Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse romande

Edition numérique

Arthur PIAGET

Oton de Grandson, sa vie et ses poésies

Dans MDR, Troisième série, 1941, tome I, pp. 5-496

© 2026 Société d’histoire de la Suisse romande

MÉMOIRES ET DOCUMENTS

PUBLIÉS PAB LA
SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DE LA SUISSE ROMANDE

TROISIÈME SÉRIE

TOME I


 

OTON DE GRANDSON

SA VIE ET SES POÉSIES

PAR

ARTHUR PIAGET

 

 

LIBRAIRIE PAYOT
LAUSANNE - GENÈVE - NEUCHATEL
VEVEY - MONTREUX - BERNE - BALE

1941



 

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AVANT-PROPOS

On jugera sans doute que, dans ce volume consacré aux œuvres poétiques d’Oton de Grandson, il serait hors de propos de conter à nouveau, dans tous ses détails, la destinée tragique de ce malheureux chevalier, puisque ce travail a été fait et bien fait. Est-il loisible toutefois de passer ces événements complètement sous silence ? A la vérité, ils n’ont pas laissé de traces dans les poésies d’Oton de Grandson 1. Mais, pour bien apprécier des complaintes, des ballades et des chansons, on accordera qu’il faut, autant que possible, en connaître l’auteur. Quelle espèce d’homme était ce chevalier-poète que la justice de son temps, ou ce qui en tenait lieu, n’a pas hésité à condamner et à flétrir ? Etait-ce un criminel, un félon, un empoisonneur ? Avait-il, comme on l’a dit, l’âme noire ? Avait-il, au contraire, l’âme candide ? Comment mettre d’accord ses vers qui révèlent un cœur respectueux, tendre et fidèle, avec les crimes dont il eut à répondre ? Il y a là un problème qu’il nous faut préalablement tâcher de résoudre.

Oton de Grandson se présente à nous sous des aspects divers. /6/

Appartenant à une famille qui, selon le jugement de Louis de Charrière 1, brillait au premier rang de la haute noblesse vaudoise « par sa grandeur, son illustration, son ancienneté et l’étendue de ses possessions », Oton de Grandson nous intéresse parce que, dans ce XIVe siècle où la chevalerie jette un dernier éclat, il s’était acquis par ses faits d’armes une réputation de vaillance que les chroniqueurs de l’époque n’ont pas manqué d’enregistrer. Le peintre du monde chevaleresque, Froissart, lequel avait pris à tâche de recueillir « les grands merveilles et les beaux faits d’armes » des chevaliers anglais et français, cite à mainte reprise ce chevalier de Savoie qui exposait sa vie, sur terre et sur mer, pour la cause du roi d’Angleterre.

Oton de Grandson nous intéresse par le rôle qu’il a joué dans la préparation de la croisade. C’était une tradition de famille. Son père, Guillaume, avait pris une part prépondérante à l’expédition d’Amédée VI contre les Turcs. Le sort des chrétiens d’Asie préoccupait de même Oton. Il fut en relations avec un apôtre de la croisade, le chancelier du roi de Chypre, Philippe de Mézières, qui n’a cessé, comme il le dit lui-même, de « corner » la croisade pendant quarante ans aux empereurs, rois et princes de la chrétienté, et qui avait imaginé un nouvel ordre de chevalerie, la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ, dont Oton de Grandson fut un des principaux adhérents 2. /7/

Oton de Grandson nous intéresse parce qu’il fut poète et amoureux. Au XIVe siècle, c’était tout un. Ses vers lui avaient acquis, en France, en Bourgogne, en Angleterre et en Espagne, une renommée telle qu’aucun poète romand n’en a jamais eu de semblable.

Si sa renommée de poète était grande, sa réputation d’amoureux l’était peut-être plus encore. Au XIVe siècle, l’amour était un « mestier » qui avait son code, ses règles, ses formules et son langage. Oton de Grandson était passé maître dans le métier d’amour comme dans le métier des armes. On le regardait de son temps et, plus tard encore, jusqu’au milieu du XVe siècle, comme le modèle des amoureux. On le donnait en exemple aux jeunes écuyers qui débutaient dans la double carrière des armes et de l’amour. On le mettait sur le même rang que les chevaliers de la Table Ronde, Cléomadès et Palamédès, Lancelot et Tristan, ou que d’autres hommes de guerre que gouvernait Amour.

Ainsi, grâce à sa bravoure, à ses poésies et à ses amours, la renommée de Grandson dépassa de bonne heure les frontières de la Savoie et du Pays de Vaud, et, peut-on dire sans exagération, remplit un moment le monde chrétien tout entier.

Mais sans doute Oton de Grandson nous intéresse-t-il aujourd’hui surtout parce qu’il fut malheureux. Innocent et néanmoins accusé par tout un peuple, dépouillé de ses biens, il a fini sa vie misérablement dans ce qu’on appelait alors un « jugement de Dieu ».

Enfin, la légende s’est emparée de lui. Sa vie, sa gloire, ses malheurs, ses amours et sa mort ont /8/ ému les cœurs sensibles du XVIIIe et du XIXe siècle.

En publiant aujourd’hui ses poésies trop longtemps ignorées, la Société d’histoire de la Suisse romande accomplit une œuvre qui voudrait ne pas être de simple et froide érudition, mais bien de juste et tardive réparation.



 

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I

LA VIE ET LA MORT D’OTON DE GRANDSON

 

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QUELQUES DATES ET QUELQUES FAITS.

Fils de Guillaume de Grandson dit le Grand, sire de Sainte-Croix, Cudrefin, Grandcour et Aubonne, et de Jeanne de Vienne, fille de Jean de Vienne, seigneur de Pollans et de Rothelanges 1, Oton de Grandson était fiancé le 24 avril 1365 avec Jeanne, fille d’Humbert Allamand, seigneur d’Aubonne et de Coppet 2. C’est du moins ce que nous apprend une sentence arbitrale rendue à cette date par le comte de Savoie, Amé VI, entre les héritiers de feu Humbert Allamand, c’est-à-dire entre Rodolphe, comte de Gruyère, agissant au nom de son fils Rodolphe, né de feu Marguerite, fille du seigneur d’Aubonne ; François de Pontverre, mari d’Hélinode ou Eléonore, sœur de Marguerite ; enfin Jeannette, sœur des précédentes, fiancée à Otonin ou Oton de Grandson. Jeanne était représentée par Pierre de Gumoëns, qualifié dans l’acte de « procurator nobilis Johannete, filie dicti domini Humberti quondam, sponse per Dei gratiam affuture viri nobilis Othonini /12/ de Grandissono, nati viri egregii et potentissimi domini Guillelmi de Grandissono, militis, domini de Sancta Cruce » 1.

Oton et Jeanne étaient mariés le 25 septembre 1365 2. Quel âge avait Oton ? Nous ne savons. On peut croire qu’il était né entre 1340 et 1350. En 1368 déjà 3, il prenait part à des faits de guerre avec d’autres chevaliers savoyards contre des seigneurs de Haute Bourgogne 4. En 1372, Froissart le traitait de « banneret et riche homme durement ». Cette année-là, Grandson, qui avait cherché gloire et fortune en Angleterre 5 dans la guerre contre la France, avait pris part au combat naval de La Rochelle dans l’entourage du comte de Pembroke. Ce dernier, gendre du roi d’Angleterre et son lieutenant en la principauté d’Aquitaine, avait mis à la voile à Southampton, avec tout un corps d’armée, pour se rendre en /13/ Guyenne. Froissart nous apprend qu’il était accompagné du maréchal d’Aquitaine, Guichard d’Angle, et « d’un chevalier d’outre Saône nommé Othe de Granson » 1. D’après le manuscrit d’Amiens des Chroniques de Froissart, le roi d’Angleterre lui-même avait choisi les chevaliers qui devaient accompagner son gendre : « Premièrement, messire Othe de Grantson ». Si Oton est désigné comme le principal ou l’un des principaux lieutenants du comte de Pembroke, il faut croire qu’en 1372 déjà il s’était acquis une réputation incontestée d’homme d’armes. L’expédition joua de malheur. La flotte anglaise rencontra une flotte espagnole dans les eaux de La Rochelle. Un combat acharné s’engagea qui dura deux jours et dont Froissart a raconté les péripéties. Le jeune comte de Pembroke eut beau faire « merveilles d’armes de sa main », ainsi qu’Oton de Grandson et Guichard d’Angle, tant de vaillance fut inutile. Après une résistance désespérée, le vaisseau du comte de Pembroke fut capturé. Oton de Grandson combattait sur la nef du maréchal d’Aquitaine, mais ils avaient « plus que leur fais ». Finalement ceux qui ne furent pas tués furent faits prisonniers. Au nombre de ces derniers se trouvaient le comte de Pembroke, Guichard d’Angle et Oton de Grandson. La flotte espagnole quitta les eaux de La Rochelle « en demenant grant noise de trompes et de trompettes, de muses et de tabours ». Mais, retardée /14/ par des vents contraires, elle n’arriva qu’un mois après à Santander. Les Espagnols avaient chargé leurs prisonniers de chaînes « à la manière des Allemands », c’est-à-dire les avaient « ferrés et encouplés comme chiens ». Les soixante-dix prisonniers furent détenus quelque temps au château de Curiel. Froissart raconte comment se fit la délivrance du comte de Pembroke, qui fut cédé à Bertrand du Guesclin en échange de la terre de Soria. Quant à Oton de Grandson, il fut un moment question de l’échanger contre un prisonnier, otage en Angleterre, le seigneur de Roye. Mais ce fut finalement Guichard d’Angle qui fut choisi. « Et fu demandé au roy d’Engleterre, raconte Froissart, lequel des prisonniers qui estoient en Espagne il avoit plus chier a donner et veoir sa delivrance pour le baron de Roie, ou monsigneur Guichart d’Angle ou monsigneur Othe de Grandson. Le roi d’Engleterre respondit qu’il s’enclinoit plus a monsigneur Guichart d’Angle que a monsigneur Othe. » 1 Oton de Grandson passa entre les mains d’Olivier de Mauny et eut à fournir une forte rançon, qui fut payée probablement par le roi d’Angleterre.

Sorti de captivité et de retour en Angleterre, Oton entra au service de Jean de Gand, duc de Lancastre, roi nominatif de Castille et de Léon. Le 5 août 1374, la convention suivante fut passée entre Jean de Gand et Oton de Grandson :

Ceste endenture faite parentre nostre seignur Johan, Roy [de Castille et de Leon], d’une part, et monsire Otz de Granson, chivaler, d’autre part, tesmoigne que ledit monsire Otz est retenuz et demurrez envers nostre-dit seigneur pur peas et pur guerre a terme de sa vie, /15/ en manere qu’ensuit : c’est assavoir ledit monsire Otz sera tenuz a servir nostredit seignur, tant en temps de peas come de guerre, esquelles parties qu’il plerra a nostredit seignur, bien et covenablement arraiez 1 ; et, en temps de peas et de guerre, il sera a bouche en court ovesque un autre homme, et prendra pur son fee 2 par an cent marcz es termes de Saint Michel et de Pasques par ovelles 3 porcions, et tielx gages pur peas et pur guerre come autres chivalers de sa condicion prendront ; et commencera son an de guerre le jour qu’il se remuera de son hostel envers nostredit seignur par ses lettres qu’elles ly ent seront envoiez, et delors prendra gages en venant et retournant par resonables journees en manere come autres chivalers de sa condicion prendront ; et en droit de ses chivaux de guerre preisez et perduz en le service nostredit seignur, et auxint des prisoners et autres profitz de guerre par ly ou nulle de ses gentz prisez ou gaignez, ensemblement et de eskippeson 4, ledit nostre seignur fera a ly en manere come il fera as autres chivalers de sa condicion. En tesmoignance etc. Donnee a la chastel de Leycestre, le quint jour d’augst l’an xlviij 5.

La même « endenture » fut passée le même jour avec Jean de Gruyère, qui recevait aussi cent marcs de gages par an 6.

En 1376, Oton était revenu en Savoie. Nous le trouvons, le 23 juillet de cette année, avec Hugues de Grandson, Jean de Gruyère et plusieurs autres seigneurs, accompagnant la comtesse Isabelle, dame de /16/ Neuchâtel, « dès Vaultravers à Nueschastel ». Les comptes notent les dépenses faites pour la nourriture et le logement de ces grands personnages 1. Le 22 novembre de la même année, la comtesse Isabelle se rendit à Evian auprès du comte de Savoie dont elle était vassale pour la seigneurie de Cerlier. Elle était accompagnée de « quarante-six chevaux ». Les comptes mentionnent les dépenses, à Yverdon et à Lausanne, « de monssi Othoz de Granssons et de monssi Guillame d’Estavayer et de plusours autres gentilz hommes ». 2

En 1379, Grandson, qui était retourné en Angleterre, prit part à une nouvelle expédition qui eut une issue plus heureuse que celle de La Rochelle. Froissart rapporte que ce « vaillant chevalier de Savoie » s’embarqua à Southampton avec Jean d’Arundel qui venait à Cherbourg remplacer la garnison navarraise par une garnison anglaise. Oton resta-t-il un moment à Cherbourg ou rentra-t-il en Angleterre avec Jean d’Arundel ? Le capitaine de Cherbourg, Jean de Harleston, avait « dalés lui et desoubz lui plusieurs chevaliers et escuiers englés et navarois », mais Oton de Grandson ne figure pas dans la liste de ces hommes d’armes 3. /17/

En octobre 1382, Oton devait se rendre en Portugal, envoyé par le roi d’Angleterre. Dans quel but ? Nous l’ignorons. Mais il ne partit pas, « set in civitate London et alibi infra regnum Anglie moram facit continuam », Le 10 décembre, le roi d’Angleterre annula le sauf-conduit du 9 octobre, qui avait été délivré à Grandson pour une année 1.

Nous savons également qu’en 1385 Oton eut un différend avec William de Montagu, comte de Salisbury. Mais, ici encore, nous ignorons pourquoi ces deux personnages eurent besoin de l’entremise du roi pour se réconcilier 2.

En 1386 3, le père d’Oton mourut, léguant à son fils les seigneuries de Sainte-Croix, Grandcour, /18/ Cudrefin, Aubonne et Coppet. Comme l’avait été son père, Oton fut en grande faveur auprès du comte auquel l’unissait une lointaine parenté, son grand-père, Pierre de Grandson, ayant épousé Blanche de Savoie, fille de Louis, sire de Vaud, frère d’Amé V, comte de Savoie. Il devint l’un des conseillers du comte. En 1386, il fut désigné pour être capitaine 1 des troupes de Savoie occupées à réduire dans le Canavais l’insurrection des « Tuchins » 2, fomentée par le marquis de Montferrat. Perrinet du Pin raconte que le choix d’Oton de Grandson fut fait à l’instigation des membres du Conseil. Le comte étant à Paris, Louis de Cossonay tint à Bonne de Bourbon, « contesse et gouverneresse en Savoye », le discours suivant : « Ma tresredoubtee Dame, voz conseilliers ont conclud et m’ont chargé de vous dire qu’il est necessaire mander messire Octe de Granczon, pour ce que chevalier est de haulte vertu et conduicte, atout tieul nombre de gens d’armes que on pourra par decza finer, hastivement secourir les nobles de vous et vo filz qui requis vous ont eyde. » 3 Dans cette guerre, Oton de Grandson fut fait prisonnier par Facino Cane, le chef des troupes adverses. Bonne de Bourbon s’empressa d’en informer son fils à Paris, qui fut « très mal content » d’apprendre la révolte des « Tuchins » et la captivité d’Oton de Grandson 4. Il prit en hâte congé du roi de France et s’en revint en Savoie pour mettre à la raison les /19/ rebelles. Les chroniques ne disent pas comment Oton fut délivré.

Peu après, le comte s’en fut à Nice pour prendre possession de la seigneurie qui lui était offerte. Oton, qui l’accompagnait, fut un des témoins de l’acte de donation du 28 septembre 1388 1.

Il est inutile de suivre Oton de Grandson dans ses multiples activités et ses nombreux déplacements 2. Notons qu’en 1391 il est qualifié de lieutenant et capitaine du Piémont 3.

La vie de ce chevalier, qui était un grand propriétaire, ne se passa pas sans querelles et sans /20/ contestations diverses. Il eut à soutenir un long procès au sujet des seigneuries d’Aubonne et de Coppet contre Rodolphe de Gruyère et Jean de la Baume 1. Il semble bien qu’il fut un moment, en 1389, enfermé au château de Morges, puis au château de Chillon, pour une cause que nous ignorons 2.

 

LA MORT DU COMTE ROUGE.

Tout alla bien jusqu’à la mort du Comte Rouge auquel, selon le bruit public, sa propre mère, Bonne de Bourbon, avec la complicité d’Oton de Grandson, aurait fait administrer des drogues empoisonnées. Les derniers jours du comte, décédé le 2 novembre 1391, ont été racontés avec tous les détails possibles par Max Bruchet 3, qui tient Oton de Grandson pour un criminel, et par Giovanni Carbonelli 4, qui le regarde comme innocent 5. /21/

On sait à la suite de quel accident mourut le Comte Rouge. Les chroniqueurs du temps, Cabaret ou Jean Servion 1 et Perrinet du Pin, ont raconté « comme le conte Amé en chassant aprés un sanglart, tomba jus de ung cheval et se fist une playe ». Le comte eut le tort de négliger cette blessure à la cuisse. Un « phisicien » étranger, Jean de Grandville, originaire de Bohême, qui avait accompagné le duc de Bourbon dans l’expédition de Barbarie en 1390, venait d’arriver à Ripaille. Il fit subir au comte un traitement énergique qui fut inutile. Le comte qui était jeune et vigoureux mourut. Il était fatal qu’une telle mort frappât l’imagination populaire et fût regardée comme suspecte. Le chroniqueur Jean Servion a soigneusement noté ce qui s’était passé à Ripaille, le comte ayant rendu le dernier soupir. « Mort le conte Amé de Savoye, fut pris maistre Johan, celluy phisicien d’Orient, et mené en la presence de l’evesque de Morianne, du seigneur de Cossonay, de messire Octhe de Granzon, du seigneur de Saint-Moris, de messire Johan de Confluens, et de pluseurs aultres des conseillers du conte. » Le médecin, sans doute, décrivit de son mieux la maladie qu’avait eue le comte ; il expliqua qu’il avait tenté le possible et l’impossible pour sauver le malade ; il énuméra les remèdes employés qui tous s’étaient révélés impuissants. Le Conseil, pas un instant, ne considéra le médecin comme un imposteur et un criminel. « Il leur seut si bien parler, dit Servion, qu’ils le licencierent. »

Contrairement aux grands seigneurs du Conseil, le peuple de Savoie ne put admettre et ne voulut /22/ admettre que le comte fût mort de mort naturelle. Le Comte Rouge lui-même, qui avait gardé sa lucidité jusqu’au bout, se croyait empoisonné. Dans les souffrances intolérables qu’il endurait, il s’était figuré que Grandville avait bel et bien le dessein de le faire passer de vie à trépas. Il répétait : « Cestui mauvais phisicien m’a mort ! » Il avait supplié les membres de son Conseil d’arrêter le médecin, de le soumettre à la question, de le faire parler. Ni Louis de Cossonay, ni l’évêque de Maurienne, ni Oton de Grandson, ni les autres seigneurs du Conseil, ni Bonne de Bourbon elle-même, ne suspectèrent un seul instant le physicien que le duc de Bourbon avait recommandé à la cour de Savoie. « Les paroles de Monseigneur sont celles d’un malade », disait l’un. « Il fait grand péché qui lui met ce en teste », disait l’autre.

Mais les propos du comte ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd. Ils furent recueillis par ses écuyers et ses serviteurs qui, consternés et furieux, voulurent, séance tenante, faire un mauvais parti au médecin qu’on eut peine à tirer de leurs mains. Le bruit d’un empoisonnement ne resta pas confiné à Ripaille, mais courut le pays. On accusa en première ligne le maudit médecin, « venu d’Afrique » 1. On accusa comme complices les conseillers qui l’avaient protégé et fait évader 2. Mais c’étaient beaucoup de criminels. /23/

Les soupçons finirent par se fixer sur l’un des conseillers, Oton de Grandson. Pourquoi lui plutôt que tel ou tel autre, Louis de Cossonay 1, par exemple ? Parce que Grandson s’était mis en évidence en faisant accompagner Grandville à travers le Pays de Vaud, pour lui permettre d’aller retrouver sans encombre son protecteur, le duc de Bourbon. On a dit 2 que Grandson avait offert dans son château de Sainte-Croix un asile au médecin fugitif. On ne voit pas sur quoi repose cette assertion. Un témoin affirme que le médecin fut dirigé « versus Cletas » 3, pour de là passer en Bourgogne.

Bruchet, qui suspecte tous les actes de Grandson, trouve bien étrange que ce seigneur se soit ainsi compromis pour arracher un innocent aux clameurs de la foule, « cet esprit de sacrifice n’étant guère dans les mœurs du temps, et encore moins dans les habitudes du violent gentilhomme ». Il est probable qu’en protégeant la retraite du médecin que, comme tous les membres du Conseil, il jugeait innocent, Oton de Grandson n’a pas agi de son propre mouvement. Ce médecin, il ne le connaissait pas : il l’avait vu, pour la première fois, peu avant la mort du comte 4. /24/ Sans doute Grandson fut-il chargé par le Conseil 1 de veiller à la sécurité du physicien qu’avait recommandé le duc de Bourbon et qui était « en la grâce de Madame ». Ce simple geste, dans lequel il est inutile de chercher de la générosité, de la pitié ou un « esprit de sacrifice », fut fatal à Grandson. Servion, dans sa chronique, raconte que « pluseurs du peuple donnèrent grant blasme a messire Octhe de Granzon et disoyent qu’il estoit consentant que le phisicien eut fait morir le conte ».

Les soupçons ne s’arrêtèrent pas au seul Oton de Grandson. Il était difficile, en effet, d’expliquer pourquoi ce grand seigneur aurait attenté aux jours d’un souverain qui l’avait comblé de biens et d’honneurs. Mais si Oton avait des envieux et des ennemis, Bonne de Bourbon en avait aussi, et plus que lui. Au moment de la mort d’Amé VII, la cour de Savoie s’était trouvée divisée en deux partis hostiles, celui de « Madame la Grant » et celui de « Madame la Jeune », autrement dit celui de la belle-mère et celui de la belle-fille. Le 1er novembre 1391, quelques heures avant de mourir, le Comte Rouge avait fait un testament qui allait déchaîner les haines, les intrigues et les rancunes. Le comte de Savoie avait délibérément écarté sa jeune femme, Bonne de Berry, non seulement du gouvernement de la Savoie, mais même de la tutelle de ses enfants 2. Bonne de Bourbon était /25/ nommée « tuteresse, gouverneresse et administreresse » 1 du jeune Amé VIII et des comté, terres et seigneuries de Savoie 2. Il faut croire que le Comte Rouge avait reconnu dans sa mère des qualités d’intelligence et d’énergie qui manquaient à sa femme. Cette dernière, cependant, avait des partisans déterminés, à commencer par son père, le duc de Berry, qui, par tous les moyens, allaient s’efforcer de ternir l’honneur de Bonne de Bourbon pour l’écarter du pouvoir. La mort suspecte du Comte Rouge leur fournissait des armes, et quelles armes !

Un autre personnage peut-être n’avait pas lieu d’être très satisfait du testament d’Amé VII. Dans ses dernières volontés 3, Amé VI, le Comte Vert, avait jadis réglé la question de la succession : au cas où son fils n’aurait pas d’héritier mâle, la couronne comtale devait passer à son neveu Amédée de Savoie, prince d’Achaïe 4. Or, dans le testament du Comte Rouge, cette clause n’était plus mentionnée, sans doute tout simplement parce qu’un fils légitime existait dans la personne d’Amé VIII. M. Ernest Cornaz, cependant, est assez disposé à voir dans cette omission « la cause première des malheurs d’Oton de Grandson ». Le prince d’Achaïe aurait rendu ce /26/ chevalier, qui fut le principal témoin au testament d’Amé VII, responsable de ce qu’il considérait comme une méconnaissance de ses droits. D’où colère et désir de vengeance. Tout cela est possible. Les intrigues avouées ou secrètes, les ambitions des uns, les haines des autres, les accusations et les soupçons se donnaient libre carrière. « En celluy temps, notait Servion, commencèrent les envyes, haynes, rancors, malveullances, debas, parcialités et divisions. »

Les communes vaudoises et le populaire en général avaient accueilli avec avidité et sans le moindre contrôle les bruits d’empoisonnement qui, de Ripaille, s’étaient déversés sur le pays. Instantanément la vieille comtesse fut transformée en une mère dénaturée et son favori en un félon criminel. Il y avait bien le testament du Comte Rouge, pleinement favorable à « Madame la Grant » qu’il maintenait au pouvoir envers et contre tous. Mais on tenait pour suspect un tel testament, rédigé au moment où le comte allait mourir, affaibli par la souffrance, circonvenu par Oton de Grandson ou Louis de Cossonay, créatures de la comtesse 1.

Il n’était pas possible d’accuser publiquement la /27/ régente. On se contenta de le faire tout bas. Bonne de Bourbon elle-même fait allusion à « plusieurs parolles que on dit que aucuns chevaliers, escuyers et autres gens de ladite comté, ont dites contre nostre estat et honneur » 1. Quant à Oton de Grandson, on ne se gêna pas de l’accuser tout haut.

 

L’ENQUÊTE ET LA CONFESSION D’USSON.

Sur ces entrefaites, le médecin Grandville était tombé, on ne sait quand ni comment, entre les mains du duc de Berry. Ce dernier, tout heureux, comme bien on pense, informa aussitôt le prince d’Achaïe 2, héritier présomptif de la Maison de Savoie, qu’il tenait dans ses prisons « le phisicien empoisonneur ». Quelques jours après la mort du Comte Rouge, le prince d’Achaïe, avec d’autres seigneurs de la cour, avait solennellement juré de « poursuivre et punir les coupables ». Le duc de Berry lui rappelait sa promesse ; le moment était venu d’agir. En même temps, le duc demandait à sa « belle cousine de Savoye », Bonne de Bourbon, d’ordonner une enquête et d’en confier la direction au prince d’Achaïe. Le même jour, il écrivait aux communautés de Savoie, à celles du Pays de Vaud en particulier, pour les aviser d’avoir à prêter aide aux enquêteurs, afin que « les coupables et consentans fussent punis selon leur desserte »3. /28/ Il envoyait lui-même en Savoie des commissaires spéciaux « pour savoir quelle diligence on a mis en la dicte besogne ».

Le duc de Berry pensait à tout, sauf à mettre Grandville à la disposition des enquêteurs. Il eût été bien nécessaire, cependant, de confronter avec certains témoins « le phisicien empoisonneur qui, disait le duc lui-même, doit estre principal de la besogne ». Les communautés du Pays de Vaud écrivirent au duc, le 26 août 1392 1, pour le prier d’expédier Grandville en Savoie, afin qu’on pût le faire parler dans les tourments et que la vérité apparût « luculenter ». Le 27 août, elles adressèrent la même requête au prince d’Achaïe 2. Le roi de France, les ducs de Bourbon et de Bourgogne, intervinrent de leur côté 3. Mais en vain. Le duc de Berry, qui prétendait mettre son « entente à aider à savoir vérité », ne voulut rien entendre. Il refusa de se dessaisir de « l’empoisonneur » qu’il se réservait, le moment voulu, de faire parler utilement.

L’enquête eut lieu sans Grandville, et de nombreux témoins furent interrogés. Elle accumula les charges contre le physicien, mais n’apporta aucune précision sur ses complices et ses inspirateurs 4. Bruchet cherche à diminuer la valeur de cette procédure qu’il traite d’anodine, parce que, d’après lui, le prince d’Achaïe, qui s’était rangé du côté de Bonne de Bourbon, avait /29/ mis tous ses soins « à laisser dans l’ombre l’attitude de certains personnages compromis », autrement dit d’Oton de Grandson 1. Pour Carbonelli, au contraire, le prince d’Achaïe avait partie liée avec le duc de Berry, et certaines pièces de l’enquête auraient été tronquées ou falsifiées 2.

Si l’enquête n’arriva pas aux résultats souhaités par les adversaires de Bonne de Bourbon, l’interrogatoire de Grandville au château d’Usson, dans le diocèse de Clermont 3, par les émissaires du duc de Berry, le 30 mars 1393, allait apporter les compléments nécessaires.

Habilement interrogé, le physicien du comte de Savoie avoua tout ce qu’on voulut. Bruchet et Carbonelli, pour une fois d’accord, constatent qu’entre les mains des adversaires de Bonne de Bourbon, Grandville était un auxiliaire extraordinairement précieux, qui répéta ce que ses bourreaux lui dictèrent. Ce n’était pas l’avis d’Henri Carrard qui trouvait à la déposition du médecin « un singulier cachet de réalité ». D’après ce juriste éminent, « la rédaction d’un tel document suppose une tranquillité, un calme, une lucidité d’esprit, que l’on n’a pas dans les tourments » 4. Cette remarque étonne un peu, puisqu’il est clair que Grandville n’a été pour rien dans la rédaction de sa confession. Il y avait, dans ces sortes d’interrogatoires, des clercs qui, impassibles devant la souffrance d’autrui, savaient mettre du /30/ calme et de l’ordre dans les dépositions les plus incohérentes arrachées par la douleur ou par la crainte de la douleur.

La Confession d’Usson, qui est en français, a été publiée pour la première fois par Le Glay, puis par Kervyn de Lettenhove et par Carbonelli 1, sans le préambule et sans le protocole final qui sont en latin et qui ne sont pas négligeables. On lit dans le préambule que Grandville a fait ses révélations devant les commissaires du duc de Berry, non pas dans la chambre de la question ni dans la prison du château, mais bien « in camera vocata de hospitibus », et cela librement et spontanément, « absque tritura, questione seu gheyna ». Tout cela était vrai sans doute pour la confession faite dans la chambre des invités. Mais le clerc qui rédigeait cette pièce s’est gardé de dire ce qui s’était passé dans la prison. Comme on verra, dans sa rétractation Grandville insistera sur les tortures qu’on lui avait fait subir « in carceribus » 2.

Chose étrange, dans le récit de ses forfaits, l’accusé n’articule pas un seul mot pour sa propre défense. Aurait-il négligé de le faire si sa déposition avait été libre ? On remarquera qu’il ne mentionne même pas la blessure que le Comte Rouge s’était faite à la cuisse en tombant de cheval ; il n’explique pas, /31/ comme il le fera dans sa rétractation, que les remèdes employés étaient des réactifs et des fortifiants ; enfin, il n’en appelle pas au jugement des médecins ordinaires de la cour. Bref, il n’essaie pas le moins du monde de sauver sa tête, il avoue tout, il s’accuse de tous les crimes et, comme l’a justement fait observer un historien, il semble avoir éprouvé « une sorte de joie à raconter comment il avait mis à mal son malheureux maître » 1.

Répondant à ceux qui l’interrogeaient, Grandville accusa Bonne de Bourbon d’avoir sollicité secrètement de lui des médecines spéciales destinées à rendre son fils « impotent et paralytique de ses membres » et finalement à le faire tomber « en telle maladie qu’il morroit sans ce qu’il non y porroit estre mis aucun remede » 2.

Grandville accusa Bonne de Bourbon d’autres crimes encore. La comtesse lui aurait dit qu’elle avait « aucuns ennemis et malveillans », et, derechef, lui aurait demandé « aucunes medicines, pouldres et chouses par lesquelles elle s’en peust venger ». Le médecin remit à la comtesse une certaine poudre capable de faire mourir les gens dans les six jours. Les ennemis dont Bonne de Bourbon tenait à se venger étaient « le capitayne de Monseigneur », c’est-à-dire probablement Iblet de Challant, capitaine général de Piémont, puis Hugues de Grandson et le comte de Genève. Leur donna-t-elle cette poudre dans du /32/ vin, sur du pain ou sur toute autre « viande » ? Grandville dit qu’il ne le sait, « mès qu’il pense que oy, parceque les dis sire de Grandson et le conte de Genève auxquieux elle voloit mal sont depuis morts ». 1

Les ennemis de la Grande Comtesse pouvaient se frotter les mains. La régente de Savoie faisait figure d’empoisonneuse professionnelle.

Mais on ne pouvait accuser Bonne de Bourbon toute seule. Il fallait lui trouver un ou deux complices. Il semble que l’on ait hésité au début de la procédure. Tandis que Grandville était soumis à la torture, on l’interrogea au sujet de l’évêque de Maurienne, d’Odon de Villars, de Louis de Cossonay, d’Oton de Grandson, de Pierre Dessous-la-Tour, de l’écuyer Antoine Rana, de l’apothicaire Pierre de Lompnes et de beaucoup d’autres 2.

Finalement on s’en tint à deux complices, qui se trouvaient être l’un et l’autre fort attachés à la comtesse : Pierre de Lompnes 3 et Oton de Grandson. Il ne fut pas difficile à Grandville, guidé par ceux qui l’interrogeaient, de compromettre ces deux personnages. L’apothicaire, affirma-t-il, avait toute la confiance de Madame ; il était au courant de tout ; en fabriquant les remèdes empoisonnés, il savait bien à qui ils étaient destinés. Quant à Oton de Grandson, il importe de reproduire ici intégralement ce que Grandville, dans les tourments, fut obligé de « confesser » sur ce chevalier, puisque c’est là le seul et /33/ unique témoignage sur lequel allait reposer toute l’accusation :

Item, requis s’il [Grandville] scet que messire Hoton de Granson sceust ce que ladicte contesse [Bonne de Bourbon] avoit requis audit maistre Jehan [de Grandville] comme dessus est dit, respont ledit maistre Jehan et dit par son serement que oy, car, estant ledit messire Hoton a la journée qu’il avoit emprise a Digon en guaige de bataille a messire Rahou de Gruere, ladicte contesse parla audit maistre Jehan et lui dit : « Maistre Jehan, nous avons ung chevalier qui est appelé messire Hoton, lequel a a tenir une journee en guaige de bataille. Porriés vous savoir quelle fin prendra ledit guaige ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit que non. Et lors ladicte contesse lui dist telles paroles : « Je le volsisse bien savoir, car c’est ung chevalier de grant bien et le mieux de nostre cour, et, s’il fust cy presens, je ne me doubteroie point de a li dire ce que nous avons empris affere contre mon fils le conte », comme dessus est dit. Et lui dist outre que ledit conte son fils avoit grant tort audit messire Hoton, car il avoit ledit guaige par le fait de sondit fils le conte, dont il lui en aidoit peu. Dit plus ledit maistre Jehan que, quant ledit messire Hoton fust revenu de ladicte journee dudit guaige et ot parlé avec ladicte contesse, ledit maistre Jehan trova ledit messire Hoton au pied des degrés de l’oustel dudit conte a Ripaille, que venoit de fere la reverence audit conte, lequel messire Hoton lui demanda : « Estes vous le phisicien qui estes venus ? » Et lors ledit maistre Jehan lui respondit que oy. Et ledit messire Hoton lui dist : « Le conte m’a dit que vous lui avés données aucunes chouses qui ne lui font pas bien. Que lui avés vous donné ? » Et lors ledit maistre Jehan lui dist : « Alés le demander a Madame la Grant, car elle le vous dira bien ». Et, ampuis ce, ledit messire Hoton ala devers ladite Madame la grant comtesse, et puis ampuis ledit maistre Jehan entra en la chambre de madicte dame la Grant ou trova ladicte Madame la Grant et ledit messire Hoton qui parloient /34/ ensemble. Et quant ils eurent parlé, ledit messire Hoton se partit de madicte dame et s’en vint vers ledit maistre Jehan et le mena vers la fenestre de ladicte chambre, et illec lui commensa a dire en soi complaignant dudit conte et disant que le conte ne lui avoit pas faicte l’ayde que devoit fere, attendu que ledit guaige estoit empris par ledit conte et que d’autres lui avoient plus aidié qu’il non avoit fait, et puis lui demanda : « Qu’est ce que vous avés fait et donné audit conte ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit qu’il lui avoit fait et donné tout ce qu’il a dit dessus en recitant a lui tout de mot a mot. Et lors ledit messire Hoton lui demanda : « De ce que vous lui avés fait, doit morir ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit : « Il non a pas bon signe de guérir, car il commense a parelitiquer et puis tombera en espaume, et, ce fait, ne se puet mettre remede que ne viegne a mort ». Et ledit messire Hoton lors lui dist : « Ce est bien, et prenés vous garde que soit secret et que nuls ne le sache. Et ne vous doubtés de riens, car je vous conduiray la ou vous voldrez aler, sauvement et sceurement, qui que le vuille savoir et oyr. Et de vostre poine et travail je parleray a Madame, et vous feray satisfere si bien que vous vous en tendrez pour content. » Dit plus que, quant le conte fu mors, les gens et officiers du conte vindrent de nuyt a l’oustel dudit maistre Jehan pour li fere desplaisir et intrarent dedens. Més les gens dudit messire Hoton, qui estoint venus vers ledit maistre Jehan pour le garder, deffendirent a tous qu’ils ne lui feissent desplaisir, car ainsi le Conseil l’avoit ordonné, parce qu’il estoit en la grace de Madame. Et lors lesdites gens et officiers s’en alarent. Dit plus que, ampuis ce fait, ledit messire Hoton, le jour que l’en appareilloit le corps dudit conte, vint devers ledit maistre Jehan et lui bailla xxiiij escus, et lui dist : « Maistre Jehan, Madame vous envoye cest argent, et vous mande que vous la pardonnés si vous en tramet si pou, car, en verité, elle ne vous en puet plus envoyer a present, més escrivés li tousjours, car elle vous envoyra ce que vous faudra. Et je vous baille messire Pierre dessoubz la /35/ Tour, qui est a present de mon oustel et mon compaignon, lequel je vous baille pour vous convoier comme cellui en qui plus me fie, lequel vous menera sauvement et sceurement la ou vous voldrés aler. » Lequel messire Pierre le garda tout ledit jour audit houstel, et puis l’endemain, a solleil levant, l’emmena et le convoia avec pluseurs autres jusques que fu hors ladicte conté. Et d’illec ledit maistre Jehan s’en ala devers ledit monseigneur de Borbon.

J’ai tenu à rapporter, sans en omettre un mot, tout ce qu’avait déposé Grandville sur Grandson, au château d’Usson, le 30 mars 1393. Il ressort des confessions du médecin au moins trois choses : 1° C’est à la demande de Bonne de Bourbon elle-même, afin qu’elle pût garder le pouvoir en Savoie, que Grandville tenta de rendre le comte impotent et paralytique et finalement le fit mourir. 2° Le traitement criminel fut aussitôt commencé de connivence avec l’apothicaire. 3° Grandson était absent lorsque la mère du Comte Rouge se serait résolue à supprimer son fils partiellement ou totalement. A son retour à Ripaille, il apprit par les révélations de la comtesse les tentatives coupables du médecin. Le rôle actif de Grandson aurait donc été nul. Il aurait été, au dernier moment, un confident, un confident sympathique, il est vrai, qui aurait approuvé le crime.

Il eût été difficile de mettre sur le compte de Grandson des accusations plus directes, puisque, quand Grandville opérait, messire Oton était à Dijon, occupé de son gage de bataille contre Rodolphe de Gruyère, et quand il revint à Ripaille le comte était moribond. C’en était assez cependant pour pouvoir dire qu’il était « consentant », pour le désigner à la vindicte /36/ publique et pour le poursuivre avec acharnement jusqu’au bout.

Les dépositions de Grandville ne mirent pas longtemps à être connues dans toute la Savoie 1. Elles provoquèrent une réaction immédiate de la part d’un certain nombre de grands seigneurs de la Savoie, de la Bresse, du Bugey et du Val d’Aoste. Réunis à Chambéry, le 27 avril 1393, sous la présidence d’Amé de Savoie, prince d’Achaïe, ils déclarèrent solennellement tenir pour fermes et valables les dernières volontés du Comte Rouge relatives à la régence de la Savoie. Ils déclarèrent, de plus, vouloir garder, soutenir, conserver et défendre de toute leur puissance « l’honneur et estat » de Bonne de Bourbon, « non obstant quelxconques querelles, controversies ou debatz contre elle, son honneur et estat, meues et a mouvoir, et quelxconques lettres et escriptures contre elle, son honneur et estat, exhibees ou a exhiber par quelxconques personnes ». Cette déclaration, il est vrai, se terminait par une restriction qui n’était pas simplement usuelle : l’engagement était pris, spécifiaient ces grands personnages, « jusques atant toutesvoyes qu’il nous apparoisse que a nostre honneur nous ne le peussions plus faire » 2. Pourquoi estimaient-ils nécessaire de parler de leur honneur au moment où ils avaient à défendre celui de Madame Bonne ? Faut-il admettre que cette restriction montrait un certain doute et une certaine hésitation ? /37/

Il est aussi question de l’honneur de Bonne de Bourbon dans un autre document, daté de Chambéry, le 8 mai 1393, le Traité entre Bonne de Bourbon et Bonne de Berry, comtesses de Savoie, pour la régence des Etats de Savoie1. Pour mettre un terme aux dissensions qui agitaient le comté, le roi de France et les ducs de Bourgogne, de Berry et d’Orléans, considérant « la prochaineté de lignage » qui les unissait à l’une et à l’autre dame, envoyèrent en Savoie des « messagers », les évêques de Noyon et de Chalon et les seigneurs de Coucy, de la Trémoille et de Giac, avec mission de « mettre a bon accord, paix et union les dites dames ».

Ce traité d’accord fait allusion à « certaines paroles » dites par « aucuns » contre l’honneur et la bonne renommée de Bonne de Bourbon. Or l’honneur de cette dame touchait à l’honneur du roi de France. Aussi les seigneurs des deux parties estiment-ils nécessaire de déclarer « que eux ensemble et chascun pour soy veulent en tous cas et en toutes choses garder l’honneur de ma dite dame, tant pour l’honneur du roy et de nos dits seigneurs 2, comme pour le bien de sa personne 3. Et leur a depleu et deplait se aucune chose a esté faite ou dite en quelque maniere que ce soit contre elle, car ils ne sçavent ne oncques ne sceurent en elle fors que tout bien et tout honneur ».

Conclu sous l’égide du roi de France et des ducs de Bourgogne, d’Orléans et de Berry lui-même, ce traité d’union, auquel acquiesçaient les deux comtesses, /38/ était bien fait pour apaiser les querelles et satisfaire les ambitions. Il devait, semble-t-il, emporter l’approbation des seigneurs de Savoie. Il faut croire que l’éloge, même modéré, qui était fait de Bonne de Bourbon ne fut pas du goût de quelques intransigeants. Sept d’entre eux, adversaires de la Grande Comtesse, adversaires aussi d’Oton de Grandson, hésitèrent à se rallier à cet acte de paix. Ils s’y résignèrent cependant, mais de mauvais gré. Le lendemain, 9 mai, réunis dans la chapelle Marie-Madeleine, près de Chambéry, quatre de ces bannerets, en leur nom et au nom de leurs trois « compagnons » absents, déclarèrent solennellement qu’ils s’engageaient à poursuivre de tout leur pouvoir, comme ils disaient, « tous ceulx qui sont, seront ou pourront estre culpables et consentissans de la mort de nostre tresredobté seigneur, le conte de Savoie, derrenierement mort, que Dieux absoille ». Ces quatre chevaliers étaient : messire Jean, sire de la Chambre, vicomte de Maurienne, messire Antoine, sire de la Tour, messire Jean, sire de Miolans, et messire Humbert de Savoie, sire d’Arvillars. Les trois absents étaient: messire Amé de Savoie, sire des Molettes, frère d’Humbert ; messire Jean de Clermont et messire Jean, bâtard de la Chambre.

On voit que, somme toute, c’était sa parenté avec le roi de France, dont elle était la tante, qui mettait Bonne de Bourbon hors de cause. Mais cela ne voulait pas dire que les accusations de Grandville contre la Grande Comtesse, accusations qui « déplaisaient » — le mot est bien faible — aux bannerets de Savoie, fussent mensongères. Sinon, mensongères sur le point principal, elles tombaient ipso facto quant aux points /39/ secondaires, c’est-à-dire quant aux complices. Ces grands seigneurs ne firent pas ce raisonnement équitable et naturel. Ou s’ils le firent, ce fut pour le repousser. Si Bonne de Bourbon échappait aux châtiments, les complices, qui n’étaient pas apparentés au roi de France, allaient les subir.

Ne soyons donc pas surpris de voir le prince d’Achaïe faire saisir, juger et condamner l’apothicaire, accusé d’avoir préparé les remèdes prescrits par Grandville. Il fallait bien commencer à donner satisfaction au peuple de Savoie qui réclamait à cor et à cris la punition des coupables. On enferma Pierre de Lompnes dans la prison du château de Chambéry, on le géhenna et on le « questionna trés griefment » en présence du prince d’Achaïe, de son frère Louis de Savoie, du sire de la Tour, du sire de Miolans et de plusieurs autres. Puis on le traîna sur le roncin d’une juive « jusque au lieu ou l’on ly tailla la teste ». Lui aussi avait dû faire des « confessions ». On ne possède pas sa procédure, mais sans doute avait-il dû accuser la comtesse et Oton de Grandson. Son corps fut coupé en morceaux, qui furent salés puis distribués dans les villes de Moudon 1, au Pays de Vaud, d’Avigliana et d’Ivrée, au Piémont ; la tête fut expédiée à Bourg-en-Bresse 2.

Le supplice du malheureux apothicaire montrait bien, urbi et orbi, que, en dépit de toutes les déclarations, on prenait les accusations de Grandville pour /40/ l’expression de la vérité, ou qu’on faisait semblant de les prendre pour telles.

Cette exécution ne calma nullement les esprits, au contraire. La Grande Comtesse était hors d’atteinte. Le pharmacien était supplicié. Restait Oton de Grandson, dont les vastes possessions étaient une proie bien tentante. Le prince d’Achaïe n’eut pas de peine à le faire condamner; mais on ne possède aucun renseignement sur son jugement, s’il y en eut un, ni sur la sentence de confiscation de ses biens. Le 19 juillet 1393, le prince d’Achaïe était à Moudon 1 pour régler la question de cette saisie. Les communes vaudoises réunies dans ce lieu, le 3 août, approuvèrent toutes les mesures prises contre Grandson. Avaient-elles des raisons, à nous inconnues, d’en vouloir à ce grand seigneur ? Hisely disait en 1855 : « La cause de cet acharnement est un mystère » 2. On a supposé qu’Oton de Grandson avait froissé et mécontenté les Etats de Vaud, gardiens de la coutume. On a supposé que des vexations et des exactions avaient été commises par Guillaume de Grandson et son fils 3. On s’est imaginé qu’il s’agissait « d’une lutte politique entre les partisans de la maison de Savoie et les sires de Grandson, suspects d’attachement à la vieille cause bourguignonne » 4. On a vu enfin, dans l’attitude unanime /41/ des communes, « l’expression de la fidélité du peuple vaudois pour la maison de Savoie » 1.

Oton de Grandson s’étonnait de cette hostilité et de cette haine qu’il n’arrivait pas à s’expliquer. Il se demandait quel mal lui et ses « devantiers » avaient bien pu faire aux Vaudois. Aussi dira-t-il avant de se battre à Bourg-en-Bresse : « Ils me tiennent pour leur ennemy, dont forment me griesve, car c’est a leur grant tort ».

Le 1er novembre 1393, le jeune comte de Savoie, sur les conseils et avec l’approbation des ducs de Berry et de Bourgogne et de sa mère, Bonne de Berry, vendit à Rodolphe de Gruyère, seigneur de Montsalvens et de Vaugrenant, et à Jean de la Baume, seigneur de l’Abergement, pour le prix de 14 000 florins, les seigneuries d’Aubonne et de Coppet, confisquées à Oton de Grandson à cause de ses « crimes » 2. Quant aux châtellenies de Cudrefin et de Grandcour, elles furent cédées à un marchand de Pavie, François Corneri, à qui la cour de Savoie devait 3277 ducats d’or 3. Elles furent administrées par Gérard d’Estavayer, personnage dont il faut retenir le nom et la fonction. /42/

Pendant que la justice, présidée par le prince d’Achaïe, rendait ses arrêts, non sans injustice ni contradiction, puisqu’elle mettait hors de cause Bonne de Bourbon tandis qu’elle coupait la tête de l’apothicaire, qu’était devenu Oton de Grandson ?

Le Comte Rouge était mort le 2 novembre 1391. Les jours suivants, Oton se trouvait à Nyon, avec Bonne de Bourbon, Louis de Cossonay et d’autres seigneurs 1. On relève encore, le 8 décembre, sa présence à Aix où il avait accompagné la comtesse, avec l’évêque de Maurienne et le prince d’Achaïe 2.

Peu après, en butte à tous les soupçons, il avait quitté la Savoie et s’était rendu à la cour de Bourgogne, puis en Angleterre.

Le 7 juin 1392, le roi Richard accordait à son « cher et fidèle » Oton de Grandson, « pro bono servicio quod ipse nobis impendet in futuro », une rente annuelle de cent marcs 3.

Grandson ne resta pas longtemps inactif. Il prit part à la seconde expédition du comte de Derby en Prusse et en Palestine, du 24 juillet 1392 au 5 juillet 1393. Cet Henri, comte de Derby, qui devait occuper le trône d’Angleterre sous le nom d’Henri IV, avait guerroyé en 1390 contre les Infidèles de la Prusse avec les chevaliers teutoniques. Dans une seconde expédition, accompagné, entre autres, d’Oton de Grandson, il avait traversé la Poméranie, le Brandebourg, la Bohême, l’Autriche, la Vénétie, la Dalmatie, la Palestine, pour rentrer en Picardie par le Piémont, /43/ la Savoie et la Bourgogne 1. On possède le relevé, jour par jour, des dépenses effectuées dans chacune des stations de ce long voyage par le prince, ses gens et leurs chevaux 2. Oton de Grandson s’y trouve mentionné à diverses reprises. On voit, par exemple, qu’une cabine spéciale avait été construite sur un navire pour lui et pour le seigneur William de Willoughby 3. Les comptes signalent sa présence à Dantzig, à Derschau, à « Coningesburgh », c’est-à-dire à Kœnigsberg, puis à Nicosie de Chypre. Ses gages, d’abord de 3 sous 4 deniers par jour, furent portés à 5 sous :

Domino Ottoni Graunson, militi, pro vadiis suis infra curiam, a xij° Augusti usque ultimum diem Septembris, utroque computato, capienti per diem, ex precepto domini et consilii, iij s. iiij d., per l dies viij li. vj s. viij d. Et eidem pro vadiis suis infra curiam a primo die Octobris usque ultimum diem Maii, utroque computato, capienti per diem v s., ex precepto domini et consilii, per ij c xliij dies, lx li. v s 4.

Tandis que, dans son pays, on le condamnait et que, le 1er novembre 1393, on vendait ses seigneuries d’Aubonne et de Coppet, le 18 novembre de la même année, il prêtait au roi d’Angleterre le serment suivant :

Je deveigne vostre homme lige, de vie et de membres, et terrien honure et foi et loiauté vous porteray encontre /44/ tous gens qui pourront vivre ou morir, sauve encontre le conte de Sauveye, mon soverain signeur, et en cas que mesme celui conte hors de son paiis soit armez contre vous, que adonque je serai ovesque vous encontre lui et tous autres.

Richard II accordait à son « fidèle et bien-aimé Oton de Graunson », jusqu’à la fin de sa vie, une pension de 126 livres, 13 sous et 4 deniers 1.

 

LES RÉTRACTATIONS.

Il semblait que le sort des « empoisonneurs » du Comte Rouge fût définitivement réglé. Comme on ne pouvait traîner en jugement la tante du roi de France, on lui avait enlevé la garde de son petit-fils, et elle allait se retirer à Mâcon 2. L’apothicaire avait /45/ été coupé en morceaux. Oton de Grandson avait quitté la Savoie et ses biens avaient été saisis. Les ennemis de la comtesse et du chevalier l’emportaient sur toute la ligne 1. Mais, comme dira quelques années plus tard le prévôt du chapitre de Lausanne, Martin Le Franc : « Vérité est de moult grande puissance. Tant ne la scet on taire et celer que enfin ne se monstre, ne fuir que son homme ne treuve, ne soubzmarchier qu’elle ne vainque » 2.

Une première lueur de vérité surgit tout à coup, le /46/ 20 avril 1394, de « la place du chastel de Mascon » 1, où le confesseur du Comte Rouge, frère Guillaume Françon ou Franchon, qui avait assisté le défunt durant sa maladie et son agonie, se décida à parler. Est-ce qu’il le fit à la prière de Bonne de Bourbon ou à l’instigation de l’avocat de la comtesse 2 ? Peu importe. Il le fit « par son serement aux sains Euvangiles de Dieu donné et sur le péril et dampnacion de l’ame de lui ».

Lorsque Pierre de Lompnes avait été jugé puis exécuté, frère Guillaume l’avait visité dans sa prison et l’avait accompagné au supplice. Il avait reçu les confessions du condamné à mort, dans un moment où l’on n’a plus aucun intérêt à cacher la vérité 3. Jusqu’à sa dernière heure, l’apothicaire avait protesté de son innocence : il n’était pour rien dans la mort du Comte Rouge, « et aussi ne savoit il que aucun autre en fust sachant ou consentant en aucune maniere », autrement dit, ni Bonne de Bourbon ni Oton de Grandson n’avaient été, la première instigatrice, le second complice d’un crime. A la vérité, à force de torture, on lui avait fait accuser la comtesse et le chevalier. Mais, avant de quitter cette vie, il affirmait, « sur la dampnacion de son ame », que tout /47/ ce qu’il avait dit devant le prince d’Achaïe et ceux qui l’interrogeaient « estoit mensonge et l’avoit dit contre verité par force de geyne et de tourment ».

Frère Guillaume fit une autre révélation digne de remarque. Impressionné par les confessions de l’apothicaire, il était allé trouver le prince d’Achaïe pour lui déclarer qu’en son âme et conscience il croyait Pierre de Lompnes « pur et innocent », que le procès de ce malheureux n’était « point véritable » et que ce serait péché de « le faire mourir sans cause ». Pour toute réponse, le prince répondit au confesseur qu’il allât « chanter la messe et non mie dire telles paroles », que ce n’était pas « son office » et qu’il se tût.

Quand Pierre de Lompnes fut traîné au supplice, ses juges firent en sorte qu’on n’entendît pas sa voix. Frère Guillaume raconta que « grant quantité de gens armés tenoyent leurs espees et couteaulx traiz et faisoient grant bruit et grant tumulte » 1. Au XVIe siècle, comme cela est arrivé à beaucoup d’hérétiques, Pierre de Lompnes eût été bâillonné, à moins qu’on ne lui eût coupé la langue.

Il faut croire que les rétractations du vieil apothicaire, qui avait servi si longtemps et si fidèlement la comtesse, firent de l’impression, sinon sur le prince d’Achaïe, du moins sur d’autres conseillers. Son procès fut révisé le 3 avril 1395 et sa mémoire réhabilitée 2. Ses restes — s’en trouvait-il encore ? — furent ensevelis en terre sainte 3. /48/

Ce procès de révision, s’il ne rendait pas la vie à Pierre de Lompnes, proclamait avec éclat son innocence et, du même coup, celle de Bonne de Bourbon et celle d’Oton de Grandson.

Une autre rétractation plus importante allait suivre, celle de Grandville en personne. Ce physicien, qui n’avait pas été « décollé » comme l’apothicaire, était en train de mourir de sa mort naturelle 1 au château de Montbrison 2, dans le diocèse de Lyon, le 10 septembre 1395. Voulant libérer son âme, et après s’être confessé, il rétracta, « in presencia corporis Christi », les prétendues révélations qu’on lui avait arrachées dans les tourments. La crainte de la torture, disait-il, lui aurait fait avouer avoir empoisonné le monde entier : « Dicens et affirmans magister Johannes quod, propter tormenta que sibi faciebant, si interrogatus fuisset, deposuisset mendaciter quod ipse esset causa mortis omnium personarum mortuarum in toto mundo a tricentis annis vel pluribus citra. » Ses inquisiteurs, Jean, bâtard de la Chambre, Ponce de Langeac, châtelain d’Usson, Antoine Magnin, secrétaire du duc de Berry, puis le seigneur Jean de la Baume, l’avaient obligé, « vigore ac metu tormentorum », à accuser Bonne de Bourbon, Oton de Grandson et Pierre de Lompnes. Jamais la comtesse n’avait fait donner à son fils des médecines empoisonnées, destinées à le débiliter ou à le faire mourir. Jamais l’apothicaire /49/ n’avait fabriqué de telles potions. Quant à Oton de Grandson, revenu de Dijon au moment où le Comte Rouge était au plus mal, Grandville ne le connaissait pas et même ne l’avait jamais vu « ante in vita sua ». Ce chevalier n’avait pas eu à être « consentant de la mort » du comte, puisque tout ce qu’on reprochait à la mère, au médecin et à l’apothicaire, n’avait jamais existé que dans l’imagination des inquisiteurs eux-mêmes.

 

LA SENTENCE DU ROI DE FRANCE.

Ce n’est pas tout. A ces deux rétractations qui, pour tout homme sans parti pris, ne laissaient debout aucune des accusations de Grandville, vint s’ajouter en faveur d’Oton de Grandson une autre déclaration d’une valeur inestimable. Assisté des ducs de Bourgogne, d’Orléans, de Bourbon et de Berry, le roi de France, après avoir pris connaissance des pièces du procès, proclama la complète innocence de ce chevalier. On ne possède pas, malheureusement, le texte de la sentence du roi. Comme on verra, Oton s’y réfère, avant de se battre avec Gérard d’Estavayer. On peut se demander pourquoi Charles VI jugea bon d’intervenir dans une affaire de justice savoyarde. Quelle haute personnalité avait bien pu attirer l’attention du roi sur le sort d’un chevalier de Savoie qui avait combattu au premier rang de l’armée anglaise ? Serait-ce le duc de Bourbon, poussé par sa sœur ? On pourrait faire une autre supposition, peut-être hasardée. Ne serait-ce pas /50/ le moment de se souvenir qu’Oton de Grandson avait chanté la beauté non pareille de la reine Isabeau de Bavière, à laquelle il a dédié ses poésies ? Serait-ce la reine qui poussa le roi et les ducs à intervenir en faveur de son ancien « servant » ?

Henri Carrard estime que le jugement du roi de France a fort peu de valeur, que l’opinion publique ne s’y trompa point et qu’on s’y trompera moins encore aujourd’hui. Voici pourquoi : Charles VI était fou et ne pouvait présider « un tribunal sérieux » ; quant aux ducs, ils avaient chacun quelque raison particulière de ne pas être trop sévères : le duc de Bourbon était le protecteur de Grandville ; la mort d’Amé VII avait servi les intérêts du duc d’Orléans dans le Milanais ; le duc de Bourgogne dominait en Savoie et ne se souciait plus de flétrir la comtesse Bonne de Bourbon en flétrissant Grandson ; le duc de Berry, enfin, ne s’occupait plus des affaires de Savoie depuis que sa fille, veuve du Comte Rouge, avait épousé en secondes noces le comte d’Armagnac 1. On ne saurait, avec plus de désinvolture, écarter un document gênant.

La sentence du roi de France, transmise au comte de Savoie, avait comme conséquence naturelle l’annulation de la confiscation des biens du prétendu coupable. Le comte de Savoie avait accordé un sauf-conduit à Grandson et s’apprêtait à lui restituer ses terres. Il semble bien qu’Oton fut remis en possession de Grandcour et Cudrefin dont Gérard d’Estavayer était châtelain 2. Le moment était venu de rendre /51/ gorge. C’est à quoi certains bénéficiaires ne pouvaient se résigner. A partir de ce moment, toute l’affaire devint uniquement, comme l’a bien vu Carbonelli, une question d’argent 1.

 

LE DUEL DE BOURG-EN-BRESSE.

Pouvant croire venue l’heure où il serait à son tour lavé de tout soupçon, Oton s’en revint, muni d’un sauf-conduit, dans son château de Sainte-Croix. Il s’y trouvait en 1396. Cette année-là, il approuvait un acte reconnaissant bourgeois de Sainte-Croix seize particuliers de Baulmes 2. Cette même année, il disposait de la moitié de la chapelle de Cudrefin en faveur d’un chapelain 3. Il faisait acte de propriétaire. Peut-être croyait-il encore à la justice des hommes. Mais les rétractations de Pierre de Lompnes et celles de Grandville, pas plus que la déclaration royale, n’avaient fait taire ses ennemis ni ramené le calme dans le pays. En dépit de toute évidence, les communes vaudoises tenaient plus que jamais ce grand seigneur pour un criminel. Ceux qui avaient eu leur part des vastes domaines de Grandson et qui espéraient bien la garder surent entretenir la suspicion et la haine.

Il s’agissait de trouver, sans plus attendre, un /52/ homme assez audacieux et assez dénué de vergogne pour se dresser contre le revenant. Le châtelain de Grandcour et de Cudrefin fut cet homme. Subventionné et équipé par les communes, Gérard d’Estavayer osa se présenter, cette même année 1396, devant le bailli de Vaud, Louis de Joinville, seigneur de Divonne, pour accuser Grandson d’avoir empoisonné le comte de Savoie et, par-dessus le marché, le seigneur Hugues de Grandson. Voici les propos d’Estavayer rapportés dans l’Ordonnance du gage de bataille 1 :

Sire baillif, je, Girerd d’Estavayer, me clame en vostre main, comme lieutenant, pour faire raison de mon treschier et redoubté seigneur monseigneur de Savoye de messire Octhe de Granzon. Si vous requiers comment le vuillés assigner a ung jour, selon raison et coustume du païs, et luy vuillés notifier que a cellui jour je luy maintiendray et diray que il, faulsement et maulvaisement, a esté consentant de la mort de mon redoubté seigneur monseigneur de Savoye dernierement mort, et aussi de messire Hugues de Granzon, son seigneur, et ce je luy dis et diray et maintiendray mon corps encontre le sien a Modon, ou raison se doibt faire de toutes causes touchant les bannerés, par devant vous, comme baillif et commis pour faire raison et justice. /53/

Considérant « la grosseur de la matiere qui est crime de leze majesté », le bailli de Vaud renvoya cette « clame » devant le comte de Savoie, le jeune Amé VIII, et ses conseillers, qui séjournaient à Bourg-en-Bresse. Les parties furent assignées dans cette ville le 15 novembre 1396. Gérard d’Estavayer renouvela ses accusations en les aggravant. D’après lui, Oton de Grandson avait été non seulement « consentant », mais aussi « cause » 1 de la mort du comte de Savoie. Il demanda que le combat eût lieu dans le Pays de Vaud, sinon, prétendait-il, il ne manquerait pas lui-même de cheoir « en la malveillance et inimitié » des Vaudois, si la « clame » se terminait autre part. Ce serait d’ailleurs « enfraindre leur dite coustume et liberté ». Cela dit, il jeta son gage, insistant pour que le combat se fît à Moudon, « selon l’usage et coustume dudit Pays ».

Avant de jeter à son tour son gage et après avoir fait le signe de « la saincte vraye croys », Grandson répondit en ces termes aux accusations de Gérard d’Estavayer :

Je prens Dieu, saincte Anne et benoyte lignye en tesmoing de la verité, et dy que tu mens et as menti autant de fois comme tu l’as dit, et devant mon souverain seigneur, qui cy est présent, je m’en deffendray a l’ordonnance de luy et de son sage et honnorable conseil, et en feray si avant que mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé, et tu en demourras et seras menteur par devant vous /54/ et vostre tresnoble seignorie, hors du païs de Vuaud. Duquel païs, comme j’ay entendu et m’a esté rapporté que l’on vous a escript qu’ils me tiegnent pour leur ennemy, dont forment me griesve, car c’est a leur grant tort, consideré que je, ne mes devantiers, ne leur fismes oncques chose dont eulx me deussent tenir pour tel.

Puis, requérant audience et s’adressant au jeune comte, Grandson demanda l’autorisation de s’expliquer sur le combat qui allait avoir lieu. En homme expérimenté, il commence par donner, le plus calmement du monde, quelques précisions sur l’ « appellant » et le « deffendant », autrement dit sur l’accusateur et l’accusé, et sur les devoirs et le droit de chacun d’eux. Grandson établit d’abord que l’« appellant », dès qu’il a formulé ses accusations, doit se tenir prêt à combattre sur le champ, si les juges et le « deffendant » le veulent ainsi. Le « deffendant », au contraire, peut requérir, si bon lui semble, quarante jours de délai.

Ces questions réglées, faisant allusion au fond même de la « clame », Grandson remarque qu’il aurait le droit de refuser de se battre avec Gérard d’Estavayer, dont les accusations ne sont que mensonges. A ces faussetés misérables, il oppose le témoignage du roi de France, « le plus grand et le plus noble roy des chrestiens », qui, avec les ducs de Berry, de Bourgogne, d’Orléans et de Bourbon, a fait une enquête sur la mort du comte de Savoie. « La mercy Dieu, s’écrie Grandson, j’en suis trouvé pur et net et non coupable ! » Il cite ensuite l’opinion du duc de Bourgogne, à la cour duquel il a vécu deux ans, qui a déclaré devant le roi d’Angleterre et une foule de seigneurs « comme ils m’ont trouvé pur et net et innocent, /55/ et m’en tient pour si peu coupable comme sa propre personne mesme ».

Ayant ainsi, à la face du jeune comte et des bannerets qui l’entouraient, proclamé son innocence et invoqué des témoignages que personne n’osait récuser, Grandson manifeste son étonnement à propos d’un fait bien significatif. Pourquoi les grands seigneurs de Savoie, ceux qui appartiennent au lignage du comte, ceux qui ont été comblés de dons et de faveurs et qui remplissent des offices à la cour, n’ont-ils pas pris eux-mêmes le soin de vider cette querelle ? Pourquoi ces « vaillants preudhommes » ne se mettent-ils pas en avant ? Sans doute parce qu’ils reconnaissent que la querelle est mauvaise, parce qu’ils craignent Dieu et aiment leur honneur. Mais il y en a d’autres qui ont poussé Gérard d’Estavayer et qui se cachent derrière lui. Grandson leur dit, avant de combattre, ce qu’il pense d’eux : ou bien, s’ils estiment que la querelle est bonne et vraie, ce sont des lâches, puisqu’ils se cachent, ou bien, s’ils savent que tout ce qu’on lui reproche est mensonge, ils se damnent et se déshonorent en poussant « un chrestien a faire chose ou l’on peut perdre l’ame, l’honneur et la vie ».

Sur Gérard d’Estavayer et sur ceux qui ont promis de « faire ses despens », Grandson donne son avis sévère mais juste. Il fait allusion à un « aultre » qui a proféré contre lui les mêmes accusations et qui, comme Gérard d’Estavayer, en demeurera menteur. Quel est cet autre ? Nous ne savons 1.

Renonçant aux quarante jours de délai que le « deffendant » a le droit de requérir, Grandson se /56/ déclare prêt à combattre sur le champ, pour en finir avec « ces maulvaises mensonges » et ramener la paix en Savoie.

Cette défense de Grandson, prononcée quelque temps avant sa mort devant le comte de Savoie, à Bourg-en-Bresse, et devant les gentilshommes et les chevaliers accourus de toutes parts pour assister au défi, mérite d’être publiée intégralement dans un volume consacré aux œuvres de ce chevalier. On peut se demander si ce plaidoyer, rapporté dans l’Ordonnance du gage, a été rédigé tel quel par Grandson lui-même. C’est probable. Au moment et dans les circonstances où il a discouru, le « deffendant » n’a pas dû se livrer à des improvisations. Il a sans doute remis sa déclaration par écrit au rédacteur de l’acte, Pierre Pugin, secrétaire du seigneur. Dans tous les cas, ces paroles ne portent pas la marque d’une rédaction de notaire.

Mon tresredoubté et souverain seigneur, selon ce que j’ay ouy dire a pluseurs anciens vaillans chevaliers des deux royaumes de France et d’Angleterre, et aussi a aulcuns de l’empire de l’Allemagne, ils disent que, par droit d’armes, tout homme qui se fait appellant de si grand cas comme de trahison ou de meurtre ou de larcin, doit venir a son appel si bien pourveu de toutes choses, que celluy qui est juge et le deffendant en soyent bien d’accord qu’il puisse estre a la preuve de la verité a l’heure que lui sera assigné. Et dient telles raisons pourquoy : premièrement, l’appellant a si bon loisir et si grand comme il veut, avant qu’il fasse son appel, pour sçavoir si sa querelle est bonne, juste et vraye, et s’il y a cause et qu’elle luy appartienne de si prés que il la doige prendre a luy ; item peut de bon loysir sentir son cueur et sa conscience s’il la pourra et sçaura bien mener /57/ a fin ; item a bon loysir de visiter son corps et ses membres pour se sentir en santé et en aleyne, et peut avoir le conseil de ses amys et estre pourveu d’harnois, de chevaux et despens et de ce que luy fait besoin. Aprés, ils dient que les faits de vous, messeigneurs les princes, sont si grands et comprennent tant de choses, que la dilation d’un jour ou de deux ou de plusieurs, pourroit tourner a si grand dommage a vos personnes ou a vos gens, ou a toute chrestienté, que l’appel d’un homme ou de pluseurs ne le pourroit recouvrer. Et pource ne tient pas a l’appellant de prendre nulle dilation, mais tient au juge. Et pource j’ay dit, la ou le juge et le deffendant seroient d’accord, les chevaliers dient que le deffendant par necessité requiert quarente jours de dilation, aprés ce qu’il a respondu a son appel, et le juge le luy peut et doit donner. Et dient les causes pourquoy : car le deffendant peut estre approché si despourveuement en tel lieu de tel cas qu’il a besoin de nettoyer sa conscience et de celuy et des autres pechés, et de visiter son corps et ses membres pour les avoir en senté et en alayne, et pour avoir conseil de ses amys comme il doit faire ses essays et sa bataille, et pourveoir de harnois, d’armes et de despens, et d’autres choses qui luy sont necessaires en tel cas.

Or est ainsy, mon tresredoubté seigneur, que pour la grace de Dieu vous estes mon juge en ce cas que messire Girard d’Estavayer se fait appellant, et je me suis fait deffendant, jaçoit ce que, par pluseurs et raysonnables causes, s’il vous plaisoit et je vouloye, je me puisse excuser de la bataille et monstrer clerement que messire Girard a menti des choses qu’il m’appelle. Premierement, en monstrant comme le roy de France, qui est le plus grand et le plus noble roy des chrestiens, et duquel mon tresredoubté seigneur vostre pere, cui Dieu ait l’ame, estoit son cousin germain, son homme, et il a veues ces choses que devant luy, en la presence de treshaultz et puissans princes, mes tresredoubtés et puissans seigneurs les ducz de Berri, de Bourgoigne, d’Orlians et de Bourbon, et pluseurs aultres messeigneurs de son conseil, ilz en ont /58/ fait enquerre par bonnes et meures deliberations, et, la merci Dieu, j’en suis trouvé pur et net et non coulpable en sa mort. Apprés, les choses ont esté examinees et enquerues par si sages et si vaillans princes comme est monseigneur de Bourgoigne, le cuy sens l’on tient estre autant necessaire pour le bien de chrestienté comme d’aultre prince qui vive. Et après luy j’en ay esté deux ans en sa court, et en la vostre en ceste ville, a Lion et aultre part, et a Dijon, devant luy et devant vous, et a la conclusion ainsi comme il appart. Et je me passe a present de la reciter plus avant, pour ce que je ne m’en vueil apoier de riens, fors que par l’ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil. Mais tant vous puis je bien dire que le noble prince de sa grace a dit devant le roy d’Angleterre, presens messeigneurs ses oncles et pluseurs aultres grans seigneurs, comme ils m’ont trové pur et net et ignoscent, et m’en tient pour si pou coulpable comme sa propre personne mesme.

Après, mon tresredoubté et souverain seigneur, il n’est pas chose evidant ne semblable a verité, que la ou il ha tant de vaillans proudoms, chevaliers et escuyers, comme il ha en la comté de Savoye, qui tous sont vos hommes liegez, dont les meilleurs et les plus grans vous sont appartenu de lignage, et pluseurs des aultres ont esté avanciés pour les dons et par les offices de messeigneurs vos ancestres, que s’ilz m’eussent sceu en ung tel deffault, ils n’eussent pas laissé la commission de cestuy fait a messire Girard d’Estavayer. Car la chose leur appartient de plus prés, et le sceussent et peussent mieulx mettre en avant. Mais les vaillans proudoms, chevaliers et escuyers de vostre païs doubtent Dieu et ament leur honneur, et ne vouldroient prendre nulle faulce querelle sur le peuple chrestien du monde. Or en y a d’aultres qui ont conseillé prendre ceste querelle contre moy, et de ceulx je ne sçay dire fors que de deux voyes l’une : ou ilz cuident que la querelle soit bonne, juste et vraye, ou ilz scevent bien que elle est faulce et maulvaise. Se ilz se pensent que la querelle soit juste, bonne et vraye, ilz se monstrent /59/ faillis de cuer et recreans, cohars et desvantureux vers monseigneur vostre pere et vers vous, quant ilz ne la pregnent pour eulx mesmes. Et s’ilz sçavent que la querelle soit faulce et maulvaise, ilz se dampnent et se deshonnorent, quant, pour l’iniquité qu’ilz ayent en moy, ilz conseillent ung chrestien a faire chose ou l’on peut perdre l’ame, le honneur et la vie.

Toutesvoyes, il semble qu’ilz ayent bien trouvé solliers en leur pié, quant ilz ont trouvé messire Girard, nécessiteux et plain de convoitise et faiblement advisé. Car scelon qu’il est le commun fame et la voix du pais, l’on dit qu’ilz luy ont promis de faire ses despens et donner une somme d’argent pour prendre ceste querelle du seigneur de Gransson et de sa mort, avec celle de mon tresredoubté seigneur monseigneur vostre pere. Et quant plus prendra de maulvaises querelles, tant est pis pour luy et mieulx pour moy, se Dieu plaist. Toutesvoyes, aultre que luy a dit ce qu’il dit, qui oncques ne le prouva ne jamés ne fera, ne aussi ne fera messire Girard, mais en demourra menteur.

Or, mon tresredoubté et souverain seigneur, j’ay toutes choses considerees et regardees au plaisir de Nostre Seigneur pour faire le plus de bien et le mains de mal. Je voy les grans inconveniens et les grans maulx qui ja sont venus ou temps passé pour ces maulvaises mensonges, dont il appert que en ont esté gens martiriés et mis a mort 1. J’ay regardé le temps présent, comment ce qui touche vostre personne qui estes mon souverain seigneur, et voy la tendresse de vostre eage, et comme vostre païs a besoing de repos, et que, se nous qui sommes vostres subgetz fuissions bien advisés, nous deussions estre tout ung pour vous ayder a passer le temps jusques a eage d’homme. J’ay regardé le temps advenir, comme vos gens sont en erreur et en dissencion pour ceste maulvaise informacion, et /60/ que chascun jour en pourroit advenir si grans maulx, et plus grans que messire Girard d’Estavayer ne moy ne pourrions emender.

Et pour ce, mon tresredoubté et souverain seigneur, se j’ay dit au commencement comment le deffendant peut et doit avoir .xl. jours de dilacion, si besoing luy est, je vous signifie que, la mercy Nostre Seigneur, je n’ay besoing de dilacion. Car, premièrement, ma querelle est bonne et vraye et ay grand cause de moy deffendre. Et, touchant ma conscience et mes pechiés, je suis en la miséricorde de celluy qui est plus plains de mercy que je ne puis estre pecheable, et me fie en luy de cestuy fait, car il m’en sera vray juge. Et je sens mon corps et mes membres en santé et en aloyne, et suis pourveuz d’arnoix, d’armes et de chevaulx en ceste ville. Et il n’est pas en la puissance de celluy qui m’a appellé, s’il ne vous plait, qu’il puisse avoir plus de dilacion, et je, qui suis deffendant, n’en requiers point, et, Dieu le scet, non pas pour orgueil ne pour envie que j’ay de tollir la vie de nul chrestien, fors que ainsi que je suis contrains de deffendre ma vie et mon honneur et l’estat en quoy Dieu m’a convoqué. Et aussi je me offre de moy deffendre toutes heures qu’il vous plaira, soit huy ou demain, ou quel jour vous vouldrés. Et pour l’ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil, a l’ayde de Dieu et de saincte Anne, je en feray si avant et par telle maniere que mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé et messire Gérard en demourra menteur.

