avec le même dévouement sans leur laisser apercevoir qu’il a pu se ressentir de ce manque d’égard et de reconnaissance dont ils se sont rendus coupables envers lui en cette circonstance.
Pour célébrer cette victoire remportée par l’aristocratie sur le libéralisme, on proposa qu’à l’avenir l’installation du nouveau grand bailli se ferait avec plus de pompe que jusqu’à présent. Elle ne consistait ci-devant qu’en une harangue du bailli sortant qui remettait en pleine diète au bailli entrant le sceau de l’Etat et qu’on reconduisait chez lui suivi d’une partie notable des députés et précédé des sautiers et des familiers en costume de leurs emplois 1. On a décrété qu’à l’avenir cette cérémonie serait annoncée au public par 25 coups de canon et qu’outre les conseillers d’Etat, les présidents des treize dizains composeraient sa comitive. Ce qui a eu lieu à cette installation pour la première fois, le * 20 mai *, dernier jour de cette diète.
3. — « Nécrologie » 2.
Rd M. Aloys Amherd, doyen de Valère, meurt à 9 heures du matin comme nous finissions nones, un jeudi, le 21 juillet 1825. Ses funérailles ont lieu le samedi 23, et le septième, le lundi 25. Il lègue au vénérable chapitre par son testament un petit verger situé à la Planta qu’il avait acquis des nobles héritiers du dernier /281/ sénéchal épiscopal [de Montheys], pour être réuni au décanat de Valère. Et il fonde 20 messes anniversaires, qui seront lues par les 12 chanoines résidants et par nos 8 recteurs. Il lègue en outre 1000 écus bons au séminaire et 960 livres mauriçoises pour une école en son lieu natal, paroisse de Glis. C’était un ecclésiastique pieux, charitable, généreux, poli, vivant noblement, d’un extérieur distingué et parlant latin avec beaucoup de facilité, zélé pasteur, prêchant d’abondance passablement bien, fort estimé et aimé du peuple et de la noblesse tant à Naters dont il a été longtemps curé qu’à Sion, quoiqu’il ne l’eût été que quelques années; bon confesseur, très assidu auprès des malades qu’il consolait par des paroles pleines d’onction et qu’il visitait souvent la bourse à la main; ami des jésuites et leur bienfaiteur; distributeur intelligent des aumônes publiques; enfin vir ad omne bonum opus paratissimus [D’après 2 Tim., 2, 21], comme dit l’apôtre, que le doit être un pasteur des âmes, * et qui a fait ce que dit le proverbe vulgaire, qu’il vaut mieux que la chandelle nous éclaire par-devant que non pas par-derrière. C’est le témoignage que lui rend celui qui l’a vu *. Chanoine très assidu au chœur, et comme recteur de la confrérie du Saint-Sacrement ayant singulièrement à cœur de la faire servir à la conservation de la vraie foi et au maintien des mœurs chrétiennes. Opera bona illius certe secuta sunt eum [D’après Apoc., 14, 13]. Dieu lui en donne la récompense !
* 1 Peu après le décès de M. le chanoine Amherd, le vénérable chapitre procède à l’élection d’un nouveau doyen de Valère; il défère cette dignité à M. le chanoine de Riedmatten, auquel succède, * également par élection *, dans la dignité de chantre, M. le chanoine Roten *.
4 2. — J’ai aussi oublié de noter qu’en 1825, Mgr notre révérendissime prélat [Zen Ruffinen] donna une retraite à Sion au séminaire, à laquelle il appela les prêtres des trois surveillances de Sion, de Sierre et d’Ardon. Elle dura six jours et commença le IVe dimanche du mois d’octobre [23]. Le père Günther, /282/ supérieur des jésuites * du collège * de Sion, y prêcha en latin quatre discours par jour, deux le matin et deux le soir. Y assistèrent presque tous les curés de nos susdites surveillances. Nous étions en tout 34 prêtres. Monseigneur en suivit très exactement tous les exercices. Monseigneur se proposait dans le temps d’en donner une aux ecclésiastiques du Haut-Valais au collège de Brigue et une aux prêtres du Bas-Valais à l’abbaye de Saint-Maurice. Mais ce beau projet n’a point eu jusqu’ici d’exécution. J’écris ceci à la fin de 1828.
5 1. — A la diète de décembre 1825, on remet sur le tapis l’affaire du service de Naples. Après une assez longue résistance de la part des dizains de Monthey, de Martigny, de l’Entremont, d’Hérémence, de Rarogne et de Viège, on obtient à une petite majorité qu’on accordera trois compagnies seulement, mais que cette décision sera référée aux communautés des dizains pour savoir si elles consentent à ce qu’on les lève. Au grand étonnement du Conseil d’Etat, on apprend dans le courant de l’hiver que neuf dizains sur treize y consentent et même que quelques-uns ont témoigné désirer qu’on levât plutôt six que trois compagnies. C’est le dizain de Conthey qui en fait le premier la motion. Quelques députés des autres dizains se détachent du parti de l’opposition, et la levée d’un bataillon entier est accordée à une grande majorité.
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CHAPITRE XI
Journal de 1826
1 1. — A la diète de mai 1826, on remet en question pour la 3e fois l’affaire du service de Naples. Mais au préalable le Conseil d’Etat propose de régler quelle sera * à l’avenir * la répartition des officiers, c’est-à-dire après la première nomination que le roi [François Ier] se réserve. On statue qu’elle sera réglée d’après la population respective des dizains et par conséquent que les dizains les plus forts en population pourront avoir jusqu’à quatre officiers, tandis que les moins peuplés n’en auront que deux. Alors l’Entremont tout entier, comme le plus peuplé des treize, accède à la levée du bataillon, sauf le referendum aux communes. Mais on ne doute pas qu’elles n’y acquiescent sans difficulté, puisque tel est le bon plaisir de leurs représentants. Et c’est ainsi que les motifs d’intérêt local l’ont emporté sur les motifs moraux qu’on faisait tant valoir au commencement pour s’y refuser 2. Conthey et l’Entremont ayant entièrement tourné casaque, il n’y a eu que Monthey, Martigny et Viège et les deux tiers de Rarogne qui aient tenu bon pour la négative. — * Il fut décrété à cette diète qu’à l’avenir l’ouverture s’en ferait par une messe solennelle du Saint-Esprit qui se célébrerait en l’église cathédrale. Tout le chapitre se fit un devoir et un plaisir d’y assister en grand costume, et elle fut, en grande pompe et en musique, chantée par le grand doyen [Kalbermatten] *.
2 3. — Le jubilé n’a commencé qu’en mai en ce diocèse, et on pourra le gagner pareillement en juin. Mais comme en juillet et en /284/ août une grande partie des paysans sont à la montagne, on le reprendra en septembre et il continuera les trois autres derniers mois de l’année. L’ouverture s’en est faite par une procession générale à laquelle a assisté la diète souveraine en corps présidée par le Conseil d’Etat. Après la bannière de la cathédrale marchaient les premières, * décorées d’un voile blanc *, les personnes du sexe enrôlées dans la confrérie du Saint-Rosaire; ensuite les femmes et les hommes de la confrérie du Très Saint-Sacrement en leur habit de pénitents; puis les révérends pères capucins de la famille de Sion, les séminaristes et le clergé de la cathédrale présidé par le révérendissime seigneur évêque [Zen Ruffinen] en rochet et en camail. Suivait le Conseil d’Etat, puis les autres membres de la diète, ensuite le conseil municipal de la ville présidé par le bourgmestre [Emm. de Riedmatten], * le bailli [de Rivaz] et la diète précédés des deux familiers et des deux sautiers, et le bourgmestre et conseil de la ville pareillement de leurs deux sautiers *; puis les hommes et ensuite les femmes, le tout au nombre, m’a-t-on dit, de 2600 personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, marchant deux à deux, en bon ordre et avec beaucoup de dévotion. On alla de l’église cathédrale à celle de Saint-Théodule, de là aux capucins, puis aux jésuites, et ensuite on s’en retourna à la cathédrale. A la fin de la procession, on donna la bénédiction du Très Saint-Sacrement, le tout sans musique, sans orgues, sans tambours, comme il convient à un acte religieux de pénitence publique. Monseigneur et le curé [Berchtold] y avaient invité les pères jésuites et les écoliers du collège; mais ces pères représentèrent qu’il valait mieux qu’ils fissent gagner le jubilé à leurs écoliers en particulier, qu’ils les y prépareraient par des instructions analogues et par une espèce de retraite suivie d’une communion générale, ce qu’approuva Monseigneur, — * mais il ne l’imita pas *.
En conséquence, ils y ont consacré la semaine qui a fini le mois, et cinq jours durant ils les ont conduits processionnellement aux quatre églises ci-dessus dénommées, et le samedi ils leur ont accordé pour se délasser une vacance extraordinaire. – * Ajoutez au cérémonial des processions du jubilé que, à la rentrée et à la sortie de laquelle procession, on ne sonna que la grande cloche *. /285/
On gagne ce jubilé fort lestement à Sion sous les yeux mêmes de l’évêque et du chapitre, puisqu’il ne consiste pour tout exercice pieux qu’aux cinq processions sans qu’on y ait préparé les fidèles que autre exhortation que celle de l’annonce du jubilé. Mais dans la plupart des paroisses soit du Haut soit du Bas-Valais, les curés dans chaque dizain se sont entendus pour donner à leurs peuples des espèces de missions et des confesseurs extraordinaires, exhortant surtout les vieillards de leurs paroisses à profiter de cette grande indulgence pour mettre leur conscience en règle et en repos par des confessions générales. Les bons prêtres et les laïcs les plus religieux ont été peu édifiés du peu de zèle qu’ont montré en cette occasion le grand vicaire [Julier] et le curé de la ville, qui sont les principaux conseillers de l’évêque. Je crois qu’il en a été à peu près de même à Saint-Maurice et surtout à Monthey, à cause de la grande discorde qui y existait entre le conseil et le curé de ce bourg [Chaperon]. Voici l’événement qui y a donné lieu.
3. — « Affaire du curé de Monthey commencée en l’automne de 1825 et terminée en novembre 1826 » 1.
Le libéralisme et le philosophisme ayant fait de grands progrès au bourg de Monthey, surtout parmi les préposés de cette commune et les autorités de ce dizain dont la plupart se manifestent antiprêtres et déistes, et dont quelques-uns même prêchent aussi impunément que hautement l’irréligion, voire même le matérialisme, les conseillers de ce lieu, admirateurs enthousiastes de l’enseignement mutuel, en ont voulu faire l’essai dans leur école municipale, et à cet effet ont confié l’éducation première de leur jeunesse à un Piémontais, retiré depuis bien des années à Orsières, paroisse de l’Entremont, qui se nomme Gatto. Cet homme, qui n’a pour vivre que son petit savoir-faire, s’est prêté au moyen d’un fort salaire au désir de ces messieurs, quoiqu’il sût que l’introduction de cette nouvelle méthode d’enseignement fût mal vue non seulement du curé du lieu, mais même de tout le clergé de ce dizain. Le curé [Chaperon] s’y opposait sur ce qu’il est notoire /286/ que cette nouveauté est suspecte à beaucoup d’évêques en France, aux évêques de Lausanne [Yenni] et d’Annecy [de Thiollaz], nos plus proches voisins, au pape [Léon XII] et à son nonce en Suisse [Nasalli], en général à presque tout le clergé catholique; ce que sachant notre révérendissime ordinaire [Zen Ruffinen], lui aussi, avait fait connaître aux curés de la grande surveillance de Monthey qu’il désapprouvait l’introduction de la méthode lancastrienne et les autorisait à se prévaloir de son sentiment pour s’opposer de toutes leurs forces à ce qu’elle s’introduisît dans les écoles de leurs paroisses.
Sur ce préavis de l’évêque, le curé de Monthey se permit de contrecarrer ces messieurs, qui prétendaient que salariant eux-mêmes leur régent, leurs prêtres n’avaient aucun droit de les gêner dans le choix de ces régents, ni dans la méthode d’enseignement qu’ils jugeaient à propos de leur prescrire.
En conséquence, le curé ayant refusé d’inspecter cette nouvelle école sur ce que, si le régent avait leur confiance, il n’avait pas la sienne, et que cependant les constitutions synodales du diocèse et toutes les visites épiscopales assurent aux curés la part principale au choix des régents, et se plaignant que le nouveau régent se montrait peu religieux et peu soigneux de donner à ses élèves l’éducation chrétienne qui, surtout à un âge si tendre, doit concourir avec l’éducation littéraire, ces messieurs lui déclarèrent que ledit régent bornerait ses fonctions à leur apprendre la lecture, l’écriture, un peu d’arithmétique, etc., et que M. le curé leur ferait en son particulier des catéchismes tant qu’il le croirait nécessaire. Mais l’expérience ayant appris au curé que ces deux sortes d’éducation n’étant pas simultanées, les parents mettaient beaucoup plus d’importance à faire apprendre les lettres à leurs enfants que la religion, il se permit de déclamer en chaire contre la nouvelle école en exhortant les parents qui auraient à cœur de les élever chrétiennement, à les lui confier, et qu’il voulait * bien prendre * la peine de leur donner lui-même tout à la fois selon la méthode ancienne ces deux sortes d’éducation, dont la première est bien plus importante que la seconde. Comme il lui échappa dans ce prône de dénoncer à ses paroissiens comme peu affectionnés à la religion catholique les chefs du conseil, ces messieurs piqués au vif croient devoir se justifier de cette imputation qu’ils /287/ traitent de calomnieuse auprès du peuple qu’ils gouvernent en faisant lire le même jour au sortir des vêpres par leur sautier * au lieu accoutumé des cries publiques * une longue diatribe contre leur curé qu’ils défèrent aussitôt à l’évêque et au Conseil d’Etat comme calomniateur et fanatique, et demandent qu’on les en débarrasse, et ne se croyant pas en sûreté envers une portion notable de ce peuple fanatisé par la diatribe de son pasteur, ils requièrent que la milice de Collombey, village voisin de leur bourg, vienne à leur secours.
