MÉMOIRES ET DOCUMENTS
PUBLIÉS PAB LA
SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DE LA SUISSE ROMANDE
TROISIÈME SÉRIE
TOME I
OTON DE GRANDSON
SA VIE ET SES POÉSIES
PAR
ARTHUR PIAGET
LIBRAIRIE PAYOT
LAUSANNE - GENÈVE - NEUCHATEL
VEVEY - MONTREUX - BERNE - BALE
1941
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AVANT-PROPOS
On jugera sans doute que, dans ce volume consacré aux œuvres poétiques d’Oton de Grandson, il serait hors de propos de conter à nouveau, dans tous ses détails, la destinée tragique de ce malheureux chevalier, puisque ce travail a été fait et bien fait. Est-il loisible toutefois de passer ces événements complètement sous silence ? A la vérité, ils n’ont pas laissé de traces dans les poésies d’Oton de Grandson 1. Mais, pour bien apprécier des complaintes, des ballades et des chansons, on accordera qu’il faut, autant que possible, en connaître l’auteur. Quelle espèce d’homme était ce chevalier-poète que la justice de son temps, ou ce qui en tenait lieu, n’a pas hésité à condamner et à flétrir ? Etait-ce un criminel, un félon, un empoisonneur ? Avait-il, comme on l’a dit, l’âme noire ? Avait-il, au contraire, l’âme candide ? Comment mettre d’accord ses vers qui révèlent un cœur respectueux, tendre et fidèle, avec les crimes dont il eut à répondre ? Il y a là un problème qu’il nous faut préalablement tâcher de résoudre.
Oton de Grandson se présente à nous sous des aspects divers. /6/
Appartenant à une famille qui, selon le jugement de Louis de Charrière 1, brillait au premier rang de la haute noblesse vaudoise « par sa grandeur, son illustration, son ancienneté et l’étendue de ses possessions », Oton de Grandson nous intéresse parce que, dans ce XIVe siècle où la chevalerie jette un dernier éclat, il s’était acquis par ses faits d’armes une réputation de vaillance que les chroniqueurs de l’époque n’ont pas manqué d’enregistrer. Le peintre du monde chevaleresque, Froissart, lequel avait pris à tâche de recueillir « les grands merveilles et les beaux faits d’armes » des chevaliers anglais et français, cite à mainte reprise ce chevalier de Savoie qui exposait sa vie, sur terre et sur mer, pour la cause du roi d’Angleterre.
Oton de Grandson nous intéresse par le rôle qu’il a joué dans la préparation de la croisade. C’était une tradition de famille. Son père, Guillaume, avait pris une part prépondérante à l’expédition d’Amédée VI contre les Turcs. Le sort des chrétiens d’Asie préoccupait de même Oton. Il fut en relations avec un apôtre de la croisade, le chancelier du roi de Chypre, Philippe de Mézières, qui n’a cessé, comme il le dit lui-même, de « corner » la croisade pendant quarante ans aux empereurs, rois et princes de la chrétienté, et qui avait imaginé un nouvel ordre de chevalerie, la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ, dont Oton de Grandson fut un des principaux adhérents 2. /7/
Oton de Grandson nous intéresse parce qu’il fut poète et amoureux. Au XIVe siècle, c’était tout un. Ses vers lui avaient acquis, en France, en Bourgogne, en Angleterre et en Espagne, une renommée telle qu’aucun poète romand n’en a jamais eu de semblable.
Si sa renommée de poète était grande, sa réputation d’amoureux l’était peut-être plus encore. Au XIVe siècle, l’amour était un « mestier » qui avait son code, ses règles, ses formules et son langage. Oton de Grandson était passé maître dans le métier d’amour comme dans le métier des armes. On le regardait de son temps et, plus tard encore, jusqu’au milieu du XVe siècle, comme le modèle des amoureux. On le donnait en exemple aux jeunes écuyers qui débutaient dans la double carrière des armes et de l’amour. On le mettait sur le même rang que les chevaliers de la Table Ronde, Cléomadès et Palamédès, Lancelot et Tristan, ou que d’autres hommes de guerre que gouvernait Amour.
Ainsi, grâce à sa bravoure, à ses poésies et à ses amours, la renommée de Grandson dépassa de bonne heure les frontières de la Savoie et du Pays de Vaud, et, peut-on dire sans exagération, remplit un moment le monde chrétien tout entier.
Mais sans doute Oton de Grandson nous intéresse-t-il aujourd’hui surtout parce qu’il fut malheureux. Innocent et néanmoins accusé par tout un peuple, dépouillé de ses biens, il a fini sa vie misérablement dans ce qu’on appelait alors un « jugement de Dieu ».
Enfin, la légende s’est emparée de lui. Sa vie, sa gloire, ses malheurs, ses amours et sa mort ont /8/ ému les cœurs sensibles du XVIIIe et du XIXe siècle.
En publiant aujourd’hui ses poésies trop longtemps ignorées, la Société d’histoire de la Suisse romande accomplit une œuvre qui voudrait ne pas être de simple et froide érudition, mais bien de juste et tardive réparation.
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I
LA VIE ET LA MORT D’OTON DE GRANDSON
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QUELQUES DATES ET QUELQUES FAITS.
Fils de Guillaume de Grandson dit le Grand, sire de Sainte-Croix, Cudrefin, Grandcour et Aubonne, et de Jeanne de Vienne, fille de Jean de Vienne, seigneur de Pollans et de Rothelanges 1, Oton de Grandson était fiancé le 24 avril 1365 avec Jeanne, fille d’Humbert Allamand, seigneur d’Aubonne et de Coppet 2. C’est du moins ce que nous apprend une sentence arbitrale rendue à cette date par le comte de Savoie, Amé VI, entre les héritiers de feu Humbert Allamand, c’est-à-dire entre Rodolphe, comte de Gruyère, agissant au nom de son fils Rodolphe, né de feu Marguerite, fille du seigneur d’Aubonne ; François de Pontverre, mari d’Hélinode ou Eléonore, sœur de Marguerite ; enfin Jeannette, sœur des précédentes, fiancée à Otonin ou Oton de Grandson. Jeanne était représentée par Pierre de Gumoëns, qualifié dans l’acte de « procurator nobilis Johannete, filie dicti domini Humberti quondam, sponse per Dei gratiam affuture viri nobilis Othonini /12/ de Grandissono, nati viri egregii et potentissimi domini Guillelmi de Grandissono, militis, domini de Sancta Cruce » 1.
Oton et Jeanne étaient mariés le 25 septembre 1365 2. Quel âge avait Oton ? Nous ne savons. On peut croire qu’il était né entre 1340 et 1350. En 1368 déjà 3, il prenait part à des faits de guerre avec d’autres chevaliers savoyards contre des seigneurs de Haute Bourgogne 4. En 1372, Froissart le traitait de « banneret et riche homme durement ». Cette année-là, Grandson, qui avait cherché gloire et fortune en Angleterre 5 dans la guerre contre la France, avait pris part au combat naval de La Rochelle dans l’entourage du comte de Pembroke. Ce dernier, gendre du roi d’Angleterre et son lieutenant en la principauté d’Aquitaine, avait mis à la voile à Southampton, avec tout un corps d’armée, pour se rendre en /13/ Guyenne. Froissart nous apprend qu’il était accompagné du maréchal d’Aquitaine, Guichard d’Angle, et « d’un chevalier d’outre Saône nommé Othe de Granson » 1. D’après le manuscrit d’Amiens des Chroniques de Froissart, le roi d’Angleterre lui-même avait choisi les chevaliers qui devaient accompagner son gendre : « Premièrement, messire Othe de Grantson ». Si Oton est désigné comme le principal ou l’un des principaux lieutenants du comte de Pembroke, il faut croire qu’en 1372 déjà il s’était acquis une réputation incontestée d’homme d’armes. L’expédition joua de malheur. La flotte anglaise rencontra une flotte espagnole dans les eaux de La Rochelle. Un combat acharné s’engagea qui dura deux jours et dont Froissart a raconté les péripéties. Le jeune comte de Pembroke eut beau faire « merveilles d’armes de sa main », ainsi qu’Oton de Grandson et Guichard d’Angle, tant de vaillance fut inutile. Après une résistance désespérée, le vaisseau du comte de Pembroke fut capturé. Oton de Grandson combattait sur la nef du maréchal d’Aquitaine, mais ils avaient « plus que leur fais ». Finalement ceux qui ne furent pas tués furent faits prisonniers. Au nombre de ces derniers se trouvaient le comte de Pembroke, Guichard d’Angle et Oton de Grandson. La flotte espagnole quitta les eaux de La Rochelle « en demenant grant noise de trompes et de trompettes, de muses et de tabours ». Mais, retardée /14/ par des vents contraires, elle n’arriva qu’un mois après à Santander. Les Espagnols avaient chargé leurs prisonniers de chaînes « à la manière des Allemands », c’est-à-dire les avaient « ferrés et encouplés comme chiens ». Les soixante-dix prisonniers furent détenus quelque temps au château de Curiel. Froissart raconte comment se fit la délivrance du comte de Pembroke, qui fut cédé à Bertrand du Guesclin en échange de la terre de Soria. Quant à Oton de Grandson, il fut un moment question de l’échanger contre un prisonnier, otage en Angleterre, le seigneur de Roye. Mais ce fut finalement Guichard d’Angle qui fut choisi. « Et fu demandé au roy d’Engleterre, raconte Froissart, lequel des prisonniers qui estoient en Espagne il avoit plus chier a donner et veoir sa delivrance pour le baron de Roie, ou monsigneur Guichart d’Angle ou monsigneur Othe de Grandson. Le roi d’Engleterre respondit qu’il s’enclinoit plus a monsigneur Guichart d’Angle que a monsigneur Othe. » 1 Oton de Grandson passa entre les mains d’Olivier de Mauny et eut à fournir une forte rançon, qui fut payée probablement par le roi d’Angleterre.
Sorti de captivité et de retour en Angleterre, Oton entra au service de Jean de Gand, duc de Lancastre, roi nominatif de Castille et de Léon. Le 5 août 1374, la convention suivante fut passée entre Jean de Gand et Oton de Grandson :
Ceste endenture faite parentre nostre seignur Johan, Roy [de Castille et de Leon], d’une part, et monsire Otz de Granson, chivaler, d’autre part, tesmoigne que ledit monsire Otz est retenuz et demurrez envers nostre-dit seigneur pur peas et pur guerre a terme de sa vie, /15/ en manere qu’ensuit : c’est assavoir ledit monsire Otz sera tenuz a servir nostredit seignur, tant en temps de peas come de guerre, esquelles parties qu’il plerra a nostredit seignur, bien et covenablement arraiez 1 ; et, en temps de peas et de guerre, il sera a bouche en court ovesque un autre homme, et prendra pur son fee 2 par an cent marcz es termes de Saint Michel et de Pasques par ovelles 3 porcions, et tielx gages pur peas et pur guerre come autres chivalers de sa condicion prendront ; et commencera son an de guerre le jour qu’il se remuera de son hostel envers nostredit seignur par ses lettres qu’elles ly ent seront envoiez, et delors prendra gages en venant et retournant par resonables journees en manere come autres chivalers de sa condicion prendront ; et en droit de ses chivaux de guerre preisez et perduz en le service nostredit seignur, et auxint des prisoners et autres profitz de guerre par ly ou nulle de ses gentz prisez ou gaignez, ensemblement et de eskippeson 4, ledit nostre seignur fera a ly en manere come il fera as autres chivalers de sa condicion. En tesmoignance etc. Donnee a la chastel de Leycestre, le quint jour d’augst l’an xlviij 5.
La même « endenture » fut passée le même jour avec Jean de Gruyère, qui recevait aussi cent marcs de gages par an 6.
En 1376, Oton était revenu en Savoie. Nous le trouvons, le 23 juillet de cette année, avec Hugues de Grandson, Jean de Gruyère et plusieurs autres seigneurs, accompagnant la comtesse Isabelle, dame de /16/ Neuchâtel, « dès Vaultravers à Nueschastel ». Les comptes notent les dépenses faites pour la nourriture et le logement de ces grands personnages 1. Le 22 novembre de la même année, la comtesse Isabelle se rendit à Evian auprès du comte de Savoie dont elle était vassale pour la seigneurie de Cerlier. Elle était accompagnée de « quarante-six chevaux ». Les comptes mentionnent les dépenses, à Yverdon et à Lausanne, « de monssi Othoz de Granssons et de monssi Guillame d’Estavayer et de plusours autres gentilz hommes ». 2
En 1379, Grandson, qui était retourné en Angleterre, prit part à une nouvelle expédition qui eut une issue plus heureuse que celle de La Rochelle. Froissart rapporte que ce « vaillant chevalier de Savoie » s’embarqua à Southampton avec Jean d’Arundel qui venait à Cherbourg remplacer la garnison navarraise par une garnison anglaise. Oton resta-t-il un moment à Cherbourg ou rentra-t-il en Angleterre avec Jean d’Arundel ? Le capitaine de Cherbourg, Jean de Harleston, avait « dalés lui et desoubz lui plusieurs chevaliers et escuiers englés et navarois », mais Oton de Grandson ne figure pas dans la liste de ces hommes d’armes 3. /17/
En octobre 1382, Oton devait se rendre en Portugal, envoyé par le roi d’Angleterre. Dans quel but ? Nous l’ignorons. Mais il ne partit pas, « set in civitate London et alibi infra regnum Anglie moram facit continuam », Le 10 décembre, le roi d’Angleterre annula le sauf-conduit du 9 octobre, qui avait été délivré à Grandson pour une année 1.
Nous savons également qu’en 1385 Oton eut un différend avec William de Montagu, comte de Salisbury. Mais, ici encore, nous ignorons pourquoi ces deux personnages eurent besoin de l’entremise du roi pour se réconcilier 2.
En 1386 3, le père d’Oton mourut, léguant à son fils les seigneuries de Sainte-Croix, Grandcour, /18/ Cudrefin, Aubonne et Coppet. Comme l’avait été son père, Oton fut en grande faveur auprès du comte auquel l’unissait une lointaine parenté, son grand-père, Pierre de Grandson, ayant épousé Blanche de Savoie, fille de Louis, sire de Vaud, frère d’Amé V, comte de Savoie. Il devint l’un des conseillers du comte. En 1386, il fut désigné pour être capitaine 1 des troupes de Savoie occupées à réduire dans le Canavais l’insurrection des « Tuchins » 2, fomentée par le marquis de Montferrat. Perrinet du Pin raconte que le choix d’Oton de Grandson fut fait à l’instigation des membres du Conseil. Le comte étant à Paris, Louis de Cossonay tint à Bonne de Bourbon, « contesse et gouverneresse en Savoye », le discours suivant : « Ma tresredoubtee Dame, voz conseilliers ont conclud et m’ont chargé de vous dire qu’il est necessaire mander messire Octe de Granczon, pour ce que chevalier est de haulte vertu et conduicte, atout tieul nombre de gens d’armes que on pourra par decza finer, hastivement secourir les nobles de vous et vo filz qui requis vous ont eyde. » 3 Dans cette guerre, Oton de Grandson fut fait prisonnier par Facino Cane, le chef des troupes adverses. Bonne de Bourbon s’empressa d’en informer son fils à Paris, qui fut « très mal content » d’apprendre la révolte des « Tuchins » et la captivité d’Oton de Grandson 4. Il prit en hâte congé du roi de France et s’en revint en Savoie pour mettre à la raison les /19/ rebelles. Les chroniques ne disent pas comment Oton fut délivré.
Peu après, le comte s’en fut à Nice pour prendre possession de la seigneurie qui lui était offerte. Oton, qui l’accompagnait, fut un des témoins de l’acte de donation du 28 septembre 1388 1.
Il est inutile de suivre Oton de Grandson dans ses multiples activités et ses nombreux déplacements 2. Notons qu’en 1391 il est qualifié de lieutenant et capitaine du Piémont 3.
La vie de ce chevalier, qui était un grand propriétaire, ne se passa pas sans querelles et sans /20/ contestations diverses. Il eut à soutenir un long procès au sujet des seigneuries d’Aubonne et de Coppet contre Rodolphe de Gruyère et Jean de la Baume 1. Il semble bien qu’il fut un moment, en 1389, enfermé au château de Morges, puis au château de Chillon, pour une cause que nous ignorons 2.
LA MORT DU COMTE ROUGE.
Tout alla bien jusqu’à la mort du Comte Rouge auquel, selon le bruit public, sa propre mère, Bonne de Bourbon, avec la complicité d’Oton de Grandson, aurait fait administrer des drogues empoisonnées. Les derniers jours du comte, décédé le 2 novembre 1391, ont été racontés avec tous les détails possibles par Max Bruchet 3, qui tient Oton de Grandson pour un criminel, et par Giovanni Carbonelli 4, qui le regarde comme innocent 5. /21/
On sait à la suite de quel accident mourut le Comte Rouge. Les chroniqueurs du temps, Cabaret ou Jean Servion 1 et Perrinet du Pin, ont raconté « comme le conte Amé en chassant aprés un sanglart, tomba jus de ung cheval et se fist une playe ». Le comte eut le tort de négliger cette blessure à la cuisse. Un « phisicien » étranger, Jean de Grandville, originaire de Bohême, qui avait accompagné le duc de Bourbon dans l’expédition de Barbarie en 1390, venait d’arriver à Ripaille. Il fit subir au comte un traitement énergique qui fut inutile. Le comte qui était jeune et vigoureux mourut. Il était fatal qu’une telle mort frappât l’imagination populaire et fût regardée comme suspecte. Le chroniqueur Jean Servion a soigneusement noté ce qui s’était passé à Ripaille, le comte ayant rendu le dernier soupir. « Mort le conte Amé de Savoye, fut pris maistre Johan, celluy phisicien d’Orient, et mené en la presence de l’evesque de Morianne, du seigneur de Cossonay, de messire Octhe de Granzon, du seigneur de Saint-Moris, de messire Johan de Confluens, et de pluseurs aultres des conseillers du conte. » Le médecin, sans doute, décrivit de son mieux la maladie qu’avait eue le comte ; il expliqua qu’il avait tenté le possible et l’impossible pour sauver le malade ; il énuméra les remèdes employés qui tous s’étaient révélés impuissants. Le Conseil, pas un instant, ne considéra le médecin comme un imposteur et un criminel. « Il leur seut si bien parler, dit Servion, qu’ils le licencierent. »
Contrairement aux grands seigneurs du Conseil, le peuple de Savoie ne put admettre et ne voulut /22/ admettre que le comte fût mort de mort naturelle. Le Comte Rouge lui-même, qui avait gardé sa lucidité jusqu’au bout, se croyait empoisonné. Dans les souffrances intolérables qu’il endurait, il s’était figuré que Grandville avait bel et bien le dessein de le faire passer de vie à trépas. Il répétait : « Cestui mauvais phisicien m’a mort ! » Il avait supplié les membres de son Conseil d’arrêter le médecin, de le soumettre à la question, de le faire parler. Ni Louis de Cossonay, ni l’évêque de Maurienne, ni Oton de Grandson, ni les autres seigneurs du Conseil, ni Bonne de Bourbon elle-même, ne suspectèrent un seul instant le physicien que le duc de Bourbon avait recommandé à la cour de Savoie. « Les paroles de Monseigneur sont celles d’un malade », disait l’un. « Il fait grand péché qui lui met ce en teste », disait l’autre.
Mais les propos du comte ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd. Ils furent recueillis par ses écuyers et ses serviteurs qui, consternés et furieux, voulurent, séance tenante, faire un mauvais parti au médecin qu’on eut peine à tirer de leurs mains. Le bruit d’un empoisonnement ne resta pas confiné à Ripaille, mais courut le pays. On accusa en première ligne le maudit médecin, « venu d’Afrique » 1. On accusa comme complices les conseillers qui l’avaient protégé et fait évader 2. Mais c’étaient beaucoup de criminels. /23/
Les soupçons finirent par se fixer sur l’un des conseillers, Oton de Grandson. Pourquoi lui plutôt que tel ou tel autre, Louis de Cossonay 1, par exemple ? Parce que Grandson s’était mis en évidence en faisant accompagner Grandville à travers le Pays de Vaud, pour lui permettre d’aller retrouver sans encombre son protecteur, le duc de Bourbon. On a dit 2 que Grandson avait offert dans son château de Sainte-Croix un asile au médecin fugitif. On ne voit pas sur quoi repose cette assertion. Un témoin affirme que le médecin fut dirigé « versus Cletas » 3, pour de là passer en Bourgogne.
Bruchet, qui suspecte tous les actes de Grandson, trouve bien étrange que ce seigneur se soit ainsi compromis pour arracher un innocent aux clameurs de la foule, « cet esprit de sacrifice n’étant guère dans les mœurs du temps, et encore moins dans les habitudes du violent gentilhomme ». Il est probable qu’en protégeant la retraite du médecin que, comme tous les membres du Conseil, il jugeait innocent, Oton de Grandson n’a pas agi de son propre mouvement. Ce médecin, il ne le connaissait pas : il l’avait vu, pour la première fois, peu avant la mort du comte 4. /24/ Sans doute Grandson fut-il chargé par le Conseil 1 de veiller à la sécurité du physicien qu’avait recommandé le duc de Bourbon et qui était « en la grâce de Madame ». Ce simple geste, dans lequel il est inutile de chercher de la générosité, de la pitié ou un « esprit de sacrifice », fut fatal à Grandson. Servion, dans sa chronique, raconte que « pluseurs du peuple donnèrent grant blasme a messire Octhe de Granzon et disoyent qu’il estoit consentant que le phisicien eut fait morir le conte ».
Les soupçons ne s’arrêtèrent pas au seul Oton de Grandson. Il était difficile, en effet, d’expliquer pourquoi ce grand seigneur aurait attenté aux jours d’un souverain qui l’avait comblé de biens et d’honneurs. Mais si Oton avait des envieux et des ennemis, Bonne de Bourbon en avait aussi, et plus que lui. Au moment de la mort d’Amé VII, la cour de Savoie s’était trouvée divisée en deux partis hostiles, celui de « Madame la Grant » et celui de « Madame la Jeune », autrement dit celui de la belle-mère et celui de la belle-fille. Le 1er novembre 1391, quelques heures avant de mourir, le Comte Rouge avait fait un testament qui allait déchaîner les haines, les intrigues et les rancunes. Le comte de Savoie avait délibérément écarté sa jeune femme, Bonne de Berry, non seulement du gouvernement de la Savoie, mais même de la tutelle de ses enfants 2. Bonne de Bourbon était /25/ nommée « tuteresse, gouverneresse et administreresse » 1 du jeune Amé VIII et des comté, terres et seigneuries de Savoie 2. Il faut croire que le Comte Rouge avait reconnu dans sa mère des qualités d’intelligence et d’énergie qui manquaient à sa femme. Cette dernière, cependant, avait des partisans déterminés, à commencer par son père, le duc de Berry, qui, par tous les moyens, allaient s’efforcer de ternir l’honneur de Bonne de Bourbon pour l’écarter du pouvoir. La mort suspecte du Comte Rouge leur fournissait des armes, et quelles armes !
Un autre personnage peut-être n’avait pas lieu d’être très satisfait du testament d’Amé VII. Dans ses dernières volontés 3, Amé VI, le Comte Vert, avait jadis réglé la question de la succession : au cas où son fils n’aurait pas d’héritier mâle, la couronne comtale devait passer à son neveu Amédée de Savoie, prince d’Achaïe 4. Or, dans le testament du Comte Rouge, cette clause n’était plus mentionnée, sans doute tout simplement parce qu’un fils légitime existait dans la personne d’Amé VIII. M. Ernest Cornaz, cependant, est assez disposé à voir dans cette omission « la cause première des malheurs d’Oton de Grandson ». Le prince d’Achaïe aurait rendu ce /26/ chevalier, qui fut le principal témoin au testament d’Amé VII, responsable de ce qu’il considérait comme une méconnaissance de ses droits. D’où colère et désir de vengeance. Tout cela est possible. Les intrigues avouées ou secrètes, les ambitions des uns, les haines des autres, les accusations et les soupçons se donnaient libre carrière. « En celluy temps, notait Servion, commencèrent les envyes, haynes, rancors, malveullances, debas, parcialités et divisions. »
Les communes vaudoises et le populaire en général avaient accueilli avec avidité et sans le moindre contrôle les bruits d’empoisonnement qui, de Ripaille, s’étaient déversés sur le pays. Instantanément la vieille comtesse fut transformée en une mère dénaturée et son favori en un félon criminel. Il y avait bien le testament du Comte Rouge, pleinement favorable à « Madame la Grant » qu’il maintenait au pouvoir envers et contre tous. Mais on tenait pour suspect un tel testament, rédigé au moment où le comte allait mourir, affaibli par la souffrance, circonvenu par Oton de Grandson ou Louis de Cossonay, créatures de la comtesse 1.
Il n’était pas possible d’accuser publiquement la /27/ régente. On se contenta de le faire tout bas. Bonne de Bourbon elle-même fait allusion à « plusieurs parolles que on dit que aucuns chevaliers, escuyers et autres gens de ladite comté, ont dites contre nostre estat et honneur » 1. Quant à Oton de Grandson, on ne se gêna pas de l’accuser tout haut.
L’ENQUÊTE ET LA CONFESSION D’USSON.
Sur ces entrefaites, le médecin Grandville était tombé, on ne sait quand ni comment, entre les mains du duc de Berry. Ce dernier, tout heureux, comme bien on pense, informa aussitôt le prince d’Achaïe 2, héritier présomptif de la Maison de Savoie, qu’il tenait dans ses prisons « le phisicien empoisonneur ». Quelques jours après la mort du Comte Rouge, le prince d’Achaïe, avec d’autres seigneurs de la cour, avait solennellement juré de « poursuivre et punir les coupables ». Le duc de Berry lui rappelait sa promesse ; le moment était venu d’agir. En même temps, le duc demandait à sa « belle cousine de Savoye », Bonne de Bourbon, d’ordonner une enquête et d’en confier la direction au prince d’Achaïe. Le même jour, il écrivait aux communautés de Savoie, à celles du Pays de Vaud en particulier, pour les aviser d’avoir à prêter aide aux enquêteurs, afin que « les coupables et consentans fussent punis selon leur desserte »3. /28/ Il envoyait lui-même en Savoie des commissaires spéciaux « pour savoir quelle diligence on a mis en la dicte besogne ».
Le duc de Berry pensait à tout, sauf à mettre Grandville à la disposition des enquêteurs. Il eût été bien nécessaire, cependant, de confronter avec certains témoins « le phisicien empoisonneur qui, disait le duc lui-même, doit estre principal de la besogne ». Les communautés du Pays de Vaud écrivirent au duc, le 26 août 1392 1, pour le prier d’expédier Grandville en Savoie, afin qu’on pût le faire parler dans les tourments et que la vérité apparût « luculenter ». Le 27 août, elles adressèrent la même requête au prince d’Achaïe 2. Le roi de France, les ducs de Bourbon et de Bourgogne, intervinrent de leur côté 3. Mais en vain. Le duc de Berry, qui prétendait mettre son « entente à aider à savoir vérité », ne voulut rien entendre. Il refusa de se dessaisir de « l’empoisonneur » qu’il se réservait, le moment voulu, de faire parler utilement.
L’enquête eut lieu sans Grandville, et de nombreux témoins furent interrogés. Elle accumula les charges contre le physicien, mais n’apporta aucune précision sur ses complices et ses inspirateurs 4. Bruchet cherche à diminuer la valeur de cette procédure qu’il traite d’anodine, parce que, d’après lui, le prince d’Achaïe, qui s’était rangé du côté de Bonne de Bourbon, avait /29/ mis tous ses soins « à laisser dans l’ombre l’attitude de certains personnages compromis », autrement dit d’Oton de Grandson 1. Pour Carbonelli, au contraire, le prince d’Achaïe avait partie liée avec le duc de Berry, et certaines pièces de l’enquête auraient été tronquées ou falsifiées 2.
Si l’enquête n’arriva pas aux résultats souhaités par les adversaires de Bonne de Bourbon, l’interrogatoire de Grandville au château d’Usson, dans le diocèse de Clermont 3, par les émissaires du duc de Berry, le 30 mars 1393, allait apporter les compléments nécessaires.
Habilement interrogé, le physicien du comte de Savoie avoua tout ce qu’on voulut. Bruchet et Carbonelli, pour une fois d’accord, constatent qu’entre les mains des adversaires de Bonne de Bourbon, Grandville était un auxiliaire extraordinairement précieux, qui répéta ce que ses bourreaux lui dictèrent. Ce n’était pas l’avis d’Henri Carrard qui trouvait à la déposition du médecin « un singulier cachet de réalité ». D’après ce juriste éminent, « la rédaction d’un tel document suppose une tranquillité, un calme, une lucidité d’esprit, que l’on n’a pas dans les tourments » 4. Cette remarque étonne un peu, puisqu’il est clair que Grandville n’a été pour rien dans la rédaction de sa confession. Il y avait, dans ces sortes d’interrogatoires, des clercs qui, impassibles devant la souffrance d’autrui, savaient mettre du /30/ calme et de l’ordre dans les dépositions les plus incohérentes arrachées par la douleur ou par la crainte de la douleur.
La Confession d’Usson, qui est en français, a été publiée pour la première fois par Le Glay, puis par Kervyn de Lettenhove et par Carbonelli 1, sans le préambule et sans le protocole final qui sont en latin et qui ne sont pas négligeables. On lit dans le préambule que Grandville a fait ses révélations devant les commissaires du duc de Berry, non pas dans la chambre de la question ni dans la prison du château, mais bien « in camera vocata de hospitibus », et cela librement et spontanément, « absque tritura, questione seu gheyna ». Tout cela était vrai sans doute pour la confession faite dans la chambre des invités. Mais le clerc qui rédigeait cette pièce s’est gardé de dire ce qui s’était passé dans la prison. Comme on verra, dans sa rétractation Grandville insistera sur les tortures qu’on lui avait fait subir « in carceribus » 2.
Chose étrange, dans le récit de ses forfaits, l’accusé n’articule pas un seul mot pour sa propre défense. Aurait-il négligé de le faire si sa déposition avait été libre ? On remarquera qu’il ne mentionne même pas la blessure que le Comte Rouge s’était faite à la cuisse en tombant de cheval ; il n’explique pas, /31/ comme il le fera dans sa rétractation, que les remèdes employés étaient des réactifs et des fortifiants ; enfin, il n’en appelle pas au jugement des médecins ordinaires de la cour. Bref, il n’essaie pas le moins du monde de sauver sa tête, il avoue tout, il s’accuse de tous les crimes et, comme l’a justement fait observer un historien, il semble avoir éprouvé « une sorte de joie à raconter comment il avait mis à mal son malheureux maître » 1.
Répondant à ceux qui l’interrogeaient, Grandville accusa Bonne de Bourbon d’avoir sollicité secrètement de lui des médecines spéciales destinées à rendre son fils « impotent et paralytique de ses membres » et finalement à le faire tomber « en telle maladie qu’il morroit sans ce qu’il non y porroit estre mis aucun remede » 2.
Grandville accusa Bonne de Bourbon d’autres crimes encore. La comtesse lui aurait dit qu’elle avait « aucuns ennemis et malveillans », et, derechef, lui aurait demandé « aucunes medicines, pouldres et chouses par lesquelles elle s’en peust venger ». Le médecin remit à la comtesse une certaine poudre capable de faire mourir les gens dans les six jours. Les ennemis dont Bonne de Bourbon tenait à se venger étaient « le capitayne de Monseigneur », c’est-à-dire probablement Iblet de Challant, capitaine général de Piémont, puis Hugues de Grandson et le comte de Genève. Leur donna-t-elle cette poudre dans du /32/ vin, sur du pain ou sur toute autre « viande » ? Grandville dit qu’il ne le sait, « mès qu’il pense que oy, parceque les dis sire de Grandson et le conte de Genève auxquieux elle voloit mal sont depuis morts ». 1
Les ennemis de la Grande Comtesse pouvaient se frotter les mains. La régente de Savoie faisait figure d’empoisonneuse professionnelle.
Mais on ne pouvait accuser Bonne de Bourbon toute seule. Il fallait lui trouver un ou deux complices. Il semble que l’on ait hésité au début de la procédure. Tandis que Grandville était soumis à la torture, on l’interrogea au sujet de l’évêque de Maurienne, d’Odon de Villars, de Louis de Cossonay, d’Oton de Grandson, de Pierre Dessous-la-Tour, de l’écuyer Antoine Rana, de l’apothicaire Pierre de Lompnes et de beaucoup d’autres 2.
Finalement on s’en tint à deux complices, qui se trouvaient être l’un et l’autre fort attachés à la comtesse : Pierre de Lompnes 3 et Oton de Grandson. Il ne fut pas difficile à Grandville, guidé par ceux qui l’interrogeaient, de compromettre ces deux personnages. L’apothicaire, affirma-t-il, avait toute la confiance de Madame ; il était au courant de tout ; en fabriquant les remèdes empoisonnés, il savait bien à qui ils étaient destinés. Quant à Oton de Grandson, il importe de reproduire ici intégralement ce que Grandville, dans les tourments, fut obligé de « confesser » sur ce chevalier, puisque c’est là le seul et /33/ unique témoignage sur lequel allait reposer toute l’accusation :
Item, requis s’il [Grandville] scet que messire Hoton de Granson sceust ce que ladicte contesse [Bonne de Bourbon] avoit requis audit maistre Jehan [de Grandville] comme dessus est dit, respont ledit maistre Jehan et dit par son serement que oy, car, estant ledit messire Hoton a la journée qu’il avoit emprise a Digon en guaige de bataille a messire Rahou de Gruere, ladicte contesse parla audit maistre Jehan et lui dit : « Maistre Jehan, nous avons ung chevalier qui est appelé messire Hoton, lequel a a tenir une journee en guaige de bataille. Porriés vous savoir quelle fin prendra ledit guaige ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit que non. Et lors ladicte contesse lui dist telles paroles : « Je le volsisse bien savoir, car c’est ung chevalier de grant bien et le mieux de nostre cour, et, s’il fust cy presens, je ne me doubteroie point de a li dire ce que nous avons empris affere contre mon fils le conte », comme dessus est dit. Et lui dist outre que ledit conte son fils avoit grant tort audit messire Hoton, car il avoit ledit guaige par le fait de sondit fils le conte, dont il lui en aidoit peu. Dit plus ledit maistre Jehan que, quant ledit messire Hoton fust revenu de ladicte journee dudit guaige et ot parlé avec ladicte contesse, ledit maistre Jehan trova ledit messire Hoton au pied des degrés de l’oustel dudit conte a Ripaille, que venoit de fere la reverence audit conte, lequel messire Hoton lui demanda : « Estes vous le phisicien qui estes venus ? » Et lors ledit maistre Jehan lui respondit que oy. Et ledit messire Hoton lui dist : « Le conte m’a dit que vous lui avés données aucunes chouses qui ne lui font pas bien. Que lui avés vous donné ? » Et lors ledit maistre Jehan lui dist : « Alés le demander a Madame la Grant, car elle le vous dira bien ». Et, ampuis ce, ledit messire Hoton ala devers ladite Madame la grant comtesse, et puis ampuis ledit maistre Jehan entra en la chambre de madicte dame la Grant ou trova ladicte Madame la Grant et ledit messire Hoton qui parloient /34/ ensemble. Et quant ils eurent parlé, ledit messire Hoton se partit de madicte dame et s’en vint vers ledit maistre Jehan et le mena vers la fenestre de ladicte chambre, et illec lui commensa a dire en soi complaignant dudit conte et disant que le conte ne lui avoit pas faicte l’ayde que devoit fere, attendu que ledit guaige estoit empris par ledit conte et que d’autres lui avoient plus aidié qu’il non avoit fait, et puis lui demanda : « Qu’est ce que vous avés fait et donné audit conte ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit qu’il lui avoit fait et donné tout ce qu’il a dit dessus en recitant a lui tout de mot a mot. Et lors ledit messire Hoton lui demanda : « De ce que vous lui avés fait, doit morir ? » Et ledit maistre Jehan lui respondit : « Il non a pas bon signe de guérir, car il commense a parelitiquer et puis tombera en espaume, et, ce fait, ne se puet mettre remede que ne viegne a mort ». Et ledit messire Hoton lors lui dist : « Ce est bien, et prenés vous garde que soit secret et que nuls ne le sache. Et ne vous doubtés de riens, car je vous conduiray la ou vous voldrez aler, sauvement et sceurement, qui que le vuille savoir et oyr. Et de vostre poine et travail je parleray a Madame, et vous feray satisfere si bien que vous vous en tendrez pour content. » Dit plus que, quant le conte fu mors, les gens et officiers du conte vindrent de nuyt a l’oustel dudit maistre Jehan pour li fere desplaisir et intrarent dedens. Més les gens dudit messire Hoton, qui estoint venus vers ledit maistre Jehan pour le garder, deffendirent a tous qu’ils ne lui feissent desplaisir, car ainsi le Conseil l’avoit ordonné, parce qu’il estoit en la grace de Madame. Et lors lesdites gens et officiers s’en alarent. Dit plus que, ampuis ce fait, ledit messire Hoton, le jour que l’en appareilloit le corps dudit conte, vint devers ledit maistre Jehan et lui bailla xxiiij escus, et lui dist : « Maistre Jehan, Madame vous envoye cest argent, et vous mande que vous la pardonnés si vous en tramet si pou, car, en verité, elle ne vous en puet plus envoyer a present, més escrivés li tousjours, car elle vous envoyra ce que vous faudra. Et je vous baille messire Pierre dessoubz la /35/ Tour, qui est a present de mon oustel et mon compaignon, lequel je vous baille pour vous convoier comme cellui en qui plus me fie, lequel vous menera sauvement et sceurement la ou vous voldrés aler. » Lequel messire Pierre le garda tout ledit jour audit houstel, et puis l’endemain, a solleil levant, l’emmena et le convoia avec pluseurs autres jusques que fu hors ladicte conté. Et d’illec ledit maistre Jehan s’en ala devers ledit monseigneur de Borbon.
J’ai tenu à rapporter, sans en omettre un mot, tout ce qu’avait déposé Grandville sur Grandson, au château d’Usson, le 30 mars 1393. Il ressort des confessions du médecin au moins trois choses : 1° C’est à la demande de Bonne de Bourbon elle-même, afin qu’elle pût garder le pouvoir en Savoie, que Grandville tenta de rendre le comte impotent et paralytique et finalement le fit mourir. 2° Le traitement criminel fut aussitôt commencé de connivence avec l’apothicaire. 3° Grandson était absent lorsque la mère du Comte Rouge se serait résolue à supprimer son fils partiellement ou totalement. A son retour à Ripaille, il apprit par les révélations de la comtesse les tentatives coupables du médecin. Le rôle actif de Grandson aurait donc été nul. Il aurait été, au dernier moment, un confident, un confident sympathique, il est vrai, qui aurait approuvé le crime.
Il eût été difficile de mettre sur le compte de Grandson des accusations plus directes, puisque, quand Grandville opérait, messire Oton était à Dijon, occupé de son gage de bataille contre Rodolphe de Gruyère, et quand il revint à Ripaille le comte était moribond. C’en était assez cependant pour pouvoir dire qu’il était « consentant », pour le désigner à la vindicte /36/ publique et pour le poursuivre avec acharnement jusqu’au bout.
Les dépositions de Grandville ne mirent pas longtemps à être connues dans toute la Savoie 1. Elles provoquèrent une réaction immédiate de la part d’un certain nombre de grands seigneurs de la Savoie, de la Bresse, du Bugey et du Val d’Aoste. Réunis à Chambéry, le 27 avril 1393, sous la présidence d’Amé de Savoie, prince d’Achaïe, ils déclarèrent solennellement tenir pour fermes et valables les dernières volontés du Comte Rouge relatives à la régence de la Savoie. Ils déclarèrent, de plus, vouloir garder, soutenir, conserver et défendre de toute leur puissance « l’honneur et estat » de Bonne de Bourbon, « non obstant quelxconques querelles, controversies ou debatz contre elle, son honneur et estat, meues et a mouvoir, et quelxconques lettres et escriptures contre elle, son honneur et estat, exhibees ou a exhiber par quelxconques personnes ». Cette déclaration, il est vrai, se terminait par une restriction qui n’était pas simplement usuelle : l’engagement était pris, spécifiaient ces grands personnages, « jusques atant toutesvoyes qu’il nous apparoisse que a nostre honneur nous ne le peussions plus faire » 2. Pourquoi estimaient-ils nécessaire de parler de leur honneur au moment où ils avaient à défendre celui de Madame Bonne ? Faut-il admettre que cette restriction montrait un certain doute et une certaine hésitation ? /37/
Il est aussi question de l’honneur de Bonne de Bourbon dans un autre document, daté de Chambéry, le 8 mai 1393, le Traité entre Bonne de Bourbon et Bonne de Berry, comtesses de Savoie, pour la régence des Etats de Savoie 1. Pour mettre un terme aux dissensions qui agitaient le comté, le roi de France et les ducs de Bourgogne, de Berry et d’Orléans, considérant « la prochaineté de lignage » qui les unissait à l’une et à l’autre dame, envoyèrent en Savoie des « messagers », les évêques de Noyon et de Chalon et les seigneurs de Coucy, de la Trémoille et de Giac, avec mission de « mettre a bon accord, paix et union les dites dames ».
Ce traité d’accord fait allusion à « certaines paroles » dites par « aucuns » contre l’honneur et la bonne renommée de Bonne de Bourbon. Or l’honneur de cette dame touchait à l’honneur du roi de France. Aussi les seigneurs des deux parties estiment-ils nécessaire de déclarer « que eux ensemble et chascun pour soy veulent en tous cas et en toutes choses garder l’honneur de ma dite dame, tant pour l’honneur du roy et de nos dits seigneurs 2, comme pour le bien de sa personne 3. Et leur a depleu et deplait se aucune chose a esté faite ou dite en quelque maniere que ce soit contre elle, car ils ne sçavent ne oncques ne sceurent en elle fors que tout bien et tout honneur ».
Conclu sous l’égide du roi de France et des ducs de Bourgogne, d’Orléans et de Berry lui-même, ce traité d’union, auquel acquiesçaient les deux comtesses, /38/ était bien fait pour apaiser les querelles et satisfaire les ambitions. Il devait, semble-t-il, emporter l’approbation des seigneurs de Savoie. Il faut croire que l’éloge, même modéré, qui était fait de Bonne de Bourbon ne fut pas du goût de quelques intransigeants. Sept d’entre eux, adversaires de la Grande Comtesse, adversaires aussi d’Oton de Grandson, hésitèrent à se rallier à cet acte de paix. Ils s’y résignèrent cependant, mais de mauvais gré. Le lendemain, 9 mai, réunis dans la chapelle Marie-Madeleine, près de Chambéry, quatre de ces bannerets, en leur nom et au nom de leurs trois « compagnons » absents, déclarèrent solennellement qu’ils s’engageaient à poursuivre de tout leur pouvoir, comme ils disaient, « tous ceulx qui sont, seront ou pourront estre culpables et consentissans de la mort de nostre tresredobté seigneur, le conte de Savoie, derrenierement mort, que Dieux absoille ». Ces quatre chevaliers étaient : messire Jean, sire de la Chambre, vicomte de Maurienne, messire Antoine, sire de la Tour, messire Jean, sire de Miolans, et messire Humbert de Savoie, sire d’Arvillars. Les trois absents étaient: messire Amé de Savoie, sire des Molettes, frère d’Humbert ; messire Jean de Clermont et messire Jean, bâtard de la Chambre.
On voit que, somme toute, c’était sa parenté avec le roi de France, dont elle était la tante, qui mettait Bonne de Bourbon hors de cause. Mais cela ne voulait pas dire que les accusations de Grandville contre la Grande Comtesse, accusations qui « déplaisaient » — le mot est bien faible — aux bannerets de Savoie, fussent mensongères. Sinon, mensongères sur le point principal, elles tombaient ipso facto quant aux points /39/ secondaires, c’est-à-dire quant aux complices. Ces grands seigneurs ne firent pas ce raisonnement équitable et naturel. Ou s’ils le firent, ce fut pour le repousser. Si Bonne de Bourbon échappait aux châtiments, les complices, qui n’étaient pas apparentés au roi de France, allaient les subir.
Ne soyons donc pas surpris de voir le prince d’Achaïe faire saisir, juger et condamner l’apothicaire, accusé d’avoir préparé les remèdes prescrits par Grandville. Il fallait bien commencer à donner satisfaction au peuple de Savoie qui réclamait à cor et à cris la punition des coupables. On enferma Pierre de Lompnes dans la prison du château de Chambéry, on le géhenna et on le « questionna trés griefment » en présence du prince d’Achaïe, de son frère Louis de Savoie, du sire de la Tour, du sire de Miolans et de plusieurs autres. Puis on le traîna sur le roncin d’une juive « jusque au lieu ou l’on ly tailla la teste ». Lui aussi avait dû faire des « confessions ». On ne possède pas sa procédure, mais sans doute avait-il dû accuser la comtesse et Oton de Grandson. Son corps fut coupé en morceaux, qui furent salés puis distribués dans les villes de Moudon 1, au Pays de Vaud, d’Avigliana et d’Ivrée, au Piémont ; la tête fut expédiée à Bourg-en-Bresse 2.
Le supplice du malheureux apothicaire montrait bien, urbi et orbi, que, en dépit de toutes les déclarations, on prenait les accusations de Grandville pour /40/ l’expression de la vérité, ou qu’on faisait semblant de les prendre pour telles.
Cette exécution ne calma nullement les esprits, au contraire. La Grande Comtesse était hors d’atteinte. Le pharmacien était supplicié. Restait Oton de Grandson, dont les vastes possessions étaient une proie bien tentante. Le prince d’Achaïe n’eut pas de peine à le faire condamner; mais on ne possède aucun renseignement sur son jugement, s’il y en eut un, ni sur la sentence de confiscation de ses biens. Le 19 juillet 1393, le prince d’Achaïe était à Moudon 1 pour régler la question de cette saisie. Les communes vaudoises réunies dans ce lieu, le 3 août, approuvèrent toutes les mesures prises contre Grandson. Avaient-elles des raisons, à nous inconnues, d’en vouloir à ce grand seigneur ? Hisely disait en 1855 : « La cause de cet acharnement est un mystère » 2. On a supposé qu’Oton de Grandson avait froissé et mécontenté les Etats de Vaud, gardiens de la coutume. On a supposé que des vexations et des exactions avaient été commises par Guillaume de Grandson et son fils 3. On s’est imaginé qu’il s’agissait « d’une lutte politique entre les partisans de la maison de Savoie et les sires de Grandson, suspects d’attachement à la vieille cause bourguignonne » 4. On a vu enfin, dans l’attitude unanime /41/ des communes, « l’expression de la fidélité du peuple vaudois pour la maison de Savoie » 1.
Oton de Grandson s’étonnait de cette hostilité et de cette haine qu’il n’arrivait pas à s’expliquer. Il se demandait quel mal lui et ses « devantiers » avaient bien pu faire aux Vaudois. Aussi dira-t-il avant de se battre à Bourg-en-Bresse : « Ils me tiennent pour leur ennemy, dont forment me griesve, car c’est a leur grant tort ».
Le 1er novembre 1393, le jeune comte de Savoie, sur les conseils et avec l’approbation des ducs de Berry et de Bourgogne et de sa mère, Bonne de Berry, vendit à Rodolphe de Gruyère, seigneur de Montsalvens et de Vaugrenant, et à Jean de la Baume, seigneur de l’Abergement, pour le prix de 14 000 florins, les seigneuries d’Aubonne et de Coppet, confisquées à Oton de Grandson à cause de ses « crimes » 2. Quant aux châtellenies de Cudrefin et de Grandcour, elles furent cédées à un marchand de Pavie, François Corneri, à qui la cour de Savoie devait 3277 ducats d’or 3. Elles furent administrées par Gérard d’Estavayer, personnage dont il faut retenir le nom et la fonction. /42/
Pendant que la justice, présidée par le prince d’Achaïe, rendait ses arrêts, non sans injustice ni contradiction, puisqu’elle mettait hors de cause Bonne de Bourbon tandis qu’elle coupait la tête de l’apothicaire, qu’était devenu Oton de Grandson ?
Le Comte Rouge était mort le 2 novembre 1391. Les jours suivants, Oton se trouvait à Nyon, avec Bonne de Bourbon, Louis de Cossonay et d’autres seigneurs 1. On relève encore, le 8 décembre, sa présence à Aix où il avait accompagné la comtesse, avec l’évêque de Maurienne et le prince d’Achaïe 2.
Peu après, en butte à tous les soupçons, il avait quitté la Savoie et s’était rendu à la cour de Bourgogne, puis en Angleterre.
Le 7 juin 1392, le roi Richard accordait à son « cher et fidèle » Oton de Grandson, « pro bono servicio quod ipse nobis impendet in futuro », une rente annuelle de cent marcs 3.
Grandson ne resta pas longtemps inactif. Il prit part à la seconde expédition du comte de Derby en Prusse et en Palestine, du 24 juillet 1392 au 5 juillet 1393. Cet Henri, comte de Derby, qui devait occuper le trône d’Angleterre sous le nom d’Henri IV, avait guerroyé en 1390 contre les Infidèles de la Prusse avec les chevaliers teutoniques. Dans une seconde expédition, accompagné, entre autres, d’Oton de Grandson, il avait traversé la Poméranie, le Brandebourg, la Bohême, l’Autriche, la Vénétie, la Dalmatie, la Palestine, pour rentrer en Picardie par le Piémont, /43/ la Savoie et la Bourgogne 1. On possède le relevé, jour par jour, des dépenses effectuées dans chacune des stations de ce long voyage par le prince, ses gens et leurs chevaux 2. Oton de Grandson s’y trouve mentionné à diverses reprises. On voit, par exemple, qu’une cabine spéciale avait été construite sur un navire pour lui et pour le seigneur William de Willoughby 3. Les comptes signalent sa présence à Dantzig, à Derschau, à « Coningesburgh », c’est-à-dire à Kœnigsberg, puis à Nicosie de Chypre. Ses gages, d’abord de 3 sous 4 deniers par jour, furent portés à 5 sous :
Domino Ottoni Graunson, militi, pro vadiis suis infra curiam, a xij° Augusti usque ultimum diem Septembris, utroque computato, capienti per diem, ex precepto domini et consilii, iij s. iiij d., per l dies viij li. vj s. viij d. Et eidem pro vadiis suis infra curiam a primo die Octobris usque ultimum diem Maii, utroque computato, capienti per diem v s., ex precepto domini et consilii, per ij c xliij dies, lx li. v s 4.
Tandis que, dans son pays, on le condamnait et que, le 1er novembre 1393, on vendait ses seigneuries d’Aubonne et de Coppet, le 18 novembre de la même année, il prêtait au roi d’Angleterre le serment suivant :
Je deveigne vostre homme lige, de vie et de membres, et terrien honure et foi et loiauté vous porteray encontre /44/ tous gens qui pourront vivre ou morir, sauve encontre le conte de Sauveye, mon soverain signeur, et en cas que mesme celui conte hors de son paiis soit armez contre vous, que adonque je serai ovesque vous encontre lui et tous autres.
Richard II accordait à son « fidèle et bien-aimé Oton de Graunson », jusqu’à la fin de sa vie, une pension de 126 livres, 13 sous et 4 deniers 1.
LES RÉTRACTATIONS.
Il semblait que le sort des « empoisonneurs » du Comte Rouge fût définitivement réglé. Comme on ne pouvait traîner en jugement la tante du roi de France, on lui avait enlevé la garde de son petit-fils, et elle allait se retirer à Mâcon 2. L’apothicaire avait /45/ été coupé en morceaux. Oton de Grandson avait quitté la Savoie et ses biens avaient été saisis. Les ennemis de la comtesse et du chevalier l’emportaient sur toute la ligne 1. Mais, comme dira quelques années plus tard le prévôt du chapitre de Lausanne, Martin Le Franc : « Vérité est de moult grande puissance. Tant ne la scet on taire et celer que enfin ne se monstre, ne fuir que son homme ne treuve, ne soubzmarchier qu’elle ne vainque » 2.
Une première lueur de vérité surgit tout à coup, le /46/ 20 avril 1394, de « la place du chastel de Mascon » 1, où le confesseur du Comte Rouge, frère Guillaume Françon ou Franchon, qui avait assisté le défunt durant sa maladie et son agonie, se décida à parler. Est-ce qu’il le fit à la prière de Bonne de Bourbon ou à l’instigation de l’avocat de la comtesse 2 ? Peu importe. Il le fit « par son serement aux sains Euvangiles de Dieu donné et sur le péril et dampnacion de l’ame de lui ».
Lorsque Pierre de Lompnes avait été jugé puis exécuté, frère Guillaume l’avait visité dans sa prison et l’avait accompagné au supplice. Il avait reçu les confessions du condamné à mort, dans un moment où l’on n’a plus aucun intérêt à cacher la vérité 3. Jusqu’à sa dernière heure, l’apothicaire avait protesté de son innocence : il n’était pour rien dans la mort du Comte Rouge, « et aussi ne savoit il que aucun autre en fust sachant ou consentant en aucune maniere », autrement dit, ni Bonne de Bourbon ni Oton de Grandson n’avaient été, la première instigatrice, le second complice d’un crime. A la vérité, à force de torture, on lui avait fait accuser la comtesse et le chevalier. Mais, avant de quitter cette vie, il affirmait, « sur la dampnacion de son ame », que tout /47/ ce qu’il avait dit devant le prince d’Achaïe et ceux qui l’interrogeaient « estoit mensonge et l’avoit dit contre verité par force de geyne et de tourment ».
Frère Guillaume fit une autre révélation digne de remarque. Impressionné par les confessions de l’apothicaire, il était allé trouver le prince d’Achaïe pour lui déclarer qu’en son âme et conscience il croyait Pierre de Lompnes « pur et innocent », que le procès de ce malheureux n’était « point véritable » et que ce serait péché de « le faire mourir sans cause ». Pour toute réponse, le prince répondit au confesseur qu’il allât « chanter la messe et non mie dire telles paroles », que ce n’était pas « son office » et qu’il se tût.
Quand Pierre de Lompnes fut traîné au supplice, ses juges firent en sorte qu’on n’entendît pas sa voix. Frère Guillaume raconta que « grant quantité de gens armés tenoyent leurs espees et couteaulx traiz et faisoient grant bruit et grant tumulte » 1. Au XVIe siècle, comme cela est arrivé à beaucoup d’hérétiques, Pierre de Lompnes eût été bâillonné, à moins qu’on ne lui eût coupé la langue.
Il faut croire que les rétractations du vieil apothicaire, qui avait servi si longtemps et si fidèlement la comtesse, firent de l’impression, sinon sur le prince d’Achaïe, du moins sur d’autres conseillers. Son procès fut révisé le 3 avril 1395 et sa mémoire réhabilitée 2. Ses restes — s’en trouvait-il encore ? — furent ensevelis en terre sainte 3. /48/
Ce procès de révision, s’il ne rendait pas la vie à Pierre de Lompnes, proclamait avec éclat son innocence et, du même coup, celle de Bonne de Bourbon et celle d’Oton de Grandson.
Une autre rétractation plus importante allait suivre, celle de Grandville en personne. Ce physicien, qui n’avait pas été « décollé » comme l’apothicaire, était en train de mourir de sa mort naturelle 1 au château de Montbrison 2, dans le diocèse de Lyon, le 10 septembre 1395. Voulant libérer son âme, et après s’être confessé, il rétracta, « in presencia corporis Christi », les prétendues révélations qu’on lui avait arrachées dans les tourments. La crainte de la torture, disait-il, lui aurait fait avouer avoir empoisonné le monde entier : « Dicens et affirmans magister Johannes quod, propter tormenta que sibi faciebant, si interrogatus fuisset, deposuisset mendaciter quod ipse esset causa mortis omnium personarum mortuarum in toto mundo a tricentis annis vel pluribus citra. » Ses inquisiteurs, Jean, bâtard de la Chambre, Ponce de Langeac, châtelain d’Usson, Antoine Magnin, secrétaire du duc de Berry, puis le seigneur Jean de la Baume, l’avaient obligé, « vigore ac metu tormentorum », à accuser Bonne de Bourbon, Oton de Grandson et Pierre de Lompnes. Jamais la comtesse n’avait fait donner à son fils des médecines empoisonnées, destinées à le débiliter ou à le faire mourir. Jamais l’apothicaire /49/ n’avait fabriqué de telles potions. Quant à Oton de Grandson, revenu de Dijon au moment où le Comte Rouge était au plus mal, Grandville ne le connaissait pas et même ne l’avait jamais vu « ante in vita sua ». Ce chevalier n’avait pas eu à être « consentant de la mort » du comte, puisque tout ce qu’on reprochait à la mère, au médecin et à l’apothicaire, n’avait jamais existé que dans l’imagination des inquisiteurs eux-mêmes.
LA SENTENCE DU ROI DE FRANCE.
Ce n’est pas tout. A ces deux rétractations qui, pour tout homme sans parti pris, ne laissaient debout aucune des accusations de Grandville, vint s’ajouter en faveur d’Oton de Grandson une autre déclaration d’une valeur inestimable. Assisté des ducs de Bourgogne, d’Orléans, de Bourbon et de Berry, le roi de France, après avoir pris connaissance des pièces du procès, proclama la complète innocence de ce chevalier. On ne possède pas, malheureusement, le texte de la sentence du roi. Comme on verra, Oton s’y réfère, avant de se battre avec Gérard d’Estavayer. On peut se demander pourquoi Charles VI jugea bon d’intervenir dans une affaire de justice savoyarde. Quelle haute personnalité avait bien pu attirer l’attention du roi sur le sort d’un chevalier de Savoie qui avait combattu au premier rang de l’armée anglaise ? Serait-ce le duc de Bourbon, poussé par sa sœur ? On pourrait faire une autre supposition, peut-être hasardée. Ne serait-ce pas /50/ le moment de se souvenir qu’Oton de Grandson avait chanté la beauté non pareille de la reine Isabeau de Bavière, à laquelle il a dédié ses poésies ? Serait-ce la reine qui poussa le roi et les ducs à intervenir en faveur de son ancien « servant » ?
Henri Carrard estime que le jugement du roi de France a fort peu de valeur, que l’opinion publique ne s’y trompa point et qu’on s’y trompera moins encore aujourd’hui. Voici pourquoi : Charles VI était fou et ne pouvait présider « un tribunal sérieux » ; quant aux ducs, ils avaient chacun quelque raison particulière de ne pas être trop sévères : le duc de Bourbon était le protecteur de Grandville ; la mort d’Amé VII avait servi les intérêts du duc d’Orléans dans le Milanais ; le duc de Bourgogne dominait en Savoie et ne se souciait plus de flétrir la comtesse Bonne de Bourbon en flétrissant Grandson ; le duc de Berry, enfin, ne s’occupait plus des affaires de Savoie depuis que sa fille, veuve du Comte Rouge, avait épousé en secondes noces le comte d’Armagnac 1. On ne saurait, avec plus de désinvolture, écarter un document gênant.
La sentence du roi de France, transmise au comte de Savoie, avait comme conséquence naturelle l’annulation de la confiscation des biens du prétendu coupable. Le comte de Savoie avait accordé un sauf-conduit à Grandson et s’apprêtait à lui restituer ses terres. Il semble bien qu’Oton fut remis en possession de Grandcour et Cudrefin dont Gérard d’Estavayer était châtelain 2. Le moment était venu de rendre /51/ gorge. C’est à quoi certains bénéficiaires ne pouvaient se résigner. A partir de ce moment, toute l’affaire devint uniquement, comme l’a bien vu Carbonelli, une question d’argent 1.
LE DUEL DE BOURG-EN-BRESSE.
Pouvant croire venue l’heure où il serait à son tour lavé de tout soupçon, Oton s’en revint, muni d’un sauf-conduit, dans son château de Sainte-Croix. Il s’y trouvait en 1396. Cette année-là, il approuvait un acte reconnaissant bourgeois de Sainte-Croix seize particuliers de Baulmes 2. Cette même année, il disposait de la moitié de la chapelle de Cudrefin en faveur d’un chapelain 3. Il faisait acte de propriétaire. Peut-être croyait-il encore à la justice des hommes. Mais les rétractations de Pierre de Lompnes et celles de Grandville, pas plus que la déclaration royale, n’avaient fait taire ses ennemis ni ramené le calme dans le pays. En dépit de toute évidence, les communes vaudoises tenaient plus que jamais ce grand seigneur pour un criminel. Ceux qui avaient eu leur part des vastes domaines de Grandson et qui espéraient bien la garder surent entretenir la suspicion et la haine.
Il s’agissait de trouver, sans plus attendre, un /52/ homme assez audacieux et assez dénué de vergogne pour se dresser contre le revenant. Le châtelain de Grandcour et de Cudrefin fut cet homme. Subventionné et équipé par les communes, Gérard d’Estavayer osa se présenter, cette même année 1396, devant le bailli de Vaud, Louis de Joinville, seigneur de Divonne, pour accuser Grandson d’avoir empoisonné le comte de Savoie et, par-dessus le marché, le seigneur Hugues de Grandson. Voici les propos d’Estavayer rapportés dans l’Ordonnance du gage de bataille 1 :
Sire baillif, je, Girerd d’Estavayer, me clame en vostre main, comme lieutenant, pour faire raison de mon treschier et redoubté seigneur monseigneur de Savoye de messire Octhe de Granzon. Si vous requiers comment le vuillés assigner a ung jour, selon raison et coustume du païs, et luy vuillés notifier que a cellui jour je luy maintiendray et diray que il, faulsement et maulvaisement, a esté consentant de la mort de mon redoubté seigneur monseigneur de Savoye dernierement mort, et aussi de messire Hugues de Granzon, son seigneur, et ce je luy dis et diray et maintiendray mon corps encontre le sien a Modon, ou raison se doibt faire de toutes causes touchant les bannerés, par devant vous, comme baillif et commis pour faire raison et justice. /53/
Considérant « la grosseur de la matiere qui est crime de leze majesté », le bailli de Vaud renvoya cette « clame » devant le comte de Savoie, le jeune Amé VIII, et ses conseillers, qui séjournaient à Bourg-en-Bresse. Les parties furent assignées dans cette ville le 15 novembre 1396. Gérard d’Estavayer renouvela ses accusations en les aggravant. D’après lui, Oton de Grandson avait été non seulement « consentant », mais aussi « cause » 1 de la mort du comte de Savoie. Il demanda que le combat eût lieu dans le Pays de Vaud, sinon, prétendait-il, il ne manquerait pas lui-même de cheoir « en la malveillance et inimitié » des Vaudois, si la « clame » se terminait autre part. Ce serait d’ailleurs « enfraindre leur dite coustume et liberté ». Cela dit, il jeta son gage, insistant pour que le combat se fît à Moudon, « selon l’usage et coustume dudit Pays ».
Avant de jeter à son tour son gage et après avoir fait le signe de « la saincte vraye croys », Grandson répondit en ces termes aux accusations de Gérard d’Estavayer :
Je prens Dieu, saincte Anne et benoyte lignye en tesmoing de la verité, et dy que tu mens et as menti autant de fois comme tu l’as dit, et devant mon souverain seigneur, qui cy est présent, je m’en deffendray a l’ordonnance de luy et de son sage et honnorable conseil, et en feray si avant que mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé, et tu en demourras et seras menteur par devant vous /54/ et vostre tresnoble seignorie, hors du païs de Vuaud. Duquel païs, comme j’ay entendu et m’a esté rapporté que l’on vous a escript qu’ils me tiegnent pour leur ennemy, dont forment me griesve, car c’est a leur grant tort, consideré que je, ne mes devantiers, ne leur fismes oncques chose dont eulx me deussent tenir pour tel.
Puis, requérant audience et s’adressant au jeune comte, Grandson demanda l’autorisation de s’expliquer sur le combat qui allait avoir lieu. En homme expérimenté, il commence par donner, le plus calmement du monde, quelques précisions sur l’ « appellant » et le « deffendant », autrement dit sur l’accusateur et l’accusé, et sur les devoirs et le droit de chacun d’eux. Grandson établit d’abord que l’« appellant », dès qu’il a formulé ses accusations, doit se tenir prêt à combattre sur le champ, si les juges et le « deffendant » le veulent ainsi. Le « deffendant », au contraire, peut requérir, si bon lui semble, quarante jours de délai.
Ces questions réglées, faisant allusion au fond même de la « clame », Grandson remarque qu’il aurait le droit de refuser de se battre avec Gérard d’Estavayer, dont les accusations ne sont que mensonges. A ces faussetés misérables, il oppose le témoignage du roi de France, « le plus grand et le plus noble roy des chrestiens », qui, avec les ducs de Berry, de Bourgogne, d’Orléans et de Bourbon, a fait une enquête sur la mort du comte de Savoie. « La mercy Dieu, s’écrie Grandson, j’en suis trouvé pur et net et non coupable ! » Il cite ensuite l’opinion du duc de Bourgogne, à la cour duquel il a vécu deux ans, qui a déclaré devant le roi d’Angleterre et une foule de seigneurs « comme ils m’ont trouvé pur et net et innocent, /55/ et m’en tient pour si peu coupable comme sa propre personne mesme ».
Ayant ainsi, à la face du jeune comte et des bannerets qui l’entouraient, proclamé son innocence et invoqué des témoignages que personne n’osait récuser, Grandson manifeste son étonnement à propos d’un fait bien significatif. Pourquoi les grands seigneurs de Savoie, ceux qui appartiennent au lignage du comte, ceux qui ont été comblés de dons et de faveurs et qui remplissent des offices à la cour, n’ont-ils pas pris eux-mêmes le soin de vider cette querelle ? Pourquoi ces « vaillants preudhommes » ne se mettent-ils pas en avant ? Sans doute parce qu’ils reconnaissent que la querelle est mauvaise, parce qu’ils craignent Dieu et aiment leur honneur. Mais il y en a d’autres qui ont poussé Gérard d’Estavayer et qui se cachent derrière lui. Grandson leur dit, avant de combattre, ce qu’il pense d’eux : ou bien, s’ils estiment que la querelle est bonne et vraie, ce sont des lâches, puisqu’ils se cachent, ou bien, s’ils savent que tout ce qu’on lui reproche est mensonge, ils se damnent et se déshonorent en poussant « un chrestien a faire chose ou l’on peut perdre l’ame, l’honneur et la vie ».
Sur Gérard d’Estavayer et sur ceux qui ont promis de « faire ses despens », Grandson donne son avis sévère mais juste. Il fait allusion à un « aultre » qui a proféré contre lui les mêmes accusations et qui, comme Gérard d’Estavayer, en demeurera menteur. Quel est cet autre ? Nous ne savons 1.
Renonçant aux quarante jours de délai que le « deffendant » a le droit de requérir, Grandson se /56/ déclare prêt à combattre sur le champ, pour en finir avec « ces maulvaises mensonges » et ramener la paix en Savoie.
Cette défense de Grandson, prononcée quelque temps avant sa mort devant le comte de Savoie, à Bourg-en-Bresse, et devant les gentilshommes et les chevaliers accourus de toutes parts pour assister au défi, mérite d’être publiée intégralement dans un volume consacré aux œuvres de ce chevalier. On peut se demander si ce plaidoyer, rapporté dans l’Ordonnance du gage, a été rédigé tel quel par Grandson lui-même. C’est probable. Au moment et dans les circonstances où il a discouru, le « deffendant » n’a pas dû se livrer à des improvisations. Il a sans doute remis sa déclaration par écrit au rédacteur de l’acte, Pierre Pugin, secrétaire du seigneur. Dans tous les cas, ces paroles ne portent pas la marque d’une rédaction de notaire.
Mon tresredoubté et souverain seigneur, selon ce que j’ay ouy dire a pluseurs anciens vaillans chevaliers des deux royaumes de France et d’Angleterre, et aussi a aulcuns de l’empire de l’Allemagne, ils disent que, par droit d’armes, tout homme qui se fait appellant de si grand cas comme de trahison ou de meurtre ou de larcin, doit venir a son appel si bien pourveu de toutes choses, que celluy qui est juge et le deffendant en soyent bien d’accord qu’il puisse estre a la preuve de la verité a l’heure que lui sera assigné. Et dient telles raisons pourquoy : premièrement, l’appellant a si bon loisir et si grand comme il veut, avant qu’il fasse son appel, pour sçavoir si sa querelle est bonne, juste et vraye, et s’il y a cause et qu’elle luy appartienne de si prés que il la doige prendre a luy ; item peut de bon loysir sentir son cueur et sa conscience s’il la pourra et sçaura bien mener /57/ a fin ; item a bon loysir de visiter son corps et ses membres pour se sentir en santé et en aleyne, et peut avoir le conseil de ses amys et estre pourveu d’harnois, de chevaux et despens et de ce que luy fait besoin. Aprés, ils dient que les faits de vous, messeigneurs les princes, sont si grands et comprennent tant de choses, que la dilation d’un jour ou de deux ou de plusieurs, pourroit tourner a si grand dommage a vos personnes ou a vos gens, ou a toute chrestienté, que l’appel d’un homme ou de pluseurs ne le pourroit recouvrer. Et pource ne tient pas a l’appellant de prendre nulle dilation, mais tient au juge. Et pource j’ay dit, la ou le juge et le deffendant seroient d’accord, les chevaliers dient que le deffendant par necessité requiert quarente jours de dilation, aprés ce qu’il a respondu a son appel, et le juge le luy peut et doit donner. Et dient les causes pourquoy : car le deffendant peut estre approché si despourveuement en tel lieu de tel cas qu’il a besoin de nettoyer sa conscience et de celuy et des autres pechés, et de visiter son corps et ses membres pour les avoir en senté et en alayne, et pour avoir conseil de ses amys comme il doit faire ses essays et sa bataille, et pourveoir de harnois, d’armes et de despens, et d’autres choses qui luy sont necessaires en tel cas.
Or est ainsy, mon tresredoubté seigneur, que pour la grace de Dieu vous estes mon juge en ce cas que messire Girard d’Estavayer se fait appellant, et je me suis fait deffendant, jaçoit ce que, par pluseurs et raysonnables causes, s’il vous plaisoit et je vouloye, je me puisse excuser de la bataille et monstrer clerement que messire Girard a menti des choses qu’il m’appelle. Premierement, en monstrant comme le roy de France, qui est le plus grand et le plus noble roy des chrestiens, et duquel mon tresredoubté seigneur vostre pere, cui Dieu ait l’ame, estoit son cousin germain, son homme, et il a veues ces choses que devant luy, en la presence de treshaultz et puissans princes, mes tresredoubtés et puissans seigneurs les ducz de Berri, de Bourgoigne, d’Orlians et de Bourbon, et pluseurs aultres messeigneurs de son conseil, ilz en ont /58/ fait enquerre par bonnes et meures deliberations, et, la merci Dieu, j’en suis trouvé pur et net et non coulpable en sa mort. Apprés, les choses ont esté examinees et enquerues par si sages et si vaillans princes comme est monseigneur de Bourgoigne, le cuy sens l’on tient estre autant necessaire pour le bien de chrestienté comme d’aultre prince qui vive. Et après luy j’en ay esté deux ans en sa court, et en la vostre en ceste ville, a Lion et aultre part, et a Dijon, devant luy et devant vous, et a la conclusion ainsi comme il appart. Et je me passe a present de la reciter plus avant, pour ce que je ne m’en vueil apoier de riens, fors que par l’ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil. Mais tant vous puis je bien dire que le noble prince de sa grace a dit devant le roy d’Angleterre, presens messeigneurs ses oncles et pluseurs aultres grans seigneurs, comme ils m’ont trové pur et net et ignoscent, et m’en tient pour si pou coulpable comme sa propre personne mesme.
Après, mon tresredoubté et souverain seigneur, il n’est pas chose evidant ne semblable a verité, que la ou il ha tant de vaillans proudoms, chevaliers et escuyers, comme il ha en la comté de Savoye, qui tous sont vos hommes liegez, dont les meilleurs et les plus grans vous sont appartenu de lignage, et pluseurs des aultres ont esté avanciés pour les dons et par les offices de messeigneurs vos ancestres, que s’ilz m’eussent sceu en ung tel deffault, ils n’eussent pas laissé la commission de cestuy fait a messire Girard d’Estavayer. Car la chose leur appartient de plus prés, et le sceussent et peussent mieulx mettre en avant. Mais les vaillans proudoms, chevaliers et escuyers de vostre païs doubtent Dieu et ament leur honneur, et ne vouldroient prendre nulle faulce querelle sur le peuple chrestien du monde. Or en y a d’aultres qui ont conseillé prendre ceste querelle contre moy, et de ceulx je ne sçay dire fors que de deux voyes l’une : ou ilz cuident que la querelle soit bonne, juste et vraye, ou ilz scevent bien que elle est faulce et maulvaise. Se ilz se pensent que la querelle soit juste, bonne et vraye, ilz se monstrent /59/ faillis de cuer et recreans, cohars et desvantureux vers monseigneur vostre pere et vers vous, quant ilz ne la pregnent pour eulx mesmes. Et s’ilz sçavent que la querelle soit faulce et maulvaise, ilz se dampnent et se deshonnorent, quant, pour l’iniquité qu’ilz ayent en moy, ilz conseillent ung chrestien a faire chose ou l’on peut perdre l’ame, le honneur et la vie.
Toutesvoyes, il semble qu’ilz ayent bien trouvé solliers en leur pié, quant ilz ont trouvé messire Girard, nécessiteux et plain de convoitise et faiblement advisé. Car scelon qu’il est le commun fame et la voix du pais, l’on dit qu’ilz luy ont promis de faire ses despens et donner une somme d’argent pour prendre ceste querelle du seigneur de Gransson et de sa mort, avec celle de mon tresredoubté seigneur monseigneur vostre pere. Et quant plus prendra de maulvaises querelles, tant est pis pour luy et mieulx pour moy, se Dieu plaist. Toutesvoyes, aultre que luy a dit ce qu’il dit, qui oncques ne le prouva ne jamés ne fera, ne aussi ne fera messire Girard, mais en demourra menteur.
Or, mon tresredoubté et souverain seigneur, j’ay toutes choses considerees et regardees au plaisir de Nostre Seigneur pour faire le plus de bien et le mains de mal. Je voy les grans inconveniens et les grans maulx qui ja sont venus ou temps passé pour ces maulvaises mensonges, dont il appert que en ont esté gens martiriés et mis a mort 1. J’ay regardé le temps présent, comment ce qui touche vostre personne qui estes mon souverain seigneur, et voy la tendresse de vostre eage, et comme vostre païs a besoing de repos, et que, se nous qui sommes vostres subgetz fuissions bien advisés, nous deussions estre tout ung pour vous ayder a passer le temps jusques a eage d’homme. J’ay regardé le temps advenir, comme vos gens sont en erreur et en dissencion pour ceste maulvaise informacion, et /60/ que chascun jour en pourroit advenir si grans maulx, et plus grans que messire Girard d’Estavayer ne moy ne pourrions emender.
Et pour ce, mon tresredoubté et souverain seigneur, se j’ay dit au commencement comment le deffendant peut et doit avoir .xl. jours de dilacion, si besoing luy est, je vous signifie que, la mercy Nostre Seigneur, je n’ay besoing de dilacion. Car, premièrement, ma querelle est bonne et vraye et ay grand cause de moy deffendre. Et, touchant ma conscience et mes pechiés, je suis en la miséricorde de celluy qui est plus plains de mercy que je ne puis estre pecheable, et me fie en luy de cestuy fait, car il m’en sera vray juge. Et je sens mon corps et mes membres en santé et en aloyne, et suis pourveuz d’arnoix, d’armes et de chevaulx en ceste ville. Et il n’est pas en la puissance de celluy qui m’a appellé, s’il ne vous plait, qu’il puisse avoir plus de dilacion, et je, qui suis deffendant, n’en requiers point, et, Dieu le scet, non pas pour orgueil ne pour envie que j’ay de tollir la vie de nul chrestien, fors que ainsi que je suis contrains de deffendre ma vie et mon honneur et l’estat en quoy Dieu m’a convoqué. Et aussi je me offre de moy deffendre toutes heures qu’il vous plaira, soit huy ou demain, ou quel jour vous vouldrés. Et pour l’ordonnance de vous et de vostre honnorable et sage conseil, a l’ayde de Dieu et de saincte Anne, je en feray si avant et par telle maniere que mon honneur y sera tresbien et tresgrandement gardé et messire Gérard en demourra menteur.
Malgré son désir d’observer « les bonnes coustumes, franchises et libertés » du Pays de Vaud, le comte de Savoie, pour « plusieurs causes évidentes et utiles », assigna les parties le 25 janvier, non pas à Moudon mais à Bourg. Les deux adversaires durent prendre l’engagement d’être présents dans cette ville à la date fixée, sauf « en nécessité de maladie telle que les jambes ne peussent porter le corps ». /61/
Les deux combattants eurent à fournir des cautions. Gérard d’Estavayer était remis « en baille et deslivré es mains » de onze personnages appartenant à la petite noblesse et à la bourgeoisie de la Broye : Jean d’Illens, Jean de Bussy, Amé de Prez le jeune, Pierre d’Illens, Girard de Moudon, George de Bonvillars, François de Billens le jeune, Richard d’Illens, Jean Thomasset, Nicod d’Illens et Guillaume de Vuisternens.
Les dix-neuf cautions d’Oton de Grandson étaient en partie des seigneurs français : messire Humbert, sire de Rougemont, messire Aymar de Clermont, Henry de Vienne, messire Mathieu de Rye, messire Guillaume, sire de Saint-Trivier, Nicod, sire d’Hauteville, Henry de Colombier, Girard de Marchand, le bâtard de Cossonay, Jean de Miolans, Berlio de Paladru, Guigues de Loras, Jean de Duretal, Hugues de Bateys, François de Molens, Rolet de Divonne, Henri de Thoire, Henri d’Hermance, Nicod de Lugrin.