Malgré son désir d’observer « les bonnes coustumes, franchises et libertés » du Pays de Vaud, le comte de Savoie, pour « plusieurs causes évidentes et utiles », assigna les parties le 25 janvier, non pas à Moudon mais à Bourg. Les deux adversaires durent prendre l’engagement d’être présents dans cette ville à la date fixée, sauf « en nécessité de maladie telle que les jambes ne peussent porter le corps ». /61/

Les deux combattants eurent à fournir des cautions. Gérard d’Estavayer était remis « en baille et deslivré es mains » de onze personnages appartenant à la petite noblesse et à la bourgeoisie de la Broye : Jean d’Illens, Jean de Bussy, Amé de Prez le jeune, Pierre d’Illens, Girard de Moudon, George de Bonvillars, François de Billens le jeune, Richard d’Illens, Jean Thomasset, Nicod d’Illens et Guillaume de Vuisternens.

Les dix-neuf cautions d’Oton de Grandson étaient en partie des seigneurs français : messire Humbert, sire de Rougemont, messire Aymar de Clermont, Henry de Vienne, messire Mathieu de Rye, messire Guillaume, sire de Saint-Trivier, Nicod, sire d’Hauteville, Henry de Colombier, Girard de Marchand, le bâtard de Cossonay, Jean de Miolans, Berlio de Paladru, Guigues de Loras, Jean de Duretal, Hugues de Bateys, François de Molens, Rolet de Divonne, Henri de Thoire, Henri d’Hermance, Nicod de Lugrin.

La date assignée du 25 janvier fut reportée au 5 mai parce que le gouverneur du jeune Amé VIII, Odon de Villars, avait dû partir pour Nice 1. Les deux adversaires en furent avisés par un messager spécial, qui atteignit Oton de Grandson à Auxerre 2.

Le 5 mai, ils étaient à Bourg-en-Bresse devant le comte et son Conseil. Le chancelier de Savoie, Jean de Conflans, s’adressant à Gérard d’Estavayer, lui demanda s’il maintenait ses accusations telles quelles, ou s’il voulait rien y ajouter ou rien en retrancher. Gérard déclara vouloir « perseverer en sadite querelle » /62/ sans y rien changer. Oton de Grandson, lui aussi, s’en tint à « sa responce contenue au memorial ».

Le combat cependant fut encore renvoyé au mardi 7 août « dedans nostre ville de Bourg, par devant nous en nostre court, en la place, dedans les lices qui leur seront establies 1 ». Les deux adversaires durent pour la seconde fois fournir des cautions. Sept nouveaux personnages, avec cinq anciens, se constituèrent « fiances » pour Gérard d’Estavayer : messire Jean de Clermont 2, messire Jean de Blonay, messire Pierre de Dompierre, chevaliers, François de la Frassy, Antoine Mareschal, Humbert d’Avully, Jean d’Illens, Amé d’Illens, Amé de Prez, Jean de Bussy, George de Bonvillars, Girard de Moudon.

A la prière et requête d’Oton de Grandson, dix-sept personnages, dont sept anciens, lui rendirent le même service : messire Guillaume de Vienne, sire de Saint-George et de Sainte-Croix, messire Aymar de Clermont, messire Philippe de Vienne, seigneur d’Anselles, messire Humbert, seigneur de Rougemont, Henry de Vienne, seigneur de Gonnouz, Mathieu de Longvy, sire de Raon, messire Mathieu de Rye, sire de Balançon, messire Jean de Saint-Hilaire, sire d’Auvilliers 3, messire Guillaume, seigneur de Saint-Trivier et de Branges, messire Jean, seigneur de Rupt, messire Béraud, sire de Montconnis, messire Jean de Montagu, /63/ sire de Castillon, messire Guillaume de Grandson, Amé de la Sarra, sire de Mont, Henry de Colombier, sire de Vufflens, André d’Arbonay, sire de Cossonay 1, Berlio de Paladru.

On pourrait faire des comparaisons, qui ne prouveraient pas grand’chose, entre la qualité des cautions des deux adversaires. Bornons-nous à relever, parmi les « fiances » d’Oton, le nom de messire Guillaume de Grandson, c’est-à-dire du fils même d’Oton, qui avait tenu à accompagner son père à Bourg-en-Bresse 2. Il avait été créé chevalier sous les murs de Sion, en même temps que le Comte Rouge, par son grand-père, Guillaume de Grandson 3. S’opposant par la force à la confiscation des biens de son père, il s’était établi et fortifié dans le château de Sainte-Croix, d’où il terrorisait quotidiennement les campagnes vaudoises jusqu’à Romainmotier. Les communes s’étaient concertées pour résister aux rebelles de Sainte-Croix. Elles parlaient de lever des troupes pour venir assiéger ce repaire de « touchins » 4. A ce /64/ propos, Carrard gémit sur la déchéance de la maison de Grandson. Guillaume de Grandson, « ce descendant de tant de preux qui, à peine au sortir de l’enfance, avait conquis ses éperons d’or, ne fut plus considéré que comme un chef de brigands ! » 1 Mais, dans toute cette histoire, où sont les brigands ? Guillaume défendait son père comme il pouvait contre l’hostilité générale. Sa résistance dans le château de Sainte-Croix est une prouesse à laquelle, Dieu me pardonne, je serais tenté d’applaudir 2.

Il semble que le comte de Savoie et son Conseil aient hésité avant de se résoudre à fixer la date du combat et que, par des renvois successifs, ils aient voulu gagner du temps. Espéraient-ils par hasard que les passions finiraient par s’assoupir et que Gérard d’Estavayer retirerait ses accusations ? Comptaient-ils peut-être sur une intervention du roi de France ou du duc de Bourgogne, qui viendrait interdire à Grandson de se battre ? Par eux-mêmes, les conseillers du comte auraient eu assez d’autorité et assez de raisons pour repousser la « clame » d’Estavayer. Accuser Oton de la mort d’Hugues de Grandson, lequel, coupable de félonie, 3 /65/ avait été condamné par le bailli de Vaud et était mort en prison 1, devait faire hausser les épaules aux gens renseignés, d’autant plus que, avec tout autant de déraison, Grandville, dans ses confessions d’Usson, avait accusé Bonne de Bourbon elle-même d’avoir fait avaler une mauvaise poudre au seigneur de Grandson. Quant à la mort du Comte Rouge, les conseillers du jeune Amé devaient être pleinement éclairés, après la déclaration du confesseur de Pierre de Lompnes, après les rétractations de Grandville, après la sentence du roi de France. Pourquoi jugèrent-ils nécessaire de donner suite à la « clame » ? Ils l’expliquaient eux-mêmes, lorsqu’ils faisaient allusion aux « grans divisions et tribulacions » qui avaient été et étaient encore « entre nos sujets », lesquelles, déclaraient-ils, « nous tournent et a eux a grand dommage ». Dans sa défense, Oton de Grandson, lui aussi, avait montré combien la Savoie avait besoin d’union et de repos. S’il tenait à se battre, ce n’était pas pour « tollir la vie d’un chrestien », c’était pour le bien et la tranquillité du pays dont le souverain n’avait pas encore atteint l’âge d’homme, et pour éviter des maux plus grands encore. Si quelques particuliers seulement avaient été « en erreur et en dissencion », le Conseil, sans doute, eût pu passer outre, laissant au temps le soin de calmer les esprits. Mais les communautés elles-mêmes s’en étaient mêlées, avaient pris parti et réclamaient la punition des coupables. /66/ Les communes vaudoises avaient eu de fréquentes assemblées à Moudon et à Rue pour soutenir leur champion, Gérard d’Estavayer, et lui fournir des armes et de l’argent 1. Le Conseil ne pouvait pas ne pas tenir compte de ces manifestations générales et en quelque sorte officielles. Aussi, malgré lui, dut-il laisser la « clame » suivre son cours. De son côté, Oton de Grandson était bien obligé de relever la provocation de Gérard d’Estavayer. S’il est mort à Bourg-en-Bresse, on peut dire aujourd’hui que la faute en est aux communes vaudoises. Ce n’est pas la page la plus brillante de leur histoire.

Lorsqu’on apprit, dans le Pays de Vaud, la victoire de Gérard d’Estavayer et la mort de son adversaire, ce fut une joie générale. Cette allégresse s’exprima même par des clameurs et des démonstrations bruyantes. Le 9 août, par exemple, la ville de Vevey fit remettre sept sols à plusieurs compagnons qui témoignaient par des cris et des « trépignements » leur joie de la mort d’Oton de Grandson 2. Quelques jours après, le lundi 3 septembre, Gérard d’Estavayer, passant à Vevey, fut reçu et traité aux frais de la ville dans la maison du commandeur Jaquet de Palézieux, et un certain nombre de bourgeois notables furent invités /67/ à cette réception. Il en fut de même lorsque Gérard d’Estavayer et ses compagnons repassèrent par Vevey le mercredi suivant, 5 septembre. Cet accueil coûta quatre florins à la ville 1. Le vainqueur de Grandson se promena glorieusement dans tout le pays. « Il fut reçu partout comme un héros et les communes vaudoises ne se firent pas tirer l’oreille pour solder les comptes de cette affaire qui avait fini comme elles le désiraient 2. »

 

LE RÉCIT D’OLIVIER DE LA MARCHE.

On ne possède aucun renseignement contemporain sur le combat d’Oton de Grandson et de Gérard d’Estavayer. Ce « jugement de Dieu » n’a pas été relaté par les chroniqueurs français du temps, tandis que le duel de Jacques Le Gris et de Jean de Carrouges, qui réglait une simple affaire d’adultère, a été conté tout au long. Froissart, par exemple, qui avait mentionné à leur date les faits d’armes de Grandson, s’est borné, en trois ou quatre lignes, à noter que le comte de Savoie était mort « assez merveilleusement, dont depuis il fut grant question ». Mais Froissart n’est entré dans aucun détail, se contentant de /68/ dire que Grandson « en fut suspechonné et l’en convint vuidier la conté de Savoie 1 ».

Le seul récit du duel de Bourg-en-Bresse qui nous soit parvenu se lit dans le Livre de l’advis du gaige de bataille d’Olivier de la Marche 2 :

De l’hostel dudit conte [Amé VII] et des païs de Savoye estoit icelluy messire Otte de Grantson moult vaillant chevalier, extimé et renommé sur tous aultres de sa personne, et avoit plusieurs foiz conbatu et faict armes en lices et champ cloz, tant par armes chevalleureuses et de plaisance, comme aussi de gaige de bataille, et dont il estoit party a son honneur. Et advint que cestuy messire Otte fut envyé et mis en la malegrace du conte de Savoye, son /69/ seigneur et son maistre, comme c’est assez la coustume de court de rebouter les bons pour les mauvais, et tellement fut mis en malegrace que le bon chevalier fut conseillé de partir du païs et de querir aultre demourance. Mais il estoit chevalier de si grant cueur, qu’il ne voulut point partir sans se mectre en son debvoir de son honneur garder et deffendre, et laissa certains articles pour sa descharge, par lesquelz il offroit de combattre ung, deux ou pluseurs de ceulx qui le vouldroient charger de son honneur, jecta son gaige, bailla ses articles et chapitres, qui furent mis es mains d’ung officier d’armes. Mais nul ne respondit, ne ne leva le gaige, ne contredit a ses raisons pour celle fois. Et sur ce partit ledit messire Otte et print son chemin en Angleterre ou il estoit bien congneu et amé par sa chevalerie, tant du roy d’Angleterre comme de sa noblesse. Et advint que luy sejournant a Calaix et actendant le vent pour son passaige luy vint ung officier d’armes, chargié de l’advertir que le gaige qu’il avoit jecté estoit levé sur tous les articles qu’il avoit baillé par escript, et ce par messire Girard d’Estavayé, lequel messire Girard d’abundant le chargeoit envers luy de faulte d’honneur et de loyaulté, en le nommant aultrement que je ne veulx de si homme de bien parler ne escripre. Cestuy messire Girard d’Estavayé estoit ung chevalier nourry et eslevé par ledit messire Otte de Grantson et estoit moult tenu a luy. Mais par aucune jalousie de sa femme 1 il emprist ceste vengence et se bouta au gaige de bataille contre celluy qui l’avoit nourry et duyt a l’exercite d’armes. Le bon chevalier, adverti par l’officier, se partit prestement de Calaix et retourna en Savoye pour fournir sa bataille. Et si avoit excuse raisonnable de la non fournir ne emprendre, car il avoit plus de soixante ans d’eaige, dont, par droit d’armes et par le jugement de l’Arbre des batailles2 homme /70/ qui passe soixante ans ne doibt par juge estre receu a executer gaige de bataille, pour ce que de icelluy les membres deffensifz et l’alaine de l’homme sont alterez et diminuez de leur puissance. A quoi, messeigneurs les princes et les juges, debvez, entre aultres choses, avoir grant esgart et advis, ensemble plusieurs aultres poins que je declaireray cy après. Ainsi doncques, ce noble chevalier persevera en ce qu’il avoit encommencé, et mit arriere ce beau privilege qui est donné a celluy qui a soixante ans, et entra en la fournaise dont l’issue est estroictement dangereuse. Sy luy fut baillé jour de combattre et lieu et place a Bourg en Bresse, devant le conte de Savoye, son prince. Et fut la conclusion telle que ledit messire Otte fut desconfit. Et dit on que, en montant a cheval a son logis pour venir a sa journee, une lame de sa cuyrasse l’empescha, et prestement la fist oster par son armoyer. Et la estoit present, entre les aultres gens, l’hoste de messire Girard d’Estavayé, son adversaire, qui advertit son hoste de la lame ostee et de quel costé elle failloit. Ledit messire Girard myt peine de la trouver a nud a celuy endroit, et tant fist qu’il la trouva d’une espee et luy mist dedans le ventre. Mais au commancer leur bataille, ledit messire Otte enferra son ennemy d’un coup de lance en la cuisse senestre, et, s’il eust voulu poursuyr, messire Girard avoit du pire, mais il le laissa defferrer. Et advint de celle bataille, comme j’ay dit, que messire Otte de Grantson fut abatu et navré a mort. Et fut la fin si piteuse que son ennemy luy leva la visiere de son bassinet et luy creva les deux yeulx, en lui disant : « Rendz toy et te desditz ». Ce que le bon chevalier, pour destresse qui luy fut faicte, ne se voulut oncques desdire ne rendre, et disoit toujours tant qu’il peult parler : « Je me rendz a Dieu et a madame saincte Anne ». Et ainsi mourut. Et a ceste cause qu’il estoit mort sans se desdire ou rendre, /71/ et pour la grant renommee de luy, ung mareschal de France qui la estoit en habit dissimulé pour veoir l’execucion de ce gaige, il se fit congnoistre et requist au conte de Savoye qu’il luy donnast, comme mareschal de France, le corps du chevalier vaincu. Ce qui fut faict, combien que ladicte conté de Bresse soit terre d’empire. Et luy fut le corps délivré, en delaissant beaucoup de cerimonies honteuses, accoustumees de faire a homme vaincu. Et ainsi ce mareschal de France fist emporter le corps de messire Otte de Grantson et luy donner sepulture en terre saincte. Et se fondoit ledit mareschal qu’il n’est point vaincu celluy qui ne se desdit, et qui ne confesse le cas dont l’accuse sa partie.

Ce n’est pas là le récit d’un témoin oculaire. Ecrit vers 1494 pour l’instruction de Philippe le Beau, c’est-à-dire un peu moins d’un siècle après le duel de Bourg-en-Bresse, il ne saurait être accepté tel quel dans tous ses détails. Les uns semblent inventés de toutes pièces, d’autres sont peut-être authentiques.

Du combat qui fut fatal à Oton de Grandson et qui eut un grand retentissement, Olivier de la Marche avait certainement entendu parler dans sa jeunesse. Il avait passé son enfance au château de Joux, dont son père était gouverneur pour Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George. Dans ses Mémoires, Olivier de la Marche fait un grand éloge de ce noble et puissant seigneur qu’il appelle « le Saige » 1. En difficultés avec ses voisins « d’Allemagne », Guillaume de Vienne avait envoyé Philippe de la Marche, le père d’Olivier, occuper le château de Joux, « pour ce que ladicte place est sur la fin de la conté de Bourgoingne et marche aux Allemaignes et principallement a la /72/ conté de Neufchastel, dont le conte estoit ung des principaulx demendeurs ». Or ce Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George et propriétaire du château de Joux, avait figuré au premier rang des bannerets qui avaient manifesté le 27 avril 1393, à Chambéry, en faveur de Bonne de Bourbon 1. Il avait ensuite servi de « fiance » à Oton de Grandson à Bourg-en-Bresse. Il est bien probable aussi qu’à la cour de Bourgogne, où Oton avait séjourné deux ans, le souvenir de ce chevalier n’était pas effacé au XVe siècle.

Mais une chose étonne. Olivier de la Marche ne sait pas exactement pourquoi Gérard d’Estavayer avait provoqué Oton de Grandson. Il ignore la mort du Comte Rouge et les accusations d’empoisonnement qui avaient couru la Savoie. Il parle simplement de disgrâce. Oton aurait été « envyé et mis en la malegrace du conte de Savoye ». Olivier de la Marche fait figurer parmi les envieux d’Oton un homme que Grandson avait « nourri et eslevé », Gérard d’Estavayer. Tout cela est dû sans doute à l’imagination d’Olivier de la Marche et destiné à rendre plus odieuse la victoire d’Estavayer sur « le bon chevalier » qu’était Grandson.

Un autre détail inventé dans le même but est l’âge d’Oton de Grandson qui aurait eu plus de soixante ans. Au moyen âge, on était considéré de bonne heure comme vieux. Un homme de plus de soixante ans, même s’il l’eût voulu, n’aurait pas été admis à se battre. Il aurait dû se faire remplacer par un fils ou un parent. /73/

Quant au défi qu’Oton de Grandson, avant de se rendre en Angleterre, aurait fait publier en Savoie, le fait en soi n’est pas invraisemblable. On peut bien supposer qu’un chevalier aussi versé que Grandson dans la science et la pratique des armes n’a pas voulu qu’on pût l’accuser d’avoir peur et de fuir. Ces sortes de défis généraux étaient fréquents. Mais on n’a trouvé nulle part encore trace de celui qu’Oton de Grandson aurait lancé à la face de ses accusateurs dissimulés ou connus. Faut-il mettre ici en ligne de compte le renseignement suivant tiré d’un document des Archives du Département de la Côte-d’Or ? Le 14 septembre 1393, un messager fut envoyé de Dijon à Chambéry auprès de Bonne de Bourbon pour lui notifier « quod dominus Sancte Crucis diffidaverat dominum Philibertum de Balma » 1. Qu’avait fait ou qu’avait dit Philibert de la Baume, frère de Jean de la Baume, l’un comme l’autre adversaires d’Oton de Grandson, pour que, de Dijon, avant de partir pour l’Angleterre, le sire de Sainte-Croix l’eût défié ? Nous ne savons 2. Dans tous les cas, s’il y a eu défi général, comme le raconte Olivier de la Marche, la réponse de Gérard d’Estavayer n’aurait pas atteint Grandson à Calais, au moment où il allait s’embarquer pour l’Angleterre. /74/

Tout cela, c’est du roman arrangé par le chroniqueur bourguignon. L’histoire de la lame de cuirasse paraît être de même inspiration.

Un autre point du récit d’Olivier de la Marche mérite de retenir l’attention. Le duel terminé, un maréchal de France, qui se trouvait là « en habit dissimulé », se serait fait remettre le corps du chevalier vaincu. Henri Carrard a supposé 1 que ce personnage n’était autre que Jean de la Baume, qui fut en effet maréchal de France, et cette supposition a été admise par Carbonelli 2. Mais on ne voit pas bien cet ennemi acharné d’Oton de Grandson faire, au dernier moment, quelque chose pour éviter au vaincu les cérémonies honteuses habituelles, d’autant plus qu’en 1397 il n’était pas maréchal de France. Il le devint en 1421 seulement, conjointement avec Antoine de Vergy 3. Le maréchal de France qui a pu se trouver à Bourg-en-Bresse le 7 août 1397, n’est autre probablement que le fameux Boucicaut 4, créé maréchal le 23 décembre 1391. Il était non seulement un très vaillant homme d’armes, mais aussi, comme Grandson, poète et amoureux. A l’instar de ce dernier, qu’il avait connu à la cour de France, il avait adhéré à la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ5. Sans doute avait-il tenu à assister au combat d’un confrère de grande renommée. /75/

 

LE VAINCU ET LE VAINQUEUR.

Remettons en face l’un de l’autre le vaincu et le vainqueur. Tâchons de voir quelle sorte d’homme ils étaient l’un et l’autre.

Rien ne saurait mieux caractériser Oton de Grandson que la part active prise par lui à la création de la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ. En 1368 déjà, sous le patronage du roi Pierre de Lusignan, Philippe de Mézières s’était efforcé de mettre debout la Militia Passionis Jhesu Christi, mais la mort tragique du roi de Chypre, suivie du retour de Philippe en France, avait renversé le projet. Nouvel essai aussi infructueux en 1384. Enfin, en 1395, la France et l’Angleterre étant pour l’heure réconciliées, Philippe de Mézières eut l’espoir d’aboutir. L’un de ses principaux auxiliaires fut Oton de Grandson. Seul un homme épris d’idéal, de piété et de générosité pouvait s’intéresser, comme l’a fait le sire de Sainte-Croix, à une société pareille. Cet ordre nouveau était à la fois guerrier et religieux. Philippe de Mézières l’avait créé tout d’abord « pour la redempcion de la sainte cité de Jherusalem et de la Terre Sainte », mais aussi, comme il disait, pour rafraîchir et renouveler « la piteuse mémoire de la Passion du doux Jhesu-Christ ». Les hommes d’armes et les chrétiens en général étaient invités à « laissier leurs pechiés » et à « amender leur vie ».

Philippe de Mézières, qui s’intitulait lui-même « une povre créature », avait publié, en 1395, La substance abregee de la Chevalerie de la Passion de Jhesu-Crist, dans laquelle il montrait comment les nouveaux /76/ chevaliers de « l’ost du Crucifix » devaient se comporter outre mer. Cet exposé était suivi de la liste des chevaliers de la Passion, que Philippe de Mézières appelait « les chevaliers et autres bieneureux en Dieu ». Les quatre premiers « messaiges » de Dieu et de la chevalerie, « aprés la povre créature », étaient, au temps du roi de France Charles VI, un Normand, un Bourguignon, un Limousin et un Savoisien :

Robert l’Ermite, du Clos de Costentin en Normandie, singulier messaige de Dieu et de monseigneur Saint Jaque aux roys de France et d’Engleterre sur le fait de la paix des deux roys et sur le fait de l’union de l’Eglise et du saint passage d’oultremer.

Monseigneur Jehan de Blezi, seigneur de Mauvilly de Bourgoingne, chambellan du Roy et chevetaine de Paris.

Monseigneur Loys de Gyach, de Limosin, chambellan et grant eschançon du Roy.

Monseigneur Othe de Granson, de la terre de Savoye, chevalier d’onneur du roy d’Engleterre et du duc de Lencastre.

Voici ce qu’on lit, dans le manuscrit de Philippe de Mézières, sur l’activité de ces quatre « messaiges » :

Ces quatre cy dessus recités, comme quatre Euvangelistes, depuis l’an de grâce mil ccc iiij xx et v jusques a l’an iiij xx et xv, en divers pays et royaumes, par la grâce de Dieu, ont preschié et annoncié la dicte sainte chevalerie.

Dans quel pays Oton de Grandson a-t-il « preschié » et gagné des adhérents ? Nous ne savons exactement. En France et en Angleterre, probablement 1. Les noms des quatre « évangélistes » sont suivis d’une liste de personnages, princes, barons et chevaliers, « qui a la /77/ chevalerie au service de Dieu se sont ja vouez et dediez par leur foy, par escriptures de leurs mains ou par offerte et promesse souffisante ». Parmi les premiers figurent le duc de Bourbon, le maréchal Boucicaut, l’amiral Jean de Vienne, Jean de Chalon, seigneur d’Arlay, et son frère Henry, et, parmi ceux qui ont simplement promis leur aide, le duc de Berry, le duc d’Orléans et le pape Benoît XIII, « qui de son propre mouvement a voulu avoir le livre de la chevalerie ». En Angleterre, à côté du nom du duc d’York, oncle du roi, on relève celui de « monseigneur Jehan Harlestone », ce capitaine de Cherbourg que Grandson avait connu, peu d’années auparavant, lors de l’expédition de Jean d’Arundel en 1379.

En dépit des efforts de Philippe de Mézières et des « messaiges de Dieu », l’Ordre de la Chevalerie de la Passion de Jhesu Crist, projet intelligent et généreux mais qui venait trop tard, ne put être définitivement constitué 1.

Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir été choisi par Philippe de Mézières comme un des quatre « évangélistes » est un éclatant certificat de courage, de désintéressement et de piété, délivré à Oton de Grandson par un des hommes les plus respectables et les plus clairvoyants du temps 2. /78/

Passons au vainqueur. On a voulu faire de Gérard d’Estavayer une sorte de héros national vaudois. Henri Carrard est allé jusqu’à dire que, champion des communes vaudoises, il avait vengé « l’honneur de la patrie de Vaud ». Bruchet le regarde comme « le champion de l’opinion publique » 1.

Mais M. Paul-E. Martin 2 a montré que ce héros vaudois ne peut passer à aucun titre pour un champion désintéressé. Ruiné et poursuivi par ses créanciers, la condamnation de Grandson lui était personnellement grandement profitable. Il avait intérêt à ce que Grandson ne pût rentrer en possession de ses biens. Sans doute espérait-il que, pour récompense de sa victoire, si elle se produisait, le comte de Savoie lui donnerait le château et la châtellenie de Grandcour, dont il avait été châtelain. C’est ce qui arriva en effet 3. Mais il fallut un mandement d’Amé VIII, en 1399, pour interdire aux créanciers d’Estavayer de saisir les revenus de cette donation.

Après avoir exposé ces faits, M. Martin n’a pas hésité à parler de la « gueuserie persistante » de Gérard d’Estavayer. A la vérité, on peut être ruiné et même poursuivi par ses créanciers, et être malgré tout un honnête homme. Mais Carbonelli a prouvé que Gérard d’Estavayer était un prévaricateur qui s’était indûment /79/ approprié une partie des revenus des châtellenies de Grandcour et Cudrefin. Carbonelli le traite de scialacquatore et de ladro, c’est-à-dire de dissipateur et de voleur 1.

Comme on voit, ces deux historiens sont plus sévères que n’avait été Oton de Grandson lui-même. Avant de se battre à Bourg-en-Bresse, il appelait Gérard d’Estavayer un homme « nécessiteux, plein de convoitise et faiblement avisé ». Ce jugement, qu’on peut regarder, prononcé dans un pareil moment, comme modéré, ne disait rien de trop ni de trop peu. Ou bien Gérard d’Estavayer était sincère et croyait de toutes ses forces, comme les communes vaudoises, à l’empoisonnement du Comte Rouge et à la culpabilité d’Oton : dans ce cas, on peut le qualifier, ainsi qu’avait fait Grandson, de « faiblement avisé ». Ou bien le « jugement de Dieu » dans lequel il allait hasarder sa vie était sa planche de salut ; en d’autres termes, il se battait parce qu’il y trouvait son intérêt personnel, comme le seul moyen de sortir de ses difficultés financières, dans l’espoir d’obtenir pour prix de sa victoire une part, petite ou grande, des biens du vaincu : on peut, dans ce cas, le qualifier de « nécessiteux et plein de convoitise » 2. /80/

 

LA LÉGENDE.

Il ne s’agit pas ici de légende populaire; il serait plus juste de dire les erreurs et les inventions d’un chroniqueur du XVIe siècle.

Du XVIe siècle à nos jours, on a raconté l’histoire suivante : Oton de Grandson était le plus riche et le plus puissant seigneur du Pays de Vaud, renommé par sa bravoure, sa force et son adresse, mais dépravé et capable de tous les crimes. Il avait, entre autres, répandu de graves calomnies contre son oncle, Hugues de Grandson, qui n’avait pas d’enfant, et l’avait fait jeter en prison puis empoisonner pour s’emparer de l’héritage. A ce premier crime, il en avait joint un second non moins odieux. Oton de Grandson avait un serviteur fidèle, nommé Gérard d’Estavayer, dont la femme, jeune encore, était célèbre par sa beauté et son esprit. Oton en devint amoureux. Il fit tout pour la séduire : flatteries, menaces, promesses, présents, tout fut inutile. Profitant un jour de l’absence du mari, Oton prit de force ce qu’on lui avait jusque-là refusé. A son retour, Gérard trouva sa femme en pleurs, l’interrogea et apprit tout. Il convoqua aussitôt ses parents et ses amis, leur raconta l’offense faite à son nom et jura de se venger. Il recruta de nombreux partisans qui, comme signe de reconnaissance, portaient sur l’épaule un petit rateau brodé. Par dérision, les partisans de Grandson portaient le même emblème sur la pointe de leurs chaussures. Les uns et les autres en vinrent aux mains, /81/ et toute la Savoie, le Pays de Vaud en particulier, fut remplie de querelles, d’injures et de meurtres. Sur ces entrefaites, Oton, plus criminel que jamais, fit empoisonner le comte de Savoie lui-même. C’est alors que Gérard d’Estavayer, vengeur de la Savoie en même temps que de son honneur, provoqua le sire de Grandson en duel judiciaire, le défit après un long combat, lui creva les yeux et, d’un seul coup, abattit les mains suppliantes que Grandson, couché sur le sol, tendait vers le vainqueur. Oton, qui avait de puissants amis dans le Pays de Vaud, fut enseveli clandestinement dans l’église cathédrale de Lausanne, où l’on peut encore aujourd’hui voir son tombeau. Mais la statue du guerrier criminel n’a pas de mains.

Des récits comme celui-là, légendaires et romanesques, ne sont jamais définitivement fixés : ils peuvent prendre toutes les formes, se modifier suivant les circonstances, s’adapter à tous les milieux. En passant au XVIIIe siècle dans le Pays de Vaud, la légende savoyarde s’est transformée à l’avantage d’Oton de Grandson. Gérard d’Estavayer, a-t-on raconté, avait une femme d’une merveilleuse beauté. Oton, beau lui-même, jeune et brillant, l’aima et fut aimé. Le mari, la haine au cœur, accusa faussement Grandson d’avoir empoisonné le comte de Savoie, et le provoqua en duel judiciaire. Oton, qui pour lors était malade et affaibli, fut vaincu. Estavayer lui creva les yeux et lui coupa les mains. La femme de Gérard entra dans un couvent et le malheureux Oton fut enseveli dans la cathédrale de Lausanne.

Ce récit a joui d’une fortune particulière. On l’a reproduit, complété et embelli. On a précisé certains /82/ détails : par exemple, le nom de la femme de Gérard d’Estavayer. C’est Jean de Muller qui, le premier, sauf erreur, se crut en mesure de le faire : le sire de Grandson, raconte-t-il, s’éprit d’un fatal amour pour Catherine de Belp, épouse du sire Gérard d’Estavayer, et satisfit sa passion « avec ou sans le consentement de cette dame » 1.

Dès lors, dans la littérature sentimentale et romanesque du temps, la statue de la cathédrale de Lausanne et la femme de Gérard d’Estavayer, Catherine de Belp, vont occuper une place de choix.

La statue du chevalier aux mains coupées a donné naissance, au XVIIIe siècle, à divers récits mélancoliques. Les vers de Mlle Burnand, qui devint baronne de Pont-Vullyamoz, furent un moment dans toutes les mémoires :

Quel est donc ce tombeau par le temps respecté ?
Quel est ce chevalier ? Ah ! nous pouvons le croire,
Qui repose en ces lieux n’a point vécu sans gloire.
Mais je n’aperçois pas sa lance à son côté,
Et ce bras mutilé... Lisons, à la mémoire
Ce marbre doit transmettre encore la vérité :
Grandson ! Dieu !... c’est donc toi, dont le cœur agité
Offrit des passions ce mémorable exemple,
Toi qui reçus la mort d’un rival détesté... ! 2

La baronne de Pont-Vullyamoz a composé en 1796 un roman intitulé Vie mémorable et mort funeste de messire Othon de Grandson tirée d’une ancienne /83/ chronique du Pays de Vaud1, qui a complètement transformé la légende. Oton y était représenté comme le fiancé de Catherine de Belp que Gérard d’Estavayer, à force d’intrigues et de calomnies, parvint cependant à épouser. Mais comme Catherine restait fidèle à ses premières amours, Gérard la tua dans un accès de jalousie. Quant à Oton, « héros du Pays de Vaud », tué à Bourg-en-Bresse, il fut enseveli dans le chœur de la cathédrale, et c’est le duc de Bourgogne qui fit ériger « à son frère d’armes un tombeau magnifique pour le siècle ».

Le 1er janvier 1800, un Neujahrsblatt de huit pages parut à Zurich, publié par la Bibliothèque de la Ville et dédié à la jeunesse « qui aime la vertu et la science ». Cette jeunesse était invitée à prendre connaissance de la vie tumultueuse d’Oton de Grandson, dans laquelle Catharina de Belp, amoureuse d’Oton, et Hugues de Grandson, frère d’Oton, jouaient un rôle de premier plan. Une gravure représentait le duel de Bourg-en-Bresse devant la tribune du comte de Savoie. Le tout se terminait par un appel à l’idéal et par des considérations amphigouriques sur les changements qui se succèdent ici-bas 2.

Il serait possible, mais inutile, d’étendre bien davantage le chapitre de la légende 3. Pour y mettre /84/ fin, je rappellerai ici ce que Louis Vulliemin et Juste Olivier ont dit d’Oton de Grandson.

Pour l’auteur du Chroniqueur, le malheureux Oton fut victime « d’une haine jalouse qui s’attacha à tous ses pas et qui sut le rendre odieux au peuple et à la noblesse ». Mais les haines s’éteignirent devant le tombeau de la cathédrale : « Paix te soit, âme tant travaillée ! Paix à ces restes héroïques, paix à ces os sous la pierre qui les recouvre, paix à ce cœur à l’heure du grand réveil, au jour de l’éternité 1 ».

Quant à Juste Olivier, il plaçait Oton de Grandson à côté de Julia Alpinula, de la reine Berthe et du major Davel, parmi les traditions vraiment nationales « sur des personnages qui n’appartiennent qu’à nous ». « Un mystère étrange, disait-il, planera toujours sur la destinée du chevalier aux mains coupées 2 ». Dans le Pays de Vaud « une haine furieuse qui grossissait chaque jour » s’était élevée contre lui. Vaincu à Bourg-en-Bresse, il fut unanimement tenu pour coupable. Mais la postérité s’est refusée à souscrire à cet arrêt. Pour Juste Olivier, le tombeau de la cathédrale « ressemble à un sourire en pleurs » 3. Oton de Grandson « que sa patrie avait cessé d’aimer », y fut rapporté « en triomphe » et « sa dépouille héroïque déposée à la place la plus sainte et la plus belle dans le grand monument national » 4. /85/

Disons, sans nous y arrêter, que la statue dite aux mains coupées n’est pas celle d’Oton, tué à Bourg-en-Bresse, mais celle d’Oton Ier, sire de Grandson, qui avait demandé, dans son testament du 4 avril 1328, à être inhumé dans la cathédrale de Lausanne. Les mains de la statue ont été brisées à coups de marteau, au XVIe siècle probablement. Quant aux petites mains sculptées sur le coussin, ce sont celles des deux anges qui figuraient à droite et à gauche de la tête du chevalier et qui, eux aussi, ont disparu à la même époque 1.

Quant à l’histoire de la femme de Gérard d’Estavayer dont Oton de Grandson aurait été amoureux, j’ai montré jadis quand et comment cette légende a vu le jour 2. Elle est née d’une erreur de lecture, ou plutôt d’une erreur de compréhension. Olivier de la Marche avait raconté, dans son récit du duel de Bourg-en-Bresse, que Gérard d’Estavayer, envieux de la brillante situation d’Oton de Grandson, l’avait provoqué « par aucune jalousie de sa fame ». Le mot fame, renommée, est souvent orthographié femme au XVe et au XVIe siècle. Il en était sans doute ainsi dans le manuscrit qu’un chroniqueur savoyard du XVIe siècle a eu sous les yeux. Il s’y est laissé prendre. Cet homme distrait, historiographe de Charles III, ancien professeur de belles-lettres, préoccupé non pas d’exactitude mais de beau style, s’appelait Domenico /86/ della Bella ou de Bellis. Originaire du village de Maccagno, près de Milan, il en prit le nom, en latin Macchaneus, en français Macchanée.

Lisant vite et mal le récit d’Olivier de la Marche, Macchanée se figura que Gérard d’Estavayer était jaloux de sa propre femme 1. Et aussitôt il imagina tout un roman. Ou plutôt il se souvint fort à propos d’avoir lu, dans la chronique du Religieux de Saint-Denis, le récit d’un autre duel célèbre du XIVe siècle, celui de Jacques Le Gris et du sire de Carrouges 2. Il adapta tout bonnement ce récit au cas de Gérard d’Estavayer et d’Oton de Grandson, et ne se gêna pas de copier, mot à mot, plusieurs passages de son modèle.

Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, tous deux originaires de Normandie et depuis leur enfance liés par la plus étroite amitié, vivaient à la cour du comte d’Alençon. Rentrant chez lui, après une courte absence, Jean de Carrouges s’informa si tout allait bien: « Non, répondit sa femme en versant des larmes. Quel bien, en effet, reste-t-il à une femme lorsqu’elle a perdu son honneur ? Un étranger a souillé votre couche, mon bien-aimé seigneur. Jacques Le Gris, cet ami si fidèle, est devenu votre plus mortel ennemi. /87/ Au reste, mon cœur est innocent de l’outrage qui a été fait à mon corps ».

Il faut croire que Macchanée a trouvé les propos de la femme de Jean de Carrouges tout à fait remarquables et dignes de figurer dans sa chronique officielle ; il les a copiés et les a mis dans la bouche de la femme de Gérard d’Estavayer :

Le Religieux de Saint-Denis 1. Macchanée 2.
Nam in adventu mariti cum mestis singultibus oboriuntur lacrime. Querentique viro : « Satin’ salve ? — Minime, inquit, quid enim salvi est mulieri, amissa pudicitia ? Vestigia viri alieni, amantissime domine mi, in lecto sunt tuo. Sicque Jacobus le Gris ex fido hostis factus est. Ceterum, quamvis animas insons sit quod tantum corpus sit violatum, mors testis erit, ni des dexteram fidemque non impune adultero fore. »
Movet virum sceleste facinus et convocatis propinquis consolatur egram animo, avertendo noxam a coacta in auctorem delicti : mentem peccare non corpus et unde consensus abfuerit culpam abesse concludit.
At regrediens maritus tanto malo maestam uxo-rem offendit, corruentemque humi et seminecem rogat : « Satin salve ? — Minime, inquit, quid enim salvi mulieri amissa pudicitia ? Vestigia alieni viri, marite mi, in lecto tuo sunt. Caeterum corpus tantum violatum, animus insons. » Consolatur aegram animi conjux avertendo noxam a coacta in auctorem delicti : mentem peccare, non corpus, et unde consilium abfuerit culpam abesse. /88/

Quant à Catherine de Belp, on sait aujourd’hui qu’elle était la mère et non la femme de Gérard d’Estavayer. Aussi David Martignier, pasteur à Arzier, auteur d’un travail estimable sur Les derniers sires de Grandson1, a-t-il conclu qu’Oton avait déshonoré « la femme ou la mère » de Gérard. L’une ou l’autre ! Il est bien étonnant qu’on n’ait pas dit : l’une et l’autre ! 2

 

L’INNOCENCE D’OTON DE GRANDSON.

Pour mettre le point final à ces notes sur la vie d’Oton de Grandson, posons la question à laquelle les pages qui précèdent nous ont conduits lentement et graduellement. Oton de Grandson a-t-il été, selon le mot de Gérard d’Estavayer, « consentissant de la mort » du comte de Savoie ? A-t-il connu le crime et l’a-t-il approuvé ? Les historiens n’ont pu se mettre d’accord sur cette question comme sur beaucoup d’autres. Les uns ont vu dans ce chevalier une pure victime de l’envie, les autres un grand seigneur autoritaire, violent et criminel. Ces deux opinions se trouvent exprimées dans les Mémoires et Documents publiés par la Société d’histoire de la Suisse romande. L’historien des /89/ dynastes de Grandson, de Cossonay et d’Aubonne, Louis de Charrière, regardait Oton de Grandson comme le type de l’honneur chevaleresque 1. Henri Carrard, professeur de droit à l’Académie de Lausanne, considérait cette opinion comme sentimentale, uniquement soutenue dans la Suisse romande. Au delà de nos frontières, les historiens n’avaient pas le même bandeau sur les yeux. S’appuyant sur les travaux de l’historien piémontais Luigi Cibrario 2 et de l’archiviste de l’Ain Max Sequanus 3, étudiant minutieusement l’enquête et les dépositions du médecin Grandville, débrouillant les circonstances de la mort du Comte Rouge, Carrard a cru pouvoir désigner les criminels et doser leur culpabilité. Cibrario et Sequanus avaient admis purement et simplement les dires de Grandville, lequel accusait Bonne de Bourbon d’avoir fait empoisonner son fils pour conserver dans l’Etat un pouvoir qu’elle craignait de perdre. Selon ces historiens, la mère du comte était l’accusée principale, Oton de Grandson l’accusé secondaire. Dans son mémoire publié en 1890, Henri Carrard approuve, sans l’approuver entièrement, la thèse de Cibrario. Il ne va pas aussi loin, son sens psychologique s’y refuse. Il atténue. Il ne peut admettre que Bonne de Bourbon ait été scélérate au point de faire mourir son fils. Que voulait-elle donc ? Elle voulait /90/ seulement, à l’aide de drogues appropriées, le rendre impotent pour qu’il ne pût s’occuper des affaires de l’Etat. Entre faire mourir ou rendre impotent, il y a peut-être une différence, mais elle n’est pas grande. Bonne de Bourbon aurait été « terrifiée par l’événement ». Carrard précise la culpabilité de la comtesse : « De la part d’une mère, c’était plus que de l’imprudence d’avoir cherché à énerver son fils, l’un des plus illustres guerriers de l’époque, pour lui ôter le goût de régner. Même en réduisant l’empoisonnement du comte à une simple imprudence, il n’y a pas moins là un délit digne d’être puni avec d’autant plus de rigueur que l’imprudence était plus grave et le rang de la victime plus élevé. » Soit. Mais ayant réduit d’un degré notable la culpabilité de la comtesse, Carrard va-t-il réduire dans la même proportion celle de Grandson, le confident ? Non pas. Carrard refuse de reconnaître en lui le type de l’honneur chevaleresque ; il le considère comme « le fauteur du délit ».

Henri Carrard avait à moitié blanchi Bonne de Bourbon, Max Bruchet la blanchira tout entière. Quant à Grandson, nulle lessive ne parviendrait à le laver : son « masque chevaleresque dissimulait une âme criminelle ». Un des chapitres du beau livre de Bruchet est intitulé un peu aventureusement : L’explication du drame de Ripaille. Bruchet donne en effet une explication 1 avec une abondance remarquable de détails anciens et nouveaux, mais avec une richesse d’imagination qui étonne de la part d’un archiviste /91/ et un parti pris qui saute aux yeux. Il en veut aux anciens chroniqueurs savoyards, Jean Servion, Perrinet du Pin, Simphorien Champier, qui tous attribuaient la mort du Comte Rouge à une blessure mal soignée qu’il s’était faite à la chasse. Guichenon, l’historien de la Savoie, faisait de même. L’archiviste de la Haute-Savoie reproche à ce savant d’avoir, par l’autorité qui s’attache à ses in-folios, entravé pendant longtemps la recherche de la vérité 1. Bruchet se console en constatant que « l’admirable éclosion des études historiques au XIXe siècle a tout remis en lumière ». Cette belle phrase fait allusion à Luigi Cibrario, qui, à l’aide des documents de Turin, n’a pas eu de peine à mettre en évidence les crimes de Grandville, de Grandson et de la comtesse-mère elle-même.

Quant à cette dernière, toutefois, Bruchet, comme Carrard, refuse de suivre Cibrario. Il met Bonne de Bourbon hors de cause. Et pourquoi donc ? Quel document révélateur Bruchet a-t-il découvert dans ses archives ? Aucun. Il a simplement fait la constatation sentimentale suivante : Bonne de Bourbon, arrière-petite-fille de saint Louis, se souvenait de son illustre origine ; elle n’était pas, ne pouvait pas être une criminelle.

Certes, sur ce point, Bruchet n’a pas tort. Mais on ne comprend pas qu’il s’arrête à mi-chemin, qu’il raisonne si bien quand Bonne de Bourbon est en cause et si mal quand il s’agit d’Oton de Grandson. Si /92/ la mère du Comte Rouge est innocente, l’accusation de Grandville contre Grandson, confident tardif de la comtesse, ne tombe-t-elle pas d’elle-même ? Il le semble, pour tout homme, au moins, qui juge sans parti pris. Mais l’archiviste de la Haute-Savoie estimant, comme l’historien Cibrario, comme l’avocat Carrard et comme beaucoup d’autres, que le Comte Rouge était mort empoisonné, il fallait bien donner un complice au physicien de malheur. Comme ce complice ne pouvait être l’arrière-petite-fille de saint Louis, il restait Oton de Grandson : c’est lui le grand coupable, c’est lui l’instigateur du crime 1.

Encore faudrait-il dire pourquoi, dans quel but Oton de Grandson se serait fait, sur le tard, empoisonneur. Les historiens convaincus de la culpabilité de ce chevalier se sont donné beaucoup de mal pour l’expliquer. On avait supposé jadis 2 que le seigneur de Sainte-Croix, d’Aubonne et de Coppet, voulait tout simplement venger la fin misérable de son cousin Hugues, seigneur de Grandson, condamné à mort par le bailli de Vaud le 15 septembre 1389. Ce serait assez bien trouvé, si, devant le comte de Savoie à Bourg-en-Bresse, Gérard d’Estavayer n’avait accusé Oton de Grandson lui-même d’avoir empoisonné son malheureux parent. Ayant sur la conscience la mort du sire de Grandson, Oton, tout de même, ne pouvait guère entreprendre de le venger. Il fallait chercher autre chose. /93/

Après bien d’autres, Bruchet raconte l’histoire des démêlés qui avaient surgi entre Oton de Grandson et Rodolphe de Gruyère 1 pour des questions d’intérêt à propos de la seigneurie d’Aubonne. Par une sentence arbitrale du 23 juin 1390 2, le Comte Rouge s’était prononcé en faveur de Grandson et avait débouté Rodolphe de Gruyère de toutes ses prétentions. Mais le duc de Bourgogne évoqua l’affaire devant lui. 3 Les deux adversaires étaient prêts à combattre en duel judiciaire à Dijon, le 19 septembre 1391 4, /94/ lorsque, au dernier moment, une transaction intervint 1. Grandson fut condamné par le duc de Bourgogne à payer 10 000 florins d’or.

Bruchet représente Grandson comme un homme cupide. Cousin du souverain, il aurait usé de l’influence que lui donnait la charge de capitaine général de Piémont « pour satisfaire ses besoins d’argent sans se soucier des clameurs de la foule ». Sans aucune preuve, l’archiviste de la Haute-Savoie estime que Grandson était visé dans le passage suivant du Traité pour la régence du 8 mai 1393 : « Combien que Madame Bonne de Bourbon soit tresvaillante et sage dame, toutefois elle a en son conseil au fait dudit gouvernement aucunes personnes qui ont plus pensé a leur profit singulier qu’au profit de la chose publique 2 ». Remarquons simplement que, dans cette phrase, « aucunes personnes » est au pluriel. Si Oton est visé, ce qui est une supposition en l’air, il n’était pas le seul.

Bruchet raconte que « l’irritable gentilhomme », c’est-à-dire Grandson, condamné par le duc de Bourgogne, revint à Ripaille tellement « ulcéré » 3 que, /95/ pour se venger d’avoir perdu son procès, il trama la mort du Comte Rouge avec le médecin Grandville. Comprenne qui pourra. A supposer que Grandson voulût empoisonner quelqu’un, il aurait choisi, j’imagine, le duc de Bourgogne qui l’avait condamné, et non le comte de Savoie qui lui avait donné gain de cause 1. Quelle vraisemblance d’ailleurs qu’un chevalier, auquel ne faisaient défaut ni les richesses ni les honneurs, modèle jusque-là de loyauté et de courtoisie, ait fait empoisonner son suzerain pour se venger de la perte de quelques florins d’or 2 !

Les accusateurs d’Oton de Grandson feraient bien de se mettre d’accord entre eux. Devant la diversité et la pauvreté de leurs trouvailles, on est bien obligé de constater que, lorsqu’on cherche à expliquer pourquoi Grandson, avec ou sans l’aide de Bonne de Bourbon, aurait empoisonné le comte de Savoie, on ne découvre rien, ou du moins rien de plausible ni de vraisemblable 3.

Ici, enfin, se pose la question à laquelle il eût fallu répondre depuis longtemps. Le Comte Rouge est-il mort empoisonné ? Au moyen âge, on voyait des empoisonnements partout. Pour citer un exemple, le roi de France, Charles VII, mourut persuadé qu’il était empoisonné à l’instigation, non pas de sa mère, mais de son fils, et son médecin fut un moment incarcéré. /96/

Il faudrait examiner en détail tout le traitement qui fut ordonné par Grandville. Mais ce serait une étude médicale et pharmaceutique qui sortirait de notre compétence. On peut d’ailleurs s’en dispenser, puisque ce travail a été fait excellemment en 1912 par G. Carbonelli et en 1923 par M. E. Olivier 1, c’est-à-dire par deux historiens qui, par bonne fortune, sont en même temps médecins. Les historiens, les archivistes et les avocats avaient suffisamment mis à la torture les textes les plus innocents. Il était bon que des médecins vinssent dire leur mot, puisqu’il s’agit d’une question d’empoisonnement où sont mis en cause en première ligne un médecin et un pharmacien, et puisque, comme disait Carrard 2, le « point essentiel » de toute l’affaire, c’est le traitement subi par le Comte Rouge.

L’enquête de 1392 est conservée aux Archives de Turin, non pas en original mais en copie. Elle a été publiée intégralement plutôt deux fois qu’une. Le traitement auquel fut soumis le Comte Rouge nous est ainsi connu dans tous ses détails. Grandville lui-même, qui n’avait rien à cacher, et les autres médecins de la cour ont tout révélé. Les ordonnances écrites par le physicien et exécutées par l’apothicaire figurent au procès. Une foule de témoins à charge ont déposé. Il serait difficile d’être mieux renseigné.

Or, MM. Carbonelli et Olivier qui, je le répète, sont médecins, ont étudié, ce qu’il aurait fallu faire /97/ depuis longtemps, la maladie du Comte Rouge et le traitement suivi à la lumière de la thérapeutique et de la pharmacopée du XIVe siècle. De leurs études, savantes et minutieuses, ressort ce fait : il n’y a pas eu d’empoisonnement, le Comte Rouge est mort du tétanos 1.

A la vérité, les historiens du XIXe et du XXe siècles ont pu s’y tromper, parce que le traitement que dut subir le Comte Rouge paraissait barbare, bizarre et suspect. Dans l’un des remèdes destinés au comte, on a relevé la mention du vert-de-gris. Etait-il besoin d’autre preuve ?

Les historiens, c’est entendu, ne peuvent tout savoir. Ils auraient pu se dire, cependant, que, au XXe siècle, nous avalons sans méfiance de la belladone, de la strychnine et bien d’autres poisons violents ordonnés par les « physiciens » d’aujourd’hui. Ils auraient pu savoir que le vert-de-gris figure, si je ne me trompe, de nos jours encore dans la thérapeutique et qu’on l’utilise comme antispasmodique. Or il y avait précisément dans la maladie du Comte Rouge, qui est mort du tétanos, à lutter contre des spasmes.

Il faut en revenir au récit, si dédaigné par Bruchet, des vieux chroniqueurs savoyards. L’un d’eux, Jean Servion, raconte comment, le comte chassant un jour un sanglier dans une forêt au-dessus de Thonon, /98/ son cheval se dressa, effrayé, et tomba de telle façon que le comte « fut blessé d’une étroite et parfonde plaie en la cuisse sur le nerf ». Ses gens le relevèrent et il eut encore la force de monter à cheval et de rentrer à Ripaille. Au lieu de faire soigner sa blessure, il la tint « a nonchalloir ». Mais quinze jours plus tard, « luy vint une griefve maladie, de laquelle, sentant en lui la pasme, se confessa, communia et enoillia très dévotement » 1.

Perrinet du Pin, dans sa Chronique du Comte Rouge raconte le même accident 2. La Chronica latina dit qu’Amé VII mourut « ex plaga quem habuit » 3.

Les dépositions des témoins, bien loin de contredire ce récit, le confirment au contraire et l’éclairent. Quinze jours avant sa mort, le comte se plaignait d’un malaise général. Il avait spécialement mal au cou, derrière la tête, « au cochon (ou cotson) retro caput », dit un témoin. Il avait la mâchoire serrée, tellement qu’il ne pouvait parler. Grandville fit subir au malade un traitement qui, à la vérité, tenait plus de la torture que de la médecine, mais qui était conforme à la méthode curative du moyen âge. Ce qui le prouve, c’est que les médecins habituels de la cour, Me Homobonus et Me Luquin Pascal 4, ne trouvèrent rien de suspect dans les remèdes prescrits par /99/ Grandville ni dans le traitement suivi. Leurs dépositions sont particulièrement à retenir, parce que les deux « physiciens de l’illustre et magnifique comte de Savoie » devaient regarder le médecin étranger qui avait pris leur place d’un œil bien peu favorable. Bruchet a raison de dire que la rapide faveur du médecin venu d’Afrique n’avait point été sans soulever la jalousie des médecins ordinaires. D’autre part, ces médecins étaient fort attachés au comte Amé, lequel dans ses douleurs accusait Grandville de l’avoir empoisonné. Or que font et que disent les deux médecins de la cour, après avoir eu entre les mains les ordonnances elles-mêmes de l’étranger ? S’ils avaient trouvé trace de poison ou quelque chose de suspect dans les remèdes et dans le traitement, ils auraient été trop heureux de le proclamer et de le répéter à l’enquête. Mais, ce qui fait honneur à leur probité scientifique et à leur honnêteté tout court, ils ont simplement remarqué que les remèdes avaient été trop forts ; ils n’ont fait aucune allusion à un poison quelconque. Pour Bruchet, il est vrai, si ces médecins n’ont pas parlé, c’est qu’ils voulaient « éviter un scandale » 1. Au fait, le scandale n’était plus à éviter. La discrétion et le silence des deux médecins ne l’ont pas empêché d’éclater. Pour Sequanus, l’attitude des médecins était due à la complaisance ou à l’ignorance. Complaisance envers qui ? Envers un rival dont le sort était entre leurs mains ? Ignorance de quoi ? Si les médecins ordinaires du comte de Savoie étaient mal renseignés, qui donc pouvait l’être mieux ? /100/

Concluons. Le Comte Rouge n’a pas été empoisonné. Il est mort du tétanos 1, maladie, une fois déclarée, qu’on ne sait pas plus guérir aujourd’hui qu’au XIVe siècle. De cette constatation, ajoutée à beaucoup d’autres, ressort la parfaite innocence de Bonne de Bourbon, de Pierre de Lompnes, et d’Oton de Grandson, trois victimes, à des degrés divers, de l’ignorance d’abord, de l’envie ensuite et de la férocité des hommes.

 

DEUX TÉMOIGNAGES.

C’est une femme qui nous apporte le premier, Christine de Pisan. Protégée par Isabeau de Bavière, on peut supposer qu’elle avait connu Oton de Grandson à la cour, dans l’entourage de la reine. Elle appréciait ce chevalier qui était son confrère en poésie, et le trouvait aimable, courtois, « bel et gracieux ». En 1399, deux ans après la mort de Grandson, Christine de Pisan avait composé un poème intitulé L’Epistre au dieu d’Amours, pour la défense des femmes attaquées et outragées de tous côtés. En France, où les femmes étaient jadis respectées, elles étaient plus qu’ailleurs malmenées et injuriées, et cela par des chevaliers eux-mêmes. C’est ici que Christine donne en exemple à ces gentilshommes discourtois /101/ deux chevaliers qui venaient de mourir, Hutin de Vermeilles, chambellan du roi, et Oton de Grandson, lesquels, toute leur vie, avaient honoré et servi les dames. Christine consacre douze vers à Oton de Grandson, dans lesquels elle plaide la cause de cet infortuné chevalier. Elle le représente comme doué de toutes les qualités et injustement accablé par les coups de Fortune, qui d’ailleurs a l’habitude de s’en prendre « aux bons ». Elle ne croit pas à sa culpabilité et déclare que son adversaire, en le tuant, a commis un péché. Elle le dépeint comme un vaillant homme d’armes qui a passé toute sa vie à combattre. Elle le compare — peut-être pour les besoins de la rime — à « Thalemon Ayaux », c’est-à-dire à Ajax, fils de Télamon, ce qui n’était pas peu dire :

Le bon Othe de Grançon le vaillant
Qui pour armes tant s’alla traveillant,
Courtois, gentil, preux, bel et gracieux
Fu en son temps. Dieux en ait l’ame es cieulx !
Car chevalier fu moult bien entechié.
Qui mal lui fist, je tiens qu’il fist pechié,
Non obstant ce que lui nuisi Fortune,
Mais de grever aux bons elle est commune.
Car en touz cas je tiens qu’il fu loiaulz,
D’armes plus preux que Thalemon Ayaux.
Onc ne lui plot personne diffamer,
Les dames voult servir, prisier, amer 1.

Ce n’est pas tout. Dans un autre poème, écrit entre 1400 et 1402, le Débat de deux amans, Christine de Pisan fait un nouvel éloge d’Oton de Grandson. /102/ Elle énumère quelques-uns des grands amoureux de jadis lesquels, en aimant, ont acquis une renommée « qui court le monde »: Thésée, Enéas, Lancelot du Lac, Cléomadès et bien d’autres ; puis, renonçant à chercher si loin dans le passé, elle fait l’éloge des « bons vaillans » de son temps qui mirent leur cœur « en parfaite amour » : d’abord le connétable Bertrand « de Gleaquin » que « désir d’estre amé » a rendu si vaillant ; ensuite le maréchal Boucicaut ; puis Oton de Grandson et Hutin de Vermeilles. Voici les cinq vers consacrés à Grandson :

Des trespassez encore puis conter :
Du bon Othe de Grançon raconter
              Avez assez
Ouÿ, comment du bien ne fu lassez.
En lui furent tous les biens amassez 1.

Comme c’était à prévoir, Bruchet n’attache pas beaucoup d’importance à cette « admiration féminine » 2. Il est certain toutefois que, si Grandson avait passé pour un empoisonneur, coupable de la mort du comte de Savoie, Christine n’aurait pas voulu ni osé, dans un poème dédié au duc d’Orléans, faire un pareil éloge du chevalier qui venait d’être vaincu et tué. Les vers que, par deux fois, Christine écrivit sur Oton de Grandson, en 1399 et en 1400, expriment l’opinion même de la cour de France.

L’opinion de la cour de Bourgogne au XVe siècle nous est, d’autre part, transmise par Georges Chastelain surnommé Georges l’Adventurier. Cet historien, /103/ toujours admirablement renseigné, né vers 1404, n’a pas connu personnellement Oton de Grandson, comme l’avait fait Christine de Pisan, mais il a pu recueillir des renseignements précis sur ce chevalier, sa vie, ses faits d’armes, son caractère et sa mort. Dans la seconde moitié du XVe siècle, il écrivit pour la consolation de la reine d’Angleterre, Marguerite d’Anjou, un livre imité du De casibus de Boccace, intitulé le Temple de Boccace, remonstrances, par maniere de consolation, a une desolee reyne d’Angleterre. C’est une sorte de traité de Fortune destiné à montrer la « deceveuse nature » de cette inconstante déesse. Dans ce « miroir » à l’usage des grands d’ici-bas, Chastelain a raconté, d’un style pompeux et solennel, le sort tragique d’une foule de personnages, parmi lesquels Oton de Grandson.

Vint après un messire Othe de Gransson, chevalier de hault prix, mais non bien voulu de Fortune en son derenier, portant les manieres de son finer en lices de gage, la ou couché a l’envers sur le sablon, monstra l’espee murdriere au fondement, dont mourut oultré, qui, vaincu lors, confus et plein de honte, ayant porté jusques a celle heure titre d’un des bons chevaliers du monde et des plus exquis, se vint douloir droit cy a Fortune de quoy si ennemie envers lui, aprés si longue felicite portée, ne lui avoit souffert issue de mesmes et a l’avenant de son courage. Et desiroit fort, ce sembloit, pour estre exemple a ceulx qui se presument en vanité de leurs corps, estre reçu droit cy et mis en escout, car il s’y presentoit a ceste cause 1.

Ainsi, de son vivant et après sa mort, Oton de /104/ Grandson a été considéré comme un chevalier de haut prix, l’un des meilleurs du monde et des plus exquis. Il serait difficile de dire plus. Les lignes de Georges Chastelain, ajoutées aux vers de Christine de Pisan, montrent indiscutablement quelle brillante réputation Grandson s’était acquise en France et en Bourgogne par ses faits d’armes et sa courtoisie.

 


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II

LES MANUSCRITS
ET
LES ANCIENS IMPRIMÉS

 

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LES MANUSCRITS

On ne possède aucun manuscrit original des poésies d’Oton de Grandson. Rien de ce que ce chevalier a écrit de sa main ne nous est parvenu, pas même sa signature. Il n’a pas jugé nécessaire, comme d’autres poètes de son temps, professionnels, il est vrai, tels que Guillaume de Machaut ou Christine de Pisan, de réunir ses œuvres dans de beaux manuscrits, richement historiés, pour les offrir au roi de France ou au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne ou au comte de Savoie. Sans doute, ainsi que d’autres grands seigneurs qui, à l’occasion, furent poètes ou du moins rimeurs, n’attachait-il pas à ses œuvres une grande importance. Oton de Grandson était un de ces chevaliers, nombreux au XIVe siècle et encore au XVe, pour lesquels la poésie était un passe-temps entre deux combats. Les ballades et autres poésies composées par ces amateurs sont presque toujours perdues. La destinée misérable d’Oton explique d’ailleurs qu’il n’ait pas pris la peine de faire une copie complète et soignée de ses œuvres. Quand un homme doit défendre son honneur et sa vie, les ballades, rondeaux, lais, virelais et complaintes qu’il peut avoir composés pour se distraire sont relégués à l’arrière-plan.

Les manuscrits qui renferment les œuvres poétiques /108/ d’Oton de Grandson sont des copies de la première moitié du XVe siècle. Aucun d’eux n’est consacré aux seules poésies de ce chevalier, qui sont généralement transcrites soit à la suite du Livre des Cent ballades, soit au milieu des poésies d’Alain Chartier.

Le Livre des Cent ballades, composé du vivant d’Oton de Grandson, vers 1390, traitait d’un thème qui tenait particulièrement à cœur au poète vaudois, la loyauté en amour opposée à la fausseté. Oton connaissait plus d’un des auteurs et des collaborateurs de ce recueil. Si l’on ne rencontre pas son nom parmi ceux des vaillants compagnons qui répondirent à l’enquête, c’est que Grandson, en 1390, était en Savoie, où ne parvenaient pas les échos littéraires de Paris. Ce n’est que plus tard, dans l’une de ses dernières ballades, qu’il crut devoir, lui aussi, donner son avis, en se rangeant résolument du côté des tenants de Loyauté. On ne s’étonnera pas de voir les copistes ou les amateurs de manuscrits faire suivre le Livre des Cent ballades qui traite du « doulx mestier » d’amour et qui plaide la cause de Loyauté, d’un choix des poésies contemporaines d’Oton de Grandson, toutes consacrées au culte d’une seule dame.

Il est facile aussi d’expliquer pourquoi plusieurs petits poèmes de Grandson se trouvent copiés dans les manuscrits d’Alain Chartier. Comme le chevalier savoyard, mais pour des causes différentes, le secrétaire du roi n’a pas pris soin de réunir lui-même ses poésies authentiques dans des manuscrits dont il aurait pu surveiller l’exécution. Ça n’a pas empêché sa renommée d’aller grandissant. Durant tout le /109/ XVe siècle et la première moitié du XVIe, il passait pour le « parfait explanateur », c’est-à-dire pour l’interprète par excellence des choses de l’amour. Il n’est pas étonnant que les copistes de manuscrits lui aient attribué, puisqu’on ne prête qu’aux riches, de nombreux petits poèmes amoureux d’auteurs inconnus ou peu connus 1.

Les manuscrits où l’on trouve aujourd’hui les poésies d’Oton de Grandson sont les suivants :

I. Paris, Bibl. nat. fr. 2201 (anc. 7999). Ce manuscrit a été décrit trois fois : en 1868, par Michelant dans le Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, t. I, p. 374 ; en 1890, dans la Romania, t. XIX, p. 407 ; enfin dans l’édition du Livre des Cent ballades publiée par Gaston Raynaud pour la Société des anciens textes français. Paris, 1905, p. xix.

C’est un volume de 131 feuillets, sur vélin, du commencement du XVe siècle. Il renferme :

1. Fol. 1-70 v°, le Livre des Cent ballades incomplet de la fin. Un feuillet manque qui renfermait les derniers vers de la ballade du sire de Bucy et la ballade entière du bâtard de Coucy.

2. Fol. 71-104 v°, recueil de 37 poésies d’Oton de Grandson sans titre et sans indication d’auteur. Un titre se trouvait-il à la suite du Livre des Cent ballades dans le feuillet qui manque ? C’est possible et c’est probable. En 1890, j’ai identifié, énuméré et publié partiellement ces poésies : Oton de Granson et ses /110/ poésies, dans la Romania, t. XIX, p. 237-259, 403-448. En 1904, elles ont été publiées par Ludwig Schirer, Oton de Granson und seine Dichtungen. Strassburg. (Thèse de doctorat.)

3. Fol. 105-109, poème sans titre, qui commence par ce vers :

Amis, t’amour me contraint.

Ce poème est un lai de Guillaume de Machaut, publié dans les Poésies lyriques de ce poète, édition V. Chichmaref, t. II, p. 352-361.

4. Fol. 111-130 v°, L’Istoire de Grisilidis, marquise de Saluces, en prose 1.

Ce manuscrit renferme huit miniatures, inachevées sauf la première, six pour le Livre des Cent ballades, deux pour les poésies de Grandson.

Une question intéressante se pose à propos de ce volume. Vallet de Viriville, en 1858 2, et Gaston Raynaud, en 1905 3, ont supposé qu’il avait appartenu à la reine de France 4. Voici pourquoi: Isabeau de Bavière avait acheté, le 15 janvier 1399, d’un « escrivain de lettres de fourme », Pierre Le Portier, demeurant à Paris, « un livre nommé Les Cent ballades » 5. D’autre part, deux ans plus tard, en 1401, /111/ elle avait fait faire par un orfèvre, Jean Clerbout, « deux fermouers d’or pour le Livre des ballades messire Othes de Grantson » 1. Vallet de Viriville et Gaston Raynaud ont estimé que ces deux articles des Registres des comptes, l’un de 1399, l’autre de 1401, se rapportent à un seul et même volume, qui serait aujourd’hui le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 2201. Mais cette identification ne va pas sans quelque difficulté. On ne voit pas bien pourquoi l’argentier de la reine, qui avait à noter des dépenses de reliure, aurait désigné le même volume une fois par le titre du début, ce qui était conforme à l’usage, et une seconde fois par un titre du milieu du livre, ce qui était tout à fait exceptionnel. A cette objection, Gaston Raynaud a répondu de la façon suivante : « Si nous nous rappelons que notre manuscrit G (fr. 2201) contient à la suite des Cent ballades d’assez nombreuses poésies d’Othon de Granson, dont quelques-unes avec mention très apparente de leur auteur, on pourra en conclure que l’argentier d’Isabelle a pu facilement attribuer par erreur à Othon de Granson la paternité de tout un manuscrit où il figure partiellement comme auteur ». La reliure du temps et les fermoirs d’or ont disparu, mais « rien n’empêche de supposer que le maroquin rouge moderne recouvre l’exemplaire de la reine Isabelle de Ravière ». On avouera que c’est aller un peu vite en besogne. On pourrait tout aussi bien croire que les deux articles des comptes, l’un de 1399, l’autre de 1401, se rapportent à deux ouvrages /112/ différents. Si la reine Isabeau, comme c’est probable, a été longtemps aimée d’Oton de Grandson, qui lui a dédié une grande partie de ses poésies 1, aurait-elle acheté, chez le copiste Pierre Le Portier, les vers qui lui étaient consacrés, en même temps, disent les comptes, que d’autres livres pieux ? N’est-il pas plutôt indiqué de supposer que, comme tout amoureux passionnément épris, Oton avait fait présent à la reine de tout ou partie de ses œuvres et que ce livre tenait particulièrement à cœur à Isabeau, puisqu’elle l’avait fait relier avec deux fermoirs d’or ? Bref, contrairement à l’opinion de Vallet de Viriville et de Gaston Raynaud, il est permis de voir dans les deux articles des Comptes de l’argenterie de la reine deux volumes différents, l’un Les Cent ballades du sénéchal d’Eu, l’autre les poésies de Grandson. Quant au volume d’Isabeau de Bavière, avec ses deux fermoirs d’or, qu’est-il devenu ? On ne sait.

 

II. Neuchâtel en Suisse, bibliothèque Arthur Piaget. Petit volume sur papier, écrit vers 1430, de 180 feuillets, numérotation moderne, avec six dessins ornés de rouge. Reliure ancienne fort originale 2. Sur le feuillet de garde, au commencement du volume, deux initiales majuscules en rouge, A. P. Dans la boucle du P, d’une écriture du XVe siècle : « Je Jehan Devillers. Sine macula ». Au verso du même feuillet, les initiales A. P. répétées, avec, au-dessus, reliés par des anneaux, deux écussons, dont l’un est d’or à la fasce de gueules chargée d’une étoile d’or, et l’autre de gueules au /113/ chef emmanché de deux pièces et de deux demi-pièces d’or 1. A droite et à gauche, deux aumônières avec les mêmes armoiries. Au-dessous, la devise : Tant me dure. Les armoiries, comme la devise, n’ont pas été identifiées.

Ce volume avait appartenu à Louis-Bénigne Baudot, puis à son fils, Henri Baudot. Il figure, accompagné d’une notice peu exacte, dans le Catalogue de la Bibliothèque Henri Baudot, Dijon, 1894, n° 643. A la vente de cette bibliothèque, en 1894, M. Paul Court acheta ce manuscrit, qu’il vendit en 1939 2.

Ce volume renferme :

1. Fol. 1-73, Le Livre des Cent ballades, sans titre.
    Fol. 73-82 v°, Les Responses des Cent ballades.
Ce manuscrit est resté inconnu des éditeurs du Livre des Cent ballades.

2. Fol. 83, Complainte.

Helas ! helas ! helas ! Bourgongne,
Trop mal se porte ta besongne...

Poésie de 44 vers, composée à l’occasion de la mort de Bonne d’Artois, duchesse de Bourgogne, deuxième /114/ femme de Philippe-le-Bon, décédée le 15 septembre 1425. Cette complainte a été publiée dans les Mémoires de l’Académie de Dijon, en 1827, par Louis-Bénigne Baudot qui l’a attribuée, on ne voit pas pourquoi, à un certain Guillaume Vaudrey 1. M. Paul Court a republié ces vers en 1900 dans les Mémoires de la commission des Antiquités de la Côte d’Or, t. XIII, p. cxcix.

3. Fol. 84-151 v°, Balades, rondeaux, lais, virelais et autrez dis compilez par noble homme messire Ode de Granson, chevalier.

Recueil de 77 pièces diverses, énumérées et publiées ci-après.

4. Fol. 152-157, Le lai de paix d’Alain Chartier, sans titre.

5. Fol. 157 v°, rondeau sans titre :

Oblier je ne vous pourroye,
Ma seulle dame et ma joye...

6. Fol. 157 v°, autre rondeau sans titre :

Rire et plourel (sic) sy me sont venu voir,
Puisque partis de vous, mon seul plaisir...

7. Fol. 158-175 v°, La Belle dame sans mercy d’Alain Chartier.

8. Fol. 175 v°-180 v°, La Response d’Alain Chartier.

Mes dames et mes damoisellez,
Se Dieu vous doint joye prochainne... /115/

 

III. Florence. Manuscrit du commencement du XVe siècle, in-fol. sur vélin à 2 col., appartenant à M. Léo-S. Olschki, éditeur. Sur ce volume, voir l’article de M. Giulio Bertoni, Liriche di Oton de Grandson, Guillaume de Machaut e di altri poeti in un nuovo canzoniere, dans le t. XVI (1932) de l’Archivum romanicum. Genève-Firenze, 1933, p. 1-20.

Ce manuscrit contient 306 pièces, pastourelles, ballades, rondels, lais, virelais, complaintes, sans indication d’auteurs. La plupart sont de Guillaume de Machaut. 26 sont d’Oton de Grandson et se retrouvent dans le manuscrit de Paris, fr. 2201 et dans le manuscrit de Neuchâtel :

1. Fol. 8 c. Complainte de pastour et de pastourelle amoureuse. Une jeune gentil bergiere.

2. Fol. 10 b. Balade. Salus assez par bonne entencion

3. Fol. 10 c. Balade. Je congnois bien les tourmens amoureux

4. Fol. 10 d. Balade. Je vous choisy noble loyal amour

5. Fol. 11 a. Balade. J’ay en mon cuer .j. œil qui toudiz veille

6. Fol. 11 b. Balade. Loyal amour ardant et desireuse

7. Fol. 11 c. La Complainte de l’an nouvel. Jadis m’avint que par merancolie

8. Fol. 12 a. Complainte. Je souloye de mes yeuls avoir joye

9. Fol. 13 b. Souhait en complainte. Il me convient par souhait conforter

10. Fol. 13 d. L’estraine du jour de l’an. Joye, sainté, paix et honneur

11. Fol. 14 a. Le lay de désir en complainte. Belle, tournez vers moy vos yeulx

12. Fol. 15 b. Balade. Il n’est confort qui tant de bien me face /116/

13. Fol. 16 a. Balade. Or est ainsi que pour la bonne et belle

14. Fol. 16 b. Balade. Certes, Amour, c’est chouse convenable

15. Fol. 16 c. Balade. Amour, sachiez que pas ne le veulz dire

16. Fol. 31 a. Balade. Je ne suis pas de tel valour

17. Fol. 44 c. Balade. Se Lucresse, la tresvaillant rommaine

18. Fol. 73 c. Balade. Je vous merci des belles la plus belle

19. Fol. 81 a. Balade. Or ne sçay je tant de service faire

20. Fol. 81 b. Balade. A Medee me puis bien comparer

21. Fol. 81 c. Balade. Or n’ay je mais que dolour et tristesse

22. Fol. 81 d. Balade. Vous qui voulez l’oppinion contraire

23. Fol. 82 a. Balade. Se mon cuer font en larmes et en plours

24. Fol. 82 c. Balade. Qui veult entrer en l’amoureux servage

25. Fol. 83 a. Balade. Ne doy je bien male bouche haïr

26. Fol. 83 d. Balade. Amis, pensez de loyaument amer

On remarquera que les ballades et complaintes d’Oton de Grandson, sauf une ou deux, sont groupées. Sans doute cette collection renferme-t-elle d’autres vers de ce poète. Mais les moyens nous manquent pour les identifier.

 

IV. Barcelone, Biblioteca Catalunya, n° 8. Sur ce manuscrit et les pièces qu’il contient, M. Amédée Pagès a donné tous renseignements utiles dans son livre La poésie française en Catalogne du XIIIe siècle à la fin du XVe1. /117/

Cette copie, de la seconde moitié du XVe siècle, exécutée en Catalogne par un Catalan avec des graphies et, parfois, des formes catalanes, renfermerait, selon M. Pagès, dix-neuf poésies d’Oton de Grandson 1. A la vérité, il paraît difficile de les lui attribuer toutes. Un Pater noster en strophes de cinq vers, le cinquième vers en latin, dans lequel sont exprimées les plaintes du pauvre peuple que chacun « robe et pilhe », n’est pas dans le genre de Grandson 2. Un poème attribué par le manuscrit à « Garanson » n’est autre que l’Enseignement du dieu d’Amours de Jean de Garencières 3. Une ballade a pour auteur un poète catalan, Jacme Escriva 4.