A la première nouvelle de cet événement, Monseigneur circonvenu par ses deux principaux conseillers — * l’un, le chanoine Julier, son grand vicaire, prévenu contre ce curé qui à la vérité est zélé et charitable, mais colérique et emporté, ce qui lui a causé déjà dans les autres cures qu’il a desservies des brouilleries; l’autre, le curé de la ville [Berchtold], qui en général est assez ami des opinions libérales et en particulier admirateur de la méthode lancastrienne qu’il a en partie introduite dans son école normale * — crut qu’effectivement il n’avait d’autre parti à prendre que de proposer à ce curé d’un zèle outré une cure au dizain d’Hérémence qui se trouvait précisément vacante en ce moment. Mais le curé qui croyait n’avoir agi que dans les vues de l’évêque et d’après les ordres de son grand vicaire, se résolut à déclarer formellement à Monseigneur qu’il ne se laisserait pas ainsi destituer au gré de quelques membres du conseil de sa paroisse et qu’il demandait que ses démêlés avec eux fussent mis en cause et qu’on lui fît son procès canonique. M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz], qui en qualité de collateur de ce bénéfice y avait nommé ce curé, son parent, apprenant que tous les prêtres de la surveillance en en écrivant à l’évêque s’étaient déclarés formellement en faveur du curé contre le conseil, prit aussi fait et cause pour lui. Les curés des deux autres surveillances du Bas-Valais, savoir d’Ardon et de Martigny, faisant abstraction des torts personnels que le curé pouvait avoir envers son conseil, écrivirent aussi à l’évêque pour le prévenir qu’ils n’étaient pas moins opposés à l’enseignement mutuel que les curés de celle de Monthey, et qu’ils le priaient surtout de s’entremettre auprès du Conseil d’Etat à l’effet que, dans le choix des régents et l’inspection des écoles, les curés continuassent à avoir une part principale. /288/ Le Conseil d’Etat trouva la demande des curés si naturelle, si raisonnable, si juste, que Monseigneur offrit à MM. de Monthey sa médiation pour les réconcilier avec M. leur curé. Ils comparurent à cet effet au jour * assigné * devant Sa Grandeur, mais avec des plaintes si amères et des prétentions si exorbitantes qu’on se sépara, eux mécontents du prélat et le prélat mécontent d’eux.
Depuis lors l’évêque soit le Conseil d’Etat avaient laissé traîner cette affaire en longueur dans l’espérance que les esprits se calmeraient, et effectivement ces messieurs de Monthey prévoyant qu’un procès canonique qu’ils intenteraient à leur curé pour quelques propos offensants échappés de sa bouche par indiscrétion de zèle serait long et dispendieux, et que l’issue ne leur en serait peut-être pas favorable, y avaient presque renoncé lorsqu’un nouvel incident est venu réchauffer leur animosité contre leur curé.
C’est une coutume immémoriale à Monthey, comme en presque toutes les paroisses du diocèse, que la milice prenne les armes le jour de la Fête-Dieu [25 mai 1826] et brûle ce jour-là de la poudre à l’honneur du Saint-Sacrement, et qu’après vêpres chantées, elle fasse quelques décharges à l’honneur du curé qui, pour s’en reconnaître, fait distribuer à la troupe un setier plus ou moins de vin. Ces messieurs de Monthey prévoyant probablement que si on délivrait de la poudre à la troupe, elle ne manquerait pas d’en brûler à l’honneur du curé, refusèrent d’en donner pour brûler à l’honneur du Corps du Christ. Mais plusieurs bourgeois moyennés et zélés catholiques leur en ayant fourni, une vingtaine de miliciens alla après vêpres faire quelques décharges devant la cure, et le curé selon la coutume leur fit distribuer du vin. Au bruit de ces décharges, les principaux du conseil portent plainte à M. le colonel Gard, commandant de l’arrondissement de l’Ouest, contre le sieur Zumoffen qui avait commandé cette poignée de soldats, et contre le Savoyard Chappaz qui leur avait vendu la poudre. Le dimanche suivant [28 mai], le curé loue au prône la pieuse générosité de ceux qui l’ont payée et la religieuse prodigalité de ceux qui l’ont employée. On prétend qu’il entremêla à l’éloge de ceux-ci le blâme de la parcimonie indévote de leurs chefs.
L’après-dîner de ce même dimanche arrive M. le commandant qui, regardant comme une insubordination grave cette prise /289/ d’armes sans l’ordre de leurs officiers, donne les arrêts au sieur Zumoffen et à trois ou quatre autres réputés les conseillers de cette insubordination. Leurs associés, irrités qu’on les menace d’un conseil de guerre pour une politesse qu’ils ont faite à leur curé, se portent au château, enfoncent la porte de la chambre d’arrêt et mettent en liberté les détenus et les conduisent comme en triomphe sur la place du bourg. Les principaux conseillers avertis de ce tumulte accourent sur la place et veulent mettre les mutins à la raison. Mais la grande majorité de la population de ce bourg prennent fait et cause pour les mutins et on entend plusieurs voix dénoncer aux applaudissements du public ces messieurs comme des gens sans religion et leur tenir des propos insolents, et même en prendre quelques-uns au collet et jeter des pierres après eux lorsqu’ils se retirèrent, voyant qu’il ne faisait pas bon pour eux de rester plus longtemps parmi ce peuple échauffé.
M. Du Fay, président du dizain, envoie aussitôt un gendarme informer de cette révolte contre les autorités M. le commandant Gard, le requérant de venir avec cent hommes les garder cette nuit du danger qu’ils courent d’être insultés, sinon assassinés dans leurs maisons, et fait venir de la paroisse de Collombey une trentaine d’hommes armés pour leur défense en cas d’attaque. Ce fut une précaution superflue. Ensuite arrive le lendemain [29 mai] à Sion au Conseil d’Etat une clame juridique de la part du conseil municipal où ces messieurs veulent absolument que le curé ait été le moteur de ce soulèvement, tandis qu’il n’en a été que l’occasion, et où ils demandent à cor et à cri que pour le rétablissement de la tranquillité publique on les débarrasse enfin de ce curé, la cause première de cette émeute et de cette révolte contre les autorités de l’endroit. Mais le Conseil d’Etat et l’évêque estimant que les curés sont aussi une autorité dans leurs paroisses, attendent un plus ample informé. Pour l’obtenir, il nomme deux commissaires ad hoc, les sieurs Joseph-Marie de Torrenté, président du dizain de Sion, et Eugène Allet, président de celui de Loèche; les accompagne en qualité de secrétaire M. Eugène de Riedmatten.
Le rapport des deux commissaires envoyés à Monthey pour prendre d’amples informations sur l’insurrection de la très grande majorité de la bourgeoisie et de la population de ce lieu contre /290/ son conseil municipal, servit peu à constater que le curé y ait eu une part directe, * et il servit beaucoup à prouver que la vengeance qu’ils veulent en tirer n’avait servi qu’à aliéner d’eux plus des deux tiers des paroissiens et les attacher de plus en plus au parti du curé *. Il en résulta d’ailleurs que tous les torts n’étaient pas de son côté, et que ces messieurs en poussant à bout leur pasteur l’avaient fait sortir des gonds et lui avaient mis à la bouche les paroles dures qu’il s’était échappé à leur dire en chaire. Cependant le curé de Sion et le chanoine Julier persistaient à dire à l’évêque qu’il n’y avait d’autre moyen de faire cesser cette discorde, qui avait dégénéré en une révolte ouverte de tout ce peuple contre ses préposés, que de contraindre, même par voie de censures s’il était besoin, ce brouillon de curé à quitter Monthey et à aller chercher fortune ailleurs. Ces messieurs étaient même parvenus à le persuader à MM. du Conseil d’Etat en convenant avec le sieur Dufour, qui les avait mis dans les intérêts de son ressentiment personnel, que c’était à ce mauvais prêtre une faute impardonnable d’avoir fait servir le ministère de la parole à incriminer calomnieusement tout un conseil de chercher à introduire à Monthey le protestantisme à la place du catholicisme, et d’avoir en fanatisant le bon peuple compromis leur repos, leur fortune et peut-être leur vie. Ensuite, ils faisaient entendre à Monseigneur que le Conseil d’Etat lui-même ne voyait pas d’autre moyen de rétablir en ce lieu la concorde et la paix qu’en sacrifiant ce prêtre brouillon à la tranquillité publique, en y employant même les censures ecclésiastiques s’il osait regimber contre l’aiguillon qui le piquerait.
Monseigneur était à la veille de quitter la ville pour aller respirer l’air des mayens * et était sur le point de prendre ce parti *, lorsque le Conseil d’Etat, excepté le grand bailli [de Rivaz] que l’évêque ne consultait plus sur cette affaire depuis quelque temps, lui députa deux de ses membres, savoir Son Excellence de Sépibus et M. le trésorier d’Etat [M. de Courten], pour solliciter Sa Grandeur de vouloir bien avant que de quitter Sion, attento morae diuturnioris periculo, prononcer la destitution forcée du curé de Monthey, s’il n’aimait mieux résigner en apparence librement. Mais le prélat ne trouva pas que la chose fût aussi urgente que le prétendaient ces messieurs et leur demanda terme /291/ à délibérer, parce qu’il lui semblait qu’il était de la justice d’entendre l’accusé et de la prudence de se concerter avec M. l’abbé de Saint-Maurice, * collateur de cette cure *, sur les moyens les plus doux de débarrasser le conseil de Monthey de ce curé qui leur causait tant d’embarras, et qu’il ne tarderait plus à l’inviter de se rendre à son mayen à cet effet. Effectivement, M. l’abbé arriva à Sion peu de jours après et alla joindre Monseigneur au mayen épiscopal. C’est ce que n’auraient pas voulu les deux conseillers de l’évêque, qui savaient que M. l’abbé prenait continuellement les conseils de Son Excellence de Rivaz sur la manière de négocier cette affaire avec l’évêque et le Conseil d’Etat.
Il fut convenu entre l’abbé et le bailli de faire comprendre à Monseigneur 1° qu’on ne destituait pas un curé institué sans lui faire son procès canonique; 2° que pour employer même contre lui la censure de la suspense de ses fonctions pastorales, comme le lui avaient conseillé le grand vicaire et le curé de la ville, il fallait également commencer contre lui une procédure régulière; 3° que l’évêque pourrait se compromettre avec la nonciature, si en une cause dont l’occasion avait été l’introduction à Monthey de l’enseignement mutuel par où MM. du conseil de Monthey étaient manifestement les agresseurs, il refusait de la laisser mettre en justice réglée; 4° que Sa Grandeur ne pouvait pas ignorer que tout le clergé du Bas-Valais verrait de bien mauvais œil que leur confrère le curé de Monthey fût victime de quelques paroles dures qu’un zèle louable lui avait mises à la bouche en l’un ou l’autre de ses sermons; 5° qu’il leur semblait que semblable tort, dont plusieurs d’eux se seraient rendus coupables ainsi que lui, celui de réprimander publiquement * un peu trop fort * des préposés de leurs paroisses favorisant ouvertement une nouveauté suspecte à tant de prélats respectables d’Italie et de France, méritait plus d’indulgence que de sévérité; 6° qu’en pareilles brouilleries des curés avec leurs préposés, qui n’étaient pas infréquentes en ce diocèse, vu le zèle quelquefois immodéré des pasteurs et le laïcisme intéressé des préposés, comme par exemple lorsqu’il s’agit des danses, dans le cas même qu’un curé eût excédé, il fallait avant d’en venir aux derniers remèdes tenter les voies de conciliation; que d’ailleurs, dans le présent cas, tous les torts n’étaient pas du côté du curé de Monthey, que les /292/ autorités désénales ou municipales de ce chef-lieu avant que de porter plainte contre leur pasteur à l’évêque et au Conseil d’Etat, s’étaient fait justice à elles-mêmes en usant envers lui d’une bien dure représaille et que de part et d’autre on s’est reproché bien des griefs dont il serait bien difficile de fournir la preuve légale, et qu’il y avait ainsi entre les parties une presque égale compensation de paroles injurieuses; qu’en général les curés avaient à se plaindre en ce diocèse qu’après s’être mis en avant en entrant dans les vues bien connues et souvent même sous ses ordres, de se voir abandonnés par leur prélat, lorsque des préposés de leurs paroisses de quelque considération opposaient quelque forte résistance; que d’ailleurs aux termes où en étaient les choses en ce moment à Monthey, il était facile de voir que le conseil n’avait d’autre moyen de se réconcilier avec leur peuple que de se réconcilier lui-même avec son pasteur.