La date assignée du 25 janvier fut reportée au 5 mai parce que le gouverneur du jeune Amé VIII, Odon de Villars, avait dû partir pour Nice 1. Les deux adversaires en furent avisés par un messager spécial, qui atteignit Oton de Grandson à Auxerre 2.
Le 5 mai, ils étaient à Bourg-en-Bresse devant le comte et son Conseil. Le chancelier de Savoie, Jean de Conflans, s’adressant à Gérard d’Estavayer, lui demanda s’il maintenait ses accusations telles quelles, ou s’il voulait rien y ajouter ou rien en retrancher. Gérard déclara vouloir « perseverer en sadite querelle » /62/ sans y rien changer. Oton de Grandson, lui aussi, s’en tint à « sa responce contenue au memorial ».
Le combat cependant fut encore renvoyé au mardi 7 août « dedans nostre ville de Bourg, par devant nous en nostre court, en la place, dedans les lices qui leur seront establies 1 ». Les deux adversaires durent pour la seconde fois fournir des cautions. Sept nouveaux personnages, avec cinq anciens, se constituèrent « fiances » pour Gérard d’Estavayer : messire Jean de Clermont 2, messire Jean de Blonay, messire Pierre de Dompierre, chevaliers, François de la Frassy, Antoine Mareschal, Humbert d’Avully, Jean d’Illens, Amé d’Illens, Amé de Prez, Jean de Bussy, George de Bonvillars, Girard de Moudon.
A la prière et requête d’Oton de Grandson, dix-sept personnages, dont sept anciens, lui rendirent le même service : messire Guillaume de Vienne, sire de Saint-George et de Sainte-Croix, messire Aymar de Clermont, messire Philippe de Vienne, seigneur d’Anselles, messire Humbert, seigneur de Rougemont, Henry de Vienne, seigneur de Gonnouz, Mathieu de Longvy, sire de Raon, messire Mathieu de Rye, sire de Balançon, messire Jean de Saint-Hilaire, sire d’Auvilliers 3, messire Guillaume, seigneur de Saint-Trivier et de Branges, messire Jean, seigneur de Rupt, messire Béraud, sire de Montconnis, messire Jean de Montagu, /63/ sire de Castillon, messire Guillaume de Grandson, Amé de la Sarra, sire de Mont, Henry de Colombier, sire de Vufflens, André d’Arbonay, sire de Cossonay 1, Berlio de Paladru.
On pourrait faire des comparaisons, qui ne prouveraient pas grand’chose, entre la qualité des cautions des deux adversaires. Bornons-nous à relever, parmi les « fiances » d’Oton, le nom de messire Guillaume de Grandson, c’est-à-dire du fils même d’Oton, qui avait tenu à accompagner son père à Bourg-en-Bresse 2. Il avait été créé chevalier sous les murs de Sion, en même temps que le Comte Rouge, par son grand-père, Guillaume de Grandson 3. S’opposant par la force à la confiscation des biens de son père, il s’était établi et fortifié dans le château de Sainte-Croix, d’où il terrorisait quotidiennement les campagnes vaudoises jusqu’à Romainmotier. Les communes s’étaient concertées pour résister aux rebelles de Sainte-Croix. Elles parlaient de lever des troupes pour venir assiéger ce repaire de « touchins » 4. A ce /64/ propos, Carrard gémit sur la déchéance de la maison de Grandson. Guillaume de Grandson, « ce descendant de tant de preux qui, à peine au sortir de l’enfance, avait conquis ses éperons d’or, ne fut plus considéré que comme un chef de brigands ! » 1 Mais, dans toute cette histoire, où sont les brigands ? Guillaume défendait son père comme il pouvait contre l’hostilité générale. Sa résistance dans le château de Sainte-Croix est une prouesse à laquelle, Dieu me pardonne, je serais tenté d’applaudir 2.
Il semble que le comte de Savoie et son Conseil aient hésité avant de se résoudre à fixer la date du combat et que, par des renvois successifs, ils aient voulu gagner du temps. Espéraient-ils par hasard que les passions finiraient par s’assoupir et que Gérard d’Estavayer retirerait ses accusations ? Comptaient-ils peut-être sur une intervention du roi de France ou du duc de Bourgogne, qui viendrait interdire à Grandson de se battre ? Par eux-mêmes, les conseillers du comte auraient eu assez d’autorité et assez de raisons pour repousser la « clame » d’Estavayer. Accuser Oton de la mort d’Hugues de Grandson, lequel, coupable de félonie, 3 /65/ avait été condamné par le bailli de Vaud et était mort en prison 1, devait faire hausser les épaules aux gens renseignés, d’autant plus que, avec tout autant de déraison, Grandville, dans ses confessions d’Usson, avait accusé Bonne de Bourbon elle-même d’avoir fait avaler une mauvaise poudre au seigneur de Grandson. Quant à la mort du Comte Rouge, les conseillers du jeune Amé devaient être pleinement éclairés, après la déclaration du confesseur de Pierre de Lompnes, après les rétractations de Grandville, après la sentence du roi de France. Pourquoi jugèrent-ils nécessaire de donner suite à la « clame » ? Ils l’expliquaient eux-mêmes, lorsqu’ils faisaient allusion aux « grans divisions et tribulacions » qui avaient été et étaient encore « entre nos sujets », lesquelles, déclaraient-ils, « nous tournent et a eux a grand dommage ». Dans sa défense, Oton de Grandson, lui aussi, avait montré combien la Savoie avait besoin d’union et de repos. S’il tenait à se battre, ce n’était pas pour « tollir la vie d’un chrestien », c’était pour le bien et la tranquillité du pays dont le souverain n’avait pas encore atteint l’âge d’homme, et pour éviter des maux plus grands encore. Si quelques particuliers seulement avaient été « en erreur et en dissencion », le Conseil, sans doute, eût pu passer outre, laissant au temps le soin de calmer les esprits. Mais les communautés elles-mêmes s’en étaient mêlées, avaient pris parti et réclamaient la punition des coupables. /66/ Les communes vaudoises avaient eu de fréquentes assemblées à Moudon et à Rue pour soutenir leur champion, Gérard d’Estavayer, et lui fournir des armes et de l’argent 1. Le Conseil ne pouvait pas ne pas tenir compte de ces manifestations générales et en quelque sorte officielles. Aussi, malgré lui, dut-il laisser la « clame » suivre son cours. De son côté, Oton de Grandson était bien obligé de relever la provocation de Gérard d’Estavayer. S’il est mort à Bourg-en-Bresse, on peut dire aujourd’hui que la faute en est aux communes vaudoises. Ce n’est pas la page la plus brillante de leur histoire.
Lorsqu’on apprit, dans le Pays de Vaud, la victoire de Gérard d’Estavayer et la mort de son adversaire, ce fut une joie générale. Cette allégresse s’exprima même par des clameurs et des démonstrations bruyantes. Le 9 août, par exemple, la ville de Vevey fit remettre sept sols à plusieurs compagnons qui témoignaient par des cris et des « trépignements » leur joie de la mort d’Oton de Grandson 2. Quelques jours après, le lundi 3 septembre, Gérard d’Estavayer, passant à Vevey, fut reçu et traité aux frais de la ville dans la maison du commandeur Jaquet de Palézieux, et un certain nombre de bourgeois notables furent invités /67/ à cette réception. Il en fut de même lorsque Gérard d’Estavayer et ses compagnons repassèrent par Vevey le mercredi suivant, 5 septembre. Cet accueil coûta quatre florins à la ville 1. Le vainqueur de Grandson se promena glorieusement dans tout le pays. « Il fut reçu partout comme un héros et les communes vaudoises ne se firent pas tirer l’oreille pour solder les comptes de cette affaire qui avait fini comme elles le désiraient 2. »
LE RÉCIT D’OLIVIER DE LA MARCHE.
On ne possède aucun renseignement contemporain sur le combat d’Oton de Grandson et de Gérard d’Estavayer. Ce « jugement de Dieu » n’a pas été relaté par les chroniqueurs français du temps, tandis que le duel de Jacques Le Gris et de Jean de Carrouges, qui réglait une simple affaire d’adultère, a été conté tout au long. Froissart, par exemple, qui avait mentionné à leur date les faits d’armes de Grandson, s’est borné, en trois ou quatre lignes, à noter que le comte de Savoie était mort « assez merveilleusement, dont depuis il fut grant question ». Mais Froissart n’est entré dans aucun détail, se contentant de /68/ dire que Grandson « en fut suspechonné et l’en convint vuidier la conté de Savoie 1 ».
Le seul récit du duel de Bourg-en-Bresse qui nous soit parvenu se lit dans le Livre de l’advis du gaige de bataille d’Olivier de la Marche 2 :
De l’hostel dudit conte [Amé VII] et des païs de Savoye estoit icelluy messire Otte de Grantson moult vaillant chevalier, extimé et renommé sur tous aultres de sa personne, et avoit plusieurs foiz conbatu et faict armes en lices et champ cloz, tant par armes chevalleureuses et de plaisance, comme aussi de gaige de bataille, et dont il estoit party a son honneur. Et advint que cestuy messire Otte fut envyé et mis en la malegrace du conte de Savoye, son /69/ seigneur et son maistre, comme c’est assez la coustume de court de rebouter les bons pour les mauvais, et tellement fut mis en malegrace que le bon chevalier fut conseillé de partir du païs et de querir aultre demourance. Mais il estoit chevalier de si grant cueur, qu’il ne voulut point partir sans se mectre en son debvoir de son honneur garder et deffendre, et laissa certains articles pour sa descharge, par lesquelz il offroit de combattre ung, deux ou pluseurs de ceulx qui le vouldroient charger de son honneur, jecta son gaige, bailla ses articles et chapitres, qui furent mis es mains d’ung officier d’armes. Mais nul ne respondit, ne ne leva le gaige, ne contredit a ses raisons pour celle fois. Et sur ce partit ledit messire Otte et print son chemin en Angleterre ou il estoit bien congneu et amé par sa chevalerie, tant du roy d’Angleterre comme de sa noblesse. Et advint que luy sejournant a Calaix et actendant le vent pour son passaige luy vint ung officier d’armes, chargié de l’advertir que le gaige qu’il avoit jecté estoit levé sur tous les articles qu’il avoit baillé par escript, et ce par messire Girard d’Estavayé, lequel messire Girard d’abundant le chargeoit envers luy de faulte d’honneur et de loyaulté, en le nommant aultrement que je ne veulx de si homme de bien parler ne escripre. Cestuy messire Girard d’Estavayé estoit ung chevalier nourry et eslevé par ledit messire Otte de Grantson et estoit moult tenu a luy. Mais par aucune jalousie de sa femme 1 il emprist ceste vengence et se bouta au gaige de bataille contre celluy qui l’avoit nourry et duyt a l’exercite d’armes. Le bon chevalier, adverti par l’officier, se partit prestement de Calaix et retourna en Savoye pour fournir sa bataille. Et si avoit excuse raisonnable de la non fournir ne emprendre, car il avoit plus de soixante ans d’eaige, dont, par droit d’armes et par le jugement de l’Arbre des batailles 2 homme /70/ qui passe soixante ans ne doibt par juge estre receu a executer gaige de bataille, pour ce que de icelluy les membres deffensifz et l’alaine de l’homme sont alterez et diminuez de leur puissance. A quoi, messeigneurs les princes et les juges, debvez, entre aultres choses, avoir grant esgart et advis, ensemble plusieurs aultres poins que je declaireray cy après. Ainsi doncques, ce noble chevalier persevera en ce qu’il avoit encommencé, et mit arriere ce beau privilege qui est donné a celluy qui a soixante ans, et entra en la fournaise dont l’issue est estroictement dangereuse. Sy luy fut baillé jour de combattre et lieu et place a Bourg en Bresse, devant le conte de Savoye, son prince. Et fut la conclusion telle que ledit messire Otte fut desconfit. Et dit on que, en montant a cheval a son logis pour venir a sa journee, une lame de sa cuyrasse l’empescha, et prestement la fist oster par son armoyer. Et la estoit present, entre les aultres gens, l’hoste de messire Girard d’Estavayé, son adversaire, qui advertit son hoste de la lame ostee et de quel costé elle failloit. Ledit messire Girard myt peine de la trouver a nud a celuy endroit, et tant fist qu’il la trouva d’une espee et luy mist dedans le ventre. Mais au commancer leur bataille, ledit messire Otte enferra son ennemy d’un coup de lance en la cuisse senestre, et, s’il eust voulu poursuyr, messire Girard avoit du pire, mais il le laissa defferrer. Et advint de celle bataille, comme j’ay dit, que messire Otte de Grantson fut abatu et navré a mort. Et fut la fin si piteuse que son ennemy luy leva la visiere de son bassinet et luy creva les deux yeulx, en lui disant : « Rendz toy et te desditz ». Ce que le bon chevalier, pour destresse qui luy fut faicte, ne se voulut oncques desdire ne rendre, et disoit toujours tant qu’il peult parler : « Je me rendz a Dieu et a madame saincte Anne ». Et ainsi mourut. Et a ceste cause qu’il estoit mort sans se desdire ou rendre, /71/ et pour la grant renommee de luy, ung mareschal de France qui la estoit en habit dissimulé pour veoir l’execucion de ce gaige, il se fit congnoistre et requist au conte de Savoye qu’il luy donnast, comme mareschal de France, le corps du chevalier vaincu. Ce qui fut faict, combien que ladicte conté de Bresse soit terre d’empire. Et luy fut le corps délivré, en delaissant beaucoup de cerimonies honteuses, accoustumees de faire a homme vaincu. Et ainsi ce mareschal de France fist emporter le corps de messire Otte de Grantson et luy donner sepulture en terre saincte. Et se fondoit ledit mareschal qu’il n’est point vaincu celluy qui ne se desdit, et qui ne confesse le cas dont l’accuse sa partie.
Ce n’est pas là le récit d’un témoin oculaire. Ecrit vers 1494 pour l’instruction de Philippe le Beau, c’est-à-dire un peu moins d’un siècle après le duel de Bourg-en-Bresse, il ne saurait être accepté tel quel dans tous ses détails. Les uns semblent inventés de toutes pièces, d’autres sont peut-être authentiques.
Du combat qui fut fatal à Oton de Grandson et qui eut un grand retentissement, Olivier de la Marche avait certainement entendu parler dans sa jeunesse. Il avait passé son enfance au château de Joux, dont son père était gouverneur pour Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George. Dans ses Mémoires, Olivier de la Marche fait un grand éloge de ce noble et puissant seigneur qu’il appelle « le Saige » 1. En difficultés avec ses voisins « d’Allemagne », Guillaume de Vienne avait envoyé Philippe de la Marche, le père d’Olivier, occuper le château de Joux, « pour ce que ladicte place est sur la fin de la conté de Bourgoingne et marche aux Allemaignes et principallement a la /72/ conté de Neufchastel, dont le conte estoit ung des principaulx demendeurs ». Or ce Guillaume de Vienne, seigneur de Saint-George et propriétaire du château de Joux, avait figuré au premier rang des bannerets qui avaient manifesté le 27 avril 1393, à Chambéry, en faveur de Bonne de Bourbon 1. Il avait ensuite servi de « fiance » à Oton de Grandson à Bourg-en-Bresse. Il est bien probable aussi qu’à la cour de Bourgogne, où Oton avait séjourné deux ans, le souvenir de ce chevalier n’était pas effacé au XVe siècle.
Mais une chose étonne. Olivier de la Marche ne sait pas exactement pourquoi Gérard d’Estavayer avait provoqué Oton de Grandson. Il ignore la mort du Comte Rouge et les accusations d’empoisonnement qui avaient couru la Savoie. Il parle simplement de disgrâce. Oton aurait été « envyé et mis en la malegrace du conte de Savoye ». Olivier de la Marche fait figurer parmi les envieux d’Oton un homme que Grandson avait « nourri et eslevé », Gérard d’Estavayer. Tout cela est dû sans doute à l’imagination d’Olivier de la Marche et destiné à rendre plus odieuse la victoire d’Estavayer sur « le bon chevalier » qu’était Grandson.
Un autre détail inventé dans le même but est l’âge d’Oton de Grandson qui aurait eu plus de soixante ans. Au moyen âge, on était considéré de bonne heure comme vieux. Un homme de plus de soixante ans, même s’il l’eût voulu, n’aurait pas été admis à se battre. Il aurait dû se faire remplacer par un fils ou un parent. /73/
Quant au défi qu’Oton de Grandson, avant de se rendre en Angleterre, aurait fait publier en Savoie, le fait en soi n’est pas invraisemblable. On peut bien supposer qu’un chevalier aussi versé que Grandson dans la science et la pratique des armes n’a pas voulu qu’on pût l’accuser d’avoir peur et de fuir. Ces sortes de défis généraux étaient fréquents. Mais on n’a trouvé nulle part encore trace de celui qu’Oton de Grandson aurait lancé à la face de ses accusateurs dissimulés ou connus. Faut-il mettre ici en ligne de compte le renseignement suivant tiré d’un document des Archives du Département de la Côte-d’Or ? Le 14 septembre 1393, un messager fut envoyé de Dijon à Chambéry auprès de Bonne de Bourbon pour lui notifier « quod dominus Sancte Crucis diffidaverat dominum Philibertum de Balma » 1. Qu’avait fait ou qu’avait dit Philibert de la Baume, frère de Jean de la Baume, l’un comme l’autre adversaires d’Oton de Grandson, pour que, de Dijon, avant de partir pour l’Angleterre, le sire de Sainte-Croix l’eût défié ? Nous ne savons 2. Dans tous les cas, s’il y a eu défi général, comme le raconte Olivier de la Marche, la réponse de Gérard d’Estavayer n’aurait pas atteint Grandson à Calais, au moment où il allait s’embarquer pour l’Angleterre. /74/
Tout cela, c’est du roman arrangé par le chroniqueur bourguignon. L’histoire de la lame de cuirasse paraît être de même inspiration.
Un autre point du récit d’Olivier de la Marche mérite de retenir l’attention. Le duel terminé, un maréchal de France, qui se trouvait là « en habit dissimulé », se serait fait remettre le corps du chevalier vaincu. Henri Carrard a supposé 1 que ce personnage n’était autre que Jean de la Baume, qui fut en effet maréchal de France, et cette supposition a été admise par Carbonelli 2. Mais on ne voit pas bien cet ennemi acharné d’Oton de Grandson faire, au dernier moment, quelque chose pour éviter au vaincu les cérémonies honteuses habituelles, d’autant plus qu’en 1397 il n’était pas maréchal de France. Il le devint en 1421 seulement, conjointement avec Antoine de Vergy 3. Le maréchal de France qui a pu se trouver à Bourg-en-Bresse le 7 août 1397, n’est autre probablement que le fameux Boucicaut 4, créé maréchal le 23 décembre 1391. Il était non seulement un très vaillant homme d’armes, mais aussi, comme Grandson, poète et amoureux. A l’instar de ce dernier, qu’il avait connu à la cour de France, il avait adhéré à la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ 5. Sans doute avait-il tenu à assister au combat d’un confrère de grande renommée. /75/
LE VAINCU ET LE VAINQUEUR.
Remettons en face l’un de l’autre le vaincu et le vainqueur. Tâchons de voir quelle sorte d’homme ils étaient l’un et l’autre.
Rien ne saurait mieux caractériser Oton de Grandson que la part active prise par lui à la création de la Chevalerie de la Passion de Jésus-Christ. En 1368 déjà, sous le patronage du roi Pierre de Lusignan, Philippe de Mézières s’était efforcé de mettre debout la Militia Passionis Jhesu Christi, mais la mort tragique du roi de Chypre, suivie du retour de Philippe en France, avait renversé le projet. Nouvel essai aussi infructueux en 1384. Enfin, en 1395, la France et l’Angleterre étant pour l’heure réconciliées, Philippe de Mézières eut l’espoir d’aboutir. L’un de ses principaux auxiliaires fut Oton de Grandson. Seul un homme épris d’idéal, de piété et de générosité pouvait s’intéresser, comme l’a fait le sire de Sainte-Croix, à une société pareille. Cet ordre nouveau était à la fois guerrier et religieux. Philippe de Mézières l’avait créé tout d’abord « pour la redempcion de la sainte cité de Jherusalem et de la Terre Sainte », mais aussi, comme il disait, pour rafraîchir et renouveler « la piteuse mémoire de la Passion du doux Jhesu-Christ ». Les hommes d’armes et les chrétiens en général étaient invités à « laissier leurs pechiés » et à « amender leur vie ».
Philippe de Mézières, qui s’intitulait lui-même « une povre créature », avait publié, en 1395, La substance abregee de la Chevalerie de la Passion de Jhesu-Crist, dans laquelle il montrait comment les nouveaux /76/ chevaliers de « l’ost du Crucifix » devaient se comporter outre mer. Cet exposé était suivi de la liste des chevaliers de la Passion, que Philippe de Mézières appelait « les chevaliers et autres bieneureux en Dieu ». Les quatre premiers « messaiges » de Dieu et de la chevalerie, « aprés la povre créature », étaient, au temps du roi de France Charles VI, un Normand, un Bourguignon, un Limousin et un Savoisien :
Robert l’Ermite, du Clos de Costentin en Normandie, singulier messaige de Dieu et de monseigneur Saint Jaque aux roys de France et d’Engleterre sur le fait de la paix des deux roys et sur le fait de l’union de l’Eglise et du saint passage d’oultremer.
Monseigneur Jehan de Blezi, seigneur de Mauvilly de Bourgoingne, chambellan du Roy et chevetaine de Paris.
Monseigneur Loys de Gyach, de Limosin, chambellan et grant eschançon du Roy.
Monseigneur Othe de Granson, de la terre de Savoye, chevalier d’onneur du roy d’Engleterre et du duc de Lencastre.
Voici ce qu’on lit, dans le manuscrit de Philippe de Mézières, sur l’activité de ces quatre « messaiges » :
Ces quatre cy dessus recités, comme quatre Euvangelistes, depuis l’an de grâce mil ccc iiij xx et v jusques a l’an iiij xx et xv, en divers pays et royaumes, par la grâce de Dieu, ont preschié et annoncié la dicte sainte chevalerie.
Dans quel pays Oton de Grandson a-t-il « preschié » et gagné des adhérents ? Nous ne savons exactement. En France et en Angleterre, probablement 1. Les noms des quatre « évangélistes » sont suivis d’une liste de personnages, princes, barons et chevaliers, « qui a la /77/ chevalerie au service de Dieu se sont ja vouez et dediez par leur foy, par escriptures de leurs mains ou par offerte et promesse souffisante ». Parmi les premiers figurent le duc de Bourbon, le maréchal Boucicaut, l’amiral Jean de Vienne, Jean de Chalon, seigneur d’Arlay, et son frère Henry, et, parmi ceux qui ont simplement promis leur aide, le duc de Berry, le duc d’Orléans et le pape Benoît XIII, « qui de son propre mouvement a voulu avoir le livre de la chevalerie ». En Angleterre, à côté du nom du duc d’York, oncle du roi, on relève celui de « monseigneur Jehan Harlestone », ce capitaine de Cherbourg que Grandson avait connu, peu d’années auparavant, lors de l’expédition de Jean d’Arundel en 1379.
En dépit des efforts de Philippe de Mézières et des « messaiges de Dieu », l’Ordre de la Chevalerie de la Passion de Jhesu Crist, projet intelligent et généreux mais qui venait trop tard, ne put être définitivement constitué 1.
Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir été choisi par Philippe de Mézières comme un des quatre « évangélistes » est un éclatant certificat de courage, de désintéressement et de piété, délivré à Oton de Grandson par un des hommes les plus respectables et les plus clairvoyants du temps 2. /78/
Passons au vainqueur. On a voulu faire de Gérard d’Estavayer une sorte de héros national vaudois. Henri Carrard est allé jusqu’à dire que, champion des communes vaudoises, il avait vengé « l’honneur de la patrie de Vaud ». Bruchet le regarde comme « le champion de l’opinion publique » 1.
Mais M. Paul-E. Martin 2 a montré que ce héros vaudois ne peut passer à aucun titre pour un champion désintéressé. Ruiné et poursuivi par ses créanciers, la condamnation de Grandson lui était personnellement grandement profitable. Il avait intérêt à ce que Grandson ne pût rentrer en possession de ses biens. Sans doute espérait-il que, pour récompense de sa victoire, si elle se produisait, le comte de Savoie lui donnerait le château et la châtellenie de Grandcour, dont il avait été châtelain. C’est ce qui arriva en effet 3. Mais il fallut un mandement d’Amé VIII, en 1399, pour interdire aux créanciers d’Estavayer de saisir les revenus de cette donation.
Après avoir exposé ces faits, M. Martin n’a pas hésité à parler de la « gueuserie persistante » de Gérard d’Estavayer. A la vérité, on peut être ruiné et même poursuivi par ses créanciers, et être malgré tout un honnête homme. Mais Carbonelli a prouvé que Gérard d’Estavayer était un prévaricateur qui s’était indûment /79/ approprié une partie des revenus des châtellenies de Grandcour et Cudrefin. Carbonelli le traite de scialacquatore et de ladro, c’est-à-dire de dissipateur et de voleur 1.
Comme on voit, ces deux historiens sont plus sévères que n’avait été Oton de Grandson lui-même. Avant de se battre à Bourg-en-Bresse, il appelait Gérard d’Estavayer un homme « nécessiteux, plein de convoitise et faiblement avisé ». Ce jugement, qu’on peut regarder, prononcé dans un pareil moment, comme modéré, ne disait rien de trop ni de trop peu. Ou bien Gérard d’Estavayer était sincère et croyait de toutes ses forces, comme les communes vaudoises, à l’empoisonnement du Comte Rouge et à la culpabilité d’Oton : dans ce cas, on peut le qualifier, ainsi qu’avait fait Grandson, de « faiblement avisé ». Ou bien le « jugement de Dieu » dans lequel il allait hasarder sa vie était sa planche de salut ; en d’autres termes, il se battait parce qu’il y trouvait son intérêt personnel, comme le seul moyen de sortir de ses difficultés financières, dans l’espoir d’obtenir pour prix de sa victoire une part, petite ou grande, des biens du vaincu : on peut, dans ce cas, le qualifier de « nécessiteux et plein de convoitise » 2. /80/
LA LÉGENDE.
Il ne s’agit pas ici de légende populaire; il serait plus juste de dire les erreurs et les inventions d’un chroniqueur du XVIe siècle.
Du XVIe siècle à nos jours, on a raconté l’histoire suivante : Oton de Grandson était le plus riche et le plus puissant seigneur du Pays de Vaud, renommé par sa bravoure, sa force et son adresse, mais dépravé et capable de tous les crimes. Il avait, entre autres, répandu de graves calomnies contre son oncle, Hugues de Grandson, qui n’avait pas d’enfant, et l’avait fait jeter en prison puis empoisonner pour s’emparer de l’héritage. A ce premier crime, il en avait joint un second non moins odieux. Oton de Grandson avait un serviteur fidèle, nommé Gérard d’Estavayer, dont la femme, jeune encore, était célèbre par sa beauté et son esprit. Oton en devint amoureux. Il fit tout pour la séduire : flatteries, menaces, promesses, présents, tout fut inutile. Profitant un jour de l’absence du mari, Oton prit de force ce qu’on lui avait jusque-là refusé. A son retour, Gérard trouva sa femme en pleurs, l’interrogea et apprit tout. Il convoqua aussitôt ses parents et ses amis, leur raconta l’offense faite à son nom et jura de se venger. Il recruta de nombreux partisans qui, comme signe de reconnaissance, portaient sur l’épaule un petit rateau brodé. Par dérision, les partisans de Grandson portaient le même emblème sur la pointe de leurs chaussures. Les uns et les autres en vinrent aux mains, /81/ et toute la Savoie, le Pays de Vaud en particulier, fut remplie de querelles, d’injures et de meurtres. Sur ces entrefaites, Oton, plus criminel que jamais, fit empoisonner le comte de Savoie lui-même. C’est alors que Gérard d’Estavayer, vengeur de la Savoie en même temps que de son honneur, provoqua le sire de Grandson en duel judiciaire, le défit après un long combat, lui creva les yeux et, d’un seul coup, abattit les mains suppliantes que Grandson, couché sur le sol, tendait vers le vainqueur. Oton, qui avait de puissants amis dans le Pays de Vaud, fut enseveli clandestinement dans l’église cathédrale de Lausanne, où l’on peut encore aujourd’hui voir son tombeau. Mais la statue du guerrier criminel n’a pas de mains.
Des récits comme celui-là, légendaires et romanesques, ne sont jamais définitivement fixés : ils peuvent prendre toutes les formes, se modifier suivant les circonstances, s’adapter à tous les milieux. En passant au XVIIIe siècle dans le Pays de Vaud, la légende savoyarde s’est transformée à l’avantage d’Oton de Grandson. Gérard d’Estavayer, a-t-on raconté, avait une femme d’une merveilleuse beauté. Oton, beau lui-même, jeune et brillant, l’aima et fut aimé. Le mari, la haine au cœur, accusa faussement Grandson d’avoir empoisonné le comte de Savoie, et le provoqua en duel judiciaire. Oton, qui pour lors était malade et affaibli, fut vaincu. Estavayer lui creva les yeux et lui coupa les mains. La femme de Gérard entra dans un couvent et le malheureux Oton fut enseveli dans la cathédrale de Lausanne.
Ce récit a joui d’une fortune particulière. On l’a reproduit, complété et embelli. On a précisé certains /82/ détails : par exemple, le nom de la femme de Gérard d’Estavayer. C’est Jean de Muller qui, le premier, sauf erreur, se crut en mesure de le faire : le sire de Grandson, raconte-t-il, s’éprit d’un fatal amour pour Catherine de Belp, épouse du sire Gérard d’Estavayer, et satisfit sa passion « avec ou sans le consentement de cette dame » 1.
Dès lors, dans la littérature sentimentale et romanesque du temps, la statue de la cathédrale de Lausanne et la femme de Gérard d’Estavayer, Catherine de Belp, vont occuper une place de choix.
La statue du chevalier aux mains coupées a donné naissance, au XVIIIe siècle, à divers récits mélancoliques. Les vers de Mlle Burnand, qui devint baronne de Pont-Vullyamoz, furent un moment dans toutes les mémoires :
Quel est donc ce tombeau par le temps respecté ?
Quel est ce chevalier ? Ah ! nous pouvons le croire,
Qui repose en ces lieux n’a point vécu sans gloire.
Mais je n’aperçois pas sa lance à son côté,
Et ce bras mutilé... Lisons, à la mémoire
Ce marbre doit transmettre encore la vérité :
Grandson ! Dieu !... c’est donc toi, dont le cœur agité
Offrit des passions ce mémorable exemple,
Toi qui reçus la mort d’un rival détesté... ! 2
La baronne de Pont-Vullyamoz a composé en 1796 un roman intitulé Vie mémorable et mort funeste de messire Othon de Grandson tirée d’une ancienne /83/ chronique du Pays de Vaud 1, qui a complètement transformé la légende. Oton y était représenté comme le fiancé de Catherine de Belp que Gérard d’Estavayer, à force d’intrigues et de calomnies, parvint cependant à épouser. Mais comme Catherine restait fidèle à ses premières amours, Gérard la tua dans un accès de jalousie. Quant à Oton, « héros du Pays de Vaud », tué à Bourg-en-Bresse, il fut enseveli dans le chœur de la cathédrale, et c’est le duc de Bourgogne qui fit ériger « à son frère d’armes un tombeau magnifique pour le siècle ».
Le 1er janvier 1800, un Neujahrsblatt de huit pages parut à Zurich, publié par la Bibliothèque de la Ville et dédié à la jeunesse « qui aime la vertu et la science ». Cette jeunesse était invitée à prendre connaissance de la vie tumultueuse d’Oton de Grandson, dans laquelle Catharina de Belp, amoureuse d’Oton, et Hugues de Grandson, frère d’Oton, jouaient un rôle de premier plan. Une gravure représentait le duel de Bourg-en-Bresse devant la tribune du comte de Savoie. Le tout se terminait par un appel à l’idéal et par des considérations amphigouriques sur les changements qui se succèdent ici-bas 2.
Il serait possible, mais inutile, d’étendre bien davantage le chapitre de la légende 3. Pour y mettre /84/ fin, je rappellerai ici ce que Louis Vulliemin et Juste Olivier ont dit d’Oton de Grandson.
Pour l’auteur du Chroniqueur, le malheureux Oton fut victime « d’une haine jalouse qui s’attacha à tous ses pas et qui sut le rendre odieux au peuple et à la noblesse ». Mais les haines s’éteignirent devant le tombeau de la cathédrale : « Paix te soit, âme tant travaillée ! Paix à ces restes héroïques, paix à ces os sous la pierre qui les recouvre, paix à ce cœur à l’heure du grand réveil, au jour de l’éternité 1 ».
Quant à Juste Olivier, il plaçait Oton de Grandson à côté de Julia Alpinula, de la reine Berthe et du major Davel, parmi les traditions vraiment nationales « sur des personnages qui n’appartiennent qu’à nous ». « Un mystère étrange, disait-il, planera toujours sur la destinée du chevalier aux mains coupées 2 ». Dans le Pays de Vaud « une haine furieuse qui grossissait chaque jour » s’était élevée contre lui. Vaincu à Bourg-en-Bresse, il fut unanimement tenu pour coupable. Mais la postérité s’est refusée à souscrire à cet arrêt. Pour Juste Olivier, le tombeau de la cathédrale « ressemble à un sourire en pleurs » 3. Oton de Grandson « que sa patrie avait cessé d’aimer », y fut rapporté « en triomphe » et « sa dépouille héroïque déposée à la place la plus sainte et la plus belle dans le grand monument national » 4. /85/
Disons, sans nous y arrêter, que la statue dite aux mains coupées n’est pas celle d’Oton, tué à Bourg-en-Bresse, mais celle d’Oton Ier, sire de Grandson, qui avait demandé, dans son testament du 4 avril 1328, à être inhumé dans la cathédrale de Lausanne. Les mains de la statue ont été brisées à coups de marteau, au XVIe siècle probablement. Quant aux petites mains sculptées sur le coussin, ce sont celles des deux anges qui figuraient à droite et à gauche de la tête du chevalier et qui, eux aussi, ont disparu à la même époque 1.
Quant à l’histoire de la femme de Gérard d’Estavayer dont Oton de Grandson aurait été amoureux, j’ai montré jadis quand et comment cette légende a vu le jour 2. Elle est née d’une erreur de lecture, ou plutôt d’une erreur de compréhension. Olivier de la Marche avait raconté, dans son récit du duel de Bourg-en-Bresse, que Gérard d’Estavayer, envieux de la brillante situation d’Oton de Grandson, l’avait provoqué « par aucune jalousie de sa fame ». Le mot fame, renommée, est souvent orthographié femme au XVe et au XVIe siècle. Il en était sans doute ainsi dans le manuscrit qu’un chroniqueur savoyard du XVIe siècle a eu sous les yeux. Il s’y est laissé prendre. Cet homme distrait, historiographe de Charles III, ancien professeur de belles-lettres, préoccupé non pas d’exactitude mais de beau style, s’appelait Domenico /86/ della Bella ou de Bellis. Originaire du village de Maccagno, près de Milan, il en prit le nom, en latin Macchaneus, en français Macchanée.
Lisant vite et mal le récit d’Olivier de la Marche, Macchanée se figura que Gérard d’Estavayer était jaloux de sa propre femme 1. Et aussitôt il imagina tout un roman. Ou plutôt il se souvint fort à propos d’avoir lu, dans la chronique du Religieux de Saint-Denis, le récit d’un autre duel célèbre du XIVe siècle, celui de Jacques Le Gris et du sire de Carrouges 2. Il adapta tout bonnement ce récit au cas de Gérard d’Estavayer et d’Oton de Grandson, et ne se gêna pas de copier, mot à mot, plusieurs passages de son modèle.
Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, tous deux originaires de Normandie et depuis leur enfance liés par la plus étroite amitié, vivaient à la cour du comte d’Alençon. Rentrant chez lui, après une courte absence, Jean de Carrouges s’informa si tout allait bien: « Non, répondit sa femme en versant des larmes. Quel bien, en effet, reste-t-il à une femme lorsqu’elle a perdu son honneur ? Un étranger a souillé votre couche, mon bien-aimé seigneur. Jacques Le Gris, cet ami si fidèle, est devenu votre plus mortel ennemi. /87/ Au reste, mon cœur est innocent de l’outrage qui a été fait à mon corps ».
Il faut croire que Macchanée a trouvé les propos de la femme de Jean de Carrouges tout à fait remarquables et dignes de figurer dans sa chronique officielle ; il les a copiés et les a mis dans la bouche de la femme de Gérard d’Estavayer :
| Le Religieux de Saint-Denis 1. | Macchanée 2. |
|---|---|
| Nam in adventu mariti cum mestis singultibus oboriuntur lacrime. Querentique viro : « Satin’ salve ? — Minime, inquit, quid enim salvi est mulieri, amissa pudicitia ? Vestigia viri alieni, amantissime domine mi, in lecto sunt tuo. Sicque Jacobus le Gris ex fido hostis factus est. Ceterum, quamvis animas insons sit quod tantum corpus sit violatum, mors testis erit, ni des dexteram fidemque non impune adultero fore. »
Movet virum sceleste facinus et convocatis propinquis consolatur egram animo, avertendo noxam a coacta in auctorem delicti : mentem peccare non corpus et unde consensus abfuerit culpam abesse concludit. |
At regrediens maritus tanto malo maestam uxo-rem offendit, corruentemque humi et seminecem rogat : « Satin salve ? — Minime, inquit, quid enim salvi mulieri amissa pudicitia ? Vestigia alieni viri, marite mi, in lecto tuo sunt. Caeterum corpus tantum violatum, animus insons. » Consolatur aegram animi conjux avertendo noxam a coacta in auctorem delicti : mentem peccare, non corpus, et unde consilium abfuerit culpam abesse. /88/ |
Quant à Catherine de Belp, on sait aujourd’hui qu’elle était la mère et non la femme de Gérard d’Estavayer. Aussi David Martignier, pasteur à Arzier, auteur d’un travail estimable sur Les derniers sires de Grandson 1, a-t-il conclu qu’Oton avait déshonoré « la femme ou la mère » de Gérard. L’une ou l’autre ! Il est bien étonnant qu’on n’ait pas dit : l’une et l’autre ! 2
L’INNOCENCE D’OTON DE GRANDSON.
Pour mettre le point final à ces notes sur la vie d’Oton de Grandson, posons la question à laquelle les pages qui précèdent nous ont conduits lentement et graduellement. Oton de Grandson a-t-il été, selon le mot de Gérard d’Estavayer, « consentissant de la mort » du comte de Savoie ? A-t-il connu le crime et l’a-t-il approuvé ? Les historiens n’ont pu se mettre d’accord sur cette question comme sur beaucoup d’autres. Les uns ont vu dans ce chevalier une pure victime de l’envie, les autres un grand seigneur autoritaire, violent et criminel. Ces deux opinions se trouvent exprimées dans les Mémoires et Documents publiés par la Société d’histoire de la Suisse romande. L’historien des /89/ dynastes de Grandson, de Cossonay et d’Aubonne, Louis de Charrière, regardait Oton de Grandson comme le type de l’honneur chevaleresque 1. Henri Carrard, professeur de droit à l’Académie de Lausanne, considérait cette opinion comme sentimentale, uniquement soutenue dans la Suisse romande. Au delà de nos frontières, les historiens n’avaient pas le même bandeau sur les yeux. S’appuyant sur les travaux de l’historien piémontais Luigi Cibrario 2 et de l’archiviste de l’Ain Max Sequanus 3, étudiant minutieusement l’enquête et les dépositions du médecin Grandville, débrouillant les circonstances de la mort du Comte Rouge, Carrard a cru pouvoir désigner les criminels et doser leur culpabilité. Cibrario et Sequanus avaient admis purement et simplement les dires de Grandville, lequel accusait Bonne de Bourbon d’avoir fait empoisonner son fils pour conserver dans l’Etat un pouvoir qu’elle craignait de perdre. Selon ces historiens, la mère du comte était l’accusée principale, Oton de Grandson l’accusé secondaire. Dans son mémoire publié en 1890, Henri Carrard approuve, sans l’approuver entièrement, la thèse de Cibrario. Il ne va pas aussi loin, son sens psychologique s’y refuse. Il atténue. Il ne peut admettre que Bonne de Bourbon ait été scélérate au point de faire mourir son fils. Que voulait-elle donc ? Elle voulait /90/ seulement, à l’aide de drogues appropriées, le rendre impotent pour qu’il ne pût s’occuper des affaires de l’Etat. Entre faire mourir ou rendre impotent, il y a peut-être une différence, mais elle n’est pas grande. Bonne de Bourbon aurait été « terrifiée par l’événement ». Carrard précise la culpabilité de la comtesse : « De la part d’une mère, c’était plus que de l’imprudence d’avoir cherché à énerver son fils, l’un des plus illustres guerriers de l’époque, pour lui ôter le goût de régner. Même en réduisant l’empoisonnement du comte à une simple imprudence, il n’y a pas moins là un délit digne d’être puni avec d’autant plus de rigueur que l’imprudence était plus grave et le rang de la victime plus élevé. » Soit. Mais ayant réduit d’un degré notable la culpabilité de la comtesse, Carrard va-t-il réduire dans la même proportion celle de Grandson, le confident ? Non pas. Carrard refuse de reconnaître en lui le type de l’honneur chevaleresque ; il le considère comme « le fauteur du délit ».
Henri Carrard avait à moitié blanchi Bonne de Bourbon, Max Bruchet la blanchira tout entière. Quant à Grandson, nulle lessive ne parviendrait à le laver : son « masque chevaleresque dissimulait une âme criminelle ». Un des chapitres du beau livre de Bruchet est intitulé un peu aventureusement : L’explication du drame de Ripaille. Bruchet donne en effet une explication 1 avec une abondance remarquable de détails anciens et nouveaux, mais avec une richesse d’imagination qui étonne de la part d’un archiviste /91/ et un parti pris qui saute aux yeux. Il en veut aux anciens chroniqueurs savoyards, Jean Servion, Perrinet du Pin, Simphorien Champier, qui tous attribuaient la mort du Comte Rouge à une blessure mal soignée qu’il s’était faite à la chasse. Guichenon, l’historien de la Savoie, faisait de même. L’archiviste de la Haute-Savoie reproche à ce savant d’avoir, par l’autorité qui s’attache à ses in-folios, entravé pendant longtemps la recherche de la vérité 1. Bruchet se console en constatant que « l’admirable éclosion des études historiques au XIXe siècle a tout remis en lumière ». Cette belle phrase fait allusion à Luigi Cibrario, qui, à l’aide des documents de Turin, n’a pas eu de peine à mettre en évidence les crimes de Grandville, de Grandson et de la comtesse-mère elle-même.
Quant à cette dernière, toutefois, Bruchet, comme Carrard, refuse de suivre Cibrario. Il met Bonne de Bourbon hors de cause. Et pourquoi donc ? Quel document révélateur Bruchet a-t-il découvert dans ses archives ? Aucun. Il a simplement fait la constatation sentimentale suivante : Bonne de Bourbon, arrière-petite-fille de saint Louis, se souvenait de son illustre origine ; elle n’était pas, ne pouvait pas être une criminelle.
Certes, sur ce point, Bruchet n’a pas tort. Mais on ne comprend pas qu’il s’arrête à mi-chemin, qu’il raisonne si bien quand Bonne de Bourbon est en cause et si mal quand il s’agit d’Oton de Grandson. Si /92/ la mère du Comte Rouge est innocente, l’accusation de Grandville contre Grandson, confident tardif de la comtesse, ne tombe-t-elle pas d’elle-même ? Il le semble, pour tout homme, au moins, qui juge sans parti pris. Mais l’archiviste de la Haute-Savoie estimant, comme l’historien Cibrario, comme l’avocat Carrard et comme beaucoup d’autres, que le Comte Rouge était mort empoisonné, il fallait bien donner un complice au physicien de malheur. Comme ce complice ne pouvait être l’arrière-petite-fille de saint Louis, il restait Oton de Grandson : c’est lui le grand coupable, c’est lui l’instigateur du crime 1.
Encore faudrait-il dire pourquoi, dans quel but Oton de Grandson se serait fait, sur le tard, empoisonneur. Les historiens convaincus de la culpabilité de ce chevalier se sont donné beaucoup de mal pour l’expliquer. On avait supposé jadis 2 que le seigneur de Sainte-Croix, d’Aubonne et de Coppet, voulait tout simplement venger la fin misérable de son cousin Hugues, seigneur de Grandson, condamné à mort par le bailli de Vaud le 15 septembre 1389. Ce serait assez bien trouvé, si, devant le comte de Savoie à Bourg-en-Bresse, Gérard d’Estavayer n’avait accusé Oton de Grandson lui-même d’avoir empoisonné son malheureux parent. Ayant sur la conscience la mort du sire de Grandson, Oton, tout de même, ne pouvait guère entreprendre de le venger. Il fallait chercher autre chose. /93/
Après bien d’autres, Bruchet raconte l’histoire des démêlés qui avaient surgi entre Oton de Grandson et Rodolphe de Gruyère 1 pour des questions d’intérêt à propos de la seigneurie d’Aubonne. Par une sentence arbitrale du 23 juin 1390 2, le Comte Rouge s’était prononcé en faveur de Grandson et avait débouté Rodolphe de Gruyère de toutes ses prétentions. Mais le duc de Bourgogne évoqua l’affaire devant lui. 3 Les deux adversaires étaient prêts à combattre en duel judiciaire à Dijon, le 19 septembre 1391 4, /94/ lorsque, au dernier moment, une transaction intervint 1. Grandson fut condamné par le duc de Bourgogne à payer 10 000 florins d’or.
Bruchet représente Grandson comme un homme cupide. Cousin du souverain, il aurait usé de l’influence que lui donnait la charge de capitaine général de Piémont « pour satisfaire ses besoins d’argent sans se soucier des clameurs de la foule ». Sans aucune preuve, l’archiviste de la Haute-Savoie estime que Grandson était visé dans le passage suivant du Traité pour la régence du 8 mai 1393 : « Combien que Madame Bonne de Bourbon soit tresvaillante et sage dame, toutefois elle a en son conseil au fait dudit gouvernement aucunes personnes qui ont plus pensé a leur profit singulier qu’au profit de la chose publique 2 ». Remarquons simplement que, dans cette phrase, « aucunes personnes » est au pluriel. Si Oton est visé, ce qui est une supposition en l’air, il n’était pas le seul.
Bruchet raconte que « l’irritable gentilhomme », c’est-à-dire Grandson, condamné par le duc de Bourgogne, revint à Ripaille tellement « ulcéré » 3 que, /95/ pour se venger d’avoir perdu son procès, il trama la mort du Comte Rouge avec le médecin Grandville. Comprenne qui pourra. A supposer que Grandson voulût empoisonner quelqu’un, il aurait choisi, j’imagine, le duc de Bourgogne qui l’avait condamné, et non le comte de Savoie qui lui avait donné gain de cause 1. Quelle vraisemblance d’ailleurs qu’un chevalier, auquel ne faisaient défaut ni les richesses ni les honneurs, modèle jusque-là de loyauté et de courtoisie, ait fait empoisonner son suzerain pour se venger de la perte de quelques florins d’or 2 !
Les accusateurs d’Oton de Grandson feraient bien de se mettre d’accord entre eux. Devant la diversité et la pauvreté de leurs trouvailles, on est bien obligé de constater que, lorsqu’on cherche à expliquer pourquoi Grandson, avec ou sans l’aide de Bonne de Bourbon, aurait empoisonné le comte de Savoie, on ne découvre rien, ou du moins rien de plausible ni de vraisemblable 3.
Ici, enfin, se pose la question à laquelle il eût fallu répondre depuis longtemps. Le Comte Rouge est-il mort empoisonné ? Au moyen âge, on voyait des empoisonnements partout. Pour citer un exemple, le roi de France, Charles VII, mourut persuadé qu’il était empoisonné à l’instigation, non pas de sa mère, mais de son fils, et son médecin fut un moment incarcéré. /96/
Il faudrait examiner en détail tout le traitement qui fut ordonné par Grandville. Mais ce serait une étude médicale et pharmaceutique qui sortirait de notre compétence. On peut d’ailleurs s’en dispenser, puisque ce travail a été fait excellemment en 1912 par G. Carbonelli et en 1923 par M. E. Olivier 1, c’est-à-dire par deux historiens qui, par bonne fortune, sont en même temps médecins. Les historiens, les archivistes et les avocats avaient suffisamment mis à la torture les textes les plus innocents. Il était bon que des médecins vinssent dire leur mot, puisqu’il s’agit d’une question d’empoisonnement où sont mis en cause en première ligne un médecin et un pharmacien, et puisque, comme disait Carrard 2, le « point essentiel » de toute l’affaire, c’est le traitement subi par le Comte Rouge.
L’enquête de 1392 est conservée aux Archives de Turin, non pas en original mais en copie. Elle a été publiée intégralement plutôt deux fois qu’une. Le traitement auquel fut soumis le Comte Rouge nous est ainsi connu dans tous ses détails. Grandville lui-même, qui n’avait rien à cacher, et les autres médecins de la cour ont tout révélé. Les ordonnances écrites par le physicien et exécutées par l’apothicaire figurent au procès. Une foule de témoins à charge ont déposé. Il serait difficile d’être mieux renseigné.
Or, MM. Carbonelli et Olivier qui, je le répète, sont médecins, ont étudié, ce qu’il aurait fallu faire /97/ depuis longtemps, la maladie du Comte Rouge et le traitement suivi à la lumière de la thérapeutique et de la pharmacopée du XIVe siècle. De leurs études, savantes et minutieuses, ressort ce fait : il n’y a pas eu d’empoisonnement, le Comte Rouge est mort du tétanos 1.
A la vérité, les historiens du XIXe et du XXe siècles ont pu s’y tromper, parce que le traitement que dut subir le Comte Rouge paraissait barbare, bizarre et suspect. Dans l’un des remèdes destinés au comte, on a relevé la mention du vert-de-gris. Etait-il besoin d’autre preuve ?
Les historiens, c’est entendu, ne peuvent tout savoir. Ils auraient pu se dire, cependant, que, au XXe siècle, nous avalons sans méfiance de la belladone, de la strychnine et bien d’autres poisons violents ordonnés par les « physiciens » d’aujourd’hui. Ils auraient pu savoir que le vert-de-gris figure, si je ne me trompe, de nos jours encore dans la thérapeutique et qu’on l’utilise comme antispasmodique. Or il y avait précisément dans la maladie du Comte Rouge, qui est mort du tétanos, à lutter contre des spasmes.
Il faut en revenir au récit, si dédaigné par Bruchet, des vieux chroniqueurs savoyards. L’un d’eux, Jean Servion, raconte comment, le comte chassant un jour un sanglier dans une forêt au-dessus de Thonon, /98/ son cheval se dressa, effrayé, et tomba de telle façon que le comte « fut blessé d’une étroite et parfonde plaie en la cuisse sur le nerf ». Ses gens le relevèrent et il eut encore la force de monter à cheval et de rentrer à Ripaille. Au lieu de faire soigner sa blessure, il la tint « a nonchalloir ». Mais quinze jours plus tard, « luy vint une griefve maladie, de laquelle, sentant en lui la pasme, se confessa, communia et enoillia très dévotement » 1.
Perrinet du Pin, dans sa Chronique du Comte Rouge raconte le même accident 2. La Chronica latina dit qu’Amé VII mourut « ex plaga quem habuit » 3.
Les dépositions des témoins, bien loin de contredire ce récit, le confirment au contraire et l’éclairent. Quinze jours avant sa mort, le comte se plaignait d’un malaise général. Il avait spécialement mal au cou, derrière la tête, « au cochon (ou cotson) retro caput », dit un témoin. Il avait la mâchoire serrée, tellement qu’il ne pouvait parler. Grandville fit subir au malade un traitement qui, à la vérité, tenait plus de la torture que de la médecine, mais qui était conforme à la méthode curative du moyen âge. Ce qui le prouve, c’est que les médecins habituels de la cour, Me Homobonus et Me Luquin Pascal 4, ne trouvèrent rien de suspect dans les remèdes prescrits par /99/ Grandville ni dans le traitement suivi. Leurs dépositions sont particulièrement à retenir, parce que les deux « physiciens de l’illustre et magnifique comte de Savoie » devaient regarder le médecin étranger qui avait pris leur place d’un œil bien peu favorable. Bruchet a raison de dire que la rapide faveur du médecin venu d’Afrique n’avait point été sans soulever la jalousie des médecins ordinaires. D’autre part, ces médecins étaient fort attachés au comte Amé, lequel dans ses douleurs accusait Grandville de l’avoir empoisonné. Or que font et que disent les deux médecins de la cour, après avoir eu entre les mains les ordonnances elles-mêmes de l’étranger ? S’ils avaient trouvé trace de poison ou quelque chose de suspect dans les remèdes et dans le traitement, ils auraient été trop heureux de le proclamer et de le répéter à l’enquête. Mais, ce qui fait honneur à leur probité scientifique et à leur honnêteté tout court, ils ont simplement remarqué que les remèdes avaient été trop forts ; ils n’ont fait aucune allusion à un poison quelconque. Pour Bruchet, il est vrai, si ces médecins n’ont pas parlé, c’est qu’ils voulaient « éviter un scandale » 1. Au fait, le scandale n’était plus à éviter. La discrétion et le silence des deux médecins ne l’ont pas empêché d’éclater. Pour Sequanus, l’attitude des médecins était due à la complaisance ou à l’ignorance. Complaisance envers qui ? Envers un rival dont le sort était entre leurs mains ? Ignorance de quoi ? Si les médecins ordinaires du comte de Savoie étaient mal renseignés, qui donc pouvait l’être mieux ? /100/
Concluons. Le Comte Rouge n’a pas été empoisonné. Il est mort du tétanos 1, maladie, une fois déclarée, qu’on ne sait pas plus guérir aujourd’hui qu’au XIVe siècle. De cette constatation, ajoutée à beaucoup d’autres, ressort la parfaite innocence de Bonne de Bourbon, de Pierre de Lompnes, et d’Oton de Grandson, trois victimes, à des degrés divers, de l’ignorance d’abord, de l’envie ensuite et de la férocité des hommes.
DEUX TÉMOIGNAGES.
C’est une femme qui nous apporte le premier, Christine de Pisan. Protégée par Isabeau de Bavière, on peut supposer qu’elle avait connu Oton de Grandson à la cour, dans l’entourage de la reine. Elle appréciait ce chevalier qui était son confrère en poésie, et le trouvait aimable, courtois, « bel et gracieux ». En 1399, deux ans après la mort de Grandson, Christine de Pisan avait composé un poème intitulé L’Epistre au dieu d’Amours, pour la défense des femmes attaquées et outragées de tous côtés. En France, où les femmes étaient jadis respectées, elles étaient plus qu’ailleurs malmenées et injuriées, et cela par des chevaliers eux-mêmes. C’est ici que Christine donne en exemple à ces gentilshommes discourtois /101/ deux chevaliers qui venaient de mourir, Hutin de Vermeilles, chambellan du roi, et Oton de Grandson, lesquels, toute leur vie, avaient honoré et servi les dames. Christine consacre douze vers à Oton de Grandson, dans lesquels elle plaide la cause de cet infortuné chevalier. Elle le représente comme doué de toutes les qualités et injustement accablé par les coups de Fortune, qui d’ailleurs a l’habitude de s’en prendre « aux bons ». Elle ne croit pas à sa culpabilité et déclare que son adversaire, en le tuant, a commis un péché. Elle le dépeint comme un vaillant homme d’armes qui a passé toute sa vie à combattre. Elle le compare — peut-être pour les besoins de la rime — à « Thalemon Ayaux », c’est-à-dire à Ajax, fils de Télamon, ce qui n’était pas peu dire :
Le bon Othe de Grançon le vaillant
Qui pour armes tant s’alla traveillant,
Courtois, gentil, preux, bel et gracieux
Fu en son temps. Dieux en ait l’ame es cieulx !
Car chevalier fu moult bien entechié.
Qui mal lui fist, je tiens qu’il fist pechié,
Non obstant ce que lui nuisi Fortune,
Mais de grever aux bons elle est commune.
Car en touz cas je tiens qu’il fu loiaulz,
D’armes plus preux que Thalemon Ayaux.
Onc ne lui plot personne diffamer,
Les dames voult servir, prisier, amer 1.
Ce n’est pas tout. Dans un autre poème, écrit entre 1400 et 1402, le Débat de deux amans, Christine de Pisan fait un nouvel éloge d’Oton de Grandson. /102/ Elle énumère quelques-uns des grands amoureux de jadis lesquels, en aimant, ont acquis une renommée « qui court le monde »: Thésée, Enéas, Lancelot du Lac, Cléomadès et bien d’autres ; puis, renonçant à chercher si loin dans le passé, elle fait l’éloge des « bons vaillans » de son temps qui mirent leur cœur « en parfaite amour » : d’abord le connétable Bertrand « de Gleaquin » que « désir d’estre amé » a rendu si vaillant ; ensuite le maréchal Boucicaut ; puis Oton de Grandson et Hutin de Vermeilles. Voici les cinq vers consacrés à Grandson :
Des trespassez encore puis conter :
Du bon Othe de Grançon raconter
Avez assez
Ouÿ, comment du bien ne fu lassez.
En lui furent tous les biens amassez 1.
Comme c’était à prévoir, Bruchet n’attache pas beaucoup d’importance à cette « admiration féminine » 2. Il est certain toutefois que, si Grandson avait passé pour un empoisonneur, coupable de la mort du comte de Savoie, Christine n’aurait pas voulu ni osé, dans un poème dédié au duc d’Orléans, faire un pareil éloge du chevalier qui venait d’être vaincu et tué. Les vers que, par deux fois, Christine écrivit sur Oton de Grandson, en 1399 et en 1400, expriment l’opinion même de la cour de France.
L’opinion de la cour de Bourgogne au XVe siècle nous est, d’autre part, transmise par Georges Chastelain surnommé Georges l’Adventurier. Cet historien, /103/ toujours admirablement renseigné, né vers 1404, n’a pas connu personnellement Oton de Grandson, comme l’avait fait Christine de Pisan, mais il a pu recueillir des renseignements précis sur ce chevalier, sa vie, ses faits d’armes, son caractère et sa mort. Dans la seconde moitié du XVe siècle, il écrivit pour la consolation de la reine d’Angleterre, Marguerite d’Anjou, un livre imité du De casibus de Boccace, intitulé le Temple de Boccace, remonstrances, par maniere de consolation, a une desolee reyne d’Angleterre. C’est une sorte de traité de Fortune destiné à montrer la « deceveuse nature » de cette inconstante déesse. Dans ce « miroir » à l’usage des grands d’ici-bas, Chastelain a raconté, d’un style pompeux et solennel, le sort tragique d’une foule de personnages, parmi lesquels Oton de Grandson.
Vint après un messire Othe de Gransson, chevalier de hault prix, mais non bien voulu de Fortune en son derenier, portant les manieres de son finer en lices de gage, la ou couché a l’envers sur le sablon, monstra l’espee murdriere au fondement, dont mourut oultré, qui, vaincu lors, confus et plein de honte, ayant porté jusques a celle heure titre d’un des bons chevaliers du monde et des plus exquis, se vint douloir droit cy a Fortune de quoy si ennemie envers lui, aprés si longue felicite portée, ne lui avoit souffert issue de mesmes et a l’avenant de son courage. Et desiroit fort, ce sembloit, pour estre exemple a ceulx qui se presument en vanité de leurs corps, estre reçu droit cy et mis en escout, car il s’y presentoit a ceste cause 1.
Ainsi, de son vivant et après sa mort, Oton de /104/ Grandson a été considéré comme un chevalier de haut prix, l’un des meilleurs du monde et des plus exquis. Il serait difficile de dire plus. Les lignes de Georges Chastelain, ajoutées aux vers de Christine de Pisan, montrent indiscutablement quelle brillante réputation Grandson s’était acquise en France et en Bourgogne par ses faits d’armes et sa courtoisie.
II
LES MANUSCRITS
ET
LES ANCIENS IMPRIMÉS
/106/
/107/
LES MANUSCRITS
On ne possède aucun manuscrit original des poésies d’Oton de Grandson. Rien de ce que ce chevalier a écrit de sa main ne nous est parvenu, pas même sa signature. Il n’a pas jugé nécessaire, comme d’autres poètes de son temps, professionnels, il est vrai, tels que Guillaume de Machaut ou Christine de Pisan, de réunir ses œuvres dans de beaux manuscrits, richement historiés, pour les offrir au roi de France ou au roi d’Angleterre, au duc de Bourgogne ou au comte de Savoie. Sans doute, ainsi que d’autres grands seigneurs qui, à l’occasion, furent poètes ou du moins rimeurs, n’attachait-il pas à ses œuvres une grande importance. Oton de Grandson était un de ces chevaliers, nombreux au XIVe siècle et encore au XVe, pour lesquels la poésie était un passe-temps entre deux combats. Les ballades et autres poésies composées par ces amateurs sont presque toujours perdues. La destinée misérable d’Oton explique d’ailleurs qu’il n’ait pas pris la peine de faire une copie complète et soignée de ses œuvres. Quand un homme doit défendre son honneur et sa vie, les ballades, rondeaux, lais, virelais et complaintes qu’il peut avoir composés pour se distraire sont relégués à l’arrière-plan.
Les manuscrits qui renferment les œuvres poétiques /108/ d’Oton de Grandson sont des copies de la première moitié du XVe siècle. Aucun d’eux n’est consacré aux seules poésies de ce chevalier, qui sont généralement transcrites soit à la suite du Livre des Cent ballades, soit au milieu des poésies d’Alain Chartier.
Le Livre des Cent ballades, composé du vivant d’Oton de Grandson, vers 1390, traitait d’un thème qui tenait particulièrement à cœur au poète vaudois, la loyauté en amour opposée à la fausseté. Oton connaissait plus d’un des auteurs et des collaborateurs de ce recueil. Si l’on ne rencontre pas son nom parmi ceux des vaillants compagnons qui répondirent à l’enquête, c’est que Grandson, en 1390, était en Savoie, où ne parvenaient pas les échos littéraires de Paris. Ce n’est que plus tard, dans l’une de ses dernières ballades, qu’il crut devoir, lui aussi, donner son avis, en se rangeant résolument du côté des tenants de Loyauté. On ne s’étonnera pas de voir les copistes ou les amateurs de manuscrits faire suivre le Livre des Cent ballades qui traite du « doulx mestier » d’amour et qui plaide la cause de Loyauté, d’un choix des poésies contemporaines d’Oton de Grandson, toutes consacrées au culte d’une seule dame.
Il est facile aussi d’expliquer pourquoi plusieurs petits poèmes de Grandson se trouvent copiés dans les manuscrits d’Alain Chartier. Comme le chevalier savoyard, mais pour des causes différentes, le secrétaire du roi n’a pas pris soin de réunir lui-même ses poésies authentiques dans des manuscrits dont il aurait pu surveiller l’exécution. Ça n’a pas empêché sa renommée d’aller grandissant. Durant tout le /109/ XVe siècle et la première moitié du XVIe, il passait pour le « parfait explanateur », c’est-à-dire pour l’interprète par excellence des choses de l’amour. Il n’est pas étonnant que les copistes de manuscrits lui aient attribué, puisqu’on ne prête qu’aux riches, de nombreux petits poèmes amoureux d’auteurs inconnus ou peu connus 1.
Les manuscrits où l’on trouve aujourd’hui les poésies d’Oton de Grandson sont les suivants :
I. Paris, Bibl. nat. fr. 2201 (anc. 7999). Ce manuscrit a été décrit trois fois : en 1868, par Michelant dans le Catalogue des manuscrits français de la Bibliothèque impériale, t. I, p. 374 ; en 1890, dans la Romania, t. XIX, p. 407 ; enfin dans l’édition du Livre des Cent ballades publiée par Gaston Raynaud pour la Société des anciens textes français. Paris, 1905, p. xix.
C’est un volume de 131 feuillets, sur vélin, du commencement du XVe siècle. Il renferme :
1. Fol. 1-70 v°, le Livre des Cent ballades incomplet de la fin. Un feuillet manque qui renfermait les derniers vers de la ballade du sire de Bucy et la ballade entière du bâtard de Coucy.
2. Fol. 71-104 v°, recueil de 37 poésies d’Oton de Grandson sans titre et sans indication d’auteur. Un titre se trouvait-il à la suite du Livre des Cent ballades dans le feuillet qui manque ? C’est possible et c’est probable. En 1890, j’ai identifié, énuméré et publié partiellement ces poésies : Oton de Granson et ses /110/ poésies, dans la Romania, t. XIX, p. 237-259, 403-448. En 1904, elles ont été publiées par Ludwig Schirer, Oton de Granson und seine Dichtungen. Strassburg. (Thèse de doctorat.)
3. Fol. 105-109, poème sans titre, qui commence par ce vers :
Amis, t’amour me contraint.
Ce poème est un lai de Guillaume de Machaut, publié dans les Poésies lyriques de ce poète, édition V. Chichmaref, t. II, p. 352-361.
4. Fol. 111-130 v°, L’Istoire de Grisilidis, marquise de Saluces, en prose 1.
Ce manuscrit renferme huit miniatures, inachevées sauf la première, six pour le Livre des Cent ballades, deux pour les poésies de Grandson.
Une question intéressante se pose à propos de ce volume. Vallet de Viriville, en 1858 2, et Gaston Raynaud, en 1905 3, ont supposé qu’il avait appartenu à la reine de France 4. Voici pourquoi: Isabeau de Bavière avait acheté, le 15 janvier 1399, d’un « escrivain de lettres de fourme », Pierre Le Portier, demeurant à Paris, « un livre nommé Les Cent ballades » 5. D’autre part, deux ans plus tard, en 1401, /111/ elle avait fait faire par un orfèvre, Jean Clerbout, « deux fermouers d’or pour le Livre des ballades messire Othes de Grantson » 1. Vallet de Viriville et Gaston Raynaud ont estimé que ces deux articles des Registres des comptes, l’un de 1399, l’autre de 1401, se rapportent à un seul et même volume, qui serait aujourd’hui le manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 2201. Mais cette identification ne va pas sans quelque difficulté. On ne voit pas bien pourquoi l’argentier de la reine, qui avait à noter des dépenses de reliure, aurait désigné le même volume une fois par le titre du début, ce qui était conforme à l’usage, et une seconde fois par un titre du milieu du livre, ce qui était tout à fait exceptionnel. A cette objection, Gaston Raynaud a répondu de la façon suivante : « Si nous nous rappelons que notre manuscrit G (fr. 2201) contient à la suite des Cent ballades d’assez nombreuses poésies d’Othon de Granson, dont quelques-unes avec mention très apparente de leur auteur, on pourra en conclure que l’argentier d’Isabelle a pu facilement attribuer par erreur à Othon de Granson la paternité de tout un manuscrit où il figure partiellement comme auteur ». La reliure du temps et les fermoirs d’or ont disparu, mais « rien n’empêche de supposer que le maroquin rouge moderne recouvre l’exemplaire de la reine Isabelle de Ravière ». On avouera que c’est aller un peu vite en besogne. On pourrait tout aussi bien croire que les deux articles des comptes, l’un de 1399, l’autre de 1401, se rapportent à deux ouvrages /112/ différents. Si la reine Isabeau, comme c’est probable, a été longtemps aimée d’Oton de Grandson, qui lui a dédié une grande partie de ses poésies 1, aurait-elle acheté, chez le copiste Pierre Le Portier, les vers qui lui étaient consacrés, en même temps, disent les comptes, que d’autres livres pieux ? N’est-il pas plutôt indiqué de supposer que, comme tout amoureux passionnément épris, Oton avait fait présent à la reine de tout ou partie de ses œuvres et que ce livre tenait particulièrement à cœur à Isabeau, puisqu’elle l’avait fait relier avec deux fermoirs d’or ? Bref, contrairement à l’opinion de Vallet de Viriville et de Gaston Raynaud, il est permis de voir dans les deux articles des Comptes de l’argenterie de la reine deux volumes différents, l’un Les Cent ballades du sénéchal d’Eu, l’autre les poésies de Grandson. Quant au volume d’Isabeau de Bavière, avec ses deux fermoirs d’or, qu’est-il devenu ? On ne sait.
II. Neuchâtel en Suisse, bibliothèque Arthur Piaget. Petit volume sur papier, écrit vers 1430, de 180 feuillets, numérotation moderne, avec six dessins ornés de rouge. Reliure ancienne fort originale 2. Sur le feuillet de garde, au commencement du volume, deux initiales majuscules en rouge, A. P. Dans la boucle du P, d’une écriture du XVe siècle : « Je Jehan Devillers. Sine macula ». Au verso du même feuillet, les initiales A. P. répétées, avec, au-dessus, reliés par des anneaux, deux écussons, dont l’un est d’or à la fasce de gueules chargée d’une étoile d’or, et l’autre de gueules au /113/ chef emmanché de deux pièces et de deux demi-pièces d’or 1. A droite et à gauche, deux aumônières avec les mêmes armoiries. Au-dessous, la devise : Tant me dure. Les armoiries, comme la devise, n’ont pas été identifiées.
Ce volume avait appartenu à Louis-Bénigne Baudot, puis à son fils, Henri Baudot. Il figure, accompagné d’une notice peu exacte, dans le Catalogue de la Bibliothèque Henri Baudot, Dijon, 1894, n° 643. A la vente de cette bibliothèque, en 1894, M. Paul Court acheta ce manuscrit, qu’il vendit en 1939 2.
Ce volume renferme :
1. Fol. 1-73, Le Livre des Cent ballades, sans titre.
Fol. 73-82 v°, Les Responses des Cent ballades.
Ce manuscrit est resté inconnu des éditeurs du Livre des Cent ballades.
2. Fol. 83, Complainte.
Helas ! helas ! helas ! Bourgongne,
Trop mal se porte ta besongne...
Poésie de 44 vers, composée à l’occasion de la mort de Bonne d’Artois, duchesse de Bourgogne, deuxième /114/ femme de Philippe-le-Bon, décédée le 15 septembre 1425. Cette complainte a été publiée dans les Mémoires de l’Académie de Dijon, en 1827, par Louis-Bénigne Baudot qui l’a attribuée, on ne voit pas pourquoi, à un certain Guillaume Vaudrey 1. M. Paul Court a republié ces vers en 1900 dans les Mémoires de la commission des Antiquités de la Côte d’Or, t. XIII, p. cxcix.
3. Fol. 84-151 v°, Balades, rondeaux, lais, virelais et autrez dis compilez par noble homme messire Ode de Granson, chevalier.
Recueil de 77 pièces diverses, énumérées et publiées ci-après.
4. Fol. 152-157, Le lai de paix d’Alain Chartier, sans titre.
5. Fol. 157 v°, rondeau sans titre :
Oblier je ne vous pourroye,
Ma seulle dame et ma joye...
6. Fol. 157 v°, autre rondeau sans titre :
Rire et plourel (sic) sy me sont venu voir,
Puisque partis de vous, mon seul plaisir...
7. Fol. 158-175 v°, La Belle dame sans mercy d’Alain Chartier.
8. Fol. 175 v°-180 v°, La Response d’Alain Chartier.
Mes dames et mes damoisellez,
Se Dieu vous doint joye prochainne... /115/
III. Florence. Manuscrit du commencement du XVe siècle, in-fol. sur vélin à 2 col., appartenant à M. Léo-S. Olschki, éditeur. Sur ce volume, voir l’article de M. Giulio Bertoni, Liriche di Oton de Grandson, Guillaume de Machaut e di altri poeti in un nuovo canzoniere, dans le t. XVI (1932) de l’Archivum romanicum. Genève-Firenze, 1933, p. 1-20.
Ce manuscrit contient 306 pièces, pastourelles, ballades, rondels, lais, virelais, complaintes, sans indication d’auteurs. La plupart sont de Guillaume de Machaut. 26 sont d’Oton de Grandson et se retrouvent dans le manuscrit de Paris, fr. 2201 et dans le manuscrit de Neuchâtel :
1. Fol. 8 c. Complainte de pastour et de pastourelle amoureuse. Une jeune gentil bergiere.
2. Fol. 10 b. Balade. Salus assez par bonne entencion
3. Fol. 10 c. Balade. Je congnois bien les tourmens amoureux
4. Fol. 10 d. Balade. Je vous choisy noble loyal amour
5. Fol. 11 a. Balade. J’ay en mon cuer .j. œil qui toudiz veille
6. Fol. 11 b. Balade. Loyal amour ardant et desireuse
7. Fol. 11 c. La Complainte de l’an nouvel. Jadis m’avint que par merancolie
8. Fol. 12 a. Complainte. Je souloye de mes yeuls avoir joye
9. Fol. 13 b. Souhait en complainte. Il me convient par souhait conforter
10. Fol. 13 d. L’estraine du jour de l’an. Joye, sainté, paix et honneur
11. Fol. 14 a. Le lay de désir en complainte. Belle, tournez vers moy vos yeulx
12. Fol. 15 b. Balade. Il n’est confort qui tant de bien me face /116/
13. Fol. 16 a. Balade. Or est ainsi que pour la bonne et belle
14. Fol. 16 b. Balade. Certes, Amour, c’est chouse convenable
15. Fol. 16 c. Balade. Amour, sachiez que pas ne le veulz dire
16. Fol. 31 a. Balade. Je ne suis pas de tel valour
17. Fol. 44 c. Balade. Se Lucresse, la tresvaillant rommaine
18. Fol. 73 c. Balade. Je vous merci des belles la plus belle
19. Fol. 81 a. Balade. Or ne sçay je tant de service faire
20. Fol. 81 b. Balade. A Medee me puis bien comparer
21. Fol. 81 c. Balade. Or n’ay je mais que dolour et tristesse
22. Fol. 81 d. Balade. Vous qui voulez l’oppinion contraire
23. Fol. 82 a. Balade. Se mon cuer font en larmes et en plours
24. Fol. 82 c. Balade. Qui veult entrer en l’amoureux servage
25. Fol. 83 a. Balade. Ne doy je bien male bouche haïr
26. Fol. 83 d. Balade. Amis, pensez de loyaument amer
On remarquera que les ballades et complaintes d’Oton de Grandson, sauf une ou deux, sont groupées. Sans doute cette collection renferme-t-elle d’autres vers de ce poète. Mais les moyens nous manquent pour les identifier.
IV. Barcelone, Biblioteca Catalunya, n° 8. Sur ce manuscrit et les pièces qu’il contient, M. Amédée Pagès a donné tous renseignements utiles dans son livre La poésie française en Catalogne du XIIIe siècle à la fin du XVe 1. /117/
Cette copie, de la seconde moitié du XVe siècle, exécutée en Catalogne par un Catalan avec des graphies et, parfois, des formes catalanes, renfermerait, selon M. Pagès, dix-neuf poésies d’Oton de Grandson 1. A la vérité, il paraît difficile de les lui attribuer toutes. Un Pater noster en strophes de cinq vers, le cinquième vers en latin, dans lequel sont exprimées les plaintes du pauvre peuple que chacun « robe et pilhe », n’est pas dans le genre de Grandson 2. Un poème attribué par le manuscrit à « Garanson » n’est autre que l’Enseignement du dieu d’Amours de Jean de Garencières 3. Une ballade a pour auteur un poète catalan, Jacme Escriva 4.
Huit de ces ballades se retrouvent dans les poésies d’Oton de Grandson du manuscrit de Paris, fr. 2201, et une dans celles du manuscrit de Neuchâtel :
1. Amours, je voy des autres amoreux
Pagès, ouv. cit., p. 180, n° 6
2. Amours, sachiés que pas ne le vou dire
p. 184, n° 8
3. Il n’est confors qui tant de ben me fasse
p. 190, n° 11
4. A mon avis, Dieu, Rayso e Natura
p. 192, n° 12
5. Or est aynssi que par la bonne e belha
p. 194, n° 13
6. Pardiu, Amour, c’est chosa covenable
p. 196, n° 14
7. Salus et pais et bonn’ entencion
p. 213, n° 18 /118/
8. Je conois bien les tourmens amoureux
p. 233, n° 21
9. Ilh a passé des ans set et demi
p. 235, n° 22
Au milieu de ces ballades, le manuscrit de Barcelone a inséré trois poèmes ou complaintes de Grandson :
1. Congié que prist Micer Otto de Granson de sa dame.
Je soloye de vouïr avoir joye
Pagès, ouv. cit., p. 215, n° 19
2. La vergiera de Micer Otto de Gransson.
Una gentil, jone vergiere
p. 223, n° 20
3. La Complainte de l’an nouvel, sans titre :
Jadis m’evint que par merencolie
p. 239, n° 23
Restent les cinq ballades suivantes qui ne se trouvent ni dans le manuscrit 2201 ni dans le manuscrit de Neuchâtel :
1. Je ne me vueilh plaindre doresnavant
Ref. : Ne ne me chaut de ma dame et maistressa
Pagès, ouv. cit., p. 176, n° 4
2. Adiu, mon dieu, ma joya, mon plaisir
Ref. : Adieu, la plus gracieusa du monde
p. 178, n° 5
3. J’aime, je hay, on m’aime or soy haïs
Ref. : Or, fayt ma dame, a chascun je m’en los.
p. 182, n° 7
4. Je vi l’autrier la belha au corps gay
Ref. : Ne de rens nee ne se confortera.
p. 186, n° 9
5. Et las ! Amour et ma sola maistresse
Ref. : Par diu, oui, mon ami gracious.
p. 198, n° 15 /119/
Il est douteux que ces cinq ballades soient d’Oton, en dépit du nom de « Glen[son] » attribué à l’une d’elles. La deuxième figure dans le manuscrit de la Bibl. nat. fr. 2264, fol. 60 v°, qui renferme des réponses à la Belle dame sans merci, des poésies de Vaillant et une collection de ballades ; la cinquième se trouve dans le manuscrit 189, fol. 88, de la Bibliothèque d’Epinal, exécuté à Metz, contenant des mélanges latins et français, en vers et en prose. Ni l’un ni l’autre de ces manuscrits de la seconde moitié du XVe siècle ne renferme de poésies de Grandson.