Huit de ces ballades se retrouvent dans les poésies d’Oton de Grandson du manuscrit de Paris, fr. 2201, et une dans celles du manuscrit de Neuchâtel :

1. Amours, je voy des autres amoreux
   Pagès, ouv. cit., p. 180, n° 6

2. Amours, sachiés que pas ne le vou dire
                               p. 184, n° 8

3. Il n’est confors qui tant de ben me fasse
                               p. 190, n° 11

4. A mon avis, Dieu, Rayso e Natura
                               p. 192, n° 12

5. Or est aynssi que par la bonne e belha
                               p. 194, n° 13

6. Pardiu, Amour, c’est chosa covenable
                               p. 196, n° 14

7. Salus et pais et bonn’ entencion
                               p. 213, n° 18 /118/

8. Je conois bien les tourmens amoureux
                               p. 233, n° 21

9. Ilh a passé des ans set et demi
                               p. 235, n° 22

Au milieu de ces ballades, le manuscrit de Barcelone a inséré trois poèmes ou complaintes de Grandson :

1. Congié que prist Micer Otto de Granson de sa dame.
     Je soloye de vouïr avoir joye
     Pagès, ouv. cit., p. 215, n° 19

2. La vergiera de Micer Otto de Gransson.
     Una gentil, jone vergiere
                               p. 223, n° 20

3. La Complainte de l’an nouvel, sans titre :
     Jadis m’evint que par merencolie
                               p. 239, n° 23

Restent les cinq ballades suivantes qui ne se trouvent ni dans le manuscrit 2201 ni dans le manuscrit de Neuchâtel :

1. Je ne me vueilh plaindre doresnavant
     Ref. : Ne ne me chaut de ma dame et maistressa
     Pagès, ouv. cit., p. 176, n° 4

2. Adiu, mon dieu, ma joya, mon plaisir
     Ref. : Adieu, la plus gracieusa du monde
                               p. 178, n° 5

3. J’aime, je hay, on m’aime or soy haïs
     Ref. : Or, fayt ma dame, a chascun je m’en los.
                               p. 182, n° 7

4. Je vi l’autrier la belha au corps gay
     Ref. : Ne de rens nee ne se confortera.
                               p. 186, n° 9

5. Et las ! Amour et ma sola maistresse
Ref. : Par diu, oui, mon ami gracious.
                               p. 198, n° 15 /119/

Il est douteux que ces cinq ballades soient d’Oton, en dépit du nom de « Glen[son] » attribué à l’une d’elles. La deuxième figure dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 2264, fol. 60 v°, qui renferme des réponses à la Belle dame sans merci, des poésies de Vaillant et une collection de ballades ; la cinquième se trouve dans le manuscrit 189, fol. 88, de la Bibliothèque d’Epinal, exécuté à Metz, contenant des mélanges latins et français, en vers et en prose. Ni l’un ni l’autre de ces manuscrits de la seconde moitié du XVe siècle ne renferme de poésies de Grandson.

 

V. Paris, Bibl. nat. fr. 1727, milieu du XVe siècle.

En 1894, j’ai publié dans la Romania1 une description détaillée de ce manuscrit, qui, au XVIIe siècle, appartenait aux frères Dupuy. Il renferme des poèmes et des traités en prose d’Alain Chartier. André Du Chesne avait ce volume sous les yeux lorsqu’il publia, en 1617, la dernière édition des œuvres de cet écrivain. Sont intercalées dans les poèmes de Chartier d’autres poésies de Jean Castel ou Chastel, du sénéchal d’Eu, de Baudet Herenc, de Pierre de Nesson et d’Oton de Grandson.

Fol. 94-124 v°, sans titre, poème d’Oton de Grandson de 2465 vers, publié plus loin 2 sous le titre : Le Livre messire Ode.

[J]e vueil ung livre commencier
Et a ma dame l’envoyer... /120/

Fol. 132-136, Autre complaincte de nouvelle acoinctance.

Je voy que chascun amoureux
Se veult, ce jour, appareir (sic) 1

 

VI. Bruxelles, Bibl. royale, nos 10961-10970.

Ce volume est formé de deux parties, l’une de la première moitié du XVe siècle, l’autre de la fin. La première partie comprend des poésies d’Alain Chartier, la seconde le Triomphe des Dames d’Olivier de la Marche.

Fol. 80-111, Le Livre messire Ode, sans titre :

Je vueil ung livre encommencier
Et a ma dame l’envoyer... 2

Il est précédé d’un rondeau d’Alain Chartier :

Cuidez vous qu’il ait assez joye...

et de la ballade de Grandson :

Je vous choisy, noble loyal amour...

Il est suivi de la Belle dame sans merci.

 

VII. Paris, Bibl. nat. fr. 1952, manuscrit sur vélin, avec lettres ornées, du XVIe siècle, qui renferme les œuvres en vers et en prose de Jean d’Auton, abbé d’Angle.

Fol. 67-80 v°, une Complainte d’Amours :

Je vueil ung livre commencer
Et a ma dame l’envoier... /121/

C’est Le Livre messire Ode, en un texte rajeuni et inachevé. Il est précédé, comme dans le manuscrit de Bruxelles, de deux rondeaux et suivi de l’Histoire de Griselidis.

 

VIII. Paris Bibl. nat., fr. 1131 (anc. 7372 5), manuscrit sur vélin, copié dans le nord de la France, seconde moitié du XVe siècle. Il renferme les œuvres d’Alain Chartier, au milieu desquelles sont transcrits deux poèmes d’Oton de Grandson.

Fol. 69-71, Complainte amoureuse de Sainct Valentin Gransson :

Belle, tournés vers moy vos yeulx...

Cette Complainte, qui n’a été conservée par aucun autre manuscrit, est copiée entre le Débat du gras et du maigre, autrement dit le Débat des deux fortunés d’amour et le Bréviaire des nobles.

Fol. 192 v°-194 v°, La Pastourelle Gransson, qui figure entre deux complaintes anonymes, commençant l’une par ce vers :

Helas ! se je me complains...

et l’autre

M’amour, ma dame souveraine...

Les deux titres des poèmes de Grandson sont d’une écriture plus moderne.

 

IX. Londres, manuscrit de la Bibliothèque de Westminster Abbey, sur papier, exécuté en France vers le milieu du XVe siècle. En 1875, dans le /122/ Bulletin de la Société des anciens textes français1, Paul Meyer a décrit ce volume, sommairement et incomplètement. Le commencement et la fin manquent. Au début se trouvent L’epistre au dieu d’Amours et Le livre de la pastoure de Christine de Pisan.

Fol. 11 v°, un lai sans titre :

Amours, Amours, jadis soulloye...

C’est le Lai de plour d’Oton de Grandson qui fait partie du Livre messire Ode.

Ce manuscrit renferme une collection de ballades, dont la majorité sont de Guillaume de Machaut.

Fol. 27 v°, ballade de Grandson :

Il a passé des ans un et demy...

Y a-t-il dans ce volume d’autres ballades d’Oton de Grandson ? Il est impossible de répondre à cette question, affirmativement ou négativement.

Ce sont là les neuf principales copies connues à ce jour des œuvres d’Oton de Grandson. Quant aux manuscrits qui, incidemment, au milieu de beaucoup d’autres poésies, renferment une ballade isolée ou une complainte, sans nom d’auteur, je les mentionnerai ci-après, à l’occasion de ces pièces elles-mêmes.

Il est probable que les manuscrits qui viennent d’être énumérés ne renferment pas toute l’œuvre poétique d’Oton de Grandson. Dans l’hostilité qui précéda le duel de Bourg-en-Bresse et dans l’indifférence qui suivit, plusieurs originaux ou plusieurs copies ont dû disparaître. A côté du Livre des ballades /123/ messire Othes de Grandson qui appartenait à la reine de France et qui semble bien perdu, il faut placer la mention suivante trouvée dans un ancien inventaire de la Bibliothèque de Bourgogne :

Un autre livre en parchemin, historié en plusieurs lieux, escript en rime, parlant De Oste Gransson ; commençant ou second feuillet : Souvent esbatre m’en aloye, et le dernier feuillet : Tant que son cuer soit1.

Qu’était-ce que ce livre « escript en rime » et « parlant de Oste Gransson » ? Un récit sur ce chevalier, ses faits d’armes ou ses amours ? C’est peu probable. On pourrait penser soit à un poème dans le genre du Livre messire Ode, soit tout simplement à un recueil de complaintes et de ballades, semblable à ceux des manuscrits de Paris et de Neuchâtel. Il est superflu de dire que les deux vers qui commencent le second et le dernier feuillets n’ont pas pu être identifiés.

On a été tenté parfois d’attribuer à Grandson de petits poèmes amoureux, anonymes dans les manuscrits, par exemple la complainte qui, dans les éditions d’Alain Chartier, est imprimée à la suite de la Pastourelle et de la Complainte de Saint Valentin, et qui commence par ce vers :

Helas ! se je me complains...

Grandson n’ayant pas un style fort original et les thèmes amoureux qu’il s’est plu à développer se retrouvant à peu près dans les mêmes termes chez bien d’autres rimeurs, ses contemporains ou ses successeurs, il est difficile de lui restituer des poèmes anonymes. /124/ La place que ces pièces occupent dans les manuscrits n’offre pas un critère bien sûr. Il vaut donc mieux renoncer à ce petit jeu qui augmenterait peut-être mais n’enrichirait pas le bagage poétique d’Oton de Grandson.

 

IMPRIMÉS DES XVe ET XVIe SIÈCLES.

Dans sa première édition des œuvres d’Alain Chartier, qui date exactement du 5 septembre 1489, Pierre Le Caron, mal renseigné sur les œuvres relativement restreintes de ce poète et se fiant aux manuscrits, avait accueilli une foule de pièces étrangères à l’auteur de la Belle dame sans merci. Ces vers, qui sont en réalité de Guillaume de Machaut, d’Oton de Grandson, du sénéchal d’Eu, de Michaut Taillevent, de Baudet Herenc, d’Achille Caulier, de Villon et de rimeurs inconnus, ont passé d’édition en édition. Dans la dernière, publiée par André Du Chesne en 1617, sur 809 pages, 384 sont à retrancher.

Parmi les poèmes faussement attribués à Chartier se trouvent la Pastourelle et la Complainte de Saint Valentin d’Oton de Grandson. Or, dans le manuscrit que l’imprimeur avait sous les yeux, le nom lui-même de « Granson » figurait dans les titres. Mais ce nom qui, à la fin du XVe siècle, n’éveillait plus aucun souvenir et paraissait incompréhensible, n’empêcha pas l’attribution de ces deux poèmes à Chartier : La Pastourelle Granson faicte par maistre Alain Chartier et La Complainte de Saint Valentin Granson compilée par maistre Alain Chartier. Réimprimée à Paris vers /125/ 1510, la Pastourelle fut publiée sous ce titre : Complaincte du Bergier et responce de la Pastorelle de Granson, composée par tresexcellent rhetoricien maistre Alain Chartier. C’est un petit in-4° goth. de quatre feuillets 1.

Mal copiés dans certains manuscrits du XVe siècle, mal imprimés dans les éditions du XVIe siècle, les deux poèmes d’Oton de Grandson parurent indignes d’Alain Chartier. C’était du moins l’avis de Clément Marot, qui s’y connaissait. Après avoir protesté contre les mauvais vers que des éditeurs peu scrupuleux faisaient circuler sous son nom, il ajoutait : « Or ne suis je seul à qui ce bon tour a esté faict. Si Alain Chartier vivoit, croy hardiment, amy, que vouluntiers me tiendroit compagnie à faire plaincte de ceulx de leur art qui à ses œuvres excellentes adjousterent la Contre Dame sans mercy, l’Hospital d’Amours, la Complaincte de Saint Valentin et la Pastourelle de Granson, œuvres, certes, indignes de son nom, et aultant sorties de luy comme de moy la Complaincte de la Bazoche, l’Alphabet du temps present, l’Epitaphe du comte de Sales, et plusieurs aultres lourderies qu’on a meslees en mes livres. 2 »

Il faut ranger parmi les anciens imprimés les ballades d’Oton de Grandson publiées en 1501 dans une anthologie qui a joui d’une grande vogue au XVIe siècle, le Jardin de plaisance et Fleur de rhétorique /126/ d’Antoine Vérard 1. Au fol. 68 v° de ce recueil se trouve une Balade excellente en priant sa dame. C’est la Ballade de Saint Valentin double du manuscrit fr. 2201. Mais dans le Jardin de plaisance elle est simple, c’est-à-dire n’a que trois strophes, accompagnées de l’envoi suivant, ajouté par le compilateur :

Princesse par qui je suis languissant,
Je vous supply, ne me soyez contraire.
Se je dy riens qui vous soit deplaisant,
Pardonnez moy, besoing le me fait faire.

Au fol. 107 v°, une Autre balade :

Je vous choisy, noble loyal amour.

Le compilateur du Jardin de plaisance a de même fabriqué un envoi qui manquait à la ballade de Grandson :

Prince du puy, j’ay choisy la plus franche
Qui soit depuis Paris jusqu’à Tournay.
Je voue aux sains dont voy la remembrance
Que jamais autre que vous ne choisiray.

 


/127/

III

NOTES SUR LES POÉSIES

 

/128/
/129/

LES POÉSIES DE GRANDSON PERDUES ET RETROUVÉES. 1

Les poésies d’Oton de Grandson n’étant pas réunies en un seul manuscrit qui les comprendrait toutes, mais étant dispersées au milieu d’autres poèmes du temps, le plus souvent sans titre et sans nom d’auteur, il ne faut pas s’étonner qu’elles soient longtemps restées ignorées. Les chroniqueurs et les poètes français du XIVe et du XVe siècle, Froissart, Eustache Deschamps, Christine de Pisan, Alain Chartier, Georges Chastellain, Olivier de la Marche, qui tous ont parlé de Grandson pour raconter ses exploits guerriers, ses amours malheureuses ou sa mort pitoyable, n’ont fait aucune allusion à ses vers.

Mais il s’est trouvé heureusement au XIVe siècle un Anglais, et, au XVe siècle, un Espagnol et un prévôt du chapitre de Lausanne, pour nous apprendre que Grandson fut un poète apprécié. L’Anglais est Geoffroi Chaucer qui tenait Grandson pour « la fleur de ceux qui font des vers en France » et qui a traduit trois de ses ballades 2. L’Espagnol est le marquis de /130/ Santillane qui, dissertant sur la poésie dans sa Lettre au connétable du Portugal, a fait l’éloge de « micer Otho de Granson » qu’il regardait non seulement comme un « caballero estrenuo y muy virtuoso », mais comme un poète plein de douceur et d’élévation 1. Enfin le prévôt du chapitre de Lausanne est Martin Le Franc, qui a consacré quatre vers de son Champion des dames au « petit livre de messire Ode » 2. On savait, d’autre part, que, dans les éditions du XVe et du XVIe siècle des Faictz et dictz d’Alain Chartier, se trouvaient deux poèmes attribués à un mystérieux « Gransson » 3. Mais qui était ce poète et où se cachaient ses œuvres ? C’est ce qu’on ignorait.

Le premier, en 1834, l’abbé de la Rue 4 a prétendu identifier ce rimeur inconnu avec « Guillaume Granson, chevalier anglais, seigneur de Rouveray par sa femme, Jeanne de Rouvray (Seine-Inférieure) ». L’abbé de la Rue ne citait aucun vers de Grandson, mais, d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n° 7999 (aujourd’hui fr. 2201), se bornait à énumérer les titres suivants : Complainte de l’an nouvel, Complainte amoureuse, Pastourelle, les Adieux de Grandson à sa jeunesse.

Les éditeurs anglais des œuvres de Chaucer furent en mesure d’identifier « Graunson » avec Oton de /131/ Grandson, chevalier savoisien au service de Richard II, sans rien savoir d’ailleurs de sa vie ni de ses œuvres.

Publiant à Madrid, en 1852, les œuvres du marquis de Santillane, Amador de Los Rios s’adressa à Paulin Paris, qui venait de faire paraître sept volumes sur les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, pour obtenir quelques précisions sur le « caballero » Grandson. Paulin Paris le renvoya au manuscrit 7373 (lis.: 73725, aujourd’hui 1131) qui renferme, au milieu d’œuvres d’Alain Chartier, deux poèmes de Grandson, et au manuscrit 7999 (fr. 2201), puis il lui fournit quelques renseignements sur ce poète, qui aurait été contemporain d’Alain Chartier et de Charles d’Orléans et père du fameux Jean de Grandson, exécuté en 1455 1.

On peut dire que les vers d’Oton de Grandson ne furent connus qu’à partir de 1890, année où, pour la première fois, les poésies du manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 2201, ont été énumérées et partiellement publiées 2, On peut dire aussi que, dès lors, le poète vaudois est entré dans l’histoire littéraire, tant en France qu’en Angleterre 3.

Il serait vain d’essayer de classer chronologiquement les vers d’Oton de Grandson, qui a, peut-on /132/ croire, rimé toute sa vie, puisque, dans deux ou trois pièces, il fait allusion à sa jeunesse et qu’une ballade a été composée peu de temps avant le duel de Bourg-en-Bresse. Aucune mention précise de faits ou de personnages contemporains ne permet de dater exactement ces poésies. Aussi, plutôt que de mettre un ordre factice dans ces complaintes, ballades et rondeaux, a-t-il paru préférable de les publier successivement dans leur ordre manuscrit. Tout au plus pourrait-on regarder la Complainte de Saint Valentin comme l’une des premières œuvres poétiques d’Oton de Grandson, non pas que rien nous autorise à la dater, mais à cause du sujet lui-même du poème. Le sire de Sainte-Croix a été amoureux toute sa vie d’une grande dame, à laquelle, en dépit de tous les obstacles, il est resté fidèle jusqu’au bout. Or, la Complainte de Saint Valentin est comme une introduction à cette quête amoureuse. Grandson raconte, en effet, comment et dans quelles circonstances il vit « la merveille du monde » à laquelle désormais tous ses vers allaient être dédiés.

 

I. LA COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN.

La légende de la Saint Valentin, qui tiendra tant de place dans les vers de Charles d’Orléans, a-t-elle été introduite dans la poésie française par Oton de Grandson ? 1 C’est probable. Ce jour-là, le /133/ 14 février, il était de coutume que chaque amoureux choisît « une dame et maistresse » qu’il faisait serment d’aimer et de servir fidèlement pendant une année. La Complainte de Saint Valentin décrit cette fête de l’amour où tout le monde est joyeux, rit chante et danse. Mais, seul au milieu de l’allégresse générale, un pauvre amant — Grandson lui-même — se lamente et pleure sa dame que la mort vient de ravir « contre raison ». A peine au sortir de l’enfance, il l’avait choisie. Il se sent incapable d’en aimer une autre.

Tandis qu’il se complaint, Saint Valentin et le dieu d’Amour en personnes s’approchent de lui, le consolent et lui donnent le conseil de choisir une nouvelle dame, jeune et belle, qui lui fera oublier la première. Mais lui, qui a tout perdu, n’en veut pas entendre parler. A Dieu ne plaise qu’il oublie sa « souveraine » . Plus jamais il ne se mêlera aux gens « de joyeulx courage ». Il se retirera « en un recoy » pour souffrir sa peine.

Cependant, cédant aux conseils de Saint Valentin et à l’autorité du dieu d’Amour, il consent à aller voir la dame qui doit le guérir. Elle lui paraît la non pareille du monde, le droit paradis de beauté. Par la volonté d’Amour, il en tombe aussitôt amoureux et il promet, séance tenante, de la servir toute la vie.

Faut-il prendre cette touchante histoire à la lettre ? Grandson, « au sortir de l’enfance », a-t-il réellement aimé une dame qui l’a instruit des règles courtoises de l’amour et qui a fait son éducation sentimentale ? Ou bien, avons-nous là plutôt un simple jeu /134/ littéraire ? Remarquons, sans prendre parti, que l’initiation amoureuse d’un jeune écuyer par une dame sage et expérimentée était dans les habitudes du temps et qu’on pourrait en relever de notables exemples dans les poèmes de Guillaume de Machaut et de Froissart.

La Complainte de Saint Valentin se trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fr. 1727, fol. 132 et 24440, fol. 221 et dans le manuscrit de Westminster Abbey, fol. 76. Des manuscrits, ce poème a passé dans les Faictz et dictz d’Alain Chartier 1. Il a été publié à part, au commencement du XVIe siècle, sous le titre de Complainte de Saint Valentin Granson compilee par maistre Alain Chartier.

 

II. RECUEIL DU MANUSCRIT DE PARIS.

(Bibliothèque nationale, fr. 2201.)

Ce recueil comprend 27 pièces diverses, poèmes, complaintes, ballades, lais, rondeaux, dont plusieurs se retrouvent dans le manuscrit de Neuchâtel et dans le manuscrit de Florence. Elles sont liées entre elles par le sujet, toujours le même, qu’elles traitent, c’est-à-dire par les lamentations amoureuses de Grandson. Voici le résumé qu’on peut en faire :

Un chevalier, jeune encore, avait aimé pendant plusieurs années une jeune dame, qui, sans repousser /135/ précisément ses déclarations, ne lui avait pas accordé la moindre faveur. Tous deux cependant s’étaient juré sur les « Sains Euvangiles » un amour éternel. Sur ces entrefaites, lasse des hommages de son soupirant, la dame, subitement, le quitte sous un prétexte futile et prend un autre ami. Désolation du délaissé, plus féru d’amour que jamais. Il écrit ballades et complaintes pour dire à sa dame qu’il l’aime encore et qu’il n’aimera et ne servira jamais qu’elle, en dépit de la trahison dont elle s’est rendue coupable. Il préfère être maltraité de celle qu’il adore plutôt que comblé de faveurs par une autre. S’il a commis une faute, il en demande pardon. L’obligation de quitter le pays qu’habite la dame vient mettre le comble à ses maux. Eloigné d’elle, entouré d’indifférents, il doit cacher sa douleur ; isolé dans la foule qui rit et qui danse, il ne songe qu’à sa dame ; le jour et la nuit, qu’il veille ou qu’il dorme, il la voit. Ses forces, il le sent bien, ne lui permettront pas de rester longtemps absent ; le désir de revoir son amie infidèle lui fera hâter le retour. La contempler est, en effet, pour lui le bien suprême. Une chose seulement pourrait guérir un jour son cœur malade : merci de sa dame ou la mort. Obtenir merci, notre amoureux, après avoir un moment espéré, n’y compte plus ; la demoiselle dont il est l’humble servant est « par trop plaine de reffus ». Puisqu’elle le veut ainsi, il sera le martyr d’amour. Que tous ceux qui aiment loyalement prient pour lui !

Dans la première ballade du recueil, Grandson a décrit la maison d’Amour, qui a deux portes, celle par où l’on entre, Joye, et celle par où l’on sort, /136/ Douloir. Le dieu d’Amour, à son bon plaisir, fait entrer les uns et sortir les autres. Il faut subir son sort sans se plaindre :

Car le courroux n’y vault pas une maille.

On peut dire que Grandson a bien mal mis en pratique ce sage conseil, puisqu’il se représente, d’un bout à l’autre de ses vers, comme un désespéré, souhaitant la mort.

De ces 27 pièces, l’une, la Complainte de l’an nouvel que Grandson fist pour un chevalier qu’il escoutoit complaindre (II), a été copiée dans le manuscrit de Barcelone où elle est accompagnée, strophe après strophe, d’une réfutation d’un rimeur nommé Lesparra 1.

Le chevalier que Grandson écoute complaindre n’est autre, on le devine, que Grandson lui-même. Eloigné de sa dame et « sans estraine » le premier jour de l’an, il en veut au dieu d’Amour qui est sans pitié, à sa dame inexorable, à son cœur qui s’est laissé prendre et à ses yeux qui l’ont trahi. Il considère son cœur et ses yeux comme ses « mortelz ennemis », ce qui ne l’empêche pas d’avouer qu’une chose entre toutes le chagrine profondément, c’est d’être loin de sa dame dont la vue seule le consolait de tous ses maux.

Lesparre prend la défense du dieu d’Amour, de la dame, du cœur et des yeux du chevalier : tout le mal vient de ce qu’il a été obligé de s’éloigner /137/ de sa dame, laquelle est « de si tresnoble fama » qu’elle ne désire pas la mort de son soupirant, mais son honneur et son « avanssament ». Bien loin de se plaindre, le chevalier devrait, au contraire, remercier le dieu d’Amour, son cœur et ses yeux, qui l’ont rendu amoureux d’une dame aussi parfaite.

On a identifié ce Lesparre avec Florimont, sire de Lesparre, gentilhomme de Guyenne, qui fut un moment au service de Pierre de Lusignan, roi de Chypre 1. Ce qui donne quelque vraisemblance à cette supposition, c’est que, vassal du roi d’Angleterre, Florimont avait pris part à la bataille navale de La Rochelle en 1372, et, comme Grandson, avait été fait prisonnier par les Espagnols. Les deux captifs partageaient-ils la même prison et ces deux vaillants hommes de guerre purent-ils échanger des propos sur l’amour et les dames ? Florimont s’amusa-t-il à rimer quelques strophes pour répondre à la Complainte de l’an nouvel ? Il faudrait, dans ce cas, supposer que ce petit poème date de la captivité en Espagne d’Oton et de Florimont. Mais, en dépit des apparences, rien ne prouve que ces suppositions soient justes.

La Pastourelle (XXV) sans être le meilleur des poèmes de Grandson, est un de ceux qui ont eu le plus de succès. A côté du recueil du manuscrit 2201, on la trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fr. 1131, de Florence, de Neuchâtel et de Barcelone. Elle est intitulée dans ce dernier volume /138/ La vergiera de Micer Otto de Gransson. 1 On a vu que, des manuscrits, ce poème avait passé dans les éditions d’Alain Chartier.

La Pastourelle est un dialogue amoureux entre une bergère et un berger, c’est-à-dire entre Grandson et sa dame. Le berger souffre de voir autour de celle qu’il aime d’autres amoureux que lui, et il presse vivement son amie de renvoyer tous ces galants ou, du moins, de les accueillir plus froidement : les mauvaises langues auraient moins beau jeu et les « nices » et les fous ne pourraient se vanter, comme ils le font, de certains « regars » et de certaines « contenances » qu’ils prennent pour des encouragements. La pastoure, qui se plaît au milieu de sa cour amoureuse, ne se rend pas aux bonnes raisons du berger. Elle n’a, dit-elle, qu’indifférence pour tous ces soupirants qui ont le don d’exciter la jalousie de son ami. Qu’il n’ait crainte, elle sait les tenir à distance. Quant aux médisants, elle s’en moque et restera toujours « franche, loyale, nette et pure ». Elle garde autour d’elle plusieurs amoureux, parce que c’est un moyen de cacher au monde son amour pour le berger. Si elle ne parlait toujours et partout qu’à un seul homme, les mauvaises langues ne gloseraient-elles pas bien davantage ? La bergère, qui semble très experte dans les choses de l’amour, conseille à son ami le berger, débouté de ses réclamations jalouses et plus amoureux que jamais, d’apprendre à lire dans « le livre de joye », qui est « invisible » à beaucoup de /139/ gens ; seuls peuvent y lire ceux qui sont « souffisans et paciens ».

La Response de la dame (XII) n’a qu’une strophe. On trouvera la ballade complète dans le Recueil de Neuchâtel (XLIX).

Quant à la dernière pièce, sans titre (XXVII), ce sont les cinquante derniers vers du Songe de Saint Valentin, qui, dans le manuscrit de Neuchâtel, a 449 vers (XXV).

 

III. RECUEIL DU MANUSCRIT DE NEUCHÂTEL

(Bibliothèque Arthur Piaget.)

Ce recueil renferme 77 pièces, dont 25 se retrouvent dans le manuscrit de Paris, 12 dans le manuscrit de Florence et 9 parmi les ballades de Guillaume de Machaut. Elles sont dans le ton habituel des lamentations de Grandson ; quelques-unes cependant apportent une note nouvelle.

On connaissait de Grandson deux Complaintes de Saint Valentin, un Souhait de Saint Valentin, sans compter deux Ballades de Saint Valentin. Dans le Recueil de Neuchâtel, on peut lire un Songe de Saint Valentin. Grandson a eu l’idée plutôt bizarre de transporter, en songe naturellement, la Saint Valentin dans le monde des oiseaux. Ayant perdu, dans un verger, un rubis et un diamant, le songeur se met en quête de ses « anyaux » et tombe au milieu d’une grande assemblée d’oiseaux de toutes espèces, présidée par un aigle. Les propos de ces oiselets, qui /140/ parlent comme des amoureux courtois, lui font oublier ses « annelets ». Chaque oiseau a choisi un « per », sauf un faucon pèlerin qui se tient à, l’écart, tout seul, sur un pin. L’aigle l’aperçoit et lui demande pourquoi il ne choisit pas « un pareil », comme les autres oiseaux. Il répond qu’il a déjà choisi dans son cœur, mais qu’il n’a pas osé le faire en paroles. Le faucon qu’il aime porte le plus beau plumage qu’on puisse voir, mais il est de telle condition que le demander pour « per » serait « grant folie et grant oultrage ». Si cet oiseau incomparable se doutait seulement de cette intention et de cette prétention, cela serait, déclare le faucon pèlerin, « pour mon payour », c’est-à-dire il pourrait m’en arriver du mal. Quoi qu’il en soit, il n’est pas question pour lui de choisir un autre « per ». Son cœur, nuit et jour, reste avec le faucon. Pour le revoir, il consentira à se remettre « en servage ». Regarder la « contenance » de ce bel oiseau, cela seul lui fait oublier ses maux. Par malheur, il a dû s’éloigner du lieu où réside le faucon, et il voit maintenant qu’ « amour lointaine » est la source de toute douleur. Il faut avoir un cœur d’acier, quand on est loin de ce qu’on aime. C’est « un des tourmens d’enfer », sans repos et sans « finement ». Bref, de tous les maux, c’est le pire. Aussi, déclare-t-il vouloir retourner auprès du faucon qu’il désire, sans espoir, avoir pour « per ». Il s’envole et, à leur tour, les autres oiseaux deux par deux se répandent dans le pays. Là-dessus le songeur s’éveille, enviant les oiselets qui, sauf une exception, ont pu choisir, à leur gré, leur « per ». Chez les humains, le choix est plus difficile. Les uns se comprennent et /141/ s’entendent ; pour beaucoup d’autres, il y a « discord ». Grandson donne une pensée à tous ceux qui usent leur temps « en amer ». La remembrance de leur peine, dit-il, « m’entre parmi les vaines ». En terminant, il fait des vœux pour tous les amants, spécialement pour ceux qui, comme lui, sont éloignés de leurs dames, qu’ils soient Anglais ou Allemands, « de France nés ou de Savoye ». Relevons en passant cette mention de la Savoie, la seule qu’on rencontre dans les poésies de Grandson, et elle n’est là, sans doute, que pour les besoins de la rime. Dans cette Saint Valentin des oiseaux, le poète raconte sa propre histoire. C’est lui le faucon pèlerin, seul sans « per » en ce jour du 14 février. Quant à l’oisel au plumage merveilleux, qui est d’un abord si difficile, c’est la jeune dame sans pareille après laquelle Oton a soupiré toute sa vie.

Les ballades de ce recueil sont remplies des plaintes habituelles d’Oton de Grandson : sa belle dame insensible ne tient nul compte de ses souffrances, et pourtant il l’a servie longuement et sans paresse ; il a dans son cœur un œil pour la voir et une oreille pour l’entendre ; où qu’il soit, il contemple son « gent corps », son « plaisant viaire », ses « beaulx rians yeux », son maintien gracieux, comme il entend son parler courtois et débonnaire. Cette dame, « saichant et bien advisée », qui est la fontaine de tous biens, est « froide d’amer ». Elle est toujours prête à répondre non ! Aussi Désespoir a-t-il fait sa « demourance » dans le cœur de Grandson. Il n’entrevoit que la mort comme récompense de ses peines. En attendant, ayant perdu sa jeunesse et sa joie, il ira habiter une /142/ maison dont les murs seront construits par Courroux, Despit et Marisson, c’est-à-dire Chagrin, et dont le jardin, traversé par le Fleuve de Plour, sera aménagé par Ennui et Doulour.

Parmi les qualités qui doivent distinguer les amoureux, Grandson insiste particulièrement sur la loyauté. Dans un petit poème (XLIV), le Dit de Loyauté, il chante cette vertu « sans tache et sans laidure », dont il fait la vraie « pasture » d’amour. On ne s’étonnera pas de voir Grandson se ranger, dans l’enquête du Livre des Cent ballades, du côté de ceux qui veulent bannir la déloyauté de l’amoureuse vie (LXVIII).

Une ou deux ballades nous présentent le chevalier savoyard enfin délivré de ses poursuites amoureuses et revenu aux préoccupations de sa tragique destinée vaudoise. Dans l’une d’elles (X), Oton raconte quel était son genre de vie, au temps passé, quand il était joyeux et élégant, recherchait les fêtes, les dances, les joûtes et les tournois, portait couronnes de fleurs et avait plus de vingt paires de robes. C’était, juge-t-il, de la folie ! Au moment où il rédigeait cette ballade, il entendait, un peu tard, changer de vie. Il voulait « tout le contraire », c’est-à-dire prier pour la paix et servir Dieu. Il avait à porter le faix de « maint grant mal » et ne trouvait personne qui vint à son aide. Cette ballade fait-elle une allusion discrète aux malheurs qui accablaient Grandson dans le Pays de Vaud ? C’est probable. Le Recueil de Neuchâtel renferme une autre ballade (IV) consacrée aux accusations de ses ennemis et au duel judiciaire qui se préparait. Enervé, agité, sans appétit, le sang « esmeu », le cerveau « boillant », Grandson était soigné par un /143/ « mire » qui ne put lui trouver d’autre maladie que l’habituelle fièvre quarte. Ce « mire », déclare Grandson, n’y entend rien. Si je suis malade, c’est « par faute de raison », autrement dit par faute de justice ; je souffre non de fièvre quarte mais de danger, péril et peine. Et, en quelques mots, il fait un tableau de la situation : un jeune seigneur (Amé VIII), un conseil de volonté, sans doute de « male volonté », des gens ennuyeux, c’est-à-dire malfaisants, enfin un commun trop puissant (les communautés du Pays de Vaud), m’ont « efforcé » ou m’ont fait violence, ont saisi mes biens et calomnié mon honneur. Mais je suis prêt à venir à « l’espreuve certaine », c’est-à-dire au combat annoncé de Bourg-en-Bresse, dont la date est toujours remise. Grandson se plaint de cette « dilacion » qui le fait « pauvre ». Dégoûté de la justice des hommes, il en appelle à Dieu, qui est juste et clairvoyant.

On regrettera qu’il n’y ait pas d’autres ballades de cette espèce dans l’œuvre poétique d’Oton de Grandson.

 

IV. LE LIVRE MESSIRE ODE.

Ce poème nous a été conservé, sans titre et sans nom d’auteur, dans deux manuscrits du XVe siècle : Paris, fr. 1727, et Bruxelles, nos 10961-10970. Un troisième manuscrit du XVIe siècle, Paris, fr. 1952, présente, sous le titre de Complainte d’Amours, un texte rajeuni. Ces deux dernières copies sont incomplètes. Dans la première, le poème a 2465 vers /144/ octosyllabes rimant deux à deux, dans lesquels sont intercalées de nombreuses pièces : ballades, chansons, complaintes, débat du Cœur et du Corps, lettres en prose et en vers.

Dans l’Estraine du jour de l’an (Recueil de Paris, XXI), Grandson semble faire allusion à son livre. A l’occasion de l’an nouvel, il prend la décision d’aimer sa dame de plus en plus, et il ajoute ces deux vers:

Vous le saurez, se je puis vivre,
Mieulx par mes fais que par mon livre.

Cette œuvre poétique d’Oton de Grandson nous était connue par une brève mention faite au XVe siècle par Martin Le Franc, prévôt du chapitre de Lausanne. Dans le Champion des dames, un chapitre traite de la valeur éducative de l’amour qui est une source intarissable de grâce, de douceur, de générosité et de vaillance. Martin Le Franc renvoie les adversaires d’Amour, c’est-à-dire les orgueilleux, les envieux, les hypocrites, les ambitieux et les avaricieux, chez lesquels toute vertu est morte, à deux petits livres qui les instruiront et les encourageront, celui de messire Ode de Grandson et celui que le duc d’Orléans composa dans sa prison d’Angleterre. Au livre de Grandson, il consacre quatre vers :

Se le petit livre lisez
De messire Ode de Grandson,
Vous trouverez de biens assez
En l’amoureuse cusançon.

Ce qui revient à dire qu’on peut trouver dans le petit livre de messire Ode tout un trésor de joie, /145/ au milieu de beaucoup de soucis et de peines d’amour.

Dès les premiers vers, Oton se réfère à un autre de ses poèmes, la Complainte de Saint Valentin, qui raconte comment le dieu d’Amour lui était apparu, l’avait consolé de la mort de sa première « princesse » et lui avait donné l’ordre de choisir une nouvelle dame. Au début de son Livre, Grandson a soin de rappeler ces conseils, auxquels, pour commencer, il s’était conformé sans beaucoup d’empressement :

Amours, par vostre bon vouloir
Vous a pieu moy faire savoir
Que je choisisse une maistresse...

Dans la Complainte de Saint Valentin, le dieu d’Amour avait présenté Grandson à une « non pareille beauté » qu’il avait aussitôt aimée et s’était engagé à servir toute sa vie.

Le Livre messire Ode raconte comment Grandson s’efforça de gagner la « douce merci » de cette non pareille. C’est, en quelque sorte, le catalogue de ses joies et de ses tourments d’amour. De ses tourments surtout, car, en fait de joies, il fut assez mal partagé, n’étant heureux qu’en « esperance d’avoir mieux ». Quant à ses peines, elles étaient grandes. Celle qu’il aimait réunissait toutes les qualités physiques et morales qu’une femme pût désirer. Mais Amour n’avait nul pouvoir sur elle. Elle n’était « de riens piteuse ». Il est vrai que, si elle était pleine de refus, ce n’était pas pour Oton seulement, mais pour beaucoup d’autres. Cette belle inflexible traînait après elle toute une cour d’adorateurs, qui n’étaient pas plus avancés que lui. Les vieux comme les jeunes /146/ attendaient ses faveurs dont tous étaient convoiteux. Mais Danger veillait sur elle à toute heure. Grandson l’aima « celeement », sans oser le dire et le montrer. C’est afin d’être choisi d’elle pour son « per », qu’il écrivit livre, complaintes, ballades et chansons.

Il se représente prisonnier de quatre ou cinq personnages, Désir, Souvenir, Espoir, qui l’assaillent de tous les côtés, Refus et Danger, qui par leurs manœuvres trouvent toujours moyen de l’éloigner de sa dame. Ne sachant « quel tour tourner », s’il doit espérer ou désespérer, Oton se jette sur son lit pour dormir et oublier. Peine perdue ! Par la faute de Souvenir, le sommeil le fuit. Il compose alors une ballade, où il parle de sa « jeune jeunesse » et où il fait le compte de ce qu’il a et de ce qu’il voudrait avoir. Il se donne comme « desconforté de joye » et même désespéré ; il sent son cœur « ardoir et frire ». Bref, il a le « rebours » de ce qu’il voudrait avoir. Il supplie sa « très belle princesse », qui est son « droit mire », de consentir à alléger ses maux.

Ce genre de lamentations continue d’un bout à l’autre du poème, avec quelques intermèdes qui se passent en songe. Ainsi, la ballade finie et enregistrée en son Livre, Grandson s’endort. Il rêve qu’il est dans un jardin, tout rempli d’arbres, de fleurs, d’oiseaux, où entre, image de la joie, un personnage qui fredonne une chanson, écoute les oisillons, s’assied au milieu des fleurs et fabrique un « chapel ». Ce gai compagnon s’intitule lui-même le plus heureux des amoureux. Il s’en va, plus joyeux qu’il n’était venu, chantant à pleine voix. Blotti dans un coin du jardin, Grandson l’écoute jusqu’à ce que l’homme et la /147/ chanson se perdent dans le lointain. Il est clair que cet amoureux, qui est pleinement satisfait, est destiné à faire contraste avec Grandson qui ne l’est guère et qui recommence, plus fort que devant, à se lamenter et à gémir.

Comme Grandson ne pouvait que rarement et difficilement voir sa dame et lui parler, il se servait, pour lui transmettre ses messages ou ses « petits dons », de l’intermédiaire d’un ami ou d’un loyal serviteur. Dans sa détresse, n’osant se présenter devant elle, il prend le parti de lui écrire pour se recommander à sa « tres plaisant jeunesse ». Pendant que son messager se hâte, porteur d’une missive bien close et bien scellée, resté seul dans le verger, il passe par des alternatives de joie et de désespoir. Il invoque tour à tour le Dieu du ciel et le dieu d’Amour. Il interpelle sa dame ; il a des hallucinations ; il entend des voix. Enfin il met en scène un nouveau personnage, destiné, derechef, à faire mieux ressortir son propre malheur. Tandis qu’il est pensif et « merencolieux », qu’il a les yeux pleins de larmes et qu’il tient le chef enclin, il voit entrer dans le verger « un jeune joli escuyer » qui, lui aussi, pleure et gémit. Mais une jeune demoiselle, venue de la part de sa dame lui dire de cesser de pleurer, l’emmène aussitôt, et Grandson recommence son piteux deuil et souhaite la mort.

Il en était là, lorsqu’arrive son messager avec d’heureuses nouvelles : la dame l’avait fort bien reçu et, après avoir lu la missive, faisait dire secrètement à Oton que, s’il pouvait venir en certain lieu, il aurait « bonne chiere ». Mais Grandson ne se contente /148/ pas de ce bref rapport. Il veut tout savoir et il supplie le messager de tout dire. Pressé de questions, ce dernier finit par jurer qu’à son avis Grandson obtiendra bien une fois, s’il persévère, la grâce de sa dame. Oton, qui ne se laisse pas prendre à ces bonnes paroles, compose un lai, qui eut, au XIVe siècle, une heure de célébrité, le Lai de plour. Puis, se croyant toujours persécuté par Refus, il écrit des ballades et des complaintes qu’il introduit dans son Livre :

Mort et non mort, languissant en tristesse.
Et esloigné de tous biens amoureux,
Vestu de deuil et tout nu de leesse,
Environné de Reffus envieux,
Plain de pensers tresmerencolieux,
Suis pour ma dame qui ne me veut aimer.

Grandson est si désespéré qu’il pense au suicide. Mais il a peur d’être déshonoré et de passer pour s’être tué par lâcheté afin d’être « esloigné de la guerre ». Pour mourir honorablement, il imagine de provoquer en combat singulier l’un des chevaliers les plus vaillants et les plus renommés du parti du roi d’Angleterre, le sire de Cornouaille 1. Afin de lui faire connaître le service qu’il attend de lui, il lui écrit une lettre en prose qui est enregistrée dans le Livre.

Nouveau changement de scène. Dans le jardin entre un jeune homme triste et abattu. Grandson s’informe avec sympathie de la cause d’une telle douleur. Après s’être fait un peu prier, le larmoyant personnage raconte son histoire. Il possédait un /149/ épervier, dont il s’était emparé avec peine, qui faisait ses délices et qu’il aimait plus qu’autre chose au monde. Un jour, apercevant un faucon pèlerin dans son jardin, il laissa un instant l’épervier pour courir après ce nouvel oiseau, qui s’envola. Quand il revint à son épervier, il avait disparu. Voilà pourquoi il est triste et désire la mort. Grandson s’étonne, à juste titre, d’une si grande douleur, causée par si peu de chose, la perte d’un oiseau. Mais le jeune homme finit par avouer qu’il a « debatu par poetrie » et que l’épervier n’est autre qu’une belle damoiselle qu’il aime depuis son enfance et qu’il vient de perdre par « guignardie ».

Le Livre messire Ode renferme bien d’autres complaintes, ballades et rondeaux qui ajoutent au tableau, déjà sombre, des tons uniformément gris ou noirs. La Complainte du Corps et du Cœur se termine toutefois par une note plus optimiste. Le Corps se plaint d’user ses jours « sans déport », parce que, un beau matin, il a été abandonné par le Cœur, lequel s’est laissé séduire par « la non pareille d’honneur ». Le Cœur reconnaît que le Corps endure des maux sans nombre qu’il ferait bien de supporter patiemment, en prévision de la joie qui viendra sûrement une fois. Mais le Corps est sceptique : le fin de cette « haute entreprise » sera immanquablement piteuse ; cette non pareille de France n’a nulle envie d’aimer ; elle est contente, dit-il, « de vous faire enragier ». D’autre part, il faut se méfier d’Espoir dont les promesses sont le plus souvent trompeuses. Mais le Cœur se refuse à reprendre sa place dans le Corps, jusqu’à ce qu’il obtienne « le don d’ami » et qu’il puisse amener /150/ avec lui le « noble cuer » de sa « belle princesse ». Finalement, le Corps, renonçant à se plaindre, se laisse persuader. Lui aussi met sa confiance en Espoir. Il compose une chanson sur le Cœur qui est sailli par les Yeux et qui s’est logé « en droit trésor de toute joie ». Il approuve le fugitif et chante les louanges de la dame non pareille. Il est prêt, de son côté, à souffrir tous les maux sans se plaindre et déclare qu’il se vêtira désormais de blanc « en lieu de noir ».

Le Livre messire Ode se termine — mais est-ce bien là la fin du poème ? — par un rondeau dans lequel Grandson s’engage à aimer « a croissant », c’est-à-dire de plus en plus, « celle qui est belle, douce et plaisant ». Il déclare :

J’aimerai tant que ce sera merveille !

Ce fut merveille, en effet, puisque messire Ode s’était acquis par ses amours une gloire universelle et qu’on le citait comme le modèle des amants.

Il ressort de tout cela, du Livre messire Ode comme des ballades et complaintes, qu’Oton de Grandson, homme d’armes redoutable, n’était pas un amoureux très entreprenant. Quand il se trouvait devant sa dame, il se taisait « tout coi ». Une fois, en songe, au cours d’une conversation avec sa dame, Grandson se hasarde à dire timidement :

Mon cueur est vostre, non pas mien,
Je vous pri, veuillez le garder !

La dame, en veine de générosité ce jour-là, répond à son soupirant, qui est « du tout esperdu », qu’elle /151/ ne veut pas tout garder, mais une partie seulement, et qu’elle rendra le reste. Que fait et que dit Oton ?

Mais recevoir ne le vouloie,
Ne dire rien ne lui savoie.

L’amour lui coupe la parole et lui ôte la présence d’esprit qu’il ne retrouve plus jusqu’à la fin de l’entrevue. La dame avoue que nul n’est plus avant qu’Oton dans ses bonnes grâces, que, du reste, elle ne déteste personne et qu’elle aime tout le monde. Il ne sait pas lui répondre qu’aimer tout le monde, c’est n’aimer personne. Il se tait.

Adonc me taisoye tout quoy,
Ne plus ne lui savoie que dire.

Le cœur tout rempli de tristesse, Grandson prend congé de sa dame, brusquement et sans mot dire. Elle, étonnée de ce départ précipité, le regarde, songeuse, regrettant peut-être sa dureté. A peine hors de l’appartement, Oton se repent d’être sorti et se demande avec angoisse ce que peut bien penser sa dame.

Helas ! quel est son pensement ?
Est il piteux de mon martire ?

Après plusieurs années de soupirs et de larmes, Grandson n’était pas plus avancé que le premier jour. Mais il aimait sa dame d’un si profond amour que les maux et les douleurs qu’il endurait à cause d’elle lui étaient chers. Il répétait souvent :

Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. /152/

Dans sa détresse, il s’était vêtu de noir :

Je suis en dueil, presque désespéré,
Et pour cela me suis vestu de noir.

Notons que Grandson, à ce qu’il raconte du moins, n’obtint jamais la moindre faveur. Il est toujours resté sans aucun réconfort. Espoir, qui l’avait encouragé et consolé, s’était mué en Désespoir. Il s’était vu finalement bouter hors de l’hôtel de Joie et loger à l’hôtel de Tristesse. Pour mettre un terme à ses maux, il en était réduit à invoquer la mort. En l’attendant, il était « gouverné » par deux personnages qui s’étaient emparés de lui, Désir qui le brûlait et « enflamboit », et Souvenir. Il pensait à sa dame sans cesse. Il avait, comme il disait énergiquement, « cent yeux dedans sa panse » pour la contempler nuit et jour. Il languissait, gémissait, pleurait. Il se considérait comme un « povre souffreteux » et se comparait à Palamédès, le vaillant chevalier, si modeste, si courtois, si loyal, qui aimait d’un amour impossible Iseut la blonde, l’amie de Tristan. Comme Palamédès, Grandson se déclarait prêt à tout souffrir et à tout endurer. Il était bien décidé, jusqu’à son dernier jour, à aimer sa dame, qu’elle le voulût ou non.

On ne s’attend pas à ce que Grandson, qui vivait dans un monde de rêve, redescende souvent sur terre et, dans ses récits, fasse intervenir des personnages ou des événements de son temps. Cependant, à côté de l’ami qui lui servait de messager et qui s’appelait Guion 1 à côté du sire de Cornouailles nommé dans les Lectres closes2, on trouve, dans une complainte /153/ du Livre messire Ode1, la mention de trois « compaignons » de Grandson auxquels il donne le conseil de servir leur dame loyalement et « soingneusement ».

Si vous supply, compaignons gracieux,
Prigent, Regnault et Jamect ensement,
Voz maistresses servez soingneusement.

Il serait inutile d’essayer d’identifier ces trois « compaignons ». Relevons simplement le cas de Regnault, qui pourrait être Renaud de Trie. Ce personnage, qui occupa des charges importantes à la cour de France, répondit à l’enquête du Livre des Cent ballades par une ballade dans laquelle il se mettait du côté de la « guignarde ». Pourquoi, disait-il, s’en tenir à une seule dame ? Servir plusieurs belles dames de grand renom, n’est-ce pas là une bonne école de courtoisie ? Un jeune amoureux, qui débute dans la carrière, peut, à la rigueur, aimer « en un seul lieu », à condition de ne pas faire comme Kahedin, qui aimait Iseut la blonde et qui en mourut. Cette ballade de Renaud de Trie pourrait passer pour une assez bonne réponse au Livre de Grandson qui a pratiqué l’amour unique et loyal jusqu’à la mort, théoriquement au moins.

 

V. LA COMPLAINTE AMOUREUSE DE SAINT VALENTIN.

Ce petit poème nous a été conservé par le seul manuscrit de Paris, Bibliothèque nationale, fr. 1131. Le début est la reproduction pure et simple des 21 /154/ premiers vers du Lai de Désir en complainte (Recueil de Paris, XI).

Grandson plaide, pour la dernière fois, la cause désespérée de son amour. S’adressant à sa dame qui l’a quitté pour un nouvel ami, il lui rappelle certaine promesse jurée sur les Saints Evangiles « en un recoy ». Comment a-t-elle pu fausser sa foi et son serment ? N’est-ce pas une trahison d’avoir « débouté » sans raison celui qui n’a commis aucune faute ? Et pour qui a-t-il été mis de côté ? Pour « le non pareil de tous » et « le plus bel » assurément, mais ce brillant personnage qui a « le cuer isnel » est un volage dont il est prudent de se méfier. Grandson en oublie quelque peu sa courtoisie. Dans plusieurs ballades, il répétait que sa jeune amie était « froide d’amer » et qu’elle était toujours prête à dire non. Ici, au contraire, il lui dit crûment que « la grant ardure » qu’elle a de « querir proie » lui jouera un mauvais tour. Lui qui passait pour un défenseur respectueux des femmes, il en arrive à ne voir en elles que « fraude et decevance ». Cela dit, il prend congé des « vrais amoureux » pour se retirer « en desert tenebreux » où, plein de tourments, il finira ses jours. Il ne savait pas si bien dire.

Grandson demande quelle faute il a bien pu commettre. Une ballade du Recueil de Paris (XII) nous renseigne à ce sujet. Il paraît que la jeune dame lui reprochait de n’être pas venu vers elle, alors qu’elle était « prouchaine ». Grandson explique que c’est là un mauvais prétexte. S’il a agi de la sorte, c’est par prudence, à cause des médisants. La ballade a pour refrain :

Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. /155/

La jeune dame réplique par une autre ballade avec le même refrain (Recueil de Neuchâtel, XLIX). Elle repousse l’accusation de fausseté et met tout sur le compte du dieu d’Amour. Que Grandson soit reconnaissant des biens qu’il a eus « a foison ». S’il plaît au dieu d’Amour de les reprendre pour les donner à un autre, qu’il l’endure « humblement ». Ce sont là jeux d’Amour qui boute l’un dehors et qui retient l’autre. Si donc, conclut la jeune dame, il m’a convenu de choisir un autre ami, « en devez-vous crier sur moi ne brayre ? 1 »

Cette Response rimée, qui témoigne d’un certain esprit et d’une certaine rosserie, serait-elle de la dame elle-même ? C’est peu probable. Si agressive que soit cette ballade, elle est sans doute de la main de Grandson. Faudrait-il en conclure que, dans les confidences amoureuses de ce grand seigneur, il y a plus de fantaisie que de réalité, et que nous sommes en présence d’un simple thème poétique, à la mode au XIVe siècle et trop longuement développé ?

Quoi qu’il en soit, Grandson s’est amusé plus d’une fois à composer des ballades pour une dame ou pour des dames. Dans l’une (Recueil de Neuchâtel, LXXI), une amoureuse s’adresse à son très doux ami et l’assure qu’elle sera toujours, sans fausser, fidèle et loyale. Dans une autre (LXXII), une dame se complaint parce que son loyal ami s’en va « en estrange contree ». Dans une autre encore (LXXIV), une dame se compare à Médée, trahie par Jason. Enfin, dans une quatrième ballade (LXXVI), une dame se plaint /156/ de la déloyauté de son ami qui lui avait promis sa foi et qui a « le couraige mué ».

La ballade de Grandson avec le refrain :

Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire,

et la Response de la dame se retrouvent, sans nom d’auteur, dans plusieurs manuscrits du XVe siècle.

 

VI. LA NON PAREILLE DE FRANCE.

A propos d’Oton de Grandson et de ses poésies, une question se pose. Faut-il prendre à la lettre tout ce qu’il raconte de lui-même, de sa dame et de ses amours ? Quelle part de vérité y a-t-il dans ses récits, ses lamentations, ses protestations, ses larmes ? Accepter tout cela tel quel serait mal connaître la poésie du moyen âge. Le poète le plus important du XIVe siècle, Guillaume de Machaut, avait chanté, lui aussi, tout chanoine qu’il était, une dame « sans per », la « fleur de toutes créatures ». Lui aussi, en théorie du moins, était timide et peu entreprenant. En présence de sa dame, il était tout éperdu et se taisait. Lui aussi languissait douloureusement. Il préférait, d’ailleurs, le refus de sa dame aux faveurs d’une autre ; il regrettait de n’être pas aveugle, ses yeux l’ayant trahi ; il ne désirait qu’une chose, mort ou « garison » ; il vivait sans son cœur, resté auprès d’elle. Le grand désir qu’il avait de la revoir le rendait malade. Il mourait lentement en désespoir.

Ainsi se lamentait Machaut. Dans son Livre, /157/ ses complaintes et ses ballades, Grandson n’a guère fait que le copier. Homme de guerre avant tout et rimeur d’occasion, il n’était pas en mesure de renouveler la façon d’exprimer l’amour qui était à la mode de son temps. Aussi a-t-il adopté, tout en bloc, le fond et la forme de ce genre de poésies : les thèmes, les situations, les sentiments, les formules et le vocabulaire.

La dame de Machaut et celle de Grandson se ressemblent comme des sœurs jumelles. Oton a fait plus d’une fois le portrait de sa « princesse », si l’on peut appeler portrait les quelques touches qu’il a données. Il nous apprend qu’elle était « le dieu des autres dieux », « faicte des fées » ou « venue de faairie », la plus belle dame qui eût jamais marché sur la terre. Son visage était remarquablement « façonné », et son « col », ses mains, ses bras, son teint, sa chevelure étaient tenus « les plus beaux de tous les beaux ». Nous savons aussi qu’elle avait une petite bouche fort éloquente, un corps frêle et gracieux. Elle était toujours vêtue « mignotement » et était habile à danser et à chanter. Cette dame, pleine de grâce et de gaîté, ou, comme disait Grandson, cette « jeunesse sachant et savoureuse », si fraîche et si nouvelle, si bonne et si douce, si plaisante à regarder, n’était indifférente à personne. De son « foible corps » se dégageait une force et un pouvoir extraordinaires. Par sa « noble condition », elle attirait à elle « un milier de cuers », c’est-à-dire tous ceux qui la voyaient. Sa grâce et sa beauté, en même temps que sa bonté, exerçaient partout une influence bienfaisante :

Ou qu’elle soit, bien fait et mal efface. /158/

Il n’est pas étonnant que Grandson, quand il la vit, ait été troublé profondément. Il suffisait à cette jeune dame de « mouvoir ses très beaux rians yeux » pour le bouleverser. Instantanément, il fut à elle tout entier. « Elle m’a tout, disait-il, je n’ai rien mien ».

Cette description est charmante, sans doute, mais il serait difficile de se représenter cette « déesse » en chair et en os. Un ou deux détails, heureusement, sont un peu plus précis. Ainsi, nous apprenons que la dame qu’aimait Grandson était jeune, très jeune même, quand il la vit pour la première fois : elle ne faisait « qu’en seize ans entrer ». Seize ans ! et déjà merveilleusement riche de beauté, de gaîté et de sagesse. Grandson se demandait comment Dieu avait pu « assembler » tant de biens « en si pou de place ». Nous apprenons, en outre, que cette dame si jeune avait un train de maison fastueux. Elle avait autour d’elle toute une cour d’admirateurs, de soupirants et de courtisans. Honneur la voulait « sur toutes honorer ». Elle n’était jamais seule, Grandson la trouvait toujours environnée de Danger et de Refus, c’est-à-dire au milieu de gens dont la présence l’empêchait de parler à cœur ouvert. Il lui arrivait non seulement de ne pouvoir parler à sa dame, mais d’être perdu dans la foule et de partir sans prendre congé. Quand il pouvait l’approcher, c’était en songe.

Cette jeune dame, Grandson la nomme toujours la « dame des dames », « seule sans per », « la non pareille qui soit dessoubz les cieux », ou bien la « non pareille d’honneur », ou encore « le dieu despareil » /159/ ou « des autres dieux deesse ». Ce sont là des formules d’un usage courant, dont il n’y a rien à tirer. Mais, à tout cela, Grandson ajoute une indication : cette « dame des dames » n’avait point de pareille « en France ». Il la désigne plusieurs fois par ces mots : « la non pareille de France », « la non per de France », « la meilleure de France ».

Il nous révèle, par trois fois, que cette non pareille de France s’appelait Isabel. Les six premiers vers du Souhait de Saint Valentin (Recueil de Paris, III) forment l’acrostiche Isabel ; de même, les six premiers vers du Songe de Saint Valentin (Recueil de Neuchâtel, XXV). Dans la Complainte de Granson (Recueil de Paris, XXIII), l’acrostiche est formé par la première lettre des six strophes du début.

Une allusion aux amours d’Oton se trouve dans un poème du commencement du XVe siècle, le Débat de Réveille-matin, d’Alain Chartier. Le secrétaire du roi, qui avait une dizaine d’années lorsque Grandson mourut à Bourg-en-Bresse et qui avait pu recueillir à la cour de France quelques renseignements sur ce malheureux chevalier, cite, comme un exemple à ne pas suivre, les amours de messire Ode pour une dame de trop haute condition. Chartier met en scène deux jeunes compagnons, couchés dans le même lit, qui devisent d’amour au lieu de dormir. L’un d’eux est amoureux d’une dame sage et belle, qui a toutes les qualités « fors que pitié n’est pas en elle ». Il raconte ses malheurs et son ami le console avec des paroles pleines de sens et de raison. Il lui fait comprendre que « merci de dame » est un trésor /160/ qu’on ne peut acquérir sans beaucoup de peine et de travail. Et il ajoute ces quatre vers :

Et au fort qui plus bee haut
Et plus a fort a besogner.
Par messire Ode et par Machaut
Le povez assez tesmoigner.

Alain Chartier nomme ici deux amoureux qui s’étaient rendus fameux pour avoir « béé » trop haut : Oton de Grandson et Guillaume de Machaut. Ce dernier, vieux chanoine de plus de soixante ans, s’était laissé prendre aux coquetteries d’une demoiselle de dix-huit ans qui s’était éprise de lui sans le connaître personnellement, à la seule lecture de ses œuvres. Dans le poème intitulé Le Voir dit, Machaut a raconté lui-même cette aventure qui, comme c’était à prévoir, finit assez mal.

Chartier met sur le même pied Oton de Grandson et Machaut. Grandson, qui était un grand seigneur, avait, lui aussi, aspiré trop haut. De là, les « besognes », c’est-à-dire les peines et les souffrances qu’il eut à subir, les lamentations, les pleurs, le désespoir qui remplissent ses vers.

On a cherché, parmi les Isabel de la seconde moitié du XIVe siècle, quelle pouvait bien être la très grande dame aimée de Grandson.

En 1834, un historien bourguignon, Louis-Bénigne Baudot, a publié dans les Mémoires de la Commission des antiquités du département de la Côte d’Or1 un « Virlay adressé par Odo de Gransson à Isabelle de Portugal, troisième femme de Philippe-le-Bon, duc /161/ de Bourgogne ». Les éditeurs des Mémoires d’Olivier de la Marche, Henri Beaune et J. d’Arbaumont, ont réimprimé le même virelai soi-disant dédié à la même Isabelle de Portugal 1. Il y a là une étrange méprise, deux fois répétée par des historiens qui auraient pu savoir qu’Oton de Grandson était mort en 1397, l’année même où naissait la fille de Jean Ier, roi de Portugal, la future duchesse de Bourgogne. On serait peut-être tenté de retenir de cette méprise au moins ceci : si ce virelai n’a rien à faire avec la troisième femme de Philippe-le-Bon, il était probablement dédié à Isabel dans « le manuscrit inédit d’Odo de Gransson » utilisé par Baudot. Mais cela aussi serait une erreur. Ce manuscrit, considéré comme perdu, n’est autre aujourd’hui que le manuscrit de Neuchâtel, dans lequel le virelai en question est copié sans dédicace. Se figurant qu’Oton de Grandson vivait au XVe siècle, Baudot aura supposé qu’il était amoureux de la duchesse de Bourgogne, et cette supposition est devenue, sous sa plume, une affirmation.

Isabelle de Portugal écartée, et pour cause, on a pensé à une Anglaise, Isabelle, duchesse d’York, pour laquelle Chaucer a traduit trois ballades de Grandson 2. Mais cette grande dame pourrait difficilement correspondre à la « non per de France ».

J’ai moi-même supposé 3, en 1890, que cette non pareille de France, qui avait « honneur de droit /162/ usage », était la reine de France, Isabel ou Isabeau de Bavière. Quand elle vint à Paris pour épouser Charles VI, elle n’avait que quinze ans.

Dans ses moments de calme et de raison, Grandson reconnaissait que le dieu d’Amour avait eu tort de l’asservir à la « non per de France », dont il ne pouvait ni ne pourrait jamais rien obtenir. Il jugeait que c’était là « une trop grant folie » et « un grant oultrage ». Oton, qui était un riche et puissant seigneur, aurait pu sans doute aimer n’importe quelle grande dame, et celle-ci, sans déchoir, aurait pu l’aimer de son côté. Mais aller jusqu’à être amoureux de la reine dépassait la mesure. Il s’en rendait bien compte lui-même. Ainsi, lors des fêtes rituelles de la Saint Valentin, il ne demandait pas, comme c’était l’usage, à être choisi pour le « per » de sa dame, il n’osait même l’imaginer. Il se serait contenté d’en être l’humble « servant » :

Et si sçay bien que de vous ne doy mie
Estre choisi comme pour vostre per,
Ne je ne l’ose souhaidier ne penser.

D’autre part, nous savons qu’Isabeau de Bavière possédait dans sa bibliothèque particulière le « Livre des ballades de messire Othe de Grantson » et qu’elle l’avait fait relier avec deux fermoirs d’or. Constatation intéressante et peut-être significative ! Car enfin cette jeune reine, qui arrivait de Bavière, ne connaissait pas suffisamment le français, au début de sa vie en France, pour goûter beaucoup les poètes. Froissart nous informe qu’Isabel était « pourveue de sens et de doctrine », mais, ajoute-t-il, « point de françois elle ne savoit ». Elle l’apprit vite assurément. /163/ Cependant si, de tous les poètes de son temps, elle ne possédait, avec le Livre des Cent ballades, que les poésies de Grandson, et si elle avait pris soin, comme l’attestent les comptes, de les faire relier richement, cela prouve au moins qu’elle tenait à ce volume d’une manière très particulière. Elle n’ignorait pas, sans doute, que ces ballades avaient été écrites pour elle ; elle se reconnaissait dans la non pareille d’honneur et dans la non pareille de France 1.

Les indices, nullement négligeables, qui viennent d’être énumérés permettent de regarder comme très probable l’identification de la « non per de France » des poésies de Grandson avec la reine de France elle-même. Chacun d’eux, pris isolément, pourrait être écarté. Réunis, ils ont une force indéniable.

Peut-être voudra-t-on, comme contre-épreuve, faire intervenir la chronologie 2. On ne connaît pas la date de la naissance d’Oton de Grandson. Nous l’avons placée entre 1340 et 1350. Né en 1350, il aurait eu trente-cinq ans, lorsqu’ Isabeau de Bavière vint à Paris. A cet âge-là, la jeunesse est passée. Or Grandson gémit plus d’une fois sur sa « jeune jeunesse », perdue par la rigueur de sa dame. /164/

Si nous avions affaire à une autobiographie, cet argument chronologique devrait être pris en sérieuse considération. Mais la chronologie n’a rien à voir dans un roman d’amour où vraisemblablement tout est fictif. Le plus souvent Grandson rêve. Quand passe-t-il du monde des songes à celui de la réalité ? Il serait difficile de le dire. Tout au plus peut-on admettre qu’il a vu de ses yeux la jeune reine de France et que, comme tous ceux qui l’approchaient, il a été sous le charme. A-t-il alors, dans sa ferveur, conçu l’idée d’un « livre », tout entier consacré à la non pareille de beauté et d’honneur, dont lui-même serait l’humble « servant » ? C’était là, quoi qu’il en soit, un beau thème d’amour tel qu’on le comprenait au moyen âge. On peut dire que Grandson est entré dans son rôle de tout son cœur. On pourrait même croire parfois qu’il s’est laissé prendre au jeu, tant il donne l’impression d’avoir réellement placé sa mort ou sa vie dans les mains de sa dame. Il a « crié merci » comme personne avant lui. Non pas une fois, mais constamment. Il n’a d’autre originalité que la persévérance, l’obstination avec laquelle, sans se lasser, dans des milliers de vers, il a répété les mêmes choses en des termes à peu près pareils. Si bien qu’il aurait pu dire, comme plus tard Charles d’Orléans, et avec plus de raison sans doute :

En amer n’a que martire,
Nulluy ne le devroit dire
          Mieulx que moy.
J’en sauroye, sur ma foy,
De ma main ung livre escripre 1. /165/

 

VII. OTON DE GRANDSON ET LES POÈTES DE SON TEMPS.

Sans vouloir faire tort à Oton de Grandson, on peut supposer qu’ayant passé toute sa vie dans des combats tant navals que terrestres, il n’a pu consacrer à la lecture et à la méditation de longs et tranquilles loisirs. L’imprimerie n’existant pas, les livres étaient rares. Comme tous les gens cultivés, il connaissait l’un ou l’autre des romans de la Table Ronde et, plus ou moins bien, le Roman de la Rose. Il avait appris par cœur, comme tous les jeunes écuyers, les commandements du dieu d’Amour, versifiés par Guillaume de Lorris. Il en est même resté une trace dans ses poésies. Le jeune amant du Roman de la Rose avait dit :

Le cuer est vostre, non pas mien 1,

Grandson répétera à sa dame :

Mon cuer est vostre, non pas mien 2.

Il est vrai qu’il aurait pu écrire ce vers tout seul, sans le secours de Guillaume de Lorris.

Dans le Lai de Desir en complainte3, Grandson s’en réfère, à propos de Désir, à Jean de Meun, qu’il appelle « le bon maistre qui parfist la fin du roman de la Rose », à Guillaume de Saint-Amour et à Guillaume de Machaut. Mais sa référence ne brille pas par l’exactitude. Il croit se souvenir qu’on trouve /166/ dans le Roman de la Rose, « en texte ou en glose », un passage sur Désir. Qu’entendait-il par la « glose » de ce poème, lequel, sauf erreur, n’a pas de personnage allégorique nommé Désir ? Grandson invoque ensuite l’autorité de Guillaume de Saint-Amour. Mais, à vrai dire, on ne voit pas très bien ce théologien, recteur de l’Université de Paris, cet adversaire des Frères mendiants, attirer l’attention de ses lecteurs sur le dieu d’Amour qui assaille le cœur des amoureux « par un desir cuisant et chault ». Quant à Guillaume de Machaut, chanoine de Reims, théoricien de la poétique et de l’amour, il est à croire que Grandson l’avait lu passionnément, en partie au moins. Il connaissait le Dit du Vergier, où se trouve un portrait de Désir, lequel tantôt « allume » l’amant, tantôt le fait pâlir, jusqu’à lui enlever toute résistance et toute vigueur 1, et auquel il faut se soumettre, car, comme dit Grandson, « revengier n’y vault ».

Parmi les poésies de Grandson du Recueil de Neuchâtel, neuf ballades sont de Guillaume de Machaut. Comment se trouvent-elles dans ce manuscrit sous le nom d’Oton de Grandson ? Mettons ce méfait sur le compte d’un copiste qui aura rencontré ces poésies sans nom d’auteur, de tous points semblables à celles de Grandson, et qui les lui aura généreusement attribuées 2. Le raisonnement inverse n’aurait pas beaucoup de chance d’être juste, puisque ces neuf ballades figurent dans les plus anciens manuscrits des œuvres /167/ de Machaut et que l’une d’elles est tirée du Livre du Voir dit.

Grandson connaissait personnellement Eustache Deschamps. Ce dernier a raconté 1, dans une de ses innombrables ballades, une aventure qui lui était arrivée en 1384, à Calais, pendant une trêve entre Anglais et Français. Oton de Grandson, qui tenait le parti du roi d’Angleterre, résidait momentanément dans cette ville. Chargé d’une mission en Picardie, Deschamps avait eu l’idée de visiter Calais et, en même temps, d’aller voir son confrère en « poétrie », mais il avait oublié de se munir d’un laisser-passer. Cet infatigable rimeur, toujours grognon et un peu ridicule, était le souffre-douleur de la cour, où les seigneurs les plus graves prenaient un malin plaisir à lui jouer toutes espèces de mauvais tours. A Calais, continuant le même jeu, Grandson avait feint de ne pas le reconnaître. Pris pour un espion, Deschamps avait risqué d’être malmené et emprisonné, jusqu’au moment où, jugeant que la plaisanterie avait assez duré, Grandson était intervenu.

Deschamps, qui rimait sur toutes choses, a fait de cet incident une ballade dont le refrain renferme une vieille injure à l’adresse des Anglais. On prétendait, au moyen âge, qu’ils avaient, comme les singes, une queue qu’ils dissimulaient sous leurs vêtements. De là le surnom qu’on leur donnait parfois d’Anglais « coués », Anglici caudati. Deschamps, qui détestait les Anglais, n’a pas manqué de recueillir cette ancienne tradition, dont l’origine remonterait à Saint Augustin, apôtre de l’Angleterre. Voici la première strophe /168/ de cette ballade, qui contient quelques mots anglais prononcés à la française :

Je fu l’autrier trop mal venuz
Quant j’alay pour veir Calays.
J’entray dedenz comme cornuz,
Sans congié. Lors vint deux Anglois,
Granson devant et moy après,
Qui me prindrent parmi la bride.
L’un me dist : « Dogue » 1, l’autre : « Ride » 2.
Lors me devint la coulour bleue.
« Goday » 3, fait l’un, l’autre : « Commidre » 4.
Lors dis : « Oil, je voy vo queue ».

Grandson, feignant de ne pas voir que Deschamps était en difficulté avec les gardes, « faisoit la vuide », c’est-à-dire se tenait à l’écart :

Mais Granson s’en aloit adès
Qui en riant faisoit la vuide.
A eulx m’avoit trahi, ce cuide.
En anglois dist : « Pas ne l’adveue » 5.

Finalement, repoussant les gardes, Deschamps se réfugia « delez Granson ». La nuit qu’il passa à Calais fut troublée de mille manières, par le bruit de la mer, les cris des enfants, les ruades des chevaux et les puces qu’il mentionne soigneusement dans chacun de ses voyages. C’était, on le voit, une admirable matière à mettre en vers ! Deschamps n’y a pas manqué 6, et il prend à témoin Grandson :

C’est a Calays. Granson, veillés jugier ! /169/

Cette histoire, racontée par Deschamps, nous sort heureusement des lamentations perpétuelles de Grandson : elle nous fait entrevoir un joyeux compagnon, sachant rire et plaisanter. Il faut espérer que les deux poètes eurent d’autres relations et d’autres entretiens que ceux que nous laisse deviner l’aventure de Calais. Deschamps et Grandson n’étaient d’ailleurs pas faits pour s’entendre sur le chapitre de la poésie. Deschamps, il est vrai, se donnait pour le disciple et même le parent de Guillaume de Machaut. Mais dame Courtoisie que Machaut avait prise pour patronne n’était d’aucune manière l’inspiratrice de Deschamps. Les choses « vilaines » que l’amoureux chanoine avait fait le vœu de laisser de côté, son neveu les accueillait, au contraire, avec prédilection. Et les femmes, que Machaut regardait comme des « déesses terriennes », qu’il adorait presque à l’égal de la « déesse céleste », n’avaient pas d’adversaire plus déterminé et plus grossier que Deschamps. En fait, le disciple de Machaut n’était pas Deschamps, mais Grandson.

Dans le Recueil de Paris, parmi les poésies d’Oton, se trouvent deux ballades qui détonnent au milieu de vers uniquement consacrés à l’amour. L’une renferme une satire de la cour, où, pour réussir, il faut se taire, dissimuler, faire le sourd et flatter. Le refrain est :

Monseigneur dist bien, il a droit.

L’autre ballade fait un tableau de l’état du monde où tout va mal. Quand donc Justice règnera-t-elle, ainsi que Vérité, Pitié, Raison ? La réponse est dans le refrain :

Quant les saiges gouverneront. /170/

Ces deux ballades ont été publiées par Gaston Raynaud dans les Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps 1.

On sait que les poésies de Deschamps ont été conservées par un seul manuscrit de la Bibliothèque nationale, à Paris, fr. 840, qui est un des plus gros volumes de cette bibliothèque et fut exécuté probablement entre 1406 et 1414. Deux autres manuscrits du milieu du XVe siècle renferment, parmi les poésies de Machaut et d’Alain Chartier, une collection de ballades anonymes, dont plusieurs sont de Deschamps. Gaston Raynaud a jugé qu’elles pouvaient toutes être considérées comme appartenant à ce poète et les a publiées sous le titre de « Pièces attribuables à Deschamps ». Mais on a constaté depuis que beaucoup de ces pièces étaient de Guillaume de Machaut ou d’autres rimeurs 2.

Les deux ballades du Recueil de Paris ne se trouvant pas dans le manuscrit fr. 840, mais dans les deux volumes plus tardifs, il est permis de se demander si elles sont vraiment de Deschamps ou si elles ont été composées par Grandson. Ce ne sont pas, il est vrai, des poésies amoureuses, mais les sentiments désabusés qu’elles expriment, Grandson, comme Deschamps, a pu les éprouver. A la cour, il y avait de plus grands seigneurs que lui, devant lesquels tous devaient s’incliner. D’autre part, il avait quelque raison de souhaiter sur la terre plus de vérité et de justice.

Eustache Deschamps avait adressé au poète anglais Geoffroi Chaucer une ballade de grand style dans /171/ laquelle, bien entendu, il ne lui parlait pas de sa « queue », mais où il le comparait à Socrate, à Sénèque et à Ovide et où il le traitait de « grand translateur » 1.

Ce « translateur », qui avait mis en anglais le Roman de la Rose, a traduit trois ballades amoureuses de Grandson, qu’il a réunies sous le titre de Compleynt of Venus. Avait-il fait la connaissance du chevalier savoyard en Angleterre ou en France 2 ? On ne sait. Il le regardait comme le meilleur poète français de son temps. Les ballades traduites par Chaucer sont les première, quatrième et cinquième des Cinq balades ensuivans (Recueil de Paris, VI). On les trouve dans toutes les éditions de Chaucer. Je les reproduis ici, d’après l’édition de Walter W. Skeat 3, pour qu’on puisse aisément les comparer au texte d’Oton de Grandson.