Tous ces points furent discutés au mayen devant Monseigneur durant trois ou quatre conférences entre M. l’abbé avec le plus grand sang-froid et le grand vicaire s’échauffant et s’aigrissant de moments à autres. Mais celui-ci s’apercevant que l’évêque se rendait insensiblement à l’avis de l’abbé, réduisit ses conclusions à ce que M. l’abbé engageât le curé de Monthey, son protégé, à aviser de lui-même aux moyens de se placer convenablement ailleurs et puis de résigner librement sa cure pour vivre lui-même en paix et y laisser vivre sa paroisse. Pour gagner du temps, l’abbé lui en donna l’espérance. Et Monseigneur fut si satisfait de la manière franche et honnête avec laquelle il avait discuté devant lui cette affaire, qu’il le pria instamment de lui tenir encore quelques jours compagnie aux mayens, et le grand vicaire s’en retourna à Sion. L’abbé profita de cette invitation pour confirmer de plus en plus Monseigneur dans la résolution de ne point sacrifier le curé de Monthey au ressentiment de quelques membres du conseil de sa paroisse et pour lui persuader que, quoiqu’ils affectassent de n’en vouloir pas démordre, ils ne tarderaient point à venir a jube, tant ils avaient besoin aussi bien que lui de faire la paix. L’évêque gagné, il restait à gagner les Dufour, de Courten et de Sépibus. L’abbé leur fit individuellement visite et les amena à lui donner le temps, comme il l’avait obtenu du grand vicaire, de disposer le curé à une résignation libre. /293/
Quelques jours après, sur l’invitation de Monseigneur, je monte aux mayens. Lui qui jusqu’alors ne m’avait jamais rien communiqué de cette affaire, m’en entretient du long et du large, me vante beaucoup la sagacité de mon cousin, Son Excellence de Rivaz, qui voit beaucoup mieux que ses collègues les fâcheuses conséquences qu’aurait une destitution du curé de Monthey arbitraire, et me fait part que MM. de Monthey ne viendront à bout de s’en débarrasser qu’en lui faisant son procès canonique, et qu’il est bien résolu de s’en tenir à ce dernier avis, tant pour ne pas condamner d’accusé sans lui laisser les moyens d’être entendu en ce qu’il a à dire pour sa justification, si non ex toto, saltem ex tanto, que pour qu’à une première brouillerie d’un curé avec un ou deux des préposés de sa paroisse, un conseil municipal ne vienne pas de suite à lui demander l’expulsion d’un curé qui n’a souvent le malheur de leur déplaire que parce qu’il a le courage de les reprendre de leur conduite scandaleuse; qu’on ne finirait pas de divorcer des mariages, si une première querelle un peu vive entre mari et femme suffisait à un évêque pour le prononcer; enfin que, de même qu’il entendait que ses curés eussent * les égards dus * aux autorités civiles, il n’entendait pas moins que les autorités civiles respectassent l’autorité spirituelle.
* 1 J’étais encore aux mayens auprès de Monseigneur lorsqu’il reçut une seconde lettre de M. le chanoine [Caillet-]Bois, prieur de la Val-d’Illiez et surveillant de Monthey, signée de tous les prêtres de la surveillance, qui le conjurent de ne pas se laisser persuader de devenir l’instrument de la vengeance de quelques membres du conseil de ce bourg en le forçant de résigner sa cure, et le préviennent que s’ils ont l’audace de mettre sa cause en justice réglée, ils se porteront pour parties conjointement avec lui comme n’ayant ainsi résisté en face à cette dangereuse innovation que par leurs conseils et avec leur approbation *.
Dans le reste de l’été, MM. du conseil de Monthey sollicitèrent et obtinrent du Conseil d’Etat une enquête juridique contre les insurgés du dimanche de l’octave de la Fête-Dieu; mais cette enquête ne servit point du tout à convaincre le curé d’en avoir /294/ été l’instigateur. Et M. l’abbé, informé que quelques-uns de ces messieurs voyant que le curé était fortement résolu à soutenir coûte que coûte, soit au pays, soit à Lucerne, soit à Rome, un procès en calomnie, commençaient à craindre que d’en venir à mettre cette cause en justice réglée n’aurait d’autre résultat que d’aliéner d’eux de plus en plus la grande majorité des bourgeois et des autres paroissiens, * qui refuseraient de payer de la bourse commune * les frais que ce long et dispendieux procès occasionnerait, nous en prîmes occasion, M. l’abbé et moi, qui pour lors prenais mes vacances à l’abbaye, d’insinuer à M. le président Du Fay que le meilleur moyen, le plus chrétien, d’en finir serait de profiter de ce temps de jubilé pour opérer une réconciliation sincère du conseil avec le curé; quoi faisant, il réparerait le scandale qu’a donné leur longue discorde, non seulement aux catholiques du pays, mais même aux protestants du voisinage. Mais ce motif religieux n’eut point de prise sur les membres philosophes de ce conseil municipal. Nous n’ignorions cependant pas qu’ils étaient bien éloignés de vouloir plaider et que la paix n’était pas moins nécessaire à leur repos qu’à celui du curé.
Ils firent cependant semblant peu après les vendanges de vouloir le commencer, ce procès canonique, en présentant à l’évêque un mandat contre leur curé qu’ils appellent en cause devant lui en réparation des propos calomnieux qu’il a tenus ou écrits contre eux soit en chaire soit dans ses complaintes à l’évêque et à l’Etat. Monseigneur ne fit aucune difficulté de le signer. Mais ensuite s’étant abouché avec le bailli et l’abbé, il proposa de leur avis une conférence amiable à ces messieurs, qui par cette mesure inattendue dissimulaient leurs vraies dispositions, où le Conseil d’Etat conjointement avec l’évêque tenterait un solide raccommodement entre les deux parties qui en acceptèrent l’offre. En conséquence, elles se rendirent à Sion vers la fin de novembre, où elles comparurent devant Monseigneur ayant à sa droite Son Excellence de Sépibus et M. le trésorier de Courten à sa gauche. A la première proposition d’un raccommodement, MM. Delacoste et Torrent, accompagnés de deux autres conseillers députés par le conseil de Monthey et parlant en son nom, protestèrent qu’ils ne demandaient pas mieux à la condition que M. le curé se rétractât surtout /295/ de l’accusation calomnieuse que ledit conseil en introduisant à Monthey l’enseignement mutuel s’était proposé d’y introduire insensiblement le protestantisme, et que sa rétractation leur fût donnée par écrit. Le curé y consentait pourvu que réciproquement le conseil désavouât tout ce qu’ils ont dit ou écrit à l’Etat ou à l’évêque de préjudiciable à sa réputation de prêtre et de pasteur. Monseigneur et ses assesseurs tant ecclésiastiques que séculiers trouvèrent cette réciprocité nécessaire et équitable. Sur ce, on leva la séance à l’heure du dîner, et on assigna les parties à recomparaître à trois heures après-midi. Dans cet intervalle, les parties s’entendirent entre elles et se raccommodèrent au moyen que chacune d’elles déserterait sa plainte et retirerait tous les écrits de part et d’autre adressés tant au Conseil d’Etat qu’au seigneur évêque *. Il fut en outre convenu que M. le curé, le dimanche suivant, annoncerait lui-même en chaire à son peuple cette bonne et grande nouvelle de sa réconciliation avec le « respectable » conseil de sa paroisse. Cette épithète fut jugée par Son Excellence de Sépibus suffisamment propre à exprimer l’estime et la considération et tenir lieu d’une réparation d’honneur. Monseigneur désirait tellement qu’un accommodement quelconque mît fin à cette querelle dont il avait été si longtemps importuné qu’il n’examina pas si les intérêts du curé y étaient suffisamment ménagés et qu’il y apposa sa signature dès le lendemain matin. A quoi il se porta d’autant plus facilement que ces messieurs lui donnèrent l’assurance de ne nommer pour régent de leur école que quelqu’un qui eût sa confiance et celle de leur curé, et qu’ils réformeraient dans la nouvelle méthode d’enseigner ce qui déplairait le plus à messieurs les ecclésiastiques de leur dizain, se recommandant que Sa Grandeur voulût bien engager Rd M. Noël, prêtre de Vouvry, de s’en charger pour 1827. Ces messieurs les médiateurs se contentèrent * de toutes ces précautions prises pour l’avenir *; mais on dit que les conditions de cet accommodement ne contentent pas les prêtres de la surveillance qui trouvent que les intérêts du curé y ont été trop peu ménagés.
Quoi qu’il en soit, Monseigneur apprit avec bien de la joie et de la consolation qu’à son retour à Monthey, * le lendemain, le curé ne manqua pas d’annoncer à son peuple cette bonne /296/ nouvelle et qu’il * fut accueilli très honorablement par messieurs du conseil; que le curé fêta très gracieusement et très généreusement les quatre conseillers qui s’étaient prêtés de si bonne grâce à la bonne œuvre, et que depuis lors les esprits aliénés se rapprochent de ceux de leurs préposés qui s’étaient montrés le plus acharnés à la perte de leur pasteur. Et j’ai appris un peu plus tard par la * jeune * femme du sieur Lacoste, qui est ma parente, que ce monsieur, homme nouveau à Monthey, se sert utilement de l’amitié du curé pour se rendre de plus en plus recommandable au peuple de cette grande paroisse. Grand bien lui fasse ! Son collègue, le sieur Torrent, prête à M. le président Du Fay un mot qui fait beaucoup honneur à sa sagesse et à sa modération, c’est d’avoir dit à leurs quatre députés au moment qu’ils montaient en voiture pour se rendre à Sion ou pour plaider cette cause ou pour la terminer à l’amiable : « J’aimerais beaucoup mieux, Messieurs, que vous vous en retourniez avec l’olivier de la paix qu’avec les palmes de la victoire ».
Et c’est ainsi qu’a fini cette brouillerie dont le conseil de Monthey fera tous les frais, qui se montaient déjà à près de 50 louis, brouillerie qui a causé tant d’inquiétude au curé, donné tant d’embarras à l’évêque et qui devait se résoudre en un procès criminel dont l’issue, au dire de tous les libéraux de Saint-Maurice, de Martigny et de Sion, ne pouvait être autre sinon que le curé serait convaincu d’être calomniateur et comme tel déclaré infâme et justement privé de son bénéfice. Mais heureusement pour le curé qu’il a eu de bons patrons dans Son Excellence de Rivaz et dans M. l’abbé de Saint-Maurice, sans lesquels il était un homme perdu d’honneur et de réputation. Et cette inespérée conclusion de cette affaire dont messieurs de Monthey ont tant fait de bruit et qui leur a tant coûté de peines et d’argent, a fait dire aux amis du curé :
La montagne en travail enfante une souris.
Puisse cette paix être sincère, solide et durable !
4 1. — A peine cette affaire était-elle terminée qu’arrive au pays M. le duc de Calvello venant prendre langue avec le /297/ Conseil d’Etat et les deux officiers d’état-major à qui il confie de la part du roi [François Ier], son maître, le commandement du bataillon qu’on va lever au service de Naples. Ces deux officiers sont MM. Eugène Stockalper et Pierre-Marie Dufour. Il leur avait envoyé leur brevet de lieutenant-colonel et de major peu avant son arrivée. Le Conseil d’Etat, outre une garde d’honneur et les visites diplomatiques, lui donne deux grands dîners et la ville, un. Ce plénipotentiaire leur en rend un au nom du roi François où l’on ne but que des vins étrangers. On tira le canon à trois de ces repas aux divers toasts qui s’y portèrent. Ce seigneur reste une quinzaine de jours à Sion, et il en est parti sans rendre publique la liste des élus aux places d’officiers.
* Il fait visite à Monseigneur, qui dès le lendemain matin la lui rend cérémoniellement en se faisant accompagner de son aumônier [Kronig] et de son chambrier.
* Ce seigneur napolitain parle assez bien français et a des manières très polies *.
5. — « Autre article oublié » 1.
En 1826, un nommé Molitor, prêtre du diocèse de Metz, mauvais sujet qui pour son improbité et son incontinence s’est fait interdire par son propre prélat et n’a pas tardé à se faire renvoyer de quelques autres diocèses de France où, faute de prêtres pour desservir des succursales, on avait essayé de lui en confier l’administration, ne sachant où donner de la tête, alla à Rome s’offrir aux missions étrangères. Mais y paraissant sans l’aveu d’aucun prélat, il en revint comme il y était allé. Comme il connaissait un prêtre fribourgeois, il se rendit à Fribourg muni de fausses lettres de la Pénitencerie dont il avait attrapé on ne sait comment plusieurs formulaires dont il avait rempli les vides en s’y qualifiant de missionnaire apostolique et s’y faisait donner des facultés de tenir un ermitage, d’y dire la messe, d’y bénir des chapelets, etc. Ce projet n’ayant pu lui réussir /298/ et se voyant réduit à la plus extrême indigence, il vole dans l’auberge d’un village voisin de Fribourg quelques couverts d’argent et quelques autres effets. Soupçonné de ce vol, on trouve le corps du délit dans son portemanteau. La justice de Fribourg se borna à saisir les effets volés pour les restituer au possesseur et à le bannir du canton. Il tente alors, n’osant reparaître en France, de rentrer en Italie. A cet effet, il repasse le Simplon, mais renvoyé à la frontière du Piémont * et forcé de rebrousser chemin *, il va loger chez le curé de Gondo [Heinzen] qui sur son titre de missionnaire apostolique l’accueille gracieusement. Mais le lendemain matin, il le quitte insalutato hospite en lui emportant un manteau noir d’un drap fin presque neuf. On court après lui et on l’atteint à Sion où, logé à la Croix-Blanche, il venait d’escamoter un couvert d’argent. L’hôte de cette auberge s’en étant aperçu le fait garder à vue par quelques gendarmes et le dénonce à la police qui trouve * effectivement le corps du délit dans son sac de nuit avec beaucoup de papiers, les uns faux à son avantage, les autres sincères qui mettent la police au fait de ses aventures. Sur la nouvelle que le Conseil d’Etat veut enfermer un prêtre à la maison de force, l’évêque [Zen Ruffinen] le réclame pour le tenir aux arrêts dans la prison ecclésiastique qui existe encore au vieux château [de la Majorie]. Ces messieurs respectant le privilège du for et les immunités ecclésiastiques le lui livrent sans difficulté. Il comparaît trois ou quatre fois devant l’évêque environné de quatre à cinq des chanoines de sa cathédrale. Il confesse ingénument ses torts. Au reste ses papiers suffisaient à le convaincre de faux, d’escroqueries et d’incontinence. Enfin, Monseigneur après l’avoir tenu ainsi en chartre privée près d’un mois et l’avoir nourri de sa table l’élargit, et pour toute punition le Conseil d’Etat le fait sortir du pays sans lui avoir restitué aucun de ses papiers et sans lui délivrer aucun passeport. Quelle fin a-t-il faite ? S’il faut en croire la Gazette de Lausanne, rentré en France et repris de justice, il a été condamné aux travaux forcés pour quelques années *. /299/
6. — « Diète de décembre 1826 » 1.
Elle s’ouvrit par une messe solennelle du Saint-Esprit comme à la diète de mai.