V. Paris, Bibl. nat. fr. 1727, milieu du XVe siècle.
En 1894, j’ai publié dans la Romania 1 une description détaillée de ce manuscrit, qui, au XVIIe siècle, appartenait aux frères Dupuy. Il renferme des poèmes et des traités en prose d’Alain Chartier. André Du Chesne avait ce volume sous les yeux lorsqu’il publia, en 1617, la dernière édition des œuvres de cet écrivain. Sont intercalées dans les poèmes de Chartier d’autres poésies de Jean Castel ou Chastel, du sénéchal d’Eu, de Baudet Herenc, de Pierre de Nesson et d’Oton de Grandson.
Fol. 94-124 v°, sans titre, poème d’Oton de Grandson de 2465 vers, publié plus loin 2 sous le titre : Le Livre messire Ode.
[J]e vueil ung livre commencier
Et a ma dame l’envoyer... /120/
Fol. 132-136, Autre complaincte de nouvelle acoinctance.
Je voy que chascun amoureux
Se veult, ce jour, appareir (sic) 1
VI. Bruxelles, Bibl. royale, nos 10961-10970.
Ce volume est formé de deux parties, l’une de la première moitié du XVe siècle, l’autre de la fin. La première partie comprend des poésies d’Alain Chartier, la seconde le Triomphe des Dames d’Olivier de la Marche.
Fol. 80-111, Le Livre messire Ode, sans titre :
Je vueil ung livre encommencier
Et a ma dame l’envoyer... 2
Il est précédé d’un rondeau d’Alain Chartier :
Cuidez vous qu’il ait assez joye...
et de la ballade de Grandson :
Je vous choisy, noble loyal amour...
Il est suivi de la Belle dame sans merci.
VII. Paris, Bibl. nat. fr. 1952, manuscrit sur vélin, avec lettres ornées, du XVIe siècle, qui renferme les œuvres en vers et en prose de Jean d’Auton, abbé d’Angle.
Fol. 67-80 v°, une Complainte d’Amours :
Je vueil ung livre commencer
Et a ma dame l’envoier... /121/
C’est Le Livre messire Ode, en un texte rajeuni et inachevé. Il est précédé, comme dans le manuscrit de Bruxelles, de deux rondeaux et suivi de l’Histoire de Griselidis.
VIII. Paris Bibl. nat., fr. 1131 (anc. 7372 5), manuscrit sur vélin, copié dans le nord de la France, seconde moitié du XVe siècle. Il renferme les œuvres d’Alain Chartier, au milieu desquelles sont transcrits deux poèmes d’Oton de Grandson.
Fol. 69-71, Complainte amoureuse de Sainct Valentin Gransson :
Belle, tournés vers moy vos yeulx...
Cette Complainte, qui n’a été conservée par aucun autre manuscrit, est copiée entre le Débat du gras et du maigre, autrement dit le Débat des deux fortunés d’amour et le Bréviaire des nobles.
Fol. 192 v°-194 v°, La Pastourelle Gransson, qui figure entre deux complaintes anonymes, commençant l’une par ce vers :
Helas ! se je me complains...
et l’autre
M’amour, ma dame souveraine...
Les deux titres des poèmes de Grandson sont d’une écriture plus moderne.
IX. Londres, manuscrit de la Bibliothèque de Westminster Abbey, sur papier, exécuté en France vers le milieu du XVe siècle. En 1875, dans le /122/ Bulletin de la Société des anciens textes français 1, Paul Meyer a décrit ce volume, sommairement et incomplètement. Le commencement et la fin manquent. Au début se trouvent L’epistre au dieu d’Amours et Le livre de la pastoure de Christine de Pisan.
Fol. 11 v°, un lai sans titre :
Amours, Amours, jadis soulloye...
C’est le Lai de plour d’Oton de Grandson qui fait partie du Livre messire Ode.
Ce manuscrit renferme une collection de ballades, dont la majorité sont de Guillaume de Machaut.
Fol. 27 v°, ballade de Grandson :
Il a passé des ans un et demy...
Y a-t-il dans ce volume d’autres ballades d’Oton de Grandson ? Il est impossible de répondre à cette question, affirmativement ou négativement.
Ce sont là les neuf principales copies connues à ce jour des œuvres d’Oton de Grandson. Quant aux manuscrits qui, incidemment, au milieu de beaucoup d’autres poésies, renferment une ballade isolée ou une complainte, sans nom d’auteur, je les mentionnerai ci-après, à l’occasion de ces pièces elles-mêmes.
Il est probable que les manuscrits qui viennent d’être énumérés ne renferment pas toute l’œuvre poétique d’Oton de Grandson. Dans l’hostilité qui précéda le duel de Bourg-en-Bresse et dans l’indifférence qui suivit, plusieurs originaux ou plusieurs copies ont dû disparaître. A côté du Livre des ballades /123/ messire Othes de Grandson qui appartenait à la reine de France et qui semble bien perdu, il faut placer la mention suivante trouvée dans un ancien inventaire de la Bibliothèque de Bourgogne :
Un autre livre en parchemin, historié en plusieurs lieux, escript en rime, parlant De Oste Gransson ; commençant ou second feuillet : Souvent esbatre m’en aloye, et le dernier feuillet : Tant que son cuer soit 1.
Qu’était-ce que ce livre « escript en rime » et « parlant de Oste Gransson » ? Un récit sur ce chevalier, ses faits d’armes ou ses amours ? C’est peu probable. On pourrait penser soit à un poème dans le genre du Livre messire Ode, soit tout simplement à un recueil de complaintes et de ballades, semblable à ceux des manuscrits de Paris et de Neuchâtel. Il est superflu de dire que les deux vers qui commencent le second et le dernier feuillets n’ont pas pu être identifiés.
On a été tenté parfois d’attribuer à Grandson de petits poèmes amoureux, anonymes dans les manuscrits, par exemple la complainte qui, dans les éditions d’Alain Chartier, est imprimée à la suite de la Pastourelle et de la Complainte de Saint Valentin, et qui commence par ce vers :
Helas ! se je me complains...
Grandson n’ayant pas un style fort original et les thèmes amoureux qu’il s’est plu à développer se retrouvant à peu près dans les mêmes termes chez bien d’autres rimeurs, ses contemporains ou ses successeurs, il est difficile de lui restituer des poèmes anonymes. /124/ La place que ces pièces occupent dans les manuscrits n’offre pas un critère bien sûr. Il vaut donc mieux renoncer à ce petit jeu qui augmenterait peut-être mais n’enrichirait pas le bagage poétique d’Oton de Grandson.
IMPRIMÉS DES XVe ET XVIe SIÈCLES.
Dans sa première édition des œuvres d’Alain Chartier, qui date exactement du 5 septembre 1489, Pierre Le Caron, mal renseigné sur les œuvres relativement restreintes de ce poète et se fiant aux manuscrits, avait accueilli une foule de pièces étrangères à l’auteur de la Belle dame sans merci. Ces vers, qui sont en réalité de Guillaume de Machaut, d’Oton de Grandson, du sénéchal d’Eu, de Michaut Taillevent, de Baudet Herenc, d’Achille Caulier, de Villon et de rimeurs inconnus, ont passé d’édition en édition. Dans la dernière, publiée par André Du Chesne en 1617, sur 809 pages, 384 sont à retrancher.
Parmi les poèmes faussement attribués à Chartier se trouvent la Pastourelle et la Complainte de Saint Valentin d’Oton de Grandson. Or, dans le manuscrit que l’imprimeur avait sous les yeux, le nom lui-même de « Granson » figurait dans les titres. Mais ce nom qui, à la fin du XVe siècle, n’éveillait plus aucun souvenir et paraissait incompréhensible, n’empêcha pas l’attribution de ces deux poèmes à Chartier : La Pastourelle Granson faicte par maistre Alain Chartier et La Complainte de Saint Valentin Granson compilée par maistre Alain Chartier. Réimprimée à Paris vers /125/ 1510, la Pastourelle fut publiée sous ce titre : Complaincte du Bergier et responce de la Pastorelle de Granson, composée par tresexcellent rhetoricien maistre Alain Chartier. C’est un petit in-4° goth. de quatre feuillets 1.
Mal copiés dans certains manuscrits du XVe siècle, mal imprimés dans les éditions du XVIe siècle, les deux poèmes d’Oton de Grandson parurent indignes d’Alain Chartier. C’était du moins l’avis de Clément Marot, qui s’y connaissait. Après avoir protesté contre les mauvais vers que des éditeurs peu scrupuleux faisaient circuler sous son nom, il ajoutait : « Or ne suis je seul à qui ce bon tour a esté faict. Si Alain Chartier vivoit, croy hardiment, amy, que vouluntiers me tiendroit compagnie à faire plaincte de ceulx de leur art qui à ses œuvres excellentes adjousterent la Contre Dame sans mercy, l’Hospital d’Amours, la Complaincte de Saint Valentin et la Pastourelle de Granson, œuvres, certes, indignes de son nom, et aultant sorties de luy comme de moy la Complaincte de la Bazoche, l’Alphabet du temps present, l’Epitaphe du comte de Sales, et plusieurs aultres lourderies qu’on a meslees en mes livres. 2 »
Il faut ranger parmi les anciens imprimés les ballades d’Oton de Grandson publiées en 1501 dans une anthologie qui a joui d’une grande vogue au XVIe siècle, le Jardin de plaisance et Fleur de rhétorique /126/ d’Antoine Vérard 1. Au fol. 68 v° de ce recueil se trouve une Balade excellente en priant sa dame. C’est la Ballade de Saint Valentin double du manuscrit fr. 2201. Mais dans le Jardin de plaisance elle est simple, c’est-à-dire n’a que trois strophes, accompagnées de l’envoi suivant, ajouté par le compilateur :
Princesse par qui je suis languissant,
Je vous supply, ne me soyez contraire.
Se je dy riens qui vous soit deplaisant,
Pardonnez moy, besoing le me fait faire.
Au fol. 107 v°, une Autre balade :
Je vous choisy, noble loyal amour.
Le compilateur du Jardin de plaisance a de même fabriqué un envoi qui manquait à la ballade de Grandson :
Prince du puy, j’ay choisy la plus franche
Qui soit depuis Paris jusqu’à Tournay.
Je voue aux sains dont voy la remembrance
Que jamais autre que vous ne choisiray.
/127/
III
NOTES SUR LES POÉSIES
/128/
/129/
LES POÉSIES DE GRANDSON PERDUES ET RETROUVÉES. 1
Les poésies d’Oton de Grandson n’étant pas réunies en un seul manuscrit qui les comprendrait toutes, mais étant dispersées au milieu d’autres poèmes du temps, le plus souvent sans titre et sans nom d’auteur, il ne faut pas s’étonner qu’elles soient longtemps restées ignorées. Les chroniqueurs et les poètes français du XIVe et du XVe siècle, Froissart, Eustache Deschamps, Christine de Pisan, Alain Chartier, Georges Chastellain, Olivier de la Marche, qui tous ont parlé de Grandson pour raconter ses exploits guerriers, ses amours malheureuses ou sa mort pitoyable, n’ont fait aucune allusion à ses vers.
Mais il s’est trouvé heureusement au XIVe siècle un Anglais, et, au XVe siècle, un Espagnol et un prévôt du chapitre de Lausanne, pour nous apprendre que Grandson fut un poète apprécié. L’Anglais est Geoffroi Chaucer qui tenait Grandson pour « la fleur de ceux qui font des vers en France » et qui a traduit trois de ses ballades 2. L’Espagnol est le marquis de /130/ Santillane qui, dissertant sur la poésie dans sa Lettre au connétable du Portugal, a fait l’éloge de « micer Otho de Granson » qu’il regardait non seulement comme un « caballero estrenuo y muy virtuoso », mais comme un poète plein de douceur et d’élévation 1. Enfin le prévôt du chapitre de Lausanne est Martin Le Franc, qui a consacré quatre vers de son Champion des dames au « petit livre de messire Ode » 2. On savait, d’autre part, que, dans les éditions du XVe et du XVIe siècle des Faictz et dictz d’Alain Chartier, se trouvaient deux poèmes attribués à un mystérieux « Gransson » 3. Mais qui était ce poète et où se cachaient ses œuvres ? C’est ce qu’on ignorait.
Le premier, en 1834, l’abbé de la Rue 4 a prétendu identifier ce rimeur inconnu avec « Guillaume Granson, chevalier anglais, seigneur de Rouveray par sa femme, Jeanne de Rouvray (Seine-Inférieure) ». L’abbé de la Rue ne citait aucun vers de Grandson, mais, d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n° 7999 (aujourd’hui fr. 2201), se bornait à énumérer les titres suivants : Complainte de l’an nouvel, Complainte amoureuse, Pastourelle, les Adieux de Grandson à sa jeunesse.
Les éditeurs anglais des œuvres de Chaucer furent en mesure d’identifier « Graunson » avec Oton de /131/ Grandson, chevalier savoisien au service de Richard II, sans rien savoir d’ailleurs de sa vie ni de ses œuvres.
Publiant à Madrid, en 1852, les œuvres du marquis de Santillane, Amador de Los Rios s’adressa à Paulin Paris, qui venait de faire paraître sept volumes sur les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, pour obtenir quelques précisions sur le « caballero » Grandson. Paulin Paris le renvoya au manuscrit 7373 (lis.: 73725, aujourd’hui 1131) qui renferme, au milieu d’œuvres d’Alain Chartier, deux poèmes de Grandson, et au manuscrit 7999 (fr. 2201), puis il lui fournit quelques renseignements sur ce poète, qui aurait été contemporain d’Alain Chartier et de Charles d’Orléans et père du fameux Jean de Grandson, exécuté en 1455 1.
On peut dire que les vers d’Oton de Grandson ne furent connus qu’à partir de 1890, année où, pour la première fois, les poésies du manuscrit de la Bibliothèque nationale, fr. 2201, ont été énumérées et partiellement publiées 2, On peut dire aussi que, dès lors, le poète vaudois est entré dans l’histoire littéraire, tant en France qu’en Angleterre 3.
Il serait vain d’essayer de classer chronologiquement les vers d’Oton de Grandson, qui a, peut-on /132/ croire, rimé toute sa vie, puisque, dans deux ou trois pièces, il fait allusion à sa jeunesse et qu’une ballade a été composée peu de temps avant le duel de Bourg-en-Bresse. Aucune mention précise de faits ou de personnages contemporains ne permet de dater exactement ces poésies. Aussi, plutôt que de mettre un ordre factice dans ces complaintes, ballades et rondeaux, a-t-il paru préférable de les publier successivement dans leur ordre manuscrit. Tout au plus pourrait-on regarder la Complainte de Saint Valentin comme l’une des premières œuvres poétiques d’Oton de Grandson, non pas que rien nous autorise à la dater, mais à cause du sujet lui-même du poème. Le sire de Sainte-Croix a été amoureux toute sa vie d’une grande dame, à laquelle, en dépit de tous les obstacles, il est resté fidèle jusqu’au bout. Or, la Complainte de Saint Valentin est comme une introduction à cette quête amoureuse. Grandson raconte, en effet, comment et dans quelles circonstances il vit « la merveille du monde » à laquelle désormais tous ses vers allaient être dédiés.
I. LA COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN.
La légende de la Saint Valentin, qui tiendra tant de place dans les vers de Charles d’Orléans, a-t-elle été introduite dans la poésie française par Oton de Grandson ? 1 C’est probable. Ce jour-là, le /133/ 14 février, il était de coutume que chaque amoureux choisît « une dame et maistresse » qu’il faisait serment d’aimer et de servir fidèlement pendant une année. La Complainte de Saint Valentin décrit cette fête de l’amour où tout le monde est joyeux, rit chante et danse. Mais, seul au milieu de l’allégresse générale, un pauvre amant — Grandson lui-même — se lamente et pleure sa dame que la mort vient de ravir « contre raison ». A peine au sortir de l’enfance, il l’avait choisie. Il se sent incapable d’en aimer une autre.
Tandis qu’il se complaint, Saint Valentin et le dieu d’Amour en personnes s’approchent de lui, le consolent et lui donnent le conseil de choisir une nouvelle dame, jeune et belle, qui lui fera oublier la première. Mais lui, qui a tout perdu, n’en veut pas entendre parler. A Dieu ne plaise qu’il oublie sa « souveraine » . Plus jamais il ne se mêlera aux gens « de joyeulx courage ». Il se retirera « en un recoy » pour souffrir sa peine.
Cependant, cédant aux conseils de Saint Valentin et à l’autorité du dieu d’Amour, il consent à aller voir la dame qui doit le guérir. Elle lui paraît la non pareille du monde, le droit paradis de beauté. Par la volonté d’Amour, il en tombe aussitôt amoureux et il promet, séance tenante, de la servir toute la vie.
Faut-il prendre cette touchante histoire à la lettre ? Grandson, « au sortir de l’enfance », a-t-il réellement aimé une dame qui l’a instruit des règles courtoises de l’amour et qui a fait son éducation sentimentale ? Ou bien, avons-nous là plutôt un simple jeu /134/ littéraire ? Remarquons, sans prendre parti, que l’initiation amoureuse d’un jeune écuyer par une dame sage et expérimentée était dans les habitudes du temps et qu’on pourrait en relever de notables exemples dans les poèmes de Guillaume de Machaut et de Froissart.
La Complainte de Saint Valentin se trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fr. 1727, fol. 132 et 24440, fol. 221 et dans le manuscrit de Westminster Abbey, fol. 76. Des manuscrits, ce poème a passé dans les Faictz et dictz d’Alain Chartier 1. Il a été publié à part, au commencement du XVIe siècle, sous le titre de Complainte de Saint Valentin Granson compilee par maistre Alain Chartier.
II. RECUEIL DU MANUSCRIT DE PARIS.
(Bibliothèque nationale, fr. 2201.)
Ce recueil comprend 27 pièces diverses, poèmes, complaintes, ballades, lais, rondeaux, dont plusieurs se retrouvent dans le manuscrit de Neuchâtel et dans le manuscrit de Florence. Elles sont liées entre elles par le sujet, toujours le même, qu’elles traitent, c’est-à-dire par les lamentations amoureuses de Grandson. Voici le résumé qu’on peut en faire :
Un chevalier, jeune encore, avait aimé pendant plusieurs années une jeune dame, qui, sans repousser /135/ précisément ses déclarations, ne lui avait pas accordé la moindre faveur. Tous deux cependant s’étaient juré sur les « Sains Euvangiles » un amour éternel. Sur ces entrefaites, lasse des hommages de son soupirant, la dame, subitement, le quitte sous un prétexte futile et prend un autre ami. Désolation du délaissé, plus féru d’amour que jamais. Il écrit ballades et complaintes pour dire à sa dame qu’il l’aime encore et qu’il n’aimera et ne servira jamais qu’elle, en dépit de la trahison dont elle s’est rendue coupable. Il préfère être maltraité de celle qu’il adore plutôt que comblé de faveurs par une autre. S’il a commis une faute, il en demande pardon. L’obligation de quitter le pays qu’habite la dame vient mettre le comble à ses maux. Eloigné d’elle, entouré d’indifférents, il doit cacher sa douleur ; isolé dans la foule qui rit et qui danse, il ne songe qu’à sa dame ; le jour et la nuit, qu’il veille ou qu’il dorme, il la voit. Ses forces, il le sent bien, ne lui permettront pas de rester longtemps absent ; le désir de revoir son amie infidèle lui fera hâter le retour. La contempler est, en effet, pour lui le bien suprême. Une chose seulement pourrait guérir un jour son cœur malade : merci de sa dame ou la mort. Obtenir merci, notre amoureux, après avoir un moment espéré, n’y compte plus ; la demoiselle dont il est l’humble servant est « par trop plaine de reffus ». Puisqu’elle le veut ainsi, il sera le martyr d’amour. Que tous ceux qui aiment loyalement prient pour lui !
Dans la première ballade du recueil, Grandson a décrit la maison d’Amour, qui a deux portes, celle par où l’on entre, Joye, et celle par où l’on sort, /136/ Douloir. Le dieu d’Amour, à son bon plaisir, fait entrer les uns et sortir les autres. Il faut subir son sort sans se plaindre :
Car le courroux n’y vault pas une maille.
On peut dire que Grandson a bien mal mis en pratique ce sage conseil, puisqu’il se représente, d’un bout à l’autre de ses vers, comme un désespéré, souhaitant la mort.
De ces 27 pièces, l’une, la Complainte de l’an nouvel que Grandson fist pour un chevalier qu’il escoutoit complaindre (II), a été copiée dans le manuscrit de Barcelone où elle est accompagnée, strophe après strophe, d’une réfutation d’un rimeur nommé Lesparra 1.
Le chevalier que Grandson écoute complaindre n’est autre, on le devine, que Grandson lui-même. Eloigné de sa dame et « sans estraine » le premier jour de l’an, il en veut au dieu d’Amour qui est sans pitié, à sa dame inexorable, à son cœur qui s’est laissé prendre et à ses yeux qui l’ont trahi. Il considère son cœur et ses yeux comme ses « mortelz ennemis », ce qui ne l’empêche pas d’avouer qu’une chose entre toutes le chagrine profondément, c’est d’être loin de sa dame dont la vue seule le consolait de tous ses maux.
Lesparre prend la défense du dieu d’Amour, de la dame, du cœur et des yeux du chevalier : tout le mal vient de ce qu’il a été obligé de s’éloigner /137/ de sa dame, laquelle est « de si tresnoble fama » qu’elle ne désire pas la mort de son soupirant, mais son honneur et son « avanssament ». Bien loin de se plaindre, le chevalier devrait, au contraire, remercier le dieu d’Amour, son cœur et ses yeux, qui l’ont rendu amoureux d’une dame aussi parfaite.
On a identifié ce Lesparre avec Florimont, sire de Lesparre, gentilhomme de Guyenne, qui fut un moment au service de Pierre de Lusignan, roi de Chypre 1. Ce qui donne quelque vraisemblance à cette supposition, c’est que, vassal du roi d’Angleterre, Florimont avait pris part à la bataille navale de La Rochelle en 1372, et, comme Grandson, avait été fait prisonnier par les Espagnols. Les deux captifs partageaient-ils la même prison et ces deux vaillants hommes de guerre purent-ils échanger des propos sur l’amour et les dames ? Florimont s’amusa-t-il à rimer quelques strophes pour répondre à la Complainte de l’an nouvel ? Il faudrait, dans ce cas, supposer que ce petit poème date de la captivité en Espagne d’Oton et de Florimont. Mais, en dépit des apparences, rien ne prouve que ces suppositions soient justes.
La Pastourelle (XXV) sans être le meilleur des poèmes de Grandson, est un de ceux qui ont eu le plus de succès. A côté du recueil du manuscrit 2201, on la trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fr. 1131, de Florence, de Neuchâtel et de Barcelone. Elle est intitulée dans ce dernier volume /138/ La vergiera de Micer Otto de Gransson. 1 On a vu que, des manuscrits, ce poème avait passé dans les éditions d’Alain Chartier.
La Pastourelle est un dialogue amoureux entre une bergère et un berger, c’est-à-dire entre Grandson et sa dame. Le berger souffre de voir autour de celle qu’il aime d’autres amoureux que lui, et il presse vivement son amie de renvoyer tous ces galants ou, du moins, de les accueillir plus froidement : les mauvaises langues auraient moins beau jeu et les « nices » et les fous ne pourraient se vanter, comme ils le font, de certains « regars » et de certaines « contenances » qu’ils prennent pour des encouragements. La pastoure, qui se plaît au milieu de sa cour amoureuse, ne se rend pas aux bonnes raisons du berger. Elle n’a, dit-elle, qu’indifférence pour tous ces soupirants qui ont le don d’exciter la jalousie de son ami. Qu’il n’ait crainte, elle sait les tenir à distance. Quant aux médisants, elle s’en moque et restera toujours « franche, loyale, nette et pure ». Elle garde autour d’elle plusieurs amoureux, parce que c’est un moyen de cacher au monde son amour pour le berger. Si elle ne parlait toujours et partout qu’à un seul homme, les mauvaises langues ne gloseraient-elles pas bien davantage ? La bergère, qui semble très experte dans les choses de l’amour, conseille à son ami le berger, débouté de ses réclamations jalouses et plus amoureux que jamais, d’apprendre à lire dans « le livre de joye », qui est « invisible » à beaucoup de /139/ gens ; seuls peuvent y lire ceux qui sont « souffisans et paciens ».
La Response de la dame (XII) n’a qu’une strophe. On trouvera la ballade complète dans le Recueil de Neuchâtel (XLIX).
Quant à la dernière pièce, sans titre (XXVII), ce sont les cinquante derniers vers du Songe de Saint Valentin, qui, dans le manuscrit de Neuchâtel, a 449 vers (XXV).
III. RECUEIL DU MANUSCRIT DE NEUCHÂTEL
(Bibliothèque Arthur Piaget.)
Ce recueil renferme 77 pièces, dont 25 se retrouvent dans le manuscrit de Paris, 12 dans le manuscrit de Florence et 9 parmi les ballades de Guillaume de Machaut. Elles sont dans le ton habituel des lamentations de Grandson ; quelques-unes cependant apportent une note nouvelle.
On connaissait de Grandson deux Complaintes de Saint Valentin, un Souhait de Saint Valentin, sans compter deux Ballades de Saint Valentin. Dans le Recueil de Neuchâtel, on peut lire un Songe de Saint Valentin. Grandson a eu l’idée plutôt bizarre de transporter, en songe naturellement, la Saint Valentin dans le monde des oiseaux. Ayant perdu, dans un verger, un rubis et un diamant, le songeur se met en quête de ses « anyaux » et tombe au milieu d’une grande assemblée d’oiseaux de toutes espèces, présidée par un aigle. Les propos de ces oiselets, qui /140/ parlent comme des amoureux courtois, lui font oublier ses « annelets ». Chaque oiseau a choisi un « per », sauf un faucon pèlerin qui se tient à, l’écart, tout seul, sur un pin. L’aigle l’aperçoit et lui demande pourquoi il ne choisit pas « un pareil », comme les autres oiseaux. Il répond qu’il a déjà choisi dans son cœur, mais qu’il n’a pas osé le faire en paroles. Le faucon qu’il aime porte le plus beau plumage qu’on puisse voir, mais il est de telle condition que le demander pour « per » serait « grant folie et grant oultrage ». Si cet oiseau incomparable se doutait seulement de cette intention et de cette prétention, cela serait, déclare le faucon pèlerin, « pour mon payour », c’est-à-dire il pourrait m’en arriver du mal. Quoi qu’il en soit, il n’est pas question pour lui de choisir un autre « per ». Son cœur, nuit et jour, reste avec le faucon. Pour le revoir, il consentira à se remettre « en servage ». Regarder la « contenance » de ce bel oiseau, cela seul lui fait oublier ses maux. Par malheur, il a dû s’éloigner du lieu où réside le faucon, et il voit maintenant qu’ « amour lointaine » est la source de toute douleur. Il faut avoir un cœur d’acier, quand on est loin de ce qu’on aime. C’est « un des tourmens d’enfer », sans repos et sans « finement ». Bref, de tous les maux, c’est le pire. Aussi, déclare-t-il vouloir retourner auprès du faucon qu’il désire, sans espoir, avoir pour « per ». Il s’envole et, à leur tour, les autres oiseaux deux par deux se répandent dans le pays. Là-dessus le songeur s’éveille, enviant les oiselets qui, sauf une exception, ont pu choisir, à leur gré, leur « per ». Chez les humains, le choix est plus difficile. Les uns se comprennent et /141/ s’entendent ; pour beaucoup d’autres, il y a « discord ». Grandson donne une pensée à tous ceux qui usent leur temps « en amer ». La remembrance de leur peine, dit-il, « m’entre parmi les vaines ». En terminant, il fait des vœux pour tous les amants, spécialement pour ceux qui, comme lui, sont éloignés de leurs dames, qu’ils soient Anglais ou Allemands, « de France nés ou de Savoye ». Relevons en passant cette mention de la Savoie, la seule qu’on rencontre dans les poésies de Grandson, et elle n’est là, sans doute, que pour les besoins de la rime. Dans cette Saint Valentin des oiseaux, le poète raconte sa propre histoire. C’est lui le faucon pèlerin, seul sans « per » en ce jour du 14 février. Quant à l’oisel au plumage merveilleux, qui est d’un abord si difficile, c’est la jeune dame sans pareille après laquelle Oton a soupiré toute sa vie.
Les ballades de ce recueil sont remplies des plaintes habituelles d’Oton de Grandson : sa belle dame insensible ne tient nul compte de ses souffrances, et pourtant il l’a servie longuement et sans paresse ; il a dans son cœur un œil pour la voir et une oreille pour l’entendre ; où qu’il soit, il contemple son « gent corps », son « plaisant viaire », ses « beaulx rians yeux », son maintien gracieux, comme il entend son parler courtois et débonnaire. Cette dame, « saichant et bien advisée », qui est la fontaine de tous biens, est « froide d’amer ». Elle est toujours prête à répondre non ! Aussi Désespoir a-t-il fait sa « demourance » dans le cœur de Grandson. Il n’entrevoit que la mort comme récompense de ses peines. En attendant, ayant perdu sa jeunesse et sa joie, il ira habiter une /142/ maison dont les murs seront construits par Courroux, Despit et Marisson, c’est-à-dire Chagrin, et dont le jardin, traversé par le Fleuve de Plour, sera aménagé par Ennui et Doulour.
Parmi les qualités qui doivent distinguer les amoureux, Grandson insiste particulièrement sur la loyauté. Dans un petit poème (XLIV), le Dit de Loyauté, il chante cette vertu « sans tache et sans laidure », dont il fait la vraie « pasture » d’amour. On ne s’étonnera pas de voir Grandson se ranger, dans l’enquête du Livre des Cent ballades, du côté de ceux qui veulent bannir la déloyauté de l’amoureuse vie (LXVIII).
Une ou deux ballades nous présentent le chevalier savoyard enfin délivré de ses poursuites amoureuses et revenu aux préoccupations de sa tragique destinée vaudoise. Dans l’une d’elles (X), Oton raconte quel était son genre de vie, au temps passé, quand il était joyeux et élégant, recherchait les fêtes, les dances, les joûtes et les tournois, portait couronnes de fleurs et avait plus de vingt paires de robes. C’était, juge-t-il, de la folie ! Au moment où il rédigeait cette ballade, il entendait, un peu tard, changer de vie. Il voulait « tout le contraire », c’est-à-dire prier pour la paix et servir Dieu. Il avait à porter le faix de « maint grant mal » et ne trouvait personne qui vint à son aide. Cette ballade fait-elle une allusion discrète aux malheurs qui accablaient Grandson dans le Pays de Vaud ? C’est probable. Le Recueil de Neuchâtel renferme une autre ballade (IV) consacrée aux accusations de ses ennemis et au duel judiciaire qui se préparait. Enervé, agité, sans appétit, le sang « esmeu », le cerveau « boillant », Grandson était soigné par un /143/ « mire » qui ne put lui trouver d’autre maladie que l’habituelle fièvre quarte. Ce « mire », déclare Grandson, n’y entend rien. Si je suis malade, c’est « par faute de raison », autrement dit par faute de justice ; je souffre non de fièvre quarte mais de danger, péril et peine. Et, en quelques mots, il fait un tableau de la situation : un jeune seigneur (Amé VIII), un conseil de volonté, sans doute de « male volonté », des gens ennuyeux, c’est-à-dire malfaisants, enfin un commun trop puissant (les communautés du Pays de Vaud), m’ont « efforcé » ou m’ont fait violence, ont saisi mes biens et calomnié mon honneur. Mais je suis prêt à venir à « l’espreuve certaine », c’est-à-dire au combat annoncé de Bourg-en-Bresse, dont la date est toujours remise. Grandson se plaint de cette « dilacion » qui le fait « pauvre ». Dégoûté de la justice des hommes, il en appelle à Dieu, qui est juste et clairvoyant.
On regrettera qu’il n’y ait pas d’autres ballades de cette espèce dans l’œuvre poétique d’Oton de Grandson.
IV. LE LIVRE MESSIRE ODE.
Ce poème nous a été conservé, sans titre et sans nom d’auteur, dans deux manuscrits du XVe siècle : Paris, fr. 1727, et Bruxelles, nos 10961-10970. Un troisième manuscrit du XVIe siècle, Paris, fr. 1952, présente, sous le titre de Complainte d’Amours, un texte rajeuni. Ces deux dernières copies sont incomplètes. Dans la première, le poème a 2465 vers /144/ octosyllabes rimant deux à deux, dans lesquels sont intercalées de nombreuses pièces : ballades, chansons, complaintes, débat du Cœur et du Corps, lettres en prose et en vers.
Dans l’Estraine du jour de l’an (Recueil de Paris, XXI), Grandson semble faire allusion à son livre. A l’occasion de l’an nouvel, il prend la décision d’aimer sa dame de plus en plus, et il ajoute ces deux vers:
Vous le saurez, se je puis vivre,
Mieulx par mes fais que par mon livre.
Cette œuvre poétique d’Oton de Grandson nous était connue par une brève mention faite au XVe siècle par Martin Le Franc, prévôt du chapitre de Lausanne. Dans le Champion des dames, un chapitre traite de la valeur éducative de l’amour qui est une source intarissable de grâce, de douceur, de générosité et de vaillance. Martin Le Franc renvoie les adversaires d’Amour, c’est-à-dire les orgueilleux, les envieux, les hypocrites, les ambitieux et les avaricieux, chez lesquels toute vertu est morte, à deux petits livres qui les instruiront et les encourageront, celui de messire Ode de Grandson et celui que le duc d’Orléans composa dans sa prison d’Angleterre. Au livre de Grandson, il consacre quatre vers :
Se le petit livre lisez
De messire Ode de Grandson,
Vous trouverez de biens assez
En l’amoureuse cusançon.
Ce qui revient à dire qu’on peut trouver dans le petit livre de messire Ode tout un trésor de joie, /145/ au milieu de beaucoup de soucis et de peines d’amour.
Dès les premiers vers, Oton se réfère à un autre de ses poèmes, la Complainte de Saint Valentin, qui raconte comment le dieu d’Amour lui était apparu, l’avait consolé de la mort de sa première « princesse » et lui avait donné l’ordre de choisir une nouvelle dame. Au début de son Livre, Grandson a soin de rappeler ces conseils, auxquels, pour commencer, il s’était conformé sans beaucoup d’empressement :
Amours, par vostre bon vouloir
Vous a pieu moy faire savoir
Que je choisisse une maistresse...
Dans la Complainte de Saint Valentin, le dieu d’Amour avait présenté Grandson à une « non pareille beauté » qu’il avait aussitôt aimée et s’était engagé à servir toute sa vie.
Le Livre messire Ode raconte comment Grandson s’efforça de gagner la « douce merci » de cette non pareille. C’est, en quelque sorte, le catalogue de ses joies et de ses tourments d’amour. De ses tourments surtout, car, en fait de joies, il fut assez mal partagé, n’étant heureux qu’en « esperance d’avoir mieux ». Quant à ses peines, elles étaient grandes. Celle qu’il aimait réunissait toutes les qualités physiques et morales qu’une femme pût désirer. Mais Amour n’avait nul pouvoir sur elle. Elle n’était « de riens piteuse ». Il est vrai que, si elle était pleine de refus, ce n’était pas pour Oton seulement, mais pour beaucoup d’autres. Cette belle inflexible traînait après elle toute une cour d’adorateurs, qui n’étaient pas plus avancés que lui. Les vieux comme les jeunes /146/ attendaient ses faveurs dont tous étaient convoiteux. Mais Danger veillait sur elle à toute heure. Grandson l’aima « celeement », sans oser le dire et le montrer. C’est afin d’être choisi d’elle pour son « per », qu’il écrivit livre, complaintes, ballades et chansons.
Il se représente prisonnier de quatre ou cinq personnages, Désir, Souvenir, Espoir, qui l’assaillent de tous les côtés, Refus et Danger, qui par leurs manœuvres trouvent toujours moyen de l’éloigner de sa dame. Ne sachant « quel tour tourner », s’il doit espérer ou désespérer, Oton se jette sur son lit pour dormir et oublier. Peine perdue ! Par la faute de Souvenir, le sommeil le fuit. Il compose alors une ballade, où il parle de sa « jeune jeunesse » et où il fait le compte de ce qu’il a et de ce qu’il voudrait avoir. Il se donne comme « desconforté de joye » et même désespéré ; il sent son cœur « ardoir et frire ». Bref, il a le « rebours » de ce qu’il voudrait avoir. Il supplie sa « très belle princesse », qui est son « droit mire », de consentir à alléger ses maux.
Ce genre de lamentations continue d’un bout à l’autre du poème, avec quelques intermèdes qui se passent en songe. Ainsi, la ballade finie et enregistrée en son Livre, Grandson s’endort. Il rêve qu’il est dans un jardin, tout rempli d’arbres, de fleurs, d’oiseaux, où entre, image de la joie, un personnage qui fredonne une chanson, écoute les oisillons, s’assied au milieu des fleurs et fabrique un « chapel ». Ce gai compagnon s’intitule lui-même le plus heureux des amoureux. Il s’en va, plus joyeux qu’il n’était venu, chantant à pleine voix. Blotti dans un coin du jardin, Grandson l’écoute jusqu’à ce que l’homme et la /147/ chanson se perdent dans le lointain. Il est clair que cet amoureux, qui est pleinement satisfait, est destiné à faire contraste avec Grandson qui ne l’est guère et qui recommence, plus fort que devant, à se lamenter et à gémir.
Comme Grandson ne pouvait que rarement et difficilement voir sa dame et lui parler, il se servait, pour lui transmettre ses messages ou ses « petits dons », de l’intermédiaire d’un ami ou d’un loyal serviteur. Dans sa détresse, n’osant se présenter devant elle, il prend le parti de lui écrire pour se recommander à sa « tres plaisant jeunesse ». Pendant que son messager se hâte, porteur d’une missive bien close et bien scellée, resté seul dans le verger, il passe par des alternatives de joie et de désespoir. Il invoque tour à tour le Dieu du ciel et le dieu d’Amour. Il interpelle sa dame ; il a des hallucinations ; il entend des voix. Enfin il met en scène un nouveau personnage, destiné, derechef, à faire mieux ressortir son propre malheur. Tandis qu’il est pensif et « merencolieux », qu’il a les yeux pleins de larmes et qu’il tient le chef enclin, il voit entrer dans le verger « un jeune joli escuyer » qui, lui aussi, pleure et gémit. Mais une jeune demoiselle, venue de la part de sa dame lui dire de cesser de pleurer, l’emmène aussitôt, et Grandson recommence son piteux deuil et souhaite la mort.
Il en était là, lorsqu’arrive son messager avec d’heureuses nouvelles : la dame l’avait fort bien reçu et, après avoir lu la missive, faisait dire secrètement à Oton que, s’il pouvait venir en certain lieu, il aurait « bonne chiere ». Mais Grandson ne se contente /148/ pas de ce bref rapport. Il veut tout savoir et il supplie le messager de tout dire. Pressé de questions, ce dernier finit par jurer qu’à son avis Grandson obtiendra bien une fois, s’il persévère, la grâce de sa dame. Oton, qui ne se laisse pas prendre à ces bonnes paroles, compose un lai, qui eut, au XIVe siècle, une heure de célébrité, le Lai de plour. Puis, se croyant toujours persécuté par Refus, il écrit des ballades et des complaintes qu’il introduit dans son Livre :
Mort et non mort, languissant en tristesse.
Et esloigné de tous biens amoureux,
Vestu de deuil et tout nu de leesse,
Environné de Reffus envieux,
Plain de pensers tresmerencolieux,
Suis pour ma dame qui ne me veut aimer.
Grandson est si désespéré qu’il pense au suicide. Mais il a peur d’être déshonoré et de passer pour s’être tué par lâcheté afin d’être « esloigné de la guerre ». Pour mourir honorablement, il imagine de provoquer en combat singulier l’un des chevaliers les plus vaillants et les plus renommés du parti du roi d’Angleterre, le sire de Cornouaille 1. Afin de lui faire connaître le service qu’il attend de lui, il lui écrit une lettre en prose qui est enregistrée dans le Livre.
Nouveau changement de scène. Dans le jardin entre un jeune homme triste et abattu. Grandson s’informe avec sympathie de la cause d’une telle douleur. Après s’être fait un peu prier, le larmoyant personnage raconte son histoire. Il possédait un /149/ épervier, dont il s’était emparé avec peine, qui faisait ses délices et qu’il aimait plus qu’autre chose au monde. Un jour, apercevant un faucon pèlerin dans son jardin, il laissa un instant l’épervier pour courir après ce nouvel oiseau, qui s’envola. Quand il revint à son épervier, il avait disparu. Voilà pourquoi il est triste et désire la mort. Grandson s’étonne, à juste titre, d’une si grande douleur, causée par si peu de chose, la perte d’un oiseau. Mais le jeune homme finit par avouer qu’il a « debatu par poetrie » et que l’épervier n’est autre qu’une belle damoiselle qu’il aime depuis son enfance et qu’il vient de perdre par « guignardie ».
Le Livre messire Ode renferme bien d’autres complaintes, ballades et rondeaux qui ajoutent au tableau, déjà sombre, des tons uniformément gris ou noirs. La Complainte du Corps et du Cœur se termine toutefois par une note plus optimiste. Le Corps se plaint d’user ses jours « sans déport », parce que, un beau matin, il a été abandonné par le Cœur, lequel s’est laissé séduire par « la non pareille d’honneur ». Le Cœur reconnaît que le Corps endure des maux sans nombre qu’il ferait bien de supporter patiemment, en prévision de la joie qui viendra sûrement une fois. Mais le Corps est sceptique : le fin de cette « haute entreprise » sera immanquablement piteuse ; cette non pareille de France n’a nulle envie d’aimer ; elle est contente, dit-il, « de vous faire enragier ». D’autre part, il faut se méfier d’Espoir dont les promesses sont le plus souvent trompeuses. Mais le Cœur se refuse à reprendre sa place dans le Corps, jusqu’à ce qu’il obtienne « le don d’ami » et qu’il puisse amener /150/ avec lui le « noble cuer » de sa « belle princesse ». Finalement, le Corps, renonçant à se plaindre, se laisse persuader. Lui aussi met sa confiance en Espoir. Il compose une chanson sur le Cœur qui est sailli par les Yeux et qui s’est logé « en droit trésor de toute joie ». Il approuve le fugitif et chante les louanges de la dame non pareille. Il est prêt, de son côté, à souffrir tous les maux sans se plaindre et déclare qu’il se vêtira désormais de blanc « en lieu de noir ».
Le Livre messire Ode se termine — mais est-ce bien là la fin du poème ? — par un rondeau dans lequel Grandson s’engage à aimer « a croissant », c’est-à-dire de plus en plus, « celle qui est belle, douce et plaisant ». Il déclare :
J’aimerai tant que ce sera merveille !
Ce fut merveille, en effet, puisque messire Ode s’était acquis par ses amours une gloire universelle et qu’on le citait comme le modèle des amants.
Il ressort de tout cela, du Livre messire Ode comme des ballades et complaintes, qu’Oton de Grandson, homme d’armes redoutable, n’était pas un amoureux très entreprenant. Quand il se trouvait devant sa dame, il se taisait « tout coi ». Une fois, en songe, au cours d’une conversation avec sa dame, Grandson se hasarde à dire timidement :
Mon cueur est vostre, non pas mien,
Je vous pri, veuillez le garder !
La dame, en veine de générosité ce jour-là, répond à son soupirant, qui est « du tout esperdu », qu’elle /151/ ne veut pas tout garder, mais une partie seulement, et qu’elle rendra le reste. Que fait et que dit Oton ?
Mais recevoir ne le vouloie,
Ne dire rien ne lui savoie.
L’amour lui coupe la parole et lui ôte la présence d’esprit qu’il ne retrouve plus jusqu’à la fin de l’entrevue. La dame avoue que nul n’est plus avant qu’Oton dans ses bonnes grâces, que, du reste, elle ne déteste personne et qu’elle aime tout le monde. Il ne sait pas lui répondre qu’aimer tout le monde, c’est n’aimer personne. Il se tait.
Adonc me taisoye tout quoy,
Ne plus ne lui savoie que dire.
Le cœur tout rempli de tristesse, Grandson prend congé de sa dame, brusquement et sans mot dire. Elle, étonnée de ce départ précipité, le regarde, songeuse, regrettant peut-être sa dureté. A peine hors de l’appartement, Oton se repent d’être sorti et se demande avec angoisse ce que peut bien penser sa dame.
Helas ! quel est son pensement ?
Est il piteux de mon martire ?
Après plusieurs années de soupirs et de larmes, Grandson n’était pas plus avancé que le premier jour. Mais il aimait sa dame d’un si profond amour que les maux et les douleurs qu’il endurait à cause d’elle lui étaient chers. Il répétait souvent :
Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. /152/
Dans sa détresse, il s’était vêtu de noir :
Je suis en dueil, presque désespéré,
Et pour cela me suis vestu de noir.
Notons que Grandson, à ce qu’il raconte du moins, n’obtint jamais la moindre faveur. Il est toujours resté sans aucun réconfort. Espoir, qui l’avait encouragé et consolé, s’était mué en Désespoir. Il s’était vu finalement bouter hors de l’hôtel de Joie et loger à l’hôtel de Tristesse. Pour mettre un terme à ses maux, il en était réduit à invoquer la mort. En l’attendant, il était « gouverné » par deux personnages qui s’étaient emparés de lui, Désir qui le brûlait et « enflamboit », et Souvenir. Il pensait à sa dame sans cesse. Il avait, comme il disait énergiquement, « cent yeux dedans sa panse » pour la contempler nuit et jour. Il languissait, gémissait, pleurait. Il se considérait comme un « povre souffreteux » et se comparait à Palamédès, le vaillant chevalier, si modeste, si courtois, si loyal, qui aimait d’un amour impossible Iseut la blonde, l’amie de Tristan. Comme Palamédès, Grandson se déclarait prêt à tout souffrir et à tout endurer. Il était bien décidé, jusqu’à son dernier jour, à aimer sa dame, qu’elle le voulût ou non.
On ne s’attend pas à ce que Grandson, qui vivait dans un monde de rêve, redescende souvent sur terre et, dans ses récits, fasse intervenir des personnages ou des événements de son temps. Cependant, à côté de l’ami qui lui servait de messager et qui s’appelait Guion 1 à côté du sire de Cornouailles nommé dans les Lectres closes 2, on trouve, dans une complainte /153/ du Livre messire Ode 1, la mention de trois « compaignons » de Grandson auxquels il donne le conseil de servir leur dame loyalement et « soingneusement ».
Si vous supply, compaignons gracieux,
Prigent, Regnault et Jamect ensement,
Voz maistresses servez soingneusement.
Il serait inutile d’essayer d’identifier ces trois « compaignons ». Relevons simplement le cas de Regnault, qui pourrait être Renaud de Trie. Ce personnage, qui occupa des charges importantes à la cour de France, répondit à l’enquête du Livre des Cent ballades par une ballade dans laquelle il se mettait du côté de la « guignarde ». Pourquoi, disait-il, s’en tenir à une seule dame ? Servir plusieurs belles dames de grand renom, n’est-ce pas là une bonne école de courtoisie ? Un jeune amoureux, qui débute dans la carrière, peut, à la rigueur, aimer « en un seul lieu », à condition de ne pas faire comme Kahedin, qui aimait Iseut la blonde et qui en mourut. Cette ballade de Renaud de Trie pourrait passer pour une assez bonne réponse au Livre de Grandson qui a pratiqué l’amour unique et loyal jusqu’à la mort, théoriquement au moins.
V. LA COMPLAINTE AMOUREUSE DE SAINT VALENTIN.
Ce petit poème nous a été conservé par le seul manuscrit de Paris, Bibliothèque nationale, fr. 1131. Le début est la reproduction pure et simple des 21 /154/ premiers vers du Lai de Désir en complainte (Recueil de Paris, XI).
Grandson plaide, pour la dernière fois, la cause désespérée de son amour. S’adressant à sa dame qui l’a quitté pour un nouvel ami, il lui rappelle certaine promesse jurée sur les Saints Evangiles « en un recoy ». Comment a-t-elle pu fausser sa foi et son serment ? N’est-ce pas une trahison d’avoir « débouté » sans raison celui qui n’a commis aucune faute ? Et pour qui a-t-il été mis de côté ? Pour « le non pareil de tous » et « le plus bel » assurément, mais ce brillant personnage qui a « le cuer isnel » est un volage dont il est prudent de se méfier. Grandson en oublie quelque peu sa courtoisie. Dans plusieurs ballades, il répétait que sa jeune amie était « froide d’amer » et qu’elle était toujours prête à dire non. Ici, au contraire, il lui dit crûment que « la grant ardure » qu’elle a de « querir proie » lui jouera un mauvais tour. Lui qui passait pour un défenseur respectueux des femmes, il en arrive à ne voir en elles que « fraude et decevance ». Cela dit, il prend congé des « vrais amoureux » pour se retirer « en desert tenebreux » où, plein de tourments, il finira ses jours. Il ne savait pas si bien dire.
Grandson demande quelle faute il a bien pu commettre. Une ballade du Recueil de Paris (XII) nous renseigne à ce sujet. Il paraît que la jeune dame lui reprochait de n’être pas venu vers elle, alors qu’elle était « prouchaine ». Grandson explique que c’est là un mauvais prétexte. S’il a agi de la sorte, c’est par prudence, à cause des médisants. La ballade a pour refrain :
Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. /155/
La jeune dame réplique par une autre ballade avec le même refrain (Recueil de Neuchâtel, XLIX). Elle repousse l’accusation de fausseté et met tout sur le compte du dieu d’Amour. Que Grandson soit reconnaissant des biens qu’il a eus « a foison ». S’il plaît au dieu d’Amour de les reprendre pour les donner à un autre, qu’il l’endure « humblement ». Ce sont là jeux d’Amour qui boute l’un dehors et qui retient l’autre. Si donc, conclut la jeune dame, il m’a convenu de choisir un autre ami, « en devez-vous crier sur moi ne brayre ? 1 »
Cette Response rimée, qui témoigne d’un certain esprit et d’une certaine rosserie, serait-elle de la dame elle-même ? C’est peu probable. Si agressive que soit cette ballade, elle est sans doute de la main de Grandson. Faudrait-il en conclure que, dans les confidences amoureuses de ce grand seigneur, il y a plus de fantaisie que de réalité, et que nous sommes en présence d’un simple thème poétique, à la mode au XIVe siècle et trop longuement développé ?
Quoi qu’il en soit, Grandson s’est amusé plus d’une fois à composer des ballades pour une dame ou pour des dames. Dans l’une (Recueil de Neuchâtel, LXXI), une amoureuse s’adresse à son très doux ami et l’assure qu’elle sera toujours, sans fausser, fidèle et loyale. Dans une autre (LXXII), une dame se complaint parce que son loyal ami s’en va « en estrange contree ». Dans une autre encore (LXXIV), une dame se compare à Médée, trahie par Jason. Enfin, dans une quatrième ballade (LXXVI), une dame se plaint /156/ de la déloyauté de son ami qui lui avait promis sa foi et qui a « le couraige mué ».
La ballade de Grandson avec le refrain :
Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire,
et la Response de la dame se retrouvent, sans nom d’auteur, dans plusieurs manuscrits du XVe siècle.
VI. LA NON PAREILLE DE FRANCE.
A propos d’Oton de Grandson et de ses poésies, une question se pose. Faut-il prendre à la lettre tout ce qu’il raconte de lui-même, de sa dame et de ses amours ? Quelle part de vérité y a-t-il dans ses récits, ses lamentations, ses protestations, ses larmes ? Accepter tout cela tel quel serait mal connaître la poésie du moyen âge. Le poète le plus important du XIVe siècle, Guillaume de Machaut, avait chanté, lui aussi, tout chanoine qu’il était, une dame « sans per », la « fleur de toutes créatures ». Lui aussi, en théorie du moins, était timide et peu entreprenant. En présence de sa dame, il était tout éperdu et se taisait. Lui aussi languissait douloureusement. Il préférait, d’ailleurs, le refus de sa dame aux faveurs d’une autre ; il regrettait de n’être pas aveugle, ses yeux l’ayant trahi ; il ne désirait qu’une chose, mort ou « garison » ; il vivait sans son cœur, resté auprès d’elle. Le grand désir qu’il avait de la revoir le rendait malade. Il mourait lentement en désespoir.
Ainsi se lamentait Machaut. Dans son Livre, /157/ ses complaintes et ses ballades, Grandson n’a guère fait que le copier. Homme de guerre avant tout et rimeur d’occasion, il n’était pas en mesure de renouveler la façon d’exprimer l’amour qui était à la mode de son temps. Aussi a-t-il adopté, tout en bloc, le fond et la forme de ce genre de poésies : les thèmes, les situations, les sentiments, les formules et le vocabulaire.
La dame de Machaut et celle de Grandson se ressemblent comme des sœurs jumelles. Oton a fait plus d’une fois le portrait de sa « princesse », si l’on peut appeler portrait les quelques touches qu’il a données. Il nous apprend qu’elle était « le dieu des autres dieux », « faicte des fées » ou « venue de faairie », la plus belle dame qui eût jamais marché sur la terre. Son visage était remarquablement « façonné », et son « col », ses mains, ses bras, son teint, sa chevelure étaient tenus « les plus beaux de tous les beaux ». Nous savons aussi qu’elle avait une petite bouche fort éloquente, un corps frêle et gracieux. Elle était toujours vêtue « mignotement » et était habile à danser et à chanter. Cette dame, pleine de grâce et de gaîté, ou, comme disait Grandson, cette « jeunesse sachant et savoureuse », si fraîche et si nouvelle, si bonne et si douce, si plaisante à regarder, n’était indifférente à personne. De son « foible corps » se dégageait une force et un pouvoir extraordinaires. Par sa « noble condition », elle attirait à elle « un milier de cuers », c’est-à-dire tous ceux qui la voyaient. Sa grâce et sa beauté, en même temps que sa bonté, exerçaient partout une influence bienfaisante :
Ou qu’elle soit, bien fait et mal efface. /158/
Il n’est pas étonnant que Grandson, quand il la vit, ait été troublé profondément. Il suffisait à cette jeune dame de « mouvoir ses très beaux rians yeux » pour le bouleverser. Instantanément, il fut à elle tout entier. « Elle m’a tout, disait-il, je n’ai rien mien ».
Cette description est charmante, sans doute, mais il serait difficile de se représenter cette « déesse » en chair et en os. Un ou deux détails, heureusement, sont un peu plus précis. Ainsi, nous apprenons que la dame qu’aimait Grandson était jeune, très jeune même, quand il la vit pour la première fois : elle ne faisait « qu’en seize ans entrer ». Seize ans ! et déjà merveilleusement riche de beauté, de gaîté et de sagesse. Grandson se demandait comment Dieu avait pu « assembler » tant de biens « en si pou de place ». Nous apprenons, en outre, que cette dame si jeune avait un train de maison fastueux. Elle avait autour d’elle toute une cour d’admirateurs, de soupirants et de courtisans. Honneur la voulait « sur toutes honorer ». Elle n’était jamais seule, Grandson la trouvait toujours environnée de Danger et de Refus, c’est-à-dire au milieu de gens dont la présence l’empêchait de parler à cœur ouvert. Il lui arrivait non seulement de ne pouvoir parler à sa dame, mais d’être perdu dans la foule et de partir sans prendre congé. Quand il pouvait l’approcher, c’était en songe.
Cette jeune dame, Grandson la nomme toujours la « dame des dames », « seule sans per », « la non pareille qui soit dessoubz les cieux », ou bien la « non pareille d’honneur », ou encore « le dieu despareil » /159/ ou « des autres dieux deesse ». Ce sont là des formules d’un usage courant, dont il n’y a rien à tirer. Mais, à tout cela, Grandson ajoute une indication : cette « dame des dames » n’avait point de pareille « en France ». Il la désigne plusieurs fois par ces mots : « la non pareille de France », « la non per de France », « la meilleure de France ».
Il nous révèle, par trois fois, que cette non pareille de France s’appelait Isabel. Les six premiers vers du Souhait de Saint Valentin (Recueil de Paris, III) forment l’acrostiche Isabel ; de même, les six premiers vers du Songe de Saint Valentin (Recueil de Neuchâtel, XXV). Dans la Complainte de Granson (Recueil de Paris, XXIII), l’acrostiche est formé par la première lettre des six strophes du début.
Une allusion aux amours d’Oton se trouve dans un poème du commencement du XVe siècle, le Débat de Réveille-matin, d’Alain Chartier. Le secrétaire du roi, qui avait une dizaine d’années lorsque Grandson mourut à Bourg-en-Bresse et qui avait pu recueillir à la cour de France quelques renseignements sur ce malheureux chevalier, cite, comme un exemple à ne pas suivre, les amours de messire Ode pour une dame de trop haute condition. Chartier met en scène deux jeunes compagnons, couchés dans le même lit, qui devisent d’amour au lieu de dormir. L’un d’eux est amoureux d’une dame sage et belle, qui a toutes les qualités « fors que pitié n’est pas en elle ». Il raconte ses malheurs et son ami le console avec des paroles pleines de sens et de raison. Il lui fait comprendre que « merci de dame » est un trésor /160/ qu’on ne peut acquérir sans beaucoup de peine et de travail. Et il ajoute ces quatre vers :
Et au fort qui plus bee haut
Et plus a fort a besogner.
Par messire Ode et par Machaut
Le povez assez tesmoigner.
Alain Chartier nomme ici deux amoureux qui s’étaient rendus fameux pour avoir « béé » trop haut : Oton de Grandson et Guillaume de Machaut. Ce dernier, vieux chanoine de plus de soixante ans, s’était laissé prendre aux coquetteries d’une demoiselle de dix-huit ans qui s’était éprise de lui sans le connaître personnellement, à la seule lecture de ses œuvres. Dans le poème intitulé Le Voir dit, Machaut a raconté lui-même cette aventure qui, comme c’était à prévoir, finit assez mal.
Chartier met sur le même pied Oton de Grandson et Machaut. Grandson, qui était un grand seigneur, avait, lui aussi, aspiré trop haut. De là, les « besognes », c’est-à-dire les peines et les souffrances qu’il eut à subir, les lamentations, les pleurs, le désespoir qui remplissent ses vers.
On a cherché, parmi les Isabel de la seconde moitié du XIVe siècle, quelle pouvait bien être la très grande dame aimée de Grandson.
En 1834, un historien bourguignon, Louis-Bénigne Baudot, a publié dans les Mémoires de la Commission des antiquités du département de la Côte d’Or 1 un « Virlay adressé par Odo de Gransson à Isabelle de Portugal, troisième femme de Philippe-le-Bon, duc /161/ de Bourgogne ». Les éditeurs des Mémoires d’Olivier de la Marche, Henri Beaune et J. d’Arbaumont, ont réimprimé le même virelai soi-disant dédié à la même Isabelle de Portugal 1. Il y a là une étrange méprise, deux fois répétée par des historiens qui auraient pu savoir qu’Oton de Grandson était mort en 1397, l’année même où naissait la fille de Jean Ier, roi de Portugal, la future duchesse de Bourgogne. On serait peut-être tenté de retenir de cette méprise au moins ceci : si ce virelai n’a rien à faire avec la troisième femme de Philippe-le-Bon, il était probablement dédié à Isabel dans « le manuscrit inédit d’Odo de Gransson » utilisé par Baudot. Mais cela aussi serait une erreur. Ce manuscrit, considéré comme perdu, n’est autre aujourd’hui que le manuscrit de Neuchâtel, dans lequel le virelai en question est copié sans dédicace. Se figurant qu’Oton de Grandson vivait au XVe siècle, Baudot aura supposé qu’il était amoureux de la duchesse de Bourgogne, et cette supposition est devenue, sous sa plume, une affirmation.
Isabelle de Portugal écartée, et pour cause, on a pensé à une Anglaise, Isabelle, duchesse d’York, pour laquelle Chaucer a traduit trois ballades de Grandson 2. Mais cette grande dame pourrait difficilement correspondre à la « non per de France ».
J’ai moi-même supposé 3, en 1890, que cette non pareille de France, qui avait « honneur de droit /162/ usage », était la reine de France, Isabel ou Isabeau de Bavière. Quand elle vint à Paris pour épouser Charles VI, elle n’avait que quinze ans.
Dans ses moments de calme et de raison, Grandson reconnaissait que le dieu d’Amour avait eu tort de l’asservir à la « non per de France », dont il ne pouvait ni ne pourrait jamais rien obtenir. Il jugeait que c’était là « une trop grant folie » et « un grant oultrage ». Oton, qui était un riche et puissant seigneur, aurait pu sans doute aimer n’importe quelle grande dame, et celle-ci, sans déchoir, aurait pu l’aimer de son côté. Mais aller jusqu’à être amoureux de la reine dépassait la mesure. Il s’en rendait bien compte lui-même. Ainsi, lors des fêtes rituelles de la Saint Valentin, il ne demandait pas, comme c’était l’usage, à être choisi pour le « per » de sa dame, il n’osait même l’imaginer. Il se serait contenté d’en être l’humble « servant » :
Et si sçay bien que de vous ne doy mie
Estre choisi comme pour vostre per,
Ne je ne l’ose souhaidier ne penser.
D’autre part, nous savons qu’Isabeau de Bavière possédait dans sa bibliothèque particulière le « Livre des ballades de messire Othe de Grantson » et qu’elle l’avait fait relier avec deux fermoirs d’or. Constatation intéressante et peut-être significative ! Car enfin cette jeune reine, qui arrivait de Bavière, ne connaissait pas suffisamment le français, au début de sa vie en France, pour goûter beaucoup les poètes. Froissart nous informe qu’Isabel était « pourveue de sens et de doctrine », mais, ajoute-t-il, « point de françois elle ne savoit ». Elle l’apprit vite assurément. /163/ Cependant si, de tous les poètes de son temps, elle ne possédait, avec le Livre des Cent ballades, que les poésies de Grandson, et si elle avait pris soin, comme l’attestent les comptes, de les faire relier richement, cela prouve au moins qu’elle tenait à ce volume d’une manière très particulière. Elle n’ignorait pas, sans doute, que ces ballades avaient été écrites pour elle ; elle se reconnaissait dans la non pareille d’honneur et dans la non pareille de France 1.
Les indices, nullement négligeables, qui viennent d’être énumérés permettent de regarder comme très probable l’identification de la « non per de France » des poésies de Grandson avec la reine de France elle-même. Chacun d’eux, pris isolément, pourrait être écarté. Réunis, ils ont une force indéniable.
Peut-être voudra-t-on, comme contre-épreuve, faire intervenir la chronologie 2. On ne connaît pas la date de la naissance d’Oton de Grandson. Nous l’avons placée entre 1340 et 1350. Né en 1350, il aurait eu trente-cinq ans, lorsqu’ Isabeau de Bavière vint à Paris. A cet âge-là, la jeunesse est passée. Or Grandson gémit plus d’une fois sur sa « jeune jeunesse », perdue par la rigueur de sa dame. /164/
Si nous avions affaire à une autobiographie, cet argument chronologique devrait être pris en sérieuse considération. Mais la chronologie n’a rien à voir dans un roman d’amour où vraisemblablement tout est fictif. Le plus souvent Grandson rêve. Quand passe-t-il du monde des songes à celui de la réalité ? Il serait difficile de le dire. Tout au plus peut-on admettre qu’il a vu de ses yeux la jeune reine de France et que, comme tous ceux qui l’approchaient, il a été sous le charme. A-t-il alors, dans sa ferveur, conçu l’idée d’un « livre », tout entier consacré à la non pareille de beauté et d’honneur, dont lui-même serait l’humble « servant » ? C’était là, quoi qu’il en soit, un beau thème d’amour tel qu’on le comprenait au moyen âge. On peut dire que Grandson est entré dans son rôle de tout son cœur. On pourrait même croire parfois qu’il s’est laissé prendre au jeu, tant il donne l’impression d’avoir réellement placé sa mort ou sa vie dans les mains de sa dame. Il a « crié merci » comme personne avant lui. Non pas une fois, mais constamment. Il n’a d’autre originalité que la persévérance, l’obstination avec laquelle, sans se lasser, dans des milliers de vers, il a répété les mêmes choses en des termes à peu près pareils. Si bien qu’il aurait pu dire, comme plus tard Charles d’Orléans, et avec plus de raison sans doute :
En amer n’a que martire,
Nulluy ne le devroit dire
Mieulx que moy.
J’en sauroye, sur ma foy,
De ma main ung livre escripre 1. /165/
VII. OTON DE GRANDSON ET LES POÈTES DE SON TEMPS.
Sans vouloir faire tort à Oton de Grandson, on peut supposer qu’ayant passé toute sa vie dans des combats tant navals que terrestres, il n’a pu consacrer à la lecture et à la méditation de longs et tranquilles loisirs. L’imprimerie n’existant pas, les livres étaient rares. Comme tous les gens cultivés, il connaissait l’un ou l’autre des romans de la Table Ronde et, plus ou moins bien, le Roman de la Rose. Il avait appris par cœur, comme tous les jeunes écuyers, les commandements du dieu d’Amour, versifiés par Guillaume de Lorris. Il en est même resté une trace dans ses poésies. Le jeune amant du Roman de la Rose avait dit :
Le cuer est vostre, non pas mien 1,
Grandson répétera à sa dame :
Mon cuer est vostre, non pas mien 2.
Il est vrai qu’il aurait pu écrire ce vers tout seul, sans le secours de Guillaume de Lorris.
Dans le Lai de Desir en complainte 3, Grandson s’en réfère, à propos de Désir, à Jean de Meun, qu’il appelle « le bon maistre qui parfist la fin du roman de la Rose », à Guillaume de Saint-Amour et à Guillaume de Machaut. Mais sa référence ne brille pas par l’exactitude. Il croit se souvenir qu’on trouve /166/ dans le Roman de la Rose, « en texte ou en glose », un passage sur Désir. Qu’entendait-il par la « glose » de ce poème, lequel, sauf erreur, n’a pas de personnage allégorique nommé Désir ? Grandson invoque ensuite l’autorité de Guillaume de Saint-Amour. Mais, à vrai dire, on ne voit pas très bien ce théologien, recteur de l’Université de Paris, cet adversaire des Frères mendiants, attirer l’attention de ses lecteurs sur le dieu d’Amour qui assaille le cœur des amoureux « par un desir cuisant et chault ». Quant à Guillaume de Machaut, chanoine de Reims, théoricien de la poétique et de l’amour, il est à croire que Grandson l’avait lu passionnément, en partie au moins. Il connaissait le Dit du Vergier, où se trouve un portrait de Désir, lequel tantôt « allume » l’amant, tantôt le fait pâlir, jusqu’à lui enlever toute résistance et toute vigueur 1, et auquel il faut se soumettre, car, comme dit Grandson, « revengier n’y vault ».
Parmi les poésies de Grandson du Recueil de Neuchâtel, neuf ballades sont de Guillaume de Machaut. Comment se trouvent-elles dans ce manuscrit sous le nom d’Oton de Grandson ? Mettons ce méfait sur le compte d’un copiste qui aura rencontré ces poésies sans nom d’auteur, de tous points semblables à celles de Grandson, et qui les lui aura généreusement attribuées 2. Le raisonnement inverse n’aurait pas beaucoup de chance d’être juste, puisque ces neuf ballades figurent dans les plus anciens manuscrits des œuvres /167/ de Machaut et que l’une d’elles est tirée du Livre du Voir dit.
Grandson connaissait personnellement Eustache Deschamps. Ce dernier a raconté 1, dans une de ses innombrables ballades, une aventure qui lui était arrivée en 1384, à Calais, pendant une trêve entre Anglais et Français. Oton de Grandson, qui tenait le parti du roi d’Angleterre, résidait momentanément dans cette ville. Chargé d’une mission en Picardie, Deschamps avait eu l’idée de visiter Calais et, en même temps, d’aller voir son confrère en « poétrie », mais il avait oublié de se munir d’un laisser-passer. Cet infatigable rimeur, toujours grognon et un peu ridicule, était le souffre-douleur de la cour, où les seigneurs les plus graves prenaient un malin plaisir à lui jouer toutes espèces de mauvais tours. A Calais, continuant le même jeu, Grandson avait feint de ne pas le reconnaître. Pris pour un espion, Deschamps avait risqué d’être malmené et emprisonné, jusqu’au moment où, jugeant que la plaisanterie avait assez duré, Grandson était intervenu.
Deschamps, qui rimait sur toutes choses, a fait de cet incident une ballade dont le refrain renferme une vieille injure à l’adresse des Anglais. On prétendait, au moyen âge, qu’ils avaient, comme les singes, une queue qu’ils dissimulaient sous leurs vêtements. De là le surnom qu’on leur donnait parfois d’Anglais « coués », Anglici caudati. Deschamps, qui détestait les Anglais, n’a pas manqué de recueillir cette ancienne tradition, dont l’origine remonterait à Saint Augustin, apôtre de l’Angleterre. Voici la première strophe /168/ de cette ballade, qui contient quelques mots anglais prononcés à la française :
Je fu l’autrier trop mal venuz
Quant j’alay pour veir Calays.
J’entray dedenz comme cornuz,
Sans congié. Lors vint deux Anglois,
Granson devant et moy après,
Qui me prindrent parmi la bride.
L’un me dist : « Dogue » 1, l’autre : « Ride » 2.
Lors me devint la coulour bleue.
« Goday » 3, fait l’un, l’autre : « Commidre » 4.
Lors dis : « Oil, je voy vo queue ».
Grandson, feignant de ne pas voir que Deschamps était en difficulté avec les gardes, « faisoit la vuide », c’est-à-dire se tenait à l’écart :
Mais Granson s’en aloit adès
Qui en riant faisoit la vuide.
A eulx m’avoit trahi, ce cuide.
En anglois dist : « Pas ne l’adveue » 5.
Finalement, repoussant les gardes, Deschamps se réfugia « delez Granson ». La nuit qu’il passa à Calais fut troublée de mille manières, par le bruit de la mer, les cris des enfants, les ruades des chevaux et les puces qu’il mentionne soigneusement dans chacun de ses voyages. C’était, on le voit, une admirable matière à mettre en vers ! Deschamps n’y a pas manqué 6, et il prend à témoin Grandson :
C’est a Calays. Granson, veillés jugier ! /169/
Cette histoire, racontée par Deschamps, nous sort heureusement des lamentations perpétuelles de Grandson : elle nous fait entrevoir un joyeux compagnon, sachant rire et plaisanter. Il faut espérer que les deux poètes eurent d’autres relations et d’autres entretiens que ceux que nous laisse deviner l’aventure de Calais. Deschamps et Grandson n’étaient d’ailleurs pas faits pour s’entendre sur le chapitre de la poésie. Deschamps, il est vrai, se donnait pour le disciple et même le parent de Guillaume de Machaut. Mais dame Courtoisie que Machaut avait prise pour patronne n’était d’aucune manière l’inspiratrice de Deschamps. Les choses « vilaines » que l’amoureux chanoine avait fait le vœu de laisser de côté, son neveu les accueillait, au contraire, avec prédilection. Et les femmes, que Machaut regardait comme des « déesses terriennes », qu’il adorait presque à l’égal de la « déesse céleste », n’avaient pas d’adversaire plus déterminé et plus grossier que Deschamps. En fait, le disciple de Machaut n’était pas Deschamps, mais Grandson.
Dans le Recueil de Paris, parmi les poésies d’Oton, se trouvent deux ballades qui détonnent au milieu de vers uniquement consacrés à l’amour. L’une renferme une satire de la cour, où, pour réussir, il faut se taire, dissimuler, faire le sourd et flatter. Le refrain est :
Monseigneur dist bien, il a droit.
L’autre ballade fait un tableau de l’état du monde où tout va mal. Quand donc Justice règnera-t-elle, ainsi que Vérité, Pitié, Raison ? La réponse est dans le refrain :
Quant les saiges gouverneront. /170/
Ces deux ballades ont été publiées par Gaston Raynaud dans les Oeuvres complètes d’Eustache Deschamps 1.
On sait que les poésies de Deschamps ont été conservées par un seul manuscrit de la Bibliothèque nationale, à Paris, fr. 840, qui est un des plus gros volumes de cette bibliothèque et fut exécuté probablement entre 1406 et 1414. Deux autres manuscrits du milieu du XVe siècle renferment, parmi les poésies de Machaut et d’Alain Chartier, une collection de ballades anonymes, dont plusieurs sont de Deschamps. Gaston Raynaud a jugé qu’elles pouvaient toutes être considérées comme appartenant à ce poète et les a publiées sous le titre de « Pièces attribuables à Deschamps ». Mais on a constaté depuis que beaucoup de ces pièces étaient de Guillaume de Machaut ou d’autres rimeurs 2.
Les deux ballades du Recueil de Paris ne se trouvant pas dans le manuscrit fr. 840, mais dans les deux volumes plus tardifs, il est permis de se demander si elles sont vraiment de Deschamps ou si elles ont été composées par Grandson. Ce ne sont pas, il est vrai, des poésies amoureuses, mais les sentiments désabusés qu’elles expriment, Grandson, comme Deschamps, a pu les éprouver. A la cour, il y avait de plus grands seigneurs que lui, devant lesquels tous devaient s’incliner. D’autre part, il avait quelque raison de souhaiter sur la terre plus de vérité et de justice.
Eustache Deschamps avait adressé au poète anglais Geoffroi Chaucer une ballade de grand style dans /171/ laquelle, bien entendu, il ne lui parlait pas de sa « queue », mais où il le comparait à Socrate, à Sénèque et à Ovide et où il le traitait de « grand translateur » 1.
Ce « translateur », qui avait mis en anglais le Roman de la Rose, a traduit trois ballades amoureuses de Grandson, qu’il a réunies sous le titre de Compleynt of Venus. Avait-il fait la connaissance du chevalier savoyard en Angleterre ou en France 2 ? On ne sait. Il le regardait comme le meilleur poète français de son temps. Les ballades traduites par Chaucer sont les première, quatrième et cinquième des Cinq balades ensuivans (Recueil de Paris, VI). On les trouve dans toutes les éditions de Chaucer. Je les reproduis ici, d’après l’édition de Walter W. Skeat 3, pour qu’on puisse aisément les comparer au texte d’Oton de Grandson.
Traduction de la ballade :
Il n’est confort qui tant de bien me face...
I.
Ther nis so hy comfort to my plesaunce,
Whan that I am in any hevinesse,
As for to have leyser of remembraunce
Upon the manhod and the worthinesse,
Upon the trouthe, and on the stedfastnesse
Of him whos I am al, whyl I may dure ;
Ther oghte blame me no creature,
For every wight preiseth his gentilesse. /172/
In him is bountee, wisdom, gouernaunce
Wel more then any mannes wit can gesse ;
For grace hath wold so ferforth him avaunce
That of knighthode he is parfit richesse.
Honour honoureth him for his noblesse ;
Therto so wel hath formed him Nature,
That I am his for ever, I him assure,
For every wight preiseth his gentilesse.
And not-withstanding al his suffisaunce,
His gentil herte is of so greet humblesse
To me in worde, in werke, in contenaunce,
And me to serve is al his besinesse,
That I am set in verrey sikernesse.
Thus oghte I blesse wel myn aventure,
Sith that him list me serven and honoure ;
For every wight preiseth his gentilesse.
Traduction de la ballade :
Certes, Amours, c’est chose convenable...
II.
Now certes, Love, hit is right covenable
That men ful dere bye the noble thing,
As wake a-bedde, and fasten at the table,
Weping to laughe, and singe in compleyning,
And doun to caste visage and loking,
Often to chaungen hewe and contenaunce,
Pleyne in sleping, and dremen at the daunce,
Al the revers of any glad feling.
Thogh Jelosye wer hanged by a cable,
She wolde al knowe through her espying ;
Ther doth no wight no-thing so resonable,
That al nis harm in her imagening. /173/
Thus dere abought is love in yeving,
Which ofte he yiveth with-outen ordinaunce,
As sorow ynogh, and litel of plesaunce,
Al the revers of any glad feling.
A litel tyme his yift is agreable,
But ful encomberous is the using ;
For sotel Jelosye, the deceyvable,
Ful often-tyme causeth destourbing.
Thus be we ever in drede and suffering,
In nouncerteyn we languishe in penaunce,
And han ful often many an hard meschaunce,
Al the revers of any glad feling.
Traduction de la ballade :
Amours, sachiez que pas ne le vueil dire...
III.
But certes, Love, I sey nat in such wyse,
That for tescape out of your lace I mente ;
For I so longe have been in your servyse
That for to lete of wol I never assente ;
No force thogh Jelosye me tormente ;
Suffyceth me to see him whan I may,
And therfore certes, to myn ending-day
To love him best ne shal I never repente.
And certes, Love, whan I me wel avyse
On any estat that man may represente,
Than have ye maked me, through your franchyse,
Chese the best that ever on erthe wente.
Now love wel, herte, and lok thon never stente ;
And let the Jelous putte hit in assay
That, for no peyne wol I nat sey nay ;
To love him best ne shal I never repente. /174/
Herte, to thee hit oghte y-nogh suffyse
That Love so hy a grace to thee sente,
To chese the worthiest in alle wyse
And most agreable unto myn entente.
Seche no ferther, neyther wey ne wente,
Sith I have suffisaunce unto my pay.