Traduction de la ballade :

Il n’est confort qui tant de bien me face...

I.

Ther nis so hy comfort to my plesaunce,
Whan that I am in any hevinesse,
As for to have leyser of remembraunce
Upon the manhod and the worthinesse,
Upon the trouthe, and on the stedfastnesse
Of him whos I am al, whyl I may dure ;
Ther oghte blame me no creature,
For every wight preiseth his gentilesse. /172/
In him is bountee, wisdom, gouernaunce
Wel more then any mannes wit can gesse ;
For grace hath wold so ferforth him avaunce
That of knighthode he is parfit richesse.
Honour honoureth him for his noblesse ;
Therto so wel hath formed him Nature,
That I am his for ever, I him assure,
For every wight preiseth his gentilesse.

And not-withstanding al his suffisaunce,
His gentil herte is of so greet humblesse
To me in worde, in werke, in contenaunce,
And me to serve is al his besinesse,
That I am set in verrey sikernesse.
Thus oghte I blesse wel myn aventure,
Sith that him list me serven and honoure ;
For every wight preiseth his gentilesse.

Traduction de la ballade :

Certes, Amours, c’est chose convenable...

II.

Now certes, Love, hit is right covenable
That men ful dere bye the noble thing,
As wake a-bedde, and fasten at the table,
Weping to laughe, and singe in compleyning,
And doun to caste visage and loking,
Often to chaungen hewe and contenaunce,
Pleyne in sleping, and dremen at the daunce,
Al the revers of any glad feling.

Thogh Jelosye wer hanged by a cable,
She wolde al knowe through her espying ;
Ther doth no wight no-thing so resonable,
That al nis harm in her imagening. /173/
Thus dere abought is love in yeving,
Which ofte he yiveth with-outen ordinaunce,
As sorow ynogh, and litel of plesaunce,
Al the revers of any glad feling.

A litel tyme his yift is agreable,
But ful encomberous is the using ;
For sotel Jelosye, the deceyvable,
Ful often-tyme causeth destourbing.
Thus be we ever in drede and suffering,
In nouncerteyn we languishe in penaunce,
And han ful often many an hard meschaunce,
Al the revers of any glad feling.

Traduction de la ballade :

Amours, sachiez que pas ne le vueil dire...

III.

But certes, Love, I sey nat in such wyse,
That for tescape out of your lace I mente ;
For I so longe have been in your servyse
That for to lete of wol I never assente ;
No force thogh Jelosye me tormente ;
Suffyceth me to see him whan I may,
And therfore certes, to myn ending-day
To love him best ne shal I never repente.

And certes, Love, whan I me wel avyse
On any estat that man may represente,
Than have ye maked me, through your franchyse,
Chese the best that ever on erthe wente.
Now love wel, herte, and lok thon never stente ;
And let the Jelous putte hit in assay
That, for no peyne wol I nat sey nay ;
To love him best ne shal I never repente. /174/

Herte, to thee hit oghte y-nogh suffyse
That Love so hy a grace to thee sente,
To chese the worthiest in alle wyse
And most agreable unto myn entente.
Seche no ferther, neyther wey ne wente,
Sith I have suffisaunce unto my pay.
Thus wol I ende this compleynt or lay ;
To love him best ne shal I never repente.

Chaucer a fait suivre ces trois ballades d’un envoi dans lequel il nomme Grandson. Après s’être excusé de sa petite « suffisance », il ajoute :

And eek to me hit is a greet penaunce,
Sith rym in English hath swich scarsitee,
To folowe word by word the curiositee
Of Graunson, flour of hem that make in France.

Cette traduction n’en est pas une au sens propre, mais plutôt une adaptation, le sujet étant complément retourné. Tandis que, dans le texte français, Grandson chante les louanges de sa dame, se plaint au dieu d’Amour et proteste de sa soumission et de sa fidélité, dans la Compleynt of Venus c’est une femme qui parle et qui fait l’éloge du chevalier qu’elle aime. Je juge inutile d’exposer ici les différents problèmes que soulève le texte anglais, qui aurait été composé, de même que la Compleynt of Mars, pour Isabelle d’York, fille de Don Pedro de Castille 1.

Chaucer ne s’est pas borné à traduire Grandson ; il semble l’avoir imité dans plus d’un de ses poèmes. /175/ Le Book of the Duchess aurait subi l’influence de la Complainte de l’An nouvel et de la Complainte de Saint Valentin1. On pourrait aussi rapprocher les deux poèmes qui traitent de la Saint Valentin des oiseaux, The parlement of Foules et le Songe de Saint Valentin.

Non seulement un manuscrit de Barcelone renferme, copiés par un Catalan, plusieurs poèmes et ballades du poète vaudois, mais ce dernier a exercé une influence visible sur plusieurs rimeurs d’outre-Pyrénées 2. Lluis de Vilarasa, par exemple, se serait inspiré de « l’esprit » des ballades d’Oton de Grandson 3. Dans son lai Tant mon voler4, Pere Torroella a copié la strophe de la Pastourelle relative au « livre de joye ».5 Le même Pere Torroella, dans sa lettre /176/ à Don Pedro d’Urrea, plaçait Grandson à côté d’Arnaud Daniel, de Pétrarque, d’Auzias March, parmi les « docteurs » qui ont le mieux parlé d’amour 1.

A en croire Gustave Grœber 2, les poésies de Grandson étaient aussi connues au Portugal. Le chevalier vaudois aurait été en relations avec la cour et aurait dédié des complaintes et des virelais à trois grandes dames, Béatrice de Clèves-Ravenstein, Isabelle de Sousa-Poitiers et Aliénor de Poitiers. Mais Grœber a négligé de dire dans quelle sorte de document il a trouvé ces renseignements.

On peut conclure, comme l’a fait M. Amédée Pagès, que, de tous les écrivains français du XIVe et du XVe siècle, « celui qui paraît avoir exercé le plus d’influence sur les trois littératures hispaniques est Oton de Grandson ».

 

Comment expliquer le succès de Grandson, en France, en Angleterre, en Espagne ? Il serait difficile, malgré toute la sympathie qu’inspire l’auteur du Livre messire Ode, de ratifier le jugement de Chaucer qui le tenait pour un grand poète ou du moins pour le plus grand poète de son temps. Mais il ne faut pas oublier que les poésies de Grandson étaient destinées à des lecteurs et surtout à des lectrices du XIVe siècle. A cette époque, on se faisait de la poésie une autre idée qu’aujourd’hui, comme on dissertait de l’amour d’une autre manière. Les amateurs de « poetrie » et les amoureux lisaient et /177/ relisaient les vers de Grandson, en dépit de leur monotonie, de leurs pauvres rimes, de leur pauvre syntaxe et de leur pauvre vocabulaire 1. Ces poésies révélaient un homme timide, sensible à l’excès, fidèle jusqu’à la mort, n’ayant dans le cœur qu’une seule passion, servir sa dame. Or cet amoureux soumis et total n’était pas un confortable chanoine comme Guillaume de Machaut, mais un grand seigneur qui passait son temps à se battre, qui avait maintes fois risqué sa vie et qui était connu comme un champion redoutable dans les armées anglaise et française. Grand amoureux, grand capitaine, c’étaient, au moyen âge, deux « mestiers » étroitement unis. L’auteur du Livre des faicts du mareschal Boucicaut montre comment Amour « oste paour et donne hardement » et comment, pour devenir vaillant, la première condition est d’être amoureux 2. Pour preuve, il cite, parmi les /178/ trépassés, Lancelot et Tristan, et, parmi les vivants « messire Othe de Gransson » et le connétable de Sancerre 1.

Le chevalier vaudois, qui était un « vaillant » renommé, en même temps que l’humble « servant » de la non pareille de France, passait pour le poète par excellence de l’amour. De là son succès.


 

/179/

IV

LES POÉSIES

/180/
/181/

 

I.

LA COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN

/182/
/183/
 I
1Je voy que chascun amoureux
2Se veult ce jour apparier,
3Je voy chascun estre joyeulx,
4Je voy le temps renouveller,
5Je voy rire, chanter, dancer,
6Mais je me voy seul en tristesse
7Pour ce que j’é perdu mon per,
8Non pas per, maiz dame et maistresse.
 Paris, Bibl. nat. fr. 1727, fol. 132 (A) et 24,440, fol. 221 (B):
Titre B Complainte de Saint Valentin Garenson — 2 A apparoir — 5 A B et dancer — 6 A Et si je my voy B Mais je moy voy seul —
 II
9J’en ay perdu ma contenance,
10J’en ay perdu toute ma joye,
11J’en suis deserté de plaisance
12Trop plus que dire ne pourroie,
13J’en suis, quelque part que je soye,
14Trop doloureux oultre mesure.
15J’en suis tel que mourir vouldroie,
16Quant je sens ma douleur si dure.
 14 B Triste et dolent — 16 B quant je voy —
 III
17Mourir, voire, certainement,
18Car j’ay perdu ma plaisant vie,
19Mon espoir, mon avancement,
20De tous biens ma droicte partie /184/
21J’ay tant perdu que j’entroublie
22Tout plaisir et toute leesse,
23Et toute plaisant compaignie
24Me tourne trop a grant destresse.
 20 B De tout bien — 24 B Me tourne souvent a destresse —
 IV
25Jamaiz ne feray que languir.
26Plourer sera mon reconfort,
27Quant je pourray estre a loisir.
28Or ne requerray que la mort.
29Mon cueur et moy sommes d’acord
30De vivre ainsi piteusement.
31Je ne quier que haster bien fort
32La mort pour mon alegement.
 28 B Je ne requerray — 32 A deffinement —
 V
33Plourés pour moy, je vous en prie,
34Tous cuers qui amez loyaulment.
35Maiz assez plus, je vous supplie,
36Plourez tresdoloreusement
37Ma dame et son tresbel corps gent
38Que la mort a fait deffiner
39Par son dart oultrageusement,
40Que mon cuer mauldist sans cesser.
 33 B Plourer — 36 B Plourer —
 VI
41Helas ! il n’estoit pas saison
42Si tost de son departement.
43Ce a bien esté contre raison,
44Maiz il n’en peut estre autrement.
45Quant est a moy, tant seulement,
46C’estoit tout mon bien en ce monde
47Que de la servir humblement
48Seule, sans nulle autre seconde. /185/
 44 B ne peut — 45 B Car quant a moy — 48 A Celle sans —
 VII
49VII Sans plus, celle doulce pensee
50Me tenoit en riz et en jeux,
51Toute joye m’estoit donnée
52D’en estre bien fort amoreux.
53Je me tenoye plus eureux
54Cent foiz que dire ne pourroye,
55Quant de ses tresdoulx rians yeulx
56Ung doulx regard sans plus avoye.
 50 A Me tenra — 53 B Je men — 54 B ne savoye — 55 B Quant de ses doulz beaux rians yeulx —
 VIII
57Plus me valoit l’amer ainsi,
58En aucune bonne esperance
59D’en avoir aucun temps mercy,
60Que d’estre roy de toute France.
61C’estoit la seulle souvenance
62De tout le bien de ma jeunesse.
63Pour la choisir trés mon enfance
64Print mon cueur l’amoureuse adresse.
 59 B Davoir en aucun temps — 61 B soustenance — 63 B Pour la servir des mon —
 IX
65Or voy je que j’ay tout perdu,
66Et si ne se peut amander,
67Dont je me voy si esperdu
68Qu’ame ne le pourroit penser.
69De dire que peusse autre amer
70Aprés celle parfaictement,
71Mon cuer ne s’i peult accorder
72A le desirer nullement.
 65 B Or voy bien que jay — 67 B je me vy — 68 B Que nul ne le pourroit — 69 B De dire que je pense amer — 70 B Apres elle — 71 B ne se —
 X
73Aussi croy je bien, par ma foy,
74Qu’ame né le prendroit en gré, /186/
75Car mon cuer vouldroit, a par soy,
76Choisir selon le temps passé,
77Ne jamaiz ne seroie amé
78De nulle qui approuchast celle,
79Se trop grant debonnaireté
80Ne se mesloit en la querelle.
 77 B Et jamais ne seroit — 78 B delle — 80 B de la querelle —
 XI
81Ainsi seul et plain de douleur
82Demourray, je le voy trop bien.
83Jamais ne plaisir ne doulceur
84N’aprouchera a moy de rien.
85Je seray du simple maintieng,
86Comme tout doulant et honteux.
87Ja nulle ne me vouldra sien,
88Par quoy il me soit ja de mieulx.
 82 A Demouray — 83 B douleur — 85 B de simple — 87 B Ne nulle — 88 A Par quoy y B De qui je puisse valoir mieulx —
 XII
89Ainsi que je me complaignoye,
90Je vy saint Valentin venir,
91Venant a moy la droicte voye
92Ainsi que pour moy resjouir.
93Et, pour mieulx son fait acomplir,
94Le dieu amoureux admena.
95Qui par la main me vint saisir
96Et doulcement m’araisonna,
 90 B Je voy — 93 B Mais pour — 96 B me raisonna —
 XIII
97En moy disant : « Beaulx doulx amis,
98Te veulx tu de tous poins defaire ?
99Tu scez que pieça te soubzmiz
100Soubz ma puissance debonnaire./187/
101Maiz celle pour qui ce feiz faire
102Ne te peut plus reconforter.
103Pour ce te vueil a moy actraire,
104Et te vueil bon conseil donner. »
 97 B loyaulx amis — 99 B tes submis — 101 B Mais celle qui te fist faire —
 XIV
105« C’est que choisisses de nouvel
106Une dame gente et jolie.
107Car ad ce faire je t’appel,
108Et saint Valentin t’en deprie.
109Aussi Loyaulté le t’octrie,
110Car tu as loyaument servy
111Jusqu’à fin ta dame et amye,
112A qui je t’avoye asservy. »
 107 B Et a ce faire — 108 B te deprie — 111 B Jusquen —
 XV
113« Helas ! comment se peult il faire,
114Ce luy dy je piteusement,
115Que nulle autre me puisse plaire
116Pour servir amoreusement ? »
117Mais Amours, qui si puissanment
118Seigneurit mon cueur en jeunesse,
119Respond qu’il ne veult nullement
120Que je demeure sans maistresse.
 113 B comme — 115 A nul autre me puist B Qua nulle autre ne puisse — 118 B Si garist mon cuer — 119 B qui ne —
 XVI
121« Et comment te veulx tu deffendre,
122Dist il, contre ma voulenté ?
123Ne le faiz plus, maiz vien t’en rendre,
124En tresgrant debonnaireté,
125A la non pareille beauté
126Qu’on puist en ce monde veoir, /188/
127A qui tu seras presenté.
128Pour quoy ? Pour l’amer et servir. »
 121 A tu manque — 123 B toy rendre — 126 B Quon peut en ce m. choisir — 128 B De moy —
 XVII
129« Helas ! sire, pardonnez moy,
130Et me laissez souffrir ma paine.
131Je ne quier qu’estre en ung recoy
132Pour regrecter ma souveraine,
133De qui ma plaisance mondaine
134M’estoit venue entierement,
135Dont jamaiz liesse certaine
136Ne puis avoir aucunement. »
 131 B en requoy — 135 B Car jamais —
 XVIII
137« Plus me plaist plaindre et souppirer,
138Et regrecter mon grant dommaige,
139Que veoir rire ne chanter
140Gens qui sont de joyeulx couraige.
141Je ne quier nulle autre avantaige
142Qu’en ce point actendre la mort,
143Depuis que la tresbonne et saige
144Je perdys, qu’amoye si fort »
 139 B Que douir rire et — 140 B Ne veoir gens — 141 B nulle manque — 143 B Puis que la belle bonne et saige — 144 B Jay perdu A que jamoye —
 XIX
145« Et que je vueil tousjours amer
146Aussi bien morte comme vive.
147Ne je ne la quier oblier
148Pour nulle assemblee ou j’arrive.
149Pour ce s’ainsi vers vous estrive,
150Je vous pry qu’il ne vous desplaise
151Se par vous ma douleur n’eschive,
152Maiz me laissez en ma mesaise. » /189/
 147 B Ne ja ne — 149 B Et pour ce ainsi A escripve — 150 B Si vous pri — 151 B mescheue — 152 B Mais me souffrez —
 XX
153« Car achoison ne puis avoir
154Que de languir en desconfort,
155Ne je ne puis apparcevoir
156Que ja mon cueur en soit d’accort.
157Certes ce seroit a grant tort
158Qu’il feust jamaiz nul jour actains
159De plaisir ne joyeulx confort,
160Quant j’ay perdu tout ce que j’aims. »
 153 A Car nulle chose — 156 B Que mon cuer en soit en discord —159 B ne de joieulx port —
 XXI
161« Au moins seuffre que te conseille,
162Et puis dy ce qu’il te plaira.
163Viens vers celle dont la merveille
164Volle tousjours et vollera
165Et par tous lieux triomphera
166Lou on congnoist sa renommee.
167Ou ta mort s’en abregera,
168Ou grace t’en sera donnee. »
 162 B Et manque — 163 B Vers celle dont la grant merveille — 164 B De tout bien par tout volera — 165 A B Et fait par tous les lieux trefra — 166 B On en congnoist — 167 B Car ta mort —
 XXII
169« Car en voiant son doulx acueil,
170Son regart de doulce simplesse,
171Il te souviendra du cercueil
172Qui tient ta premiere princesse.
173Ainsi tu congnoistras l’aspresse
174Du mal qu’il te convient porter,
175Ou tu choisiras la richesse
176De mon service recouvrer. » /190/
 171 A de — 172 B Que tient — 173 A Ainsi congnoistra la grant aspresse B Ainsi accroistra ta destresse — 174 B qui te —
 XXIII
177« Accorde moy pour mon plaisir
178Ceste requeste cy au moins,
179Acomplis en ce mon Desir,
180Je t’en prie a joinctes mains.
181Et pour t’en faire plus contrains,
182Te commande d’amours l’affaire
183Sur la peine d’estre retains
184De ma seigneurie le contraire. »
 178 B requeste a tout le moins — 180 B Je le te pri — 181 B Et pour te faire — 182 B Te commande a ainsi le faire — 183 B Sur peine d’en estre ratains — 184 B le manque —
 XXIV
185« Sire, je ne sçay plus que dire.
186Soit pour jouir ou pour douloir,
187Ou pour souffrir mort ou martire,
188Je feray vers vous mon devoir
189D’aler par tout a mon pouoir
190Vers celle dont faictes devis,
191Qu’a plain on peult apparcevoir
192De beaulté le droit paradis. »
 186 B Soit pour esjouir — 189 B Daler tout a vostre vouloir — 191 A on ne peult B Qua plain ce peult —
 XXV
193Adoncq me vint Amours monstrer
194Une dame tant belle et gente
195Commë on pourroit regarder
196A y mectre toute s’entente.
197Et lors me dist que je m’assente
198A la servir treshumblement
199Comme le fieu de droicte rente,
200Et que mieulx ne puis nullement. /191/
 195 B Comme len pourroit deviser — 196 B mentente — 197 B ma dit — 198 B tant seulement — 199 A Comme le sien B de toute rente —
 XXVI
201Et quant je la viz si tresbelle,
202Si jeune et si bien renommee,
203Et que chascun bonne nouvelle
204Disoit de sa beaulté louee,
205J’entray en trop forte pensee.
206Car aucunement ressembloit
207A la belle qu’avoye amee,
208Pour qui mon cueur tant se douloit.
 203 A de bonne — 205 B Jen fu en — 207 A la manque - 208 B Pour quoy —
 XXVII
209Car tant avoit belle maniere
210Et le regard bel et riant,
211Si jeune et si joyeuse chiere,
212Et tant par estoit bien duisant
213Que chascun estoit desirant
214A son pouoir de bien en dire.
215Adonc congneu tout maintenant
216Qu’elle faisoit bien a eslire.
 210 B doulx et riant — 211 B Si doulce et sioieuse — 212 A Et par tant estoit bien densant — 214 B En son — 215 A congneut — 216 B trop a eslire —
 XXVIII
217Au devant de toutes les belles
218Qui sont vivantes a present.
219Entre dames et damoiselles,
220La prisoit on oultreement.
221Saichez de vray que a tant gent
222Le corps et la chiere tant lye,
223Que nul ne la voit vivement,
224Ce croy je, qu’Amours ne le lye. /192/
 218 B Qui sont humaines — 221 B Chascun disoit communément — 222 B Ceste est de tous biens accomplie — 223 B Ne nul A nullement — 224 A Ce manque —
 XXIX
225A paine l’eussé je peu croire,
226C’est la merveille de ce monde,
227Que nul autre me peüst plaire
228Tant feust dame plaisant ne blonde.
229Le bien d’elle par tout se ronde,
230C’est le tresor d’amour mondaine.
231Se de son bel n’avoit que une onde,
232Si l’en feroit on souveraine.
 227 B Nulluy ne se pourroit retraire — 228 B Damer sa beaulte blanche et blonde — 229 B suronde — 231 B qui nauroit guerre que une onde — 232 B ferait il —
 XXX
233Adonc ne peus je contredire
234D’Amours la treshaulte puissance.
235De grant piece ne peulz mot dire.
236De pasmer fuz en grant doubtance.
237Car Amours par son ordonnance
238Si me surprint soudainement,
239Et adonc reprins contenance
240Et m’asseuré aucunement.
 233 B Adoncques A ne puis je — 237 B Pour cause de la grant muance — 238 B Que je trouvay — 239 A reprint B Au fort je — 240 B Et maffamay —
 XXXI
241J’en devins aussi amoureux,
242Comme par grant force contrainct,
243De ses tresgrans biens gracieux
244Qui m’ont tout droit au cueur actaint.
245Et pour ce, sans nul penser faint,
246La serviray toute ma vie,
247Priant pour celle dont j’ay plaint
248Si longuement la departie. /193/
 241 B Je devins — 242 B Comme parfaittement —
 XXXII
249Or vueille Amours sa grace estendre
250Vers moy par son aide piteuse,
251Et qu’il luy face bien entendre
252Ma voulenté tresamoureuse,
253Qui jamaiz ne sera joyeuse
254Se se n’est par le moyen d’elle,
255Qui sur toutes est treseureuse,
256Car en croissant se renouvelle.
 250 A par aide — 251 B Tant quil — 253 B Qui neust este jamais — 254 B Se nefust par la doulceur delle — 255 B Que tous temps est tant amoureuse — 256 B Quen acroissant —
 XXXIII
257Et luy plaise, par son vouloir,
258Qu’elle preigne en gré mon service,
259Et que tant face mon devoir
260Que tous ses desirs acomplisse.
261De tous ennuys convient que je ysse
262Seulement par son reconfort,
263Par elle fault que je guerisse
264Ou que je reçoive la mort.
 257 B Et quil plaise a son doulx — 258 A quil B Recueillir en gre — 259 B Car par autre ne puis avoir — 260 B Grace qui tout bien — 261 B De tout ennuy oultre je ysse — 263 B Par celle —
 XXXIV
265Amours l’a ainsi commandé,
266A qui vueil et doy obéir.
267De tresparfaicte voulenté,
268Vueil tout son vouloir acomplir.
269Pour ce, sans jamaiz repentir,
270La serviray jusqu’à la fin.
271Ainsi lui promectz sans mentir,
272Le jour de la Saint Valentin.
 267 B Et sa non pareille beaulte — 268 B mi a fait du tout consentir — 269 B Pour ce suis sien sans départir — 270 B Entièrement jusqua la fin — 271 A promet — 272 B Ce jour —

 

/194/
/195/

 

II

RECUEIL DE PARIS

 

/196/
/197/

 

I

[BALADE]1

1Salut de paix et bonne entencion
2A tous amans qui la vouldront avoir,
3Et aux dames recommendacion,
4De par cellui qui vous fait assavoir
5Que nul ne doit chalengier par devoir
6Les biens d’amours et de grace donnez.
7Aidiez vous en tant que les tenez,
8Car il les vuelt ravoir qui les vous baille.
9Du temps passé mercier le devez,
10Car le courroux n’y vault pas une maille.
  
11Le dieu d’Amours a fait une maison
12Comme un chastel auprés de son manoir,
13Et si a fait deux huis en son dongon,
14Dont l’un a nom Joye et l’autre Douloir.
15Et si vous di, se la l’alez veoir,
16Par Joye fault que dedens vous entrez
17Et par Douloir fault que vous en partez. /198/
18Nul n’y entre que par la il n’en saille.
19Prenez en gré quant vous en revenrez,
20Car le courroux n’y vault pas une maille.
  
21Or me dites, n’est ce pas bien raison
22Que li sires face son bon vouloir
23En son pays et en sa nacion
24Et de ses gens sur qui il a pouoir ?
25Amours depart ses biens et son avoir,
26Dont aux aucuns est trop habandonnez,
27Aux autres pou et aux autres assez,
28Aux autres rien pour ce que plus leur faille.
29Soit droit ou tort, fault que tout vous souffrez,
30Car le courroux n’y vault pas une maille.
  
31Gens et gentes, se vous me demandez
32Comment je sçay les amoureux secrez,
33Je n’en sçay rien, fors que par devinaille,
34Pour resjoir les cuers desconfortez,
35Car le courroux n’y vault pas une maille.
 12 près de son — 16 vous manque — 18 il manque — 19 en manque — 24 ses manque — 33 rien manque —
/199/

 

II

LA COMPLAINTE DE L’AN NOUVEL QUE GRANSSON FIST POUR UN CHEVALIER QU’IL ESCOUTOIT COMPLAINDRE

 I
1Jadiz m’avint que, par melancolie,
2De toutes gens me prins a eslongier.
3Pour estre seul laissay la compaignie,
4Au boiz alay jouer et solacier,
5La nuit devant que l’an doit commencier.
6Maiz je n’en fus pas alé longuement,
7Quant j’escoutay la voix d’un chevalier
8Qui se plaingnoit d’Amours trop durement.
 II
9Le chevalier disoit en sa complainte :
10« Certes, Amours, de vous plaindre me doy,
11Et si sçay bien que pou me vault ma plainte,
12Car vous n’avez nulle pitié de moy.
13Helas ! Amours, or me dites pourquoy
14Je doy mon cuer au matin estrener,
15Puisqu’ainsy est que ma dame ne voy
16Ce jour de l’an qui demain doit entrer. » /200/
 III
17« Demain aront pluseurs la bonne estraine,
18Qui la prendront en leur dame veoir,
19Et je n’auray fors que douleur et paine.
20Bien sont usez a tel don recevoir.
21Amours, Amours, nulz homs ne puet savoir
22L’estat de vous, s’il ne l’a esprouvé.
23Et quant chascun en dira son vouloir,
24Je me plaindray de ce que j’ay trouvé. »
 IV
25« Je me plaindray d’Amours et de ma dame
26Qui sont cause de tout mon desconfort.
27Maiz je ne vueil a nulz en donner blasme
28Fors a mon cuer qu’amer me fait si fort.
29Et si voy bien que tous . iii . sont d’accort
30De moy mener a fin prouchainement.
31Amours me het, ma dame vuelt ma mort,
32Et je voy bien que mon cuer le consent. »
 V
33« Mes yeux en ont aussy tort, ce me semble,
34Car il n’est cuer qui peust ne pas amer,
35Puisquë il voit tant de beautez ensemble
36Comme on puet en ma dame trouver.
37Et quant le cuer fait les yeux regarder
38Et leur regart font le cuer amoureux,
39L’un ne pourroit par droit l’autre blasmer,
40Mais de ma part je me plains de tous deux. »
 VI
41« D’eulz je me plains, et si me doy bien plaindre,
42Car je les tiens mes mortelz ennemis.
43Nulz d’eulz n’y a qui ne se vueille faindre
44De moy getter des lieux ou ilz m’ont mis. /201/
45Chascun d’eulz deux deust estre mes amis
46Et moy garder ainsi comme leur corps.
47Et ce sont ceulx qui toudiz me font pis.
48En eulz ne tient que pieça ne suy mors. »
 VII
49« C’est le guerdon que j’ay de mon service.
50Certes, Amours, bien m’avez guerdonné.
51Sur moy avez toute la paine mise,
52Ne nul confort ne m’en avez donné.
53Jadiz estoit le plus de ma santé
54A regarder celle qui tant me plaist.
55Or suis icy en tel lieu arrivé
56Ou ne la voy, dont trop fort me desplait. »
 VIII
57Le chevalier qui menoit tele vie
58De cuer parfont bien souvent souspiroit.
59Il sembloit bien qu’il avoit grant envie
60De retourner la ou son cuer estoit.
61Et quant son plaing recommencier vouloit,
62Je vins avant pour le reconforter,
63Et le gettay du penser qu’il avoit.
64Ainsy lui fiz sa complainte finer.
 6 fus manque — 27 en manque — 28 qui amer — 34 qui se peust tenir d’amer— 41 je manque — 43 ne manque — 49 guerredon — 50 guerredonné — 55 icy manque — 58 parfont manque —
/202/

 

III

LE SOUHAIT DE SAINT VALENTIN

1I l me convient par souhait conforter.
2S anz souhaidier ne pourroye porter,
3A u long aler, les griefs maulx que je port.
4B on est souhait qui fait au cuer deport.
5E n souhaidant se puet uns homs deduire,
6L ui soulacier et sanz nul autre nuire.
  
7Et puisque j’ay des souhaiz habondance,
8Et mon souhait ne fait a nul nuisance,
9Et j’ay si pou des autres biens d’Amour,
10Souhaidier vueil sanz faire long demour.
11Tout le premier souhait que je vueil faire,
12S’il ne devoit a ma dame desplaire,
13Je vouldroye que je feusse, par m’ame,
14Pour homme tel comme elle est pour femme,
15Pareil a lui de tout amendement,
16Et mon cuer fust aussi entierement
17En Dieu servir et faire bonnes euvres,
18Comme le sien est a toutes les heures.
19Et sceüsse mon honneur tant amer
20Et me garder qu’on ne me deust blasmer. /203/
21Et vouldroye que j’eüsse la grace
22D’estre tenus en toute bonne place
23Pour aussi bon entre tous les gens d’armes
24Comme on la tient pour belle entre les dames.
25Et feusse plain de voulenté hardie
26Tant comme elle est plaine de couardie.
27Ne nul travail que je deusse souffrir
28Ne me grevast pas plus que le dormir.
29Et mon corps fust si fort et si puissant
30Comme le sien est foiblë et souffrant.
31Et me venist d’essaucier le mestier
32Tout aussi bien comme elle le dancer.
33Et me peusse si bien mon honneur querre
34Comme a li plaist estre loing de la guerre.
35Et amasse des chevaliers les fais
36Tant comme elle aime le repos et la paix.
37Et vouldroye que je fusse toudiz,
38En cuer, en fait, en pensee et en diz,
39Si gracieux comme elle est gracieuse,
40Et si courtois comme elle est dangereuse,
41Si bel pour homme, si plaisant et si gent,
42Et tant amez de toutes bonnes gens,
43Et feusse nez en si grant gentillesse
44Et en mon cuer eusse tant de noblesse,
45Que tous mes faiz feussent bien enterins
46Comme les siens sont parfaiz femenins.
47Et feusse tout a la plaisance d’elle,
48Si bel, si bon, comme elle est bonne et belle. /204/
49Et quant si bien me seroit avenu
50Que bon et bel seroie devenu
51Et souffisans en tous cas pour li plaire,
52Je vouldroye que mi . iiii . contraire,
53Dangier, Reffus, Paour avec Durté,
54— Je l’ay longtemps en devise porté
55Et ont souvent mon cuer taint et noircy —
56Feussent tournez de douleur en mercy
57Et de mercy en grace et en pité,
58Si tourneroit ma douleur en santé
59Et mueroit ma grief douleur en joye.
60Et en la fin de mon souhait vouldroye
61Que je fusse de ma dame choisy
62Pour son servant, non mie pour ami,
63Maiz que ce fust ce samedi matin
64Pour ce qu’il est jour de saint Valentin.
 10 long manque — 18 les manque — 23 tous manque — 28 pas manque — 33 peust — 35 les chevaliers fais — 36 aime repos et paix — 38 et manque — 40 Et manque — 41 Et si bel — 44 eust — 45 bien manque — 62 et non mie —
/205/

 

IV

[BALADE]

1Amours, je voy des autres amoureux
2Que vous tenez en vo gouvernement
3Que maintes foiz vous les faites joyeux
4Et leur donnez de voz biens largement.
5Ceulx vous doivent servir songneusement
6De cuer, de corps, sanz rien y espargnier,
7Maiz moi qui suiz et seray sanz fausser
8Vo serviteur a tousjours maiz, par m’ame,
9Onques nul jour ne me voultes donner
10Un seul confort de ma tresbelle dame.
  
11Amours, Amours, se je suiz doulereux,
12Triste, pensiz, sanz nul esbatement,
13Nulz ne m’en doit blasmer, se m’aïst dieux.
14Car il y a trois ans entierement
15Que j’entrepris de servir loyaument
16Celle du monde quë on doit plus prisier.
17Sa grant beauté fist en mon cuer entrer
18Un feu mortel qui art, bruit et enflame,
19Ne onques mais si n’en peuz recouvrer
20Un seul confort de ma tresbelle dame. /206/
21Amours, Amours, je suis si envieux,
22Puisque faire ne se puet autrement,
23De nulle rien pour garir mes douleurs,
24Fors que sanz plus de la mort seulement.
25Se je me plains de voz fais trop souvent,
26Helas ! Amours, vueilliez moy pardonner.
27Ce que j’en dy, c’est par force d’amer.
28Onques mais, las, je ne me plains, par m’ame,
29Ce sont mes maulx qui me font demander
30Un seul confort de ma tresbelle dame.
 2 en vostre — 13 ne manque— 18 Un manque —
/207/

 

V

[BALADE]

1Amours, Amours, puisque c’est vo plaisance
2Du tout en tout moy ainsy deserter
3Et forbanir de toutë esperance,
4A tousjours maiz, sanz mercy recouvrer,
5Dont la griefté me convient endurer,
6Se jamais bien je n’en devoye avoir,
7Lors de par moy je vous faiz assavoir
8Que, se mourir devoye de tristesse,
9De cuer, de corps, a mon loyal pouoir,
10De mieulx en mieulx serviray ma maistresse.
  
11Amours, de vous un jour ay alegence
12Et autre foiz je suiz a commancier.
13Quant mieulx de vous cuide avoir l’acointance
14Lors m’y faites devenir estrangier.
15A grant paine me dangniez regarder.
16Quant je me mis du tout en vo pouoir,
17Pas ne cuidoye si dur guerdon avoir.
18Mais puisqu’ainsy vo vouloir s’i adresse,
19Tresloyaument, tousdiz en bon espoir,
20De mieulx en mieulx serviray ma maistresse. /208/
  
21Amours, je croy vous feistes ordonnance
22Quant je me volz en vostre court bouter,
23Qu’avoir devoye tout a ma gouvernance
24Trestouz les maulx que vous pouez donner.
25Mieulx m’eust valu avoir esté bergier
26Et demeurer es champs en ung manoir,
27Boire de l’eaue et mengier du pain noir,
28Que de souffrir la douleur qui me blesse.
29Mais nonpourquant, sans changier mon vouloir,
30De mieux en mieulx serviray ma maistresse.
 1 Amours puisque — 7 Lors manque — 12 Autresfoiz je suiz — 18 sadresse — 23 tout manque —
/209/

 

VI

LES CINQ BALADES ENSUIVANS

 I
1Il n’est confort qui tant de biens me face,
2Quant je ne puis a ma dame parler,
3Comme d’avoir temps, loisir et espace
4De longuement en sa valour penser,
5Et ses doulz fais femenins recorder
6Dedens mon cuer. C’est ma vie, par m’ame !
7Ne je ne truis nul homme qui me blasme,
8Car chascun a joye de lui loer.
  
9Il a en li bonté, beauté et grace
10Plus que nulz homs ne saroit deviser.
11C’est grant eür quant en si pou de place
12Dieux a voulu tous les biens assembler.
13Honneur la vuelt sur toutes honnorer.
14Oncques ne vi si belle et plaisant dame
15De toutes gens avoir si noble fame,
16Car chascun a joye de lui loer.
  
17Ou qu’elle soit, bien fait et mal efface.
18Moult bien li siet le rire et le jouer.
19Son cuer esbat et les autres soulace
20Si liement qu’on ne l’en doit blasmer. /210/
21De li veoir ne se puet nulz lasser.
22Son regart vault tous les biens d’un royaume.
23Il semble bien qu’elle est tresnoble femme,
24Car chascun a joye de lui loer.
 5 Et de ses doulz — 14 belle et manque — 15 femme —
 II
1A mon advis, Dieu, Raison et Nature
2En lui former se sont bien entendus,
3Car faicte l’ont de tous les vices pure
4Et paree de toutes les vertus.
5Ne je ne croy au jour d’uy vive nulz
6Qui onques veist dame plus assouvie,
7Se n’est pourtant que d’amer n’a envie,
8Car trop par est son cuer plain de reffuz.
  
9Le viz a bel, façonné a droitture,
10Le plus doulcet qui onques feust veüz,
11Col, mains et bras, couleur et chevelure
12De tous les beaux sont les plus beaux tenuz,
13Corps gracieux, mignotement vestuz,
14Dançant, chantant et de chiere lie.
15Mais son temps pert cil qui d’amours la prie,
16Car trop par est son cuer plain de reffuz.
  
17Loiaulté, sens, honneur et norriture
18Et doulz maintien sont d’elle bien cogneus.
19Tresbien entend et respond par mesure.
20De tous les biens est son cuer bien pourveux.
21Le dieu d’Amours ne devroit querir plus
22S’il lui prenoit talent d’avoir amie,
23Et si croy je que ceste n’avroit mie,
24Car trop par est son cuer plain de refuz. /211/
 6 Quonques — 9 et a droitture — Les vers 17 à 24 manquent dans le Recueil de Paris ; ils sont reproduits ici d’après le Recueil de Neuchâtel.
 III
1Or est ainsy que pour la bonne, belle,
2Gracieusë, ou tous biens sont manans,
3Je suis ferus ou cuer, soubz la mamelle,
4Du dart d’Amours dont li fers est trenchans.
5Et si vous di qu’il a passé .vii. ans,
6Mais encor n’est la plaie refermee,
7Car sanz mercy ne peut estre sanee.
8Priez pour moy, tous les loyaulx amans.
  
9Helas ! pité ! tresdouce damoiselle,
10Je vous prie que me soiez aidans.
11Contre Dangier soustenez ma querelle.
12Car il est fort et ses amis sont grans,
13Durté me het et Paour m’est nuisans.
14Se par vous n’est ma santé recouvree,
15Pour bien amer est ma vie finee.
16Priez pour moy, tous les loyaulx amans.
  
17De bien amer tous les jours renouvelle
18Le cuer de moy qui est obeissant,
19En attendant le bon plaisir de celle
20A qui je suis et vueil estre servans.
21Las ! je ne suis que simples et souffrans,
22Et me soustiens sur ma loyal pensee,
23Jusques Mercy m’aist sa grace monstree.
24Priez pour moy, tous les loyaulx amans.
 15 finé —
 IV
1Certes, Amours, c’est chose convenable
2Que voz grans biens faciez comparer :
3Veillier ou lit et jeuner a la table,
4Rire plourant et en plaingnant chanter, /212/
5Baissier les yeux quant on doit regarder,
6Souvent changier couleur et contenance,
7Plaindre en dormant et songier a la dance,
8Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver.
  
9Jalousie, c’est l’amer du deable,
10Elle vuelt tout veoir et escouter,
11Ne nulz ne fait chose si raisonnable
12Que tout a mal ne le vueille tourner.
13Amours, ainsi fault voz dons acheter,
14Et vous donnez souvent sanz ordonnance
15Assez douleur et petit de plaisance,
16Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver.
  
17Pour un court temps, le gieu est agreable.
18Mais trop par est encombreux a user,
19Et, ja soit il a dames honnorable,
20A leurs amis est trop grief a porter.
21Toudiz convient souffrir et endurer,
22Sans nul certain languir en esperance
23Et recevoir mainte male meschance,
24Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver.
 V
1Amours, sachiez que pas ne le vueil dire
2Pour moy getter hors des amoureux las,
3Car j’ay porté si longtemps mon martire
4Que, mon vivant, ne le guerpiray pas.
5Il me souffist d’avoir tant de soulas
6Que veoir puisse la belle et gracieuse.
7Combien qu’elle est envers moy dangereuse,
8De lui servir ne seray jamaiz las. /213/
  
9Certes, Amours, quant bien droit je remire
10Les haulx estas, les moyens et les bas,
11Vous m’avez fait de tous les bons eslire,
12A mon avis, le meilleur en tous cas.
13Or aime, Cuer, ainsy que tu pourras,
14Car ja n’aras paine si doulereuse
15Pour ma dame que ne me soit joieuse.
16De lui servir ne seray jamaiz las.
  
17Cuer, il te doit assez plus que souffire
18D’avoir choisy celle que choisi as.
19Ne quiers plus royaume ne empire,
20Car si bonne jamaiz ne trouveras,
21Ne si belle par mes yeux ne verras.
22C’est jennesce sachant et savoureuse.
23Ja soit elle de m’amour desdaigneuse,
24De lui servir ne seray jamais las.
 6 belle et manque — 7 vers moy — 9 je manque — 18 ce que —
/214/

 

VII

LES SIX BALADES ENSUIVANS

 I
1La grant douleur qui si fort me destraint
2Que, nuit et jour, me convient souspirer,
3Et le grief mal de quoy mon cuer se plaint
4Et qui me fait toute joye oublier,
5Ne puis je plus souffrir ne endurer.
6Si me convient, a tresbonne achoison
7Et de bon cuer, requerre et demander
8Prouchaine mort en lieu de garison.
  
9Ne du meschief qui me palit et taint
10Ne puis jamais garison recouvrer
11Se non par mort, car mon cuer est attaint
12Du mortel cop, de quoy souvent plaier,
13Des mesdisans de qui le faulx parler
14A mains bons cuers honniz par traïson.
15Le mien se plaint qui me fait desirer
16Prouchaine mort en lieu de garison.
  
17Ma vie hé et ma douleur contraint
18Mon povre cuer de ma mort souhaidier,
19Et desespoir, qui dedens moy remaint,
20Fait mon grant mal si fort multiplier /215/
21Que plus ne puis la destresse porter
22Et le meschief dont j’ay si grant foison.
23Pour ce humblement a jointes mains requier
24Prouchaine mort en lieu de garison.
 II
1Si durement me destraint la pensee
2Qui m’est venue, belle, pour vous amer
3Que nullement en aucune journee
4Mon cuer ne puet tant soit pou reposer.
5Car, en veillant, par force de penser,
6Veoir vous cuide, sanz heure defaillir,
7Des yeux du cuer, et quant un pou dormir
8Il me convient, ainsy com je veilloye
9Pour la tristesse qu’Amours me fait sentir,
10Il m’est aviz que vostre beauté voye.
  
11Ne je ne sçay lequel plus fort m’agree
12Pour la doulceur qui me vient conforter,
13Ne dont ma paine en puist estre alegee,
14Ou par dormir ou aussi par veiller,
15Car quant je dors, tout aussi sanz cesser
16Com quant je veille, il me fault soustenir
17Les maulx d’Amours. Pour ce dy, sanz mentir,
18Ce n’est point songe quant tousjours, ou que soye,
19Ou veille ou dorme, soit mon mal ou plaisir,
20Il m’est adviz que vostre beauté voye.
  
21Maiz se les yeux, par quoy vous fu donnee
22L’amour de moy, vous peussent regarder
23Aussi souvent, ma plaisance celee,
24Comme font ceulx de mon cuer, ja doubter /216/
25Ne me faulsist de joye recouvrer.
26Car tant en eusse com peüst resjoir
27Mon cuers dolens. Maiz quant a bien venir
28Pour riens ne puis je demeurer sanz joye.
29Tant que je dy, pour vray et sanz faillir,
30Il m’est avis que vostre beauté voye.
 3 en nulle journée — 8 comme — 12 douleur — 13 en manque — 14 aussi manque — 18 ou que je soye — 27 Cens cuers dolens maiz quant a venir — 28 demeure —
 III
1Vostre beauté, ma belle douce dame,
2A mon cuer mis en si tresdur party
3Que par desir il art tout et enflame
4Si asprement que, pour certain, mal vy,
5Se bien prochaine ne m’est vostre mercy,
6L’eure et le jour que premier vous amay.
7Car je sçay bien que pour celle morray,
8S’il ne vous plaist a moy reconforter
9Prouchainement et ma douleur muer
10En la leesse que tant ay desiree.
11Et s’ainsy n’est, brief me fauldra finer,
12Ma seule dame, plus que nulle autre amee.
  
13Car la douleur qui me point et entame
14Me fait avoir si doulereux soussi
15Que pluseurs foiz du mal mon cuer se pasme,
16En vous priant que par vous resjoy
17De la tristesse que l’a taint et noircy
18Soit, s’il vous plaist, ou autrement bien sçay
19Que bien briefment ma vie fineray,
20Car en ce point pas ne pourroit durer
21Mon dolent cuer. Et se brief alegier /217/
22Ne m’en voulez, la mort me soit donnee,
23Si que fauldront les maulx qu’ay a porter,
24Ma seule dame, plus que nulle autre amee.
  
25Et s’il vous plaist que je muire, par m’ame,
26Trop bien le vueil, car de ce monde cy
27Suy ennuié, car je le hé et blasme,
28Jusques a tant que par vous adoucy
29Soit mon grief mal et mon cuer enrichi
30De vostre amour que tant vueil et vouldray.
31Que saichiez bien, belle, se je ne l’ay,
32Que tout le monde ne me pourroit garder
33Qu’il ne me faille la mort brief endurer.
34Maiz bien me plaist, s’a vo doulz cuer agree.
35Or m’en vueilliez vo vouloir commander,
36Ma seule dame, plus que nulle autre amee.
 15 foiz manque — 20 pas manque —
 IV
1Puisqu’Amours vuelt et lui plaist et agree
2Que vostre soient du tout entierement
3M’amour, m’espoir, mon plaisir, ma pensee,
4Mon cuer, ma joye, tout mon esbatement,
5Je l’en mercy, car se sçay fermement
6Que plus grans biens ne me pourroit donner
7Que de vous faire par moy cherir, doubter,
8Obeir, craindre, honnorer et servir.
9Car, en ce faire, je prens plus de plaisir
10Cent mille fois que se d’une autre avoye,
11Sanz mal avoir, a prendre et a choisir
12Trop plus de biens que penser ne saroye. /218/
  
13Car la beauté, l’onneur, la renommee,
14Le los, le pris, le bel maintenement,
15Le bien, la grace dont vous estes loee,
16A mis en moy l’ardeur si ardanment
17Dont je vous aime que certes nullement
18Ne vous ne autre ne le pourroit penser.
19Ne onques Amour ne me fist endurer,
20Jusques a ore, son effort ne souffrir.
21Mais maintenant bien le me fait sentir,
22Dont j’ay maint mal, mays je le prens en joye,
23Quant c’est par vous en qui sont, sans mentir,
24Trop plus de biens que penser ne saroye.
  
25Ne pour doulour que ja me soit donnee
26Ne me vendra voulenté ne talent
27D’autre servir, car mon cuer le devee,
28Qui tant vous aime, craint et sert loyaument.
29Que s’il failloit tresdoulereusement
30Pour vous servir, deust ma vie finer
31Prouchainement, ou par une autre amer
32Eusse les biens dont l’en puet resjoir
33Un cuer doulent, cent mille foiz mourir
34Mieulx me plairoit, s’en ce parti estoye.
35Car seulement me puet par vous venir
36Trop plus de biens que penser ne saroye.
 10 mil — 16 lardeur manque — 29 tres manque — 31 un autre —
 V
1Comment qu’il soit, mon cuer vous aimera,
2Belle sanz per, jeune, fresche et nouvelle,
3Ne jamaiz autre que vous ne servira,
4Car en ce monde ne pourroit servir telle
5Comme vous estes, si bonne ne si belle, /219/
6Ne qui tant soit plaisante a regarder,
7Ne qui tant face de tous biens a loer.
8Et pour cela, de cuer et de pensee,
9Serez et estes, a tousjours sanz muer,
10Dame, de moy plus que nulle autre amee.
  
11Ne, par ma foy, jamais ne me vendra
12Autre vouloir pour aucune nouvelle
13Que oïr puisse, n’Amours le pouoir n’a
14Ne ja n’aura, pour autant que s’en melle,
15Qu’elle puist faire, car tousjours renouvelle
16L’ardeur en moy de plus fort vous amer.
17Ne je ne puis en autre rien penser,
18Car tant me plaist ce penser et agree
19Qu’en joye fault mes griefs maulx retourner,
20Dame, de moy plus que nulle autre amee.
  
21Pour ce doy bien trop plus qu’onques n’ama
22Homme qui fust, vous amer, car par celle
23Amour je puis, quant vo doulceur plaira,
24Douce plaisant que ma maistresse appelle,
25Avoir des biens, combien que je le celle,
26Si largement qu’en .c. ans deviser
27Ne les pourroit nul homme ne compter,
28Et fust un jour aussi long qune annee.
29Or en vueilliez tout vo gré ordonner,
30Dame, de moy plus que nulle autre amee.
 6 plaisant — 12 nulle nouvelle — 19 tourner —
 VI
1Dolent de cuer et triste de pensee,
2Plain de soussy, d’ennoy et de torment,
3Sanz riens veoir qui me plaise n’agree,
4Et sanz avoir joye n’esbatement, /220/
5Et sanz espoir d’avoir alegement,
6Suy et seray sanz faillir, main et soir,
7Jusques atant que j’aye le pouoir
8Que vo beauté je puisse regarder,
9Ma belle dame a qui mes yeux donner
10Ont fait m’amour et mon cuer sanz retraire.
11Et si brief n’est, il me fauldra finer,
12Car quanque voy ne me fait que desplaire.
  
13Ne il n’est heure qui soit en la journee
14Que ne me dure assez plus longuement
15Qu’en vous veant ne feroit une annee.
16Or regardez se je vif liement !
17Certes, nennil ! n’Amours si durement
18Onques ne fist a nul homme savoir
19Que c’est d’amer et d’estre sanz avoir
20Celle qu’on aime, dont me fault deporter
21Mes cruelx maulx s’il m’en fault endurer.
22En gré le vueil, puisqu’ainsi le fault faire,
23Sanz bien avoir, n’en veoir n’en parler.
24Car quanque voy ne me fait que desplaire.
  
25Belle princesse, en qui maint mon espoir,
26Par qui mon cuer est mat, pensiz et noir,
27Moy qui suy vostre, vous pri et vueil prier
28Qu’il vous plaise moy vouloir envoyer,
29Pour adoucir le mal que me fault traire,
30De vo doulz cuer un gracieux penser,
31Car quanque voy ne me fait que desplaire.
 21 sil manque — 22 puisquil —
/221/

 

VIII

COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN1

 I
1Je vous vueil a tousdiz servir
2Sans jamais guerdon recevoir
3Que, par autre, tout mon plaisir
4A souhait en guerdon avoir.
5Faites de moy vostre vouloir.
6Je pren bien en gré ma doulour,
7Car vous estes, a dire voir,
8Des bonnes toutes la meillour.
  
9Vostre grace sanz plus desir,
10Autre ne me puet riens valoir.
11Je vueil bien grant paine souffrir
12Pour monstrer mon loyal devoir.
13Nulle durté n’a le pouoir
14Pour eslongnier de vous m’amour.
15Mes fais le vous feront savoir
16En la fin de mon derrain jour. /222/
  
17Humblement vous vueil requerir
18Que penser vueilliez et veoir
19En quel doubte cuer doit languir
20Oui bien aime sanz decevoir.
21Et lors pourrez apparcevoir
22Que mes plaintes et ma clamour
23Me font bien amer esmouvoir
24Qui ne puet estre sanz paour.
 1 a manque — 2 guerredon — 4 guerredon —
 II
1Hors du pays me fault aler,
2Et, quoy que soit du revenir,
3Il convient mon cuer demourer
4A vous, sanz jamaiz departir.
5Ce n’est vie que pour languir,
6Car jamaiz ne seray joyeux
7Tant que je puisse reveïr
8Votre plaisant corps gracieux.
  
9Le cuer de vous ne puet penser,
10Croire, deviser ne sentir,
11Comment li miens tant bien le sert
12Toudiz plus fort sanz repentir.
13Pour mes souhaiz tous acomplir,
14Je ne demanderoye mieulx
15Que vostre douce voix oïr,
16Et le regart de voz beaux yeulx.
  
17Or me fauldra mon dueil celer,
18Et mon mal mucier et couvrir,
19Et, pour mes souspirs mieulx embler,
20Plains de lermes mes yeulx ouvrir. /223/
21Se, pour estre d’Amours martir,
22Doit nulz amans valoir le mieulx,
23J’ay esperance de venir
24Ou paradis aux amoureux.
 11 tant bien manque —
 III
1Certes, ma tresfine clarté,
2Le jour que je ne vous verray,
3Mes yeulx seront en obscurté
4Et en tenebres languiray.
5Helas ! jamais joye n’auray,
6Se je fais de vous long demour,
7Et pour ce mon cuer vous lairay,
8Qui fera haster le retour.
  
9La façon de vostre beauté
10Par souvenir emporteray,
11Et le fait de vostre bonté
12Dedans mon cuer toudiz auray.
13Ja pour doubtance n’oublieray
14Le bien de vous et la valour,
15Maiz, loing et prés, vous en feray
16Service, plaisir et honnour.
  
17Belle, qui amez loyauté
18Trop plus fort que dire ne sçay,
19Aiez d’un loyal cuer pité
20Que loyaument donné vous ay,
21Et pour loyal le maintendray.
22Or lui monstrez vostre doulçour,
23Car le corps est en tel esmay
24Que de vivre ne scet nul tour. /224/
 12 En mon cuer —
 IV
1Belle, bonne, douce, plaisant,
2Gracieuse en fais et en dis,
3Je suis vostre loyal servant
4Et loyal vous seray tousdiz.
5Ne me vueilliez vouloir le pis
6Se mon cuer vous aime trop fort,
7Car Amour l’a en vous assiz
8Pour amer jusques a la mort.
  
9Et se je ne suis congnoissant,
10Saige, courtois et bien apris,
11Je me repens, et suiz doulent
12Se j’ay de riens vers vous mespris.
13Maiz cuer qui est d’amours espris
14Juge souvent du droit le tort,
15Et puet faillir sanz son advis,
16Aucunefoiz, quant raison dort.
  
17Le dieu d’Amours me soit garant
18Qui m’a de sa livree mis.
19Et c’est un seigneur si puissant
20Qu’il vuelt estre des siens servis
21En pleurs, en plains, en jeux, en ris,
22En desespoir et en confort,
23Des cuers joyeux, des cuers marriz,
24Et en chascun prent son deport.
 V
1Je ne plaindroye nullement
2Les maulx que j’ay a endurer,
3Se je vous veïsse souvent.
4Plus ne voulsisse demander. /225/
5Car seulement de regarder
6Vostre doulz visaige bien fait
7Me fait mes paines oublier.
8Tant l’aime et si tresbien me plait !
  
9Maiz or me va trop malement,
10Quant il me convient deporter,
11Malgré mes deus, si longuement,
12De vous veoir ne aparler.
13Le dur temps que j’ay a passer
14Me semble si noir et si lait
15Que de paour en fait trembler
16Mon cuer qui toute joye lait.
  
17Et nonobstant tout cest tourment,
18En un propos vueil demourer :
19C’est de vous servir loyaument,
20Et moy en vous bien affier,
21Et vous amer et desirer
22De plain vouloir non contrefait,
23Et vostre grace demander
24En tout ce qui ne vous desplait.
 5 de manque — 8 tres manque —
/226/

 

IX

BALADE DE SAINT VALENTIN1

1Je vous choisy, noble loyal amour,
2Je vous choisy, souveraine plaisance,
3Je vous choisy, gracieuse doulçour,
4Je vous choisy, tresdouce souffisance,
5Je vous choisy de toute ma puissance,
6Je vous choisy de cuer entier et vray,
7Je vous choisy par tele convenance
8Que nulle autre jamaiz ne choisiray.
  
9Je vous choisy, des belles la meillour,
10Je vous choisy sans penser decevance,
11Je vous choisy, des plus belles la flour,
12Je vous choisy sanz faire variance,
13Je vous choisy, ma droite soustenance,
14Je vous choisy tant com je puis ne sçay,
15Je vous choisy et si vous affiance
16Que nulle autre jamaiz ne choisiray.
  
17Je vous choisy, confort de ma langour,
18Je vous choisy pour avoir alegance,
19Je vous choisy pour garir ma doulour,
20Je vous choisy pour saner ma grevance, /227/
21Je vous choisy sanz fin en persevrance,
22Je vous choisy et choisie vous ay.
23Saint Valentin en prins en tesmoingnance
24Que nulle autre jamaiz ne choisiray.
/228/

 

X

VIRELAY

1Je vous aime, je vous desir,
2Je vous vueil doubter et servir,
3Je suy vostrë ou que je soye,
4Je ne puis sanz vous avoir joye,
5Je puis par vous vivre et morir.
  
6Onques si fort ne vous amay,
7Onques tant ne vous desiray
8De tout entier le cuer de moy.
9Vostre lige suy et seray,
10Jamaiz autre ne serviray,
11Je le vous jure par ma foy.
  
12Loyal amour me fait sentir,
13En penser et en souvenir,
14Plus que onques senti n’avoye,
15Car il n’est riens que sanz vous voye
16En quoy mon cuer prengne plaisir.
  
17Je vous aime, je vous desir,
18Je vous vueil doubter et servir,
19Je suy vostrë ou que je soye,
20Je ne puis sanz vous avoir joye,
21Je puis par vous vivre et morir.
/229/

 

XI

LE LAY DE DESIR EN COMPLAINTE

 I
1Belle, tournez vers moy voz yeux,
2Et congnoissez mon grief martire,
3Car pour riens ne vous ose dire
4Le mien desir, ainçois vueil mieulx
5En vous servant devenir vieulx.
6Ce qui vous plaist me doit souffire,
7Et me souffist, sans contredire,
8Combien que mon cuer soit itieux
9Que plusieurs fois et en mains lieux
10De la bouche me convient rire,
11Quant le cuer ou corps me souspire.
12Mais pas ne vuelt d’Amours li dieux
13Que trop vous face l’ennuieux.
14Par vous monstrer a quoy je tire,
15Ains me fait doubter l’escondire
16De vostre gent corps gracieux.
 8 tieux — 11 me manque — 12 pas manque —
 II
17Si vous suppli que le regart
18De voz rians yeux que Dieu gart
19Vueilliez adrecier ceste part,
20Tant que bien clerement voiez /230/
21Comment le mien cuer, main et tart,
22De vous amer esprent et art,
23Sanz engin et sans mauvaiz art,
24Ja soit ce que moult est bleciez.
25. . . . . . . . . . . . . .
26Et feruz d’un amoureux dart
27Qui tout parmi le fent et part.
28Tant est de loyauté loiez
29Que demourez suis en regart.
30Vie n’ay pas, n’a tiers n’a quart,
31Se de voz plaisans yeux l’espart
32Doucement vers moy n’envoiez.
 18 De voz beaux yeux — 25 manque —
 III
33Pour congnoistre le desir,
34            Le plaisir,
35            Qui gesir
36            Sanz joïr
37Me fait toudiz et bruir
38Dedens l’amoureuse flame
39Ou je ne fais que languir
40            Et gemir,
41            Mais courrir
42            Sanz couvrir
43Me fault, et sanz descouvrir
44Le mal qui mon cuer entame.
45Et vous ne voulez oïr
46            Ne veïr,
47            Consentir,
48            N’assentir,
49Entendre ne retenir
50Mon desir, tresdouce dame. /231/
51Se ainsi me fault morir
52            Et fenir,
53            Pour servir
54            Sans merir,
55Je seray d’Amours martir,
56Et Dieux ait mercy de m’ame !
 34 Et le plaisir —
 IV
57            Helas ! Je fais
58            En tous mes fais
59            Chançons et lais
60            Et virelaiz
61Seulement pour vous adviser.
62            Mes diz sont laiz,
63            Car homs suiz laiz.
64            Maiz je les trais
65            Et les attrais
66Du plus parfont de mon penser,
67            Pour vous monstrer,
68            Soit par chanter
69            Ou par rimer,
70            Que, sanz faulcer,
71De vous suy fin amoureux vrais.
72            Et vueil amer
73            Et bien celer,
74            Sanz plus rover
75            Ne demander
76Fors que mon cuer soit mis en paix.
 59 et manque —
 V
77Certes, mon desir ne me laisse
78Avoir paix, santé ne repos.
79S’il ne fut, je fusse bien aise.
80Mais il me desront tous de cops. /232/
81Il se musse dedens mes os,
82Plus embrasé que une fournaise.
83Toudiz le treuve sur mon dos,
84Et me soit bel ou me desplaise.
85Et quant desir est grant et gros
86Et il convient que je m’en taise,
87De tant ay je plus de mesaise
88Et de tourment, bien dire l’os,
89Qu’a paines durent les galos
90D’un fort cheval qui bien le faisse.
91Et le mien cuer pas ne delaisse
92Pour trop endurer son propos.
 86 je manque — 89 gaulos — 90 Un fort —
 VI
93Et pour ce, ma souveraine,
94Vous devez bien en ma paine
95Piteusement regarder et penser
96Que, quant je n’ose paller
97Du mal qui a mort me maine,
98Du cuer me tremble la vaine.
99Et si je doiz reschauffer mon trembler,
100Moy couvrir sanz deloyer
101D’autre chose que de laine,
102Car Desir a ce me maine
103Que de chault me fait bruler et grailer.
104Quant je doiz aterminer,
105Mon mal vault pis que quartaine,
106A tout bien considerer.
 VII
107Le fort desir que j’endure
108Dont l’ardurë est si dure,
109Nuit et jour toudiz me dure
110Sanz aucun delay avoir. /233/
111Ne riens ne m’y puet valoir
112Si non Amour et Nature,
113Et vous, douce creature,
114Qui le pouoir et savoir
115Avez bien d’appercevoir
116En quel lieu j’ay l’encloture
117Dont je me dueil main et soir.
118Car, certes, a dire voir,
119Vo beauté fist la pointure
120Qui si fort me fait douloir.
 109 toudiz manque —
 VIII
121Pas ne m’avez point de retraite,
122Car le point n’yert jamais retrais.
123Desir me point qui toudiz traite
124Que plus parfont soit mon cuer traiz
125De vous amer d’amour parfaite,
126Dont je seray martir parfais.
127Se Pitié qui telz poins affaitte
128Ne se met sur moy tout a fais,
129Pour ce tien je ma fin parfaite ;
130En vous desirant la parfais,
131Sans contenance contrefaite,
132Ne l’amant pas ne contrefaiz.
133Car du desir qui me deshete
134N’ay plus de biens que bons souhais,
135Et nonpourquant tousdiz agaite
136Que mon maintien soit liez et gaiz.
 IX
137Est ce dont esbatement
138            D’amer telement
139            Et si ardanment ?
140            Qu’amer est torment
141            Sanz alegement. /234/
142Le tenez vous a soulas,
143            Par saint Nicolas,
144            Hors mis de tous debas ?
145            Je ne l’i tien pas.
146            Le beuf pas a pas,
147Ce dit l’en, le lievre prent.
148            Aussi faitement
149            Se desir en prent
150            Mon destrivement,
151Tousdiz entre jeux et gas
152            Seront my esbas
153            Du tout mis au bas.
154            Lors diray : « Helas !
155            Amours, traÿ m’as. »
156Vez la bel revengement.
 139 si manque —
 X
157Maistre Guillaume de Machault
158Dit bien que revengier n’y vault.
159Envers Desir rendre se fault.
160Mors est qui euvre de rigour.
161Et Guillaume de Saint Amour
162Dit aussi que le dieu d’Amour
163Le cuer des amoureux assault
164Par un desir cuisant et chault,
165Si chault que de rien ne leur chault
166Fors que de bien amer tousjour.
167Cuer desireux n’a nul sejour.
168Pour ce, ma dame de valour,
169Ne me tournez pas a deffault
170Se maniere souvent me fault.
171Car le mien desir est moult hault /235/
172Et a besoing de grant douçour
173Sans vouloir mal ne deshonnour.
174Maiz li reffuz me fait paour,
175Tant que tout le cuer me tressault
176Et le corps de parler m’est chault.
177Et quant li hardement y fault,
178Adont est double ma doulour.
 169 Ne ne tournez —
 XI
179Et li bons maistres qui parfist
180La fin du romans de la Rose,
181Il m’est avis qu’il a escript,
182Je ne sçay en texte ou en glose,
183Que Desir est moult ardant chose
184Et a paine se refroidist.
185Et je voy bien qu’il a voir dit
186Par le mien qui pas ne repose,
187Ne d’ardoir ne prent nul respit.
188C’est un amoureux esperit
189Qui en mon cuer a fait sa fosse,
190Et Paour m’a la bouche close
191Pour ce que nul mot n’en issist.
192Ainsy Desir mon cuer nourrist
193Qui mon destrivement propose.
194Ne descouvrir je ne vous l’ose,
195Dame, pour coy mon cuer languist.
 180 du bon romans — 194 je manque —
 XII
196Ne doy je bien estre joyeux
197Quant chascun jour mon mal empire ?
198Il n’a usurier en l’empire
199Qui soit d’avoir si convoiteux
200De vous ma pensee descrire. /236/
201Mais a tel mal ne vault nul mire,
202Tant soit preu, sage et soucieux.
203Se vo cuer n’est du mien piteux,
204Autre confort n’y sçay eslire.
205Ce fait Desir qui tel martire.
206Belle, dont je suis envieux,
207Entendez mon lay desireux,
208Et voiez qu’il me fait defrire,
209Et pour mieulx apparcevoir l’ire
210Dont je suis merancolieux.
 201 nul manque —
/237/

 

XII

BALADE1

1Helas ! quel mal, quel ennuy, quel doleur,
2Quel grant meschief, quel soussi, quele paine,
3Sueffre et fera desoremaiz mon cuer
4Pour vous que j’ai, sanz pensee villaine,
5Plus amee qu’autre chose mondaine,
6Et loyaument servie main et soir
7Selon mon sens. Et se, par non savoir,
8J’ay fait pour quoy vous pensez le contraire,
9Ce me poise, maiz, pour vous dire voir,
10Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
  
11Vous me blasmez que j’ay fait grant longueur
12D’aler vers vous et m’estiez prouchaine,
13Mais ce me fist Amours qui la rigueur
14Des mesdisans qui ont trop longue alaine
15Cremoit trop fort. Si ay bien dure estraine,
16Quant pour si peu je me voiz decevoir,
17Et a autrui les doulz biens recevoir /238/
18Qu’on m’a toluz, dont je ne me puis taire.
19Car puis le temps que ma dame en fu hoir,
20Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
  
21Qu’en puis je maiz, se je me plain et plour
22Que j’ay ainsi, sans achoison certaine,
23Perduz les biens, les plaisirs de doulçour
24Que je cuidoye avoir comme demaine ?
25Or estes vous de bien grant durté plaine
26Qui me laissiez pour autre ami avoir
27Et me juriez que voz beaux yeux veoir
28Ne pourroient riens fors moy qui vous puet plaire.
29Et si n’est pas par moy qu’a mon pouoir
30Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
 
RESPONSE1
31Dea, beaux amis, vous vous desconfortez
32Trop durement, a petite achoison.
33Vous regretez les biens que vous avez
34Euz d’Amours par moult longue saison,
35Et puis dites que je faiz traison
36Quant autrement de vous ne me souvient.
37Mais se, par force, autre amer me convient,
38En devez vous sur moy crier et braire ?
39Prenez en gré le temps tel comme il vient.
40Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
 2 quel paine — 3 desormaiz — 4 que jaim — 6 matin et soir — 15 Creroit — 18 je manque — 27 Et jurez que — 28 fors manque — 35 je manque —
/239/

 

XIII

BALADE

1Mes yeulx sont plains d’ennuy et de tristesse
2Et de souspirs qui font mon cuer doloir.
3Ne si ne sçay se jamais ma maistresse
4Par sa doulçour tournera son vouloir
5A m’alegier le mal que, main et soir,
6Me destraint si qu’il n’est un seul plaisir
7Qui soit en moy fors que, en mon dormir,
8Cuidoye veir des yeux de ma pensee
9Son beau corps gent, dont ma paine est doublee
10A resveillier, quant il n’en est neant,
11Dont je reçoy, certes, de douleur tant.
12Car il n’est riens qui me peust donner joye,
13Quant ne vous voy assez plus que souvent,
14Ma seule amour, en quelque lieu que soye.
  
15Si sçay je bien que ma dure destresse
16Ne me laira un seul bien recevoir
17Jusques alors que verray a largesse
18Voz tresbeaux yeulx, car je le sçay de voir
19Que sanz cela je ne puis joye avoir. /240/
20Savez pourquoy ? C’est mon joyeux desir,
21C’est tout mon bien, mon plaisant souvenir,
22C’est mon confort, c’est ma joye celee,
23C’est mon espoir par qui sera cessee
24Ma dure paine qui dure longuement.
25Si ne vous plaist que bien prouchainement
26Fine le dueil qui en larmes me noye,
27Car mon mal fault qui ne croit tant ne quant,
28Ma seule amour, en quelque lieu que soye.
  
29Ma souveraine, qui toutes autres passe,
30Avant mouroye que je jamais amasse
31Autre que vous, journee ne demie.
32Car mieulx vouldroye par vous perdre la vie
33Que recevoir de tous biens a monjoye,
34En esperance que ne m’oubliez mie,
35Ma seule amour, en quelque lieu que soye.
 7 en manque — 8 Je cuidoye — 14 que je soye — 18 le manque — 28 que je soye — 30 je manque — 35 que je soye —
/241/

 

XIV

RONDEL

1S’il ne vous plaist que j’aye mieulx,
2Je prendray en gré ma tristesse.
3Mais, par Dieu, ma plaisant maistresse,
4J’amasse plus estre joyeux !
  
5De vous suy si fort amoureux
6Que mon cuer de crier ne cesse.
7S’il ne vous plaist que j’aye mieulx,
8Je prendray en gré ma tristesse.
  
9Belle, tournez vers moy voz yeulx
10Et veez en quele tristesse
11J’use mon temps et ma jeunesse.
12Et puis faites de moy voz jeux,
13S’il ne vous plaist que j’aye mieulx.
 3 mais manque —
/242/

 

XV

BALADE

1C’est a trestous que vous semblez si belle
2Qu’on ne pourroit vo pareille trouver.
3C’est a trestous que vous ressemblez celle
4Par qui amours se doivent gouverner.
5Pour ce chascun se vuelt a vous donner
6Et vous servir d’amoureuse pensee.
7Nul ne vous voit qui ne vous vueille amer
8Par vo douceur, tresbelle et bonne nee.
  
9Et quant vo face si clere et si nouvelle
10Vuelt de ses yeulx aucun pou regarder,
11Son doulz regart trespasse et estincelle
12Si que les cuers fait de chascun fermer.
13De vostre amour nul ne se puet garder.
14Et quant vous estes ainsy de tous amee,
15On vous doit bien servir et honnourer
16Par vo doulceur, tresbelle et bonne nee.
  
17Quant est de moy, je suiz cilz qui s’appelle
18Vostre du tout, vous me pouez mander,
19Nonobstant que une si grant querelle
20Ne deusse pas emprendre a demander, /243/
21Car je ne suis digne de le penser,
22Se vostre grace ne m’en estoit donnee
23Et qu’il vous pleust mon fait recommander,
24Par vo doulceur, tresbelle et bonne nee.
 9 face clere et nouvelle — 13 En vostre — 19 que si grande —
/244/

 

XVI

BALADE

1Tous les grans biens que l’en sauroit
2Deviser ne de bouche dire
3Sont en celle pour qui reçoit
4Mon povre cuer maint dur martire.
5Ou royaume ne en l’empire,
6N’en a nulle de tel façon.
7Car je croy que Pymalion
8Ne l’eust sceü si bien tailler.
9Ne l’en ne pourroit recouvrer
10Une si douce damoiselle.
11Par Dieu ! sanz les autres blasmer,
12Je n’en congnoiz nulle si belle.
  
13Car il n’est homme, s’il la voit
14De ses tresbeaux et grans yeux rire,
15Qu’il ne faille que tout sien soit
16A tousjours maiz sans contredire,
17Pour ce qu’elle a plus qu’a suffire
18De senz, d’onneur et de raison,
19Et sa noble condicion
20Attrairoit de cuers un millier. /245/
21De bel acueil, de doulz parler,
22Ne s’i compare nulle a elle.
23Pour ce vous di qu’a tout compter
24Je n’en congnoiz nulle si belle.
  
25Et se le dieu d’Amours vouloit
26Amer, mieulx ne pourroit eslire.
27Mais je croy que point ne l’auroit,
28Car trop est preste d’escondire.
29Je n’y sçay plus rien a redire
30Qu’elle n’ait tout le bon renom
31Qu’en dame trouver pourroit on.
32Dont c’est merveilles a penser,
33Quant en si jeune aage trouver
34On puet les biens qui sont en celle
35Qui ne fait qu’en . xvi . ans entrer.
36Je n’en congnois nulle si belle.
  
37Princes, toute m’entencion
38Sera de bientost retourner
39Pour veoir son viaire cler
40Et sa beauté fresche et nouvelle.
41Car, a tout bien considerer,
42Je n’en congnoiz nulle si belle.
 1 Tous les biens — 4 Mon cuer maint martire — 6 tele — 9 Ne len pourroit — 14 De ces tresbeaux yeux rire — 15 tout manque —
/246/

 

XVII

BALADE

1Il me convient estre mal de mes Yeux.
2Mon Cuer vers moy sans cesser les pourchace
3Et leur met sus tant de cas et de tieux
4Que je ne sçay bonnement que j’en face.
5Mais toutesfoiz ilz m’ont demandé grace
6De recevoir leur excusacion
7En proposant faulse accusacion.
8Et je n’ay pas de ce faire pouoir.
9Si en vueilliez ordonner vo vouloir,
10Belle plaisant, qui a jugier les a,
11Et puis après, tost et tart, main et soir,
12Faites de moy tout ce qu’il vous plaira.
  
13Mon Cuer me dist que il me vaulsist mieulx
14N’en avoir nulz et que plus endurasse,
15Car ilz ne sont de riens si tresjoieux
16Que de souvent me mener en la place
17La ou mon Cuer devient plus froit que glace,
18Et autresfoiz plus chault que un tesson.
19Et nonpourtant c’est mon oppinion
20Qu’il me vault mieulx trestous les maulx avoir /247/
21En vous servant que d’autre recevoir
22Tous les grans biens que jamais homme aura.
23Pour ce, belle, quant vous yray veoir,
24Faites de moy tout ce qu’il vous plaira.
  
25Car, par ma foy, malgré les envieux,
26Ilz ne pourroient que je ne vous amasse.
27Combien que j’ay grans ennemis morteulx
28Vers vous, comme Dangier qui me menasse,
29Durté aussi me vuelt mal, maiz, quant a ce,
30Je ne les craing ne ne prise un bouton.
31Car vous avez Courtoisie et Raison
32Qui vous conseillent a faire vo devoir,
33Et j’ay tousjours avec moy bon Espoir,
34Qui vo douceur maintesfoiz dicte m’a.
35C’est quanque j’ay de bien, a dire voir.
36Faites de moy tout ce qu’il vous plaira.
  
37Princesse belle, je puis mieulx valoir
38Par vostre amour, quant donnee me sera.
39Je ne le di que pour ramentevoir.
40Faites de moy tout ce qu’il vous plaira.
 1 des yeux — 2 sans cesser manque — 7 excusacion — 12 tout manque — 20 mieulx des maulx — 22 grans manque — 26 Il —
/248/

 

XVIII

LE DESERT

1Las ! je voy bien qu’il me fault eslongnier
2Desoremaiz le pays gracieux
3Ou je souloye tant de joye trouver,
4Tant de douceur et de bien amoureux,
5Qu’en ce monde je ne vouldroye mieulx.
6Et puisqu’ainsy me convient estrangier,
7De tout en tout, sanz y plus revenir,
8Et que souffrir il m’en convient a tant,
9Je ne requier pour mes maulx alegier
10Fors que la mort le plus prouchainement.
  