On s’y occupa d’abord de l’affaire des monnaies. Pour la comprendre, il faut savoir que les cantons de Vaud, de Berne, de Fribourg, de Soleure, de l’Argovie et de Bâle sont convenus entre eux de se défaire de toute autre monnaie suisse que de la leur. Peu de jours avant la diète, le Conseil d’Etat fut avisé par M. Du Fay, président du dizain de Monthey, que des particuliers du pays de Vaud venaient de retirer tous les batz au coin des cantons non concordants qui circulent dans leur canton, et qu’ils étaient sur le point de les introduire en Valais. Aussitôt le Conseil d’Etat prend le parti de réduire de moitié la valeur de toutes les monnaies suisses; ce qui donne l’éveil à notre peuple qui se, garde bien dès ce moment d’en plus recevoir et qui se trouve très embarrassé de celle qui, à la faveur du commerce, s’est introduite en Valais presque en aussi grande quantité que celle du pays, ce qui ne s’est heureusement pas trouvé vrai. Le Conseil d’Etat commence par retirer la monnaie dite helvétique que le gouvernement suisse fit battre durant la courte existence de la république une et indivisible, et il s’occupe des moyens de se défaire des autres au moyen de la plus petite perte possible pour les particuliers.
Ensuite un certain nombre de députés des dizains qui se sont montrés peu favorables à la levée du bataillon pour Naples, se plaignant amèrement que MM. [Eug.] de Stockalper et [Janvier] de Riedmatten, nos députés à la diète fédérale, se sont permis sans due autorisation de signer la capitulation du pays avec l’envoyé de cette couronne sans la lire, disent-ils pour s’excuser (excuse inadmissible), dont une clause est très préjudiciable à la liberté individuelle, puisqu’elle porte que le pays s’engage à compléter les compagnies, ce qu’on prévoit qui ne pourra se faire qu’au moyen d’une conscription forcée, tandis que l’Etat en accordant cette levée a entendu que les engagements seraient libres et volontaires. Le Conseil d’Etat qui s’était aperçu de cette /300/ mégarde de nos susdits députés à la diète fédérale avait déjà pris ses précautions pour faire rectifier une clause si évidemment contraire à l’intention connue de toute la diète de mai, et avait fait consentir M. le duc de Calvello d’insérer dans la contre-capitulation qui reste en Valais que, quant au complet des compagnies, le Valais sera traité sur le même pied que les cantons de Soleure et de Fribourg. Les opposants ne s’en contentèrent pas et ils exigèrent qu’un nouvel acte de cette capitulation portant cette clause fût muni de la signature du roi de Naples lui-même [François Ier]. Enfin ils se bornèrent, sur ce qu’on leur représenta que l’affaire de cette capitulation était trop avancée pour exiger cette signature du roi sans compromettre le seigneur napolitain qui en a été le négociateur, à exiger que ledit seigneur duc insérerait par addition dans l’acte qu’il a devers lui, que c’est par méprise que cette clause concernant le complet des compagnies doit être entendue au sens de la capitulation qu’il a passée avec les deux susdits cantons, savoir qu’il est non à la charge du pays, mais à celle des capitaines.
M. [Gaspard] de Sépibus en sa qualité de capitaine recruteur en chef de ce bataillon se rend à Berne auprès du duc de Calvello porteur de la précaution que la diète a chargé le Conseil d’Etat de prendre pour que la capitulation indûment signée par nos députés à la diète fédérale soit concordante avec celle qu’il a signée à Sion au sujet du complet des compagnies dont les capitaines sont seuls déclarés responsables au roi. Ce seigneur napolitain donne à ce sujet toutes les sûretés demandées et la diète par circulaire s’en contente. M. de Sépibus qui revient de Berne peu avant les fêtes de Noël touche tout l’argent nécessaire au recrutement du bataillon qui est déjà presque à moitié recruté. Il apporte en même temps * au grand bailli * [de Rivaz] une certaine quantité de brevets d’officiers que celui-ci expédie aussitôt aux élus. Chaque officier nommé doit recruter cinq hommes; le reste le sera en commun par les officiers et sergents recruteurs.
Maintenant nous connaissons les capitaines qui doivent commander les six compagnies dont est composé ce bataillon. Ce sont M. le baron Gaspard Stockalper, * de Brigue *, décoré de la croix de Saint-Léopold d’Autriche; M. François-Marie de Werra, /301/ de Loèche, ci-devant officier en France; M. François de Preux, * de Sierre *, ancien capitaine en France; M. Augustin de Riedmatten, de Sion, fils du bourgmestre du même nom, qui a servi quelques années à Paris comme officier aux gardes-suisses; M. Gattlen, de Rarogne, quartier-maître en l’un des bataillons de notre milice cantonale; M. Delasoie, de Sembrancher, dizain d’Entremont, capitaine d’une des compagnies de notre dite milice.
Lieutenant-colonel, M. le baron Eugène de Stockalper, de Saint-Maurice, décoré de la croix de la Légion d’honneur, lieutenant-colonel fédéral; major, M. Pierre-Marie Dufour, * de Monthey *, ancien capitaine en France, décoré de la croix de la Légion d’honneur et chevalier de Saint-Louis; quartier-maître, le sieur Delacoste, de Monthey, très versé dans la comptabilité; aumônier, Rd M. Adrien de Riedmatten, ancien aumônier du bataillon dont le Valais accorda la levée au grand Napoléon; capitaine recruteur, M. de Sépibus, de Mörel, ancien officier aux gardes-suisses à Paris; chirurgien-major, M. Beck, de Monthey; lieutenant aide-major, M. Riche, de Saint-Maurice; lieutenant payeur, M. le curial Evéquoz, de Conthey; ces trois derniers officiers dans notre milice.
Pour revenir aux opérations de la diète, l’introduction de l’enseignement mutuel à Monthey sans le consentement de l’évêque et contre le sentiment connu des curés de la surveillance de ce nom tous très opposés à cette innovation, ayant porté les deux autres surveillances du Bas-Valais d’écrire à Monseigneur le requérant qu’il voulût bien demander au Conseil d’Etat qu’ils fussent maintenus aux termes des constitutions synodales de l’évêque Jost * et des visites épiscopales * non seulement dans l’inspection des écoles mais même qu’ils eussent la part principale au choix des régents, Monseigneur pria le Conseil d’Etat d’en faire la proposition à la diète de décembre de 1825. Sur quoi le Conseil d’Etat, ayant pris la proposition en considération, tâta à ce sujet l’opinion de la diète qui fut qu’en général on voulait s’en tenir à l’ancienne méthode, mais qu’au préalable, comme il survient de temps en temps d’assez graves différends * au sujet du choix des régents * entre les curés et les préposés de leurs paroisses, il serait utile d’exiger de toutes les /302/ communautés d’envoyer au Conseil d’Etat un état circonstancié du pied sur lequel sont chez chacune d’elles les petites écoles. En conséquence, le Conseil d’Etat leur envoie une circulaire à laquelle quelques-unes répondirent par la main de leurs curés et les autres par celle de leurs secrétaires ou de leurs chefs, et toutes (sauf celle de Monthey qui prétend jouir du droit de se nommer un régent puisqu’elle le paie, sans toutefois contester au curé le droit d’inspection sur son école) prouvent que de tout temps elles n’ont point eu de régent qui n’ait obtenu l’approbation du curé.
Cette proposition devait être décidée à la diète de mai de la présente année, mais les rapports n’étant pas tous arrivés à temps, et la négociation du bataillon pour Naples ayant occupé plus longtemps qu’il ne s’y attendait, * le Conseil d’Etat * renvoie cette décision à la diète de mai de l’année prochaine, à laquelle le Conseil d’Etat donnera sur cette affaire son préavis après en avoir délibéré avec trois messieurs d’Etat à son choix et deux ecclésiastiques au choix de l’évêque. Ces deux derniers feront sans doute comprendre à ces messieurs que de même que le danger de perdre la foi par les insinuations du calvinisme fit porter cette loi au commencement du XVIIe siècle, pareillement aux temps où nous vivons la dissémination de tant de doctrines irréligieuses et séditieuses rendent urgent qu’on l’approuve pour préserver notre jeunesse de cette peste * du libéralisme et de l’indifférentisme qui tare tous les jours tant de jeunes âmes et en font autant de mauvais citoyens que de mauvais chrétiens *. Au reste, en cette diète, Monseigneur pria qu’on voulût bien prêter l’oreille à la lecture d’un mandement de Mgr l’évêque du Puy [de Bonald] sur les écoles * primaires de son diocèse * dont la lecture à haute voix ne pourrait que mieux faire entendre l’état de la question à ces messieurs, ce à quoi ils se prêtèrent volontiers. Ce mandement que M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] a communiqué à Monseigneur démontre qu’en France une ordonnance du roi feu Louis XVIII confirme toutes les ordonnances des rois ses prédécesseurs relatives à cet objet et qui maintiennent les évêques et sous leur inspection les curés dans ce droit que l’Eglise tient d’ailleurs de Jésus-Christ dans les pays catholiques. Ce mandement est du 20 décembre 1824 et /303/ l’ordonnance royale du 8 avril précédent. Le morceau suivant, * extrait de ce mandement, décide * en faveur du curé de Monthey [Chaperon] la controverse qu’il a eu à soutenir contre le conseil de sa paroisse, surtout en ce qui regarde le sieur Gatto auquel ces messieurs donnèrent si aveuglément leur confiance : « Mais c’est à choisir des instituteurs sages et chrétiens que vous devez pour ainsi dire épuiser votre zèle et votre prudence. Scrutez leur vie antérieure, prenez de tous côtés des informations et ne vous lassez point dans vos recherches... Pour exciter votre intérêt en faveur d’un maître que l’on vous proposera, on vous dira peut-être qu'il a des idées religieuses et une grande moralité. Ces renseignements vagues, ces éloges dont les termes mêmes respirent le déisme, ne doivent pas vous en imposer. Une honteuse indifférence pour toute espèce de religion, une haine profonde de toute autorité sont trop souvent aujourd’hui la morale chrétienne. Demandez si l’instituteur fréquente nos temples, s’il observe les lois de l’Eglise, s’il approche des sacrements. La fidélité à ces actes du chrétien est la meilleure garantie qu’il puisse vous offrir de la pureté de ses mœurs et de l’orthodoxie de ses principes. Un prêtre même qui ne serait, ni réservé dans ses propos, ni respectueux pour son pasteur, ni régulier dans sa vie privée, doit nous être signalé au plus tôt. »
Et ce qui suit apprendra à nos évêques quelle est la * forte et persévérante * protection que, dans de semblables luttes des curés avec leurs préposés, ils doivent accorder à ceux-là contre ceux-ci : « Nous vous prêterons dans de telles circonstances l’appui de toute notre autorité. Si votre zèle rencontre des obstacles, nous viendrons à votre secours pour vous aider à les surmonter, et si vous êtes obligés de lutter contre les passions haineuses fondées sur l’irréligion ou l’intérêt, nous soutiendrons cette lutte avec vous, parce que nous croirions trahir nos devoirs de premier pasteur si nous ne partagions avec vous la cause des enfants et la cause des parents qui vous les ont confiés, ou plutôt la cause de la religion et de la société. »
* Le Conseil d’Etat propose aussi à cette diète que pour bannir la mendicité, chaque commune soit tenue à nourrir ses pauvres. Le principe est adopté et, à la diète prochaine, on discutera les moyens de la réduire en pratique et de la mettre à exécution *. /304/
7 1 — J’ai oublié de raconter que, dans le courant de cet été, Mgr de Thiollaz, évêque d’Annecy, invita M. l’abbé de Saint-Maurice [Fr. de Rivaz] à la solennelle translation des corps de saint François de Sales et de la bienheureuse Mère de Chantal, cérémonie où il figura revêtu de la chape et de la mitre et décoré de sa croix pectorale, marchant lui dixième de front avec Mgr le plus jeune des évêques et recevant les mêmes honneurs qui furent rendus aux dix évêques qui se trouvèrent à cette cérémonie religieuse honorée de la présence du roi et de la reine de Sardaigne [Charles-Félix et Marie-Christine], et partout soit à la cour soit à l’évêché traité presque d’égal à égal par les prélats français et savoyards et invité comme eux par le roi à sa table et visité comme eux par une députation du chapitre de la cathédrale. J’en parle sciemment pour en avoir été témoin oculaire, Mgr d’Annecy m’ayant fait témoigner par lui qu’il voudrait bien que je fusse de ce pieux pèlerinage, ce qui lui procurerait ainsi qu’à Mgr Bigex, son métropolitain, l’occasion de revoir en ma petite personne l’un de leurs plus anciens et plus constants amis. Ainsi fis-je, et en le faisant je fis d’une pierre deux coups, savoir de satisfaire ma dévotion envers saint François de Sales à qui notre pays doit en grande partie d’avoir échappé au commencement du XVIIe siècle aux tentatives que firent Genève et les cantons protestants pour nous détacher de l’Eglise romaine, et de revoir ces deux illustres amis, les premiers personnages de la prélature savoisienne, comblés l’un et l’autre des faveurs de leurs princes, de la haute considération de leur comitive et des égards les plus flatteurs des prélats français invités à cette apothéose chrétienne.