Thus wol I ende this compleynt or lay ;
To love him best ne shal I never repente.
Chaucer a fait suivre ces trois ballades d’un envoi dans lequel il nomme Grandson. Après s’être excusé de sa petite « suffisance », il ajoute :
And eek to me hit is a greet penaunce,
Sith rym in English hath swich scarsitee,
To folowe word by word the curiositee
Of Graunson, flour of hem that make in France.
Cette traduction n’en est pas une au sens propre, mais plutôt une adaptation, le sujet étant complément retourné. Tandis que, dans le texte français, Grandson chante les louanges de sa dame, se plaint au dieu d’Amour et proteste de sa soumission et de sa fidélité, dans la Compleynt of Venus c’est une femme qui parle et qui fait l’éloge du chevalier qu’elle aime. Je juge inutile d’exposer ici les différents problèmes que soulève le texte anglais, qui aurait été composé, de même que la Compleynt of Mars, pour Isabelle d’York, fille de Don Pedro de Castille 1.
Chaucer ne s’est pas borné à traduire Grandson ; il semble l’avoir imité dans plus d’un de ses poèmes. /175/ Le Book of the Duchess aurait subi l’influence de la Complainte de l’An nouvel et de la Complainte de Saint Valentin 1. On pourrait aussi rapprocher les deux poèmes qui traitent de la Saint Valentin des oiseaux, The parlement of Foules et le Songe de Saint Valentin.
Non seulement un manuscrit de Barcelone renferme, copiés par un Catalan, plusieurs poèmes et ballades du poète vaudois, mais ce dernier a exercé une influence visible sur plusieurs rimeurs d’outre-Pyrénées 2. Lluis de Vilarasa, par exemple, se serait inspiré de « l’esprit » des ballades d’Oton de Grandson 3. Dans son lai Tant mon voler 4, Pere Torroella a copié la strophe de la Pastourelle relative au « livre de joye ».5 Le même Pere Torroella, dans sa lettre /176/ à Don Pedro d’Urrea, plaçait Grandson à côté d’Arnaud Daniel, de Pétrarque, d’Auzias March, parmi les « docteurs » qui ont le mieux parlé d’amour 1.
A en croire Gustave Grœber 2, les poésies de Grandson étaient aussi connues au Portugal. Le chevalier vaudois aurait été en relations avec la cour et aurait dédié des complaintes et des virelais à trois grandes dames, Béatrice de Clèves-Ravenstein, Isabelle de Sousa-Poitiers et Aliénor de Poitiers. Mais Grœber a négligé de dire dans quelle sorte de document il a trouvé ces renseignements.
On peut conclure, comme l’a fait M. Amédée Pagès, que, de tous les écrivains français du XIVe et du XVe siècle, « celui qui paraît avoir exercé le plus d’influence sur les trois littératures hispaniques est Oton de Grandson ».
Comment expliquer le succès de Grandson, en France, en Angleterre, en Espagne ? Il serait difficile, malgré toute la sympathie qu’inspire l’auteur du Livre messire Ode, de ratifier le jugement de Chaucer qui le tenait pour un grand poète ou du moins pour le plus grand poète de son temps. Mais il ne faut pas oublier que les poésies de Grandson étaient destinées à des lecteurs et surtout à des lectrices du XIVe siècle. A cette époque, on se faisait de la poésie une autre idée qu’aujourd’hui, comme on dissertait de l’amour d’une autre manière. Les amateurs de « poetrie » et les amoureux lisaient et /177/ relisaient les vers de Grandson, en dépit de leur monotonie, de leurs pauvres rimes, de leur pauvre syntaxe et de leur pauvre vocabulaire 1. Ces poésies révélaient un homme timide, sensible à l’excès, fidèle jusqu’à la mort, n’ayant dans le cœur qu’une seule passion, servir sa dame. Or cet amoureux soumis et total n’était pas un confortable chanoine comme Guillaume de Machaut, mais un grand seigneur qui passait son temps à se battre, qui avait maintes fois risqué sa vie et qui était connu comme un champion redoutable dans les armées anglaise et française. Grand amoureux, grand capitaine, c’étaient, au moyen âge, deux « mestiers » étroitement unis. L’auteur du Livre des faicts du mareschal Boucicaut montre comment Amour « oste paour et donne hardement » et comment, pour devenir vaillant, la première condition est d’être amoureux 2. Pour preuve, il cite, parmi les /178/ trépassés, Lancelot et Tristan, et, parmi les vivants « messire Othe de Gransson » et le connétable de Sancerre 1.
Le chevalier vaudois, qui était un « vaillant » renommé, en même temps que l’humble « servant » de la non pareille de France, passait pour le poète par excellence de l’amour. De là son succès.
/179/
IV
LES POÉSIES
/180//181/
I.
LA COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN
/182/
/183/
| I | |
| 1 | Je voy que chascun amoureux |
| 2 | Se veult ce jour apparier, |
| 3 | Je voy chascun estre joyeulx, |
| 4 | Je voy le temps renouveller, |
| 5 | Je voy rire, chanter, dancer, |
| 6 | Mais je me voy seul en tristesse |
| 7 | Pour ce que j’é perdu mon per, |
| 8 | Non pas per, maiz dame et maistresse. |
| Paris, Bibl. nat. fr. 1727, fol. 132 (A) et 24,440, fol. 221 (B): Titre B Complainte de Saint Valentin Garenson — 2 A apparoir — 5 A B et dancer — 6 A Et si je my voy B Mais je moy voy seul — | |
| II | |
| 9 | J’en ay perdu ma contenance, |
| 10 | J’en ay perdu toute ma joye, |
| 11 | J’en suis deserté de plaisance |
| 12 | Trop plus que dire ne pourroie, |
| 13 | J’en suis, quelque part que je soye, |
| 14 | Trop doloureux oultre mesure. |
| 15 | J’en suis tel que mourir vouldroie, |
| 16 | Quant je sens ma douleur si dure. |
| 14 B Triste et dolent — 16 B quant je voy — | |
| III | |
| 17 | Mourir, voire, certainement, |
| 18 | Car j’ay perdu ma plaisant vie, |
| 19 | Mon espoir, mon avancement, |
| 20 | De tous biens ma droicte partie /184/ |
| 21 | J’ay tant perdu que j’entroublie |
| 22 | Tout plaisir et toute leesse, |
| 23 | Et toute plaisant compaignie |
| 24 | Me tourne trop a grant destresse. |
| 20 B De tout bien — 24 B Me tourne souvent a destresse — | |
| IV | |
| 25 | Jamaiz ne feray que languir. |
| 26 | Plourer sera mon reconfort, |
| 27 | Quant je pourray estre a loisir. |
| 28 | Or ne requerray que la mort. |
| 29 | Mon cueur et moy sommes d’acord |
| 30 | De vivre ainsi piteusement. |
| 31 | Je ne quier que haster bien fort |
| 32 | La mort pour mon alegement. |
| 28 B Je ne requerray — 32 A deffinement — | |
| V | |
| 33 | Plourés pour moy, je vous en prie, |
| 34 | Tous cuers qui amez loyaulment. |
| 35 | Maiz assez plus, je vous supplie, |
| 36 | Plourez tresdoloreusement |
| 37 | Ma dame et son tresbel corps gent |
| 38 | Que la mort a fait deffiner |
| 39 | Par son dart oultrageusement, |
| 40 | Que mon cuer mauldist sans cesser. |
| 33 B Plourer — 36 B Plourer — | |
| VI | |
| 41 | Helas ! il n’estoit pas saison |
| 42 | Si tost de son departement. |
| 43 | Ce a bien esté contre raison, |
| 44 | Maiz il n’en peut estre autrement. |
| 45 | Quant est a moy, tant seulement, |
| 46 | C’estoit tout mon bien en ce monde |
| 47 | Que de la servir humblement |
| 48 | Seule, sans nulle autre seconde. /185/ |
| 44 B ne peut — 45 B Car quant a moy — 48 A Celle sans — | |
| VII | |
| 49 | VII Sans plus, celle doulce pensee |
| 50 | Me tenoit en riz et en jeux, |
| 51 | Toute joye m’estoit donnée |
| 52 | D’en estre bien fort amoreux. |
| 53 | Je me tenoye plus eureux |
| 54 | Cent foiz que dire ne pourroye, |
| 55 | Quant de ses tresdoulx rians yeulx |
| 56 | Ung doulx regard sans plus avoye. |
| 50 A Me tenra — 53 B Je men — 54 B ne savoye — 55 B Quant de ses doulz beaux rians yeulx — | |
| VIII | |
| 57 | Plus me valoit l’amer ainsi, |
| 58 | En aucune bonne esperance |
| 59 | D’en avoir aucun temps mercy, |
| 60 | Que d’estre roy de toute France. |
| 61 | C’estoit la seulle souvenance |
| 62 | De tout le bien de ma jeunesse. |
| 63 | Pour la choisir trés mon enfance |
| 64 | Print mon cueur l’amoureuse adresse. |
| 59 B Davoir en aucun temps — 61 B soustenance — 63 B Pour la servir des mon — | |
| IX | |
| 65 | Or voy je que j’ay tout perdu, |
| 66 | Et si ne se peut amander, |
| 67 | Dont je me voy si esperdu |
| 68 | Qu’ame ne le pourroit penser. |
| 69 | De dire que peusse autre amer |
| 70 | Aprés celle parfaictement, |
| 71 | Mon cuer ne s’i peult accorder |
| 72 | A le desirer nullement. |
| 65 B Or voy bien que jay — 67 B je me vy — 68 B Que nul ne le pourroit — 69 B De dire que je pense amer — 70 B Apres elle — 71 B ne se — | |
| X | |
| 73 | Aussi croy je bien, par ma foy, |
| 74 | Qu’ame né le prendroit en gré, /186/ |
| 75 | Car mon cuer vouldroit, a par soy, |
| 76 | Choisir selon le temps passé, |
| 77 | Ne jamaiz ne seroie amé |
| 78 | De nulle qui approuchast celle, |
| 79 | Se trop grant debonnaireté |
| 80 | Ne se mesloit en la querelle. |
| 77 B Et jamais ne seroit — 78 B delle — 80 B de la querelle — | |
| XI | |
| 81 | Ainsi seul et plain de douleur |
| 82 | Demourray, je le voy trop bien. |
| 83 | Jamais ne plaisir ne doulceur |
| 84 | N’aprouchera a moy de rien. |
| 85 | Je seray du simple maintieng, |
| 86 | Comme tout doulant et honteux. |
| 87 | Ja nulle ne me vouldra sien, |
| 88 | Par quoy il me soit ja de mieulx. |
| 82 A Demouray — 83 B douleur — 85 B de simple — 87 B Ne nulle — 88 A Par quoy y B De qui je puisse valoir mieulx — | |
| XII | |
| 89 | Ainsi que je me complaignoye, |
| 90 | Je vy saint Valentin venir, |
| 91 | Venant a moy la droicte voye |
| 92 | Ainsi que pour moy resjouir. |
| 93 | Et, pour mieulx son fait acomplir, |
| 94 | Le dieu amoureux admena. |
| 95 | Qui par la main me vint saisir |
| 96 | Et doulcement m’araisonna, |
| 90 B Je voy — 93 B Mais pour — 96 B me raisonna — | |
| XIII | |
| 97 | En moy disant : « Beaulx doulx amis, |
| 98 | Te veulx tu de tous poins defaire ? |
| 99 | Tu scez que pieça te soubzmiz |
| 100 | Soubz ma puissance debonnaire./187/ |
| 101 | Maiz celle pour qui ce feiz faire |
| 102 | Ne te peut plus reconforter. |
| 103 | Pour ce te vueil a moy actraire, |
| 104 | Et te vueil bon conseil donner. » |
| 97 B loyaulx amis — 99 B tes submis — 101 B Mais celle qui te fist faire — | |
| XIV | |
| 105 | « C’est que choisisses de nouvel |
| 106 | Une dame gente et jolie. |
| 107 | Car ad ce faire je t’appel, |
| 108 | Et saint Valentin t’en deprie. |
| 109 | Aussi Loyaulté le t’octrie, |
| 110 | Car tu as loyaument servy |
| 111 | Jusqu’à fin ta dame et amye, |
| 112 | A qui je t’avoye asservy. » |
| 107 B Et a ce faire — 108 B te deprie — 111 B Jusquen — | |
| XV | |
| 113 | « Helas ! comment se peult il faire, |
| 114 | Ce luy dy je piteusement, |
| 115 | Que nulle autre me puisse plaire |
| 116 | Pour servir amoreusement ? » |
| 117 | Mais Amours, qui si puissanment |
| 118 | Seigneurit mon cueur en jeunesse, |
| 119 | Respond qu’il ne veult nullement |
| 120 | Que je demeure sans maistresse. |
| 113 B comme — 115 A nul autre me puist B Qua nulle autre ne puisse — 118 B Si garist mon cuer — 119 B qui ne — | |
| XVI | |
| 121 | « Et comment te veulx tu deffendre, |
| 122 | Dist il, contre ma voulenté ? |
| 123 | Ne le faiz plus, maiz vien t’en rendre, |
| 124 | En tresgrant debonnaireté, |
| 125 | A la non pareille beauté |
| 126 | Qu’on puist en ce monde veoir, /188/ |
| 127 | A qui tu seras presenté. |
| 128 | Pour quoy ? Pour l’amer et servir. » |
| 121 A tu manque — 123 B toy rendre — 126 B Quon peut en ce m. choisir — 128 B De moy — | |
| XVII | |
| 129 | « Helas ! sire, pardonnez moy, |
| 130 | Et me laissez souffrir ma paine. |
| 131 | Je ne quier qu’estre en ung recoy |
| 132 | Pour regrecter ma souveraine, |
| 133 | De qui ma plaisance mondaine |
| 134 | M’estoit venue entierement, |
| 135 | Dont jamaiz liesse certaine |
| 136 | Ne puis avoir aucunement. » |
| 131 B en requoy — 135 B Car jamais — | |
| XVIII | |
| 137 | « Plus me plaist plaindre et souppirer, |
| 138 | Et regrecter mon grant dommaige, |
| 139 | Que veoir rire ne chanter |
| 140 | Gens qui sont de joyeulx couraige. |
| 141 | Je ne quier nulle autre avantaige |
| 142 | Qu’en ce point actendre la mort, |
| 143 | Depuis que la tresbonne et saige |
| 144 | Je perdys, qu’amoye si fort » |
| 139 B Que douir rire et — 140 B Ne veoir gens — 141 B nulle manque — 143 B Puis que la belle bonne et saige — 144 B Jay perdu A que jamoye — | |
| XIX | |
| 145 | « Et que je vueil tousjours amer |
| 146 | Aussi bien morte comme vive. |
| 147 | Ne je ne la quier oblier |
| 148 | Pour nulle assemblee ou j’arrive. |
| 149 | Pour ce s’ainsi vers vous estrive, |
| 150 | Je vous pry qu’il ne vous desplaise |
| 151 | Se par vous ma douleur n’eschive, |
| 152 | Maiz me laissez en ma mesaise. » /189/ |
| 147 B Ne ja ne — 149 B Et pour ce ainsi A escripve — 150 B Si vous pri — 151 B mescheue — 152 B Mais me souffrez — | |
| XX | |
| 153 | « Car achoison ne puis avoir |
| 154 | Que de languir en desconfort, |
| 155 | Ne je ne puis apparcevoir |
| 156 | Que ja mon cueur en soit d’accort. |
| 157 | Certes ce seroit a grant tort |
| 158 | Qu’il feust jamaiz nul jour actains |
| 159 | De plaisir ne joyeulx confort, |
| 160 | Quant j’ay perdu tout ce que j’aims. » |
| 153 A Car nulle chose — 156 B Que mon cuer en soit en discord —159 B ne de joieulx port — | |
| XXI | |
| 161 | « Au moins seuffre que te conseille, |
| 162 | Et puis dy ce qu’il te plaira. |
| 163 | Viens vers celle dont la merveille |
| 164 | Volle tousjours et vollera |
| 165 | Et par tous lieux triomphera |
| 166 | Lou on congnoist sa renommee. |
| 167 | Ou ta mort s’en abregera, |
| 168 | Ou grace t’en sera donnee. » |
| 162 B Et manque — 163 B Vers celle dont la grant merveille — 164 B De tout bien par tout volera — 165 A B Et fait par tous les lieux trefra — 166 B On en congnoist — 167 B Car ta mort — | |
| XXII | |
| 169 | « Car en voiant son doulx acueil, |
| 170 | Son regart de doulce simplesse, |
| 171 | Il te souviendra du cercueil |
| 172 | Qui tient ta premiere princesse. |
| 173 | Ainsi tu congnoistras l’aspresse |
| 174 | Du mal qu’il te convient porter, |
| 175 | Ou tu choisiras la richesse |
| 176 | De mon service recouvrer. » /190/ |
| 171 A de — 172 B Que tient — 173 A Ainsi congnoistra la grant aspresse B Ainsi accroistra ta destresse — 174 B qui te — | |
| XXIII | |
| 177 | « Accorde moy pour mon plaisir |
| 178 | Ceste requeste cy au moins, |
| 179 | Acomplis en ce mon Desir, |
| 180 | Je t’en prie a joinctes mains. |
| 181 | Et pour t’en faire plus contrains, |
| 182 | Te commande d’amours l’affaire |
| 183 | Sur la peine d’estre retains |
| 184 | De ma seigneurie le contraire. » |
| 178 B requeste a tout le moins — 180 B Je le te pri — 181 B Et pour te faire — 182 B Te commande a ainsi le faire — 183 B Sur peine d’en estre ratains — 184 B le manque — | |
| XXIV | |
| 185 | « Sire, je ne sçay plus que dire. |
| 186 | Soit pour jouir ou pour douloir, |
| 187 | Ou pour souffrir mort ou martire, |
| 188 | Je feray vers vous mon devoir |
| 189 | D’aler par tout a mon pouoir |
| 190 | Vers celle dont faictes devis, |
| 191 | Qu’a plain on peult apparcevoir |
| 192 | De beaulté le droit paradis. » |
| 186 B Soit pour esjouir — 189 B Daler tout a vostre vouloir — 191 A on ne peult B Qua plain ce peult — | |
| XXV | |
| 193 | Adoncq me vint Amours monstrer |
| 194 | Une dame tant belle et gente |
| 195 | Commë on pourroit regarder |
| 196 | A y mectre toute s’entente. |
| 197 | Et lors me dist que je m’assente |
| 198 | A la servir treshumblement |
| 199 | Comme le fieu de droicte rente, |
| 200 | Et que mieulx ne puis nullement. /191/ |
| 195 B Comme len pourroit deviser — 196 B mentente — 197 B ma dit — 198 B tant seulement — 199 A Comme le sien B de toute rente — | |
| XXVI | |
| 201 | Et quant je la viz si tresbelle, |
| 202 | Si jeune et si bien renommee, |
| 203 | Et que chascun bonne nouvelle |
| 204 | Disoit de sa beaulté louee, |
| 205 | J’entray en trop forte pensee. |
| 206 | Car aucunement ressembloit |
| 207 | A la belle qu’avoye amee, |
| 208 | Pour qui mon cueur tant se douloit. |
| 203 A de bonne — 205 B Jen fu en — 207 A la manque - 208 B Pour quoy — | |
| XXVII | |
| 209 | Car tant avoit belle maniere |
| 210 | Et le regard bel et riant, |
| 211 | Si jeune et si joyeuse chiere, |
| 212 | Et tant par estoit bien duisant |
| 213 | Que chascun estoit desirant |
| 214 | A son pouoir de bien en dire. |
| 215 | Adonc congneu tout maintenant |
| 216 | Qu’elle faisoit bien a eslire. |
| 210 B doulx et riant — 211 B Si doulce et sioieuse — 212 A Et par tant estoit bien densant — 214 B En son — 215 A congneut — 216 B trop a eslire — | |
| XXVIII | |
| 217 | Au devant de toutes les belles |
| 218 | Qui sont vivantes a present. |
| 219 | Entre dames et damoiselles, |
| 220 | La prisoit on oultreement. |
| 221 | Saichez de vray que a tant gent |
| 222 | Le corps et la chiere tant lye, |
| 223 | Que nul ne la voit vivement, |
| 224 | Ce croy je, qu’Amours ne le lye. /192/ |
| 218 B Qui sont humaines — 221 B Chascun disoit communément — 222 B Ceste est de tous biens accomplie — 223 B Ne nul A nullement — 224 A Ce manque — | |
| XXIX | |
| 225 | A paine l’eussé je peu croire, |
| 226 | C’est la merveille de ce monde, |
| 227 | Que nul autre me peüst plaire |
| 228 | Tant feust dame plaisant ne blonde. |
| 229 | Le bien d’elle par tout se ronde, |
| 230 | C’est le tresor d’amour mondaine. |
| 231 | Se de son bel n’avoit que une onde, |
| 232 | Si l’en feroit on souveraine. |
| 227 B Nulluy ne se pourroit retraire — 228 B Damer sa beaulte blanche et blonde — 229 B suronde — 231 B qui nauroit guerre que une onde — 232 B ferait il — | |
| XXX | |
| 233 | Adonc ne peus je contredire |
| 234 | D’Amours la treshaulte puissance. |
| 235 | De grant piece ne peulz mot dire. |
| 236 | De pasmer fuz en grant doubtance. |
| 237 | Car Amours par son ordonnance |
| 238 | Si me surprint soudainement, |
| 239 | Et adonc reprins contenance |
| 240 | Et m’asseuré aucunement. |
| 233 B Adoncques A ne puis je — 237 B Pour cause de la grant muance — 238 B Que je trouvay — 239 A reprint B Au fort je — 240 B Et maffamay — | |
| XXXI | |
| 241 | J’en devins aussi amoureux, |
| 242 | Comme par grant force contrainct, |
| 243 | De ses tresgrans biens gracieux |
| 244 | Qui m’ont tout droit au cueur actaint. |
| 245 | Et pour ce, sans nul penser faint, |
| 246 | La serviray toute ma vie, |
| 247 | Priant pour celle dont j’ay plaint |
| 248 | Si longuement la departie. /193/ |
| 241 B Je devins — 242 B Comme parfaittement — | |
| XXXII | |
| 249 | Or vueille Amours sa grace estendre |
| 250 | Vers moy par son aide piteuse, |
| 251 | Et qu’il luy face bien entendre |
| 252 | Ma voulenté tresamoureuse, |
| 253 | Qui jamaiz ne sera joyeuse |
| 254 | Se se n’est par le moyen d’elle, |
| 255 | Qui sur toutes est treseureuse, |
| 256 | Car en croissant se renouvelle. |
| 250 A par aide — 251 B Tant quil — 253 B Qui neust este jamais — 254 B Se nefust par la doulceur delle — 255 B Que tous temps est tant amoureuse — 256 B Quen acroissant — | |
| XXXIII | |
| 257 | Et luy plaise, par son vouloir, |
| 258 | Qu’elle preigne en gré mon service, |
| 259 | Et que tant face mon devoir |
| 260 | Que tous ses desirs acomplisse. |
| 261 | De tous ennuys convient que je ysse |
| 262 | Seulement par son reconfort, |
| 263 | Par elle fault que je guerisse |
| 264 | Ou que je reçoive la mort. |
| 257 B Et quil plaise a son doulx — 258 A quil B Recueillir en gre — 259 B Car par autre ne puis avoir — 260 B Grace qui tout bien — 261 B De tout ennuy oultre je ysse — 263 B Par celle — | |
| XXXIV | |
| 265 | Amours l’a ainsi commandé, |
| 266 | A qui vueil et doy obéir. |
| 267 | De tresparfaicte voulenté, |
| 268 | Vueil tout son vouloir acomplir. |
| 269 | Pour ce, sans jamaiz repentir, |
| 270 | La serviray jusqu’à la fin. |
| 271 | Ainsi lui promectz sans mentir, |
| 272 | Le jour de la Saint Valentin. |
| 267 B Et sa non pareille beaulte — 268 B mi a fait du tout consentir — 269 B Pour ce suis sien sans départir — 270 B Entièrement jusqua la fin — 271 A promet — 272 B Ce jour — |
/194/
/195/
II
RECUEIL DE PARIS
/196/
/197/
I
[BALADE] 1
| 1 | Salut de paix et bonne entencion |
| 2 | A tous amans qui la vouldront avoir, |
| 3 | Et aux dames recommendacion, |
| 4 | De par cellui qui vous fait assavoir |
| 5 | Que nul ne doit chalengier par devoir |
| 6 | Les biens d’amours et de grace donnez. |
| 7 | Aidiez vous en tant que les tenez, |
| 8 | Car il les vuelt ravoir qui les vous baille. |
| 9 | Du temps passé mercier le devez, |
| 10 | Car le courroux n’y vault pas une maille. |
| 11 | Le dieu d’Amours a fait une maison |
| 12 | Comme un chastel auprés de son manoir, |
| 13 | Et si a fait deux huis en son dongon, |
| 14 | Dont l’un a nom Joye et l’autre Douloir. |
| 15 | Et si vous di, se la l’alez veoir, |
| 16 | Par Joye fault que dedens vous entrez |
| 17 | Et par Douloir fault que vous en partez. /198/ |
| 18 | Nul n’y entre que par la il n’en saille. |
| 19 | Prenez en gré quant vous en revenrez, |
| 20 | Car le courroux n’y vault pas une maille. |
| 21 | Or me dites, n’est ce pas bien raison |
| 22 | Que li sires face son bon vouloir |
| 23 | En son pays et en sa nacion |
| 24 | Et de ses gens sur qui il a pouoir ? |
| 25 | Amours depart ses biens et son avoir, |
| 26 | Dont aux aucuns est trop habandonnez, |
| 27 | Aux autres pou et aux autres assez, |
| 28 | Aux autres rien pour ce que plus leur faille. |
| 29 | Soit droit ou tort, fault que tout vous souffrez, |
| 30 | Car le courroux n’y vault pas une maille. |
| 31 | Gens et gentes, se vous me demandez |
| 32 | Comment je sçay les amoureux secrez, |
| 33 | Je n’en sçay rien, fors que par devinaille, |
| 34 | Pour resjoir les cuers desconfortez, |
| 35 | Car le courroux n’y vault pas une maille. |
| 12 près de son — 16 vous manque — 18 il manque — 19 en manque — 24 ses manque — 33 rien manque — | |
| /199/ |
II
LA COMPLAINTE DE L’AN NOUVEL QUE GRANSSON FIST POUR UN CHEVALIER QU’IL ESCOUTOIT COMPLAINDRE
| I | |
| 1 | Jadiz m’avint que, par melancolie, |
| 2 | De toutes gens me prins a eslongier. |
| 3 | Pour estre seul laissay la compaignie, |
| 4 | Au boiz alay jouer et solacier, |
| 5 | La nuit devant que l’an doit commencier. |
| 6 | Maiz je n’en fus pas alé longuement, |
| 7 | Quant j’escoutay la voix d’un chevalier |
| 8 | Qui se plaingnoit d’Amours trop durement. |
| II | |
| 9 | Le chevalier disoit en sa complainte : |
| 10 | « Certes, Amours, de vous plaindre me doy, |
| 11 | Et si sçay bien que pou me vault ma plainte, |
| 12 | Car vous n’avez nulle pitié de moy. |
| 13 | Helas ! Amours, or me dites pourquoy |
| 14 | Je doy mon cuer au matin estrener, |
| 15 | Puisqu’ainsy est que ma dame ne voy |
| 16 | Ce jour de l’an qui demain doit entrer. » /200/ |
| III | |
| 17 | « Demain aront pluseurs la bonne estraine, |
| 18 | Qui la prendront en leur dame veoir, |
| 19 | Et je n’auray fors que douleur et paine. |
| 20 | Bien sont usez a tel don recevoir. |
| 21 | Amours, Amours, nulz homs ne puet savoir |
| 22 | L’estat de vous, s’il ne l’a esprouvé. |
| 23 | Et quant chascun en dira son vouloir, |
| 24 | Je me plaindray de ce que j’ay trouvé. » |
| IV | |
| 25 | « Je me plaindray d’Amours et de ma dame |
| 26 | Qui sont cause de tout mon desconfort. |
| 27 | Maiz je ne vueil a nulz en donner blasme |
| 28 | Fors a mon cuer qu’amer me fait si fort. |
| 29 | Et si voy bien que tous . iii . sont d’accort |
| 30 | De moy mener a fin prouchainement. |
| 31 | Amours me het, ma dame vuelt ma mort, |
| 32 | Et je voy bien que mon cuer le consent. » |
| V | |
| 33 | « Mes yeux en ont aussy tort, ce me semble, |
| 34 | Car il n’est cuer qui peust ne pas amer, |
| 35 | Puisquë il voit tant de beautez ensemble |
| 36 | Comme on puet en ma dame trouver. |
| 37 | Et quant le cuer fait les yeux regarder |
| 38 | Et leur regart font le cuer amoureux, |
| 39 | L’un ne pourroit par droit l’autre blasmer, |
| 40 | Mais de ma part je me plains de tous deux. » |
| VI | |
| 41 | « D’eulz je me plains, et si me doy bien plaindre, |
| 42 | Car je les tiens mes mortelz ennemis. |
| 43 | Nulz d’eulz n’y a qui ne se vueille faindre |
| 44 | De moy getter des lieux ou ilz m’ont mis. /201/ |
| 45 | Chascun d’eulz deux deust estre mes amis |
| 46 | Et moy garder ainsi comme leur corps. |
| 47 | Et ce sont ceulx qui toudiz me font pis. |
| 48 | En eulz ne tient que pieça ne suy mors. » |
| VII | |
| 49 | « C’est le guerdon que j’ay de mon service. |
| 50 | Certes, Amours, bien m’avez guerdonné. |
| 51 | Sur moy avez toute la paine mise, |
| 52 | Ne nul confort ne m’en avez donné. |
| 53 | Jadiz estoit le plus de ma santé |
| 54 | A regarder celle qui tant me plaist. |
| 55 | Or suis icy en tel lieu arrivé |
| 56 | Ou ne la voy, dont trop fort me desplait. » |
| VIII | |
| 57 | Le chevalier qui menoit tele vie |
| 58 | De cuer parfont bien souvent souspiroit. |
| 59 | Il sembloit bien qu’il avoit grant envie |
| 60 | De retourner la ou son cuer estoit. |
| 61 | Et quant son plaing recommencier vouloit, |
| 62 | Je vins avant pour le reconforter, |
| 63 | Et le gettay du penser qu’il avoit. |
| 64 | Ainsy lui fiz sa complainte finer. |
| 6 fus manque — 27 en manque — 28 qui amer — 34 qui se peust tenir d’amer— 41 je manque — 43 ne manque — 49 guerredon — 50 guerredonné — 55 icy manque — 58 parfont manque — | |
| /202/ |
III
LE SOUHAIT DE SAINT VALENTIN
| 1 | I l me convient par souhait conforter. |
| 2 | S anz souhaidier ne pourroye porter, |
| 3 | A u long aler, les griefs maulx que je port. |
| 4 | B on est souhait qui fait au cuer deport. |
| 5 | E n souhaidant se puet uns homs deduire, |
| 6 | L ui soulacier et sanz nul autre nuire. |
| 7 | Et puisque j’ay des souhaiz habondance, |
| 8 | Et mon souhait ne fait a nul nuisance, |
| 9 | Et j’ay si pou des autres biens d’Amour, |
| 10 | Souhaidier vueil sanz faire long demour. |
| 11 | Tout le premier souhait que je vueil faire, |
| 12 | S’il ne devoit a ma dame desplaire, |
| 13 | Je vouldroye que je feusse, par m’ame, |
| 14 | Pour homme tel comme elle est pour femme, |
| 15 | Pareil a lui de tout amendement, |
| 16 | Et mon cuer fust aussi entierement |
| 17 | En Dieu servir et faire bonnes euvres, |
| 18 | Comme le sien est a toutes les heures. |
| 19 | Et sceüsse mon honneur tant amer |
| 20 | Et me garder qu’on ne me deust blasmer. /203/ |
| 21 | Et vouldroye que j’eüsse la grace |
| 22 | D’estre tenus en toute bonne place |
| 23 | Pour aussi bon entre tous les gens d’armes |
| 24 | Comme on la tient pour belle entre les dames. |
| 25 | Et feusse plain de voulenté hardie |
| 26 | Tant comme elle est plaine de couardie. |
| 27 | Ne nul travail que je deusse souffrir |
| 28 | Ne me grevast pas plus que le dormir. |
| 29 | Et mon corps fust si fort et si puissant |
| 30 | Comme le sien est foiblë et souffrant. |
| 31 | Et me venist d’essaucier le mestier |
| 32 | Tout aussi bien comme elle le dancer. |
| 33 | Et me peusse si bien mon honneur querre |
| 34 | Comme a li plaist estre loing de la guerre. |
| 35 | Et amasse des chevaliers les fais |
| 36 | Tant comme elle aime le repos et la paix. |
| 37 | Et vouldroye que je fusse toudiz, |
| 38 | En cuer, en fait, en pensee et en diz, |
| 39 | Si gracieux comme elle est gracieuse, |
| 40 | Et si courtois comme elle est dangereuse, |
| 41 | Si bel pour homme, si plaisant et si gent, |
| 42 | Et tant amez de toutes bonnes gens, |
| 43 | Et feusse nez en si grant gentillesse |
| 44 | Et en mon cuer eusse tant de noblesse, |
| 45 | Que tous mes faiz feussent bien enterins |
| 46 | Comme les siens sont parfaiz femenins. |
| 47 | Et feusse tout a la plaisance d’elle, |
| 48 | Si bel, si bon, comme elle est bonne et belle. /204/ |
| 49 | Et quant si bien me seroit avenu |
| 50 | Que bon et bel seroie devenu |
| 51 | Et souffisans en tous cas pour li plaire, |
| 52 | Je vouldroye que mi . iiii . contraire, |
| 53 | Dangier, Reffus, Paour avec Durté, |
| 54 | — Je l’ay longtemps en devise porté |
| 55 | Et ont souvent mon cuer taint et noircy — |
| 56 | Feussent tournez de douleur en mercy |
| 57 | Et de mercy en grace et en pité, |
| 58 | Si tourneroit ma douleur en santé |
| 59 | Et mueroit ma grief douleur en joye. |
| 60 | Et en la fin de mon souhait vouldroye |
| 61 | Que je fusse de ma dame choisy |
| 62 | Pour son servant, non mie pour ami, |
| 63 | Maiz que ce fust ce samedi matin |
| 64 | Pour ce qu’il est jour de saint Valentin. |
| 10 long manque — 18 les manque — 23 tous manque — 28 pas manque — 33 peust — 35 les chevaliers fais — 36 aime repos et paix — 38 et manque — 40 Et manque — 41 Et si bel — 44 eust — 45 bien manque — 62 et non mie — | |
| /205/ |
IV
[BALADE]
| 1 | Amours, je voy des autres amoureux |
| 2 | Que vous tenez en vo gouvernement |
| 3 | Que maintes foiz vous les faites joyeux |
| 4 | Et leur donnez de voz biens largement. |
| 5 | Ceulx vous doivent servir songneusement |
| 6 | De cuer, de corps, sanz rien y espargnier, |
| 7 | Maiz moi qui suiz et seray sanz fausser |
| 8 | Vo serviteur a tousjours maiz, par m’ame, |
| 9 | Onques nul jour ne me voultes donner |
| 10 | Un seul confort de ma tresbelle dame. |
| 11 | Amours, Amours, se je suiz doulereux, |
| 12 | Triste, pensiz, sanz nul esbatement, |
| 13 | Nulz ne m’en doit blasmer, se m’aïst dieux. |
| 14 | Car il y a trois ans entierement |
| 15 | Que j’entrepris de servir loyaument |
| 16 | Celle du monde quë on doit plus prisier. |
| 17 | Sa grant beauté fist en mon cuer entrer |
| 18 | Un feu mortel qui art, bruit et enflame, |
| 19 | Ne onques mais si n’en peuz recouvrer |
| 20 | Un seul confort de ma tresbelle dame. /206/ |
| 21 | Amours, Amours, je suis si envieux, |
| 22 | Puisque faire ne se puet autrement, |
| 23 | De nulle rien pour garir mes douleurs, |
| 24 | Fors que sanz plus de la mort seulement. |
| 25 | Se je me plains de voz fais trop souvent, |
| 26 | Helas ! Amours, vueilliez moy pardonner. |
| 27 | Ce que j’en dy, c’est par force d’amer. |
| 28 | Onques mais, las, je ne me plains, par m’ame, |
| 29 | Ce sont mes maulx qui me font demander |
| 30 | Un seul confort de ma tresbelle dame. |
| 2 en vostre — 13 ne manque— 18 Un manque — | |
| /207/ |
V
[BALADE]
| 1 | Amours, Amours, puisque c’est vo plaisance |
| 2 | Du tout en tout moy ainsy deserter |
| 3 | Et forbanir de toutë esperance, |
| 4 | A tousjours maiz, sanz mercy recouvrer, |
| 5 | Dont la griefté me convient endurer, |
| 6 | Se jamais bien je n’en devoye avoir, |
| 7 | Lors de par moy je vous faiz assavoir |
| 8 | Que, se mourir devoye de tristesse, |
| 9 | De cuer, de corps, a mon loyal pouoir, |
| 10 | De mieulx en mieulx serviray ma maistresse. |
| 11 | Amours, de vous un jour ay alegence |
| 12 | Et autre foiz je suiz a commancier. |
| 13 | Quant mieulx de vous cuide avoir l’acointance |
| 14 | Lors m’y faites devenir estrangier. |
| 15 | A grant paine me dangniez regarder. |
| 16 | Quant je me mis du tout en vo pouoir, |
| 17 | Pas ne cuidoye si dur guerdon avoir. |
| 18 | Mais puisqu’ainsy vo vouloir s’i adresse, |
| 19 | Tresloyaument, tousdiz en bon espoir, |
| 20 | De mieulx en mieulx serviray ma maistresse. /208/ |
| 21 | Amours, je croy vous feistes ordonnance |
| 22 | Quant je me volz en vostre court bouter, |
| 23 | Qu’avoir devoye tout a ma gouvernance |
| 24 | Trestouz les maulx que vous pouez donner. |
| 25 | Mieulx m’eust valu avoir esté bergier |
| 26 | Et demeurer es champs en ung manoir, |
| 27 | Boire de l’eaue et mengier du pain noir, |
| 28 | Que de souffrir la douleur qui me blesse. |
| 29 | Mais nonpourquant, sans changier mon vouloir, |
| 30 | De mieux en mieulx serviray ma maistresse. |
| 1 Amours puisque — 7 Lors manque — 12 Autresfoiz je suiz — 18 sadresse — 23 tout manque — | |
| /209/ |
VI
LES CINQ BALADES ENSUIVANS
| I | |
| 1 | Il n’est confort qui tant de biens me face, |
| 2 | Quant je ne puis a ma dame parler, |
| 3 | Comme d’avoir temps, loisir et espace |
| 4 | De longuement en sa valour penser, |
| 5 | Et ses doulz fais femenins recorder |
| 6 | Dedens mon cuer. C’est ma vie, par m’ame ! |
| 7 | Ne je ne truis nul homme qui me blasme, |
| 8 | Car chascun a joye de lui loer. |
| 9 | Il a en li bonté, beauté et grace |
| 10 | Plus que nulz homs ne saroit deviser. |
| 11 | C’est grant eür quant en si pou de place |
| 12 | Dieux a voulu tous les biens assembler. |
| 13 | Honneur la vuelt sur toutes honnorer. |
| 14 | Oncques ne vi si belle et plaisant dame |
| 15 | De toutes gens avoir si noble fame, |
| 16 | Car chascun a joye de lui loer. |
| 17 | Ou qu’elle soit, bien fait et mal efface. |
| 18 | Moult bien li siet le rire et le jouer. |
| 19 | Son cuer esbat et les autres soulace |
| 20 | Si liement qu’on ne l’en doit blasmer. /210/ |
| 21 | De li veoir ne se puet nulz lasser. |
| 22 | Son regart vault tous les biens d’un royaume. |
| 23 | Il semble bien qu’elle est tresnoble femme, |
| 24 | Car chascun a joye de lui loer. |
| 5 Et de ses doulz — 14 belle et manque — 15 femme — | |
| II | |
| 1 | A mon advis, Dieu, Raison et Nature |
| 2 | En lui former se sont bien entendus, |
| 3 | Car faicte l’ont de tous les vices pure |
| 4 | Et paree de toutes les vertus. |
| 5 | Ne je ne croy au jour d’uy vive nulz |
| 6 | Qui onques veist dame plus assouvie, |
| 7 | Se n’est pourtant que d’amer n’a envie, |
| 8 | Car trop par est son cuer plain de reffuz. |
| 9 | Le viz a bel, façonné a droitture, |
| 10 | Le plus doulcet qui onques feust veüz, |
| 11 | Col, mains et bras, couleur et chevelure |
| 12 | De tous les beaux sont les plus beaux tenuz, |
| 13 | Corps gracieux, mignotement vestuz, |
| 14 | Dançant, chantant et de chiere lie. |
| 15 | Mais son temps pert cil qui d’amours la prie, |
| 16 | Car trop par est son cuer plain de reffuz. |
| 17 | Loiaulté, sens, honneur et norriture |
| 18 | Et doulz maintien sont d’elle bien cogneus. |
| 19 | Tresbien entend et respond par mesure. |
| 20 | De tous les biens est son cuer bien pourveux. |
| 21 | Le dieu d’Amours ne devroit querir plus |
| 22 | S’il lui prenoit talent d’avoir amie, |
| 23 | Et si croy je que ceste n’avroit mie, |
| 24 | Car trop par est son cuer plain de refuz. /211/ |
| 6 Quonques — 9 et a droitture — Les vers 17 à 24 manquent dans le Recueil de Paris ; ils sont reproduits ici d’après le Recueil de Neuchâtel. | |
| III | |
| 1 | Or est ainsy que pour la bonne, belle, |
| 2 | Gracieusë, ou tous biens sont manans, |
| 3 | Je suis ferus ou cuer, soubz la mamelle, |
| 4 | Du dart d’Amours dont li fers est trenchans. |
| 5 | Et si vous di qu’il a passé .vii. ans, |
| 6 | Mais encor n’est la plaie refermee, |
| 7 | Car sanz mercy ne peut estre sanee. |
| 8 | Priez pour moy, tous les loyaulx amans. |
| 9 | Helas ! pité ! tresdouce damoiselle, |
| 10 | Je vous prie que me soiez aidans. |
| 11 | Contre Dangier soustenez ma querelle. |
| 12 | Car il est fort et ses amis sont grans, |
| 13 | Durté me het et Paour m’est nuisans. |
| 14 | Se par vous n’est ma santé recouvree, |
| 15 | Pour bien amer est ma vie finee. |
| 16 | Priez pour moy, tous les loyaulx amans. |
| 17 | De bien amer tous les jours renouvelle |
| 18 | Le cuer de moy qui est obeissant, |
| 19 | En attendant le bon plaisir de celle |
| 20 | A qui je suis et vueil estre servans. |
| 21 | Las ! je ne suis que simples et souffrans, |
| 22 | Et me soustiens sur ma loyal pensee, |
| 23 | Jusques Mercy m’aist sa grace monstree. |
| 24 | Priez pour moy, tous les loyaulx amans. |
| 15 finé — | |
| IV | |
| 1 | Certes, Amours, c’est chose convenable |
| 2 | Que voz grans biens faciez comparer : |
| 3 | Veillier ou lit et jeuner a la table, |
| 4 | Rire plourant et en plaingnant chanter, /212/ |
| 5 | Baissier les yeux quant on doit regarder, |
| 6 | Souvent changier couleur et contenance, |
| 7 | Plaindre en dormant et songier a la dance, |
| 8 | Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver. |
| 9 | Jalousie, c’est l’amer du deable, |
| 10 | Elle vuelt tout veoir et escouter, |
| 11 | Ne nulz ne fait chose si raisonnable |
| 12 | Que tout a mal ne le vueille tourner. |
| 13 | Amours, ainsi fault voz dons acheter, |
| 14 | Et vous donnez souvent sanz ordonnance |
| 15 | Assez douleur et petit de plaisance, |
| 16 | Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver. |
| 17 | Pour un court temps, le gieu est agreable. |
| 18 | Mais trop par est encombreux a user, |
| 19 | Et, ja soit il a dames honnorable, |
| 20 | A leurs amis est trop grief a porter. |
| 21 | Toudiz convient souffrir et endurer, |
| 22 | Sans nul certain languir en esperance |
| 23 | Et recevoir mainte male meschance, |
| 24 | Tout a rebours de ce qu’on vuelt trouver. |
| V | |
| 1 | Amours, sachiez que pas ne le vueil dire |
| 2 | Pour moy getter hors des amoureux las, |
| 3 | Car j’ay porté si longtemps mon martire |
| 4 | Que, mon vivant, ne le guerpiray pas. |
| 5 | Il me souffist d’avoir tant de soulas |
| 6 | Que veoir puisse la belle et gracieuse. |
| 7 | Combien qu’elle est envers moy dangereuse, |
| 8 | De lui servir ne seray jamaiz las. /213/ |
| 9 | Certes, Amours, quant bien droit je remire |
| 10 | Les haulx estas, les moyens et les bas, |
| 11 | Vous m’avez fait de tous les bons eslire, |
| 12 | A mon avis, le meilleur en tous cas. |
| 13 | Or aime, Cuer, ainsy que tu pourras, |
| 14 | Car ja n’aras paine si doulereuse |
| 15 | Pour ma dame que ne me soit joieuse. |
| 16 | De lui servir ne seray jamaiz las. |
| 17 | Cuer, il te doit assez plus que souffire |
| 18 | D’avoir choisy celle que choisi as. |
| 19 | Ne quiers plus royaume ne empire, |
| 20 | Car si bonne jamaiz ne trouveras, |
| 21 | Ne si belle par mes yeux ne verras. |
| 22 | C’est jennesce sachant et savoureuse. |
| 23 | Ja soit elle de m’amour desdaigneuse, |
| 24 | De lui servir ne seray jamais las. |
| 6 belle et manque — 7 vers moy — 9 je manque — 18 ce que — | |
| /214/ |
VII
LES SIX BALADES ENSUIVANS
| I | |
| 1 | La grant douleur qui si fort me destraint |
| 2 | Que, nuit et jour, me convient souspirer, |
| 3 | Et le grief mal de quoy mon cuer se plaint |
| 4 | Et qui me fait toute joye oublier, |
| 5 | Ne puis je plus souffrir ne endurer. |
| 6 | Si me convient, a tresbonne achoison |
| 7 | Et de bon cuer, requerre et demander |
| 8 | Prouchaine mort en lieu de garison. |
| 9 | Ne du meschief qui me palit et taint |
| 10 | Ne puis jamais garison recouvrer |
| 11 | Se non par mort, car mon cuer est attaint |
| 12 | Du mortel cop, de quoy souvent plaier, |
| 13 | Des mesdisans de qui le faulx parler |
| 14 | A mains bons cuers honniz par traïson. |
| 15 | Le mien se plaint qui me fait desirer |
| 16 | Prouchaine mort en lieu de garison. |
| 17 | Ma vie hé et ma douleur contraint |
| 18 | Mon povre cuer de ma mort souhaidier, |
| 19 | Et desespoir, qui dedens moy remaint, |
| 20 | Fait mon grant mal si fort multiplier /215/ |
| 21 | Que plus ne puis la destresse porter |
| 22 | Et le meschief dont j’ay si grant foison. |
| 23 | Pour ce humblement a jointes mains requier |
| 24 | Prouchaine mort en lieu de garison. |
| II | |
| 1 | Si durement me destraint la pensee |
| 2 | Qui m’est venue, belle, pour vous amer |
| 3 | Que nullement en aucune journee |
| 4 | Mon cuer ne puet tant soit pou reposer. |
| 5 | Car, en veillant, par force de penser, |
| 6 | Veoir vous cuide, sanz heure defaillir, |
| 7 | Des yeux du cuer, et quant un pou dormir |
| 8 | Il me convient, ainsy com je veilloye |
| 9 | Pour la tristesse qu’Amours me fait sentir, |
| 10 | Il m’est aviz que vostre beauté voye. |
| 11 | Ne je ne sçay lequel plus fort m’agree |
| 12 | Pour la doulceur qui me vient conforter, |
| 13 | Ne dont ma paine en puist estre alegee, |
| 14 | Ou par dormir ou aussi par veiller, |
| 15 | Car quant je dors, tout aussi sanz cesser |
| 16 | Com quant je veille, il me fault soustenir |
| 17 | Les maulx d’Amours. Pour ce dy, sanz mentir, |
| 18 | Ce n’est point songe quant tousjours, ou que soye, |
| 19 | Ou veille ou dorme, soit mon mal ou plaisir, |
| 20 | Il m’est adviz que vostre beauté voye. |
| 21 | Maiz se les yeux, par quoy vous fu donnee |
| 22 | L’amour de moy, vous peussent regarder |
| 23 | Aussi souvent, ma plaisance celee, |
| 24 | Comme font ceulx de mon cuer, ja doubter /216/ |
| 25 | Ne me faulsist de joye recouvrer. |
| 26 | Car tant en eusse com peüst resjoir |
| 27 | Mon cuers dolens. Maiz quant a bien venir |
| 28 | Pour riens ne puis je demeurer sanz joye. |
| 29 | Tant que je dy, pour vray et sanz faillir, |
| 30 | Il m’est avis que vostre beauté voye. |
| 3 en nulle journée — 8 comme — 12 douleur — 13 en manque — 14 aussi manque — 18 ou que je soye — 27 Cens cuers dolens maiz quant a venir — 28 demeure — | |
| III | |
| 1 | Vostre beauté, ma belle douce dame, |
| 2 | A mon cuer mis en si tresdur party |
| 3 | Que par desir il art tout et enflame |
| 4 | Si asprement que, pour certain, mal vy, |
| 5 | Se bien prochaine ne m’est vostre mercy, |
| 6 | L’eure et le jour que premier vous amay. |
| 7 | Car je sçay bien que pour celle morray, |
| 8 | S’il ne vous plaist a moy reconforter |
| 9 | Prouchainement et ma douleur muer |
| 10 | En la leesse que tant ay desiree. |
| 11 | Et s’ainsy n’est, brief me fauldra finer, |
| 12 | Ma seule dame, plus que nulle autre amee. |
| 13 | Car la douleur qui me point et entame |
| 14 | Me fait avoir si doulereux soussi |
| 15 | Que pluseurs foiz du mal mon cuer se pasme, |
| 16 | En vous priant que par vous resjoy |
| 17 | De la tristesse que l’a taint et noircy |
| 18 | Soit, s’il vous plaist, ou autrement bien sçay |
| 19 | Que bien briefment ma vie fineray, |
| 20 | Car en ce point pas ne pourroit durer |
| 21 | Mon dolent cuer. Et se brief alegier /217/ |
| 22 | Ne m’en voulez, la mort me soit donnee, |
| 23 | Si que fauldront les maulx qu’ay a porter, |
| 24 | Ma seule dame, plus que nulle autre amee. |
| 25 | Et s’il vous plaist que je muire, par m’ame, |
| 26 | Trop bien le vueil, car de ce monde cy |
| 27 | Suy ennuié, car je le hé et blasme, |
| 28 | Jusques a tant que par vous adoucy |
| 29 | Soit mon grief mal et mon cuer enrichi |
| 30 | De vostre amour que tant vueil et vouldray. |
| 31 | Que saichiez bien, belle, se je ne l’ay, |
| 32 | Que tout le monde ne me pourroit garder |
| 33 | Qu’il ne me faille la mort brief endurer. |
| 34 | Maiz bien me plaist, s’a vo doulz cuer agree. |
| 35 | Or m’en vueilliez vo vouloir commander, |
| 36 | Ma seule dame, plus que nulle autre amee. |
| 15 foiz manque — 20 pas manque — | |
| IV | |
| 1 | Puisqu’Amours vuelt et lui plaist et agree |
| 2 | Que vostre soient du tout entierement |
| 3 | M’amour, m’espoir, mon plaisir, ma pensee, |
| 4 | Mon cuer, ma joye, tout mon esbatement, |
| 5 | Je l’en mercy, car se sçay fermement |
| 6 | Que plus grans biens ne me pourroit donner |
| 7 | Que de vous faire par moy cherir, doubter, |
| 8 | Obeir, craindre, honnorer et servir. |
| 9 | Car, en ce faire, je prens plus de plaisir |
| 10 | Cent mille fois que se d’une autre avoye, |
| 11 | Sanz mal avoir, a prendre et a choisir |
| 12 | Trop plus de biens que penser ne saroye. /218/ |
| 13 | Car la beauté, l’onneur, la renommee, |
| 14 | Le los, le pris, le bel maintenement, |
| 15 | Le bien, la grace dont vous estes loee, |
| 16 | A mis en moy l’ardeur si ardanment |
| 17 | Dont je vous aime que certes nullement |
| 18 | Ne vous ne autre ne le pourroit penser. |
| 19 | Ne onques Amour ne me fist endurer, |
| 20 | Jusques a ore, son effort ne souffrir. |
| 21 | Mais maintenant bien le me fait sentir, |
| 22 | Dont j’ay maint mal, mays je le prens en joye, |
| 23 | Quant c’est par vous en qui sont, sans mentir, |
| 24 | Trop plus de biens que penser ne saroye. |
| 25 | Ne pour doulour que ja me soit donnee |
| 26 | Ne me vendra voulenté ne talent |
| 27 | D’autre servir, car mon cuer le devee, |
| 28 | Qui tant vous aime, craint et sert loyaument. |
| 29 | Que s’il failloit tresdoulereusement |
| 30 | Pour vous servir, deust ma vie finer |
| 31 | Prouchainement, ou par une autre amer |
| 32 | Eusse les biens dont l’en puet resjoir |
| 33 | Un cuer doulent, cent mille foiz mourir |
| 34 | Mieulx me plairoit, s’en ce parti estoye. |
| 35 | Car seulement me puet par vous venir |
| 36 | Trop plus de biens que penser ne saroye. |
| 10 mil — 16 lardeur manque — 29 tres manque — 31 un autre — | |
| V | |
| 1 | Comment qu’il soit, mon cuer vous aimera, |
| 2 | Belle sanz per, jeune, fresche et nouvelle, |
| 3 | Ne jamaiz autre que vous ne servira, |
| 4 | Car en ce monde ne pourroit servir telle |
| 5 | Comme vous estes, si bonne ne si belle, /219/ |
| 6 | Ne qui tant soit plaisante a regarder, |
| 7 | Ne qui tant face de tous biens a loer. |
| 8 | Et pour cela, de cuer et de pensee, |
| 9 | Serez et estes, a tousjours sanz muer, |
| 10 | Dame, de moy plus que nulle autre amee. |
| 11 | Ne, par ma foy, jamais ne me vendra |
| 12 | Autre vouloir pour aucune nouvelle |
| 13 | Que oïr puisse, n’Amours le pouoir n’a |
| 14 | Ne ja n’aura, pour autant que s’en melle, |
| 15 | Qu’elle puist faire, car tousjours renouvelle |
| 16 | L’ardeur en moy de plus fort vous amer. |
| 17 | Ne je ne puis en autre rien penser, |
| 18 | Car tant me plaist ce penser et agree |
| 19 | Qu’en joye fault mes griefs maulx retourner, |
| 20 | Dame, de moy plus que nulle autre amee. |
| 21 | Pour ce doy bien trop plus qu’onques n’ama |
| 22 | Homme qui fust, vous amer, car par celle |
| 23 | Amour je puis, quant vo doulceur plaira, |
| 24 | Douce plaisant que ma maistresse appelle, |
| 25 | Avoir des biens, combien que je le celle, |
| 26 | Si largement qu’en .c. ans deviser |
| 27 | Ne les pourroit nul homme ne compter, |
| 28 | Et fust un jour aussi long qune annee. |
| 29 | Or en vueilliez tout vo gré ordonner, |
| 30 | Dame, de moy plus que nulle autre amee. |
| 6 plaisant — 12 nulle nouvelle — 19 tourner — | |
| VI | |
| 1 | Dolent de cuer et triste de pensee, |
| 2 | Plain de soussy, d’ennoy et de torment, |
| 3 | Sanz riens veoir qui me plaise n’agree, |
| 4 | Et sanz avoir joye n’esbatement, /220/ |
| 5 | Et sanz espoir d’avoir alegement, |
| 6 | Suy et seray sanz faillir, main et soir, |
| 7 | Jusques atant que j’aye le pouoir |
| 8 | Que vo beauté je puisse regarder, |
| 9 | Ma belle dame a qui mes yeux donner |
| 10 | Ont fait m’amour et mon cuer sanz retraire. |
| 11 | Et si brief n’est, il me fauldra finer, |
| 12 | Car quanque voy ne me fait que desplaire. |
| 13 | Ne il n’est heure qui soit en la journee |
| 14 | Que ne me dure assez plus longuement |
| 15 | Qu’en vous veant ne feroit une annee. |
| 16 | Or regardez se je vif liement ! |
| 17 | Certes, nennil ! n’Amours si durement |
| 18 | Onques ne fist a nul homme savoir |
| 19 | Que c’est d’amer et d’estre sanz avoir |
| 20 | Celle qu’on aime, dont me fault deporter |
| 21 | Mes cruelx maulx s’il m’en fault endurer. |
| 22 | En gré le vueil, puisqu’ainsi le fault faire, |
| 23 | Sanz bien avoir, n’en veoir n’en parler. |
| 24 | Car quanque voy ne me fait que desplaire. |
| 25 | Belle princesse, en qui maint mon espoir, |
| 26 | Par qui mon cuer est mat, pensiz et noir, |
| 27 | Moy qui suy vostre, vous pri et vueil prier |
| 28 | Qu’il vous plaise moy vouloir envoyer, |
| 29 | Pour adoucir le mal que me fault traire, |
| 30 | De vo doulz cuer un gracieux penser, |
| 31 | Car quanque voy ne me fait que desplaire. |
| 21 sil manque — 22 puisquil — | |
| /221/ |
VIII
COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN 1
| I | |
| 1 | Je vous vueil a tousdiz servir |
| 2 | Sans jamais guerdon recevoir |
| 3 | Que, par autre, tout mon plaisir |
| 4 | A souhait en guerdon avoir. |
| 5 | Faites de moy vostre vouloir. |
| 6 | Je pren bien en gré ma doulour, |
| 7 | Car vous estes, a dire voir, |
| 8 | Des bonnes toutes la meillour. |
| 9 | Vostre grace sanz plus desir, |
| 10 | Autre ne me puet riens valoir. |
| 11 | Je vueil bien grant paine souffrir |
| 12 | Pour monstrer mon loyal devoir. |
| 13 | Nulle durté n’a le pouoir |
| 14 | Pour eslongnier de vous m’amour. |
| 15 | Mes fais le vous feront savoir |
| 16 | En la fin de mon derrain jour. /222/ |
| 17 | Humblement vous vueil requerir |
| 18 | Que penser vueilliez et veoir |
| 19 | En quel doubte cuer doit languir |
| 20 | Oui bien aime sanz decevoir. |
| 21 | Et lors pourrez apparcevoir |
| 22 | Que mes plaintes et ma clamour |
| 23 | Me font bien amer esmouvoir |
| 24 | Qui ne puet estre sanz paour. |
| 1 a manque — 2 guerredon — 4 guerredon — | |
| II | |
| 1 | Hors du pays me fault aler, |
| 2 | Et, quoy que soit du revenir, |
| 3 | Il convient mon cuer demourer |
| 4 | A vous, sanz jamaiz departir. |
| 5 | Ce n’est vie que pour languir, |
| 6 | Car jamaiz ne seray joyeux |
| 7 | Tant que je puisse reveïr |
| 8 | Votre plaisant corps gracieux. |
| 9 | Le cuer de vous ne puet penser, |
| 10 | Croire, deviser ne sentir, |
| 11 | Comment li miens tant bien le sert |
| 12 | Toudiz plus fort sanz repentir. |
| 13 | Pour mes souhaiz tous acomplir, |
| 14 | Je ne demanderoye mieulx |
| 15 | Que vostre douce voix oïr, |
| 16 | Et le regart de voz beaux yeulx. |
| 17 | Or me fauldra mon dueil celer, |
| 18 | Et mon mal mucier et couvrir, |
| 19 | Et, pour mes souspirs mieulx embler, |
| 20 | Plains de lermes mes yeulx ouvrir. /223/ |
| 21 | Se, pour estre d’Amours martir, |
| 22 | Doit nulz amans valoir le mieulx, |
| 23 | J’ay esperance de venir |
| 24 | Ou paradis aux amoureux. |
| 11 tant bien manque — | |
| III | |
| 1 | Certes, ma tresfine clarté, |
| 2 | Le jour que je ne vous verray, |
| 3 | Mes yeulx seront en obscurté |
| 4 | Et en tenebres languiray. |
| 5 | Helas ! jamais joye n’auray, |
| 6 | Se je fais de vous long demour, |
| 7 | Et pour ce mon cuer vous lairay, |
| 8 | Qui fera haster le retour. |
| 9 | La façon de vostre beauté |
| 10 | Par souvenir emporteray, |
| 11 | Et le fait de vostre bonté |
| 12 | Dedans mon cuer toudiz auray. |
| 13 | Ja pour doubtance n’oublieray |
| 14 | Le bien de vous et la valour, |
| 15 | Maiz, loing et prés, vous en feray |
| 16 | Service, plaisir et honnour. |
| 17 | Belle, qui amez loyauté |
| 18 | Trop plus fort que dire ne sçay, |
| 19 | Aiez d’un loyal cuer pité |
| 20 | Que loyaument donné vous ay, |
| 21 | Et pour loyal le maintendray. |
| 22 | Or lui monstrez vostre doulçour, |
| 23 | Car le corps est en tel esmay |
| 24 | Que de vivre ne scet nul tour. /224/ |
| 12 En mon cuer — | |
| IV | |
| 1 | Belle, bonne, douce, plaisant, |
| 2 | Gracieuse en fais et en dis, |
| 3 | Je suis vostre loyal servant |
| 4 | Et loyal vous seray tousdiz. |
| 5 | Ne me vueilliez vouloir le pis |
| 6 | Se mon cuer vous aime trop fort, |
| 7 | Car Amour l’a en vous assiz |
| 8 | Pour amer jusques a la mort. |
| 9 | Et se je ne suis congnoissant, |
| 10 | Saige, courtois et bien apris, |
| 11 | Je me repens, et suiz doulent |
| 12 | Se j’ay de riens vers vous mespris. |
| 13 | Maiz cuer qui est d’amours espris |
| 14 | Juge souvent du droit le tort, |
| 15 | Et puet faillir sanz son advis, |
| 16 | Aucunefoiz, quant raison dort. |
| 17 | Le dieu d’Amours me soit garant |
| 18 | Qui m’a de sa livree mis. |
| 19 | Et c’est un seigneur si puissant |
| 20 | Qu’il vuelt estre des siens servis |
| 21 | En pleurs, en plains, en jeux, en ris, |
| 22 | En desespoir et en confort, |
| 23 | Des cuers joyeux, des cuers marriz, |
| 24 | Et en chascun prent son deport. |
| V | |
| 1 | Je ne plaindroye nullement |
| 2 | Les maulx que j’ay a endurer, |
| 3 | Se je vous veïsse souvent. |
| 4 | Plus ne voulsisse demander. /225/ |
| 5 | Car seulement de regarder |
| 6 | Vostre doulz visaige bien fait |
| 7 | Me fait mes paines oublier. |
| 8 | Tant l’aime et si tresbien me plait ! |
| 9 | Maiz or me va trop malement, |
| 10 | Quant il me convient deporter, |
| 11 | Malgré mes deus, si longuement, |
| 12 | De vous veoir ne aparler. |
| 13 | Le dur temps que j’ay a passer |
| 14 | Me semble si noir et si lait |
| 15 | Que de paour en fait trembler |
| 16 | Mon cuer qui toute joye lait. |
| 17 | Et nonobstant tout cest tourment, |
| 18 | En un propos vueil demourer : |
| 19 | C’est de vous servir loyaument, |
| 20 | Et moy en vous bien affier, |
| 21 | Et vous amer et desirer |
| 22 | De plain vouloir non contrefait, |
| 23 | Et vostre grace demander |
| 24 | En tout ce qui ne vous desplait. |
| 5 de manque — 8 tres manque — | |
| /226/ |
IX
BALADE DE SAINT VALENTIN 1
| 1 | Je vous choisy, noble loyal amour, |
| 2 | Je vous choisy, souveraine plaisance, |
| 3 | Je vous choisy, gracieuse doulçour, |
| 4 | Je vous choisy, tresdouce souffisance, |
| 5 | Je vous choisy de toute ma puissance, |
| 6 | Je vous choisy de cuer entier et vray, |
| 7 | Je vous choisy par tele convenance |
| 8 | Que nulle autre jamaiz ne choisiray. |
| 9 | Je vous choisy, des belles la meillour, |
| 10 | Je vous choisy sans penser decevance, |
| 11 | Je vous choisy, des plus belles la flour, |
| 12 | Je vous choisy sanz faire variance, |
| 13 | Je vous choisy, ma droite soustenance, |
| 14 | Je vous choisy tant com je puis ne sçay, |
| 15 | Je vous choisy et si vous affiance |
| 16 | Que nulle autre jamaiz ne choisiray. |
| 17 | Je vous choisy, confort de ma langour, |
| 18 | Je vous choisy pour avoir alegance, |
| 19 | Je vous choisy pour garir ma doulour, |
| 20 | Je vous choisy pour saner ma grevance, /227/ |
| 21 | Je vous choisy sanz fin en persevrance, |
| 22 | Je vous choisy et choisie vous ay. |
| 23 | Saint Valentin en prins en tesmoingnance |
| 24 | Que nulle autre jamaiz ne choisiray. |
| /228/ |
X
VIRELAY
| 1 | Je vous aime, je vous desir, |
| 2 | Je vous vueil doubter et servir, |
| 3 | Je suy vostrë ou que je soye, |
| 4 | Je ne puis sanz vous avoir joye, |
| 5 | Je puis par vous vivre et morir. |
| 6 | Onques si fort ne vous amay, |
| 7 | Onques tant ne vous desiray |
| 8 | De tout entier le cuer de moy. |
| 9 | Vostre lige suy et seray, |
| 10 | Jamaiz autre ne serviray, |
| 11 | Je le vous jure par ma foy. |
| 12 | Loyal amour me fait sentir, |
| 13 | En penser et en souvenir, |
| 14 | Plus que onques senti n’avoye, |
| 15 | Car il n’est riens que sanz vous voye |
| 16 | En quoy mon cuer prengne plaisir. |
| 17 | Je vous aime, je vous desir, |
| 18 | Je vous vueil doubter et servir, |
| 19 | Je suy vostrë ou que je soye, |
| 20 | Je ne puis sanz vous avoir joye, |
| 21 | Je puis par vous vivre et morir. |
| /229/ |
XI
LE LAY DE DESIR EN COMPLAINTE
| I | |
| 1 | Belle, tournez vers moy voz yeux, |
| 2 | Et congnoissez mon grief martire, |
| 3 | Car pour riens ne vous ose dire |
| 4 | Le mien desir, ainçois vueil mieulx |
| 5 | En vous servant devenir vieulx. |
| 6 | Ce qui vous plaist me doit souffire, |
| 7 | Et me souffist, sans contredire, |
| 8 | Combien que mon cuer soit itieux |
| 9 | Que plusieurs fois et en mains lieux |
| 10 | De la bouche me convient rire, |
| 11 | Quant le cuer ou corps me souspire. |
| 12 | Mais pas ne vuelt d’Amours li dieux |
| 13 | Que trop vous face l’ennuieux. |
| 14 | Par vous monstrer a quoy je tire, |
| 15 | Ains me fait doubter l’escondire |
| 16 | De vostre gent corps gracieux. |
| 8 tieux — 11 me manque — 12 pas manque — | |
| II | |
| 17 | Si vous suppli que le regart |
| 18 | De voz rians yeux que Dieu gart |
| 19 | Vueilliez adrecier ceste part, |
| 20 | Tant que bien clerement voiez /230/ |
| 21 | Comment le mien cuer, main et tart, |
| 22 | De vous amer esprent et art, |
| 23 | Sanz engin et sans mauvaiz art, |
| 24 | Ja soit ce que moult est bleciez. |
| 25 | . . . . . . . . . . . . . . |
| 26 | Et feruz d’un amoureux dart |
| 27 | Qui tout parmi le fent et part. |
| 28 | Tant est de loyauté loiez |
| 29 | Que demourez suis en regart. |
| 30 | Vie n’ay pas, n’a tiers n’a quart, |
| 31 | Se de voz plaisans yeux l’espart |
| 32 | Doucement vers moy n’envoiez. |
| 18 De voz beaux yeux — 25 manque — | |
| III | |
| 33 | Pour congnoistre le desir, |
| 34 | Le plaisir, |
| 35 | Qui gesir |
| 36 | Sanz joïr |
| 37 | Me fait toudiz et bruir |
| 38 | Dedens l’amoureuse flame |
| 39 | Ou je ne fais que languir |
| 40 | Et gemir, |
| 41 | Mais courrir |
| 42 | Sanz couvrir |
| 43 | Me fault, et sanz descouvrir |
| 44 | Le mal qui mon cuer entame. |
| 45 | Et vous ne voulez oïr |
| 46 | Ne veïr, |
| 47 | Consentir, |
| 48 | N’assentir, |
| 49 | Entendre ne retenir |
| 50 | Mon desir, tresdouce dame. /231/ |
| 51 | Se ainsi me fault morir |
| 52 | Et fenir, |
| 53 | Pour servir |
| 54 | Sans merir, |
| 55 | Je seray d’Amours martir, |
| 56 | Et Dieux ait mercy de m’ame ! |
| 34 Et le plaisir — | |
| IV | |
| 57 | Helas ! Je fais |
| 58 | En tous mes fais |
| 59 | Chançons et lais |
| 60 | Et virelaiz |
| 61 | Seulement pour vous adviser. |
| 62 | Mes diz sont laiz, |
| 63 | Car homs suiz laiz. |
| 64 | Maiz je les trais |
| 65 | Et les attrais |
| 66 | Du plus parfont de mon penser, |
| 67 | Pour vous monstrer, |
| 68 | Soit par chanter |
| 69 | Ou par rimer, |
| 70 | Que, sanz faulcer, |
| 71 | De vous suy fin amoureux vrais. |
| 72 | Et vueil amer |
| 73 | Et bien celer, |
| 74 | Sanz plus rover |
| 75 | Ne demander |
| 76 | Fors que mon cuer soit mis en paix. |
| 59 et manque — | |
| V | |
| 77 | Certes, mon desir ne me laisse |
| 78 | Avoir paix, santé ne repos. |
| 79 | S’il ne fut, je fusse bien aise. |
| 80 | Mais il me desront tous de cops. /232/ |
| 81 | Il se musse dedens mes os, |
| 82 | Plus embrasé que une fournaise. |
| 83 | Toudiz le treuve sur mon dos, |
| 84 | Et me soit bel ou me desplaise. |
| 85 | Et quant desir est grant et gros |
| 86 | Et il convient que je m’en taise, |
| 87 | De tant ay je plus de mesaise |
| 88 | Et de tourment, bien dire l’os, |
| 89 | Qu’a paines durent les galos |
| 90 | D’un fort cheval qui bien le faisse. |
| 91 | Et le mien cuer pas ne delaisse |
| 92 | Pour trop endurer son propos. |
| 86 je manque — 89 gaulos — 90 Un fort — | |
| VI | |
| 93 | Et pour ce, ma souveraine, |
| 94 | Vous devez bien en ma paine |
| 95 | Piteusement regarder et penser |
| 96 | Que, quant je n’ose paller |
| 97 | Du mal qui a mort me maine, |
| 98 | Du cuer me tremble la vaine. |
| 99 | Et si je doiz reschauffer mon trembler, |
| 100 | Moy couvrir sanz deloyer |
| 101 | D’autre chose que de laine, |
| 102 | Car Desir a ce me maine |
| 103 | Que de chault me fait bruler et grailer. |
| 104 | Quant je doiz aterminer, |
| 105 | Mon mal vault pis que quartaine, |
| 106 | A tout bien considerer. |
| VII | |
| 107 | Le fort desir que j’endure |
| 108 | Dont l’ardurë est si dure, |
| 109 | Nuit et jour toudiz me dure |
| 110 | Sanz aucun delay avoir. /233/ |
| 111 | Ne riens ne m’y puet valoir |
| 112 | Si non Amour et Nature, |
| 113 | Et vous, douce creature, |
| 114 | Qui le pouoir et savoir |
| 115 | Avez bien d’appercevoir |
| 116 | En quel lieu j’ay l’encloture |
| 117 | Dont je me dueil main et soir. |
| 118 | Car, certes, a dire voir, |
| 119 | Vo beauté fist la pointure |
| 120 | Qui si fort me fait douloir. |
| 109 toudiz manque — | |
| VIII | |
| 121 | Pas ne m’avez point de retraite, |
| 122 | Car le point n’yert jamais retrais. |
| 123 | Desir me point qui toudiz traite |
| 124 | Que plus parfont soit mon cuer traiz |
| 125 | De vous amer d’amour parfaite, |
| 126 | Dont je seray martir parfais. |
| 127 | Se Pitié qui telz poins affaitte |
| 128 | Ne se met sur moy tout a fais, |
| 129 | Pour ce tien je ma fin parfaite ; |
| 130 | En vous desirant la parfais, |
| 131 | Sans contenance contrefaite, |
| 132 | Ne l’amant pas ne contrefaiz. |
| 133 | Car du desir qui me deshete |
| 134 | N’ay plus de biens que bons souhais, |
| 135 | Et nonpourquant tousdiz agaite |
| 136 | Que mon maintien soit liez et gaiz. |
| IX | |
| 137 | Est ce dont esbatement |
| 138 | D’amer telement |
| 139 | Et si ardanment ? |
| 140 | Qu’amer est torment |
| 141 | Sanz alegement. /234/ |
| 142 | Le tenez vous a soulas, |
| 143 | Par saint Nicolas, |
| 144 | Hors mis de tous debas ? |
| 145 | Je ne l’i tien pas. |
| 146 | Le beuf pas a pas, |
| 147 | Ce dit l’en, le lievre prent. |
| 148 | Aussi faitement |
| 149 | Se desir en prent |
| 150 | Mon destrivement, |
| 151 | Tousdiz entre jeux et gas |
| 152 | Seront my esbas |
| 153 | Du tout mis au bas. |
| 154 | Lors diray : « Helas ! |
| 155 | Amours, traÿ m’as. » |
| 156 | Vez la bel revengement. |
| 139 si manque — | |
| X | |
| 157 | Maistre Guillaume de Machault |
| 158 | Dit bien que revengier n’y vault. |
| 159 | Envers Desir rendre se fault. |