11Car jamais riens ne me puet conforter,
12Et pour cela j’ameroye trop mieulx
13Plus tost ennuit que demain trespasser
14Pour brief garir de toutes mes doleurs.
15Et se je suy de ma mort envieux,
16Nulz ne m’en doit que pour saige tenir,
17Car trop mieulx vault a un seul cop mourir
18Que de languir en dueil et en torment.
19Pour ce ne vueil autre bien requerir
20Fors que la mort le plus prouchainement. /249/
  
21Adieu, adieu, belle qu’on doit loer,
22Qui tant de foiz m’avez fait si joyeux.
23Dorenavant, pour vo bon los garder,
24Mon cuer fondra en larmes et en pleurs,
25Pour ce que plus ne vous verront mes yeulx
26Dont me souloit ma grant joye venir.
27Car quant je voy qu’il me convient fuir
28De coste vous par paour du mesdisant,
29En ce monde, par ma foy, ne desir
30Fors que la mort le plus prouchainement.
  
31Princesse des belles, jeune sanz per,
32Vous qui pouez desur moy ordonner
33Et commander tousjours vo bon plaisir,
34Savoir vous fait vostre loyal martir
35Qu’il a pour vous des maulx si largement
36Que riens ne vuelt pour son cuer resjoir
37Fors que la mort le plus prouchainement.
 5 je manque — 9 requier pas mes — 10 le plus manque — 12 Et pour ce — 14 toutes manque — 16 pour manque — 17 seul manque — 20 le plus manque — 22 si manque — 23 Doresenavant — 25 ne me verront — 30 le plus manque — 35 si manque — 37 le plus manque —
/250/

 

XIX

BALADE DE LA COURT1

1Qui ses besongnes vuelt bien faire
2Selon le temps qui ores court,
3Dissimuler fault et soy taire
4Du tout ou au moins estre court
5En parler et faire le sourt
6Quant on voit chose qui ennuye,
7Flater et qu’on ne contredie
8Aux seigneurs rien qui beau leur soit,
9Mais qu’a tous propos on leur die :
10« Monseigneur dit bien, il a droit ».
  
11Le héraut un pou contrefaire
12Est bon, car maint prouffit en sourt.
13Mais encore est plus necessaire
14Estre beau parlier et non lourt,
15Ploier a tous vens, non pas gourt,
16Car rompre convient qui ne ploye.
17Et toudiz tenir la partie
18Des seigneurs a chault et a froit,
19Et dire, soit sens soit folie:
20« Monseigneur dit bien, il a droit ». /251/
  
21Car pour leur dire le contraire
22A quel dommaigë il leur court,
23On ne leur puet fors que desplaire.
24C’est la coustume de la court.
25Et pour ce que, qui m’en destourt,
26Je vueil demener ceste vie
27Et de tout dire a chiere lie,
28Soit a l’envers, soit a l’endroit,
29Soit mençonge, soit flaterie :
30« Monseigneur dit bien, il a droit ».
 23 On leur puet que desplaire —
/252/

 

XX

BALADE DE SENS1

1Quant se pourra tout reformer ?
2Quant sera paix et vraye amour ?
3Quant verray je l’un l’autre amer ?
4Quant verray je parfaicte honnour ?
5Quant aura congnoissance tour,
6Verité loy, pitié raison ?
7Quant sera justice en saison ?
8Quant les mauvaiz puniz seront ?
9Quant aura roy juste maison ?
10Quant les sages gouverneront.
  
11Qui fait les choses mal aler ?
12Qui nous a fait tant de doulour,
13Les folz en estas eslever,
14Les saiges laissier en destour,
15Les vaillans mettre au cul du four,
16Faire injustice et desraison,
17Convoitise, orgueil, traïson,
18Et trop d’officiers qui iront
19A honte et a perdicion ?
20Quant les sages gouverneront. /253/
  
21L’en court aux estas demander,
22C’est aux requerans deshonnour,
23Qui n’est digne de l’exercer.
24On doit eslire sans favour
25Preudomme qui soit de valour
26Sans son sceu. Tele election
27Fait bon fruit sanz destruction.
28Les princes par ce regneront
29Et leur peuplë en vraye union,
30Quant les sages gouverneront.
  
31Prince, pour la grant charge oster,
32Vueilliez du peuple moderer
33Sur tant d’offices que trop sont,
34Et a droit nombre ramener.
35Lors ne pourra que bien aler,
36Quant les sages gouverneront.
 14 laissiez —
/254/

 

XXI

L’ESTRAINE DU JOUR DE L’AN

1Joye, santé, paix et honnour,
2Bon an, bonne nuit et bon jour,
3Bonne aventure et bonne estraine,
4Ma belle dame souveraine,
5Et toute parfaicte plaisance,
6Vous doint Dieux qui en a puissance ;
7Et vous octroit, ma douce dame,
8Aise de corps et salut d’ame,
9Joyeux cuer et lie pensee,
10Gracë et bonne renommee ;
11Et vous gart ce que vous amez
12Et vous doint ce que vous voulez,
13Tousdiz acroissant en plaisir
14Au souhait de vostre desir.
15Et je, de trestout mon pouoir,
16Loyaument et de bon vouloir,
17Pour ce que je n’ay don meillour,
18Vous donne mon cuer et m’amour,
19Mon corps et tous les biens que j’ay,
20Et quanque faire puis ne sçay. /255/
21Et se mieulx je sceusse finer,
22De mieulx vous vouldroye estriner,
23Non pas pour nouvel don donner,
24Mais pour le viel renouveller.
25Et sur tele condicion
26Que jamaiz, a m’entention,
27Par mon advis ne de mon senz,
28A mon vivant ne en mon temps,
29Ne vueil penser, dire ne faire
30Chose qui vous doye desplaire.
31Maiz ai propos et voulenté
32De vous servir toudiz a gré,
33Et de vous amer et doubter,
34Et obeir et desirer,
35Plus fort de cest jour en avant
36Que je ne fiz onques devant.
37Vous le saurez, se je puis vivre,
38Mieulx par mes fais que par mon livre.
39Or vous doint Dieux vouloir aussi
40Que vous aiez de moy mercy.
41Et lors seray bien estrinez,
42Ce jour de l’an qui est entrez.
 5 Et en toute — 15 Et je de tout — 21 je manque — 31 ai manque —
/256/

 

XXII

BALADE DE SAINT VALENTIN DOUBLE

1Il a passé des ans sept et demi
2Que je vous ay pour ma dame choisie,
3Et aujourd’uy de rechief vous choisy
4Pour une foiz et pour toute ma vie.
5Et si sçay bien que de vous ne doy mie
6Estre choisi comme pour vostre per,
7Ne je ne l’ose souhaidier ne penser.
8Mais, s’il vous plaist, belle, bonne, plaisant,
9Choisissiez moy comme vostre servant,
10Qui loyaument vous vueil servir et plaire.
11Et se mercy vous requier trop avant,
12Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
  
13Besoing me fait querir vostre mercy,
14Mais de l’avoir doubteusement vous prie.
15Car, je sçay bien, plusieurs y ont failly
16Qui mieulx de moy l’avoient desservie.
17Et nonpourtant, belle, quoy que je die,
18Chascuns homs doit son meilleur desirer.
19De l’autrui fait n’ay je riens a parler,
20Fors que du mien qui m’est le plus pesant. /257/
21Pour ce vien je devers vous a garant,
22Car autre part ne me vueil ne doy traire,
23Et se j’en di trop en moy complaignant,
24Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
  
25Vostre beauté trespasse si parmi
26La cuer de moy, belle, je vous affie,
27Qu’il ne lui chault ne de moy ne de li,
28Fors que de vous ou il a s’estudie.
29Tout ce qu’il voit devant mes yeulx oublie,
30Maiz nuit et jour lui fault ymaginer
31De vous servir, obeir et doubter
32Plus que toutes celles qui sont vivant.
33Se mercy n’ay, mors suiz en desirant.
34Tant la desir que je ne m’en puis taire,
35C’est vueille ou non que je vous en diz tant.
36Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
  
37Saint Valentin, humblement vous suppli
38Qu’a vostre jour me soyez en aÿe,
39Et me faites avoir le doulz ottri
40Ou il n’a riens que bien et courtoisie
41Et bonne foy, c’est jeu sanz villanie.
42Bien y pouez un miracle monstrer,
43Car de plusieurs vous ferez aourer
44Et requerir de maint loyal amant,
45Se en ce cas vous m’estes bien aidant.
46Or me aidiez, tresdoulz saint debonnaire.
47Et se riens diz qui vous soit desplaisant,
48Pardonnez moy, besoing le me fait faire. /258/
  
49Ja de longtemps est de mon cuer saisi
50Le noble corps pour qui Amours me lie,
51Gresle, doulcet, gracieux et joli,
52Jeune, gentil et de maniere lie.
53Sa grant blancheur et sa pel tresdelie,
54Ses mains, son col et son visaige cler,
55Ses beaux doulz yeulx plaisans a regarder,
56Et sa petite bouche si bien parlant
57M’ont si ravy que je viz en morant.
58Helas ! Amour, ne me soiez contraire,
59Et se je suiz trop hatiz en priant,
60Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
  
61Car je congnois Dangier, mon ennemy,
62Et faiz Durté, ma mortel ennemie.
63Et se ne feust Espoir, mon bon ami,
64Et Loyauté qui toudiz m’est amie,
65Ma jennesce feust de longtemps fenie,
66En desirant la convendroit finer.
67Ne je ne sçay si bon juge siner
68Comme le cuer de ma dame sachant
69Qui est loyal, saigë et congnoissant.
70A son vouloir me tiens tout sanz retraire.
71Se j’ay desir d’avoir son bon semblant,
72Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
 17 que manque — 19 je manque — 20 du manque — 22 ne doy manque — 32 toutes manque — 35 vous manque — 42 un manque — 45 vous manque — 51 doulcet manque — 56 si manque — 61 je manque — 62 feiz —
/259/

 

XXIII

COMPLAINTE DE GRANSSON

 I
1J e souloye de mes yeux avoir joye,
2En mon parler souvent me deduisoye
3Et voulentiers les autres escoutoye.
4            Mais a present
5Je ne suis liez de chose que je voye,
6Ne confortez de nouvelle que j’oye,
7Et le parler de riens ne me resjoye.
8            Car vraiement
9Mes paroles et mon entendement
10Et mes regars sont de tel sentement
11Que, se vivre vouloye liement,
12            Je ne pourroye.
13Maiz je suis or si loing d’esbatement
14Que point n’en ay ne mon cuer ne s’entent
15Fors en penser. C’est mon soustenement
16            Ou que je soye.
 5 liez manque — 6 Liez ne confortez — 13 or manque —
 II
17S e Doulz penser ne m’estoit en aÿe
18Sur la voye que j’ay encommencie,
19Je seroye mort de merancolie
20            Dorenavant. /260/
21Car Plaisance demeura endormie,
22Et Leesce s’en estoit enfouye,
23Quant je laissay la belle et chiere lye
24            Que j’aime tant.
25La se parti mon Cuer tout en plourant
26Et me laissa pour ma dame plaisant,
27Car il est sien et sera son servant
28            Toute ma vie.
29Je prins congié de ce tresdoulz enfant,
30Les yeulx moulliez et la bouche riant,
31Par semblant liez et de cuer bien doulent,
32            Ce vous affie.
 18 jay commencie — 20 Doresenavant — 22 fouye — 23 et chiere manque — 25 en manque —
 III
33A u departir de ma dame sanz per,
34Convint mon Cuer tendrement souspirer,
35Le corps frémir et les membres trembler.
36            Et de dolour
37Perdi souvent ma bouche le parler
38Et mes jambes ne savoient aler.
39Il n’est nul homme qui peüst endurer
40            Tele langour,
41Se ce n’est par la grant force d’amour.
42Car je sentiz plus de cent foiz le jour
43Mon corps tout froit, sans sang et sanz vigour,
44            Par trop amer.
45Puis me prenoit une si grant chalour
46Que tout le corps m’embrasoit de l’ardour.
47Je ne cuiday de ce mal par nul tour
48            Vif eschaper. /261/
 34 Convient —
 IV
49B ien sçay que mort je feusse sanz doubtance,
50Se n’eust esté la droite soustenance
51De mon penser qui me fist alegence.
52            Car, sanz mentir,
53Mon cuer, mon bien et toute ma plaisance,
54Tout mon confort et toute m’esperance
55N’orent depuis voulenté ne puissance
56            De moy servir.
57Mais les senti de mon cuer departir,
58Quant je me volz de ma dame partir,
59Que onques n’en peuz un seul retenir.
60            Et par semblance
61Ne leur chaloit de moy veoir languir.
62Ainsy me fault jusques au revenir
63Ma grief douleur porter et soustenir
64            Et ma grevance.
 49 je manque — 53 et toute manque —
 V
65E n grant plaisance vit cil qui est bien aise
66Et qui souvent voit chose qui lui plaise,
67Maiz ce ne suiz je pas, qui mon cuer laisse
68            Derrière moy.
69Et si m’en voy, comment qu’il me desplaise,
70Ne ne voy riens qui ma douleur apaise,
71Ainçois convient que de mon mal me taise.
72            Savez pourquoy ?
73Car les autres qui sont en esbanoy
74N’acomptent riens en tout mon grant anoy,
75Et leur déduit le mal que je reçoy
76            De riens n’abaisse. /262/
77Ainçois me croist par leur joieux arroy,
78Quant je suis la ou ma dame ne voy,
79Et m’est avis que riens avoir ne doy
80            Fors que desaise.
  65 cil manque — 67 se ne — 74 grant manque —
 VI
81L ointain de moy, en estrange contree,
82Laisse mon cuer, m’amour et ma pensee,
83Ou service de la plus belle nee,
84            A droit jugier,
85De la meilleur et la mieulx renommee
86Qui soit ci bas entre ciel et rousee.
87Et je m’en voiz blasmant ma destinee,
88            Quant eslongnier
89Me fault son corps qui a mon cuer entier,
90Ne je ne puis vivre sanz son dangier,
91Dont me doit bien tendrement ennuyer
92            La dessevree.
93Si fait il voir, se riens me peust aidier.
94Bien devroye le retour souhaidier,
95Car a mon cuer fauldra comparer chier
96            Ma demouree.
 86 ci bas manque —
 VII
97En mon dormant n’ay que travail et paine,
98Et a mengier ne treuve viande saine,
99Et puis les nuis m’est la teste si vaine
100            Qu’il m’est advis,
101Par mes songes, comme chose certaine,
102Que je voye ma dame souveraine.
103Elas ! non fais, car elle est trop lointaine,
104            Dont je vaulz pis. /263/
105Je n’en congnoiz ne mes fais ne mes diz,
106Car mes pensees sont en elle toudiz,
107Et la beauté de son gracieux viz
108            A ce me maine
109Que, quant je doiz eslongnier le pays,
110Mon corps s’en part et mon cuer rement puiz.
111Ce fait Amours qui de tous poins m’a mis
112            En son demaine.
 103 car manque — 110 mon cuer sen part et mon corps —
 VIII
113Nulle chose, certes, ne me puet plaire,
114Quant je ne voiz le gracieux viaire
115De la belle, plaisant et debonnaire
116            Que chascun prise.
117C’est ma damë ou tout honneur repaire,
118A qui bien siet tout ce qu’elle vuelt faire,
119Et tous ses faiz fait a bonne fin traire.
120            La bien aprise
121En son cuer n’a que bonté et franchise,
122Et Dieu y a si haulte grace mise
123Que Loyauté a en son cuer assise
124            Pour tout parfaire.
125De bel atour fait de nouvelle guise,
126Bien parissant et de bonne devise,
127Ne s’est nulle des autres a li prise
128            Sanz contrefaire.
 127 des autres nulle —
 IX
129Tant est plaisant a veoir sa jeunesce,
130Et en ses fais a tant de gentillesce,
131Qu’il n’est nul cuer si chargié de tristesse,
132            Se il congnoist /264/
133Sa grant valeur et sa tresgrant noblesse,
134Sa grant bonté et sa tresgrant humblesse,
135Que tout ne soit retournez en leesse,
136            Quant il la voit.
137Nulz homs assez prisier ne la pourroit
138Ne sa beauté deviser ne saroit,
139Ne nulz des siens jamais plaindre ne doit
140            Riens qui leur blesse.
141Car c’est celle qui tout scet et congnoit
142Et tous ses fais clerement apperçoit,
143Quant riens y a qui bien seant ne soit,
144            Tantost l’adresce.
 131 tresgrant manque —
 X
145Onques ne vi, certes, a dire voir,
146D’un foible corps issir si grant pouoir,
147Ne d’un jouvent monstrer si grant savoir,
148            Comme fait celle,
149Laquel mercy je desir main et soir,
150Car seulement pour ses beaux yeux mouvoir
151Fait son doulz cuer paour au mien avoir
152            Et doubte d’elle,
153Et non pas pour force qui soit en elle.
154Mais je la sçay si plaisant et si belle
155Que chascun doit doubter et amer celle
156            D’umble vouloir.
157Et je le faiz. En tesmoing en appelle
158Le dieu d’Amours, qui bien scet ma querele
159Et qui toudiz mon desir renouvelle
160            De li veoir. /265/
 XI
161Voire, par Dieu, a veoir la desire
162Tant que souffrir me convient grief martire.
163. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
164            Les maulx que j’ay.
165Mais mon pouoir ne puet a ce souffire.
166Et quant je voiz les gens jouer et rire,
167Mon cuer s’en plaint et mon corps en souspire.
168            Certes, bien sçay
169Que, par nul tour, jamaiz joye n’aray
170Jusques a tant que ma dame verray.
171Le departir m’a mis en grant esmay
172            Qui tant m’empire,
173Que nul confort en ma vie ne sçay
174Fors de penser comment tost revendray,
175Et entredeux ne sçay que je pourray
176            Faire ne dire.
 163 manque —
 XII
177Tout le dangier et toute la durté
178Que j’ay ou cuer de ma dame trouvé,
179Ne le reffus qu’elle m’a ja monstre,
180            Ce saiche Dieux,
181Ne m’ont tant fait d’ennuy et de griefté,
182Ne tant mon corps empiré ne grevé,
183Comme le temps depuis que j’ay esté
184            Loing de ses yeux.
185Car de veoir son gent corps gracieux,
186Malgré Dangier, devenoye joieux,
187Et tous mes maulx en sourpassoye mieulx
188            Pour sa beauté. /266/
189Or la gart Dieux du mal saint Encombreux,
190Et du dangier des jeunes et des vieulx,
191Et de tous cuers qui seront envieux
192            Sur sa bonté !
 179 ja manque — 187 en passoye mieulx —
/267/

 

XXIV

RONDEL

1Adieu, jeunesse, m’amie,
2De vous me fault departir,
3Plus ne vous puis retenir
4Car le temps ne le vuelt mie.
  
5Et sanz vostre compaignie
6Ne doiz nulz amour servir.
7Adieu, jeunesse, m’amie,
8De vous me fault departir.
  
9Helas ! tant de bonne vie
10Et de gracieux plaisir
11Faites a voz genz sentir
12Que c’est bien droit que je die :
13Adieu, jeunesse, m’amie,
14De vous me fault departir.
  
15Désormais Merancolie
16Me vendra fort assaillir.
17Adieu, jeunesse, m’amie,
18De vous me fault departir. /268/
  
19Mais de vostre druerie
20Me lerez le souvenir
21En mon cuer pour reverdir
22Un joli rains de folie.
23Adieu, jeunesse, m’amie.
/269/

 

XXV 1

LA PASTOURELLE GRANSSON

 I
1Une jeune, gentil bergiere
2Et un simple loyal bergier
3Viz jadiz sur une riviere
4Entre les autres soulacier.
5Tost aprés, oy commencier
6Au bergier demandes et plaintes,
7De joye pou, de douleurs maintes.
8Car il disoit en sa clamour
9Et en juroit et sains et sainctes
10Que trop le tormentoit Amour.
 9 juroit sains —
 II
11La bergiere, plaisant et belle,
12Qui de tous biens savoit assez,
13Lui respondi : « Certes, fait elle,
14De trop grant tort Amour blasmez,
15Puisqu’a lui vous estes donnez
16Et mis tout en sa gouvernance. /270/
17Vostre cuer doit prendre plaisance
18En tout ce qui est son vouloir
19Et recevoir en souffisance
20Le bien que vous pouez avoir. »
 12 de manque —
 III
21« Belle, s’il vous plaisoit a dire,
22Dist le bergier, en complaignant,
23Quele chose me doit souffire
24Et quele ne m’est souffisant,
25Le dieu d’Amours prens a garant
26Que voulentiers content seroye.
27Mais Amours vuelt que doubteux soye,
28Quant a plusieurs voy desirer
29Ce que tout seul avoir vouldroye
30Et sy ne l’ay pas a garder. »
 IV
31« Dont, dist elle, nulz n’a puissance
32De tolir a gens le penser,
33Soit de monstrer leur contenance,
34De rirë ou de regarder.
35De ce ne les puet nulz garder.
36Mais qui en Loyaulté se fie,
37Je croy Amour ne s’en plaint mie.
38Ainçoiz lui plaist que honneur face,
39Soulas et bonne compaignie,
40Pour aquerir bon nom et grace. »
 V
41« Cuer gracieux, ne vous desplaise,
42Ce dist le bergier doulereux,
43Cuidiez vous que mon cuer soit aise,
44Quant de vous suiz fort amoureux,
45Et je puis veoir un ou deux, /271/
46Ou cinq ou dix ou vint ou trente,
47Que chascun d’eulx met son entente
48En moy vers vous desavancier ?
49Certes, Amours veult que je sente
50Ce qui me nuit et peut aidier. »
 42 Ce manque — 47 sentente —
 VI
51« Et quant Amours n’y a pensee,
52Entencion ne voulenté,
53Pourquoy est elle dont blasmee,
54Se les nices font niceté ? »
55« Quant honneur garde leauté,
56Ce dist la bien saichant pasteure,
57Se jeunesce ne se jouoit,
58Autant vauldroit tort que droicture.
59Se nulz en bien ne se fioit,
60Amours auroit vie trop dure. »
 VII
61« Belle, voirs est ce que vous dites,
62Que jeunesce se doit jouer
63Et de tous bons doit estre quittes
64Cilz qui ne s’i ose fier.
65Mais, s’il vous plaisoit adviser
66A qui se doit jouer jeunesce,
67Fors a honneur et gentilesse,
68Et la ou ses geux sont bien pris,
69Car folleur, cuidier et rudesse
70Donnent souvent blasme pour pris. »
 67 et a gentilesse —
 VIII
71« Dont vouldroye je bien aprendre,
72Ce dist elle, et moy acointier
73Par quel tour je me doy defendre
74De celle gent acompaignier. /272/
75Së un fol me dist son cuidier,
76J’ay ma response toute preste,
77Devant tous loyal et honneste.
78Mais quant nul ne me parle riens
79On doit d’onneur suir la feste
80Ne laissier a monstrer ses biens. »
 72 Ce manque — 79 onneur —
 IX
81« Se respondre je vous osoye,
82Selon ce que je sens et sçay,
83Certes, belle, je vous diroye
84Que Loyauté en fait l’essay.
85Car, qui aime de fin cuer vray,
86Il y fault monstrer sa maniere
87Selon son cuer, forte ou legiere.
88Et quant Amour regne bien fort,
89Bel Acueil s’en tient si arriere
90Que nul cuidier n’y prent confort. »
 81 je manque
 X
91« Se Bel Acueil ne venoit mie
92Fors en un lieu tant seulement,
93Ce dist la bergiere jolye,
94« Chascun verroit appertement
95La ou amour de cuer entent,
96Dont honneur pourroit avoir blasme
97Et encontre raison diffame.
98Et se mon amour dois celer,
99Il convient donques une femme
100De plus d’un veoir et parler. » /273/
 98 se doit
 XI
101« Je ne dy mie le contraire,
102Maiz tel parler et tel veoir
103Ne doivent conforter ne plaire
104Nulz de ceulz qui font leur pouoir
105De vostre grace recevoir.
106Puisque vous savez leur courage
107Par leur dit ou par leur message,
108Se plus fort ne les estrangiez,
109Ilz cuydent bien que leur langaige
110Vous soit plaisans, dont ilz sont liez. »
 XII
111« Je fais souvent grant abstinence
112De vivrë ainsy que je vueil.
113Mais dessoubz autrui gouvernance
114Me fault departir mon acueil,
115Sans espargnier joye ne dueil.
116Et, puisque loyal suis trouvee
117Et je seray loyal prouvee,
118Cuide chascun ce qu’il voudra.
119Car ou que bonté soit celee
120Toudiz le bon la trouvera. »
 XIII
121« Belle, des bons n’avez vous doubte,
122Car les bons dient bien et font,
123Mais les nices ne voient goute
124Quant leur cuidier sont bien parfont.
125Par folie le bien deffont
126Et prennent sur eulx voz semblances,
127Voz regars et voz contenances
128Et tout ce qui leur puet valoir.
129Et aprés en font leurs vantances
130Et si n’en dient de rien voir. » /274/
 XIV
131« Ilz peuent prendre par folie
132En eulx mes regards et mes geux,
133Mais riens que je face ne die
134A mon propoz n’est pas pour eulz.
135S’ilz sont dolens, s’ilz sont joyeulx,
136Il ne m’en chault, je n’en ay cure.
137Franche suis, loyal, nette et pure,
138Je mes les mesdisans au piz.
139Les vanteurs ont bien leur droitture,
140Car les maistres en sont honniz. »
 135 Sil
 XV
141« Je maintieng d’Amours la parole,
142Mais les faiz sont maistres de moy.
143Quant Loyauté tendra escole,
144Chascun estudie pour soy.
145J’ay grant desir en bonne foy
146De lirë ou livre de joye,
147Et plus voulentiers le saroye
148Par cuer pour mes maulx alegier,
149Maiz se par vous ne le lisoye,
150Autre ne m’en pourroit aidier. »
 XVI
151« Nulz ne puet en ce livre lire
152S’il n’est souffisans et paciens.
153Amours le fait de gré escrire
154Invisible pour maintes genz,
155Qui y regardent tout leur temps
156Et si n’y congnoistront ja lettre.
157Car qui a lire se vuelt mettre,
158Il ne doit pas si cler veoir /275/
159Qu’il vueille tout ce qui puet estre
160Encontre lui apparcevoir. »
 151 en manque
 XVII
161« Comme puet ce loyal cuer faire
162Quant Amour gouverne son senz ?
163Veoir son mal et puis soy taire
164Et faindre qu’il soit bien contens.
165Certes, selon ce que je sens,
166Comme la mort la souffreroye
167Maugré moy, quant mieulx ne pourroye.
168Mais la ou sens avoir fauldroit,
169De cellui cuer je jugeroye
170Que sans douleur le souffreroit. »
 XVIII
171« Et puisque c’est dont la maniere
172Que servans veulent chalengier,
173Amours se doit tenir moult fiere
174Que toudiz soient en dangier
175De requerir et de prier
176Pitié, mercy, misericorde.
177Quant Amours les tient en sa corde
178Faire son gré en puet et doit,
179Car, se grace ne s’i accorde,
180Sur lui n’ont chalenge ne droit. »
 173 moult manque
 XIX
181« Chalengier ne sçay ne pourroye.
182Crier mercy est mon mestier.
183Maiz se par trop ne vous amoye,
184Mieulx saroye mon cuer aisier,
185Sanz lui grever ou ennuyer, /276/
186Par rage ne par jalousie,
187Par doubtance ne par envie.
188Et qui tel chalenge querroit,
189La ou amour est reffroidie,
190Ja un tout seul ne trouverroit. » 1
/277/

 

XXVI

BALADE

1Pourquoy virent onques mes yeux
2Vostre beauté, belle sanz per ?
3Pourquoy fu je si oultrageux
4De vous vouloir onques amer ?
5Pourquoy me mis je en tele mer,
6Ne mon cuer pourquoy y pensa ?
7Car, environ six ans en ça,
8Ses pensees ailleurs ne mist,
9Et dist qu’en vous servant mourra.
10Puisqu’il lui plaist, il me soufist.
  
11Combien que j’aimasse bien mieulx,
12S’il se peust faire, l’en garder.
13Car il n’a ne rires ne jeux,
14Ne riens que douleurs a porter.
15S’il ne vous plaist le conforter,
16Je tien que bien brief finera.
17Car onques maiz nul cuer n’ama
18Qui en tele douleur languist.
19Or languisse tant qu’il vouldra.
20Puisqu’il lui plaist, il me souffist. /278/
  
21Et toutesfoiz se je m’en deulz,
22Ne vous en vueilliez merveillier.
23Car je vous jure, se m’aïst Dieux,
24Je ne puis dormir ne veillier
25Qu’il ne me faille traveillier
26A penser comment il pourra
27Garir des grans maulx qu’il en a.
28Mais il n’a gaires qu’il me dist
29Qu’en bon gré les endurera.
30Puisqu’il lui plaist, il me souffist.
 5 tel mer — 11 bien manque — 13 ne ris — 24 ne dormir —
/279/

 

XXVII 1

1Tout est navrez qui amour blesse
2Que j’ay pitié de tous amans,
3Soient Anglois ou Alemans,
4De France nez ou de Savoye.
5Et prie a Dieu qu’il les avoye
6Et les conforte a tous besoings,
7Et mesmement ceulx qui sont loings
8De la ou leur cuer est assis,
9Dont ilz sont tristes et pensifs.
10Et si requier au dieu d’Amour
11Qu’il vueille savoir leur clamour
12Et oir les pleurs et les plains
13Et les regrez dont ilz sont plains.
14Et face les cuers souvenans
15A ces dames de leurs servans,
16Et leur envoit bonnes nouvelles
17A elles d’eulz et a eulz d’elles,
18Et les face brief retourner
19Et tous leurs fais a bien tourner.
20Et quant ilz seront revenuz,
21Pour si loyaulx soient tenuz /280/
22Que envieux ne mesdisans
23Ne leur puissent estre nuisans.
24Mais soient mis en habandon
25D’amour le gracieux guerdon,
26Pour avoir parfaitte plaisance,
27Et chascun jour en acroissance
28A honneur et a bien des dames
29Et au plaisir de toutes femmes
30Qui sont amies ou amees,
31Si que ja n’en soient blasmees.
32Et tous ceulx qui amans se claiment
33Ayent joye de ce qu’ilz aiment,
34Selon l’estat et leur service,
35Gardent les droiz et la franchise
36Et tous les poins de loyauté
37Devant promis ou creanté.
38Ne ja au dieu d’Amours ne place
39Que loyal cuer perde sa place
40Par nul nouvel entrevenant,
41Ce ne seroit pas avenant.
42Je ne leur puis de plus aidier
43Fors seulement de souhaidier,
44Ainsy comme moy je feroye
45Së es lacs d’Amours me feroie
46Ou maintes gens ont esté pris,
47Qui en eulz prenant ont apris
48A savoir amer de cuer fin.
49Veez de mon songe la fin.
 6 les manque — 11 [9 ?] ilz manque — 27 [24 ?] guerredon — 42 [40 ?] nulle nouvelle — 46 [44 ?] moy seroye — 47 [45 ?] lars —
/281/

 

III

RECUEIL DE NEUCHATEL

/282/ /283/

 

I

LAY EN COMPLAINTE 1

 Je souloie de mes ieux avoir joie...

 

II

BALADE 2

 Amours, sachés que pas ne le vueil dire...
 /284/

 

III

BALADE

1A doulx païs que je n’ose nommer,
2Ou maint mon cuer et toute ma fiance,
3Et riens ne scet celle qui demourer
4Luy fait toudiz, dont si dure grevance
5M’en fault souffrir que, se n’ay allegence
6Aucunement luy dire ma doulour,
7Jamais n’atens en moy avoir plaisance,
8Car je languis en trop dure tristour.
  
9Et s’il advient que lui puisse compter
10Comment je faim de toute ma puissance,
11En ung seul mot me pourra bien donner
12Ou bien ou mal, l’un des deux sans doubtance.
13Mais tant me doubt d’avoir l’ung, sans faillance,
14Que je ne cesse de crier nuit et jour :
15Mercy, m’amour, ma doulce bien vaillance,
16Car je languis en trop dure tristour.
  
17Tant suis dolent ne sçay quel part tourner,
18Si que je pers maniere et contenance.
19Quant je pence qu’il me fault eslongner
20Sa grant beaulté qui est ma soustenance, /285/
21Si tristres suis que je n’ay esperance
22De recouvrer ne joye ne baudour.
23Desespoir fait en moy sa demourance,
24Car je languis en trop dure tristour.
 10 laims —
/286/

 

IV

BALADE

1Froit estomac et pommon eschauffé,
2Sang esmeü et le servel boillant,
3En tel estat m’a ung mire esprouvé.
4Mais il n’est pas de mon mal congnoissant,
5Car j’ay au cuer unne douleur plus grant
6Dont je seuffre dangier, peril et peine.
7Le maistre dit que ce n’est que ciertaine,
8Pour ce que j’ay ung jour bon l’autre non.
9Mais je seuffre doleur cothidiainne,
10Car je languis par deffault de raison.
  
11Jeune seigneur, conceil de volunté,
12Gens ennuyeux et commun trop puissant,
13M’ont eforcé, du mien desherité,
14Et vont toudiz mon honneur chalangant.
15Mais, se Dieu plaist, j’en seray deffendant,
16Prest de venir a l’espreuve certainne.
17Le juge fault que ne lez y amainne.
18Pouvre me fait sa grant dilacion.
19Pour ce n’est pas ma complection sainne,
20Car je languis par deffault de raison. /287/
  
21Dieu qui est juge de toute loiaulté,
22Juste, piteux et par tout cler voyant,
23En vueille tost monstrer la verité.
24C’est la santé que je vais demendant
25Et le mirë ou je me fie tant,
26Et qui congnoist toute creature humaine
27Et du monde qui ainsi me demainne.
28Se brief ne ay autre conclusion,
29Je m’en plaindray a sa court souverainne,
30Car je languis par deffault de raison.
 13 et du mien —
/288/

 

V

BALADE 1

1Fueille, ne flour ne verdure,
2Ne doulceur de temps pascour,
3Ne nulle autre creature
4Fors vous, dame de valour,
5Ne pueent mectre en baudour
6Mon cuer qui meurt par desir
7De vous veoir et oyr.
  
8Combien qu’en grant envoyseure
9En soient ly amant plusour,
10Mais tant plus de mal endure
11De veoir leur joie greignour,
12Et tant plus souppir et plour,
13Quant il me convient tenir
14De vous veoir et oyr.
  
15S’en suis a desconfiture,
16Se Amours, par grant doulçour,
17De mon desir n’amesure
18La desmesuree ardour,
19Ou se tost ne voy le jour
20Qui me face resjoir
21De vous veoir et oyr.
 5 puit — 9 pluseur — 11 greigneur —
/289/

 

VI

BALADE

1Gentil cuer, me convient il mourir
2Pour vous que j’aim mieulx que my proprement ?
3Certes oil, Amours le veult souffrir
4Qui, loing de vous, m’ocist a grant tourment.
5Mais onques mais nulz homs si liement
6Ne receut mort con je la recevray,
7Puisque pour vous et pour amer mourray.
  
8Car tout ly mons le me devra tenir
9A grant honneur, se je meur ensement,
10Et tuit amant devront amour fuir,
11S’elle m’ocist pour amer loiaulment.
12A lui en est, fac’en tout son talent.
13Quar ja pour ce nul mal ne penseray,
14Puisque pour vous et pour amer mourray.
  
15C’est drois, quar j’ay tous jours eu en desir,
16Puisque je pris l’amer premièrement,
17De son vouloir parfaire et acomplir.
18Et se meur puis tresamoureusement
19Pour acomplir son doulx commendement,
20Il m’est advis que doulce mort feray,
21Puisque pour vous et pour amour morray.
/290/

 

VII

BALADE 1

1Gent corps, faitiz, jeune, apert et joly,
2Cointe, gentil, paré de noble atour,
3Simple, plaisant, de bonté enrechy
4Et de beauté nee en fine doulçour,
5Mon cuer a sy surpris par sa vigour
6Le doulx regart de vo viaire cler
7Qu’autre de vous jamaiz ne quiers amer.
  
8Sy ay je droit, car j’ay si bien choisy
9Que, se je feusse a chois d’amer la flour
10De ce monde, eusse je bien failly
11A mieulx choisir qu’en vous, dame d’onnour.
12S’en remercy vous et Loial Amour
13Qui tient mon cuer en si plaisant penser
14Qu’autre de vous jamais ne quierz amer.
  
15Tresdoulce dame, et puisqu’il est ainsy
16Que je vous aym, sans penser deshonnour,
17Et qu’en tous lieux avez le cuer de my
18Qui mercy prie humblement nuit et jour, /291/
19Je vous depry, par vois plaine de plour,
20Que vous vueillez savoir, par esprouver,
21Qu’autre de vous jamais ne quierz amer. 1
 1 gentil — 8 je manque —
/292/

 

VIII

BALADE 1

1Je ne suis pas de tel valeur,
2Dame, qu’a vous doie penser,
3Ne que souhaiter vostre amour
4Deusse en raison regarder.
5Mais plus vous aym, se Dieu me voie,
6Que nulz, et puisqu’il est ainsy,
7Dame, com povre que je soie,
8J’ay bien vaillant un cuer d’amy.
  
9Car quant Amour si grant honnour
10Me veult, qu’elle me fait amer
11De toutez les damez la flour,
12Pas ne me doy pouvre clamer,
13Ains suis riches et plain de joie,
14Quant elle m’a tant enrechy.
15Dame, com povre que je soie,
16J’ay bien vaillant ung cuer d’amy.
  
17Dame, en amer fault le meillour
18Moult de son droit laisser aler, /293/
19Par quoy de deux cueurs une amour,
20Soit en desir ou en penser.
21S’ainsi estoit, bien chanteroie
22De fin cuer amoureux joly.
23Dame, com pouvre que je soie,
24J’ay bien vaillant un cuer d’amy.
  7 quon povre — 23 quon povre —
/294/

 

IX

BALADE 1

1Je ne fine, nuit et jour, de penser
2A ma dame que j’aim de vraie amour,
3Et sy ne puis nullement saouler
4Mon cuer d’assez penser a sa doulçour,
5Car la joie de la plaisant savour
6Que mon cuer sent en ce doulx pensement
7M’y fait penser adez desiramment.
  
8Si me plest moult toute ma vie user
9En ce tresdoulz penser qui, nuit et jour,
10Me fait Amours et ma dame honnorer
11De cuer, de corps, de desir, de vigour.
12Quar vray desir, plain d’amoureuse ardour,
13Com lige serfz a ma dame au corps gent
14M’y fait penser adés desiramment.
  
15Car il a tant en son viaire cler
16De sens, de pris, de bonté, de valour,
17Car vraiement, a raison regarder,
18Il n’est de lui plus belle ne meillour,
19Et pour ces biens qui tant lui font d’onnour
20Mon loial cuer qui sien est ligement
21M’y fait penser adez desiramment.
 3 cy — 9 se — 13 Son lige —
/295/

 

X

BALADE 1

1Je fiz rondeaux, baladez, virelais,
2Ou temps passé que j’amay par amour,
3Et me tenoie liez, jolis et gais,
4Car bien cuidoie ainsy faire tousjours.
5Festes queroie, dance, joustez, bouhors,
6Ne voulsisse lors autre chose faire.
7Or m’est ly temps bien tourné au rebours,
8Car, de presant, je veul tout le contraire.
  
9Las, je voy bien que ne feray jamais
10Fors enviellir, dont j’ay assez doulours.
11De maint grant mal m’estuet porter le faiz,
12Et cy ne treux qui me face secours.
13Povre de bien, Fortune, de sez tours,
14M’a bien monstré que trouvay debonnaire,
15Quant perdoie le mien con folz et lours.
16Car, de present, je veul tout le contraire.
  
17D’or en avant, veul prier pour la paix
18Et Dieu servir, car c’est mon droit recorps. /296/
19Et savoir veul ou sera mes retrais,
20Quant court fauldra, pour demourer ailleurs.
21Non pas toudis porter chapeaus de flours,
22N’avoir ainsy robez plus de .xx. paire.
23Ainsy le fis, de quoy ce fut foulours.
24Car, de present, je veul tout le contraire.
 1 Je filz — 18 sest —
/297/

 

XI

BALADE 1

1Las ! Amours me souloit estre
2Doulce, courtoise et pou fiere,
3Et de ses doulz biens repaistre,
4Com vraie amoureuse mere.
5Or m’est sa grace si chiere
6Qu’en doulour me fait languir,
7Et avoir toute griesté,
8Quant je voy autrui joir
9De ce que j’ay tant amé.
  
10Si suis conservateur sans maistre
11Mis hors de toute priere,
12N’en moy nul bien ne puet estre
13Fors toute doulour plainniere,
14Ne droit n’est qu’a moy affiere
15Riens qui me puist resjoir,
16Fors toute maleurté,
17Quant je voy autrui joir,
18De ce que j’ay tant amé. /298/
  
19J’ay en amour mauvais maistre
20Qui m’ocist de mort amere,
21Pour ce que mon cuer desmectre
22Ne puis de ma dame chiere.
23S’en vis, com homs sans maniere,
24Mani de forsené desir,
25Douloureux, a cuer yré,
26Quant je voy autrui joir,
27De ce que j’ay tant amé.
 16 malurté — 23 Sans — 25 ay cuer — 9, 18, 27 se —
/299/

 

XII

BALADE 1

1Loing de vous souvant souppir,
2Doulce dame debonnaire,
3Pour ce que trop je desir
4A veoir vo doulz viaire.
5Mais vers vous ne me puis traire
6A mon vouloir, si vous pri
7Ne me mectez en obli.
  
8Car se dieux me doint joir
9De vous que j’aim sans meffaire,
10My penser et my desir
11Sont en vo service faire,
12Ne ja ne m’en quiers retraire.
13Dame, puisqu’il est ainsy,
14Ne me mectés en obli.
  
15Si ferez bien, que languir
16En doulour, sans joie atraire,
17M’estuet pour le souvenir
18De vous qui en moy repaire.
19Car doubtance m’est contraire
20Que vous, pour trop long destri,
21Ne me mectez en obly.
 8 ce —
/300/

 

XIII

BALADE

1Un souvenir de mort asavouré,
2Chiere damë, avez en mon cuer mis,
3Par quoy Espoir est en moy demouré
4Sans recevoir le don de fins amis.
5Apresté suis pour obéir toudiz
6A bonne fin. Si en dy con irascu :
7J’ay tout perdu, le festu est rompu.
  
8Dame d’onneur ou Dieu a estouré
9Beaulté, bonté, sens, honneur et advis,
10Se le mien corps n’est de vous honnoré,
11A tousjours mais, tant com je seray vis,
12En maudiray Desir qui m’a surpris,
13Quant Doulx Espoir m’a son arc destendu.
14J’ay tout perdu, le festu est rompu.
  
15Onquez Tristam ne fut si couloré
16D’ardant desir pour Yseult au cler vifz
17Comme je suis, combien que labouré
18Sens je griefs maulx et muablez delis.
19Soppirs et plours qui en moy sont assis
20Me font souvent chanter con irascu :
21J’ay tout perdu, le festu est rompu.
/301/

 

XIV

BALADE 1

1Je vous mercie 2, des bellez la plus belle,
2Je vous mercie, dez bonnes la meilleur,
3Je vous mercie, jeune, freche, nouvelle,
4Je vous mercie, trop plus blanche que flour,
5Je vous mercie, quant, par vo grant doulceur,
6Il vous a pieu recevoir en bon gré
7Le petit don que vous ay envoié
8Par mon amy en qui du tout me fie.
9Et me vueillez tenir pour excusé,
10Ma belle dame et ma loial amie,
  
11Se plus souvent n’oiez de moy nouvelle.
12Car, par ma foy, j’en ay mainte doulour
13En mon las cuer, combien que je le celle
14Par plusieurs fois, et de nuit et de jour,
15Ne je ne quiers fors a trouver le tour
16Que veoir puisse vostre belle beaulté,
17Car il m’en vient une telle senté
18Que gary suis de toute maladie,
19Quant de voz ieux puis estre regardé,
20Ma belle dame et ma loial amie. /302/
  
21Pour ce pitié, tresdoulce damoiselle,
22Vueillez tantost venir a mon secour,
23Car, a toute heure, contre moy renouvelle
24Dangier le fol ung moult cruel estour.
25Et avec toi sont Reffus et Paour
26Qui desja m’ont tresdurement navré.
27Mais, s’il vous plaist que soie conforté
28Du nom d’amy, vous saulverez ma vie.
29Or en soit tout a vostre volunté,
30Ma belle dame et ma loial amie.
/303/

 

XV

BALADE

1Mon treshault bien, ma chierté souverainne,
2Mon seul desir, ma joieuse pensee,
3Ma vraie amour, de tous biens la fontainne,
4Belle par qui la joie m’est donnee,
5Qui me sera cent mille fois doublee,
6Quant vous plaira qu’aye le guerredon
7Dont je vous ay par pluseurs fois priee.
8Mais vous m’avez tousjours respondu non.
  
9En bonne foy, ce m’a esté grant peine
10Et touteffois je l’ay en gré pourtee,
11Car je vous tien de si grant doulceur plainne
12Que vostre amour me sera octroyee,
13Quant vous aurez bien adroit esprouvee
14Ma loiaulté, et m’en ferez le don.
15Par maintez fois la vous ay demendee,
16Mais vous m’avés tousjours respondu non.
  
17Pour ce plaise vous, trop plus belle qu’Helene,
18Qu’a ceste fois ne me soit reffusee.
19Si en croistra vo louange mondainne,
20Car riens ne sçay, dame de moy amee, /304/
21Dont vous peussez de nul estre blasmee
22Fors de Reffus. Pour Dieu, laissez le don !
23Beaucop de fois vous en ay advisee,
24Mais vous m’avez tousjours respondu non.

 

XVI

RONDEAU 1

1Se Dieu eust oblié non,
2Quant il faisoit le langaige,
3Je tien qu’il eust fait que saige
4Et que gracieux et bon.
  
5Des dames pas ne fusson
6En si dangereux servaige.
  
7Certes, a m’entention,
8Ce ne fust point de dommaige.
9Mais eust esté avantaige
10Tregrant a maint compaignon.
/305/

 

XVII

BALADE

1Amis, pensés de loiaument amer,
2Se vous voulés mener joieuse vie.
3Soiés secret, atrampé en parler,
4Ne vous prengne de mesdirë envie.
5Fuiés orgueil et amés courtoisie.
6Amés honneur de tout vostre pouoir.
7Prisiés les bons, suivés leur compaignie,
8Vous n’en poués toudis que mieulx valoir.
  
9Encor vous vueil d’aucuns poins enorter.
10Je vous prie, ne les obliez mie.
11C’est foy porter après l’onneur garder
12De la damë ou vostre cuer s’octrie.
13Ce doit faire qui tent avoir amie.
14Autre ne doit desirer ne avoir.
15S’ainsy faictez, certes, je vous affie,
16Vous n’en pouez tousdiz que mieulx valoir.
  
17A voir dirë et droit considerer,
18Qui autrement le fait, c’est grant folie.
19Point ne dessert c’on lui doie donner
20Des biens d’amours ne petit ne partie. /306/
21Aux vrais amans est grace departie.
22Or en faictez si bien vostre devoir
23Que bonne amour avecque vous s’alie.
24Vous n’en pouez tousdis que mieulx valoir.
 21 vras —.

 

XVIII

RONDEL

1Avril, qui vest de verdure
2Le monde pour esjoir,
3A mains ne me puit tolir
4La grant douleur que j’endure.
  
5Oster ne puit la pointure
6Qui me fait plaindre et gemir.
  
7Sans que je voie la figure
8Qui d’amours m’a fait ferir,
9Je ne puis avoir plaisir
10De riens qui soit pour ma cure.
/307/

 

XIX

RONDEL 1

1Je ne voy riens qui me doie suffire,
2Ce jour d’avril qui est si bel et gay.
3De mon regart ja ne m’esjoïray,
4Se je ne voy celle que je desire.
  
5Puisqu’ainsy est l’on ne pourroit eslire
6Dame qui soit si belle com je l’ay.
  
7Riens qui soit bel a mon cuer ne puit luire,
8Tout ce qui puit gecter mon cuer d’esmay,
9Pour ce je doy par tout haultement dire :
10Par vous me vient tretout le mal que j’ay.

 

XX

COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN 2

 Je vous vueil plus tousdis servir... /308/

 

XXI

BALADE AMOREUSE 1

 Il n’est confort qui tant de bien me face...

 

XXII

BALADE AMOREUSE 2

 A mon ad vis, Dieu, raison et nature...

 

XXIII

BALADE AMOREUSE 3

 Or est ainsy que pour la bonne et belle..,

 

XXIV

BALADE AMOREUSE 4

 Il a passé des ans .vij. et demy... /309/

 

XXV

LE SONGE SAINT VALENTIN

1I l est grant aise de panser,
2S e ce n’estoit que pour passer
3A ucune fois l’eure d’un jour.
4B ien met le corps en grant sejour,
5E n grant repoux et en grant aise,
6L e panser qui le cuer apaise.
7Panser puit homme, jour et nuit,
8Ce qui lui plaist ou qui lui nuist.
9Que ja nul ne pourra sçavoir
10S’il panse fouleur ou sçavoir,
11Tant qu’il meisme le descouvre
12Ou par parolë ou par euvre.
13Et si fait au cuer grant soulas,
14Quant ungs homs est pesans ou las
15Et il veult prandre son repoux,
16Il puit panser sur tel propoux
17Qu’en son propoux s’endormira.
18Et, en dormant, il songera
19Aucune chose merveilleuse,
20Bonne pour lui ou dangereuse,
21Aussi com je feis, au matin,
22Le jour de la Saint Valentin. /310/
23Celle nuit avoie voillié,
24Car mon cuer m’avoit travaillé
25Pour plusieurs diverses pansees
26Qui ne sont pas toutez passees.
27Si m’avint que je m’endormis
28Sur un lit ou je m’estoie mis.
29Et me sembloit, en mon dormant,
30Qu’un rubis et un diamant,
31Le jour devant, leissié avoie
32En un vergier, et lez devoye,
33Ad ce matin, aler cherchier.
34Mais quant je vins prés du vergier
35Ou cuiday trouver mez anyaux,
36Je vy, dedens, pluseurs oyseaulx,
37Blans et noirs, privés et sauvages,
38Sors, muez, nyais et ramaiges,
39De bois, de champs et de rivieres,
40De maisons et de colommieres.
41Petiz et grans, tous y estoient.
42Et, devers la mer, y venoient
43Oyseaulx de diverses fassons.
44Illec faisoient leurs parssons.
45Chascun y choisissoit son per
46Qui veïst l’un l’autre apper,
47Bec et bec, masles et femelles,
48Ilz se embrassoient dez elles
49Et alignoyent leur plumettez.
50Les doulcez avec lez doulcetes,
51L’un prés de l’autre se jognoyent
52Et au souleil se pourrygnoient. /311/
53Et ceulz qui savoient chanter
54Vouloient leur mestier hanter.
55Le roussinol et la maulvis
56Se taisoient moult a envis,
57Dessus tous ouyr se faisoient.
58Et les columbeaux se baisoyent.
59Chascun faisoit en sa maniere
60Ce qui lui sembloit que bon yere.
 40 colommiers — 53 seulz — 56 a manque —
61Et bien se sçavoient aisier
62Fust de regard ou de baisier,
63Ou de tout se que l’un sçavoit
64Qui a l’autre plaire devoit.
65A leur samblant apparoit bien
66Que chascun estoit liez du sien,
67Car ilz avoient souffisance
68Et de tieulx biens grant habondance.
69Entrë eulx tous estoit assice
70L’aigle qui tenoit sa justice
71Et faisoit a chascun raison,
72Selon le jour et la saison.
73L’aigle tenoit son per prez d’elle.
74Celle parsson estoit moult belle,
75Car tous estoient deux et deux.
76Moult me plaisoit la vie d’eux
77Et leur desduit que je veoye,
78Et de ce grant soulas avoie
79Qu’il me sembloit, en mon couraige,
80Que j’entendoye leur langaige,
81Dont j’estoie moult confortez.
82Et si estoit mon confort telz /312/
83Que j’oubliay mes anelés
84Pour escouter les oyselés
85Et pour ouyr ce qu’ilz disoient.
86Si entendy bien qu’ilz usoient,
87Trestous lez ans, a celle feste,
88Que chascun d’eulx, teste pour teste,
89Choisist a per en son degré
90Cellui qui mieulx lui vient a gré.
91Et font ensemble leur demour,
92Pareille de cuer et d’amour,
93Jusques a la fin de l’annee.
94Et quant la saison est finee,
95Qui veul, il puit son per changier
96Et choisir autre sans dangier.
97Mais, soit faucon ou esprevier,
98Sacre, gerfaut ou mylion,
99Ou oyselet d’autre fasson,
100Certez, ceulz la font faulceté
101Qui premier brisent l’amictié.
102Ne le tengne nul a mençonge,
103Or vueil retourner a mon songe.
104En mon dormant m’estoit advis
105Entre lez autres que je vys,
106Un oyseil assis sur un pin
107Qui sembloit faucon pelerin,
108D’ellez, de chief et de coursaige,
109De piés, de bec et de plumaige,
110De long, de gros et de largeur,
111De siégé, des yeulx, de haulteur.
112Tresbien le faucon ressembloit, /313/
113Hor presque tiercelet estoit.
114Car de ce me prins je bien garde.
115Ly oisel faisoit sur sa garde,
116En sus des autres tout seulet,
117Sans longes et sans chappelet.
118Mais il avoit, entour ses piés,
119Bonnes campanez et beaulx giés.
120L’aigle qui bien l’apparcevoit,
121Comme celle qui cler y voit,
122Le fit devant elle venir
123Pour la coustume maintenir.
124Et se lui dist, sans plus targier :
125« Pourquoy vien tu si regarder
126Nostre fait et nostre conseil,
127Se choisir n’en veulx un pareil,
128Ainsy comme ces autres font
129Qui si entour assemblé sont ? »
130« Aigle, fait il, pour Dieu mercy.
131Saiches de vray que j’ay chosy
132Si bien, si bel et si apoint
133Que autre choisir ne vuel je point,
134Et se ne puis, pour nul avoir,
135Cellui que j’ay choisi avoir.
136Ja soit mon affaire petis,
137Si sui je dez oiseaulx gentiz,
138Et ne sui mie si estrange
139Que vouler vueille pour le change.
140Le change ne m’est bel ne gens.
 95 Quil — 127 Ce — 128 ses — 139 voule —
141Je fus jadis privez dez gens
142Et, se je puis, encor seray. /314/
143Doulent sui que je mesarray,
144Mais j’avoie de mal envie.
145Se sçavoir voulez de ma vie,
146Saichez de vray que j’ay esté,
147Plus d’un yver et d’un esté,
148En la garde d’un gentilhomme.
149Nul besoing est que je le nomme.
150Mais il m’a fait et m’a apris,
151Et tient mains bons oyseaulx de pris,
152Faucons, tiercelés et laniers,
153Voulans, reclamez et maniers,
154Qui tresbien et haultement voulent,
155Quant il fait bon temps et ilz veulent.
156Entre tous ses faucons a un,
157Et si n’est mie du commun,
158Mais est des autres despareil,
159Tout ainsy comme le souleil
160Est despareille de la lune.
161Cilz oyseaulz a telle fortune
162Qu’il est aimez et chier tenuz
163Devant tous autrez plus que nulz.
164Tant par est beaul et bien voulant
165Que chascun lui est bien vueillant.
166Il est en tous ses fais certains
167Et a vouler le plus haultains.
168Et, non obstant sa grant haultour,
169Jamais ne feroit un faulx tour,
170Tant scet a point de l’elle batre.
 150 et apris — 156 silz — 160 despareillie — 167 voilles —
171Il seul fait plus que vint et quatre,
172Soit pour héron ou pour riviere. /315/
173Rien ne part s’il veult qu’il ne fiere,
174Sans son corps trop esvertuer.
175Mais il n’a cure de tuer,
176Ains tient tout en subjection.
177Car sa noble condicion
178Est de vouler tousjours plus hault.
179Ja ne sera le jour si chault
180Que de l’aler plonger ait cure,
181Tant par est de noble nature.
182De sa bonté ne fault parler
183Pour bien vouler et revoler :
184Il n’est oyseil qui mieulx l’endure,
185En tant comme le monde dure.
186N’il n’est besoing que on le hue,
187Car il est tousjours vers la nue.
188Et s’il part malart ou cercelle
189Ne oyseil qui, par force d’ale,
190Vueille contre le vent vouler
191Pour soy cuidier a eulx sauver,
192Cil la le fait tantost remectre,
193Puisqu’il s’en vueillë entremectre,
194Soit de haulteur ou soit de tois.
195Et puis si leur est si courtois
196Qu’il ne lez fiert ne ne mehaigne,
197Ou il ne veult ou il ne daigne.
198Mais lez prent on vifz a la main.
199Bien voule au tart et mieulx au main.
200Bien fait d’esté et mieulx d’iver.
201Jamais ne trouve temps diver,
202Et si n’aimme change ne sor.
203Il n’i a tel mué ne sor.
204Cil a tous les autrez passez. /316/
205Point n’est de bien faire lassez,
206Tant est gentil et vertueux,
207Le bon, le bel, le gracieux.
208Bien pert qu’il est de bon affaire,
209Car il n’est nul plus debonnaire,
210Plus doulz ne de meilleur coustume.
211Et porte la plus belle plume
212Que nul oysel puisse porter.
213C’est un desduit a deporter
214De lui regarder seulement,
215Sans avoir plus d’esbatement,
216Soit a l’ostel ou soit au champs.
217Il n’est nul oysel mieulx sachans
218De bien savoir faire son droit,
219Grasieusement et a droit.
220N’oncques ne vis si doulz regart
221De nul oyseil, se Dieu me gard,
222Ne qui tant feust polis et net
223En tous lez lieux ou il se met.
224Et s’on le veulx lorrer ou paistre,
225Il scet mieulx sez drois que son maistre.
226Le bien de lui et la beaulté
227Ne vous auroye pas compté,
228Entre cy et deux ans entiers,
229Mais je vous diray voluntiers
230En quel point j’ay mon temps usé.
231Si me tiendrez pour excusé
232De ce que cy pareil ne quier.
233Autre chose ne vous requier.
234Saichez de vray que cel oysel
235Que lez gens tiennent a si bel
236Et a si bon et a si doulx, /317/
237C’est cil que j’ay choisi sur tous,
238Ja soit ce qu’il ne le scet pas.
239Car je feroie grant trespas
240Et grant folie et grant oultrage
241Vers un oysel de son paraige,
242Se pour mon par le demendoie.
243Tel ne sui que fere le doye.
244Mais pour ce que la norriture
245Ne puit apaisier ma nature,
246Ne restraindre le grant desir
247Que j’ay qu’il me vousist choisir,
248Et, d’autre part, j’ay grant paour
249Que ce ne fust pour mon payour,
250S’il le pouoit appercevoir.
251Si que pour faire mon devoir
252Et tous sez perilz eschever,
253Sur espoir de confort trouver,
254Je me suis un poy essourez,
255Et mon cuer lui est demourez
256Qui, nuit et jour, de lui ne part,
257Ne choysir ne vueil autre part.
258Jamais autre ne choisiray.
259Pour luy ma franchise larray
260Et tout le desduit du bosquaige.
261Si me remectray en servaige,
262Soit sur le poing ou soit emmue,
263Sans ce que jamais m’en remue.
264Il ne m’en chault par quelle voye,
265Mais que souvent dez ieulx le voye.
266Quar je n’ay plume mehaingnee.
267Quant je sui en sa compaignie,
268Je suis en parfaicte plaisance /318/
269A regarder sa contenance.
270Et a veoir ce qu’il scet faire,
271Que riens ne me pourroit meffaire.
272Tant ayse suy quant ad ce vient
273Que de mon mal ne me souvient.
274Et se j’eüsse cogneü
275Le divers temps que j’ay eu,
276Et celluy que, jour et nuit, ay,
277Depuis que de luy m’esloignay,
278Saichés bien que, par nul party,
279De luy ne me feusse party.
280Mais onques, en tout mon vivant,
281Senty n’avoye si avant
282Quelle douleur est d’esloignier
283Ce qu’on aime de cuer entier.
284Or l’ay si avant esprouvé
285Que maint mal jour y ay trouvé.
286Et bien cognois qu’amour lointainne
287Est de doulour rente certainne.
288C’est mort de soy enamorer,
289Qui vuelt longuement demourer
290Sans revenir la ou il ayme.
291Souvent convient que las se clame,
292S’il n’a cuer d’acier ou de fer.
293Car c’est un dez tourmens d’enfer,
294Sans reppoux et sans finement.
295Je le sçay de droit sentement.
296A brief parler et le voir dire,
297C’est bien de tous lez maulx le pire.
298Et pour ce je retourneray
299Le plus briefment que je pourray.
300Or vous ay tout compté mon estre, /319/
301Si ne vueil plus entre vous estre. »
302Lors s’escria a haute voix :
303« A Dieu vous commens, je m’en voys. »
304Il print son voul et s’envoula.
305Et l’aigle qui premierz parla
306Dist, quant elle l’ost escouté,
307Que bien avoit son fait compté
308Et que loiaulment se pourtoit
309L’oysel qui d’eux se departoit.
310De celluy fait plus ne parlerent,
311Mais tuit a un coup s’envolerent.
312Ainsy comme il me sembloit,
313Chascun a son per s’asembloit
314En voulant par my le païs.
315Et je, qui remains esbaïs
316Et euz du jour dormy partie,
317M’esveillay sur leur departie
318Et me retournay sur mon lit,
319Gisant a moult peu de delit,
320Car lez oyseaulx que je songoie,
321Qui d’amour ont douleur et joye,
322Me firent, en songent, entendre
323Que moult petit font a reprendre
324Les gens, se ilz veulent amer.
325A tort lez en puit on blasmer,
326Mais qui droit faire leur vouldroit
327Ja nulz ne lez en blasmeroit.
328Lez oyseaulx a leur gré choisissent,
329Et lez gens pour aimer eslisent
330La ou leur plaisance s’acorde. /320/
331Dont bien souvent y a discorde,
332Car a l’un plaist, a l’autre non.
333Chascun quiert ce qui lui est bon.
334Maiz quant bon accort y arive,
335Il n’est nul qui si aise vive
336Comme font cez gens amoureux,
337Tant sont lez desduis savoureux.
338L’amour des gens fait a parer,
339Autre ne s’y doit comparer.
340Amour est chouse naturelle,
341Mais elle ne sera ja telle,
342Si loial ne si bien servie,
343Ne tant a son droit assouvye,
344Entre lez oyseaulx et les bestez
345Qui n’ont point de sens en leurz testez,
346Et ne doubtent paour ne honte,
347Et de dongier ne tiennent compte,
348Mais vivent sans entendement.
349L’amour dez gens est aultrement.
350Gens ont le sens cler et loyal
351Pour congnoistre le bien du mal,
352Et si savent, par voye bonne,
353Garder le bien quant Dieu leur donne,
354Et, se le mal leur fault souffrir,
355Aussy le sevent ilz couvrir
356Et porter en humilité.
357Quant gent ont mal, c’est grant pitié.
358Tant de biens vueil a cellez gens
359Qui, en amer, usent leur temps,
360Que, de leur grief et de leur dueil, /321/
361Me vient souvent la larme a l’ueil,
362Et si m’antre par my lez vainez
363La remembrance de leurs painez,
364Qu’a poy me fait le cuer partir
365Dez maulx qu’ilz leur convient souffrir.
366En ce penser ou lors estoie,
367M’estoit advis que je sentoie,
368Ainsy que par pitié dou lour,
369En partie de la doulour
370Et du mal que cez amans ont,
371Quant ilz aiment du cuer parfont
372Et sont loing en estranges terrez,
373Pour suïr voyaiges ou guerres,
374Et ont lez cuers en grant cremour
375Pour doubtance de long demour,
376Ne pour chose qui leur desplaise.
377Le temps retourner ne lez laisse,
378Mais leur est fortune contraire,
379Quant ilz ont volunté d’eulx traire
 326 quil — 339 cy — 346 doubte — 366 se — 370 sez — 371 aime du cur —
380Celle part ou leur cuer lez tire,
381Et paour de ce les martire
382Qu’ilz ne scevent au revenir
383A quoy leur fin pourra venir,
384Ne plus que faisoit ly oyseaulx
385Qui tant estoit ferme et loiaulx.
386Telz gens ont moult poy de confort,
387Se espoir ne lez soustient fort.
388Dez oyseaulx ne tiens je plus plait,
389Mais du mal des gens me desplet,
390Ja soit ce que je ne suy mye /322/
391Nesun de ceulx qui ont amie,
392Et si ne suy n’amé n’amis,
393Ne oncquez ne m’en entremis,
394Ne pas ne me vueil acointier
395A moy mesler d’autruy mestier.
396Car trop me tenroit on pour nice,
397Se je prenoie tel office
398Ou je ne sçay chanter ne lire,
399Fors ainsy que par ouy dire.
400Mais, non obstant ma grant simplece,
401Tant est navré qui amours blesse,
402Que j’ay pitié de tous amans,
403Soyent englois ou alemens,
404De France né ou de Savoye,
405Et prie a Dieu qu’il lez avoye
406Et conforter a leurs besoings.
407Nommeement ceulx qui sont loings
408De la ou leur cuer est assis,
409Dont mains sont tristes et pensis.
410Et si requier au dieu d’Amours
411Qu’il vueille savoir leurs clamours
412Et ouir les pleurs et les plains
413Et les regars dont ilz sont plains.
414Et face lez cuers souvenens
415A cez damez de leurz amans,
416Et leur envoit bonnez nouvellez
417A ellez d’eux et a eulx d’ellez,
418Et les face brief retourner
419Et tous leurs fais a bien tourner.
420Et quant ilz seront revenus
421Pour si loiaulx soient tenus
422Que envieux ne mesdisans /323/
423Ne leur puissent estre nuisans,
424Mais leur soit mis en habandon
425D’amour le gracieux guardon,
426Pour avoir parfaitte plaisance
427Et chascun jour en acroissance
428A honneur et au bien des damez
429Et au plaisir de toutes femmes
430Qui sont amiez ou amees.
431Si que ja n’en soient blasmees.
432Et tous ceulx qui amans se clament
433Aient joye de ce qu’ilz aiment,
434Selon l’estat de leur service,
435Gardans lez drois et la franchise
436Et tous les poins de loiaulté
437Devant promis ou creanté.
438Ne ja au dieu d’Amours ne plaise
439Que loial cuer perde sa place
440Par nul nouvel entrevenant,
441Ce ne seroit pas advenant.
442Je ne leur puis de plus aydier
443Fors seulement de souhaidier,
444Aussi comme pour moy feroye,
445Se es las d’amours me feroye
446Ou maintez gens ont esté prins,
447Qui, en eulz prenant, ont aprins
448A sçavoir aimer de cuer fin.
449Vees cy de mon songe la fin.
/324/

 

XXVI

BALADE AMOUREUSE 1

 Je vous choisi noble loial amour...

 

XXVII

BALADE 2

 Certes, Amours, c’est chouse convenable... /325/

 

XXVIII

BALADE AMOREUSE

1En mon cuer a une enclume plantee
2Qu’Amours y fit doulcement y entrer.
3La vient Desir, sans nulle demouree,
4Qui tient en mains le mal de souspirer,
5Et Doulx espoir y vyent avec Panser.
6Ferant, maillant, chascun fort s’esvertue.
7Languir me fault ou a la mort aler,
8Car vrayement ce martelé me tue.
  
9Celle enclume, qu’en mon cuer est entee,
10C’est le cler vis de ma dame honorer ;
11Et sez doulx yeulx, toute jour ajournee,
12Soufflent le feu pour le fort eschauffer.
13Et puis Beaulté vient avec merteler
14Et Doulz Plaisir qui trestous lez esmue.
15Languir me fault ou a la mort aler,
16Car vrayement ce martelé me tue.
  
17J’ay veu ouvriers qui, depuis la vespree
18Jusque au matin, guerpissoient leur ouvrer.
19Mais trestousjours Souvenir et Pensee,
20Martelant fort, n’ont cure d’arrester. /326/
21Et se Pitié ne leur vient dire a cler :
22« Leissez l’ouvrer, car la teste est venue »,
23Languir me fault ou a la mort aler,
24Car vrayement ce martelé me tue.
 20 Martelent —

 

XXIX

SOUHAIT 1

 Il me convient par souhait conforter...

 

XXX

BALADE GRANSON 2

 Saint Valentin humblement vous supply...

 

XXXI

BALADE AMOUREUSE GRANSON 3

 Amours, sachiez que pas ne veulx ce dire... /327/

 

XXXII

BALADE 1

1Adieu, m’amour et ma doulce plaisance,
2Adieu, ma joye et tout mon seul desir,
3Adieu, adieu, toute mon esperance.
4Helas ! adieu, mon joieux souvenir,
5Adieu, celle qui tant me fait languir,
6Adieu, ma belle et souveraine joye.
7Helas ! adieu, pansés de revenir,
8Car loin de vous vivre je ne pourroye.
  
9Tant vous aime que j’en pers contenance,
10Tant vous aime que j’en pers le dormir,
11Tant vous aime que ailleurs je ne pance,
12Tant vous aime qu’autre ne quier veir,
13Tant vous aime qu’autre ne veul cherir,
14Tant vous aime que rien tant ne sauroie,
15Tant vous aime que j’en crains a morir,
16Car loin de vous vivre je ne pourroie.
  
17Helas ! tant ay fait de vous souvenance,
18Helas ! tant suis lié de vous veïr,
19Helas ! tant veult vostre doulce presence,
20Helas ! tant vueil entre voz bras dormir, /328/
21Helas ! tant vueil vostre bouche sentir,
22Helas ! tant suis desirant qu’o vous soye.
23Se ce n’estoit, il me fauldroit finir,
24Car loing de vous vivre je ne pourroye.

 

XXXIII

BALADE

1Pour avoir plus de plaisir et de joye
2Et pour estre du tout a mon vouloir,
3En ce monde mieulx choisyr ne saroye
4Que vous, ma dame, car, a dire le voir,
5Riche beaulté est en vostre pouoir.
6Et d’autres biens avez si grant partie
7Qui, nuit et jour, vous tiennent compaignie,
8Que Dieu a dame n’en devroit plus donner.
9Si veul user en vous servant ma vye,
10C’est mon talant, belle dame sans per.
  
11Et s’il vous plaist que vostre servant soie,
12Je renonce a richessë et avoir.
13Ne d’aultres bienz, en quelque lieu que soye,
14Se non par vous, jamais ne quiers avoir.
15Ains vueil mectre tout autre a nonchaloir, /329/
16Et puis serez seulle de moy servie,
17Car d’autre amer, certez, je n’ay envie.
18Et me vueillez, sy vous plaist, pardonner.
19Se j’en dy trop, pour Dieu, ne vous annuie,
20C’est mon talant, belle dame sans per.
  
21Or est ainsy, combien que ne vous voie,
22Ma volenté pouez apersevoir,
23Car estre aimé de vous mieulx aimeroye
24Que de nule autre en bien, sans decevoir.
25Mez penserez sont en vous main et soir
26Par le vouloir d’Amours qui me doctrine.
27Espoir me dit qu’aray dame et amie
28Et par Pitié, s’il vous plaist, le sarez,
29Qui sur les cuers a toute seignorie.
30C’est mon talant, belle dame sans per.
 3 choisy — 12 et a — 13 daultre —

 

XXXIV

LA PASTOURELLE GRANSSON 1

 Une jeune gentil bergiere... /330/

 

XXXV

BALADE 1

1Riens ne me puet ennuyer ne desplaire
2Que je puisse pour ma dame endurer,
3Fors tant que loing de son plaisant viaire,
4Sans joie avoir, me convient demourer.
5Et sy ne sçay terme de rescouvrer
6Par devers luy, dont j’ay tant de martire
7Que je ne say congnoistre joye d’yre.
  
8Et riens ne puez veoir qui me puist plaire
9Ne je ne sçay nulle chose penser
10Qui tout ne soit a mon desir contraire,
11Ne je ne cuide plus mez ieulx saouler
12De sa beaulté veoir et remirer,
13Qui s’y destruit mon las cuer et martire
14Que je ne say congnoistre joye d’yre.
  
15Ainsy me veult Loyal Amour deffaire
16Qui me deüst, par droit, reconforter
17Et aucun don dez biens amoureulx faire
18En lieu du mal qu’elle me fait porter.
19Mais tendrement me fait plaindre et plourer,
20En complaingnant ma douleur tant empire
21Que je ne sçay congnoistre joye d’ire.
 7 joy — 11 Ne je cuide —
/331/

 

XXXVI

BALADE 1

1Se je ne sçay que c’est joye d’amy
2Ne quel bien c’est de mercy la doulçour,
3Si n’ay je pas pour ce mis en obly
4Que je n’ayme de tresloyal amour
5Et que tousdiz ne serve, sans sejour,
6A mon pouoir, de cuer, de corps et d’ame,
7Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame.
  
8Combien que j’aye en desirant languy,
9Moult longuement, en tristresse et en plour,
10Dont j’ay perdu si le pouoir de my
11Que je n’ay mais maniere ne vigour,
12Pour ce vueil bien mourir de la doulour
13Qui, par desir, mon dolant cuer enflamme,
14Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame.
  
15Mais tost m’auront par franchise guary
16Grace et Pitié de toute ma langour,
17Se ung ferme espoir ayoye de Mercy
18Dont me trouve trop loing de jour en jour,
19Mais je n’en puis eschaper, par nul tour,
20Se n’est doncquez que je l’aye sans blasme,
21Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame.
 20 blasmer —
 /332/

 

XXXVII

BALADE 1

1Se faire sçay chançon desesperee,
2Faire la doy et par bonne achoison,
3Car celle ou j’ay mis toute ma pensee
4Et tout mon cuer me fait tel desraison
5Qu’elle me tolt mon confort sans raison
6Et sy me voyt du tout en tout tuer,
7Quant je luy voy autre que moy amer.
  
8Elle scet bien que l’aim plus que riens nee
9Et que je l’ay servi sans mesprison.
10Si m’en donne sy mauvaise soudee
11Que mal pour bien en est le guerredon.
12Et me convient mourir sans garison,
13Car je ne puis plus en ce point durer,
14Quant je lui voy autre que moy amer.
  
15Sy prie Amours et ma dame honrioree
16Qu’a moy vueillent faire ceste parsson,
17Que, se d’autruy est de moy mieulx amee,
18Que me laisse languir en sa prison.
19Mais je croy bien que la sers sans pardon.
20Si m’en convient dure mort endurer,
21Quant je lui voy autre que moy amer.
 5 manque ; restitué d’aprés Machaut — 8 que je lain — 9 servie — 10 guerdon —
 /333/

 

XXXVIII

L’ESTRAINNE DE GRANSSON 1

 Joye, santé, paix et honneur...

 

XXXIX

LE LAY DE DESIR EN COMPLAINTE 2

 Belle, tournez vers moy vos yeulx...

 

XL

RONDEL 3

 S’il ne vous plaist que j’aye mieulx.

 

XLI 4

(Sans titre)

 Aymy ! quel mal, quel ennuy, quel doleur... /334/

 

XLII

BALADE

1J’ay en mon cuer ung eul qui tousdiz veille,
2Ne riens ne fait fors que vous regarder.
3Et, quant dez yeux de la teste soumeille,
4L’eul de mon cuer, belle, vous voy tout cler.
5Celluy regard ne m’en puet nul oster.
6Je le reprins d’Amours en droit hommaige
7Et par celui ay je grant avantaige,
8Quar autrement veoir je ne pourroye
9Vostre tresgent et gracieux visage
10Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye.
  