M. l’archevêque de Paris [Quelen], * qui enchanta tout le monde par sa grande douceur et par ses manières nobles qui en font tout à la fois et le prélat le plus cher à son peuple et à son clergé et le prélat de cour le plus respecté *, s’y trouvait. Je lui fus présenté par Mgr l’archevêque de Chambéry [Bigex]. Il se souvint très gracieusement que l’été précédent se rendant à Rome par le Simplon, j’avais eu l’honneur de lui servir la messe dans notre église cathédrale, et moi je lui dis que je conservais un souvenir touchant de la faveur qu’il me fit alors de s’en reconnaître en m’embrassant très cordialement. /305/
Nous n’eûmes point le loisir de cultiver de si honorables connaissances, parce que notre séjour à Annecy fut plus court que nous ne nous l’étions proposé, Mgr l’évêque du Puy [de Bonald], qui se prit d’amitié pour M. l’abbé de Saint-Maurice, lui ayant témoigné qu’il désirait profiter de cette occasion pour aller visiter les catacombes des martyrs thébains et faire ses dévotions à saint Maurice, son principal patron. M. l’abbé me pria de vouloir bien m’en retourner avec eux pour faire compagnie à ce jeune prélat qui prenait goût à ma conversation. Nous arrivâmes à Saint-Maurice l’avant-veille de la Saint-Augustin [26 août]. Ce docte et pieux prélat se laissa engager de pontifier aux premières vêpres et à la grand-messe de cette fête qui est de première classe à l’abbaye. * La ville y brûla force poudre *. Il y eut grand orchestre à l’orgue et bonne chère au réfectoire. M. l’abbé invita au souper de la veille et au dîner de la fête M. le baron Eugène Stockalper et M. Xavier Cocatrix, président du dizain. Après dîner, le jeune prélat accompagné de ces messieurs alla visiter la campagne et la chapelle de Vérolliez, et poussa sa promenade jusqu’à la Pissevache. On lui montra pièces par pièces les richesses de la sacristie et les antiquailles du trésor et les manuscrits de la bibliothèque. Tout cela parut l’intéresser; il en parla en connaisseur. Il partit le mardi de grand matin pour se rendre par le pays de Vaud, ce jour-là même, au Bosquet, près de Genève, chez Madame la duchesse de Clermont-Tonnerre.
8 1. — Peu après la diète de décembre de 1826, Son Excellence Stockalper perd tout à coup l’appétit, le sommeil et les forces, et se persuade qu’il mourra dans peu de la poitrine. Sur quoi il prend congé de MM. ses collègues en leur disant qu’ils ne le reverront plus et qu’il s’en va mourir à Brigue pour être enterré auprès de ses ancêtres. Effectivement, après une maladie très courte, il meurt très chrétiennement le premier jour de l’an 1827. C’était un homme très religieux, entendant tous les jours la sainte messe, fréquentant souvent les sacrements, ami sincère et généreux des prêtres et des religieux, et qui toute sa vie a mené /306/ une vie très exemplaire; * aussi est-il mort comme il avait vécu, en bon chrétien *, parfait honnête homme, magistrat intègre, bon fils, bon mari, bon père, pensant et vivant noblement, en un mot vivement regretté et vraiment regrettable. Ses fils ont beaucoup hérité de toutes ses nobles et chrétiennes qualités.
/307/
CHAPITRE XII
Journal de 1827
1 1. — L’année 1827 commença par le décès de Son Excellence de Stockalper, arrivé le 1er janvier. Une quinzaine de jours après, une avalanche tombe vers les six heures et demie du soir sur le village de Biel au dizain de Conches et y écrase presque la moitié des maisons. L’église et la cure sont épargnées ainsi que les maisons situées à main droite du grand chemin en montant de Lax à Münster. Il y périt 50 personnes tant mariées que célibataires, hommes et femmes, filles et enfants. On compte trente à quarante blessés, mais dont les blessures ont été facilement guéries. Le gouvernement s’empressa d’y envoyer un commissaire. Ce fut le jeune [Antoine] de Lavallaz, chevalier de Saint-Maurice, conseiller de Sion, accompagné d’un chirurgien de la ville. On distribua une quarantaine de louis aux plus nécessiteux et aux plus souffrants. La nouvelle de cet accident s’étant de suite répandue dans le pays de Vaud, un ministre de Vevey et le ministre allemand de Lausanne apitoient sur ce malheur le dimanche suivant leur auditoire, et arrivent presque aussitôt de Vevey 225 livres suisses et de Lausanne environ 14 louis en pièces d’or de 20 francs de France. Véritablement ce trait de charité chrétienne et patriotique mérite tous nos éloges et toute notre reconnaissance. Le Conseil d’Etat, au moyen d’une proclamation, qui donne le détail des dommages en bâtiments et en bétail causés par ce funeste accident, ordonne une collecte générale en tout le pays qui suffira de reste, à ce qu’on conjecture, à les réparer suffisamment. /308/
2. — « Diète de mai 1827 » 1.
La veille ou l’avant-veille de son ouverture, le Conseil d’Etat députe à notre révérendissime seigneur grand doyen [Kalbermatten] le conseiller François de Kalbermatten, l’un de ses secrétaires attaché au département de la police, pour lui remettre de sa part un don de 1000 francs suisses avec une lettre signée du grand bailli [de Rivaz] et munie du sceau du canton, dans laquelle ce premier magistrat de la république lui mande que le gouvernement * a voulu par ce don qu’il fait * à la fabrique de notre église pour la décoration du chœur et du sanctuaire, se reconnaître de la bonne grâce avec laquelle le vénérable chapitre s’est prêté à solenniser avec toute la pompe convenable la messe du Saint-Esprit qui prélude à l’ouverture de la session de chacune des deux diètes annuelles. Reconnaissant l’insuffisance de ce don à un objet de dépense qui l’excédera de beaucoup, il encourage l’évêque [Zen Ruffinen] et le chapitre d’en faire un semblable pour que le chœur de la cathédrale ne soit pas plus mal pavé que la plupart des cuisines des plus neuves maisons de la ville et le sanctuaire moins nu en l’ornant d’une belle boiserie analogue à nos formes et d’un autel moins antique et d’un goût plus moderne. Le vénérable chapitre députe auprès du bailli pour en faire ses remerciements au Conseil d’Etat les chanoines [Anne-Joseph] de Rivaz, grand sacristain, et Julier, grand vicaire. Le grand doyen dépose cet argent ès mains du chanoine Roten, grand chantre et fabricateur moderne, et la lettre du grand bailli dans l’un des tiroirs de notre petite archive en la maison dite des Calendes, ad perpetuam benefacti memoriam.

philippe morand
1773-1856
Portrait par Félix Cortey, 1805
Propriété de Mme René Morand, à Martigny
Cette diète fut électorale. On y procède sans aucune intrigue à l’élection d’un nouveau grand bailli et d’un nouveau Conseiller d’Etat. Sont élus à la presque unanimité grand bailli Son Excellence de Sépibus et conseiller d’Etat M. Eugène Allet, de Loèche, gendre du feu grand bailli Augustini, grand châtelain, puis président de son dizain et l’un des membres du Tribunal suprême. Toute la diète prie le bailli sortant [de Rivaz] de vouloir bien continuer ses services à la patrie en qualité de vice-bailli. On /309/ députe à la diète fédérale M. Maurice Stockalper et M. Morand, président du dizain de Martigny et secrétaire français de la diète dès l’origine de la liberté du Bas-Valais.
On y règle les petites écoles, c’est-à-dire ce qui concerne l’uniformité de l’enseignement, le choix des régents et l’inspection des écoles. Et l’on y adopte le règlement que le Conseil d’Etat propose à l’effet de bannir du pays la mendicité en la concentrant dans chaque commune. L’évêque obtient de la magistrature que, s’il faut à cet effet recourir à une taille sur les biens ecclésiastiques, le clergé se l’imposera lui-même et en fera la recouvre; et quant aux petites écoles, qu’on n’y introduira point la méthode lancastrienne, que les curés en auront l’inspection et qu’ils auront une part principale au choix des régents. S’il survient au sujet de ce dernier article quelque différend entre les curés et les préposés de leurs paroisses, il sera terminé par l’évêque et deux conseillers d’Etat.
Nous reviendrons sur cette loi concernant l’instruction publique 1 parce qu’elle cause * au jugement du vénérable chapitre et du clergé du Bas-Valais * une grande rumeur au Haut-Valais parmi les ecclésiastiques et que véritablement ils ont raison d’en demander le rapport ou du moins la rectification en plusieurs de ses articles.
3. — « Mariage à la Gaulmine de Madame Catherine de Preux, veuve de M. Antoine, lieutenant-colonel au service d'Espagne, avec son domestique Jean Aymo, paysan de la paroisse de Saint-Maurice de Laques » 2.
Cette dame, veuve depuis quelques années, * mère de deux fils en bas âge et jouissant d’une fortune pour ce pays assez considérable qu’elle a héritée de M. son père, [Jacques de Preux] *, avait placé toute sa confiance dans ce domestique qui, dit-on, sous le rapport de l’économie rurale la méritait à certains égards. /310/ Reconnaissante de ses utiles services, elle passa de la confiance à l’amitié et de l’amitié à l’amour, et le jugea aussi propre à la satisfaire comme mari qu’il la satisfaisait comme économe de sa maison. Le projet de l’épouser étant aussi résolu dans sa tête qu’il était fixe dans son cœur, elle en fit nécessairement part à leurs pasteurs respectifs, les curés de Sierre [Beeger] et de Laques [Walther], par lesquels il parvint à la connaissance de sa noble parenté. Celle-ci trouva qu’elle n’avait pu se résoudre à une telle mésalliance que dans l’aveuglement d’une passion qui ne lui a pas permis de réfléchir sur les suites fâcheuses d’un mariage si disproportionné, aussi peu convenable à la mère qu’à ses enfants. Ils crurent qu’en y mettant une longue opposition, sa passion pour ce paysan se refroidirait et qu’en gagnant du temps on parviendrait à l’en détacher. Mais au contraire, cette opposition loin d’éteindre ce feu le ranima de plus belle, et elle vint en personne à Sion réclamer de l’évêque [Zen Ruffinen] qu’il ne permît pas plus longtemps qu’on l’empêchât d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de disposer de leur main comme bon leur semble, et se jetant à ses pieds elle le conjura par tout ce qu’il y a de plus sacré qu’il voulût bien, * pour l’acquittement de sa conscience et le salut de son âme *, autoriser ses pasteurs de l’unir à cet homme à qui ses bons services l’avaient si fortement attachée qu’il ne sortirait jamais de son cœur. L’évêque crut en faire alors assez pour lui rendre justice en ce moment, en lui conseillant de citer ses nobles parents à comparaître devant lui pour faire vider juridiquement leur opposite, et à cet effet il signa le mandat citatoire qui, pour avoir été mal daté, ne fut pas dûment intimé aux parents qui en prirent titre pour décliner cette comparaissance. Et l’affaire de traîner de plus en plus en longueur. Cette femme, au lieu de revenir à la charge auprès du prélat et sachant qu’il avait enjoint aux deux curés de ne point bénir ce mariage qu’au préalable il n’eût accordé aux époux la dispense des bans, s’imaginant que l’évêque était d’accord avec ses parents pour la jouer, consulta un rusé paysan, ami de son Aymo, qui lui conseilla d’envoyer ledit Aymo à Lucerne se plaindre que les prêtres valaisans lui refusaient injustement d’user de la liberté que les lois accordent aux veuves de se remarier à leur gré. /311/ L’internonce ne crut pas devoir se mêler de ce mariage sans s’être pleinement informé des raisons du refus de la marier qu’on lui faisait en son pays.
Sur ce refus de l’internonce qu’ils réputèrent pareillement injuste, les époux ayant ouï dire qu’il suffisait à la validité d’un mariage qu’ils se présentassent accompagnés de quelques témoins à leur curé, le prenant à témoin qu’ils se juraient réciproquement la foi conjugale, consultèrent le curé d’Anniviers [Dumoulin] qu’ils avaient précédemment employé à rédiger leur supplique à la nonciature et qui leur dit vaguement qu’il avait entendu dire qu’effectivement quelques mariages contractés de la sorte étaient valides. Pour plus grande sûreté Jean Aymo se transporta à Saint-Maurice où il vint consulter le sieur Maret, prieur de l’abbaye, qui passe pour un grand canoniste, lequel leur fit entendre, à ce qu’il paraît, que quoique cette sorte de mariage ne fût pas trop canonique, cependant sur un refus injuste ils pouvaient le tenter et qu’il serait difficile de le casser, puisqu’on tient assez communément que le curé n’est pas ministre de ce sacrement et qu’il n’en est que le principal témoin. Nous verrons un peu plus bas 1 quelle tournure ces deux messieurs ont donnée à leur conseil pour s’en disculper vaille que vaille. Sur ce, ces époux, peu en peine que leur mariage fût licite pourvu qu’il fût valide, se résolurent un beau matin de se rendre à l’église de Saint-Maurice de Laques accompagnés de quatre paysans pris par eux pour témoins de leur mariage, comme le curé était sur le point de finir sa messe, et là l’interpellant comme il allait donner aux assistants la bénédiction qui la termine, « Monsieur le curé », lui dirent-ils, « nous vous prenons à témoin que moi, Jean Aymo, je te prends pour femme, toi, Marie-Catherine de Preux, et que moi, Marie-Catherine, je te prends pour mari, toi, Jean Aymo ». Le curé stupéfait leur déclara que ce n’était pas là se marier en face de notre sainte mère l’Eglise, et protestant que la bénédiction de la fin de la messe ne devait pas être réputée par eux tenir lieu de la bénédiction nuptiale prescrite par le concile de Trente, il descend de l’autel pour retourner à la sacristie où le suivirent incontinent lesdits époux, le conjurant /312/ à genoux de leur donner la bénédiction nuptiale prescrite par le rituel romain. Le curé n’en voulut rien faire et il leur représenta qu’il ne le pourrait que quand il aurait informé l’évêque de ce qui venait de se passer et que le prélat lui aurait donné ses ordres à ce sujet. Et il ajouta que, bien persuadé que leur prétendu mariage célébré d’une manière si insolite était nul, il leur défendait de cohabiter ensemble.