| 160 | Mors est qui euvre de rigour. |
| 161 | Et Guillaume de Saint Amour |
| 162 | Dit aussi que le dieu d’Amour |
| 163 | Le cuer des amoureux assault |
| 164 | Par un desir cuisant et chault, |
| 165 | Si chault que de rien ne leur chault |
| 166 | Fors que de bien amer tousjour. |
| 167 | Cuer desireux n’a nul sejour. |
| 168 | Pour ce, ma dame de valour, |
| 169 | Ne me tournez pas a deffault |
| 170 | Se maniere souvent me fault. |
| 171 | Car le mien desir est moult hault /235/ |
| 172 | Et a besoing de grant douçour |
| 173 | Sans vouloir mal ne deshonnour. |
| 174 | Maiz li reffuz me fait paour, |
| 175 | Tant que tout le cuer me tressault |
| 176 | Et le corps de parler m’est chault. |
| 177 | Et quant li hardement y fault, |
| 178 | Adont est double ma doulour. |
| 169 Ne ne tournez — | |
| XI | |
| 179 | Et li bons maistres qui parfist |
| 180 | La fin du romans de la Rose, |
| 181 | Il m’est avis qu’il a escript, |
| 182 | Je ne sçay en texte ou en glose, |
| 183 | Que Desir est moult ardant chose |
| 184 | Et a paine se refroidist. |
| 185 | Et je voy bien qu’il a voir dit |
| 186 | Par le mien qui pas ne repose, |
| 187 | Ne d’ardoir ne prent nul respit. |
| 188 | C’est un amoureux esperit |
| 189 | Qui en mon cuer a fait sa fosse, |
| 190 | Et Paour m’a la bouche close |
| 191 | Pour ce que nul mot n’en issist. |
| 192 | Ainsy Desir mon cuer nourrist |
| 193 | Qui mon destrivement propose. |
| 194 | Ne descouvrir je ne vous l’ose, |
| 195 | Dame, pour coy mon cuer languist. |
| 180 du bon romans — 194 je manque — | |
| XII | |
| 196 | Ne doy je bien estre joyeux |
| 197 | Quant chascun jour mon mal empire ? |
| 198 | Il n’a usurier en l’empire |
| 199 | Qui soit d’avoir si convoiteux |
| 200 | De vous ma pensee descrire. /236/ |
| 201 | Mais a tel mal ne vault nul mire, |
| 202 | Tant soit preu, sage et soucieux. |
| 203 | Se vo cuer n’est du mien piteux, |
| 204 | Autre confort n’y sçay eslire. |
| 205 | Ce fait Desir qui tel martire. |
| 206 | Belle, dont je suis envieux, |
| 207 | Entendez mon lay desireux, |
| 208 | Et voiez qu’il me fait defrire, |
| 209 | Et pour mieulx apparcevoir l’ire |
| 210 | Dont je suis merancolieux. |
| 201 nul manque — | |
| /237/ |
XII
BALADE 1
| 1 | Helas ! quel mal, quel ennuy, quel doleur, |
| 2 | Quel grant meschief, quel soussi, quele paine, |
| 3 | Sueffre et fera desoremaiz mon cuer |
| 4 | Pour vous que j’ai, sanz pensee villaine, |
| 5 | Plus amee qu’autre chose mondaine, |
| 6 | Et loyaument servie main et soir |
| 7 | Selon mon sens. Et se, par non savoir, |
| 8 | J’ay fait pour quoy vous pensez le contraire, |
| 9 | Ce me poise, maiz, pour vous dire voir, |
| 10 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 11 | Vous me blasmez que j’ay fait grant longueur |
| 12 | D’aler vers vous et m’estiez prouchaine, |
| 13 | Mais ce me fist Amours qui la rigueur |
| 14 | Des mesdisans qui ont trop longue alaine |
| 15 | Cremoit trop fort. Si ay bien dure estraine, |
| 16 | Quant pour si peu je me voiz decevoir, |
| 17 | Et a autrui les doulz biens recevoir /238/ |
| 18 | Qu’on m’a toluz, dont je ne me puis taire. |
| 19 | Car puis le temps que ma dame en fu hoir, |
| 20 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 21 | Qu’en puis je maiz, se je me plain et plour |
| 22 | Que j’ay ainsi, sans achoison certaine, |
| 23 | Perduz les biens, les plaisirs de doulçour |
| 24 | Que je cuidoye avoir comme demaine ? |
| 25 | Or estes vous de bien grant durté plaine |
| 26 | Qui me laissiez pour autre ami avoir |
| 27 | Et me juriez que voz beaux yeux veoir |
| 28 | Ne pourroient riens fors moy qui vous puet plaire. |
| 29 | Et si n’est pas par moy qu’a mon pouoir |
| 30 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
RESPONSE 1 | |
| 31 | Dea, beaux amis, vous vous desconfortez |
| 32 | Trop durement, a petite achoison. |
| 33 | Vous regretez les biens que vous avez |
| 34 | Euz d’Amours par moult longue saison, |
| 35 | Et puis dites que je faiz traison |
| 36 | Quant autrement de vous ne me souvient. |
| 37 | Mais se, par force, autre amer me convient, |
| 38 | En devez vous sur moy crier et braire ? |
| 39 | Prenez en gré le temps tel comme il vient. |
| 40 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 2 quel paine — 3 desormaiz — 4 que jaim — 6 matin et soir — 15 Creroit — 18 je manque — 27 Et jurez que — 28 fors manque — 35 je manque — | |
| /239/ |
XIII
BALADE
| 1 | Mes yeulx sont plains d’ennuy et de tristesse |
| 2 | Et de souspirs qui font mon cuer doloir. |
| 3 | Ne si ne sçay se jamais ma maistresse |
| 4 | Par sa doulçour tournera son vouloir |
| 5 | A m’alegier le mal que, main et soir, |
| 6 | Me destraint si qu’il n’est un seul plaisir |
| 7 | Qui soit en moy fors que, en mon dormir, |
| 8 | Cuidoye veir des yeux de ma pensee |
| 9 | Son beau corps gent, dont ma paine est doublee |
| 10 | A resveillier, quant il n’en est neant, |
| 11 | Dont je reçoy, certes, de douleur tant. |
| 12 | Car il n’est riens qui me peust donner joye, |
| 13 | Quant ne vous voy assez plus que souvent, |
| 14 | Ma seule amour, en quelque lieu que soye. |
| 15 | Si sçay je bien que ma dure destresse |
| 16 | Ne me laira un seul bien recevoir |
| 17 | Jusques alors que verray a largesse |
| 18 | Voz tresbeaux yeulx, car je le sçay de voir |
| 19 | Que sanz cela je ne puis joye avoir. /240/ |
| 20 | Savez pourquoy ? C’est mon joyeux desir, |
| 21 | C’est tout mon bien, mon plaisant souvenir, |
| 22 | C’est mon confort, c’est ma joye celee, |
| 23 | C’est mon espoir par qui sera cessee |
| 24 | Ma dure paine qui dure longuement. |
| 25 | Si ne vous plaist que bien prouchainement |
| 26 | Fine le dueil qui en larmes me noye, |
| 27 | Car mon mal fault qui ne croit tant ne quant, |
| 28 | Ma seule amour, en quelque lieu que soye. |
| 29 | Ma souveraine, qui toutes autres passe, |
| 30 | Avant mouroye que je jamais amasse |
| 31 | Autre que vous, journee ne demie. |
| 32 | Car mieulx vouldroye par vous perdre la vie |
| 33 | Que recevoir de tous biens a monjoye, |
| 34 | En esperance que ne m’oubliez mie, |
| 35 | Ma seule amour, en quelque lieu que soye. |
| 7 en manque — 8 Je cuidoye — 14 que je soye — 18 le manque — 28 que je soye — 30 je manque — 35 que je soye — | |
| /241/ |
XIV
RONDEL
| 1 | S’il ne vous plaist que j’aye mieulx, |
| 2 | Je prendray en gré ma tristesse. |
| 3 | Mais, par Dieu, ma plaisant maistresse, |
| 4 | J’amasse plus estre joyeux ! |
| 5 | De vous suy si fort amoureux |
| 6 | Que mon cuer de crier ne cesse. |
| 7 | S’il ne vous plaist que j’aye mieulx, |
| 8 | Je prendray en gré ma tristesse. |
| 9 | Belle, tournez vers moy voz yeulx |
| 10 | Et veez en quele tristesse |
| 11 | J’use mon temps et ma jeunesse. |
| 12 | Et puis faites de moy voz jeux, |
| 13 | S’il ne vous plaist que j’aye mieulx. |
| 3 mais manque — | |
| /242/ |
XV
BALADE
| 1 | C’est a trestous que vous semblez si belle |
| 2 | Qu’on ne pourroit vo pareille trouver. |
| 3 | C’est a trestous que vous ressemblez celle |
| 4 | Par qui amours se doivent gouverner. |
| 5 | Pour ce chascun se vuelt a vous donner |
| 6 | Et vous servir d’amoureuse pensee. |
| 7 | Nul ne vous voit qui ne vous vueille amer |
| 8 | Par vo douceur, tresbelle et bonne nee. |
| 9 | Et quant vo face si clere et si nouvelle |
| 10 | Vuelt de ses yeulx aucun pou regarder, |
| 11 | Son doulz regart trespasse et estincelle |
| 12 | Si que les cuers fait de chascun fermer. |
| 13 | De vostre amour nul ne se puet garder. |
| 14 | Et quant vous estes ainsy de tous amee, |
| 15 | On vous doit bien servir et honnourer |
| 16 | Par vo doulceur, tresbelle et bonne nee. |
| 17 | Quant est de moy, je suiz cilz qui s’appelle |
| 18 | Vostre du tout, vous me pouez mander, |
| 19 | Nonobstant que une si grant querelle |
| 20 | Ne deusse pas emprendre a demander, /243/ |
| 21 | Car je ne suis digne de le penser, |
| 22 | Se vostre grace ne m’en estoit donnee |
| 23 | Et qu’il vous pleust mon fait recommander, |
| 24 | Par vo doulceur, tresbelle et bonne nee. |
| 9 face clere et nouvelle — 13 En vostre — 19 que si grande — | |
| /244/ |
XVI
BALADE
| 1 | Tous les grans biens que l’en sauroit |
| 2 | Deviser ne de bouche dire |
| 3 | Sont en celle pour qui reçoit |
| 4 | Mon povre cuer maint dur martire. |
| 5 | Ou royaume ne en l’empire, |
| 6 | N’en a nulle de tel façon. |
| 7 | Car je croy que Pymalion |
| 8 | Ne l’eust sceü si bien tailler. |
| 9 | Ne l’en ne pourroit recouvrer |
| 10 | Une si douce damoiselle. |
| 11 | Par Dieu ! sanz les autres blasmer, |
| 12 | Je n’en congnoiz nulle si belle. |
| 13 | Car il n’est homme, s’il la voit |
| 14 | De ses tresbeaux et grans yeux rire, |
| 15 | Qu’il ne faille que tout sien soit |
| 16 | A tousjours maiz sans contredire, |
| 17 | Pour ce qu’elle a plus qu’a suffire |
| 18 | De senz, d’onneur et de raison, |
| 19 | Et sa noble condicion |
| 20 | Attrairoit de cuers un millier. /245/ |
| 21 | De bel acueil, de doulz parler, |
| 22 | Ne s’i compare nulle a elle. |
| 23 | Pour ce vous di qu’a tout compter |
| 24 | Je n’en congnoiz nulle si belle. |
| 25 | Et se le dieu d’Amours vouloit |
| 26 | Amer, mieulx ne pourroit eslire. |
| 27 | Mais je croy que point ne l’auroit, |
| 28 | Car trop est preste d’escondire. |
| 29 | Je n’y sçay plus rien a redire |
| 30 | Qu’elle n’ait tout le bon renom |
| 31 | Qu’en dame trouver pourroit on. |
| 32 | Dont c’est merveilles a penser, |
| 33 | Quant en si jeune aage trouver |
| 34 | On puet les biens qui sont en celle |
| 35 | Qui ne fait qu’en . xvi . ans entrer. |
| 36 | Je n’en congnois nulle si belle. |
| 37 | Princes, toute m’entencion |
| 38 | Sera de bientost retourner |
| 39 | Pour veoir son viaire cler |
| 40 | Et sa beauté fresche et nouvelle. |
| 41 | Car, a tout bien considerer, |
| 42 | Je n’en congnoiz nulle si belle. |
| 1 Tous les biens — 4 Mon cuer maint martire — 6 tele — 9 Ne len pourroit — 14 De ces tresbeaux yeux rire — 15 tout manque — | |
| /246/ |
XVII
BALADE
| 1 | Il me convient estre mal de mes Yeux. |
| 2 | Mon Cuer vers moy sans cesser les pourchace |
| 3 | Et leur met sus tant de cas et de tieux |
| 4 | Que je ne sçay bonnement que j’en face. |
| 5 | Mais toutesfoiz ilz m’ont demandé grace |
| 6 | De recevoir leur excusacion |
| 7 | En proposant faulse accusacion. |
| 8 | Et je n’ay pas de ce faire pouoir. |
| 9 | Si en vueilliez ordonner vo vouloir, |
| 10 | Belle plaisant, qui a jugier les a, |
| 11 | Et puis après, tost et tart, main et soir, |
| 12 | Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. |
| 13 | Mon Cuer me dist que il me vaulsist mieulx |
| 14 | N’en avoir nulz et que plus endurasse, |
| 15 | Car ilz ne sont de riens si tresjoieux |
| 16 | Que de souvent me mener en la place |
| 17 | La ou mon Cuer devient plus froit que glace, |
| 18 | Et autresfoiz plus chault que un tesson. |
| 19 | Et nonpourtant c’est mon oppinion |
| 20 | Qu’il me vault mieulx trestous les maulx avoir /247/ |
| 21 | En vous servant que d’autre recevoir |
| 22 | Tous les grans biens que jamais homme aura. |
| 23 | Pour ce, belle, quant vous yray veoir, |
| 24 | Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. |
| 25 | Car, par ma foy, malgré les envieux, |
| 26 | Ilz ne pourroient que je ne vous amasse. |
| 27 | Combien que j’ay grans ennemis morteulx |
| 28 | Vers vous, comme Dangier qui me menasse, |
| 29 | Durté aussi me vuelt mal, maiz, quant a ce, |
| 30 | Je ne les craing ne ne prise un bouton. |
| 31 | Car vous avez Courtoisie et Raison |
| 32 | Qui vous conseillent a faire vo devoir, |
| 33 | Et j’ay tousjours avec moy bon Espoir, |
| 34 | Qui vo douceur maintesfoiz dicte m’a. |
| 35 | C’est quanque j’ay de bien, a dire voir. |
| 36 | Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. |
| 37 | Princesse belle, je puis mieulx valoir |
| 38 | Par vostre amour, quant donnee me sera. |
| 39 | Je ne le di que pour ramentevoir. |
| 40 | Faites de moy tout ce qu’il vous plaira. |
| 1 des yeux — 2 sans cesser manque — 7 excusacion — 12 tout manque — 20 mieulx des maulx — 22 grans manque — 26 Il — | |
| /248/ |
XVIII
LE DESERT
| 1 | Las ! je voy bien qu’il me fault eslongnier |
| 2 | Desoremaiz le pays gracieux |
| 3 | Ou je souloye tant de joye trouver, |
| 4 | Tant de douceur et de bien amoureux, |
| 5 | Qu’en ce monde je ne vouldroye mieulx. |
| 6 | Et puisqu’ainsy me convient estrangier, |
| 7 | De tout en tout, sanz y plus revenir, |
| 8 | Et que souffrir il m’en convient a tant, |
| 9 | Je ne requier pour mes maulx alegier |
| 10 | Fors que la mort le plus prouchainement. |
| 11 | Car jamais riens ne me puet conforter, |
| 12 | Et pour cela j’ameroye trop mieulx |
| 13 | Plus tost ennuit que demain trespasser |
| 14 | Pour brief garir de toutes mes doleurs. |
| 15 | Et se je suy de ma mort envieux, |
| 16 | Nulz ne m’en doit que pour saige tenir, |
| 17 | Car trop mieulx vault a un seul cop mourir |
| 18 | Que de languir en dueil et en torment. |
| 19 | Pour ce ne vueil autre bien requerir |
| 20 | Fors que la mort le plus prouchainement. /249/ |
| 21 | Adieu, adieu, belle qu’on doit loer, |
| 22 | Qui tant de foiz m’avez fait si joyeux. |
| 23 | Dorenavant, pour vo bon los garder, |
| 24 | Mon cuer fondra en larmes et en pleurs, |
| 25 | Pour ce que plus ne vous verront mes yeulx |
| 26 | Dont me souloit ma grant joye venir. |
| 27 | Car quant je voy qu’il me convient fuir |
| 28 | De coste vous par paour du mesdisant, |
| 29 | En ce monde, par ma foy, ne desir |
| 30 | Fors que la mort le plus prouchainement. |
| 31 | Princesse des belles, jeune sanz per, |
| 32 | Vous qui pouez desur moy ordonner |
| 33 | Et commander tousjours vo bon plaisir, |
| 34 | Savoir vous fait vostre loyal martir |
| 35 | Qu’il a pour vous des maulx si largement |
| 36 | Que riens ne vuelt pour son cuer resjoir |
| 37 | Fors que la mort le plus prouchainement. |
| 5 je manque — 9 requier pas mes — 10 le plus manque — 12 Et pour ce — 14 toutes manque — 16 pour manque — 17 seul manque — 20 le plus manque — 22 si manque — 23 Doresenavant — 25 ne me verront — 30 le plus manque — 35 si manque — 37 le plus manque — | |
| /250/ |
XIX
BALADE DE LA COURT 1
| 1 | Qui ses besongnes vuelt bien faire |
| 2 | Selon le temps qui ores court, |
| 3 | Dissimuler fault et soy taire |
| 4 | Du tout ou au moins estre court |
| 5 | En parler et faire le sourt |
| 6 | Quant on voit chose qui ennuye, |
| 7 | Flater et qu’on ne contredie |
| 8 | Aux seigneurs rien qui beau leur soit, |
| 9 | Mais qu’a tous propos on leur die : |
| 10 | « Monseigneur dit bien, il a droit ». |
| 11 | Le héraut un pou contrefaire |
| 12 | Est bon, car maint prouffit en sourt. |
| 13 | Mais encore est plus necessaire |
| 14 | Estre beau parlier et non lourt, |
| 15 | Ploier a tous vens, non pas gourt, |
| 16 | Car rompre convient qui ne ploye. |
| 17 | Et toudiz tenir la partie |
| 18 | Des seigneurs a chault et a froit, |
| 19 | Et dire, soit sens soit folie: |
| 20 | « Monseigneur dit bien, il a droit ». /251/ |
| 21 | Car pour leur dire le contraire |
| 22 | A quel dommaigë il leur court, |
| 23 | On ne leur puet fors que desplaire. |
| 24 | C’est la coustume de la court. |
| 25 | Et pour ce que, qui m’en destourt, |
| 26 | Je vueil demener ceste vie |
| 27 | Et de tout dire a chiere lie, |
| 28 | Soit a l’envers, soit a l’endroit, |
| 29 | Soit mençonge, soit flaterie : |
| 30 | « Monseigneur dit bien, il a droit ». |
| 23 On leur puet que desplaire — | |
| /252/ |
XX
BALADE DE SENS 1
| 1 | Quant se pourra tout reformer ? |
| 2 | Quant sera paix et vraye amour ? |
| 3 | Quant verray je l’un l’autre amer ? |
| 4 | Quant verray je parfaicte honnour ? |
| 5 | Quant aura congnoissance tour, |
| 6 | Verité loy, pitié raison ? |
| 7 | Quant sera justice en saison ? |
| 8 | Quant les mauvaiz puniz seront ? |
| 9 | Quant aura roy juste maison ? |
| 10 | Quant les sages gouverneront. |
| 11 | Qui fait les choses mal aler ? |
| 12 | Qui nous a fait tant de doulour, |
| 13 | Les folz en estas eslever, |
| 14 | Les saiges laissier en destour, |
| 15 | Les vaillans mettre au cul du four, |
| 16 | Faire injustice et desraison, |
| 17 | Convoitise, orgueil, traïson, |
| 18 | Et trop d’officiers qui iront |
| 19 | A honte et a perdicion ? |
| 20 | Quant les sages gouverneront. /253/ |
| 21 | L’en court aux estas demander, |
| 22 | C’est aux requerans deshonnour, |
| 23 | Qui n’est digne de l’exercer. |
| 24 | On doit eslire sans favour |
| 25 | Preudomme qui soit de valour |
| 26 | Sans son sceu. Tele election |
| 27 | Fait bon fruit sanz destruction. |
| 28 | Les princes par ce regneront |
| 29 | Et leur peuplë en vraye union, |
| 30 | Quant les sages gouverneront. |
| 31 | Prince, pour la grant charge oster, |
| 32 | Vueilliez du peuple moderer |
| 33 | Sur tant d’offices que trop sont, |
| 34 | Et a droit nombre ramener. |
| 35 | Lors ne pourra que bien aler, |
| 36 | Quant les sages gouverneront. |
| 14 laissiez — | |
| /254/ |
XXI
L’ESTRAINE DU JOUR DE L’AN
| 1 | Joye, santé, paix et honnour, |
| 2 | Bon an, bonne nuit et bon jour, |
| 3 | Bonne aventure et bonne estraine, |
| 4 | Ma belle dame souveraine, |
| 5 | Et toute parfaicte plaisance, |
| 6 | Vous doint Dieux qui en a puissance ; |
| 7 | Et vous octroit, ma douce dame, |
| 8 | Aise de corps et salut d’ame, |
| 9 | Joyeux cuer et lie pensee, |
| 10 | Gracë et bonne renommee ; |
| 11 | Et vous gart ce que vous amez |
| 12 | Et vous doint ce que vous voulez, |
| 13 | Tousdiz acroissant en plaisir |
| 14 | Au souhait de vostre desir. |
| 15 | Et je, de trestout mon pouoir, |
| 16 | Loyaument et de bon vouloir, |
| 17 | Pour ce que je n’ay don meillour, |
| 18 | Vous donne mon cuer et m’amour, |
| 19 | Mon corps et tous les biens que j’ay, |
| 20 | Et quanque faire puis ne sçay. /255/ |
| 21 | Et se mieulx je sceusse finer, |
| 22 | De mieulx vous vouldroye estriner, |
| 23 | Non pas pour nouvel don donner, |
| 24 | Mais pour le viel renouveller. |
| 25 | Et sur tele condicion |
| 26 | Que jamaiz, a m’entention, |
| 27 | Par mon advis ne de mon senz, |
| 28 | A mon vivant ne en mon temps, |
| 29 | Ne vueil penser, dire ne faire |
| 30 | Chose qui vous doye desplaire. |
| 31 | Maiz ai propos et voulenté |
| 32 | De vous servir toudiz a gré, |
| 33 | Et de vous amer et doubter, |
| 34 | Et obeir et desirer, |
| 35 | Plus fort de cest jour en avant |
| 36 | Que je ne fiz onques devant. |
| 37 | Vous le saurez, se je puis vivre, |
| 38 | Mieulx par mes fais que par mon livre. |
| 39 | Or vous doint Dieux vouloir aussi |
| 40 | Que vous aiez de moy mercy. |
| 41 | Et lors seray bien estrinez, |
| 42 | Ce jour de l’an qui est entrez. |
| 5 Et en toute — 15 Et je de tout — 21 je manque — 31 ai manque — | |
| /256/ |
XXII
BALADE DE SAINT VALENTIN DOUBLE
| 1 | Il a passé des ans sept et demi |
| 2 | Que je vous ay pour ma dame choisie, |
| 3 | Et aujourd’uy de rechief vous choisy |
| 4 | Pour une foiz et pour toute ma vie. |
| 5 | Et si sçay bien que de vous ne doy mie |
| 6 | Estre choisi comme pour vostre per, |
| 7 | Ne je ne l’ose souhaidier ne penser. |
| 8 | Mais, s’il vous plaist, belle, bonne, plaisant, |
| 9 | Choisissiez moy comme vostre servant, |
| 10 | Qui loyaument vous vueil servir et plaire. |
| 11 | Et se mercy vous requier trop avant, |
| 12 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. |
| 13 | Besoing me fait querir vostre mercy, |
| 14 | Mais de l’avoir doubteusement vous prie. |
| 15 | Car, je sçay bien, plusieurs y ont failly |
| 16 | Qui mieulx de moy l’avoient desservie. |
| 17 | Et nonpourtant, belle, quoy que je die, |
| 18 | Chascuns homs doit son meilleur desirer. |
| 19 | De l’autrui fait n’ay je riens a parler, |
| 20 | Fors que du mien qui m’est le plus pesant. /257/ |
| 21 | Pour ce vien je devers vous a garant, |
| 22 | Car autre part ne me vueil ne doy traire, |
| 23 | Et se j’en di trop en moy complaignant, |
| 24 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. |
| 25 | Vostre beauté trespasse si parmi |
| 26 | La cuer de moy, belle, je vous affie, |
| 27 | Qu’il ne lui chault ne de moy ne de li, |
| 28 | Fors que de vous ou il a s’estudie. |
| 29 | Tout ce qu’il voit devant mes yeulx oublie, |
| 30 | Maiz nuit et jour lui fault ymaginer |
| 31 | De vous servir, obeir et doubter |
| 32 | Plus que toutes celles qui sont vivant. |
| 33 | Se mercy n’ay, mors suiz en desirant. |
| 34 | Tant la desir que je ne m’en puis taire, |
| 35 | C’est vueille ou non que je vous en diz tant. |
| 36 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. |
| 37 | Saint Valentin, humblement vous suppli |
| 38 | Qu’a vostre jour me soyez en aÿe, |
| 39 | Et me faites avoir le doulz ottri |
| 40 | Ou il n’a riens que bien et courtoisie |
| 41 | Et bonne foy, c’est jeu sanz villanie. |
| 42 | Bien y pouez un miracle monstrer, |
| 43 | Car de plusieurs vous ferez aourer |
| 44 | Et requerir de maint loyal amant, |
| 45 | Se en ce cas vous m’estes bien aidant. |
| 46 | Or me aidiez, tresdoulz saint debonnaire. |
| 47 | Et se riens diz qui vous soit desplaisant, |
| 48 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. /258/ |
| 49 | Ja de longtemps est de mon cuer saisi |
| 50 | Le noble corps pour qui Amours me lie, |
| 51 | Gresle, doulcet, gracieux et joli, |
| 52 | Jeune, gentil et de maniere lie. |
| 53 | Sa grant blancheur et sa pel tresdelie, |
| 54 | Ses mains, son col et son visaige cler, |
| 55 | Ses beaux doulz yeulx plaisans a regarder, |
| 56 | Et sa petite bouche si bien parlant |
| 57 | M’ont si ravy que je viz en morant. |
| 58 | Helas ! Amour, ne me soiez contraire, |
| 59 | Et se je suiz trop hatiz en priant, |
| 60 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. |
| 61 | Car je congnois Dangier, mon ennemy, |
| 62 | Et faiz Durté, ma mortel ennemie. |
| 63 | Et se ne feust Espoir, mon bon ami, |
| 64 | Et Loyauté qui toudiz m’est amie, |
| 65 | Ma jennesce feust de longtemps fenie, |
| 66 | En desirant la convendroit finer. |
| 67 | Ne je ne sçay si bon juge siner |
| 68 | Comme le cuer de ma dame sachant |
| 69 | Qui est loyal, saigë et congnoissant. |
| 70 | A son vouloir me tiens tout sanz retraire. |
| 71 | Se j’ay desir d’avoir son bon semblant, |
| 72 | Pardonnez moy, besoing le me fait faire. |
| 17 que manque — 19 je manque — 20 du manque — 22 ne doy manque — 32 toutes manque — 35 vous manque — 42 un manque — 45 vous manque — 51 doulcet manque — 56 si manque — 61 je manque — 62 feiz — | |
| /259/ |
XXIII
COMPLAINTE DE GRANSSON
| I | |
| 1 | J e souloye de mes yeux avoir joye, |
| 2 | En mon parler souvent me deduisoye |
| 3 | Et voulentiers les autres escoutoye. |
| 4 | Mais a present |
| 5 | Je ne suis liez de chose que je voye, |
| 6 | Ne confortez de nouvelle que j’oye, |
| 7 | Et le parler de riens ne me resjoye. |
| 8 | Car vraiement |
| 9 | Mes paroles et mon entendement |
| 10 | Et mes regars sont de tel sentement |
| 11 | Que, se vivre vouloye liement, |
| 12 | Je ne pourroye. |
| 13 | Maiz je suis or si loing d’esbatement |
| 14 | Que point n’en ay ne mon cuer ne s’entent |
| 15 | Fors en penser. C’est mon soustenement |
| 16 | Ou que je soye. |
| 5 liez manque — 6 Liez ne confortez — 13 or manque — | |
| II | |
| 17 | S e Doulz penser ne m’estoit en aÿe |
| 18 | Sur la voye que j’ay encommencie, |
| 19 | Je seroye mort de merancolie |
| 20 | Dorenavant. /260/ |
| 21 | Car Plaisance demeura endormie, |
| 22 | Et Leesce s’en estoit enfouye, |
| 23 | Quant je laissay la belle et chiere lye |
| 24 | Que j’aime tant. |
| 25 | La se parti mon Cuer tout en plourant |
| 26 | Et me laissa pour ma dame plaisant, |
| 27 | Car il est sien et sera son servant |
| 28 | Toute ma vie. |
| 29 | Je prins congié de ce tresdoulz enfant, |
| 30 | Les yeulx moulliez et la bouche riant, |
| 31 | Par semblant liez et de cuer bien doulent, |
| 32 | Ce vous affie. |
| 18 jay commencie — 20 Doresenavant — 22 fouye — 23 et chiere manque — 25 en manque — | |
| III | |
| 33 | A u departir de ma dame sanz per, |
| 34 | Convint mon Cuer tendrement souspirer, |
| 35 | Le corps frémir et les membres trembler. |
| 36 | Et de dolour |
| 37 | Perdi souvent ma bouche le parler |
| 38 | Et mes jambes ne savoient aler. |
| 39 | Il n’est nul homme qui peüst endurer |
| 40 | Tele langour, |
| 41 | Se ce n’est par la grant force d’amour. |
| 42 | Car je sentiz plus de cent foiz le jour |
| 43 | Mon corps tout froit, sans sang et sanz vigour, |
| 44 | Par trop amer. |
| 45 | Puis me prenoit une si grant chalour |
| 46 | Que tout le corps m’embrasoit de l’ardour. |
| 47 | Je ne cuiday de ce mal par nul tour |
| 48 | Vif eschaper. /261/ |
| 34 Convient — | |
| IV | |
| 49 | B ien sçay que mort je feusse sanz doubtance, |
| 50 | Se n’eust esté la droite soustenance |
| 51 | De mon penser qui me fist alegence. |
| 52 | Car, sanz mentir, |
| 53 | Mon cuer, mon bien et toute ma plaisance, |
| 54 | Tout mon confort et toute m’esperance |
| 55 | N’orent depuis voulenté ne puissance |
| 56 | De moy servir. |
| 57 | Mais les senti de mon cuer departir, |
| 58 | Quant je me volz de ma dame partir, |
| 59 | Que onques n’en peuz un seul retenir. |
| 60 | Et par semblance |
| 61 | Ne leur chaloit de moy veoir languir. |
| 62 | Ainsy me fault jusques au revenir |
| 63 | Ma grief douleur porter et soustenir |
| 64 | Et ma grevance. |
| 49 je manque — 53 et toute manque — | |
| V | |
| 65 | E n grant plaisance vit cil qui est bien aise |
| 66 | Et qui souvent voit chose qui lui plaise, |
| 67 | Maiz ce ne suiz je pas, qui mon cuer laisse |
| 68 | Derrière moy. |
| 69 | Et si m’en voy, comment qu’il me desplaise, |
| 70 | Ne ne voy riens qui ma douleur apaise, |
| 71 | Ainçois convient que de mon mal me taise. |
| 72 | Savez pourquoy ? |
| 73 | Car les autres qui sont en esbanoy |
| 74 | N’acomptent riens en tout mon grant anoy, |
| 75 | Et leur déduit le mal que je reçoy |
| 76 | De riens n’abaisse. /262/ |
| 77 | Ainçois me croist par leur joieux arroy, |
| 78 | Quant je suis la ou ma dame ne voy, |
| 79 | Et m’est avis que riens avoir ne doy |
| 80 | Fors que desaise. |
| 65 cil manque — 67 se ne — 74 grant manque — | |
| VI | |
| 81 | L ointain de moy, en estrange contree, |
| 82 | Laisse mon cuer, m’amour et ma pensee, |
| 83 | Ou service de la plus belle nee, |
| 84 | A droit jugier, |
| 85 | De la meilleur et la mieulx renommee |
| 86 | Qui soit ci bas entre ciel et rousee. |
| 87 | Et je m’en voiz blasmant ma destinee, |
| 88 | Quant eslongnier |
| 89 | Me fault son corps qui a mon cuer entier, |
| 90 | Ne je ne puis vivre sanz son dangier, |
| 91 | Dont me doit bien tendrement ennuyer |
| 92 | La dessevree. |
| 93 | Si fait il voir, se riens me peust aidier. |
| 94 | Bien devroye le retour souhaidier, |
| 95 | Car a mon cuer fauldra comparer chier |
| 96 | Ma demouree. |
| 86 ci bas manque — | |
| VII | |
| 97 | En mon dormant n’ay que travail et paine, |
| 98 | Et a mengier ne treuve viande saine, |
| 99 | Et puis les nuis m’est la teste si vaine |
| 100 | Qu’il m’est advis, |
| 101 | Par mes songes, comme chose certaine, |
| 102 | Que je voye ma dame souveraine. |
| 103 | Elas ! non fais, car elle est trop lointaine, |
| 104 | Dont je vaulz pis. /263/ |
| 105 | Je n’en congnoiz ne mes fais ne mes diz, |
| 106 | Car mes pensees sont en elle toudiz, |
| 107 | Et la beauté de son gracieux viz |
| 108 | A ce me maine |
| 109 | Que, quant je doiz eslongnier le pays, |
| 110 | Mon corps s’en part et mon cuer rement puiz. |
| 111 | Ce fait Amours qui de tous poins m’a mis |
| 112 | En son demaine. |
| 103 car manque — 110 mon cuer sen part et mon corps — | |
| VIII | |
| 113 | Nulle chose, certes, ne me puet plaire, |
| 114 | Quant je ne voiz le gracieux viaire |
| 115 | De la belle, plaisant et debonnaire |
| 116 | Que chascun prise. |
| 117 | C’est ma damë ou tout honneur repaire, |
| 118 | A qui bien siet tout ce qu’elle vuelt faire, |
| 119 | Et tous ses faiz fait a bonne fin traire. |
| 120 | La bien aprise |
| 121 | En son cuer n’a que bonté et franchise, |
| 122 | Et Dieu y a si haulte grace mise |
| 123 | Que Loyauté a en son cuer assise |
| 124 | Pour tout parfaire. |
| 125 | De bel atour fait de nouvelle guise, |
| 126 | Bien parissant et de bonne devise, |
| 127 | Ne s’est nulle des autres a li prise |
| 128 | Sanz contrefaire. |
| 127 des autres nulle — | |
| IX | |
| 129 | Tant est plaisant a veoir sa jeunesce, |
| 130 | Et en ses fais a tant de gentillesce, |
| 131 | Qu’il n’est nul cuer si chargié de tristesse, |
| 132 | Se il congnoist /264/ |
| 133 | Sa grant valeur et sa tresgrant noblesse, |
| 134 | Sa grant bonté et sa tresgrant humblesse, |
| 135 | Que tout ne soit retournez en leesse, |
| 136 | Quant il la voit. |
| 137 | Nulz homs assez prisier ne la pourroit |
| 138 | Ne sa beauté deviser ne saroit, |
| 139 | Ne nulz des siens jamais plaindre ne doit |
| 140 | Riens qui leur blesse. |
| 141 | Car c’est celle qui tout scet et congnoit |
| 142 | Et tous ses fais clerement apperçoit, |
| 143 | Quant riens y a qui bien seant ne soit, |
| 144 | Tantost l’adresce. |
| 131 tresgrant manque — | |
| X | |
| 145 | Onques ne vi, certes, a dire voir, |
| 146 | D’un foible corps issir si grant pouoir, |
| 147 | Ne d’un jouvent monstrer si grant savoir, |
| 148 | Comme fait celle, |
| 149 | Laquel mercy je desir main et soir, |
| 150 | Car seulement pour ses beaux yeux mouvoir |
| 151 | Fait son doulz cuer paour au mien avoir |
| 152 | Et doubte d’elle, |
| 153 | Et non pas pour force qui soit en elle. |
| 154 | Mais je la sçay si plaisant et si belle |
| 155 | Que chascun doit doubter et amer celle |
| 156 | D’umble vouloir. |
| 157 | Et je le faiz. En tesmoing en appelle |
| 158 | Le dieu d’Amours, qui bien scet ma querele |
| 159 | Et qui toudiz mon desir renouvelle |
| 160 | De li veoir. /265/ |
| XI | |
| 161 | Voire, par Dieu, a veoir la desire |
| 162 | Tant que souffrir me convient grief martire. |
| 163 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 164 | Les maulx que j’ay. |
| 165 | Mais mon pouoir ne puet a ce souffire. |
| 166 | Et quant je voiz les gens jouer et rire, |
| 167 | Mon cuer s’en plaint et mon corps en souspire. |
| 168 | Certes, bien sçay |
| 169 | Que, par nul tour, jamaiz joye n’aray |
| 170 | Jusques a tant que ma dame verray. |
| 171 | Le departir m’a mis en grant esmay |
| 172 | Qui tant m’empire, |
| 173 | Que nul confort en ma vie ne sçay |
| 174 | Fors de penser comment tost revendray, |
| 175 | Et entredeux ne sçay que je pourray |
| 176 | Faire ne dire. |
| 163 manque — | |
| XII | |
| 177 | Tout le dangier et toute la durté |
| 178 | Que j’ay ou cuer de ma dame trouvé, |
| 179 | Ne le reffus qu’elle m’a ja monstre, |
| 180 | Ce saiche Dieux, |
| 181 | Ne m’ont tant fait d’ennuy et de griefté, |
| 182 | Ne tant mon corps empiré ne grevé, |
| 183 | Comme le temps depuis que j’ay esté |
| 184 | Loing de ses yeux. |
| 185 | Car de veoir son gent corps gracieux, |
| 186 | Malgré Dangier, devenoye joieux, |
| 187 | Et tous mes maulx en sourpassoye mieulx |
| 188 | Pour sa beauté. /266/ |
| 189 | Or la gart Dieux du mal saint Encombreux, |
| 190 | Et du dangier des jeunes et des vieulx, |
| 191 | Et de tous cuers qui seront envieux |
| 192 | Sur sa bonté ! |
| 179 ja manque — 187 en passoye mieulx — | |
| /267/ |
XXIV
RONDEL
| 1 | Adieu, jeunesse, m’amie, |
| 2 | De vous me fault departir, |
| 3 | Plus ne vous puis retenir |
| 4 | Car le temps ne le vuelt mie. |
| 5 | Et sanz vostre compaignie |
| 6 | Ne doiz nulz amour servir. |
| 7 | Adieu, jeunesse, m’amie, |
| 8 | De vous me fault departir. |
| 9 | Helas ! tant de bonne vie |
| 10 | Et de gracieux plaisir |
| 11 | Faites a voz genz sentir |
| 12 | Que c’est bien droit que je die : |
| 13 | Adieu, jeunesse, m’amie, |
| 14 | De vous me fault departir. |
| 15 | Désormais Merancolie |
| 16 | Me vendra fort assaillir. |
| 17 | Adieu, jeunesse, m’amie, |
| 18 | De vous me fault departir. /268/ |
| 19 | Mais de vostre druerie |
| 20 | Me lerez le souvenir |
| 21 | En mon cuer pour reverdir |
| 22 | Un joli rains de folie. |
| 23 | Adieu, jeunesse, m’amie. |
| /269/ |
XXV 1
LA PASTOURELLE GRANSSON
| I | |
| 1 | Une jeune, gentil bergiere |
| 2 | Et un simple loyal bergier |
| 3 | Viz jadiz sur une riviere |
| 4 | Entre les autres soulacier. |
| 5 | Tost aprés, oy commencier |
| 6 | Au bergier demandes et plaintes, |
| 7 | De joye pou, de douleurs maintes. |
| 8 | Car il disoit en sa clamour |
| 9 | Et en juroit et sains et sainctes |
| 10 | Que trop le tormentoit Amour. |
| 9 juroit sains — | |
| II | |
| 11 | La bergiere, plaisant et belle, |
| 12 | Qui de tous biens savoit assez, |
| 13 | Lui respondi : « Certes, fait elle, |
| 14 | De trop grant tort Amour blasmez, |
| 15 | Puisqu’a lui vous estes donnez |
| 16 | Et mis tout en sa gouvernance. /270/ |
| 17 | Vostre cuer doit prendre plaisance |
| 18 | En tout ce qui est son vouloir |
| 19 | Et recevoir en souffisance |
| 20 | Le bien que vous pouez avoir. » |
| 12 de manque — | |
| III | |
| 21 | « Belle, s’il vous plaisoit a dire, |
| 22 | Dist le bergier, en complaignant, |
| 23 | Quele chose me doit souffire |
| 24 | Et quele ne m’est souffisant, |
| 25 | Le dieu d’Amours prens a garant |
| 26 | Que voulentiers content seroye. |
| 27 | Mais Amours vuelt que doubteux soye, |
| 28 | Quant a plusieurs voy desirer |
| 29 | Ce que tout seul avoir vouldroye |
| 30 | Et sy ne l’ay pas a garder. » |
| IV | |
| 31 | « Dont, dist elle, nulz n’a puissance |
| 32 | De tolir a gens le penser, |
| 33 | Soit de monstrer leur contenance, |
| 34 | De rirë ou de regarder. |
| 35 | De ce ne les puet nulz garder. |
| 36 | Mais qui en Loyaulté se fie, |
| 37 | Je croy Amour ne s’en plaint mie. |
| 38 | Ainçoiz lui plaist que honneur face, |
| 39 | Soulas et bonne compaignie, |
| 40 | Pour aquerir bon nom et grace. » |
| V | |
| 41 | « Cuer gracieux, ne vous desplaise, |
| 42 | Ce dist le bergier doulereux, |
| 43 | Cuidiez vous que mon cuer soit aise, |
| 44 | Quant de vous suiz fort amoureux, |
| 45 | Et je puis veoir un ou deux, /271/ |
| 46 | Ou cinq ou dix ou vint ou trente, |
| 47 | Que chascun d’eulx met son entente |
| 48 | En moy vers vous desavancier ? |
| 49 | Certes, Amours veult que je sente |
| 50 | Ce qui me nuit et peut aidier. » |
| 42 Ce manque — 47 sentente — | |
| VI | |
| 51 | « Et quant Amours n’y a pensee, |
| 52 | Entencion ne voulenté, |
| 53 | Pourquoy est elle dont blasmee, |
| 54 | Se les nices font niceté ? » |
| 55 | « Quant honneur garde leauté, |
| 56 | Ce dist la bien saichant pasteure, |
| 57 | Se jeunesce ne se jouoit, |
| 58 | Autant vauldroit tort que droicture. |
| 59 | Se nulz en bien ne se fioit, |
| 60 | Amours auroit vie trop dure. » |
| VII | |
| 61 | « Belle, voirs est ce que vous dites, |
| 62 | Que jeunesce se doit jouer |
| 63 | Et de tous bons doit estre quittes |
| 64 | Cilz qui ne s’i ose fier. |
| 65 | Mais, s’il vous plaisoit adviser |
| 66 | A qui se doit jouer jeunesce, |
| 67 | Fors a honneur et gentilesse, |
| 68 | Et la ou ses geux sont bien pris, |
| 69 | Car folleur, cuidier et rudesse |
| 70 | Donnent souvent blasme pour pris. » |
| 67 et a gentilesse — | |
| VIII | |
| 71 | « Dont vouldroye je bien aprendre, |
| 72 | Ce dist elle, et moy acointier |
| 73 | Par quel tour je me doy defendre |
| 74 | De celle gent acompaignier. /272/ |
| 75 | Së un fol me dist son cuidier, |
| 76 | J’ay ma response toute preste, |
| 77 | Devant tous loyal et honneste. |
| 78 | Mais quant nul ne me parle riens |
| 79 | On doit d’onneur suir la feste |
| 80 | Ne laissier a monstrer ses biens. » |
| 72 Ce manque — 79 onneur — | |
| IX | |
| 81 | « Se respondre je vous osoye, |
| 82 | Selon ce que je sens et sçay, |
| 83 | Certes, belle, je vous diroye |
| 84 | Que Loyauté en fait l’essay. |
| 85 | Car, qui aime de fin cuer vray, |
| 86 | Il y fault monstrer sa maniere |
| 87 | Selon son cuer, forte ou legiere. |
| 88 | Et quant Amour regne bien fort, |
| 89 | Bel Acueil s’en tient si arriere |
| 90 | Que nul cuidier n’y prent confort. » |
| 81 je manque | |
| X | |
| 91 | « Se Bel Acueil ne venoit mie |
| 92 | Fors en un lieu tant seulement, |
| 93 | Ce dist la bergiere jolye, |
| 94 | « Chascun verroit appertement |
| 95 | La ou amour de cuer entent, |
| 96 | Dont honneur pourroit avoir blasme |
| 97 | Et encontre raison diffame. |
| 98 | Et se mon amour dois celer, |
| 99 | Il convient donques une femme |
| 100 | De plus d’un veoir et parler. » /273/ |
| 98 se doit | |
| XI | |
| 101 | « Je ne dy mie le contraire, |
| 102 | Maiz tel parler et tel veoir |
| 103 | Ne doivent conforter ne plaire |
| 104 | Nulz de ceulz qui font leur pouoir |
| 105 | De vostre grace recevoir. |
| 106 | Puisque vous savez leur courage |
| 107 | Par leur dit ou par leur message, |
| 108 | Se plus fort ne les estrangiez, |
| 109 | Ilz cuydent bien que leur langaige |
| 110 | Vous soit plaisans, dont ilz sont liez. » |
| XII | |
| 111 | « Je fais souvent grant abstinence |
| 112 | De vivrë ainsy que je vueil. |
| 113 | Mais dessoubz autrui gouvernance |
| 114 | Me fault departir mon acueil, |
| 115 | Sans espargnier joye ne dueil. |
| 116 | Et, puisque loyal suis trouvee |
| 117 | Et je seray loyal prouvee, |
| 118 | Cuide chascun ce qu’il voudra. |
| 119 | Car ou que bonté soit celee |
| 120 | Toudiz le bon la trouvera. » |
| XIII | |
| 121 | « Belle, des bons n’avez vous doubte, |
| 122 | Car les bons dient bien et font, |
| 123 | Mais les nices ne voient goute |
| 124 | Quant leur cuidier sont bien parfont. |
| 125 | Par folie le bien deffont |
| 126 | Et prennent sur eulx voz semblances, |
| 127 | Voz regars et voz contenances |
| 128 | Et tout ce qui leur puet valoir. |
| 129 | Et aprés en font leurs vantances |
| 130 | Et si n’en dient de rien voir. » /274/ |
| XIV | |
| 131 | « Ilz peuent prendre par folie |
| 132 | En eulx mes regards et mes geux, |
| 133 | Mais riens que je face ne die |
| 134 | A mon propoz n’est pas pour eulz. |
| 135 | S’ilz sont dolens, s’ilz sont joyeulx, |
| 136 | Il ne m’en chault, je n’en ay cure. |
| 137 | Franche suis, loyal, nette et pure, |
| 138 | Je mes les mesdisans au piz. |
| 139 | Les vanteurs ont bien leur droitture, |
| 140 | Car les maistres en sont honniz. » |
| 135 Sil | |
| XV | |
| 141 | « Je maintieng d’Amours la parole, |
| 142 | Mais les faiz sont maistres de moy. |
| 143 | Quant Loyauté tendra escole, |
| 144 | Chascun estudie pour soy. |
| 145 | J’ay grant desir en bonne foy |
| 146 | De lirë ou livre de joye, |
| 147 | Et plus voulentiers le saroye |
| 148 | Par cuer pour mes maulx alegier, |
| 149 | Maiz se par vous ne le lisoye, |
| 150 | Autre ne m’en pourroit aidier. » |
| XVI | |
| 151 | « Nulz ne puet en ce livre lire |
| 152 | S’il n’est souffisans et paciens. |
| 153 | Amours le fait de gré escrire |
| 154 | Invisible pour maintes genz, |
| 155 | Qui y regardent tout leur temps |
| 156 | Et si n’y congnoistront ja lettre. |
| 157 | Car qui a lire se vuelt mettre, |
| 158 | Il ne doit pas si cler veoir /275/ |
| 159 | Qu’il vueille tout ce qui puet estre |
| 160 | Encontre lui apparcevoir. » |
| 151 en manque | |
| XVII | |
| 161 | « Comme puet ce loyal cuer faire |
| 162 | Quant Amour gouverne son senz ? |
| 163 | Veoir son mal et puis soy taire |
| 164 | Et faindre qu’il soit bien contens. |
| 165 | Certes, selon ce que je sens, |
| 166 | Comme la mort la souffreroye |
| 167 | Maugré moy, quant mieulx ne pourroye. |
| 168 | Mais la ou sens avoir fauldroit, |
| 169 | De cellui cuer je jugeroye |
| 170 | Que sans douleur le souffreroit. » |
| XVIII | |
| 171 | « Et puisque c’est dont la maniere |
| 172 | Que servans veulent chalengier, |
| 173 | Amours se doit tenir moult fiere |
| 174 | Que toudiz soient en dangier |
| 175 | De requerir et de prier |
| 176 | Pitié, mercy, misericorde. |
| 177 | Quant Amours les tient en sa corde |
| 178 | Faire son gré en puet et doit, |
| 179 | Car, se grace ne s’i accorde, |
| 180 | Sur lui n’ont chalenge ne droit. » |
| 173 moult manque | |
| XIX | |
| 181 | « Chalengier ne sçay ne pourroye. |
| 182 | Crier mercy est mon mestier. |
| 183 | Maiz se par trop ne vous amoye, |
| 184 | Mieulx saroye mon cuer aisier, |
| 185 | Sanz lui grever ou ennuyer, /276/ |
| 186 | Par rage ne par jalousie, |
| 187 | Par doubtance ne par envie. |
| 188 | Et qui tel chalenge querroit, |
| 189 | La ou amour est reffroidie, |
| 190 | Ja un tout seul ne trouverroit. » 1 |
| /277/ |
XXVI
BALADE
| 1 | Pourquoy virent onques mes yeux |
| 2 | Vostre beauté, belle sanz per ? |
| 3 | Pourquoy fu je si oultrageux |
| 4 | De vous vouloir onques amer ? |
| 5 | Pourquoy me mis je en tele mer, |
| 6 | Ne mon cuer pourquoy y pensa ? |
| 7 | Car, environ six ans en ça, |
| 8 | Ses pensees ailleurs ne mist, |
| 9 | Et dist qu’en vous servant mourra. |
| 10 | Puisqu’il lui plaist, il me soufist. |
| 11 | Combien que j’aimasse bien mieulx, |
| 12 | S’il se peust faire, l’en garder. |
| 13 | Car il n’a ne rires ne jeux, |
| 14 | Ne riens que douleurs a porter. |
| 15 | S’il ne vous plaist le conforter, |
| 16 | Je tien que bien brief finera. |
| 17 | Car onques maiz nul cuer n’ama |
| 18 | Qui en tele douleur languist. |
| 19 | Or languisse tant qu’il vouldra. |
| 20 | Puisqu’il lui plaist, il me souffist. /278/ |
| 21 | Et toutesfoiz se je m’en deulz, |
| 22 | Ne vous en vueilliez merveillier. |
| 23 | Car je vous jure, se m’aïst Dieux, |
| 24 | Je ne puis dormir ne veillier |
| 25 | Qu’il ne me faille traveillier |
| 26 | A penser comment il pourra |
| 27 | Garir des grans maulx qu’il en a. |
| 28 | Mais il n’a gaires qu’il me dist |
| 29 | Qu’en bon gré les endurera. |
| 30 | Puisqu’il lui plaist, il me souffist. |
| 5 tel mer — 11 bien manque — 13 ne ris — 24 ne dormir — | |
| /279/ |
XXVII 1
| 1 | Tout est navrez qui amour blesse |
| 2 | Que j’ay pitié de tous amans, |
| 3 | Soient Anglois ou Alemans, |
| 4 | De France nez ou de Savoye. |
| 5 | Et prie a Dieu qu’il les avoye |
| 6 | Et les conforte a tous besoings, |
| 7 | Et mesmement ceulx qui sont loings |
| 8 | De la ou leur cuer est assis, |
| 9 | Dont ilz sont tristes et pensifs. |
| 10 | Et si requier au dieu d’Amour |
| 11 | Qu’il vueille savoir leur clamour |
| 12 | Et oir les pleurs et les plains |
| 13 | Et les regrez dont ilz sont plains. |
| 14 | Et face les cuers souvenans |
| 15 | A ces dames de leurs servans, |
| 16 | Et leur envoit bonnes nouvelles |
| 17 | A elles d’eulz et a eulz d’elles, |
| 18 | Et les face brief retourner |
| 19 | Et tous leurs fais a bien tourner. |
| 20 | Et quant ilz seront revenuz, |
| 21 | Pour si loyaulx soient tenuz /280/ |
| 22 | Que envieux ne mesdisans |
| 23 | Ne leur puissent estre nuisans. |
| 24 | Mais soient mis en habandon |
| 25 | D’amour le gracieux guerdon, |
| 26 | Pour avoir parfaitte plaisance, |
| 27 | Et chascun jour en acroissance |
| 28 | A honneur et a bien des dames |
| 29 | Et au plaisir de toutes femmes |
| 30 | Qui sont amies ou amees, |
| 31 | Si que ja n’en soient blasmees. |
| 32 | Et tous ceulx qui amans se claiment |
| 33 | Ayent joye de ce qu’ilz aiment, |
| 34 | Selon l’estat et leur service, |
| 35 | Gardent les droiz et la franchise |
| 36 | Et tous les poins de loyauté |
| 37 | Devant promis ou creanté. |
| 38 | Ne ja au dieu d’Amours ne place |
| 39 | Que loyal cuer perde sa place |
| 40 | Par nul nouvel entrevenant, |
| 41 | Ce ne seroit pas avenant. |
| 42 | Je ne leur puis de plus aidier |
| 43 | Fors seulement de souhaidier, |
| 44 | Ainsy comme moy je feroye |
| 45 | Së es lacs d’Amours me feroie |
| 46 | Ou maintes gens ont esté pris, |
| 47 | Qui en eulz prenant ont apris |
| 48 | A savoir amer de cuer fin. |
| 49 | Veez de mon songe la fin. |
| 6 les manque — 11 [9 ?] ilz manque — 27 [24 ?] guerredon — 42 [40 ?] nulle nouvelle — 46 [44 ?] moy seroye — 47 [45 ?] lars — | |
| /281/ |
III
RECUEIL DE NEUCHATEL
/282/ /283/
I
LAY EN COMPLAINTE 1
| Je souloie de mes ieux avoir joie... |
II
BALADE 2
| Amours, sachés que pas ne le vueil dire... | |
| /284/ |
III
BALADE
| 1 | A doulx païs que je n’ose nommer, |
| 2 | Ou maint mon cuer et toute ma fiance, |
| 3 | Et riens ne scet celle qui demourer |
| 4 | Luy fait toudiz, dont si dure grevance |
| 5 | M’en fault souffrir que, se n’ay allegence |
| 6 | Aucunement luy dire ma doulour, |
| 7 | Jamais n’atens en moy avoir plaisance, |
| 8 | Car je languis en trop dure tristour. |
| 9 | Et s’il advient que lui puisse compter |
| 10 | Comment je faim de toute ma puissance, |
| 11 | En ung seul mot me pourra bien donner |
| 12 | Ou bien ou mal, l’un des deux sans doubtance. |
| 13 | Mais tant me doubt d’avoir l’ung, sans faillance, |
| 14 | Que je ne cesse de crier nuit et jour : |
| 15 | Mercy, m’amour, ma doulce bien vaillance, |
| 16 | Car je languis en trop dure tristour. |
| 17 | Tant suis dolent ne sçay quel part tourner, |
| 18 | Si que je pers maniere et contenance. |
| 19 | Quant je pence qu’il me fault eslongner |
| 20 | Sa grant beaulté qui est ma soustenance, /285/ |
| 21 | Si tristres suis que je n’ay esperance |
| 22 | De recouvrer ne joye ne baudour. |
| 23 | Desespoir fait en moy sa demourance, |
| 24 | Car je languis en trop dure tristour. |
| 10 laims — | |
| /286/ |
IV
BALADE
| 1 | Froit estomac et pommon eschauffé, |
| 2 | Sang esmeü et le servel boillant, |
| 3 | En tel estat m’a ung mire esprouvé. |
| 4 | Mais il n’est pas de mon mal congnoissant, |
| 5 | Car j’ay au cuer unne douleur plus grant |
| 6 | Dont je seuffre dangier, peril et peine. |
| 7 | Le maistre dit que ce n’est que ciertaine, |
| 8 | Pour ce que j’ay ung jour bon l’autre non. |
| 9 | Mais je seuffre doleur cothidiainne, |
| 10 | Car je languis par deffault de raison. |
| 11 | Jeune seigneur, conceil de volunté, |
| 12 | Gens ennuyeux et commun trop puissant, |
| 13 | M’ont eforcé, du mien desherité, |
| 14 | Et vont toudiz mon honneur chalangant. |
| 15 | Mais, se Dieu plaist, j’en seray deffendant, |
| 16 | Prest de venir a l’espreuve certainne. |
| 17 | Le juge fault que ne lez y amainne. |
| 18 | Pouvre me fait sa grant dilacion. |
| 19 | Pour ce n’est pas ma complection sainne, |
| 20 | Car je languis par deffault de raison. /287/ |
| 21 | Dieu qui est juge de toute loiaulté, |
| 22 | Juste, piteux et par tout cler voyant, |
| 23 | En vueille tost monstrer la verité. |
| 24 | C’est la santé que je vais demendant |
| 25 | Et le mirë ou je me fie tant, |
| 26 | Et qui congnoist toute creature humaine |
| 27 | Et du monde qui ainsi me demainne. |
| 28 | Se brief ne ay autre conclusion, |
| 29 | Je m’en plaindray a sa court souverainne, |
| 30 | Car je languis par deffault de raison. |
| 13 et du mien — | |
| /288/ |
V
BALADE 1
| 1 | Fueille, ne flour ne verdure, |
| 2 | Ne doulceur de temps pascour, |
| 3 | Ne nulle autre creature |
| 4 | Fors vous, dame de valour, |
| 5 | Ne pueent mectre en baudour |
| 6 | Mon cuer qui meurt par desir |
| 7 | De vous veoir et oyr. |
| 8 | Combien qu’en grant envoyseure |
| 9 | En soient ly amant plusour, |
| 10 | Mais tant plus de mal endure |
| 11 | De veoir leur joie greignour, |
| 12 | Et tant plus souppir et plour, |
| 13 | Quant il me convient tenir |
| 14 | De vous veoir et oyr. |
| 15 | S’en suis a desconfiture, |
| 16 | Se Amours, par grant doulçour, |
| 17 | De mon desir n’amesure |
| 18 | La desmesuree ardour, |
| 19 | Ou se tost ne voy le jour |
| 20 | Qui me face resjoir |
| 21 | De vous veoir et oyr. |
| 5 puit — 9 pluseur — 11 greigneur — | |
| /289/ |
VI
BALADE
| 1 | Gentil cuer, me convient il mourir |
| 2 | Pour vous que j’aim mieulx que my proprement ? |
| 3 | Certes oil, Amours le veult souffrir |
| 4 | Qui, loing de vous, m’ocist a grant tourment. |
| 5 | Mais onques mais nulz homs si liement |
| 6 | Ne receut mort con je la recevray, |
| 7 | Puisque pour vous et pour amer mourray. |
| 8 | Car tout ly mons le me devra tenir |
| 9 | A grant honneur, se je meur ensement, |
| 10 | Et tuit amant devront amour fuir, |
| 11 | S’elle m’ocist pour amer loiaulment. |
| 12 | A lui en est, fac’en tout son talent. |
| 13 | Quar ja pour ce nul mal ne penseray, |
| 14 | Puisque pour vous et pour amer mourray. |
| 15 | C’est drois, quar j’ay tous jours eu en desir, |
| 16 | Puisque je pris l’amer premièrement, |
| 17 | De son vouloir parfaire et acomplir. |
| 18 | Et se meur puis tresamoureusement |
| 19 | Pour acomplir son doulx commendement, |
| 20 | Il m’est advis que doulce mort feray, |
| 21 | Puisque pour vous et pour amour morray. |
| /290/ |
VII
BALADE 1
| 1 | Gent corps, faitiz, jeune, apert et joly, |
| 2 | Cointe, gentil, paré de noble atour, |
| 3 | Simple, plaisant, de bonté enrechy |
| 4 | Et de beauté nee en fine doulçour, |
| 5 | Mon cuer a sy surpris par sa vigour |
| 6 | Le doulx regart de vo viaire cler |
| 7 | Qu’autre de vous jamaiz ne quiers amer. |
| 8 | Sy ay je droit, car j’ay si bien choisy |
| 9 | Que, se je feusse a chois d’amer la flour |
| 10 | De ce monde, eusse je bien failly |
| 11 | A mieulx choisir qu’en vous, dame d’onnour. |
| 12 | S’en remercy vous et Loial Amour |
| 13 | Qui tient mon cuer en si plaisant penser |
| 14 | Qu’autre de vous jamais ne quierz amer. |
| 15 | Tresdoulce dame, et puisqu’il est ainsy |
| 16 | Que je vous aym, sans penser deshonnour, |
| 17 | Et qu’en tous lieux avez le cuer de my |
| 18 | Qui mercy prie humblement nuit et jour, /291/ |
| 19 | Je vous depry, par vois plaine de plour, |
| 20 | Que vous vueillez savoir, par esprouver, |
| 21 | Qu’autre de vous jamais ne quierz amer. 1 |
| 1 gentil — 8 je manque — | |
| /292/ |
VIII
BALADE 1
| 1 | Je ne suis pas de tel valeur, |
| 2 | Dame, qu’a vous doie penser, |
| 3 | Ne que souhaiter vostre amour |
| 4 | Deusse en raison regarder. |
| 5 | Mais plus vous aym, se Dieu me voie, |
| 6 | Que nulz, et puisqu’il est ainsy, |
| 7 | Dame, com povre que je soie, |
| 8 | J’ay bien vaillant un cuer d’amy. |
| 9 | Car quant Amour si grant honnour |
| 10 | Me veult, qu’elle me fait amer |
| 11 | De toutez les damez la flour, |
| 12 | Pas ne me doy pouvre clamer, |
| 13 | Ains suis riches et plain de joie, |
| 14 | Quant elle m’a tant enrechy. |
| 15 | Dame, com povre que je soie, |
| 16 | J’ay bien vaillant ung cuer d’amy. |
| 17 | Dame, en amer fault le meillour |
| 18 | Moult de son droit laisser aler, /293/ |
| 19 | Par quoy de deux cueurs une amour, |
| 20 | Soit en desir ou en penser. |
| 21 | S’ainsi estoit, bien chanteroie |
| 22 | De fin cuer amoureux joly. |
| 23 | Dame, com pouvre que je soie, |
| 24 | J’ay bien vaillant un cuer d’amy. |
| 7 quon povre — 23 quon povre — | |
| /294/ |
IX
BALADE 1
| 1 | Je ne fine, nuit et jour, de penser |
| 2 | A ma dame que j’aim de vraie amour, |
| 3 | Et sy ne puis nullement saouler |
| 4 | Mon cuer d’assez penser a sa doulçour, |
| 5 | Car la joie de la plaisant savour |
| 6 | Que mon cuer sent en ce doulx pensement |
| 7 | M’y fait penser adez desiramment. |
| 8 | Si me plest moult toute ma vie user |
| 9 | En ce tresdoulz penser qui, nuit et jour, |
| 10 | Me fait Amours et ma dame honnorer |
| 11 | De cuer, de corps, de desir, de vigour. |
| 12 | Quar vray desir, plain d’amoureuse ardour, |
| 13 | Com lige serfz a ma dame au corps gent |
| 14 | M’y fait penser adés desiramment. |
| 15 | Car il a tant en son viaire cler |
| 16 | De sens, de pris, de bonté, de valour, |
| 17 | Car vraiement, a raison regarder, |
| 18 | Il n’est de lui plus belle ne meillour, |
| 19 | Et pour ces biens qui tant lui font d’onnour |
| 20 | Mon loial cuer qui sien est ligement |
| 21 | M’y fait penser adez desiramment. |
| 3 cy — 9 se — 13 Son lige — | |
| /295/ |
X
BALADE 1
| 1 | Je fiz rondeaux, baladez, virelais, |
| 2 | Ou temps passé que j’amay par amour, |
| 3 | Et me tenoie liez, jolis et gais, |
| 4 | Car bien cuidoie ainsy faire tousjours. |
| 5 | Festes queroie, dance, joustez, bouhors, |
| 6 | Ne voulsisse lors autre chose faire. |
| 7 | Or m’est ly temps bien tourné au rebours, |
| 8 | Car, de presant, je veul tout le contraire. |
| 9 | Las, je voy bien que ne feray jamais |
| 10 | Fors enviellir, dont j’ay assez doulours. |
| 11 | De maint grant mal m’estuet porter le faiz, |
| 12 | Et cy ne treux qui me face secours. |
| 13 | Povre de bien, Fortune, de sez tours, |
| 14 | M’a bien monstré que trouvay debonnaire, |
| 15 | Quant perdoie le mien con folz et lours. |
| 16 | Car, de present, je veul tout le contraire. |
| 17 | D’or en avant, veul prier pour la paix |
| 18 | Et Dieu servir, car c’est mon droit recorps. /296/ |
| 19 | Et savoir veul ou sera mes retrais, |
| 20 | Quant court fauldra, pour demourer ailleurs. |
| 21 | Non pas toudis porter chapeaus de flours, |
| 22 | N’avoir ainsy robez plus de .xx. paire. |
| 23 | Ainsy le fis, de quoy ce fut foulours. |
| 24 | Car, de present, je veul tout le contraire. |
| 1 Je filz — 18 sest — | |
| /297/ |
XI
BALADE 1
| 1 | Las ! Amours me souloit estre |
| 2 | Doulce, courtoise et pou fiere, |
| 3 | Et de ses doulz biens repaistre, |
| 4 | Com vraie amoureuse mere. |
| 5 | Or m’est sa grace si chiere |
| 6 | Qu’en doulour me fait languir, |
| 7 | Et avoir toute griesté, |
| 8 | Quant je voy autrui joir |
| 9 | De ce que j’ay tant amé. |
| 10 | Si suis conservateur sans maistre |
| 11 | Mis hors de toute priere, |
| 12 | N’en moy nul bien ne puet estre |
| 13 | Fors toute doulour plainniere, |
| 14 | Ne droit n’est qu’a moy affiere |
| 15 | Riens qui me puist resjoir, |
| 16 | Fors toute maleurté, |
| 17 | Quant je voy autrui joir, |
| 18 | De ce que j’ay tant amé. /298/ |
| 19 | J’ay en amour mauvais maistre |
| 20 | Qui m’ocist de mort amere, |
| 21 | Pour ce que mon cuer desmectre |
| 22 | Ne puis de ma dame chiere. |
| 23 | S’en vis, com homs sans maniere, |
| 24 | Mani de forsené desir, |
| 25 | Douloureux, a cuer yré, |
| 26 | Quant je voy autrui joir, |
| 27 | De ce que j’ay tant amé. |
| 16 malurté — 23 Sans — 25 ay cuer — 9, 18, 27 se — | |
| /299/ |
XII
BALADE 1
| 1 | Loing de vous souvant souppir, |
| 2 | Doulce dame debonnaire, |
| 3 | Pour ce que trop je desir |
| 4 | A veoir vo doulz viaire. |
| 5 | Mais vers vous ne me puis traire |
| 6 | A mon vouloir, si vous pri |
| 7 | Ne me mectez en obli. |
| 8 | Car se dieux me doint joir |
| 9 | De vous que j’aim sans meffaire, |
| 10 | My penser et my desir |
| 11 | Sont en vo service faire, |
| 12 | Ne ja ne m’en quiers retraire. |
| 13 | Dame, puisqu’il est ainsy, |
| 14 | Ne me mectés en obli. |
| 15 | Si ferez bien, que languir |
| 16 | En doulour, sans joie atraire, |
| 17 | M’estuet pour le souvenir |
| 18 | De vous qui en moy repaire. |
| 19 | Car doubtance m’est contraire |
| 20 | Que vous, pour trop long destri, |
| 21 | Ne me mectez en obly. |
| 8 ce — | |
| /300/ |
XIII
BALADE
| 1 | Un souvenir de mort asavouré, |
| 2 | Chiere damë, avez en mon cuer mis, |
| 3 | Par quoy Espoir est en moy demouré |
| 4 | Sans recevoir le don de fins amis. |
| 5 | Apresté suis pour obéir toudiz |
| 6 | A bonne fin. Si en dy con irascu : |
| 7 | J’ay tout perdu, le festu est rompu. |
| 8 | Dame d’onneur ou Dieu a estouré |
| 9 | Beaulté, bonté, sens, honneur et advis, |
| 10 | Se le mien corps n’est de vous honnoré, |
| 11 | A tousjours mais, tant com je seray vis, |
| 12 | En maudiray Desir qui m’a surpris, |
| 13 | Quant Doulx Espoir m’a son arc destendu. |
| 14 | J’ay tout perdu, le festu est rompu. |
| 15 | Onquez Tristam ne fut si couloré |
| 16 | D’ardant desir pour Yseult au cler vifz |
| 17 | Comme je suis, combien que labouré |
| 18 | Sens je griefs maulx et muablez delis. |
| 19 | Soppirs et plours qui en moy sont assis |
| 20 | Me font souvent chanter con irascu : |
| 21 | J’ay tout perdu, le festu est rompu. |
| /301/ |
XIV
BALADE 1
| 1 | Je vous mercie 2, des bellez la plus belle, |
| 2 | Je vous mercie, dez bonnes la meilleur, |
| 3 | Je vous mercie, jeune, freche, nouvelle, |
| 4 | Je vous mercie, trop plus blanche que flour, |
| 5 | Je vous mercie, quant, par vo grant doulceur, |
| 6 | Il vous a pieu recevoir en bon gré |
| 7 | Le petit don que vous ay envoié |
| 8 | Par mon amy en qui du tout me fie. |
| 9 | Et me vueillez tenir pour excusé, |
| 10 | Ma belle dame et ma loial amie, |
| 11 | Se plus souvent n’oiez de moy nouvelle. |
| 12 | Car, par ma foy, j’en ay mainte doulour |
| 13 | En mon las cuer, combien que je le celle |
| 14 | Par plusieurs fois, et de nuit et de jour, |
| 15 | Ne je ne quiers fors a trouver le tour |
| 16 | Que veoir puisse vostre belle beaulté, |
| 17 | Car il m’en vient une telle senté |
| 18 | Que gary suis de toute maladie, |
| 19 | Quant de voz ieux puis estre regardé, |
| 20 | Ma belle dame et ma loial amie. /302/ |
| 21 | Pour ce pitié, tresdoulce damoiselle, |
| 22 | Vueillez tantost venir a mon secour, |
| 23 | Car, a toute heure, contre moy renouvelle |
| 24 | Dangier le fol ung moult cruel estour. |
| 25 | Et avec toi sont Reffus et Paour |
| 26 | Qui desja m’ont tresdurement navré. |
| 27 | Mais, s’il vous plaist que soie conforté |
| 28 | Du nom d’amy, vous saulverez ma vie. |
| 29 | Or en soit tout a vostre volunté, |
| 30 | Ma belle dame et ma loial amie. |
| /303/ |
XV
BALADE
| 1 | Mon treshault bien, ma chierté souverainne, |
| 2 | Mon seul desir, ma joieuse pensee, |
| 3 | Ma vraie amour, de tous biens la fontainne, |
| 4 | Belle par qui la joie m’est donnee, |
| 5 | Qui me sera cent mille fois doublee, |
| 6 | Quant vous plaira qu’aye le guerredon |
| 7 | Dont je vous ay par pluseurs fois priee. |
| 8 | Mais vous m’avez tousjours respondu non. |
| 9 | En bonne foy, ce m’a esté grant peine |
| 10 | Et touteffois je l’ay en gré pourtee, |
| 11 | Car je vous tien de si grant doulceur plainne |
| 12 | Que vostre amour me sera octroyee, |
| 13 | Quant vous aurez bien adroit esprouvee |
| 14 | Ma loiaulté, et m’en ferez le don. |
| 15 | Par maintez fois la vous ay demendee, |
| 16 | Mais vous m’avés tousjours respondu non. |
| 17 | Pour ce plaise vous, trop plus belle qu’Helene, |
| 18 | Qu’a ceste fois ne me soit reffusee. |
| 19 | Si en croistra vo louange mondainne, |
| 20 | Car riens ne sçay, dame de moy amee, /304/ |
| 21 | Dont vous peussez de nul estre blasmee |
| 22 | Fors de Reffus. Pour Dieu, laissez le don ! |
| 23 | Beaucop de fois vous en ay advisee, |
| 24 | Mais vous m’avez tousjours respondu non. |
XVI
RONDEAU 1
| 1 | Se Dieu eust oblié non, |
| 2 | Quant il faisoit le langaige, |
| 3 | Je tien qu’il eust fait que saige |
| 4 | Et que gracieux et bon. |
| 5 | Des dames pas ne fusson |
| 6 | En si dangereux servaige. |
| 7 | Certes, a m’entention, |
| 8 | Ce ne fust point de dommaige. |
| 9 | Mais eust esté avantaige |
| 10 | Tregrant a maint compaignon. |
| /305/ |
XVII
BALADE
| 1 | Amis, pensés de loiaument amer, |
| 2 | Se vous voulés mener joieuse vie. |
| 3 | Soiés secret, atrampé en parler, |
| 4 | Ne vous prengne de mesdirë envie. |
| 5 | Fuiés orgueil et amés courtoisie. |
| 6 | Amés honneur de tout vostre pouoir. |
| 7 | Prisiés les bons, suivés leur compaignie, |
| 8 | Vous n’en poués toudis que mieulx valoir. |
| 9 | Encor vous vueil d’aucuns poins enorter. |
| 10 | Je vous prie, ne les obliez mie. |
| 11 | C’est foy porter après l’onneur garder |
| 12 | De la damë ou vostre cuer s’octrie. |
| 13 | Ce doit faire qui tent avoir amie. |
| 14 | Autre ne doit desirer ne avoir. |
| 15 | S’ainsy faictez, certes, je vous affie, |
| 16 | Vous n’en pouez tousdiz que mieulx valoir. |
| 17 | A voir dirë et droit considerer, |
| 18 | Qui autrement le fait, c’est grant folie. |
| 19 | Point ne dessert c’on lui doie donner |
| 20 | Des biens d’amours ne petit ne partie. /306/ |
| 21 | Aux vrais amans est grace departie. |
| 22 | Or en faictez si bien vostre devoir |
| 23 | Que bonne amour avecque vous s’alie. |
| 24 | Vous n’en pouez tousdis que mieulx valoir. |
| 21 vras —. |
XVIII
RONDEL
| 1 | Avril, qui vest de verdure |
| 2 | Le monde pour esjoir, |
| 3 | A mains ne me puit tolir |
| 4 | La grant douleur que j’endure. |
| 5 | Oster ne puit la pointure |
| 6 | Qui me fait plaindre et gemir. |
| 7 | Sans que je voie la figure |
| 8 | Qui d’amours m’a fait ferir, |
| 9 | Je ne puis avoir plaisir |
| 10 | De riens qui soit pour ma cure. |
| /307/ |
XIX