11Il a aussy en mon cuer une oreille
12Qui veult tousdiz de vous oyr parler.
13En bonne foy, ce n’est mie merveille,
14Car on en puet de grans biens escouter.
15Vostre bonté vous fait de bons louer
16Et vous amez honneur de droit usaige.
17Le dieu d’Amours a mis en mon courage
18Voz loiaulx fais, pour ce que servir doye,
19Plus humblement, vostre noble corsage
20Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye. /335/
  
21Je sçay de vray que vous n’avez pareille
22De loiauté, de sa ne de la mer.
23C’est la chose qui plus fort me conseille
24Qu’en vous servant doye mes jours finer.
25Si feray je, de ce ne fault doubter.
26Vous en tenez le cuer de moy en gaige.
27Bien tient le corps qui a le cuer en gaige.
28Pour nul danger oblier ne pourroye
29La grant beaulté de vostre jeune aage
30Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye.
 8 pourroy — 10 soy — 25 Si saige — 27 en manque —

 

XLIII

BALADE 1

 Salus assés par bonne entention... /336/

 

XLIV

LE DIT DE LOIAUTÉ

1Loiaulté d’amour necte et pure,
2Clere, sans tache et sans laidure,
3N’a en luy fait ne demonstrance,
4Parler, regart ne contenance,
5Atrait, acueil ne couverture,
6Atour, devise ne brodure,
7Prise, don, signe ne semblance,
8Pour donner a nullui esperance,
9Fors ung tout seul d’autre nature.
10La prent confort et nourriture,
11Joye, soulas et souffisance,
12Et toute mondaine plaisance.
13C’est celle par qui amour dure,
14C’est loiaulté qui, par droitture,
15Deffent amour de varience
16Et la tient en sa grant puissance
17Fine, forte, ferme et seure,
18Et lui fait peser par mesure
19Tous sez fais en juste balance.
20Car Amours, qui a congnoissance,
21Sent et entent de sa nature
22Qu’est fauceté et mespriseure,
23Et puet mettre par sa science /337/
24Sez faiz en loyal ordonnance.
25Si que aigait ne aventure,
26Ne nul engin de creature
27Ne font a loiaulté nuysance,
28Tant soit de soubtil perseverance.
29Et se la chose a faire est dure,
30Amours tresloiaument l’endure
31Pour monstrer foy et afiance,
32Mais non d’amour et decepvance.
33C’est une tresfause pointure.
34Amour ne veult autre pasture
35Que droicte loial gouvernance.
36C’est sa paix, c’est sa soustenance,
37C’est tout son bien, je le vous jure.
 25 aigart — 26-27 Ces deux vers sont intervertis —
 /338/

 

XLV

BALADE

1Loyal amour, ardant et desireuse,
2Ferme, sans fin, en terre moult douee,
3Et ma dame, plaisant et gracieuse,
4Plainne d’amour, de tous biens renommee,
5N’ont en mon cuer laissé nulle pensee,
6Fors que celle qui d’eulx deux me revient.
7Et en celle tant penser me convient
8Que de riens plus ne me souvient, par m’ame,
9Fors que d’amours et de ma belle dame.
  
10Je sens amour, pesant et oultraigeuse,
11De trop amer trop fort desmesuree,
12Et je congnois ma dame dangereuse,
13Froide d’amer, saichant, bien advisee,
14Pour sa bonté de plusieurs desiree.
15Tousdiz meilleur et plus belle devient.
16Et cilz penser sy prés de moy se tient
17Que de riens plus ne me souvient, par m’ame,
18Fors que d’amour et de ma belle dame.
  
19Mais trop seroit amour plus savoureuse,
20Mieulx avenant et plus ayse portee,
21Se ma dame, jeune, gente, joyeuse, /339/
22Belle sans per, bonne, bieneuree,
23Voloit savoir comment elle est amee
24En tous les poins que loyal cuer maintient.
25Car loiaulté de sy prez m’apartient
26Que de riens plus ne me souvient, par m’ame,
27Fors que d’amour et de ma belle dame.

 

XLVI

VYRELAY 1

 Je vous aime, je vous desir... /340/

 

XLVII

BALADE

1Je congnois bien lez tourmens amoureux,
2Mais je ne sçay mon cuer vers eux deffendre.
3Car quant je puis eschapper a l’ung d’eulx,
4Soudainnement m’en vient ung plus fort prandre.
5A mon bon droit, me fault coulpable rendre,
6Crier mercy et dire que j’ay tort.
7Ma vie vault plus ung pou que la mort,
8Car, chascun jour, j’ay ung nouvel martire,
9Et de mez maulx le derrain est le pire.
10Se longuement doiz languir sans finer,
11Il me fauldroit avoir ung corps de cire
12Qui fondre peust et lui renouveller.
  
13Car telz tourmens sont sy fort angoisseux
14Que nullement je ne pourroye actendre
15Lez grans meschiefz et lez faiz perilleux
16Qui de doleur me font souvent estandre.
17Trop chierement scet Amours sez dons vendre
18Qui travaillent l’esperit, quant il dort,
19Et, en veillant, n’a point de reconfort.
20L’ung fait plourer pour l’autre faire rire. /341/
21Sy fais assaus ne me doivent suffire,
22Et, se mon cuer s’y vouloit acorder,
23Il me fauldroit avoir ung corps de sire
24Qui fondre peust et lui renouveler.
  
25Je trouve hautain Danger et oultrageux,
26Que nulle foiz ne m’est souef ne tendre,
27Ne de mez maulx ne veult estre piteux.
28Quant de dueil voit mon cuer partir et fandre,
29A peine veult mez complaintez entendre.
30Je suis par lui arivé a mal port.
31Jamaiz n’auray joye, bien ne deport,
32Puisque Pitié ne le peust desconfire.
33Bien doy mon temps et ma vie mauldire,
34Quant de durté me veult ainsy grever.
35Il me fauldroit avoir ung corps de cire
36Qui fondre peust et lui renouveler.
 18 travaillant —

 

XLVIII

BALADE 1

 Il me convient estre mal de mes yeux... /342/

 

XLIX

BALADE 1

1Dea, doulx amiz, vous vous desconfortez
2Trop durement a petit d’achoison.
3Vous regretez les biens que vous avez
4Eus d’Amours par moult longue saison,
5Et puis dictez que je fais trayson
6Quant autrement de vous ne me souvient.
7Mais se, par force, autre amer me convient
8En devez vous crier sur moy ne brayre ?
9Prenez en gré le temps tel comme il vient :
10Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
  
11Amours me fist, ou temps dont vous parlez,
12Donner a vous entierement en don,
13Maintenant veult c’un autre en soit doués
14Que j’ayme autant qu’ou temps dont nous parlon
15Faisoye vous, quar il est bel et bon.
16A mon advis, aussy il apartient
17Qu’au gré d’Amours le face, et s’il avient
18Qu’on en dye riens qui me puist desplaire, /343/
19Je respondray que droit a droit revient.
20Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
  
21Apaisiez vous et Amours merciez
22Quant de sez biens avez eu a foyson.
23S’il lez reprent, humblement l’endurez.
24Car sez jeux sont de telle condicion,
25Quant il se joue aux gens de sa maison,
26L’un corrocié, l’autre lié en devient,
27L’un boute hors, l’autre avec lui retient.
28Or suis a luy, s’il lui plaist, sans retraire.
29Et pour ce dy je a qui fausse me tient :
30Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire.
4 Envers amours — 10, 20, 30 ne me fait faire — 11 ung temps de vous parler — 14 dont parlons — 17 le faciez cil — 18 puet — 22 avez eu foyson — 26 liel —

 

L

BALADE 1

 Dolent de cuer et triste de pensee...

 

LI

LA COMPLAINTE DE L’AN NOUVEL 2

 Jadix m’advint que par meslencolye... /344/

 

LII

BALADE

1Belle, que j’aim plus qu’autre ne que moy
2De loial cuer tresamoureusement,
3Pour le maintien gracieux qu’en vous voy,
4Je vous supply, de bon cuer, humblement,
5Qu’il vous plaise, dame de tous amee,
6Moy retenir vostre povre servant,
7A ce plaisant premier jour de l’annee.
  
8Laissez penë et douleur et ennoy,
9Prenez en vous joye et esbatement.
10Laissez le noir, mectez vous en requoy
11Pour mieulx penser a loisir doulcement.
12S’ainsy faictez, plus en serez louee
13Que d’endurer et vivre tristrement,
14A ce plaisant premier jour de l’annee.
  
15Et s’il vous play a moy donner l’octroy
16De vostre amour que je desire tant,
17Vous me ferez de tous biens mondains roy,
18Plus eureux que nul qui soit vivant.
19C’est mon espoir, c’est toute ma pansee.
20C’est ce qui me tendra joyeusement,
21A ce plaisant premier jour de l’annee.
 15 cil — 18 quil —
 /345/

 

LIII

BALADE

1Ung vrais amans puet tant de biens trouver
2En bien amer que creature humaine
3Ne le pourroit nullement esperer.
4Car c’est ainsy que la droite fontainne,
5Qui tousjours cour et tousjours si est plainne,
6Pour tous amans mectre, sans variance,
7En grant desduit et en doulce plaisance.
  
8Qu’esse de bien et loiaulment amer ?
9C’est tous solas pour cuerz oster de painne.
10Qu’esse a dame foy et honneur porter ?
11C’est tous deduis en la vie mondainne,
12C’est pour venir a joye souverainne,
13C’est pour tousjours vivre, sans variance,
14En grant deduit et en doulce plaisance.
  
15Dame plaisant, ou il n’a qu’amender,
16Belle sans per, de mon cuer chastellainne,
17A vous me rens, sans moy desordener.
18Dame, a vous suis sans pensee villainne,
19Car tant vous aim de bonne amour certainne
20Que par vous vis d’amoureuse substance
21En grant deduit et en doulce plaisance.
 17 desordene —
 /346/

 

LIV

RONDEL

1Bien appert, belle, a vo bonté
2Et a vostre maintenement
3Que vous aimez tresloiaument
4La ou vostre cuer s’est donné.
  
5Pour ce est cil tresbien euré
6Qui vous aime non faintement.
  
7S’en doit mieulx faire vostre gré
8De cuer et plus songneusement,
9Car, pour vivre amoureusement,
10Il ne est nul mieulx assené.
 4 cest —
 /347/

 

LV

BALADE 1

1Fouir m’en fault a chace d’esperon,
2Loing de tous biens, ou deser de tristour,
3Et y feray lever une maison
4Pour moy mucier, en ung petit destour.
5La vueil languir, sans faire autre labour,
6A celle fin que plaisance ne voye,
7Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye.
  
8Mais diversë en sera la cloyson
9De ce pourpris on feray mon sejour.
10Courroux, Soussy, Despit et Marison
11Feront le mur et yront a l’entour.
12Et Desespoir sera donjon et tour.
13C’est le retrait ou il fault que je soye,
14Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye.
  
15Il y aura, car c’est tresbien raison,
16Ung jardinnet de merveilleux atour
17Qui, en tous temps, sera en sa saison
18D’estre chargé d’Ennuy et de Doulour.
19Et, ou milieu, ung grant Fleuve de Plour.
20De m’esnoyer seray souvent en voye,
21Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye.
 11 yront entour —
 /348/

 

LVI

RONDEL

1Comment seroit que je fusse joieulx,
2Quant je ne voy ma tresbelle maistresse
3De qui me vient quanque j’ay de leesse,
4Par le regart de sez beaulx rians yeux ?
  
5Puisque j’en suy sy tresfort amoureux
6Que d’y penser a toute heure ne cesse.
  
7S’elle feust cy, je feusse bien eureux,
8Et en mon cuer n’eusse plus de tristesse.
9Mais puisqu’il fault qu’aprez moy je la lesse
10Avec Danger qui tant est envieux.

 

LVII

BALADE 1

 Comment qu’il soit mon cuer vous aimera...
 /349/

 

LVIII

RONDEL

1Belle, pour haïr faulceté
2Et vous servir de cuer d’amy,
3M’ont Amours mis en tel party
4Que je pers plaisance et senté.
  
5Car savoir ne puis se vo gré
6Est qu’ayez ja de moy mercy.
  
7Mais, s’il vous plaisoit qu’asseuré
8En feusse par ung doulx ottry,
9De tous poins seroye je gary
10Du gré mal qui tant m’a duré.
 5 ce —

 

LIX

BALADE 1

 Puisqu’Amours veult et lui plaist et agréé...
 /350/

 

LX

BALADE 1

 Si durement me destraint la pensee...

 

LXI

RONDEL

1Ce premier jour que l’an se renouvelle,
2Joieusement et de loial penser
3Vous doins mon cuer a tousjourz sans faulser,
4Bonne, saige, gracieuse et tresbelle.
  
5Car, par ma foy, vous estez seule et celle
6Sans qui ne puis leesse recouvrer.
  
7Si pry Amours que pour moy se melle
8Qu’a mercy puit vostre doulx cuer tourner,
9Et que regart atire Bel Parler,
10Ou l’un sans plus m’en doint bonne nouvelle.
 7 manque une syllabe —
 /351/

 

LXII

BALADE

1La grant beaulté de vo viaire cler
2Et la doulseur dont vous estez paree
3Me font de vous si fort enamourer,
4Chiere dame, qu’avoir ne puis duree.
5A toute heurë est en vous ma pensee.
6Desir m’asault durement par rigour.
7Et, se par vous ne m’est grace donnee,
8En languissant defineront my jour.
  
9Allegement ne pourroye trouver
10Du mal que j’ay par creature nee,
11Se par vous non, en qui veul affermer
12Entierement mon cuer, sans dessevree.
13Il est vostre, longtemps vous ay amee
14Celeement, sans en faire clamour.
15Et, se l’amour de vous m’est reffusee,
16En languissant defineront my jour.
  
17Si vous suppli humblement que passer
18Ma requeste vueillez, s’il vous agree.
19Assez pouez congnoistre mon penser
20Par ma chanson, qui balade est nommee. /352/
21Plus ne vous dy, belle tresdesiree,
22Demonstrez moy, s’il vous plaist, vo doulsour,
23Car autrement soiez acertainnee
24En languissant defineront my jour.
 3 me fait —
 /353/

 

LXIII

BALADE

1Se mon cuer font en larmez et en plours
2Par desconfort, ce n’est mie merveille,
3Car je ne puis de celle avoir confort
4Pour qui Desir sy griesment me travaille.
5Helas ! Pitié sy me fait sourde oreille,
6Quant je requiers avoir son reconfort
7Contre Dangier qui, a toute heure, veille
8Pour mieulx garder de ma dame le fort.
  
9Sans remede voy definer mez jours,
10Se Franchise briesment ne s’apareille
11A mon secours venir plus que le cours,
12Qui, par doulsour, dame Pitié resveille.
13A Doulx Espoir humblement pry que vueille
14Moy secouryr et me donner confort
15Contre Dangier qui, a toute heure, veille
16Pour mieulx garder de ma dame le fort.
  
17Courtoysye sy deprië Amours
18Qu’a ma dame, qui d’onneur n’a pareille,
19Face savoir lez penez et les doulours
20Que pour luy sens, et que il la conseille /354/
21Qu’a son servant humblement me recueille.
22Sy en seray plus viguereux et fort
23Contre Dangier qui, a toute heure, veille
24Pour mieulx garder de ma dame le fort.
 /355/

 

LXIV

BALADE 1

1Ne doy je bien Malebouche hayr ?
2Par foy, oil, quant, par son faulx parler,
3M’estuet lesser l’aler et le venir
4Vers ma dame que je doy tant amer.
5Mais j’aim plus chier, pour son honneur garder,
6A m’en tenir, que pour moy ait diffame.
7On me pourroit, par raison, bien blasmer,
8S’a ma cause perdoit sa bonne fame.
  
9Combien, certez, s’elle ne veult mentir
10Mauveisement, elle n’en puet parler
11Que tout honneur, mais, pour anientir
12Son langaigë et le faire cesser,
13D’elle me vueil ung petit eslongner.
14Non pas du cuer, il est tout sien, par m’ame.
15Bien devroye de tresgrant dueil crever.
16S’a ma cause perdoit sa bonne fame.
  
17On ne s’en scet ny gueter n’escapir
18Que prest ne soit son arc pour destouchier
19Fleiches tellez que, qui s’en sent ferir,
20A grant pene puit garison trouver. /356/
21Tel trait doit tout amant fort redoubter.
22Doubter le vueil pour le bien de ma dame.
23Trop auroye le cuer dur et amer,
24S’a ma cause perdoit sa bonne fame.
 1 ma bouche — 17 sy gueter —
 /357/

 

LXV

BALADE

1Vostre gent corps, vostre plaisant viayre,
2Et le regart de voz beaulx rians yeux,
3Vostre parler courtois et debonnaire,
4Vo bel maintien, jolis et gracieux,
5Contraint mon cuer que je soye amoureux
6De vous, dame, par qui sens la pointure
7Amoureuse qui me fait tresjoyeux,
8Quant je pensë a vo doulce figure.
  
9Se mon cuer met en vous, je le doy faire.
10Par droit souhait ne pourroit estre mieulx.
11S’en loe Amours qui la l’a voulu traire
12Et sy m’en tien assez plus eureux.
13Or vueil estre desormais songneux
14De vous amer de vrayë amour pure
15Car, par ma foy, j’en suis tresdesireux,
16Quant je pensë a vo doulce figure.
  
17Pour quoy vous pry humblement que desplaire
18Ne vous doye, se de cuer trespiteux
19Je vous requiers ce qu’il me doit tant plaire,
20C’est vostre amour dont je suis famillieux. /358/
21Sy ne me soit vo franc cuer rigoreux,
22Belle et bonnë ou j’ay mise ma cure.
23Des dons d’Amours ne suis pas souffreteux
24Quant je pensë a vo doulce figure.
 2 beaulx manque — 6 sans —
 /359/

 

LXVI

BALADE

1Or n’ay je mais que douleur et tristesse,
2Painë, ennuy, soussy et desconfort.
3Joye me fuit et Doulx Penser me laisse.
4En plains, en plours, sont trestuit my deport.
5Autre bien n’ay. Regardez a quel port
6Suis arivé pour loiaument amer.
7Se je m’en dueil, nul ne m’en doyt blasmer.
  
8Las ! je languis nuit et jour en destresse
9Comme cellui qui n’a nul reconfort,
10Car je voy bien que ma dame et maistresse
11Ne tient conte dez griefz maulx que je port.
12Et sy l’ayme, se Dieu me doint confort,
13De bonne amour, senz nul villain penser.
14Se je m’en dueil, nul ne m’en doit blasmer.
  
15Or n’en puis mais dont, se je me courrouce,
16Il m’est advis que je n’ay mye tort.
17Servie l’ay longuement sans paresse
18Tout mon vivant humblement sans descort.
19En garredon me vuelt donner la mort.
20C’est ung loyer aspre, dur et amer.
21Se je m’en dueil, nul ne m’en doit blasmer.
 3 fut — 15 puis je —
 /360/

 

LXVII

BALADE

1D’amoureux mal suis doulcement apris
2De vous, dame, que Dieu gart de dommaige.
3Par vo regart m’avez doulcement pris.
4A vous me rens, sy vous vueil faire hommaige.
5D’umble vouloir me met en vo servaige.
6Recevez moy, belle, courtoysement,
7Car, par ma foy, de vray et bon couraige
8Vous vueil servir tresamoureusement.
  
9D’amer servir dame de sy hault pris,
10Com vous estez, bonne, plaisant et saige,
11Je ne seroye de personne repris
12Qui maintiengne de bien amer l’usaige,
13Car en vous maint et prent son hostellage
14Honneur, valour, humble contenement.
15Pour ce, de cuer enterin non volage,
16Vous vueil servir tresamoureusement.
  
17Or vueille Amours, dont je suis entrepris,
18Qui lez griefz maulx amoureux assouage,
19Heur me donner d’estre sy bien apris
20Que je fasse vo plaisir sans folage, /361/
21Et qu’envers moy vous ne soyez sauvage,
22Sy que l’amour de vous begninement
23Puisse acquerir, car le cours de mon aage
24Vous vueil servir tresamoureusement.
 /362/

 

LXVIII

BALADE

1Vous qui voulez l’oppignion contraire
2De loiaulté en amours maintenir,
3Bien vous pouez tous d’une part retrayre.
4Point ne devez soubz le pannon venir
5Du dieu d’Amours. On vous en doit bannir
6Et debouter, comme gent deffaillie,
7Qui soustenez ce qu’on doy plus haïr :
8Desloiaulté en l’amoureuse vie.
  
9C’est ung regnon tresnoble, qui doit plaire
10A ung chascun, que loyaulté tenir.
11Tout cuer gentil y doit prendre exemplaire
12Et la raison aidier et soustenir
13Dez vrais amans et l’autre anientir.
14Quant endroit moy, je tien de la partie
15De trestous ceulx qui veulent degerpir
16Desloiaulté en l’amoureuse vye.
  
17Et me semble, de ce ne me quier traire,
18Qu’on puet assez plus d’onneur acquerir
19En loiaulment amer, sans luy meffaire,
20Qu’estre tenu villotier ne querir /363/
21Son fol vouloir, s’il ne l’a a complir.
22Car la est foy souventesfois mentie
23C’est deshonneur, pour ce doit on foïr
24Desloiaulté en l’amoureuse vie.
  
25Princesse d’amours, ne vueillez consentir
26Que loiaulté soit pour eux amoindrie
27Qui soustiennent, par largement mentir,
28Desloiaulté en l’amoureuse vie.
 10 qui — 11 il doit — 18 assez est barré —
 /364/

 

LXIX

BALADE

1Or ne sçay je tant de servise faire
2A ma dame que elle me vueille amer,
3Et sy me voit pour s’amour grans maulx traire.
4Mais envers moy est son cuer sy amer
5Que je n’y puis point de doulsour trouver.
6Plus la depry doulcement, plus m’est fiere.
7Et sy n’en quier pourtant mon cuer oster.
8Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere.
  
9Elle scet bien que ce qui lui doit plaire,
10Sans actendre deux fois le commender,
11Songneusement je le fais, sans contraire,
12De cuer joieux. Bien y deust regarder,
13Mes complaintez aussy considerer,
14Sans me getter de s’amour sy arriere.
15Toutesvoiez, de ce n’estuet doubter,
16Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere.
  
17Car peine, meschief, durté ne haire
18Qu’en desirant s’amour puisse endurer
19Ne me vouldray de la servir retraire.
20Mais plus qu’onques le feray sans faulser. /365/
21Car j’ay espoir que d’elle au pis aler
22Auray gracë amoureuse et pleniere.
23Et pour ce dy pour mon fait mieulx prouver :
24Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere.
 17 manque une syllabe —
 /366/

 

LXX

BALADE

1S’une dame, jeune, gente et jolie,
2Belle et bonnë et paree d’onnour,
3Met son penser, son cuer, son estudye
4En bien amer, loiaulment, sans folour,
5Bel, bon et gent, plain de toute valour,
6Saige, courtois, secret, vray amoureux,
7De maintien honneste et gracieulx,
8Doit elle dont pour tant estre reprise ?
9Je dy que non, que c’est droicte franchise
10Du cuer gentifz. Si fait mieulx, si m’est vis,
11D’un tel amer que faire tous honnis.
  
12N’est ce pas dont tresgracieuse vie
13Et joieuse que amer de bonne amour,
14Sans mal penser ? Sy est, quoy que nul die.
15La n’y a point blasme ne deshonnour.
16Telle amour est nourrie de doulçour.
17Si me dy je : Com lait d’estre songneux !
18De Dieu amer et servir, c’est le mieux.
19Mais non obstant celle point ne desprise
20Qui s’amour a ainsy qu’ay dit assise.
21Ainsois son fait assez plus los et pris
22D’un tel amer que faire tous honnis. /367/
  
23Point ne doubte qu’Amours n’ait seignorie
24Sur dame qui est en sa droite flour
25De jeunesse, qui la tient et guerrie.
26Si en convient que elle en sente l’odour.
27Pas ne sera son cuer sy oultrageux
28Que d’un amant vray ne soit desireux.
29Amours le veult qui du cuer a la prise,
30La saisinë, et le duit a sa guise,
31Et le contraint que plus soit ententiz
32D’un tel amer que faire tous honnis.
 /368/

 

LXXI

BALADE

1Tresdoulz amis, que j’aim parfaitement
2Et aimeray tout le cours de ma vie,
3Ne vueillez pas croire legerement
4Les mesdisans qui, par tresfaulce envie
5Et par tresmauvais rapport,
6Mectent souvent vrais amans en descort.
7Car, par ma foy, tant comme je vivray,
8Foy, loiaulté, sans faulcer, vous tendray.
  
9Pour quoy vous pry tresaffectueusement
10Qu’en vostre cuer telle meslencolie
11Vous ne mectez, car tenez vrayement
12A tort seroit, de ce ne doubtez mie.
13Ja, ce Dieu plaist, le remort
14De faulceté n’aura en moy effort.
15Je suis vostre, n’en soiés en esmoy.
16Foy, loiaulté, sens faulser, vous tendray.
  
17Sy ne doubtez point qu’il soit autrement
18Pour parole que personne vous die,
19Car je vous ay donné oultreement
20Mon cuer, m’amour, sens nulle departie, /369/
21Et Dieu m’envoye la mort,
22L’eure et le jour que je vous feray tort.
23Soiés certain que, de fin cuer et vray,
24Foy, loiaulté, sens faulcer, vous tendray.
 /370/

 

LXXII

BALADE

1De moy se part mon tresloial amis,
2Et sy s’en va en estrange contree,
3Dont j’ay le cuer courrocié et marry.
4Hé ! que feray, lasse, desconfortee ?
5Je demourray dolente et esploree,
6Sans reconfort avoir, soulas ne joye.
7Or vueille Dieux que brefment le revoye !
  
8S’estre peust, je feusse avecquez luy
9Sans departir, mais trop me desagree
10Qu’estre ne puit, ce poise my.
11Mieulx amasse faire ma destinee
12Avecques luy tousdiz, sans dessevree,
13Que loing de moy feust, par quelquonquez voye.
14Or vueille Dieux que briefment le revoye !
  
15Se je desir qu’il soit tout prés d’ycy,
16Ou qu’envers moy face tost retournee,
17C’est a bon droit, car bon jour ne demy
18N’auray, certez, jusquez a la journee
19Que le verray, c’est toute ma pensee.
20Car adonquez tresjoieuse seroie.
21Or vueille Dieux que briefment le revoye !
 15 tout manque —21 la —
 /371/

 

LXXIII

BALADE

1Amant qui est cornart et paoureux
2De descouvrir ou dire son penser
3A celle dont il est fort amoureux,
4Pert bien son sens. Cuide il, sans demender,
5Avoir ce dont il a grant desirier ?
6Certez, nennil, ne s’y actende mie.
7Point n’appartient a dame d’octroyer
8Don de mercy, ainçois qu’on la deprie.
  
9Car son honneur n’en vauldroit de riens mieulx,
10Mais en pourroit durement abaissier.
11Pour ce dy je qu’a blasmer sont tous ceulx
12Qui se penent n’entremettent d’amer.
13Quant sy cornars sont de grace rover,
14Ne mettent point en amer estudie.
15Ilz sont musars et nissez d’esperer
16Don de mercy, ainsois qu’on la deprie.
  
17Estre ne puet en amours eureux
18Qui, a la fois, ne s’ose aventurer
19Par doulx parler, courtois et gracieux,
20Requerir ce qui le puet alegier. /372/
21Ne, pour reffus oyr, ne doit cesser
22De poursuir ce ly puit faire aye.
23On n’a pas sy de dame, de legier,
24Don de mercy, ainsois qu’on la deprie.
 5 se dont — 8 le deprie —
 /373/

 

LXXIV

BALADE

1A Medee me puis bien comparer
2Qui, a grant tort, fu de Jason traÿe.
3Il ly promist, par decepvant parler,
4Foy, loiaulté pourter toute sa vie.
5Mais tost luy fu sa promesse mentie.
6Quant de lui ot faicte sa volunté,
7Il la laissa, par sa grant tricherie.
8Ainsy le fait cuer plain de faulceté.
  
9Pourtant le dy qu’ainsy m’est pour amer,
10Car je me voy de celluy deguerpie
11Qui me souloit a toute heure clamer
12Sa maistresse, sa dame et s’amie.
13Or m’apersoy que s’amour departie
14Est aultre part, par sa desloiauté.
15Lasse, dolant, ne le cuidasse mye.
16Ainsy le fait cuer plain de faulceté.
  
17Je l’ay amé, loiaulment, sans faulser,
18Et encorez fais, non obstant sa foulie.
19Car je ne vueil ne ne quiers regarder
20A son erreur, ma foy luy ay plevie. /374/
21Je lui tendray, certez, quoy que nul die,
22Et, s’il est tel qu’il ne tourne a bonté,
23Dire pourray, a plaine vois ravie :
24Ainsy le fait cuer plain de faulseté.
 4 Foy et — 5 Maist —
 /375/

 

LXXV

BALADE

1Qui veult entrer en l’amoureux servage
2Ne s’y mette, sy ne veult maintenir
3Ce qui s’ensuit, selon le droit usage,
4De vray amant qui tente a aquérir
5Grace d’Amours et a honneur venir.
6Premierement, c’est d’amer loiaulment,
7Estre secret, pour son fait mieulx couvrir,
8Soit doulx, courtois, de gent contenement.
9Ainsy puit il dons d’Amours desservir.
  
10De soy venter ne tiengne point langaige,
11Sur toute rien s’en doit bien astenir.
12De trop parler se garde, ce est oultrage,
13Et s’en voit on souvent mesavenir.
14De son povoir, doit sa dame servir,
15Honneur porter sur toutez bonnement,
16Craindre, doubter, amer et obeir,
17Souvent prier tresamoureusement.
18Ainsy puit il dons d’Amours desservir. /376/
  
19A Doulx Espoir face tousdiz hommage.
20Pour mal qu’il ait ne le vueille guerpir.
21Et ne soit pas a largesse sauvage,
22Son fait, son bien en pourroit amoindrir.
23Par largesse puit on bien adoulsir
24Et amolir ung dur cuer grandement.
25A tous facë et a toutez plaisir,
26S’en aura pris, los et avancement.
27Ainsy puit il dons d’Amours desservir.
 4 tant a — 9, 18, 27 dont -
 /377/

 

LXXVI

BALADE

1Hé, doulx amis, qu’avez vous en pensé ?
2Ou est la foy que vous m’avez promise ?
3Je vous voy tout le couraige mué.
4Ailleurs, ce croy, avez entente mise.
5Lasse, dolent, je vous ain sans faintise.
6Or me laissiez et pour une autre amer.
7Ce n’est pas bien de fait ne de franchise.
8Se je me plains, ce ne fait a blasmer.
  
9Je vous tiens foy et bonne loiaulté
10Et vueil tenir, ne quiers estre reprise
11En mon vivant de tour de faulceté,
12Car, en droit moy, je la hé et desprise.
13Si doit faire chascun qui honneur prise.
14Mais ne vous chault guerez de la priser.
15Honte n’avez de vostre fole emprise.
16Se je me plaing, si ne fait a blasmer.
  
17Vous avés bien le cuer plain de durté
18De me mener, sans raison, tel service.
19Et sy savez que c’est desloiaulté
20De maintenir en amours telle guise. /378/
21Retraiés vous, que meffait ne vous nuise,
22Car, se autrement ne vous voy demener,
23Au dieu d’Amours en requerray justice.
24Se je m’en plaing, ce ne fait a blasmer.
 1 vous manque — 4 je croy —
 /379/

 

LXXVII

BALADE 1

1Se Lucresce, la tresvaillant romaine,
2Ou la belle troienë Ecuba,
3Ou Elie ( ?), qui fut de tieul bien plaine
4Qu’en volenté chastement se garda,
5Revenoient or en vie,
6Au jour d’uy a tant de mal et d’envie
7Qu’on lez compareroit, ce m’est advis,
8A Dalida, Jesabel et Tahis.
  
9Ce seroit bien comparoison villaine
10Et contre droit, més le monde ainsy va,
11Car ly plusieurs se donnent moult de payne
12De controver ce que ja ne sera
13Sur ceulx qui ne pensent mie
14Fors a honneur et bien et courtoysie,
15Et leur donnent le los que fut jadis
16A Dalida, Jesabel et Tahis.
  
17Ho ! doulce Yseult, qui fus a la fontaine
18Avec Tristan, Jason et Medea, /380/
19Et toy, Paris avec ta belle Hellene,
20Ne venez plus pour amer par de ça.
21Ce seroit tresgrant folie.
22On vous diroit autant de villenie
23Qu’on fit onquez, en nul païs,
24A Dalida, Jesabel et Tahis.
255 ores — 7 se mest vis — 9 se — 20 sa — 21 se —

 

Cy fenist Granson.

 


 

/381/

IV

LE LIVRE MESSIRE ODE

/382/
/383/

 

1Je vueil ung livre encommencier
2Et a ma dame l’envoyer,
3Ainsi que je luy ay promis,
4Ou seront tous mes faiz escripz.
5Non pas tous, mais une partie
6Diray de ma mellencolie.
7Amours, par vostre bon vouloir,
8Vous a pleu moy faire savoir
9Que je choisisse une maistresse.
10Choisy l’ay plaine de jeunesse,
11De biens, de beaulté acomplie,
12De doulceur et de chiere lie.
13Son regard est doulx a merveille.
14Sur toutes est la non pareille.
15Et pour ce l’ay voulu choisir,
16Esperant que deusse advenir
17Au haultain bien des amoreux.
18Maiz trop me trouvé angoisseux
19Par hardement de trop parler,
20Car dit luy ay tout mon penser,
21Cuidant qu’il m’en deust estre mieulx.
22Maiz Reffuz le tresenvieulx /384/
23Est contre moy de sa puissance.
24Dangier d’autre costé s’avance
25Et y est quant g’y doy venir.
26Lors ne sçay je que devenir.
27Quant a elle cuide parler
28Emprés elle huche Dangier,
29Et Reffuz est d’autre cousté.
30En ce point suis je gouverné.
31Adoncq je n’ose plus mot dire,
32Maiz plus me plaist son escondire
33Que d’avoir tous les autres biens
34Du monde qui point ne sont siens.
35Jusqu’à la mort la vueil servir
36Et toutes arriere bannir
37De moy pour elle seulement.
38Seul sien vueil estre ligement
39A la servir de cuer et d’ame,
40Loyaument, comme seulle dame,
41Et maistresse de mon vouloir.
42En ce point je vueil remanoir,
43Ne jamaiz ne m’en vueil lasser
44Pour mal que j’en puisse endurer,
45Esperant qum temps qui vendra
46Sa voulenté retournera
47Et ara pitié de mes plains
48Et de mes maulx dont je me plains.
49Maiz l’actente me fait languir
50Et trespiteusement fenir /385/
51Par Desir qui m’art et enflamble.
52Souvenir avec lui s’assemble.
53Penser me font a sa beaulté,
54Et par ces deux suis gouverné.
55Devant me prennent et derriere.
56Perdre me font souvant maniere.
57Je pense quant deusse parler.
58Je ne puis boire ne menger,
59Tant suis de s’amour entreprins.
60Amours, pourquoy me suis je prins
61A desirer ung si grant bien ?
62Ma mort vueil et pour mort me tien.
63Je ne vaulx nesqum homme mort,
64Car homme qui est sans confort
65Ou monde ne peult riens valoir.
66Helas ! ou est allé Espoir
67Qui m’a promis moy conforter ?
68Il ne me devoit point laissier.
69Ainsi le m’avoit il promis.
70C’est le meilleur de mes amys.
71Je sçay bien, quant il revendra,
72Qu’a moy tresfort il tancera
73De moy ainsi desesperer.
74Maiz je ne sçay quel tour tourner,
75Tant me destraint ma maladie.
76Je suis en mortel resverie
77Et croy que je feusse ja mort,
78Ne feust ung poy de reconfort
79Qui par Espoir m’est venu dire /386/
80Que j’ay tort de moy desconfire
81Ne de mener si dure fin,
82Ne d’estre a desespoir enclin.
83Et dit, se je puis endurer,
84Ma douleur verray retourner
85En joye bien prochainement,
86Et que des biens treslargement
87J’auray d’Amours, quoy que nul die.
88Loyaulté me sera amye
89Et m’aydera a avenir
90Au treshault bien que je desir.
91Et ainsi comme je pensoye
92Et en Espoir me confortoye,
93Je m’allay sur ung lit gecter
94Pour moy ung petit reposer,
95Et meiz peine de moy dormir.
96Maiz je ne poz, pour Souvenir,
97Dormir ne reposer vrayment.
98Et lors je meiz mon pensement
99A commancier une ballade.
100Et la fiz comme homme malade
101Et enregistray en mon livre,
102Et, s’il vous plaist, la pouez lire.
 Bibl. nat. fr. 1727 (A), Bruxelles (B) — Titre : A B manque — 1 A commencier — 12 A doulceurs B doucheur — 14 B Suz — 22 B tresennuyeux — 31 B riens dire — 34 A miens — 36 A errieres — 38 A Sien en vueil B ligerement — 44 A Pour nul — 48 B Et des maulz dont je me complains — 52 B souvent avec luy — 63 B ne qun — 64 B Homme qui est ans reconfort — 83 B Et dist que ce puis — 90 B Au tresgrant — 94 B ung pou — 97 A vrayement — 98 B Et lors que je mis — 102 B Et si vous plaist —
 /387/

 

BALADE

103Desconforté de joye et de leesse,
104Raemply de dueil et de plains doloreux,
105Triste, pensif, desgarny de leesse,
106Desesperé de tormens amoureux,
107Tout esloingné de tous plaisirs joyeulx,
108Maintenant plus que ne pourroye dire
109De tous tormens suis accueilly du pire,
110Actains me truiz de douleur et de rage,
111Sans franchise suis bouté en servage
112Tant que j’en sens mon cueur ardoir et frire.
113De plus en plus ay de maulx l’eritage.
114J’ay le rebours de ce que je desire.
  
115Souffreteux suis en ma jeune jeunesse
116De ce qu’amant doit estre desireux.
117Plus n’en diray, bien sçay ce qui me blesse.
118Dolant seroye d’estre si maleureux
119Que chascun sceust mon meschief ennuyeux
120Dont j’ay trop plus que ne pourroye escripre.
121Un seul chemin desroye mon couraige,
122Me fait languir et passer ce passaige.
123Qu’en dictez vous ? Me doibt il bien souffire ?
124Qu’en diray plus ? En la fleur de mon eage,
125J’ay le rebours de ce que je desire. /388/
  
126Dangier m’assault, Reffuz me nuyt et blece.
127Ung jour je suis trop merencolieux,
128Et l’autre jour Espoir me fait promesse
129Que, maugré tous, il me fera joyeux.
130En ce maintien me fault devenir vieux.
131Contre Fortune nul ne puet contredire,
132Soit droit, soit tort, soit plaisance ou martire.
133Plaisant folye m’a gardé d’estre saige.
134Riens ne m’y vault, escu, pavas ne targe.
135Bien suis gardé de chanter ne de rire.
136Tant que j’en diz a haulte voix par rage :
137J’ay le rebours de ce que je desire.
  
138Jeune et gente, ma tresbelle princesse,
139De garison ne quier chemin n’adresse
140Se non par vous qui estez mon droit mire.
141Alegez moy de tous mes maulx du pire.
142Ne souffrez plus que die par rudesse :
143J’ay le rebours de ce que je desire.
 108 A que je ne B Suys maintenant plus que ne — 109 B manque — 111 A me suis trouve — 117-157 A manquent — 121 B desroyr — 142 B Et ne souffrez que die plus —
  
144Quant j’euz ma balade achevee
145Et en mon livre enregistree,
146Je reprins a mener mon dueil,
147Disant : « Amours, dessus le sueil
148Je suis de l’Ostel de Tristesse.
149Dangier m’assault, Reffuz me blece.
150Contre eulx je ne me puis deffendre.
151Pieça a eulx m’eust falu rendre,
152Ne fust Espoir qui me conforte.
153De bien servir tousjours m’enhorte. /389/
154Mais mon mal si fort me constraint
155Et de douleur suis si estraint
156Que durer gueres ne pourroye.
157Amours, fault il qu’ainsy je soye
158Banny du Danjon de Leesse,
159Moy qui suis en fleur de jeunesse ?
160Ayez pitié de ma douleur
161Et de ma piteuse clameur.
162Ne souffrez que soye deffait,
163Quant par vous ay empris ce fait.
164Envoyez Pitié et Humblesse
165Hastivement vers ma maistresse
166Luy prier qu’a moy secourir
167Il luy plaise par son plaisir.
168Car oncques serviteur, par m’ame,
169Ne servy plus loyaulment dame
170Que j’ay vouloir de la servir
171En tous estaz et obeyr
172A tous ses bons commandemens.
173C’est mon dieu, a elle m’atens
174De moy faire vivre ou mourir
175Ou trespiteusement languir,
176Lequel que bon lui semblera.
177Car mon cueur ne contredira
178Riens qui d’elle soit ordonné.
179En ce point est ma voulenté.
180Et se je meurs en la servant,
181De mon ame luy faiz presant.
182Je ne luy ay plus que donner. /390/
183Dame des dames, seulle sans per,
184Vostre serf suis et serf me tien.
185Regardez se vous ferez bien
186De moy ainsi laisser fenir
187Par faulte de moy secourir. »
188Ainsi que m’aloye plaignant
189Et ma douleur ramentevant
190Comme ung hommë en resverie
191Au sein de dure maladie,
192Someil me prist, si m’endormy.
193En mon dormant ung songe fy,
194Et en mon songe me sembloit
195Qu’emprés moy ung jardin avoit
196Bel et plaisant et gratieux,
197Enceint d’arbres couverts de fleurs.
198Es arbres les oyseaulx chantoient
199Et en leur chant se desduisoient.
200Le lieu estoit bel a merveilles.
201Les chemins estoient de treilles
202Et entre deux de pavillons.
203De parquez carrez et bellons
204Avoit assez, plains de flouretes,
205Blandes, yndes et vermeilletes.
206De preaux praslez d’erbe vert
207Estoit tout le chemin couvert.
208La m’allay, ce me fut advis,
209Mectre en lieu ou mieulx je choisiz /391/
210Qu’on ne me peust aparcevoir,
211Pour mieulx mon dueil ramantevoir.
212Et la recommançay ma plaincte
213Et feiz, en façon de complaincte,
214Une qu’ay cy mis en escript
215Affin que mieulx m’en souvenist.
 147 B Disant a amours (cet a d’une autre main et d’une autre encre est en interligne) — 157 B fault il que je soye — 162 A B que je soye — 163 A pour vous — 166 B que moy — 168 A serviteurs — 171 A et obeiz — 178 A Bien que delle — 186 A laissez B laissier ainsi — 188 A complaignant — 191 A Au saint B Enceint — 193 B En mendormant — 197 A Enceinr dabres A B couvert — 199 B leurs — A esduiroient —203 B Et de parquez — 205 B Blanches — 206 B Des preaulx pralez derbe verte — 209 B Mectre en ung lieu — 215 A manque —

 

[COMPLAINTE]

 I
216Mon dieu, ma dame et ma maistresse,
217A vous me plains de la tresgrant ardour
218Du mal d’amer qui si tresfort me blesse
219Et ja tenu m’a long temps en langour.
220Et me complains, plain de douleur et plour,
221A vous, maistresse, que je clains plus qu’amie
222Et clameray tous les jours de ma vie.
223Confortez moy que j’aye allegement.
224Du tout me mect en vostre jugement :
225Jugiez de moy comme juge et partie.
 217 A de ma tresgrant — 218 A tresmal — 221 A clamy — 224 A me manque —
 II
226Et se me plains et tourmentë et crie,
227Pardonnez moy, je vous prie humblement.
228Car j’ay ung mal qui si tresfort me lie
229Qu’avoir leesse ne pourroye nulment,
230Ne reconfort qui m’aide aucunement /392/
231A conforter mon ennuy doloreux.
232Que vous diray ? Je suis si angoisseux,
233Je ne viz mie, je ne faiz que languir.
234Si vous supplie, quant me fauldra fenir,
235Priez pour moy, s’il vous plaist, amoureux.
 226 B me tourmente — 227 B pry — 229 A nullement — 233 A foiz — 235 B Plourer pour moy —
 III
236Et faictes duel, tous jeunes cuers joyeulx !
237Car, pour amer et servir loyaulment,
238Fault que deffine en plours et plains piteux,
239Et sans avoir secours aucunement
240Fors que d’Espoir, qui dit, certainement,
241Qu’il m’aidera a oster le martire
242Que mon cuer sent. Maiz il n’est qun seul mire
243Qui mon courroux peust mectre a plaisant vueil.
244Pour ce diray, tout en menant mon dueil :
245Qu’en puis je mais, se je me tiens de rire ?
 237 A Que pour - 238 A en plus en plains — 241 A Qui maidera —
 IV
246Et se je faiz semblant d’avoir grant ire,
247Si poise moy si m’en peusse tenir.
248Maiz ma douleur me va de pis en pire,
249Pour ce me fault souspirer et gemir.
250En languissant, voy qu’il me fault finir,
251Et dit mon cueur qu’en langueur finera
252Et que du tout leesse laissera.
253Maiz, ains qu’il meure, diray a ma maistresse :
254Dame sans per, pour vous laisse leesse.
255Faictes de moy tout ce qu’il vous plaira. /393/
 247 A Maiz ma doulce va de pire — 252 B que manque — 253 B dira — 255 B Car tousjours A fera —
 V
256Qu’a tousjours maiz mon vouloir si sera
257De vous servir, en ce point est mon vueil,
258Ne jamaiz jour ne s’en despartira.
259En esperant que vostre riant u il
260Et la doulceur de vostre bel acueil
261Ayent pitié de mon piteux tourment,
262Mes griefz douleurs passeray simplement.
263Et en chantant ung chant tresdoloreux
264Dy et diray ou que soye en tous lieux :
265Je suis tousjours en vo commandement.
 257 B dueil — 258 B manque — 260 A douleur — 264 A manque —
 VI
266Bien estre y doy, sans faire changement,
267Du tout en tout comme a la nompareille
268D’onneur, de bien, de plaisance ensement.
269Pourtant souvent en penser me resveille
270Et en pensant souvent je m’esmerveille
271De la douleur que me fait endurer,
272Veu que pieça luy ay voulu donner
273Mon cueur, mon corps, sans faire departie.
274A la servir mect tout mon estudie.
275C’est mon vouloir, c’est mon loyal penser.
 269 A Pourpensay maintesfoiz ma reveillay — 274 B du tout mestudie — 275 B cest son seul loyal —
 VII
276De la chérir, craindre, obeir, doubter,
277A tousjours maiz, tant que j’auray duree,
278La clameray, sans nulle autre excepter,
279Dame et maistresse et de moy seulle amee.
280En ce vouloir feray ma destinee,
281En esperant qu’en puisse valoir mieulx. /394/
282De plus en plus je vueil estre soingneux
283De la servir de toute ma puissance.
284En actendant que j’en aye alegrance
285Suis et seray adés plus envieulx
 276 B De la cherir obeir crainte et doubter — 284 B quaye de vous alegance —
 VIII
286Que puisse faire son vouloir en tous lieux,
287Tant que son vueil me vueille retenir
288Son serviteur. Lors doubleront mes jeux
289Et tornera desplaisance en plaisir.
290Ja a grant temps que ne faiz que languir
291Et que pieça suis en telle langour,
292En actendant que, par sa grant doulçour,
293Elle me vueille aucun confort donner.
294Sans despartir tousjours la vueil clamer
295Mon tresdoulx cueur et ma loyalle amour.
 286 B Tant puisse faire vo vouloir — 287 B vo veuil — 289 B Et retourra — 292 B par vostre doulcour — 293 B Vous me vueillez — 294 B vous vueil tousjours clamer — 295 B et ma tres doulce amour —
 IX
296Soiez piteuse et plaine de doulçour,
297Dame sans per, de tous biens acomplie.
298Aiez pitié de la tresgrant ardour
299Du mal d’Amours qui ainsi fort me lie.
300Venez vers moy dire : « Je te deslie » !
301Autre que vous ne me peult conforter.
302De moy pouez a vo gré ordonner.
303Ja a grant temps que je suis en servage,
304Tant que j’en pers force, couleur, langage.
305En soupirant me souhaide en la mer ! /395/
 299 B damer — 302 A B ordonnez — 303 B que suys en ce servage — 304 B couleur force et langaige —
 X
306Dictes s’ay tort de moy desconforter
307Et en plourant de maudire ma vie,
308Car oncq amant ne souffrit tel amer
309Comme je faiz. Je ne sçay que je die !
310A vous me rens, ne me desertés mie !
311Mon cueur, mon corps, du tout je vous presente
312Piteusement loing de joyeuse sente.
313Treshumblement je vous viens requerir
314Que me vueillez vo servant retenir,
315Tresbelle, bonne, jeune, joyeuse, gente.
 309 B plus que die — 315 B Tresbelle et bonne jeune et gente —
 XI
316Ma complaincte ne puis plus soustenir,
317A dire vray, car la mort si me chasse
318Tresardanment, maiz je me vueil tenir
319Garny d’Espoir, lui priant qu’il pourchasse
320Envers ma dame mon bien, et qu’il deschasse
321Du tout en tout de moy la desplaisance.
322Ravy je suis sans avoir soustenance.
323Je ne sçay plus que puisse devenir.
324Tout gemissant et plain d’ardant desir,
325En souppirant, j’ay delaissié plaisance.
 316 B maintenir — 318 B Tresrudement — 319 B esperant quil - 321 B hors de moy desplaisance — 325 B En complaignant —
  
326Ainsi que ma plainte escripsoie
327Et en mon livre la mectoye,
328Je viz venir tresliement
329Ung qui chantoit joyeusement.
330De sa chançon les diz estoient :
 328 A lierment —
 /396/

 

CHANÇON

331Je me doy bien tenir en joye,
332Quant je voy chascun souffreteux
333Et des biens d’Amours doulereux,
334Moy qui ay ce que desiroye.
  
335Souhaidier mieulx je ne pourroye,
336Je passe les autres eureux.
337Je me doy bien tenir en joye,
338Quant je voy chascun souffreteux !
  
339Je souhaide que je vouldroie
340A trestous loyaulx amoreux
341Dames pour les faire joyeulx.
342Tant qu’est a moy, ou que je soye,
343Je me doy bien tenir en joye.
  
344Après qu’il eust dit sa chançon,
345Il escouta ly osillon
346Qui chantoient tresdoulcement.
347C’estoit ung grant esbatement.
348Et se print a faire ung chappel
349Qui fut, ce me sembla, tresbel,
350Car assez eut de quoy le faire,
351De fleurs y avoit mainte paire.
352Sur sa teste tantost le mist
353Et puis dessuz l’erbe s’assist /397/
354Et commença une ballade.
355Faicte n’estoit d’omme malade.
356La balade ycy trouverez,
357S’il vous plaist, lire la pourrez.
 335 B je ne saroye — 349 A semble — 351 B Des fleurs — 352 B Suz la — 353 A sur lerbe — 357 A manque —

 

BALADE

358Je mercy Amours et ma dame
359Qui me tiennent en tel leesse,
360Car ung seul desplaisir, par m’ame,
361N’ay en moy de nulle tristesse.
362Je ne sens douleur ne destresse.
363Des amans suis le plus eureux.
364Qu’est ce que d’estre douloreux ?
365Quant a moy je ne le sçay mie,
366Mais d’esbatre suis tressoingneux.
367Je n’ay nulle autre maladie.
  
368Pour ce escript sera sur ma lame,
369Quant Mort sera de moy maistresse,
370Que loyaulment sans nul diffame
371Ay servy tousjours ma princesse
372Trestous les temps de ma jeunesse,
373Sans estre de mal angoysseux
374Et de nulle riens envieux.
375Jugiez : n’ay je pas bonne vie
376D’estre tousjours ainsi joyeulx ?
377Je n’ay nulle autre maladie. /398/
  
378Se plaigne qui veult et se clame
379De Dangier, Reffuz et Destresse.
380Je ne les loe ne les blasme,
381Car point ilz ne me font de presse.
382Bel Acueil conduit ma deesse,
383Doulx Regard gouverne ses yeulx
384Et mes amys y sont tous deux.
385La loyaulté n’est point faillie.
386Doy je pas bien dire en tous lieux :
387Je n’ay nulle autre maladie ?
  
388Prince amoureux, Dieu gard mon ame
389Et mon corps des faulx envieux.
390Et doint a tous vrays amoureux
391De plaisance la seigneurie.
392Car, quant a moy, se m’aist dieux,
393Je n’ay nulle autre maladie.
  
394A son semblant, il n’estoit mie
395Assailly de mellencolie
396Ainsi que suis pour le present.
397Car s’il y vint joyeusement,
398Il s’en va plus joyeulx assez.
399De mener joye n’est lassez.
400Il ne craint maladie ne mort.
401En s’en allant s’efforçoit fort
402De chanter, maiz tost fust en bois.
403Entendre ne pouoie sa voix.
404Lors reprains ma douleur a plaindre /399/
405Piteusement et sans me faindre
406De crier a Amours mercy
407Et a ma belle dame aussi.
408Maiz je ne sçay qu’ilz en feront.
409Ne se de moy mercy aront.
410Ilz me peuent de tous poins deffaire
411Ou en pou d’eure me reffaire,
412Lequel que bon leur semblera.
413Car mon vouloir ne changera
414Pour mal que je puisse endurer.
415Et, pour mieulx semblant demonstrer
416Que trop m’est dure ma pessance,
417Vestu de noir, par desplaisance,
418Me suis, sans prendre autre couleur,
419Jusques a tant que ma douleur
420Cessera et viengne en leesse
421Par le vouloir de ma maistresse.
422Et tant suis de mon dueil content
423Et me plaist tant en me blessant,
424Quant je pense que c’est pour celle
425Qui sur toutes est despareille.
426« Adoncq, dy je a par moy, amis,
427N’es tu content de t’estre mis
428A cellë ou tous biens habonde,
429Fleur de beaulté de tout le monde ?
430Par bien servir tu advendras
431Aux biens que tu demanderas. »
432Ainsi me sert une heure Espoir,
433L’autre me queurt sus Desespoir, /400/
434Desir m’assault et me fait guerre,
435Souvenir souvant me fait braire
436Et dire : « Helas ! quant reverray je
437Ma dame, ne quant parleray je
438A sa plaisant belle beaulté ? »
439Mes yeulx seront en obscurté
440Et piteusement languiray
441Jusques ad ce que la verray.
442Quant y seray, ce sçay je bien,
443Son vouloir ne sera le mien.
444Ainsi ne sçay je lequel faire
445D’y aler ou de moy retraire.
446Lors pensay que jë escriproye
447Et que ma lettre y envoyroie.
 361 B ne nulle — 368 B aura suz — 374 B ennuyeux — 385 B Lalyance — 386 B Doy je avoir joye de bien en mieulx — 390 A manque — 391 A de seigneurie — 392 B manque — 401 B sefforce — 402 B mais ja estoit loings — 403 B quentendre — 405 B me manque — 421 A Pour — 423 B Et tant me — 424 A pençay — 428 A tout bien — 438 B A sa belle plaisant — 441 B Jusqua ce que je — 447 A mes lettres lui B mes lettres y —

 

LETTRES

448Mon dieu, ma dame, ma maistresse,
449A vostre tresplaisant jeunesse
450Me recommande autant de foiz
451Que l’on pourroit mectre de poix
452L’ung sur l’autre jusques aux cieulx,
453Tresdesirant de bien en mieulx
454Oyr de voz doulces nouvelles,
455Priant Dieu qu’elles soient telles /401/
456Que vous soyez tousjours en joye,
457Car ainsi le desireroye.
458Et s’il vous plaist de vostre humblesse
459Oyr ma piteuse destresse,
460Vueillez savoir, ma redoubtee
461Et ma dame tresbien amee,
462Que mon cueur ne fait que languir,
463Plaindre, plourer, souvant gemir,
464Tant ay mis mon vueil fermement
465A vous servir tresloyaulment
466De cueur, de corps et de pensee.
467Si vous supply, ma seule amee,
468Que ce soit vostre doulx plaisir
469De moy faire ung pou rejoir,
470Si chantasse treslieement.
471Je vueil chanter joyeusement
472Et monstrer par joyeulx semblant
473Que j’ay espoir d’avoir leesse
474Et que, du gré de ma maistresse,
475J’auray des biens treslargement.
476Faictes moy de mercy present,
477Belle et doulce bien acomplie.
478Faictes moy faire chiere lie.
479Nulle que vous n’en a pouoir.
480Faictes moy devestir le noir
481Et me revestés de leesse.
482Ne me souffrez plus en tristesse.
483Remectez en joye mes plains.
484A vous seule servant me clains,
485Vous suppliant treshumblement /402/
486Que me tenez vostre servant.
487Lors auray de richesse assez,
488Car jamaiz ne seray lassez
489De vous cherir, servir et craindre.
490Jamaiz nul jour ne me vueil faindre
491D’acomplir vostre bon vouloir,
492Vous faisant, ma dame, savoir
493Qu’il me semble que auriés tort
494De souffrir que j’eusse la mort,
495Vous qui me pouez secourir.
496Or en faictes vostre plaisir.
497Car, se je muir, je dy, par m’ame,
498Que c’est pour la plus belle dame
499Qui marchast oncques dessus terre.
500Pour Dieu, ne vous vueille desplaire,
501Mon dieu, ma dame, mon seul mire,
502Se m’enhardiz de vous escripre.
503Je ne sçay si m’en avendra
504Pis ou mieulx, lequel ce sera.
505Et pour ce plus pour le present
506Ne vous escripz de mon torment,
507Maiz je pry Dieu de tresbon cueur
508Que joye, santé et honneur
509Vous doint et des biens a largesse,
510Et voulenté que vostre humblesse
511Si ait pitié de ma clamour,
512Affin que cesse ma doulour.
513Escript au lieu que vous dira
514Cellui qui les vous portera. /403/
515Quant j’euz toute ma lectre dicte,
516Close, seellee et escripte,
517Je pensay que je l’envoyroye
518Tout au plus tost que je pourroye
519Vers ma dame hastivement.
520Lors appellay tout maintenant
521Ung mien tresloyal serviteur
522Que j’aymoie de tout mon cueur,
523Qui autrefoiz avoit esté
524Vers celle ou est ma voulenté,
525Et lui diz que tantost alast
526Vers ma damë et se hastast
527Bien en haste de retourner,
528Et, s’a elle pouoit parler,
529Qu’il luy requist treshumblement
530Qu’amaindrir voulsist mon torment,
531Et abaisier mes piteux plains
532Et la douleur ou je remains.
533Mon serviteur de moy partist
534Et lui diz qu’il luy souvenist
535De ce que dit je luy avoie.
536Adonc print a aller sa voye
537La ou il s’en devoit aler.
538Seul demouray en mon vergier
539Et a par moy diz : « Beaulx doulx dieux,
540Seray je courcié ou joyeulx ?
541Auray je joye ou desplaisir ?
542Hé, Dieu, quant pourra il venir ?
543J’ay espoir qu’il m’apportera /404/
544Nouvelle qui bien me plaira :
545Seroit bien ma dame piteuse
546De ma douleur tresangoisseuse.
547Hé ! plust a Dieu qu’il feist ainsi !
548Amours, ayez de moy mercy !
549Secourez moy a ceste foiz ! »
550Lors entreouy auprés d’ung bois
551Une voix, si me fut advis,
552Qui me dit : « Beaulz doulz chiers amys,
553Chante et mect peine de garir,
554Car je te dy, et sans mentir,
555Que de ta dame auras grant bien
556Et te retendra pour le sien. »
557Plus n’en dist, ne sçay ou alla.
558Maiz je sçay bien que de cela
559Je me tins ung pou resjouy.
560Maiz tantost qu’il se fut party,
561Desespoir revint par derriere
562Pour moy faire changier maniere.
563Et lors ne sceuz je plus que dire,
564Trop fut doloreux mon martire.
565Ha, dame, fault il que je soye
566Bouté hors de l’Ostel de Joye,
567Pour bien servir, par fort amer
568Vostre belle beaulté sans per ?
569Me lairez vous par desespoir
570Si longuement vestu de noir
571User tous les temps de ma vie ? /405/
572Ha, Mort, fay de moy departie.
573Ma douleur m’est trop ennuyeuse
574Et trop durement angoisseuse.
575Moy plaignant feiz une chançon
576Dont j’ay escript cy la façon,
577Maiz point ne l’ay voulu chanter.
 448 B ma dame et — 455 B Priant a dieu que ilz — 468 A ce manque — 470 A chanteray — 480 B deschargier — 494 B manque — 498 A Car cest — 503 B se il men vendra — 507 A prie — 512 A manque — 518 B Tout manque — 525 B quetost — 530 B Quamender — 540 A courrouce B courroucie — 544 B Nouvelles — 550 A entrouuay — 552 A chiers manque — 555 B Que ta dame taymera bien — 560 B quil fut — 561 B vint — 563 B Ainsi ne sçay je — 564 B Trop est — 565 B que soye — 567 B Par bien — 569 A Ne lairez — 572 B faictez —

 

CHANÇON

578Je ne sçay plus que demander
579Quant riens ne me voulez donner.
580Ma demande ne vauldroit riens.
581Deserté je suis de tous biens,
582Aujourd’uy plus que devant yer.
  
583Mon dueil se prent a efforcer
584Et ma joyë a racourcer
585Pitié ne veult estre des miens.
586Je ne sçay plus que demander
587Quant riens ne me voulez donner,
588Ma demande ne vauldroit riens.
  
589Ne me laissez desesperer,
590Maiz me vueillez reconforter.
591A vous seulle servant me tiens,
592Et humblement requerir viens /406/
593Mort ou mercy pour m’abréger,
594Je ne sçay plus que demander.
  
595Mieulx vault taire que folie dire.
596Je me sçay bien tenir de rire
597De ce que j’ay dit mon vouloir
598A celle qui a le pouoir
599De remectre mon cueur en joye,
600Maiz je suis plus que ne souloie
601Pensif et mellencolieux
602Depuis que lui diz mes douleurs.
603Maiz je cuidoie le mieulx faire.
604Or ne m’en puis je plus retraire.
605Ainsi que menoye tel fin,
606Plain de lermes, le chief enclin,
607Vy entrer dedans le vergier
608Ung jeune joliz escuyer
609Qui durement se complaignoit
610Et bien douloreux ressembloit,
611Et disoit en façon de plainte :
612« Amours, je seuffre douleur mainte.
613Jadiz soloye chanter et rire
614Et Douleur me veult desconfire
615A tort et sans nulle achoison.
616Souffrirez vous tel desraison
617Moy qui vous serfz si loyaulment ?
618Vostre hostel vauldroit piz vrayement
619Se j’avoye descort a leesse.
620Amours, remectez a l’adresse /407/
621Ma dame de moy secourir.
622Lors me verrez bien resjouir
623Et faire corner menestrelz.
624Amours, je vous supply, souffrez
625Que de vous aye allegement. »
626Ainsi qu’il s’alloit complaignant
627Vint a luy une damoiselle,
628Jeune, gente, jolie et belle,
629Et luy dist : « Ma dame m’envoye
630Vous dire que soyez en joye.
631Or sus, avecques moy venez
632Et plus ne vous desconfortez. »
633Moult doulcement la mercia
634Et avec elle s’en ala.
635Et moy qui demouray tout seul
636Recommançay mon piteux duel,
637Disant : « Amours, vous despartés
638Des biens largement et assez
639A tout le monde fors qu’a moy.
640Helas ! si ne sçay je pourquoy.
641Je ne cuide avoir riens meffait
642N’a vous n’a ma dame forfait
643Chose dont deusse avoir tel paine,
644Qu’il n’est heurë en la sepmaine
645Que mon mal ne voise en croissant.
646Mes jours finent en languissant.
647Ha ! Mort, venez ! A vous me rens ! » /408/
648Lors ou vergier entra dedans
649Mon serviteur secretement
650Et me salua humblement.
651Si luy demanday quelz nouvelles.
652Il me dist que bonnes et belles,
653Que ma dame me saluoit
654Et que mes lectres prins avoit
655Et fait lui avoit bonne chiere.
656Mais Dangier si estoit derrière
657Qu’a elle parler ne pouoit,
658Ne luy dire ce qu’il vouloit,
659Fors seulement au despartir
660Luy dist que se vouloie venir
661En ung lieu ou empris avoye,
662Que d’elle bonne chiere aroye.
663Plus a ellë il ne parla,
664Congié print et s’en retourna.
665Quant il ot dit tout son rapport,
666Adonc le conjuray tresfort
667Qu’il me dist qui lui en sembloit,
668Et se bien ou mal me vouloit.
669Lors me jura par son serment
670Qu’il luy est advis vrayement
671Que j’aray une foiz sa grace.
672Dieu vueille que ainsi se face
673Que sa grace puisse acquerir.
674C’est tout le bien que je desir.
675Et s’une foiz la puis avoir,
676Je feray mon loyal devoir /409/
677De la servir si loyaulment,
678De cueur, de corps, de pensement,
679Qu’oncques dame ne fut cherie,
680Craincte, doubtee ne servie,
681Ainsi que je la serviray,
682Car tout son vueil acompliray
683A mon pouoir de bien en mieulx,
684Tant que son cueur sera joyeulx
685D’avoir le mien pour le servir.
686Ha ! Amours, laissez moy venir
687Aux biens de vostre seigneurie.
688Ostez moy de mellencolie
689Et mectez mon cueur hors d’ennoy.
  
690Lors commançay a faire ung lay
691Et l’ay nommé cy en escript
692Lay de plour actendant respit.
584 A a recommander — 585 B Pitié de moy avoir vueillez — 591 B seul — 593 B pour abregier — 595 B Mieulx se vault — 604 A Or nem puis je retraire — 616 A Ceuffreres B Souffrez — 619 A desconfort — 620 B en ladresse — 622 B verray — 623 A cornes — 626 B germentant — 631 B avec — 634 A avecques — 635 A que demoure — 640 B manque — 641 A Je ne cuide avoir forfait — 642 A Envers vous riens ne meffait — 643 A Dont je deusse — 646 A Mes jours furent — 651 B Et luy — 659 B seulment — 660 B vouloit — 661 B lavoie — 669 A serement — 670 A que vrayement — 671 A jaroye — 675 B le — 692 B attendant desir —

 

LAY

 I
693Amours, Amours, jadiz souloye
694Chanter, dancer et mener joye,
695            Et maintenant
696Douleur m’assault et me guerroye.
697De Desespoir suis a la voye.
698            Par hardement /410/
699De trop parler, suis maintenant
700Assailly doloreusement
701            De Desconfort
702Qui me maine si durement
703Que mort seray prochainement
704            Par son effort.
 II
705Se je muir, n’aurés vous pas tort
706De souffrir que j’endure mort
707            Pour bien servir ?
708Je diray que Loyaulté dort
709Quant ne me donne reconfort
710            Pour resjouir
711Mon cueur qui ne fait que languir
712Par le pourchas d’ardant desir,
713            Et nuit et jour
714Ne fait que plourer et gemir,
715Ne nul bien ne peult recueillir
716            Fors que doulour.
 III
717Ayez pitié de ma clamour,
718Ma maistresse et ma seulle amour.
719            Soyez piteuse
720De me veoir en telle langour
721Et d’oyr mon trespiteux plour,
722            Gente, joyeuse.
723Soiez de moy guerir soingneuse,
724Belle, plaisant et gracieuse,
725            Vous ferés bien. /411/
726Mectez ma vie tenebreuse
727En parfaicte vie joyeuse,
728            Vostre me tien.
 IV
729Mon cueur est vostre, non pas mien,
730Car vostre gracieux maintien
731            Le m’a osté
732Et l’a prins et vueil qu’il soit sien.
733Donnez luy ou leesse ou rien.
734            Ma voulenté
735Est d’endurer la cruaulté
736D’Amours, pensant que Loyaulté
737            Me secourra,
738Et me donra joyeuseté
739Celle ou remaint toute beaulté,
740            Quant lui plaira.
 V
741Ma douleur si retournera
742En leessë, et revendra
743            Mon dueil en joye.
744Espoir me dist qu’ainsi sera.
745Bel Acueil dist qu’il luy dira
746            Qu’amé je soye.
747Helas ! s’estre amé je pouvoye
748Plus riens je ne demanderoye.
749            J’aroye assez.
750Mais Reffuz tresfort me guerroye
751Que je ne sçay que dire doye,
752            Tant suis mactez. /412/
 VI
753Ne doy je mie estre lassez
754D’avoir tant de maulx endurez
755            Et tant de paine ?
756Dieu amoureux, reconfortez
757Mon cueur qui est desconfortez,
758            Car Mort le maine
759Et veult mener a son demaine.
760Ha ! pitié ! dame souveraine !
761            Faictes mon dueil
762Cesser une foiz la sepmaine.
763Mectez moy hors de ceste paine
764            Que je recueil.
 VII
765Ou je suis mort dessus le sueil
766Par Desir dont suis en l’escueil,
767            Et je ne puys,
768Se n’est par vostre tresdoulx vueil,
769Garyr. Je suis, plus que ne sueil,
770            Prouchain de l’uis
771De Desespoir. Assailly suis
772De Desconfort. Et je ne truis
773            Qui me sequeure,
774Combien que a la mort je suis.
775Si fauldra il que soye conduiz
776            A sa demeure.
 VIII
777VNe doye je mauldire l’eure
778Par qui gemis souvant et pleure,
779            Et le regart /413/
780Qui tant pleu m’a a desmeseure ?
781Par luy ay eu ceste encloeure.
782            Ce fut le dart
783Qui m’a navré et main et tart.
784Par luy mon cueur tressault et art.
785            Dieu amoureux,
786Seroye je de joye bastart
787Haroy je bien gecté hazart
788            D’estre joyeulx ?
 IX
789N’ay jé esté mellencolieux,
790Jeune, gente, belle aux beaulx yeulx,
791            Longue saison ?
792Ne me souffrez plus envieux,
793Par Dieu, belle, vous ferés mieulx,
794            Car sans raison
795Je suis long temps sans garison
796Et ay des maulx a grant foison,
797            Dont je souppire
798De ce que je pers ma saison.
799En douleur suis en garnison.
800            Doy je bien rire ?
 X
801Dictes, me doit il bien souffire ?
802Je sens de tous les maulz le pire.
803            Ne fust Espoir,
804Mort fusse, sans plus contredire.
805Mais il dit qu’il me doibt souffire
806            De remanoir /414/
807Son serviteur vestu de noir,
808Actendant de mercy avoir.
809            Quant lui plaira,
810Et que ce soit son bon vouloir,
811Ma leessë, a dire voir,
812            Retournera.
 XI
813Faire en peult ce qu’elle vouldra.
814Ma voulenté ne changera
815            Que pelerin
816Je ne soye le temps qui vendra.
817J’ay espoir que mieulx m’en sera
818            En la par fin.
819Si pry de cueur saint Valentin
820Qu’a moy secourir soit enclin
821            Contre douleur
822Qui me tient et soir et matin.
823Et pour ce cy vueil faire fin
824            Du lay de plour.
 709 B Qui ne me — 714 B Me fait plourer — 717 A manque — 720 B en tel — 735 A Et — 745 B quil le — 751 B Car — 754 A endurer — 765 B de mort suz le — 769 A B gary — 775 B soyes — 777 B Ne doiz je bien — 781 B jay — 785 B Seray je — 787 B Fault il quaye hasart — 792 B ennuyeux — 802-805 A manquent — 805 A Se — 818 B A la — 819 A prie — 820 B secourre —
  
825Alors que j’euz mon lay finé
826Et en mon livre enregistré,
827En mon dormant m’estoit advis
828Qu’aprochoie prés du pays
829Ou demouroit ma seule joye,
830Celle que tant veoir desiroye.
831Lors pensay que l’yroye voir
832Pour ma douleur ramantevoir,
833Savoir s’il m’en seroit de mieulx.
834Maiz la trouvay, se m’aïst dieux, /415/
835Si environnee de Reffuz
836Que j’en fuz du tout esperduz.
837Maiz ses reffuz sont si plaisans
838Et ses dangiers si advenans
839Que plus me plaist son escondire
840Que tous les biens qu’on pourroit dire
841N’avoir, s’il ne me venoit d’elle.
842Or est empiree ma querrelle.
843Car jadiz vivoye en espoir,
844Maintenant suis en desespoir.
845Car l’autre yer, quant je me party,
846Sans congié d’elle desparty,
847Cuidant mussier ma maladie.
848Maiz je congneuz tost ma folie
849Et sceuz qu’elle en eust desplaisir.
850Lors luy envoyay requerir
851Qu’il luy pleust le me pardonner
852Et ma douleur reconforter.
853J’euz le pardon sans reconfort,
854Et sceuz qu’elle n’estoit d’accord
855De me vouloir sien retenir.
856Pour ce piteusement languir
857Me fault, sans avoir garison
858Des griefz maulx dont j’ay foison.
859Pour ce j’ay fait une balade.
860Languissant, durement malade,
861L’ay escript et mis en mon livre.
862Si vous plaist, vous la pouez lire.
 825 A en registray — 831 A Me sembla que la veyre ne oir — 833 A il men seroit — 836 A suis — 842 A empire — 847 B muer — 849 A scay — 854 B quil nestoit point — 857 B Me fait — 858 A dont jen ay B dont jay a —
 /416/

 

BALADE

863Mort et non mort, languissant en tristesse,
864Et esloingné de tous biens amoureux,
865Vestu de noir et tout nu de leesse,
866Environné de reffuz envieux,
867Plain de pensers tresmellencolieux,
868Suy pour ma dame qui ne me veult amer.
869Helas ! Amours, vueillez luy conseiller
870Que son vouloir soit et sa doulce grace
871De moy guerir et mon mal conforter,
872Car ma douleur du tout mon cueur efface.
  
873Laz ! fauldra il que fine ma jeunesse
874En plours, en plains, en soupirs doloreux ?
875Aray je ja de reconfort l’adresse ?
876Sera tousjours mon cueur si angoisseux,
877Jeune, gente, doulce, belle aux beaulx yeulx ?
878Sans espoir suis prés de desesperer.
879Vous plaist il bien me laisser definer ?
880Vostre vouloir est il que je trespasse ?
881Confortez moy, il m’en est bien mestier,
882Car ma douleur du tout mon cuer efface.
  
883J’envoye vers vous requerir vostre humblesse
884Pardon de ce que suis mal gracieulx. /417/
885Car mon grief mal me destraint et me blesse
886Si durement que ne sçay, se m’aist dieux,
887Que faire doye, tant suis fort desireux
888Dë acquerir ce que ne puis trouver :
889C’est vostre amour, belle dame sans per.
890Maiz prés de moy ne voulez estre en place,
891Dont je sens bien qu’il me fault enrager,
892Car ma douleur du tout mon cuer efface.
  
893Mon dieu, ma dame, ma tresdoulce maistresse,
894Guerir ne puis de ma dure destresse
895Se n’est par vous. Mandez moy que je face.
896Confortez moy, s’il vous plaist, ma deesse,
897Car ma douleur du tout mon cueur efface.
  
898Ainsi que finoie ma balade,
899De douleur durement malade
900Souspiroie moult tendrement,
901En regrectant piteusement
902Les douleurs que reçoy pour elle,
903En disant a par moy : « C’est celle
904Qui de biens toutes autres passe !
905C’est le rubiz qui tous efface ! »
906Ainsi qu’estoie en ce penser,
907Vy entrer dedans le vergier
908Ung messagier qui vint vers moy,
909Disant : « Douleur m’envoye a toy
910Et te mande qu’il vient logier
911Dedans ton cueur sans atargier,
912Et avec luy Reffuz sera,
913Ne Dangier pas ne lessera. /418/
914Avec foison de soudoiers,
915Tantost les apparceverez. »
916Et si m’a dit que Souvenir,
917Acompaigné d’Ardant Desir,
918De vostre cueur ne bougeroit
919Et compaignie lui tiendroit.
920Plus n’en dist, de moy se partist,
921Ne ne sceuz tantost qu’il devint.
922Lors commançay crier : « Helas !
923Amours, suis je dedans voz las
924Envelopé si durement
925Que mon cueur ne sent que torment ?
926De jour en jour ma douleur croist,
927N’un seul plaisir il ne reçoit.
928Quant de ma dame suis prochains,
929De s’amour me trouve loingtains
930Et, quant loing suis, Ardant Desir
931De la veoir me fait souvenir. »
932Et pour ce, durement malade,
933Ay cy escript une balade :
 865 B Vestu de deuil — 866 B ennueux — 867 A penser — 869 A conseillez — 872 A de tout — 873 B Fauldra il que fine ma piteuse — 878 B prest — 881 B qui men est — 883 B vostre humblesse manque — 891 B Dont je scay bien qui nen — 893 B ma princesse — 904 B des biens — 908 A vient — 918 B bougeront — 919 B tendront —

 

BALADE

934Doleur me mande qu’il retient sa fortresse
935Dedans mon cueur pour estre en garnison,
936Et qu’avec luy il retiendra Tristesse.
937Ces deux auront soudoiers a foison.
938Car avec eulx, pour fournir la maison, /419/
939Sera Desir pour faire l’assaillie,
940Et Souvenir, le vaillant champion.
941Ces deux desja ont leur place choisie.
  
942Ilz ont baillé la grosse tour maistresse
943A Desconfort et le maistre donjon,
944Et ont mandé Desespoir qu’il s’appresse
945Et qu’il se haste, car il en est saison.
946Dangier sera logié, car c’est raison,
947Et avec luy Reffuz, n’en doubtés mie.
948Chascun aura en sa main ung baston.
949Ces deux desja ont leur place choisie.
  