Monseigneur informé par le curé de Laques de cette étrange manière de se marier, sans publication de bans, sans bénédiction nuptiale, récrivit aussitôt au curé de séparer les époux et de leur défendre de nouveau de cohabiter. Puis il le chargea de leur intimer un mandat par lequel il les citait à comparaître à son audience le troisième jour après la date de l’intimation. S’étant rendus à Sion, ils y furent juridiquement examinés. Ils avouèrent le tout ainsi que je l’ai raconté, ajoutant seulement qu’ils avaient cru pouvoir se marier en conscience de la sorte sur ce que leur en avaient dit le curé d’Anniviers et le prieur Maret, * et que pour se reconnaître d’un conseil qui favorisait ainsi le dessein qu’ils avaient d’en venir à cette manière de se marier pour se soustraire à l’injuste opposition qu’y formait la parenté de la dame, ils avaient donné un napoléon d’or au curé d’Anniviers et déposé quatre écus neufs sur le bureau du sieur Maret *. L’évêque cita ensuite les quatre témoins qui tous quatre s’excusèrent pareillement d’avoir assisté les époux à leur prétendu mariage sur ce qu’ils leur avaient affirmé que d’après le conseil de prêtres si savants ils pouvaient le contracter de la sorte sans offense de Dieu.
Cependant, comme plusieurs des conseillers de l’évêque tenaient à l’opinion la plus commune, mais non la plus ancienne des deux, que cette sorte de mariages sont à la vérité valides, mais que ceux qui osent les contracter de la sorte doivent être sévèrement punis pour ne s’être pas conformés aux formalités voulues par le concile de Trente, Monseigneur se donna tout le temps d’en délibérer avec quelques autres de ses chanoines de ce qu’il avait à faire en pareille circonstance et dans un cas aussi extraordinaire. Il en fut beaucoup mieux instruit par l’opinion publique que par ses timides conseillers. Car tout ce qu’il y a de personnes notables aux principaux endroits du pays /313/ tinrent indubitablement ce mariage pour nul et ne se seraient pas moins scandalisées que l’évêque le laissât impuni que de l’audace de ceux qui l’avaient contracté. Au reste, les prêtres non moins que les « Messieurs » sentirent les conséquences funestes qu’auraient de semblables mariages si on les tolérait et si on ne sévissait sévèrement contre les premiers qui en avaient donné le mauvais exemple. L’évêque ayant appris que tel était aussi le sentiment du Conseil d’Etat tint un consistoire auquel il appela outre son grand vicaire [Julier] et le curé de Sion [Berchtold], les chanoines de Riedmatten, de Rivaz, Balleys et Gard, pour délibérer avec eux, abstraction faite de la validité ou de la non-validité de ce mariage, sur l’espèce de pénitence canonique à infliger aux coupables. Par égard pour la noble famille à laquelle appartient l’épouse, on crut la traiter avec beaucoup d’indulgence d’exiger d’eux en réparation du scandale qu’ils avaient donné, qu’ils se rendraient trois dimanches de suite accompagnés de leurs quatre témoins à leur église paroissiale où, se plaçant au milieu de la nef, près de la grille du chœur, à genoux et un cierge * allumé * à la main, ils en seraient le premier jour publiquement réprimandés par le grand vicaire, et qu’après avoir subi * trois fois * cette humiliation en esprit de pénitence, leur curé procéderait à la bénédiction nuptiale selon le rituel romain, et de plus continueraient de vivre séparés jusqu’à ce qu’ils eussent été mariés à la catholique. L’évêque en conséquence porta son décret qu’il chargea le chanoine [Michel] Briguet, son surveillant au dizain de Sierre, d’intimer aux coupables qui eurent d’abord l’air de s’y vouloir soumettre. Au même temps, comme le grand vicaire faisait une visite au grand bailli [de Sépibus] pour pressentir ce que le Conseil d’Etat pensait de cette étrange affaire et l’interrogeait si l’évêque pouvait compter d’en être assisté au cas que les coupables se refusassent à subir cette pénitence, ce magistrat lui répondit qu’il pouvait s’en tenir assuré, mais que le Conseil d’Etat ignorant si les coupables avaient ou n’avaient pas le droit d’appeler à la nonciature du décret épiscopal, il fallait en remettre l’exécution à l’autre dimanche pour leur laisser les dix jours que les lois accordent aux plaideurs pour appeler des décrets dont ils se prétendent lésés. Le grand vicaire crut devoir suivre ce conseil, /314/ sans faire attention que le concile de Trente déclare formellement qu’en toutes causes purement correctionnelles, les coupables seront désormais privés de tout droit d’appel des décrets de leurs évêques. La pénitence fut donc remise à quinzaine.
Sur ces entrefaites, le vendredi qui précéda le premier de ces trois dimanches arrivent à Sion deux ou trois parents de la dame — * présent et approuvant Rd M. le chanoine [Pierre-Jos.] Preux, professeur de théologie au séminaire, l’un d’eux * — qui, par l’organe d’un M. de Chastonay, ancien grand châtelain de son dizain, représentent à Monseigneur et à ses six conseillers que cette pénitence publique tournera au grand déshonneur de ses enfants du premier lit; que d’ailleurs elle est excusable si non ex toto, saltem ex tanto, sur ce qu’elle ne s’est permis de se marier de la sorte que d’après le conseil de deux ecclésiastiques notables qui passent pour des plus savants du diocèse, et demandent que les deux époux ne soient mis en pénitence qu’après qu’on aura puni canoniquement les deux prêtres qui les ont si mal conseillés. Aymo de son côté profita de ce délai pour aller à Saint-Maurice concerter avec le sieur Maret les moyens de faire traîner l’affaire en longueur.
Monseigneur crut alors nécessaire de citer aussi à comparaître devant lui les deux ecclésiastiques en question. Le sieur [Du-] moulin, curé d’Anniviers, était aux bains [de Loèche] pour cause de santé. Interpellé par lettres de déclarer ce qu’il savait de cette affaire et quelle part il y avait prise, il avoua ingénument que c’était lui qui, comme ami de la maison, avait dressé la supplique des époux à l’internonce et qu’interrogé par eux si en se mariant comme ils l’ont fait leur mariage serait valide, il leur avait répondu vaguement qu’il avait lu ou entendu dire que cette sorte de mariages, quoique non licites, étaient pourtant valides. Ensuite, Monseigneur, qui était pour lors aux mayens, manda au sieur Maret qu’il eût à s’y rendre où, interrogé et confronté à Jean Aymo, il avoua avoir été consulté par ledit Aymo, mais nia de lui avoir conseillé de se marier de la sorte et d’avoir reçu de lui aucun argent, et celui-ci rétracta en partie ce dont il l’avait accusé dans son premier interrogatoire. Il paraît qu’il avait concerté cette manière de se défendre avec son accusateur et qu’il était monté à Sion bien résolu de faire /315/ ce que font tous les prévenus de quelque crime : si fecisti, nega, * et il demanda qu’on en vînt à la preuve juridique des discours qu’on lui prêtait comme si, lorsqu’un client prend conseil de son avocat, il prend avec lui des témoins des conseils qu’il lui donnera *. Mais on n’en demeura pas moins convaincu qu’il leur avait cependant donné à entendre que mariés de la sorte il ne serait plus au pouvoir de personne de les démarier. Or, c’était tout ce que voulaient les époux, peu en souci qu’un tel mariage fût licite pourvu qu’il fût valide. Le curé d’Anniviers, revenu des Bains, revint pareillement sur ses précédents aveux et surtout sur le napoléon qu’il prétendit n’avoir accepté que comme rétribution de la peine qu’il prit de dresser la supplique à la nonciature.
L’affaire en était là lorsque le curé de Laques, ayant de fortes raisons de croire que les époux se voyaient souvent et couchaient ensemble et voyant que le public traitait leur cohabitation de concubinage, prit sur soi pour mettre fin à ce nouveau scandale de les marier * à la catholique * sans avoir consulté l’évêque et sans en avoir obtenu dispense de la publication des bans. Dès lors, l’épouse quitta Sierre et vint joindre son époux à Saint-Maurice [de Laques] où ils vécurent désormais maritalement. Je ne sais pourquoi l’évêque toléra tous ces manquements qui décèlent dans tous les prêtres qui se mêlèrent de cette affaire que, peu instruits de ce qu’en ordonnent les canons, ils y allaient à tâtons.
Je ne sais point non plus pourquoi l’évêque remettait de jour en jour à finir cette affaire. Le public s’imagina que c’était par égard et par complaisance pour la famille Preux que le scandale de ce mariage restait impuni, et il cria au respect humain, bien persuadé que si l’épouse eût été une femme du commun, elle n’en aurait pas été quitte à si bon marché. Cependant il est à croire que Monseigneur s’en occupait aux mayens. Il invita M. l’abbé [Fr. de Rivaz] de l’y venir joindre. Les deux prélats se concertèrent * d’abord * sur la manière de faire repentir le prieur Maret d’avoir enhardi les époux par sa distinction ambiguë de valide et de non licite à contracter de la sorte. Il comprit ensuite que la non-exécution de son décret compromettait son autorité et il fit comprendre au chanoine /316/ Preux, auquel il destinait la direction du séminaire vacante par la retraite de M. le chanoine Lorétan, que lui, évêque, ayant une fois sévi en prélat ferme, ne pouvait reculer sans se compromettre ni laisser impuni un si grand scandale sans intéresser sa conscience. Et ayant appris vraisemblablement d’ailleurs que le Conseil d’Etat, étonné de son inaction, préparait le projet d’une loi contre cette manière de se marier aussi insolite en ce pays que contraire à l’esprit du canon du concile de Trente sur la clandestinité des mariages, qu’il proposerait à la prochaine diète, il se résolut enfin à porter un nouveau décret par lequel il renouvelle tout le dispositif du premier, ne soumettant cependant les époux à l’humiliation d’une pénitence publique qu’un seul dimanche, et descendu des mayens il chargea de l’exécution de ce second décret le chanoine Briguet en sa qualité de surveillant au dizain qu’ils habitent.
Quand il l’eut intimé à la dame Preux, elle n’osa pas en appeler, mais elle prétexta une indisposition réelle ou feinte pour en retarder l’exécution. Remise de cette indisposition, elle envoya à l’évêque un témoignage du sieur Monnier, docteur médecin, que se trouvant grosse, il était à craindre qu’une telle humiliation ne nuisît à son fruit et ne l’exposât à faire une fausse couche. A cette fois l’évêque demeura inflexible et il la fit menacer d’excommunication solennelle si enfin elle ne subissait sa pénitence. Elle eut lieu seulement le 3e dimanche de novembre [18]. Quand le public apprit que l’évêque avait enfin fait justice à l’Eglise du si grand et si dangereux scandale, on applaudit à sa fermeté, mais on trouva que cette justice aurait fait beaucoup plus d’impression sur le peuple fidèle si elle eût été moins tardive et si elle eût suivi de plus près la commission d’un si grave délit.
Si les conseillers de Monseigneur avaient eu connaissance de l’article 8e d’une ordonnance de Hildebrand de Riedmatten, qui est du 2 février 1597, imprimée à Fribourg en Suisse et adressée à ses curés et à tous les ecclésiastiques de son diocèse employés au saint ministère, ils n’auraient pas si timidement énoncé leur opinion sur la nullité de ces mariages clandestins. Car cet évêque n’hésite pas à les déclarer nuls sans égard aux pitoyables sophismes de ceux qui en soutiennent la validité. Or, voici ce que porte cet article 8e de cette ordonnance : /317/
« Quant au mariage, les curés prendront garde que nuls ne se marient dans les degrés de parenté prohibés, ni que les époux cohabitent avant la publication des bans et la solennisation de leur mariage. Quant aux mariages déjà contractés et consommés sans que la bénédiction sacramentelle soit intervenue, ils ne différeront pas plus de deux mois à la demander et à la recevoir. Tout mariage clandestin est à l’avenir interdit et sera même sévèrement puni, et de tels mariages seront déclarés nuls et dissous » (Archives de Valère, tiroir qui doit être intitulé : Varia variorum).
Suivent les cas qu’il réserve à son siège et que son pénitencier seul peut absoudre : 2° « Ceux qui ne font pas bénir leur mariage ou qui divorcent de leur autorité privée sans que le juge d’église les y autorise légalement, etc. ».
Il faudra rechercher dans une collection d’Abscheids, s’il en existe une entière au pays, un décret * de réforme touchant le mariage * d’Adrien II [de Riedmatten], du 7 mars 1608, par lequel on voit qu’à la diète précédente du mois de décembre l’Etat l’avait adopté. C’est ce que m’a appris un mandat de cet évêque qui en ordonne l’exécution, mais le décret n’est pas joint audit mandat (Archives de Valère).
N.B. — On appelle en France cette sorte de mariages « à la Gaulmine », du nom d’un conseiller d’Etat, de Paris, dont on raconte que son curé ayant refusé de le marier, déclara en sa présence qu’il prenait une telle pour femme et vécut depuis avec elle comme son mari. Cette singularité donna lieu d’examiner si ces sortes de mariages étaient valables... et les lois les réprouvèrent (Mon dictionnaire historico-biographique).