RONDEL 1
| 1 | Je ne voy riens qui me doie suffire, |
| 2 | Ce jour d’avril qui est si bel et gay. |
| 3 | De mon regart ja ne m’esjoïray, |
| 4 | Se je ne voy celle que je desire. |
| 5 | Puisqu’ainsy est l’on ne pourroit eslire |
| 6 | Dame qui soit si belle com je l’ay. |
| 7 | Riens qui soit bel a mon cuer ne puit luire, |
| 8 | Tout ce qui puit gecter mon cuer d’esmay, |
| 9 | Pour ce je doy par tout haultement dire : |
| 10 | Par vous me vient tretout le mal que j’ay. |
XX
COMPLAINTE DE SAINT VALENTIN 2
| Je vous vueil plus tousdis servir... /308/ |
XXI
BALADE AMOREUSE 1
| Il n’est confort qui tant de bien me face... |
XXII
BALADE AMOREUSE 2
| A mon ad vis, Dieu, raison et nature... |
XXIII
BALADE AMOREUSE 3
| Or est ainsy que pour la bonne et belle.., |
XXIV
BALADE AMOREUSE 4
| Il a passé des ans .vij. et demy... /309/ |
XXV
LE SONGE SAINT VALENTIN
| 1 | I l est grant aise de panser, |
| 2 | S e ce n’estoit que pour passer |
| 3 | A ucune fois l’eure d’un jour. |
| 4 | B ien met le corps en grant sejour, |
| 5 | E n grant repoux et en grant aise, |
| 6 | L e panser qui le cuer apaise. |
| 7 | Panser puit homme, jour et nuit, |
| 8 | Ce qui lui plaist ou qui lui nuist. |
| 9 | Que ja nul ne pourra sçavoir |
| 10 | S’il panse fouleur ou sçavoir, |
| 11 | Tant qu’il meisme le descouvre |
| 12 | Ou par parolë ou par euvre. |
| 13 | Et si fait au cuer grant soulas, |
| 14 | Quant ungs homs est pesans ou las |
| 15 | Et il veult prandre son repoux, |
| 16 | Il puit panser sur tel propoux |
| 17 | Qu’en son propoux s’endormira. |
| 18 | Et, en dormant, il songera |
| 19 | Aucune chose merveilleuse, |
| 20 | Bonne pour lui ou dangereuse, |
| 21 | Aussi com je feis, au matin, |
| 22 | Le jour de la Saint Valentin. /310/ |
| 23 | Celle nuit avoie voillié, |
| 24 | Car mon cuer m’avoit travaillé |
| 25 | Pour plusieurs diverses pansees |
| 26 | Qui ne sont pas toutez passees. |
| 27 | Si m’avint que je m’endormis |
| 28 | Sur un lit ou je m’estoie mis. |
| 29 | Et me sembloit, en mon dormant, |
| 30 | Qu’un rubis et un diamant, |
| 31 | Le jour devant, leissié avoie |
| 32 | En un vergier, et lez devoye, |
| 33 | Ad ce matin, aler cherchier. |
| 34 | Mais quant je vins prés du vergier |
| 35 | Ou cuiday trouver mez anyaux, |
| 36 | Je vy, dedens, pluseurs oyseaulx, |
| 37 | Blans et noirs, privés et sauvages, |
| 38 | Sors, muez, nyais et ramaiges, |
| 39 | De bois, de champs et de rivieres, |
| 40 | De maisons et de colommieres. |
| 41 | Petiz et grans, tous y estoient. |
| 42 | Et, devers la mer, y venoient |
| 43 | Oyseaulx de diverses fassons. |
| 44 | Illec faisoient leurs parssons. |
| 45 | Chascun y choisissoit son per |
| 46 | Qui veïst l’un l’autre apper, |
| 47 | Bec et bec, masles et femelles, |
| 48 | Ilz se embrassoient dez elles |
| 49 | Et alignoyent leur plumettez. |
| 50 | Les doulcez avec lez doulcetes, |
| 51 | L’un prés de l’autre se jognoyent |
| 52 | Et au souleil se pourrygnoient. /311/ |
| 53 | Et ceulz qui savoient chanter |
| 54 | Vouloient leur mestier hanter. |
| 55 | Le roussinol et la maulvis |
| 56 | Se taisoient moult a envis, |
| 57 | Dessus tous ouyr se faisoient. |
| 58 | Et les columbeaux se baisoyent. |
| 59 | Chascun faisoit en sa maniere |
| 60 | Ce qui lui sembloit que bon yere. |
| 40 colommiers — 53 seulz — 56 a manque — | |
| 61 | Et bien se sçavoient aisier |
| 62 | Fust de regard ou de baisier, |
| 63 | Ou de tout se que l’un sçavoit |
| 64 | Qui a l’autre plaire devoit. |
| 65 | A leur samblant apparoit bien |
| 66 | Que chascun estoit liez du sien, |
| 67 | Car ilz avoient souffisance |
| 68 | Et de tieulx biens grant habondance. |
| 69 | Entrë eulx tous estoit assice |
| 70 | L’aigle qui tenoit sa justice |
| 71 | Et faisoit a chascun raison, |
| 72 | Selon le jour et la saison. |
| 73 | L’aigle tenoit son per prez d’elle. |
| 74 | Celle parsson estoit moult belle, |
| 75 | Car tous estoient deux et deux. |
| 76 | Moult me plaisoit la vie d’eux |
| 77 | Et leur desduit que je veoye, |
| 78 | Et de ce grant soulas avoie |
| 79 | Qu’il me sembloit, en mon couraige, |
| 80 | Que j’entendoye leur langaige, |
| 81 | Dont j’estoie moult confortez. |
| 82 | Et si estoit mon confort telz /312/ |
| 83 | Que j’oubliay mes anelés |
| 84 | Pour escouter les oyselés |
| 85 | Et pour ouyr ce qu’ilz disoient. |
| 86 | Si entendy bien qu’ilz usoient, |
| 87 | Trestous lez ans, a celle feste, |
| 88 | Que chascun d’eulx, teste pour teste, |
| 89 | Choisist a per en son degré |
| 90 | Cellui qui mieulx lui vient a gré. |
| 91 | Et font ensemble leur demour, |
| 92 | Pareille de cuer et d’amour, |
| 93 | Jusques a la fin de l’annee. |
| 94 | Et quant la saison est finee, |
| 95 | Qui veul, il puit son per changier |
| 96 | Et choisir autre sans dangier. |
| 97 | Mais, soit faucon ou esprevier, |
| 98 | Sacre, gerfaut ou mylion, |
| 99 | Ou oyselet d’autre fasson, |
| 100 | Certez, ceulz la font faulceté |
| 101 | Qui premier brisent l’amictié. |
| 102 | Ne le tengne nul a mençonge, |
| 103 | Or vueil retourner a mon songe. |
| 104 | En mon dormant m’estoit advis |
| 105 | Entre lez autres que je vys, |
| 106 | Un oyseil assis sur un pin |
| 107 | Qui sembloit faucon pelerin, |
| 108 | D’ellez, de chief et de coursaige, |
| 109 | De piés, de bec et de plumaige, |
| 110 | De long, de gros et de largeur, |
| 111 | De siégé, des yeulx, de haulteur. |
| 112 | Tresbien le faucon ressembloit, /313/ |
| 113 | Hor presque tiercelet estoit. |
| 114 | Car de ce me prins je bien garde. |
| 115 | Ly oisel faisoit sur sa garde, |
| 116 | En sus des autres tout seulet, |
| 117 | Sans longes et sans chappelet. |
| 118 | Mais il avoit, entour ses piés, |
| 119 | Bonnes campanez et beaulx giés. |
| 120 | L’aigle qui bien l’apparcevoit, |
| 121 | Comme celle qui cler y voit, |
| 122 | Le fit devant elle venir |
| 123 | Pour la coustume maintenir. |
| 124 | Et se lui dist, sans plus targier : |
| 125 | « Pourquoy vien tu si regarder |
| 126 | Nostre fait et nostre conseil, |
| 127 | Se choisir n’en veulx un pareil, |
| 128 | Ainsy comme ces autres font |
| 129 | Qui si entour assemblé sont ? » |
| 130 | « Aigle, fait il, pour Dieu mercy. |
| 131 | Saiches de vray que j’ay chosy |
| 132 | Si bien, si bel et si apoint |
| 133 | Que autre choisir ne vuel je point, |
| 134 | Et se ne puis, pour nul avoir, |
| 135 | Cellui que j’ay choisi avoir. |
| 136 | Ja soit mon affaire petis, |
| 137 | Si sui je dez oiseaulx gentiz, |
| 138 | Et ne sui mie si estrange |
| 139 | Que vouler vueille pour le change. |
| 140 | Le change ne m’est bel ne gens. |
| 95 Quil — 127 Ce — 128 ses — 139 voule — | |
| 141 | Je fus jadis privez dez gens |
| 142 | Et, se je puis, encor seray. /314/ |
| 143 | Doulent sui que je mesarray, |
| 144 | Mais j’avoie de mal envie. |
| 145 | Se sçavoir voulez de ma vie, |
| 146 | Saichez de vray que j’ay esté, |
| 147 | Plus d’un yver et d’un esté, |
| 148 | En la garde d’un gentilhomme. |
| 149 | Nul besoing est que je le nomme. |
| 150 | Mais il m’a fait et m’a apris, |
| 151 | Et tient mains bons oyseaulx de pris, |
| 152 | Faucons, tiercelés et laniers, |
| 153 | Voulans, reclamez et maniers, |
| 154 | Qui tresbien et haultement voulent, |
| 155 | Quant il fait bon temps et ilz veulent. |
| 156 | Entre tous ses faucons a un, |
| 157 | Et si n’est mie du commun, |
| 158 | Mais est des autres despareil, |
| 159 | Tout ainsy comme le souleil |
| 160 | Est despareille de la lune. |
| 161 | Cilz oyseaulz a telle fortune |
| 162 | Qu’il est aimez et chier tenuz |
| 163 | Devant tous autrez plus que nulz. |
| 164 | Tant par est beaul et bien voulant |
| 165 | Que chascun lui est bien vueillant. |
| 166 | Il est en tous ses fais certains |
| 167 | Et a vouler le plus haultains. |
| 168 | Et, non obstant sa grant haultour, |
| 169 | Jamais ne feroit un faulx tour, |
| 170 | Tant scet a point de l’elle batre. |
| 150 et apris — 156 silz — 160 despareillie — 167 voilles — | |
| 171 | Il seul fait plus que vint et quatre, |
| 172 | Soit pour héron ou pour riviere. /315/ |
| 173 | Rien ne part s’il veult qu’il ne fiere, |
| 174 | Sans son corps trop esvertuer. |
| 175 | Mais il n’a cure de tuer, |
| 176 | Ains tient tout en subjection. |
| 177 | Car sa noble condicion |
| 178 | Est de vouler tousjours plus hault. |
| 179 | Ja ne sera le jour si chault |
| 180 | Que de l’aler plonger ait cure, |
| 181 | Tant par est de noble nature. |
| 182 | De sa bonté ne fault parler |
| 183 | Pour bien vouler et revoler : |
| 184 | Il n’est oyseil qui mieulx l’endure, |
| 185 | En tant comme le monde dure. |
| 186 | N’il n’est besoing que on le hue, |
| 187 | Car il est tousjours vers la nue. |
| 188 | Et s’il part malart ou cercelle |
| 189 | Ne oyseil qui, par force d’ale, |
| 190 | Vueille contre le vent vouler |
| 191 | Pour soy cuidier a eulx sauver, |
| 192 | Cil la le fait tantost remectre, |
| 193 | Puisqu’il s’en vueillë entremectre, |
| 194 | Soit de haulteur ou soit de tois. |
| 195 | Et puis si leur est si courtois |
| 196 | Qu’il ne lez fiert ne ne mehaigne, |
| 197 | Ou il ne veult ou il ne daigne. |
| 198 | Mais lez prent on vifz a la main. |
| 199 | Bien voule au tart et mieulx au main. |
| 200 | Bien fait d’esté et mieulx d’iver. |
| 201 | Jamais ne trouve temps diver, |
| 202 | Et si n’aimme change ne sor. |
| 203 | Il n’i a tel mué ne sor. |
| 204 | Cil a tous les autrez passez. /316/ |
| 205 | Point n’est de bien faire lassez, |
| 206 | Tant est gentil et vertueux, |
| 207 | Le bon, le bel, le gracieux. |
| 208 | Bien pert qu’il est de bon affaire, |
| 209 | Car il n’est nul plus debonnaire, |
| 210 | Plus doulz ne de meilleur coustume. |
| 211 | Et porte la plus belle plume |
| 212 | Que nul oysel puisse porter. |
| 213 | C’est un desduit a deporter |
| 214 | De lui regarder seulement, |
| 215 | Sans avoir plus d’esbatement, |
| 216 | Soit a l’ostel ou soit au champs. |
| 217 | Il n’est nul oysel mieulx sachans |
| 218 | De bien savoir faire son droit, |
| 219 | Grasieusement et a droit. |
| 220 | N’oncques ne vis si doulz regart |
| 221 | De nul oyseil, se Dieu me gard, |
| 222 | Ne qui tant feust polis et net |
| 223 | En tous lez lieux ou il se met. |
| 224 | Et s’on le veulx lorrer ou paistre, |
| 225 | Il scet mieulx sez drois que son maistre. |
| 226 | Le bien de lui et la beaulté |
| 227 | Ne vous auroye pas compté, |
| 228 | Entre cy et deux ans entiers, |
| 229 | Mais je vous diray voluntiers |
| 230 | En quel point j’ay mon temps usé. |
| 231 | Si me tiendrez pour excusé |
| 232 | De ce que cy pareil ne quier. |
| 233 | Autre chose ne vous requier. |
| 234 | Saichez de vray que cel oysel |
| 235 | Que lez gens tiennent a si bel |
| 236 | Et a si bon et a si doulx, /317/ |
| 237 | C’est cil que j’ay choisi sur tous, |
| 238 | Ja soit ce qu’il ne le scet pas. |
| 239 | Car je feroie grant trespas |
| 240 | Et grant folie et grant oultrage |
| 241 | Vers un oysel de son paraige, |
| 242 | Se pour mon par le demendoie. |
| 243 | Tel ne sui que fere le doye. |
| 244 | Mais pour ce que la norriture |
| 245 | Ne puit apaisier ma nature, |
| 246 | Ne restraindre le grant desir |
| 247 | Que j’ay qu’il me vousist choisir, |
| 248 | Et, d’autre part, j’ay grant paour |
| 249 | Que ce ne fust pour mon payour, |
| 250 | S’il le pouoit appercevoir. |
| 251 | Si que pour faire mon devoir |
| 252 | Et tous sez perilz eschever, |
| 253 | Sur espoir de confort trouver, |
| 254 | Je me suis un poy essourez, |
| 255 | Et mon cuer lui est demourez |
| 256 | Qui, nuit et jour, de lui ne part, |
| 257 | Ne choysir ne vueil autre part. |
| 258 | Jamais autre ne choisiray. |
| 259 | Pour luy ma franchise larray |
| 260 | Et tout le desduit du bosquaige. |
| 261 | Si me remectray en servaige, |
| 262 | Soit sur le poing ou soit emmue, |
| 263 | Sans ce que jamais m’en remue. |
| 264 | Il ne m’en chault par quelle voye, |
| 265 | Mais que souvent dez ieulx le voye. |
| 266 | Quar je n’ay plume mehaingnee. |
| 267 | Quant je sui en sa compaignie, |
| 268 | Je suis en parfaicte plaisance /318/ |
| 269 | A regarder sa contenance. |
| 270 | Et a veoir ce qu’il scet faire, |
| 271 | Que riens ne me pourroit meffaire. |
| 272 | Tant ayse suy quant ad ce vient |
| 273 | Que de mon mal ne me souvient. |
| 274 | Et se j’eüsse cogneü |
| 275 | Le divers temps que j’ay eu, |
| 276 | Et celluy que, jour et nuit, ay, |
| 277 | Depuis que de luy m’esloignay, |
| 278 | Saichés bien que, par nul party, |
| 279 | De luy ne me feusse party. |
| 280 | Mais onques, en tout mon vivant, |
| 281 | Senty n’avoye si avant |
| 282 | Quelle douleur est d’esloignier |
| 283 | Ce qu’on aime de cuer entier. |
| 284 | Or l’ay si avant esprouvé |
| 285 | Que maint mal jour y ay trouvé. |
| 286 | Et bien cognois qu’amour lointainne |
| 287 | Est de doulour rente certainne. |
| 288 | C’est mort de soy enamorer, |
| 289 | Qui vuelt longuement demourer |
| 290 | Sans revenir la ou il ayme. |
| 291 | Souvent convient que las se clame, |
| 292 | S’il n’a cuer d’acier ou de fer. |
| 293 | Car c’est un dez tourmens d’enfer, |
| 294 | Sans reppoux et sans finement. |
| 295 | Je le sçay de droit sentement. |
| 296 | A brief parler et le voir dire, |
| 297 | C’est bien de tous lez maulx le pire. |
| 298 | Et pour ce je retourneray |
| 299 | Le plus briefment que je pourray. |
| 300 | Or vous ay tout compté mon estre, /319/ |
| 301 | Si ne vueil plus entre vous estre. » |
| 302 | Lors s’escria a haute voix : |
| 303 | « A Dieu vous commens, je m’en voys. » |
| 304 | Il print son voul et s’envoula. |
| 305 | Et l’aigle qui premierz parla |
| 306 | Dist, quant elle l’ost escouté, |
| 307 | Que bien avoit son fait compté |
| 308 | Et que loiaulment se pourtoit |
| 309 | L’oysel qui d’eux se departoit. |
| 310 | De celluy fait plus ne parlerent, |
| 311 | Mais tuit a un coup s’envolerent. |
| 312 | Ainsy comme il me sembloit, |
| 313 | Chascun a son per s’asembloit |
| 314 | En voulant par my le païs. |
| 315 | Et je, qui remains esbaïs |
| 316 | Et euz du jour dormy partie, |
| 317 | M’esveillay sur leur departie |
| 318 | Et me retournay sur mon lit, |
| 319 | Gisant a moult peu de delit, |
| 320 | Car lez oyseaulx que je songoie, |
| 321 | Qui d’amour ont douleur et joye, |
| 322 | Me firent, en songent, entendre |
| 323 | Que moult petit font a reprendre |
| 324 | Les gens, se ilz veulent amer. |
| 325 | A tort lez en puit on blasmer, |
| 326 | Mais qui droit faire leur vouldroit |
| 327 | Ja nulz ne lez en blasmeroit. |
| 328 | Lez oyseaulx a leur gré choisissent, |
| 329 | Et lez gens pour aimer eslisent |
| 330 | La ou leur plaisance s’acorde. /320/ |
| 331 | Dont bien souvent y a discorde, |
| 332 | Car a l’un plaist, a l’autre non. |
| 333 | Chascun quiert ce qui lui est bon. |
| 334 | Maiz quant bon accort y arive, |
| 335 | Il n’est nul qui si aise vive |
| 336 | Comme font cez gens amoureux, |
| 337 | Tant sont lez desduis savoureux. |
| 338 | L’amour des gens fait a parer, |
| 339 | Autre ne s’y doit comparer. |
| 340 | Amour est chouse naturelle, |
| 341 | Mais elle ne sera ja telle, |
| 342 | Si loial ne si bien servie, |
| 343 | Ne tant a son droit assouvye, |
| 344 | Entre lez oyseaulx et les bestez |
| 345 | Qui n’ont point de sens en leurz testez, |
| 346 | Et ne doubtent paour ne honte, |
| 347 | Et de dongier ne tiennent compte, |
| 348 | Mais vivent sans entendement. |
| 349 | L’amour dez gens est aultrement. |
| 350 | Gens ont le sens cler et loyal |
| 351 | Pour congnoistre le bien du mal, |
| 352 | Et si savent, par voye bonne, |
| 353 | Garder le bien quant Dieu leur donne, |
| 354 | Et, se le mal leur fault souffrir, |
| 355 | Aussy le sevent ilz couvrir |
| 356 | Et porter en humilité. |
| 357 | Quant gent ont mal, c’est grant pitié. |
| 358 | Tant de biens vueil a cellez gens |
| 359 | Qui, en amer, usent leur temps, |
| 360 | Que, de leur grief et de leur dueil, /321/ |
| 361 | Me vient souvent la larme a l’ueil, |
| 362 | Et si m’antre par my lez vainez |
| 363 | La remembrance de leurs painez, |
| 364 | Qu’a poy me fait le cuer partir |
| 365 | Dez maulx qu’ilz leur convient souffrir. |
| 366 | En ce penser ou lors estoie, |
| 367 | M’estoit advis que je sentoie, |
| 368 | Ainsy que par pitié dou lour, |
| 369 | En partie de la doulour |
| 370 | Et du mal que cez amans ont, |
| 371 | Quant ilz aiment du cuer parfont |
| 372 | Et sont loing en estranges terrez, |
| 373 | Pour suïr voyaiges ou guerres, |
| 374 | Et ont lez cuers en grant cremour |
| 375 | Pour doubtance de long demour, |
| 376 | Ne pour chose qui leur desplaise. |
| 377 | Le temps retourner ne lez laisse, |
| 378 | Mais leur est fortune contraire, |
| 379 | Quant ilz ont volunté d’eulx traire |
| 326 quil — 339 cy — 346 doubte — 366 se — 370 sez — 371 aime du cur — | |
| 380 | Celle part ou leur cuer lez tire, |
| 381 | Et paour de ce les martire |
| 382 | Qu’ilz ne scevent au revenir |
| 383 | A quoy leur fin pourra venir, |
| 384 | Ne plus que faisoit ly oyseaulx |
| 385 | Qui tant estoit ferme et loiaulx. |
| 386 | Telz gens ont moult poy de confort, |
| 387 | Se espoir ne lez soustient fort. |
| 388 | Dez oyseaulx ne tiens je plus plait, |
| 389 | Mais du mal des gens me desplet, |
| 390 | Ja soit ce que je ne suy mye /322/ |
| 391 | Nesun de ceulx qui ont amie, |
| 392 | Et si ne suy n’amé n’amis, |
| 393 | Ne oncquez ne m’en entremis, |
| 394 | Ne pas ne me vueil acointier |
| 395 | A moy mesler d’autruy mestier. |
| 396 | Car trop me tenroit on pour nice, |
| 397 | Se je prenoie tel office |
| 398 | Ou je ne sçay chanter ne lire, |
| 399 | Fors ainsy que par ouy dire. |
| 400 | Mais, non obstant ma grant simplece, |
| 401 | Tant est navré qui amours blesse, |
| 402 | Que j’ay pitié de tous amans, |
| 403 | Soyent englois ou alemens, |
| 404 | De France né ou de Savoye, |
| 405 | Et prie a Dieu qu’il lez avoye |
| 406 | Et conforter a leurs besoings. |
| 407 | Nommeement ceulx qui sont loings |
| 408 | De la ou leur cuer est assis, |
| 409 | Dont mains sont tristes et pensis. |
| 410 | Et si requier au dieu d’Amours |
| 411 | Qu’il vueille savoir leurs clamours |
| 412 | Et ouir les pleurs et les plains |
| 413 | Et les regars dont ilz sont plains. |
| 414 | Et face lez cuers souvenens |
| 415 | A cez damez de leurz amans, |
| 416 | Et leur envoit bonnez nouvellez |
| 417 | A ellez d’eux et a eulx d’ellez, |
| 418 | Et les face brief retourner |
| 419 | Et tous leurs fais a bien tourner. |
| 420 | Et quant ilz seront revenus |
| 421 | Pour si loiaulx soient tenus |
| 422 | Que envieux ne mesdisans /323/ |
| 423 | Ne leur puissent estre nuisans, |
| 424 | Mais leur soit mis en habandon |
| 425 | D’amour le gracieux guardon, |
| 426 | Pour avoir parfaitte plaisance |
| 427 | Et chascun jour en acroissance |
| 428 | A honneur et au bien des damez |
| 429 | Et au plaisir de toutes femmes |
| 430 | Qui sont amiez ou amees. |
| 431 | Si que ja n’en soient blasmees. |
| 432 | Et tous ceulx qui amans se clament |
| 433 | Aient joye de ce qu’ilz aiment, |
| 434 | Selon l’estat de leur service, |
| 435 | Gardans lez drois et la franchise |
| 436 | Et tous les poins de loiaulté |
| 437 | Devant promis ou creanté. |
| 438 | Ne ja au dieu d’Amours ne plaise |
| 439 | Que loial cuer perde sa place |
| 440 | Par nul nouvel entrevenant, |
| 441 | Ce ne seroit pas advenant. |
| 442 | Je ne leur puis de plus aydier |
| 443 | Fors seulement de souhaidier, |
| 444 | Aussi comme pour moy feroye, |
| 445 | Se es las d’amours me feroye |
| 446 | Ou maintez gens ont esté prins, |
| 447 | Qui, en eulz prenant, ont aprins |
| 448 | A sçavoir aimer de cuer fin. |
| 449 | Vees cy de mon songe la fin. |
| /324/ |
XXVI
BALADE AMOUREUSE 1
| Je vous choisi noble loial amour... |
XXVII
BALADE 2
| Certes, Amours, c’est chouse convenable... /325/ |
XXVIII
BALADE AMOREUSE
| 1 | En mon cuer a une enclume plantee |
| 2 | Qu’Amours y fit doulcement y entrer. |
| 3 | La vient Desir, sans nulle demouree, |
| 4 | Qui tient en mains le mal de souspirer, |
| 5 | Et Doulx espoir y vyent avec Panser. |
| 6 | Ferant, maillant, chascun fort s’esvertue. |
| 7 | Languir me fault ou a la mort aler, |
| 8 | Car vrayement ce martelé me tue. |
| 9 | Celle enclume, qu’en mon cuer est entee, |
| 10 | C’est le cler vis de ma dame honorer ; |
| 11 | Et sez doulx yeulx, toute jour ajournee, |
| 12 | Soufflent le feu pour le fort eschauffer. |
| 13 | Et puis Beaulté vient avec merteler |
| 14 | Et Doulz Plaisir qui trestous lez esmue. |
| 15 | Languir me fault ou a la mort aler, |
| 16 | Car vrayement ce martelé me tue. |
| 17 | J’ay veu ouvriers qui, depuis la vespree |
| 18 | Jusque au matin, guerpissoient leur ouvrer. |
| 19 | Mais trestousjours Souvenir et Pensee, |
| 20 | Martelant fort, n’ont cure d’arrester. /326/ |
| 21 | Et se Pitié ne leur vient dire a cler : |
| 22 | « Leissez l’ouvrer, car la teste est venue », |
| 23 | Languir me fault ou a la mort aler, |
| 24 | Car vrayement ce martelé me tue. |
| 20 Martelent — |
XXIX
SOUHAIT 1
| Il me convient par souhait conforter... |
XXX
BALADE GRANSON 2
| Saint Valentin humblement vous supply... |
XXXI
BALADE AMOUREUSE GRANSON 3
| Amours, sachiez que pas ne veulx ce dire... /327/ |
XXXII
BALADE 1
| 1 | Adieu, m’amour et ma doulce plaisance, |
| 2 | Adieu, ma joye et tout mon seul desir, |
| 3 | Adieu, adieu, toute mon esperance. |
| 4 | Helas ! adieu, mon joieux souvenir, |
| 5 | Adieu, celle qui tant me fait languir, |
| 6 | Adieu, ma belle et souveraine joye. |
| 7 | Helas ! adieu, pansés de revenir, |
| 8 | Car loin de vous vivre je ne pourroye. |
| 9 | Tant vous aime que j’en pers contenance, |
| 10 | Tant vous aime que j’en pers le dormir, |
| 11 | Tant vous aime que ailleurs je ne pance, |
| 12 | Tant vous aime qu’autre ne quier veir, |
| 13 | Tant vous aime qu’autre ne veul cherir, |
| 14 | Tant vous aime que rien tant ne sauroie, |
| 15 | Tant vous aime que j’en crains a morir, |
| 16 | Car loin de vous vivre je ne pourroie. |
| 17 | Helas ! tant ay fait de vous souvenance, |
| 18 | Helas ! tant suis lié de vous veïr, |
| 19 | Helas ! tant veult vostre doulce presence, |
| 20 | Helas ! tant vueil entre voz bras dormir, /328/ |
| 21 | Helas ! tant vueil vostre bouche sentir, |
| 22 | Helas ! tant suis desirant qu’o vous soye. |
| 23 | Se ce n’estoit, il me fauldroit finir, |
| 24 | Car loing de vous vivre je ne pourroye. |
XXXIII
BALADE
| 1 | Pour avoir plus de plaisir et de joye |
| 2 | Et pour estre du tout a mon vouloir, |
| 3 | En ce monde mieulx choisyr ne saroye |
| 4 | Que vous, ma dame, car, a dire le voir, |
| 5 | Riche beaulté est en vostre pouoir. |
| 6 | Et d’autres biens avez si grant partie |
| 7 | Qui, nuit et jour, vous tiennent compaignie, |
| 8 | Que Dieu a dame n’en devroit plus donner. |
| 9 | Si veul user en vous servant ma vye, |
| 10 | C’est mon talant, belle dame sans per. |
| 11 | Et s’il vous plaist que vostre servant soie, |
| 12 | Je renonce a richessë et avoir. |
| 13 | Ne d’aultres bienz, en quelque lieu que soye, |
| 14 | Se non par vous, jamais ne quiers avoir. |
| 15 | Ains vueil mectre tout autre a nonchaloir, /329/ |
| 16 | Et puis serez seulle de moy servie, |
| 17 | Car d’autre amer, certez, je n’ay envie. |
| 18 | Et me vueillez, sy vous plaist, pardonner. |
| 19 | Se j’en dy trop, pour Dieu, ne vous annuie, |
| 20 | C’est mon talant, belle dame sans per. |
| 21 | Or est ainsy, combien que ne vous voie, |
| 22 | Ma volenté pouez apersevoir, |
| 23 | Car estre aimé de vous mieulx aimeroye |
| 24 | Que de nule autre en bien, sans decevoir. |
| 25 | Mez penserez sont en vous main et soir |
| 26 | Par le vouloir d’Amours qui me doctrine. |
| 27 | Espoir me dit qu’aray dame et amie |
| 28 | Et par Pitié, s’il vous plaist, le sarez, |
| 29 | Qui sur les cuers a toute seignorie. |
| 30 | C’est mon talant, belle dame sans per. |
| 3 choisy — 12 et a — 13 daultre — |
XXXIV
LA PASTOURELLE GRANSSON 1
| Une jeune gentil bergiere... /330/ |
XXXV
BALADE 1
| 1 | Riens ne me puet ennuyer ne desplaire |
| 2 | Que je puisse pour ma dame endurer, |
| 3 | Fors tant que loing de son plaisant viaire, |
| 4 | Sans joie avoir, me convient demourer. |
| 5 | Et sy ne sçay terme de rescouvrer |
| 6 | Par devers luy, dont j’ay tant de martire |
| 7 | Que je ne say congnoistre joye d’yre. |
| 8 | Et riens ne puez veoir qui me puist plaire |
| 9 | Ne je ne sçay nulle chose penser |
| 10 | Qui tout ne soit a mon desir contraire, |
| 11 | Ne je ne cuide plus mez ieulx saouler |
| 12 | De sa beaulté veoir et remirer, |
| 13 | Qui s’y destruit mon las cuer et martire |
| 14 | Que je ne say congnoistre joye d’yre. |
| 15 | Ainsy me veult Loyal Amour deffaire |
| 16 | Qui me deüst, par droit, reconforter |
| 17 | Et aucun don dez biens amoureulx faire |
| 18 | En lieu du mal qu’elle me fait porter. |
| 19 | Mais tendrement me fait plaindre et plourer, |
| 20 | En complaingnant ma douleur tant empire |
| 21 | Que je ne sçay congnoistre joye d’ire. |
| 7 joy — 11 Ne je cuide — | |
| /331/ |
XXXVI
BALADE 1
| 1 | Se je ne sçay que c’est joye d’amy |
| 2 | Ne quel bien c’est de mercy la doulçour, |
| 3 | Si n’ay je pas pour ce mis en obly |
| 4 | Que je n’ayme de tresloyal amour |
| 5 | Et que tousdiz ne serve, sans sejour, |
| 6 | A mon pouoir, de cuer, de corps et d’ame, |
| 7 | Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame. |
| 8 | Combien que j’aye en desirant languy, |
| 9 | Moult longuement, en tristresse et en plour, |
| 10 | Dont j’ay perdu si le pouoir de my |
| 11 | Que je n’ay mais maniere ne vigour, |
| 12 | Pour ce vueil bien mourir de la doulour |
| 13 | Qui, par desir, mon dolant cuer enflamme, |
| 14 | Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame. |
| 15 | Mais tost m’auront par franchise guary |
| 16 | Grace et Pitié de toute ma langour, |
| 17 | Se ung ferme espoir ayoye de Mercy |
| 18 | Dont me trouve trop loing de jour en jour, |
| 19 | Mais je n’en puis eschaper, par nul tour, |
| 20 | Se n’est doncquez que je l’aye sans blasme, |
| 21 | Au gré d’Amours, a l’onneur de ma dame. |
| 20 blasmer — | |
| /332/ |
XXXVII
BALADE 1
| 1 | Se faire sçay chançon desesperee, |
| 2 | Faire la doy et par bonne achoison, |
| 3 | Car celle ou j’ay mis toute ma pensee |
| 4 | Et tout mon cuer me fait tel desraison |
| 5 | Qu’elle me tolt mon confort sans raison |
| 6 | Et sy me voyt du tout en tout tuer, |
| 7 | Quant je luy voy autre que moy amer. |
| 8 | Elle scet bien que l’aim plus que riens nee |
| 9 | Et que je l’ay servi sans mesprison. |
| 10 | Si m’en donne sy mauvaise soudee |
| 11 | Que mal pour bien en est le guerredon. |
| 12 | Et me convient mourir sans garison, |
| 13 | Car je ne puis plus en ce point durer, |
| 14 | Quant je lui voy autre que moy amer. |
| 15 | Sy prie Amours et ma dame honrioree |
| 16 | Qu’a moy vueillent faire ceste parsson, |
| 17 | Que, se d’autruy est de moy mieulx amee, |
| 18 | Que me laisse languir en sa prison. |
| 19 | Mais je croy bien que la sers sans pardon. |
| 20 | Si m’en convient dure mort endurer, |
| 21 | Quant je lui voy autre que moy amer. |
| 5 manque ; restitué d’aprés Machaut — 8 que je lain — 9 servie — 10 guerdon — | |
| /333/ |
XXXVIII
L’ESTRAINNE DE GRANSSON 1
| Joye, santé, paix et honneur... |
XXXIX
LE LAY DE DESIR EN COMPLAINTE 2
| Belle, tournez vers moy vos yeulx... |
XL
RONDEL 3
| S’il ne vous plaist que j’aye mieulx. |
XLI 4
(Sans titre)
| Aymy ! quel mal, quel ennuy, quel doleur... /334/ |
XLII
BALADE
| 1 | J’ay en mon cuer ung eul qui tousdiz veille, |
| 2 | Ne riens ne fait fors que vous regarder. |
| 3 | Et, quant dez yeux de la teste soumeille, |
| 4 | L’eul de mon cuer, belle, vous voy tout cler. |
| 5 | Celluy regard ne m’en puet nul oster. |
| 6 | Je le reprins d’Amours en droit hommaige |
| 7 | Et par celui ay je grant avantaige, |
| 8 | Quar autrement veoir je ne pourroye |
| 9 | Vostre tresgent et gracieux visage |
| 10 | Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye. |
| 11 | Il a aussy en mon cuer une oreille |
| 12 | Qui veult tousdiz de vous oyr parler. |
| 13 | En bonne foy, ce n’est mie merveille, |
| 14 | Car on en puet de grans biens escouter. |
| 15 | Vostre bonté vous fait de bons louer |
| 16 | Et vous amez honneur de droit usaige. |
| 17 | Le dieu d’Amours a mis en mon courage |
| 18 | Voz loiaulx fais, pour ce que servir doye, |
| 19 | Plus humblement, vostre noble corsage |
| 20 | Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye. /335/ |
| 21 | Je sçay de vray que vous n’avez pareille |
| 22 | De loiauté, de sa ne de la mer. |
| 23 | C’est la chose qui plus fort me conseille |
| 24 | Qu’en vous servant doye mes jours finer. |
| 25 | Si feray je, de ce ne fault doubter. |
| 26 | Vous en tenez le cuer de moy en gaige. |
| 27 | Bien tient le corps qui a le cuer en gaige. |
| 28 | Pour nul danger oblier ne pourroye |
| 29 | La grant beaulté de vostre jeune aage |
| 30 | Que mon cuer voit, tousdiz, ou que je soye. |
| 8 pourroy — 10 soy — 25 Si saige — 27 en manque — |
XLIII
BALADE 1
| Salus assés par bonne entention... /336/ |
XLIV
LE DIT DE LOIAUTÉ
| 1 | Loiaulté d’amour necte et pure, |
| 2 | Clere, sans tache et sans laidure, |
| 3 | N’a en luy fait ne demonstrance, |
| 4 | Parler, regart ne contenance, |
| 5 | Atrait, acueil ne couverture, |
| 6 | Atour, devise ne brodure, |
| 7 | Prise, don, signe ne semblance, |
| 8 | Pour donner a nullui esperance, |
| 9 | Fors ung tout seul d’autre nature. |
| 10 | La prent confort et nourriture, |
| 11 | Joye, soulas et souffisance, |
| 12 | Et toute mondaine plaisance. |
| 13 | C’est celle par qui amour dure, |
| 14 | C’est loiaulté qui, par droitture, |
| 15 | Deffent amour de varience |
| 16 | Et la tient en sa grant puissance |
| 17 | Fine, forte, ferme et seure, |
| 18 | Et lui fait peser par mesure |
| 19 | Tous sez fais en juste balance. |
| 20 | Car Amours, qui a congnoissance, |
| 21 | Sent et entent de sa nature |
| 22 | Qu’est fauceté et mespriseure, |
| 23 | Et puet mettre par sa science /337/ |
| 24 | Sez faiz en loyal ordonnance. |
| 25 | Si que aigait ne aventure, |
| 26 | Ne nul engin de creature |
| 27 | Ne font a loiaulté nuysance, |
| 28 | Tant soit de soubtil perseverance. |
| 29 | Et se la chose a faire est dure, |
| 30 | Amours tresloiaument l’endure |
| 31 | Pour monstrer foy et afiance, |
| 32 | Mais non d’amour et decepvance. |
| 33 | C’est une tresfause pointure. |
| 34 | Amour ne veult autre pasture |
| 35 | Que droicte loial gouvernance. |
| 36 | C’est sa paix, c’est sa soustenance, |
| 37 | C’est tout son bien, je le vous jure. |
| 25 aigart — 26-27 Ces deux vers sont intervertis — | |
| /338/ |
XLV
BALADE
| 1 | Loyal amour, ardant et desireuse, |
| 2 | Ferme, sans fin, en terre moult douee, |
| 3 | Et ma dame, plaisant et gracieuse, |
| 4 | Plainne d’amour, de tous biens renommee, |
| 5 | N’ont en mon cuer laissé nulle pensee, |
| 6 | Fors que celle qui d’eulx deux me revient. |
| 7 | Et en celle tant penser me convient |
| 8 | Que de riens plus ne me souvient, par m’ame, |
| 9 | Fors que d’amours et de ma belle dame. |
| 10 | Je sens amour, pesant et oultraigeuse, |
| 11 | De trop amer trop fort desmesuree, |
| 12 | Et je congnois ma dame dangereuse, |
| 13 | Froide d’amer, saichant, bien advisee, |
| 14 | Pour sa bonté de plusieurs desiree. |
| 15 | Tousdiz meilleur et plus belle devient. |
| 16 | Et cilz penser sy prés de moy se tient |
| 17 | Que de riens plus ne me souvient, par m’ame, |
| 18 | Fors que d’amour et de ma belle dame. |
| 19 | Mais trop seroit amour plus savoureuse, |
| 20 | Mieulx avenant et plus ayse portee, |
| 21 | Se ma dame, jeune, gente, joyeuse, /339/ |
| 22 | Belle sans per, bonne, bieneuree, |
| 23 | Voloit savoir comment elle est amee |
| 24 | En tous les poins que loyal cuer maintient. |
| 25 | Car loiaulté de sy prez m’apartient |
| 26 | Que de riens plus ne me souvient, par m’ame, |
| 27 | Fors que d’amour et de ma belle dame. |
XLVI
VYRELAY 1
| Je vous aime, je vous desir... /340/ |
XLVII
BALADE
| 1 | Je congnois bien lez tourmens amoureux, |
| 2 | Mais je ne sçay mon cuer vers eux deffendre. |
| 3 | Car quant je puis eschapper a l’ung d’eulx, |
| 4 | Soudainnement m’en vient ung plus fort prandre. |
| 5 | A mon bon droit, me fault coulpable rendre, |
| 6 | Crier mercy et dire que j’ay tort. |
| 7 | Ma vie vault plus ung pou que la mort, |
| 8 | Car, chascun jour, j’ay ung nouvel martire, |
| 9 | Et de mez maulx le derrain est le pire. |
| 10 | Se longuement doiz languir sans finer, |
| 11 | Il me fauldroit avoir ung corps de cire |
| 12 | Qui fondre peust et lui renouveller. |
| 13 | Car telz tourmens sont sy fort angoisseux |
| 14 | Que nullement je ne pourroye actendre |
| 15 | Lez grans meschiefz et lez faiz perilleux |
| 16 | Qui de doleur me font souvent estandre. |
| 17 | Trop chierement scet Amours sez dons vendre |
| 18 | Qui travaillent l’esperit, quant il dort, |
| 19 | Et, en veillant, n’a point de reconfort. |
| 20 | L’ung fait plourer pour l’autre faire rire. /341/ |
| 21 | Sy fais assaus ne me doivent suffire, |
| 22 | Et, se mon cuer s’y vouloit acorder, |
| 23 | Il me fauldroit avoir ung corps de sire |
| 24 | Qui fondre peust et lui renouveler. |
| 25 | Je trouve hautain Danger et oultrageux, |
| 26 | Que nulle foiz ne m’est souef ne tendre, |
| 27 | Ne de mez maulx ne veult estre piteux. |
| 28 | Quant de dueil voit mon cuer partir et fandre, |
| 29 | A peine veult mez complaintez entendre. |
| 30 | Je suis par lui arivé a mal port. |
| 31 | Jamaiz n’auray joye, bien ne deport, |
| 32 | Puisque Pitié ne le peust desconfire. |
| 33 | Bien doy mon temps et ma vie mauldire, |
| 34 | Quant de durté me veult ainsy grever. |
| 35 | Il me fauldroit avoir ung corps de cire |
| 36 | Qui fondre peust et lui renouveler. |
| 18 travaillant — |
XLVIII
BALADE 1
| Il me convient estre mal de mes yeux... /342/ |
XLIX
BALADE 1
| 1 | Dea, doulx amiz, vous vous desconfortez |
| 2 | Trop durement a petit d’achoison. |
| 3 | Vous regretez les biens que vous avez |
| 4 | Eus d’Amours par moult longue saison, |
| 5 | Et puis dictez que je fais trayson |
| 6 | Quant autrement de vous ne me souvient. |
| 7 | Mais se, par force, autre amer me convient |
| 8 | En devez vous crier sur moy ne brayre ? |
| 9 | Prenez en gré le temps tel comme il vient : |
| 10 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 11 | Amours me fist, ou temps dont vous parlez, |
| 12 | Donner a vous entierement en don, |
| 13 | Maintenant veult c’un autre en soit doués |
| 14 | Que j’ayme autant qu’ou temps dont nous parlon |
| 15 | Faisoye vous, quar il est bel et bon. |
| 16 | A mon advis, aussy il apartient |
| 17 | Qu’au gré d’Amours le face, et s’il avient |
| 18 | Qu’on en dye riens qui me puist desplaire, /343/ |
| 19 | Je respondray que droit a droit revient. |
| 20 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 21 | Apaisiez vous et Amours merciez |
| 22 | Quant de sez biens avez eu a foyson. |
| 23 | S’il lez reprent, humblement l’endurez. |
| 24 | Car sez jeux sont de telle condicion, |
| 25 | Quant il se joue aux gens de sa maison, |
| 26 | L’un corrocié, l’autre lié en devient, |
| 27 | L’un boute hors, l’autre avec lui retient. |
| 28 | Or suis a luy, s’il lui plaist, sans retraire. |
| 29 | Et pour ce dy je a qui fausse me tient : |
| 30 | Je n’ay riens fait qu’Amours ne m’ait fait faire. |
| 4 Envers amours — 10, 20, 30 ne me fait faire — 11 ung temps de vous parler — 14 dont parlons — 17 le faciez cil — 18 puet — 22 avez eu foyson — 26 liel — |
L
BALADE 1
| Dolent de cuer et triste de pensee... |
LI
LA COMPLAINTE DE L’AN NOUVEL 2
| Jadix m’advint que par meslencolye... /344/ |
LII
BALADE
| 1 | Belle, que j’aim plus qu’autre ne que moy |
| 2 | De loial cuer tresamoureusement, |
| 3 | Pour le maintien gracieux qu’en vous voy, |
| 4 | Je vous supply, de bon cuer, humblement, |
| 5 | Qu’il vous plaise, dame de tous amee, |
| 6 | Moy retenir vostre povre servant, |
| 7 | A ce plaisant premier jour de l’annee. |
| 8 | Laissez penë et douleur et ennoy, |
| 9 | Prenez en vous joye et esbatement. |
| 10 | Laissez le noir, mectez vous en requoy |
| 11 | Pour mieulx penser a loisir doulcement. |
| 12 | S’ainsy faictez, plus en serez louee |
| 13 | Que d’endurer et vivre tristrement, |
| 14 | A ce plaisant premier jour de l’annee. |
| 15 | Et s’il vous play a moy donner l’octroy |
| 16 | De vostre amour que je desire tant, |
| 17 | Vous me ferez de tous biens mondains roy, |
| 18 | Plus eureux que nul qui soit vivant. |
| 19 | C’est mon espoir, c’est toute ma pansee. |
| 20 | C’est ce qui me tendra joyeusement, |
| 21 | A ce plaisant premier jour de l’annee. |
| 15 cil — 18 quil — | |
| /345/ |
LIII
BALADE
| 1 | Ung vrais amans puet tant de biens trouver |
| 2 | En bien amer que creature humaine |
| 3 | Ne le pourroit nullement esperer. |
| 4 | Car c’est ainsy que la droite fontainne, |
| 5 | Qui tousjours cour et tousjours si est plainne, |
| 6 | Pour tous amans mectre, sans variance, |
| 7 | En grant desduit et en doulce plaisance. |
| 8 | Qu’esse de bien et loiaulment amer ? |
| 9 | C’est tous solas pour cuerz oster de painne. |
| 10 | Qu’esse a dame foy et honneur porter ? |
| 11 | C’est tous deduis en la vie mondainne, |
| 12 | C’est pour venir a joye souverainne, |
| 13 | C’est pour tousjours vivre, sans variance, |
| 14 | En grant deduit et en doulce plaisance. |
| 15 | Dame plaisant, ou il n’a qu’amender, |
| 16 | Belle sans per, de mon cuer chastellainne, |
| 17 | A vous me rens, sans moy desordener. |
| 18 | Dame, a vous suis sans pensee villainne, |
| 19 | Car tant vous aim de bonne amour certainne |
| 20 | Que par vous vis d’amoureuse substance |
| 21 | En grant deduit et en doulce plaisance. |
| 17 desordene — | |
| /346/ |
LIV
RONDEL
| 1 | Bien appert, belle, a vo bonté |
| 2 | Et a vostre maintenement |
| 3 | Que vous aimez tresloiaument |
| 4 | La ou vostre cuer s’est donné. |
| 5 | Pour ce est cil tresbien euré |
| 6 | Qui vous aime non faintement. |
| 7 | S’en doit mieulx faire vostre gré |
| 8 | De cuer et plus songneusement, |
| 9 | Car, pour vivre amoureusement, |
| 10 | Il ne est nul mieulx assené. |
| 4 cest — | |
| /347/ |
LV
BALADE 1
| 1 | Fouir m’en fault a chace d’esperon, |
| 2 | Loing de tous biens, ou deser de tristour, |
| 3 | Et y feray lever une maison |
| 4 | Pour moy mucier, en ung petit destour. |
| 5 | La vueil languir, sans faire autre labour, |
| 6 | A celle fin que plaisance ne voye, |
| 7 | Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye. |
| 8 | Mais diversë en sera la cloyson |
| 9 | De ce pourpris on feray mon sejour. |
| 10 | Courroux, Soussy, Despit et Marison |
| 11 | Feront le mur et yront a l’entour. |
| 12 | Et Desespoir sera donjon et tour. |
| 13 | C’est le retrait ou il fault que je soye, |
| 14 | Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye. |
| 15 | Il y aura, car c’est tresbien raison, |
| 16 | Ung jardinnet de merveilleux atour |
| 17 | Qui, en tous temps, sera en sa saison |
| 18 | D’estre chargé d’Ennuy et de Doulour. |
| 19 | Et, ou milieu, ung grant Fleuve de Plour. |
| 20 | De m’esnoyer seray souvent en voye, |
| 21 | Car j’ay perdu ma jeunesse et ma joye. |
| 11 yront entour — | |
| /348/ |
LVI
RONDEL
| 1 | Comment seroit que je fusse joieulx, |
| 2 | Quant je ne voy ma tresbelle maistresse |
| 3 | De qui me vient quanque j’ay de leesse, |
| 4 | Par le regart de sez beaulx rians yeux ? |
| 5 | Puisque j’en suy sy tresfort amoureux |
| 6 | Que d’y penser a toute heure ne cesse. |
| 7 | S’elle feust cy, je feusse bien eureux, |
| 8 | Et en mon cuer n’eusse plus de tristesse. |
| 9 | Mais puisqu’il fault qu’aprez moy je la lesse |
| 10 | Avec Danger qui tant est envieux. |
LVII
BALADE 1
| Comment qu’il soit mon cuer vous aimera... | |
| /349/ |
LVIII
RONDEL
| 1 | Belle, pour haïr faulceté |
| 2 | Et vous servir de cuer d’amy, |
| 3 | M’ont Amours mis en tel party |
| 4 | Que je pers plaisance et senté. |
| 5 | Car savoir ne puis se vo gré |
| 6 | Est qu’ayez ja de moy mercy. |
| 7 | Mais, s’il vous plaisoit qu’asseuré |
| 8 | En feusse par ung doulx ottry, |
| 9 | De tous poins seroye je gary |
| 10 | Du gré mal qui tant m’a duré. |
| 5 ce — |
LIX
BALADE 1
| Puisqu’Amours veult et lui plaist et agréé... | |
| /350/ |
LX
BALADE 1
| Si durement me destraint la pensee... |
LXI
RONDEL
| 1 | Ce premier jour que l’an se renouvelle, |
| 2 | Joieusement et de loial penser |
| 3 | Vous doins mon cuer a tousjourz sans faulser, |
| 4 | Bonne, saige, gracieuse et tresbelle. |
| 5 | Car, par ma foy, vous estez seule et celle |
| 6 | Sans qui ne puis leesse recouvrer. |
| 7 | Si pry Amours que pour moy se melle |
| 8 | Qu’a mercy puit vostre doulx cuer tourner, |
| 9 | Et que regart atire Bel Parler, |
| 10 | Ou l’un sans plus m’en doint bonne nouvelle. |
| 7 manque une syllabe — | |
| /351/ |
LXII
BALADE
| 1 | La grant beaulté de vo viaire cler |
| 2 | Et la doulseur dont vous estez paree |
| 3 | Me font de vous si fort enamourer, |
| 4 | Chiere dame, qu’avoir ne puis duree. |
| 5 | A toute heurë est en vous ma pensee. |
| 6 | Desir m’asault durement par rigour. |
| 7 | Et, se par vous ne m’est grace donnee, |
| 8 | En languissant defineront my jour. |
| 9 | Allegement ne pourroye trouver |
| 10 | Du mal que j’ay par creature nee, |
| 11 | Se par vous non, en qui veul affermer |
| 12 | Entierement mon cuer, sans dessevree. |
| 13 | Il est vostre, longtemps vous ay amee |
| 14 | Celeement, sans en faire clamour. |
| 15 | Et, se l’amour de vous m’est reffusee, |
| 16 | En languissant defineront my jour. |
| 17 | Si vous suppli humblement que passer |
| 18 | Ma requeste vueillez, s’il vous agree. |
| 19 | Assez pouez congnoistre mon penser |
| 20 | Par ma chanson, qui balade est nommee. /352/ |
| 21 | Plus ne vous dy, belle tresdesiree, |
| 22 | Demonstrez moy, s’il vous plaist, vo doulsour, |
| 23 | Car autrement soiez acertainnee |
| 24 | En languissant defineront my jour. |
| 3 me fait — | |
| /353/ |
LXIII
BALADE
| 1 | Se mon cuer font en larmez et en plours |
| 2 | Par desconfort, ce n’est mie merveille, |
| 3 | Car je ne puis de celle avoir confort |
| 4 | Pour qui Desir sy griesment me travaille. |
| 5 | Helas ! Pitié sy me fait sourde oreille, |
| 6 | Quant je requiers avoir son reconfort |
| 7 | Contre Dangier qui, a toute heure, veille |
| 8 | Pour mieulx garder de ma dame le fort. |
| 9 | Sans remede voy definer mez jours, |
| 10 | Se Franchise briesment ne s’apareille |
| 11 | A mon secours venir plus que le cours, |
| 12 | Qui, par doulsour, dame Pitié resveille. |
| 13 | A Doulx Espoir humblement pry que vueille |
| 14 | Moy secouryr et me donner confort |
| 15 | Contre Dangier qui, a toute heure, veille |
| 16 | Pour mieulx garder de ma dame le fort. |
| 17 | Courtoysye sy deprië Amours |
| 18 | Qu’a ma dame, qui d’onneur n’a pareille, |
| 19 | Face savoir lez penez et les doulours |
| 20 | Que pour luy sens, et que il la conseille /354/ |
| 21 | Qu’a son servant humblement me recueille. |
| 22 | Sy en seray plus viguereux et fort |
| 23 | Contre Dangier qui, a toute heure, veille |
| 24 | Pour mieulx garder de ma dame le fort. |
| /355/ |
LXIV
BALADE 1
| 1 | Ne doy je bien Malebouche hayr ? |
| 2 | Par foy, oil, quant, par son faulx parler, |
| 3 | M’estuet lesser l’aler et le venir |
| 4 | Vers ma dame que je doy tant amer. |
| 5 | Mais j’aim plus chier, pour son honneur garder, |
| 6 | A m’en tenir, que pour moy ait diffame. |
| 7 | On me pourroit, par raison, bien blasmer, |
| 8 | S’a ma cause perdoit sa bonne fame. |
| 9 | Combien, certez, s’elle ne veult mentir |
| 10 | Mauveisement, elle n’en puet parler |
| 11 | Que tout honneur, mais, pour anientir |
| 12 | Son langaigë et le faire cesser, |
| 13 | D’elle me vueil ung petit eslongner. |
| 14 | Non pas du cuer, il est tout sien, par m’ame. |
| 15 | Bien devroye de tresgrant dueil crever. |
| 16 | S’a ma cause perdoit sa bonne fame. |
| 17 | On ne s’en scet ny gueter n’escapir |
| 18 | Que prest ne soit son arc pour destouchier |
| 19 | Fleiches tellez que, qui s’en sent ferir, |
| 20 | A grant pene puit garison trouver. /356/ |
| 21 | Tel trait doit tout amant fort redoubter. |
| 22 | Doubter le vueil pour le bien de ma dame. |
| 23 | Trop auroye le cuer dur et amer, |
| 24 | S’a ma cause perdoit sa bonne fame. |
| 1 ma bouche — 17 sy gueter — | |
| /357/ |
LXV
BALADE
| 1 | Vostre gent corps, vostre plaisant viayre, |
| 2 | Et le regart de voz beaulx rians yeux, |
| 3 | Vostre parler courtois et debonnaire, |
| 4 | Vo bel maintien, jolis et gracieux, |
| 5 | Contraint mon cuer que je soye amoureux |
| 6 | De vous, dame, par qui sens la pointure |
| 7 | Amoureuse qui me fait tresjoyeux, |
| 8 | Quant je pensë a vo doulce figure. |
| 9 | Se mon cuer met en vous, je le doy faire. |
| 10 | Par droit souhait ne pourroit estre mieulx. |
| 11 | S’en loe Amours qui la l’a voulu traire |
| 12 | Et sy m’en tien assez plus eureux. |
| 13 | Or vueil estre desormais songneux |
| 14 | De vous amer de vrayë amour pure |
| 15 | Car, par ma foy, j’en suis tresdesireux, |
| 16 | Quant je pensë a vo doulce figure. |
| 17 | Pour quoy vous pry humblement que desplaire |
| 18 | Ne vous doye, se de cuer trespiteux |
| 19 | Je vous requiers ce qu’il me doit tant plaire, |
| 20 | C’est vostre amour dont je suis famillieux. /358/ |
| 21 | Sy ne me soit vo franc cuer rigoreux, |
| 22 | Belle et bonnë ou j’ay mise ma cure. |
| 23 | Des dons d’Amours ne suis pas souffreteux |
| 24 | Quant je pensë a vo doulce figure. |
| 2 beaulx manque — 6 sans — | |
| /359/ |
LXVI
BALADE
| 1 | Or n’ay je mais que douleur et tristesse, |
| 2 | Painë, ennuy, soussy et desconfort. |
| 3 | Joye me fuit et Doulx Penser me laisse. |
| 4 | En plains, en plours, sont trestuit my deport. |
| 5 | Autre bien n’ay. Regardez a quel port |
| 6 | Suis arivé pour loiaument amer. |
| 7 | Se je m’en dueil, nul ne m’en doyt blasmer. |
| 8 | Las ! je languis nuit et jour en destresse |
| 9 | Comme cellui qui n’a nul reconfort, |
| 10 | Car je voy bien que ma dame et maistresse |
| 11 | Ne tient conte dez griefz maulx que je port. |
| 12 | Et sy l’ayme, se Dieu me doint confort, |
| 13 | De bonne amour, senz nul villain penser. |
| 14 | Se je m’en dueil, nul ne m’en doit blasmer. |
| 15 | Or n’en puis mais dont, se je me courrouce, |
| 16 | Il m’est advis que je n’ay mye tort. |
| 17 | Servie l’ay longuement sans paresse |
| 18 | Tout mon vivant humblement sans descort. |
| 19 | En garredon me vuelt donner la mort. |
| 20 | C’est ung loyer aspre, dur et amer. |
| 21 | Se je m’en dueil, nul ne m’en doit blasmer. |
| 3 fut — 15 puis je — | |
| /360/ |
LXVII
BALADE
| 1 | D’amoureux mal suis doulcement apris |
| 2 | De vous, dame, que Dieu gart de dommaige. |
| 3 | Par vo regart m’avez doulcement pris. |
| 4 | A vous me rens, sy vous vueil faire hommaige. |
| 5 | D’umble vouloir me met en vo servaige. |
| 6 | Recevez moy, belle, courtoysement, |
| 7 | Car, par ma foy, de vray et bon couraige |
| 8 | Vous vueil servir tresamoureusement. |
| 9 | D’amer servir dame de sy hault pris, |
| 10 | Com vous estez, bonne, plaisant et saige, |
| 11 | Je ne seroye de personne repris |
| 12 | Qui maintiengne de bien amer l’usaige, |
| 13 | Car en vous maint et prent son hostellage |
| 14 | Honneur, valour, humble contenement. |
| 15 | Pour ce, de cuer enterin non volage, |
| 16 | Vous vueil servir tresamoureusement. |
| 17 | Or vueille Amours, dont je suis entrepris, |
| 18 | Qui lez griefz maulx amoureux assouage, |
| 19 | Heur me donner d’estre sy bien apris |
| 20 | Que je fasse vo plaisir sans folage, /361/ |
| 21 | Et qu’envers moy vous ne soyez sauvage, |
| 22 | Sy que l’amour de vous begninement |
| 23 | Puisse acquerir, car le cours de mon aage |
| 24 | Vous vueil servir tresamoureusement. |
| /362/ |
LXVIII
BALADE
| 1 | Vous qui voulez l’oppignion contraire |
| 2 | De loiaulté en amours maintenir, |
| 3 | Bien vous pouez tous d’une part retrayre. |
| 4 | Point ne devez soubz le pannon venir |
| 5 | Du dieu d’Amours. On vous en doit bannir |
| 6 | Et debouter, comme gent deffaillie, |
| 7 | Qui soustenez ce qu’on doy plus haïr : |
| 8 | Desloiaulté en l’amoureuse vie. |
| 9 | C’est ung regnon tresnoble, qui doit plaire |
| 10 | A ung chascun, que loyaulté tenir. |
| 11 | Tout cuer gentil y doit prendre exemplaire |
| 12 | Et la raison aidier et soustenir |
| 13 | Dez vrais amans et l’autre anientir. |
| 14 | Quant endroit moy, je tien de la partie |
| 15 | De trestous ceulx qui veulent degerpir |
| 16 | Desloiaulté en l’amoureuse vye. |
| 17 | Et me semble, de ce ne me quier traire, |
| 18 | Qu’on puet assez plus d’onneur acquerir |
| 19 | En loiaulment amer, sans luy meffaire, |
| 20 | Qu’estre tenu villotier ne querir /363/ |
| 21 | Son fol vouloir, s’il ne l’a a complir. |
| 22 | Car la est foy souventesfois mentie |
| 23 | C’est deshonneur, pour ce doit on foïr |
| 24 | Desloiaulté en l’amoureuse vie. |
| 25 | Princesse d’amours, ne vueillez consentir |
| 26 | Que loiaulté soit pour eux amoindrie |
| 27 | Qui soustiennent, par largement mentir, |
| 28 | Desloiaulté en l’amoureuse vie. |
| 10 qui — 11 il doit — 18 assez est barré — | |
| /364/ |
LXIX
BALADE
| 1 | Or ne sçay je tant de servise faire |
| 2 | A ma dame que elle me vueille amer, |
| 3 | Et sy me voit pour s’amour grans maulx traire. |
| 4 | Mais envers moy est son cuer sy amer |
| 5 | Que je n’y puis point de doulsour trouver. |
| 6 | Plus la depry doulcement, plus m’est fiere. |
| 7 | Et sy n’en quier pourtant mon cuer oster. |
| 8 | Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere. |
| 9 | Elle scet bien que ce qui lui doit plaire, |
| 10 | Sans actendre deux fois le commender, |
| 11 | Songneusement je le fais, sans contraire, |
| 12 | De cuer joieux. Bien y deust regarder, |
| 13 | Mes complaintez aussy considerer, |
| 14 | Sans me getter de s’amour sy arriere. |
| 15 | Toutesvoiez, de ce n’estuet doubter, |
| 16 | Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere. |
| 17 | Car peine, meschief, durté ne haire |
| 18 | Qu’en desirant s’amour puisse endurer |
| 19 | Ne me vouldray de la servir retraire. |
| 20 | Mais plus qu’onques le feray sans faulser. /365/ |
| 21 | Car j’ay espoir que d’elle au pis aler |
| 22 | Auray gracë amoureuse et pleniere. |
| 23 | Et pour ce dy pour mon fait mieulx prouver : |
| 24 | Plus m’escondit, plus la vueil tenir chiere. |
| 17 manque une syllabe — | |
| /366/ |
LXX
BALADE
| 1 | S’une dame, jeune, gente et jolie, |
| 2 | Belle et bonnë et paree d’onnour, |
| 3 | Met son penser, son cuer, son estudye |
| 4 | En bien amer, loiaulment, sans folour, |
| 5 | Bel, bon et gent, plain de toute valour, |
| 6 | Saige, courtois, secret, vray amoureux, |
| 7 | De maintien honneste et gracieulx, |
| 8 | Doit elle dont pour tant estre reprise ? |
| 9 | Je dy que non, que c’est droicte franchise |
| 10 | Du cuer gentifz. Si fait mieulx, si m’est vis, |
| 11 | D’un tel amer que faire tous honnis. |
| 12 | N’est ce pas dont tresgracieuse vie |
| 13 | Et joieuse que amer de bonne amour, |
| 14 | Sans mal penser ? Sy est, quoy que nul die. |
| 15 | La n’y a point blasme ne deshonnour. |
| 16 | Telle amour est nourrie de doulçour. |
| 17 | Si me dy je : Com lait d’estre songneux ! |
| 18 | De Dieu amer et servir, c’est le mieux. |
| 19 | Mais non obstant celle point ne desprise |
| 20 | Qui s’amour a ainsy qu’ay dit assise. |
| 21 | Ainsois son fait assez plus los et pris |
| 22 | D’un tel amer que faire tous honnis. /367/ |
| 23 | Point ne doubte qu’Amours n’ait seignorie |
| 24 | Sur dame qui est en sa droite flour |
| 25 | De jeunesse, qui la tient et guerrie. |
| 26 | Si en convient que elle en sente l’odour. |
| 27 | Pas ne sera son cuer sy oultrageux |
| 28 | Que d’un amant vray ne soit desireux. |
| 29 | Amours le veult qui du cuer a la prise, |
| 30 | La saisinë, et le duit a sa guise, |
| 31 | Et le contraint que plus soit ententiz |
| 32 | D’un tel amer que faire tous honnis. |
| /368/ |
LXXI
BALADE
| 1 | Tresdoulz amis, que j’aim parfaitement |
| 2 | Et aimeray tout le cours de ma vie, |
| 3 | Ne vueillez pas croire legerement |
| 4 | Les mesdisans qui, par tresfaulce envie |
| 5 | Et par tresmauvais rapport, |
| 6 | Mectent souvent vrais amans en descort. |
| 7 | Car, par ma foy, tant comme je vivray, |
| 8 | Foy, loiaulté, sans faulcer, vous tendray. |
| 9 | Pour quoy vous pry tresaffectueusement |
| 10 | Qu’en vostre cuer telle meslencolie |
| 11 | Vous ne mectez, car tenez vrayement |
| 12 | A tort seroit, de ce ne doubtez mie. |
| 13 | Ja, ce Dieu plaist, le remort |
| 14 | De faulceté n’aura en moy effort. |
| 15 | Je suis vostre, n’en soiés en esmoy. |
| 16 | Foy, loiaulté, sens faulser, vous tendray. |
| 17 | Sy ne doubtez point qu’il soit autrement |
| 18 | Pour parole que personne vous die, |
| 19 | Car je vous ay donné oultreement |
| 20 | Mon cuer, m’amour, sens nulle departie, /369/ |
| 21 | Et Dieu m’envoye la mort, |
| 22 | L’eure et le jour que je vous feray tort. |
| 23 | Soiés certain que, de fin cuer et vray, |
| 24 | Foy, loiaulté, sens faulcer, vous tendray. |
| /370/ |
LXXII
BALADE
| 1 | De moy se part mon tresloial amis, |
| 2 | Et sy s’en va en estrange contree, |
| 3 | Dont j’ay le cuer courrocié et marry. |
| 4 | Hé ! que feray, lasse, desconfortee ? |
| 5 | Je demourray dolente et esploree, |
| 6 | Sans reconfort avoir, soulas ne joye. |
| 7 | Or vueille Dieux que brefment le revoye ! |
| 8 | S’estre peust, je feusse avecquez luy |
| 9 | Sans departir, mais trop me desagree |
| 10 | Qu’estre ne puit, ce poise my. |
| 11 | Mieulx amasse faire ma destinee |
| 12 | Avecques luy tousdiz, sans dessevree, |
| 13 | Que loing de moy feust, par quelquonquez voye. |
| 14 | Or vueille Dieux que briefment le revoye ! |
| 15 | Se je desir qu’il soit tout prés d’ycy, |
| 16 | Ou qu’envers moy face tost retournee, |
| 17 | C’est a bon droit, car bon jour ne demy |
| 18 | N’auray, certez, jusquez a la journee |
| 19 | Que le verray, c’est toute ma pensee. |
| 20 | Car adonquez tresjoieuse seroie. |
| 21 | Or vueille Dieux que briefment le revoye ! |
| 15 tout manque —21 la — | |
| /371/ |
LXXIII
BALADE
| 1 | Amant qui est cornart et paoureux |
| 2 | De descouvrir ou dire son penser |
| 3 | A celle dont il est fort amoureux, |
| 4 | Pert bien son sens. Cuide il, sans demender, |
| 5 | Avoir ce dont il a grant desirier ? |
| 6 | Certez, nennil, ne s’y actende mie. |
| 7 | Point n’appartient a dame d’octroyer |
| 8 | Don de mercy, ainçois qu’on la deprie. |
| 9 | Car son honneur n’en vauldroit de riens mieulx, |
| 10 | Mais en pourroit durement abaissier. |
| 11 | Pour ce dy je qu’a blasmer sont tous ceulx |
| 12 | Qui se penent n’entremettent d’amer. |
| 13 | Quant sy cornars sont de grace rover, |
| 14 | Ne mettent point en amer estudie. |
| 15 | Ilz sont musars et nissez d’esperer |
| 16 | Don de mercy, ainsois qu’on la deprie. |
| 17 | Estre ne puet en amours eureux |
| 18 | Qui, a la fois, ne s’ose aventurer |
| 19 | Par doulx parler, courtois et gracieux, |
| 20 | Requerir ce qui le puet alegier. /372/ |
| 21 | Ne, pour reffus oyr, ne doit cesser |
| 22 | De poursuir ce ly puit faire aye. |
| 23 | On n’a pas sy de dame, de legier, |
| 24 | Don de mercy, ainsois qu’on la deprie. |
| 5 se dont — 8 le deprie — | |
| /373/ |
LXXIV
BALADE
| 1 | A Medee me puis bien comparer |
| 2 | Qui, a grant tort, fu de Jason traÿe. |
| 3 | Il ly promist, par decepvant parler, |
| 4 | Foy, loiaulté pourter toute sa vie. |
| 5 | Mais tost luy fu sa promesse mentie. |
| 6 | Quant de lui ot faicte sa volunté, |
| 7 | Il la laissa, par sa grant tricherie. |
| 8 | Ainsy le fait cuer plain de faulceté. |
| 9 | Pourtant le dy qu’ainsy m’est pour amer, |
| 10 | Car je me voy de celluy deguerpie |
| 11 | Qui me souloit a toute heure clamer |
| 12 | Sa maistresse, sa dame et s’amie. |
| 13 | Or m’apersoy que s’amour departie |
| 14 | Est aultre part, par sa desloiauté. |
| 15 | Lasse, dolant, ne le cuidasse mye. |
| 16 | Ainsy le fait cuer plain de faulceté. |
| 17 | Je l’ay amé, loiaulment, sans faulser, |
| 18 | Et encorez fais, non obstant sa foulie. |
| 19 | Car je ne vueil ne ne quiers regarder |
| 20 | A son erreur, ma foy luy ay plevie. /374/ |
| 21 | Je lui tendray, certez, quoy que nul die, |
| 22 | Et, s’il est tel qu’il ne tourne a bonté, |
| 23 | Dire pourray, a plaine vois ravie : |
| 24 | Ainsy le fait cuer plain de faulseté. |
| 4 Foy et — 5 Maist — | |
| /375/ |
LXXV
BALADE
| 1 | Qui veult entrer en l’amoureux servage |
| 2 | Ne s’y mette, sy ne veult maintenir |
| 3 | Ce qui s’ensuit, selon le droit usage, |
| 4 | De vray amant qui tente a aquérir |
| 5 | Grace d’Amours et a honneur venir. |
| 6 | Premierement, c’est d’amer loiaulment, |
| 7 | Estre secret, pour son fait mieulx couvrir, |
| 8 | Soit doulx, courtois, de gent contenement. |
| 9 | Ainsy puit il dons d’Amours desservir. |
| 10 | De soy venter ne tiengne point langaige, |
| 11 | Sur toute rien s’en doit bien astenir. |
| 12 | De trop parler se garde, ce est oultrage, |
| 13 | Et s’en voit on souvent mesavenir. |
| 14 | De son povoir, doit sa dame servir, |
| 15 | Honneur porter sur toutez bonnement, |
| 16 | Craindre, doubter, amer et obeir, |
| 17 | Souvent prier tresamoureusement. |
| 18 | Ainsy puit il dons d’Amours desservir. /376/ |
| 19 | A Doulx Espoir face tousdiz hommage. |
| 20 | Pour mal qu’il ait ne le vueille guerpir. |
| 21 | Et ne soit pas a largesse sauvage, |
| 22 | Son fait, son bien en pourroit amoindrir. |
| 23 | Par largesse puit on bien adoulsir |
| 24 | Et amolir ung dur cuer grandement. |
| 25 | A tous facë et a toutez plaisir, |
| 26 | S’en aura pris, los et avancement. |
| 27 | Ainsy puit il dons d’Amours desservir. |
| 4 tant a — 9, 18, 27 dont - | |
| /377/ |
LXXVI
BALADE
| 1 | Hé, doulx amis, qu’avez vous en pensé ? |
| 2 | Ou est la foy que vous m’avez promise ? |
| 3 | Je vous voy tout le couraige mué. |
| 4 | Ailleurs, ce croy, avez entente mise. |
| 5 | Lasse, dolent, je vous ain sans faintise. |
| 6 | Or me laissiez et pour une autre amer. |
| 7 | Ce n’est pas bien de fait ne de franchise. |
| 8 | Se je me plains, ce ne fait a blasmer. |
| 9 | Je vous tiens foy et bonne loiaulté |
| 10 | Et vueil tenir, ne quiers estre reprise |
| 11 | En mon vivant de tour de faulceté, |
| 12 | Car, en droit moy, je la hé et desprise. |
| 13 | Si doit faire chascun qui honneur prise. |
| 14 | Mais ne vous chault guerez de la priser. |
| 15 | Honte n’avez de vostre fole emprise. |
| 16 | Se je me plaing, si ne fait a blasmer. |
| 17 | Vous avés bien le cuer plain de durté |
| 18 | De me mener, sans raison, tel service. |
| 19 | Et sy savez que c’est desloiaulté |
| 20 | De maintenir en amours telle guise. /378/ |
| 21 | Retraiés vous, que meffait ne vous nuise, |
| 22 | Car, se autrement ne vous voy demener, |
| 23 | Au dieu d’Amours en requerray justice. |
| 24 | Se je m’en plaing, ce ne fait a blasmer. |
| 1 vous manque — 4 je croy — | |
| /379/ |
LXXVII
BALADE 1
| 1 | Se Lucresce, la tresvaillant romaine, |
| 2 | Ou la belle troienë Ecuba, |
| 3 | Ou Elie ( ?), qui fut de tieul bien plaine |
| 4 | Qu’en volenté chastement se garda, |
| 5 | Revenoient or en vie, |
| 6 | Au jour d’uy a tant de mal et d’envie |
| 7 | Qu’on lez compareroit, ce m’est advis, |
| 8 | A Dalida, Jesabel et Tahis. |
| 9 | Ce seroit bien comparoison villaine |
| 10 | Et contre droit, més le monde ainsy va, |
| 11 | Car ly plusieurs se donnent moult de payne |
| 12 | De controver ce que ja ne sera |
| 13 | Sur ceulx qui ne pensent mie |
| 14 | Fors a honneur et bien et courtoysie, |
| 15 | Et leur donnent le los que fut jadis |
| 16 | A Dalida, Jesabel et Tahis. |
| 17 | Ho ! doulce Yseult, qui fus a la fontaine |
| 18 | Avec Tristan, Jason et Medea, /380/ |
| 19 | Et toy, Paris avec ta belle Hellene, |
| 20 | Ne venez plus pour amer par de ça. |
| 21 | Ce seroit tresgrant folie. |
| 22 | On vous diroit autant de villenie |
| 23 | Qu’on fit onquez, en nul païs, |
| 24 | A Dalida, Jesabel et Tahis. |
| 25 | 5 ores — 7 se mest vis — 9 se — 20 sa — 21 se — |
Cy fenist Granson.