950Tous ceulx la ont juré que se Leesse
951Approuche prés, ilz l’auront en prison.
952Maiz j’ay grant paour que gueres ne s’apresse,
953Se par Pitié je ne truis garison.
954Helas ! Amours, vous faictes desraison
955De me tenir en si piteuse vie,
956En plours, en plains, c’est ma destruction.
957Ces deux desja ont leur place choisie.
 939 B pour fournir — 940 A Et avec luy reffuz son compaignon — 944 B quil apresse — 951 A Apresse près ilz auront — 954 B A amours —

 

BALADE

De plus en plus j’apparçoy ma doulour
959Renouveller et accroistre mes plains.
960Je sens mon cuer dedans le lac de plour /420/
961Et de plourer mes yeulx en sont destains.
962Mon cueur est ja de tous poins si estains,
963Je suis muet quant je deusse parler,
964Veillier me fault, lors que deusse dormir.
965Et tout ce fait celle qui est sans per,
966Qui en ce point me veult faire languir.
  
967Desir me tient en ses laz nuyt et jour,
968Et Souvenir me prent entre ses mains.
969Bel Acueil vient m’acueillir en sa tour,
970En me disant : « Tu voiz que ne me fains
971De toy amer. Pour bien amé te clains.
972Maiz plus avant ne te vueil accorder,
973Ne nul autre ne vueil mien retenir. »
974Tout ce me dist celle qui est sans per,
975Qui en ce point me veult faire languir.
  
976Comment pourray je delaisser ma clamour,
977Ne les pensers dont suis si fort actains ?
978Comment auray je puissance de vigour
979De soustenir les maulx dont suis es trains,
980Ne la tristesse dont suis tout en tout tains,
981Quant ma princesse si ne me veult donner
982Le don d’amy, ne pour sien retenir ?
983Par elle fault mon cueur desesperer,
984Qui en ce point me veult faire languir.
 962 B Mon parler — 969 B macueillir en sa tour manque — 971 B amer pour bien ame te clains manque — 972 A agorder — 978 A Comme — 980 B dont suis tout entour ceins —
 /421/

 

BALADE

985Puisqu’a la belle plaist moy faire finir,
986J’en suis content, ainsi m’aist vrayment Dieux,
987Et ayme mieulx pour elle recueillir
988Autant de maulx que fist onc amoureux
989Que par nulle autre redevenir joyeux.
990Or en face tout a son bon vouloir,
991Car en ce point mon cueur vueil remanoir,
992Mes yeulx le veullent et mon penser aussi,
993Et dient eulx deux que l’en ne pourroit veoir
994Plus belle dame de tous biens sans nul sy.
  
995Sa grant beaulté me mect le souvenir
996Dedans mon cueur qui me tient en tous lieux,
997Et d’autre part me suyt Ardant Desir
998Qui me contraint d’estre fort desireux
999A revoyer son gent corps gracieux.
1000Et son reffuz me mect en desespoir,
1001Quant ne luy plaist pour sien moy recevoir,
1002Ne de mon mal avoir nulle mercy.
1003Non obstant cë, on ne pourroit veoir
1004Plus belle dame de tous biens sans nul sy.
  
1005Que vous diray ? Je ne faiz que gemir
1006Et souspirer comme tresdoloreux. /422/
1007J’ay tous les maulx quë on pourroit sentir,
1008Je suis pensifz et mellencolieux.
1009De la servir je suis tresenvieux,
1010Et si crains fort prés d’elle remanoir,
1011Car j’ay doubte qu’on puisse aparcevoir
1012La voulenté qu’ay eue jusqu’à cy
1013D’ellë amer, car on ne peult veoir
1014Plus belle dame de tous biens sans nul sy.
 985 B ainsi torment maist dieux — 988 B oncquez — 989 A nul — 990 B en son bon — 991 B vueil manque — 993 A deux on ne B Et dient que — 997 A me fait — 999 B Sa grant beaulté son — 1003 A ce manque — 1009 B De leslongner je suis tresennuyeux — 1011 B quon ne puit parcevoir — 1012 B quay a elle —
  
1015Ainsi comme je baladoye
1016En songant et me complaignoye,
1017Advis m’estoit qu’estoie vers celle
1018Qui est du monde la plus belle,
1019Et que mercy lui requeroye
1020Qu’il luy pleust moy remectre en joye,
1021En luy disant comme tout sien :
1022« Mon cueur est vostre, il n’est pas mien.
1023Je vous pry, vueillez le garder. »
1024Lors me faisoit ung doulx dangier
1025Et ung si gracieux reffuz
1026Qu’estoye du tout esperduz,
1027En me disant : « Je ne vueil mie
1028Garder tout, maiz une partie
1029De vostre cueur bien garderay,
1030Et l’autre si vous renderay. »
1031Mais recepvoir ne le vouloye,
1032Ne dire rien ne luy savoye.
1033Maiz plus avant elle disoit /423/
1034Que nul sien elle ne retendroit,
1035Ne ne seroit plus point qu’a moy.
1036Adonc me taisoie tout coy,
1037Ne plus ne savoie que dire.
1038Maiz, affin qu’on ne veist mon ire.
1039Adieu humblement luy disoie,
1040Et, en luy disant, je veoye
1041Qu’elle pensoit tresdurement.
1042Helas ! quel est son pensement ?
1043Est il piteux de mon martire ?
1044Je ne sçay que penser ne dire.
1045Je vueil en la servant finer.
1046Je n’oseroye retourner
1047Vers ellë en jour de ma vie,
1048Qu’on ne congneust ma maladie.
1049Loing d’elle ne pourroye vivre.
1050Ainsi me vois je desconfire
1051Et mectre a mort a mes deux mains.
1052Ha ! Amours, a bon droit me plains
1053De vous, se me laissez mourir
1054Si piteusement et tenir,
1055Que mon amë en soit dampnee
1056Et ma vie deshonnoree
1057De moy mectre moy mesmes a mort.
1058Il vault mieulx que, par desconfort,
1059Je laisse de tous poins le monde,
1060Et que moy mesmes me confonde.
1061Or seray je deshonnoré,
1062En disant que, par lascheté,
1063Seray esloingné de la guerre. /424/
1064Helas ! or ne sçay je que faire.
1065Je n’ay vouloir a riens penser,
1066Fors seulement a abreger
1067Ma vie pour haster ma mort.
1068Ainsi qu’estoye en tel descort,
1069Je pensay que je requerroye
1070Ung de combatre, et escriproye
1071Devers luy tout ysnellement
1072Pour faire mon definement
1073A mon pouoir plus honnorable
1074Et a mon cueur plus agreable
1075De definer en ce party
1076Que nul des deux autres party.
1077Lors feiz unes lectres pour armes,
1078Seellees du seel de mes armes,
1079Lesquelles sont cy en escript,
1080Affin que mieulx m’en souvenist.
 1022 B vostre non pas mien — 1023 A prie B regarder — 1025 Que jestoie — 1030 B Et lautre je vous rendray — 1035 B point manque — 1037 A ne luy — 1047 B Vers elle nul — 1039 B Et loing — 1059 B de tout point — 1060 B He honneur ou tout bien habonde — 1062 B Et diray — 1064 A Las je ne scay garison quere — 1067 B pour trouver — 1074 B Et quil estoit plus convenable — 1078 B sel —

 

LECTRES CLOSES

1081Ou nom de Dieu, de Nostre Dame et de ma
1082dame saincte Katherine, pour l’amour de ma
1083mortel folie, a vous, sire de Cornoiaille, envoye
1084mes lectres faisans savoir, comme a ung des
1085plus vaillans chevaliers et des plus renommez
1086du party du roy d’Angleterre, que, pour l’achoison /425/
1087de mon cueur que j’ay perdu nouvellement,
1088ay empris de vous requerir par ces presentes
1089de combatre. Et ne le tenez pour orgueil, car,
1090affin que saichez pourquoy j’ay entrepris ceste
1091querelle, vueillez savoir que j’ay amé, ame et
1092ameray toute ma vie la non pareille dame du
1093monde. Or est ainsi qu’il ne luy plaist mon
1094cueur tenir pour serviteur, et a ce puis apparcevoir
1095qu’elle veult abreger ma mort. Et puisqu’il
1096est ainsi que celle qui de tous biens les
1097autres passe desire mon definement, vous envoye
1098requerir de mon tresdoloreux oultrage. Car je
1099sçay bien que les biens sont en vous si grans
1100que, quant au fait des armes de vous, ne vendroy
1101je au dessus, se ce n’estoit que ma seulle
1102maistresse ne fust piteuse de mon deffinement.
1103Se n’est par elle, je ne puis riens valoir. En
1104elle maint ma vertu et ma force. Demouré suis
1105sans cueur, sans honneur, sans pouoir. Or pouez
1106veoir que n’aurez guere affaire a moy desconfire.
1107Maiz nostre jeu sera ainsi party que, quant
1108vous m’aurez oultré et desconfit, vous ne prendrez
1109fors que la vie de moy. Car en ce point
1110vueil ma vie finer. Et s’il estoit ainsi que celle
1111qui a le pouoir de mectre mon cueur en joye
1112par son bien me donnoit vertu de vous mectre
1113a desconfiture, je ne vouldroie de vous tant
1114seulement avoir, sans plus, que ung dyament
1115pour envoyer a celle qui desconfit vous auroit. /426/
1116Et affin que je maintiengne ces lectres vrayes,
1117les ay seellees du propre seel de mes armes.
 1082 B de monseigneur saint Jean — 1083 A a vous tel envoye — 1087 A de mon cueur manque — 1088 B entrepris — 1091 A ame manque — 1095 A celle manque — 1101 A a audessus — 1108 A que manque — 1112 B me donneroit — 1113 A de moy remectre - 1117 A Vous ay —
1118Quant j’euz toutes mes lectres dictes
1119Et dedans mon livrë escriptes,
1120Mon songe se print a changier,
1121En maudissant tresfort Dangier
1122Qui me mect a destruction.
1123Lors me vint en advision
1124Qu’Espoir si me juroit moult fort
1125Que de ma dame auroye confort
1126Et seroye pour amy clamez
1127Et de s’amour reconfortez,
1128Et que tresfort lui desplaisoit
1129Du mal que mon cueur recevoit.
1130Ainsi me tient Espoir en vie.
1131Autrement ne vesquisse mie.
1132Et ainsi qu’en ce point estoie
1133Et en Espoir me confortoye,
1134Je regarday tout bellement
1135Ung qui estoit secrettement
1136Dedans le vergier embuschié
1137Et durement sembloit courcié.
1138Quant il vit qu’aparceu l’avoie,
1139Il dist : « Amis, Dieu vous doint joye !
1140Qu’avez de vous desconforter
1141Si durement et regrecter
1142Les maulx qui vous viennent d’Amours
1143Quelx besoingnes sont ce qu’amours ? /427/
1144Jamaiz je n’en oy parler.
1145Ce sont choses pour enrager.
1146Je le voy a vostre maniere
1147Qui faictes si piteuse chiere.
1148Je cuidoye que nul n’eust tristesse,
1149Douleur, desplaisir ne destresse,
1150Fors moy tout seul tant seulement,
1151Qui en reçoy si largement
1152Que je m’en tiens trop bien de rire.
1153Maiz s’il vous plaisoit a moy dire
1154L’achoison de vostre douleur,
1155Se faire vous pouoie doulceur,
1156De tresbon cueur je le feroye. »
1157Lors doulcement le mercioye,
1158Luy disant que nul reconfort
1159Je ne demande que la mort,
1160Car le mire qui garir peult
1161Le mal dont mon cueur si se deult
1162Veult qu’en douleur languisse ainsi.
1163« Maiz dictes moy vostre party
1164Et l’achoison de vostre plainte,
1165Car advis m’est que seuffrez mainte
1166Dure destresse en vostre cueur.
1167Car se je pouoye par honneur
1168Vous conforter, je le feroye
1169Et a mon pouoir vous donroye
1170Conseil de vostre garison.
1171Or me dictes vostre raison,
1172S’il vous plaist, et je vous en prie. »
1173Lors me disoit par mocquerie : /428/
1174« Helas ! comment m’ahideriés vous ?
1175Vous avez tant a faire a vous
1176Que ne savez quel tour torner.
1177Comment me pourroit conseiller
1178Ung qui aydier ne se sauroit,
1179Combien que faire le vouldroit ? »
1180« Doulx frere, adonc je luy disoie,
1181Peult estre que mieulx vous saroye,
1182Conseiller que je ne faiz moy.
1183Dictes moy, s’il vous plaist, pourquoy
1184Ainsi vous vous desconfortez.
1185Et après, se sçavoir voulez
1186De mon mal toute la verté,
1187Je le vous diray en briefté. »
1188Lors disoit : « Puisque le voulez,
1189Dire le vous vueil. Escoutés ! »
 1120 A Mon cueur si se print a songier — 1124 B si manque — 1128 B desplairoit — 1134 B telment — 1137 A estoit courroucié — 1140 A reconfortez — 1145 B pour esrager — 1157 A les mercyroye — 1174 B maiderez — 1178 B qui a aidier — 1180 B je manque — 1185 A ce savez voulez — 1186 A tout la verité B toute la verité —

 

BALADE

1190A l’entree de ma jeunesse,
1191A mon premier commancement,
1192J’estoie destraint de leesse
1193Et de trouver esbatement.
1194J’avoye hostel bel et plaisant,
1195Prés de bois et plain de jardins,
1196Ou je m’aloie deduisant.
1197De mon deduit tresmal m’est prins ! /429/
  
1198Ung jour que j’estoie sans presse
1199En ung jardin tout privement,
1200Je regarday a la tournesse
1201Et vy voler si gentement
1202Ung esprevier, en menassant
1203Trestous les oyseaulx du pourpris,
1204Car j’y prins grant soulassement.
1205De mon deduit tresmal m’est prins !
  
1206Au plus tost me mis en l’adresse
1207De regarder voye comment
1208Prendre le pourroye, maiz tristesse
1209M’est venue nouvellement
1210Que je l’ay prins, maiz malement
1211L’ay gardé, comme m’est advis.
1212Dont je pleurë et diz souvant :
1213De mon deduit tresmal m’est prins !
 1191 B En mon — 1192 A Jestoie désirant — 1195 A plains — 1200 B a la traverse — 1204 A Car jay — 1205 B me prist — 1209 A Men est — 1210 B Que je le prins malement — 1211 A Le garday — 1212 A pleuray — 1213 B mest tresmal prins —
  
1214Avant que je le peusse prendre,
1215Ne qu’a moy il se voulsist rendre,
1216Maintes foiz en euz assez paine.
1217Il n’estoit heure en la sepmaine
1218Que ne feusse, seoir et matin,
1219Enfermé dedans le jardin,
1220Ne ne faisoie qu’estudier
1221Comment peusse cest esprevier
1222Acoinctier në actraire a moy.
1223Trop bien venoit au prés de moy,
1224Maiz prendre je ne le pouoie, /430/
1225Ne laissier je ne le vouloie,
1226Tant avoie parfait desir
1227De le vouloir mien acquerir.
1228Tant me plaisoit parfaictement
1229Que je miz tout mon pensement
1230A lui, sans penser autre rien,
1231Pour l’amour de son beau maintien.
1232Je mectoie paine de lui plaire
1233Et me gardoie lui desplaire.
1234Je fuz long temps en ce party
1235Qu’oncques ung jour ne me party
1236D’emprés de ce que tant amoye,
1237Pour ce que prendre le vouloye.
1238En ce faisant euz assez paine.
1239Or m’avint en une sepmaine,
1240Par ung lundy assez matin,
1241L’endemain de saint Valentin
1242Que tous oyseaulx prennent leur per,
1243Ainsi qu’estoie alé jouer
1244Ou jardin comme es autres foiz,
1245Je viz cest esprevier courtois
1246Qui vint voler dessus ma main.
1247Maiz pour maleureux je me claim
1248Que autrement ne l’ay gardé.
1249Je suis de malvaise heure né
1250D’avoir ung si grant bien conquis
1251Pour le perdre comme chetis,
1252Car jamaiz nul ne vit oysel /431/
1253Si gent, si plaisant, ne si bel,
1254Ne de si trescourtois affere.
1255Ses faiz doivent a chascun plaire.
1256Long temps de luy j’euz grant leesse
1257En luy faisant toutë humblesse
1258Et doulceur que faire pouoie.
1259Durement de mon cueur l’amoye
1260Et luy moy, ce m’estoit advis.
1261Ainsi estoit le jeu partiz
1262Tresloyaulment d’entre nous deux.
1263A lui plaisoient tous mes jeux.
1264D’autre accointier ne se vouloit,
1265Ne nul autre ne le portoit,
1266Fors moy tout seul tant seulement.
1267Je le garday treslonguement.
1268Ou qu’il volast, si estoit il
1269Si franc, si noble et si gentil
1270Que tousjours a moy revenoit,
1271Ne point changer ne me vouloit.
1272En ce point passay mon enfance.
1273Or m’avint ung jour, par meschance,
1274Qu’estoie dedans le jardin,
1275Si viz ung faulcon pelerin
1276Qui de voler faisoit merveilles.
1277Je me boutay dessoubz les treilles
1278Pour regarder sa contenance,
1279Et prins en luy tant de plaisance
1280Que je pensay que se pouoie
1281L’avoir, que plus riche seroie /432/
1282Que d’avoir tout l’argent du monde.
1283Convoitise, que Dieu confonde,
1284Me fist a lui si fort penser
1285Que j’obliay mon esprevier.
1286Quant a mon esprevier venoye,
1287Trop bien de luy apparcevoye
1288Qu’il m’avoit ung pou estrangié.
1289Maiz j’estoie si enragié
1290De vouloir prendre ce faulcon
1291Que j’en seiché comme ung baston.
1292Maiz ainsi que j’estoie ung soir
1293Ou jardin pour mieulx le veoir,
1294Je viz un tiercellet venir
1295Qui bien sembloit, a son venir,
1296Oysel de noble et hault affaire.
1297Quant fut venu, c’estoit la paire.
1298Ilz se prindrent a festoier
1299Et leurs becz ensemble touchier.
1300De leurs eles s’entracolloient.
1301Ces deux oyseaulx se festoioyent
1302Si bien que c’estoit grant merveilles.
1303Et puis se mirent sur leurs eles
1304Et ensemble leur chemin tindrent,
1305Ne sçay quel part ne qu’ilz devindrent.
1306Maiz quant viz que perdu avoye
1307Le faulcon, se Dieu me doint joye,
1308J’en fuz courcié si fermement
1309Que je plouray moult tendrement. /433/
 1219 A manque — 1220 A Et ne — 1228 A Tant le plairoit — 1229 B Que gy — 1233 A de lui — 1237 A prendre ne le pouoye — 1242 A veullent chanter — 1247 B je manque — 1249 B Je fuz — 1251 A comme conquis — 1252 B Que jamais — 1254 B très manque — 1255 A devoient — 1256 B jeuz de luy — 1257 B lumblesse — 1260 B se — 1268 A Ou qui — 1271 A Et point — 1273 A Quavint — 1289 A si tresenraigié B si esragé — 1290 B Dardeur de — 1294 A manque — 1297 B Quant venu fut — 1301 A festoient — 1305 A Ne sceu — 1306 A quant je viz — 1308 A courroucié — 1309 B Que J en —
1310Maiz mon dueil ne mist guere a croistre
1311Quant je peuz clerement congnoistre
1312Qu’avoie perdu double perte.
1313Et c’estoit a bonne desserte.
1314Quant je vins ou laissié avoie
1315Mon esprevier, et le cuidoie
1316Trouver ainsi comme autresfoiz,
1317Je regàrday et loing et prés.
1318De la perche s’estoit party,
1319Dont je suis en piteux party.
1320Adonc congneuz ma guignardie
1321Et ma mortelle coquardie,
1322Que j’avoye, pour vouloir changier,
1323Du tout perdu mon esprevier,
1324Ne le faulcon point pris n’avoye.
1325Et pour ce rien je ne vouldroie,
1326Fors que la mort tant seullement.
1327Je vueil finer piteusement
1328En serchant se j’orray nouvelles
1329Qui de ma perte me soient belles.
1330Car, se recouvrer le pouoye,
1331Plus sagement le garderoye
1332Sans enfraindre ma loyaulté.
1333Mal fut trouvée faulseté,
1334Qui en ce point me fait languir.
1335Je suis par faulceté martir. /434/
1336Ha ! mauldicte soit guinardie !
1337Nul ne peut maintenir sa vie
1338Qu’il ne s’en repente au derrain.
1339De leesse suis mort de fain.
1340Et ja tant en estoie raemply.
1341Ha ! Loyaulté, je te supply,
1342Ne me mectz pour ce fait a mort,
1343Combien que j’aye si grant tort
1344Envers toy et si fort meffait
1345Qu’amander ne pourroye le fait,
1346Se ce n’estoit par vostre humblesse
1347Qu’eussiez pitié de ma detresse.
1348Et loyaniment vous jureroye
1349Que jamaiz ne me forferoye
1350Envers vous en jour de ma vie.
1351Frere, je diz ma maladie
1352Et mon mal, ne sçay s’il vous plaist
1353Ou se mon parler vous desplaist.
1354Pour ce fineray ma raison.
1355Ouy vous avez l’achoison
1356Et la raison de ma complainte
1357Que je faiz sans pensee fainte.
1358Or me dictes la vostre aussi.
1359Si sera nostre jeu party.
 1310 A ne me — 1311 B Que je — 1312 B Que javoye perdue — 1315 B comme es aultres — 1317 A et puis congnoiz — 1318 A Que de la perche estoit — 1319 A Qui me fust trespiteux — 1320 A grinardie — 1321 A couardie — 1324 A pour pris — 1326 B seulment — 1330 B Car ce — 1332 B mal ne faulseté — 1333 A tournee — 1338 A Qui ne sen repent — 1340 B Et jadis en estoye — 1342 B point si fort — 1344 B Envers vous — 1345 A pouoie — 1347 A tristesse — 1349 A mefferoye — 1351 A Pour ce je diz —
 /435/

 

BALADE

1360Lors luy disoie : « Beaulx amys,
1361J’ay bien ouy vostre clamour,
1362Et suis de vous fort esbahiz
1363Dont vous prenez telle doulour.
1364Il me semble que c’est folour
1365Pour ung oysel mener tel fin
1366Que d’en perdre force et vigour
1367En souspirant soir et matin. »
  
1368« Nous savons bien que par deduiz
1369On ne peut point avoir d’onnour.
1370Qui vous a en ce point conduiz
1371De prendre en oyseaulx tel amour,
1372Ne d’estre d’eulx en tel ardour
1373Qu’a eulx soiez du tout enclin,
1374Tant qu’en perdez force et vigour
1375En souspirant soir et matin ? »
  
1376« Ce penser ou vous estes mis
1377Trop a fait en vous long sejour,
1378Ainsi commë il m’est advis.
1379Je diroye que c’est le meillour
1380Que vous prinssiez ung autre tour.
1381C’est mon conseil, beaulx doulx cousin, /436/
1382Puisqu’en perdez force et vigour
1383En souspirant soir et matin. »
  
1384« Et s’il vous plaist savoir mes plains
1385Et les maulx dont je me complains,
1386Saichiés que c’est pour une dame
1387Qui est de beaulté, par mon ame,
1388Seulle sans per, la non pareille.
1389C’est bien l’estoille despareille.
1390Qui de clarté les autres passe.
1391C’est celle qui toutes efface
1392De tous biens que Dieu et Nature
1393Pourroient mectre en creature.
1394C’est celle qui a tous doit plaire.
1395Se Dieu l’avoit encores a faire,
1396Il n’en sauroit faire une telle.
1397Elle est gente, joyeuse et belle.
1398Tant est plaisant son regarder
1399Et advenant son doulx parler
1400Qu’a chascun plaist sa contenance.
1401C’est la deesse de plaisance,
1402C’est le trésor de courtoisie,
1403C’est le dieu de joyeuse vie,
1404C’est d’onneur la droicte princesse,
1405C’est Alixandre de largesse,
1406C’est tous les biens qu’on pourroit dire.
1407Je n’en saroye tant escripre
1408Qu’en elle n’en ait assés plus.
1409Maiz tant y a que son reffuz /437/
1410Me fait piteusement languir,
1411Quant ne lui plaist moy retenir
1412Son humble et loyal serviteur.
1413C’est l’achoison de ma douleur,
1414C’est ce pourquoy j’ay tel destresse,
1415Combien qu’Espoir me fait promesse
1416Que d’elle je seray amé
1417Et de mon mal réconforté.
1418Et me promet Espoir pour vray
1419Que bien tost je m’apparcevray
1420Du bon vouloir qu’elle a a moy.
1421Et si m’a juré par sa foy
1422Qu’il n’a gueres qu’elle disoit
1423Que mieulx amer ne me sauroit,
1424Et qu’il n’est en ce monde femme
1425Qui peust plus amer, par son ame,
1426Homme du monde qu’elle fait moy.
1427Et si dit, je ne sçay pourquoy,
1428Que dire ne me vouldroit mie
1429L’amour dont elle est assaillie.
1430En ce point veult Espoir que soye,
1431Maiz Desir, qui mon cueur mestroie,
1432Me fait s’amour tant desirer
1433Que souvent me fault souspirer
1434Et dire helas ! et main et soir.
  1368 A Ne savons B pour deduiz — 1379 A disoie — 1385 A B Ne les maulx — 1391 A celles — 1392 A Dieu ne — 1393 A B Pourroit — 1396 B Il manque — 1408 B nen manque — 1411 A moy sien tenir — 1415 A quespoir manque — 1419 B tost men — 1422 A Que nagueres quelle — 1433 A men fault —
 /438/

 

CHANÇON

1435En languissant, j’actens vostre vouloir
1436Dedans ces bois assez secretement,
1437Ne n’ay a qui prendrë esbatement.
1438Seul suis de gens, acompaigné d’Espoir,
  
1439Qui a mon cueur fait souvent assavoir
1440Qu’il est aymé. Nonobstant vrayement,
1441En languissant, j’actens vostre vouloir
1442Dedans ces bois assez secretement.
  
1443S’il estoit vray que peusse parcevoir
1444Que m’amyssiés plus que nul seulement,
1445J’aroye Leesse a mon commandement
1446Et chanteroie en chassant Desespoir.
1447En languissant, j’actens vostre vouloir.
  
1448« Que voulés vous que je vous die ?
1449Frere, toute ma maladie
1450Me vient par elle seulement.
1451De moy peult faire jugement :
1452Elle est juge et si est partie.
1453Qu’en dictes vous ? Ne doy je mie
1454Me plaindre et estre doloreux ?
1455Se j’estoie si maleureux /439/
1456Que de moy Espoir se partist,
1457Mourir vouldroie sans respit.
1458Espoir si me fait soustenir,
1459Autrement me faulsist fenir.
1460Et se Dieu veult qu’avoir je puisse
1461S’amour, ja ne seray si nice
1462Que feustes de vostre esprevier,
1463Qui le laissastes pour changier.
1464Jamais changier ne la vouldroye.
1465A mon pouoir la serviroye
1466De tout mon cueur si loyaulment,
1467Sans avoir ung seul pensement
1468A nulle autre fors quë a elle.
1469Vous avez ouy ma querelle.
1470N’ay je mieulx cause de me plaindre
1471Et de bien amer, sans me faindre,
1472Que vous n’avez, qui amez tant
1473Ung oysel qui s’en va volant ?
1474Vueillez m’en dire vostre advis,
1475Beaulx freres et beaulx doulx amis. »
1476« Frere, plus ne me puis deffendre,
1477De ma querelle me fault rendre.
1478J’ay debatu par poetrie
1479Et ainsi que par rimerie
1480La douleur que mon cueur sentoit,
1481Feignant que par deduit c’estoit.
1482Mon cueur est a destruction.
1483Maiz dire vous vueil l’achoison
1484Dont m’est venu ce desconfort
1485Pour quoy je me souhaide mort. /440/
1486L’esprevier que je vous ay dit,
1487Ou prenoie tout mon deduit,
1488Si estoit une damoiselle
1489Gente de corps, durement belle,
1490Qu’aymee avoie en ma jeunesse.
1491Si en souffry mainte destresse
1492Avant que d’elle fusse amé,
1493Ne de mon mal reconforté.
1494Toutesvoyes m’en prist il si bien
1495Q’une foiz me retint pour sien.
1496Et perdue l’ay par guinardie,
1497Dont je mauldiz souvent ma vie !
1498Maiz, pour finer nostre debat,
1499Je me tien pour eschec et mat,
1500Et dy qu’il n’est ou monde dame,
1501Damoiselle, ne autre femme,
1502Que en riens n’en sceust comparer
1503A celle que vous oy louer.
1504Toutes lui deussent faire hommage
1505Et eulx tenir en son servage.
1506Et pour ce me dirés, beau frere,
1507La douleur qui vous est amere.
1508Sans vous bouger de loyaulté,
1509Pensez que serés conforté,
1510Car il a en vous assez bien
1511Pour avoir compaignie du sien. »
1512Plus n’en disoit, ce m’est advis,
1513Et me laissoit tout esbahiz,
1514Ainsi seulet que par devant,
1515Et se partist, ne scez commant. /441/
1516Si n’euz gueres esté tout seul
1517Qu’avis me fut que trop grant dueil
1518Faisoit mon Corps et se plaignoit
1519De mon Cueur qui laissié l’avoit.
1520Mon Cueur disoit qu’il avoit tort
1521De prendre si grant desconfort,
1522Et faisoit, en façon de plaincte,
1523L’ung de l’autre une complaincte.
1524Et s’ennuyer ne vous vouloit,
1525Voir la pourrés ycy endroit.
 1438 A seul suis de sens — 1440 B mais nonobstant vrayment — 1443 B apparcevoir — 1445 A bien a commandement — 1461 A je — 1468 A que a celle — 1470 B raison — 1481 sestoit — 1502 Qui en — 1505 Et ceulx — 1515 partoit — 1519 lassié —

 

COMPLAINTE

LE CORPS
1526N’a pas long temps qu’en maniere de plainte
1527Mon Corps parloit a mon Cueur fierement,
1528En lui disant : « Je seuffre douleur mainte.
1529Je voiz, je viens, je n’ay reposement.
1530Tu as empris ung si hault pensement
1531Et commencié une si haulte emprise
1532Qu’il m’en fauldra finer piteusement.
1533Mal fut pour moy en toy tel penser mise. »
  
1534« Je vy ung temps que souloie estre fort
1535Et maintenant ne me puis soustenir.
1536J’use mes jours en douleurs sans deport,
1537Et tout par toy qui t’es voulu partir /442/
1538De dedens moy et par mes yeulx saillir.
1539Ce me sera une dure saillie.
1540Mort en seray, lors te fauldra querir
1541Ung autre corps, se tu veulz avoir vie. »
  
1542« Je sçay trop bien qu’il n’est en ma puissance
1543De longuement tel douleur endurer.
1544J’ay bien cent yeulx enclos dedens ma panse,
1545Qui jour et nuit ne font que regarder,
1546Ne ne me laissent tant soit pou reposer.
1547Tousjours en a troys ou quatre veillans
1548Pour regarder la grant beaulté sans per
1549De ma damë et ses faiz advenans. »
 1527 Mon Cueur parloit a mon Corps — 1535 Note marginale erronée du copiste: L’acteur parle — 1538 De manque — 1547 vueillans —

 

LE CUEUR
1550Lors respondoit mon Cueur : « Je me merveille
1551Que tu ne prens a ta paine plaisir,
1552Quant tu scez bien que c’est la non pareille
1553D’onneur, de biens quë on pourroit choisir.
1554Se par tes yeulx me suis voulu partir,
1555En esperant de acquerir sa grace
1556Par fort amer, par loyaulment servir
1557Sa grant beaulté qui toutes autres passe, »
  
1558« Ne doiz tu bien endurer ta destresse
1559Pour les grans biens qui venir t’en pourront ?
1560Se tu savoiz congnoistre la leesse
1561Qui par tes yeulx une foiz te vendront /443/
1562Et le plaisir qu’avoir ilz te feront,
1563En leurs regards tu devroyes prendre joye.
1564Car, quant a eulx, point ne se lasseront
1565De regarder de tous biens la monjoye. »
  
1566« Tu vas disant que tu as dedens toy
1567Plus de cent yeulx. Je les luy feiz venir
1568Prendre logis au premier jour de may.
1569Scés tu pourquoy ? Affin que retenir
1570T’en voulsisses et tousjours souvenir
1571Des treshaulx biens qu’avoye veu le matin.
1572Ce sont ceulx la que je vueil acquerir,
1573Pour quy j’en prins a estre pellerin. »
 1559 quen venir — 1570 et tousjours deux fois — 1571 quoye —

 

LE CORPS
1574« Ha, beau doulx Cueur, vueillez moy conforter.
1575Je ne puis plus en moy prendre confort.
1576Venez vous en dedens moy vous bouter.
1577Laissiés ce fait dont sommes en discort.
1578Par Dieu, je pense que vous avez grant tort,
1579Car il me semble qu’elle ne veult amer,
1580Et ne lui chault se vous recevez mort.
1581Elle est contente de vous faire enragier. »
  
1582« Par plusieurs foiz vous luy avez requis
1583Qu’il vous pleüst luy donner allegrance.
1584Maiz j’apperçoy que tousjours me va pis.
1585De plus en plus va croistre ma meschance, /444/
1586De tant qu’elle est non pareille de France.
1587Elle deust estre de mes maulx plus piteuse,
1588Moy qui la sers de toute ma puissance,
1589Comme ma dame et princesse amoureuse. »
  
1590« Je sçay trop bien se vous creez Espoir,
1591A l’endemain quë il vous decevra
1592Et vous fera maintenir et vouloir.
1593Maiz j’ay grant doubte que riens ne vous tendra.
1594C’est son affaire, je le sçay despieça.
1595Maintes gens sont trompés par tel maniere.
1596Or en faictes tout ce qu’il vous plaira,
1597De reffuser ou faire ma priere. »
 1576 dedens moy bouter — 1579 point amer — 1587 Deust elle estre — 1591 que manque —

 

LE CUEUR
  
1598« N’en parlez plus, Corps, c’est ma voulenté
1599De la servir en gardant loyaulté,
1600Ne dedans vous plus ne retourneray
1601Jusques a tant qu’avec moy amenray
1602Le noble cueur de ma belle princesse.
1603En cest espoir, obliés la destresse
1604Que vous avez, car s’acquerir pouoye
1605Le don d’amy, plus riche vous feroye
1606Que vous ne feustes en jour de vostre vie.
1607Vous n’eustes oncq tant de mellencolie,
1608D’ennuy, de dueil, ne de douloreux plains,
1609Que recevrez de joie entre les mains, /445/
1610Se ma maistresse me vouloit bien amer.
1611Vous n’avez corps ou vous peussiés logier
1612La grant leesse que de moy vous vendroit,
1613Se son servant retenir me vouloit.
1614Se Dieu vouloit que tant luy peusse plaire
1615Que ses deux yeulx me voulsissent attraire
1616Dedans son cueur, lors vers vous revenroye,
1617Et puis aprés savez que je feroye ?
1618Nous deux ensemble luy jurerions hommage
1619De nous tenir tousjours en son servage,
1620Et se la foy de nous receue avoit,
1621Et par son gré permettre nous vouloit
1622De nous tenir pour siens toute no vie,
1623Jamaiz n’aurions peine ne maladie.
1624Et jour et nuit serions raempliz de joye,
1625Quoy qu’avenir a vous n’a moy en doye.
1626En ce vouloir feray ma destinee,
1627Ne ja changer ne verray ma pensee.
1628Endurés, Corps, je vous pry, le grant bien
1629Qui m’en vendra, s’il vous plaist que soie sien. »
 1600 retourray — 1607 oncques — 1609 recevray — 1612 me vendroit — 1617 Et puis apres savoir — 1621 peurmettre — 1628 prie —

 

LE CORPS
1630Lors respondit le Corps : « Beaulx doulz amys,
1631Tant a de biens ou vous estes assis
1632Que retirer jamaiz ne vous vouldroye,
1633Maiz, en espoir que je doye avoir joye,
1634Je vueil chanter tresmellencolieux. »
 /446/

 

CHANÇON

1635Mon Cueur est sailly par mes yeulx,
1636Car mon Corps n’a point de souloie,
1637Ne le retraire ne le vouldroie.
1638Logier ne le saroye mieulx.
  
1639Il est logié, ainsi m’aist dieux,
1640En droit trésor de toute joye.
1641Mon Cueur est sailly par mes yeulx,
1642Car mon Corps n’a point de souloie.
  
1643Combien que soye douloreux,
1644Si ay je espoir qu’avenir doye,
1645De plus en plus que ne souloie,
1646Au haultain bien des amoureux.
1647Mon Cueur est sailly par mes yeulx.
  

 

[LE CORPS]
1648« Cueur, faictes vostre voulenté.
1649Maintenés vous en loyaulté.
1650Traveillez moy tant que vouldrés.
1651Foible suy et fort empirez,
1652Mais nonobstant j’endureray,
1653Trestout au mieulx que je pourray,
1654La chose qu’avez entreprise. /447/
1655Vostre pensee est tresbien mise.
1656Tenez vous y, c’est mon conseil,
1657Puisque c’est le dieu despareil
1658De toutes les dames qui sont,
1659Qui furent ne jamaiz seront
1660En tous lieux que dire on pourroit.
1661Ne nul tant dire ne sauroit
1662Que en a, sur Dieu et sur m’ame.
1663C’est la plus non pareille dame
1664Qui soit et qui jamaiz sera.
1665Et pour ce, vive qui pourra,
1666Je suis prest de tout endurer
1667Et par souffrir me conforter,
1668Comme faisoit Palamidés. »
 1655 est bien mise — 1662 sur mon ame — 1669 manque

 

CHANÇON

1670J’ay fait mon tresor de souhaiz
1671Et si me suis garny d’espoir
1672Pour resister contre douloir
1673Et encontre ses rudes faiz.
  
1674Desconfort ne me laisse en paix,
1675Maiz guerre je luy vueil mouvoir.
1676J’ay fait mon tresor de souhaiz
1677Et si me suis garny d’espoir. /448/
  
1678Et pour ce me vueil desormais
1679Vestir de blanc en lieu de noir,
1680Pour l’esperance qu’ay d’avoir
1681Allegement de mes regrés.
1682J’ay fait mon tresor de souhaiz.
  
1683Le Cueur le Corps remercioit
1684De ce que son plaisir estoit
1685D’estre vray martir par amours.
1686Nonobstant les tresardanz tours
1687Qu’Amours lui faisoit endurer,
1688Si ne se vouloit il bouger.
 1670 Jay fait mon souhait — 1686 les ardant tours 

 

[LE CUER ET LE CORPS]
1689Ainsi sommes d’accort nous deux
1690D’estre tousjours si desireux
1691De la cherir, servir et craindre.
1692Nul de nous deux ne se veult faindre
1693D’acomplir son plaisant vouloir,
1694Luy suppliant que recevoir
1695Luy plaise en gré noz piteux faiz
1696Et amendrir noz griefz regrectz,
1697Et en chantant luy requerir :
 1694 Leur — 1698 manque —
 /449/

 

CHANÇON

1699Mectez nous en droit souvenir
1700Du parfont de vostre pensee,
1701Nostre princesse desiree.
1702Faictes nous devers vous venir.
  
1703Car nous ne faisons que languir
1704Jour et nuyt, soir et matinee.
1705Mectez nous en droit souvenir
1706Du parfont de vostre pensee.
  
1707Acompaignez d’Ardant Desir,
1708Endurons nostre destinee.
1709Présentement, tresbien amee,
1710Cette chanson pour requerir :
1711Mectez nous en droit souvenir.
  
  
1712Quant nostre debat fut finé
1713Et en ce livre enregistré,
1714Il avint que je m’esveillay,
1715Et lors en tour moy regarday
1716Et viz que j’estoie tout seul.
1717Si pensay que faire mon dueil
1718Je feroye secrettement.
1719Si diz helas ! piteusement :
1720« Amours, Amours, tant travaillier
1721M’avez fait qu’a ce resveiller /450/
1722Me fault faire de vous complaincte.
1723Mon dormir n’est quë une estraincte.
1724Quant on cuide que je repose
1725Pour ce qu’on voit ma veue close,
1726Lors est ce que croist mon travail,
1727Qu’oncques maiz ne viz le pareil.
1728L’ueil de mon corps n’a nul repos,
1729Car il est en Desir encloz,
1730Qui tousjours luy fait veoir sa mort,
1731Et si est de l’avoir d’accord.
1732Et pour ce nul ne m’en doibt plaindre,
1733Car Raison veult mon mal estaindre,
1734Mais souffrir ne le voulez mye.
1735Tant me plaist ma plaisant folie,
1736Je l’appelle folie plaisant,
1737Combien qu’elle me soit desplaisant.
1738En m’attrayant me desconfit
1739Et du tout son reffuz m’occist.
1740Amours, mal fut vostre maniere
1741De faire tel dame murtriere,
1742Et si ne peut de mon mal maiz.
1743Je ressemble Palamidés
1744Qui vouloit, sanz avoir partie,
1745Amer tous les temps de sa vie.
1746Ma voulenté est d’ainsi faire.
1747Jamaiz jour ne m’en vueil retraire.
1748Si dit on bien quelque hutin
1749Piteusement a la parfin.
1750Pour tel fait fut il mis a mort
1751Et fut de ce faire d’accord. /451/
1752Helas ! et tant ma mort vouldroie.
1753Autre rien ne souheteroie,
1754Se non tant seulement mourir.
1755Ha ! Mort, que ne faiz tu fenir
1756Ma vie qu’est trop ennuyeuse
1757Et trop durement doloreuse !
1758Tout m’ennuye quant que je voy.
1759En lieu de plaisir j’ay ennoy.
1760Ha ! Amours, et vous ma maistresse,
1761Ay je desservy tel destresse
1762Pour bien vous loyaulment servir ?
1763J’ay tousjours voulu acomplir
1764Trestous voz bons commandemens.
1765Fia, Amours, il n’a pas long temps
1766Que j’euz le plus grant desplaisir
1767Gueres qu’il me pourroit venir.
1768Car en dormant me fut advis
1769Que le cueur, que devant je diz
1770A ma maistresse entierement,
1771Estoit perdu, ne sçay comment.
1772Et me sembloit que le veoie
1773Martirer, et lors requeroye
1774A ceulx qui luy faisoient la paine
1775Que, pour la Vierge souverayne,
1776Leur pleust me faire tel doulceur
1777De me rendre ce doulant cueur,
1778Et qu’assez avoit eu martire.
1779Baillié me fut sans escondire.
1780Quant je l’euz, comme tresdollant,
1781D’une piecë en feiz present /452/
1782A ma dame seullë amee,
1783Et croy qu’elle s’en soit coursee.
1784De son courroux me desplaisoit
1785Et ma douleur trop empiroit,
1786Se j’avoye fait, pensé ne dicte
1787Chose dont elle fust despite.
1788Soit droit soit tort, je lui vueil plaire
1789Et me garder de luy desplaire.
1790Et aussi scez je de verté
1791Qu’en luy a tant de loyaulté
1792Qu’en mal dirë on ne pourroit,
1793Se mentir d’elle on ne vouloit.
1794Et de tant que j’ay en pensee
1795De quoy elle s’estoit yree,
1796Humblement l’en crie mercy.
1797Et prie Amours que, pour cecy,
1798Ne me mettë hors de la grace
1799De celle de tous qui bien passe
1800Les dames qui furent ne sont,
1801Ne qui jamaiz aprés seront,
1802Nonobstant que sa bien vueillance
1803Je n’euz oncq ne n’ay esperance,
1804Au semblant que je truiz en elle,
1805Que jamaiz ne puis ma querelle
1806Mettre a fin, comme je desire.
1807Maiz il me doit sans plus souffire
1808De garder que ne luy desplaise.
1809Et se pour luy seuffre mesaise,
1810Nonpourtant je ne lairray mie
1811De la servir toute ma vie. /453/
1812Amours, j’ay bien la congnoissance
1813Que ne vaulx d’avoir esperance
1814D’estre d’ellë amy clamé.
1815Pou de chose est de ma bonté
1816Au regard de sa grant valeur,
1817De sa beaulté, de sa doulceur.
1818Et pour ce, Amours, je vous supplie
1819Seullement que, pour courtoisie,
1820Me gardez de sa desplaisance,
1821S’avoir ne puis sa bien vueillance,
1822Et me donnez pouoir de faire
1823Tousjours chose qui lui peust plaire.
1824Amours, je suis tresvolentiers
1825L’ung de voz pouvres souldoiers,
1826Que n’ay gaige ne parement,
1827Et me souffist tant seulement
1828Que vous congnoissiés mon service,
1829Moy qui vous serf sans nul office.
1830Servy vous ay sans ordonnance,
1831Sans avoir confort qu’esperance.
1832Encores n’ay je retenue.
1833Je ne sçay si j’aray perdue
1834Ma peine pour vous bien servir.
1835Point ne le dy pour repentir,
1836Ne jamaiz ne le m’ourrez dire.
1837Nonobstant mon piteux martire,
1838Je suis de ma paine content.
1839Je suis tout en commandement
1840De celle qui me fait avoir
1841Le mal dont je me doy douloir. /454/
1842Je vueil tout ce qu’elle vouldra
1843Et faire quanque luy plaira,
1844Ou vivre en dueil ou en leesse.
1845Seulle la vueil tenir maistresse.
1846Je suis son serf sans afranchir,
1847Ne ne vueil nulle autre choisir.
1848Elle est ma tresdoulce ennemye
1849Et de mon cueur mortel amye.
1850Elle m’a tout, je n’ay rien mien,
1851Et si ne me veult tenir sien.
1852Mais sien seray, vueille ou non vueille,
1853Ne lairray pour rien qui me vueille.
1854C’est une amour sans despartie
1855Qui durera toute ma vie.
1856Et pour s’amour, comment qu’il est,
1857Je vueil faire cy ung souhaist :
1858Plust a Dieu que, par vision,
1859Peusse savoir s’oppinion.
1860Je doubte bien qu’elle me het
1861Pour ce qu’envers luy ay meffait.
1862Et tant pour le traveil qu’avoye
1863Que pour le desir que vouloie
1864En mon dormant ung songe faire,
1865Je m’endormy et n’y mis guere.
1866Et en mon dormant je veoye,
1867Chevauchant par une saulsoye,
1868Dangier. Si me prins a gemir
1869. . . . . . . . . . . . . . .
1870Et penser au mal que j’avoye
1871. . . . . . . . . . . . . . .
 1708 En duron — 1713 enregistray — 1720 travaillez — 1730 luy manque — 1734 Maiz souffrez — 1750 il manque - 1756 Ma vie est — 1766 plaisir — 1784 desplairoit — 1785 Et manque — 1790 verite — 1791 de manque — 1803 oncques — 1806 mettre affin — 1808 desplaire — 1823 pleust plaire — 1826 ne gaige — 1833 jaroye — 1844 Ou livre en dueil — 1847 autre nulle — 1852 vueil ou — 1860 bien manque — 1869 manque — 1871 manque —
 /455/

 

[COMPLAINTE]

 I
1872. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1873. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1874. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
1875Et la douleur que me faisoit sentir
1876Tant pour amer et loyaulment servir
1877La non pareille qui soit dessoubz les cieulx
1878D’onneur, de bien, de regart gracieux.
1879La pareille ne pourroit on trouver.
1880Si dist mon cueur qu’il la veult honnorer,
1881Servir, doubter, plus qu’autre, se m’aist Dieux.
 II
1882Pour ce en espoir me vueil tenir joyeulx,
1883En attendant d’avoir allegement
1884De ma maistresse aux tresbeaulx rians yeulx,
1885Car sa doulceur ne veult mon finement.
1886Confort me dit et me va conseillant
1887Que je la serve mon vivant sans faulser.
1888Je l’en croyray, point ne m’en vueil lasser
1889De la servir, tant que j’auray duree,
1890De cueur, de corps, de vouloir, de pensee,
1891Pour quelque mal que j’en puisse endurer,
 III
1892En attendant que, par son doulx parler,
1893Mes griefz douleurs se tournent a leesse, /456/
1894Et que mon cueur y puisse demourer
1895Et estrë hors de paine et de tristesse.
1896Car j’ay esté si longtemps en destresse
1897Qu’ay oblié joye et esbatement.
1898Dancer, chanter, je souloie en mon temps,
1899Et maintenant me fault courroux mener.
1900Maiz j’ay espouoir de ce temps recouvrer,
1901Maulgré jaloux et les faulx medisans,
 IV
1902Qui m’ont esté a leur pouoir nuysans.
1903Maiz, maulgré eulx, je serviray la belle
1904Que j’ay aymé et honoré longtemps.
1905Et nullement ne puis bonne nouvelle
1906Ouïr, n’avoir, s’elle ne me vient d’elle.
1907En elle maint ou ma mort ou ma vie.
1908Riche d’onneur, de loyaulté garnie,
1909Aiez pitié de mes dures doulours
1910Et du torment avecques plains et plours
1911Que j’ay pour vous, et si ne me plains mye.
 V
1912Car je sçay bien qu’en une heure et demye
1913Pouez mon mal retourner en doulceur.
1914Ma princesse, doncques ne vueillez mie
1915Que tout mon temps soit en telle langueur,
1916Maiz m’alegiez et ostez la douleur
1917Qu’au cueur je sens que plus n’en puis sans mort.
1918Belle et doulcë ou gist tout mon confort,
1919Reconfortez ce pouvre souffreteux
1920Qui est tousjours a son pouoir soingneux
1921De vous servir, soit a droit, soit a tort. /457/
 VI
1922Ma seulle dame ou gist tout mon confort,
1923Par vostre gré escoutez la complaincte
1924De moy qui n’ay aucun joyeulx deport,
1925Et desconfort a ma doulceur dessaincte.
1926Tous autres maulx ont si ma teste actaincte,
1927Plus ne puis vivre, se je n’ay allegence.
1928Mon bien joyeulx et ma seulle plaisance,
1929Faictes de moy tout a vostre talent,
1930Car, se je meur, je peuz dire vrayment
1931Que seuffre mort pour la meilleur de France.
 VII
1932Ma seulle amour, ou j’é mis ma fiance,
1933Faictes de moy tout a vostre plaisance.
1934Pour vous amer, je languis, en verté,
1935Et languiray tant que seray renté
1936De vostre amour et que me donnez grace
1937D’oster de moy, commë infortuné,
1938Paine et soucy, et que je les deschace,
1939Et desplaisir qui longtemps si me chasse
1940Et m’a chassié a oster de baudour,
1941Et ja de fait m’a mis en tel ardour
1942Que je n’ay plus bon jour ne bonne nuit.
1943Dangier m’aprouche et Dangier si me nuit
1944Que loisir n’ay de compter ma clamour.
 VIII
1945Il fault que fine, je ne puis trouver tour.
1946Je dy adieu a bonne compaignie
1947Et a vous, dame, des bonnes la meillour.
1948Je prens congié de vostre chiere lie.
1949Orrant, plourant, menant piteuse vie, /458/
1950Fault que departe de grans biens amoureux.
1951Si vous supply, compaignons gracieux,
1952Prigent, Regnault et Jamect ensement,
1953Voz maistresses servez soingneusement.
1954Quoy qu’on en die, vous n’en vauldrez que mieulx.
 IX
1955Et tout ainsi que je me complaignoye,
1956J’ouy passer dessus moy une voix
1957Qui me disoit : « Amys, ne te desvoye !
1958Le dieu d’Amours si t’en sera courtois,
1959Et m’envoie cy pour t’oster le doulx poiz
1960Qu’as dessus toy et la mellencolie.
1961Lieuve tost sus et mene bonne vie !
1962Confortes toy, mectz peine de guerir !
1963Tu te doiz bien plus qu’oncq maiz es jouir
1964Car tu auras d’onneur la seigneurie. »
 X
1965Quant je l’oy, j’estoye en pasmerie.
1966Si prins adonc a ma teste lever
1967Veoir se verroye la voix qu’avoye ouye,
1968Car voulentiers eusse voulu parler
1969Plus longuement et la araisonner
1970Pour demander quelle seroit ma fin.
1971Point ne la viz, maiz quant vint le matin,
1972De mes maulx fu allegré grandement.
1973J’en mercyay Amours piteusement.
1974Cela m’avint le jour saint Valentin.
 1872-1874 manquent — 1875 qui — 1880 qui — 1897 obliay — 1910 avec — 1924 joyeulx manque — 1930 vers copié deux fois — 1934 verité — 1963 quoncques — 1966 teste a lever —
 /459/

 

BALADE

1975Jeune, gente, belle, doulce maniere,
1976Riant regart, bel acueil, doulx parler,
1977Je viens vers vous, faisant piteuse chiere,
1978Prendre congié et moy recommander
1979A vo doulceur qui me peult conforter.
1980Faictes de moy tout ce qu’il vous plaira,
1981Que jamaiz jour mon vueil ne changera.
1982Car a ce faire mon vueil est tout fermé
1983De vous servir tousjours en loyaulté.
1984Ou que je voise, mon cueur vous demourra.
  
1985Helas ! pourquoy estes vers moy si fiere
1986Qu’il ne vous plaist mon parler escouter ?
1987Ne pourquoy m’est vostre humblesse si chiere
1988Qu’il me convient durement achapter
1989Ung doulx semblant, quant le puis recouvrer ?
1990Et si ne sçay quant vostre vueil sera
1991De m’octroyer ce qu’ay requis pieça
1992Pour faiz ou mal que j’ay ja enduré.
1993Car, par ma foy, mon bien et ma chierté,
1994Ou que je voise, mon cueur vous demourra.
  
1995Mes plains, mes plours sont bien boutés arriere.
1996Trop pou vous chault de me voir tormenter,
1997Ne conforter ma piteuse priere /460/
1998Et la douleur qu’il me fault endurer,
1999Belle et doulce, pour vous vouloir amer.
2000Je sçay trop bien que briefment me fauldra
2001Finer d’ennuy. Oncques nul n’endura
2002Si grant peine, pour en dire verté,
2003Mais tout en voit a vostre voulenté.
2004Ou que je voise, mon cueur vous demourra.
  
2005Ma princesse, ma voulenté entiere
2006Est et sera vous craindre et redoubter.
2007Et se je n’ose a vous souvant parler,
2008Ce poise moy, maiz, quant il vous plaira,
2009Mon dueil ferez en reconfort tourner.
2010Si vous pouez de moy tout asseurer,
2011Ou que je voise, mon cueur vous demourra.
 1986 Qui — 1988 Qui — 1997 desconforter — 1998 qui me fait — 2002 verité — 2009 Mon dueil fera en tourner —

 

CHANÇON

2012Adieu, gent corps, jeune, joyeulx,
2013Adieu, doulx regart gracieulx,
2014Adieu, ma tresbelle maistresse.
2015Je prens congié par grant destresse
2016Et m’en voiz mellencolieux.
  
2017Je delaisse tous biens eureux,
2018Et si me pars tout souffreteux,
2019Pensant au grief mal qui me blesse. /461/
2020Adieu, gent corps, jeune, joyeulx,
2021Adieu, doulx regart gracieulx,
2022Adieu, ma tresbelle maistresse.
  
2023S’umble vouloir ne m’est piteux
2024D’alegier mon mal angoisseux,
2025Je suis forbanny de leesse,
2026Sans jamaiz retrouver l’adresse
2027De revenir n’en riz, n’en jeux.
2028Adieu, gent corps, jeune, joyeulx.
 2018 tous —

 

COMPLAINCTE

 I
2029Plus ne pourroit avoir mon cueur destresse,
2030Ne desplaisir, ne torment envieulx,
2031. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
2032. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
2033Quoy que j’ay bien desja la congnoissance
2034Que sans pitié est le dieu que je croy,
2035Maiz j’ay espoir de faire le pourquoy
2036Mon entrecrist sera vers moy piteux.
2037A tout le moins ne tendra point a moy
2038Se je ne suis sans raison maleureux.
 II
2039Plus ne me puis tenir que je ne die
2040Que mon dieu est des autres dieux deesse,
2041Faicte des fees et venu de faairie,
2042Plaine de biens, d’onneur et de largesse.
2043Celle doit bien estrë a tous maistresse. /462/
2044Son vueil sans plus peut chascun enrichir.
2045Il peut sans plus souffir de la servir
2046Pour les grans biens, beaultés qui sont en elle.
2047On la doit bien nommer, et sans mentir,
2048Dame des dames, des bonnes la plus belle.
 III
2049Ainsi m’aist Dieux, que je croy fermement,
2050Se Dieu avoit perdue Nostre Dame,
2051Qu’il s’en vendroit embas, ne sçay comment,
2052Ne ne prendroit ja pour luy autre femme
2053Que ma maistresse, qui m’est et dieu et dame.
2054Maiz cuidés vous que je luy laisse aller,
2055Se le pouoye par force destourner ?
2056Et d’autre part a tant de serviteurs
2057Que ung seul dieu ne l’en pourroit mener,
2058Së avec luy n’avoit des enchanteurs.
 IV
2059Maintes gens sont devenuz par clergie
2060Hors de leur sens et perdu leur savoir,
2061Maiz j’ay empris une trop grant folie
2062D’amer celle qui d’amer n’a vouloir.
2063Je pers le sens, la force et le pouoir.
2064Mal eust sur moy Amours tant de puissance
2065De m’asservir a la non per de France.
2066Serf demourray, sans jamaiz afranchir.
2067Quoy que ce soit a mon cueur grant vaillance,
2068Si m’en fault il mainte douleur souffrir.
 V
2069Encores ce de quoy plus me merveil,
2070C’est que Amours n’a nul pouoir sur elle. /463/
2071Seulle veult estre sans choisir nul pareil.
2072Nul oncques maiz n’y ot parler de telle.
2073Qui me pourra aider a ma querelle ?
2074Qui me pourra faire abaisser mon dueil ?
2075Qui lui pourra dire ce que je vueil ?
2076Car d’escouter est si tresdangereuse.
2077Quant luy vueil dire le mal que je recueil,
2078Craincte me dist que n’est de riens piteuse.
 VI
2079Taire me fault de luy dire mes plains,
2080Que je ne puis du dire trouver place.
2081Et, d’autre part, si durement la crains,
2082Car se j’avoie temps, loisir et espace,
2083Si n’oseroye. Or regardés que face.
2084Suy je en bon point ? Jugiez, se vous aist Dieux.
2085Sont bien vengez de moy les envieulx ?
2086Il m’est advis qu’il leur doit bien souffire.
2087J’ayme ma mort, demanderoient ilz mieulx ?
2088Et si ne sçait quel douleur j’ay mon mire.
 VII
2089Plus ne me vueil de ma douleur complaindre.
2090Endurer vueil, soit a droit ou a tort,
2091Et bien amer tousjours maiz, sans me faindre,
2092Celle qui est consentant de ma mort.
2093Mon cueur le veult et j’en suis bien d’accord.
2094Si prie a Dieu qu’il me garde de faire
2095Ne dire chose qui lui puisse desplaire.
2096Et s’ainsi est que je ne puisse avoir
2097Sa bienvueillance, de quoy ne me puis taire,
2098Dieu me gart d’estre en son maulvaiz vouloir.
 2031-2032 manquent — 2051 Qui sen — 2055 se par force le pouoye — 2058 Savec - 2060 tout leur savoir — 2070 Cest quamours — 2088 sçay — 2094 qui me —
 /464/

 

BALADE

2099Doulce durté, ma tresmortel amye,
2100Mon bien, mon mal, ma maistresse, ma joye,
2101Mon tout, mon dieu, ma tresdoulce ennemye,
2102Ma baladë humblement vous envoye
2103Vous supplier qu’il vous plaise que soye
2104De ma douleur par vous reconforté.
2105Qu’ainsi m’aist Dieux, mon bien et ma cherté,
2106Nulle que vous n’a sur moy le pouoir
2107De moy guerir, car je suis ahurté.
2108Et pour cela me tiens vestu de noir.
  
2109Quant pense aux biens de vostre seigneurie,
2110A la beaulté dont vous estes montjoye,
2111Aux plaisans jeux dont vous estes garnie,
2112Mon mal me plaist, ne guerir ne vouldroye
2113Se n’est par vous, quoy qu’avenir m’en doye.
2114Jamaiz changer ne vueil ma voulenté.
2115Mon cueur le veult et je l’ay accordé,
2116Quoy que m’ayez du tout banny d’espoir
2117Par un reffuz assez prés du fossé.
2118Et pour cela me tiens vestu de noir.
  
2119Helas ! ma dame, ay je mort desservie
2120Pour vous amer tant que plus ne pourroye ?
2121Vostre pitié me sera elle faillie ?
2122Ay je riens fait que faire je ne doye ? /465/
2123Mort ou mercy, plus ne souhaderoye.
2124A vous me rens, recevez moy en gré.
2125Faictes moy riche dont j’ay grant pouvreté.
2126C’est la leesse que par vous puis avoir.
2127Je suis en dueil, presque desesperé,
2128Et pour cela me tiens vestu de noir.
 2101 mon dieu manque — 2116 de tout — 2127 desesperee —

 

AUTRE BALADE

2129Helas ! je suis en dueil vestu de noir.
2130Vostre doulceur me peult bien revestir
2131De leesse et chasser desespoir
2132Hors de mon cueur pour me faire esjouir.
2133Vous me pouez de plaisance bannir
2134Ou conforter mon doloreux torment.
2135Vostre serf suis, maiz c’est si loyaulment
2136Qu’a nulle rien ne puis prendre plaisir
2137Qu’a vous amer, ma dame, seulement.
  
2138Il a longtemps que j’ay mis mon vouloir
2139A vous amer et loyaulment servir.
2140Guion pieça le vous feist assavoir.
2141Maiz se j’avoye puissance ne loisir
2142Ne hardement de mon fait regehir.
2143Plus vous vouldroie dire mon pensement
2144Qu’autre le deist, maiz pensez seurement
2145Que jamaiz jour n’auray autre desir
2146Qu’a vous amer, ma dame, seulement. /466/
  
2147Las ! ma maistresse, s’avoye le pouoir
2148Que ciel et terre je peusse despartir,
2149S’il vous plaisoit tout en gré recevoir,
2150Tout seroit vostre, sans riens ailleurs partir.
2151Aiez pitié de moy qui suis martir,
2152Ma seule amour, mon dieu, mon sauvement.
2153Ne me laissez finer piteusement.
2154Car espoir ay de nul bien desservir
2155Qu’a vous amer, ma dame, seulement.
 2129 Las — 2131 A leesse — 2144 Quentre — 2146 amez — 2147 se je avoye —

 

AUTRE BALADE

2156Helas ! ma dame, pour qui me fault gemir
2157Par maintes foiz et souvent souspirer,
2158Aiez pitié de vostre vray martir,
2159Qui humblement veult son temps definer
2160En vous servant, sans jamaiz autre amer.
2161Quoy que diez qu’avenir me pourroit
2162Vostre doulx cuer, pour ce doy bien porter :
2163En cest hostel, Pitié goute n’y voit.
  
2164Tout mon regard et tout mon souvenir
2165Si est en vous, ma déesse sans per.
2166Tout mon confort me peult de vous venir,
2167N’autre que vous ne me peult conforter.
2168Ma garison se peult en vous trouver.
2169Maiz dit m’avez, quoy que n’ayez pas droit,
2170Que je puis bien en devise porter :
2171En cest hostel. Pitié goute n’y voit. /467/
  
2172Pouoir avez de moy faire fenir
2173Piteusement et mes jours abregier,
2174Et, d’autre part, par vous puis recueillir
2175La garison que je doy desirer.
2176Vous me pouez bannir ou rappeller.
2177Humble vers vous seray commant qu’il soit,
2178Nonobstant ce qu’il me fault bien porter :
2179En cest hostel, Pitié goute n’y voit.
 2159 veulz — 2161 ne me — 2172 Pouez avez — 2178 bien manque —

 

BALADE

2180N’a pas longtemps que mon cueur vous faisoit
2181Une requeste assez piteusement,
2182Car en humblesse bien fort vous supplioit
2183Que souffrissiés au moins tant seulement
2184Qu’il vous servist jusque au deffinement.
2185Maiz vostre gré n’a voulu consentir
2186Que j’eusse espoir d’avoir allegement.
2187Et en ce point m’a faillu despartir.
  
2188Et par Dieu, belle, se vostre vueil estoit
2189D’estre piteuse de mon tresdoulx torment,
2190A ceste foiz ma douleur cesseroit.
2191Lors me tendroie trop plus joyeusement
2192Que je ne faiz, car tout mon pensement
2193Seroit de vous en leesse servir.
2194Maiz de vous n’ay nul reconfortement.
2195Et en ce point m’a faillu despartir. /468/
  
2196Maiz nonobstant, soit a tort, soit a droit,
2197Demourer vueil en vostre jugement.
2198Mon cuer est vostre et sera ou qu’il soit,
2199Quoy qu’en ayez fait le despartement.
2200Par Dieu, ma dame, je ne vueil nullement
2201Autre que vous pour maistresse tenir.
2202Si m’avez dit que je faiz follement.
2203Et en ce point m’a faillu despartir.
 2192 penseement — 2195 Et manque — 2202 Si ma vous dit que je foiz —

 

COMPLAINCTE

 I
2204A -vous, belle, tresdoulce dame,
2205A qui j’ay donné corps et ame,
2206Cueur et tout ce que puis avoir,
2207Faiz oroison et vous reclame
2208Comme celle par qui j’enflame
2209Du desir d’amoureux vouloir.
2210Plaise vous mon fait pourveoir,
2211Car de tous biens suis despourveu,
2212Ne n’ay d’avoir nul bien espoir.
2213Confort ne me veult recevoir.
2214Je suis de tristesse vestu.
 II
2215Helas ! je mis mon pensement
2216A vous amer tresloyaulment,
2217Ne je n’ay nulle autre pensee.
2218Je parle aux gens le plus souvent /469/
2219Et si ne sçay quoy ne comment,
2220Fors que trestout a la volee.
2221M’amour est en vous arrestee.
2222Je vous voy tousjours, ce me semble.
2223Laz ! vendra jamais la journee,
2224Ma princesse tresdesiree,
2225Que je nous puisse veoir ensemble ?
 III
2226Il m’est advis, ainsi m’aist Dieux,
2227Que j’ay tousjours devant les yeulx
2228Vostre non pareille beaulté,
2229De qui chascun est amoureux,
2230Les jeunes, aussi sont les vieulx.
2231Quant ainsi y suis ahurté,
2232Ne n’a d’autre amer voulenté,
2233Le cueur qui le me peust souffrir,
2234Tant m’a conquis vostre bonté,
2235Que du tout m’y suis ahurté,
2236Sans jamaiz jour en despartir.
 IV
2237On me peult crier en l’oreille,
2238Maiz nulle rien ne me resveille
2239Que vostre bonne renommee.
2240En veillant ou quant je someille,
2241Si ay je tousjours la merveille
2242Des biens dont vous estes louee,
2243Ma maistresse tresredoubtee,
2244Tant est vostre corps et esprit.
2245Ne seuffrez que ma destinee
2246Soit par vous en douleur finee.
2247D’autre ne puis avoir respit. /470/
 V
2248Las ! comment peussiés vous savoir
2249La douleur et le desespouoir
2250En quoy je suis pour vous amer ?
2251Je n’ay du dire le pouoir
2252Et congnoiz que n’avez vouloir
2253De moy ouyr në escoucter.
2254Dont vous peut venir tel amer ?
2255Comment le peult Amours souffrir ?
2256Mieulx me vaulsist estre en la mer
2257Et du tout le monde laissier,
2258Quant g’y seuffre tel desplaisir.
 VI
2259Mais dont me vient la maladie ?
2260Puisqu’il convient que je le die,
2261C’est pour celle que je choisy,
2262De tous biens la mieulx acomplie
2263Qui soit ne fut jamaiz en vie,
2264Ainsi m’aist Dieux qu’il est ainsi.
2265Et puisqu’Amours m’a asservy
2266A celle querre pour le mieulx,
2267Si seray du tout sans nul sy,
2268Attendant sa doulce mercy
2269Dont maintes gens sont convoiteux.
 VII
2270Las ! me vendroit il bien mescheance
2271De choisir la non per de France,
2272Et de qui on dit plus de bien ?
2273Mon mal me deust estre plaisance,
2274Et me deust estre souffisance
2275D’estre tant seulement tout sien.
2276Car d’elle mieulx vault ung seul rien
2277Que d’autre ce qu’on pourroit dire.
2278Et pour ce la mort point ne craing, /471/
2279Maiz je luy rens ce qui fut mien,
2280Puisque trouver je ne puis mire.
 VIII
2281Las ! maintes gens sont par oultrage
2282Pieça mors, dont c’est dommaige,
2283Ou par l’oultrage de la mort.
2284Et moy qui n’ay nul aventage
2285De bien, mais languis en servage,
2286Ne puis mourir n’a droit n’a tort.
2287Je vif en dueil sans reconfort,
2288Je suis presque desesperé,
2289Se Pitié n’est vers moy d’accord.
2290Maiz je pense que Pitié dort,
2291Dont je suis tout desconforté.
 2206 ce que je puis — 2211 despourveue — 2223-2225 deux fois — 2227 devant tousjours — 2232 nay — 2240 En vueillant — 2279 quil — 2285 languir — 2288 près de —

 

BALADE

2292Ma princesse, tant que je reverray
2293Voz beaulx yeulx doulx, vostre doulce maniere,
2294Piteusement en douleur languiray,
2295Ne plus n’auray une liesse entiere.
2296Mes yeulx seront de tous poins sans lumiere.
2297Vostre esloingner me fait mortel traveil,
2298Ne je n’ay plus confort que regarder
2299De nuit la lune et de jour le souleil.
  
2300Et se m’aist Dieux que je vous serviray,
2301S’il le convient, sans nulle pensee fiere, /472/
2302Que vostre vueil du tout accompliray,
2303Soiez de moy ou piteuse ou murtriere,
2304Ma voulenté est en vous toute entiere.
2305Ne ja n’auray de dormir tel sommeil
2306Que je ne vueille une foiz regarder
2307De nuit la lune et de jour le souleil.
  
2308Savez pourquoy je les regarderay,
2309M’amour qui estes de mon pouvre cueur biere ?
2310Car advis m’est que mienne vous verray.
2311Veoir le pouez, pour ce vous foiz priere
2312Que mon regard tire par une archiere
2313En vostre cueur qui n’a point de pareil.
2314Lors saurez vous pourquoy vueil regarder
2315De nuit la lune et de jour le souleil.
 2315 le sommeil —

 

COMPLAINTE

 I
2316N’a pas longtemps que je cuidoye
2317Estrë hors du dangier d’Amours,
2318Et des amoureux ne mocquoye
2319Quant leur veoie faire leurs tours.
2320Maiz or suis je tout a rebours,
2321Car j’ay entreprins la folie
2322De ceste meschant aymerie,
2323Dont il me fault, a dire voir,
2324Souvent parler en resverie.
2325C’est maulvaiz mal que de renchoir. /473/
 II
2326Je suis trop pis que ne souloie.
2327J’ay de mes souhaiz le rebours.
2328J’ay pis que dire ne pourroye,
2329Torment, desplaisir et doulours,
2330Sans esperance de secours
2331Trouver vers ma mortel amye,
2332Car de mercy est desgarnie.
2333Maiz sa doulceur me donne espoir
2334De guerir de ma maladie.
2335C’est maulvaiz mal que de renchoir.
 III
2336La beaulté de ma seulle joye
2337Me fera definer mes jours.
2338Quant elle vient ou que je soye,
2339Elle est prés pour oyr mes plours,
2340En luy ne treuve nul secours
2341Pour m’oster de forcenerie.
2342Ouir ne veult rien que je dye.
2343Las ! comment pourra elle savoir
2344Mon penser et ma muserie ?
2345C’est maulvais mal que de renchoir.
 IV
2346Maiz plus me plaist, par mon serment,
2347En avoir douloreux tourment
2348Et en souffrir mainte destresse
2349Pour l’aymer fort et loyaulment
2350Et la veoir tant seulement,
2351Mon dieu et ma seulle princesse,
2352Que d’autre toute la leesse
2353Avoir que souhaidier pourroye. /474/
2354Mon cueur du tout lui fait promesse
2355Qu’autre ne prandra a maistresse.
2356Pour nul mal qu’endurer en doye.
 V
2357Car j’ay trop bien la congnoissance
2358Qu’il n’a point de pareille en France
2359De tout bien que dire on pourroit.
2360Sa beaulté et sa contenance
2361Me font avoir mal en plaisance.
2362Se chascun bien la congnoissoit,
2363Tout le mondë estre vouldroit
2364A ellë, ainsi m’aist Dieux.
2365Ja loyaulté ne l’en tendroit,
2366Ne par faulx tenuz n’en seroit,
2367Car c’est le dieu des autres dieux.
 VI
2368Et puisqu’elle a tant de beaulté,
2369D’onneur, de gracieuseté,
2370Que de biens c’est la non pareille,
2371Ne doy je estre reconforté,
2372Se je seuffre mal et durté
2373Et se j’ay la puce en l’oreille ?
2374Se pour s’amour je me resveille
2375Alors que je deusse dormir,
2376Il ne m’en chault, car c’est pour celle
2377Qui est du monde la plus belle,
2378Et pour ce m’en doy resjouir.
 VII
2379Par Dieu, Amours, je ne vouldroie,
2380Ne pour rien je ne me tendroye
2381Que d’elle ne fusse amoureux.
2382Pour chose qu’avenir m’en doye, /475/
2383Ne cesseray, ou que je soye,
2384De la servir de bien en mieulx.
2385Et s’il plairoit a ses beaulx yeulx
2386Monstrer que de moy fust contente,
2387J’en seroye plus désireux
2388D’acomplir son vueil en tous lieux,
2389Et y mectroye toute m’entente.
 VIII
2390Et plust a Dieu qu’elle sceust bien
2391Comme mon cueur est du tout sien,
2392Maugré les jaloux plains d’envie.
2393Sur toutes a elle me tien.
2394Je ne pensë a nulle rien
2395Qu’a sa treshaulte seigneurie
2396Et aux biens dont elle est garnie,
2397Esperant quë ung temps vendra
2398Ne laisseray pour jalousie
2399Qu’elle ne me soit dame et amye.
2400Maiz je ne sçay quant ce sera.
 IX
2401Seroit bien Amours si contraire
2402Vers moy et de si rude affaire
2403De m’avoir pourchassié ma mort ?
2404Amours m’a fait, pour lui complaire,
2405De toutes autres me retraire
2406Pour la servir jusqu’à la mort,
2407Et ad ce faire suis d’accord.
2408Or m’en doint Dieux telle nouvelle
2409Que j’en puisse prendre confort,
2410Car sien seray, soit droit ou tort,
2411Quant c’est des bonnes la plus belle. /476/
 X
2412Amours, se peusse tant veiller
2413Et qu’en veillant peusse espier
2414Une estoille qui voulsist cheoir,
2415Tost me verriés agenoillier
2416Et envers les dieux supplier
2417Qu’ilz me voulsissent pourveoir.
2418Car ma dame m’a dit, pour voir,
2419Que ce que on requiert, adoncques
2420Le requerant le doit avoir.
2421Et j’en vueil la verté savoir,
2422Pour ce que je ne le sceuz oncques.
 2336 et ma seulle — 2337 desiner — 2339 Estre prés — 2346 serement — 2361 Ne fait — 2380 je manque — 2383 Je cesseray — 2390 Et plus — 2394 a elles — 2402 de sa rude — 2412 se pense — 2413 Et manque — 2421 vérité —

 

CHANÇON

2423Belle, des bonnes non pareille,
2424Pourquoy m’entra tant en l’oreille
2425Le bruit de vostre renommee ?
2426Las ! que n’estoit ma veue troublee
2427Quant je viz de vous la merveille !
  
2428Car en veillant mon cueur sommeille,
2429Et en dormant il me resveille,
2430Pensant a ma folie passee.
2431Belle, des bonnes non pareille,
2432Pourquoy m’entra tant en l’oreille
2433Le bruit de vostre renommee ? /477/
  
2434Pieça sçavez que m’appareille,
2435Seulle des autres despareille,
2436A vous servir, toute louee.
2437Mort ou mercy me soit donnee,
2438Ne souffrez plus que me traveille,
2439Belle, des bonnes non pareille.
 2425 Le bien — 2430 folie pensee — 2435 Semble des autres —

 

CHANÇON

2440Si fort m’ont pieu les trésors des hauls biens
2441Qui sont en vous, ainsi vrayement m’aist dieux,
2442Que, sans cesser, j’ay esté envieux
2443D’estre tout vostre, et pour vostre me tiens.
  