4. — « Passage du cardinal Morozzo, évêque de Novare, par le pays en septembre 1827 » 1
Il en avait prévenu quelque temps d’avance le R. P. Drach, vice-provincial des jésuites de la Suisse et de la Flandre. Il l’effectua au mois de septembre, venant de sa campagne en l’île /318/ d’Orta par le Simplon, et se rendant * en traversant le Chablais * par Genève à Annecy, où il allait vénérer les saints corps de saint François de Sales et de la bienheureuse Mère de Chantal. Il s’arrête à Brigue pour visiter le collège et le pensionnat qu’y ont les jésuites. Le père Drach, qui s’y était rendu de Fribourg pour le recevoir, avait prévenu Mgr [Zen Ruffinen] notre révérendissime, * qui était aux mayens depuis plus d’un mois *, qu’il arriverait à Sion le samedi pour dîner. Le grand bailli de Sépibus était pour lors aux bains de Loèche et M. de Rivaz, son lieutenant, à Saint-Maurice. L’évêque ne jugea pas à propos de descendre en ville pour le venir saluer. Il pouvait prétexter pour se dispenser qu’il était en ce moment fortement indisposé. Mais on trouva inexcusable qu’il n’ait pas au moins député son grand vicaire, le chanoine Julier, * qui descendit ce soir-là même du mayen épiscopal où il était allé durant quelques jours lui tenir compagnie *, avec invitation au vénérable chapitre de lui associer quelqu’un des quatre dignitaires pour l’aller saluer de sa part. D’autant plus que cette éminence ne quitta Sion que l’après-dîner du jour suivant. Comme c’était un dimanche, il alla dire la messe aux jésuites. Le samedi après vêpres, il vint visiter notre cathédrale accompagné de son aumônier, du père Drach et du père Broccard, supérieur du collège de Sion. Personne de nous n’y parut. Il s’y promena plus d’un quart d’heure, observant la nudité du sanctuaire, la mesquinité du grand autel, le mauvais pavé du chœur et l’insigne malpropreté des petits autels et de toute l’église. Il supposa que nous étions ou bien pauvres ou bien incurieux de laisser une église cathédrale aussi peu décorée et aussi mal tenue; il n’y eut que l’orgue, que la chaire et que les stalles qu’il trouva passables. Nul de nous ne s’y rencontra pour lui en faire les honneurs et pour lui en ouvrir la sacristie et pour rejeter sur l’incendie de 1788 et sur le pillage de 1798 l’état misérable où il la voyait. MM. du Conseil d’Etat me firent consulter le dimanche matin par mon frère [Isaac], son chancelier, si le chapitre députait quelques-uns de nous pour l’aller saluer, auquel cas le Conseil d’Etat et la ville lui enverraient aussi une députation. Mais notre grand doyen [Kalbermatten], sur ce que l’évêque ne le lui avait point fait proposer par le grand vicaire, ne prit conseil de personne de nous et resta caché derrière les jalousies /319/ de ses fenêtres pour s’épargner l’embarras de le complimenter, et le Conseil d’Etat, à notre exemple, ne se remua pas non plus, et aucune des deux ou trois députations n’eut lieu. Cependant toute la ville s’en étonna et l’éminentissime prélat en fut si peu flatté qu’il en parla à la prévôté de Saint-Bernard et à l’abbaye de Saint-Maurice, * où on le reçut honorablement *, comme d’un manque d’égard envers le Saint-Siège, auquel il ne s’attendait pas de la part d’un pays qui passe pour zélé catholique, de l’avoir si peu honoré dans sa personne revêtue d’une dignité qui l’approche si près de celui qui y est assis. En passant à Collombey, il alla visiter les religieuses de ce lieu qui, prosternées à ses pieds, lui demandèrent sa bénédiction qu’il leur donna comme il l’avait déjà fait aux jésuites et à l’abbaye au nom de notre Saint-Père le pape [Léon XII]. De Saint-Maurice, il se rendit à Evian, d’Evian à Genève et de Genève à Annecy. En s’en retournant chez lui, il repassa par Genève pour se rendre * en passant par Lausanne * à Fribourg où l’attendait le père Drach pour visiter le collège et le nouveau pensionnat qu’ont les jésuites en cette ville. Il y fut accompagné de l’évêque [Yenni] et de plusieurs des principaux magistrats. Enfin il rentra au pays par Saint-Maurice et repassa à Sion sans s’y arrêter comme il avait prévenu M. l’abbé [Fr. de Rivaz] et M. le prévôt [Genoud] qu’il le ferait, et alla coucher à Sierre, puis à Brigue et rentra en Italie, comme il en était sorti, par le Simplon. Quand il revint aux oreilles de l’évêque et du grand doyen que cette éminence s’était attendue à de plus honnêtes procédés de leur part, l’évêque s’en excusait sur ce que ce prélat n’était pas son supérieur et que d’ailleurs il en avait usé bien brusquement envers lui lorsqu’il le fit forcer par le pape régnant d’unir la misérable cure de Gondo à son diocèse; le doyen en disant qu’il avait cru qu’un cardinal, même légat a latere, est censé garder l’incognito dans tous les lieux qu’il parcourt, sauf ceux de la nation à laquelle il est envoyé en cette éminente qualité. La vérité est qu’il est dû autant d’honneurs aux cardinaux en toute la chrétienté quand ils ne gardent pas l’incognito qu’aux nonces apostoliques dans le ressort de leur nonciature, et la vraie cause pour laquelle nous nous sommes dispensés d’en rendre quelques-uns au cardinal Morozzo est que ce nous est un lourd embarras que d’aborder plus grand que nous-mêmes. /320/
5. — « Affaires de l'abbaye » de Saint-Maurice 1
M. l’abbé [Fr. de Rivaz] profita de la petite vacance qu’il passa au mayen épiscopal pour concerter avec Mgr [Zen Ruffinen] un coup d’Etat, pour ainsi parler, par lequel il s’est défait de tous ceux de ses religieux qui donnaient mauvaise réputation à leur collège et à leur maison par l’extrême libéralisme qu’ils professaient hautement et qu’ils affichaient aussi effrontément qu’indiscrètement, en tout lieu, en toute compagnie, ce qui était cause que les parents réformidaient de placer leurs enfants à leur pensionnat et de leur en confier l’éducation. C’est d’ancienne date que les opinions les plus outrées du libéralisme s’étaient introduites à l’abbaye. Cette maison, pour se rendre recommandable aux magistrats et utile au pays, prit sur elle de se charger du collège et d’y établir un pensionnat. Comme il n’y avait personne à cette époque de ces messieurs qui fût en état de professer la physique et d’y enseigner les mathématiques, ils proposèrent * leur chaire de philosophie* à un M. Amstaad qui, de ludi magister du collège de Sion, y était devenu per saltum professeur de philosophie, et qui pourtant ne savait de mathématiques et de physique que le peu qu’il en avait appris tout seul et que lui en avait montré le sieur Isaac de Rivaz, pour lors ingénieur du pays. Mais comme ce monsieur est fort studieux, il s’en tira vaille que vaille les premières années, devenant chaque jour plus habile, et fabricando factus est faber, * comme dit le proverbe qu’à force de battre du fer on devient forgeron*. Et il est resté dans cette maison dix à douze ans en qualité de préfet du collège qu’il mit sur un assez bon pied, et on ne peut disconvenir qu’il n’ait rendu à cette maison de bons services en cette qualité, en y inspirant aux jeunes religieux le goût de la science et l’amour du travail. Mais plus il mérita à cet égard la confiance de MM. les abbés, plus il abusa de celle de ces jeunes gens presque tous formés à son école, en leur inspirant en même temps des opinions politiques les plus opposées à la subordination, une estime excessive de la liberté et de l’égalité qui les indisposa contre les rois, contre les aristocrates et qui, pis est, contre leurs /321/ prélats. Pour le peindre d’un seul trait, on peut dire que ce vieux prêtre, qui a goûté dès l’origine les principes révolutionnaires, est un véritable enfant de la Révolution et qu’il s’en est fait depuis bientôt 40 ans le champion et l’apologiste. Il trouva dans cette jeunesse de l’abbaye des disciples très dociles, parmi lesquels il faut compter au premier rang le chanoine Maret qui, lorsque le sieur Amstaad eut demandé et obtenu sa retraite, se fit chef du parti. * Aussi les claustraux, la plupart formés à son école et nourris dans ses principes, l’élisent-ils prieur de la maison à plusieurs reprises *. Ce M. Maret est un ecclésiastique irréprochable du côté des mœurs, mais qui, sous des dehors décents, polis même, déguise mal un amour excessif de la liberté et de l’égalité individuelle. On l’avait envoyé à Turin pour y étudier en droit, du temps que ce pays était sous la domination française. Il y adopta toutes les maximes du plus absolu libéralisme et y prit une forte teinte de jansénisme; il en revint politico-canoniste et gallican outré. Il ne tarda pas à disséminer ses opinions, à traiter le jansénisme de fantôme, etc. Van Espen fut son canoniste favori dont il fit faire l’emplette pour la bibliothèque de la maison. Et comme il passa pour habile jurisconsulte, on vint de toute part le consulter. Après avoir fait quelque temps l’avocat consultant, il ne tarda pas à se produire dans les tribunaux même séculiers comme avocat patrocinant. L’évêque ayant appris qu’il ne se contentait pas de plaider des causes ecclésiastiques en la cour de l’officialité s’en plaignit à l’abbé * Pierraz *, et même le Conseil d’Etat le blâma de s’être ingéré à patrociner sans en avoir demandé la permission. L’abbé actuel pour se l’attacher le fit son professeur de théologie, mais étant revenu à l’évêque que sa doctrine frisait au jansénisme, il ne la professa aux jeunes religieux qu’une année seulement. Pour n’avoir pas l’air ni le tort de laisser sous le boisseau une si vive lumière, l’abbé lui permit de tenir une école de droit. On reconnut bientôt l’arbre à ses fruits. La plupart de ses disciples pensèrent et parlèrent comme lui des rois, des évêques, des castes nobles et privilégiées. On ne lisait à l’abbaye que les journaux libéraux, Le Courrier, Le Constitutionnel; on y crachait sur le Journal des Débats, sur L'Ami du roi et de la religion, sur La Quotidienne, sur le Mémorial catholique. * On y dévorait les écrits de l’abbé /322/ de Prades et ceux de l’abbé Grégoire, dont les maximes républicaines si savourées par ce parti lui rendirent odieuse l’autorité du supérieur et introduisirent dans cette maison une * insubordination qui ne tarda pas à venir à la connaissance du clergé séculier et scandalisa fort les laïcs pieux * qui estiment que les chanoines de l’abbaye sont d’autant plus tenus de déférer aux volontés et aux commandements de leur abbé qu’ils sont religieux et qu’ils s’y sont obligés par un vœu solennel *. On y était si engoué des maximes libérales qu’elles étaient le sujet ordinaire des conversations au réfectoire, où on mangeait à table ronde, depuis que sous prétexte de former ces jeunes gens à la polémique théologique et politique, le préfet Amstaad en avait fait bannir la lecture durant les repas. M. l’abbé voyant le luxe des vêtements s’introduire dans la maison, ses religieux, quoique irréprochables du côté des mœurs, à mille lieues cependant de l’esprit de leur état, faire quelque cas de la science mais fort peu de la piété, leurs opinions * politiques et religieuses * suspectes à l’évêque et à son chapitre, le public scandalisé de leur insubordination, le temporel assez bien soigné mais le spirituel très négligé, leur collège abandonné, il se défit petit à petit, tantôt de l’un, tantôt de l’autre, de tels religieux en les envoyant travailler au saint ministère dans les cures de sa collation. C’est ainsi qu’il se débarrassa des M[assa]rd, du sieur Bl[anc], du jeune Luder. Enfin pour purger son collège de maîtres à doctrine suspecte, il destitua cette année au chapitre général tous ceux qui en étaient professeurs et n’en conserva que le professeur de philosophie. Et ayant de plus graves sujets de se plaindre du prieur Maret et pour donner à l’évêque quelque satisfaction du mauvais conseil qu’il avait donné à la dame Preux 1, il le priva ad tempus de toute voix active et passive au chapitre et le relégua à la cure de Finhaut, située au sommet de la vallée de Salvan. Et quoique le sieur Paccolat ait été renommé capitulairement procureur, M. l’abbé prétendit comme administrateur en chef de l’abbaye tant au temporel qu’au spirituel, avoir le droit de donner l’exclusion aux emplois de prieur et de procureur, et nomma d’office pour le remplacer le chanoine Maurice Barman, ex-curé de Bagnes, /323/ disant qu’il destinait l’ex-procureur aux fonctions du ministère pastoral. Il confia ensuite la préfecture du collège au jeune [André] de Rivaz, docteur en théologie romain, et les autres classes * à quelques-uns de ses religieux * et à des prêtres séculiers des bons principes desquels lui et l’évêque se tiennent assurés. Il est à croire qu’il concerta son projet avec Monseigneur et qu’il en fit part au Conseil d’Etat et qu’il en fut autorisé à le mettre à exécution. Et ayant porté à la connaissance de la sacrée nonciature les graves motifs qu’il avait eus d’en venir à ce coup d’Etat, il en fut approuvé et loué. Quelques dames et quelques amis des destitués firent grand bruit de cette opération comme d’un pur arbitraire, d’un insupportable despotisme, mais le public sensé, qui connaissait le besoin pressant * qu’il y avait * qu’il en vînt à ce remède extrême, l’estime d’avoir eu le courage d’user en pareille circonstance de toute la plénitude de son autorité de prélat.
Ce jeune docteur [de Rivaz] a fait ses études théologiques à Rome sous la discipline des RR.PP. jésuites, dont le pape régnant [Léon XII] a érigé en académie le collège avec pouvoir à la faculté de théologie de conférer le bonnet doctoral après plus d’épreuves et avec plus de solennité qu’on ne l’accordait ci-devant au collège de la Sapience. Ce jeune homme y a soutenu thèse aux applaudissements d’un grand nombre de prélats qui y avaient été invités. De retour au pays, M. l’abbé de Saint-Maurice s’est empressé de lui faire professer la théologie dans sa maison à quelques-uns de ses plus jeunes religieux, qui ont profité de ses leçons avec un tel succès que, dès la fin de leur première année de théologie, ils ont été en état de soutenir thèse publique sur les deux traités de la Religion et de l’Eglise. Comme ils la dédièrent à notre révérendissime seigneur évêque, Monseigneur m’y députa pour la présider en son nom, accompagné des deux professeurs du séminaire. Y furent invités tous les prêtres de la surveillance, M. le prieur de Martigny [Darbellay], des pères capucins * et les deux plus doctes chanoines de l’abbaye, MM. Maret et Blanc * qui y argumentèrent fort et ferme en très bon latin, et où les deux jeunes religieux qui les soutenaient répondirent très pertinemment aux objections qu’on leur fit l’espace de cinq heures d’horloge et on n’y admira pas moins la subtilité des argumentants /324/ que la présence d’esprit des soutenants. On y prononça trois petits discours dont l’un, improvisé par le président, fut le moindre. La thèse s’ouvrit par un discours du professeur très bien écrit et très analogue à la circonstance, et l’autre déclamé trop oratoirement par M. le chanoine de Preux fit beaucoup d’honneur à son éloquence. Enfin, pour mon compte, je fus étonné de trouver tant de théologie dans de si jeunes têtes et tant de facilité à s’énoncer en latin dans notre clergé bas-valaisan. Comme je partais le beau lendemain pour Evian, je chargeai M. Preux de rendre compte à Monseigneur du succès de cette thèse qui n’aurait pas paru moins brillante qu’à nous-mêmes si elle eût été soutenue sur un plus grand théâtre.