/381/
IV
LE LIVRE MESSIRE ODE
/382//383/
| 1 | Je vueil ung livre encommencier |
| 2 | Et a ma dame l’envoyer, |
| 3 | Ainsi que je luy ay promis, |
| 4 | Ou seront tous mes faiz escripz. |
| 5 | Non pas tous, mais une partie |
| 6 | Diray de ma mellencolie. |
| 7 | Amours, par vostre bon vouloir, |
| 8 | Vous a pleu moy faire savoir |
| 9 | Que je choisisse une maistresse. |
| 10 | Choisy l’ay plaine de jeunesse, |
| 11 | De biens, de beaulté acomplie, |
| 12 | De doulceur et de chiere lie. |
| 13 | Son regard est doulx a merveille. |
| 14 | Sur toutes est la non pareille. |
| 15 | Et pour ce l’ay voulu choisir, |
| 16 | Esperant que deusse advenir |
| 17 | Au haultain bien des amoreux. |
| 18 | Maiz trop me trouvé angoisseux |
| 19 | Par hardement de trop parler, |
| 20 | Car dit luy ay tout mon penser, |
| 21 | Cuidant qu’il m’en deust estre mieulx. |
| 22 | Maiz Reffuz le tresenvieulx /384/ |
| 23 | Est contre moy de sa puissance. |
| 24 | Dangier d’autre costé s’avance |
| 25 | Et y est quant g’y doy venir. |
| 26 | Lors ne sçay je que devenir. |
| 27 | Quant a elle cuide parler |
| 28 | Emprés elle huche Dangier, |
| 29 | Et Reffuz est d’autre cousté. |
| 30 | En ce point suis je gouverné. |
| 31 | Adoncq je n’ose plus mot dire, |
| 32 | Maiz plus me plaist son escondire |
| 33 | Que d’avoir tous les autres biens |
| 34 | Du monde qui point ne sont siens. |
| 35 | Jusqu’à la mort la vueil servir |
| 36 | Et toutes arriere bannir |
| 37 | De moy pour elle seulement. |
| 38 | Seul sien vueil estre ligement |
| 39 | A la servir de cuer et d’ame, |
| 40 | Loyaument, comme seulle dame, |
| 41 | Et maistresse de mon vouloir. |
| 42 | En ce point je vueil remanoir, |
| 43 | Ne jamaiz ne m’en vueil lasser |
| 44 | Pour mal que j’en puisse endurer, |
| 45 | Esperant qum temps qui vendra |
| 46 | Sa voulenté retournera |
| 47 | Et ara pitié de mes plains |
| 48 | Et de mes maulx dont je me plains. |
| 49 | Maiz l’actente me fait languir |
| 50 | Et trespiteusement fenir /385/ |
| 51 | Par Desir qui m’art et enflamble. |
| 52 | Souvenir avec lui s’assemble. |
| 53 | Penser me font a sa beaulté, |
| 54 | Et par ces deux suis gouverné. |
| 55 | Devant me prennent et derriere. |
| 56 | Perdre me font souvant maniere. |
| 57 | Je pense quant deusse parler. |
| 58 | Je ne puis boire ne menger, |
| 59 | Tant suis de s’amour entreprins. |
| 60 | Amours, pourquoy me suis je prins |
| 61 | A desirer ung si grant bien ? |
| 62 | Ma mort vueil et pour mort me tien. |
| 63 | Je ne vaulx nesqum homme mort, |
| 64 | Car homme qui est sans confort |
| 65 | Ou monde ne peult riens valoir. |
| 66 | Helas ! ou est allé Espoir |
| 67 | Qui m’a promis moy conforter ? |
| 68 | Il ne me devoit point laissier. |
| 69 | Ainsi le m’avoit il promis. |
| 70 | C’est le meilleur de mes amys. |
| 71 | Je sçay bien, quant il revendra, |
| 72 | Qu’a moy tresfort il tancera |
| 73 | De moy ainsi desesperer. |
| 74 | Maiz je ne sçay quel tour tourner, |
| 75 | Tant me destraint ma maladie. |
| 76 | Je suis en mortel resverie |
| 77 | Et croy que je feusse ja mort, |
| 78 | Ne feust ung poy de reconfort |
| 79 | Qui par Espoir m’est venu dire /386/ |
| 80 | Que j’ay tort de moy desconfire |
| 81 | Ne de mener si dure fin, |
| 82 | Ne d’estre a desespoir enclin. |
| 83 | Et dit, se je puis endurer, |
| 84 | Ma douleur verray retourner |
| 85 | En joye bien prochainement, |
| 86 | Et que des biens treslargement |
| 87 | J’auray d’Amours, quoy que nul die. |
| 88 | Loyaulté me sera amye |
| 89 | Et m’aydera a avenir |
| 90 | Au treshault bien que je desir. |
| 91 | Et ainsi comme je pensoye |
| 92 | Et en Espoir me confortoye, |
| 93 | Je m’allay sur ung lit gecter |
| 94 | Pour moy ung petit reposer, |
| 95 | Et meiz peine de moy dormir. |
| 96 | Maiz je ne poz, pour Souvenir, |
| 97 | Dormir ne reposer vrayment. |
| 98 | Et lors je meiz mon pensement |
| 99 | A commancier une ballade. |
| 100 | Et la fiz comme homme malade |
| 101 | Et enregistray en mon livre, |
| 102 | Et, s’il vous plaist, la pouez lire. |
| Bibl. nat. fr. 1727 (A), Bruxelles (B) — Titre : A B manque — 1 A commencier — 12 A doulceurs B doucheur — 14 B Suz — 22 B tresennuyeux — 31 B riens dire — 34 A miens — 36 A errieres — 38 A Sien en vueil B ligerement — 44 A Pour nul — 48 B Et des maulz dont je me complains — 52 B souvent avec luy — 63 B ne qun — 64 B Homme qui est ans reconfort — 83 B Et dist que ce puis — 90 B Au tresgrant — 94 B ung pou — 97 A vrayement — 98 B Et lors que je mis — 102 B Et si vous plaist — | |
| /387/ |
BALADE
| 103 | Desconforté de joye et de leesse, |
| 104 | Raemply de dueil et de plains doloreux, |
| 105 | Triste, pensif, desgarny de leesse, |
| 106 | Desesperé de tormens amoureux, |
| 107 | Tout esloingné de tous plaisirs joyeulx, |
| 108 | Maintenant plus que ne pourroye dire |
| 109 | De tous tormens suis accueilly du pire, |
| 110 | Actains me truiz de douleur et de rage, |
| 111 | Sans franchise suis bouté en servage |
| 112 | Tant que j’en sens mon cueur ardoir et frire. |
| 113 | De plus en plus ay de maulx l’eritage. |
| 114 | J’ay le rebours de ce que je desire. |
| 115 | Souffreteux suis en ma jeune jeunesse |
| 116 | De ce qu’amant doit estre desireux. |
| 117 | Plus n’en diray, bien sçay ce qui me blesse. |
| 118 | Dolant seroye d’estre si maleureux |
| 119 | Que chascun sceust mon meschief ennuyeux |
| 120 | Dont j’ay trop plus que ne pourroye escripre. |
| 121 | Un seul chemin desroye mon couraige, |
| 122 | Me fait languir et passer ce passaige. |
| 123 | Qu’en dictez vous ? Me doibt il bien souffire ? |
| 124 | Qu’en diray plus ? En la fleur de mon eage, |
| 125 | J’ay le rebours de ce que je desire. /388/ |
| 126 | Dangier m’assault, Reffuz me nuyt et blece. |
| 127 | Ung jour je suis trop merencolieux, |
| 128 | Et l’autre jour Espoir me fait promesse |
| 129 | Que, maugré tous, il me fera joyeux. |
| 130 | En ce maintien me fault devenir vieux. |
| 131 | Contre Fortune nul ne puet contredire, |
| 132 | Soit droit, soit tort, soit plaisance ou martire. |
| 133 | Plaisant folye m’a gardé d’estre saige. |
| 134 | Riens ne m’y vault, escu, pavas ne targe. |
| 135 | Bien suis gardé de chanter ne de rire. |
| 136 | Tant que j’en diz a haulte voix par rage : |
| 137 | J’ay le rebours de ce que je desire. |
| 138 | Jeune et gente, ma tresbelle princesse, |
| 139 | De garison ne quier chemin n’adresse |
| 140 | Se non par vous qui estez mon droit mire. |
| 141 | Alegez moy de tous mes maulx du pire. |
| 142 | Ne souffrez plus que die par rudesse : |
| 143 | J’ay le rebours de ce que je desire. |
| 108 A que je ne B Suys maintenant plus que ne — 109 B manque — 111 A me suis trouve — 117-157 A manquent — 121 B desroyr — 142 B Et ne souffrez que die plus — | |
| 144 | Quant j’euz ma balade achevee |
| 145 | Et en mon livre enregistree, |
| 146 | Je reprins a mener mon dueil, |
| 147 | Disant : « Amours, dessus le sueil |
| 148 | Je suis de l’Ostel de Tristesse. |
| 149 | Dangier m’assault, Reffuz me blece. |
| 150 | Contre eulx je ne me puis deffendre. |
| 151 | Pieça a eulx m’eust falu rendre, |
| 152 | Ne fust Espoir qui me conforte. |
| 153 | De bien servir tousjours m’enhorte. /389/ |
| 154 | Mais mon mal si fort me constraint |
| 155 | Et de douleur suis si estraint |
| 156 | Que durer gueres ne pourroye. |
| 157 | Amours, fault il qu’ainsy je soye |
| 158 | Banny du Danjon de Leesse, |
| 159 | Moy qui suis en fleur de jeunesse ? |
| 160 | Ayez pitié de ma douleur |
| 161 | Et de ma piteuse clameur. |
| 162 | Ne souffrez que soye deffait, |
| 163 | Quant par vous ay empris ce fait. |
| 164 | Envoyez Pitié et Humblesse |
| 165 | Hastivement vers ma maistresse |
| 166 | Luy prier qu’a moy secourir |
| 167 | Il luy plaise par son plaisir. |
| 168 | Car oncques serviteur, par m’ame, |
| 169 | Ne servy plus loyaulment dame |
| 170 | Que j’ay vouloir de la servir |
| 171 | En tous estaz et obeyr |
| 172 | A tous ses bons commandemens. |
| 173 | C’est mon dieu, a elle m’atens |
| 174 | De moy faire vivre ou mourir |
| 175 | Ou trespiteusement languir, |
| 176 | Lequel que bon lui semblera. |
| 177 | Car mon cueur ne contredira |
| 178 | Riens qui d’elle soit ordonné. |
| 179 | En ce point est ma voulenté. |
| 180 | Et se je meurs en la servant, |
| 181 | De mon ame luy faiz presant. |
| 182 | Je ne luy ay plus que donner. /390/ |
| 183 | Dame des dames, seulle sans per, |
| 184 | Vostre serf suis et serf me tien. |
| 185 | Regardez se vous ferez bien |
| 186 | De moy ainsi laisser fenir |
| 187 | Par faulte de moy secourir. » |
| 188 | Ainsi que m’aloye plaignant |
| 189 | Et ma douleur ramentevant |
| 190 | Comme ung hommë en resverie |
| 191 | Au sein de dure maladie, |
| 192 | Someil me prist, si m’endormy. |
| 193 | En mon dormant ung songe fy, |
| 194 | Et en mon songe me sembloit |
| 195 | Qu’emprés moy ung jardin avoit |
| 196 | Bel et plaisant et gratieux, |
| 197 | Enceint d’arbres couverts de fleurs. |
| 198 | Es arbres les oyseaulx chantoient |
| 199 | Et en leur chant se desduisoient. |
| 200 | Le lieu estoit bel a merveilles. |
| 201 | Les chemins estoient de treilles |
| 202 | Et entre deux de pavillons. |
| 203 | De parquez carrez et bellons |
| 204 | Avoit assez, plains de flouretes, |
| 205 | Blandes, yndes et vermeilletes. |
| 206 | De preaux praslez d’erbe vert |
| 207 | Estoit tout le chemin couvert. |
| 208 | La m’allay, ce me fut advis, |
| 209 | Mectre en lieu ou mieulx je choisiz /391/ |
| 210 | Qu’on ne me peust aparcevoir, |
| 211 | Pour mieulx mon dueil ramantevoir. |
| 212 | Et la recommançay ma plaincte |
| 213 | Et feiz, en façon de complaincte, |
| 214 | Une qu’ay cy mis en escript |
| 215 | Affin que mieulx m’en souvenist. |
| 147 B Disant a amours (cet a d’une autre main et d’une autre encre est en interligne) — 157 B fault il que je soye — 162 A B que je soye — 163 A pour vous — 166 B que moy — 168 A serviteurs — 171 A et obeiz — 178 A Bien que delle — 186 A laissez B laissier ainsi — 188 A complaignant — 191 A Au saint B Enceint — 193 B En mendormant — 197 A Enceinr dabres A B couvert — 199 B leurs — A esduiroient —203 B Et de parquez — 205 B Blanches — 206 B Des preaulx pralez derbe verte — 209 B Mectre en ung lieu — 215 A manque — |
[COMPLAINTE]
| I | |
| 216 | Mon dieu, ma dame et ma maistresse, |
| 217 | A vous me plains de la tresgrant ardour |
| 218 | Du mal d’amer qui si tresfort me blesse |
| 219 | Et ja tenu m’a long temps en langour. |
| 220 | Et me complains, plain de douleur et plour, |
| 221 | A vous, maistresse, que je clains plus qu’amie |
| 222 | Et clameray tous les jours de ma vie. |
| 223 | Confortez moy que j’aye allegement. |
| 224 | Du tout me mect en vostre jugement : |
| 225 | Jugiez de moy comme juge et partie. |
| 217 A de ma tresgrant — 218 A tresmal — 221 A clamy — 224 A me manque — | |
| II | |
| 226 | Et se me plains et tourmentë et crie, |
| 227 | Pardonnez moy, je vous prie humblement. |
| 228 | Car j’ay ung mal qui si tresfort me lie |
| 229 | Qu’avoir leesse ne pourroye nulment, |
| 230 | Ne reconfort qui m’aide aucunement /392/ |
| 231 | A conforter mon ennuy doloreux. |
| 232 | Que vous diray ? Je suis si angoisseux, |
| 233 | Je ne viz mie, je ne faiz que languir. |
| 234 | Si vous supplie, quant me fauldra fenir, |
| 235 | Priez pour moy, s’il vous plaist, amoureux. |
| 226 B me tourmente — 227 B pry — 229 A nullement — 233 A foiz — 235 B Plourer pour moy — | |
| III | |
| 236 | Et faictes duel, tous jeunes cuers joyeulx ! |
| 237 | Car, pour amer et servir loyaulment, |
| 238 | Fault que deffine en plours et plains piteux, |
| 239 | Et sans avoir secours aucunement |
| 240 | Fors que d’Espoir, qui dit, certainement, |
| 241 | Qu’il m’aidera a oster le martire |
| 242 | Que mon cuer sent. Maiz il n’est qun seul mire |
| 243 | Qui mon courroux peust mectre a plaisant vueil. |
| 244 | Pour ce diray, tout en menant mon dueil : |
| 245 | Qu’en puis je mais, se je me tiens de rire ? |
| 237 A Que pour - 238 A en plus en plains — 241 A Qui maidera — | |
| IV | |
| 246 | Et se je faiz semblant d’avoir grant ire, |
| 247 | Si poise moy si m’en peusse tenir. |
| 248 | Maiz ma douleur me va de pis en pire, |
| 249 | Pour ce me fault souspirer et gemir. |
| 250 | En languissant, voy qu’il me fault finir, |
| 251 | Et dit mon cueur qu’en langueur finera |
| 252 | Et que du tout leesse laissera. |
| 253 | Maiz, ains qu’il meure, diray a ma maistresse : |
| 254 | Dame sans per, pour vous laisse leesse. |
| 255 | Faictes de moy tout ce qu’il vous plaira. /393/ |
| 247 A Maiz ma doulce va de pire — 252 B que manque — 253 B dira — 255 B Car tousjours A fera — | |
| V | |
| 256 | Qu’a tousjours maiz mon vouloir si sera |
| 257 | De vous servir, en ce point est mon vueil, |
| 258 | Ne jamaiz jour ne s’en despartira. |
| 259 | En esperant que vostre riant u il |
| 260 | Et la doulceur de vostre bel acueil |
| 261 | Ayent pitié de mon piteux tourment, |
| 262 | Mes griefz douleurs passeray simplement. |
| 263 | Et en chantant ung chant tresdoloreux |
| 264 | Dy et diray ou que soye en tous lieux : |
| 265 | Je suis tousjours en vo commandement. |
| 257 B dueil — 258 B manque — 260 A douleur — 264 A manque — | |
| VI | |
| 266 | Bien estre y doy, sans faire changement, |
| 267 | Du tout en tout comme a la nompareille |
| 268 | D’onneur, de bien, de plaisance ensement. |
| 269 | Pourtant souvent en penser me resveille |
| 270 | Et en pensant souvent je m’esmerveille |
| 271 | De la douleur que me fait endurer, |
| 272 | Veu que pieça luy ay voulu donner |
| 273 | Mon cueur, mon corps, sans faire departie. |
| 274 | A la servir mect tout mon estudie. |
| 275 | C’est mon vouloir, c’est mon loyal penser. |
| 269 A Pourpensay maintesfoiz ma reveillay — 274 B du tout mestudie — 275 B cest son seul loyal — | |
| VII | |
| 276 | De la chérir, craindre, obeir, doubter, |
| 277 | A tousjours maiz, tant que j’auray duree, |
| 278 | La clameray, sans nulle autre excepter, |
| 279 | Dame et maistresse et de moy seulle amee. |
| 280 | En ce vouloir feray ma destinee, |
| 281 | En esperant qu’en puisse valoir mieulx. /394/ |
| 282 | De plus en plus je vueil estre soingneux |
| 283 | De la servir de toute ma puissance. |
| 284 | En actendant que j’en aye alegrance |
| 285 | Suis et seray adés plus envieulx |
| 276 B De la cherir obeir crainte et doubter — 284 B quaye de vous alegance — | |
| VIII | |
| 286 | Que puisse faire son vouloir en tous lieux, |
| 287 | Tant que son vueil me vueille retenir |
| 288 | Son serviteur. Lors doubleront mes jeux |
| 289 | Et tornera desplaisance en plaisir. |
| 290 | Ja a grant temps que ne faiz que languir |
| 291 | Et que pieça suis en telle langour, |
| 292 | En actendant que, par sa grant doulçour, |
| 293 | Elle me vueille aucun confort donner. |
| 294 | Sans despartir tousjours la vueil clamer |
| 295 | Mon tresdoulx cueur et ma loyalle amour. |
| 286 B Tant puisse faire vo vouloir — 287 B vo veuil — 289 B Et retourra — 292 B par vostre doulcour — 293 B Vous me vueillez — 294 B vous vueil tousjours clamer — 295 B et ma tres doulce amour — | |
| IX | |
| 296 | Soiez piteuse et plaine de doulçour, |
| 297 | Dame sans per, de tous biens acomplie. |
| 298 | Aiez pitié de la tresgrant ardour |
| 299 | Du mal d’Amours qui ainsi fort me lie. |
| 300 | Venez vers moy dire : « Je te deslie » ! |
| 301 | Autre que vous ne me peult conforter. |
| 302 | De moy pouez a vo gré ordonner. |
| 303 | Ja a grant temps que je suis en servage, |
| 304 | Tant que j’en pers force, couleur, langage. |
| 305 | En soupirant me souhaide en la mer ! /395/ |
| 299 B damer — 302 A B ordonnez — 303 B que suys en ce servage — 304 B couleur force et langaige — | |
| X | |
| 306 | Dictes s’ay tort de moy desconforter |
| 307 | Et en plourant de maudire ma vie, |
| 308 | Car oncq amant ne souffrit tel amer |
| 309 | Comme je faiz. Je ne sçay que je die ! |
| 310 | A vous me rens, ne me desertés mie ! |
| 311 | Mon cueur, mon corps, du tout je vous presente |
| 312 | Piteusement loing de joyeuse sente. |
| 313 | Treshumblement je vous viens requerir |
| 314 | Que me vueillez vo servant retenir, |
| 315 | Tresbelle, bonne, jeune, joyeuse, gente. |
| 309 B plus que die — 315 B Tresbelle et bonne jeune et gente — | |
| XI | |
| 316 | Ma complaincte ne puis plus soustenir, |
| 317 | A dire vray, car la mort si me chasse |
| 318 | Tresardanment, maiz je me vueil tenir |
| 319 | Garny d’Espoir, lui priant qu’il pourchasse |
| 320 | Envers ma dame mon bien, et qu’il deschasse |
| 321 | Du tout en tout de moy la desplaisance. |
| 322 | Ravy je suis sans avoir soustenance. |
| 323 | Je ne sçay plus que puisse devenir. |
| 324 | Tout gemissant et plain d’ardant desir, |
| 325 | En souppirant, j’ay delaissié plaisance. |
| 316 B maintenir — 318 B Tresrudement — 319 B esperant quil - 321 B hors de moy desplaisance — 325 B En complaignant — | |
| 326 | Ainsi que ma plainte escripsoie |
| 327 | Et en mon livre la mectoye, |
| 328 | Je viz venir tresliement |
| 329 | Ung qui chantoit joyeusement. |
| 330 | De sa chançon les diz estoient : |
| 328 A lierment — | |
| /396/ |
CHANÇON
| 331 | Je me doy bien tenir en joye, |
| 332 | Quant je voy chascun souffreteux |
| 333 | Et des biens d’Amours doulereux, |
| 334 | Moy qui ay ce que desiroye. |
| 335 | Souhaidier mieulx je ne pourroye, |
| 336 | Je passe les autres eureux. |
| 337 | Je me doy bien tenir en joye, |
| 338 | Quant je voy chascun souffreteux ! |
| 339 | Je souhaide que je vouldroie |
| 340 | A trestous loyaulx amoreux |
| 341 | Dames pour les faire joyeulx. |
| 342 | Tant qu’est a moy, ou que je soye, |
| 343 | Je me doy bien tenir en joye. |
| 344 | Après qu’il eust dit sa chançon, |
| 345 | Il escouta ly osillon |
| 346 | Qui chantoient tresdoulcement. |
| 347 | C’estoit ung grant esbatement. |
| 348 | Et se print a faire ung chappel |
| 349 | Qui fut, ce me sembla, tresbel, |
| 350 | Car assez eut de quoy le faire, |
| 351 | De fleurs y avoit mainte paire. |
| 352 | Sur sa teste tantost le mist |
| 353 | Et puis dessuz l’erbe s’assist /397/ |
| 354 | Et commença une ballade. |
| 355 | Faicte n’estoit d’omme malade. |
| 356 | La balade ycy trouverez, |
| 357 | S’il vous plaist, lire la pourrez. |
| 335 B je ne saroye — 349 A semble — 351 B Des fleurs — 352 B Suz la — 353 A sur lerbe — 357 A manque — |
BALADE
| 358 | Je mercy Amours et ma dame |
| 359 | Qui me tiennent en tel leesse, |
| 360 | Car ung seul desplaisir, par m’ame, |
| 361 | N’ay en moy de nulle tristesse. |
| 362 | Je ne sens douleur ne destresse. |
| 363 | Des amans suis le plus eureux. |
| 364 | Qu’est ce que d’estre douloreux ? |
| 365 | Quant a moy je ne le sçay mie, |
| 366 | Mais d’esbatre suis tressoingneux. |
| 367 | Je n’ay nulle autre maladie. |
| 368 | Pour ce escript sera sur ma lame, |
| 369 | Quant Mort sera de moy maistresse, |
| 370 | Que loyaulment sans nul diffame |
| 371 | Ay servy tousjours ma princesse |
| 372 | Trestous les temps de ma jeunesse, |
| 373 | Sans estre de mal angoysseux |
| 374 | Et de nulle riens envieux. |
| 375 | Jugiez : n’ay je pas bonne vie |
| 376 | D’estre tousjours ainsi joyeulx ? |
| 377 | Je n’ay nulle autre maladie. /398/ |
| 378 | Se plaigne qui veult et se clame |
| 379 | De Dangier, Reffuz et Destresse. |
| 380 | Je ne les loe ne les blasme, |
| 381 | Car point ilz ne me font de presse. |
| 382 | Bel Acueil conduit ma deesse, |
| 383 | Doulx Regard gouverne ses yeulx |
| 384 | Et mes amys y sont tous deux. |
| 385 | La loyaulté n’est point faillie. |
| 386 | Doy je pas bien dire en tous lieux : |
| 387 | Je n’ay nulle autre maladie ? |
| 388 | Prince amoureux, Dieu gard mon ame |
| 389 | Et mon corps des faulx envieux. |
| 390 | Et doint a tous vrays amoureux |
| 391 | De plaisance la seigneurie. |
| 392 | Car, quant a moy, se m’aist dieux, |
| 393 | Je n’ay nulle autre maladie. |
| 394 | A son semblant, il n’estoit mie |
| 395 | Assailly de mellencolie |
| 396 | Ainsi que suis pour le present. |
| 397 | Car s’il y vint joyeusement, |
| 398 | Il s’en va plus joyeulx assez. |
| 399 | De mener joye n’est lassez. |
| 400 | Il ne craint maladie ne mort. |
| 401 | En s’en allant s’efforçoit fort |
| 402 | De chanter, maiz tost fust en bois. |
| 403 | Entendre ne pouoie sa voix. |
| 404 | Lors reprains ma douleur a plaindre /399/ |
| 405 | Piteusement et sans me faindre |
| 406 | De crier a Amours mercy |
| 407 | Et a ma belle dame aussi. |
| 408 | Maiz je ne sçay qu’ilz en feront. |
| 409 | Ne se de moy mercy aront. |
| 410 | Ilz me peuent de tous poins deffaire |
| 411 | Ou en pou d’eure me reffaire, |
| 412 | Lequel que bon leur semblera. |
| 413 | Car mon vouloir ne changera |
| 414 | Pour mal que je puisse endurer. |
| 415 | Et, pour mieulx semblant demonstrer |
| 416 | Que trop m’est dure ma pessance, |
| 417 | Vestu de noir, par desplaisance, |
| 418 | Me suis, sans prendre autre couleur, |
| 419 | Jusques a tant que ma douleur |
| 420 | Cessera et viengne en leesse |
| 421 | Par le vouloir de ma maistresse. |
| 422 | Et tant suis de mon dueil content |
| 423 | Et me plaist tant en me blessant, |
| 424 | Quant je pense que c’est pour celle |
| 425 | Qui sur toutes est despareille. |
| 426 | « Adoncq, dy je a par moy, amis, |
| 427 | N’es tu content de t’estre mis |
| 428 | A cellë ou tous biens habonde, |
| 429 | Fleur de beaulté de tout le monde ? |
| 430 | Par bien servir tu advendras |
| 431 | Aux biens que tu demanderas. » |
| 432 | Ainsi me sert une heure Espoir, |
| 433 | L’autre me queurt sus Desespoir, /400/ |
| 434 | Desir m’assault et me fait guerre, |
| 435 | Souvenir souvant me fait braire |
| 436 | Et dire : « Helas ! quant reverray je |
| 437 | Ma dame, ne quant parleray je |
| 438 | A sa plaisant belle beaulté ? » |
| 439 | Mes yeulx seront en obscurté |
| 440 | Et piteusement languiray |
| 441 | Jusques ad ce que la verray. |
| 442 | Quant y seray, ce sçay je bien, |
| 443 | Son vouloir ne sera le mien. |
| 444 | Ainsi ne sçay je lequel faire |
| 445 | D’y aler ou de moy retraire. |
| 446 | Lors pensay que jë escriproye |
| 447 | Et que ma lettre y envoyroie. |
| 361 B ne nulle — 368 B aura suz — 374 B ennuyeux — 385 B Lalyance — 386 B Doy je avoir joye de bien en mieulx — 390 A manque — 391 A de seigneurie — 392 B manque — 401 B sefforce — 402 B mais ja estoit loings — 403 B quentendre — 405 B me manque — 421 A Pour — 423 B Et tant me — 424 A pençay — 428 A tout bien — 438 B A sa belle plaisant — 441 B Jusqua ce que je — 447 A mes lettres lui B mes lettres y — |
LETTRES
| 448 | Mon dieu, ma dame, ma maistresse, |
| 449 | A vostre tresplaisant jeunesse |
| 450 | Me recommande autant de foiz |
| 451 | Que l’on pourroit mectre de poix |
| 452 | L’ung sur l’autre jusques aux cieulx, |
| 453 | Tresdesirant de bien en mieulx |
| 454 | Oyr de voz doulces nouvelles, |
| 455 | Priant Dieu qu’elles soient telles /401/ |
| 456 | Que vous soyez tousjours en joye, |
| 457 | Car ainsi le desireroye. |
| 458 | Et s’il vous plaist de vostre humblesse |
| 459 | Oyr ma piteuse destresse, |
| 460 | Vueillez savoir, ma redoubtee |
| 461 | Et ma dame tresbien amee, |
| 462 | Que mon cueur ne fait que languir, |
| 463 | Plaindre, plourer, souvant gemir, |
| 464 | Tant ay mis mon vueil fermement |
| 465 | A vous servir tresloyaulment |
| 466 | De cueur, de corps et de pensee. |
| 467 | Si vous supply, ma seule amee, |
| 468 | Que ce soit vostre doulx plaisir |
| 469 | De moy faire ung pou rejoir, |
| 470 | Si chantasse treslieement. |
| 471 | Je vueil chanter joyeusement |
| 472 | Et monstrer par joyeulx semblant |
| 473 | Que j’ay espoir d’avoir leesse |
| 474 | Et que, du gré de ma maistresse, |
| 475 | J’auray des biens treslargement. |
| 476 | Faictes moy de mercy present, |
| 477 | Belle et doulce bien acomplie. |
| 478 | Faictes moy faire chiere lie. |
| 479 | Nulle que vous n’en a pouoir. |
| 480 | Faictes moy devestir le noir |
| 481 | Et me revestés de leesse. |
| 482 | Ne me souffrez plus en tristesse. |
| 483 | Remectez en joye mes plains. |
| 484 | A vous seule servant me clains, |
| 485 | Vous suppliant treshumblement /402/ |
| 486 | Que me tenez vostre servant. |
| 487 | Lors auray de richesse assez, |
| 488 | Car jamaiz ne seray lassez |
| 489 | De vous cherir, servir et craindre. |
| 490 | Jamaiz nul jour ne me vueil faindre |
| 491 | D’acomplir vostre bon vouloir, |
| 492 | Vous faisant, ma dame, savoir |
| 493 | Qu’il me semble que auriés tort |
| 494 | De souffrir que j’eusse la mort, |
| 495 | Vous qui me pouez secourir. |
| 496 | Or en faictes vostre plaisir. |
| 497 | Car, se je muir, je dy, par m’ame, |
| 498 | Que c’est pour la plus belle dame |
| 499 | Qui marchast oncques dessus terre. |
| 500 | Pour Dieu, ne vous vueille desplaire, |
| 501 | Mon dieu, ma dame, mon seul mire, |
| 502 | Se m’enhardiz de vous escripre. |
| 503 | Je ne sçay si m’en avendra |
| 504 | Pis ou mieulx, lequel ce sera. |
| 505 | Et pour ce plus pour le present |
| 506 | Ne vous escripz de mon torment, |
| 507 | Maiz je pry Dieu de tresbon cueur |
| 508 | Que joye, santé et honneur |
| 509 | Vous doint et des biens a largesse, |
| 510 | Et voulenté que vostre humblesse |
| 511 | Si ait pitié de ma clamour, |
| 512 | Affin que cesse ma doulour. |
| 513 | Escript au lieu que vous dira |
| 514 | Cellui qui les vous portera. /403/ |
| 515 | Quant j’euz toute ma lectre dicte, |
| 516 | Close, seellee et escripte, |
| 517 | Je pensay que je l’envoyroye |
| 518 | Tout au plus tost que je pourroye |
| 519 | Vers ma dame hastivement. |
| 520 | Lors appellay tout maintenant |
| 521 | Ung mien tresloyal serviteur |
| 522 | Que j’aymoie de tout mon cueur, |
| 523 | Qui autrefoiz avoit esté |
| 524 | Vers celle ou est ma voulenté, |
| 525 | Et lui diz que tantost alast |
| 526 | Vers ma damë et se hastast |
| 527 | Bien en haste de retourner, |
| 528 | Et, s’a elle pouoit parler, |
| 529 | Qu’il luy requist treshumblement |
| 530 | Qu’amaindrir voulsist mon torment, |
| 531 | Et abaisier mes piteux plains |
| 532 | Et la douleur ou je remains. |
| 533 | Mon serviteur de moy partist |
| 534 | Et lui diz qu’il luy souvenist |
| 535 | De ce que dit je luy avoie. |
| 536 | Adonc print a aller sa voye |
| 537 | La ou il s’en devoit aler. |
| 538 | Seul demouray en mon vergier |
| 539 | Et a par moy diz : « Beaulx doulx dieux, |
| 540 | Seray je courcié ou joyeulx ? |
| 541 | Auray je joye ou desplaisir ? |
| 542 | Hé, Dieu, quant pourra il venir ? |
| 543 | J’ay espoir qu’il m’apportera /404/ |
| 544 | Nouvelle qui bien me plaira : |
| 545 | Seroit bien ma dame piteuse |
| 546 | De ma douleur tresangoisseuse. |
| 547 | Hé ! plust a Dieu qu’il feist ainsi ! |
| 548 | Amours, ayez de moy mercy ! |
| 549 | Secourez moy a ceste foiz ! » |
| 550 | Lors entreouy auprés d’ung bois |
| 551 | Une voix, si me fut advis, |
| 552 | Qui me dit : « Beaulz doulz chiers amys, |
| 553 | Chante et mect peine de garir, |
| 554 | Car je te dy, et sans mentir, |
| 555 | Que de ta dame auras grant bien |
| 556 | Et te retendra pour le sien. » |
| 557 | Plus n’en dist, ne sçay ou alla. |
| 558 | Maiz je sçay bien que de cela |
| 559 | Je me tins ung pou resjouy. |
| 560 | Maiz tantost qu’il se fut party, |
| 561 | Desespoir revint par derriere |
| 562 | Pour moy faire changier maniere. |
| 563 | Et lors ne sceuz je plus que dire, |
| 564 | Trop fut doloreux mon martire. |
| 565 | Ha, dame, fault il que je soye |
| 566 | Bouté hors de l’Ostel de Joye, |
| 567 | Pour bien servir, par fort amer |
| 568 | Vostre belle beaulté sans per ? |
| 569 | Me lairez vous par desespoir |
| 570 | Si longuement vestu de noir |
| 571 | User tous les temps de ma vie ? /405/ |
| 572 | Ha, Mort, fay de moy departie. |
| 573 | Ma douleur m’est trop ennuyeuse |
| 574 | Et trop durement angoisseuse. |
| 575 | Moy plaignant feiz une chançon |
| 576 | Dont j’ay escript cy la façon, |
| 577 | Maiz point ne l’ay voulu chanter. |
| 448 B ma dame et — 455 B Priant a dieu que ilz — 468 A ce manque — 470 A chanteray — 480 B deschargier — 494 B manque — 498 A Car cest — 503 B se il men vendra — 507 A prie — 512 A manque — 518 B Tout manque — 525 B quetost — 530 B Quamender — 540 A courrouce B courroucie — 544 B Nouvelles — 550 A entrouuay — 552 A chiers manque — 555 B Que ta dame taymera bien — 560 B quil fut — 561 B vint — 563 B Ainsi ne sçay je — 564 B Trop est — 565 B que soye — 567 B Par bien — 569 A Ne lairez — 572 B faictez — |
CHANÇON
| 578 | Je ne sçay plus que demander |
| 579 | Quant riens ne me voulez donner. |
| 580 | Ma demande ne vauldroit riens. |
| 581 | Deserté je suis de tous biens, |
| 582 | Aujourd’uy plus que devant yer. |
| 583 | Mon dueil se prent a efforcer |
| 584 | Et ma joyë a racourcer |
| 585 | Pitié ne veult estre des miens. |
| 586 | Je ne sçay plus que demander |
| 587 | Quant riens ne me voulez donner, |
| 588 | Ma demande ne vauldroit riens. |
| 589 | Ne me laissez desesperer, |
| 590 | Maiz me vueillez reconforter. |
| 591 | A vous seulle servant me tiens, |
| 592 | Et humblement requerir viens /406/ |
| 593 | Mort ou mercy pour m’abréger, |
| 594 | Je ne sçay plus que demander. |
| 595 | Mieulx vault taire que folie dire. |
| 596 | Je me sçay bien tenir de rire |
| 597 | De ce que j’ay dit mon vouloir |
| 598 | A celle qui a le pouoir |
| 599 | De remectre mon cueur en joye, |
| 600 | Maiz je suis plus que ne souloie |
| 601 | Pensif et mellencolieux |
| 602 | Depuis que lui diz mes douleurs. |
| 603 | Maiz je cuidoie le mieulx faire. |
| 604 | Or ne m’en puis je plus retraire. |
| 605 | Ainsi que menoye tel fin, |
| 606 | Plain de lermes, le chief enclin, |
| 607 | Vy entrer dedans le vergier |
| 608 | Ung jeune joliz escuyer |
| 609 | Qui durement se complaignoit |
| 610 | Et bien douloreux ressembloit, |
| 611 | Et disoit en façon de plainte : |
| 612 | « Amours, je seuffre douleur mainte. |
| 613 | Jadiz soloye chanter et rire |
| 614 | Et Douleur me veult desconfire |
| 615 | A tort et sans nulle achoison. |
| 616 | Souffrirez vous tel desraison |
| 617 | Moy qui vous serfz si loyaulment ? |
| 618 | Vostre hostel vauldroit piz vrayement |
| 619 | Se j’avoye descort a leesse. |
| 620 | Amours, remectez a l’adresse /407/ |
| 621 | Ma dame de moy secourir. |
| 622 | Lors me verrez bien resjouir |
| 623 | Et faire corner menestrelz. |
| 624 | Amours, je vous supply, souffrez |
| 625 | Que de vous aye allegement. » |
| 626 | Ainsi qu’il s’alloit complaignant |
| 627 | Vint a luy une damoiselle, |
| 628 | Jeune, gente, jolie et belle, |
| 629 | Et luy dist : « Ma dame m’envoye |
| 630 | Vous dire que soyez en joye. |
| 631 | Or sus, avecques moy venez |
| 632 | Et plus ne vous desconfortez. » |
| 633 | Moult doulcement la mercia |
| 634 | Et avec elle s’en ala. |
| 635 | Et moy qui demouray tout seul |
| 636 | Recommançay mon piteux duel, |
| 637 | Disant : « Amours, vous despartés |
| 638 | Des biens largement et assez |
| 639 | A tout le monde fors qu’a moy. |
| 640 | Helas ! si ne sçay je pourquoy. |
| 641 | Je ne cuide avoir riens meffait |
| 642 | N’a vous n’a ma dame forfait |
| 643 | Chose dont deusse avoir tel paine, |
| 644 | Qu’il n’est heurë en la sepmaine |
| 645 | Que mon mal ne voise en croissant. |
| 646 | Mes jours finent en languissant. |
| 647 | Ha ! Mort, venez ! A vous me rens ! » /408/ |
| 648 | Lors ou vergier entra dedans |
| 649 | Mon serviteur secretement |
| 650 | Et me salua humblement. |
| 651 | Si luy demanday quelz nouvelles. |
| 652 | Il me dist que bonnes et belles, |
| 653 | Que ma dame me saluoit |
| 654 | Et que mes lectres prins avoit |
| 655 | Et fait lui avoit bonne chiere. |
| 656 | Mais Dangier si estoit derrière |
| 657 | Qu’a elle parler ne pouoit, |
| 658 | Ne luy dire ce qu’il vouloit, |
| 659 | Fors seulement au despartir |
| 660 | Luy dist que se vouloie venir |
| 661 | En ung lieu ou empris avoye, |
| 662 | Que d’elle bonne chiere aroye. |
| 663 | Plus a ellë il ne parla, |
| 664 | Congié print et s’en retourna. |
| 665 | Quant il ot dit tout son rapport, |
| 666 | Adonc le conjuray tresfort |
| 667 | Qu’il me dist qui lui en sembloit, |
| 668 | Et se bien ou mal me vouloit. |
| 669 | Lors me jura par son serment |
| 670 | Qu’il luy est advis vrayement |
| 671 | Que j’aray une foiz sa grace. |
| 672 | Dieu vueille que ainsi se face |
| 673 | Que sa grace puisse acquerir. |
| 674 | C’est tout le bien que je desir. |
| 675 | Et s’une foiz la puis avoir, |
| 676 | Je feray mon loyal devoir /409/ |
| 677 | De la servir si loyaulment, |
| 678 | De cueur, de corps, de pensement, |
| 679 | Qu’oncques dame ne fut cherie, |
| 680 | Craincte, doubtee ne servie, |
| 681 | Ainsi que je la serviray, |
| 682 | Car tout son vueil acompliray |
| 683 | A mon pouoir de bien en mieulx, |
| 684 | Tant que son cueur sera joyeulx |
| 685 | D’avoir le mien pour le servir. |
| 686 | Ha ! Amours, laissez moy venir |
| 687 | Aux biens de vostre seigneurie. |
| 688 | Ostez moy de mellencolie |
| 689 | Et mectez mon cueur hors d’ennoy. |
| 690 | Lors commançay a faire ung lay |
| 691 | Et l’ay nommé cy en escript |
| 692 | Lay de plour actendant respit. |
| 584 A a recommander — 585 B Pitié de moy avoir vueillez — 591 B seul — 593 B pour abregier — 595 B Mieulx se vault — 604 A Or nem puis je retraire — 616 A Ceuffreres B Souffrez — 619 A desconfort — 620 B en ladresse — 622 B verray — 623 A cornes — 626 B germentant — 631 B avec — 634 A avecques — 635 A que demoure — 640 B manque — 641 A Je ne cuide avoir forfait — 642 A Envers vous riens ne meffait — 643 A Dont je deusse — 646 A Mes jours furent — 651 B Et luy — 659 B seulment — 660 B vouloit — 661 B lavoie — 669 A serement — 670 A que vrayement — 671 A jaroye — 675 B le — 692 B attendant desir — |
LAY
| I | |
| 693 | Amours, Amours, jadiz souloye |
| 694 | Chanter, dancer et mener joye, |
| 695 | Et maintenant |
| 696 | Douleur m’assault et me guerroye. |
| 697 | De Desespoir suis a la voye. |
| 698 | Par hardement /410/ |
| 699 | De trop parler, suis maintenant |
| 700 | Assailly doloreusement |
| 701 | De Desconfort |
| 702 | Qui me maine si durement |
| 703 | Que mort seray prochainement |
| 704 | Par son effort. |
| II | |
| 705 | Se je muir, n’aurés vous pas tort |
| 706 | De souffrir que j’endure mort |
| 707 | Pour bien servir ? |
| 708 | Je diray que Loyaulté dort |
| 709 | Quant ne me donne reconfort |
| 710 | Pour resjouir |
| 711 | Mon cueur qui ne fait que languir |
| 712 | Par le pourchas d’ardant desir, |
| 713 | Et nuit et jour |
| 714 | Ne fait que plourer et gemir, |
| 715 | Ne nul bien ne peult recueillir |
| 716 | Fors que doulour. |
| III | |
| 717 | Ayez pitié de ma clamour, |
| 718 | Ma maistresse et ma seulle amour. |
| 719 | Soyez piteuse |
| 720 | De me veoir en telle langour |
| 721 | Et d’oyr mon trespiteux plour, |
| 722 | Gente, joyeuse. |
| 723 | Soiez de moy guerir soingneuse, |
| 724 | Belle, plaisant et gracieuse, |
| 725 | Vous ferés bien. /411/ |
| 726 | Mectez ma vie tenebreuse |
| 727 | En parfaicte vie joyeuse, |
| 728 | Vostre me tien. |
| IV | |
| 729 | Mon cueur est vostre, non pas mien, |
| 730 | Car vostre gracieux maintien |
| 731 | Le m’a osté |
| 732 | Et l’a prins et vueil qu’il soit sien. |
| 733 | Donnez luy ou leesse ou rien. |
| 734 | Ma voulenté |
| 735 | Est d’endurer la cruaulté |
| 736 | D’Amours, pensant que Loyaulté |
| 737 | Me secourra, |
| 738 | Et me donra joyeuseté |
| 739 | Celle ou remaint toute beaulté, |
| 740 | Quant lui plaira. |
| V | |
| 741 | Ma douleur si retournera |
| 742 | En leessë, et revendra |
| 743 | Mon dueil en joye. |
| 744 | Espoir me dist qu’ainsi sera. |
| 745 | Bel Acueil dist qu’il luy dira |
| 746 | Qu’amé je soye. |
| 747 | Helas ! s’estre amé je pouvoye |
| 748 | Plus riens je ne demanderoye. |
| 749 | J’aroye assez. |
| 750 | Mais Reffuz tresfort me guerroye |
| 751 | Que je ne sçay que dire doye, |
| 752 | Tant suis mactez. /412/ |
| VI | |
| 753 | Ne doy je mie estre lassez |
| 754 | D’avoir tant de maulx endurez |
| 755 | Et tant de paine ? |
| 756 | Dieu amoureux, reconfortez |
| 757 | Mon cueur qui est desconfortez, |
| 758 | Car Mort le maine |
| 759 | Et veult mener a son demaine. |
| 760 | Ha ! pitié ! dame souveraine ! |
| 761 | Faictes mon dueil |
| 762 | Cesser une foiz la sepmaine. |
| 763 | Mectez moy hors de ceste paine |
| 764 | Que je recueil. |
| VII | |
| 765 | Ou je suis mort dessus le sueil |
| 766 | Par Desir dont suis en l’escueil, |
| 767 | Et je ne puys, |
| 768 | Se n’est par vostre tresdoulx vueil, |
| 769 | Garyr. Je suis, plus que ne sueil, |
| 770 | Prouchain de l’uis |
| 771 | De Desespoir. Assailly suis |
| 772 | De Desconfort. Et je ne truis |
| 773 | Qui me sequeure, |
| 774 | Combien que a la mort je suis. |
| 775 | Si fauldra il que soye conduiz |
| 776 | A sa demeure. |
| VIII | |
| 777 | VNe doye je mauldire l’eure |
| 778 | Par qui gemis souvant et pleure, |
| 779 | Et le regart /413/ |
| 780 | Qui tant pleu m’a a desmeseure ? |
| 781 | Par luy ay eu ceste encloeure. |
| 782 | Ce fut le dart |
| 783 | Qui m’a navré et main et tart. |
| 784 | Par luy mon cueur tressault et art. |
| 785 | Dieu amoureux, |
| 786 | Seroye je de joye bastart |
| 787 | Haroy je bien gecté hazart |
| 788 | D’estre joyeulx ? |
| IX | |
| 789 | N’ay jé esté mellencolieux, |
| 790 | Jeune, gente, belle aux beaulx yeulx, |
| 791 | Longue saison ? |
| 792 | Ne me souffrez plus envieux, |
| 793 | Par Dieu, belle, vous ferés mieulx, |
| 794 | Car sans raison |
| 795 | Je suis long temps sans garison |
| 796 | Et ay des maulx a grant foison, |
| 797 | Dont je souppire |
| 798 | De ce que je pers ma saison. |
| 799 | En douleur suis en garnison. |
| 800 | Doy je bien rire ? |
| X | |
| 801 | Dictes, me doit il bien souffire ? |
| 802 | Je sens de tous les maulz le pire. |
| 803 | Ne fust Espoir, |
| 804 | Mort fusse, sans plus contredire. |
| 805 | Mais il dit qu’il me doibt souffire |
| 806 | De remanoir /414/ |
| 807 | Son serviteur vestu de noir, |
| 808 | Actendant de mercy avoir. |
| 809 | Quant lui plaira, |
| 810 | Et que ce soit son bon vouloir, |
| 811 | Ma leessë, a dire voir, |
| 812 | Retournera. |
| XI | |
| 813 | Faire en peult ce qu’elle vouldra. |
| 814 | Ma voulenté ne changera |
| 815 | Que pelerin |
| 816 | Je ne soye le temps qui vendra. |
| 817 | J’ay espoir que mieulx m’en sera |
| 818 | En la par fin. |
| 819 | Si pry de cueur saint Valentin |
| 820 | Qu’a moy secourir soit enclin |
| 821 | Contre douleur |
| 822 | Qui me tient et soir et matin. |
| 823 | Et pour ce cy vueil faire fin |
| 824 | Du lay de plour. |
| 709 B Qui ne me — 714 B Me fait plourer — 717 A manque — 720 B en tel — 735 A Et — 745 B quil le — 751 B Car — 754 A endurer — 765 B de mort suz le — 769 A B gary — 775 B soyes — 777 B Ne doiz je bien — 781 B jay — 785 B Seray je — 787 B Fault il quaye hasart — 792 B ennuyeux — 802-805 A manquent — 805 A Se — 818 B A la — 819 A prie — 820 B secourre — | |
| 825 | Alors que j’euz mon lay finé |
| 826 | Et en mon livre enregistré, |
| 827 | En mon dormant m’estoit advis |
| 828 | Qu’aprochoie prés du pays |
| 829 | Ou demouroit ma seule joye, |
| 830 | Celle que tant veoir desiroye. |
| 831 | Lors pensay que l’yroye voir |
| 832 | Pour ma douleur ramantevoir, |
| 833 | Savoir s’il m’en seroit de mieulx. |
| 834 | Maiz la trouvay, se m’aïst dieux, /415/ |
| 835 | Si environnee de Reffuz |
| 836 | Que j’en fuz du tout esperduz. |
| 837 | Maiz ses reffuz sont si plaisans |
| 838 | Et ses dangiers si advenans |
| 839 | Que plus me plaist son escondire |
| 840 | Que tous les biens qu’on pourroit dire |
| 841 | N’avoir, s’il ne me venoit d’elle. |
| 842 | Or est empiree ma querrelle. |
| 843 | Car jadiz vivoye en espoir, |
| 844 | Maintenant suis en desespoir. |
| 845 | Car l’autre yer, quant je me party, |
| 846 | Sans congié d’elle desparty, |
| 847 | Cuidant mussier ma maladie. |
| 848 | Maiz je congneuz tost ma folie |
| 849 | Et sceuz qu’elle en eust desplaisir. |
| 850 | Lors luy envoyay requerir |
| 851 | Qu’il luy pleust le me pardonner |
| 852 | Et ma douleur reconforter. |
| 853 | J’euz le pardon sans reconfort, |
| 854 | Et sceuz qu’elle n’estoit d’accord |
| 855 | De me vouloir sien retenir. |
| 856 | Pour ce piteusement languir |
| 857 | Me fault, sans avoir garison |
| 858 | Des griefz maulx dont j’ay foison. |
| 859 | Pour ce j’ay fait une balade. |
| 860 | Languissant, durement malade, |
| 861 | L’ay escript et mis en mon livre. |
| 862 | Si vous plaist, vous la pouez lire. |
| 825 A en registray — 831 A Me sembla que la veyre ne oir — 833 A il men seroit — 836 A suis — 842 A empire — 847 B muer — 849 A scay — 854 B quil nestoit point — 857 B Me fait — 858 A dont jen ay B dont jay a — | |
| /416/ |
BALADE
| 863 | Mort et non mort, languissant en tristesse, |
| 864 | Et esloingné de tous biens amoureux, |
| 865 | Vestu de noir et tout nu de leesse, |
| 866 | Environné de reffuz envieux, |
| 867 | Plain de pensers tresmellencolieux, |
| 868 | Suy pour ma dame qui ne me veult amer. |
| 869 | Helas ! Amours, vueillez luy conseiller |
| 870 | Que son vouloir soit et sa doulce grace |
| 871 | De moy guerir et mon mal conforter, |
| 872 | Car ma douleur du tout mon cueur efface. |
| 873 | Laz ! fauldra il que fine ma jeunesse |
| 874 | En plours, en plains, en soupirs doloreux ? |
| 875 | Aray je ja de reconfort l’adresse ? |
| 876 | Sera tousjours mon cueur si angoisseux, |
| 877 | Jeune, gente, doulce, belle aux beaulx yeulx ? |
| 878 | Sans espoir suis prés de desesperer. |
| 879 | Vous plaist il bien me laisser definer ? |
| 880 | Vostre vouloir est il que je trespasse ? |
| 881 | Confortez moy, il m’en est bien mestier, |
| 882 | Car ma douleur du tout mon cuer efface. |
| 883 | J’envoye vers vous requerir vostre humblesse |
| 884 | Pardon de ce que suis mal gracieulx. /417/ |
| 885 | Car mon grief mal me destraint et me blesse |
| 886 | Si durement que ne sçay, se m’aist dieux, |
| 887 | Que faire doye, tant suis fort desireux |
| 888 | Dë acquerir ce que ne puis trouver : |
| 889 | C’est vostre amour, belle dame sans per. |
| 890 | Maiz prés de moy ne voulez estre en place, |
| 891 | Dont je sens bien qu’il me fault enrager, |
| 892 | Car ma douleur du tout mon cuer efface. |
| 893 | Mon dieu, ma dame, ma tresdoulce maistresse, |
| 894 | Guerir ne puis de ma dure destresse |
| 895 | Se n’est par vous. Mandez moy que je face. |
| 896 | Confortez moy, s’il vous plaist, ma deesse, |
| 897 | Car ma douleur du tout mon cueur efface. |
| 898 | Ainsi que finoie ma balade, |
| 899 | De douleur durement malade |
| 900 | Souspiroie moult tendrement, |
| 901 | En regrectant piteusement |
| 902 | Les douleurs que reçoy pour elle, |
| 903 | En disant a par moy : « C’est celle |
| 904 | Qui de biens toutes autres passe ! |
| 905 | C’est le rubiz qui tous efface ! » |
| 906 | Ainsi qu’estoie en ce penser, |
| 907 | Vy entrer dedans le vergier |
| 908 | Ung messagier qui vint vers moy, |
| 909 | Disant : « Douleur m’envoye a toy |
| 910 | Et te mande qu’il vient logier |
| 911 | Dedans ton cueur sans atargier, |
| 912 | Et avec luy Reffuz sera, |
| 913 | Ne Dangier pas ne lessera. /418/ |
| 914 | Avec foison de soudoiers, |
| 915 | Tantost les apparceverez. » |
| 916 | Et si m’a dit que Souvenir, |
| 917 | Acompaigné d’Ardant Desir, |
| 918 | De vostre cueur ne bougeroit |
| 919 | Et compaignie lui tiendroit. |
| 920 | Plus n’en dist, de moy se partist, |
| 921 | Ne ne sceuz tantost qu’il devint. |
| 922 | Lors commançay crier : « Helas ! |
| 923 | Amours, suis je dedans voz las |
| 924 | Envelopé si durement |
| 925 | Que mon cueur ne sent que torment ? |
| 926 | De jour en jour ma douleur croist, |
| 927 | N’un seul plaisir il ne reçoit. |
| 928 | Quant de ma dame suis prochains, |
| 929 | De s’amour me trouve loingtains |
| 930 | Et, quant loing suis, Ardant Desir |
| 931 | De la veoir me fait souvenir. » |
| 932 | Et pour ce, durement malade, |
| 933 | Ay cy escript une balade : |
| 865 B Vestu de deuil — 866 B ennueux — 867 A penser — 869 A conseillez — 872 A de tout — 873 B Fauldra il que fine ma piteuse — 878 B prest — 881 B qui men est — 883 B vostre humblesse manque — 891 B Dont je scay bien qui nen — 893 B ma princesse — 904 B des biens — 908 A vient — 918 B bougeront — 919 B tendront — |
BALADE
| 934 | Doleur me mande qu’il retient sa fortresse |
| 935 | Dedans mon cueur pour estre en garnison, |
| 936 | Et qu’avec luy il retiendra Tristesse. |
| 937 | Ces deux auront soudoiers a foison. |
| 938 | Car avec eulx, pour fournir la maison, /419/ |
| 939 | Sera Desir pour faire l’assaillie, |
| 940 | Et Souvenir, le vaillant champion. |
| 941 | Ces deux desja ont leur place choisie. |
| 942 | Ilz ont baillé la grosse tour maistresse |
| 943 | A Desconfort et le maistre donjon, |
| 944 | Et ont mandé Desespoir qu’il s’appresse |
| 945 | Et qu’il se haste, car il en est saison. |
| 946 | Dangier sera logié, car c’est raison, |
| 947 | Et avec luy Reffuz, n’en doubtés mie. |
| 948 | Chascun aura en sa main ung baston. |
| 949 | Ces deux desja ont leur place choisie. |
| 950 | Tous ceulx la ont juré que se Leesse |
| 951 | Approuche prés, ilz l’auront en prison. |
| 952 | Maiz j’ay grant paour que gueres ne s’apresse, |
| 953 | Se par Pitié je ne truis garison. |
| 954 | Helas ! Amours, vous faictes desraison |
| 955 | De me tenir en si piteuse vie, |
| 956 | En plours, en plains, c’est ma destruction. |
| 957 | Ces deux desja ont leur place choisie. |
| 939 B pour fournir — 940 A Et avec luy reffuz son compaignon — 944 B quil apresse — 951 A Apresse près ilz auront — 954 B A amours — |
BALADE
| De plus en plus j’apparçoy ma doulour | |
| 959 | Renouveller et accroistre mes plains. |
| 960 | Je sens mon cuer dedans le lac de plour /420/ |
| 961 | Et de plourer mes yeulx en sont destains. |
| 962 | Mon cueur est ja de tous poins si estains, |
| 963 | Je suis muet quant je deusse parler, |
| 964 | Veillier me fault, lors que deusse dormir. |
| 965 | Et tout ce fait celle qui est sans per, |
| 966 | Qui en ce point me veult faire languir. |
| 967 | Desir me tient en ses laz nuyt et jour, |
| 968 | Et Souvenir me prent entre ses mains. |
| 969 | Bel Acueil vient m’acueillir en sa tour, |
| 970 | En me disant : « Tu voiz que ne me fains |
| 971 | De toy amer. Pour bien amé te clains. |
| 972 | Maiz plus avant ne te vueil accorder, |
| 973 | Ne nul autre ne vueil mien retenir. » |
| 974 | Tout ce me dist celle qui est sans per, |
| 975 | Qui en ce point me veult faire languir. |
| 976 | Comment pourray je delaisser ma clamour, |
| 977 | Ne les pensers dont suis si fort actains ? |
| 978 | Comment auray je puissance de vigour |
| 979 | De soustenir les maulx dont suis es trains, |
| 980 | Ne la tristesse dont suis tout en tout tains, |
| 981 | Quant ma princesse si ne me veult donner |
| 982 | Le don d’amy, ne pour sien retenir ? |
| 983 | Par elle fault mon cueur desesperer, |
| 984 | Qui en ce point me veult faire languir. |
| 962 B Mon parler — 969 B macueillir en sa tour manque — 971 B amer pour bien ame te clains manque — 972 A agorder — 978 A Comme — 980 B dont suis tout entour ceins — | |
| /421/ |
BALADE
| 985 | Puisqu’a la belle plaist moy faire finir, |
| 986 | J’en suis content, ainsi m’aist vrayment Dieux, |
| 987 | Et ayme mieulx pour elle recueillir |
| 988 | Autant de maulx que fist onc amoureux |
| 989 | Que par nulle autre redevenir joyeux. |
| 990 | Or en face tout a son bon vouloir, |
| 991 | Car en ce point mon cueur vueil remanoir, |
| 992 | Mes yeulx le veullent et mon penser aussi, |
| 993 | Et dient eulx deux que l’en ne pourroit veoir |
| 994 | Plus belle dame de tous biens sans nul sy. |
| 995 | Sa grant beaulté me mect le souvenir |
| 996 | Dedans mon cueur qui me tient en tous lieux, |
| 997 | Et d’autre part me suyt Ardant Desir |
| 998 | Qui me contraint d’estre fort desireux |
| 999 | A revoyer son gent corps gracieux. |
| 1000 | Et son reffuz me mect en desespoir, |
| 1001 | Quant ne luy plaist pour sien moy recevoir, |
| 1002 | Ne de mon mal avoir nulle mercy. |
| 1003 | Non obstant cë, on ne pourroit veoir |
| 1004 | Plus belle dame de tous biens sans nul sy. |
| 1005 | Que vous diray ? Je ne faiz que gemir |
| 1006 | Et souspirer comme tresdoloreux. /422/ |
| 1007 | J’ay tous les maulx quë on pourroit sentir, |
| 1008 | Je suis pensifz et mellencolieux. |
| 1009 | De la servir je suis tresenvieux, |
| 1010 | Et si crains fort prés d’elle remanoir, |
| 1011 | Car j’ay doubte qu’on puisse aparcevoir |
| 1012 | La voulenté qu’ay eue jusqu’à cy |
| 1013 | D’ellë amer, car on ne peult veoir |
| 1014 | Plus belle dame de tous biens sans nul sy. |
| 985 B ainsi torment maist dieux — 988 B oncquez — 989 A nul — 990 B en son bon — 991 B vueil manque — 993 A deux on ne B Et dient que — 997 A me fait — 999 B Sa grant beaulté son — 1003 A ce manque — 1009 B De leslongner je suis tresennuyeux — 1011 B quon ne puit parcevoir — 1012 B quay a elle — | |
| 1015 | Ainsi comme je baladoye |
| 1016 | En songant et me complaignoye, |
| 1017 | Advis m’estoit qu’estoie vers celle |
| 1018 | Qui est du monde la plus belle, |
| 1019 | Et que mercy lui requeroye |
| 1020 | Qu’il luy pleust moy remectre en joye, |
| 1021 | En luy disant comme tout sien : |
| 1022 | « Mon cueur est vostre, il n’est pas mien. |
| 1023 | Je vous pry, vueillez le garder. » |
| 1024 | Lors me faisoit ung doulx dangier |
| 1025 | Et ung si gracieux reffuz |
| 1026 | Qu’estoye du tout esperduz, |
| 1027 | En me disant : « Je ne vueil mie |
| 1028 | Garder tout, maiz une partie |
| 1029 | De vostre cueur bien garderay, |
| 1030 | Et l’autre si vous renderay. » |
| 1031 | Mais recepvoir ne le vouloye, |
| 1032 | Ne dire rien ne luy savoye. |
| 1033 | Maiz plus avant elle disoit /423/ |
| 1034 | Que nul sien elle ne retendroit, |
| 1035 | Ne ne seroit plus point qu’a moy. |
| 1036 | Adonc me taisoie tout coy, |
| 1037 | Ne plus ne savoie que dire. |
| 1038 | Maiz, affin qu’on ne veist mon ire. |
| 1039 | Adieu humblement luy disoie, |
| 1040 | Et, en luy disant, je veoye |
| 1041 | Qu’elle pensoit tresdurement. |
| 1042 | Helas ! quel est son pensement ? |
| 1043 | Est il piteux de mon martire ? |
| 1044 | Je ne sçay que penser ne dire. |
| 1045 | Je vueil en la servant finer. |
| 1046 | Je n’oseroye retourner |
| 1047 | Vers ellë en jour de ma vie, |
| 1048 | Qu’on ne congneust ma maladie. |
| 1049 | Loing d’elle ne pourroye vivre. |
| 1050 | Ainsi me vois je desconfire |
| 1051 | Et mectre a mort a mes deux mains. |
| 1052 | Ha ! Amours, a bon droit me plains |
| 1053 | De vous, se me laissez mourir |
| 1054 | Si piteusement et tenir, |
| 1055 | Que mon amë en soit dampnee |
| 1056 | Et ma vie deshonnoree |
| 1057 | De moy mectre moy mesmes a mort. |
| 1058 | Il vault mieulx que, par desconfort, |
| 1059 | Je laisse de tous poins le monde, |
| 1060 | Et que moy mesmes me confonde. |
| 1061 | Or seray je deshonnoré, |
| 1062 | En disant que, par lascheté, |
| 1063 | Seray esloingné de la guerre. /424/ |
| 1064 | Helas ! or ne sçay je que faire. |
| 1065 | Je n’ay vouloir a riens penser, |
| 1066 | Fors seulement a abreger |
| 1067 | Ma vie pour haster ma mort. |
| 1068 | Ainsi qu’estoye en tel descort, |
| 1069 | Je pensay que je requerroye |
| 1070 | Ung de combatre, et escriproye |
| 1071 | Devers luy tout ysnellement |
| 1072 | Pour faire mon definement |
| 1073 | A mon pouoir plus honnorable |
| 1074 | Et a mon cueur plus agreable |
| 1075 | De definer en ce party |
| 1076 | Que nul des deux autres party. |
| 1077 | Lors feiz unes lectres pour armes, |
| 1078 | Seellees du seel de mes armes, |
| 1079 | Lesquelles sont cy en escript, |
| 1080 | Affin que mieulx m’en souvenist. |
| 1022 B vostre non pas mien — 1023 A prie B regarder — 1025 Que jestoie — 1030 B Et lautre je vous rendray — 1035 B point manque — 1037 A ne luy — 1047 B Vers elle nul — 1039 B Et loing — 1059 B de tout point — 1060 B He honneur ou tout bien habonde — 1062 B Et diray — 1064 A Las je ne scay garison quere — 1067 B pour trouver — 1074 B Et quil estoit plus convenable — 1078 B sel — |
LECTRES CLOSES
| 1081 | Ou nom de Dieu, de Nostre Dame et de ma |
| 1082 | dame saincte Katherine, pour l’amour de ma |
| 1083 | mortel folie, a vous, sire de Cornoiaille, envoye |
| 1084 | mes lectres faisans savoir, comme a ung des |
| 1085 | plus vaillans chevaliers et des plus renommez |
| 1086 | du party du roy d’Angleterre, que, pour l’achoison /425/ |
| 1087 | de mon cueur que j’ay perdu nouvellement, |
| 1088 | ay empris de vous requerir par ces presentes |
| 1089 | de combatre. Et ne le tenez pour orgueil, car, |
| 1090 | affin que saichez pourquoy j’ay entrepris ceste |
| 1091 | querelle, vueillez savoir que j’ay amé, ame et |
| 1092 | ameray toute ma vie la non pareille dame du |
| 1093 | monde. Or est ainsi qu’il ne luy plaist mon |
| 1094 | cueur tenir pour serviteur, et a ce puis apparcevoir |
| 1095 | qu’elle veult abreger ma mort. Et puisqu’il |
| 1096 | est ainsi que celle qui de tous biens les |
| 1097 | autres passe desire mon definement, vous envoye |
| 1098 | requerir de mon tresdoloreux oultrage. Car je |
| 1099 | sçay bien que les biens sont en vous si grans |
| 1100 | que, quant au fait des armes de vous, ne vendroy |
| 1101 | je au dessus, se ce n’estoit que ma seulle |
| 1102 | maistresse ne fust piteuse de mon deffinement. |
| 1103 | Se n’est par elle, je ne puis riens valoir. En |
| 1104 | elle maint ma vertu et ma force. Demouré suis |
| 1105 | sans cueur, sans honneur, sans pouoir. Or pouez |
| 1106 | veoir que n’aurez guere affaire a moy desconfire. |
| 1107 | Maiz nostre jeu sera ainsi party que, quant |
| 1108 | vous m’aurez oultré et desconfit, vous ne prendrez |
| 1109 | fors que la vie de moy. Car en ce point |
| 1110 | vueil ma vie finer. Et s’il estoit ainsi que celle |
| 1111 | qui a le pouoir de mectre mon cueur en joye |
| 1112 | par son bien me donnoit vertu de vous mectre |
| 1113 | a desconfiture, je ne vouldroie de vous tant |
| 1114 | seulement avoir, sans plus, que ung dyament |
| 1115 | pour envoyer a celle qui desconfit vous auroit. /426/ |
| 1116 | Et affin que je maintiengne ces lectres vrayes, |
| 1117 | les ay seellees du propre seel de mes armes. |
| 1082 B de monseigneur saint Jean — 1083 A a vous tel envoye — 1087 A de mon cueur manque — 1088 B entrepris — 1091 A ame manque — 1095 A celle manque — 1101 A a audessus — 1108 A que manque — 1112 B me donneroit — 1113 A de moy remectre - 1117 A Vous ay — |
| 1118 | Quant j’euz toutes mes lectres dictes |
| 1119 | Et dedans mon livrë escriptes, |
| 1120 | Mon songe se print a changier, |
| 1121 | En maudissant tresfort Dangier |
| 1122 | Qui me mect a destruction. |
| 1123 | Lors me vint en advision |
| 1124 | Qu’Espoir si me juroit moult fort |
| 1125 | Que de ma dame auroye confort |
| 1126 | Et seroye pour amy clamez |
| 1127 | Et de s’amour reconfortez, |
| 1128 | Et que tresfort lui desplaisoit |
| 1129 | Du mal que mon cueur recevoit. |
| 1130 | Ainsi me tient Espoir en vie. |
| 1131 | Autrement ne vesquisse mie. |
| 1132 | Et ainsi qu’en ce point estoie |
| 1133 | Et en Espoir me confortoye, |
| 1134 | Je regarday tout bellement |
| 1135 | Ung qui estoit secrettement |
| 1136 | Dedans le vergier embuschié |
| 1137 | Et durement sembloit courcié. |
| 1138 | Quant il vit qu’aparceu l’avoie, |
| 1139 | Il dist : « Amis, Dieu vous doint joye ! |
| 1140 | Qu’avez de vous desconforter |
| 1141 | Si durement et regrecter |
| 1142 | Les maulx qui vous viennent d’Amours |
| 1143 | Quelx besoingnes sont ce qu’amours ? /427/ |
| 1144 | Jamaiz je n’en oy parler. |
| 1145 | Ce sont choses pour enrager. |
| 1146 | Je le voy a vostre maniere |
| 1147 | Qui faictes si piteuse chiere. |
| 1148 | Je cuidoye que nul n’eust tristesse, |
| 1149 | Douleur, desplaisir ne destresse, |
| 1150 | Fors moy tout seul tant seulement, |
| 1151 | Qui en reçoy si largement |
| 1152 | Que je m’en tiens trop bien de rire. |
| 1153 | Maiz s’il vous plaisoit a moy dire |
| 1154 | L’achoison de vostre douleur, |
| 1155 | Se faire vous pouoie doulceur, |
| 1156 | De tresbon cueur je le feroye. » |
| 1157 | Lors doulcement le mercioye, |
| 1158 | Luy disant que nul reconfort |
| 1159 | Je ne demande que la mort, |
| 1160 | Car le mire qui garir peult |
| 1161 | Le mal dont mon cueur si se deult |
| 1162 | Veult qu’en douleur languisse ainsi. |
| 1163 | « Maiz dictes moy vostre party |
| 1164 | Et l’achoison de vostre plainte, |
| 1165 | Car advis m’est que seuffrez mainte |
| 1166 | Dure destresse en vostre cueur. |
| 1167 | Car se je pouoye par honneur |
| 1168 | Vous conforter, je le feroye |
| 1169 | Et a mon pouoir vous donroye |
| 1170 | Conseil de vostre garison. |
| 1171 | Or me dictes vostre raison, |
| 1172 | S’il vous plaist, et je vous en prie. » |
| 1173 | Lors me disoit par mocquerie : /428/ |
| 1174 | « Helas ! comment m’ahideriés vous ? |
| 1175 | Vous avez tant a faire a vous |
| 1176 | Que ne savez quel tour torner. |
| 1177 | Comment me pourroit conseiller |
| 1178 | Ung qui aydier ne se sauroit, |
| 1179 | Combien que faire le vouldroit ? » |
| 1180 | « Doulx frere, adonc je luy disoie, |
| 1181 | Peult estre que mieulx vous saroye, |
| 1182 | Conseiller que je ne faiz moy. |
| 1183 | Dictes moy, s’il vous plaist, pourquoy |
| 1184 | Ainsi vous vous desconfortez. |
| 1185 | Et après, se sçavoir voulez |
| 1186 | De mon mal toute la verté, |
| 1187 | Je le vous diray en briefté. » |
| 1188 | Lors disoit : « Puisque le voulez, |
| 1189 | Dire le vous vueil. Escoutés ! » |
| 1120 A Mon cueur si se print a songier — 1124 B si manque — 1128 B desplairoit — 1134 B telment — 1137 A estoit courroucié — 1140 A reconfortez — 1145 B pour esrager — 1157 A les mercyroye — 1174 B maiderez — 1178 B qui a aidier — 1180 B je manque — 1185 A ce savez voulez — 1186 A tout la verité B toute la verité — |
BALADE
| 1190 | A l’entree de ma jeunesse, |
| 1191 | A mon premier commancement, |
| 1192 | J’estoie destraint de leesse |
| 1193 | Et de trouver esbatement. |
| 1194 | J’avoye hostel bel et plaisant, |
| 1195 | Prés de bois et plain de jardins, |
| 1196 | Ou je m’aloie deduisant. |
| 1197 | De mon deduit tresmal m’est prins ! /429/ |
| 1198 | Ung jour que j’estoie sans presse |
| 1199 | En ung jardin tout privement, |
| 1200 | Je regarday a la tournesse |
| 1201 | Et vy voler si gentement |
| 1202 | Ung esprevier, en menassant |
| 1203 | Trestous les oyseaulx du pourpris, |
| 1204 | Car j’y prins grant soulassement. |
| 1205 | De mon deduit tresmal m’est prins ! |
| 1206 | Au plus tost me mis en l’adresse |
| 1207 | De regarder voye comment |
| 1208 | Prendre le pourroye, maiz tristesse |
| 1209 | M’est venue nouvellement |
| 1210 | Que je l’ay prins, maiz malement |
| 1211 | L’ay gardé, comme m’est advis. |
| 1212 | Dont je pleurë et diz souvant : |
| 1213 | De mon deduit tresmal m’est prins ! |
| 1191 B En mon — 1192 A Jestoie désirant — 1195 A plains — 1200 B a la traverse — 1204 A Car jay — 1205 B me prist — 1209 A Men est — 1210 B Que je le prins malement — 1211 A Le garday — 1212 A pleuray — 1213 B mest tresmal prins — | |
| 1214 | Avant que je le peusse prendre, |
| 1215 | Ne qu’a moy il se voulsist rendre, |
| 1216 | Maintes foiz en euz assez paine. |
| 1217 | Il n’estoit heure en la sepmaine |
| 1218 | Que ne feusse, seoir et matin, |
| 1219 | Enfermé dedans le jardin, |
| 1220 | Ne ne faisoie qu’estudier |
| 1221 | Comment peusse cest esprevier |
| 1222 | Acoinctier në actraire a moy. |
| 1223 | Trop bien venoit au prés de moy, |
| 1224 | Maiz prendre je ne le pouoie, /430/ |
| 1225 | Ne laissier je ne le vouloie, |
| 1226 | Tant avoie parfait desir |
| 1227 | De le vouloir mien acquerir. |
| 1228 | Tant me plaisoit parfaictement |
| 1229 | Que je miz tout mon pensement |
| 1230 | A lui, sans penser autre rien, |
| 1231 | Pour l’amour de son beau maintien. |
| 1232 | Je mectoie paine de lui plaire |
| 1233 | Et me gardoie lui desplaire. |
| 1234 | Je fuz long temps en ce party |
| 1235 | Qu’oncques ung jour ne me party |
| 1236 | D’emprés de ce que tant amoye, |
| 1237 | Pour ce que prendre le vouloye. |
| 1238 | En ce faisant euz assez paine. |
| 1239 | Or m’avint en une sepmaine, |
| 1240 | Par ung lundy assez matin, |
| 1241 | L’endemain de saint Valentin |
| 1242 | Que tous oyseaulx prennent leur per, |
| 1243 | Ainsi qu’estoie alé jouer |
| 1244 | Ou jardin comme es autres foiz, |
| 1245 | Je viz cest esprevier courtois |
| 1246 | Qui vint voler dessus ma main. |
| 1247 | Maiz pour maleureux je me claim |
| 1248 | Que autrement ne l’ay gardé. |
| 1249 | Je suis de malvaise heure né |
| 1250 | D’avoir ung si grant bien conquis |
| 1251 | Pour le perdre comme chetis, |
| 1252 | Car jamaiz nul ne vit oysel /431/ |
| 1253 | Si gent, si plaisant, ne si bel, |
| 1254 | Ne de si trescourtois affere. |
| 1255 | Ses faiz doivent a chascun plaire. |
| 1256 | Long temps de luy j’euz grant leesse |
| 1257 | En luy faisant toutë humblesse |
| 1258 | Et doulceur que faire pouoie. |
| 1259 | Durement de mon cueur l’amoye |
| 1260 | Et luy moy, ce m’estoit advis. |
| 1261 | Ainsi estoit le jeu partiz |
| 1262 | Tresloyaulment d’entre nous deux. |
| 1263 | A lui plaisoient tous mes jeux. |
| 1264 | D’autre accointier ne se vouloit, |
| 1265 | Ne nul autre ne le portoit, |
| 1266 | Fors moy tout seul tant seulement. |
| 1267 | Je le garday treslonguement. |
| 1268 | Ou qu’il volast, si estoit il |
| 1269 | Si franc, si noble et si gentil |
| 1270 | Que tousjours a moy revenoit, |
| 1271 | Ne point changer ne me vouloit. |
| 1272 | En ce point passay mon enfance. |
| 1273 | Or m’avint ung jour, par meschance, |
| 1274 | Qu’estoie dedans le jardin, |
| 1275 | Si viz ung faulcon pelerin |
| 1276 | Qui de voler faisoit merveilles. |
| 1277 | Je me boutay dessoubz les treilles |
| 1278 | Pour regarder sa contenance, |
| 1279 | Et prins en luy tant de plaisance |
| 1280 | Que je pensay que se pouoie |
| 1281 | L’avoir, que plus riche seroie /432/ |
| 1282 | Que d’avoir tout l’argent du monde. |
| 1283 | Convoitise, que Dieu confonde, |
| 1284 | Me fist a lui si fort penser |
| 1285 | Que j’obliay mon esprevier. |
| 1286 | Quant a mon esprevier venoye, |
| 1287 | Trop bien de luy apparcevoye |
| 1288 | Qu’il m’avoit ung pou estrangié. |
| 1289 | Maiz j’estoie si enragié |
| 1290 | De vouloir prendre ce faulcon |
| 1291 | Que j’en seiché comme ung baston. |
| 1292 | Maiz ainsi que j’estoie ung soir |
| 1293 | Ou jardin pour mieulx le veoir, |
| 1294 | Je viz un tiercellet venir |
| 1295 | Qui bien sembloit, a son venir, |
| 1296 | Oysel de noble et hault affaire. |
| 1297 | Quant fut venu, c’estoit la paire. |
| 1298 | Ilz se prindrent a festoier |
| 1299 | Et leurs becz ensemble touchier. |
| 1300 | De leurs eles s’entracolloient. |
| 1301 | Ces deux oyseaulx se festoioyent |
| 1302 | Si bien que c’estoit grant merveilles. |
| 1303 | Et puis se mirent sur leurs eles |
| 1304 | Et ensemble leur chemin tindrent, |
| 1305 | Ne sçay quel part ne qu’ilz devindrent. |
| 1306 | Maiz quant viz que perdu avoye |
| 1307 | Le faulcon, se Dieu me doint joye, |
| 1308 | J’en fuz courcié si fermement |
| 1309 | Que je plouray moult tendrement. /433/ |
| 1219 A manque — 1220 A Et ne — 1228 A Tant le plairoit — 1229 B Que gy — 1233 A de lui — 1237 A prendre ne le pouoye — 1242 A veullent chanter — 1247 B je manque — 1249 B Je fuz — 1251 A comme conquis — 1252 B Que jamais — 1254 B très manque — 1255 A devoient — 1256 B jeuz de luy — 1257 B lumblesse — 1260 B se — 1268 A Ou qui — 1271 A Et point — 1273 A Quavint — 1289 A si tresenraigié B si esragé — 1290 B Dardeur de — 1294 A manque — 1297 B Quant venu fut — 1301 A festoient — 1305 A Ne sceu — 1306 A quant je viz — 1308 A courroucié — 1309 B Que J en — | |
| 1310 | Maiz mon dueil ne mist guere a croistre |
| 1311 | Quant je peuz clerement congnoistre |
| 1312 | Qu’avoie perdu double perte. |
| 1313 | Et c’estoit a bonne desserte. |
| 1314 | Quant je vins ou laissié avoie |
| 1315 | Mon esprevier, et le cuidoie |