2444Le cueur, le corps qui jadis furent miens
2445Veullent tous deux que vous soiez mon mieulx,
2446Si fort m’ont pleu les tresors des hauls biens
2447Qui sont en vous, ainsi vrayement m’aist Dieux.
  
2448Las ! je suis riens et ne me donnez riens
2449Qui conforter puist mon mal envieux.
2450Et si soustien mon mal tresangoisseux
2451Bien doulcement, car par vous le soustiens.
2452Si fort m’ont pieu les tresors des hauls biens. /478/

 

CHANÇON

2453Celle qui est belle, doulce et plaisant,
2454Toute bonne, des autres non pareille,
2455Vostre renon m’a tout emply l’oreille,
2456Mes yeulx ne voient que vous que j’ayme tant.
  
2457Desir me va nuyt et jour atisant
2458Et me dit : « Ayme, car je le te conseille,
2459Celle qui est belle, doulce et plaisant,
2460Toute bonne, des autres non pareille.
  
2461Et puisqu’Amours, a qui suis obeissant,
2462Veult que du tout a amer m’appareille,
2463J’aymeray tant que ce sera merveille
2464Et serviray, son honneur acroissant,
2465Celle qui est belle, doulce et plaisant.

 


 

/479/

V

COMPLAINTE AMOUREUSE DE SAINCT VALENTIN GRANSSON

/480/ /481/
 I
1Belle, tournés vers moy vos yeulx
2Et congnoissiés mon vray martire,
3Car pour rien ne vous ose dire
4Le mien desir, ençoiz veul mieulx,
5En vous servant, devenir vieulx.
6Ce qui vous plaist me doibt suffire
7Et me suffist sans contredire,
8Combien que mon cueur soit ytyeulx
9Que pluseurs foiz et en mains lieux
10De la bouche me convient rire
11Que le cueur ou corps me souppire.
 II
12Maiz pas ne veult d’Amours le dieux
13Que trop vous face l’ennuyeux
14Par vous monstrer a quoy je tire,
15Ains me fait doubter l’escondire
16De vostre gent corps gracieux.
17Si vous suppli que le regart
18De vos rians yeulx que Dieu gart
19Veulliés adrecier ceste part,
20Tant que bien clerement voyés
21Comme le mien cuer, main et tart,
22De doullour est afleboyés. /482/
 III
23Mon cueur se deult et je me plains
24Des maulx dont pieça fus actains
25Par la doulçour de vos beaulx yeulx,
26Belle, a qui sont tous mes reclaims.
27Quant de vous me voy si loingtains,
28Desert de tous biens plus que nulz,
29Que puis je faire pour le mieulx,
30Fors desirer d’estre prochains
31De la mort ou d’estre reclus
32En ung desert, affin que plus
33A vostre amour ne soye astrains ?
 IV
34Et comment avés vous osé
35Mon cueur qui vous a tant amé
36Délaisser pour ung aultre eslire,
37Quant onques de desloyaulté
38Je ne fus coupable trouvé
39Envers vous, je l’ose bien dire ?
40Quant ainsy me voulés occyre
41Et espris de vostre beaulté,
42Ne doybz je bien l’eure maudire
43Et le jour que, seul, sans navire,
44Je suis a tel port arrivé ?
 V
45Certes ouyl, belle, plaisant,
46Gente, courtoise et advenant,
47Bien le puis dire et recorder.
48Car oncques de joye aultretant
49Je n’euz comme j’ay maintenant
50De deul qu’il me fault endurer.
51Comment avés vous peu faulser /483/
52Vostre foy et vostre serment.
53Qui si longtemps sans varier
54Vous a voulu seulle clamer
55Sa dame com loyal servant ?
 VI
56Ne vous souvient il de la foy
57Que pieça, entre vous et moy,
58Comme vray loyal amoureux,
59Feismes chacun en droit de soy,
60Et jurasmes en ung recoy
61Aux sains envangilles tous deulx
62Tenir a tousjours ? Dont je seulx
63Par vostre malice apperçoy
64Que je suis le plus maleureux,
65Quant si faulcement suis deceuz
66De ce monde, si come je croy.
 VII
67Qui doist jamés avoir fiance
68En femme, tant ait de prudence,
69De beaulté ou de courtoisie ?
70Certes nulz homs qui ait science,
71S’il ne veult en grant pascience
72Et en douleur user sa vie.
73Quant je n’y vois que maladie
74Et enfin fraude et decevance,
75Il me semble, quoy quë on die,
76Que femme n’est de bien garnie,
77Fors de frauduleuse muance.
 VIII
78Hellas ! pourquoy m’avés vous mis
79En ce point, quant onques ne fîz /484/
80Chose qui vous deust desplaire ?
81Maiz bien est vray que j’ay tousdiz
82A mon pouoir esté sugiz
83A vostre amour pour vous complaire
84Et obéir, sans le contraire
85Avoir onques nul jour commis.
86Pour ce ne debvriés deffaire
87Celluy que vous debvés reffaire,
88Qui son cueur a en vous assis.
 IX
89N’est ce pas donques trahison
90D’avoir debouté sans rayson
91Celuy qui n’a en rien forfait,
92En luy donnant occasion
93De querir ailleurs mansion
94De mort ou mercy sans retrait ?
95Certes ouyl, quant ung seul trayt
96Ne fist onques de mesprison,
97Et que, de pensee et de fait,
98Il a tenu comme subget
99Et tient Amour en union.
 X
100Et vous avés le non pareil
101De tous choysy et le plus bel
102Pour moy banir de vos amours,
103Si comme on m’a dist, sans rappel.
104. . . . . . . . . . . . . . . . .
105Et je demourray seul tousjours.
106Maiz gardés vous bien de ses tours
107Pour ce qu’il a le cueur isnel.
108Bien le congneust le dieu d’Amours,
109L’autrier, quant il fist le rebours
110De loyaulté par vostre appel. /485/
 XI
111Maiz quant a moy, par nesun fueur,
112Ne pour plaisir, grace ou doulceur,
113En deulx lieux, pour faire discort,
114Ne vouldroye mettre mon cueur,
115Pour doubte d’avoir deshonneur.
116Mieulx aymeroye souffrir mort,
117Car je pourroye faire tort,
118Desplaisir, grevance ou doulleur
119A tel qui, par grant desconfort,
120Pourroit arriver a tel port
121Que ses jours fineroient en plours.
 XII
122Et pour ce, se Dieu me doint joye,
123Pour rien qui soit je ne vouldroye
124Avoir vers vous ma foy rompue,
125Car je croy tresbien que j’aroye
126Mespris tant que je ne pourroye
127Amender si grant forfaicture.
128Maiz toutesfoys la grant ardure
129Que vous avés de querir proye
130Vous rendra une foys deceue
131Par vostre loyaulté perdue,
132En qui tant fier me souloye.
 XIII
133Hellas ! pourquoy vy oncques l’eure
134Que vostre amour me courust seure,
135Par qui suis tant triste et dolent
136Que comme desesperé pleure,
137Requerant mercy a toute heure
138Ou mort pour mon deffinement ?
139Je ne quier aultre avancement /486/
140Qu’en ce point faire ma demeure,
141Sans desirer allegement,
142Fors que grief mal, paine et tourment,
143Qui jamés nul jour me sequeure.
 XIV
144Adieu vous dys, vraiz amoureux,
145Adieu, tous cueurs liés et joyeux,
146Humblement pren congié de vous.
147Je voyz en desert tenebreux,
148Plain de tourment moult doulereux,
149Pour illeuc terminer mes jours.
150Adieu, ma dame et mon cueur doulx,
151De vous ne puis estre oublieux.
152Priés pour moy le dieu d’Amours
153Que sa grace me soit secours
154Contre le mal dont je me deulz.
 XV
155Car je voy bien, puisqu’ainsy va,
156Que ma dame delaissié m’a
157Tout ensemble au plain chemin,
158Que plus de remede n’y a
159En mon fait, puisqu’il me fauldra,
160Ce jour de la Saint Valentin,
161Aler a doulereuse fin,
162Ou desert ou mon cueur fera
163Penitance soir et matin,
164En gémissant pour son declin
165Dont jamés ne se partira.
 Bibl. nat. fr. 1131, fol. 69. — 4 enchoiz — 19 adrechier — 25 doulchour — 25 biaulx — 63 apperchoy — 112 doulcheur — 116 la mort —130 decheue — 139 avanchement —

 


NOTES :

Note 1, page 5 : Sauf dans une ou deux ballades. Voir plus loin, p. 142. [retour]

Note 1, page 6 : Les dynastes de Grandson. Lausanne, 1866, p. 1. [retour]

Note 2, page 6 : Voir plus loin, p. 75. [retour]

Note 1, page 11 : L. de Charrière, Les dynastes de Grandson. Lausanne, 1866, tableau IV B. Ce tableau est rectifié dans L. de Charrière, Les dynastes d’Aubonne (Mém. et Doc., t. XXVI, p. 251). Sur Jean de Vienne, voir P. Anselme, Histoire généalogique de la Maison royale de France, t. VII, p. 806. [retour]

Note 2, page 11 : Sur Humbert Allamand, chevalier, seigneur d’Aubonne et de Coppet, voir L. de Charrière, Les dynastes d’Aubonne, p. 303-304. [retour]

Note 1, page 12 : Hisely-Gremaud, Monuments de l’histoire du comté de Gruyère, t. I, p. 172 (Mém. et Doc., t. XXII). [retour]

Note 2, page 12 : Id., t. II, p. 640 (Mém. et Doc., t. XXIII). [retour]

Note 3, page 12 : On a dit et répété qu’Oton de Grandson, en 1361, avait été otage en Angleterre pour le compte de Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne. Il s’agit ici non pas d’Oton de Grandson mais d’Oton II, sire de Grandson et de Belmont, devenu par son mariage sire de Pesmes, lieutenant du duc de Bourgogne dans le comté de ce nom. Avec 14 nobles et 7 bourgeois, Oton, sire de Grandson, tint prison comme otage à Calais pour la garantie de l’accord de Guillon du 10 mars 1360. Voir Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, t. II, p. cclij et cclv, et Ernest Petit, Histoire des ducs de Bourgogne, t. IX, p. 245 et 456. [retour]

Note 4, page 12 : Cordey, Les comtes de Savoie et les rois de France. Paris, 1911, p. 207 (Bibl. de l’Ecole des Hautes-Etudes, fasc. 189). [retour]

Note 5, page 12 : Une branche des Grandson était fixée en Angleterre depuis longtemps. Voir, entre autres, Les Grandson d’Angleterre, par D.-L. Galbreath, dans les Archives héraldiques suisses, 1927, p. 56-69. [retour]

Note 1, page 13 : Dans la liste des chevaliers de la suite du comte de Pembroke, on relève le nom de « messire Jehan de Gruières », frère de Rodolphe (IV), comte de Gruyère. Voir Hisely, Histoire du comté de Gruyère. Lausanne, 1855, t. I, p. 323-325. (Mém. et Doc., t. X.) [retour]

Note 1, page 14 : T. VIII, p. 165. [retour]

Note 1, page 15 : Equipé, armé. [retour]

Note 2, page 15 : Salaire. [retour]

Note 3, page 15 : Egales. [retour]

Note 4, page 15 : Equipage. [retour]

Note 5, page 15 : C’est-à-dire : « l’an [du regne de nostre tresredouté seignur et pere le roi d’Engleterre] xlviij », ce qui correspond à l’année 1374. [retour]

Note 7, page 15 : John of Gaunt's register, edited by Sydney Armitage-Smith. London, 1911, t. II, p. 4. (Camden third series, vol. XXI.) [retour]

Note 1, page 16 : Archives de l’Etat de Neuchâtel, Recettes diverses, vol. 32, fol. lxv v°. [retour]

Note 2, page 16 : Id., fol. lxvij. Dans les comptes des recettes de la comtesse de Neuchâtel, il est plus d’une fois question d’Oton de Grandson. Dans ceux de 1379 à 1383, par exemple, sont notées les dépenses « des chevalx et maignies monssi Othoz de Gransson le xe jour de fevrer ». On relève également que « le venerdi devant Nostre-Dame de mars », la comtesse Isabelle « alla a Grandcord avez monssi Othoz de Granssons ». Id., fol. ix xx vii et viij. [retour]

Note 3, page 16 : A la même époque, il y avait dans l’armée anglaise un Thomas de Grandson, l’un des trois lieutenants d’Edouard III en France. Froissart le cite à propos d’un combat qui eut lieu à Pontvallain, sur la marche de l’Anjou et du Maine, le 10 octobre 1370, entre la troupe de Bertrand du Guesclin et celle de Robert Knolles. Les Anglais furent « déconfis et rués jus » et Thomas de Grandson fut fait prisonnier. Chroniques, t. VIII, p. 256. Eustache Deschamps, dans ses ballades, parle de « Gransson et de Canole [Knolles], guerriers moult redoubtables » qui vinrent courir en France et qui « tout gastoient ». Oeuvres complètes, édit. Queux de Saint-Hilaire, t. II, p. 330, t. III, p. 100. Or, d’après différents auteurs, entre autres J. B. Guillaume, Histoire généalogique des sires de Salins, où se trouve (t. I, p. 47) une généalogie bien fantaisiste de la maison de Grandson, et d’après L. de Charrière, Les dynastes de Grandson, Oton III avait un frère, Thomas, chevalier en 1368, qui se fixa en Angleterre. Erreur sans doute. Ce Thomas de Grandson appartenait probablement à la famille des Grandisson d’Angleterre. Dans son Tableau IV A, Charrière lui-même mentionne un Thomas de Grandisson, fils d’Oton de Grandisson. [retour]

Note 1, page 17 : Calendar of Patent Rolls. Richard II (1381-1385), p. 216. Voir Haldeen Braddy, Messire Oton de Graunson, Chaucer’s Savoyard Friend, dans les Studies in Philology, 1938, t. XXXV, p. 523. [retour]

Note 2, page 17 : Calendar of Patent Rolls. Richard II (1381-1385), p. 556. Voir aussi Haldeen Braddy, ouv. cit., p. 524. [retour]

Note 3, page 17 : Charrière, Les dynastes de Grandson, Tableau IV B, donne la date de 1389. [retour]

Note 1, page 18 : « Capitaneus in partibus Pedemontis contra marchionem Montisferrati et Tuchinos seu rebelles Canapicii et Vercellesii ». Carbonelli, Gli ultimi giorni del Conte Rosso, p. 114, n. 1. [retour]

Note 2, page 18 : Sur le mot tuchin ou touchin, qui signifie rebelle, voir Ernest Cornaz, dans l’Indicateur d’histoire suisse, 1917, p. 231, n. 4. [retour]

Note 3, page 18 : Mon. hist. patriae, t. I, col. 502. [retour]

Note 4, page 18 : Id., col. 374. [retour]

Note 1, page 19 : Guichenon, t. IV, I, p. 232. [retour]

Note 2, page 19 : M. Charles Gilliard, dans son Moudon sous le régime savoyard, p. 172, note qu’en 1388 Oton de Grandson, avec quelques cavaliers, accompagnait le bailli de Vaud, Humbert de Colombier, dans une reconnaissance du côté de Jougne. — Oton figure comme témoin dans un grand nombre d’actes importants. On le trouve, par exemple, mentionné dans un acte passé à Chambéry, le 22 avril 1388. Ce jour-là, Bonne de Bourbon, comtesse de Savoie, faisait fonction d’arbitre entre la comtesse Isabelle de Neuchâtel et Hugues, seigneur de Grandson, qui étaient en contestation au sujet des limites de leurs terres. La comtesse de Savoie appelle la dame de Neuchâtel « nostre chiere niepce » et le seigneur de Grandson « nostre chier nepveur ». Les principaux témoins de l’acte étaient Louis de Savoie, Louis de Cossonay et Oton de Grandson. Matile, Monuments de l’histoire de Neuchâtel, t. III, p. 1117. Il ne faut pas confondre le seigneur de Grandson, c’est-à-dire Hugues de Grandson, avec Oton de Grandson. C’est ce qu’a fait Carbonelli à propos de cette question de limites de 1388 entre le seigneur de Grandson et la dame de Neuchâtel, que Carbonelli appelle « la signora di Chateau-neuf ». Ouv. cit., p. 115. Il y avait des liens de parenté entre les maisons de Neuchâtel et de Grandson. Le comte Rodolphe de Neuchâtel, grand-père de la comtesse Isabelle, avait épousé une fille de Louis, baron de Vaud, Eléonore ; Pierre de Grandson, grand-père d’Oton, avait épousé une autre fille du même baron de Vaud, Blanche, sœur d’Eléonore. Dans un acte du 1er septembre 1378 (Archives de l’Etat de Neuchâtel, H 14, n° 12, § 8), la comtesse Isabelle accensait un pré à deux habitants des Bullets, « hommes de nostre frere, monseigneur de Grandson, seigneur de la Saincte Croix ». [retour]

Note 3, page 19 : Carbonelli, p. 119, n. 2. [retour]

Note 1, page 20 : Sur l’origine de la querelle et sur les droits respectifs et compliqués des trois adversaires, voir L. de Charrière, Les dynastes d’Aubonne, p. 304-306. [retour]

Note 2, page 20 : Albert Næf se borne à mentionner « l’incarcération du malheureux Othon de Grandson ». Chillon. Genève, 1908, t. I, p. 137. Voir Bruchet, Le château de Ripaille, p. 37, n. 2. Voir aussi un article de M. E. Kupfer, intitulé : Othon de Grandson fut-il emprisonné à Morges ? dans L’Ami de Morges, du 9 décembre 1933. On s’est demandé si l’emprisonnement d’Oton à Chillon était en relation avec la condamnation de son cousin, Hugues, sire de Grandson. Voir Maxime Reymond, Une famille de Bourguignons-Vaudois. Les Grandson (XIIe-XIVe siècles), dans les Annales de Bourgogne, t. III (1931), p. 220 et n. 3. [retour]

Note 3, page 20 : Le château de Ripaille. Paris, 1907, p. 39 et suiv. [retour]

Note 4, page 20 : Gli ultimi giorni del Conte Rosso e i processi per la sua morte. Pinerolo, 1912 (Biblioteca della Società storica subalpina, t. LXVI). [retour]

Note 5, page 20 : Voir, en outre, Henri Carrard, A propos du tombeau du chevalier de Grandson, dans les Mém. et Doc., 2e série, t. II, p. 153 et suiv. [retour]

Note 1, page 21 : Sur la foi de Perrinet du Pin, on a attribué la Chronique de Jean Servion, qui est du commencement du XVe siècle, à un certain Cabaret, identifié avec Jean Dorieville, dit Cabaret. [retour]

Note 1, page 22 : Par Afrique, il faut entendre la ville d’Africa (El Mehadia) en Tunisie, qui fut vainement assiégée. Carrard (p. 197) se trompe quand il raconte que Grandville avait fait de nombreux voyages en Afrique. [retour]

Note 2, page 22 : Guichenon, t. II, p. 13, dit que, parmi les personnes soupçonnées d’avoir avancé les jours du Comte Rouge par le poison, se trouvait le prince d’Achaïe qui put se justifier. [retour]

Note 1, page 23 : Sur Louis de Cossonay, un moment accusé comme Grandson, voir L. de Charrière, Recherches sur les dynastes de Cossonay. Lausanne, 1865, p. 159. [retour]

Note 2, page 23 : Carrard, p. 183 : « Maistre Jehan le physicien, bien qu’il ne le dise pas dans sa déposition, peut-être pour ménager Grandson, avait d’abord trouvé un refuge dans le château de Sainte-Croix, appartenant à Othon. » Voir aussi Bruchet, p. 54. [retour]

Note 3, page 23 : Bruchet, p. 418, Carbonelli, p. 239. [retour]

Note 4, page 23 : Dans sa rétractation du 10 septembre 1395, Grandville dit de Grandson, venu de Dijon à Ripaille : « quem dominum Odonem magister Johannes dixit nunquam vidisse ante in vita sua ». Carbonelli, p. 329. [retour]

Note 1, page 24 : Dans sa confession d’Usson, Grandville dira que les gens d’Oton de Grandson le protégeaient, . « car ainsi le Conseil l’avoit ordonné ». Carbonelli, p. 288. [retour]

Note 2, page 24 : A ce propos, dans son Histoire de la Savoie, Charles Buet remarque, non sans apparence de raison, que, s’il fallait, au sujet de la mort du Comte Rouge, mettre en cause l’une des deux comtesses, ce n’est pas, à première vue, la mère qu’il faudrait soupçonner, mais la jeune épouse qui pouvait avoir des griefs contre son mari et qui, après la mort de ce dernier, n’a pas tardé à se remarier. [retour]

Note 1, page 25 : Termes employés dans la Déclaration des seigneurs savoyards. Bruchet, p. 429, Carbonelli, p. 305. [retour]

Note 2, page 25 : Guichenon, t. IV, I, p. 232. [retour]

Note 3, page 25 : Id., p. 216. [retour]

Note 4, page 25 : Sur les princes d’Achaïe, voir Ferdinando Gabotto, Gli ultimi Principi d’Acaia e la politica subalpina dal 1383 al 1407. Torino, 1898. [retour]

Note 1, page 26 : Bruchet traite de « bizarre » le testament du Comte Rouge préparé à l’avance par les vieux conseillers. M. Ernest Cornaz estime aussi que « ce testament fait in extremis pouvait à peine passer pour exprimer les dernières volontés du comte ». Il le suppose rédigé par Louis de Cossonay et Oton de Grandson. A cela on peut répondre que, si ce testament avait été rédigé d’une façon douteuse, les adversaires de Bonne de Bourbon l’auraient dit : aucun d’eux n’a jamais mis en doute sa validité. Bruchet remarque lui-même que, parmi les témoins, figurait Humbert de Savoie, sire d’Arvillars, partisan de Bonne de Berry. Voir Bruchet, p. 57, et Revue historique vaudoise, 1921, p. 308. [retour]

Note 1, page 27 : Guichenon, t. IV, I, p. 242. [retour]

Note 2, page 27 : Par lettre du 10 août 1392. Carbonelli, p. 217. [retour]

Note 3, page 27 : Carbonelli, p. 218. [retour]

Note 1, page 28 : Bruchet, p. 426, Carbonelli, p. 269. [retour]

Note 2, page 28 : Bruchet, p. 427, Carbonelli, p. 273. [retour]

Note 3, page 28 : Bruchet, p. 432. [retour]

Note 4, page 28 : Le procès-verbal de l’enquête a été publié, avec quelques suppressions, par Bruchet, p. 404-429, et intégralement par Carbonelli, p. 219-278. [retour]

Note 1, page 29 : Bruchet, p. 55. [retour]

Note 2, page 29 : Carbonelli, p. 32 et 66. [retour]

Note 3, page 29 : Puy-de-Dôme, arr. Issoire. [retour]

Note 4, page 29 : Carrard, p. 183. [retour]

Note 1, page 30 : L'archiviste Ed. Le Glay a publié la déposition de Grandville d’après un vidimus des Archives du Département du Nord, dans le t. III des Documents historiques inédits de Champollion-Figeac. Paris, 1847, p. 473-483. Ce texte a été reproduit par Kervyn de Lettenhove, Chroniques de Froissart, X. XIV, p. 431-439, et par Carbonelli, ouv. cit., p. 283-290. [retour]

Note 2, page 30 : Le préambule et le protocole final m’ont été aimablement communiqués par M. Henri Laurent, d’après une copie de la Confession d’Usson qui se trouve à Vienne. [retour]

Note 1, page 31 : E. Pascalein, La comtesse de Savoie, Bonne de Bourbon, a-t-elle empoisonné son fils, Amédée VII ?, dans la Revue savoisienne. Annecy, 1893, p. 177. [retour]

Note 2, page 31 : Carbonelli, p. 285. [retour]

Note 1, page 32 : Carbonelli, p. 289. [retour]

Note 2, page 32 : Carrard, p. 218, Carbonelli, p. 329. [retour]

Note 3, page 32 : L’apothicaire s’appelait Pierre Favre ou Fabri alias de Lompnes. (Ain, arr. Belley, cant. Hauteville). [retour]

Note 1, page 36 : On ne voit pas bien pourquoi Sequanus et Carrard disent que les révélations de Grandville au château d’Usson restèrent ignorées et qu’on se livra même à des « manœuvres » pour les cacher. Sequanus, p. 54, Carrard, p. 192. [retour]

Note 2, page 36 : Bruchet, p. 429, Carbonelli, p. 304. [retour]

Note 1, page 37 : Guichenon, t. IV, I, p. 240. [retour]

Note 2, page 37 : Les ducs de Bourgogne, de Berry et d’Orléans. [retour]

Note 3, page 37 : C’est-à-dire de Bonne de Bourbon elle-même. [retour]

Note 1, page 39 : Gilliard, Moudon sous le régime savoyard, p. 186. [retour]

Note 2, page 39 : Un document des Archives de la Côte-d’Or, Série B, n° 7143, mentionne l’érection à Bourg d’une colonne de bois où fut placée la tête de Pierre de Lompnes. Inventaire, t. III, p. 78. [retour]

Note 1, page 40 : Voir deux articles de M. Ernest Cornaz : Quelques renseignements inédits sur Othon de Grandson, Gérard d’Estavayer et Humbert le bâtard de Savoie, dans la Revue historique vaudoise, 1916, p. 249, et Les Etats de Vaud à la fin du XIVe siècle, dans l'Indicateur d'histoire suisse, 1917, p. 222. Voir aussi Carrard, p. 192, et Gilliard, Moudon, p. 185. [retour]

Note 2, page 40 : Mém. et Doc., t. X, p. 384. [retour]

Note 3, page 40 : Annales de Bourgogne, t. III, p. 222. [retour]

Note 4, page 40 : Fritz Chabloz, La Béroche. Neuchâtel, 1867, p. 60. [retour]

Note 1, page 41 : Carrard, p. 195. [retour]

Note 2, page 41 : Mém. et Doc., t. X, p. 384. L’acte publié par Hisely ajoute qu’étaient incluses dans la vente les terres que « dominus Ottho apud Sanctum Johannem Gonelliarum soub Vernier aut alibi ubicunque in tota terra Gaii habere et tenere solebat ». Mém. et Doc., t. XXII, p. 234. Il y a là une erreur de lecture. Il s’agit non pas de Saint Jean des Gonelles, qui n’existe pas, mais de Saint Jean de Gonville (Ain, arr. Gex, cant. Collonges). [retour]

Note 3, page 41 : Revue historique vaudoise, 1924, p. 258. M. Ernest Cornaz a trouvé aux Archives de Turin un acte passé à Milan, le 27 septembre 1390, par lequel le Comte Rouge reconnaissait cette dette. Oton de Grandson était un des témoins. [retour]

Note 1, page 42 : Carbonelli, p. 52. [retour]

Note 2, page 42 : Bruchet, p. 399. [retour]

Note 3, page 42 : Haldeen Braddy, ouv. cit., p. 527, n. 86. [retour]

Note 1, page 43 : Oton de Grandson avait jugé prudent, depuis Venise, de passer en Bourgogne sans traverser la Savoie. [retour]

Note 2, page 43 : Expeditions to Prussia and the Holy Land made by Henry, earl of Derby (afterwards King Henry IV) in the years 1390-1391 and 1392-1393. Edit. Lucy Toulmin Smith. Printed for the Camden Society, 1894 (N° LII de la nouvelle série de la Société Camden). [retour]

Note 3, page 43 : Id., p. 158. [retour]

Note 4, page 43 : Id., p. 264. [retour]

Note 1, page 44 : Rymer, Fœdera, t. III, part. IVe, p. 92. Romania, t. XIX, p. 242. [retour]

Note 2, page 44 : Sur la foi d’une note de Grenus, Documents relatifs à l’histoire du pays de Vaud, p. 31, on a dit qu’en 1394 Bonne de Bourbon avait été arrêtée à Aix « par le seigneur prince ». Cette note a été reproduite dans les Hist. pat. mon., t. XV, Appendice, col. 272, dont le rédacteur s’est à bon droit étonné d’un renseignement pareil, ignoré des chroniqueurs et des historiens. Il a néanmoins supposé que « le seigneur prince » était le bâtard Humbert de Savoie, seigneur de Montagny et de Corbières, partisan déclaré de Bonne de Berry. Carrard, p. 196, et Bruchet, p. 63, ont mentionné sans épiloguer cette arrestation de la comtesse. Quant à Carbonelli, qui a reproduit la note de Grenus, il ne peut croire que « le seigneur prince », qui d’après lui serait le prince d’Achaïe, ait été assez audacieux pour arrêter à Aix la comtesse de Savoie, parce qu’un tel éclat n’aurait pas été toléré par le duc Louis de Bourbon et parce que les relations entre Bonne et le prince sont restées cordiales jusqu’au bout. Carbonelli suppose que le prince d’Achaïe avait fait savoir aux communes vaudoises qu’il avait intimé l’ordre à Bonne de Bourbon de se trouver à Aix où son sort devait être réglé. M. Ernest Cornaz, dans l’Indicateur d’histoire suisse, 1917, p. 234, a rendu aux historiens le service de reproduire intégralement, d’après les Archives de Nyon, la note que Grenus n’avait fait que résumer. Voici cette note : Item libraverunt die 17a Januarii anno predicto [1394] pro stipendiis Jo. Alixandri et Guillermi Botellerii eundo Chamberiacum ad quamdam dietatem ubi comunitates Vuaudi convocate erant, videlicet super facto domine Bone de Borbonio comitisse que arestata fuerat per dominum principem Aquaiie, vacando octo diebus cum dimidia... 8 flor. p. p. 8 s. Il ressort de ce texte, comme l’a montré M. Cornaz, que Grenus a commis une étrange méprise en prenant Aquaiie pour Aix. M. Cornaz n’admet pas moins comme vrai le fait de l’arrestation de Bonne de Bourbon. « La vieille comtesse, écrit-il, voyait son pouvoir décliner. Le prince d’Achaïe... se tournait maintenant contre elle et le conflit devint si aigu qu’il la fit même arrêter... Il semble qu’elle ait été relâchée et qu’elle avait l’intention de se réfugier au pays de Vaud avec une troupe de partisans armés. » Tout cela est très ingénieux, mais quand on se reporte au texte même des Comptes de Nyon, on voit que toute cette histoire de l’arrestation de Bonne de Bourbon repose sur une mauvaise compréhension de la prose du receveur. Il faut mettre une virgule après comitisse. Le mot arestata se rapporte non pas à comitisse, mais à dietatem, à la diète appelée « la grande convocation », qui avait été arrêtée, c’est-à-dire décidée et fixée au 17 janvier 1394, à Chambéry, par le prince d’Achaïe pour s’occuper des affaires de Bonne de Bourbon. Celle-ci, certainement, n’y assista pas. On voit finalement que ce n’est pas la comtesse de Savoie qui fut « arrêtée » mais la diète ! [retour]

Note 1, page 45 : Le duc de Bourbon écrivait à sa sœur : « Très chiere et très amee suer, confortez vous, car, a l’aide de Dieu, vostre bon droit et innocence seront cogneuz et mis en bonne ordonnance ». Carrard, p. 222. [retour]

Note 2, page 45 : A. Piaget, Martin Le Franc, prévôt de Lausanne. Lausanne, 1888, p. 98. [retour]

Note 1, page 46 : Carbonelli a lu « Masan ». P. 145, 323. [retour]

Note 2, page 46 : Maître André Grangier, avocat au Parlement. Carbonelli, p. 139 et n. 2. Le duc de Bourbon l'avait envoyé à sa sœur le 10 octobre 1393. Bruchet, p. 63. [retour]

Note 3, page 46 : Ce frère Guillaume, confesseur du Comte Rouge, était un témoin de première importance. Or il n’a pas été entendu dans l’enquête présidée par le prince d’Achaïe. Carbonelli p. 144. Constatons, d’autre part, qu’après la mort du Comte Rouge, l’apothicaire avait continué son service et avait même été cité comme témoin dans l’enquête. [retour]

Note 1, page 47 : Craignait-on un coup de main des amis et partisans de la vieille comtesse pour libérer l’apothicaire ? Carbonelli, p. 133. [retour]

Note 2, page 47 : Ce procès de révision est aujourd’hui perdu. [retour]

Note 3, page 47 : En l’église de Brou. Guichenon, t. II, p. 13. [retour]

Note 1, page 48 : Il est bien étonnant que Grandville n’ait pas été exécuté après sa confession d’Usson. Pour quelles raisons lui laissa-t-on la vie sauve ? Avait-on promis de l’épargner s’il consentait à accuser la comtesse et Grandson ? Comment passa-t-il du château d’Usson dans celui de Montbrison ? Mystère. [retour]

Note 2, page 48 : Dép. de la Loire. [retour]

Note 1, page 49 : Carbonelli, p. 176. [retour]

Note 1, page 49 : Carrard, p. 193. [retour]

Note 2, page 49 : Carbonelli, p. 177, n. 1. [retour]

Note 1, page 51 : « Dunque tutto l’odio contro Ottone si riduceva ad una questione di quattrini. » Carbonelli, p. 176. [retour]

Note 2, page 51 : Mém. et Doc., t. XIII, p. 83. Revue historique vaudoise, 1924, p. 258. [retour]

Note 3, page 51 : Ernest Cornaz, Un acte inédit d'Othon III de Grandson (18 juin 1396), dans la Revue historique vaudoise, 1924, p. 257. [retour]

Note 1, page 52 : Guichenon, t. IV, I, p. 243, a publié L'ordonnance du gage de messire Girerd d’Estavayé, ou de Stavayé, et de messire Othe de Gransson, chevaliers, d’après un manuscrit appartenant à un conseiller du roi, Antoine Regnaud, à Bourg. On trouve ce document dans les manuscrits suivants de la Bibliothèque nationale, à Paris : fr. 6165 fol. 169, à la suite de la Chronique de Savoie de Jean Servion ; fr. 21 809, fol. 57, recueil sur les joutes (pièces originales ou copies) formé par Gaignières. Une copie du XVIIe siècle se trouve, à Lausanne, aux archives de la Ville, reliée à la suite de lettres de bourgeoisie, D, n° 438, fol. 209. Jules Baux a publié le texte de ce manuscrit dans la Revue de la Soc. litt., hist. et archéol. de l'Ain, 1873, p. 284-297. [retour]

Note 1, page 53 : Remarquons en passant que, dans sa Chronique du comte Rouge, Perrinet du Pin parle aussi de « cause » dans un chapitre intitulé : « Comment et la cause pourquoy leva mormur entre le peuple, soy compleignant et disant messire Octo de Granczon avoir esté cause et moyen de la mort de leur signeur ». [retour]

Note 1, page 55 : Voir la note 2 de la page 73. [retour]

Note 1, page 59 : Allusion au supplice de Pierre de Lompnes. Mais on remarquera que Grandson parle au pluriel. Y a-t-il eu d’autres « gens mis à mort » ? [retour]

Note 1, page 61 : L'Ordonnance du gage ne parle pas de ce renvoi. Carbonelli, p. 184. [retour]

Note 2, page 61 : Carbonelli, p. 185. [retour]

Note 1, page 62 : Le 5 juillet 1396, un charpentier fut envoyé de Bourg-en-Bresse à Dijon pour mesurer et copier la forme des lices établies pour le duel de Rodolphe de Gruyère et d’Oton de Grandson, afin d’en faire de pareilles pour le duel qui se préparait. Carbonelli, p. 120 n. 2, 186. [retour]

Note 2, page 62 : Ce personnage est l’un des protestataires du 9 mai 1393. Voir ci-dessus, p. 38. [retour]

Note 3, page 62 : Guichenon a lu « Dannuilliers ». T. IV, I, p. 249. [retour]

Note 1, page 63 : Sur ce sire de Cossonay, voir une note de Louis de Charrière, Recherches sur les sires de Cossonay. Lausanne, 1845, p. 127, n. 397 (Mém. et Doc., t. V). [retour]

Note 2, page 63 : Sur Guillaume, fils d’Oton, voir Carbonelli, p. 123, n., 174, 191, 354. Oton de Grandson avait un bâtard nommé Otonin. Carbonelli, p. 123, n, 3. [retour]

Note 3, page 63 : Sur Guillaume de Grandson, armé chevalier devant Sion, nonobstant sa grande jeunesse, et sur l’aide de 40 florins d’or payée à cette occasion par la ville et communauté d’Aubonne, voir L. de Charrière, Les dynastes d’Aubonne, p. 249-250 et 380. [retour]

Note 4, page 63 : E. Kupfer, Notes sur quelques chevauchées au XIVe et au XVe siècles, dans la Revue historique vaudoise, 1935, p. 250, nous apprend qu’une chevauchée fut ordonnée par Rodolphe de Gruyère, le 22 octobre 1394, avec de l’artillerie de siège, « ainsi qu’il en a esté décidé pour tout le pays ». Le châtelain de Morges s’y trouvait avec trois cavaliers et y demeura dix-sept jours. Carbonelli donne quelques renseignements sur le siège de Sainte-Croix et sur les machines de maître Jacques de Moudon. P. 124, n. 1. Voir surtout Ernest Cornaz, Les Etats de Vaud à la fin du XIVe siècle, dans l'Indicateur d’histoire suisse, 1917, p. 231. [retour]

Note 1, page 64 : Carrard, p. 105. [retour]

Note 2, page 64 : La seigneurie de Sainte-Croix fut donnée en 1402 ou 1403 à Luquin de Saluces, écuyer du comte, en échange de 6000 florins que lui avait laissés le Comte Rouge. Voir D. Martignier et A. de Crousaz, Dictionnaire historique du canton de Vaud. Lausanne, 1867, p. 275. Voir aussi Carbonelli, p. 15, n. 3. [retour]

Note 4, page 64 : Sur les titres fabriqués par Hugues, seigneur de Grandson, qui rendaient le comte de Savoie partiellement feudataire du duc de Bourgogne, voir Guichenon, Histoire de Bresse et de Bugey, p. 71. [retour]

Note 1, page 65 : On a dit et répété qu’Hugues de Grandson, ayant pu fuir, s’était réfugié en Angleterre. C’est une erreur. Carbonelli, p. 116-117, a montré qu’Hugues de Grandson était mort dans la prison du château d’Evian, le 5 novembre 1390. [retour]

Note 1, page 66 : Voir Grenus, Documents relatifs à l’histoire du Pays de Vaud. Genève, 1817, p. 32. Carrard, p. 167 : « Le pays de Vaud tout entier et les villes voisines avaient dû se cotiser pour fournir à d’Estavayer un cheval et une armure de combat ; les archives de nos villes ont conservé dans les plus petits détails les tractations qui ont eu lieu à ce sujet, et l’on sait à un sol près ce que chacune a payé et où l’argent a été pris ». Voir aussi Gilliard, Moudon, p. 187. [retour]

Note 2, page 66 : A. de Montet, Extraits de Documents relatifs à l’histoire de Vevey depuis son origine jusqu’à l’an 1516, dans le t. XXII (VIIe de la 2e série) des Miscellanea di storia italiana. Torino, 1884, p. 578. [retour]

Note 1, page 67 : Aux renseignements tirés par Grenus et Montet des Archives de Nyon et de Vevey, on pourrait en ajouter de semblables d’autres villes vaudoises. Dans les comptes des Archives d’Yverdon, par exemple, figurent plusieurs notes relatives à l’envoi d’une députation d’Yverdon à Bourg, soit en juin soit en août 1397, pour assister à « la bataille » ; d’autres, relatives à la « bonne nouvelle » de la mort de Grandson et aux réjouissances célébrées à cette occasion. [retour]

Note 2, page 67 : Gilliard, Moudon, p. 188. [retour]

Note 1, page 68 : Edit. Kervyn de Lettenhove, t. XIV, p. 325. Dans la Geste des nobles François, attribuée à Guillaume Cousinot, chancelier d’Orléans, on lit la note suivante à l’année 1403 : « Gaige champal. Cellui an combati messire Erart de Tavoié messire Othe de Grantson a Bourc en Bresse devant le conte de Savoye, a la priere du païs de la Savoye, qui la mort du comte Amé lui mistrent sus et ledit Tavoyé baillerent pour champion. Et fut la occis ou champ ledit Grantson. » Voir la Chronique de la Pucelle, édit. Vallet de Viriville. Paris, 1859, p. 109. Parmi les chroniqueurs suisses, Justinger, Diebold Schilling et Tschudi ont rapporté la mort d’Oton de Grandson. Voici le récit de Tschudi: « Disz 1399 (sic) Jars in dem Summer starb Graf Amadäus von Saffoy. Und begund an sinem Hof ein Lünbden gon, dasz Herr Otto von Granson Fry an sinem Tod schuldig wäri und hette im vergeben. Nun was derselb Herr Otto dozemal an dem Hof, und hielt in mengklich für ein frommen Herrn, und niemt man ouch er wär an disen Dingen nit schuldig, als er aber grosse Viendschafft und Uffsatzes hat (wie an Höfen gern geschicht) und er disen verdacht vernam, do wolt er sich der Sach entschuldigen, do nam sich Herr Gerhart von Stäfisz Ritter, der Sach an der hat disen Lümbden uszgebracht, und erbott sich den von Granson in einem Kampff des ze bewysen, das wolt im der von Granson nit abziehen, wiewol Er vil schwächers Libs was, also ward der Kampfï zu Burgo in Presso vollfürt, und gelag der gut Herr von Granson unten, und verlor sin Leben. Das was denen von Bern, als si das vernamend, gar leid, dann die Herren von Granson von Alter har je und allweg gut Berner gewesen sind. » Aegidii Tschudii Chronicon Helveticum. Bâle, 1734, t. I, p. 599. [retour]

Note 2, page 68 : Edit. Bernard Prost. Paris, 1872, p. 4-8. [retour]

Note 1, page 69 : C’est-à-dire fame. Le manuscrit Brienne 272, à la Bibliothèque nationale à Paris, porte : « Par aucune jalousie de sa renommée ». [retour]

Note 2, page 69 : Ouvrage fameux d’Honoré Bonet, prieur de Salon (Selonnet Basses-Alpes), dont il existe de nombreux manuscrits. L’un d’eux se trouvait dans la bibliothèque des comtes de Neuchâtel. Voir A. Piaget, Pages d’histoire neuchâteloise. Neuchâtel, 1935, p. 153. L’Arbre des batailles a été publié d’après un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles, par E. Nyss, à Bruxelles, en 1883. [retour]

Note 1, page 71 : Mémoires, t. I, p. 189. [retour]

Note 1, page 72 : Guillaume de Vienne avait épousé, en premières noces, Louise de Genève, fille d’Amé III, comte de Genève. Voir P. Anselme, t. VII, p. 800. [retour]

Note 1, page 73 : Comptes de 1392 à 1393. Série B, n° 7142. Voir Inventaire, t. III, p. 78. Je remercie M. Delessard, archiviste de la Côte d’Or, qui s’est donné la peine de parcourir un rouleau de 21 m. pour retrouver les deux ou trois lignes suivantes relatives à ce défi : « Item dicto nuncio misso die xiiij settembris [1393] in burgo Chamberi ad dominam causa eidem notifficandi quod dominus Sancte Crucis diffidaverat dominum Philibertum de Balma... xiiij d. gross. » [retour]

Note 2, page 73 : Est-ce lui « l’aultre » qui avait proféré les mêmes accusations que Gérard d’Estavayer et auquel fait allusion Oton de Grandson à Bourg-en-Bresse ? Voir ci-dessus, p. 55 et 59. [retour]

Note 1, page 74 : Carrard, p. 169, n. 2. [retour]

Note 2, page 74 : Carbonelli, p. 189. [retour]

Note 3, page 74 : P. Anselme, t. VII, p. 41. [retour]

Note 4, page 74 : II s’agit de Jean II le Meingre dit Boucicaut, sur lequel on peut voir, entre autres, Delaville Le Roulx, La France en Orient, au XIVe siècle. Expéditions du maréchal Boucicaut. Paris, 1885. [retour]

Note 5, page 74 : Voir ci-après, p. 77. [retour]

Note 1, page 76 : Dans la liste des adhérents, on ne trouve, sauf erreur, aucun seigneur de Savoie. [retour]

Note 1, page 77 : Voir A. Molinier, Description de deux manuscrits contenant la règle de la Militia Passionis Jhesu Christi de Philippe de Mézières, dans les Archives de l’Orient latin. Paris, 1883, t. I, p. 335-364. Voir aussi Delaville Le Roulx, ouv. cit., p. 206-208. Sur Philippe de Mézières, voir l’ouvrage de N. Jorga, Philippe de Mézières, 1327-1405. Paris, 1896 (Bibliothèque de l’Ecole des Hautes Etudes, 110e fascicule). [retour]

Note 2, page 77 : Je n’oublie pas que Bruchet a tracé d’Oton de Grandson un tout autre portrait. D’après lui, ce chevalier qui avait été nommé, « par faveur imprévue », capitaine-général du Piémont, aurait eu un caractère violent, autoritaire et intéressé. Ripaille, p. 33. [retour]

Note 1, page 78 : Bruchet, p. 69. [retour]

Note 2, page 78 : Un document inédit sur le duel d’Oton de Grandson et de Gérard d’Estavayer, 1397, dans l’Anzeiger für schweizerische Geschichte, 1910, p. 70-75. [retour]

Note 3, page 78 : Sur le château de Grandcour et ses châtelains, après la saisie des biens d’Oton de Grandson, voir un article de M. Ernest Cornaz, Quelques renseignements inédits sur Othon de Grandson, Gérard d’Estavayer et Humbert, le bâtard de Savoie, dans la Revue historique vaudoise, 1916, p. 245 et suiv. [retour]

Note 1, page 79 : Carbonelli, p. 179. [retour]

Note 2, page 79 : Sauf les notes des comptes utilisées par MM. Martin, Cornaz et Carbonelli, on ne possède aucun renseignement sur la vie de Gérard d’Estavayer, seigneur de Cugy. Albert de Montet, Dict. biog. des Genevois et des Vaudois, t. I, p. 272, dit qu’il fut maître d’hôtel du duc de Bourgogne. Mais on ne trouve le nom d’Estavayer ni dans l’état des officiers et domestiques de Philippe le Hardi, ni dans celui de Jean sans Peur. Dans la liste des croisés de l’expédition de Hongrie, en 1396, liste dressée par Delaville Le Roulx, ouv. cit., t. II, p. 78-86, je relève le nom d’un Gérard d’Estavayé, maréchal de Hongrie. Faut-il l’identifier avec le vainqueur d’Oton de Grandson ? [retour]

Note 1, page 82 : Trad. Monnard, t. IV, p. 10. [retour]

Note 2, page 82 : Ces vers, intitulés Elégie sur le monumeut érigé à Othon, dernier baron de Grandson, tel qu’il se voit encore dans le chœur de la Cathédrale de Lausanne, se trouvent en tête du tome Ier des Anecdotes tirées de l’histoire et des chroniques suisses. Lausanne, 1796, p. 9. [retour]

Note 1, page 83 : Anecdotes, t. I, p. 15-377, avec 4 gravures de L. Emery. [retour]

Note 2, page 83 : Neujahrsblatt der Stadtbibliothek. Zurich, 1800. [retour]

Note 3, page 83 : Je me borne à renvoyer aux deux récits suivants : Jacques Replat, Le sanglier de la forêt de Lonnes. Annecy, 2e édit., 1876, et Georges Arandas (pseud. de Humbert Ferrand), Combat en champ clos de Gérard de Stavayé et d’Othon de Grandson, à Bourg-en-Bresse, le 7 août 1398. Bourg, 1835. Voir aussi la Feuille populaire suisse, 2e année, n° 31, s. l. n. d. [retour]

Note 1, page 84 : Le Chroniqueur. Lausanne, 1836, p. 112. [retour]

Note 2, page 84 : Le Canton de Vaud. Lausanne, 1837, t. II, p. 667. [retour]

Note 3, page 84 : Juste Olivier regardait ce tombeau comme « un des plus admirables chefs-d’œuvre du XIVe siècle ». Id., t. I, p. 470. [retour]

Note 4, page 84 : Henri Durand, avait composé un poème en trois chants intitulé Othon de Grandson, « semé, disait Vinet, des inspirations les plus gracieuses, empreint du plus intime sentiment des temps et des lieux ». Ce poème de jeunesse ne se trouve pas dans l’édition des Poésies de Henri Durand, publiée par A. Vinet. [retour]

Note 1, page 85 : Carrard, ouv. cit. Sur Oton Ier, voir Aug. Burnand, Othon Ier sire de Grandson, dans la Revue historique vaudoise, 1910, p. 150 et suiv., et M. Reymond, Le chevalier Othon Ier de Grandson, dans la même revue, 1920, p. 161 et suiv [retour]

Note 2, page 85 : Romania, t. XIX. Paris, 1890, p. 256-257. [retour]

Note 1, page 86 : En 1879, l’archiviste de l’Ain, Max Sequanus, pseudonyme d’Augustin Vayssière, a commis la même méprise. Voici ce qu’il écrit dans La mort d’Amédée VII, p. 66 : « J’ai rapporté un peu longuement ces dires de Macchanée parce qu’ils ont été acceptés par différents historiens... Le chroniqueur savoyard avait d’ailleurs été devancé par Olivier de la Marche, d’après qui il y aurait eu dans le fait de Grandson quelqu’histoire de femme. » [retour]

Note 2, page 86 : Ce duel était encore célèbre au XVIe siècle. Brantôme le raconte dans son Discours sur les duels, édit, de la Société de l’histoire de France, t. VI, p. 243. [retour]

Note 1, page 87 : Edit. Bellaguet (Coll. des documents inédits). Paris, 1839, t. I, p. 262. [retour]

Note 2, page 87 : Monumenta historiæ patriæ, t. III (Script. I), col. 742. [retour]

Note 1, page 88 : Publié dans les Etrennes nationales de Gaullieur. Lausanne, 1845, p. 161. [retour]

Note 2, page 88 : Sur la femme ou les femmes de Gérard d’Estavayer, voir E. Cornaz, dans l'Indicateur d'histoire suisse, 1917, p. 236, n. 3. Gérard aurait épousé en premières noces Jeanne, fille de Hugon, coseigneur d’Estavayer, et, en secondes noces, Marguerite, fille de Jaques de Billens. D’autre part, un article de comptes publié par Carbonelli mentionne la veuve de Gérard, appelée Nicole. Carbonelli, p. 180, n. 3. [retour]

Note 1, page 89 : Pour J.-J. Hisely, Oton de Grandson a été « victime d’une trame odieuse » : l’empoisonnement supposé du Comte Rouge en fut le prétexte. Histoire du comté de Gruyère, t. I, p. 384 (Mém. et Doc., t. X). [retour]

Note 2, page 89 : Luigi Cibrario, La morte di Amedeo VII, conte di Savoia, dans les Opuscoli storici e letterarii di Luigi Cibrario. Milano, 1835, p. 73-81, et la Storia del conte Rosso. Torino, 1851. [retour]

Note 3, page 89 : Voir ci-dessus, p. 86. [retour]

Note 1, page 90 : « Vengeance d’un gentilhomme [Oton de Grandson] servie par le poison de Grandville, telle est l’explication du drame de Ripaille. » Bruchet, p. 70. [retour]

Note 1, page 91 : Sequanus, p. 2 et 6, reproche aussi à Guichenon d’avoir « systématiquement » laissé de côté les accusations de Grandville ou de les avoir présentées comme des soupçons sans fondement. [retour]

Note 1, page 92 : M. Jean Cordey, Les comtes de Savoie et les rois de France pendant la Guerre de Cent ans. Paris, 1911, p. 276, adopte la thèse de Max Bruchet. [retour]

Note 2, page 92 : Luciano Scarabelli, Paralipomeni di storia piemontese dall’anno 1285 al 1617, dans l’Archivio storico ital. t. XIII (1847), p, 153. [retour]

Note 1, page 93 : Il ne s’agit pas ici du comte Rodolphe (IV), seigneur de Gruyère, qui était à la fois, par ses deux mariages, beau-frère et oncle d’Oton de Grandson, mais de son fils, Rodolphe de Gruyère, seigneur de Montsalvens. Le père est parfois nommé dans les actes, selon la coutume du moyen âge, Rodolphe l’aîné, et le fils Rodolphe le jeune. Ce dernier, par son mariage avec Antoina de Salins, était devenu seigneur de Vaugrenant. Sur ce personnage, voir Hisely, Histoire du comté de Gruyère, t. I, p. 403-407 (Mém. et Doc., t. X). [retour]

Note 2, page 93 : Voir cette Sentence arbitrale dans les Monuments de l’histoire du comté de Gruyère d’Hisely-Gremaud, t. II, p. 646-654. [retour]

Note 3, page 93 : Pour expliquer l’intervention du duc de Bourgogne, Bruchet remarque que, par sa femme, Rodolphe de Gruyère était vassal du duc de Bourgogne. Il ne faut pas oublier, d’autre part, que les Grandson au XIVe siècle étaient autant bourguignons que savoyards. Le père d’Oton, Guillaume de Grandson, sire de Sainte-Croix, fut conseiller de Philippe de Rouvre et son lieutenant en la comté de Bourgogne. En récompense de ses services, le duc lui avait donné, en 1360, le château de Fresne-Saint-Mamès, avec une rente de 500 florins, à condition qu’il les tiendrait en fief de lui et de ses successeurs. A la mort de Philippe de Rouvre, Philippe le Hardi reprit le château et la rente. En 1396, Oton de Grandson, en guise de dédommagement, obtint deux mille francs d’or, qu’il devait tenir en fief des ducs de Bourgogne. Voir Dom Plancher, t. II, p. 359 ; Ernest Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne. Dijon, 1905, t. IX, p. 207 et 433. [retour]

Note 4, page 93 : Les Archives de la Côte-d’Or, série B, n° 11753, ont conservé les « noms des chevaliers et écuyers qui, par l’ordonnance de M. le duc de Bourgogne et du maréchal, ont estés armés et habillés pour garder le gage de bataille qui devait se faire à Dijon, devant le duc, le 19 septembre, entre Othe de Granson et Raoul de Gruyères, chevaliers », avec le mandement pour leur paiement. Parmi les chevaliers figurait Conrad de Fribourg, neveu de la comtesse Isabelle, qui sera comte de Neuchâtel en 1395. Inventaire, t. V, p. 168. Les « armes faites à oultrance » d’Oton de Grandson (appelé Hoste ou Joste de Granson) contre Raoul de Gruyère (appelé Raoul de Grive ou de Grine) se trouvent dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale à Paris, fr. 194, fol. 202, et 1968, fol. 69. [retour]

Note 1, page 94 : Voir l’Accord fait en la ville de Dijon, le 19 septembre 1391, dans Carrard, p. 201. [retour]

Note 2, page 94 : Guichenon, t. IV, I, p. 241. [retour]

Note 3, page 94 : Selon Carrard, p. 190, Oton revint de Dijon « besogneux, un peu humilié et chargé d’une grosse dette ». M. Jean Cordey, ouv. cit., p. 276, dit que la rancune d’Oton de Grandson contre son suzerain « devint extrême ». [retour]

Note 1, page 95 : Le Comte Rouge était si favorable à Grandson qu’il lui avait prêté deux coursiers, venus tout exprès d’Ivrée, pour le combat présumé de Dijon. Carbonelli, p. 53 et 199. [retour]

Note 2, page 95 : II semble bien que les 10 000 florins ne furent pas payés par Oton de Grandson, mais par Bonne de Bourbon. Carbonelli, p. 121. [retour]

Note 3, page 95 : Dans son ouvrage sur les princes d’Achaïe, F. Gabotto regarde Grandson comme « il motore supremo del delitto », et cela « per fini ignoti et personali », ouv. cit., p. 162. [retour]

Note 1, page 96 : Amédée VII de Savoie, le comte Rouge, est-il mort empoisonné ? dans la Revue historique vaudoise, 1932, p. 257-278. Quand il a rédigé ce mémoire, le Dr Olivier n’avait pas lu l’ouvrage de Carbonelli. [retour]

Note 2, page 96 : Carrard, p. 223. [retour]

Note 1, page 97 : La maladie du comte est décrite dans l’enquête « avec des détails si minutieux, si caractéristiques, si concordants, qu’il ne peut subsister aucun doute à son sujet : c’est un tétanos classique. Aucun poison, quel qu’il soit, n’est capable d’en reproduire l’allure ». Dr E. Olivier, ouv. cit., p. 278. [retour]

Note 1, page 98 : Monumenta historiae patriae, Script, t. I, col. 379. Dans sa belle et médiocre édition de la Chronique de Servion, M. Bollati, au lieu de « pasme », a lu « porsure », qu’il a traduit par « pourriture ». Gestez et croniques de la mayson de Savoye par Jehan Servion. Turin, 1879, t. II, p. 265. [retour]

Note 2, page 98 : Mon. hist. pat., t. III (Script. I), col. 574. [retour]

Note 3, page 98 : Id., col. 613. [retour]

Note 4, page 98 : Sur l’histoire du médecin de Moudon soi-disant empoisonné par Grandville, voir le Dr Olivier, ouv. cit., p. 270. [retour]

Note 1, page 99 : Voir les bonnes raisons données par le Dr Olivier, p. 268, pour combattre le point de vue de Bruchet. [retour]

Note 1, page 100 : On l’avait dit avant Carbonelli et M. Olivier, mais cette constatation, insuffisamment développée par des historiens qui n’étaient pas médecins, avait passé inaperçue. Voir Costa de Beauregard, dans ses Matériaux historiques, publ. dans les Mémoires de l’Académie de Savoie, t. X. Chambéry, 1843. [retour]

Note 1, page 101 : Oeuvres poétiques de Christine de Pisan, publ. par Maurice Roy. Paris, 1891, t. II, p. 8 (Société des Anciens textes français). [retour]

Note 1, page 102 : Oeuvres poétiques de Christine de Pisan, t. II, p. 97. [retour]

Note 2, page 102 : Bruchet, p. 68. [retour]

Note 1, page 103 : Oeuvres de Georges Chastelain, édit. Kervyn de Lettenhove. Bruxelles, 1865, t. VII, p. 86. [retour]

Note 1, page 109 : Sur les manuscrits et les éditions des œuvres d’Alain Chartier, voir A. Piaget, Le Miroir aux Dames. Neuchâtel, 1908, p. 22 et suiv., et Romania, t. XXIII (1894), p. 192. [retour]

Note 1, page 110 : Sur l'Histoire de Griselidis du ms. 2201, voir Elie Golenistcheff-Koutouzoff, L'histoire de Griseldis en France au XIVe et au XVe siècle. Paris, 1933, p. 38. [retour]

Note 2, page 110 : Dans un article intitulé La bibliothèque d’Isabeau de Bavière, paru dans le Bulletin du bibliophile, 1858, p. 684. [retour]

Note 3, page 110 : Les Cent ballades, p. XX. [retour]

Note 4, page 110 : Voir aussi Léopold Delisle, Cabinet des manuscrits, t. I, p. 50. [retour]

Note 5, page 110 : Archives nationales. Registre des comptes royaux, KK 41, fol. 258. [retour]

Note 1, page 111 : Id., KK 42, fol. 31. [retour]

Note 1, page 112 : Voir p. 156-164, [retour]

Note 2, page 112 : Représentant un jeu de trictrac et un damier. [retour]

Note 1, page 113 : Les mêmes initiales se retrouvent aux feuillets 27 v°, 40 v°, 62, 65 v°, 82 v°. [retour]

Note 2, page 113 : Existait-il une copie de ce manuscrit faite au XVIIIe siècle ? Le Catalogue du libraire Baur, à Paris, octobre 1879, n° 392, annonçait en ces termes un manuscrit de cette époque : Cent Ballades, Rondeaux, Lais, Virelais et autres pièces compilés par messire Granson. Voir Romania, t. XIX (1890), p. 423, n. 2, et Les Cent ballades, édit. Raynaud, p. XXI. La Bibliothèque de Besançon possède un manuscrit, n° 556, qui renferme d’anciens poèmes français copiés en 1826 par le bibliophile Guillaume. On y trouve quelques pièces par « Odo de Granson », dont la copie avait été communiquée à Guillaume par Louis-Bénigne Baudot. [retour]

Note 1, page 114 : C’est ce qu’a fait aussi M. Georges Doutrepont, La littérature française à la cour des ducs de Bourgogne. Paris, 1909, p. 388. Guillaume Vaudrey serait Guillaume de Vaudrey, seigneur de Courlaou, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, bailli d’Aval. M. Doutrepont l’appelle « un rimeur modeste ». [retour]

Note 1, page 116 : Bibliothèque méridionale publiée sous les auspices de la Faculté des lettres de Toulouse. Ire série, p. XXIII. Toulouse-Paris, 1936. [retour]

Note 1, page 117 : M. Pagès les a publiées, ouv. cit., 176-244. [retour]

Note 2, page 117 : Id., p. 200, n° 16. [retour]

Note 3, page 117 : Id., p. 206, n° 17. [retour]

Note 4, page 117 : Id., p. 188, n° 10. [retour]

Note 1, page 119 : T. XXIII, p. 192-208. [retour]

Note 2, page 119 : Voir p. 381. [retour]

Note 1, page 120 : Voir p. 183. [retour]

Note 2, page 120 : Voir p. 381. [retour]

Note 1, page 122 : T. I, p. 25-36. [retour]

Note 1, page 123 : Barrois, Bibliothèque protypographique, n° 1304. [retour]

Note 1, page 125 : Catalogue Rothschild, t. I, n° 444, p. 249. Voir, p. 250, la reproduction du titre et du bois qui représente une femme filant une quenouille et conversant avec un chevalier. A la fin du poème, on lit : « Cy fine la Pastorelle de Gransson ». [retour]

Note 2, page 125 : Voir la lettre de Clément Marot à Etienne Dolet en tête de l’édition des œuvres de Clément Marot, imprimée à Lyon en 1538. [retour]

Note 1, page 126 : La Société des anciens textes français a publié en 1910 une reproduction en fac-similé du Jardin de plaisance. L’Introduction par E. Droz et A. Piaget a paru en 1924. [retour]

Note 1, page 129 : J’ai publié eu 1890, dans le t. XIX de la Romania, p. 237 et suiv., un article intitulé Oton de Grandson et ses poésies, et, en 1935, dans le t. XXIII de la même revue, p. 70 et suiv., un autre article intitulé Oton de Grandson amoureux de la reine. On me permettra de reproduire ici un ou deux passages de ces articles. [retour]

Note 2, page 129 : Voir plus loin, p. 171, le texte des ballades anglaises. [retour]

Note 1, page 130 : Obras de don. Iñigo Lopez de Mendoza, marquès de Santillana, por don José Amador de Los Rios. Madrid, 1852, p. 9. Santillane fait l’éloge de cinq poètes français ; Guillaume de Lorris, Jean de Meun, Guillaume de Machaut, Oton de Grandson et Alain Chartier. [retour]

Note 2, page 130 : Voir plus loin, p. 144, [retour]

Note 3, page 130 : Voir p. 124. [retour]

Note 4, page 130 : Essai historique sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands. Caen, 1834, t. III, p. 317. [retour]

Note 1, page 131 : Ces renseignements fantaisistes provenaient-ils de Paulin Paris ? On en peut douter, parce que dans ses Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, t. V, p. 165, il avait bien placé Oton de Grandson au XIVe siècle, mais il l’avait confondu avec Oton, seigneur de Grandson. [retour]

Note 2, page 131 : Voir ci-dessus, p. 109. [retour]

Note 3, page 131 : Et en Amérique. L’un des meilleurs connaisseurs d’Oton de Grandson, de sa vie, de ses œuvres et de ses rapports avec Chaucer, est M. Haldeen Braddy, professeur à la Texas Christian University. [retour]

Note 1, page 132 : Sur la tradition de la Saint Valentin, voir un article de Haldeen Braddy, Chaucer and Graunson : the Valentine Tradition, dans les Publications of the modem language Association of America, t. LIV (1939), p. 359. [retour]

Note 1, page 134 : Deux manuscrits tardifs des œuvres d’Alain Chartier, copiés sur une ancienne édition, Bibl. nat. fr. 833 et Turin, L. II. 12, renferment aussi la Complainte de Saint Valentin. [retour]

Note 1, page 136 : Voir les strophes de Grandson et celles de Lesparre dans Pagès, ouv. cit., p. 239 à 244. [retour]

Note 1, page 137 : Sur ce personnage, voir J. Rabanis, Notice sur Florimont, sire de Lesparre, dans les Actes de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux. Bordeaux, 1843, t. V., p. 195. [retour]

Note 1, page 138 : La version du manuscrit de Barcelone est publiée par Pagès ouv. cit., p. 223-232. [retour]

Note 1, page 148 : Il s’agit ici probablement de John Cornwall, qui faisait partie de la suite du duc de Lancastre. [retour]

Note 1, page 152 : Vers 2140. [retour]

Note 2, page 153 : Ligne 1083. [retour]

Note 1, page 153 : Vers 1952. [retour]

Note 1, page 155 : Le mot braire n’avait pas le sens spécial qu’il a aujourd’hui. Il signifiait simplement crier. [retour]

Note 1, page 160 : 1re série, t. I (1832-1833), in 8°, p. 18. [retour]

Note 1, page 161 : T. II, p. 54, n. 5. [retour]

Note 2, page 161 : Romania, t. XIX, p. 442. Voir Haldeen Braddy, Chaucer and Graunson ; the Valentine tradition, p. 362. [retour]

Note 3, page 161 : Romania, t. XIX, p. 442. [retour]

Note 1, page 163 : On a identifié « le non pareil de tous », pour lequel Oton prétend avoir été mis de côté (voir plus haut, p. 154), avec le duc Louis d’Orléans qui passait, à tort ou à raison, pour l’amant de la reine. Voir Romania, t. LXI (1935), p. 81. [retour]

Note 2, page 163 : On a voulu voir des indications chronologiques dans deux vers de Grandson. Dans l’un, il parle d’un « samedi matin », jour de Saint Valentin (Souhait de Saint Valentin, Recueil de Paris, III). Le 14 février était un samedi en 1372, 1377, 1383 et 1394. Dans le Livre messire Ode (v. 1237-38), il est question d’un lundi, « lendemain de Saint Valentin ». Le 15 février était un lundi en 1384, 1389, 1395. Sans doute n’y a-t-il rien à tirer de ces semblants de précisions. Voir Stefan Hofer, Zu den Dichtungen Otons de Granson, dans la « Zeitschrift fur französische Sprache und Literatur », t. LIV (1931), p. 165, et Haldeen Braddy, Chaucer and Graunson. [retour]

Note 1, page 164 : Edit. Champion, t. I, p. 250. [retour]

Note 1, page 165 : Edit. Langlois, t. II, p. 103, v. 1985. [retour]

Note 2, page 165 : Voir p. 411. [retour]

Note 3, page 165 : Voir p. 234-235. [retour]

Note 1, page 166 : Edit. Hoepfner, t. I, p. 36. [retour]

Note 2, page 166 : Je n’ai pas cru devoir supprimer ces neuf ballades que Grandson connaissait sans doute et qu’il avait peut-être même copiées de sa main, parce qu’elles correspondaient à son état d’âme. [retour]

Note 1, page 167 : Edit. Queux de Saint-Hilaire, t. V, p. 79. [retour]

Note 1, page 168 : Dog, chien. [retour]

Note 2, page 168 : Ride, chevauche. [retour]

Note 3, page 168 : Good day, bonjour. [retour]

Note 4, page 168 : Come hither, viens ici. [retour]

Note 5, page 168 : Je ne le connais pas. [retour]

Note 6, page 168 : Edit. Queux de Saint-Hilaire, t. IV, p. 55. [retour]

Note 1, page 170 : T. VIII, p. 77 et t. X, p. XXI. [retour]

Note 2, page 170 : Bulletin de la Société des anciens textes français, XXVIIIe année (1902), p. 64-67. [retour]

Note 1, page 171 : Edit. Queux de Saint-Hilaire, t. II, p. 138. [retour]

Note 2, page 171 : Voir un article de Haldeen Braddy, Messire Oton de Graunson, Chaucer’s Savoyard Friend, dans les Studies in Philology, t. XXXV (1938), p. 515. [retour]

Note 3, page 171 : Chaucer, The minor poems. Oxford, 1888, p. 206. [retour]

Note 1, page 174 : Voir Romania, t. XIX, p. 417, et l’article déjà cité de Haldeen Braddy, Chaucer and Graunson. [retour]

Note 1, page 175 : Voir Haldeen Braddy, Chaucer's Book of the Duchess and two of Granson’s Complaintes. Extrait des Modern Language Notes, t. LII (1937), p. 487-491. [retour]

Note 2, page 175 : Je ne peux mieux faire que renvoyer au livre déjà cité d’Amédée Pagès, La poésie française en Catalogne du XIIIe siècle à la fin du XVe, et à un article du même savant, Le thème de la tristesse amoureuse en France et en Espagne, du XIVe au XVe siècle. (Romania, t. LVIII (1932), p. 29. « Avec Oton de Granson, conclut M. Pagès, la Muse revêt, au delà des Pyrénées, de « longs habits de deuil ». Les poètes contemporains de Jean II de Castille ou d’Alphonse le Magnanime, qu’ils soient Castillans, Catalans ou Portugais, adoptent la nuance particulière de tristesse amoureuse qu’il avait mise à la mode en France et jusqu’en Angleterre ». Ouv. cit. p. 163. [retour]

Note 3, page 175 : Voir dans les Mélanges offerts à M. Alfred Jeanroy, Paris, 1928, p. 403-410, une intéressante étude de M. Jaume Massó Torrents, intitulée : Oto de Granson i les balades de Lluis de Vilarasa. [retour]

Note 4, page 175 : El cancionero catalán de la Universidad de Zaragoza, exhumado y anotado por el Dr D. Mariano Baselga y Ramirez. Zaragoza, 1896, p. 196. Pere Torroella a reproduit dans ce lai des vers d’Alain Chartier, de « Mexant » ou plutôt de « Mexaut », c’est-à-dire de Guillaume de Machaut, et de « miser Oto ». [retour]

Note 5, page 175 : Voir ci-dessus, p. 138. [retour]

Note 1, page 176 : Pedro Bach y Rita, The Works of Pere Torroella, p. 320. [retour]

Note 2, page 176 : Grundriss, t. II, II, p. 236 n. [retour]

Note 1, page 177 : La versification de Grandson est très négligée : les rimes sont très souvent des assonances ; les syllabes féminines à l’intérieur des vers comptent ou ne comptent pas ; la césure épique voisine avec la lyrique ; les vers faux , qui semblent bien être le fait du poète et non du copiste, sont nombreux. Grandson est parfois aussi brouillé avec la syntaxe : il lui arrive, par exemple, de mettre le verbe au pluriel avec un sujet au singulier. [retour]

Note 2, page 177 : Le Livre des faicts Boucicaut a été publié dans les collections Petitot, Michaud et Poujolat, et Buchon. Je cite le texte d’un manuscrit de la Bibl. nat. fr. 11432, fol. 7 v° : « Amours oste paour et donne hardement, fait oublier toute peine et prendre en gré le travail que on porte pour la chose aimée. Et qu’il soit vray, qui veult lire les histoires des vaillans trespassez, assez trouvera de ce preuve, si comme on lit de Lancelot, de Tristan et de plusieurs autres que Amours fist bons et a renommee attaindre, et mesmement en noz vivans, assez de nobles hommes de France et d’autre part en veons et avons veu, si comme on dit de messire Othe de Gransson, du bon connestable de Sensarre, et d’autres assez, qui lonc seroit a dire, lesquieulx le service d’Amours ont fait devenir vaillans et bien moriginez ». [retour]

Note 1, page 178 : C’est-à-dire Louis de Champagne, comte de Sancerre, maréchal puis connétable de France. [retour]

Note 1, page 197 : Cette ballade se retrouve dans un manuscrit de la Bibliothèque Rothschild, n° 2796, fol. 126. Catalogue, t. IV, p. 98. [retour]

Note 1, page 221 : Cette complainte est formée de cinq ballades sans refrains, dont l’une, la IVe, se retrouvait dans le manuscrit de Turin, L. IV. 3, fol. 159 v°. [retour]

Note 1, page 226 : Jardin de Plaisance, édit. Vérard, fol. 107 vo. Voir ci-dessus, p. 126. [retour]

Note 1, page 237 : Recueil de Neuchâtel XLI ; ms. de Berne, n° 473, fol. 89 ; ms. Rothschild, N° 2796, fol. 125. [retour]

Note 1, page 238 : Voir le texte complet de cette Response dans le Recueil de Neuchâtel, XLIX. [retour]

Note 1, page 250 : Voir ci-dessus p. 169. [retour]

Note 1, page 252 : Voir ci-dessus, p. 169. [retour]

Note 1, page 269 : Paris, Bibl. nat. fr. 1131, fol. 192 v° ; fr. 24 440, fol. 228 v° ; Carpentras, ms. 390, fol. 69 ; mss. de Florence et de Barcelone ; éditions des œuvres d’Alain Chartier. [retour]

Note 1, page 276 : Cette dernière strophe a été refaite dans les mss. de Paris, fr. 1131 et 24440, et dans les éditions d’Alain Chartier :

Amours tresjoyeusement dure
Pour monstrer foy et aliance.
Mais nom d’Amours est decepvance.
C’est une tresfaulse pointure.
Amours ne veult aultre pasture
Que doulce, loyal gouvernance.
C’est sa paix, c’est sa soubstenance,
C’est tout son bien, je le vous jure. [retour]

Note 1, page 279 : Ces 49 vers ne sont autres que la fin du Songe Saint Valentin, Recueil de Neuchâtel, XXV. [retour]

Note 1, page 283 : Les 24 pièces du Recueil de Neuchâtel qui figurent dans le Recueil de Paris ne sont mentionnées ici que par le premier vers. Voir p. 283 [retour]

Note 2, page 283 : Voir p. 212 [retour]

Note 1, page 288 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 32. [retour]

Note 1, page 290 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 21. [retour]

Note 1, page 291 : Une ballade commençant à peu près par le même vers :
Gent corps, faitiz, frisque, jolis et gay...
avec le refrain :
Se je requier humblement vostre amour...
se trouvait dans le ms. de Turin, L.IV. 3, fol. 160, précédée de la ballade d’Oton de Grandson :
Bonne, belle, doulce, plaisant... [retour]

Note 1, page 292 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 26. [retour]

Note 1, page 294 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 53. [retour]

Note 1, page 295 : Publ. en 1923 par M. Court dans les Mémoires de l'Académie de Dijon, p. 82. [retour]

Note 1, page 297 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 68. [retour]

Note 1, page 299 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 44. [retour]

Note 1, page 301 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 82. [retour]

Note 2, page 301 : Dans ces mercie, l’e final ne compte pas. On pourrait corriger en mercy. [retour]

Note 1, page 304 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 83. [retour]

Note 1, page 307 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 83. [retour]

Note 2, page 307 : Voir p. 221. [retour]

Note 1, page 308 : Voir p. 209. [retour]

Note 2, page 308 : Voir p. 210. [retour]

Note 3, page 308 : Voir p. 211. [retour]

Note 4, page 308 : Voir p. 256. [retour]

Note 1, page 324 : Voir p. 226. [retour]

Note 2, page 324 : Voir p. 211. [retour]

Note 1, page 326 : Voir p. 202. [retour]

Note 2, page 326 : Voir p. 257. [retour]

Note 3, page 326 : Voir p. 212. [retour]

Note 1, page 327 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 84. [retour]

Note 1, page 329 : Voir p. 269. [retour]

Note 1, page 330 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 43. [retour]

Note 1, page 331 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 22. [retour]

Note 1, page 332 : Machaut, édit. Chichmaref, t. I, p. 70. [retour]

Note 1, page 333 : Voir p. 237. [retour]

Note 2, page 333 : Voir p. 229. [retour]

Note 3, page 333 : Voir p. 241. [retour]

Note 4, page 333 : Voir p. 237. [retour]

Note 1, page 335 : Voir p. 197. [retour]

Note 1, page 339 : Voir p. 228. [retour]

Note 1, page 341 : Voir p. 246. [retour]

Note 1, page 342 : Berne, ms. 473, fol. 89 v°. Paris, ms. Rothschild, n° 2796, fol 125 v°. Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 84. [retour]

Note 1, page 343 : Voir p. 219. [retour]

Note 2, page 343 : Voir p. 199. [retour]

Note 1, page 347 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 85. [retour]

Note 1, page 348 : Voir p. 218. [retour]

Note 1, page 349 : Voir p. 217. [retour]

Note 1, page 350 : Voir p. 215. [retour]

Note 1, page 379 : Mémoires de l’Académie de Dijon, 1923, p. 86. [retour]


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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