Ce jeune professeur joint à beaucoup de science beaucoup de modestie, et il est tout à fait digne que Monseigneur le recommande à notre vénérable chapitre comme un sujet qui mérite qu’il s’empresse de se l’attacher en le faisant chanoine titulaire de notre église cathédrale.
6. — « Diète de décembre 1827 » 1.
On y fit divers règlements sur la vente des poisons. On y régla qu’en chacun des dizains il y aurait un conseil d’éducation composé de cinq membres dont le curé du chef-lieu serait le président. A Sion, la présidence a été décernée au grand vicaire [Julier] de l’évêque. On s’y occupe aussi des moyens de réprimer la mendicité et de faire nourrir les pauvres par les gens aisés de leurs paroisses. J’ignore encore quels sont ces moyens. On y arrête la confection d’un code civil. J’ignore pareillement quels sont les jurisconsultes chargés de ce travail.
On y aggracia une malheureuse femme condamnée à mort par le tribunal désénal de Martigny pour avoir empoisonné son mari, sur ce que les juges de ce tribunal ne s’avisèrent de l’interroger si elle était enceinte qu’après lui avoir lu sa sentence de mort. Comme elle déclara qu’elle l’était, on dut en différer l’exécution jusqu’à ses couches. Or, on a estimé que cette malheureuse a /325/ dû expirer mille fois de la certitude qu’elle avait acquise qu’elle ne pouvait manquer de finir sa vie sur un échafaud; c’est ce qui a porté la souveraine diète à commuer sa peine en une détention perpétuelle à la maison de force.
On y décréta aussi que les marchands se pourvoiront * incessamment * des nouveaux poids, soit de la livre métrique, et commenceront à s’en servir exclusivement aux anciens * à commencer * du jour de la Chandeleur 1828.
Le recrutement du bataillon de Naples se fait avec la plus grande facilité. Autant on décriait ce service pour empêcher qu’il ne fût avoué, autant ses détracteurs eux-mêmes s’empressent-ils maintenant de se mettre sur les rangs pour y obtenir de l’emploi, et notre jeunesse s’y jette en foule. Il n’y a pas jusqu’au sieur Kuntschen, gendre du bailli de Sépibus, commandant de la gendarmerie du pays, qui s’était fait recommander au duc de Calvello par son beau-père pour une compagnie, qui est parti en janvier pour ce service où il n’entre, quoique âgé de près de 50 ans, qu’en qualité de sous-lieutenant. Tant on s’est persuadé à juste titre que ce service est beaucoup plus lucratif que celui de France. Effectivement nos officiers, * même quelques sous-officiers *, y font des épargnes dès la première année, et envoient ou apportent de l’argent au pays, tandis qu’en France, les lieutenants et les sous-lieutenants ont peine à y vivre de leurs appointements.
7. — La mine de fer de Chamoson et la forge d'Ardon 1.
Je ne dois pas oublier de faire ici mention de la mine de fer qui s’exploite depuis quelques années à Ardon, soit Chamoson, dizain de Conthey, exploitation entreprise déjà bien des années avant notre révolution de 1798 sous la direction d’un sieur Pinon, * citoyen de Genève *, avec un succès peu marqué et reprise plus solidement et plus avantageusement vers 1820 par un sieur Grasset, maître de forges en Dauphiné. Le sieur Pinon n’y fit pas trop bien ses affaires ni celles de ses associés. La cause en /326/ fut que le fourneau ordinairement mal construit manquait presque à toute les fontes. Elle était sur le point d’être abandonnée lorsque le sieur Grasset s’étant fait connaître au sieur Pinon lui persuada qu’il saurait, lui Grasset, en tirer beaucoup meilleur parti. Le sieur Pinon se l’associa, et ce M. Grasset eut le talent d’inspirer de la confiance à quelques riches Genevois qui ont pris des actions dans cette entreprise et l’ont mise en état d’acquérir du sieur Pinon les bâtiments qu’il avait déjà construits audit Ardon. Il faut convenir que le nouvel entrepreneur a mis cette usine sur le meilleur pied et qu’outre une grande activité il y fait montre de savoir à fond son métier. Les étrangers qui ont vu vingt usines du même genre avouent qu’il y a construit un magnifique fourneau, que ses battoirs et ses forges y sont on ne peut mieux entendus, ainsi que ses hangars à charbon. Cette mine de Chamoson est inépuisable, mais la qualité du fer est faible. Il a trouvé le moyen de le rendre suffisamment fort et pliable au moyen d’en mélanger le minerai avec celui d’une autre mine beaucoup moins abondante qui existe dans l’Entremont, entre Martigny et Sembrancher, sur la rive droite de la Drance, un peu au-dessus de Bovernier.
Ce M. Grasset s’est fait beaucoup d’amis dans le pays en donnant de bons dîners et en faisant boire force vins étrangers à nos plus notables « Messieurs », en sorte que le Conseil d’Etat voyant prospérer cet établissement a engagé la souveraine diète à le recevoir franc-patriote, et il est même parvenu à mettre dans ses intérêts les gens d’Ardon et de Chamoson qui le jalousaient au commencement, à force de bonnes grâces et surtout de leur faire gagner beaucoup d’argent jusque-là qu’ils l’ont reçu communier de leur endroit, et que dernièrement, savoir aux assemblées primaires de 1827, ils ont intrigué en sa faveur pour le faire nommer député de leur dizain à la diète. Presque tous les préposés des autres paroisses de ce dizain se sont laissé acheter par lui, sauf ceux de la commune de Conthey qui ont refusé ses dons. Porté à cette haute magistrature par les chefs du parti libéral, et véritablement sous ce rapport l’ambition de cet étranger * dont le républicanisme exagéré est haineux de la royauté et des Bourbons *, pourrait devenir nuisible à la tranquillité de ce pays, qui se trouve bien de l’administration de nos /327/ magistrats actuels qui, tout attachés qu’ils soient aux formes démocratiques de notre gouvernement actuel, voulues par la constitution que nous nous sommes donnée en 1815, estiment cependant que le gouvernement des grandes nations garantes de la liberté et de l’indépendance helvétique demande d’être présidé par des monarques qui ne soient pas de simples rois de théâtre.
8. – « Affaire de Tourtemagne » 1.
Il ne faut pas que j’oublie d’insérer ici l’affaire d’un manœuvre protestant [Pierre Schmid] de la commune de Frutigen, Oberland bernois, enterré, puis déterré, et enfin traîné à une nouvelle sépulture par l’écorcheur du village de Tourtemagne presque à la manière qu’on encrotte une charogne, procédé que le Nouvelliste vaudois impute à intolérance et à fanatisme, et dont la ville de Berne envoie un messager d’Etat se plaindre à nos magistrats. Fait arrivé en septembre, et la plainte portée à la fin d’octobre. Voici le fait.
Vers la fin de septembre meurt à Tourtemagne ce manœuvre, soit cet artisan probablement fort pauvre. Personne ne prend soin de sa sépulture. On en charge le marguillier de la paroisse. Cet homme ayant probablement consulté le curé du lieu [Brenziger] sur la place où il fallait creuser sa tombe, on trouva convenable de la creuser au pied du clocher, place où l’on n’enterre personne, parce que c’est à nord et fort près du mur du cimetière. Le curé laissa le soin du reste au marguillier, lequel creuse à la hâte une fosse peu profonde, parce qu’en cet endroit du cimetière il se trouva un pan de muraille et un tas de pierres dont le déblaiement aurait doublé ou triplé son travail; en sorte, dit-on, que travaillant gratis pro Deo, il ne se mit pas beaucoup en peine de donner à cette fosse la profondeur et la largeur ordinaires, et puis y déposa le cadavre de cet homme à qui on ne fit point de bière pour épargner la dépense, enveloppé seulement d’un mauvais linceul. Peu de jours après, ce cadavre si peu profondément enterré exhala une odeur infecte dont furent /328/ fort incommodés le curé et le vicaire [Constantin], lorsqu’ils se rendaient * le matin * à la sacristie qui touche le clocher pour s’y revêtir des habits sacerdotaux. Le dimanche suivant, cette odeur infecte se répandit dans toute l’église et y incommoda tout aussi insupportablement les paroissiens eux-mêmes. Après les offices, les deux prêtres se plaignirent au conseil municipal de cette inhumation si mal faite et requirent les préposés du lieu de faire donner à ce cadavre une sépulture en une autre place. On l’assigna au-dehors du cimetière, jouxte le mur qui l’entoure du côté du midi * où il y a quelques années on avait enterré une femme également protestante *, et le marguillier fut derechef chargé de l’exhumation et de la nouvelle inhumation de ce pauvre homme. Il y avait un moyen beaucoup plus simple de se préserver de l’infection de ce cadavre : ç’eût été de faire jeter sur lui de la chaux vive, mais il ne vint en pensée à personne. Le marguillier ayant découvert la première fosse fut tellement révolté de la vue de ce cadavre en pleine corruption et repoussé par l’odeur infecte qu’il exhalait, qu’il n’eut pas le cœur de l’exhumer, et il offrit une dizaine de batz à l’écorcheur s’il voulait s’en charger. Celui-ci lia une corde aux pieds du cadavre et le traîna tout fangeux à la nouvelle fosse à la manière presque qu’on traîne une charogne à la fosse où on l’encrotte. Ce second enterrement parvint de suite à la connaissance d’un Bernois qui habite Loèche, qui en instruisit quelques hommes de Frutigen, lesquels s’en plaignirent amèrement comme l’effet de l’intolérance et du fanatisme qui régnent parmi les catholiques, dont les pasteurs refusent aux corps morts des protestants une place dans leurs cimetières bénits par leurs évêques, et en portèrent plainte à la haute magistrature de leur canton. On n’en sut rien à Sion jusqu’à ce qu’il plut au rédacteur de la gazette de Lausanne, dite le Nouvelliste vaudois, d’en instruire le public avec l’animosité et l’exagération qu’il met ordinairement à relever les moindres fautes qui échappent au clergé catholique pour alimenter la mésestime et l’aversion qu’en a de tout temps le peuple protestant, tant, tout en prêchant la tolérance, il se montre intolérant à notre égard.
Notre Conseil d’Etat, au lieu d’en écrire sur le champ à Berne, crut qu’il suffirait d’en écrire à Lausanne pour se plaindre de la /329/ malveillance de ce Nouvelliste et pour prier le Conseil d’Etat de ce canton de lui ordonner qu’il eût à insérer dans le plus prochain de ses numéros une exposition non exagérée du fait, qui seule suffirait à convaincre ses lecteurs qu’il n’est imputable qu’à la bêtise du marguillier et à la parcimonie des préposés du village, et que le fanatisme religieux n’y est entré pour rien. Mais tandis qu’on discutait en Conseil d’Etat en quels termes serait rédigée cette note, arrive de Berne un messager d’Etat, porteur d’une lettre des magistrats * de cette ville aux nôtres *, écrite d’un style assez amer, où ils ont l’injustice d’imputer à intolérance et à fanatisme l’exhumation de ce leur ressortissant, se plaignant d’ailleurs qu’en cela on a manqué aux égards que des confédérés et des voisins se doivent réciproquement. Aussitôt on dépêche à Tourtemagne un commissaire du gouvernement pour s’informer sur les lieux de la manière dont les choses se sont passées. Son rapport démontre à nos messieurs qu’on n’y a mis ni aucun fanatisme ni aucune malveillance, et que ce qui a fait qu’on a employé l’écorcheur du village à l’exhumation du cadavre et à sa seconde inhumation, est son extrême corruption et l’infection insupportable qu’il exhalait. D’après ce rapport, nos MM. du Conseil d’Etat crurent que c’était assez qu’ils en donnassent l’assurance à MM. de Berne pour les tranquilliser pleinement à cet égard. Mais on ne se contenta pas à Berne de cette manière d’excuser le fait. On reçut d’eux une seconde lettre par laquelle ils exigent qu’on décerne une sépulture honorable à cet homme, leur ressortissant, à défaut de quoi ils enverront le chercher eux-mêmes dans une bière de plomb pour le transporter à Frutigen et l’y enterrer au cimetière de cette commune. Cette seconde lettre parvint à notre Conseil d’Etat comme la diète d’hiver était tenante à Sion. Nos messieurs donnèrent connaissance du fait à la diète et lui communiquèrent les lettres de Berne. On trouva que ces lettres étaient écrites d’un style plus aigre que ne le méritait l’affaire, et on y repoussa généralement l’imputation * non méritée * de fanatisme et d’intolérance qu’on y fait sonner si haut; et d’après un nouvel examen, on y manda le curé, les préposés et le marguillier de Tourtemagne et tous ceux qui ont trempé dans ce cas, et on se convainquit * de plus en plus * qu’ils y avaient mis plus de /330/ maladresse que de malveillance. Quant à la satisfaction demandée un peu trop impérieusement par l’Etat de Berne, on chargea le Conseil d’Etat de Valais de l’accorder aussi pleine qu’il peut l’exiger en faisant mettre le cadavre dans une bière de sapin bien conditionnée que porteraient en plein jour de Tourtemagne à Loèche quelques-uns des notables paroissiens de cette commune pour l’inhumer pour la 3e fois au cémitière de ce bourg en la place qui y est destinée de tout temps à la sépulture des protestants. Ce qui a été fidèlement exécuté peu avant ou peu après les fêtes de Noël proche passées.
Au reste sur cette affaire, il paraît qu’il y a du trop dans ce qu’on en a cru à Berne et du pas assez dans ce qu’on en a d’abord pensé à Sion.