| 1316 | Trouver ainsi comme autresfoiz, |
| 1317 | Je regàrday et loing et prés. |
| 1318 | De la perche s’estoit party, |
| 1319 | Dont je suis en piteux party. |
| 1320 | Adonc congneuz ma guignardie |
| 1321 | Et ma mortelle coquardie, |
| 1322 | Que j’avoye, pour vouloir changier, |
| 1323 | Du tout perdu mon esprevier, |
| 1324 | Ne le faulcon point pris n’avoye. |
| 1325 | Et pour ce rien je ne vouldroie, |
| 1326 | Fors que la mort tant seullement. |
| 1327 | Je vueil finer piteusement |
| 1328 | En serchant se j’orray nouvelles |
| 1329 | Qui de ma perte me soient belles. |
| 1330 | Car, se recouvrer le pouoye, |
| 1331 | Plus sagement le garderoye |
| 1332 | Sans enfraindre ma loyaulté. |
| 1333 | Mal fut trouvée faulseté, |
| 1334 | Qui en ce point me fait languir. |
| 1335 | Je suis par faulceté martir. /434/ |
| 1336 | Ha ! mauldicte soit guinardie ! |
| 1337 | Nul ne peut maintenir sa vie |
| 1338 | Qu’il ne s’en repente au derrain. |
| 1339 | De leesse suis mort de fain. |
| 1340 | Et ja tant en estoie raemply. |
| 1341 | Ha ! Loyaulté, je te supply, |
| 1342 | Ne me mectz pour ce fait a mort, |
| 1343 | Combien que j’aye si grant tort |
| 1344 | Envers toy et si fort meffait |
| 1345 | Qu’amander ne pourroye le fait, |
| 1346 | Se ce n’estoit par vostre humblesse |
| 1347 | Qu’eussiez pitié de ma detresse. |
| 1348 | Et loyaniment vous jureroye |
| 1349 | Que jamaiz ne me forferoye |
| 1350 | Envers vous en jour de ma vie. |
| 1351 | Frere, je diz ma maladie |
| 1352 | Et mon mal, ne sçay s’il vous plaist |
| 1353 | Ou se mon parler vous desplaist. |
| 1354 | Pour ce fineray ma raison. |
| 1355 | Ouy vous avez l’achoison |
| 1356 | Et la raison de ma complainte |
| 1357 | Que je faiz sans pensee fainte. |
| 1358 | Or me dictes la vostre aussi. |
| 1359 | Si sera nostre jeu party. |
| 1310 A ne me — 1311 B Que je — 1312 B Que javoye perdue — 1315 B comme es aultres — 1317 A et puis congnoiz — 1318 A Que de la perche estoit — 1319 A Qui me fust trespiteux — 1320 A grinardie — 1321 A couardie — 1324 A pour pris — 1326 B seulment — 1330 B Car ce — 1332 B mal ne faulseté — 1333 A tournee — 1338 A Qui ne sen repent — 1340 B Et jadis en estoye — 1342 B point si fort — 1344 B Envers vous — 1345 A pouoie — 1347 A tristesse — 1349 A mefferoye — 1351 A Pour ce je diz — | |
| /435/ |
BALADE
| 1360 | Lors luy disoie : « Beaulx amys, |
| 1361 | J’ay bien ouy vostre clamour, |
| 1362 | Et suis de vous fort esbahiz |
| 1363 | Dont vous prenez telle doulour. |
| 1364 | Il me semble que c’est folour |
| 1365 | Pour ung oysel mener tel fin |
| 1366 | Que d’en perdre force et vigour |
| 1367 | En souspirant soir et matin. » |
| 1368 | « Nous savons bien que par deduiz |
| 1369 | On ne peut point avoir d’onnour. |
| 1370 | Qui vous a en ce point conduiz |
| 1371 | De prendre en oyseaulx tel amour, |
| 1372 | Ne d’estre d’eulx en tel ardour |
| 1373 | Qu’a eulx soiez du tout enclin, |
| 1374 | Tant qu’en perdez force et vigour |
| 1375 | En souspirant soir et matin ? » |
| 1376 | « Ce penser ou vous estes mis |
| 1377 | Trop a fait en vous long sejour, |
| 1378 | Ainsi commë il m’est advis. |
| 1379 | Je diroye que c’est le meillour |
| 1380 | Que vous prinssiez ung autre tour. |
| 1381 | C’est mon conseil, beaulx doulx cousin, /436/ |
| 1382 | Puisqu’en perdez force et vigour |
| 1383 | En souspirant soir et matin. » |
| 1384 | « Et s’il vous plaist savoir mes plains |
| 1385 | Et les maulx dont je me complains, |
| 1386 | Saichiés que c’est pour une dame |
| 1387 | Qui est de beaulté, par mon ame, |
| 1388 | Seulle sans per, la non pareille. |
| 1389 | C’est bien l’estoille despareille. |
| 1390 | Qui de clarté les autres passe. |
| 1391 | C’est celle qui toutes efface |
| 1392 | De tous biens que Dieu et Nature |
| 1393 | Pourroient mectre en creature. |
| 1394 | C’est celle qui a tous doit plaire. |
| 1395 | Se Dieu l’avoit encores a faire, |
| 1396 | Il n’en sauroit faire une telle. |
| 1397 | Elle est gente, joyeuse et belle. |
| 1398 | Tant est plaisant son regarder |
| 1399 | Et advenant son doulx parler |
| 1400 | Qu’a chascun plaist sa contenance. |
| 1401 | C’est la deesse de plaisance, |
| 1402 | C’est le trésor de courtoisie, |
| 1403 | C’est le dieu de joyeuse vie, |
| 1404 | C’est d’onneur la droicte princesse, |
| 1405 | C’est Alixandre de largesse, |
| 1406 | C’est tous les biens qu’on pourroit dire. |
| 1407 | Je n’en saroye tant escripre |
| 1408 | Qu’en elle n’en ait assés plus. |
| 1409 | Maiz tant y a que son reffuz /437/ |
| 1410 | Me fait piteusement languir, |
| 1411 | Quant ne lui plaist moy retenir |
| 1412 | Son humble et loyal serviteur. |
| 1413 | C’est l’achoison de ma douleur, |
| 1414 | C’est ce pourquoy j’ay tel destresse, |
| 1415 | Combien qu’Espoir me fait promesse |
| 1416 | Que d’elle je seray amé |
| 1417 | Et de mon mal réconforté. |
| 1418 | Et me promet Espoir pour vray |
| 1419 | Que bien tost je m’apparcevray |
| 1420 | Du bon vouloir qu’elle a a moy. |
| 1421 | Et si m’a juré par sa foy |
| 1422 | Qu’il n’a gueres qu’elle disoit |
| 1423 | Que mieulx amer ne me sauroit, |
| 1424 | Et qu’il n’est en ce monde femme |
| 1425 | Qui peust plus amer, par son ame, |
| 1426 | Homme du monde qu’elle fait moy. |
| 1427 | Et si dit, je ne sçay pourquoy, |
| 1428 | Que dire ne me vouldroit mie |
| 1429 | L’amour dont elle est assaillie. |
| 1430 | En ce point veult Espoir que soye, |
| 1431 | Maiz Desir, qui mon cueur mestroie, |
| 1432 | Me fait s’amour tant desirer |
| 1433 | Que souvent me fault souspirer |
| 1434 | Et dire helas ! et main et soir. |
| 1368 A Ne savons B pour deduiz — 1379 A disoie — 1385 A B Ne les maulx — 1391 A celles — 1392 A Dieu ne — 1393 A B Pourroit — 1396 B Il manque — 1408 B nen manque — 1411 A moy sien tenir — 1415 A quespoir manque — 1419 B tost men — 1422 A Que nagueres quelle — 1433 A men fault — | |
| /438/ |
CHANÇON
| 1435 | En languissant, j’actens vostre vouloir |
| 1436 | Dedans ces bois assez secretement, |
| 1437 | Ne n’ay a qui prendrë esbatement. |
| 1438 | Seul suis de gens, acompaigné d’Espoir, |
| 1439 | Qui a mon cueur fait souvent assavoir |
| 1440 | Qu’il est aymé. Nonobstant vrayement, |
| 1441 | En languissant, j’actens vostre vouloir |
| 1442 | Dedans ces bois assez secretement. |
| 1443 | S’il estoit vray que peusse parcevoir |
| 1444 | Que m’amyssiés plus que nul seulement, |
| 1445 | J’aroye Leesse a mon commandement |
| 1446 | Et chanteroie en chassant Desespoir. |
| 1447 | En languissant, j’actens vostre vouloir. |
| 1448 | « Que voulés vous que je vous die ? |
| 1449 | Frere, toute ma maladie |
| 1450 | Me vient par elle seulement. |
| 1451 | De moy peult faire jugement : |
| 1452 | Elle est juge et si est partie. |
| 1453 | Qu’en dictes vous ? Ne doy je mie |
| 1454 | Me plaindre et estre doloreux ? |
| 1455 | Se j’estoie si maleureux /439/ |
| 1456 | Que de moy Espoir se partist, |
| 1457 | Mourir vouldroie sans respit. |
| 1458 | Espoir si me fait soustenir, |
| 1459 | Autrement me faulsist fenir. |
| 1460 | Et se Dieu veult qu’avoir je puisse |
| 1461 | S’amour, ja ne seray si nice |
| 1462 | Que feustes de vostre esprevier, |
| 1463 | Qui le laissastes pour changier. |
| 1464 | Jamais changier ne la vouldroye. |
| 1465 | A mon pouoir la serviroye |
| 1466 | De tout mon cueur si loyaulment, |
| 1467 | Sans avoir ung seul pensement |
| 1468 | A nulle autre fors quë a elle. |
| 1469 | Vous avez ouy ma querelle. |
| 1470 | N’ay je mieulx cause de me plaindre |
| 1471 | Et de bien amer, sans me faindre, |
| 1472 | Que vous n’avez, qui amez tant |
| 1473 | Ung oysel qui s’en va volant ? |
| 1474 | Vueillez m’en dire vostre advis, |
| 1475 | Beaulx freres et beaulx doulx amis. » |
| 1476 | « Frere, plus ne me puis deffendre, |
| 1477 | De ma querelle me fault rendre. |
| 1478 | J’ay debatu par poetrie |
| 1479 | Et ainsi que par rimerie |
| 1480 | La douleur que mon cueur sentoit, |
| 1481 | Feignant que par deduit c’estoit. |
| 1482 | Mon cueur est a destruction. |
| 1483 | Maiz dire vous vueil l’achoison |
| 1484 | Dont m’est venu ce desconfort |
| 1485 | Pour quoy je me souhaide mort. /440/ |
| 1486 | L’esprevier que je vous ay dit, |
| 1487 | Ou prenoie tout mon deduit, |
| 1488 | Si estoit une damoiselle |
| 1489 | Gente de corps, durement belle, |
| 1490 | Qu’aymee avoie en ma jeunesse. |
| 1491 | Si en souffry mainte destresse |
| 1492 | Avant que d’elle fusse amé, |
| 1493 | Ne de mon mal reconforté. |
| 1494 | Toutesvoyes m’en prist il si bien |
| 1495 | Q’une foiz me retint pour sien. |
| 1496 | Et perdue l’ay par guinardie, |
| 1497 | Dont je mauldiz souvent ma vie ! |
| 1498 | Maiz, pour finer nostre debat, |
| 1499 | Je me tien pour eschec et mat, |
| 1500 | Et dy qu’il n’est ou monde dame, |
| 1501 | Damoiselle, ne autre femme, |
| 1502 | Que en riens n’en sceust comparer |
| 1503 | A celle que vous oy louer. |
| 1504 | Toutes lui deussent faire hommage |
| 1505 | Et eulx tenir en son servage. |
| 1506 | Et pour ce me dirés, beau frere, |
| 1507 | La douleur qui vous est amere. |
| 1508 | Sans vous bouger de loyaulté, |
| 1509 | Pensez que serés conforté, |
| 1510 | Car il a en vous assez bien |
| 1511 | Pour avoir compaignie du sien. » |
| 1512 | Plus n’en disoit, ce m’est advis, |
| 1513 | Et me laissoit tout esbahiz, |
| 1514 | Ainsi seulet que par devant, |
| 1515 | Et se partist, ne scez commant. /441/ |
| 1516 | Si n’euz gueres esté tout seul |
| 1517 | Qu’avis me fut que trop grant dueil |
| 1518 | Faisoit mon Corps et se plaignoit |
| 1519 | De mon Cueur qui laissié l’avoit. |
| 1520 | Mon Cueur disoit qu’il avoit tort |
| 1521 | De prendre si grant desconfort, |
| 1522 | Et faisoit, en façon de plaincte, |
| 1523 | L’ung de l’autre une complaincte. |
| 1524 | Et s’ennuyer ne vous vouloit, |
| 1525 | Voir la pourrés ycy endroit. |
| 1438 A seul suis de sens — 1440 B mais nonobstant vrayment — 1443 B apparcevoir — 1445 A bien a commandement — 1461 A je — 1468 A que a celle — 1470 B raison — 1481 sestoit — 1502 Qui en — 1505 Et ceulx — 1515 partoit — 1519 lassié — |
COMPLAINTE
LE CORPS
| 1526 | N’a pas long temps qu’en maniere de plainte |
| 1527 | Mon Corps parloit a mon Cueur fierement, |
| 1528 | En lui disant : « Je seuffre douleur mainte. |
| 1529 | Je voiz, je viens, je n’ay reposement. |
| 1530 | Tu as empris ung si hault pensement |
| 1531 | Et commencié une si haulte emprise |
| 1532 | Qu’il m’en fauldra finer piteusement. |
| 1533 | Mal fut pour moy en toy tel penser mise. » |
| 1534 | « Je vy ung temps que souloie estre fort |
| 1535 | Et maintenant ne me puis soustenir. |
| 1536 | J’use mes jours en douleurs sans deport, |
| 1537 | Et tout par toy qui t’es voulu partir /442/ |
| 1538 | De dedens moy et par mes yeulx saillir. |
| 1539 | Ce me sera une dure saillie. |
| 1540 | Mort en seray, lors te fauldra querir |
| 1541 | Ung autre corps, se tu veulz avoir vie. » |
| 1542 | « Je sçay trop bien qu’il n’est en ma puissance |
| 1543 | De longuement tel douleur endurer. |
| 1544 | J’ay bien cent yeulx enclos dedens ma panse, |
| 1545 | Qui jour et nuit ne font que regarder, |
| 1546 | Ne ne me laissent tant soit pou reposer. |
| 1547 | Tousjours en a troys ou quatre veillans |
| 1548 | Pour regarder la grant beaulté sans per |
| 1549 | De ma damë et ses faiz advenans. » |
| 1527 Mon Cueur parloit a mon Corps — 1535 Note marginale erronée du copiste: L’acteur parle — 1538 De manque — 1547 vueillans — |
LE CUEUR
| 1550 | Lors respondoit mon Cueur : « Je me merveille |
| 1551 | Que tu ne prens a ta paine plaisir, |
| 1552 | Quant tu scez bien que c’est la non pareille |
| 1553 | D’onneur, de biens quë on pourroit choisir. |
| 1554 | Se par tes yeulx me suis voulu partir, |
| 1555 | En esperant de acquerir sa grace |
| 1556 | Par fort amer, par loyaulment servir |
| 1557 | Sa grant beaulté qui toutes autres passe, » |
| 1558 | « Ne doiz tu bien endurer ta destresse |
| 1559 | Pour les grans biens qui venir t’en pourront ? |
| 1560 | Se tu savoiz congnoistre la leesse |
| 1561 | Qui par tes yeulx une foiz te vendront /443/ |
| 1562 | Et le plaisir qu’avoir ilz te feront, |
| 1563 | En leurs regards tu devroyes prendre joye. |
| 1564 | Car, quant a eulx, point ne se lasseront |
| 1565 | De regarder de tous biens la monjoye. » |
| 1566 | « Tu vas disant que tu as dedens toy |
| 1567 | Plus de cent yeulx. Je les luy feiz venir |
| 1568 | Prendre logis au premier jour de may. |
| 1569 | Scés tu pourquoy ? Affin que retenir |
| 1570 | T’en voulsisses et tousjours souvenir |
| 1571 | Des treshaulx biens qu’avoye veu le matin. |
| 1572 | Ce sont ceulx la que je vueil acquerir, |
| 1573 | Pour quy j’en prins a estre pellerin. » |
| 1559 quen venir — 1570 et tousjours deux fois — 1571 quoye — |
LE CORPS
| 1574 | « Ha, beau doulx Cueur, vueillez moy conforter. |
| 1575 | Je ne puis plus en moy prendre confort. |
| 1576 | Venez vous en dedens moy vous bouter. |
| 1577 | Laissiés ce fait dont sommes en discort. |
| 1578 | Par Dieu, je pense que vous avez grant tort, |
| 1579 | Car il me semble qu’elle ne veult amer, |
| 1580 | Et ne lui chault se vous recevez mort. |
| 1581 | Elle est contente de vous faire enragier. » |
| 1582 | « Par plusieurs foiz vous luy avez requis |
| 1583 | Qu’il vous pleüst luy donner allegrance. |
| 1584 | Maiz j’apperçoy que tousjours me va pis. |
| 1585 | De plus en plus va croistre ma meschance, /444/ |
| 1586 | De tant qu’elle est non pareille de France. |
| 1587 | Elle deust estre de mes maulx plus piteuse, |
| 1588 | Moy qui la sers de toute ma puissance, |
| 1589 | Comme ma dame et princesse amoureuse. » |
| 1590 | « Je sçay trop bien se vous creez Espoir, |
| 1591 | A l’endemain quë il vous decevra |
| 1592 | Et vous fera maintenir et vouloir. |
| 1593 | Maiz j’ay grant doubte que riens ne vous tendra. |
| 1594 | C’est son affaire, je le sçay despieça. |
| 1595 | Maintes gens sont trompés par tel maniere. |
| 1596 | Or en faictes tout ce qu’il vous plaira, |
| 1597 | De reffuser ou faire ma priere. » |
| 1576 dedens moy bouter — 1579 point amer — 1587 Deust elle estre — 1591 que manque — |
LE CUEUR
| 1598 | « N’en parlez plus, Corps, c’est ma voulenté |
| 1599 | De la servir en gardant loyaulté, |
| 1600 | Ne dedans vous plus ne retourneray |
| 1601 | Jusques a tant qu’avec moy amenray |
| 1602 | Le noble cueur de ma belle princesse. |
| 1603 | En cest espoir, obliés la destresse |
| 1604 | Que vous avez, car s’acquerir pouoye |
| 1605 | Le don d’amy, plus riche vous feroye |
| 1606 | Que vous ne feustes en jour de vostre vie. |
| 1607 | Vous n’eustes oncq tant de mellencolie, |
| 1608 | D’ennuy, de dueil, ne de douloreux plains, |
| 1609 | Que recevrez de joie entre les mains, /445/ |
| 1610 | Se ma maistresse me vouloit bien amer. |
| 1611 | Vous n’avez corps ou vous peussiés logier |
| 1612 | La grant leesse que de moy vous vendroit, |
| 1613 | Se son servant retenir me vouloit. |
| 1614 | Se Dieu vouloit que tant luy peusse plaire |
| 1615 | Que ses deux yeulx me voulsissent attraire |
| 1616 | Dedans son cueur, lors vers vous revenroye, |
| 1617 | Et puis aprés savez que je feroye ? |
| 1618 | Nous deux ensemble luy jurerions hommage |
| 1619 | De nous tenir tousjours en son servage, |
| 1620 | Et se la foy de nous receue avoit, |
| 1621 | Et par son gré permettre nous vouloit |
| 1622 | De nous tenir pour siens toute no vie, |
| 1623 | Jamaiz n’aurions peine ne maladie. |
| 1624 | Et jour et nuit serions raempliz de joye, |
| 1625 | Quoy qu’avenir a vous n’a moy en doye. |
| 1626 | En ce vouloir feray ma destinee, |
| 1627 | Ne ja changer ne verray ma pensee. |
| 1628 | Endurés, Corps, je vous pry, le grant bien |
| 1629 | Qui m’en vendra, s’il vous plaist que soie sien. » |
| 1600 retourray — 1607 oncques — 1609 recevray — 1612 me vendroit — 1617 Et puis apres savoir — 1621 peurmettre — 1628 prie — |
LE CORPS
| 1630 | Lors respondit le Corps : « Beaulx doulz amys, |
| 1631 | Tant a de biens ou vous estes assis |
| 1632 | Que retirer jamaiz ne vous vouldroye, |
| 1633 | Maiz, en espoir que je doye avoir joye, |
| 1634 | Je vueil chanter tresmellencolieux. » |
| /446/ |
CHANÇON
| 1635 | Mon Cueur est sailly par mes yeulx, |
| 1636 | Car mon Corps n’a point de souloie, |
| 1637 | Ne le retraire ne le vouldroie. |
| 1638 | Logier ne le saroye mieulx. |
| 1639 | Il est logié, ainsi m’aist dieux, |
| 1640 | En droit trésor de toute joye. |
| 1641 | Mon Cueur est sailly par mes yeulx, |
| 1642 | Car mon Corps n’a point de souloie. |
| 1643 | Combien que soye douloreux, |
| 1644 | Si ay je espoir qu’avenir doye, |
| 1645 | De plus en plus que ne souloie, |
| 1646 | Au haultain bien des amoureux. |
| 1647 | Mon Cueur est sailly par mes yeulx. |
[LE CORPS]
| 1648 | « Cueur, faictes vostre voulenté. |
| 1649 | Maintenés vous en loyaulté. |
| 1650 | Traveillez moy tant que vouldrés. |
| 1651 | Foible suy et fort empirez, |
| 1652 | Mais nonobstant j’endureray, |
| 1653 | Trestout au mieulx que je pourray, |
| 1654 | La chose qu’avez entreprise. /447/ |
| 1655 | Vostre pensee est tresbien mise. |
| 1656 | Tenez vous y, c’est mon conseil, |
| 1657 | Puisque c’est le dieu despareil |
| 1658 | De toutes les dames qui sont, |
| 1659 | Qui furent ne jamaiz seront |
| 1660 | En tous lieux que dire on pourroit. |
| 1661 | Ne nul tant dire ne sauroit |
| 1662 | Que en a, sur Dieu et sur m’ame. |
| 1663 | C’est la plus non pareille dame |
| 1664 | Qui soit et qui jamaiz sera. |
| 1665 | Et pour ce, vive qui pourra, |
| 1666 | Je suis prest de tout endurer |
| 1667 | Et par souffrir me conforter, |
| 1668 | Comme faisoit Palamidés. » |
| 1655 est bien mise — 1662 sur mon ame — 1669 manque |
CHANÇON
| 1670 | J’ay fait mon tresor de souhaiz |
| 1671 | Et si me suis garny d’espoir |
| 1672 | Pour resister contre douloir |
| 1673 | Et encontre ses rudes faiz. |
| 1674 | Desconfort ne me laisse en paix, |
| 1675 | Maiz guerre je luy vueil mouvoir. |
| 1676 | J’ay fait mon tresor de souhaiz |
| 1677 | Et si me suis garny d’espoir. /448/ |
| 1678 | Et pour ce me vueil desormais |
| 1679 | Vestir de blanc en lieu de noir, |
| 1680 | Pour l’esperance qu’ay d’avoir |
| 1681 | Allegement de mes regrés. |
| 1682 | J’ay fait mon tresor de souhaiz. |
| 1683 | Le Cueur le Corps remercioit |
| 1684 | De ce que son plaisir estoit |
| 1685 | D’estre vray martir par amours. |
| 1686 | Nonobstant les tresardanz tours |
| 1687 | Qu’Amours lui faisoit endurer, |
| 1688 | Si ne se vouloit il bouger. |
| 1670 Jay fait mon souhait — 1686 les ardant tours |
[LE CUER ET LE CORPS]
| 1689 | Ainsi sommes d’accort nous deux |
| 1690 | D’estre tousjours si desireux |
| 1691 | De la cherir, servir et craindre. |
| 1692 | Nul de nous deux ne se veult faindre |
| 1693 | D’acomplir son plaisant vouloir, |
| 1694 | Luy suppliant que recevoir |
| 1695 | Luy plaise en gré noz piteux faiz |
| 1696 | Et amendrir noz griefz regrectz, |
| 1697 | Et en chantant luy requerir : |
| 1694 Leur — 1698 manque — | |
| /449/ |
CHANÇON
| 1699 | Mectez nous en droit souvenir |
| 1700 | Du parfont de vostre pensee, |
| 1701 | Nostre princesse desiree. |
| 1702 | Faictes nous devers vous venir. |
| 1703 | Car nous ne faisons que languir |
| 1704 | Jour et nuyt, soir et matinee. |
| 1705 | Mectez nous en droit souvenir |
| 1706 | Du parfont de vostre pensee. |
| 1707 | Acompaignez d’Ardant Desir, |
| 1708 | Endurons nostre destinee. |
| 1709 | Présentement, tresbien amee, |
| 1710 | Cette chanson pour requerir : |
| 1711 | Mectez nous en droit souvenir. |
| 1712 | Quant nostre debat fut finé |
| 1713 | Et en ce livre enregistré, |
| 1714 | Il avint que je m’esveillay, |
| 1715 | Et lors en tour moy regarday |
| 1716 | Et viz que j’estoie tout seul. |
| 1717 | Si pensay que faire mon dueil |
| 1718 | Je feroye secrettement. |
| 1719 | Si diz helas ! piteusement : |
| 1720 | « Amours, Amours, tant travaillier |
| 1721 | M’avez fait qu’a ce resveiller /450/ |
| 1722 | Me fault faire de vous complaincte. |
| 1723 | Mon dormir n’est quë une estraincte. |
| 1724 | Quant on cuide que je repose |
| 1725 | Pour ce qu’on voit ma veue close, |
| 1726 | Lors est ce que croist mon travail, |
| 1727 | Qu’oncques maiz ne viz le pareil. |
| 1728 | L’ueil de mon corps n’a nul repos, |
| 1729 | Car il est en Desir encloz, |
| 1730 | Qui tousjours luy fait veoir sa mort, |
| 1731 | Et si est de l’avoir d’accord. |
| 1732 | Et pour ce nul ne m’en doibt plaindre, |
| 1733 | Car Raison veult mon mal estaindre, |
| 1734 | Mais souffrir ne le voulez mye. |
| 1735 | Tant me plaist ma plaisant folie, |
| 1736 | Je l’appelle folie plaisant, |
| 1737 | Combien qu’elle me soit desplaisant. |
| 1738 | En m’attrayant me desconfit |
| 1739 | Et du tout son reffuz m’occist. |
| 1740 | Amours, mal fut vostre maniere |
| 1741 | De faire tel dame murtriere, |
| 1742 | Et si ne peut de mon mal maiz. |
| 1743 | Je ressemble Palamidés |
| 1744 | Qui vouloit, sanz avoir partie, |
| 1745 | Amer tous les temps de sa vie. |
| 1746 | Ma voulenté est d’ainsi faire. |
| 1747 | Jamaiz jour ne m’en vueil retraire. |
| 1748 | Si dit on bien quelque hutin |
| 1749 | Piteusement a la parfin. |
| 1750 | Pour tel fait fut il mis a mort |
| 1751 | Et fut de ce faire d’accord. /451/ |
| 1752 | Helas ! et tant ma mort vouldroie. |
| 1753 | Autre rien ne souheteroie, |
| 1754 | Se non tant seulement mourir. |
| 1755 | Ha ! Mort, que ne faiz tu fenir |
| 1756 | Ma vie qu’est trop ennuyeuse |
| 1757 | Et trop durement doloreuse ! |
| 1758 | Tout m’ennuye quant que je voy. |
| 1759 | En lieu de plaisir j’ay ennoy. |
| 1760 | Ha ! Amours, et vous ma maistresse, |
| 1761 | Ay je desservy tel destresse |
| 1762 | Pour bien vous loyaulment servir ? |
| 1763 | J’ay tousjours voulu acomplir |
| 1764 | Trestous voz bons commandemens. |
| 1765 | Fia, Amours, il n’a pas long temps |
| 1766 | Que j’euz le plus grant desplaisir |
| 1767 | Gueres qu’il me pourroit venir. |
| 1768 | Car en dormant me fut advis |
| 1769 | Que le cueur, que devant je diz |
| 1770 | A ma maistresse entierement, |
| 1771 | Estoit perdu, ne sçay comment. |
| 1772 | Et me sembloit que le veoie |
| 1773 | Martirer, et lors requeroye |
| 1774 | A ceulx qui luy faisoient la paine |
| 1775 | Que, pour la Vierge souverayne, |
| 1776 | Leur pleust me faire tel doulceur |
| 1777 | De me rendre ce doulant cueur, |
| 1778 | Et qu’assez avoit eu martire. |
| 1779 | Baillié me fut sans escondire. |
| 1780 | Quant je l’euz, comme tresdollant, |
| 1781 | D’une piecë en feiz present /452/ |
| 1782 | A ma dame seullë amee, |
| 1783 | Et croy qu’elle s’en soit coursee. |
| 1784 | De son courroux me desplaisoit |
| 1785 | Et ma douleur trop empiroit, |
| 1786 | Se j’avoye fait, pensé ne dicte |
| 1787 | Chose dont elle fust despite. |
| 1788 | Soit droit soit tort, je lui vueil plaire |
| 1789 | Et me garder de luy desplaire. |
| 1790 | Et aussi scez je de verté |
| 1791 | Qu’en luy a tant de loyaulté |
| 1792 | Qu’en mal dirë on ne pourroit, |
| 1793 | Se mentir d’elle on ne vouloit. |
| 1794 | Et de tant que j’ay en pensee |
| 1795 | De quoy elle s’estoit yree, |
| 1796 | Humblement l’en crie mercy. |
| 1797 | Et prie Amours que, pour cecy, |
| 1798 | Ne me mettë hors de la grace |
| 1799 | De celle de tous qui bien passe |
| 1800 | Les dames qui furent ne sont, |
| 1801 | Ne qui jamaiz aprés seront, |
| 1802 | Nonobstant que sa bien vueillance |
| 1803 | Je n’euz oncq ne n’ay esperance, |
| 1804 | Au semblant que je truiz en elle, |
| 1805 | Que jamaiz ne puis ma querelle |
| 1806 | Mettre a fin, comme je desire. |
| 1807 | Maiz il me doit sans plus souffire |
| 1808 | De garder que ne luy desplaise. |
| 1809 | Et se pour luy seuffre mesaise, |
| 1810 | Nonpourtant je ne lairray mie |
| 1811 | De la servir toute ma vie. /453/ |
| 1812 | Amours, j’ay bien la congnoissance |
| 1813 | Que ne vaulx d’avoir esperance |
| 1814 | D’estre d’ellë amy clamé. |
| 1815 | Pou de chose est de ma bonté |
| 1816 | Au regard de sa grant valeur, |
| 1817 | De sa beaulté, de sa doulceur. |
| 1818 | Et pour ce, Amours, je vous supplie |
| 1819 | Seullement que, pour courtoisie, |
| 1820 | Me gardez de sa desplaisance, |
| 1821 | S’avoir ne puis sa bien vueillance, |
| 1822 | Et me donnez pouoir de faire |
| 1823 | Tousjours chose qui lui peust plaire. |
| 1824 | Amours, je suis tresvolentiers |
| 1825 | L’ung de voz pouvres souldoiers, |
| 1826 | Que n’ay gaige ne parement, |
| 1827 | Et me souffist tant seulement |
| 1828 | Que vous congnoissiés mon service, |
| 1829 | Moy qui vous serf sans nul office. |
| 1830 | Servy vous ay sans ordonnance, |
| 1831 | Sans avoir confort qu’esperance. |
| 1832 | Encores n’ay je retenue. |
| 1833 | Je ne sçay si j’aray perdue |
| 1834 | Ma peine pour vous bien servir. |
| 1835 | Point ne le dy pour repentir, |
| 1836 | Ne jamaiz ne le m’ourrez dire. |
| 1837 | Nonobstant mon piteux martire, |
| 1838 | Je suis de ma paine content. |
| 1839 | Je suis tout en commandement |
| 1840 | De celle qui me fait avoir |
| 1841 | Le mal dont je me doy douloir. /454/ |
| 1842 | Je vueil tout ce qu’elle vouldra |
| 1843 | Et faire quanque luy plaira, |
| 1844 | Ou vivre en dueil ou en leesse. |
| 1845 | Seulle la vueil tenir maistresse. |
| 1846 | Je suis son serf sans afranchir, |
| 1847 | Ne ne vueil nulle autre choisir. |
| 1848 | Elle est ma tresdoulce ennemye |
| 1849 | Et de mon cueur mortel amye. |
| 1850 | Elle m’a tout, je n’ay rien mien, |
| 1851 | Et si ne me veult tenir sien. |
| 1852 | Mais sien seray, vueille ou non vueille, |
| 1853 | Ne lairray pour rien qui me vueille. |
| 1854 | C’est une amour sans despartie |
| 1855 | Qui durera toute ma vie. |
| 1856 | Et pour s’amour, comment qu’il est, |
| 1857 | Je vueil faire cy ung souhaist : |
| 1858 | Plust a Dieu que, par vision, |
| 1859 | Peusse savoir s’oppinion. |
| 1860 | Je doubte bien qu’elle me het |
| 1861 | Pour ce qu’envers luy ay meffait. |
| 1862 | Et tant pour le traveil qu’avoye |
| 1863 | Que pour le desir que vouloie |
| 1864 | En mon dormant ung songe faire, |
| 1865 | Je m’endormy et n’y mis guere. |
| 1866 | Et en mon dormant je veoye, |
| 1867 | Chevauchant par une saulsoye, |
| 1868 | Dangier. Si me prins a gemir |
| 1869 | . . . . . . . . . . . . . . . |
| 1870 | Et penser au mal que j’avoye |
| 1871 | . . . . . . . . . . . . . . . |
| 1708 En duron — 1713 enregistray — 1720 travaillez — 1730 luy manque — 1734 Maiz souffrez — 1750 il manque - 1756 Ma vie est — 1766 plaisir — 1784 desplairoit — 1785 Et manque — 1790 verite — 1791 de manque — 1803 oncques — 1806 mettre affin — 1808 desplaire — 1823 pleust plaire — 1826 ne gaige — 1833 jaroye — 1844 Ou livre en dueil — 1847 autre nulle — 1852 vueil ou — 1860 bien manque — 1869 manque — 1871 manque — | |
| /455/ |
[COMPLAINTE]
| I | |
| 1872 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 1873 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 1874 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 1875 | Et la douleur que me faisoit sentir |
| 1876 | Tant pour amer et loyaulment servir |
| 1877 | La non pareille qui soit dessoubz les cieulx |
| 1878 | D’onneur, de bien, de regart gracieux. |
| 1879 | La pareille ne pourroit on trouver. |
| 1880 | Si dist mon cueur qu’il la veult honnorer, |
| 1881 | Servir, doubter, plus qu’autre, se m’aist Dieux. |
| II | |
| 1882 | Pour ce en espoir me vueil tenir joyeulx, |
| 1883 | En attendant d’avoir allegement |
| 1884 | De ma maistresse aux tresbeaulx rians yeulx, |
| 1885 | Car sa doulceur ne veult mon finement. |
| 1886 | Confort me dit et me va conseillant |
| 1887 | Que je la serve mon vivant sans faulser. |
| 1888 | Je l’en croyray, point ne m’en vueil lasser |
| 1889 | De la servir, tant que j’auray duree, |
| 1890 | De cueur, de corps, de vouloir, de pensee, |
| 1891 | Pour quelque mal que j’en puisse endurer, |
| III | |
| 1892 | En attendant que, par son doulx parler, |
| 1893 | Mes griefz douleurs se tournent a leesse, /456/ |
| 1894 | Et que mon cueur y puisse demourer |
| 1895 | Et estrë hors de paine et de tristesse. |
| 1896 | Car j’ay esté si longtemps en destresse |
| 1897 | Qu’ay oblié joye et esbatement. |
| 1898 | Dancer, chanter, je souloie en mon temps, |
| 1899 | Et maintenant me fault courroux mener. |
| 1900 | Maiz j’ay espouoir de ce temps recouvrer, |
| 1901 | Maulgré jaloux et les faulx medisans, |
| IV | |
| 1902 | Qui m’ont esté a leur pouoir nuysans. |
| 1903 | Maiz, maulgré eulx, je serviray la belle |
| 1904 | Que j’ay aymé et honoré longtemps. |
| 1905 | Et nullement ne puis bonne nouvelle |
| 1906 | Ouïr, n’avoir, s’elle ne me vient d’elle. |
| 1907 | En elle maint ou ma mort ou ma vie. |
| 1908 | Riche d’onneur, de loyaulté garnie, |
| 1909 | Aiez pitié de mes dures doulours |
| 1910 | Et du torment avecques plains et plours |
| 1911 | Que j’ay pour vous, et si ne me plains mye. |
| V | |
| 1912 | Car je sçay bien qu’en une heure et demye |
| 1913 | Pouez mon mal retourner en doulceur. |
| 1914 | Ma princesse, doncques ne vueillez mie |
| 1915 | Que tout mon temps soit en telle langueur, |
| 1916 | Maiz m’alegiez et ostez la douleur |
| 1917 | Qu’au cueur je sens que plus n’en puis sans mort. |
| 1918 | Belle et doulcë ou gist tout mon confort, |
| 1919 | Reconfortez ce pouvre souffreteux |
| 1920 | Qui est tousjours a son pouoir soingneux |
| 1921 | De vous servir, soit a droit, soit a tort. /457/ |
| VI | |
| 1922 | Ma seulle dame ou gist tout mon confort, |
| 1923 | Par vostre gré escoutez la complaincte |
| 1924 | De moy qui n’ay aucun joyeulx deport, |
| 1925 | Et desconfort a ma doulceur dessaincte. |
| 1926 | Tous autres maulx ont si ma teste actaincte, |
| 1927 | Plus ne puis vivre, se je n’ay allegence. |
| 1928 | Mon bien joyeulx et ma seulle plaisance, |
| 1929 | Faictes de moy tout a vostre talent, |
| 1930 | Car, se je meur, je peuz dire vrayment |
| 1931 | Que seuffre mort pour la meilleur de France. |
| VII | |
| 1932 | Ma seulle amour, ou j’é mis ma fiance, |
| 1933 | Faictes de moy tout a vostre plaisance. |
| 1934 | Pour vous amer, je languis, en verté, |
| 1935 | Et languiray tant que seray renté |
| 1936 | De vostre amour et que me donnez grace |
| 1937 | D’oster de moy, commë infortuné, |
| 1938 | Paine et soucy, et que je les deschace, |
| 1939 | Et desplaisir qui longtemps si me chasse |
| 1940 | Et m’a chassié a oster de baudour, |
| 1941 | Et ja de fait m’a mis en tel ardour |
| 1942 | Que je n’ay plus bon jour ne bonne nuit. |
| 1943 | Dangier m’aprouche et Dangier si me nuit |
| 1944 | Que loisir n’ay de compter ma clamour. |
| VIII | |
| 1945 | Il fault que fine, je ne puis trouver tour. |
| 1946 | Je dy adieu a bonne compaignie |
| 1947 | Et a vous, dame, des bonnes la meillour. |
| 1948 | Je prens congié de vostre chiere lie. |
| 1949 | Orrant, plourant, menant piteuse vie, /458/ |
| 1950 | Fault que departe de grans biens amoureux. |
| 1951 | Si vous supply, compaignons gracieux, |
| 1952 | Prigent, Regnault et Jamect ensement, |
| 1953 | Voz maistresses servez soingneusement. |
| 1954 | Quoy qu’on en die, vous n’en vauldrez que mieulx. |
| IX | |
| 1955 | Et tout ainsi que je me complaignoye, |
| 1956 | J’ouy passer dessus moy une voix |
| 1957 | Qui me disoit : « Amys, ne te desvoye ! |
| 1958 | Le dieu d’Amours si t’en sera courtois, |
| 1959 | Et m’envoie cy pour t’oster le doulx poiz |
| 1960 | Qu’as dessus toy et la mellencolie. |
| 1961 | Lieuve tost sus et mene bonne vie ! |
| 1962 | Confortes toy, mectz peine de guerir ! |
| 1963 | Tu te doiz bien plus qu’oncq maiz es jouir |
| 1964 | Car tu auras d’onneur la seigneurie. » |
| X | |
| 1965 | Quant je l’oy, j’estoye en pasmerie. |
| 1966 | Si prins adonc a ma teste lever |
| 1967 | Veoir se verroye la voix qu’avoye ouye, |
| 1968 | Car voulentiers eusse voulu parler |
| 1969 | Plus longuement et la araisonner |
| 1970 | Pour demander quelle seroit ma fin. |
| 1971 | Point ne la viz, maiz quant vint le matin, |
| 1972 | De mes maulx fu allegré grandement. |
| 1973 | J’en mercyay Amours piteusement. |
| 1974 | Cela m’avint le jour saint Valentin. |
| 1872-1874 manquent — 1875 qui — 1880 qui — 1897 obliay — 1910 avec — 1924 joyeulx manque — 1930 vers copié deux fois — 1934 verité — 1963 quoncques — 1966 teste a lever — | |
| /459/ |
BALADE
| 1975 | Jeune, gente, belle, doulce maniere, |
| 1976 | Riant regart, bel acueil, doulx parler, |
| 1977 | Je viens vers vous, faisant piteuse chiere, |
| 1978 | Prendre congié et moy recommander |
| 1979 | A vo doulceur qui me peult conforter. |
| 1980 | Faictes de moy tout ce qu’il vous plaira, |
| 1981 | Que jamaiz jour mon vueil ne changera. |
| 1982 | Car a ce faire mon vueil est tout fermé |
| 1983 | De vous servir tousjours en loyaulté. |
| 1984 | Ou que je voise, mon cueur vous demourra. |
| 1985 | Helas ! pourquoy estes vers moy si fiere |
| 1986 | Qu’il ne vous plaist mon parler escouter ? |
| 1987 | Ne pourquoy m’est vostre humblesse si chiere |
| 1988 | Qu’il me convient durement achapter |
| 1989 | Ung doulx semblant, quant le puis recouvrer ? |
| 1990 | Et si ne sçay quant vostre vueil sera |
| 1991 | De m’octroyer ce qu’ay requis pieça |
| 1992 | Pour faiz ou mal que j’ay ja enduré. |
| 1993 | Car, par ma foy, mon bien et ma chierté, |
| 1994 | Ou que je voise, mon cueur vous demourra. |
| 1995 | Mes plains, mes plours sont bien boutés arriere. |
| 1996 | Trop pou vous chault de me voir tormenter, |
| 1997 | Ne conforter ma piteuse priere /460/ |
| 1998 | Et la douleur qu’il me fault endurer, |
| 1999 | Belle et doulce, pour vous vouloir amer. |
| 2000 | Je sçay trop bien que briefment me fauldra |
| 2001 | Finer d’ennuy. Oncques nul n’endura |
| 2002 | Si grant peine, pour en dire verté, |
| 2003 | Mais tout en voit a vostre voulenté. |
| 2004 | Ou que je voise, mon cueur vous demourra. |
| 2005 | Ma princesse, ma voulenté entiere |
| 2006 | Est et sera vous craindre et redoubter. |
| 2007 | Et se je n’ose a vous souvant parler, |
| 2008 | Ce poise moy, maiz, quant il vous plaira, |
| 2009 | Mon dueil ferez en reconfort tourner. |
| 2010 | Si vous pouez de moy tout asseurer, |
| 2011 | Ou que je voise, mon cueur vous demourra. |
| 1986 Qui — 1988 Qui — 1997 desconforter — 1998 qui me fait — 2002 verité — 2009 Mon dueil fera en tourner — |
CHANÇON
| 2012 | Adieu, gent corps, jeune, joyeulx, |
| 2013 | Adieu, doulx regart gracieulx, |
| 2014 | Adieu, ma tresbelle maistresse. |
| 2015 | Je prens congié par grant destresse |
| 2016 | Et m’en voiz mellencolieux. |
| 2017 | Je delaisse tous biens eureux, |
| 2018 | Et si me pars tout souffreteux, |
| 2019 | Pensant au grief mal qui me blesse. /461/ |
| 2020 | Adieu, gent corps, jeune, joyeulx, |
| 2021 | Adieu, doulx regart gracieulx, |
| 2022 | Adieu, ma tresbelle maistresse. |
| 2023 | S’umble vouloir ne m’est piteux |
| 2024 | D’alegier mon mal angoisseux, |
| 2025 | Je suis forbanny de leesse, |
| 2026 | Sans jamaiz retrouver l’adresse |
| 2027 | De revenir n’en riz, n’en jeux. |
| 2028 | Adieu, gent corps, jeune, joyeulx. |
| 2018 tous — |
COMPLAINCTE
| I | |
| 2029 | Plus ne pourroit avoir mon cueur destresse, |
| 2030 | Ne desplaisir, ne torment envieulx, |
| 2031 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 2032 | . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 2033 | Quoy que j’ay bien desja la congnoissance |
| 2034 | Que sans pitié est le dieu que je croy, |
| 2035 | Maiz j’ay espoir de faire le pourquoy |
| 2036 | Mon entrecrist sera vers moy piteux. |
| 2037 | A tout le moins ne tendra point a moy |
| 2038 | Se je ne suis sans raison maleureux. |
| II | |
| 2039 | Plus ne me puis tenir que je ne die |
| 2040 | Que mon dieu est des autres dieux deesse, |
| 2041 | Faicte des fees et venu de faairie, |
| 2042 | Plaine de biens, d’onneur et de largesse. |
| 2043 | Celle doit bien estrë a tous maistresse. /462/ |
| 2044 | Son vueil sans plus peut chascun enrichir. |
| 2045 | Il peut sans plus souffir de la servir |
| 2046 | Pour les grans biens, beaultés qui sont en elle. |
| 2047 | On la doit bien nommer, et sans mentir, |
| 2048 | Dame des dames, des bonnes la plus belle. |
| III | |
| 2049 | Ainsi m’aist Dieux, que je croy fermement, |
| 2050 | Se Dieu avoit perdue Nostre Dame, |
| 2051 | Qu’il s’en vendroit embas, ne sçay comment, |
| 2052 | Ne ne prendroit ja pour luy autre femme |
| 2053 | Que ma maistresse, qui m’est et dieu et dame. |
| 2054 | Maiz cuidés vous que je luy laisse aller, |
| 2055 | Se le pouoye par force destourner ? |
| 2056 | Et d’autre part a tant de serviteurs |
| 2057 | Que ung seul dieu ne l’en pourroit mener, |
| 2058 | Së avec luy n’avoit des enchanteurs. |
| IV | |
| 2059 | Maintes gens sont devenuz par clergie |
| 2060 | Hors de leur sens et perdu leur savoir, |
| 2061 | Maiz j’ay empris une trop grant folie |
| 2062 | D’amer celle qui d’amer n’a vouloir. |
| 2063 | Je pers le sens, la force et le pouoir. |
| 2064 | Mal eust sur moy Amours tant de puissance |
| 2065 | De m’asservir a la non per de France. |
| 2066 | Serf demourray, sans jamaiz afranchir. |
| 2067 | Quoy que ce soit a mon cueur grant vaillance, |
| 2068 | Si m’en fault il mainte douleur souffrir. |
| V | |
| 2069 | Encores ce de quoy plus me merveil, |
| 2070 | C’est que Amours n’a nul pouoir sur elle. /463/ |
| 2071 | Seulle veult estre sans choisir nul pareil. |
| 2072 | Nul oncques maiz n’y ot parler de telle. |
| 2073 | Qui me pourra aider a ma querelle ? |
| 2074 | Qui me pourra faire abaisser mon dueil ? |
| 2075 | Qui lui pourra dire ce que je vueil ? |
| 2076 | Car d’escouter est si tresdangereuse. |
| 2077 | Quant luy vueil dire le mal que je recueil, |
| 2078 | Craincte me dist que n’est de riens piteuse. |
| VI | |
| 2079 | Taire me fault de luy dire mes plains, |
| 2080 | Que je ne puis du dire trouver place. |
| 2081 | Et, d’autre part, si durement la crains, |
| 2082 | Car se j’avoie temps, loisir et espace, |
| 2083 | Si n’oseroye. Or regardés que face. |
| 2084 | Suy je en bon point ? Jugiez, se vous aist Dieux. |
| 2085 | Sont bien vengez de moy les envieulx ? |
| 2086 | Il m’est advis qu’il leur doit bien souffire. |
| 2087 | J’ayme ma mort, demanderoient ilz mieulx ? |
| 2088 | Et si ne sçait quel douleur j’ay mon mire. |
| VII | |
| 2089 | Plus ne me vueil de ma douleur complaindre. |
| 2090 | Endurer vueil, soit a droit ou a tort, |
| 2091 | Et bien amer tousjours maiz, sans me faindre, |
| 2092 | Celle qui est consentant de ma mort. |
| 2093 | Mon cueur le veult et j’en suis bien d’accord. |
| 2094 | Si prie a Dieu qu’il me garde de faire |
| 2095 | Ne dire chose qui lui puisse desplaire. |
| 2096 | Et s’ainsi est que je ne puisse avoir |
| 2097 | Sa bienvueillance, de quoy ne me puis taire, |
| 2098 | Dieu me gart d’estre en son maulvaiz vouloir. |
| 2031-2032 manquent — 2051 Qui sen — 2055 se par force le pouoye — 2058 Savec - 2060 tout leur savoir — 2070 Cest quamours — 2088 sçay — 2094 qui me — | |
| /464/ |
BALADE
| 2099 | Doulce durté, ma tresmortel amye, |
| 2100 | Mon bien, mon mal, ma maistresse, ma joye, |
| 2101 | Mon tout, mon dieu, ma tresdoulce ennemye, |
| 2102 | Ma baladë humblement vous envoye |
| 2103 | Vous supplier qu’il vous plaise que soye |
| 2104 | De ma douleur par vous reconforté. |
| 2105 | Qu’ainsi m’aist Dieux, mon bien et ma cherté, |
| 2106 | Nulle que vous n’a sur moy le pouoir |
| 2107 | De moy guerir, car je suis ahurté. |
| 2108 | Et pour cela me tiens vestu de noir. |
| 2109 | Quant pense aux biens de vostre seigneurie, |
| 2110 | A la beaulté dont vous estes montjoye, |
| 2111 | Aux plaisans jeux dont vous estes garnie, |
| 2112 | Mon mal me plaist, ne guerir ne vouldroye |
| 2113 | Se n’est par vous, quoy qu’avenir m’en doye. |
| 2114 | Jamaiz changer ne vueil ma voulenté. |
| 2115 | Mon cueur le veult et je l’ay accordé, |
| 2116 | Quoy que m’ayez du tout banny d’espoir |
| 2117 | Par un reffuz assez prés du fossé. |
| 2118 | Et pour cela me tiens vestu de noir. |
| 2119 | Helas ! ma dame, ay je mort desservie |
| 2120 | Pour vous amer tant que plus ne pourroye ? |
| 2121 | Vostre pitié me sera elle faillie ? |
| 2122 | Ay je riens fait que faire je ne doye ? /465/ |
| 2123 | Mort ou mercy, plus ne souhaderoye. |
| 2124 | A vous me rens, recevez moy en gré. |
| 2125 | Faictes moy riche dont j’ay grant pouvreté. |
| 2126 | C’est la leesse que par vous puis avoir. |
| 2127 | Je suis en dueil, presque desesperé, |
| 2128 | Et pour cela me tiens vestu de noir. |
| 2101 mon dieu manque — 2116 de tout — 2127 desesperee — |
AUTRE BALADE
| 2129 | Helas ! je suis en dueil vestu de noir. |
| 2130 | Vostre doulceur me peult bien revestir |
| 2131 | De leesse et chasser desespoir |
| 2132 | Hors de mon cueur pour me faire esjouir. |
| 2133 | Vous me pouez de plaisance bannir |
| 2134 | Ou conforter mon doloreux torment. |
| 2135 | Vostre serf suis, maiz c’est si loyaulment |
| 2136 | Qu’a nulle rien ne puis prendre plaisir |
| 2137 | Qu’a vous amer, ma dame, seulement. |
| 2138 | Il a longtemps que j’ay mis mon vouloir |
| 2139 | A vous amer et loyaulment servir. |
| 2140 | Guion pieça le vous feist assavoir. |
| 2141 | Maiz se j’avoye puissance ne loisir |
| 2142 | Ne hardement de mon fait regehir. |
| 2143 | Plus vous vouldroie dire mon pensement |
| 2144 | Qu’autre le deist, maiz pensez seurement |
| 2145 | Que jamaiz jour n’auray autre desir |
| 2146 | Qu’a vous amer, ma dame, seulement. /466/ |
| 2147 | Las ! ma maistresse, s’avoye le pouoir |
| 2148 | Que ciel et terre je peusse despartir, |
| 2149 | S’il vous plaisoit tout en gré recevoir, |
| 2150 | Tout seroit vostre, sans riens ailleurs partir. |
| 2151 | Aiez pitié de moy qui suis martir, |
| 2152 | Ma seule amour, mon dieu, mon sauvement. |
| 2153 | Ne me laissez finer piteusement. |
| 2154 | Car espoir ay de nul bien desservir |
| 2155 | Qu’a vous amer, ma dame, seulement. |
| 2129 Las — 2131 A leesse — 2144 Quentre — 2146 amez — 2147 se je avoye — |
AUTRE BALADE
| 2156 | Helas ! ma dame, pour qui me fault gemir |
| 2157 | Par maintes foiz et souvent souspirer, |
| 2158 | Aiez pitié de vostre vray martir, |
| 2159 | Qui humblement veult son temps definer |
| 2160 | En vous servant, sans jamaiz autre amer. |
| 2161 | Quoy que diez qu’avenir me pourroit |
| 2162 | Vostre doulx cuer, pour ce doy bien porter : |
| 2163 | En cest hostel, Pitié goute n’y voit. |
| 2164 | Tout mon regard et tout mon souvenir |
| 2165 | Si est en vous, ma déesse sans per. |
| 2166 | Tout mon confort me peult de vous venir, |
| 2167 | N’autre que vous ne me peult conforter. |
| 2168 | Ma garison se peult en vous trouver. |
| 2169 | Maiz dit m’avez, quoy que n’ayez pas droit, |
| 2170 | Que je puis bien en devise porter : |
| 2171 | En cest hostel. Pitié goute n’y voit. /467/ |
| 2172 | Pouoir avez de moy faire fenir |
| 2173 | Piteusement et mes jours abregier, |
| 2174 | Et, d’autre part, par vous puis recueillir |
| 2175 | La garison que je doy desirer. |
| 2176 | Vous me pouez bannir ou rappeller. |
| 2177 | Humble vers vous seray commant qu’il soit, |
| 2178 | Nonobstant ce qu’il me fault bien porter : |
| 2179 | En cest hostel, Pitié goute n’y voit. |
| 2159 veulz — 2161 ne me — 2172 Pouez avez — 2178 bien manque — |
BALADE
| 2180 | N’a pas longtemps que mon cueur vous faisoit |
| 2181 | Une requeste assez piteusement, |
| 2182 | Car en humblesse bien fort vous supplioit |
| 2183 | Que souffrissiés au moins tant seulement |
| 2184 | Qu’il vous servist jusque au deffinement. |
| 2185 | Maiz vostre gré n’a voulu consentir |
| 2186 | Que j’eusse espoir d’avoir allegement. |
| 2187 | Et en ce point m’a faillu despartir. |
| 2188 | Et par Dieu, belle, se vostre vueil estoit |
| 2189 | D’estre piteuse de mon tresdoulx torment, |
| 2190 | A ceste foiz ma douleur cesseroit. |
| 2191 | Lors me tendroie trop plus joyeusement |
| 2192 | Que je ne faiz, car tout mon pensement |
| 2193 | Seroit de vous en leesse servir. |
| 2194 | Maiz de vous n’ay nul reconfortement. |
| 2195 | Et en ce point m’a faillu despartir. /468/ |
| 2196 | Maiz nonobstant, soit a tort, soit a droit, |
| 2197 | Demourer vueil en vostre jugement. |
| 2198 | Mon cuer est vostre et sera ou qu’il soit, |
| 2199 | Quoy qu’en ayez fait le despartement. |
| 2200 | Par Dieu, ma dame, je ne vueil nullement |
| 2201 | Autre que vous pour maistresse tenir. |
| 2202 | Si m’avez dit que je faiz follement. |
| 2203 | Et en ce point m’a faillu despartir. |
| 2192 penseement — 2195 Et manque — 2202 Si ma vous dit que je foiz — |
COMPLAINCTE
| I | |
| 2204 | A -vous, belle, tresdoulce dame, |
| 2205 | A qui j’ay donné corps et ame, |
| 2206 | Cueur et tout ce que puis avoir, |
| 2207 | Faiz oroison et vous reclame |
| 2208 | Comme celle par qui j’enflame |
| 2209 | Du desir d’amoureux vouloir. |
| 2210 | Plaise vous mon fait pourveoir, |
| 2211 | Car de tous biens suis despourveu, |
| 2212 | Ne n’ay d’avoir nul bien espoir. |
| 2213 | Confort ne me veult recevoir. |
| 2214 | Je suis de tristesse vestu. |
| II | |
| 2215 | Helas ! je mis mon pensement |
| 2216 | A vous amer tresloyaulment, |
| 2217 | Ne je n’ay nulle autre pensee. |
| 2218 | Je parle aux gens le plus souvent /469/ |
| 2219 | Et si ne sçay quoy ne comment, |
| 2220 | Fors que trestout a la volee. |
| 2221 | M’amour est en vous arrestee. |
| 2222 | Je vous voy tousjours, ce me semble. |
| 2223 | Laz ! vendra jamais la journee, |
| 2224 | Ma princesse tresdesiree, |
| 2225 | Que je nous puisse veoir ensemble ? |
| III | |
| 2226 | Il m’est advis, ainsi m’aist Dieux, |
| 2227 | Que j’ay tousjours devant les yeulx |
| 2228 | Vostre non pareille beaulté, |
| 2229 | De qui chascun est amoureux, |
| 2230 | Les jeunes, aussi sont les vieulx. |
| 2231 | Quant ainsi y suis ahurté, |
| 2232 | Ne n’a d’autre amer voulenté, |
| 2233 | Le cueur qui le me peust souffrir, |
| 2234 | Tant m’a conquis vostre bonté, |
| 2235 | Que du tout m’y suis ahurté, |
| 2236 | Sans jamaiz jour en despartir. |
| IV | |
| 2237 | On me peult crier en l’oreille, |
| 2238 | Maiz nulle rien ne me resveille |
| 2239 | Que vostre bonne renommee. |
| 2240 | En veillant ou quant je someille, |
| 2241 | Si ay je tousjours la merveille |
| 2242 | Des biens dont vous estes louee, |
| 2243 | Ma maistresse tresredoubtee, |
| 2244 | Tant est vostre corps et esprit. |
| 2245 | Ne seuffrez que ma destinee |
| 2246 | Soit par vous en douleur finee. |
| 2247 | D’autre ne puis avoir respit. /470/ |
| V | |
| 2248 | Las ! comment peussiés vous savoir |
| 2249 | La douleur et le desespouoir |
| 2250 | En quoy je suis pour vous amer ? |
| 2251 | Je n’ay du dire le pouoir |
| 2252 | Et congnoiz que n’avez vouloir |
| 2253 | De moy ouyr në escoucter. |
| 2254 | Dont vous peut venir tel amer ? |
| 2255 | Comment le peult Amours souffrir ? |
| 2256 | Mieulx me vaulsist estre en la mer |
| 2257 | Et du tout le monde laissier, |
| 2258 | Quant g’y seuffre tel desplaisir. |
| VI | |
| 2259 | Mais dont me vient la maladie ? |
| 2260 | Puisqu’il convient que je le die, |
| 2261 | C’est pour celle que je choisy, |
| 2262 | De tous biens la mieulx acomplie |
| 2263 | Qui soit ne fut jamaiz en vie, |
| 2264 | Ainsi m’aist Dieux qu’il est ainsi. |
| 2265 | Et puisqu’Amours m’a asservy |
| 2266 | A celle querre pour le mieulx, |
| 2267 | Si seray du tout sans nul sy, |
| 2268 | Attendant sa doulce mercy |
| 2269 | Dont maintes gens sont convoiteux. |
| VII | |
| 2270 | Las ! me vendroit il bien mescheance |
| 2271 | De choisir la non per de France, |
| 2272 | Et de qui on dit plus de bien ? |
| 2273 | Mon mal me deust estre plaisance, |
| 2274 | Et me deust estre souffisance |
| 2275 | D’estre tant seulement tout sien. |
| 2276 | Car d’elle mieulx vault ung seul rien |
| 2277 | Que d’autre ce qu’on pourroit dire. |
| 2278 | Et pour ce la mort point ne craing, /471/ |
| 2279 | Maiz je luy rens ce qui fut mien, |
| 2280 | Puisque trouver je ne puis mire. |
| VIII | |
| 2281 | Las ! maintes gens sont par oultrage |
| 2282 | Pieça mors, dont c’est dommaige, |
| 2283 | Ou par l’oultrage de la mort. |
| 2284 | Et moy qui n’ay nul aventage |
| 2285 | De bien, mais languis en servage, |
| 2286 | Ne puis mourir n’a droit n’a tort. |
| 2287 | Je vif en dueil sans reconfort, |
| 2288 | Je suis presque desesperé, |
| 2289 | Se Pitié n’est vers moy d’accord. |
| 2290 | Maiz je pense que Pitié dort, |
| 2291 | Dont je suis tout desconforté. |
| 2206 ce que je puis — 2211 despourveue — 2223-2225 deux fois — 2227 devant tousjours — 2232 nay — 2240 En vueillant — 2279 quil — 2285 languir — 2288 près de — |
BALADE
| 2292 | Ma princesse, tant que je reverray |
| 2293 | Voz beaulx yeulx doulx, vostre doulce maniere, |
| 2294 | Piteusement en douleur languiray, |
| 2295 | Ne plus n’auray une liesse entiere. |
| 2296 | Mes yeulx seront de tous poins sans lumiere. |
| 2297 | Vostre esloingner me fait mortel traveil, |
| 2298 | Ne je n’ay plus confort que regarder |
| 2299 | De nuit la lune et de jour le souleil. |
| 2300 | Et se m’aist Dieux que je vous serviray, |
| 2301 | S’il le convient, sans nulle pensee fiere, /472/ |
| 2302 | Que vostre vueil du tout accompliray, |
| 2303 | Soiez de moy ou piteuse ou murtriere, |
| 2304 | Ma voulenté est en vous toute entiere. |
| 2305 | Ne ja n’auray de dormir tel sommeil |
| 2306 | Que je ne vueille une foiz regarder |
| 2307 | De nuit la lune et de jour le souleil. |
| 2308 | Savez pourquoy je les regarderay, |
| 2309 | M’amour qui estes de mon pouvre cueur biere ? |
| 2310 | Car advis m’est que mienne vous verray. |
| 2311 | Veoir le pouez, pour ce vous foiz priere |
| 2312 | Que mon regard tire par une archiere |
| 2313 | En vostre cueur qui n’a point de pareil. |
| 2314 | Lors saurez vous pourquoy vueil regarder |
| 2315 | De nuit la lune et de jour le souleil. |
| 2315 le sommeil — |
COMPLAINTE
| I | |
| 2316 | N’a pas longtemps que je cuidoye |
| 2317 | Estrë hors du dangier d’Amours, |
| 2318 | Et des amoureux ne mocquoye |
| 2319 | Quant leur veoie faire leurs tours. |
| 2320 | Maiz or suis je tout a rebours, |
| 2321 | Car j’ay entreprins la folie |
| 2322 | De ceste meschant aymerie, |
| 2323 | Dont il me fault, a dire voir, |
| 2324 | Souvent parler en resverie. |
| 2325 | C’est maulvaiz mal que de renchoir. /473/ |
| II | |
| 2326 | Je suis trop pis que ne souloie. |
| 2327 | J’ay de mes souhaiz le rebours. |
| 2328 | J’ay pis que dire ne pourroye, |
| 2329 | Torment, desplaisir et doulours, |
| 2330 | Sans esperance de secours |
| 2331 | Trouver vers ma mortel amye, |
| 2332 | Car de mercy est desgarnie. |
| 2333 | Maiz sa doulceur me donne espoir |
| 2334 | De guerir de ma maladie. |
| 2335 | C’est maulvaiz mal que de renchoir. |
| III | |
| 2336 | La beaulté de ma seulle joye |
| 2337 | Me fera definer mes jours. |
| 2338 | Quant elle vient ou que je soye, |
| 2339 | Elle est prés pour oyr mes plours, |
| 2340 | En luy ne treuve nul secours |
| 2341 | Pour m’oster de forcenerie. |
| 2342 | Ouir ne veult rien que je dye. |
| 2343 | Las ! comment pourra elle savoir |
| 2344 | Mon penser et ma muserie ? |
| 2345 | C’est maulvais mal que de renchoir. |
| IV | |
| 2346 | Maiz plus me plaist, par mon serment, |
| 2347 | En avoir douloreux tourment |
| 2348 | Et en souffrir mainte destresse |
| 2349 | Pour l’aymer fort et loyaulment |
| 2350 | Et la veoir tant seulement, |
| 2351 | Mon dieu et ma seulle princesse, |
| 2352 | Que d’autre toute la leesse |
| 2353 | Avoir que souhaidier pourroye. /474/ |
| 2354 | Mon cueur du tout lui fait promesse |
| 2355 | Qu’autre ne prandra a maistresse. |
| 2356 | Pour nul mal qu’endurer en doye. |
| V | |
| 2357 | Car j’ay trop bien la congnoissance |
| 2358 | Qu’il n’a point de pareille en France |
| 2359 | De tout bien que dire on pourroit. |
| 2360 | Sa beaulté et sa contenance |
| 2361 | Me font avoir mal en plaisance. |
| 2362 | Se chascun bien la congnoissoit, |
| 2363 | Tout le mondë estre vouldroit |
| 2364 | A ellë, ainsi m’aist Dieux. |
| 2365 | Ja loyaulté ne l’en tendroit, |
| 2366 | Ne par faulx tenuz n’en seroit, |
| 2367 | Car c’est le dieu des autres dieux. |
| VI | |
| 2368 | Et puisqu’elle a tant de beaulté, |
| 2369 | D’onneur, de gracieuseté, |
| 2370 | Que de biens c’est la non pareille, |
| 2371 | Ne doy je estre reconforté, |
| 2372 | Se je seuffre mal et durté |
| 2373 | Et se j’ay la puce en l’oreille ? |
| 2374 | Se pour s’amour je me resveille |
| 2375 | Alors que je deusse dormir, |
| 2376 | Il ne m’en chault, car c’est pour celle |
| 2377 | Qui est du monde la plus belle, |
| 2378 | Et pour ce m’en doy resjouir. |
| VII | |
| 2379 | Par Dieu, Amours, je ne vouldroie, |
| 2380 | Ne pour rien je ne me tendroye |
| 2381 | Que d’elle ne fusse amoureux. |
| 2382 | Pour chose qu’avenir m’en doye, /475/ |
| 2383 | Ne cesseray, ou que je soye, |
| 2384 | De la servir de bien en mieulx. |
| 2385 | Et s’il plairoit a ses beaulx yeulx |
| 2386 | Monstrer que de moy fust contente, |
| 2387 | J’en seroye plus désireux |
| 2388 | D’acomplir son vueil en tous lieux, |
| 2389 | Et y mectroye toute m’entente. |
| VIII | |
| 2390 | Et plust a Dieu qu’elle sceust bien |
| 2391 | Comme mon cueur est du tout sien, |
| 2392 | Maugré les jaloux plains d’envie. |
| 2393 | Sur toutes a elle me tien. |
| 2394 | Je ne pensë a nulle rien |
| 2395 | Qu’a sa treshaulte seigneurie |
| 2396 | Et aux biens dont elle est garnie, |
| 2397 | Esperant quë ung temps vendra |
| 2398 | Ne laisseray pour jalousie |
| 2399 | Qu’elle ne me soit dame et amye. |
| 2400 | Maiz je ne sçay quant ce sera. |
| IX | |
| 2401 | Seroit bien Amours si contraire |
| 2402 | Vers moy et de si rude affaire |
| 2403 | De m’avoir pourchassié ma mort ? |
| 2404 | Amours m’a fait, pour lui complaire, |
| 2405 | De toutes autres me retraire |
| 2406 | Pour la servir jusqu’à la mort, |
| 2407 | Et ad ce faire suis d’accord. |
| 2408 | Or m’en doint Dieux telle nouvelle |
| 2409 | Que j’en puisse prendre confort, |
| 2410 | Car sien seray, soit droit ou tort, |
| 2411 | Quant c’est des bonnes la plus belle. /476/ |
| X | |
| 2412 | Amours, se peusse tant veiller |
| 2413 | Et qu’en veillant peusse espier |
| 2414 | Une estoille qui voulsist cheoir, |
| 2415 | Tost me verriés agenoillier |
| 2416 | Et envers les dieux supplier |
| 2417 | Qu’ilz me voulsissent pourveoir. |
| 2418 | Car ma dame m’a dit, pour voir, |
| 2419 | Que ce que on requiert, adoncques |
| 2420 | Le requerant le doit avoir. |
| 2421 | Et j’en vueil la verté savoir, |
| 2422 | Pour ce que je ne le sceuz oncques. |
| 2336 et ma seulle — 2337 desiner — 2339 Estre prés — 2346 serement — 2361 Ne fait — 2380 je manque — 2383 Je cesseray — 2390 Et plus — 2394 a elles — 2402 de sa rude — 2412 se pense — 2413 Et manque — 2421 vérité — |
CHANÇON
| 2423 | Belle, des bonnes non pareille, |
| 2424 | Pourquoy m’entra tant en l’oreille |
| 2425 | Le bruit de vostre renommee ? |
| 2426 | Las ! que n’estoit ma veue troublee |
| 2427 | Quant je viz de vous la merveille ! |
| 2428 | Car en veillant mon cueur sommeille, |
| 2429 | Et en dormant il me resveille, |
| 2430 | Pensant a ma folie passee. |
| 2431 | Belle, des bonnes non pareille, |
| 2432 | Pourquoy m’entra tant en l’oreille |
| 2433 | Le bruit de vostre renommee ? /477/ |
| 2434 | Pieça sçavez que m’appareille, |
| 2435 | Seulle des autres despareille, |
| 2436 | A vous servir, toute louee. |
| 2437 | Mort ou mercy me soit donnee, |
| 2438 | Ne souffrez plus que me traveille, |
| 2439 | Belle, des bonnes non pareille. |
| 2425 Le bien — 2430 folie pensee — 2435 Semble des autres — |
CHANÇON
| 2440 | Si fort m’ont pieu les trésors des hauls biens |
| 2441 | Qui sont en vous, ainsi vrayement m’aist dieux, |
| 2442 | Que, sans cesser, j’ay esté envieux |
| 2443 | D’estre tout vostre, et pour vostre me tiens. |
| 2444 | Le cueur, le corps qui jadis furent miens |
| 2445 | Veullent tous deux que vous soiez mon mieulx, |
| 2446 | Si fort m’ont pleu les tresors des hauls biens |
| 2447 | Qui sont en vous, ainsi vrayement m’aist Dieux. |
| 2448 | Las ! je suis riens et ne me donnez riens |
| 2449 | Qui conforter puist mon mal envieux. |
| 2450 | Et si soustien mon mal tresangoisseux |
| 2451 | Bien doulcement, car par vous le soustiens. |
| 2452 | Si fort m’ont pieu les tresors des hauls biens. /478/ |
CHANÇON
| 2453 | Celle qui est belle, doulce et plaisant, |
| 2454 | Toute bonne, des autres non pareille, |
| 2455 | Vostre renon m’a tout emply l’oreille, |
| 2456 | Mes yeulx ne voient que vous que j’ayme tant. |
| 2457 | Desir me va nuyt et jour atisant |
| 2458 | Et me dit : « Ayme, car je le te conseille, |
| 2459 | Celle qui est belle, doulce et plaisant, |
| 2460 | Toute bonne, des autres non pareille. |
| 2461 | Et puisqu’Amours, a qui suis obeissant, |
| 2462 | Veult que du tout a amer m’appareille, |
| 2463 | J’aymeray tant que ce sera merveille |
| 2464 | Et serviray, son honneur acroissant, |
| 2465 | Celle qui est belle, doulce et plaisant. |
/479/
V
COMPLAINTE AMOUREUSE DE SAINCT VALENTIN GRANSSON
/480/ /481/| I | |
| 1 | Belle, tournés vers moy vos yeulx |
| 2 | Et congnoissiés mon vray martire, |
| 3 | Car pour rien ne vous ose dire |
| 4 | Le mien desir, ençoiz veul mieulx, |
| 5 | En vous servant, devenir vieulx. |
| 6 | Ce qui vous plaist me doibt suffire |
| 7 | Et me suffist sans contredire, |
| 8 | Combien que mon cueur soit ytyeulx |
| 9 | Que pluseurs foiz et en mains lieux |
| 10 | De la bouche me convient rire |
| 11 | Que le cueur ou corps me souppire. |
| II | |
| 12 | Maiz pas ne veult d’Amours le dieux |
| 13 | Que trop vous face l’ennuyeux |
| 14 | Par vous monstrer a quoy je tire, |
| 15 | Ains me fait doubter l’escondire |
| 16 | De vostre gent corps gracieux. |
| 17 | Si vous suppli que le regart |
| 18 | De vos rians yeulx que Dieu gart |
| 19 | Veulliés adrecier ceste part, |
| 20 | Tant que bien clerement voyés |
| 21 | Comme le mien cuer, main et tart, |
| 22 | De doullour est afleboyés. /482/ |
| III | |
| 23 | Mon cueur se deult et je me plains |
| 24 | Des maulx dont pieça fus actains |
| 25 | Par la doulçour de vos beaulx yeulx, |
| 26 | Belle, a qui sont tous mes reclaims. |
| 27 | Quant de vous me voy si loingtains, |
| 28 | Desert de tous biens plus que nulz, |
| 29 | Que puis je faire pour le mieulx, |
| 30 | Fors desirer d’estre prochains |
| 31 | De la mort ou d’estre reclus |
| 32 | En ung desert, affin que plus |
| 33 | A vostre amour ne soye astrains ? |
| IV | |
| 34 | Et comment avés vous osé |
| 35 | Mon cueur qui vous a tant amé |
| 36 | Délaisser pour ung aultre eslire, |
| 37 | Quant onques de desloyaulté |
| 38 | Je ne fus coupable trouvé |
| 39 | Envers vous, je l’ose bien dire ? |
| 40 | Quant ainsy me voulés occyre |
| 41 | Et espris de vostre beaulté, |
| 42 | Ne doybz je bien l’eure maudire |
| 43 | Et le jour que, seul, sans navire, |
| 44 | Je suis a tel port arrivé ? |
| V | |
| 45 | Certes ouyl, belle, plaisant, |
| 46 | Gente, courtoise et advenant, |
| 47 | Bien le puis dire et recorder. |
| 48 | Car oncques de joye aultretant |
| 49 | Je n’euz comme j’ay maintenant |
| 50 | De deul qu’il me fault endurer. |
| 51 | Comment avés vous peu faulser /483/ |
| 52 | Vostre foy et vostre serment. |
| 53 | Qui si longtemps sans varier |
| 54 | Vous a voulu seulle clamer |
| 55 | Sa dame com loyal servant ? |
| VI | |
| 56 | Ne vous souvient il de la foy |
| 57 | Que pieça, entre vous et moy, |
| 58 | Comme vray loyal amoureux, |
| 59 | Feismes chacun en droit de soy, |
| 60 | Et jurasmes en ung recoy |
| 61 | Aux sains envangilles tous deulx |
| 62 | Tenir a tousjours ? Dont je seulx |
| 63 | Par vostre malice apperçoy |
| 64 | Que je suis le plus maleureux, |
| 65 | Quant si faulcement suis deceuz |
| 66 | De ce monde, si come je croy. |
| VII | |
| 67 | Qui doist jamés avoir fiance |
| 68 | En femme, tant ait de prudence, |
| 69 | De beaulté ou de courtoisie ? |
| 70 | Certes nulz homs qui ait science, |
| 71 | S’il ne veult en grant pascience |
| 72 | Et en douleur user sa vie. |
| 73 | Quant je n’y vois que maladie |
| 74 | Et enfin fraude et decevance, |
| 75 | Il me semble, quoy quë on die, |
| 76 | Que femme n’est de bien garnie, |
| 77 | Fors de frauduleuse muance. |
| VIII | |
| 78 | Hellas ! pourquoy m’avés vous mis |
| 79 | En ce point, quant onques ne fîz /484/ |
| 80 | Chose qui vous deust desplaire ? |
| 81 | Maiz bien est vray que j’ay tousdiz |
| 82 | A mon pouoir esté sugiz |
| 83 | A vostre amour pour vous complaire |
| 84 | Et obéir, sans le contraire |
| 85 | Avoir onques nul jour commis. |
| 86 | Pour ce ne debvriés deffaire |
| 87 | Celluy que vous debvés reffaire, |
| 88 | Qui son cueur a en vous assis. |
| IX | |
| 89 | N’est ce pas donques trahison |
| 90 | D’avoir debouté sans rayson |
| 91 | Celuy qui n’a en rien forfait, |
| 92 | En luy donnant occasion |
| 93 | De querir ailleurs mansion |
| 94 | De mort ou mercy sans retrait ? |
| 95 | Certes ouyl, quant ung seul trayt |
| 96 | Ne fist onques de mesprison, |
| 97 | Et que, de pensee et de fait, |
| 98 | Il a tenu comme subget |
| 99 | Et tient Amour en union. |
| X | |
| 100 | Et vous avés le non pareil |
| 101 | De tous choysy et le plus bel |
| 102 | Pour moy banir de vos amours, |
| 103 | Si comme on m’a dist, sans rappel. |
| 104 | . . . . . . . . . . . . . . . . . |
| 105 | Et je demourray seul tousjours. |
| 106 | Maiz gardés vous bien de ses tours |
| 107 | Pour ce qu’il a le cueur isnel. |
| 108 | Bien le congneust le dieu d’Amours, |
| 109 | L’autrier, quant il fist le rebours |
| 110 | De loyaulté par vostre appel. /485/ |
| XI | |
| 111 | Maiz quant a moy, par nesun fueur, |
| 112 | Ne pour plaisir, grace ou doulceur, |
| 113 | En deulx lieux, pour faire discort, |
| 114 | Ne vouldroye mettre mon cueur, |
| 115 | Pour doubte d’avoir deshonneur. |
| 116 | Mieulx aymeroye souffrir mort, |
| 117 | Car je pourroye faire tort, |
| 118 | Desplaisir, grevance ou doulleur |
| 119 | A tel qui, par grant desconfort, |
| 120 | Pourroit arriver a tel port |
| 121 | Que ses jours fineroient en plours. |
| XII | |
| 122 | Et pour ce, se Dieu me doint joye, |
| 123 | Pour rien qui soit je ne vouldroye |
| 124 | Avoir vers vous ma foy rompue, |
| 125 | Car je croy tresbien que j’aroye |
| 126 | Mespris tant que je ne pourroye |
| 127 | Amender si grant forfaicture. |
| 128 | Maiz toutesfoys la grant ardure |
| 129 | Que vous avés de querir proye |
| 130 | Vous rendra une foys deceue |
| 131 | Par vostre loyaulté perdue, |
| 132 | En qui tant fier me souloye. |
| XIII | |
| 133 | Hellas ! pourquoy vy oncques l’eure |
| 134 | Que vostre amour me courust seure, |
| 135 | Par qui suis tant triste et dolent |
| 136 | Que comme desesperé pleure, |
| 137 | Requerant mercy a toute heure |
| 138 | Ou mort pour mon deffinement ? |
| 139 | Je ne quier aultre avancement /486/ |
| 140 | Qu’en ce point faire ma demeure, |
| 141 | Sans desirer allegement, |
| 142 | Fors que grief mal, paine et tourment, |
| 143 | Qui jamés nul jour me sequeure. |
| XIV | |
| 144 | Adieu vous dys, vraiz amoureux, |
| 145 | Adieu, tous cueurs liés et joyeux, |
| 146 | Humblement pren congié de vous. |
| 147 | Je voyz en desert tenebreux, |
| 148 | Plain de tourment moult doulereux, |
| 149 | Pour illeuc terminer mes jours. |
| 150 | Adieu, ma dame et mon cueur doulx, |
| 151 | De vous ne puis estre oublieux. |
| 152 | Priés pour moy le dieu d’Amours |
| 153 | Que sa grace me soit secours |
| 154 | Contre le mal dont je me deulz. |
| XV | |
| 155 | Car je voy bien, puisqu’ainsy va, |
| 156 | Que ma dame delaissié m’a |
| 157 | Tout ensemble au plain chemin, |
| 158 | Que plus de remede n’y a |
| 159 | En mon fait, puisqu’il me fauldra, |
| 160 | Ce jour de la Saint Valentin, |
| 161 | Aler a doulereuse fin, |
| 162 | Ou desert ou mon cueur fera |
| 163 | Penitance soir et matin, |
| 164 | En gémissant pour son declin |
| 165 | Dont jamés ne se partira. |
| Bibl. nat. fr. 1131, fol. 69. — 4 enchoiz — 19 adrechier — 25 doulchour — 25 biaulx — 63 apperchoy — 112 doulcheur — 116 la mort —130 decheue — 139 avanchement — |